Michel et Christine (Eugène SCRIBE - Jean-Henri DUPIN)

Folie-Vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 3 décembre 1821.

 

Personnages

 

STANISLAS, soldat

CHRISTINE, jeune aubergiste

MICHEL, son cousin

GUILLAUME, garçon d’auberge

 

La scène se passe dans un village.

 

Un jardin qui, au troisième plan, est clos par une haie ; au milieu de la haie, une porte d’entrée ; au-dessus de la porte d’entrée, une enseigne ; à gauche du spectateur, dans l’intérieur du jardin, et sur le deuxième plan, la porte de l’auberge ; du même côté, une table en bois et deux chaises ; à droite, une table de pierre, un bosquet et un banc de gazon ; dans le fond du théâtre et derrière la haie, une montagne qui domine le théâtre.

 

 

Scène première

 

STANISLAS, GUILLAUME

 

Au lever du rideau on entend une marche de régiment. Guillaume sort de l’auberge pour l’écouter, et l’on voit Stanislas descendre de la montagne le sac sur le dos et le fusil sur l’épaule.

STANISLAS, parlant à la cantonade.

Rendez-vous à la caserne si vous le voulez ; moi, j’ai des connaissances en ville ; je loge chez le bourgeois.

Au garçon d’auberge.

Eh bien ! où sont tes maîtres ? où est l’aubergiste ? est-ce que c’est un blanc-bec comme toi qui est commandant de place ?

GUILLAUME.

Non, Monsieur, Madame est là...

STANISLAS.

C’est bon ! Avance à l’ordre. Un bon déjeuner, deux bouteilles de vin, et dis à ta maîtresse de venir me tenir compagnie ; j’ai à lui parler.

GUILLAUME.

Peut-être que Madame ne voudra pas recevoir ainsi, sans savoir le nom de Monsieur.

STANISLAS.

Stanislas, soldat.

GUILLAUME.

Pas davantage...

STANISLAS.

Oui, soldat et Polonais, cela suffit ; avec ce nom-là on se présente partout et on entre idem. Marche, conscrit.

 

 

Scène II


STANISLAS, seul

 

Je ne vois personne ici ; pas de servante, pas de fille d’auberge. Cette pauvre petite Christine n’y sera plus, je m’en doute bien ; mais la maîtresse de l’auberge pourra me donner quelques renseignements. Ouf, la marche est bonne ; dix lieues dans notre matinée, à travers les montagnes ; mais il ne faut pas nous plaindre. Ceux que nous poursuivions ont été plus vite que nous ; car, excepté quelques petits coups de fusil à l’aventure, il a été impossible de leur dire deux mots ; c’est fini, ils n’aiment plus les conversations ! Assez causé, qu’ils disent.

Défaisant son sac et le mettant sur la table.

Il me semble aussi, pour la première fois de ma vie, que mon bagage me pèse ; il faut que ce soient ces maudits billets de banque, il n’en était jamais entré dans mon havresac.

Air d’Aristippe.

Pour un soldat qui n’en a pas l’usage,
Ça gêne un peu ; mais, cependant,
Malgré ce surcroît de bagage,
Je chemine toujours gaîment.
Désormais, sans risquer d’attendre,
Les malheureux à moi pourront s’offrir,
Car j’ai du fer pour les défendre
Et de l’or pour les secourir.

Mon pauvre colonel ! je le vois encore, sur le champ de bataille. Tiens, me dit-il, je n’ai pas de parents, pas de famille, je ne veux pas que l’ennemi soit mon héritier ; prends ce portefeuille pense quelquefois à ton colonel. Morbleu ! ce n’était pas des chiffons de papier qu’il me fallait ; c’était des cartouches ; et depuis ce temps je n’en envoie pas une à l’ennemi que ce ne soit à son intention.

 

 

Scène III

 

STANISLAS, CHRISTINE

 

CHRISTINE, au garçon d’auberges.

Stanislas, dites-vous ? un soldat ? Ah, mon Dieu ! où est-il ?

STANISLAS.

Eh bien ! est-ce enfin la bourgeoise ?

CHRISTINE, l’apercevant et courant à lui.

Le voilà... Ah ! Monsieur, que je suis contente de vous revoir.

STANISLAS.

Et moi donc ! je n’en puis pas parler ; milzieux, ça vous coupe la respiration.

CHRISTINE.

Quand j’ai appris que votre corps d’armée traversait ce pays, je me suis dit : Nous le reverrons, ou il nous donnera de ses nouvelles... Vous restez quelque temps avec nous ?

STANISLAS.

Deux heures au plus, le temps de se reposer ; et en avant, le sac sur le dos.

Air : On dit que je suis sans malice.

Quelque regret qu’on ait, ma belle,
Dès que le tambour nous appelle,
Faut sur-le-champ être sur pié ;
Adieu l’amour et l’amitié.
À chaque instant changeant de gîte,
Nous somm’s forcés d’aimer plus vite,
Et de régler le sentiment
Sur la marche du régiment.

CHRISTINE.

Votre blessure... vous en êtes-vous ressenti ?

STANISLAS.

Non pas, petite mère, elle a été trop bien soignée ; mais je crois que sans vous je quittions le poste, et quand je pense que pendant un mois entier...

CHRISTINE.

Allons, allons, ne parlons plus de cela ; votre présence en ces lieux nous a sauvés de bien d’antres choses... sans vous cette maison peut-être serait brûlée ; et moi qui en étais la servante, je n’en serais pas aujourd’hui la maîtresse.

STANISLAS.

Comment ! mademoiselle Christine, vous êtes la bourgeoise ?

CHRISTINE.

C’est une histoire que je vous raconterai ; l’auberge, le jardin et ses dépendances, tout cela est à moi ; et jugez de mon bonheur, c’est chez moi que je vous reçois. Voulez-vous goûter de mon vin ?...

Elle fait signe à Guillaume d’apporter une bouteille.

STANISLAS.

Oui, parbleu ! à condition que pendant ce temps-là vous me raconterez votre histoire. On n’écoute jamais mieux que quand on boit.

CHRISTINE.

Vous savez combien j’étais malheureuse, orpheline, sans fortune, obligée de servir madame Ruders, l’ancienne bourgeoise, qui était si méchante...

STANISLAS.

Et qui vendait de mauvais vin. Je me suis toujours défié de cette femme-là.

CHRISTINE.

Lorsque, environ quatre mois après votre départ, un soldat qui retournait au pays me demande et me dit : Mademoiselle, j’ai deux mille écus à vous remettre de la part d’un ami qui ne vous demande rien que d’être heureuse... adieu. Il était déjà parti et sans même accepter un verre de vin, et depuis je ne l’avons plus jamais revu...

STANISLAS, vivement.

C’est très bien ; j’étais sûr que ce hussard-là était un brave homme...

CHRISTINE.

Comment ! un hussard ! et d’où savez-vous que c’était là son uniforme ?

STANISLAS.

Eh ! mais, morbleu ! c’est vous qui me l’avez dit.

CHRISTINE.

Du tout, et vous en savez plus que moi.

Air : Ainsi que vous, Mademoiselle.

À qui dois-je un bienfait semblable ?
Vous hésitez... je le sais à présent ;
Oui, vous seul en êtes capable.

STANISLAS.

Qui ? moi ! j’y pense bien, vraiment !

CHRISTINE.

