Rebecca (Eugène SCRIBE)

Comédie-Vaudeville en deux actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 2 décembre 1844.

 

Personnages

 

FÉDÉRIC, marquis de Palavicini

ASCANIO DEL DONGO

PEPITO, porte-clés dans la citadelle

REBECCA, fille d’un orfèvre de la ville de Parme

GIANINA, nièce du concierge de la citadelle

 

La scène se passe dans la ville de Parme. Dans la citadelle au premier acte.

 

 

ACTE I

 

La plate-forme d’un donjon où les prisonniers prennent l’air. Le fond du théâtre, coupe en forme circulaire, offre des embrasures et des créneaux par lesquels on peut voir du haut de la tour dans la ville. Sur les deux premiers plans, à droite et à gauche, des chambres de prisonniers, avec des barreaux au-dessus de la porte. À droite, un corridor qui conduit à d’autres chambres. À gauche, un escalier par lequel on descend aux étages inférieurs. À droite, une niche où est une petite statue de pierre.

 

 

Scène première

 

LES PRISONNIERS, ASCANIO, puis FÉDÉRIC

 

Au lever du rideau, plusieurs prisonniers se promènent sur la plate-forme ou regardent par dessus les créneaux du fond ; quelques-uns lisent. Ascanio, sur le premier plan, joue aux échecs sur le coin d’une table avec un prisonnier, tandis qu’un autre dessine sur l’autre bout de la table.

CHŒUR.

Air : Les chagrins, arrière ! (Sirène.)

Vive, en cette vie,

La philosophie !

Par elle, en tous lieux,

On sait être heureux !

Son pouvoir suprême

Fait, en prison même,

Trouver la gaîté

Et rêver la liberté !

ASCANIO.

Échec à la dame !... je suis vainqueur !

LE PRISONNIER.

Pas encore, seigneur Ascanio ; je pare l’échec en prenant la tour !

ASCANIO.

Parbleu ! prenez-la, si vous voulez !... et celle-ci avec... j’ai assez de tours comme ça... Dieu, que c’est ennuyeux une prison !

LE PRISONNIER.

Vous ne faites que d’arriver.

ASCANIO.

C’est égal... il y a toujours longtemps qu’on y est.

Apercevant Fédéric qui vient de sortir de la chambre à droite, n° 1, il se lève brusquement.

Ah ! le jeune marquis de Palavicini !

LE PRISONNIER.

Et notre partie ?

ASCANIO.

Je vous la donne gagnée !

Il serre la main de Fédéric.

FÉDÉRIC.

Ascanio del Dongo !... le fils du grand-veneur !... le cousin du premier ministre... vous aussi en prison !

ASCANIO.

Tout le monde y est... c’est bon genre... Quel bonheur de se rencontrer !

FÉDÉRIC.

J’aimerais mieux pour vous que ce fût ailleurs... Y a-t-il longtemps que vous êtes des nôtres ?

ASCANIO.

Depuis huit jours !... J’étais d’abord dans un autre donjon... j’ai obtenu par protection d’être transféré dans la tourelle des prisonniers d’État... Pour moi, qui ne suis qu’un étudiant, c’est bien de l’honneur !

FÉDÉRIC, souriant.

Dites-nous ce qui se passe dans notre duché de Parme et de Plaisance... car ici nous ne recevons pas de journaux.

ASCANIO.

Voici les nouvelles les plus fraîches... celles de la semaine dernière... Notre nouveau duc, le prince régnant, voit toujours des libéraux et des carbonari... partout... jusque dans sa chambre à coucher... et l’on dit que tous les soirs le ministre de la police fait en personne une visite officielle sous le lit de Son Altesse.

FÉDÉRIC.

Air de Favart.

Ces princes-là sont fort habiles,

De père en fils, tous gens d’esprit !

Mais ils veulent dormir tranquilles.

Voilà comment, au moindre bruit,

De leur main, qu’à peine ils soulèvent,

Ils signent l’exil... souvent mieux !

Puis... ils se rendorment !... et rêvent

Que leurs sujets vivent heureux !

ASCANIO.

C’est ainsi que sous le règne précédent, votre père, le seul homme d’État que nous ayons jamais eu...

FÉDÉRIC.

A été condamné comme libéral !

ASCANIO.

Ainsi que vous... Et sans votre jeunesse qui vous a valu un sursis...

FÉDÉRIC.

Oui... ce n’est que différé !

ASCANIO.

Allons donc !

FÉDÉRIC.

Peu m’importe, je vous le jure... car je tiens peu à la vie.

ASCANIO.

Bah ! à vingt-cinq ans !... Vous ne serez pas toujours en prison... et la vie est belle !

FÉDÉRIC.

Pour vous, Ascanio ; pas pour moi, qui n’ai déjà plus d’illusions et ne crois plus à rien !... Songez donc à ce que j’ai déjà vu... à la position où je me suis trouvé !...

ASCANIO.

Oui... joli cavalier, jeune, riche et fils d’un ministre !... tout le monde vous faisait la cour... même les dames... vous ne voyiez autour de vous que des amis.

FÉDÉRIC.

Oui ; mais mon père est tombé... tout le monde nous a oubliés... ou trahis !... Moi, c’est tout simple, je me méritais ni un souvenir, ni un regret... mais mon père, le marquis de Palavicini, qui n’avait fait que du bien au pays, qui avait défendu jusqu’au dernier moment ses droits et ses libertés... s’est vu, au jour du danger, abandonné de tous... et il a marché au supplice sans qu’un bras s’élevât pour le défendre ou une voix pour le plaindre !... Ah ! pardon !... je sais qu’au milieu de la foule silencieuse un cri s’est fait entendre : Vive Palavicini !... C’était vous, Ascanio, et je ne l’oublierai jamais.

ASCANIO.

Oui, je m’étais peut-être mis là un peu trop en avant ; mais, grâce à ma famille, dont les opinions rétrogrades sont connues, on m’a traité comme un étourdi... un écolier sans conséquence !

FÉDÉRIC.

Ce n’est donc point les suites de cette affaire qui vous amènent à la citadelle de Parme ?

ASCANIO.

Non, vraiment.

FÉDÉRIC.

Ah ! tant mieux !

ASCANIO.

C’est un débat intérieur... une affaire de famille... Pour laisser à mon frère aîné les titres et la fortune de la maison del Dongo, on avait décidé que je renoncerais au monde... Moi, j’avais décidé le contraire... et je vais vous dire pourquoi...

À demi voix.

c’est que je suis amoureux !

FÉDÉRIC.

Un premier amour ?

ASCANIO.

Non, le second... au moins ; car, en sortant de l’université, j’avais adoré la comtesse de Lipari... une coquette qui s’est moquée de moi... vous en savez quelque chose... ce qui m’a guéri sur-le-champ... Je ne comprends pas les passions malheureuses... je ne peux aimer que quand on m’aime ! et cette fois...

