Maître Guérin (Émile AUGIER)

Comédie en cinq actes, en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français,  par les comédiens ordinaires de l’Empereur, le 29 octobre 1864.

 

Personnages

 

DESRONCERETS

MAÎTRE GUÉRIN

ARTHUR LECOUTELLIER

LOUIS GUÉRIN

MADAME GUÉRIN

FRANCINE DESRONCERETS

MADAME CÉCILE LECOUTELLIER

BRENU

PREMIER DOMESTIQUE

DEUXIÈME DOMESTIQUE

           

La scène se passe de nos jours, en province.

 

 

ACTE I 

 

Au château de madame Lecoutellier. Un salon donnant sur le parc. Porte au fond. Portes latérales. À droite une table carrée. À gauche un canapé près d’un petit bureau de bois de rose.

 

 

Scène première

 

ARTHUR, en costume de voyage élégant, UN DOMESTIQUE, en livrée

 

LE DOMESTIQUE.

Madame prie monsieur Arthur de vouloir bien l’attendre dans ce salon ; elle va descendre.

ARTHUR.

Bien. Tu conduiras mon valet de chambre et mes bagages dans mon appartement. Où me loge-t-on ? Dans la chambre bleue ?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur, la chambre bleue est occupée.

ARTHUR.

Ah ! ma tante a du monde ?

LE DOMESTIQUE.

Un voisin de campagne et sa fille.

ARTHUR.

Est-elle jolie, sa fille ?

LE DOMESTIQUE.

Ah ! monsieur comprend que je ne me permettrais pas d’avoir une opinion sur les invités de madame.

ARTHUR.

C’est juste. Va, mon garçon... À propos, pendant mon séjour ici, il se présentera des gens de mauvaise mine : sois très respectueux ! Ce sont des courtiers d’élections.

LE DOMESTIQUE.

D’élections ?

ARTHUR.

Cela t’étonne ?

LE DOMESTIQUE.

Dame ! je croyais que monsieur était déjà député.

ARTHUR.

Tu ne sais donc pas, imbécile, que ton conseiller général est mort et que tu vas être appelé à exercer tes droits de citoyen ? Je te demande ta voix.

LE DOMESTIQUE.

Monsieur veut rire... Je n’oserai jamais.

ARTHUR.

Puisque je te le permets, animal.

LE DOMESTIQUE.

Monsieur me comble... Voici madame.

Il sort.

 

 

Scène II

 

ARTHUR, CÉCILE, en toilette du matin

 

ARTHUR, baisant la main de Cécile.

Comment se porte la plus belle des tantes ?

CÉCILE.

Aussi bien que le plus beau des neveux. Avez-vous laissé mon mari en bonne santé ?

ARTHUR.

N’en doutez pas : sa face reluit sous ses cheveux gris, comme braise sous la cendre. Voilà une vieillesse, je ne dirai pas verte, mais cramoisie.

CÉCILE.

Ne plaisantez pas : cette exubérance de santé m’inquiète quelquefois.

ARTHUR.

Vous avez peur qu’il n’éclate ? rassurez-vous ; il est cerclé d’égoïsme.

CÉCILE.

Soyez donc convenable, Arthur. J’espérais presque que vous l’amèneriez avec vous.

ARTHUR.

Moi aussi ; mais il a eu peur, en m’accompagnant, d’être obligé de se remuer pour mon élection, vous le reconnaissez bien là ; en sorte que ce qui vous attire ma présence vous libère de la sienne. Il y a compensation.

CÉCILE.

Si vous voulez dire qu’en vous voyant je me console de ne pas le voir, vous êtes un fat.

ARTHUR.

Oui ; mais si je veux dire que vous vous consolez de me voir en ne le voyant pas ?

CÉCILE.

Avouez qu’il serait bien bon de se déranger pour un neveu aussi respectueux.

ARTHUR.

Je n’ai pas insisté !... D’ailleurs, le château de ce sénateur le représente avantageusement aux yeux des peuples, et, puisque vous me permettez d’y installer mon quartier général...

CÉCILE.

Trop heureuse de vous servir, monsieur l’ambitieux.

ARTHUR.

Moi, ambitieux ? ma foi, non !

CÉCILE.

Non ?...

ARTHUR, déclamant.

« Je ne demandais, pour prix de mes services, que de finir mes jours dans le sein des délices »... quand tout à coup mon bon oncle vous épousa. Ce revers de fortune me fit faire la grimace, j’en conviens ; mais en vous voyant, belle tante, je pardonnai à mon oncle ; je sentis qu’à sa place j’en aurais fait autant que lui, peut-être même...

Il rencontre un regard sévère de Cécile et reprend sur un autre ton.

En attendant, comme j’avais prudemment dévoré l’héritage de mon père pour préparer les voies à celui de mon oncle, il ne me restait plus qu’à vivre de mes sueurs, et j’acceptai une place de député. Ce n’est pas là de l’ambition, c’est de la résignation.

CÉCILE, assise près de la table à droite.

Mais il me semble que vous y prenez goût : non content d’être député, vous voulez encore être conseiller général ! Ceci est bien gratuit, vous l’avouerez.

ARTHUR.

C’est une conséquence : représentant d’un département auquel je suis complètement étranger, je tâche d’y prendre racine.

CÉCILE.

Eh bien, mon cher, puisque je suis la cause de tous vos désastres, je vous dois une réparation, et je m’en suis déjà occupée.

ARTHUR.

Auriez-vous fait faire à mon oncle un testament en ma faveur ?

CÉCILE.

Je ne me mêle pas du testament de votre oncle ; mais, en recevant la lettre qui m’annonçait votre arrivée, j’ai invité M. Desroncerets et sa fille à passer quelques jours chez moi.

ARTHUR.

Ah ! ma tante, c’est trop, non ! c’est trop ! ce bon M. Desroncerets !

CÉCILE.

Vous ne le connaissez pas ?

ARTHUR.

Non.

CÉCILE.

C’est un propriétaire des environs, qui a vingt-cinq mille livres de rentes, – un château que j’estime deux cent mille francs, et une fille unique. Maintenant vous comprenez ?

ARTHUR.

Hélas ! c’est assez clair.

CÉCILE.

Pourquoi hélas ? avez-vous peur du mariage ?

ARTHUR.

Oh ! mon Dieu, non ! je me ferai chloroformer. – Continuez, ma tante.

CÉCILE.

Je dois d’abord vous prévenir que Francine a vingt-quatre ans, et qu’elle ne veut pas se marier.

ARTHUR.

C’est déjà une conformité d’humeur entre nous.

CÉCILE.

Mais j’espère que vous la ferez changer d’avis.

ARTHUR.

Épargnez ma modestie.

CÉCILE.

Oh ! ne vous mettez pas en frais : ce n’est pas votre mérite qui doit changer la résolution de Francine.

ARTHUR.

Vous me rassurez.

CÉCILE.

Asseyez-vous là, je vais vous dire son histoire.

Arthur s’assied de l’autre côté de la table.

Elle a pour père un quasi homme de génie.

ARTHUR.

Ah ! mauvaise affaire ! Le génie est un îlot baigné par la folie. – Cette pensée, madame, est de moi.

CÉCILE.

J’en félicite La Rochefoucauld. – Issu d’une vieille famille de robe, assez riche pour suivre ses goûts, monsieur Desroncerets s’est jeté à corps perdu dans l’étude de la mécanique.

ARTHUR.

Aïe !... un inventeur !

CÉCILE.

Vous l’avez dit. Il a fait je ne sais combien d’inventions plus ingénieuses les unes que les autres sur le papier...

ARTHUR.

Et tout crevait sur le terrain ; connu !

CÉCILE.

Un chemin de fer destiné à gravir les pentes les plus raides...

ARTHUR.

Très chères, les expériences !

CÉCILE.

Un bateau à vapeur marchant par je ne sais quoi...

ARTHUR, se levant.

Mais c’est un beau-père désastreux que vous m’offrez là !

CÉCILE.

Rassurez-vous : sa fille lui a lié les mains, ou peu s’en faut. Quand leur ruine éclata, Francine avait alors vingt et un ans ; elle se fit donner par son père une procuration générale ; elle vendit tous les biens, sauf le parc et le château ; elle liquida les dettes et manœuvra si bien les débris de sa fortune qu’elle parvint en peu de temps à la reconstruire.

ARTHUR, se rasseyant.

C’est un trésor, cette fille-là.

CÉCILE.

C’est mieux : c’est un trésorier.

ARTHUR.

Mais qui a bu boira ; le vieux fou aura une rechute, et alors gare là-dessous !

CÉCILE.

Que nenni ! Francine est une fine mouche ; elle a pris ses précautions : son père ignore absolument où et comment elle a placé ses fonds, et, de peur des indiscrétions, elle n’a mis personne dans sa confidence.

ARTHUR.

Voilà une maîtresse femme. Comment se fait-il qu’elle ne soit pas encore mariée ?

CÉCILE.

Parce qu’une maîtresse femme tient à conserver sa maîtrise. Francine a pris goût à l’administration de ses biens et elle ne veut pas s’en démettre entre les mains d’un mari.

ARTHUR.

Comme cela se rencontre ! moi qui ai horreur de la comptabilité... J’ai fait mes preuves !

CÉCILE.

Et c’est par là que vous avez chance de plaire à Francine.

ARTHUR.

Cette idée me sourit, de faire asseoir à mon foyer une douce jeune fille qui serait l’ange gardien de ma caisse !

CÉCILE.

Ô poète !

ARTHUR.

Et vous dites qu’elle a ou aura vingt-cinq mille livres de rentes ?

CÉCILE.

Plus un château qui vaut cent cinquante mille francs.

ARTHUR.

Vous disiez deux cents.

CÉCILE.

Il ne les vaut que pour moi.

ARTHUR.

Je ne le vendrai donc qu’à vous.

CÉCILE.

J’y compte bien ! – À l’époque de la liquidation de Desroncerets, votre oncle chargea maître Guérin, le notaire du canton, d’en offrir moitié prix ; aussi ne l’a-t-il pas eu, à mon grand regret.

ARTHUR.

Qu’a donc ce château de si séduisant ?

CÉCILE.

Vous n’ignorez pas que je suis née de Valtaneuse ?

ARTHUR.

Il faudrait ne pas avoir reçu de vous le moindre billet.

CÉCILE.

Eh bien ! ce château s’appelle Valtaneuse.

ARTHUR.

Bah !

CÉCILE.

Tout simplement. Il est sorti de notre maison à la suite de la banqueroute de Law, qui nous a ruinés...

ARTHUR.

Et il y reviendra après le décès de monsieur Lecoutellier, votre époux.

CÉCILE, se levant.

Oh ! je ne prévois pas les malheurs de si loin.

ARTHUR, la suivant.

Je ne vous blâme pas ! vous voulez rentrer dans votre caste par votre château, quoi de plus naturel ? Ce n’est pas amusant de s’appeler Lecoutellier tout court ; j’en sais quelque chose !

CÉCILE, naïvement.

Comment vous en êtes-vous aperçu ?

ARTHUR.

Parbleu ! j’ai beaucoup soupe avec les fils des preux, du temps que j’étais l’héritier de mon oncle ! ils m’avaient surnommé vidame de Châtellerault.

À lui-même, tandis que Cécile va au petit bureau à gauche.

Ces belles nuits ne sont plus. Oh ! les bons vivants, les jolies vivantes !...

À Cécile.

Mademoiselle Francine est-elle passable ?

CÉCILE.

Que vous importe ? vous ne considérez pas le mariage comme une liaison, je suppose ?

ARTHUR.

Dieu m’en garde ! Pourtant, il faut bien le dire, il y a quelques formalités analogues... et je ne serais pas fâché...

CÉCILE.

Francine est charmante. – Sur ce, allez réparer le désordre du voyage et vous mettre sous les armes.

ARTHUR.

Oui, ma tante ; et que puissent mes faibles attraits trouver grâce devant mon juge !

Il sort.

 

 

Scène III

 

CÉCILE, seule, puis FRANCINE

 

CÉCILE.

Il est plus pénétrant qu’il n’en a l’air, cet écervelé ; si on avait des secrets, il faudrait prendre garde à lui.

À Francine qui entre par la gauche.

Bonjour, chère Francine. Avez-vous bien dormi sous mon toit ?

FRANCINE.

Parfaitement. Mon père n’est pas rentré ?

CÉCILE, s’asseyant à droite.

Est-il déjà sorti ?

FRANCINE, s’asseyant près d’elle.

Il a l’habitude de faire tous les matins une promenade solitaire, et il s’égare quelquefois, même chez nous.

CÉCILE.

Il est donc toujours aussi distrait ?

FRANCINE.

Surtout pendant sa promenade matinale, qu’il appelle une rêverie ambulatoire. Il prétend que les jambes sont les roues du cerveau.

CÉCILE.

Aurait-il encore une invention sur le métier ?

FRANCINE.

Oui, mais celle-là ne m’inquiète pas ; – c’est une méthode mécanique pour apprendre à lire aux enfants.

CÉCILE.

Vraiment ?

FRANCINE.

Il obtient des résultats surprenants, je dois le dire.

CÉCILE.

Quoi qu’il en soit, vous devez être bien heureuse qu’il ait enfin trouvé une occupation innocente.

FRANCINE.

Je vous assure ; j’ai eu tant d’inquiétudes ! Après le rétablissement de notre fortune, il m’avait bien juré qu’il était guéri de sa passion d’inventer ; mais je n’ai pas pleine confiance à ces guérisons-là, et dans sa moindre distraction je voyais un symptôme de rechute. Ce que j’ai employé d’industrie depuis trois ans pour l’attirer hors de lui-même, Dieu le sait ! mais je sentais bien que je ne faisais que retarder la crise, et je n’espérais pas qu’elle tournerait à notre salut. Jugez de ma joie le jour où je découvris le nouvel objet de ses contemplations !

CÉCILE.

Celui-là du moins n’est pas ruineux : c’est une folie douce.

FRANCINE.

Oh ! ne dites pas ce mot-là, madame ; mon pauvre père, si bon, si généreux !

CÉCILE.

Un cœur d’or, je le sais ; mais cela n’empêche pas...

FRANCINE, l’arrêtant du geste.

Hélas !

CÉCILE.

Homme de grand mérite, malgré tout ! comme disait un de nos amis, il ne lui manque peut-être que le côté pratique du génie.

FRANCINE.

Vous connaissez le commandant Guérin ? C’est un mot de lui.

CÉCILE.

En effet... nous l’avons trouvé en garnison à Saint-Germain, l’été dernier. En qualité de compatriote, nous lui avons fait accueil, et mon mari a fini par le prendre en grande affection.

FRANCINE.

Vous parlait-il quelquefois de nous ?

CÉCILE.

Souvent ; pourquoi ?

FRANCINE.

C’est que sa conduite envers nous est singulière. Autrefois, quand il avait un congé, il était fort assidu à la maison ; je dois même dire à sa louange qu’au moment de notre ruine il a redoublé d’égards ; puis il est tout à coup rentré dans les bornes de la stricte politesse, et à ce dernier congé, il ne nous a fait que la visite indispensable. Aurait-il à se plaindre de nous ?

CÉCILE.

Je ne sais pas ; mais il parle de vous dans les termes les plus respectueux. Il admire beaucoup votre aptitude aux affaires, votre bon sens.

FRANCINE, à part.

Je m’en doutais.

CÉCILE, la regardant dans les yeux.

Ce que vous prenez pour de la froideur n’est peut-être que de l’embarras. Je soupçonne fort qu’il vous a aimée un moment.

FRANCINE.

Moi ? vous vous moquez. Suis-je faite pour inspirer des passions ? Je suis un parfait notaire, pas autre chose ; le malheureux qui s’y tromperait perdrait bien son temps, car je ne prends même pas à cette sorte de folie l’espèce d’intérêt qu’y prennent les autres femmes.

CÉCILE.

Vous n’êtes donc pas coquette ?

FRANCINE.

Non, et vous ?

CÉCILE.

Oh ! moi, je le suis sans miséricorde !

FRANCINE.

Et sans remords ?

CÉCILE.

Et sans remords. Remarquez ceci : les hommes ne nous imposent qu’une vertu, et ils passent leur temps à nous en détourner. N’est-ce pas pain bénit, après les avoir bien promenés par l’oreille, de leur casser le nez contre les devoirs qu’ils nous ont faits ?

FRANCINE.

Je ne comprends pas trop.

CÉCILE, se levant.

Vous n’êtes pas une femme, vous.

FRANCINE.

Vous croyez ?... Voici mon père.

 

 

Scène IV

 

CÉCILE, FRANCINE, DESRONCERETS, entrant par le fond

 

FRANCINE.

Tu t’es perdu ?

DESRONCERETS.

Pas beaucoup. – Bonjour, madame.

CÉCILE.

Vous avez fait une bonne promenade ?

DESRONCERETS.

Charmante.

FRANCINE, prenant la canne et le chapeau de son père.

Mais un peu longue ; qu’as-tu pu faire pendant trois heures ?

DESRONCERETS.

Il m’est arrivé une petite aventure.

CÉCILE.

De voleurs ?

DESRONCERETS.

De mendiants.

CÉCILE.

Cela se ressemble.

DESRONCERETS.

Pas tout à fait. – Je marchais devant moi, depuis une heure, dans un joli sentier sous bois qui me déposa tout à coup sur une grande route. À vingt pas, j’aperçois un pauvre diable agenouillé sur le rebord du fossé, son chapeau devant lui et une petite fille de huit à dix ans à ses côtés. Connaissez-vous rien de plus navrant qu’un mendiant sur un chemin où il ne passe personne ?

CÉCILE.

La preuve qu’il y passe quelqu’un, c’est que le mendiant  s’y tient.

FRANCINE, appuyée sur le dossier du canapé.

Et que tu passais.

DESRONCERETS, s’asseyent à côté de Cécile.

C’est vrai !... Quoi qu’il en soit, la petite fille accourt à ma rencontre, et, me tendant la main : « Pour un pauvre aveugle qui n’a pas mangé depuis hier. » Je me fouille... j’avais oublié ma bourse ; pendant que je cherche inutilement dans toutes mes poches, l’enfant tire de la sienne un gros morceau de pain et y mord à belles dents. – Parbleu ! lui dis-je, s’il a faim, partage ton déjeuner avec lui.

CÉCILE.

C’était juste.

DESRONCERETS.

Elle me regarda avec de grands yeux étonnés comme si elle n’y avait jamais pensé, rougit et retourna lentement sur ses pas. Je la suivis pour voir ce qu’elle ferait ; arrivée auprès de l’aveugle, elle lui mit son morceau de pain dans la main : « Tiens, grand-père, voilà ce qu’on m’a donné pour toi. » Brave petit cœur... Je l’ai embrassée sur les deux  joues.

CÉCILE.

C’est très touchant.

FRANCINE.

Allons leur porter du pain et de l’argent, voulez-vous, madame ?

CÉCILE.

C’est peut-être un peu loin.

DESRONCERETS, se levant.

Non, ils sont à l’office.

CÉCILE, riant.

Vous les avez amenés ?

DESRONCERETS.

Ai-je mal fait ?

CÉCILE.

Non, certes.

DESRONCERETS.

D’ailleurs, je ne savais pas mon chemin...

FRANCINE.

Tu te fais reconduire par les aveugles maintenant ! – Allons les voir, madame, voulez-vous ?

CÉCILE.

Soit ! Comblons-les de bienfaits.

Elle se dirige vers la droite.

FRANCINE, revenant et embrassant son père.

Oh ! cher père ! Je t’aime bien.

Elle sort après Cécile.

DESRONCERETS, seul.

Moi, j’apprendrai à lire à l’enfant.

Il s’apprête à suivre les deux femmes quand Guérin paraît à la porte du fond.

 

 

Scène V

 

DESRONCERETS, GUÉRIN

 

DESRONCERETS, fermant vivement la porte.

Vous ici, Guérin ? Quelle imprudence ! Si ma fille vous voyait !...

GUÉRIN.

Eh bien, ne suis-je pas aussi le notaire de la belle madame Lecoutellier, et n’ai-je pas le droit de lui présenter mon hommage en passant ? Tout est prévu, mon cher monsieur Desroncerets ; quoique tabellion de campagne, on n’est pas tout à fait imbécile.

DESRONCERETS.

À la bonne heure. Avez-vous l’argent ?

GUÉRIN.

Oui, et je vous apporte les actes à signer.

Il dépose les papiers sur la table à droite.

Mais permettez-moi avant tout de couvrir ma responsabilité en vous représentant encore une fois à quels dangers vous vous exposez.

DESRONCERETS, assis près de la table.

Puis-je faire autrement ? Je suis bien forcé de recourir aux usuriers, puisque j’ai renoncé à l’administration de ma fortune, puisque j’ignore même en quoi elle consiste, et que, pour le savoir, je serais obligé de mettre ma fille dans la confidence de cet emprunt, ce que je ne veux à aucun prix.

GUÉRIN, debout de l’autre côté de la table.

En vérité, on dirait que votre fille vous fait peur.

DESRONCERETS.

Eh bien, oui ; j’ai pour elle une tendresse mêlée de déférence ; pourquoi n’en conviendrais-je pas ?

GUÉRIN.

De la déférence ? Saprelotte ! c’est le monde renversé ! Ah ! je voudrais bien voir que monsieur mon fils élevât la voix chez moi, tout commandant qu’il est !

DESRONCERETS.

Nous ne sommes pas dans la même situation, mon cher Guérin : si je n’ai pas perdu devant la loi mes droits de chef de famille, je les ai perdus devant mon enfant ; je le reconnais. Je suis à son égard dans la position d’un mineur, et je n’en puis sortir que par un succès éclatant. Ce succès, je le tiens, j’en suis sûr ! et savez-vous quelle sera ma plus douce récompense, après la joie d’avoir servi mon pays ? Ce ne sera pas la gloire attachée à mon nom, ce sera l’orgueil et le repentir de ma fille, quand elle se jettera dans mes bras en me disant : « Pauvre père, moi qui te croyais fou ! »

GUÉRIN, à part.

Pauvre bonhomme, va !

Haut.

Quand on me prend par le sentiment, je suis vaincu. Permettez-moi d’essuyer une larme et de vous donner lecture des actes.

DESRONCERETS.

À quoi bon ?

GUÉRIN, s’asseyant.

Oh ! oh ! jamais je n’ai permis à un client de signer sans avoir pris lecture de ce qu’il signait. Je suis esclave de la formalité. L’acte de vente d’abord.

Il lit.

« Entre les soussignés, etc., a été fait ce qui suit : « M. Desroncerets vend à M. Brénu, qui accepte, le château de Valtaneuse avec ses circonstances et dépendances, tel au surplus qu’il se poursuit et comporte, sans aucune réserve ni retenue... »

DESRONCERETS.

Comment, sans aucune réserve ?

GUÉRIN.

Attendez donc.

Lisant.

« La vente est faite sous les conditions suivantes... » Je passe les clauses de style... « Et, en outre, moyennant un prix de cent mille francs que M. Desroncerets reconnaît avoir reçu, et dont il donne, – par ces présentes, – quittance entière et définitive. »

DESRONCERETS.

Vous avez la somme sur vous ?

GUÉRIN.

Oui bien... « Toutefois, M. Desroncerets se réserve la faculté de rémérer pendant un an et un jour à dater de la signature des présentes. » Comprenez-vous bien la portée de cette clause ?

DESRONCERETS.

Parfaitement.

GUÉRIN.

Mettons les points sur les i : c’est aujourd’hui le 17 septembre...

DESRONCERETS.

Le 17 septembre, en êtes-vous sûr ?

GUÉRIN.

Croyez bien, monsieur, que je suis dans l’habitude de ne me tromper ni d’heure, ni de quantième.

DESRONCERETS.

C’est l’anniversaire de la naissance de ma fille, et je n’y ai pas songé ?

GUÉRIN.

Vous êtes encore à temps. C’est donc aujourd’hui le 17 septembre 1862 ; si le 17 septembre 1863, à six heures trente-neuf minutes du soir, vous n’avez pas remboursé au père Brénu la somme de cent mille francs en espèces, la vente du château devient définitive, et vous l’aurez vendu les deux tiers de ce qu’il vaut ; c’est bien compris, n’est-ce pas ?

DESRONCERETS, se levant.

Oui, mon cher ; mais ce remboursement ne m’inquiète pas : dans un an, mon brevet d’invention vaudra un million.

GUÉRIN.

J’en doute ; ce serait la première fois qu’une invention aurait enrichi l’inventeur. Rappelez-vous mes paroles. Passons au bail. – « Entre les soussignés, M. Brénu, propriétaire du château de Valtaneuse... »

DESRONCERETS.

Propriétaire ?

GUÉRIN.

Dame ! La clause de réméré est résolutoire, mais point suspensive, et vous ne pouvez continuer à habiter votre château qu’à titre de locataire ; et puis ce bail ôte à votre marché l’apparence d’un contrat pignoratif.

DESRONCERETS.

Pignoratif ?

GUÉRIN.

Oui, c’est un mot qui veut dire...

DESRONCERETS.

Ah ! oui, pignus.

GUÉRIN.

Pignoris. « La location est faite moyennant un prix de cinq mille francs. »

DESRONCERETS.

L’intérêt de cent mille francs... c’est juste.

GUÉRIN.

Et pour écarter l’apparence pignorative qui pourrait résulter de la simultanéité des actes, nous antidaterons le premier de quinze jours, si vous le voulez bien.

DESRONCERETS.

Comme il vous plaira... Pignorative !

GUÉRIN, écrivant.

« Le 2 septembre 1862. » Signez maintenant ; vous savez, le paraphe à chaque renvoi, au bas de chaque page, et à la fin votre signature entière.