Avouez-moi vos nobles artifices,
Ou d’ vos bienfaits je ne veux plus.
J’ n’ai pas rougi d’accepter vos services ;
Vous rougissez de m’ les avoir rendus.

STANISLAS.

Eh bien ! oui, c’est à moi ou plutôt à mon colonel que vous le devez. Son portefeuille qu’il m’a donné en mourant contenait douze mille francs, que j’avais ainsi partagés, six pour vous et six pour mon père ; la moitié à celui qui m’avait donné la vie, et l’autre à celle qui me l’avait conservée, c’est trop juste. J’avais chargé un de mes camarades de venir vous trouver ; et le reste, j’avais été dernièrement le porter moi-même... mais mon père, ancien soldat, vieil invalide...

CHRISTINE.

Eh bien !

STANISLAS.

Il n’en avait plus besoin, il n’était plus au service ; c’est là-haut qu’il reçoit sa paie...

S’essuyant les yeux.

Mais, tenez ; ne parlons plus de cela, car je veux que vous acheviez votre histoire, et moi ma bouteille... Je devine que vous avez acheté cette maison.

CHRISTINE.

Qui était mal tenue, mal gouvernée, et qui, grâce à mes soins et à mon zèle, est devenue la meilleure auberge de ce canton.

STANISLAS.

Tant mieux, vous méritez d’être heureuse.

CHRISTINE.

Heureuse !

STANISLAS.

Oui, morbleu ! et certainement celui que vous daigneriez... Allons, morbleu ! quand je resterai là une heure en position, c’est un retranchement qu’il faut enlever à la baïonnette. Tenez, mademoiselle Christine, depuis un an vous avez été mon chef de file, et vous étiez toujours à côté de moi au feu comme au bivouac. J’ai de l’argent dont je ne sais que faire, un cœur qui ne s’est pas encore donné, un bras qui ne s’est jamais vendu, tout cela est à votre service, et je vous l’offre : voulez-vous de moi ?

CHRISTINE.

Comment ! monsieur Stanislas, il serait possible ?

STANISLAS.

Voulez-vous m’épouser ? parlez, je n’ai que deux heures à rester ici, et je n’ai pas de temps à perdre.

CHRISTINE.

Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance ; mais ce que vous me proposez est impossible : il faut encore le temps de s’aimer.

STANISLAS.

Eh bien ! est-ce que vous ne m’aimez pas ?...

CHRISTINE.

Mais...

STANISLAS.

M’aimez-vous ? oui ou non.

CHRISTINE.

Daignez, de grâce...

STANISLAS.

Je n’aime pas les phrases ; répondez-moi par un seul mot, oui, ou non...

CHRISTINE, timidement.

Eh bien !... non.

STANISLAS.

Comment ! vous ne m’aimez pas, moi votre frère, votre ami, qui irais me jeter pour vous à la bouche d’un canon, et qui vous chéris encore plus que mon pauvre colonel ! et pourquoi ne m’aimeriez-vous pas ? Je vous aime bien, vous qui me traitez plus durement qu’un caporal allemand ne traite une recrue.

CHRISTINE.

Je sais ce que vous avez fait pour moi, je ne l’oublierai jamais ; mais je n’en suis pas digne, et je vas tout vous rendre...

STANISLAS.

Me le rendre ! il ne manquerait plus que cela. Cette fille-là a juré de me faire mourir de chagrin.

CHRISTINE.

Mais au moins écoutez-moi.

STANISLAS.

Je n’écoute rien.

CHRISTINE.

Stanislas !...

STANISLAS.

Non.

CHRISTINE.

Mon ami...

STANISLAS, s’arrêtant.

À la bonne heure cela !... parlez...

CHRISTINE.

Si ce que vous me demandez ne dépendait pas de moi ? Si avant de vous connaître, j’en aimais un autre.

STANISLAS.

Un autre ! je n’avais jamais pensé à cela... vous en aimiez un autre ?

CHRISTINE.

Eh bien ! s’il était vrai, qu’est-ce que vous diriez ?

STANISLAS.

Je dirais... je dirais, que celui-là n’a qu’à bien se tenir, parce que si je le rencontre jamais...

CHRISTINE.

Qu’est-ce que vous lui feriez ?

STANISLAS.

Je le tuerai.

CHRISTINE.

Et pourquoi le tueriez-vous ?

STANISLAS.

Parce que ce blanc-bec-là a l’audace de vous aimer.

CHRISTINE.

Et s’il ne m’aimait pas ?

STANISLAS, étonné.

Ah ! c’est différent ; mais je voudrais bien voir qu’il ne vous aimât pas, avec cette taille-là, ces yeux, cette mine ; s’il y avait quelqu’un qui osât ne pas être amoureux de vous...

CHRISTINE.

Vous lui chercheriez querelle, n’est-ce pas ?

STANISLAS.

C’est-à-dire non. Mais comment se fait-il ?

CHRISTINE.

Rien n’est plus simple.

Air : De cet amour vif et soudain (de Caroline).

Voilà trois ans qu’un beau matin
J’ quittai le lieu de ma naissance ;
Là, j’avais un jeune cousin
Qui fut l’ami de mon enfance.
À ses serments mon cœur croyait ;
On croit toujours ce qu’on désire.
Sans m’aimer il me le disait,
Et je l’aimais sans le lui dire.

STANISLAS.

Ah ! vous ne lui avez pas dit ?

CHRISTINE.

Jamais ; j’étais trop pauvre et lui aussi pour songer à nous marier ; mais dès que, grâce à vous, j’ai eu une petite fortune, je lui ai écrit de venir la partager, et d’arriver tout de suite, tout de suite pour m’épouser.

STANISLAS.

Eh bien !...

CHRISTINE.

Il n’est pas encore venu, et cependant il a reçu ma lettre, j’en suis bien sûre. C’est alors que j’ai acheté cette auberge.

Air du vaudeville de la Somnambule.

En ces lieux je m’ suis établie ;
Et n’ comptant plus sur mon cousin,
Loin de lui je passe ma vie
Dans la solitude et l’ chagrin.

STANISLAS.

Puisque sa tendresse est trompeuse,
Puisque vos soins sont superflus,
Qu’attendez-vous pour être heureuse ?

CHRISTINE.

J’attends que je ne l’aime plus.

STANISLAS.

Christine, vous êtes une brave fille ; vous n’avez pas voulu me tromper. Ça vous tient donc encore là ?

CHRISTINE.

Non.

STANISLAS.

Eh bien, c’est bon ; je repasserai plus tard. Promettez-moi seulement, que si vous pouvez l’oublier, ce sera moi...

CHRISTINE, vivement.

Oh ! je vous le jure.

STANISLAS.

C’est bon, vous serez madame Stanislas.

On entend en dehors des cris de buveurs.

Holà ! hé ! quelqu’un.

Ensemble.

CHRISTINE et STANISLAS.

Air : Partons, suivons les pas du héros qui nous guide (de Fernand Cortez.)

CHRISTINE.

Quel tapage effrayant !
On demande l’hôtesse.
Je vous quitte un instant,
Car là-bas on m’attend.

STANISLAS.

Oui, partez promptement.
On demande l’hôtesse ;
Mais songez seulement
Qu’un ami vous attend.

CHRISTINE.

Vous êtes ici chez vous,
Pardon si je vous laisse.

STANISLAS.