FÉDÉRIC, souriant.

Vous êtes bien amoureux !

ASCANIO, gaiement.

Je m’en vante... C’est-à-dire non... je ne m’en vante pas... mais c’est comme je vous le dis.

FÉDÉRIC.

Une autre grande dame ?

ASCANIO.

Du tout !... une beauté bien plus piquante et mille fois plus précieuse que l’or et les diamants dont elle est entourée... d’habitude... C’est la fille d’un orfèvre... la fille unique de maître Issachar.

FÉDÉRIC.

Issachar... à la place Maggiore... C’était notre joaillier, et je connais sa fille, la petite Rebecca, à qui j’achetais de temps en temps.

ASCANIO.

C’est vrai ! c’est vrai ! car à son comptoir où j’allais tous les jours, nous parlions souvent de vous... comme de la pluie et du beau temps !

FÉDÉRIC, souriant.

Vous êtes bien bon !... et vous vous étiez déclaré ?...

ASCANIO.

Pas encore !... parce que son père avait des idées singulières... Ces juifs sont si bizarres !... il avait deviné mon amour et m’avait fermé sa porte, en me déclarant que l’on n’entrait chez lui que par le mariage.

FÉDÉRIC.

Ce qui vous rappela à la raison ?

ASCANIO.

Au contraire... ça me la fit perdre totalement... et j’osai, dans ma folie, parler à la famille del Dongo des prétentions de la famille Issachar... À l’idée seule du moindre contact entre les deux maisons... indignation de la mienne, refus... de vingt-cinq pieds de haut... et défense de penser désormais à la belle juive... Ce qui fit que, dès le soir même, je lui écrivis en toutes lettres mon amour... lui offrant, moi, le chevalier Ascanio del Dongo, cadet de bonne maison, mon nom, ma légitime et un mariage secret, le soir, à neuf heures, à l’église Notre-Dame del Bambino.

FÉDÉRIC.

Quoi ! sérieusement ?...

ASCANIO.

Ce fut mon gouverneur, le vénérable Golgotha, un homme sûr, qui remit lui-même ce billet à Rebecca... et me rapporta sa réponse... que voici ; je l’ai toujours là... Tenez, lisez !

FÉDÉRIC, lisant.

« Je devrais vous refuser si je n’écoutais que la raison ; mais raisonne-t-on quand on aime ?... À ce soir... à neuf heures ! »

ASCANIO, avec enthousiasme.

C’est divin !... c’est délicieux !...

FÉDERIC, froidement.

C’est un billet qui ressemble à tous les autres... comparez-le à ceux que vous avez reçus...

ASCANIO, naïvement.

C’est le premier !

FÉDÉRIC.

Ah ! je ne m’étonne plus... et ne vous demande pas si vous fûtes exact au rendez-vous.

ASCANIO.

J’y étais à huit heures... et je me promenais depuis un siècle sous le portail de l’église enveloppé dans mon manteau... quand, au lieu de Rebecca que j’attendais... je me vois entouré par une troupe de spadassins que je n’attendais pas... et sans me faire aucun mal...

Air de Marianne.

D’un voile on me couvre la tête :

« En avant ! partez, postillon ! »

La voiture roule et s’arrête

Sous la voûte de ce donjon.

Ô destinée !

Quand l’hyménée

Va nous lier,

Être fait prisonnier !

FÉDÉRIC, souriant.

Prison nouvelle !

ASCANIO.

J’aimais mieux celle

Dont Rebecca devait être geôlier !

Mais, par cette mesure atroce,

Mes parents se vengeaient, je croi,

De n’avoir pas été par moi

Invités à ma noce !

Aussi, maintenant, c’est entre nous un défi... une guerre à mort... J’ai juré, déclaré, signifié aux del Dongo que j’épouserais Rebecca... et son père et toute la synagogue... ou que je me tuerais...

FÉDÉRIC.

Vous voulez rire ?

ASCANIO.

Non... je me tuerai... pour leur apprendre !... Car je ne vous ai pas dit qu’afin de punir Issachar, mon futur beau-père, de l’appui qu’il était censé avoir prêté à nos amours... on l’a fait passer pour un carbonaro... pour un libéral !

FÉDÉRIC.

Est-ce que vraiment ?...

ASCANIO.

Du tout !... c’est un orfèvre !... pas autre chose... Mais, en attendant... il est ici... sous clé, à la citadelle... et je cherche encore qui a conduit tout cela.

FÉDÉRIC.

Je vous le dirai si vous voulez... c’est votre gouverneur, le vénérable Golgotha.

ASCANIO.

Mon professeur !... un ami qui m’est tout dévoué !...

FÉDÉRIC.

On m’a assuré que c’était un homme capable de tout... pour de l’argent.

ASCANIO.

Je n’en avais pas et n’en ai jamais eu... Ainsi vous voyez bien !...

Bruit au dehors.

Ah ! voilà déjà l’heure de la promenade qui est terminée.

FÉDÉRIC.

C’est notre geôlier.

 

 

Scène II

 

LES PRISONNIERS, ASCANIO, FÉDÉRIC, PEPITO

 

PEPITO.

Non, Messieurs... Le père Gennaro, le geôlier en chef, a la goutte, et c’est moi, Pepito, le premier porte-clés, qui suis admis par intérim à l’honneur...

ASCANIO.

De nous enfermer.

PEPITO.

Vous excuserez si je ne m’y prends pas trop bien... quand on n’a pas l’habitude... mais avec le temps...

FÉDÉRIC, riant.

C’est agréable !

PEPITO.

Enfin, je ferai de mon mieux !... et, Dieu aidant, nous tâcherons...

Leur montrant le corridor à gauche.

Si ces Messieurs veulent se donner la peine d’entrer !... voici l’heure.

ASCANIO.

Déjà !

PEPITO.

C’est la consigne... une demi-heure le matin... et tantôt, pour le repas, les prisonniers peuvent se promener sur cette terrasse, et communiquer ensemble pendant une heure et demie, total : deux heures par jour de grand air.

FÉDÉRIC.

On nous le mesure.

ASCANIO.

Tu ne pourrais pas doubler la dose ?... Que diable ! le grand air... ça ne coûte rien à l’administration...

PEPITO, avec effroi.

Air du Verre.

Ô ciel ! taisez-vous, Monseigneur !

ASCANIO.

Quel vertige vient de te prendre ?

PEPITO.

Ah ! pour vous je tremble de peur,

Car si l’on allait vous entendre !...

ASCANIO.

Ne crains rien !... pour bonne raison,

Ma langue peut être indiscrète :

Ayant l’honneur d’être en prison,

Je n’ai pas peur que l’on m’y mette.

PEPITO.

Allons, Messieurs, allons, rentrons.