DESRONCERETS.

Voilà qui est fait.

GUÉRIN.

Gardez un double.

DESRONCERETS.

Merci. Maintenant, il est inutile qu’on nous voie ensemble, et avec la permission de madame Cécile, je vais cueillir un bouquet pour ma fille.

Il prend son chapeau pour sortir.

GUÉRIN.

Et votre argent ?

DESRONCERETS.

Où ai-je la tête ?

GUÉRIN, lui donnant une liasse de billets de banque.

Comptez.

DESRONCERETS.

Allons donc !

Brandissant les billets.

Avec ça, mon cher, je suis maître du monde.

Il sort.

 

 

Scène VI

 

GUÉRIN, seul, puis LOUIS

 

GUÉRIN, seul, rassemblant ses papiers.

Il ne pourra pas dire que je ne l’ai pas averti !... J’ai même pris ses intérêts contre lui-même avec une sorte d’indiscrétion... mais je ne m’en repens pas ; il vaut mieux être au delà qu’en deçà du devoir.

Il se lève.

Maintenant, puisqu’il tient absolument à se ruiner, autant que ce soit moi qui en profite... Dans un an, Valtaneuse m’appartiendra et je le vendrai ce que je voudrai à madame Lecoutellier.

Entre Louis.

Tiens, tiens, tiens ! qu’est-ce que tu viens faire ici, toi ?

LOUIS.

Moi, mon père ?... Je viens prendre congé de madame Lecoutellier.

GUÉRIN.

Tu disais tant ce matin que cette dernière journée appartenait tout entière à ta mère !

LOUIS.

C’est elle-même qui a exigé que je vinsse.

GUÉRIN.

Elle exige tout ce qu’on veut, ta bonne femme de mère... Dis donc, Guérin, est-ce que tu serais amoureux de madame Lecoutellier ?

LOUIS.

Je vous jure, mon père...

GUÉRIN.

Ne t’en défends pas : c’est une femme superbe... une Vénus de Milo...

À part.

Je le parierais.

LOUIS.

Je vous en prie, mon père...

GUÉRIN.

Allons, jeune et beau Dunois... je plaisante.

 

 

Scène VII

 

GUÉRIN, LOUIS, CÉCILE

 

GUÉRIN, baisant la main de Cécile.

Salut, belle dame.

CÉCILE.

Vous ici, messieurs ?...

GUÉRIN.

Je vous amène mon fils, qui vient vous faire ses adieux.

CÉCILE.

Ses adieux?

GUÉRIN, à part.

Voilà ma visite expliquée.

LOUIS.

J’ai reçu ce matin l’ordre de rejoindre mon régiment, qui part pour le Mexique.

CÉCILE.

Ah !...

GUÉRIN.

Permettez-moi, après avoir déposé ce preux à vos pieds, de courir où le devoir m’appelle.

À part, en sortant.

Aucun effort pour me retenir ?... Pauvre Lecoutellier !...

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

LOUIS, CÉCILE

 

CÉCILE, s’asseyant sur le canapé.

Voilà un ordre de départ bien inopiné.

LOUIS, approchant une chaise.

Le soldat doit être toujours prêt.

CÉCILE.

Comme le sage... Votre pauvre mère est bien triste, sans doute ; tous vos amis comprennent son chagrin et le partagent, croyez-le bien.

Louis s’incline.

Quant à vous, je suis sûre que vous êtes enchanté ?

LOUIS.

Je devrais l’être, du moins. Il y a un an, j’aurais considéré ce départ comme une bonne fortune ; aujourd’hui... j’obéis.

CÉCILE.

Quand on a fait, comme vous, toutes les campagnes, je comprends qu’on soit las de la guerre.

LOUIS.

De la guerre, non ; mais des séparations.

CÉCILE.

Ah ! si vous aviez réellement quelque chose qui vous retint, vous trouveriez bien moyen de rester.

LOUIS.

Détrompez-vous, madame ; c’est impossible.

CÉCILE.

Impossible ? Je croyais que les militaires et les femmes avaient rayé ce mot du dictionnaire.

LOUIS.

Il a été rétabli.

CÉCILE.

Pas pour nous, du moins : si c’est impossible, cela se fera.

LOUIS.

Sans compter le proverbe : Ce que femme veut, Dieu le veut.

CÉCILE.

Le proverbe prouve au moins une chose, c’est que les hommes ne savent pas vouloir.

LOUIS.

Peut-être parce qu’ils ne veulent que ce qu’ils peuvent.

CÉCILE.

Vous pourriez toujours obtenir... Comment appelez-vous cela ?... une permutation ?

LOUIS.

La veille d’une campagne ? Je serais bien reçu dans mon nouveau régiment !

CÉCILE.

Quelle plaisanterie ! Est-ce que votre ami le commandant Burat a été mal reçu ?

LOUIS.

C’est bien différent ; ce n’est pas une permutation, c’est un avancement.

CÉCILE.

Eh bien, pourquoi n’auriez-vous pas aussi un avancement ?

LOUIS.

Mes services ont été déjà amplement récompensés.

CÉCILE.

Qu’importe ? mon mari a des amis puissants.

LOUIS, sèchement.

Votre mari ?

Se levant.

Je vous remercie, madame ; je ne veux devoir mon avancement à personne qu’à moi, et, permettez-moi d’ajouter, à votre mari moins qu’à personne.

CÉCILE, minaudant.

Pourquoi donc ?

LOUIS, reportant sa chaise au fond.

Vous m’avez défendu de vous le dire.

CÉCILE.

C’est juste : et j’admire avec quelle scrupuleuse fidélité vous observez les consignes qu’on vous donne.

LOUIS.

Je traite l’honneur des autres aussi respectueusement que le mien. Vous m’avez répondu, un jour, que faire une déclaration à une femme mariée, c’est la même insulte que proposer à un soldat d’abandonner son drapeau ; je me le suis tenu pour dit.

CÉCILE.

J’exagérais peut-être un peu.

LOUIS.

Non, madame.

CÉCILE.

Non ? En sorte qu’une femme qui... qui vous sacrifierait son honneur pour vous demander un sacrifice égal, devrait vous demander de déserter ?

LOUIS.

Sans doute.

CÉCILE.

Et vous n’y consentiriez probablement pas ?

LOUIS.

Non, certes !

CÉCILE.

En êtes-vous bien sûr ?

LOUIS.

Oh ! très sûr !

CÉCILE, souriant et se levant.

Vous êtes un homme tout d’une pièce, mon cher commandant. Ah ! que j’ai eu raison de vous imposer silence ! Où en serais-je, bon Dieu ! si je vous avais écouté ? vous me quitteriez aujourd’hui comme une amourette de garnison, en sifflant la retraite entre vos dents. Pauvres femmes ! comme vous nous punissez d’avoir cru à vos paradoxes sur les droits de la passion, le jour où nous les invoquons à notre tour ! Quand nous préférons notre honneur à notre amour, nous n’avons pas de cœur ; mais vous autres, vous ne nous sacrifieriez pas la moindre de vos susceptibilités !

Se rasseyant.

Ah ! tenez ! ne dites pas que vous m’aimez.

LOUIS, qui l’a écoutée avec stupéfaction.

Mais vous ne voyez donc pas que j’ai le cœur dans un étau et qu’en sortant d’ici je vais pleurer comme un enfant ? Ce qui me navre, ce n’est pas de quitter ma pauvre chère mère, Dieu me le pardonne ! c’est de vous quitter, vous !

CÉCILE.

Restez, et je vous crois.

LOUIS.

Mais c’est la seule preuve que je ne puisse pas vous donner !

CÉCILE.

De quoi s’agit-il donc pour vous ?... D’accepter un avancement qui, de votre aveu même, couvrirait votre honneur de soldat !

LOUIS.

Mon honneur de soldat, peut-être ; mais mon honneur d’homme, non ! Songez donc ! accepter un bienfait qui serait un piège à mon bienfaiteur !...

CÉCILE, fièrement.

Un piège ! et qui vous dit que je songe à trahir mes devoirs ?

LOUIS, brusquement.

Alors laissez-moi partir ! J’emporterai du moins le droit de vous aimer sans rougir devant votre mari.

Il fait quelques pas vers la porte.

CÉCILE, baissant les yeux.

Vous voulez que je rougisse seule, n’est-ce pas ?

LOUIS, redescendant vers elle.

Que dites-vous ?

CÉCILE, d’une voix faible.

Rien...

LOUIS.

Vous m’aimez !

CÉCILE.

Non !

LOUIS, se jetant à ses pieds et l’entourant de ses bras.

Cécile !

CÉCILE, se dégageant.

Monsieur !...

Avec un sourire.

Quand partez-vous ?

LOUIS, toujours à genoux.

Je vous appartiens.

CÉCILE, à part, avec un sourire de triomphe.

Ah !

LOUIS, se relevant.

Mais je ne déshonorerai pas mon épée, je la briserai. Je vais envoyer ma démission au ministre.

CÉCILE, effrayée.

Votre démission ?

LOUIS.

Je n’ai pas de temps à perdre.

CÉCILE.

Non !... c’est trop...

LOUIS.

C’est moins que vous ne demandiez.

CÉCILE.

Je vous défends de briser votre carrière !

LOUIS.

Je n’écoute plus rien...

CÉCILE.

Mais votre avenir...

LOUIS.

Mon avenir ? Vous m’aimez ! – À tout à l’heure et à toujours !

Il sort.

 

 

Scène IX

 

CÉCILE, seule

 

Sa démission... ceci passe la plaisanterie. Je m’en débarrasserais comme je voudrais s’il restait avec de l’avancement ; mais, après sa démission, il se croirait des droits... Il en aurait jusqu’à un certain point, et je ne sais trop comment je me tirerais de là sans me faire un ennemi... Je n’entends pas cela !... écrivons-lui : « Un moment d’égarement, mes devoirs, mon mari... »

Elle s’assied au petit bureau de bois de rose, prend une plume, la trempe dans l’encre, et s’arrête pensive.

Ce n’est pas le premier venu, ce soldat ; on n’en fait pas tout ce qu’on veut... Il est beau... et puis je m’ennuie tant !

Jetant sa plume.

Ma foi ! nous verrons bien.

 

 

Scène X

 

CÉCILE, ARTHUR, entrant par la droite

 

CÉCILE.

Quelle mine allongée, bel Arthur !

ARTHUR.

Une affreuse nouvelle.

CÉCILE, tranquillement.

Quoi donc ?

ARTHUR.

Un télégramme de Paris que je viens de recevoir.

CÉCILE.

Ah !

ARTHUR.

Du courage, ma tante !

CÉCILE, émue.

Comment, du courage ?

ARTHUR.

Mon oncle...

CÉCILE, avec terreur.

Ruiné ?

ARTHUR lui donne la dépêche ; elle la lit, tire son mouchoir et le met sur ses yeux.

Voyons, ma tante, voyons, ma tante ! quand vous vous désolerez, cela ne le rappellera pas à la vie ! Pauvre cher homme, j’ai dîné hier avec lui ; je lui disais : « Vous mangez trop, mon oncle... »

CÉCILE.

Je pars à l’instant pour Paris. Donnez des ordres pour qu’on attelle : vous m’excuserez auprès de mes hôtes.

ARTHUR, sortant.

Diable ! sa douleur n’a pas été longue... J’attaquerai le testament.

Il sort.

 

 

Scène XI

 

CÉCILE, seule

 

Maintenant il faut que le commandant parte. Je n’ai pas envie de l’épouser !

Écrivant.

« Je suis veuve, respectez mon deuil, partez et ne m’écrivez pas. »

Elle fait sonner un timbre, plie la lettre et écrit l’adresse. Au domestique qui entre.

Portez sur-le-champ cette lettre...

À part.

Dans un an, tout ceci sera de l’histoire ancienne.

 

 

ACTE II

 

Chez Guérin. Grand salon ; boiseries grises ; porte au fond ; deux portes à droite ; deux fenêtres à gauche. Un placard dans le mur, à gauche de la porte du fond. Au premier plan à droite, une table ronde couverte d’un tapis.

 

 

Scène première

 

MADAME GUÉRIN, en train de mettre le salon en ordre, puis GUÉRIN

 

GUÉRIN, entrant.

Eh bien, madame Guérin, je t’y prends encore à faire fonction de domestique.

MADAME GUÉRIN.

Mais, mon ami, Françoise est si paresseuse !...

GUÉRIN.

Toujours Françoise !... C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau !... S’il ne suffit pas d’une servante, prends-en une seconde, mais ne tracasse pas cette fille, qui est la nièce à Brénu.

MADAME GUÉRIN.

Je la tracasse ? je fais sa besogne !

GUÉRIN.

C’était donc bien pressé ?

MADAME GUÉRIN.

Dame, tu attends du monde...

GUÉRIN, tirant une clef de sa poche et la lui donnant.

Passe pour cette fois. Mais n’y revenez plus, et souvenez-vous que la femme de César ne doit pas épousseter tes meubles. Ne cherche pas à comprendre, va, ce n’est pas ton affaire.

MADAME GUÉRIN, tout en ouvrant le placard, d’où elle tire une bouteille de malaga, un verre et des biscuits qu’elle pose sur la table à droite.

Je sais bien que je suis une bête et que tu as en moi une pauvre compagnie ; c’est pourquoi je cherche à me rendre utile d’une autre façon.

GUÉRIN, s’asseyant près de la table.

C’est bien !... Tu t’es rendue suffisamment utile en me donnant un fils. Le sage ne demande rien de plus à une femme.

MADAME GUÉRIN.

Que Dieu a été bon de m’accorder un mari comme toi et un fils comme lui !

GUÉRIN.

Ta, ta, ta ! ton fils !... ne dirait-on pas !... Ce n’est pas un génie non plus, ma mère !

MADAME GUÉRIN.

Pas un génie !... Colonel à trente-trois ans !...

GUÉRIN.

D’abord, il n’est que lieutenant-colonel.

MADAME GUÉRIN.

Mais tu sais bien qu’en parlant à un lieutenant-colonel, on dit : « Colonel. »

GUÉRIN.

Elle en a plein la bouche !... Quand bien même il serait colonel, ou général si tu veux, crois-tu que cela m’impose à moi ? Je prise la vertu guerrière fort au-dessous du courage civil ; et d’ailleurs je le connais, ton garçon : un méchant gamin, incapable de rédiger un acte sous seing-privé, que j’ai été obligé de fourrer à Saint-Cyr pour m’en débarrasser ! Sais-tu pourquoi il a fait son chemin ? Parce que c’est un casse-cou ; ce n’est pas plus difficile que ça dans cette carrière-là. On avance jusqu’à ce qu’on soit arrêté par un boulet.

MADAME GUÉRIN.

Tais-toi !... Comment peux-tu dire de pareilles choses sans frémir ?

GUÉRIN.

Si on ne peut plus plaisanter !...

MADAME GUÉRIN.

Pas là-dessus, du moins.

GUÉRIN.

Cela ne m’empêche pas de m’occuper de l’avenir de votre fils ; et, dans ce moment même, savez-vous qui j’attends ? Madame Lecoutellier et son neveu.

MADAME GUÉRIN.

Ah !...

GUÉRIN.

Vous dites : Ah ! et vous ne me demandez même pas quel rapport cette conférence peut avoir avec votre fils !... Cela vous est bien égal !

MADAME GUÉRIN.

Je n’osais pas t’interroger.

GUÉRIN.

Vous tomberiez à mes pieds si je parlais.

MADAME GUÉRIN.

Je t’en supplie.

GUÉRIN.

Asseyez-vous. – Eh bien, votre fils aime madame Lecoutellier et il en est aimé.

MADAME GUÉRIN, assise de l’autre côté de la table.

Il aime madame Lecoutellier ? Comment le sais-tu ?

GUÉRIN, tirant une lettre de son portefeuille.

Tiens, lis.

MADAME GUÉRIN, lisant.

« Vos ordres me sont sacrés. Je pars : je ne vous écrirai pas, et si je ne suis pas tué, je reviendrai colonel à la fin de votre deuil. » Il va revenir, et tu ne me le disais pas ! Quel bonheur !

Lisant.

« Je reviendrai colonel. » C’est pour lui tenir parole qu’il s’est jeté tête baissée dans cette affreuse barricade de Puebla où il a reçu trois coups de baïonnette !

GUÉRIN.

Tout bonnement.

MADAME GUÉRIN.

Comme elle doit l’aimer !...

GUÉRIN.

Voilà bien les femmes !

MADAME GUÉRIN.

Mais comment cette lettre est-elle entre tes mains ?

GUÉRIN.

En nous quittant, le 18 septembre dernier, Guérin avait chargé Jean-Pierre de la porter à son adresse. Jean-Pierre n’a pas trouvé madame Lecoutellier, elle était partie pour Paris, et il m’a rapporté la lettre.

MADAME GUÉRIN.

Et tu l’as ouverte ?... Que tu décachettes les miennes, à la bonne heure ; mais celles du colonel !...

GUÉRIN, se levant.

J’ai hésité, je l’avoue ; mais on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. – Ne seras-tu pas contente de voir ton fils épouser une grande dame ?

MADAME GUÉRIN.

Une femme, qu’il aime, oui.

GUÉRIN.

C’est ce que je voulais dire, une femme qu’il aime... une femme qui a des relations magnifiques et qui est en passe de tout obtenir pour son mari et pour sa famille... N’aimeriez-vous pas à voir briller le ruban rouge à la boutonnière de votre Adrien, petite vaniteuse !

MADAME GUÉRIN.

Pourvu que Guérin soit heureux !

GUÉRIN.

Il le sera! je vendrai mon étude...

MADAME GUÉRIN.

Et qu’est-ce que tu feras ensuite ?

GUÉRIN.

Sois tranquille ! je saurai bien m’occuper. D’abord ma bru exigera probablement que je prenne une situation en rapport avec la sienne... Tout lui est possible avec son esprit, sa beauté et ses relations. Si elle veut que je sois député, il n’y aura pas à dire, je le serai.

Il s’assied sur un fauteuil à gauche.

MADAME GUÉRIN, s’asseyant près de lui sur une chaise.

Mais crois-tu que madame Lecoutellier l’aime assez pour l’épouser ?

GUÉRIN.

Pour l’épouser par amour tout sec, non pas ; mais par raison composée de son inclination et de ses intérêts, oui ; et c’est cette raison composée que je travaille à établir.

MADAME GUÉRIN.

Quelle tête tu as !

GUÉRIN.

Mais oui, assez bonne. – Je commence par rapprocher les distances, en diminuant sa fortune de moitié.

MADAME GUÉRIN.

Comment cela ?

GUÉRIN.

Tu sais qu’Arthur a attaqué le testament de son oncle ; il a gagné son procès en première instance, perdu en appel, et la Cour de cassation a renvoyé les parties devant la Cour dans le ressort de laquelle sont situées les propriétés.

MADAME GUÉRIN.

Eh bien ?

GUÉRIN.

Ce procès est donc la bouteille à l’encre ; il y a autant de chances d’un côté que de l’autre ; les plaideurs sont suspendus par un fil entre rien et deux millions.

MADAME GUÉRIN.

Ah ! si elle pouvait perdre !

GUÉRIN, se levant.

Merci bien. C’est moi qui m’opposerais au mariage ! – Non ! j’ai amené la tante et le neveu à l’idée fort sage d’une transaction et je les attends aujourd’hui pour conclure.

MADAME GUÉRIN.

Mais s’il lui reste encore un million ?

GUÉRIN.

Combien pensez-vous que je donne à votre fils, madame Guérin ?

MADAME GUÉRIN.

Dame ! je ne connais pas ta fortune.

GUÉRIN.

Et tu n’as pas besoin de la connaître. Je donne cinq cent mille francs.

MADAME GUÉRIN.

Cinq cent...

GUÉRIN.

Oui, je me saigne à blanc pour ce mariage-là.

MADAME GUÉRIN.

Ah ! mon ami, que tu es bon ! – mais il y a encore une différence énorme...

GUÉRIN.

C’est là que je t’attendais ! Cette différence, je la comble sans bourse délier, par un trait de génie ! – mais ceci doit rester un secret, car le moindre bavardage pourrait tout faire manquer : me promets-tu de n’en pas parler à ton bonnet de nuit ?

MADAME GUÉRIN.

Oh ! Guérin !...

GUÉRIN, à demi-voix.

Il y aura dans la dot de ton fils une valeur inestimable aux yeux de madame Lecoutellier : le château de Valtaneuse, que ce vieux fou de Desroncerets a secrètement vendu au père Brénu, qui me le rétrocède.

MADAME GUÉRIN.

Si c’est fait, pourquoi tant de mystère ?

GUÉRIN.

Desroncerets a vendu à réméré ; le délai de rachat n’expire que dans trois jours, et si on avait vent de la chose, on pourrait me couper l’herbe sous le pied. Or, combien estimes-tu pour madame Lecoutellier la joie de rattraper ce beau nom de Valtaneuse qui lui tient si fort au cœur ?

MADAME GUÉRIN.

Comment ! est-ce que notre fils le prendra ?

GUÉRIN.

Sans doute : est-ce qu’on ne prend pas tous les jours un nom de terre ?

MADAME GUÉRIN, tristement.

Il ne s’appellera plus comme nous ?

GUÉRIN.

Cela te fait quelque chose ?

MADAME GUÉRIN.

Oui... Cela ne te fait rien à toi ?

GUÉRIN.

Oh ! moi, je ne pense qu’à son bonheur.

MADAME GUÉRIN.

C’est vrai, je suis une égoïste !

GUÉRIN.

Non, non ; je ne veux pas qu’il y ait un nuage dans tes beaux yeux.

MADAME GUÉRIN.

Je m’habituerai bien vite à cette idée.

GUÉRIN.

Tu ne t’y habituerais pas, je te connais ! tu te rongerais sans rien dire, ma pauvre femme, et je n’entends pas cela ! Allons, allons ! c’est moi qui prendrai le nom de Valtaneuse et qui le lui transmettrai.

MADAME GUÉRIN.

Toi ?

GUÉRIN.

C’est gênant de changer de nom à mon âge ; mais je tâcherai de m’y faire.

MADAME GUÉRIN.

Tu t’appelleras monsieur de Valtaneuse ?

GUÉRIN.

Peuh !

MADAME GUÉRIN.

Et moi, madame de Valtaneuse ? On rira de nous, mon pauvre homme.

GUÉRIN.

Hé bien, si l’on doit rire de quelqu’un, que ce soit de moi plutôt que de ton fils. Il aura ce nom par héritage, et personne n’aura rien à dire.

MADAME GUÉRIN, remettant la bouteille de malaga et le reste dans le placard.

C’est possible.

GUÉRIN.

Tu m’as donné là une fameuse idée, Adélaïde ; cela ne t’arrive pas souvent.

MADAME GUÉRIN.

Est-ce moi qui te l’ai donnée ?

GUÉRIN.

Parbleu ! sans toi, je n’y aurais jamais pensé... Tu n’en parleras à ton fils que quand j’aurai obtenu de la chancellerie l’autorisation nécessaire ; il est si original, tu sais ? Si on le consultait, il se croirait peut-être obligé de faire des simagrées. Épargnons-lui la fausse honte de consentir.

MADAME GUÉRIN.

Tu es le meilleur des hommes.

GUÉRIN.

Je te l’ai toujours dit.

Il frappe sa joue de son doigt ; sa femme vient l’embrasser.

JEAN-PIERRE.

Monsieur, il y a le père Brénu qui vous demande à l’étude.

GUÉRIN.

J’y vais.

Jean-Pierre sort. À sa femme.

La clef ?

À part.

Le vieux coquin vient encore me soutirer de l’argent. Il est bien heureux d’être l’oncle de sa nièce...

MADAME GUÉRIN, lui rapportant la clef.

Tu ris ?

GUÉRIN.

Il me semble que nous n’avons pas lieu d’être tristes !

MADAME GUÉRIN.

Oh ! non.

GUÉRIN.

Dis donc, Laïde, ne serait-ce pas l’occasion de nous réjouir en nous régalant un peu ? Il y a longtemps que nous n’avons mangé de soufflé.

MADAME GUÉRIN.

Je t’en ferai un aujourd’hui, cher gourmand.

GUÉRIN, s’en allant.

Nunc est bibendum, nunc pede libero...

 

 

Scène II

 

MADAME GUÉRIN, seule

 

J’aurais rêvé un autre mariage pour mon fils ; mais il sait mieux que moi ce qui lui convient. C’est singulier, j’ai rencontré dix fois cette grande dame, et maintenant qu’elle est aimée de Guérin, j’ai envie de la voir comme si je ne l’avais jamais vue.

 

 

Scène III

 

MADAME GUÉRIN, DESRONCERETS

 

DESRONCERETS.

Bonjour, madame Guérin ; votre mari est occupé, et j’en profite pour vous faire ma petite visite.

MADAME GUÉRIN.

Vous êtes bien honnête, monsieur Desroncerets. Comment se porte votre chère demoiselle ?

DESRONCERETS.

Très bien , merci ; avez-vous des nouvelles du colonel ?

MADAME GUÉRIN.

Et de bien bonnes ; nous l’attendons un de ces jours.

DESRONCERETS.

Tant mieux ; j’aurai grand plaisir à le revoir ; j’ai beaucoup d’amitié pour lui.

MADAME GUÉRIN.

Il vous le rend bien, je vous assure.

DESRONCERETS.

Brave garçon ! je n’oublierai jamais sa conduite au moment de notre ruine. Tandis que le vide se faisait autour de nous, le capitaine (il n’était alors que capitaine) devenait l’hôte assidu de notre triste maison. J’étais au lit, malade de chagrin ; je les vois encore dans ma chambre, elle et lui, me faisant la lecture à tour de rôle !