Ah ! mon vœu le plus doux
Serait d’être chez nous !

ENSEMBLE.

Quel tapage, etc.

Christine sort.

 

 

Scène IV

 

STANISLAS, MICHEL, il porte un paquet au bout d’un bâton

 

MICHEL.

Je vous demande pardon d’entrer ainsi sans façons. Pourriez-vous, monsieur le soldat, m’enseigner le chemin pour aller à la ville voisine ?

STANISLAS.

Tiens, ce jeune cadet... qui ne sait pas où est la grande route ! Eh ! mais nous sommes en pays de connaissance ; c’est monsieur Michel, que nous avons vu, il y a un mois, à la ferme des Bois, à trente lieues d’ici. Vous ne me remettez pas ?

Lui tendant la main.

MICHEL, lui serrant la main de mauvaise grâce.

Si fait, si fait ; j’y suis maintenant. Vous étiez de ce régiment qui a repoussé l’ennemi le jour où on s’est battu près de notre ferme ; c’est que nous y étions tous.

Air de Marianne.

L’affaire était joliment rude.

STANISLAS.

J’ crois mêm’ qu’ vous aviez un peu peur.

MICHEL.

Dam ! quand on n’a pas l’habitude,
Et qu’on se bat en amateur !
Quoiqu’ paysan,
On est vaillant,
Surtout quand on n’ peut pas faire autrement.
La fourche en main,
Bravant l’ destin,
Nous étions là vingt héros
En sabots.
Pour ma part, d’estoc et de taille,
J’ frappais si bien, qu’après le combat,
L’ général me nomma soldat
Sur le champ de bataille.

Mais ma nomination n’a pas eu de suite.

STANISLAS.

Cependant vous n’êtes plus garçon de ferme ?

MICHEL.

Mon, monsieur le soldat, je ne suis plus paysan, je suis bourgeois ; j’ai obtenu par des protections... c’est Pierre Durand, un fiscal de chez nous, qui m’a fait avoir un emploi civil : je suis dans l’octroi. Quand je dis civil, c’est presque militaire, parce que je serai commis à cheval dès que j’en aurai un : on se fournit de tout.

STANISLAS.

Et vous n’en avez pas encore ?

MICHEL.

Moins que jamais.

STANISLAS.

Comment ! moins que jamais.

MICHEL.

Je vais vous conter ça. C’est que cette nuit je suis tombé dans un parti de hussards qui m’ont tout pris, et depuis ce moment-là je cours encore.

STANISLAS.

De sorte que vous n’avez pas encore eu le temps de penser à déjeuner.

MICHEL.

Si fait, j’y ai pensé ; mais, vu les obstacles,

Montrant son gousset.

je n’osais pas entrer dans cette belle auberge.

STANISLAS.

Comment ! c’est pour cette raison. Touchez là, et ne craignez rien ; c’est moi qui paie : Nous déjeunerons ensemble. Holà ! quelqu’un.

MICHEL.

Quoi ! monsieur le soldat, vous êtes assez bon... c’est vous qui payez ?

STANISLAS.

Cela vous étonne ?

MICHEL.

Non, du tout : ça m’étonnerait bien plus si c’était moi ; mais je ne voudrais cependant pas vous coûter de l’argent...

STANISLAS.

Je vous dis de ne rien craindre ; je suis chez moi. Holà ! les garçons ! mais ils sont occupés, et j’aurai plus tôt fait d’aller moi-même... Reposez-vous là ; vous en avez besoin : je reviens dans un instant. Adieu, mon brave.

MICHEL.

Adieu, monsieur le soldat.

 

 

Scène V

 

MICHEL, sur le banc de gazon

 

Je n’étais pas d’abord enchanté de la rencontre, parce que je me rappelais très bien ce Polonais-là ; il est brutal comme un sapeur, et il vous donne un coup de sabre comme je donnerais un coup d’éperon à mon cheval... si je l’avais... Mais il est bon enfant ; il paie à déjeuner, et cela arrive bien, car je tombe de besoin et dé fatigue. Aussi je lui rendrai cela, quand j’aurai fait fortune ; car je le sens là, je parviendrai. Pierre Durand avait raison : c’est une duperie de se marier, parce qu’alors c’est fini, il n’y a plus moyen d’arriver : on végète, c’est le mot.

Commençant à s’endormir.

Air : Dans un délire extrême.

Pour moi que rien n’enchaîne,
Ma fortune est certaine ;
D’où vient qu’à mes projets
Se mêlent des regrets ?
Je ne sais quel trouble extrême
M’agite malgré moi-même,
Hélas ! malgré moi-même.

Il s’endort tout à fait. L’orchestre achève l’air : On revient toujours à ses premiers amours, et continue en sourdine pendant toute la scène suivante.

 

 

Scène VI

 

MICHEL, endormi, CHRISTINE, avec des assiettes, une nappe, etc., ce qu’il faut pour mettre le couvert, GUILLAUME

 

CHRISTINE.

Oui, nous allons vous mettre là le couvert.

Au domestique.

Et toi, Guillaume, dépêche-toi ; soigne le déjeuner, et veille à ce que M. Stanislas et son ami soient bien servis.

MICHEL, rêvant.

Christine ! Christine !

CHRISTINE, se retournant.

Qui m’a nommée ? Grand Dieu ! qu’ai-je vu ? c’est lui !

Faisant un pas vers lui.

Michel !...

 

 

Scène VII

 

MICHEL, CHRISTINE, GUILLAUME, STANISLAS, avec un panier de vin

 

STANISLAS.

Me voilà ; j’arrive de la cave. Tubleu ! quel front de bataille ! un coup d’œil menaçant ; mais ce n’est pas encore cela qui me ferait reculer ; et j’ai déjà commencé à éclaircir les rangs.

Posant à terre le panier.

Que je vous aide à mettre le couvert. Eh bien ! qu’avez-vous donc, petite mère ? Votre main tremble en prenant cette assiette.

CHRISTINE.

Moi ! du tout.

STANISLAS.

Si fait, morbleu ! quoique je ne m’y connaisse pas, je vois bien que vous êtes émue, agitée ; c’est ce que je vous ai dit tout à l’heure, n’est-ce pas ? Eh bien ! tant mieux, c’est bon signe. ah çà ! vous allez vous mettre là, et nous tenir compagnie.

CHRISTINE.

Non, non, l’on a besoin de moi là-dedans ; mais Guillaume restera là, et moi aussi de temps en temps je viendrai pour vous servir et voir si vous ne manquez de rien.

STANISLAS.

À la bonne heure.

Frappant sur l’épaule de Michel, qui est endormi.

En route, camarade.

Christine se retire dans le fond ; elle disparaît de temps en temps, mais écoute toujours pendant tout le temps de la scène suivante.

MICHEL, s’éveillant en sursaut.

Hein ! qu’est-ce que c’est ? encore des hussards !

STANISLAS.

Eh non, c’est le déjeuner.

MICHEL.

Ah ! quel dommage !

STANISLAS.

Comment ! quel dommage ?

MICHEL.

Au moment où vous m’avez réveillé, j’étais premier commis dans les droits réunis : de la fenêtre de mon hôtel je me voyais passer en carrosse, et j’allais dîner en ville.

STANISLAS, se mettant à table.

Des hôtels, des dîners en ville ! je vois que vous donnez dans la fumée.

MICHEL.

Et vous ?