ASCANIO.

À tantôt, mon cher marquis !

CHŒUR.

Vive, en cette vie,

La philosophie !

Par elle, en tous lieux,

On sait être heureux !

Son pouvoir suprême

Fait, en prison même,

Trouver la gaité

Et rêver la liberté !

Ils descendent tous par l’escalier à gauche ; Fédéric, qui est resté la dernier, est encore en scène.

PEPITO, fermant la porte du corridor à gauche.

Ah ! mon Dieu ! et mademoiselle Rebecca... à laquelle je ne songeais plus... elle a une permission pour venir voir son père... qui est là, dans ce corridor.

FÉDÉRIC.

La fille d’Issachar ?

PEPITO.

Oui, Monseigneur.

FÉDÉRIC.

Il fallait donc la faire entrer plus tôt... ce pauvre Ascanio aurait été enchanté.

Pepito a été, pendant ce temps, ouvrir la porte du corridor de droite.

 

 

Scène III

 

PEPITO, GIANINA, REBECCA, FÉDÉRIC

 

GIANINA.

Suivez-moi, Signora... ces corridors-là me connaissent... je suis de la maison.

FÉDÉRIC.

La nièce du geôlier...

GIANINA.

Hélas ! oui... et c’est surtout depuis que mon oncle vous a pour locataire, que je suis désolée qu’il ait cette vilaine place-là.

FÉDÉRIC.

Vous êtes bien bonne !...

S’adressant à Rebecca qu’il salue avec bonté.

Mademoiselle vient pour voir son père ?

REBECCA, troublée.

Oui... oui, Monseigneur...

GIANINA.

Qu’ils lui ont enlevé !

Bas à Fédéric.

Heureusement que tout va mal !... ça ne peut pas durer... On parle d’émeute... de renversement...

Pepito, qui, depuis le commencement de la scène, est resté immobile à regarder Gianina, laisse tomber en ce moment son trousseau de clés, et sort de sa rêverie. Gianina, effrayée.

Ah ! mon Dieu !... est-ce que ça commence ?

PEPITO.

C’est moi... qui étais là à vous regarder, que j’en oubliais... mes clés et mes prisonniers.

FÉDÉRIC, à Pepito.

Rassure-toi... je rentre.

REBECCA, vivement.

Déjà...

Elle s’arrête et baisse les yeux.

FÉDÉRIC.

Adieu, Mademoiselle. Croyez, quel que soit mon sort, que votre père et vous, avez en moi un véritable ami.

REBECCA, troublée et le suivant des yeux.

Oui... oui, Monseigneur...

PEPITO, refermant la porte de la chambre n° 1, où vient d’entrer Fédéric.

Ah ! et le permis de Mademoiselle ?

Il laisse à la serrure son trousseau de clés, et va à Rebecca, qui tire de sa poche un papier et le présente à Pepito sans cesser de regarder la porte n° 1. Pepito.

Je vais le faire viser... je le rapporte, et vous conduis près de votre père.

Il fait quelques pas pour sortir.

Et mon trousseau que j’oubliais !

Il va reprendre son trousseau de clés à la porte de la prison de Fédéric.

GIANINA.

Qu’est-ce qu’il fait ? qu’est-ce qu’il fait ?...

PEPITO.

Tenez, Gianina, vous ne devriez jamais vous présenter à moi quand je suis dans l’exercice de mes fonctions... aujourd’hui surtout que je commande en chef... Ça me trouble... je ne sais plus ce que je fais !

Air : Je voulais bien (Fra Diavolo).

Je suis plus malheureux que ceux

Que je tiens ici sous ma chaîne !

Leur peine est moindre que la mienne,

Je suis pris et pincé mieux qu’eux !

J’ suis amoureux ! j’ suis amoureux !

Oui, je le suis de telle sorte,

Que quelquefois j’ouvre la porte

Au lieu de la fermer sur eux !

Qu’ les prisonniers sont donc heureux

Quand les geôliers sont amoureux !

Que les prisonniers sont heureux

Quand les geôliers sont amoureux !...

On entend du bruit du côté du corridor à gauche. Pepito crie :

J’y vais !

Se retournant vers Gianina.

J’ suis amoureux !

Il s’élance par le corridor à gauche et disparaît.

 

 

Scène IV

 

GIANINA, REBECCA

 

Rebecca, pendant la scène précédente, est toujours restée immobile, les yeux fixés du côté de la chambre n° 1.

GIANINA.

Eh bien ! pas un mot... Il a été pour vous... bon et affectueux... et vous n’avez trouvé à lui dire... que « Oui... oui... Monseigneur... »

REBECCA.

Tu as raison... Il va me prendre pour une sotte... une idiote... ou, ce qui est plus terrible encore, pour une ingrate !... Mais, que veux-tu, rien qu’à sa vue, à sa voix, mes yeux se troublent, ma tête se perd, le cœur me manque ! Tiens, tu le vois bien, je ne sais plus où j’en suis...

GIANINA.

Mam’selle ! Mam’selle ! remettez-vous... si on venait à se douter...

REBECCA.

Il n’y a que toi au monde... toi seule, Gianina... à qui je l’ai dit, et encore, parce que tu t’en es aperçue !

GIANINA.

Je vous aurais bien défiée de me le cacher... moi qui vous connais... moi qui, pendant cinq années, ne vous ai pas quittée... Oui, je serais morte alors de faim et de misère... si vous n’aviez recueilli dans votre boutique une pauvre fille de votre âge dont vous avez fait votre amie ! Et depuis deux ans que mon oncle a ici une place et m’a prise avec lui, je n’ai pas encore pu m’acquitter envers vous !...

REBECCA.

Y penses-tu ?

GIANINA.

Vous me permettrez bien alors de vous payer en amitié et en dévouement... car moi, c’est vous ! c’est une sœur !

REBECCA.

Je le sais... je le sais...

GIANINA.

Aussi, à votre trouble... à votre embarras... je l’ai vu tout de suite !

Air : Ses yeux disent tout le contraire.

Votre père n’est pas, hélas !

Le seul ici qui vous amène !

Pour un père on n’hésite pas

À montrer sa crainte ou sa peine !

L’ seul avantage, en pareil cas,

C’est qu’au moins tout haut l’on soupire ;

Mais le plus grand chagrin, n’est-c’ pas ?

C’est celui qu’on n’ose pas dire !

REBECCA.

C’est vrai !... c’est vrai...

GIANINA.

Eh bien ! alors... dites-moi tout... et apprenez-moi comment cet amour-là est arrivé ?

REBECCA.