MADAME GUÉRIN.

Il vous aimait comme un père.

DESRONCERETS, souriant.

Comme un père ? ou comme un beau-père ?

MADAME GUÉRIN.

Oh ! je ne crois pas que jamais...

DESRONCERETS.

Taratata !... il ne vous a pas tout dit, et c’est une histoire assez ancienne pour qu’où en puisse parler sans conséquence. Un jour, Francine, qui ne dormait guère la nuit, s’était assoupie dans son fauteuil pendant que le capitaine lisait : je fis semblant de m’assoupir de mon côté. Le capitaine se leva, sans bruit ; il resta quelques instants devant ma fille, dans une contemplation pleine de tendresse ; il plia le genou, baisa le bas de sa robe et sortit sur la pointe du pied. Ah ! ce jour-là je crus que j’avais deux enfants !

MADAME GUÉRIN.

Vous lui auriez donné votre fille ?

DESRONCERETS.

Avec joie ! cette pensée hâta même ma guérison. Bientôt la fortune nous revint, et le capitaine disparut ; je compris la fierté de cette âme délicate, et, un beau matin, j’avais pris ma canne et mon chapeau pour aller chercher le déserteur, quand ma fille me déclara qu’elle avait beaucoup d’estime et d’amitié pour lui, mais rien de plus, et qu’elle ne l’épouserait jamais... Cette déclaration inattendue renversait une espérance à laquelle je ne puis encore songer sans regrets.

MADAME GUÉRIN.

Oh ! bien, s’il en est ainsi, n’ayons plus de regrets ni l’un ni l’autre, monsieur Desroncerets. Ce mariage, qui me plaisait comme à vous, était devenu impossible des deux côtés.

DESRONCERETS.

Bah ?

MADAME GUÉRIN.

Votre retour de fortune avait changé le cœur de mon fils ; quand il vit comme mademoiselle Francine était entendue en affaires, il devint tout triste ; cela contrariait ses idées ; et en partant, il me dit : « Il n’y faut plus penser : nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. »

DESRONCERETS.

Allons, tout est donc pour le mieux.

MADAME GUÉRIN.

Je suis bien sûr que Guérin aurait été heureux avec mademoiselle Francine ; mais qu’y faire ? Dieu est le maître.

 

 

Scène IV

 

MADAME GUÉRIN, DESRONCERETS, GUÉRIN

 

GUÉRIN.

Pardon, cher et honoré monsieur, de vous avoir fait attendre ; me voici tout à vous... ce qui signifie, madame Guérin...

MADAME GUÉRIN.

Oui, mon ami... Merci de votre bonne visite, monsieur Desroncerets.

Elle sort.

DESRONCERETS.

Vous avez là une excellente femme, mon cher Guérin.

GUÉRIN.

La femme des autres est toujours excellente. Mais permettez-moi de vous demander tout de suite ce qui vous amène, car j’attends tout à l’heure madame Lecoutellier et son neveu.

DESRONCERETS.

Je serai bref. Vous savez ce qu’il est advenu de la statilégie ?

GUÉRIN.

Oui, votre méthode, qui faisait merveille sur des sujets isolés, n’a pas pu s’appliquer à une réunion d’enfants.

DESRONCERETS, vivement.

Je sais pourquoi : le mécanisme des diphtongues était trop compliqué. Je l’ai simplifié, et maintenant je suis sûr de mes résultats. C’est une campagne à recommencer, voilà tout. Je viens vous prier de me trouver encore cent mille francs.

GUÉRIN.

Comment ? il ne vous reste rien du dernier emprunt ? À quoi diable avez-vous pu tout dépenser ?

DESRONCERETS.

Eh ! mon Dieu ! on ne va pas loin avec cent mille francs : le loyer d’un vaste local à Paris, – car je voulais faire la chose en grand, – son appropriation à mon école, les réclames dans les journaux, l’impression de mes petits livres, tout... jusqu’au temps de mes élèves que je payais à leurs parents.

GUÉRIN.

Mais comment avez-vous expliqué toutes ces dépenses à votre fille ?

DESRONCERETS, baissant les yeux.

Elle a cru que j’avais des commanditaires.

GUÉRIN.

Et vous songez à recommencer ?

DESRONCERETS.

Oui, certes ! on n’a pas le droit de renoncer à une pareille entreprise... Vous souriez ? Mon invention vous semble une puérilité, n’est-ce pas ?... Je vous dis, moi, qu’elle est à l’imprimerie ce que le canon rayé est à la poudre.

GUÉRIN.

L’inventeur de la poudre est mort de son invention : avis aux inventeurs.

DESRONCERETS.

Oh ! cette fois...

GUÉRIN.

Vous répondez du succès ! Vous dites cela toutes les fois, et c’est toujours la même chose pour changer.

DESRONCERETS.

Mon cher Guérin...

GUÉRIN.

Il n’y a pas de cher Guérin ; ne comptez pas sur moi, je vous le dis tout net. – Je ne vous ai déjà que trop facilité les moyens de vous engouffrer ! en un mot comme en cent, non !

DESRONCERETS.

Allons, j’aurai recours à la bourse de mes amis.

GUÉRIN.

Cela ne me regarde pas.

DESRONCERETS, à part.

Écrivons à Strasbourg... Ce bon Duplessis ne m’a pas oublié, j’en suis sûr.

 

 

Scène V

 

DESRONCERETS, GUÉRIN, ARTHUR

 

ARTHUR, à Guérin.

J’arrive le premier ?

À Desroncerets.

Votre serviteur, monsieur.

DESRONCERETS.

Monsieur...

À Guérin.

À quelle heure la dernière levée des lettres ?

GUÉRIN.

À quatre heures.

DESRONCERETS.

Puis-je écrire un mot dans votre étude ?

GUÉRIN.

À votre aise.

Desroncerets sort par la droite.

ARTHUR, s’asseyant à gauche.

Il ne se doute pas qu’il a failli être mon beau-père.

GUÉRIN.

Bah ?

ARTHUR.

Ma foi, ma demande était faite si mon oncle était mort huit jours plus tard.

GUÉRIN.

Vous avez eu de la chance, car le bonhomme est en train de se mettre sur la paille.

ARTHUR.

N’a-t-il pas enfourché un nouveau dada ?

GUÉRIN.

Oui, une méthode pour apprendre à lire aux enfants en huit jours.

ARTHUR.

Diable ! espérons qu’il fera fiasco.

GUÉRIN.

Que vous importe ?

ARTHUR.

C’est un ennemi public, cet homme-là ! le jour où tout le monde en France saurait lire, il n’y aurait plus de gouvernement possible.

GUÉRIN.

C’est positif.

ARTHUR, tirant sa montre.

Ah çà ! madame veuve Lecoutellier abuse étrangement de ses droits de haute et puissante dame.

GUÉRIN.

Est-elle aussi haute et puissante que cela ?

ARTHUR.

Parbleu ! non seulement elle a conservé toutes les relations de son mari, mais elle est devenue l’amie intime de la baronne Van Derkreuth.

GUÉRIN.

Van Derkreuth ?

ARTHUR.

Son nom n’est pas venu jusqu’à vous ? C’est la reine du monde élégant ; c’est elle qui donne le mauvais ton.

GUÉRIN.

Vous devez être de sa cour ?

ARTHUR.

Ma tante m’a brouillé avec elle, et cette disgrâce a porté une plus rude atteinte à mon crédit que mon échec au conseil général.

GUÉRIN.

Est-il possible ! Je vous aurais cru au pinacle de la faveur.

ARTHUR.

Je n’ai pas même pu vous obtenir la croix, mon pauvre ami.

GUÉRIN.

Ne parlons pas de cela, je vous en prie. Je n’attache pas à ces distinctions frivoles plus de prix qu’il ne convient au sage. J’ai une honnête aisance, le bonheur domestique, l’estime de mes concitoyens, une santé de fer, que me faut-il de plus ?

ARTHUR.

Voilà une saine philosophie.

GUÉRIN.

C’est celle d’Horace. Hoc erat in votis. Quando, rus, te aspiciam ? Eheu ! Posthume, fugaces.

ARTHUR.

Sic vos non vobis. Tityre, tu patulœ. Good moming.

 

 

Scène VI

 

GUÉRIN, ARTHUR, CÉCILE

 

JEAN-PIERRE, à Cécile, montrant Guérin.

Tenez, le voilà !

Cécile et Arthur se saluent froidement.

GUÉRIN.

Madame, prenez la peine de vous asseoir.

Ils s’asseyent tous trois, Cécile au milieu, Arthur à sa gauche, Guérin à la table.

Mes chers clients, s’il est un spectacle douloureux, c’est sans doute celui d’un procès entre héritiers ; lutte impie qui s’engage sur le sépulcre à peine fermé de l’être qu’on pleure et qui offre à ses mânes affligés le tableau désolant...

ARTHUR.

Permettez, maître Guérin ; nous ne sommes pas là pour nous attendrir, mais pour transiger. Quant à moi, j’y suis prêt, si madame veut être raisonnable.

CÉCILE.

Et moi de même, si monsieur n’a pas de prétentions exorbitantes.

GUÉRIN.

Des prétentions !... Votre procès est si embrouillé que Salomon lui-même ne parviendrait à le dénouer qu’avec l’épée d’Alexandre... en le coupant par la moitié.

CÉCILE.

Par la moitié ?... mais mon avocat me répond du succès.

ARTHUR.

Je m’en doute, car le mien m’en dit autant.

CÉCILE.

Il me défend de céder plus d’un tiers.

ARTHUR.

Tiens ! juste comme le mien.

CÉCILE, se tournant vers Arthur.

Le vôtre, monsieur, est un impertinent ; il m’a traitée d’une façon... que je ne vous pardonnerai jamais !

ARTHUR.

Ne nous reprochons rien ; le vôtre me l’a bien rendu.

CÉCILE.

Me représenter, moi, comme une intrigante qui a séduit un vieillard libertin !...

GUÉRIN.

Il a eu tort, madame.

ARTHUR.

Et moi comme un neveu dénaturé, dont l’ingratitude a réduit ce même vieillard à se pourvoir de famille ailleurs !

GUÉRIN.

Il a eu tort, monsieur.

CÉCILE.

Insinuer des doutes sur ma fidélité !...

GUÉRIN.

Personne n’y a cru, madame.

ARTHUR.

Et sur ma délicatesse !...

GUÉRIN.

Cela ne vous a pas atteint, monsieur.

CÉCILE.

Que peut faire là contre une pauvre femme ?

ARTHUR.

Et un pauvre homme, donc ?

CÉCILE.

Ma situation est compromise !

ARTHUR.

Pas tant que ma réélection !

CÉCILE.

Je suis indignée !... Je vous déteste !

ARTHUR.

Si vous croyez que je vous adore !...

CÉCILE, se levant.

J’aime mieux tout perdre que rien partager avec vous !

ARTHUR, se levant.

Eh bien, madame, plaidons !

GUÉRIN.

Mais, madame... Mais, monsieur, si vous voulez donner un démenti éclatant à vos avocats...

CÉCILE.

Ah ! c’est une satisfaction que je payerais cher !

ARTHUR.

Moi aussi ; mais le moyen ?

GUÉRIN.

Il est bien simple ; réconciliez-vous, transigez.

CÉCILE.

Qu’est-ce que cela prouverait ?

GUÉRIN.

Que vous n’étiez pour rien ni l’un ni l’autre dans les injures qui vous ont été distribuées par vos défenseurs ; et c’est la vérité !... Je jurerais que madame n’a pas donné commission à son avocat de vilipender monsieur.

CÉCILE.

Non, certes !

GUÉRIN.

Et que, de son côté, l’avocat de monsieur a tout pris sous son bonnet ?

ARTHUR.

C’est exact.

GUÉRIN.

On sait bien que ces deux messieurs ont l’habitude de fouailler leurs bourgeois respectifs.

CÉCILE.

Il n’en est pas moins vrai que tous les journaux ont reproduit leurs plaidoiries.

ARTHUR.

Qu’elles ont servi de pâture à la malignité de nos amis.

CÉCILE.

Et qu’une transaction entre nous ne réparerait rien.

GUÉRIN.

Je ne vois pas pourtant d’autre réparation possible...

ARTHUR.

Moi non plus... – à moins de faire comme dans les comédies...

GUÉRIN.

Un mariage ? Ah ! ah ! ah ! c’est bien usé !

ARTHUR.

Usé au théâtre... mais dans la vie, non !...

À Cécile en riant.

Voulez-vous que nos avocats en soient pour leur courte honte ? Voulez-vous fermer la bouche à la médisance ? Voulez-vous rétablir nos deux situations ? Voulez-vous que nous épousions tous deux un million ?

CÉCILE, assise.

Vous êtes fou, Monsieur.

ARTHUR, appuyé sur le fauteuil de Cécile.

Pas tant que j’en ai l’air ; réfléchissez, et vous verrez que nous n’avons pas d’autre parti à prendre ; cela arrange tout, répond à tout.

GUÉRIN, passant entre eux.

Mais vous vous détestez !

ARTHUR.

Qui dit cela ? nos avocats ! Mais regardez donc madame, notaire que vous êtes, et dites-moi s’il n’est pas plus facile de l’adorer que de la haïr !

CÉCILE.

Cependant, vous me haïssiez tout à l’heure.

ARTHUR.

Eh bien, qui peut le plus peut le moins. Vous riez ? Vous voyez bien que vous ne me détestez pas tant !

GUÉRIN, à part.

Il est capable de l’enjôler.

CÉCILE.

Je sais depuis longtemps que vous avez de l’esprit.

ARTHUR.

Oui, beaucoup, je vous assure ; et je suis d’un commerce très agréable ; demandez plutôt...

CÉCILE.

À qui ?

ARTHUR.

À maître Guérin, parbleu !

GUÉRIN, à gauche de Cécile.

Je crois, que vous pourriez fournir caution moins bourgeoise, mon gaillard ; on sait de vos histoires.

ARTHUR.

Pures calomnies !

GUÉRIN.

Cela n’empêche que monsieur votre père avait du foin dans ses bottes...

ARTHUR.

Et que je l’ai tout mangé, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas poli, vous... Que vous êtes donc jolie quand vous riez, madame ! On dirait mille folies, rien que pour voir vos dents... Est-il possible que vous en ayez une contre moi ?

CÉCILE.

Et une grosse encore ! une dent de sagesse.

ARTHUR.

Tant mieux ; ce sont celles qui tombent les premières.

CÉCILE.

On le dit.

GUÉRIN, à part.

Elle y vient ! Ô femelle !

CÉCILE.

Je ne sais si je dois prendre votre proposition au sérieux...

ARTHUR.

Et à quoi donc ?

CÉCILE, se levant.

Mais, quand je n’aurais pas d’autre raison à vous opposer... en voici une qui suffit ; – je ne veux pas m’appeler encore une fois madame Lecoutellier.

GUÉRIN, à part.

Je respire.

ARTHUR.

Qu’à cela ne tienne ; si ce malheureux nom vous incommode si fort, je n’ai pas de préjugés, moi ; je le troquerai volontiers contre un autre.

CÉCILE.

Je vous le conseille, en tout état de cause.

GUÉRIN, passant entre eux.

Mais personne n’est dupe de ces substitutions !

ARTHUR.

Que pardonnez-moi ! la plupart de nos jeunes gens féodaux ne descendent pas d’autre chose. La recette est bien simple : Vous vous appliquez un nom de terre ; vous vous enveloppez d’opinions armoriées, comme on met des toiles d’araignée autour d’une bouteille de piquette ; et voilà le chambertin demandé.

CÉCILE.

C’est positif. – Votre oncle avait une terre dont le nom a belle tournure.

ARTHUR.

La Roche-Giron, n’est-ce pas ?

CÉCILE.

Précisément. Il y a eu un La Roche-Giron qui a épousé une Valtaneuse, en 1611.

GUÉRIN.

La famille est éteinte à présent.

ARTHUR.

Ressuscitons-la, madame !

CÉCILE, riant.

Vous me donnerez bien huit jours ?

ARTHUR.

Mais notre affaire est au rôle ; si je perds, vous ne voudrez plus entendre parler de moi.

CÉCILE.

Je vous remercie de ne pas prévoir le cas ou vous gagneriez.

ARTHUR.

Oh ! moi, j’ai mille raisons de vous épouser ; vous, vous n’en avez qu’une.

CÉCILE.

Eh bien ! je vais réfléchir ; venez me voir demain.

GUÉRIN, à part.

D’ici à demain, il coulera de l’eau sous le pont... je m’en charge.

 

 

Scène VII

 

GUÉRIN, ARTHUR, CÉCILE, MADAME GUÉRIN

 

MADAME GUÉRIN, entrant.

Pardon, je...

GUÉRIN.

Qu’est-ce que tu veux, toi ?

MADAME GUÉRIN.

Pardon de te déranger, monsieur Guérin ; j’ai oublié la clef du sucre.

GUÉRIN.

Tu ne pouvais pas attendre ?

CÉCILE.

Les devoirs de la ménagère avant tout.

MADAME GUÉRIN, allant à Cécile et la regardant de tous ses yeux.

N’est-ce pas, madame ? je vais vous dire, M. Guérin adore les soufflés.

GUÉRIN, à part.

Idiote, va !

CÉCILE.

Ah ! monsieur Guérin ! vous ne m’aviez pas parlé de cette passion-là.

GUÉRIN.

Elle ne sait ce qu’elle dit.

CÉCILE.

Pourquoi vous en défendre ? un bon soufflé n’est pas à mépriser.

MADAME GUÉRIN.

Vous les aimez, madame ?

CÉCILE.

À la folie.

MADAME GUÉRIN.

On dit que j’y réussis assez bien, et si vous vouliez me faire l’honneur d’en venir goûter un de ma façon ?...

CÉCILE.

Très volontiers ; – mais pour aujourd’hui vous m’excuserez, mon dîner est commandé...

GUÉRIN, mettant une clef dans la main de sa femme.

Allons, madame Guérin, vous avez la clef du sucre : saluez madame, et retournez à vos affaires.

MADAME GUÉRIN.

Je suis votre servante, madame ; et la vôtre aussi, monsieur Arthur.

À part.

Elle est bien belle, mais...

Elle sort.

GUÉRIN.

Excusez sa simplicité, belle dame : elle resta chez elle et fila de la laine.

CÉCILE, bas, à Arthur.

C’est lui qui tond.

GUÉRIN.

Plaît-il ?

ARTHUR.

Nous vous quittons. Il n’est si bonne compagnie...

CÉCILE.

À demain, beau neveu.

ARTHUR.

Ne voulez-vous pas me permettre de vous accompagner ?

CÉCILE.

Non, puisque je veux réfléchir. Restez, messieurs, restez tous les deux.

Sur la porte, à Guérin.

Je ne veux pas que vous alliez plus loin.

Elle sort en fermant la porte.

GUÉRIN.

Ce sera donc pour vous obéir.

À part, laissant tomber une lettre sur le seuil.

Un peu d’eau sous le pont.

 

 

Scène VIII

 

ARTHUR, GUÉRIN

 

GUÉRIN, redescendant en scène.

Ma foi, monsieur Arthur, je crois, toute réflexion faite, que vous avez eu là une excellente idée.

ARTHUR.

Parbleu ! – Sans compter la chance de perdre le procès, je me connais !... Si je restais garçon, je croquerais l’héritage de mon oncle, comme j’ai croqué celui de mon père... Je suis une belle fourchette ! Ce mariage sauve donc deux fois ma fortune.

GUÉRIN.

Et par de belles mains... car elle a des mains superbes, votre tante.

ARTHUR.

Ma tante ? rayez cette qualification qui n’est plus de circonstance... et qui d’ailleurs n’est pas juste.

GUÉRIN.

C’est vrai : depuis la mort de son mari, elle n’est plus votre tante du tout.

ARTHUR, riant.

Et elle a dû si peu l’être, quand elle l’était !

GUÉRIN, riant.

Il est certain que...

ARTHUR.

Et une femme qui a été fidèle à ce mari-là a fait ses preuves.

GUÉRIN.

D’autant que madame Lecoutellier était sans doute fort entourée ?

ARTHUR.

Je vous en réponds ! et très surveillée aussi... par moi, qui n’aurais pas été fâché de la prendre sur le fait. Eh bien, non ! de la coquetterie, et rien de plus.

GUÉRIN.

C’est un ange.

ARTHUR.

Autrement, croyez bien que je ne l’épouserais pas.

GUÉRIN.

Pourquoi ? en somme le passé ne vous regarde pas.

ARTHUR.

Non, mais il annonce l’avenir. Et puis, on a beau ne pas avoir de préjugés, il est insupportable de se trouver nez à nez avec un monsieur qui connaît tous les petits secrets de votre bonheur. Je comprends qu’on épouse une veuve ; mais je n’aurais jamais épousé une femme divorcée.

GUÉRIN.

Vous êtes délicat.

ARTHUR.

Plus que je n’en ai l’air. Adieu, mon cher Guérin ; voilà une bonne journée.

GUÉRIN, l’accompagnant.

Je vous reverrai bientôt pour le contrat ?

ARTHUR.

Je l’espère...

Il passe la porte sans voir la lettre à terre.

GUÉRIN.

Vous perdez un papier.

ARTHUR.

Une lettre ?

Il la ramasse.

« Madame Cécile Lecoutellier. »

GUÉRIN, assis près de la table.

Les femmes perdent tout. Vous la lui rendrez demain.

ARTHUR.

Non, elle est ouverte... Faites-moi le plaisir de la lui renvoyer vous-même.

GUÉRIN.

Comme il vous plaira.

Prenant la lettre.

Tiens ! l’écriture de mon fils.

ARTHUR, sur la porte.

Bah ?

GUÉRIN.

Positivement. Voilà qui me fait beaucoup de peine.

ARTHUR.

En quoi ?

GUÉRIN.

Il nous laisse sans nouvelles, sa mère et moi, et il trouve le temps d’écrire aux dames ! C’est mal ! cela m’afflige et m’étonne.

ARTHUR.

Je partage votre étonnement... sinon votre affliction.

GUÉRIN.

Enfin ! s’il écrit, c’est qu’il n’est pas mort. De quel jour est timbrée la lettre ?

La retournant dans tous les sens.

Il n’y a pas de timbre !

ARTHUR.

C’est singulier.

GUÉRIN.

Ah ! je vois ce que c’est : il l’aura sans doute écrite avant son départ ; j’aime mieux cela.

ARTHUR, descendant en scène.

Et ma tante la porte sur elle depuis un an ?

GUÉRIN.

Elle l’aura retrouvée dans une poche de l’an dernier.

ARTHUR.

Probablement. J’ai vu souvent monsieur votre fils chez mon oncle, à Saint-Germain.

GUÉRIN.

Il y allait beaucoup... le digne homme s’en était coiffé...

ARTHUR.

Coiffé...

GUÉRIN, avec un gros rire.

Oh ! je n’y entends pas malice...

ARTHUR.

Moi, non plus... – Ma tante avait bien fait quelques coquetteries au colonel dans le commencement...

GUÉRIN.

Mais ce manège n’a pas duré longtemps, je parie ?

ARTHUR.

Non... il s’est arrêté tout à coup.

GUÉRIN.

J’en étais sûr : le gaillard n’est pas homme à perdre son temps. Bon chien chasse de race : « Voulez-vous mon cœur ? Non ? n’en parlons plus ! » – Et on ne remet plus les pieds dans la maison.

ARTHUR, pensif.

Le colonel a continué à venir chez ma tante.

GUÉRIN.

À cause de votre oncle, sans doute, qui était bien le plus charmant vieillard que j’aie connu.

ARTHUR.

Tout s’explique.

GUÉRIN.

Mon fils le vénérait ; et je gagerais que cette lettre est un compliment de condoléance à sa veuve.

ARTHUR.

C’est évident : ce ne peut pas être autre chose. Tenez, donnez-la-moi : je la lui rendrai moi-même.

GUÉRIN.

C’est plus simple ; après cela, si vous préférez que je la lui envoie ?

ARTHUR.

C’est inutile, du moment que ce billet n’a aucune importance... Adieu, mon cher Guérin.

Il sort.

 

 

Scène IX

 

GUÉRIN, seul, puis MADAME GUÉRIN

 

GUÉRIN, seul.

Voilà une lettre qui aura de la chance si elle arrive à son adresse.

Se frottant les mains.

Ah ! vous mettez des bâtons dans les roues de papa Guérin, jeune Arthur !

Entre madame Guérin.

MADAME GUÉRIN.

Guérin ! Guérin ! il vient ! il va arriver !

GUÉRIN.

Qui ?

MADAME GUÉRIN.

Notre fils ! Oh ! mon cher homme ! nous allons le revoir.

GUÉRIN, arrêtant sa femme qui veut l’embrasser.

Comment sais-tu qu’il arrive ?

MADAME GUÉRIN.

C’est le forgeron qui est venu de sa part. Ah ! il a eu raison de me faire prévenir ! Si je l’avais vu là, tout à coup, devant moi, je crois que j’aurais eu une suffocation.

GUÉRIN.

Femmelette !

MADAME GUÉRIN.

Je l’entends dans l’escalier... le voilà ! Ah ! Guérin, mes genoux plient.

Elle tombe sur un fauteuil près de la table.

 

 

Scène X

 

GUÉRIN, MADAME GUÉRIN, LOUIS

 

LOUIS.

Bonjour, mon père.

Il l’embrasse.

GUÉRIN.

Bonjour, mon garçon.

MADAME GUÉRIN, s’approche pour l’embrasser, et, s’arrêtant avec terreur.

Ah ! mon Dieu !

LOUIS.

Eh bien, maman, c’est moi !