STANISLAS.

Je ne connais que celle du canon ; je tiens au solide. Asseyons-nous.

Stanislas est à gauche des spectateurs ; Michel est en face de lui, et tourne le dos à Christine.

Je gage qu’avec vos idées et votre tournure, un joli garçon comme vous doit trouver à la ville quelque bon parti !

MICHEL.

Oh ! je crois bien qu’on n’en manquerait pas ; mais, dans ma situation, je ne peux pas trop me marier, voyez-vous.

CHRISTINE, à part.

Que veut-il dire ?

MICHEL.

Parce que je ne suis pas mon maître tout à fait. Il y avait quelqu’un au pays que j’avais promis d’épouser.

STANISLAS.

Eh bien ! qui vous empêche ?

Christine se rapproche et écoute avec attention.

MICHEL, mangeant.

Oh ! ce sont des raisons de famille.

STANISLAS.

C’est différent ; ça ne me regarde pas.

Buvant.

À votre santé !

MICHEL.

Je ne demanderais pas mieux, parce que, quoiqu’il y ait longtemps que je ne l’ai vue... elle était si douce, si gentille ! je l’aimais tant ! Mais au moment où je vais me décider, je pense au chemin que je peux faire, moi, un Monsieur, un homme en place : ces idées-là, cela chasse les autres, et ça empêche...

STANISLAS.

J’entends, ça empêche d’être honnête homme.

MICHEL.

Qu’est-ce que vous dites donc là, monsieur le soldat ?

STANISLAS.

La vérité, morbleu ! Quand on a promis à une femme ou à son colonel, c’est tout comme...

Air : Le choix que fait tout le village (des Deux Edmond.)

Je vois bien que cet hyménée
N’a plus l’air de vous convenir,
Mais d’ la parole qu’on a donnée
Rien ne saurait nous affranchir.
Que la fortune ou non nous soit rebelle,
Tout peut changer, hormis nos sentiments ;
Et l’on n’a pas le choix d’être infidèle,
Lorsque l’honneur a reçu nos serments.

CHRISTINE, à part.

Brave garçon !

MICHEL.

Mais cependant, monsieur le soldat, si, en l’épousant, je ne devais pas la rendre heureuse ?

STANISLAS.

C’est autre chose ; alors on ne la trompe pas plus longtemps et on lui écrit la vérité : « Mam’selle, je mets, la main à la plume pour vous avouer que je ne vous aime plus ; par ainsi, vous n’avez que faire de m’attendre ; et vous pouvez de votre côté en épouser un autre, si cela vous convient. Signé Michel. » Voilà comme on agit, quand on a de l’usage et des sentiments.

MICHEL.

Oui, sans doute, excepté que je n’écrirai jamais cela.

STANISLAS.

Comment ! milzieux !

MICHEL.

Je l’écrirai, monsieur le soldat ; mais je dis seulement que je le tournerai autrement.

Air : Mes yeux disaient tout le contraire.

J’ lui dirai ben je n’ vous aim’ pas,
Puisque cet avis est le vôtre ;
Mais je n’ pourrai jamais, hélas !
Lui dire d’en aimer un autre.
Oui, plus j’y pense, je le voi,
C’est un trésor que j’abandonne,
J’ veux bien qu’il ne soit plus à moi,
Mais j’ voudrais qu’il n’ fût à personne.

STANISLAS.

Parce que ?...

MICHEL.

Parce que ça me ferait un chagrin...

STANISLAS.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

MICHEL.

Eh bien ! non, monsieur le soldat, non, cela ne m’en fera pas. Dès que vous me le demandez, vous sentez bien qu’après le déjeuner que vous venez de me donner, tout ce qui peut vous être agréable...

À part.

Quel diable d’homme !

STANISLAS.

Holà ! quelqu’un !

Christine se retire à l’écart, et fait signe à Guillaume d’avancer.

De l’encre et du papier.

GUILLAUME.

Il y a tout ce qu’il faut dans la chambre à côté ; c’est là que madame écrit ses mémoires.

STANISLAS.

Eh bien ! mon jeune camarade, vite à la besogne, et nous prendrons par là-dessus une goutte d’eau-de-vie : il n’y a rien qui fasse bien à l’estomac comme d’avoir sur la conscience une bonne action et un petit verre.

MICHEL, un peu ému.

Oui, la bonne action, le petit verre... vous verrez que je suis digne de trinquer avec vous.

STANISLAS.

À la bonne heure !

Michel entre dans le cabinet à droite, et Christine, qui s’est tenue à l’écart, redescend le théâtre et se trouve en scène.

 

 

Scène VIII

 

STANISLAS, CHRISTINE, se cachant les yeux avec son mouchoir

 

STANISLAS, toujours à table.

C’te jeuness’, on a de la peine à la mettre au pas.

Se retournant et apercevant Christine qui pleure.

Eh bien ! qu’avez-vous donc ?

CHRISTINE.

Non, non, ce n’est rien.

À part.

Malgré soi... on n’est pas maîtresse de ça ; mais j’aurai de la fermeté, du courage.

Haut, en essuyant ses yeux.

Stanislas, m’aimez-vous ?

STANISLAS.

Si je vous aime, morbleu ! plus que jamais.

CHRISTINE.

Eh bien ! moi, je ne sais pas ce que j’éprouve ; mais la colère, le dépit... je serais si heureuse de l’humilier, de me venger ! Je crois presque que je vous aime.

STANISLAS.

Comment ! il serait possible ?

Air : Du partage de la richesse.

Mon bonheur a d’quoi me confondre ;
J’ vous disais bien que ça viendrait.

CHRISTINE.

Pourtant j’ n’en voudrais pas répondre.

STANISLAS.

C’est égal, le plus fort est fait.
Il serait vrai ?... j’ai su vous plaire.

CHRISTINE, à part.

Peut-être en mourrai-je de douleur ;
Mais je me sens trop en colère
Pour ne pas faire son bonheur.

Haut.

Enfin, tantôt vous m’avez offert votre main.

STANISLAS, vivement.

Vous l’acceptez ?

CHRISTINE.

Pas maintenant, puisque vous repartez ; mais je ne serai jamais à d’autre qu’à vous sans votre consentement, sans votre permission, je vous le promets, et dans un mois, ou à votre retour, je vous épouserai.

STANISLAS.

Vous le jurez ?

CHRISTINE.

Oui, je le jure, à une seule condition.

STANISLAS.

Allons, toujours des conditions ! Enfin, voyons, celle-là, quelle est-elle ?

CHRISTINE.

C’est que dès à présent vous prendrez le titre de mon mari.

STANISLAS, étonné.

Comment !

CHRISTINE.

Oui, vous ne m’appellerez pas autrement que votre femme.

STANISLAS.

Et pourquoi ?

CHRISTINE.

Je ne sais ; mais enfin vous êtes le maître de refuser. Cette condition-là vous paraît-elle trop rigoureuse ?

STANISLAS.

Air de la Sentinelle.

Vous l’exigez, je serai votre époux ;
Mais d’ vot’ demande aujourd’hui je m’étonne :
Quand je voudrais donner mes jours pour vous,
C’est mon nom seul qu’il faut que je vous donne.
Il est à vous, et s’il ne brille pas,
Il est du moins sans tache et sans outrage :
C’est un avantage ici-bas
Que bien des gens ne pourraient pas
Vous apporter en mariage.