Je ne l’ai jamais su... car, lorsque je m’en suis aperçue... c’était déjà fait !... Tout ce que je me rappelle, c’est qu’un dimanche, pendant que nos ouvriers travaillaient, le peuple s’était amassé devant la boutique en criant : À bas les juifs !... Un jeune homme, qui passait par là, voulut calmer les furieux, et quoique atteint assez grièvement d’une pierre... là, à l’épaule, il finit par leur faire entendre raison, et mon père supplia notre défenseur, qui était blessé, d’entrer un instant dans notre boutique... Il avait un air si simple, si doux et si distingué... il recevait nos soins avec tant de reconnaissance, qu’on aurait dit que c’était lui qui était l’obligé... On pansa sa blessure... ce fut moi !... et ma main tremblait... tremblait... Enfin, sans nous dire son nom... il partit... Ce fut fini... il n’en fut plus question...

GIANINA.

En vérité ?

REBECCA.

C’est-à-dire... et je ne sais pourquoi, j’avais idée, à la manière dont il nous avait parlé de commerce, que c’était le fils d’un négociant ou d’un banquier, et je me disais : Un négociant et un orfèvre... il n’est pas impossible que... ça s’est vu... c’est convenable... Enfin, je pensais à cela tous les jours... lorsque, à la fin de la semaine, mon père reçut une commande d’orfèvrerie et de bijoux pour le premier ministre d’alors, le marquis de Palavicini... et nous nous rendîmes à son hôtel. Oh ! que c’était beau et majestueux !... les riches appartements... quel nombreux domestique !... et puis deux ou trois antichambres qu’il nous fallut traverser... des habits dorés, chamarrés ; je croyais que c’était encore de la livrée... c’étaient des courtisans... Enfin, nous entrâmes dans un petit boudoir... Ah ! je crois le voir encore, et je me le rappellerai toujours !... Une porte s’ouvrit... et je vis paraître le marquis de Palavicini... le ministre !

GIANINA.

Qui était, dit-on, superbe !

REBECCA.

Oh ! je ne le vis pas... je ne vis rien !... parce qu’à côté de lui était un beau jeune homme à qui il disait : Mon fils !... C’était lui... notre inconnu... notre défenseur !... Je sentis un nuage obscurcir mes yeux, et mes genoux fléchir... C’en était fait de tous mes rêves !

GIANINA.

Eh bien ?...

REBECCA.

Eh bien ! depuis ce jour, mon père eut la pratique du ministre... et de plusieurs autres riches maisons de la cour... Fédéric... M. Fédéric venait lui-même assez souvent chez nous... acheter des bijoux... c’était toujours à moi qu’il s’adressait.

GIANINA.

Et cela vous faisait plaisir ?...

REBECCA, avec dépit.

Au contraire !... Il achetait toujours des colliers... des bracelets... des parures de femme... Et un soir que j’étais avec mon père au spectacle, à une place bien modeste... et cachée dans la foule, je vois, dans une belle première loge, celle du ministre, la plus jolie femme de la cour, la plus élégante et en même temps la plus coquette, la comtesse de Lipari... Il était là, auprès d’elle... la regardant avec une expression d’orgueil... de bonheur... de tendresse !... et elle portait une rivière en diamants que M. Fédéric m’avait achetée quelques jours auparavant... Depuis ce soir-là, je le délestai... je ne le regardais plus... je lui parlais à peine et je tâchais de n’y plus penser...

GIANINA.

Ah !

REBECCA.

Seulement, il y avait un petit jeune homme de grande maison, le jeune Ascanio del Dongo, qui venait aussi acheter... à crédit... Il était lié avec le fils du ministre... et, malgré moi... je le faisais parler sur M. Fédéric... et sur la comtesse de Lipari... que lui, Ascanio, ne pouvait pas souffrir ! C’était un bon jeune homme, qui me racontait des choses qui me faisaient bien du chagrin ! C’est égal !... j’avais du plaisir à avoir de la peine ! Ça m’aidait à l’oublier, et voilà, puisque tu veux le savoir, comment cet amour-là est venu et comment il est parti.

GIANINA.

Oh ! parti !... Mais, dites-moi. Mademoiselle, quand le marquis de Palavicini et son fils furent condamnés ?...

REBECCA.

Oh ! quelle indignité !... trahis, abandonnés de tous, même de cette comtesse de Lipari... Oh ! alors, j’oubliai tout... mon amour revint... Mais c’était bien !... c’était juste... il était malheureux ! Si j’avais été homme, j’aurais voulu conspirer... j’aurais voulu une émeute... un soulèvement pour le délivrer... enfin, vois-tu...

GIANINA.

Est-il possible ! vous, Mam’selle, d’ordinaire si timide et si calme ?

REBECCA.

Oh ! dès qu’il s’agit de lui !... Écoute ce que j’ai appris hier d’une de nos pratiques qui est membre du conseil... Mon père, pour qui je l’implorais, ne court, m’a-t-il dit, aucun danger... Arrêté comme carbonaro, aucune charge ne s’élève contre lui, et sous quelques jours il sera mis en liberté... D’ici là, je pourrai le voir, aujourd’hui, demain, tous les jours !

GIANINA.

Quel bonheur !

REBECCA.

Oui... Mais quant au jeune marquis de Palavicini... la mort de son père l’a rendu l’idole du peuple et le point de ralliement des libéraux... C’est, malgré sa jeunesse, un chef de parti dangereux... On regrette de l’avoir épargné... et, pour ôter tout prétexte aux émeutes et aux complots... on est décidé à un exemple...

GIANINA.

On n’osera pas !

REBECCA.

Ils oseront tout... ils ont si peur !

GIANINA.

Et vous ?...

REBECCA.

Je ne te parle pas de moi... je ne lui survivrai pas...

GIANINA.

Que dites-vous ?

REBECCA.

Ne t’effraye pas ! je suis calme... j’ai du sang-froid... Il y avait dans notre caisse dix mille ducats... j’en ai pris cinq mille... je les ai là, en billets de banque... J’en puis disposer : la moitié de notre fortune vient de ma mère... et m’appartient.

GIANINA.

Quoi ! Mam’selle, vous oseriez ?...

REBECCA, avec exaltation.

Ah ! ce n’est rien que cela, et pour lui j’ai fait bien plus encore.

GIANINA.

Plus encore ?

REBECCA.

Ni lui ni mon père n’en sauront jamais rien... Dieu seul...

GIANINA.

Ah !... Qu’est-ce que c’est donc ?

REBECCA.

Tais-toi... tais-toi !... Où en étais-je ?... Ah !... Je me suis dit : J’irai trouver Gianina, ma sœur, mon amie ; avec cet argent elle gagnera quelque garde, quelque geôlier qui, aujourd’hui ou demain, fera évader Fédéric... Voilà mon espoir, je n’en ai pas d’autre... Me suis-je trompée ?

Elle lui remet une bourse.

GIANINA.

Non... non... Et pour moi du moins... je suis trop heureuse... car voilà l’occasion que je demandais... de m’acquitter envers vous. Aujourd’hui, justement, mon oncle Gennaro a remis ses clefs et sa surveillance à quelqu’un...