MADAME GUÉRIN.

Qu’est-ce que tu as au front ?

GUÉRIN.

Il n’a rien.

MADAME GUÉRIN.

Là, là !

LOUIS.

Tu as de bons yeux ; je croyais qu’il n’y paraissait plus. C’est un coup de sabre.

MADAME GUÉRIN, se jetant dans ses bras et baisant la cicatrice.

Ah ! malheureux enfant !

GUÉRIN.

Eh bien, quoi ? Il n’en est pas mort. Un coup de sabre, qu’est-ce que c’est que ça pour un homme ?

MADAME GUÉRIN.

Qui est-ce qui t’a fait ça ?

LOUIS.

Un grand diable de Mexicain, qui éprouvait le besoin de me nommer commandeur.

GUÉRIN.

Tu es commandeur ?

LOUIS.

Ma foi, oui.

GUÉRIN, à part.

Commandeur ! quand son père n’est pas même chevalier ! Quelle pitié !

LOUIS, à qui sa mère fait signe de s’occuper de son père.

Et vous, mon père, vous avez une mine de santé qui me réjouit.

GUÉRIN.

Comme tu vois... Nous ne t’attendions pas sitôt.

LOUIS.

Notre régiment a reçu l’ordre de partir du jour au lendemain, et comme j’ai pensé que j’arriverais en même temps que ma lettre, je ne vous ai pas écrit.

MADAME GUÉRIN.

Tu as bien fait ; nous n’aurions pas eu cette bonne surprise.

LOUIS.

Vous aurez la bonté, n’est-ce pas, mon père, d’envoyer Jean-Pierre à la station, avec la carriole, pour chercher mon bagage ?

MADAME GUÉRIN.

Tu apportes tes uniformes ? Nous te verrons donc une fois en militaire !

LOUIS.

Oui, maman, tu me verras en militaire ; je me mettrai en grande tenue exprès pour toi. Es-tu contente ?

MADAME GUÉRIN.

Qu’il doit être beau en uniforme !

GUÉRIN.

Magnifique ! Que tu es donc enfant pour ton âge !

MADAME GUÉRIN.

Tiens donc !

GUÉRIN, à part.

La vraie beauté de l’homme, c’est le mérite.

MADAME GUÉRIN, à Louis.

Te garderons-nous longtemps ?

LOUIS.

J’ai un congé d’un mois, pour soigner mes blessures.

MADAME GUÉRIN.

Est-ce qu’elles ne sont pas guéries ?

LOUIS.

Si fait, rassure-toi.

GUÉRIN, finement.

Pas toutes... Hé ! hé ! hé ! Mais le médecin qui doit achever la cure est ici.

LOUIS.

Quel médecin ?

GUÉRIN.

Il n’est plus temps de faire le mystérieux, mon cher enfant.

MADAME GUÉRIN.

Nous savons tout.

LOUIS.

Quoi, tout ?

GUÉRIN.

Parbleu ! ton amour pour notre belle voisine.

LOUIS.

Qui vous a dit ?...

GUÉRIN.

Ceci, c’est mon secret ; permets-moi de le garder. Qu’il te suffise de savoir que je m’occupe de ton bonheur.

Il lui tend la main.

LOUIS.

Voilà donc pourquoi vos lettres m’informaient avec tant de soin de ce qui arrivait à Cécile ?

GUÉRIN.

Parbleu !

LOUIS.

Où en est son procès ?

GUÉRIN.

On va le juger ces jours-ci en dernier ressort.

LOUIS.

Je n’ose pas dire que je fais des vœux pour qu’elle le perde.

MADAME GUÉRIN.

Tu crois donc qu’elle ne t’épouserait pas si elle le gagnait ?

LOUIS.

Je ne lui fais pas cette injure.

GUÉRIN, à part.

Nicodème, va !

LOUIS.

Mais j’avoue qu’une telle disproportion entre la fortune de ma femme et la mienne me gênerait beaucoup.

GUÉRIN.

La disproportion contraire te gênerait encore plus, bêta ! Au surplus, j’ai prévu cette délicatesse ; car je les comprends toutes, moi ! et je suis en train de préparer entre les plaideurs un arrangement qui mette ta susceptibilité à l’aise sans ruiner madame Lecoutellier.

LOUIS.

Vous êtes ma providence, mon père !

GUÉRIN, à sa femme.

Je ne le lui fais pas dire.

LOUIS, prenant le bras de sa mère.

Donnez-moi un conseil : ma situation à l’égard de Cécile est assez délicate ; je me demande si c’est à moi d’entamer la question.

GUÉRIN.

Dame ! c’est assez le rôle de l’homme.

LOUIS.

Je le sais ; mais après cet héritage...

MADAME GUÉRIN.

Tu aurais l’air de lui faire sommation, n’est-ce pas ?

LOUIS.

C’est ce que je crains.

MADAME GUÉRIN.

Tu n’as qu’une chose à faire : c’est de la voir venir, en lui laissant deviner le motif de ta réserve.

LOUIS.

Je suis bien aise que tu sois de mon avis.

GUÉRIN.

Si tu prends des almanachs de ta mère !...

LOUIS.

Les femmes ont le tact plus fin que nous en matière de sentiment, mon père.

GUÉRIN.

Le tact de ta mère, parlons-en ! si tu épouses ta Cécile, ce ne sera pas sa faute.

MADAME GUÉRIN.

Ah ! Guérin, tu es méchant !

GUÉRIN.

C’est vrai aussi, tu ne fais que des maladresses. Tu avais bien besoin tout à l’heure, devant cette grande dame, de parler de tes recettes de ménage, de ton talent pour les soufflés...

À Louis.

Ne l’a-t-elle pas invitée à en venir goûter un ? Je suis sûr qu’elle s’en est allée faisant d’étranges réflexions sur la famille de son futur. Tu as une drôle de façon de contribuer au bonheur de ton fils ! Pleurniche, va, il est bien temps !

LOUIS.

Vous êtes cruel, mon père... Ne pleure pas, ma chérie !...

MADAME GUÉRIN, sur le fauteuil près de la table.

Pardonne-moi, mon pauvre enfant ; je n’ai pas cru mal faire...

LOUIS, à genoux, et l’entourant de ses bras.

Te pardonner, ma chère vieille ? mais je t’adore ! tout ce que tu fais est bien fait, et si madame Lecoutellier était capable de rougir de toi , oh ! alors, je te remercierais d’avoir fait manquer mon mariage.

Se relevant.

Mais ne t’inquiète pas : si j’aime Cécile, c’est que son cœur est digne de comprendre le tien.

MADAME GUÉRIN.

Tu es bon de me parler comme ça.

GUÉRIN, à part.

Il n’arrive pas du Mexique, ce jeune homme ; il arrive de la lune.

JEAN-PIERRE, sur la porte de droite.

La soupe est sur la table.

LOUIS.

Allons dîner ! – Ah ! Jean-Pierre !

JEAN-PIERRE, faisant le salut militaire.

Mon colonel ?

LOUIS.

Tu iras... mon père a des ordres à te donner.

GUÉRIN.

Quoi donc ? ah oui... prends la carriole et va chercher le bagage de ton colonel, imbécile.

LOUIS, donnant le bras à sa mère et se dirigeant vers la porte de droite.

Avons-nous un soufflé ?

MADAME GUÉRIN.

Hélas ! oui... c’est même la cause...

LOUIS.

Eh bien, mon père, vous n’en aurez pas... je mangerai votre part, pour vous apprendre à taquiner ma mère.

MADAME GUÉRIN.

Es-tu gentil, va !

LOUIS.

Parce que j’aime le soufflé ?

MADAME GUÉRIN, le baisant sur la joue.

Ce n’est pas le soufflé que tu aimes !

Ils sortent.

GUÉRIN, resté en arrière.

Je n’en aurai pas... c’est bientôt dit !

 

 

Scène XI

 

GUÉRIN, FRANCINE, entrant par le fond

 

GUÉRIN.

Vous, mademoiselle ?

FRANCINE.

Oui. – Mon père est venu vous voir aujourd’hui ; que vous voulait-il ?

GUÉRIN.

Rien. Sa visite était plutôt pour ma femme que pour moi.

FRANCINE.

C’est bien sûr, au moins ! Vous comprenez toute la portée de ma question ?

GUÉRIN.

Parfaitement ; mais dormez en paix. Je vous donne ma parole que M. Desroncerets n’a pas fait d’affaire ici.

FRANCINE.

Il est si absorbé et si inquiet depuis quelques jours ! Je tremble qu’il ne songe à contracter quelque emprunt.

GUÉRIN.

Ce ne sera pas par mon canal, je vous le jure !

FRANCINE.

Merci !

LOUIS, rentrant.

Eh bien, mon père... – Mademoiselle !

FRANCINE.

Vous êtes de retour, colonel ? Je ne m’attendais pas au plaisir de vous voir.

LOUIS.

J’arrive à l’instant, mademoiselle.

MADAME GUÉRIN, du dehors.

Guérin ! la soupe refroidit.

GUÉRIN.

C’est bon, c’est bon !

FRANCINE.

Pardonnez-moi, monsieur Guérin, d’être venue à l’heure de votre dîner...

MADAME GUÉRIN, du dehors.

Guérin !

FRANCINE, remontant vers la porte du fond.

On vous attend, messieurs.

Les deux hommes font mine de la reconduire.

Je vous en prie... Je vous en prie.

GUÉRIN.

Obéissons.

Il prend Louis par le bras et le fait rentrer avec lui dans la salle à manger.

FRANCINE, seule, au fond.

Il a une cicatrice au front !

Elle sort lentement.

 

 

ACTE III

 

Un parterre devant le château de madame Lecoutellier. À droite, de profil, la façade du château où l’on monte par un double perron, avec une aile en retour. À droite et à gauche, deux bancs de jardin flanqués chacun d’une chaise.

 

 

Scène première

 

CÉCILE, UN DOMESTIQUE

 

Cécile, assise sur le banc de gauche, devant un guéridon où est servi son déjeuner. Un domestique en livrée, la serviette sur le bras, se tient derrière elle.

CÉCILE.

Dites à Joseph de monter à cheval, d’aller au château de Valtaneuse et de demander à mademoiselle Desroncerets si elle peut me recevoir aujourd’hui, et à quelle heure ?

Le domestique sort. Cécile, en se versant un grand bol de café au lait.

La nuit m’a porté des conseils excellents. C’est étonnant comme on voit clair dans sa situation lorsqu’il fait bien noir. Tant que ma veilleuse a brûlé, j’ai épousé Arthur par-devant nos avocats ; dès qu’elle s’est éteinte, j’ai vu briller dans l’ombre cette vérité lumineuse que le véritable usage à faire du bel Arthur n’est pas de l’épouser.

Elle s’accoude sur la table, le bol entre les mains, et boit à petites gorgées pendant ce qui suit.

mais de le laisser soupirer très longtemps, devant témoins, dans mon salon.

Elle boit une gorgée.

Pendant qu’il soupire, j’achète Valtaneuse, dussé-je le payer le double de ce qu’il vaut.

Autre gorgée.

J’y reçois tous mes amis, et je signe bravement mes invitations : « Cécile de Valtaneuse, » le château me tenant lieu des transitions ordinaires.

Autre gorgée.

À la fin de novembre, mon nom m’est acquis, les soupirs d’Arthur ont dissipé toutes les calomnies des avocats...

Une gorgée.

Je rentre triomphalement à Paris, et j’épouse qui je veux.

Elle vide le bol et le reposant sur la table.

Ce ne sera pas vous, Arthur.

LE DOMESTIQUE, rentrant.

Joseph est parti.

CÉCILE.

C’est bien ; emportez cette table.

Il sort par le premier plan à gauche emportant le déjeuner.

L’ennui, c’est que pour maintenir Arthur au diapason pendant trois mois, il faudra le rendre très amoureux. Pauvre garçon ! Bah ! il doit se consoler facilement.

Elle se lève et se trouve en face de Louis, qui est entré depuis quelques instants et la contemple avec émotion.

 

 

Scène II

 

CÉCILE, LOUIS

 

CÉCILE.

Vous !

LOUIS.

Arrivé hier, madame, trop tard pour...

CÉCILE, lui montrant la chaise près du banc.

Je suis charmée de vous voir : asseyez-vous donc.

LOUIS.

Ici ?

CÉCILE.

Sans doute. Est-ce que le grand air vous incommode ? Vous allez me raconter votre campagne.

LOUIS, assis.

Dispensez-m’en, madame ; vous savez...

CÉCILE.

Oui, je sais que vous n’êtes pas un grand raconteur de vos prouesses ; mais les bulletins sont moins discrets que vous... Vous avez donné bien de l’inquiétude et bien de l’orgueil à tous vos amis, mon cher colonel. J’espère que vous me comptez dans le nombre ?

LOUIS, à part.

Est-ce qu’on nous écoute ?

Il se lève.

CÉCILE.

Vous me quittez déjà ?

LOUIS.

Non, je croyais voir quelqu’un derrière cette charmille.

CÉCILE.

Un garçon jardinier peut-être.

LOUIS, revenant.

Non, personne.

À part.

Elle attend une ouverture.

Il s’assied près d’elle sur le banc.

Parlons de vous, madame.

CÉCILE.

De moi, que vous dirai-je ? J’ai passé un hiver bien triste ! pas de bals, pas de spectacles ! Je crois que je serais morte d’ennui sans un brave procès qui m’a un peu fouetté le sang.

LOUIS.

Et qui est en voie d’arrangement, m’a dit mon père.

CÉCILE.

Vous savez dans quelles conditions ?

LOUIS.

Mon Dieu, non ; mais je les souhaite aussi mauvaises que possible.

CÉCILE.

Vous êtes gracieux !

LOUIS.

C’est un vœu d’égoïste, j’en conviens.

CÉCILE.

Je voudrais bien savoir quel avantage s’en promet votre égoïsme ?

LOUIS.

Ma fierté, si vous aimez mieux.

CÉCILE.

Votre fierté ? vous vous calomniez, colonel ; vous n’êtes pas de ceux qu’humilie la prospérité de leurs amis.

LOUIS.

Ce n’est pas ce que je veux dire.

CÉCILE.

Je l’espère ; mais n’êtes-vous pas de mon avis ? Les moralistes parlent trop des amis que nos malheurs refroidissent et pas assez de ceux que nos succès agacent.

LOUIS.

Ne soyez pas trop sévère pour ces derniers : ce n’est pas toujours votre prospérité qui les attriste, mais la distance qu’elle met entre eux et vous.

CÉCILE, à part.

Aïe !

LOUIS.

Je comprends les mêmes susceptibilités en amitié qu’en amour...

CÉCILE, à part.

Bon !

LOUIS.

Si j’aimais une femme plus riche que moi, eussé-je lieu de m’en croire aimé, je n’oserais pas lui demander sa main : j’attendrais qu’elle me l’offrît.

CÉCILE.

Ah ! vous êtes un vrai chevalier... On peut même dire un chevalier errant,

Elle se lève.

car peu de voyageurs de profession ont fait autant de chemin que vous, n’est-ce pas ? L’Afrique, l’Asie, l’Amérique... c’est le tour du monde.

LOUIS, se levant à son tour après un silence.

Et savez-vous ce qu’on rapporte de si loin ? La triste conviction que les absents ont tort.

CÉCILE.

Quelle erreur ! L’absence est quelquefois leur plus grand mérite.

LOUIS, s’inclinant.

Dans ce cas-là leur tort est de revenir.

CÉCILE.

Comme vous êtes pressé ! Je conçois cela... le lendemain d’un retour, on a tant de monde à voir.

Louis entrouvre sa chemise, arrache un petit sachet qu’il porte à son cou.

Une amulette ?

LOUIS.

Je l’ai cru longtemps.

Il tire du sachet une lettre, et la donnant à Cécile.

Adieu, madame !...

CÉCILE, mettant la lettre dans sa poche.

Dites au revoir, colonel ; je tiens beaucoup à votre amitié. Je rouvrirai mon salon à la fin de l’hiver, et j’espère...

Rencontrant le regard indigné de Louis.

Pardon, monsieur, j’ai quelques ordres à donner dans la maison ; vous permettez, n’est-ce pas ?

Elle monte les degrés du perron, considère un moment Louis qui est resté immobile, et dit en rentrant.

Je ne peux pourtant pas lui faire la politesse de l’épouser.

 

 

Scène III

 

LOUIS, seul, puis ARTHUR

 

LOUIS, met son chapeau, boutonne sa redingote fiévreusement, marche vivement jusqu’au perron, s’arrête et dit entre ses dents.

Imbécile, va-t’en donc !

En se retournant, il se trouve en face d’Arthur.

ARTHUR.

Parbleu, colonel, je viens de chez vous, où je ne vous ai pas trouvé ; mais j’étais bien sûr de vous rencontrer ici.

LOUIS.

Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ?

ARTHUR.

J’ai une petite explication à vous demander.

LOUIS.

À moi ?

ARTHUR.

À vous-même. Il paraît que nous sommes rivaux ?

LOUIS, violemment.

Ah ! c’est vous !...

Froidement.

Sortons : je suis à vos ordres.

ARTHUR.

Vous êtes bien bon ; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit pour le moment.

LOUIS.

Vous trouvez ?

ARTHUR.

Je commence par vous dire que je me soucie d’aller sur le terrain comme de ça.

LOUIS.

C’est pourquoi vous refusez d’y venir ?

ARTHUR.

Notez que je ne refuse rien ; mais j’ai à vous proposer un moyen moins rigoureux de terminer notre rivalité ; s’il ne réussit pas, nous aurons toujours le temps de nous couper la gorge. – Pouvez-vous m’accorder cinq minutes de sang-froid ?

LOUIS, sèchement.

Cinq minutes, soit.

ARTHUR.

Vous étiez parti pour le Mexique avec la conviction que vous épouseriez ma tante à la fin de son deuil...

LOUIS.

Qui vous a dit cela ?

ARTHUR.

Peu importe, je le sais. Or, comme vous n’êtes pas un fat, je suis bien obligé de croire qu’elle avait un engagement quelconque avec vous, et je viens vous demander de quelle nature, pour savoir si je dois persister ou vous céder la place.

LOUIS, avec effort.

Il n’y a eu d’elle à moi que des coquetteries de femme désœuvrée, que j’ai sottement prises au sérieux et dont elle ne se souvient même plus aujourd’hui.

ARTHUR.

C’est très possible.

LOUIS.

Puisque je vous le dis !

ARTHUR.

Oh ! ce ne serait pas vrai que vous vous croiriez également obligé de me le dire.

LOUIS.

Paroles inutiles ! sortons, monsieur.

ARTHUR.

Vous êtes vif, colonel ; permettez-moi de procéder avec le calme d’un mari qui n’a pas encore prononcé ses vœux.

LOUIS, avec impatience.

Vous abusez...

ARTHUR.

Vous me devez encore au moins deux minutes. Faites-moi d’abord l’honneur de croire que si votre loyauté envers moi pouvait être une déloyauté envers ma tante, je n’aurais pas la sottise de vous la demander. Vous ne me devez rien, je le sais. Aussi est-ce autant dans son intérêt que dans le vôtre et le mien...

LOUIS.

Dans son intérêt ?

ARTHUR.

Oui. Je vous avouerai, entre nous, qu’elle n’a pas le moindre amour pour moi.

LOUIS.

Elle ne vous aime pas ?

ARTHUR.

Cela vous fait plaisir... je le conçois. Je ne dis pas qu’elle me déteste ; mais si elle m’aime, elle ne m’aime guère, et elle m’épouse un peu contrainte et forcée.

LOUIS, avec joie.

Vraiment ?

ARTHUR.

Cet aveu, dépouillé de toute vanité, vous explique l’accueil que vous avez dû recevoir, si j’en juge par votre physionomie de tout à l’heure.

LOUIS, radieux.

Contrainte et forcée !...

ARTHUR.

Mais je ne suis pas un tyran de mélodrame, et si vous avez les moindres droits en tout ceci, je m’engage à me désister et à lever l’obstacle qui vous sépare ; je ne peux mieux dire.

LOUIS, se rapprochant d’Arthur.

Cet obstacle, quel est-il ?

ARTHUR.

Il est énorme : tout simplement une différence de sept cent mille francs.

LOUIS, avec un étonnement dédaigneux.

Une question d’argent ?

ARTHUR.

Que voulez-vous donc que ce soit ? Je m’étais obstiné à ne pas céder un rouge liard, mais diantre !... J’aime mieux prendre une part de moins dans la succession de mon oncle... qu’une part de trop.

LOUIS, très froid.

La preuve que madame Lecoutellier a le cœur libre, c’est qu’elle consent à vous épouser.

ARTHUR.

Elle n’a pas encore consenti !... elle m’a demandé vingt-quatre heures de réflexion.

LOUIS, ironique.

C’est beaucoup ; au surplus, je crois que ses réflexions sont faites.

ARTHUR.

Mais nous pourrons les lui faire recommencer.

LOUIS.

C’est inutile, monsieur ; si elle m’aimait, elle n’eût pas hésité une minute.

ARTHUR.

Pardon ! Elle peut bien ne pas vous aimer jusqu’à concurrence de sept cent mille francs et vous aimer encore pour une somme... qui me gênerait. – En un mot, si elle a eu pour vous, ne disons pas une faiblesse, mais seulement un faible...

LOUIS, très grave.

Ni faible ni faiblesse, monsieur ; je vous en donne ma parole d’honneur.

ARTHUR, s’inclinant après un silence.

Alors, colonel, c’est moi qui suis à vos ordres.

LOUIS, souriant tristement.

Non, monsieur. Il ne m’appartient pas d’intervenir dans les arrangements de fortune de madame Lecoutellier... N’avez-vous plus rien à me demander ?

ARTHUR.

Non... Ah ! si fait ! Vous serait-il très désagréable de me donner la main ?

LOUIS, après une hésitation.

Très désagréable.

ARTHUR.

Alors ce sera pour plus tard.

Ils se saluent. Louis sort.

 

 

Scène IV

 

ARTHUR, seul, puis CÉCILE

 

ARTHUR, seul.

Brave colonel ! La droiture et la loyauté même ! – Je ne le recevrai pas chez moi.

CÉCILE, accoudée sur la balustrade du perron.

Eh bien, confiant Arthur, êtes-vous suffisamment édifié sur mon compte ?

ARTHUR.

Quoi, Madame ! vous écoutiez ?

CÉCILE.

Non ; mais j’étais là

Montrant une fenêtre du premier étage.

dans mon boudoir, les fenêtres ouvertes, et Zéphyr, qui est justement au sud-est ; m’apportait toutes vos paroles.

ARTHUR.

Pourvu qu’il n’ait rien ajouté de son cru, – je lui pardonne.

CÉCILE.

Ah ! vous êtes jaloux ?

ARTHUR.

Curieux seulement.

CÉCILE.

Il paraît que vous n’avez pas grande idée de ma vertu ?

ARTHUR.

Pardonnez-moi ! J’étais persuadé qu’il n’y avait eu de votre part qu’un peu de coquetterie...

CÉCILE.

En auriez-vous mis la main au feu ?

ARTHUR.

Sans hésiter... – s’il ne s’était agi que de la main gauche ; mais il s’agit de la droite, et vous comprenez...

CÉCILE.

Savez-vous que si le colonel eût été moins honnête homme, vous l’exposiez à une furieuse tentation de mentir ?

ARTHUR.

Je le faisais bien exprès... pour vous couronner de gloire.

CÉCILE.

Vous êtes trop bon... Je suppose qu’il y eût cédé ; comment vous seriez-vous arrangé avec moi ? Car vous êtes trop bien élevé pour me dire : « Madame, vous avez un amant. »

ARTHUR.

Fi donc ! Est-ce qu’on dit ces choses-là ? Nous avons la langue parlementaire.

CÉCILE.

C’est juste. Gageons que vous aviez déjà préparé un petit discours de circonstance ?

ARTHUR.

Quelle idée ! Je n’y avais même pas songé.

CÉCILE.

C’est égal ; récitez-le-moi toujours pour ne pas le perdre.

ARTHUR.

Vous verriez, d’ailleurs, que j’étais d’un goût irréprochable.

CÉCILE.

Je n’en doute pas. Vous m’auriez dit ?....

ARTHUR.

Mais à quoi bon ?

CÉCILE.

Vous m’auriez dit ?... Allons, je vous écoute.

ARTHUR.

Puisque vous le voulez, je vous aurais dit : « Belle tante, j’ai beaucoup réfléchi depuis hier ; nous sommes deux écervelés de nous marier sans prendre le temps de nous connaître au point de vue de l’hyménée. C’est jouer notre bonheur pour ne pas jouer notre fortune ; n’y aurait-il pas moyen de ne jouer ni l’un ni l’autre ? En somme, nous nous tenons à une différence de sept cent mille francs ; voulez-vous la couper en deux, quitte à rapprocher un jour les deux moitiés par-devant monsieur le maire, quand nous nous connaîtrons mieux ? »

CÉCILE.

Il est très bien, votre petit discours.

ARTHUR.

Il n’est pas mal.

CÉCILE.

Et il a l’avantage de s’appliquer aux deux sexes : Oui, beau neveu, j’ai beaucoup réfléchi depuis hier...

ARTHUR.

Hein ?

CÉCILE.

Nous sommes deux écervelés de jouer notre bonheur pour ne pas jouer notre fortune...

ARTHUR.

Ah !

CÉCILE.

Et puisqu’il y a un moyen de ne jouer ni l’un ni l’autre, je l’accepte.

ARTHUR.

Bah ! Est-ce sérieux ?

CÉCILE, descendant les degrés du perron.

Très sérieux. Il ne me manquait que la rédaction, vous me l’avez fournie ; je vous eu suis bien reconnaissante.