CHRISTINE.

Ah ! le voilà.

 

 

Scène IX

 

CHRISTINE, STANISLAS, MICHEL

 

MICHEL, sortant de la porte à droite. Il tient une lettre à la main et la présente à Stanislas.

Trio.

Air d’un fragment du quatuor du Calife de Bagdad.

Tenez, mon brave homm’, je l’espère,
De moi vous serez satisfait ;
Car vous ne vous attendez guère
Au contenu de ce billet.

Apercevant Christine.

Ah ! grands dieux ! ô surprise extrême

CHRISTINE, feignant l’étonnement.

C’est lui !...

MICHEL.

C’est Christine elle-même !

STANISLAS, à Christine.

Qu’est-ce donc ?

CHRISTINE.

Un de mes parents,
Que je n’ai pas vu depuis longtemps.

Ensemble.

MICHEL, mettant la lettre dans sa poche, et regardant Christine.

Plus que jamais elle est jolie :
Combien je la trouve embellie !
Oui, de surprise et de bonheur
Je sens déjà battre mon cœur.

STANISLAS.

Est-il un sort plus dign’ d’envie ?
Époux d’une femme jolie,
Oui, d’espérance et de bonheur
Je sens déjà battre mon cœur.

CHRISTINE.

Oui, c’en est fait, puisqu’il m’oublie,
Je veux punir sa perfidie :
Mais de dépit et de douleur,
Ah ! je sens là battre mon cœur.

CHRISTINE, à Michel.

Ah ! combien de te voir ici
Nous somm’ charmés au fond de l’âme

À Stanislas avec intention.

N’est-il pas vrai, mon ami.

MICHEL, étonné.

Son ami !

STANISLAS.

Je pense comme toi... ma femme.

MICHEL, interdit.

Sa femme... comment ?

STANISLAS, la montrant.

Eh ! oui,
C’est ma femme !

CHRISTINE, de même.

C’est mon mari.

Ensemble.

MICHEL.

Quel trouble affreux règne en mon âme
Comment ! Christin’ serait sa femme !
Ah ! de surprise et de douleur
Je sens, hélas ! battre mon cœur.

CHRISTINE.

Oui, d’un autre il me croit la femme.
Je vois le trouble de son âme !
Et sa surprise et sa douleur
Font malgré moi battre mon cœur.

STANISLAS.

Quel trouble heureux règne en mon âme !
Bientôt elle sera ma femme.
Oui, d’espérance et de bonheur
Je sens déjà battre mon cœur.

CHRISTINE.

Eh bien ! Michel, qu’as-tu donc ? tu ne nous fais pas compliment ? et après trois ans d’absence, est-ce que tu n’as rien à nous dire ? Donne-moi des nouvelles du pays ; parle-moi de toi, de tes affaires, de tes amours ; comment cela va-t-il ?

MICHEL.

Cela va bien, Mademoiselle.

STANISLAS.

Qu’est ce qu’il dit donc, Mademoiselle ?

MICHEL.

C’est-à-dire, Madame. Dieu ! ce mot-là fait mal.

CHRISTINE, à Michel, qui s’appuie contre la table.

Eh bien ! Michel, qu’as-tu donc ?

MICHEL.

Rien ; mais je ne me sens pas à mon aise.

CHRISTINE.

Il a peut-être besoin de prendre quelque chose ?

STANISLAS.

Non pas ; il vient de déjeuner, et solidement : aussi il va faire ses adieux à sa cousine, et se remettre gaiement en route, comme un joli garçon...

CHRISTINE.

Est-ce qu’il ne reste pas quel que temps avec nous ?

STANISLAS.

Il a des affaires à la ville voisine, un emploi qui l’attend.

MICHEL.

Aussi je crois que je ferai blet de m’en aller ; j’aurais voulu seulement vous parler de quelques affaires de famille.

STANISLAS, s’asseyant.

Eh bien ! mon garçon, ne vous gênez pas : nous écoutons.

MICHEL, embarrassé.

Oui, mais c’est que...

CHRISTINE, de même.

Peut-être ne voudrait-il confier cela qu’à moi seule ?

STANISLAS, bas.

C’est que j’aimerais mieux rester avec vous.

CHRISTINE, de même.

Oui, mais je veux que mon mari soit complaisant.

STANISLAS.

C’est différent ; il faut donc qu’un mari ?...

CHRISTINE.

Oui.

STANISLAS.

Allons, puisque je suis dans ce régiment-là, et qu’il paraît que c’est la consigne, je m’en vas.

Revenant.

Je m’en vas sans crainte, parce que vous m’avez donné votre parole : vous serez à moi, ou vous ne serez à aucun autre sans ma permission ; aussi je suis tranquille, parce que quand je la donnerai il fera chaud. Adieu, ma femme, je vais revenir tout de suite.

Il sort.

 

 

Scène X

 

CHRISTINE, MICHEL

 

CHRISTINE, après un moment de silence.

Nous voilà seuls. Eh bien ! Michel, qu’avais-tu à me dire ? qu’avais-tu à me demander ? Pouvons-nous t’être utiles à quelque chose, mon mari et moi ?

MICHEL.

Je ne veux rien de vous, ni de votre mari.

CHRISTINE.

Et ces affaires de famille dont tu voulais me parler ?

MICHEL.

Je n’en ai pas ; je voulais seulement vous faire compliment sur votre constance, et je n’osais pas quand il était là.

CHRISTINE.

Comment ! ma constance ! Fallait-il rester fille toute ma vie, parce qu’il plaisait à Monsieur de ne pas me répondre ?

MICHEL.

Est-ce que je pouvais supposer que vous étiez si pressée ? et il fallait en effet l’être joliment pour prendre un mari comme celui-là.

CHRISTINE, vivement.

Et qu’est-ce qu’il a donc de si mal ?

MICHEL.

Il n’y a pas besoin de parler si haut ; mais on sait ce que c’est qu’un soldat : celui-là surtout qui est brutal, qui est jaloux, et qui n’a pas le moindre usage.

CHRISTINE.

Quand il serait vrai, je suis sûre au moins qu’il m’aime, lui ; et il a raison, car je le lui rends bien.

MICHEL.

Ah ! vous le lui rendez !

CHRISTINE.

Oui, Monsieur, je l’aime, je l’adore, je ne suis contente que quand je le vois.

MICHEL.

Ah ! mon Dieu, je ne vous retiens pas ; je ne vous empêche pas d’être avec lui ; si vous croyez que je sois jaloux ! Je l’aurais peut-être été d’un amant aimable et galant ; mais d’un mari comme celui-là, c’est ce que je pouvais trouver de mieux. Un homme qui boit, qui fume, qui à chaque institut se met en colère, qui, j’en suis sûr, vous rendra malheureuse ; eh bien ! c’est tout ce que je désire, c’est tout ce que je demande, au moins je serai vengé.

CHRISTINE.