REBECCA, vivement.

Quelqu’un ?...

GIANINA, baissant les yeux.

Sur qui j’aurais bien quelque pouvoir.

Air de Voltaire chez Ninon.

Je crois bien qu’il m’obéirait

Si je voulais être obéie !

Pour ça...

REBECCA.

Que faut-il ?

GIANINA.

Il faudrait

L’aimer un peu !

REBECCA.

Je t’en supplie !

Fais, pour moi, qu’il soit adoré.

GIANINA.

Qui, moi ! Mam’selle... que je l’aime ?

REBECCA.

Aime-le... je te le rendrai !...

GIANINA.

Il me le rendra bien lui-même !

 

 

Scène V

 

GIANINA, REBECCA, PEPITO, sortant du corridor à gauche

 

PEPITO, à Rebecca.

Tout est en ordre... et vous pouvez, signora, vous rendre près de votre père...

Montrant la gauche.

Là... dans ce corridor...

Criant près de la porte.

Pietro, conduisez la signora au n° 17.

Rebecca sort par la porte à gauche, après avoir serré la main de Gianina.

GIANINA.

Pourquoi ne la conduis-tu pas toi-même ?

PEPITO.

Vous me le demandez ?... Pour rester un instant avec vous... Vous comprendriez ça, Mam’selle, si vous m’aimiez seulement un peu... Mais vous ne pouvez pas, ça vous est impossible !

GIANINA.

Qui sait ?

PEPITO, avec joie.

Qu’est-ce que vous me dites là ?

GIANINA.

Que tu es un brave et honnête garçon... qui n’as qu’un défaut...

PEPITO.

Que ça ?...

GIANINA.

C’est d’avoir peur... toujours... et de tout.

PEPITO, avec tendresse.

Ça n’est pas un mal, Mam’selle. Si j’ai peur de tout... j’aurai peur de déplaire à ma femme !...

GIANINA, désarmée.

C’est mieux, ce que lu dis là ! Et, vrai, Pepito, si mon oncle voulait...

PEPITO.

Mais vous savez bien qu’il ne veut pas ! attendu que je n’ai rien... et qu’il lui faut, avant tout, un neveu qui ait de la fortune ! Aussi, pour en trouver une, je me jetterais du haut en bas de la citadelle...

GIANINA.

Bien vrai ?...

PEPITO.

Ah ! vrai ! vrai ! car je vous aime, voyez-vous, plus que ma vie !

GIANINA.

C’est bien, c’est comme ça qu’il faut aimer... Et s’il ne tenait qu’à toi de m’épouser, en gagnant à l’instant un capital de cinq mille ducats ?

PEPITO.

Ah !...

GIANINA.

Chut !...

PEPITO.

Et pour cela que faut-il faire ?

GIANINA.

Une bonne action ! sauver un innocent... un homme d’honneur !...

PEPITO.

C’est dit !

GIANINA.

Le jeune marquis de Palavicini...

PEPITO, à part.

Ô ciel !

Haut et tremblant.

Chut !

GIANINA.

Eh bien ?

PEPITO.

Eh bien !... et si on était découvert ?

GIANINA.

On ne te découvrira pas... Tu as les clefs de toutes les portes... c’est toi qui surveilles les autres surveillants... C’est toi qui, le soir, fais la dernière ronde...

PEPITO.

Je le sais bien... mais c’est égal !... On risque beaucoup, on risque tout...

GIANINA.

Eh bien ! et toi qui voulais mourir pour moi... toi qui m’aimes plus que ta vie... tu me l’as dit ?

PEPITO.

C’est vrai !... c’est vrai !... on dit ça !... Mais c’est que de quitter la vie...

GIANINA.

Ça t’effraye ?

PEPITO.

Du tout... ça m’est bien égal !... Et si ce n’était que cela... Mais ça m’empêchera de vous épouser.

GIANINA.

Mais si tu réussis... ce qui est certain, songes-y donc, Pepito, une bonne action dont la récompense est là...

Montrant son gousset.

et là...

Montrant son cœur.

Et si un jour le marquis de Palavicini revient au pouvoir... voilà notre fortune assurée... des honneurs... des places... Et puis... et puis...

Avec coquetterie.

je t’aimerai !

PEPITO, avec transport.

C’est vrai ! c’est vrai... une dot aujourd’hui, vous ensuite... vous surtout...

GIANINA.

Eh bien ?...

PEPITO.

Et bien ! Mam’selle... eh bien ! ma chère Gianina...

GIANINA, vivement.

Eh bien ?

PEPITO.

Eh bien !...

On entend un son de cloche. Avec effroi.

Qu’est-ce que c’est que ça !... Le tocsin d’alarme !... Est-ce qu’on aurait déjà découvert quelque chose ?...

GIANINA.

Et non ! c’est le premier coup pour le déjeuner des prisonniers... Je vais m’en occuper... Dépêche-toi... il n’y a pas de temps à perdre !

Elle sort par la porte à droite.

 

 

Scène VI

 

PEPITO, seul

 

Ah ! ce n’est pas le temps que je crains de perdre !...

Se frottant la tête.

c’est autre chose... Mais elle a raison... hâtons-nous, sans raisonner et sans réfléchir... car si on réfléchissait...

Regardant sur la table à gauche le papier et le crayon laissés par le prisonnier qui dessinait.

Ah ! ce crayon du prisonnier qui dessinait.

Écrivant en tremblant.

« Un ami inconnu... »

Parlant.

Inconnu !... c’est adroit... J’aime mieux que lui-même ne sache pas quel est son sauveur... Si ça tournait mal, il ne pourrait rien dire... Quitte à se faire connaître plus tard... si ça tourne bien...

Achevant d’écrire.

« Expose pour vous ses jours... Ce soir, à huit heures, tenez-vous prêt... Si vous êtes décidé... mettez pendant la promenade du déjeuner votre réponse derrière la petite statue de pierre. »

Il roule le papier autour du crayon et le jette entre les barreaux qui sont au-dessus du n° 1.

Je lui jette ce crayon... pour qu’il puisse me répondre...

Poussant un cri d’effroi en entendant encore sonner la cloche.

Ah ! non... c’est le second coup... Cette cloche-là me fera mourir... et d’ici à ce soir, Dieu sait ce qui peut arriver... Ce n’est pas vivre que d’être d’un complot...

Bruit au dehors.

et si c’était à recommencer... Et mes prisonniers que j’oublie...

Il va ouvrir la porte du corridor à gauche, puis celle à droite. Ascanio et plusieurs prisonniers entrent en scène.

CHŒUR.

Air : Des jours de la jeunesse (Part du Diable).

Profitons de la vie,

Sans croire an lendemain

Au présent je me fie,

Car lui seul est certain !