ARTHUR.

Mais, ventre de biche ! puisque le colonel...

CÉCILE.

Permettez ! Si votre explication avec lui vous rassure, elle m’inquiète, moi, et me confirme dans mes réflexions. Vous êtes charmant, mais j’ai besoin de vous étudier avant de vous accepter pour mon seigneur et maître.

ARTHUR.

Alors, ce n’est pas une rupture, ce n’est qu’un ajournement ? Vous me donnez la permission de vous faire la cour ?

CÉCILE.

Et de me tourner la tête.

ARTHUR.

Ah ! c’est la mienne qui tournera, je la connais !

CÉCILE.

L’exemple est contagieux ; nous verrons... – Est-ce convenu ? Partage par moitié ?

ARTHUR.

C’est convenu.

CÉCILE.

Tendez la main.

Lui frappant dans la main.

C’est signé !

ARTHUR, gardant sa main et la baisant.

Et paraphé... Je vais écrire à mon avoué d’arrêter sur-le-champ la procédure.

CÉCILE.

Vous trouverez tout ce qu’il vous faut dans mon boudoir.

À part.

Le voilà en jauge, comme dit mon jardinier.

ARTHUR, à part, montant les degrés du perron.

Je deviendrai amoureux fou de cette femme-là, moi, et je l’épouserai... d’une manière ou de l’autre.

Il sort.

 

 

Scène V

 

CÉCILE, UN DOMESTIQUE

 

LE DOMESTIQUE, entrant par le fond.

Mademoiselle Desroncerets prie madame de ne pas se déranger ; elle viendra voir madame.

CÉCILE.

C’est bien !

Le domestique sort.

Cet empressement est de bon augure.

Elle s’assoit sur le banc à droite.

 

 

Scène VI

 

CÉCILE, GUÉRIN, en cravate blanche et gants de coton blancs

 

CÉCILE.

Que veut dire cette tenue solennelle, maître Guérin ? viendriez-vous déjà nous faire signer le contrat ?

GUÉRIN.

Non, madame ; je viens, au contraire, vous dire tout ce que la présence de M. Arthur m’a forcé hier à garder pour moi. Je me suis fait assez de mauvais sang de ne pouvoir parler.

CÉCILE, jouant l’étonnement.

Blâmeriez-vous ce mariage ?

GUÉRIN.

La pire des folies, madame, est de faire par raison un mariage extravagant... Excusez la véhémence de mon langage, elle part de mon attachement pour vous.

CÉCILE.

En un mot, vous venez me sauver de moi-même.

GUÉRIN, s’asseyant sur la chaise.

Si j’ose m’exprimer ainsi. – Je ne vous parlerai pas des habitudes dépensières de M. Arthur ; c’est le tonneau des Danaïdes... Que vous dirai-je ? C’est un panier percé. Le million que vous lui laissez ne durera pas dix ans, vous le savez aussi bien que moi. – Je ne vous parlerai pas non plus...

CÉCILE.

Comment appelez-vous cette figure-là en rhétorique ?

GUÉRIN.

La prétérition... Je ne vous parlerai pas non plus de son humeur jalouse...

CÉCILE, avec candeur.

Vous croyez qu’il est jaloux ?

GUÉRIN.

Comme tous les mauvais sujets. Mais cela ne regarde pas votre notaire. Ce qui le regarde, ce qu’il est de son devoir de vous révéler, c’est que la position de votre futur n’est pas ce qu’elle paraît. Vous croyez, n’est-ce pas, épouser un législateur, un mandataire de la nation ?

CÉCILE, négligemment.

Un député... Est-ce qu’il ne l’est pas ?

GUÉRIN.

Du moins n’a-t-il plus longtemps à l’être : je sais de source certaine qu’aux prochaines élections il n’aura pas l’appui du préfet.

CÉCILE.

Vous croyez ?

GUÉRIN.

À telles enseignes qu’on m’offre à moi la candidature officielle, si je suis agréé du ministère.

CÉCILE.

À vous ?

GUÉRIN.

À moi chétif.

CÉCILE.

Pauvre Arthur !

GUÉRIN.

Oh ! cela ne pouvait pas lui manquer. C’est un charmant garçon, il a de l’esprit, il en aura encore pendant trois ou quatre ans, et puis vous verrez quel imbécile ! une vraie tête de linotte.

CÉCILE.

Vous l’arrangez bien !

GUÉRIN, sentencieusement.

On ne doit que la vérité aux absents. – Vous ne ferez jamais rien de ce mari-là ; votre influence sera frappée de stérilité entre ses mains ; or votre influence est un capital qui fructifierait merveilleusement au service d’un homme de mérite.

CÉCILE.

Ah ! nous arrivons enfin à l’objet de vos gants blancs.

GUÉRIN.

Oui, madame. – Me pardonnerez-vous d’avoir plus d’ambition pour vous que vous n’en avez vous-même ?

CÉCILE.

L’offense me paraît vénielle.

GUÉRIN.

À mes yeux, il n’y a point de parti trop brillant pour vous, – jeune, beau, millionnaire, que sais-je ? maréchal de France, ce ne serait pas encore assez.

CÉCILE.

Le menu est pourtant présentable.

GUÉRIN.

Non, madame, s’il ne s’y joint pas un vieux nom qui soit bien à vous. Laroche-Giron, fi !

CÉCILE.

Je vous remercie, mon bon Guérin, des rêves que vous faites pour moi.

GUÉRIN.

C’en est un, celui-là, que depuis un an, je travaille sous main à réaliser.

CÉCILE, se rapprochant.

Bah ! et vous espérez trouver ?

GUÉRIN.

J’ai trouvé !

CÉCILE.

Avec toutes les conditions du programme ?

GUÉRIN.

Toutes.

CÉCILE, très émue.

Maréchal de France ?

GUÉRIN.

Il ne l’est pas encore...

CÉCILE.

Ah !

GUÉRIN.

Grâce au ciel ! je ne vous offrirais pas un mari au terme de sa carrière, vous entendez bien. Mais c’est déjà un des plus brillants officiers supérieurs de notre armée ; l’enfance de Duguesclin, la jeunesse de Bayard, et avec un peu d’intrigue...

CÉCILE, souriant.

Ne devînt-il que lieutenant-général, on pourrait s’en contenter... Il est millionnaire ?

GUÉRIN.

Pas encore...

CÉCILE.

Ah ! ah !

GUÉRIN.

Mais il le sera un jour. En attendant, son père, son vieux père, lui donne cinq cent mille francs, qui, joints au traitement de son grade...

CÉCILE.

Et ce vieux nom dont vous parliez, il ne l’a peut-être pas encore non plus ?

GUÉRIN.

Non, madame. Mais il l’aura le jour du mariage.

CÉCILE, se levant.

Mais savez-vous, mon cher notaire, que vous m’offrez là un futur... furieusement contingent ? Qui est-ce, en un mot ?

GUÉRIN, se levant, avec solennité.

Mon fils.

CÉCILE, riant.

Votre fils ? De quel vieux nom me parliez-vous donc ?

GUÉRIN.

D’un vieux nom qui, comme je vous le disais, serait bien à vous : du nom de Valtaneuse.

CÉCILE.

S’il ne s’agit que de l’usurper, Arthur s’en tirerait aussi bien que monsieur votre fils.

GUÉRIN.

Pardonnez-moi : pour prendre le nom d’une terre, il faut au moins posséder la terre.

CÉCILE.

Eh bien ?

GUÉRIN.

Eh bien, Valtaneuse est compté pour deux cent mille francs dans la dot du colonel Guérin.

CÉCILE, avec terreur.

Comment ? Valtaneuse est vendu ?

GUÉRIN.

Je n’ai pas dit cela !

CÉCILE.

Je respire. Vous m’avez fait une belle peur... Remettez vos gants dans votre poche, mon bon monsieur Guérin ; Valtaneuse ne figurera pas dans la dot du colonel.

GUÉRIN.

Parce que ?

CÉCILE.

Parce que je couvrirai votre enchère.

GUÉRIN, troublé.

Hein ? Quoi ! vous êtes en marché ?

CÉCILE, allant au fond.

J’attends mademoiselle Desroncerets tout à l’heure.

GUÉRIN, à part.

Diantre ! son premier mot va donner l’éveil à mademoiselle Francine, qui, une fois au courant de l’affaire, lui vendra Valtaneuse cent cinquante ou deux cent mille francs, et remboursera Brénu. J’en ai trop dit... ou pas assez.

CÉCILE.

Vous voilà tout rêveur, mon cher Guérin.

GUÉRIN, allant à elle.

Tenez, madame, je hais la finasserie ; je vais me mettre tout entier à votre discrétion.

CÉCILE.

Vous y êtes déjà.

GUÉRIN.

Pas assez. Mademoiselle Francine ne se doute pas que Valtaneuse est sur le point de lui échapper...

CÉCILE.

Ce n’est donc pas elle qui vous le vend ?

GUÉRIN.

Apparemment. Il ne m’appartiendra irrévocablement qu’après-demain soir...

CÉCILE.

Pourquoi n’avez-vous pas attendu jusque-là pour parler ?

GUÉRIN.

Pourquoi n’avez-vous pas demandé à monsieur Arthur plus de vingt-quatre heures pour réfléchir ?... Avertissez mademoiselle Francine, et elle parera peut-être le coup.

CÉCILE.

Comptez que je vais l’avertir tout à l’heure.

GUÉRIN.

Je vous en prie ; car cette espèce de surprise répugne à ma franchise naturelle, et, d’un autre côté, l’avertir moi-même serait un donquichottisme ridicule.

CÉCILE.

Reposez-vous-en sur moi.

GUÉRIN.

Complètement. Et j’ose dire que vous allez faire une action méritoire.

CÉCILE.

Méritoire ?

GUÉRIN.

Dame ! en m’empêchant de vous offrir Valtaneuse, vous le perdez à tout jamais ; mademoiselle Francine y tient comme à la prunelle de ses yeux, je vous en avertis.

CÉCILE.

Oh ! je lui offrirai un tel prix...

GUÉRIN, finement.

Tout est possible ; mais à votre place je m’assurerais d’abord qu’elle l’acceptera.

CÉCILE, à part.

Le conseil est bon.

GUÉRIN.

Adieu, madame... J’oubliais de vous dire que mon protégé est commandeur de la Légion d’honneur...

CÉCILE.

Ah !

GUÉRIN.

Oui... Et ne perdez pas de vue que le beau-père est en passe d’être député.

À part.

Maintenant, belle dame, si mademoiselle Francine n’est pas avertie, je vous le laisse sur la conscience.

Il sort.

CÉCILE, seule.

Il a l’air bien sûr de son fait ! S’il dit vrai, voilà qui retourne tous mes plans.

 

 

Scène VII

 

CÉCILE, ARTHUR, à la fenêtre du boudoir

 

ARTHUR.

Dites donc, ma tante !

CÉCILE.

Vous êtes encore là ?

ARTHUR.

Et Zéphyr, l’aimable Zéphyr est toujours à l’est ! son rapport n’a pas été très flatteur. Est-ce aussi votre avis que j’ai un petit esprit chiffonné qui passera comme la beauté du diable ?... Il est très fort, savez-vous, ce vieux coquin ? Il a mis de gros poids dans la balance. Avouez que mes actions sont en baisse.

CÉCILE.

Vous êtes fou.

ARTHUR.

Si c’est lui qui fait votre contrat, méfiez-vous...

CÉCILE.

À quoi ressemble cette conversation entre ciel et terre ? Descendez.

ARTHUR.

Quand vous m’inviterez à votre table, vous ferez faire le dîner par votre belle-mère, n’est-ce pas ?

CÉCILE.

Descendez donc.

Arthur disparaît de la fenêtre. À part.

Le fait est que la mère est impossible. Le père, on l’arrangerait encore en député ; mais la mère !...

ARTHUR, sur le perron, s’accoudant à la balustrade.

Et de même que vous avez si longtemps signé : « Cécile Lecoutellier née de Valtaneuse, » ainsi votre mari signera : « général de Valtaneuse né Guérin. »

CÉCILE.

Mon mari ? Où prenez-vous que je songe à cela ?

ARTHUR, descendant.

Dame ! Vous avez rejeté mollement la demande du papa, si tant est que vous l’ayez rejetée.

CÉCILE.

Qu’auriez-vous donc, voulu que je lui répondisse ? que je suis folle de vous peut-être ? C’est un peu prématuré. – Allons, grand enfant, avez-vous écrit à l’avoué ? allez mettre votre lettre à la poste, revenez demain me faire la cour, et tâchez de vous y prendre mieux qu’aujourd’hui.

ARTHUR.

Ah ! je ne demande qu’à me rassurer ! À demain, chère... chère cousine. Laissez-moi vous retirer ce grade de tante, qui me gêne.

CÉCILE.

Et moi aussi. À demain, mon cousin.

Il sort par le fond.

 

 

Scène VIII

 

CÉCILE, puis FRANCINE

 

CÉCILE, suivant Arthur des yeux.

Celui-là, du moins, a l’esprit d’être orphelin.

Entre Francine par la gauche.

Ah ! ma chère Francine, vous êtes mille fois trop bonne de vous être dérangée.

Elle la fait asseoir auprès d’elle sur le banc à gauche.

FRANCINE.

Ne m’en sachez pas trop de gré : j’avais quelques affaires dans vos environs...

CÉCILE.

Toujours des affaires !

FRANCINE.

Vous savez que je suis l’intendant de mon père.

CÉCILE.

Comment est-il maintenant ?

FRANCINE.

Comme vous l’avez vu ces jours-ci.

CÉCILE.

Je l’ai trouvé tout à fait enfoncé dans sa rêverie.

FRANCINE.

Si je l’en tire par une caresse, un éclair de tendresse passe dans ses yeux ; puis son regard retombe en dedans et son esprit retourne ailleurs ; je tremble que ce travail intérieur ne finisse par altérer sa santé... mais parlons de ce que vous avez à me dire : c’est probablement moins triste.

CÉCILE.

Ma chère amie, il s’agit d’une question d’État.

FRANCINE.

D’une question d’État ?

CÉCILE.

Pour moi. Vous vous souvenez qu’il y a trois ans... mais qui vient là ? Dieu me pardonne, c’est madame Guérin. Vient-elle me renouveler son invitation à manger la soupe ? Ne bougez pas, je l’aurai bientôt expédiée.

Elles se lèvent toutes deux.

 

 

Scène IX

 

CÉCILE, FRANCINE, MADAME GUÉRIN

 

MADAME GUÉRIN.

Bonjour, Madame ; excusez ma hardiesse.

À Francine.

Ah ! mademoiselle, que je suis contente de vous trouver là ! Vous me soutiendrez, vous qui avez de l’amitié pour mon fils.

CÉCILE, lui montrant la chaise et se rasseyant.

Encore votre fils ! C’est donc un siège en règle ?

MADAME GUÉRIN.

Il ne se doute pas que je suis ici... mais tout à l’heure, quand je l’ai vu rentrer chez nous si pâle... Ah ! madame, il a jeté son chapeau, il s’est assis, la figure dans ses mains, et moi qui le regardais sans oser l’interroger, je voyais couler de grosses larmes entre ses doigts... Je ne l’avais pas vu pleurer depuis son enfance, le pauvre ami ! Alors, j’ai tout compris.

Elle s’assied.

CÉCILE.

Mon Dieu ! madame, je suis désolée de ce qui arrive, mais je n’y puis rien ; j’en fais juge mademoiselle Desroncerets... Qu’avez-vous donc, Francine ? On dirait que vous vous trouvez mal.

FRANCINE, debout, avec effort.

Moi ? Nous disions que le colonel vous aime, et que vous ne voulez pas l’épouser ?

CÉCILE.

Quand je le voudrais, en conscience, je ne le peux pas.

MADAME GUÉRIN.

C’est vrai, madame ; vous ne pouvez pas être la belle-fille d’une pauvre paysanne comme moi.

CÉCILE.

Je ne dis pas cela, madame.

MADAME GUÉRIN.

Oh ! dites-le, je ne m’en offenserai pas. Je sais bien que je n’ai pas les manières du monde, et je suis trop vieille et trop bornée pour les prendre ; vous auriez à chaque instant à rougir de moi. C’est tout simple, je ne vous en veux pas ; je n’en veux qu’à moi-même de ne pas être la mère qu’il faudrait à un homme comme mon fils. – Hélas ! j’ai fait une grosse maladie cet hiver ; je ne demandais à Dieu que de ne pas mourir avant le retour de Guérin... Pourquoi m’a-t-il écoutée ? Je n’aurais pas vu mon enfant malheureux à cause de moi.

CÉCILE.

Je vous assure, madame, que vous vous trompez.

MADAME GUÉRIN.

Non, non, je ne me trompe pas ! Je sens là que c’est vrai : je suis l’obstacle ! – Mais cet obstacle n’est pas insurmontable ; ce n’est pas une honte d’être ma parente, je suis une honnête femme ! Ce n’est qu’un ridicule ; mais rien ne vous oblige à me montrer à vos amis... Vous emmènerez mon fils à Paris : je ne le suivrai pas, ne craignez rien. Je resterai dans mon coin de province, et l’été, si cela vous gêne de m’avoir trop près de votre château... j’ai une métairie de mon père, à vingt lieues d’ici, j’irai m’y installer pour faire valoir ; vous direz à vos invités : « Ma belle-mère est à » sa terre de Frémineau... c’est le nom de la métairie...

FRANCINE, derrière le banc.

Ô sainte femme !

CÉCILE.

Je ne peux pas vous séparer de votre fils.

MADAME GUÉRIN, se levant.

Que m’importe, s’il est plus heureux sans moi ? Je n’ai pas besoin qu’il soit là pour le voir ; je n’ai qu’à fermer les yeux !

CÉCILE, émue, à part.

Pauvre femme !

Haut.

Je suis très touchée de votre démarche, madame, très touchée !... elle est aussi noble qu’intelligente ; elle lève une des difficultés de la situation, je l’avoue.

MADAME GUÉRIN.

Est-ce qu’il y en a d’autres ?

CÉCILE.

Je ne sais pas.

MADAME GUÉRIN.

Votre décision ne dépend donc pas de vous seule ?

CÉCILE.

De moi en partie, – mais surtout de mademoiselle Desroncerets.

FRANCINE.

De moi, madame ?

MADAME GUÉRIN.

Ah ! mademoiselle !

FRANCINE, à madame Guérin.

Soyez tranquille alors.

MADAME GUÉRIN.

Adieu, madame ; je vous remercie du fond de mon cœur.

Revenant.

Ne dites pas à mon fils que je suis venue ; ne lui parlez jamais de l’engagement que j’ai pris. Comme cela, il ne se doutera pas... Enfin, il pourra toujours vous aimer autant. Adieu, madame. Je me confie à vous, mademoiselle.

Elle sort.

 

 

Scène X

 

CÉCILE, FRANCINE

 

FRANCINE.

S’il est vrai, madame, que je puisse avoir la moindre influence sur votre détermination, faites, je vous supplie, ce que demande cette noble femme. Je ne sache pas un homme plus digne d’être aimé que le colonel Guérin. Vous venez de voir l’admirable cœur de sa mère : c’est l’image du sien. Si j’avais une sœur, je ne lui souhaiterais pas d’autre mari.

CÉCILE, souriant.

Quelle chaleur !... Parlons de notre affaire. Vous vous souvenez qu’il y a trois ans, M. Lecoutellier a voulu acheter votre château. Croyez bien que ce n’est pas ma faute si l’offre n’a pas été suffisante. J’étais honteuse pour lui de la spéculation qu’il fondait sur vos embarras. J’ai horreur du marchandage, et je vais vous en donner la preuve en me mettant à votre discrétion : j’ai envie, non, j’ai besoin de rentrer dans cette propriété qui, vous le comprenez de reste, doit faire partie de ma position dans le monde. Elle ne vous représente à vous que des frais d’entretien, elle me représente, à moi, ma naissance, ma caste, mes archives. Je suis prête à vous en donner le prix que vous fixerez vous-même.

FRANCINE.

Je n’ai pas refusé l’offre de M. Lecoutellier parce qu’elle était insuffisante. Cent mille francs dans ce moment-là m’eussent épargné bien des sacrifices... irréparables. J’ai refusé parce que mon père et moi nous sommes tendrement attachés à notre maison. C’est une vieille amie qui a connu tous ceux dont la mémoire nous est douloureuse et chère, et qui nous en parle sans cesse... On ne vend ni ses amitiés ni ses souvenirs.

CÉCILE.

Voyons ! deux cent mille francs !

FRANCINE, sèchement.

Elle ne les vaut pas ; si nous pouvions nous en séparer, nous vous la laisserions pour cent cinquante... nous ne sommes pas des marchands.

CÉCILE, désappointée.

Ah !

Avec intention.

Le colonel m’avait pourtant dit que vous saviez le prix de l’argent.

FRANCINE.

Il vous a dit cela ?

CÉCILE.

Voyons, ma chère amie, ne manquons pas nos destinées, faute d’un peu de confiance l’une dans l’autre. Voici l’influence que vous pouvez avoir sur ma détermination : si vous me cédez Valtaneuse, je n’épouse pas le colonel.

FRANCINE.

Vous m’affermissez dans mon refus.

CÉCILE.

Peut-être : il serait moins à plaindre que vous ne le pensez. Avant de s’amouracher de moi, il avait aimé une jeune fille dont il s’est éloigné par un malentendu que je commence à deviner et que je serais heureuse de lui faire reconnaître ; – cette jeune fille le rendrait plus heureux que moi, car elle l’aime...

FRANCINE, relevant les yeux.

Est-ce de moi que vous voulez parler ?

CÉCILE.

Et de qui donc ?

FRANCINE.

Vous vous trompez absolument. Je ne sais pas si M. Louis Guérin a jamais songé à moi ; mais fût-il libre aujourd’hui et vînt-il demander ma main, je la lui refuserais : je ne veux pas me marier.

CÉCILE.

C’est votre dernier mot ?

FRANCINE.

Sur mon honneur.

CÉCILE.

Eh bien, dites au colonel que ma main lui appartient.

FRANCINE.

Ah ! dites-le-lui vous-même.

CÉCILE.

Vous voyez bien que vous l’aimez.

FRANCINE, après un silence.

Je le lui dirai dès demain.

CÉCILE.

Il doit être un peu étonné de ma réception de tantôt, vous lui expliquerez que je voulais faire un mariage de raison, mais qu’après l’avoir revu, je n’en ai plus le courage.

FRANCINE.

Est-ce tout, madame ?

CÉCILE.

Oui, c’est tout.

FRANCINE.

Adieu !

Elle sort.

 

 

Scène XI

 

CÉCILE, seule

 

Allons, elle l’aura voulu. Il me répugne bien un peu de rentrer chez moi par les machinations de maître Guérin, mais je n’ai pas d’autre porte ; et puis, s’il exploite les Desroncerets, je les indemniserai. Je veux qu’ils soient expropriés, non pas dépouillés. Mon beau-père sera furieux, mais mon mari m’en saura bon gré.

Montant le perron.

Mon mari : général Guérin de Valtaneuse, grand-officier de la Légion d’honneur : cela n’écorche pas trop les oreilles.

Accoudée sur la balustrade et regardant le côté par où est sortie Francine.

Et puis, Francine l’aime.

Elle rentre.

 

 

ACTE IV

 

Le cabinet de travail de M. Desroncerets, vaste pièce nue et en désordre ; des livres épars sur les meubles, des modèles de machines dans les coins. Un grand tableau noir accroché au mur, sur lequel est peint un alphabet bizarre ; quelques portraits de magistrats en robe rouge ; pas de rideaux aux fenêtres. Une porte au fond, une porte à droite, une large fenêtre à gauche. Une horloge dans sa gaine contre le mur à droite.

 

 

Scène première

 

DESRONCERETS, FRANCINE

 

FRANCINE, entre sans bruit, s’approche de son père enfoncé dans une lecture, et lui mettant la main sur l’épaule.

On vient de déjeuner, et déjà un livre à la main ?... Je vous ai défendu de lire en sortant de table, monsieur !...

Elle lui prend doucement le livre des mains et le ferme.

Si vous ne suivez pas mes ordonnances, vous tomberez malade, et je ne vous soignerai pas.

DESRONCERETS.

C’est bien, mademoiselle ; on les suivra.

FRANCINE.

Et puis, tu m’avais promis de faire un peu de toilette.

DESRONCERETS.

J’étais monté pour cela, vrai ! mais, en cherchant mes rasoirs, je suis tombé sur ce diable de livre...

FRANCINE.

Comme te voilà fait ! Je te demande un peu si tu as l’air d’un gentilhomme ?

DESRONCERETS.

Mais nous n’avons pas de visite à recevoir, tu n’attends personne aujourd’hui ?

FRANCINE.

Si fait, j’attends précisément madame Guérin et son fils.

DESRONCERETS.

Bah ! le colonel et sa mère sont de braves gens qui ne font pas attention à ces choses-là.

FRANCINE.

Mais ce n’est pas pour eux, c’est pour moi que je tiens à te voir présentable. Je ne veux pas que madame Guérin puisse dire : « Voilà une petite femme qui n’a pas soin... »

DESRONCERETS.

De ses enfants.

FRANCINE.

Mets-toi là...

Elle tire un peigne de sa poche et arrange les cheveux de son père.

J’entends que tu me fasses honneur.

DESRONCERETS.

Je l’entends aussi, mais pas tout à fait comme toi. Ah ! Francine, quel dommage que tu ne sois pas un garçon !

FRANCINE.

Je ne le regrette pas du tout.

DESRONCERETS, s’agitant sur son fauteuil.