Comment ! monsieur Michel, vous serez vengé, et de qui ? Quel mal vous ai-je fait ? Est-ce ma faute si vous m’avez refusée ? à qui ai-je pensé dès mon enfance ? à vous. Dès que j’ai eu un peu de fortune, à qui ai-je offert mon cœur et ma main ? à vous. Je me disais : Nous ne serons pas encore bien riches ; mais avec de l’ordre, du travail, nous pourrons le devenir. Et Michel, qui a toujours été un peu ambitieux sera flatté de se trouver à la tête de la première auberge du canton, et sentira, quelque place qu’on lui offre, qu’il vaut mieux commander chez soi que d’obéir chez les autres. Et si par notre activité, si par nos économies notre maison finit par prospérer, quel bonheur de ne devoir sa fortune qu’à soi-même, et quel bon ménage nous ferons ! La journée sera consacrée au travail ; mais le soir nous nous verrons entourés de notre famille, de nos amis, qui viendront s’asseoir à notre table. Le dimanche, toute la jeunesse du pays viendra danser dans notre jardin. Aimés de nos voisins, estimés des voyageurs, chéris de nos enfants, tel est le sort qui nous attend. Voilà ce que je me disais, Monsieur ; voilà les plans de bonheur que je formais pour vous, et dont vous voulez aujourd’hui vous venger.

MICHEL.

Dieu !... que je suis malheureux ! et quel ménage j’aurais eu ! Vous ne pouviez peut-être pas attendre ? C’est affreux, et je vous en veux plus que jamais de m’avoir privé d’un trésor comme celui-là.

CHRISTINE.

N’y avez-vous pas vous-même renoncé ? et tout à l’heure encore ne m’avez-vous pas écrit de vous oublier ? Et cette lettre...

MICHEL.

Cette lettre ! qu’est-ce que ça prouve ? Allez, si vous saviez, si vous pouviez deviner mon secret !...

CHRISTINE.

Que dites-vous, un secret ? vous en auriez un ?

MICHEL.

Oui, mais je ne peux plus vous le dire, vous voilà mariée.

CHRISTINE.

N’importe, je veux le savoir.

MICHEL.

Ça ne se peut plus, vous dis-je. Vous aimez votre mari, vous l’adorez, rien ne manque à votre félicité.

CHRISTINE.

Rien n’y manque ! vous ai-je dit cela ?

MICHEL.

Comment ! il serait possible ! vous ne seriez pas heureuse, vous, Christine ? Il ne me manquait plus que ce chagrin-là.

À voix basse.

Je suis sur qu’il est colère, qu’il est brutal : il vous bat peut-être. Dieux ! si j’osais lui chercher querelle !... Vous ne pouviez peut-être pas attendre, moi qui me serais laisse mener par vous !

CHRISTINE.

Air de Céline.

Eh bien ! si votre ancienne amie
Conserve encor quelque pouvoir,
Confiez-lui, je vous en prie,
Ce secret que je veux savoir.

MICHEL.

Puisque votre cœur le désire,

Lui donnant la lettre.

Mes secrets... les voila... Mais je vois
Qu’à présent il faut vous les dire :

La regardant avec expression.

Vous les deviniez autrefois.

CHRISTINE.

Que dites-vous ?

MICHEL.

Oui, dès que vous l’aurez lue... je vous quitte, je pars, et j’irai au bout du monde, s’il le faut…

CHRISTINE, lisant.

« Mademoiselle, je suis ambitieux, mais honnête ; un brave homme avec qui je viens d’avoir une conversation m’a prouvé que, si je ne vous aimais plus, il fallait vous le déclarer ; je prends donc la plume pour vous dire que... »

S’arrêtant.

Eh bien ! c’est effacé.

MICHEL.

Allez toujours.

CHRISTINE.

« Pour vous dire... que... je t’aime toujours ; car je n’ai jamais pu écrire l’autre mot, et je sens maintenant qu’il m’est aussi impossible de le penser que de l’écrire. »

S’arrêtant.

Comment ! il serait vrai ?

MICHEL, pleurant.

Allez toujours...

CHRISTINE.

« Oui, ma petite Christine, c’est Pierre Durand et ses mauvais conseils qui m’ont égaré ; mais je n’ai jamais cessé de t’aimer, et je t’aime plus que jamais, et je t’épouserai aussi vite que tu le voudras. Ton cousin et futur mari, Michel. »

MICHEL, prenant son chapeau.

Adieu ! adieu ! je m’en vas.

CHRISTINE.

Michel... encore un instant.

MICHEL.

Quoi ! vous me retenez après ce que vous venez de lire ! Vous voyez bien, madame Stanislas, que je vous aime toujours.

CHRISTINE.

Eh bien ! qu’est-ce que ça fait ?

MICHEL.

Et votre mari qui est jaloux ! s’il savait seulement...

CHRISTINE.

Qu’importe ?

MICHEL.

Comment !... qu’importe !... eh bien !... par exemple, c’est pour le coup qu’il vous battrait. Vous battre, vous, Christine !

La regardant avec douleur.

Vous ne pouviez peut-être pas attendre ?

Vivement, reprenant son chapeau et son bâton.

Adieu ! Christine... adieu ! ma cousine.

Il sort par la gauche, et rentre dans l’intérieur de l’auberge.

 

 

Scène XI

 

CHRISTINE, seule

 

Eh bien ! il part, il s’en va... Si je lui disais... Et Stanislas à qui j’ai promis. Ah, mon Dieu ! le voilà !

Elle rentre dans le bosquet à droite.

 

 

Scène XII

 

STANISLAS, MICHEL

 

STANISLAS.

Eh ! où diable allez-vous par-là, mon camarade ?

MICHEL.

Vous le voyez bien, je m’en vas.

STANISLAS.

Où avez-vous donc les yeux ? vous ne connaissez donc plus votre chemin ?

Lui montrant la porte du fond.

C’est par là ; que vous êtes entré.

MICHEL.

C’est que j’avais la vue un peu troublée.

Regardant autour de lui.

Elle n’est plus là ; je ne la verrai plus.

STANISLAS.

Ah ça ! mon garçon, vous avez dit adieu à votre cousine, vous l’avez embrassée ?

MICHEL, vivement.

Non, non ; ça, je l’ai oublié...

STANISLAS.

Eh bien ! c’est égal, je l’embrasserai pour vous. Voilà votre chemin, la route est belle ; bon voyage, et adieu, mon cousin.

MICHEL.

Oui, adieu, mon cousin.

À part.

Dieux ! que c’est dur à prononcer ; et dire que je les laisse là ensemble !

STANISLAS, se retournant.

Eh bien ! vous n’êtes pas encore parti ?

MICHEL.

Si fait, si fait ; c’est que je me rappelle ce petit verre... que vous m’avez promis.

STANISLAS.

Diable ! quelle mémoire vous avez ! Eh bien ! voyons :

Prenant la bouteille qui est restée sur la table et versant deux petits verres.

Dépêchons et trinquons.

Voyant Michel qui veut prendre une chaise.

Oh ! ce n’est pas la peine de vous asseoir ; cela se prend debout : cela descend plus vite.

Il avale son verre d’un trait, et regarde Michel qui est très longtemps à prendre le sien.

Eh bien ! ça passe-t-il ?

MICHEL.

Dieux ! que c’est fort !

STANISLAS, buvant encore.

Ah ça ! est-il en retard !... Je vois que ça n’entend rien à la charge en douze temps. Maintenant que vous avez bu le coup de l’étrier, en route, camarade.

MICHEL.

Oui, certainement, je ne demande pas mieux ; mais c’est qu’avant de partir j’avais quelque chose à vous demander.

STANISLAS, à part en secouant la tête.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un gaillard qui a bien de la peine à s’en aller.

Haut.

Eh bien ! voyons, je t’écoute.