Pendant ce chœur, Ascanio et les prisonniers s’asseyent autour de différentes tables. Des valets de la prison apportent des tasses et du pain qu’ils placent sur les tables. Paraît, par la porte à droite, Gianina tenant à la main une grande cafetière et un pot au lait. C’est quand tout le monde est placé que Pepito va, en tremblant, ouvrir la porte n° 1.

 

 

Scène VII

 

PEPITO, ASCANIO, FÉDÉRIC, GIANINA

 

Fédéric va se placer prés d’Ascanio ; il a son chapeau sur la tête et il est prêt à s’asseoir à la table. Il va déposer son chapeau près de la niche de la petite statue de pierre à droite ; et, tournant le dos à ses compagnons, il cache derrière la madone un papier qu’il a tiré de son gousset. Tout cela s’est exécuté sur le chœur précédent. Pepito, qui est à l’autre extrémité du théâtre, à gauche, l’examine avec inquiétude.

PEPITO, qui a suivi de l’œil tous les mouvements de Fédéric.

C’est sa réponse !

Il s’approche de la statue de pierre et, au moment où personne ne le regarde, il saisit le papier.

Je la tiens !

ASCANIO, à gauche, à Gianina qui lui verse du café.

Merci, ma gentille Hébé !

GIANINA.

On voit bien que ce sont des prisonniers d’État, et des gens riches ! tous les matins du café !...

ASCANIO.

Oh ! du café ! tu le vantes !...

Gianina, tenant toujours sa cafetière à la main, s’approche de Pepito.

GIANINA, à voix basse.

Eh bien !... tout est-il disposé ?...

PEPITO, de même, vivement et avec terreur.

C’est fait !... c’est fait !... mais ne parlez pas... ne me regardez pas... On pourrait se douter... de quelque chose.

GIANINA, à demi voix.

C’est qu’il y a du bruit dans la ville... On bat le rappel...

Se retournant vers les prisonniers à qui elle va verser.

Voilà, Messieurs, de la crème excellente.

PEPITO, effrayé et à part.

Ah ! mon Dieu ! ça n’est pas au moment où l’on va redoubler de surveillance que l’on peut tenter une entreprise pareille !... et pour ma part je...

Jetant les yeux sur le papier qu’il vient de dérouler d’une main.

Que vois-je ?...

Lisant.

« Ma vie, telle qu’elle est désormais, ne vaut pas la peine que, pour la sauver, j’expose celle d’un ami... Je le remercie et refuse, résigné à la mort que j’attends... » Est-il possible !... il refuse... il refuse pour ne pas m’exposer... Ah ! l’honnête homme ! le brave homme !... je donnerais pour lui ma vie...

Se reprenant vivement.

Non... mais tout, excepté cela !

Il serre le papier dans sa poche. Apercevant un soldat qui entre.

Dieu ! un soldat !...

À part.

Il m’a fait une peur !...

Le soldat lui présente une lettre.

Une lettre pour un prisonnier... qui est bien protégé, celui-là !

TOUS, avec empressement.

Pour moi ?

PEPITO.

Non, non... pour le seigneur Ascanio del Dongo.

ASCANIO, qui s’est levé de table et qui a couru près de Pepito.

L’écriture de ma mère !

PEPITO.

C’est égal ! je dois voir, avant tout, si elle ne renferme rien de contraire à la sûreté de l’État.

ASCANIO, avec colère.

Par exemple !

PEPITO.

C’est la consigne... Sinon, je serai obligé de la renvoyer cachetée !

ASCANIO.

Allons donc, et puisqu’il le faut... lis !

PEPITO, lisant.

« Mon cher enfant, je n’existe plus depuis que vous êtes en prison... J’ai déjà obtenu de votre père qu’on vous laisserait prendre l’uniforme... »

ASCANIO.

Ah ! mon excellente mère...

PEPITO.

« Quand à votre désir insensé de vous marier, on y accéderait encore, malgré votre jeunesse, s’il y avait possibilité ou même prétexte à notre consentement. Mais, réfléchissez !... Quelles que soient les qualités que je me plais à lui reconnaître. une jeune fille qui n’a ni naissance, ni titres, ni fortune, ne peut épouser un del Dongo !

S’attendrissant en lisant.

Et si vous m’aimez, mon fils, autant que je vous aime, faites-moi ce sacrifice. »

ASCANIO.

Ah ! ma mère !

PEPITO, avec attendrissement.

Faites-lui ce sacrifice, Monsieur...

ASCANIO, à Pepito.

Achève donc.

PEPITO.

« J’attends avec impatience votre réponse, que mon messager me rapportera. »

ASCANIO.

J’y cours.

PEPITO.

« Les choses sont ici, du reste, dans un tel état d’exaspération, que le ministre a dû conseiller au prince un dernier et terrible exemple !... Il a signé ce matin... » Ah ! mon Dieu !...

ASCANIO, qui est revenu sur ses pas et qui veut prendre la lettre.

Qu’est-ce donc ?...

PEPITO, troublé.

Rien... rien... ce n’est pas lisible...

FÉDÉRIC,
qui est toujours assis près de la table, lui arrachant la lettre.

Allons donc !

Achevant de lire.

« Il a signé ce matin l’arrêt de mort du jeune marquis de Palavicini... qui sera exécuté ce soir à dix heures... »

Lui rendant la lettre.

L’écriture est superbe !...

À Ascanio, lui présentant sa tasse.

Je vous demanderai une seconde tasse de café.

Tous les prisonniers font un mouvement. Pepito leur fait signe de ne pas avancer et de laisser seuls les deux jeunes gens ; tous se retirent. Gianina est sortie par la porte à gauche, après l’entrée du soldat, emportant dans un panier les tasses des prisonniers qui se sont levés de table. Pepito sort par la porte à droite, et les deux jeunes gens restent seuls, Ascanio debout et tenant encore la lettre qu’il froisse entre ses mains, et Fédéric achevant tranquillement son déjeuner.

 

 

Scène VIII

 

ASCANIO, FÉDÉRIC

 

ASCANIO, avec désespoir.

Ah ! c’est une horreur!... Et ne pouvoir le sauver...

Levant les yeux vers Fédéric.

Mais j’admire votre tranquillité et votre sang-froid... En vérité, on ne croirait jamais que c’est de vous qu’il s’agit !

FÉDÉRIC.

Que voulez-vous, Ascanio... Si j’étais comme vous plein d’illusions et d’espérance, si j’aimais... si j’étais aimé, surtout !... j’aurais peut-être quelques regrets... mais depuis la mort de mon père, je ne tiens plus à la vie, je ne tiens plus à rien... Ce n’est pas de la philosophie... c’est de l’ennui !...

ASCANIO.

Ah ! vous avez beau dire, je ne m’en consolerai jamais !

FÉDÉRIC.