Tu pourrais t’intéresser à mes idées... tu serais le confident de mes travaux.

FRANCINE.

Calme-toi, voyons, calme-toi.

DESRONCERETS.

Tu ne me prendrais plus pour un vieux mécanicien fêlé !

FRANCINE.

Que dis-tu là, père ?

DESRONŒRETS.

Oh ! la vérité !

FRANCINE.

Tu mériterais d’avoir raison. – Là, tu ne te ressembles plus... Si tu avais fait ta barbe, tu aurais l’air d’un jouvenceau.

DESRONCERETS.

Je me la suis faite avant-hier ; je t’en ai donné l’étrenne, à preuve !

FRANCINE.

Je ne devrais plus t’embrasser que quand tu serais rasé. – Et ta cravate !... Où est ton col de chemise ?

DESRONCERETS.

Dame ! il doit être après ma chemise... Ah ! non...

Fouillant dans sa poche.

FRANCINE.

Il est dans ta poche ?

DESRONCERETS.

Qu’est-ce que tu veux !... il me gênait, je l’ai coupé. Regarde-moi ce carton-là ! Et, tous les matins, tu m’envoies un carcan pareil ! J’aime le linge blanc, c’est ma coquetterie, mais je l’aime mou.

FRANCINE, mettant de l’ordre sur une table à gauche.

Je donnerai des ordres en conséquence.

Entre un vieux domestique en noir, une lettre sur un plat d’argent.

LE DOMESTIQUE.

Pour monsieur.

Il sort.

DESRONCERETS, regardant l’adresse.

Strasbourg ! enfin !

Il parcourt la lettre à demi-voix.

« Non, certes, je ne t’ai pas oublié, mon vieux camarade... » Brave ami, j’en étais sûr !

Il continue à lire.

Comment ! il refuse ?... – « Réserve-moi pour une occasion plus sérieuse, et tu me trouveras. » – Naturellement !

FRANCINE.

Une mauvaise nouvelle ?

DESRONCERETS.

Non, rien.

Après un silence, il tend la lettre à Francine sans la regarder ; Francine lit la lettre des yeux et la met dans sa poche. Desroncerets se levant.

Il me faut cet argent.

FRANCINE.

Tu m’avais promis de ne plus faire aucune entreprise.

DESRONCERETS, avec embarras.

Engagement nul, car je n’avais pas le droit de le prendre ; non, je n’en avais pas le droit : les idées de chacun sont le patrimoine de tous, les devoirs envers le pays sont supérieurs aux devoirs envers la famille.

FRANCINE.

Mais moi, je n’ai de devoirs qu’envers toi, et mes devoirs, à moi, me commandent de m’opposer à de nouveaux désastres.

DESRONCERETS, avec un peu d’impatience.

Voyons, mon enfant, tu oublies que tu n’as ici d’autorité que ce que je veux bien t’en abandonner ; si je me résous à te demander cet argent, c’est qu’il me le faut absolument. Où as-tu placé mes fonds ?

FRANCINE.

Tu me l’as demandé plusieurs fois, et je ne te l’ai jamais dit ; je ne le dirai pas encore.

DESRONCERETS, se contenant.

Tu ne me le diras pas ! En vérité, ma fille, tu perds l’esprit... Où en sommes-nous ? Crois-tu me tenir en tutelle ? Ce n’est pas une prière que je t’adresse, c’est un ordre.

FRANCINE.

Pardon, mon père ; en me donnant une procuration générale, tu m’as fait une responsabilité...

DESRONCERETS.

Eh bien, cette responsabilité, je vous la retire ; rendez-moi vos comptes.

Il s’assied.

FRANCINE.

Et si je refuse ?

DESRONCERETS, se relevant, avec éclat.

Voilà qui passe les bornes ! Suis-je un dissipateur ou un aliéné ? J’ai été malheureux, voilà tout... Il n’y a pas un tribunal qui prononçât contre moi l’interdiction dont ma fille ose me frapper.

Il met son chapeau.

FRANCINE.

Où vas-tu ?

DESRONCERETS.

Puisqu’il n’y a plus de père ici, puisqu’il n’y a plus d’enfant, je vais demander à un homme de loi ce qu’il me reste à faire.

FRANCINE, se jetant devant la porte.

Tu veux que je te rende mes comptes ? tu le veux ?

DESRONCERETS.

Sur-le-champ.

FRANCINE.

Je t’en supplie, ne l’exige pas.

DESRONCERETS, redescendant en scène.

Alors, mets cent mille francs à ma disposition.

FRANCINE.

Cent mille francs !

DESRONCERETS, remettant son chapeau sur la table de gauche.

Eh bien !... ce n’est que le cinquième de ma fortune, après tout.

FRANCINE.

Ah ! j’espérais te laisser toute ta vie dans cette illusion !

DESRONCERETS.

Quelle illusion ?

FRANCINE.

Hélas ! mes comptes ne sont pas longs à rendre : tu n’as plus rien, que le parc et la maison.

DESRONCERETS, atterré.

C’est impossible !

FRANCINE.

Les débris de ton patrimoine ont à peine suffi à payer tes dettes.

DESRONCERETS.

Sur quoi donc vivons-nous depuis trois ans ?

Francine baisse les yeux.

Sur le bien de ta mère ?... sur ta dot ?

Silence.

Oh ! quelle honte !... je vis aux dépens de ma fille ! et tandis que je l’accuse, c’est elle qui me nourrit.

FRANCINE.

Mon père... ne m’envie pas ce bonheur.

DESRONCERETS, tombant dans un fauteuil.

Vieux fou !... voilà donc où aboutissent tes rêves de gloire !... à être le parasite de ton enfant !

FRANCINE.

Veux-tu te taire !

DESRONCERETS.

Je comprends maintenant pourquoi tu ne veux pas te marier ! Ta dot, c’est le pain de ton père !...

Se relevant avec violence et parcourant la scène.

Misérable que je suis !... Ah ! maudit soit ce que mon orgueil prenait pour du génie !

FRANCINE, le suivant et s’attachant à lui.

Ton orgueil ne te trompait pas... Tu es un grand homme, je suis fière de toi. Tu n’as pas réussi, qu’importe ! on sait à quel fil tient le succès. Ne crois pas que je regrette ce que nous ont coûté tes belles inventions ; mon seul regret est de ne pouvoir plus fournir à ces nobles dépenses !

DESRONCERETS, avec une défiance triste.

Dis-tu vrai ?

FRANCINE.

Je te le jure. Et sais-tu pourquoi je ne me marie pas ? Ce n’est pas du tout pour ce que tu penses ? ne te fais pas de remords inutiles : c’est que tous les autres me paraissent petits à côté de toi. Quand on a l’honneur d’être la fille d’un homme comme toi, on se fait la servante de son génie, et cela suffit à remplir l’existence. Ne me plains donc pas, ne t’accuse pas surtout : je suis la plus heureuse des femmes.

DESRONCERETS, la serrant dans ses bras avec transport.

Pour la première fois je suis reconnu, et je le suis par ce que j’ai de plus cher au monde ! Ô mon seul amour ! si tu ne me trompes pas par une pitié angélique, voilà le plus beau jour de ma vie.

FRANCINE.

Je ne te trompe pas.

DESRONCERETS.

Je te crois... j’ai tant besoin de m’enorgueillir de ton dévouement pour n’en pas rougir !... Moi qui vivais comme un seigneur, sans rien me refuser, sans compter avec toi, ni avec moi-même... Mais, voyons... combien dépensons-nous par an ?

FRANCINE, souriant.

Est-ce que tu veux faire des économies ?

DESRONCERETS.

De vingt à vingt-cinq mille francs, n’est-ce pas ?

FRANCINE.

À peu près.

DESRONCERETS.

Mais alors nous entamons ton petit capital ?

FRANCINE.

Ne t’inquiète pas ; je l’ai quintuplé par des placements heureux.

DESRONCERETS.

Quintuplé !... Nous sommes donc aussi riches que nous l’ayons jamais été !... Ah ! ma fille, quel poids tu m’ôtes de la conscience !

Il s’assied à droite.

FRANCINE.

Voulez-vous encore me retirer votre procuration, méchant père ?

DESRONCERETS.

Oh ! non ! tu as vraiment le génie des affaires.

FRANCINE.

Ce n’est pas bien difficile, va.

DESRONCERETS.

Mais comment as-tu fait pour quintupler ?...

FRANCINE.

C’est mon secret, et tu n’y comprendrais rien.

DESRONCERETS.

Tu as raison !

FRANCINE.

À la bonne heure.

Elle l’embrasse.

DESRONCERETS, pensif.

N’est-ce pas étrange que la providence ait mis dans la tête de ma fille tout ce qui manque dans la mienne ? C’est un signe.

FRANCINE.

Un signe de quoi ?

DESRONCERETS, s’exaltant.

De ses desseins sur moi. – Ô sagesse éternelle ! C’est par la main d’une enfant que vous aplanissez mes voies.

FRANCINE.

Que veux-tu dire ?

DESRONCERETS.

Comme le doigt de Dieu apparaît dans tout ceci ! Comme je me sens fort désormais sous ta protection miraculeuse ! – Francine, tu crois à mon génie, n’est-ce pas ? tu es dévouée à mon œuvre ?...

FRANCINE.

À toi... à toi !

DESRONCERETS, se levant.

Mon œuvre et moi, c’est tout un ! Prête-moi cent mille francs.

FRANCINE, terrifiée.

Mais je ne peux pas, je ne peux pas !

DESRONCERETS.

Va, je te les rendrai avec usure !... Je suis sûr du succès, cette fois.

FRANCINE.

Mais j’ai quintuplé mon revenu et non mon capital. Si je déplace mes fonds, il ne nous restera rien pour vivre...

DESRONCERETS.

Eh bien, soit ! nous vivrons de rien ! Qu’importent les privations quand la gloire est au bout ! Mieux que la gloire, ma fille !... Un immense service à rendre à notre pays : l’éducation du peuple ! – Tu ne réponds pas !... Me laisseras-tu mourir avec le désespoir d’avoir manqué à ma mission faute d’un peu d’argent ?

FRANCINE.

Et si tu échoues !

DESRONCERETS.

J’aurai tenté, du moins. Quand Palissy jetait ses meubles dans son four et Cellini sa vaisselle dans son moule, étaient-ils sûrs du succès ? et qu’était-ce que leur œuvre à côté de la mienne ? – L’homme à qui Dieu inspire une idée, s’y doit tout entier, et si ce n’est pas assez de sa vaisselle et de ses meubles, qu’il se jette lui-même dans la fournaise, lui et les siens !...

FRANCINE.

Mais c’est de la démence ! tu me fais peur.

DESRONCERETS.

Je t’en supplie à genoux, mon enfant ! C’est plus que ma vie que j’implore de toi !

FRANCINE.

Mais ne comprends-tu pas que si je pouvais le faire, ce serait déjà fait ?

DESRONCERETS.

Tu le peux, mon adorée !

FRANCINE, éperdue.

N’abuse pas de ma tendresse ; ne me force pas à te dire...

DESRONCERETS.

Quoi ?

FRANCINE, maîtrisant son émotion, d’un ton glacé.

Tu m’as ruinée une fois, tu ne me ruineras pas deux.

DESRONCERETS, se relevant.

Cœur de pierre !

 

 

Scène II

 

FRANCINE, LOUIS, MADAME GUÉRIN, entrant par le fond

 

FRANCINE, à part.

Lui ?

DESRONCERETS.

Entrez, entrez... Venez voir une fille qui aime mieux son argent que son père et que son pays.

Francine cache sa figure dans ses mains.

Va, tu n’es que l’enfant de ma chair, tu n’es pas l’enfant de mon esprit et de mon âme. Garde ta fortune, garde le pain que tu me donnes ! Plus d’aumônes ! plus rien de toi, rien !... je te renie ; je te...

FRANCINE.

Mon père !...

Il passe ses mains sur son front et sort précipitamment.

MADAME GUÉRIN, à Louis.

Sa raison s’égare tout à fait. Pauvre demoiselle !

FRANCINE, à elle-même.

Ah ! c’est trop !

MADAME GUÉRIN.

Pardon, mademoiselle, vous nous aviez fait dire de passer chez vous ; mais...

FRANCINE, avec effort.

J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Je vous ai tenu parole, madame. Toutes les femmes ne sont pas aussi intéressées que moi, monsieur Guérin : madame Lecoutellier me charge de vous annoncer qu’elle accepte votre main.

LOUIS, froidement.

Comment ! elle renoncerait à son mariage judiciaire ? C’est trop de bonté !

MADAME GUÉRIN.

Voilà toute la joie que tu montres ? après tes larmes... car tu as pleuré, je t’ai vu !

LOUIS.

Ai-je pleuré ? Alors c’est mon amour que je pleurais.

MADAME GUÉRIN.

Mais qu’est-il donc arrivé ?

FRANCINE, à Louis.

Ne vous étonnez pas de l’accueil que vous avez reçu ; elle était résignée à faire un mariage de raison, mais elle m’a chargée de vous dire qu’après vous avoir revu, elle n’en avait plus le courage.

LOUIS.

Elle l’aurait eu si mon absence s’était prolongée d’un mois... Que dis-je d’un mois ?... de vingt-quatre heures ! Elle n’avait pas demandé d’autre délai pour se résoudre. Tiens, maman, il n’y a que toi qui m’aimes.

MADAME GUÉRIN.

Si elle ne t’aimait pas, pourquoi t’épouserait-elle ?

LOUIS.

Est-ce que je sais ?...

MADAME GUÉRIN.

Tu n’es qu’un ingrat.

FRANCINE.

Le colonel n’admet pas qu’une femme se préoccupe des intérêts matériels.

LOUIS.

Il faut bien que je l’admette... Seulement, c’est plus fort que moi, elle ne me fait plus alors l’effet d’une femme.

 

 

Scène III

 

FRANCINE, LOUIS, MADAME GUÉRIN, ARTHUR

 

ARTHUR.

Excusez-moi, mademoiselle, de me présenter chez vous sans plus de cérémonie : je viens peut-être vous rendre un grand service.

À Louis.

Très heureux de vous rencontrer, colonel ; vous n’êtes pas de trop, non plus que madame votre mère. – Je quitte madame Lecoutellier ; ma tante vient de m’annoncer ma défaite et votre victoire ; mais je vous préviens que je ne me tiens pas pour battu, et le service que je viens rendre à mademoiselle fait partie de ma défense.

FRANCINE.

Asseyez-vous, monsieur.

ARTHUR.

Mille grâces, j’aurai fait en deux mots. Vous êtes fort attachée à ce château, dit-on ?

FRANCINE.

Fort attachée.

ARTHUR, à part, regardant la chambre.

Tous les goûts sont dans la nature.

Haut.

Eh bien, je vous annonce qu’à la suite de certaines manœuvres ténébreuses, vous êtes sur le point d’être dépossédée.

FRANCINE.

Impossible ! Quelles manœuvres ?

ARTHUR.

Je ne vous dirai pas ; mais je sais qu’il suffit de vous avertir pour faire manquer le coup, et je vous avertis. Pour le surplus, informez-vous-en auprès du colonel.

LOUIS.

Auprès de moi ? Qu’ai-je à voir là dedans ?

ARTHUR.

Dame ! puisque ledit château fait partie de votre dot.

LOUIS.

Vous rêvez, monsieur.

ARTHUR.

Je vous assure que non ! C’est la même raison déterminante du revirement soudain de ma tante ; vous devez prendre le nom de Valtaneuse.

LOUIS.

Finissons cette plaisanterie, monsieur ; elle ne m’amuse pas.

ARTHUR.

Parbleu ! croyez-vous qu’elle m’amuse, moi ? il n’y a que monsieur votre père qui la trouve de son goût, puisqu’il la fait.

LOUIS.

Mon père ?

ARTHUR.

Je suis bien aise pour vous, colonel, que cela se trame à votre insu, mais cela se trame ; demandez plutôt à madame votre mère.

MADAME GUÉRIN, sous le regard de son fils.

Je ne sais rien, mon ami.

LOUIS.

Tu ne permettrais pas, j’espère, qu’on joue avec mon honneur à mon insu ?

MADAME GUÉRIN.

Non, non.

LOUIS.

Tu trembles, tu rougis ! Voyons, parle, je t’en conjure !

MADAME GUÉRIN.

Je t’assure...

LOUIS, à demi-voix.

Sais-tu bien que si on me rendait complice d’une pareille machination, je n’aurais plus pour me justifier qu’à me casser la tête ?

MADAME GUÉRIN.

Oh ! mon Dieu !

LOUIS.

Mademoiselle est-elle sur le point d’être dépossédée, oui ou non ?

MADAME GUÉRIN.

Oui.

LOUIS.

Par qui ?

MADAME GUÉRIN, vivement.

Ce n’est pas par ton père.

LOUIS.

Par qui ?

MADAME GUÉRIN.

M. Desroncerets a vendu son château à Brénu.

FRANCINE.

Vendu ?

MADAME GUÉRIN.

A réméré ! s’il n’a pas cent mille francs demain soir, la vente est définitive.

FRANCINE, à part.

Était-ce pour cela qu’il me les demandait ?

LOUIS.

Mon père n’est donc pour rien dans tout cela, vous l’entendez, monsieur ?

ARTHUR.

Parbleu ! Brénu est son homme de paille !

Mouvement du colonel que sa mère retient.

C’est notoire ! Il n’y a que vous dans le pays qui ne le sachiez pas.

Louis reste interdit, la tête basse.

Vous voilà prévenue, mademoiselle. Procurez-vous cent mille francs d’ici à demain ; cela ne doit pas vous être difficile. Votre banquier ou le premier banquier venu vous les prêtera sur dépôt de titres ; et ma foi, mon cher colonel, madame Lecoutellier ne changera peut-être pas autant de nom qu’elle se l’imagine. – Sans rancune, n’est-ce pas ? C’est de bonne guerre.

LOUIS.

Je vous remercie.

FRANCINE.

Et moi aussi, monsieur.

ARTHUR.

Non, mademoiselle, non, colonel ; je ne mérite en tout ceci, je n’accepte de reconnaissance que de moi-même... et soyez sûrs que je n’ai pas affaire à un ingrat.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

FRANCINE, LOUIS, MADAME GUÉRIN

 

LOUIS.

Ne perdons pas de temps, mademoiselle. Cet étourdi vous a donné un excellent conseil. Quant à moi, j’ai la fièvre, je ne puis plus rester en place... Confiez-moi, je vous prie, vos titres ; je cours au chef-lieu négocier cet emprunt.

FRANCINE, assise à gauche, très froidement.

Je vous remercie, monsieur, mais c’est inutile ; ce qui est fait est fait. Je sauverais aujourd’hui le château qu’à la première occasion mon père le vendrait encore ; je ne peux plus avoir confiance dans ses résolutions.

MADAME GUÉRIN, passant au milieu.

Mais qu’il vende au moins sa propriété ce qu’elle vaut ! il perd plus de cinquante mille francs sur son marché.

FRANCINE.

J’en suis fâchée pour lui ; nos fortunes sont séparées, et j’ai eu assez à faire de conserver la mienne pour ne pas la compromettre dans de nouvelles folies. Quand il n’aura plus de quoi en faire, il n’en fera plus.

LOUIS.

Vous êtes bien dure pour lui, mademoiselle.

FRANCINE.

C’est mon caractère, monsieur ; je ne suis pas d’âge à le changer.

MADAME GUÉRIN.

Mais enfin vous disiez tout à l’heure que vous étiez très attachée à votre maison ?

FRANCINE.

Oui, à condition que cet attachement ne me coûte rien.

LOUIS.

Ah ! tenez, mademoiselle...

À sa mère.

Ce n’est pas moi qui vendrais la maison où je t’aurais perdue...

Francine fond en larmes.

MADAME GUÉRIN.

Tu la fais pleurer en lui rappelant sa mère.

LOUIS.

Pourquoi l’oublie-t-elle ?... Allons-nous-en !

FRANCINE, se lève par un mouvement rapide, et avec une véhémence pleine de larmes.

Je ne rachète pas la maison où ma mère est morte, parce que je n’ai rien à moi !

LOUIS, étonné.

Rien ?

FRANCINE.

Rien. J’ai placé tout ce qui m’appartenait à fonds perdu sur la tête de mon père ; voilà mon secret, monsieur ; vous me l’avez arraché ; vous me le garderez.

Louis recule d’un pas et s’appuie sur le dossier d’un fauteuil, regardant Francine avec admiration.

MADAME GUÉRIN.

Vous avez fait cela, mon enfant ? Ah ! c’est bien ! je suis contente que vous l’ayez fait. Je savais bien, moi, que vous n’étiez pas intéressée... Comprends-tu, Guérin ?... Elle n’a pas voulu que le pauvre vieux père manquât de rien jusqu’à la fin, et elle s’est dépouillée... voilà comme elle s’entend en affaires. Oh ! chère créature du bon Dieu, qui acceptiez les mauvais jugements sans rien dire !... voilà un cœur de femme ! voilà un cœur !... Je vous aime, vous !

Elle lui prend les mains et les couvre de baisers ; le colonel se détourne pour s’essuyer les yeux.

Mais, ma chérie, que deviendrez-vous ? Le château était votre dernière ressource, et le voilà vendu !... Pauvre enfant !

FRANCINE, regardant le colonel.1

Ne me plaignez pas. [1]

LOUIS.

Tout n’est pas encore perdu ; mademoiselle a des amis... Je ne vous parle pas de moi ; d’ailleurs, je n’ai rien ; mais toi, mère, tu dois avoir quelque chose ?

MADAME GUÉRIN.

Ton père est maître de tout.

LOUIS.

Que faire ?

FRANCINE, souriant.

Nous résigner.

LOUIS.

La résignation vous est facile : ce n’est qu’une perte d’argent pour vous ; pour nous, c’est une perte d’honneur.

FRANCINE.

Non, monsieur, votre honneur n’est pas en cause ; lorsque j’estime les gens, je ne suis pas prompte, moi, à les condamner.

LOUIS, baissant les yeux.

Oh ! mademoiselle !

MADAME GUÉRIN.

Mais M. Desroncerets n’a sans doute pas consenti à cette clause de réméré sans avoir quelque ressource en vue pour le rachat ?

FRANCINE.

Je ne lui en connais pas. – Peut-être !

Tirant de sa poche la lettre de Strasbourg et la parcourant des yeux.

Il a un ami à Strasbourg, M. Duplessis, qui lui refuse cent mille francs pour fonder une école, mais qui se met à sa disposition pour une nécessité sérieuse... C’est un homme de cœur, et je suis sûre qu’il nous prêterait la somme.

LOUIS.

Votre père a le temps d’aller à Strasbourg et d’en revenir avant demain soir.

MADAME GUÉRIN.

Mettez-le en chemin de fer.

LOUIS.

Il y a encore un convoi à cinq heures.

FRANCINE, réfléchissant.

Je ne peux pas paraître là dedans : il faut absolument que j’ignore tout ; il faut même que j’évite de le rencontrer. Autrement, c’est à moi qu’il s’adresserait d’abord, et je ne recommencerais pas la scène de tout à l’heure, je n’en ai pas la force. D’ailleurs, je suis au pied du mur. Que lui répondrais-je maintenant ? ce que je viens de vous dire à vous, colonel ? Vous connaissez mon père, il en mourrait de chagrin.

LOUIS.

Vous avez raison.

FRANCINE.

Prenez tout sur vous, chère madame Guérin ; suggérez-lui l’idée du voyage de Strasbourg. Pressez-le, persuadez-le ; s’il vous parle de moi, dites-lui que je me suis enfermée, dites-lui que j’ai la migraine, et qu’en venant prendre de mes nouvelles demain matin, vous vous chargez de m’expliquer son absence.

MADAME GUÉRIN.

Oui, mon enfant.

FRANCINE.

Entourez-le bien l’un et l’autre.

Tendant la main à Louis.

Je vous le confie.

MADAME GUÉRIN.

Comptez sur nous.

FRANCINE.

Je l’entends qui monte... Adieu.

Elle sort.

 

 

Scène V

 

LOUIS, MADAME GUÉRIN, puis DESCONCERETS

 

MADAME GUÉRIN.

Ah ! mon fils !

LOUIS.

Pas un mot, ma mère ; sauvons-la d’abord. – Voici M. Desroncerets, laisse-moi faire.

Entre Desroncerets, qui s’assied à droite d’un air accablé.

Eh bien, monsieur, êtes-vous calmé ?

DESRONCERETS.

Hélas ! mon ami, je rougis de ma violence et de mon ingratitude ! Mais je n’avais pas compris... et qui n’eût pas été dupe à ma place de ce mensonge adorable ?

MADAME GUÉRIN.

Quel mensonge ?

DESRONCERETS.

Ah ! madame, cette enfant a pour son vieux père des délicatesses maternelles ! Forcée de m’avouer que je vis à ses dépens depuis trois ans, pour adoucir cette humiliation elle me parlait de mon génie, de l’orgueil d’être ma fille ; elle avait foi dans mon œuvre !... Et moi, je l’avais prise au mot, c’était le ciel qui s’ouvrait... quand je suis retombé sur ce refus !...

LOUIS.

Que ne lui disiez-vous aussi que c’est pour rembourser Brénu ?

DESCONCERETS.

Brénu ?

LOUIS.

Est-ce que vous ne lui avez pas vendu votre château à réméré ?

DESCONCERETS.

Comment le savez-vous ?

LOUIS.

Je le sais...

DESCONCERETS.

Mais j’ai bien le temps d’y songer.

LOUIS.

Pas trop. C’est demain soir qu’expire le délai fatal.

DESCONCERETS.

Demain ?... quel est donc le quantième ?

LOUIS.