MICHEL.

C’est que, voyez-vous, j’avais pensé...

STANISLAS.

Est-ce que tu vas être aussi longtemps à parler qu’à prendre des petits verres ? je t’ai dit, pas accéléré... marche.

MICHEL, parlant très vite.

Eh bien ! je dis que si vous voulez me donner chez vous une place de garçon d’auberge, vous serez content de mon zèle ; je ne demande rien que la nourriture, le logement, et pas de gages.

STANISLAS.

Ah ! tu veux entrer chez nous comme garçon d’auberge... Eh bien ! nous verrons, nous te prendrons à l’essai ; et quoique tu ne demandes pas de gages, je t’en donnerai ; c’est moi qui t’en promets.

MICHEL, un peu effrayé.

Je vous remercie, monsieur Stanislas, c’est que vous me dites cela d’une manière... Il ne faut pas que cela vous gêne d’abord ; si cela ne vous plaît pas...

STANISLAS.

Si fait, si fait ; mais il faut que je sache d’abord si cela conviendra à ma femme.

MICHEL, vivement.

Oh ! oui, si ce n’est que cela, vous pouvez être sûr qu’elle ne s’y opposera pas.

STANISLAS.

Et comment le sais-tu ?

MICHEL.

C’est que c’est elle... qui tout à l’heure m’engageait à rester.

STANISLAS.

Ah ! elle t’a engagé...

À part.

Christine voudrait se jouer de moi, me tromper ! Milzieux ! je ne peux pas le croire, et quant à lui...

Haut.

Écoute ici, je vais chercher ma femme et m’entendre avec elle ; je crois que c’est nécessaire. En attendant, tu resteras chez nous à une condition : c’est que tu n’adresseras jamais une seule parole à Christine, entends-tu ?

MICHEL.

Oui, j’entends.

STANISLAS.

Et si tu voyais quelques blancs-becs tourner autour d’elle, et vouloir lui en conter, tu m’en avertirais, et leur affaire ne serait pas longue : ils auraient bientôt fait connaissance avec la lame de mon sabre. Je ne te dis que cela : adieu.

 

 

Scène XIII

 

MICHEL, seul, puis CHRISTINE

 

MICHEL.

Il ne me dit que ça ; c’est bien assez.

CHRISTINE, sortant du bosquet.

Il n’y est plus...

MICHEL, l’apercevant.

C’est Christine, et ne pas oser lui parler !

Prenant un tablier qu’il met autour de lui.

CHRISTINE.

Comment ! il est vrai, te voilà de la maison ?

Michel fait signe que oui.

Tu as donc renoncé à ta place... à tes idées d’ambition ?

Michel fait signe que oui.

Et tu resteras ici... toujours ?

MICHEL.

Il n’est pas là... il n’écoute pas...

Air : Qui n’aime pas Jeannette (de Jeanne d’Arc.)

Premier couplet.

Oui, je l’atteste,
Je renonce aux grandeurs ;
Ici je reste :
Pourrais-je vivre ailleurs ?

CHRISTINE.

Quel destin est le nôtre !
Et quel tourment pour toi
De me voir près d’un autre !

MICHEL.

Du moins je te voi.

Deuxième couplet.

J’ s’rai par mon zèle
Le premier de tes valets ;
De plus fidèle
Tu n’en auras jamais.

Montrant le fond.

Et quand sa main terrible
Se lèvera sur toi,
J’ tâch’rai, s’il est possible,
Que ça tombe sur moi.

CHRISTINE.

Pauvre Michel !

MICHEL.

En revanche,je ne te demande qu’une seule chose.

CHRISTINE.

Quelle est-elle ?

MICHEL.

C’est que tu me permettras de t’aimer.

CHRISTINE.

Te l’ai-j défendu ?

MICHEL.

Non, c’est vrai, et tu as bien fait ; parce que quand ce grand diable lui-même voudrait m’en empêcher, il n’y aurait pas moyen. Et toi m’aimeras-tu aussi ?

CHRISTINE.

Non pas, Michel ; cela est impossible, je ne suis pas à moi, je me suis engagée.

MICHEL, timidement.

Ah ! ça ne se peut donc pas ; eh bien ! Christine, je ne t’en parlerai plus. Donne-moi seulement un seul baiser, et que ce soit le dernier.

CHRISTINE.

Un baiser ! que dirait Stanislas ?

MICHEL.

Parbleu ! qu’il dise ce qu’il voudra ; qu’est-ce que ça me fait ? Dieu ! le vilain homme ! que j’aurais de plaisir à le faire enrager à mon tour ! Comment ! Christine, il n’y a pas moyen que tu m’aimes jamais ?

CHRISTINE.

Si, vraiment, un seul.

MICHEL.

Et quel est-il ?

CHRISTINE.

C’est que tu lui en demandes la permission.

MICHEL, s’éloignant avec effroi.

Qu’est-ce que vous me dites donc là ?

CHRISTINE.

Oui, cela maintenant dépend de lui ; et s’il te le permet... s’il te l’accorde, alors...

MICHEL.

Comment ! il serait possible !

CHRISTINE.

Mais il lui faut demander.

MICHEL, à part.

C’est sûr, il me tuera sur la place.

CHRISTINE.

Vois si tu m’aimes assez pour cela.

MICHEL.

Si je vous aime ! Au fait, mourir de ça ou de chagrin, cela revient au même. Dieux ! c’est lui ; je sens tout mon courage qui s’en va.

 

 

Scène XIV

 

MICHEL, CHRISTINE, STANISLAS

 

STANISLAS.

Christine, Christine... ah ! vous voilà ! Je vous cherche partout ! et je ne m’attendais pas à vous trouver là en tête-à-tête.

Avec douleur.

Est-ce que vous me fuyez, Christine ? est-ce que vous vous défiez de moi ? Milzieux, s’il était vrai, je ne resterais pas ici une minute de plus.

CHRISTINE.

Quoi ! vous pouvez penser, vous, mon ami... je vous désirais au contraire , car jamais je n’ai eu plus besoin de votre amitié.

STANISLAS.

De mon amitié ! avec ce mot-là elle me ferait faire tout ce qu’elle voudrait. Allons, j’ai eu tort de vous parler aussi durement.

À part.

Au fait, j’oublie toujours que je ne suis qu’un mari à l’essai.

Haut.

Tiens, Christine, pardonne-moi ; et pour faire la paix, viens m’embrasser.

CHRISTINE, étonnée.

Comment !...

MICHEL, bas à Christine, et la poussant.

Allez-y donc, il va se fâcher.

STANISLAS, lui prenant la main.

Vois-tu, ma petite Christine, il faut être juste, je ne peux pas non plus exercer toujours pour le roi de Prusse...

L’embrassant.

Ce sont les profits du mariage, et...

Apercevant la lettre de Michel qu’elle a mise dans son sein.

Quel est ce billet ?

CHRISTINE.

Ce billet ? c’est une lettre d’amour.

STANISLAS.

Une lettre d’amour !

CHRISTINE.

Oui, on vient de me la remettre ; et comme je n’ai pas de secret pour vous...

La lui donnant.

Lisez-la.

MICHEL, la tirant par son jupon.

Mais qu’est-ce que vous faites donc ? ne la lui laissez pas voir.

STANISLAS, ouvrant la lettre.

Une lettre d’amour ! diable ! moi qui parlais tout à l’heure des profits du mariage ; en voilà déjà les inconvénients.