Vous avez tort ! il ne tenait qu’à moi de me sauver...

ASCANIO, vivement.

Que dites-vous ?

FÉDÉRIC.

J’ignore d’où vient cette offre généreuse... mais on m’a proposé ce matin de favoriser mon évasion... Je n’ai pas voulu !...

ASCANIO.

Quoi ! vous pouviez vivre encore !...

FÉDÉRIC.

À quoi bon ?... Si près de finir, ça ne vaut pas la peine de recommencer... J’ai refusé, vous dis-je !

Geste d’Ascanio.

Et n’insistez pas, chevalier ! c’est fini maintenant ! Heureux, au moment du départ, de serrer la main d’un ami...

ASCANIO, avec désespoir.

Vous ne partirez pas seul !

FÉDÉRIC.

Allons donc !

ASCANIO.

Je vous accompagnerai... j’y suis décidé ! Car, d’après cette lettre, vous le voyez, ils conviennent tous qu’elle est charmante, qu’elle a tous les talents, toutes les vertus... mais elle n’a ni titres, ni naissance, aucun prétexte, comme ils disent, pour consentir à ce mariage !

FÉDÉRIC.

Vraiment ?... Et si, moi qui n’ai ni parent, ni ami... je vous laisse toute ma fortune ?...

ASCANIO, lui sautant au cou.

Ah !...

S’arrachant de ses bras.

Eh bien !... non ! c’est inutile... La fortune que vous me donneriez ne lui donnerait, à elle, ni titres, ni noblesse... ce serait toujours Rebecca, la fille de l’orfèvre... Et mes nobles aïeux...

FÉDÉRIC, souriant.

Diable !... Savez-vous que vous êtes difficile à marier ?...

ASCANIO.

Ah !... je le sais bien !

FÉDÉRIC, vivement.

Et nous n’avons pas de, temps à perdre !... Il faudrait se hâter... Il faut... Ah ! tenez !...

ASCANIO.

Quoi donc ?...

FÉDÉRIC.

Si dans une heure, par exemple, si, dans l’instant, j’offre à la fille d’Issachar ma main, mon nom et mon titre ?...

ASCANIO, étonné.

Que dites-vous ?

FÉDÉRIC, gaiement.

Je dis qu’avant ce soir elle sera veuve... et que, demain, la jeune marquise de Palavicini, héritière d’un nom superbe et d’un million de rente, pourra, sans trop blesser la susceptibilité posthume de vos aïeux, épouser un del Dongo... ou, du moins, ce sera, et au delà, le prétexte que demandait votre mère...

ASCANIO.

Non, non !... je ne puis accepter ainsi le prix de votre sang !

FÉDÉRIC.

Vain scrupule !... Vous accepterez, non pas pour vous, mais pour elle, qui vous aime ! pour son père que vous avez fait mettre sous les verrous, et que vous rendrez à la liberté...

ASCANIO.

Mais... Monsieur...

FÉDÉRIC.

Et silence avec tous !... Mari pour quelques heures et par intérim, je prêterais au ridicule, et quand on va mourir et que chacun vous regarde... il faut tâcher de jouer son rôle avec noblesse.

ASCANIO.

Air de Téniers.

À cette idée... ah ! je ne puis me faire !

Non, je ne puis y consentir...

FÉDÉRIC.

Eh bien,

Allez répondre à votre mère ;

Je ne vous demande plus rien :

L’amitié, qui n’est pas suspecte,

Veille sur vous... Oui, je le veux ainsi !

Et vous savez que toujours on respecte

Les volontés dernières d’un ami !

Oui, le dernier vœu d’un ami...

Sur la ritournelle de l’air, Ascanio sort par la porte à droite, pendant que Gianina et Rebecca entrent par la porte à gauche.

 

 

Scène IX

 

GIANINA, REBECCA, FÉDÉRIC

 

FÉDÉRIC.

Allons, et quoi qu’il en dise...

REBECCA, causant avec Gianina.

Il sera sauvé, tu me le promets ?...

GIANINA.

Pepito s’en charge... et dès ce soir...

REBECCA.

Ah ! c’est tout ce que je demande au ciel ! Tais-toi... c’est lui !...

Avec joie et le lui montrant.

C’est lui !...

FÉDÉRIC.

Mademoiselle... j’aurais à vous parler...

REBECCA.

À moi ?...

FÉDÉRIC.

D’une importante affaire... qui peut-être va vous rendre bien malheureuse... Mais le malheur, je l’espère, sera de peu de durée...

REBECCA.

Je m’y résignerai sans me plaindre, Monsieur, s’il ne doit pas atteindre ceux que j’aime... s’il épargne mon père.

FÉDÉRIC.

C’est un moyen de le sauver... de le rendre à la liberté...

REBECCA.

On m’avait assuré qu’aucun danger ne le menaçait... Il y en a donc que j’ignorais ?... et de plus grands encore !... Parlez, Monsieur, parlez ! que faut-il faire ?... J’aide la force... du courage... rien ne m’effrayera... Tous les sacrifices, tous les tourments qui me seront imposés, je m’y soumets... j’y consens d’avance...

FÉDÉRIC.

Eh bien ! donc... Mais, quelque inattendue... quelque terrible que soit ma proposition, promettez-moi de ne pas m’en demander les motifs... Vous ne pouvez les connaître aujourd’hui... Demain... peut-être... et d’ici là, croyez seulement qu’il faut des raisons bien graves pour que je vienne ainsi, contre toutes les convenances, vous faire une offre pareille.

REBECCA.

Vous m’effrayez beaucoup, Monsieur... Qu’est-ce donc ?...

FÉDÉRIC.

C’est de m’épouser...

REBECCA, pousse un cri et tombe à moitié évanouie dans les bras de Gianina.

Ah !

GIANINA.

Mam’selle !... Mam’selle... revenez à vous !...

FÉDÉRIC, à part, la regardant.

J’en étais sûr !... Ascanio a raison... il est aimé !... et l’idée seule d’une autre union...

REBECCA.

Vous, Monseigneur !... vous... le marquis de Palavicini...Ce n’est pas possible... je ne suis qu’une fille du peuple...

FÉDÉRIC.

Peu m’importe !...

REBECCA.

La fille d’un orfèvre... et, plus encore, songez-y bien, Monseigneur... la fille d’un juif... Issachar, mon père, est un juif.

FÉDÉRIC, à part et la regardant.

Ah ! si Ascanio était là... il serait content !... La pauvre fille fait tout ce qu’elle peut pour se défendre...

Haut, avec bonté.

Je sais tout cela, mon enfant, et cela ne m’empêche pas de vous dire : Voulez-vous m’épouser... à l’instant ?

REBECCA.

À l’instant ?...

FÉDÉRIC.

Oui, vraiment.

REBECCA.

Moi ?...

FÉDÉRIC.