Nous sommes le premier septembre.

DESCONCERETS.

Eh bien ! j’ai jusqu’au dix-sept...

LOUIS.

Je crois que vous vous trompez.

DESCONCERETS.

Parbleu ! je suis bien sûr de mon fait. J’ai signé l’acte le jour anniversaire de la naissance de ma fille.

Il monte sur une chaise et prend des papiers dans une potiche sur un bahut.

C’est là que je tiens mes papiers secrets ; j’ai beau dire, Francine fait de temps en temps des rangements dans ma chambre, et vous comprenez...

LOUIS, prenant les papiers.

« Fait double et de bonne foi le 2 septembre 1862. »

DESCONCERETS, descendant de la chaise.

Le deux septembre ?

LOUIS.

Voyez.

DESCONCERETS.

Le deux, demain !

LOUIS.

Êtes-vous en mesure ?

DESCONCERETS.

Non, je n’y pensais plus ; je croyais avoir du temps.

LOUIS.

Qu’allez-vous faire ?

DESCONCERETS.

Je n’en sais rien... Est-ce que vous avez dit à ma fille ?...

LOUIS.

Je m’en suis gardé.

DESCONCERETS.

Je ne vois qu’elle cependant qui puisse me venir en aide.

LOUIS.

Y pensez-vous ? Lui porter un coup pareil après la scène de tantôt !

DESCONCERETS.

C’est vrai ; je n’oserais plus lever les yeux devant elle.

MADAME GUÉRIN.

Adressez-vous plutôt à vos amis.

DESCONCERETS, à Louis.

Votre père ?

LOUIS, avec embarras.

Mon père ?... Non, il n’a pas de fonds disponibles pour le moment ; mais vous m’avez parlé autrefois d’un M. Duplessis ?

DESCONCERETS.

Oui !... mais il vient justement de me refuser un emprunt... Où ai-je mis sa lettre ?

Il cherche dans ses poches et sur la table.

LOUIS.

Cela m’étonne. Il passe pour généreux. Il ne refuserait pas, j’en suis sûr, de vous assister dans une occasion comme celle-ci.

DESCONCERETS, cherchant toujours.

Il me l’écrit du moins.

LOUIS.

Je le crois sincère. En tout cas, que risquez-vous de le mettre à l’épreuve ?

DESCONCERETS.

Mais il habite Strasbourg !

LOUIS.

Eh bien, vous partez aujourd’hui à cinq heures, et vous êtes de retour demain à quatre.

DESCONCERETS.

Il passe un convoi à cinq heures ?

LOUIS.

Oui ; mais ne le manquez pas, c’est le dernier.

DESCONCERETS.

Mais comment expliquerai-je ce départ à ma fille ?

MADAME GUÉRIN.

Elle a la migraine ; elle est allée se mettre au lit.

DESCONCERETS.

Pauvre enfant !... c’est mon emportement ! Il ne me manquait plus que de la rendre malade.

MADAME GUÉRIN.

Ce n’est rien, mais profitez-en pour partir. Je viendrai demain, et je trouverai un prétexte à votre absence. Je lui dirai que vous êtes venu déjeuner avec nous.

DESCONCERETS.

Merci, ma bonne madame Guérin.

LOUIS.

Ne perdez pas votre temps.

Bruit de voiture au dehors.

MADAME GUÉRIN.

Une voiture !

DESRONCERETS.

Ah ! des importuns !

Allant à la fenêtre.

La livrée de madame Lecoutellier.

LOUIS, à sa mère.

Elle ! Allons-nous-en.

DESRONCERETS, à Louis.

Si je m’adressais à elle ?

LOUIS.

À elle moins qu’à personne... si vous voulez que votre fille ne sache rien !... – Pouvons-nous sortir sans la rencontrer ?

DESRONCERETS, montrant la porte à droite.

Oui... par là...

LOUIS.

Je vais donner ordre en descendant qu’on attelle votre cabriolet. Il ne vous faut qu’une demi-heure d’ici à la station...

Regardant l’horloge.

et vous avez une heure devant vous ; mais ne vous attardez pas à causer avec madame Lecoutellier, et surtout ne lui parlez pas de moi... – Viens, mère. – Vous, partez tout de suite !

DESRONCERETS.

Tout de suite.

MADAME GUÉRIN.

Tout de suite !

Elle sort avec son fils par la droite.

 

 

Scène VI

 

DESRONCERETS, seul, puis GUÉRIN

 

DESRONCERETS.

Braves gens ! – Quelle aventure ! – C’est à en perdre la tête... Dupré !

Entre le vieux domestique.

Dupré, faites ma valise, sans réveiller mademoiselle, qui est indisposée.

GUÉRIN, entr’ouvrant la porte.

Le voilà, bon !

DESCONCERETS.

Si elle me demande demain matin, vous lui direz que je suis sorti de bonne heure pour aller déjeuner chez madame Guérin.

GUÉRIN, entrant tout à fait.

Déjeuner chez moi ? Quel honneur !

Dupré sort.

DESCONCERETS.

C’est un subterfuge, mon ami, pour cacher à ma fille un petit voyage... Vous venez donc avec madame Lecoutellier ?

GUÉRIN.

Non, je viens seul dans sa voiture.

DESCONCERETS.

Ah ! mon ami, quelle affaire ! C’est demain qu’expire le délai fatal de notre réméré.

Il prend un livre sur la table à gauche et le met dans sa poche.

GUÉRIN, à part.

Elle a eu bon nez de m’envoyer ici. Arthur a parlé.

DESCONCERETS.

Nous n’y pensions plus, ni vous ni moi.

GUÉRIN.

J’y pensais, moi ; et je venais justement vous rappeler la date. Êtes-vous en mesure ?

DESCONCERETS.

Non, mais je vais chercher la somme à Strasbourg. Je serai de retour demain à quatre heures.

GUÉRIN.

Vous prenez donc le convoi de cinq heures.

DESCONCERETS.

Oui, j’ai une heure devant moi.

GUÉRIN, regardant sa montre et la pendule, à part.

Sa pendule retarde d’un quart d’heure...

DESCONCERETS.

Dupré !

Dupré apporte la valise.

Le cabriolet est attelé ?

DUPRÉ.

Oui, monsieur.

GUÉRIN, à part.

Il n’est pas encore parti.

DESCONCERETS, à Dupré.

Ne dites pas à ma fille que je suis en route.

Dupré sort.

Adieu, mon bon ami. – Je croquerai le marmot à la station pendant une demi-heure, mais c’est plus sûr.

GUÉRIN, le retenant par la main.

Vous avez raison. Et puis nous pourrons causer demain tout à loisir.

DESCONCERETS.

De quoi ?

GUÉRIN.

De l’autre affaire, de la Statilégie.

DESCONCERETS, tenant le bouton de la porte.

Ah ! mon cher Guérin, je crois que j’y renonce.

GUÉRIN.

Est-ce que vous n’avez plus foi dans votre idée ?

DESCONCERETS.

Autant que jamais... Mais, vous le voyez, je suis né sous une mauvaise étoile... Ce qui réussirait infailliblement entre les mains d’un autre avorte entre les miennes, et je n’ai plus le droit d’échouer.

Il ouvre la porte.

GUÉRIN.

Savez-vous la cause de tous vos échecs ? J’y ai beaucoup réfléchi depuis deux jours, et je crois l’avoir trouvée.

DESCONCERETS, refermant la porte à moitié.

Vrai ?

GUÉRIN.

Mais nous en causerons demain ; sauvez-vous !

DESCONCERETS, fermant la, porte et descendant en scène.

J’ai encore vingt minutes... C’est ?...

GUÉRIN.

En deux mots, alors. C’est que vous n’avez pas d’associé. Il faudrait à vos côtés un homme pratique qui vous complétât.

DESCONCERETS, remontant.

Ah ! vos hommes pratiques, je les connais ; ils trouvent tout impraticable !

GUÉRIN, s’arrêtant.

Entendons-nous bien. L’homme de génie invente les bottes de sept lieues, n’est-ce pas. Mon homme pratique, à moi, n’est pas celui qui les refuse parce qu’elles sont trop étroites ; c’est celui qui trouve la poudre à bottes, c’est le sous-inventeur !

DESCONCERETS.

À la bonne heure, admirablement juste !... Mais où trouver ce sous-inventeur ?

GUÉRIN, descendant en scène, à gauche.

Ce ne sont jamais les hommes qui manquent. Et quel couronnement d’une carrière obscure que de mettre son expérience au service d’une grande idée !

DESCONCERETS.

Ah ! vos yeux s’ouvrent enfin !

GUÉRIN, continuant.

D’être l’humble esquif qui porte César et sa fortune !

DESCONCERETS.

Guérin, je ne connais qu’un homme à la hauteur de cette tâche.

GUÉRIN.

Qui donc ?

DESCONCERETS.

Celui qui en parle si noblement.

GUÉRIN.

Moi ? Me croyez-vous toutes les qualités nécessaires ?

DESCONCERETS, déposant sa valise et son chapeau.

Toutes ! Avec vous, je suis prêt à rentrer en lutte.

GUÉRIN.

Non, ne me tentez pas ! Je n’ai que trop de pente à croire que je n’ai pas donné la mesure de mon intelligence. Nous en sommes tous là.

DESRONCERETS.

Mais ce qui n’est chez d’autres qu’une suggestion de l’amour-propre, est chez vous le cri de la conscience.

GUÉRIN.

Ah ! sirène que vous êtes ! Mais je me bouche les oreilles. Partez, partez ! le temps passe.

DESRONCERETS.

Ma pendule avance.

GUÉRIN.

Je ne crois pas.

DESRONCERETS.

En tout cas, j’ai dix minutes devant moi pour vous décider.

GUÉRIN, remontant.

Si vous croyez que dix minutes suffisent ! Je demande à réfléchir.

DESRONCERETS, interceptant la porte.

Si vous réfléchissez, vous refuserez. Les grandes choses se font d’enthousiasme, ou ne se font pas.

GUÉRIN.

Soit ! Mais j’ai dès à présent des scrupules.

DESRONCERETS.

Lesquels ?

GUÉRIN.

D’abord, celui de vous faire manquer le convoi.

DESRONCERETS.

J’ai un trotteur excellent ! Voyons vos scrupules.

GUÉRIN.

Êtes-vous sûr de votre trotteur ?

DESRONCERETS.

Parfaitement.

GUÉRIN, s’asseyant à droite.

Eh bien, je vois là une grande responsabilité à prendre.

DESRONCERETS.

À mon égard ?

GUÉRIN.

Devant mon pays.

DESRONCERETS.

En quoi ?

GUÉRIN.

Je me demande s’il y aurait un gouvernement possible chez une nation où tout le monde saurait lire ?

DESRONCERETS.

Ah ! les phrases toutes faites ! c’est le fléau de notre pays. En êtes-vous encore à comprendre, conservateurs aveugles, que la seule cause de solidité pour une société, c’est le parfait accord de ses institutions et de son principe ? que le premier danger pour tout édifice, ce sont les porte-à-faux ? que la diffusion des lumières est aussi essentielle au régime de l’égalité qu’elle a été fatale au régime du privilège ?.... et que la conséquence immédiate du suffrage universel, c’est l’éducation universelle !

GUÉRIN.

Mais ne me disiez-vous pas que vous aviez payé le temps de vos élèves à leurs parents ?

DESRONCERETS.

Eh bien, après ?

GUÉRIN.

Il ne suffirait donc pas que l’éducation fût gratuite ?

DESRONCERETS.

Sans doute ; il la faut obligatoire.

GUÉRIN.

Hum ! grave atteinte à la liberté dû père de famille.

DESRONCERETS.

Encore une phrase toute faite ! Je n’aurais pas le droit, moi, société, de changer les clauses du contrat social et d’augmenter les charges en même temps que les bénéfices ? Quand je ne vous assurais que la sécurité et l’indépendance, je me contentais de l’impôt de la bourse et du sang ; aujourd’hui que je vous assure une part de souveraineté, j’exige l’impôt de l’intelligence ; n’est-ce pas logique ? n’est-ce pas juste ? Quand vous prétendez m’agréger malgré moi des sociétaires incapables, ce n’est pas une liberté que vous réclamez ! c’est le droit sans le devoir, c’est la tyrannie !

GUÉRIN.

C’est très beau en théorie, mais dans l’application...

DESRONCERETS.

L’éducation obligatoire fonctionne depuis des années en Suisse, en Allemagne, en Suède.

GUÉRIN.

Bah ?

DESRONCERETS.

Vous ne le saviez pas ? Nous ne savons jamais en France ce qui se passe chez nos voisins, et nous disputons sur des questions depuis longtemps résolues à deux pas de nous... Eh bien, le mérite de mon invention, c’est d’alléger l’impôt de l’intelligence ; comprenez-vous, maintenant ?

GUÉRIN.

Je ne dis pas...

DESRONCERETS.

Eh bien, alors, vous acceptez ?

GUÉRIN, se levant.

Je vais peser tout cela ; mais fuyez, vous n’avez juste que le temps, si votre pendule va bien.

DESRONCERETS, reprenant sa valise.

Oh ! j’arriverai... je pousserai mon cheval.

GUÉRIN, de la porte.

C’est ça, poussez votre cheval !...

À part.

Comme il voulait m’en tortiller... Ah ! les hommes ! Tous les mêmes !

DESRONCERETS, reparaissant sur la porte.

Accompagnez-moi donc jusqu’à la station ?

GUÉRIN.

Impossible ! madame Lecoutellier m’attend... À demain !

DESRONCERETS.

À demain.

Il sort.

GUÉRIN, seul.

Poussez votre cheval, mon bon ami, il est distancé par votre dada.

Il sort.

 

 

ACTE V

 

Même décoration qu’au deuxième acte.

 

 

Scène première1

 

LOUIS, sur la porte du fond, remet son carnier et son fusil à Jean-Pierre, MADAME GUÉRIN, assise à droite, tricote des bas

 

MADAME GUÉRIN.

Qui a été bien étonnée ce matin en apprenant que tu étais parti pour la chasse ? c’est moi.[2]

LOUIS, l’embrassant.

J’ai mal dormi... je me suis levé à l’aube et j’ai pris mon fusil.

MADAME GUÉRIN.

Que rapportes-tu ?

LOUIS, allant s’asseoir à gauche.

Une invitation à dîner... En fait de gibier, je n’ai rencontré que des chasseurs, entre autres le général Boissieux qui commande le département ; comme je m’excusais de ne pas être encore allé lui présenter mes devoirs, il m’a fort obligeamment ordonné de les lui présenter à table : il a aujourd’hui même un repas d’officiers.

MADAME GUÉRIN.

Je vais donc te voir en grande tenue ! Car je sais qu’on ne dîne pas chez le général Boissieux en bourgeois.

LOUIS.

Oui, il a la manie du harnais.

MADAME GUÉRIN.

Est-ce vrai ce qu’on dit qu’il a des peignoirs de bain d’ordonnance ?

LOUIS.

C’est un excellent homme et un très bon militaire.

Un silence.

MADAME GUÉRIN.

À quoi penses-tu ?

LOUIS.

À rien.

MADAME GUÉRIN, se levant.

Tu as l’air triste.

LOUIS.

Pas du tout.

MADAME GUÉRIN, lui passant un bras autour du cou.

Va ! que tu aies ou non le château, elle t’épousera tout de même.

LOUIS, se levant.

Ça m’est bien égal ! – Pourvu que monsieur Desroncerets ait trouvé de l’argent chez son ami !

MADAME GUÉRIN.

Oh ! il en a trouvé.

LOUIS.

Je l’espère, car autrement...

DUPRÉ, valet de chambre de Desroncerets, entrant.

Pardon, madame ; monsieur Desroncerets m’envoie prier monsieur Guérin de vouloir bien l’attendre.

LOUIS, stupéfait.

Monsieur Desroncerets !... Il n’est donc pas à Strasbourg ?

DUPRÉ.

Non, monsieur : il a manqué le convoi.

MADAME GUÉRIN.

C’est bien, monsieur Guérin l’attendra.

Dupré sort.

LOUIS.

Déshonorés !

MADAME GUÉRIN.

Déshonorés ! qui ?

LOUIS.

Nous !... Nous spolions ces pauvres gens.

MADAME GUÉRIN.

Ce n’est pas nous, c’est Brénu.

LOUIS.

Brénu est l’homme de paille de mon père !

MADAME GUÉRIN.

C’est M. Arthur qui dit cela ; mais tu ne le crois pas sur parole, j’espère !

LOUIS.

Si je ne l’avais pas cru, je l’aurais souffleté.

MADAME GUÉRIN.

Je te jure que ton père est incapable...

LOUIS.

Comment reparaître devant cette jeune fille, enrichi de ses dépouilles ? – Adieu, ma mère !

MADAME GUÉRIN.

Où vas-tu ?

LOUIS.

Je retourne au régiment... Je ne veux pas me retrouver en face de mon père. Quand il rentrera, tu lui diras que j’ai reçu l’ordre de partir.

 

 

Scène II[3]

 

LOUIS, MADAME GUÉRIN, GUÉRIN

 

MADAME GUÉRIN.

Guérin ! arrive, arrive ! ton fils est au désespoir, ton fils est fou ! Il doute de ta probité...

GUÉRIN.

Hein ?

LOUIS.

Ma mère...

MADAME GUÉRIN.

Non, non ! il n’y a pas de respect qui tienne, il faut s’expliquer. – Aie pitié de l’état où il est, mon ami ; prouve-lui qu’il est le fils d’un honnête homme !

LOUIS.

Dieu m’est témoin, mon père, que je n’aurais jamais osé vous demander une explication...

GUÉRIN.

Pourquoi donc, jeune homme ? Croyez-vous que je la redoute ?... Il me plaît de l’accepter, au contraire.

S’asseyant à droite.

Le coupable seul craint de s’asseoir sur la sellette de l’accusé ; pour l’innocent, elle se change en piédestal.

MADAME GUÉRIN.

On lui a dit que Brénu était ton homme de paille dans la vente de Valtaneuse.

GUÉRIN.

Voilà tout ?... J’attendais mieux ; j’espérais un triomphe plus éclatant. – Certes, je me suis trouvé dans des passes où il y avait quelque mérite à rester honnête homme, car la tentation de ne pas l’être n’eût été combattue par aucun danger ; mais ici, la simple prudence m’aurait tenu lieu de délicatesse.

Se levant et passant au milieu.

Un notaire ne peut pas avoir d’homme de paille : savez-vous pourquoi ? Parce qu’on ne tient ces gens-là que par des contre-lettres, et qu’un notaire qui se prévaudrait d’une contre-lettre dans une opération usuraire comme la vente de Valtaneuse, serait cassé par la chambre dans les vingt-quatre heures.

MADAME GUÉRIN, à Louis.

Tu vois !

LOUIS.

Est-ce qu’il ne peut pas y avoir d’autres moyens que des contre-lettres ?

GUÉRIN.

Lesquels ? Vous m’obligeriez de me les indiquer, car je ne les connais pas.

MADAME GUÉRIN, à Louis.

Tu vois !

LOUIS.

Enfin comment le château figure-t-il dans ma dot ?

GUÉRIN.

C’est bien simple ; j’ai prêté de l’argent à Brénu, qui m’a donné en nantissement le marché Desroncerets ; or, Brénu ne sera pas en mesure de me rembourser, et par conséquent le gage me restera.

MADAME GUÉRIN, à Louis.

Tu vois bien !

LOUIS.

Mais en vous faisant céder un marché usuraire, vous venez de le dire...

GUÉRIN, à sa femme.

Il ne comprend pas qu’il y a là deux affaires très distinctes, l’une entre Desroncerets et Brénu, qui est usuraire ; l’autre entre Brénu et moi, qui ne l’est pas.

LOUIS.

Combien donc avez-vous prêté à Brénu ?

GUÉRIN.

Cent cinquante mille francs, la valeur du château... Veux-tu voir son billet ? il est là.

LOUIS.

Et vous prêtez cent cinquante mille francs sur un gage qu’on peut racheter cent mille à votre débiteur ?... Je ne reconnais pas votre prudence.

GUÉRIN.

Comme s’il n’était pas notoire que Desroncerets est insolvable !

LOUIS.

Lui ! mais sa fille ?

GUÉRIN.

Sa fille comme lui.

LOUIS.

Qu’en savez-vous ?

GUÉRIN.

Je suis conseil de la compagnie d’assurances où elle a placé son bien à fonds perdu.

LOUIS.

Sur la tête de son père.

GUÉRIN.

Tu le sais aussi ?.... Tu vois donc bien que mon gage ne pouvait m’échapper. – Assez d’interrogatoire comme cela. Tu n’as plus de doutes ? Non. Eh bien ! tuons le veau gras !

À la cantonade, à droite.

Françoise, es-tu là ?

MADAME GUÉRIN, passant près de son fils.

Elle est sortie.

Guérin s’assied à droite de la table et ouvre le journal.

LOUIS, prenant sa mère par la main et s’avançant vers son père.

Mon père, ma mère et moi nous vous supplions de restituer Valtaneuse à M. Desroncerets.

GUÉRIN.

Restituer ? qu’entends-tu par là ?

LOUIS.

Je suis convaincu que vous seriez désespéré d’avoir forfait à l’honneur ; mon devoir est de réveiller votre conscience étourdie en cette occasion par l’ambition paternelle. Je vous suis reconnaissant de l’intention ; mais le bonheur même me serait odieux si je devais l’acheter par un remords dans votre vie.

GUÉRIN.

Un remords ?... Où diable veux-tu que je le prenne en tout ceci ?

LOUIS.

Ne vous faites pas plus longtemps illusion à vous-même ; un homme de paille est un homme de paille, qu’on le tienne par une contre-lettre... ou par un billet fictif.

GUÉRIN, se levant, avec colère.

Avec cette petite différence, mon bon ami, qu’on est dans son tort derrière l’une et dans son droit derrière l’autre.

LOUIS.

Mais ne sentez-vous pas qu’au fond c’est la même chose ?

GUÉRIN, arpentant la scène, furieux.

Le fond... oh ! oh ! le fond ! apprends pour ta gouverne que le seul moyen d’avoir une règle fixe en ce monde, c’est de s’attacher à la forme, car les hommes ne sont d’accord que là-dessus.

LOUIS.

Prenez garde, mon père...

GUÉRIN.

Prends garde toi-même ! ta conscience a des élégances ruineuses, mon garçon ; contente-toi de suivre simplement le droit chemin de la légalité ; il ne faut pas être plus royaliste... que la loi !

LOUIS.

Mais la loi même, vous la tournez.

GUÉRIN.

Donc, je la respecte !... Oh ! ne te mets pas martel en tête... Je suis aussi soigneux de ma réputation que n’importe qui, et, en toute occasion, j’ai pratiqué cette belle maxime, que le premier devoir d’un honnête homme est d’assurer les derrières de son honneur.

LOUIS.

Ah ! vous êtes habile, mon père !...

MADAME GUÉRIN.

Trop habile !...

GUÉRIN.

Et bien te prend que je le sois, car le petit-fils de ton grand-père n’était pas destiné à épouser une Valtaneuse.

LOUIS, vivement.

Si ce mariage est le seul but de votre manœuvre, elle est inutile, renoncez-y : je n’aime plus madame Lecoutellier, et je ne l’épouserai pas.

MADAME GUÉRIN.

Tu ne l’aimes plus ?

GUÉRIN.

Tu ne l’épouseras pas ?

LOUIS.

Non, mon père.

GUÉRIN.

Vous reprendrez donc votre parole, monsieur de la Conscience ?

LOUIS.

C’est madame Lecoutellier qui me la rendra.

MADAME GUÉRIN.

Quel bonheur !... Je ne serai donc pas séparée de toi !

LOUIS.

Séparée ?... Était-ce aussi une de ses conditions ?

MADAME GUÉRIN baisse les yeux.

Oui...

LOUIS, à Guérin.

Vous pouvez restituer Valtaneuse : elle reprendra sa parole, je vous le jure.

GUÉRIN, à part.

Que je suis bête !... C’est un piège.

Haut.

Épouse ou n’épouse pas ta Cécile, il n’en sera ni plus ni moins de Valtaneuse, tu m’entends ?... On ne mène pas le papa Guérin avec des bourdes, chevalier Bayard !

LOUIS.

Des bourdes ?

GUÉRIN.

Tu n’es pas assez fin, mon garçon !

MADAME GUÉRIN, bas, à Louis.

Tais-toi... il ne comprend plus.

LOUIS, de même.

Tu as raison, je sauverai notre honneur malgré lui...

Il va prendre son chapeau qu’il a déposé sur une chaise près de la porte du fond.

 

 

Scène III

 

LOUIS, MADAME GUÉRIN, GUÉRIN, CÉCILE

 

CÉCILE, entrant.

Vous êtes un terrible original, mon cher colonel.

À Guérin.

Non seulement il m’oblige à lui offrir ma main, mais encore à venir chercher ses remerciements.

LOUIS.

J’allais vous les porter, madame...

CÉCILE, s’asseyant sur un fauteuil que lui avance Guérin.

Je l’espère !

LOUIS.

Je suis touché comme je le dois de votre bonté ; mais j’attache un trop grand prix à votre main pour vouloir la tenir d’un malentendu, et je crois de ma loyauté de vous avertir que je ne suis pas homme à travestir mon nom.

GUÉRIN, à part.

Allons, bon !

LOUIS.

Par conséquent, si cette usurpation de noblesse est une condition de notre mariage...

CÉCILE.

Une condition !... Avez-vous pu le croire ? C’était tout au plus une petite satisfaction de vanité féminine, dont je suis heureuse de vous faire le sacrifice, puisqu’elle paraît vous coûter.

GUÉRIN, à part.