Il lit tout bas, et regarde de temps en temps Michel.

MICHEL, tremblant.

Il va deviner que c’est moi, et je suis perdu.

CHRISTINE, le faisant passer.

Va maintenant, va lui faire ta demande ; c’est le bon moment.

MICHEL, tremblant.

Oui, joliment !

STANISLAS, lisant toujours tout bas et s’arrêtant.

Il serait possible ! quoi ! ce blanc-bec, c’était lui qu’elle regrettait ! oui, c’est vraiment de l’amour, ce malheureux-là l’aime autant que moi.

Se retournant et s’adressant brusquement à Michel, qui est près de lui, les peux baissés et tout tremblant.

Eh bien ! que me veux-tu ?

MICHEL.

Monsieur le militaire, je ne sais comment m’y prendre, pour vous dire, ou plutôt pour vous demander...

STANISLAS, brusquement.

Allons, parle.

MICHEL.

Eh bien ! monsieur Stanislas, ce n’est pas de ma faute, on n’est pas maître de ça, et il ne faut pas que cela vous mette en colère ; mais je crois que j’aime votre femme.

STANISLAS, fait un geste de colère, se retient et lui montre la lettre.

Je le sais ; après ?

MICHEL, à part, toujours tremblant.

Allons, il ne l’a pas pris aussi mal que je croyais, et voilà toujours cela de passé ; mais le reste, comment lui tourner ?

STANISLAS, avec impatience.

Eh bien ! parleras-tu ?

MICHEL.

M’y voilà. Monsieur le soldat, je voulais vous demander si cela vous serait égal, non, ce n’est pas cela que je veux dire, ça ne peut pas vous être égal, mais si vous vouliez bien permettre qu’à son tour votre femme...

STANISLAS.

Eh bien ?

MICHEL.

M’aimât un peu...

Vivement.

rien qu’un peu, pas davantage.

S’éloignant avec effroi.

Dieux ! c’est fait de moi.

Il se retourne en tremblant, et aperçoit Stanislas immobile et plongé dans ses réflexions.

Eh bien ! il ne dit rien ! comment, il ne se fâche pas ?

STANISLAS, froidement.

Ah ! et c’est à moi que tu le demandes.

MICHEL, tremblant encore, mais moins fort.

Dam ! c’est tout naturel comme étant là-dedans le plus intéressé.

STANISLAS.

Qui t’a engagé à t’adresser à moi ?

MICHEL, regardant Christine.

Faut-il le dire ?

Christine fait signe que oui.

C’est Christine elle-même, qui a dit que cela dépendait de vous, et que sans cela il n’y aurait pas moyen.

STANISLAS, à part, avec expression.

Allons, c’est bien ; c’est très bien.

Haut, et allant à Christine.

Comment ! Christine, c’est vous...

CHRISTINE.

Oui ! Monsieur ; mais n’oubliez pas que vous êtes le maître de refuser, que vous avez mes serments, et que quels que soient vos ordres, je suis prête à y souscrire sans murmurer.

STANISLAS.

Air : Je t’aimerai.

Sans murmurer,
Votre douleur amère
Frapp’rait mes yeux... plutôt tout endurer...
Moi, j’y suis fait ; c’est mon sort ordinaire :
Un vieux soldat sait souffrir et se taire
Sans murmurer.

Michel, arrive ici : tu me demandes donc la permission d’aimer Christine ?

MICHEL.

Oui, Monsieur ; si cela ne vous fâche pas.

STANISLAS.

Et tu me promets de la rendre heureuse ?

MICHEL, à part.

Quelle singulière question !

Haut.

Dam ! je tâcherai.

STANISLAS.

Et cependant tu n’as rien ; tu ne possèdes rien ; tandis que Christine est riche.

MICHEL.

Riche, c’est vrai ; je n’y avais jamais pensé.

STANISLAS.

Eh bien ! prends ce portefeuille, et va l’offrir à Christine : elle est à toi maintenant, et tu peux l’épouser.

MICHEL.

Épouser votre femme !

STANISLAS.

Ma femme, elle ne l’a jamais été ; c’est un bien qui ne m’appartenait pas.

Montrant le portefeuille.

Celui-ci du moins, je puis en disposer.

Air des Amazones.

C’était l’argent d’un brave militaire,
Qui, pour la gloire et son pays
Au champ d’honneur terminant sa carrière,
Comme un dépôt en mes mains l’a remis.
Du haut des cieux, ta demeure dernière,
Mon colonel, tu dois être content :
Je viens de fair’ des heureux ; je l’espère,
Selon tes vœux j’ai placé ton argent.

CHRISTINE, refusant le portefeuille.

Et vous croyez que nous pourrions accepter le reste de votre fortune ! jamais, n’est-ce pas, Michel ?

MICHEL, pleurant.

Sans doute, ne m’avez-vous pas déjà donné plus que je n’osais l’espérer ?

STANISLAS.

Eh bien ! mes enfants, eh bien ! soit, gardez-le-moi ; l’argent convient mal à un soldat ; si je reviens, vous me donnerez une petite place au coin de votre feu ; peut-être alors, Christine, aurai-je eu le courage de vous oublier. Eh bien ! je vivrai avec vous, j’élèverai vos enfants, et je leur raconterai mes campagnes. Mais si, comme je le prévois, je dois bientôt rejoindre mon colonel, vous serez mes héritiers, et vous disposerez de cet argent-là comme vous le voudrez. Seulement, quand il se présentera à votre porte un soldat blessé, malheureux, sans asile, accueillez-le pour l’amour de moi, et en mémoire de votre ancien ami. Adieu, adieu, je m’en vais.

MICHEL et CHRISTINE.

Quoi ! vous nous quittez déjà ?

On entend la marche militaire qu’on a exécutée à la première scène.

STANISLAS.

Oui, entendez-vous ? le devoir m’appelle ; mon régiment se remet en marche.

Reprenant son sac et son fusil.

Air de marche (de M. Aymon).

Il faut quitter tout ce que j’aime :
La gloire ailleurs guide mes pas.

CHRISTINE.

Vous éloigner à l’instant même !
Eh quoi ! vous ne m’embrassez pas ?

STANISLAS.

De l’amitié que vous daignez m’ promettre,
J’accepte ce gage désiré...

Il va pour l’embrasser, et s’arrête en se retournant d’un air timide du côté de Michel.

Mais à mon tour c’est moi qui vous dirai :
Si vous voulez bien le permettre.
Adieu, adieu, encore...

Il sort.

MICHEL, le regardant partir.

Ah ! puisse au gré de mon envie
Tous ses jours être fortunés,
Car je n’oublierai de ma vie
Tous les trésors qu’il m’a donnés !
Mais je suivrai son exemple à la lettre
En mon ménage, en mes amours,
Madam’ Michel, je vous dirai toujours :
Si vous voulez bien le permettre...

CHRISTINE, au public.

Michel, malgré l’ bonheur suprême
Que le ciel vient d’ nous accorder,
Nous avons encore, ici même,
Un’ permission à demander.
À votre arrêt nous venons nous soumettre,
Car notre sort à tous les deux
Dépend de vous, et nous serons heureux,
Si vous voulez bien le permettre.

MICHEL et CHRISTINE.

Ce soir nous allons être heureux,
Si vous voulez bien le permettre. 

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