Elle l’y ramènera plus tard ; elle est très forte !

LOUIS.

Je dois vous dire aussi, madame, que quand ma mère me fera l’honneur de venir chez moi, j’entends que les portes s’ouvrent devant elle...

CÉCILE, se levant.

À deux battants ! Ah ! mon ami, nous ne pourrons jamais l’aimer et la vénérer assez, cette sainte femme ! Vous savez ce qu’elle est venue me proposer l’autre jour ? Elle me croyait capable de rougir de ses manières simples et dignes ; elle s’engageait à ne plus voir son fils... Je l’ai laissée aller jusqu’au bout, suffoquée par l’admiration...

À madame Guérin.

Mais, madame, je serais bien confuse si vous aviez pensé que mon silence était un consentement.

MADAME GUÉRIN, à part.

Elle vaut mieux que je ne croyais !

GUÉRIN, à part.

Pincé, le chevalier Bayard !

Passant au milieu.

Donnez-moi vos mains, mes enfants, que je les unisse comme père et comme notaire.

LOUIS.

Il y a encore une question à vider entre madame et moi.

GUÉRIN.

Laquelle donc ?

Entre Arthur.

 

 

Scène IV

 

LOUIS, MADAME GUÉRIN, GUÉRIN, CÉCILE, ARTHUR

 

ARTHUR.

Maître Guérin !

CÉCILE, à part.

Arthur !

ARTHUR.

Vous ici, ma tante ?

CÉCILE.

Cela vous étonne ?

ARTHUR.

Ce qui nous arrive est-il assez désagréable !

CÉCILE, à part.

L’hypocrite !

Haut.

Que nous arrive-t-il donc ?

ARTHUR.

Comment ! votre avoué ne vous a pas écrit ?

CÉCILE.

Pourquoi m’écrirait-il ?... – notre procès n’est-il pas arrêté ?...

ARTHUR.

Ah ! bien oui !... il est jugé !... ma lettre est arrivée trop tard.

CÉCILE.

Vous avez perdu ?

ARTHUR.

Non... J’ai gagné sur toute la ligne.

GUÉRIN, à part.

Quelle tuile !

MADAME GUÉRIN, à part.

Elle le savait. – Mon pauvre enfant !

CÉCILE, souriant.

Eh bien, colonel, il restait, disiez-vous, une question à vider entre nous ?

LOUIS.

Il n’y en a plus, madame.

CÉCILE.

C’est vrai ; voilà une nouvelle qui change tout. Je vous rends votre parole, colonel.

LOUIS.

Vous ne me faites pas l’injure de croire que je la reprendrai ?

GUÉRIN, à part.

Troubadour !...

Haut.

Il est beau d’être le courtisan du malheur ; cependant, mon ami, si tu n’aimes plus madame, comme tu nous le disais tout à l’heure...

LOUIS.

Vous savez bien que c’était une ruse dont vous n’avez pas été la dupe.

ARTHUR, s’avançant au milieu.

Qu’est-ce que tout cela veut dire ?... À quel propos ces combats de générosité ?

CÉCILE.

Ne suis-je pas ruinée ?

ARTHUR.

Merci bien, ma tante ; vous me prenez pour un joli monsieur. Ne nous sommes-nous pas touché dans la main avant-hier ?... Je considère le jugement comme non avenu ; ce sont des frais de plus, voilà tout. Je venais prier maître Guérin de dresser notre acte de partage.

GUÉRIN.

Monsieur Arthur, voilà une conduite antique ! Justum ac tenacem propositi...

ARTHUR, à Cécile.

Est-ce qu’à ma place vous en agiriez autrement ?...

CÉCILE.

Non, Arthur, non...

ARTHUR.

Pourquoi donc alors vous teniez-vous pour ruinée ?

CÉCILE, embarrassée.

Mais parce que... parce que je ne puis accepter...

LOUIS, vivement.

Voilà un scrupule que je ne comprends pas ! Une parole vaut un écrit ; monsieur ne fait que vous rendre ce qui est à vous.

ARTHUR.

Sans doute !...

CÉCILE, à Louis.

Vous accepteriez donc à ma place ?

LOUIS.

Sans hésiter, je vous le jure, et je ne croirais pas même devoir de reconnaissance à monsieur.

ARTHUR, à part.

Il exagère, le guerrier !

CÉCILE.

Est-ce votre avis, monsieur Guérin ?

GUÉRIN.

À ce point que si vous refusiez, M. Arthur serait obligé en conscience de faire une donation aux hôpitaux.

ARTHUR, à part.

Ils sont parfaits !

CÉCILE.

J’aurais mauvaise grâce, messieurs, à me montrer plus difficile que vous sur une question de délicatesse. J’accepte donc, mon cher Arthur, mais avec reconnaissance.

ARTHUR, à part.

À la bonne heure !

LOUIS.

Et maintenant, madame, la question à vider entre nous...

CÉCILE, souriant.

Je la connais, colonel ; – cela ne vous ressemblait guère, de pousser votre femme à devenir plus riche que vous. Vous avez dit à votre père que vous ne m’aimiez plus... avouez que ce n’est pas vrai et que vous avez pour moi beaucoup d’amitié ?

Elle lui tend la main.

LOUIS, la lui serrant.

Vous êtes charmante !

MADAME GUÉRIN, à part.

Il nous est rendu.

GUÉRIN, à part.

Triple benêt !

LOUIS, à part.

Sauvons l’honneur maintenant !

Il sort.

 

 

Scène V

 

MADAME GUÉRIN, GUÉRIN, CÉCILE, ARTHUR

 

 

 

ARTHUR, prenant la main de Cécile.

Alors, ceci est pour moi ?

CÉCILE.

Non, Arthur ; moins que jamais.

ARTHUR.

Comment !... après ?...

CÉCILE.

Après votre belle conduite, n’est-ce pas ?

ARTHUR.

Je ne dis pas cela...

CÉCILE.

Mais je le dis, moi. Écoutez : je vous ai tant d’obligations, tant d’obligations, que...

ARTHUR.

Que j’aurais trop barres sur vous, n’est-ce pas ?

CÉCILE.

Peut-être. Il faut de l’égalité entre époux... Voyons, ne prenez pas cet air penaud ; vous n’êtes pas amoureux de moi, je suppose ?

ARTHUR, à demi-voix.

C’est que précisément je le suis.

CÉCILE, de même.

Vraiment, mon pauvre Arthur ?

ARTHUR.

Amoureux fou. Je l’avais prévu !

CÉCILE.

J’en suis désolée ; mais tout ce que je puis faire pour vous, c’est de rester veuve.

ARTHUR, à part.

C’est quelque chose.

CÉCILE, à madame Guérin.

Adieu, madame ; je n’ose pas espérer que vous me regrettiez un peu.

Montrant Guérin assis à droite et battant du tambour sur la table avec ses doigts.

Consolez ce courtisan du malheur de n’avoir plus rien à courtiser chez moi. – Votre bras, Arthur ?

ARTHUR, à part.

À défaut de pain, on se rabat sur la brioche.

Ils sortent.

 

 

Scène VI

 

GUÉRIN, MADAME GUÉRIN

 

GUÉRIN.

Ayez donc des enfants ! Le voilà, votre fils !... Comment le trouvez-vous ?

MADAME GUÉRIN.

Mais s’il s’est aperçu que madame Lecoutellier ne lui convenait pas ?

GUÉRIN.

Un dadais de trente-trois ans qui ne sait pas ce qu’il veut ! Girouette ! – C’est vous qui lui avez fourré dans la tête toutes ces belles idées.

MADAME GUÉRIN.

Pourquoi me querelles-tu ?... C’est à lui qu’il faut dire tout cela.

GUÉRIN.

Et je le lui dirai ! crois-tu qu’il m’intimide avec ses moustaches ?... J’en aurais plus que lui, si je les laissais pousser ! Ces traîneurs de sabre... Ils se déguisent en bêtes fauves pour se faire peur entre eux, comme les Chinois !

MADAME GUÉRIN.

Ne parle pas de ton fils comme cela... Il t’est aussi supérieur que tu peux me l’être à moi-même.

GUÉRIN.

Supérieur ! il vient d’en donner la preuve... Silence ! quelqu’un !

 

 

Scène VII

 

GUÉRIN, MADAME GUÉRIN, DESRONCERETS, appuyé sur le bras de FRANCINE

 

DESRONCERETS.

Bonjour, madame Guérin ; bonjour, mon ami. Je vous apporte les titres de propriété de Valtaneuse... Je ne veux pas avoir affaire à monsieur Brénu.

MADAME GUÉRIN, bas à Francine.

Il ne sait donc pas ?...

FRANCINE, bas.

À quoi bon ?

MADAME GUÉRIN, de même.

Merci pour mon fils.

DESRONCERETS, à Guérin.

Ayez l’obligeance de lui dire qu’il pourra entrer en possession au coucher du soleil.

GUÉRIN.

C’est bien rigoureux ; il ne vous refuserait pas du temps.

DESRONCERETS.

Nous ne voulons pas de grâce de cet homme. – Nos gens sont en train de faire enlever nos meubles ; nous n’avons pas eu le courage d’assister à cette exécution ; nous sommes partis en avant... Ah ! ma bonne madame Guérin, quelle tristesse, et que de liens rompus !... Je n’aurais pas cru que nos cœurs eussent tant de racines dans ces vieilles pierres !

FRANCINE.

Voyons, père, tu m’as promis de ne plus penser à tout cela.

DESRONCERETS, avec fermeté.

Et je n’y veux plus penser, car il faut que je vive maintenant, il le faut !... ma mort serait la misère pour toi !

FRANCINE.

Bah ! tu vivras cent ans, nous aurons le temps de faire des économies.

MADAME GUÉRIN, bas, à son mari.

N’auras-tu pas pitié d’eux ?

GUÉRIN, bas.

Est-ce que c’est ma faute ?...

DESRONCERETS.

Et aucun avertissement ne m’a manqué. Vous m’avez assez prédit tout ce qui m’arrive, mon cher Guérin.

GUÉRIN.

Je suis bien aise que vous le reconnaissiez.

DESRONCERETS.

Si j’avais pu être sauvé, je l’aurais été par vous, mon ami. – Hier encore, il n’a pas tenu à vous que je n’arrivasse à temps.

GUÉRIN.

Il est certain qu’à moins de vous pousser par les épaules...

DESRONCERETS.

Ma démence a été la plus forte... Ah ? misérable fou !...

FRANCINE.

Père !

DESRONCERETS.

Oui, tu as raison... du calme ! – Nous allons nous établir à la ville ; nous reviendrons de temps en temps nous promener autour de notre chère maison... Pourvu que ce Brénu ne la vende pas à une bande noire ! ce serait le dernier coup.

GUÉRIN.

Ce n’est pas l’embarras, il doit avoir besoin d’argent ; j’en sais quelque chose, il me doit cent cinquante mille francs.

DESRONCERETS, vivement.

Valtaneuse les vaut ! Ah ! mon ami, si vous vouliez le prendre en payement...

GUÉRIN.

Brénu ne manquera pas de me l’offrir.

DESRONCERETS.

Ce me serait une si grande consolation de le savoir entre des mains amies !

GUÉRIN, à part.

Pauvre homme !

Haut.

Tenez, monsieur Desroncerets, je suis ému ! Ce malheur, dont vous êtes la seule cause, mais que vous supportez si noblement... Je suis ému ! Faites-moi l’amitié de continuer à regarder Valtaneuse comme votre maison !... vous y aurez toujours une chambre.

FRANCINE.

Viens, père.

 

 

Scène VIII

 

GUÉRIN, MADAME GUÉRIN, DESRONCERETS, FRANCINE, LOUIS, qui est entré sur les derniers mots

 

LOUIS.

Restez, mademoiselle.

À Desroncerets.

Brénu est remboursé : voilà sa quittance.

DESRONCERETS.

Remboursé ?

GUÉRIN.

Par qui ?

LOUIS.

Par moi.

MADAME GUÉRIN, à part.

Brave enfant !

LOUIS, à Desroncerets.

Me ferez-vous la grâce, monsieur, d’être mon débiteur ?

Desroncerets lui tend la main.

GUÉRIN.

Puis-je savoir, monsieur, où vous avez trouvé de l’argent ? Car je ne vous connais pas un sou vaillant.

LOUIS.

J’ai fait des lettres de change à Brénu pour cent cinquante-cinq mille francs.

GUÉRIN.

Des lettres de change ? qui les acquittera ? Je vous préviens que je n’ai pas de fonds.

LOUIS.

Rassurez-vous ; vous n’aurez rien à débourser : Brénu vous les présentera aujourd’hui même en payement de son billet.

GUÉRIN, s’asseyant à droite de la table.

Ce sont cent cinquante-cinq mille francs que vous prenez dans ma poche !

LOUIS.

C’est un emprunt, dont l’intérêt vous sera payé par M. Desroncerets pour cent mille francs, et pour le reste, par le colonel Guérin. Voici une délégation sur ma solde.

DESRONCERETS.

Non, mon ami, toute la dette me regarde, puisque vous l’avez contractée pour moi.

LOUIS.

Détrompez-vous j’ai emprunté cinquante-cinq mille francs pour mon compte. J’avais une dette d’honneur à acquitter.

MADAME GUÉRIN, à Francine.

Oui, une dette d’honneur.

GUÉRIN, à part.

Elle me payera tout ça, là-bas.

DESRONCERETS, à Louis.

Comment vous témoigner ma reconnaissance ?

LOUIS.

Ah ! monsieur, j’oserai peut-être un jour vous en demander une grande preuve.

DESRONCERETS.

Dites tout de suite...

LOUIS.

Le seul vœu que je puisse exprimer aujourd’hui, c’est que mademoiselle Francine veuille bien accepter toutes les réparations que je lui offre !... J’ai méconnu la noblesse et la fierté de son âme, ce sera le regret de toute ma vie...

GUÉRIN.

Qu’est-ce qu’il dit ?...

MADAME GUÉRIN.

Il dit qu’il n’a jamais aimé que mademoiselle Francine !

GUÉRIN.

Ta, ta, ta !... je m’oppose absolument à ce mariage.

LOUIS.

Ou mademoiselle Francine m’interdit tout espoir, ou serai forcé de vous rappeler que je suis majeur.

GUÉRIN.

Et vous me ferez des sommations respectueuses, n’est-ce pas ?... J’y répondrai en vous déshéritant.

LOUIS, à Desroncerets.

Vous le voyez, monsieur ; je ne suis pas plus riche que vous.

GUÉRIN.

Ah ! tu crois que c’est une menace en l’air ? Tu es fils unique ! mais je dénaturerai ma fortune... je la mangerai... je ne te laisserai pas une obole.

LOUIS, faisant un pas vers son père et d’un ton très calme.

Je vous en prie, monsieur.

GUÉRIN, se levant.

Insolent !... sors de ma présence ! je te chasse !

LOUIS s’incline, et se tournant vers Desroncerets.

Vous alliez, je crois, à la ville, monsieur ; j’y vais aussi, je dîne chez le général... Voulez-vous me donner une place dans votre voiture ?...

DESRONCERETS, lui serrant les mains.

Mon cher fils !...

LOUIS.

Je passe mon uniforme et je pars avec vous.

Il sort par la droite.

 

 

Scène IX

 

GUÉRIN, MADAME GUÉRIN, DESRONCERETS, FRANCINE

 

DESRONCERETS.

Voyons, Guérin...

GUÉRIN.

Votre cher fils !... Ah ! vous pouvez bien le garder, je ne vous le réclame pas !... mais vous vous acquittez singulièrement envers les gens dont vous vous dites l’obligé !

DESRONCERETS.

Mais, mon cher Guérin, ma dette est plus grande envers votre fils qu’envers vous.

GUÉRIN.

Dites plutôt que vous foulez tout aux pieds pour établir mademoiselle ! Bonne affaire, parbleu !

FRANCINE, passant devant son père.

Pas de paroles offensantes, monsieur ! Mon père ne vous doit rien, rien ! entends-tu, père ? – Si vous avez eu le courage d’accepter sa reconnaissance, n’ayez pas au moins l’imprudence de la réclamer.

GUÉRIN.

Ah ! qu’il la reprenne !... pour ce qu’elle me rapporte !

FRANCINE.

Quant à cette bonne affaire dont vous parlez, vous êtes très riche, je n’en doute pas, plus riche que vous ne l’avouez ; mais quel rapport y a-t-il entre votre fortune et votre fils ?... vous venez de le déshériter.

GUÉRIN.

Et si vous comptez que mon arrêt n’est pas définitif, vous vous trompez.

FRANCINE, très hautaine.

Votre arrêt, monsieur ? Il est irrévocable, j’en suis plus sûre que vous, – et c’est pourquoi je peux épouser votre fils la tête haute.

GUÉRIN baisse les yeux sous le regard de Francine, et détournant la tête.

C’est égal, je ne suis pas gentilhomme, mais je rougirais d’entrer dans une famille qui me repousse.

DESRONCERETS.

Tout beau, monsieur Guérin. Ce n’est pas nous qui entrons dans votre famille, c’est le colonel qui en sort.

MADAME GUÉRIN.

Et moi, mademoiselle, je vous remercie de l’honneur que vous faites à mon fils.

GUÉRIN.

De quoi vous mêlez-vous ? Nous avons un compte à régler ensemble, ma bonne ; ne le grossissez pas.

MADAME GUÉRIN traverse lestement le théâtre jusqu’à la table de l’autre côté de laquelle est Guérin.

Oui, monsieur, nous avons un compte à régler. Voilà trente-cinq ans que je courbe la tête devant vous, je la relève enfin.

GUÉRIN.

Vous dites ?

MADAME GUÉRIN.

Je dis que je suis lasse d’être votre souffre-douleurs. J’ai tout supporté sans me plaindre, même des outrages que vous croyez secrets... J’avais un respect superstitieux pour le père de mon fils ; je ne vous séparais pas de mon fils dans ma tendresse et dans mon admiration. Aujourd’hui je vous ai jugé.

GUÉRIN.

Jugé, vous ?

MADAME GUÉRIN.

Je n’ai pas d’esprit, je le sais ; mais j’ai la lumière du cœur.

GUÉRIN.

Nous reprendrons cette conversation quand nous serons seuls.

MADAME GUÉRIN.

Non, monsieur ; vous avez chassé mes enfants, je me retire avec eux.

GUÉRIN.

Hein ?

MADAME GUÉRIN.

Vous ne rougirez pas de moi, vous, ma chère Francine.

FRANCINE.

Ô ma mère !

GUÉRIN.

Vous n’aimez que votre fils, je le sais depuis longtemps, mais je ne savais pas que vous me haïssiez... Voilà ma récompense ! vous vous joignez à mes ennemis pour m’écraser sous la réprobation publique... Mais vous avez jeté le masque trop tôt, Xantippe... Il y a des lois ! votre châtiment sera de rester près de moi. Essayez de déserter le domicile conjugal : je vous le fais réintégrer entre deux gendarmes.

 

 

Scène X

 

GUÉRIN, MADAME GUÉRIN, DESRONCERETS, FRANCINE, LOUIS, en grande tenue de lieutenant-colonel de la troupe de ligne, la croix de commandeur au cou, sur la poitrine les médailles de Crimée, d’Italie et du Mexique

 

LOUIS, allant vivement à sa mère et lui prenant la main.

C’est à ma mère que vous parlez ?

GUÉRIN.

Mêlez-vous...

Il tourne la tête, aperçoit son fils et grommelle entre ses dents.

S’il croit m’imposer !

LOUIS, à sa mère.

Je ne veux pas que tu sois martyrisée plus longtemps : je t’emmène.

À son père.

J’ai tout entendu de ma chambre... Rendez grâce au ciel que je n’aie pas été instruit plus tôt.

GUÉRIN.

Mais, colonel, il me semble que vous le prenez de bien haut.

LOUIS.

C’est que vous n’êtes pas habitué à me voir debout : – Viens, maman.

Il emmène sa mère, et se retournant sur la porte.

Invoquez les lois, si vous l’osez.

Ils sortent.

DESRONCERETS, avec une tristesse sévère.

Adieu, monsieur Guérin.

Desroncerets sort avec sa fille.

 

 

Scène XI[4]

 

GUÉRIN, seul

 

Je la connais : elle n’ira pas jusqu’au bas de l’escalier... et son fils ne la laissera pas remonter seule. – La quincaillerie de ce gars-là m’a pourtant fait quelque chose... Ce que c’est que de nous !

Avec réflexion.

J’aurai son portrait en pied dans mon étude, pour le client.

On entend le roulement d’une voiture.

Comment ? Partis ?...

Il va à la fenêtre.

Partis ?... C’est à son fils maintenant qu’elle obéit ; elle ne reviendra pas.

Il regarde autour de lui avec une sorte d’angoisse.

Échinez-vous donc à édifier une fortune !

On frappe trois légers coups à la porte de droite.

Qui est là ?

 

 

Scène XII

 

GUÉRIN, BRÉNU1

 

BRÉNU, entrebâillant la porte.

C’est le père Brénu. Êtes-vous seul, monsieur Guérin ? [5]

GUÉRIN.

Oui... seul !

BRÉNU, entrant.

Je viens retirer mon billet...

GUÉRIN.

Vieux coquin !... N’as-tu pas honte de m’avoir trahi ?

BRÉNU, tout en cherchant des papiers dans un portefeuille gras, avec un clignement d’œil.

Comment va Françoise ?

GUÉRIN.

C’est bon.

Il tombe dans le fauteuil à gauche de la table. Après un silence.

Brénu... reste donc à dîner avec moi.

BRÉNU, s’asseyant de l’autre côté de la table.

Ah ! maître Guérin !

 

 

NOTE

 

La méthode pour apprendre à lire aux enfants, dont il est question dans Maître Guérin, n’est pas, comme on pourrait le croire, une simple imagination de Fauteur. La Statilégie, ou Méthode Lafforienne (du nom de l’inventeur, M. de Laffore), a fait autant de bruit en 1828 qu’en fait de nos jours la méthode Chevé. Des hommes tels que Francœur, Magendie, etc., ont constaté les résultats merveilleux d’expériences publiques : les enfants lisaient couramment après vingt-huit heures de leçons ! J’ai été obligé de supposer, pour les besoins de ma comédie, que cette belle découverte avait avorté par une défectuosité de son mécanisme ; la vérité est qu’elle a été étouffée par la question sociale qu’elle portait dans ses flancs. Les personnes curieuses de connaître cette méthode oubliée et sa lamentable histoire, la trouveront dans une brochure publiée en 1853, chez Ledoyen, par les fils de l’auteur, sous ce titre : Statilégie ou Méthode Lafforienne.

 

[1] Variante.

ACTE IV

 

Scène IV

 

FRANCINE.

Ne me plaignez pas !

LOUIS.

Ceux qu’il faut plaindre, mademoiselle, ce sont ceux qui ont pu vous méconnaître.

FRANCINE.

S’ils le regrettent...

LOUIS.

Du fond du cœur.

MADAME GUÉRIN.

Que faire maintenant ?

FRANCINE.

Nous résigner.

MADAME GUÉRIN.

Non.

À Louis.

Allons trouver ton père.

LOUIS.

Adieu, mademoiselle.

Il sort avec sa mère.

[2] Var.

Scène première

 

MADAME GUÉRIN et LOUIS, entrant par le fond.

 

MADAME GUÉRIN.

Ton père ne peut tarder à rentrer. – C’est aujourd’hui que du dînes chez le général ?

LOUIS.

Oui. Je regrette d’avoir accepté. Ces pauvres gens que nous spolions !

MADAME GUÉRIN.

Ce n’est pas nous, c’est Brénu.

LOUIS.

Brénu est l’homme de paille de mon père.

 

MADAME GUÉRIN.

C’est M. Arthur qui dit cela : tu ne le crois pas sur parole, j’espère ?

LOUIS.

Si je ne l’avais pas cru, je l’aurais souffleté.

 

MADAME GUÉRIN.

Je te jure que ton père est incapable...

LOUIS.

Comment reparaître devant cette jeune fille, enrichi de ses dépouilles ?

[3]Var.

Scène II

 

MADAME GUÉRIN, LOUIS, GUÉRIN

 

MADAME GUÉRIN.

Guérin ! arrive, arrive ! Ton fils est au désespoir ! ton fils est fou ! Il doute de ta probité, etc.

...

[4] Var.

Scène XI

 

GUÉRIN, seul

 

Elle ne reviendra pas, c’est à mon fils qu’elle obéit maintenant... La quincaillerie de ce gars-là m’a pourtant fait quelque chose... Ce que c’est que de nous ! J’aurai son portrait en pied dans mon étude, pour le client... Ils croient me faire un bon tour en me laissant seul. Mais leur abandon m’affranchit de toute contrainte. Je suis libre... Françoise !... Françoise !...

[5] Var.

Scène XII

 

GUÉRIN, FRANÇOISE

 

FRANÇOISE.

Qu’est-ce qu’il vous faut ?

GUÉRIN.

Françoise, mon fils m’abandonne, ma femme m’abandonne, je t’élève à la dignité de gouvernante.

 

FRANÇOISE.

Tout de bon ?

GUÉRIN.

Es-tu contente ?

FRANÇOISE.

Alors donnez-moi les clefs.

GUÉRIN.

Comment ! les clefs ?

FRANÇOISE.

Vous ne comptez pas faire avec moi comme avec madame, peut-être ?

GUÉRIN.

Mais, Françoise...

FRANÇOISE.

Les clefs, ou je vous quitte aussi !

Elle repose dans l’armoire le panier de l’argenterie.

GUÉRIN.

Voyons, ne te fâche pas ! Les voilà !

À part.

Je vais donc enfin vivre pour moi.

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