Oui, sans doute... À moins... que, de votre part, un obstacle invincible...

REBECCA, vivement.

Non, Monseigneur, non !... Mon père avant tout !... et dès qu’il s’agit de le sauver...

FÉDÉRIC, lui prenant la main.

Ah !... c’est bien, mon enfant, c’est bien ! vous avez là un noble et généreux sentiment dont vous serez récompensée...

REBECCA, avec émotion.

Ah ! je le suis déjà... Comment, Monsieur...

FÉDÉRIC.

Adieu !... Pendant près d’une heure encore les prisonniers peuvent communiquer entre eux. Je vais parler à votre père...

Il la salue et sort.

Adieu !

 

 

Scène X

 

GIANINA, REBECCA

 

REBECCA.

Ah ! je suis folle... ce n’est pas possible... c’est un rêve... et je crains de m’éveiller... Ta main, Gianina ! ta main...

Elle la lui serre.

Non, je ne dors pas... c’est bien lui qui était là... qui vient de me parler...

GIANINA.

Eh oui !... c’était lui... dont vous aviez l’air de ne pas vouloir...

REBECCA.

Ah ! je te jure que si !...

Air : Que peut-on demander de plus (Vaudeville de Oui et Non.)

Mais juge de mon embarras !

D’où vient ce bonheur ?... je l’ignore.

D’abord... je ne comprenais pas...

Et je ne comprends pas encore !

GIANINA.

Ce sera tout c’ que vous voudrez.

Pour ma part je suis moins craintive ;

Quand l’ bonheur frappe, on dit . Entrez !

Sans d’mander comment il arrive !

Moi, d’abord, je lui aurais sauté au cou... je lui aurais dit : Je vous aime, je vous ai toujours aimé !

REBECCA.

Y penses-tu ?...

GIANINA.

Tiens ! ça valait mieux que de rester immobile et muette comme vous l’avez fait.

REBECCA.

Je ne voyais rien... je n’entendais rien ! le sang me portait à la tête, avec des battements...

Portant la main à son cœur.

et là surtout !... Mais rassure-toi... dès que je ne suis pas morte de joie sur le coup, il n’y a plus de danger ! Et conçois-tu mon bonheur ?... quand il était riche et puissant... je ne pouvais rien lui donner... il n’avait pas besoin de moi !... Mais ici, dans la prison, ou dans l’exil... je peux l’entourer de mon amour et de mes soins !... C’est ma dot, à moi !... Et ce soir... cette évasion... je partirai avec lui... les dangers qu’il court ne m’effrayent plus... je les partagerai !

GIANINA, la contrefaisant.

Ta, ta, ta, ta ! Ah ! vous partez maintenant... et pour tout le temps perdu... ça va bien ! nous v’là au pair !

 

 

Scène XI

 

GIANINA, REBECCA, PEPITO, sortant du corridor à gauche

 

PEPITO.

Mam’selle !... Mam’selle !... votre père vous demande.

REBECCA, tremblante.

Ah !

PEPITO.

Il a avec lui M. le marquis... lequel a l’air joliment pressé... Je ne sais pas de quoi...

GIANINA, souriant.

Vraiment !

Regardant Rebecca qui s’appuie sur elle avec émotion.

Eh bien ! est-ce que ça va vous reprendre ?

REBECCA.

Non... non... j’y vais... Adieu !

Gianina conduit Rebecca jusqu’au corridor à gauche, et revient vers Pepito.

GIANINA.

Quel bonheur !

PEPITO.

Vous avez l’air bien joyeux, Mam’selle ?

GIANINA.

Et toi, bien triste !...

PEPITO.

C’est que ce pauvre jeune homme, M. le marquis, m’a prié de lui envoyer sur-le-champ... l’aumônier de la prison... ce que j’ai fait... parce qu’il y a ordre d’envoyer l’aumônier aux prisonniers dès qu’ils le demandent... Ça vous fait rire, Mam’selle ?

GIANINA.

Eh oui !... car c’est pour se marier...

PEPITO.

Lui ?

GIANINA.

Oui, dans un instant il va être marié !

PEPITO.

Ça n’est pas possible !... puisqu’on assure qu’il va mourir.

GIANINA.

Qui te l’a dit ?

PEPITO.

C’est certain !... le prince a signé ! Et ce soir, à dix heures...

GIANINA.

À cette heure-là, grâce au ciel... il sera parti...

PEPITO.

Comment, parti ?...

GIANINA.

Tu as tout préparé pour sa fuite ?...

PEPITO.

Certainement ! et quelque danger qu’il y eût pour moi... les clefs... le petit escalier dans le roc que seul je connais... tout était préparé...

GIANINA, avec joie.

Très bien ! tu es un brave garçon que j’aime...

PEPITO.

Mais c’est que...

GIANINA.

Quoi donc ?

PEPITO.

Il ne veut pas !

GIANINA.

Comment ! il ne veut pas ?

PEPITO.

Chut !... écoutez...

 

 

Scène XII

 

GIANINA, PEPITO, ASCANIO

 

ASCANIO, entrant vivement.

Vous n’entendez pas... ce bruit au dehors ?...

PEPITO, écoutant.

Et si vraiment... le bruit du tambour.

Bas, à Gianina.

C’est quelque émeute, et dans un moment pareil, impossible de songer à une évasion.

GIANINA.

Qu’importe ! on essaye toujours.

ASCANIO, qui a été regarder au fond.

Du haut de la tour, on remarque dans la ville un mouvement inusité...

GIANINA.

Des troupes sous les armes... Du peuple qui court dans les rues.

ASCANIO.

Des groupes qui se forment autour de la citadelle...

GIANINA, à Pepito.

Toi qui peux sortir... vois donc ce que c’est...

PEPITO.

Pardi ! on craint quelque soulèvement et on aura avancé l’heure...

GIANINA, le poussant vers la porte à droite.

N’importe !... va donc !...

Il sort par la porte à droite.

 

 

Scène XIII

 

FÉDÉRIC, sortant du corridor à gauche, pendant ces derniers mots, ASCANIO, GIANINA

 

GIANINA.

Avancer l’heure !... ah ! ce n’est pas possible !

FÉDÉRIC.

Si, mes amis !... c’est probable, par prudence.

Gaiement et bas à Ascanio.

Et vous voyez que j’ai bien fait de ne pas vous écouter, et de me presser...

ASCANIO.

Comment, Monsieur ?...

FÉDÉRIC.

Tout est terminé... un bon mariage bien en règle... et tous mes biens et titres assurés, après moi, à la marquis de Palavicini.

ASCANIO, avec désespoir.

Ah ! Monsieur... Monsieur !...

FÉDÉRIC, lui serrant la main.

Silence !

GIANINA.

Comment, Monsieur...

FÉDÉRIC, se retournant vers Gianina, qui a passé de l’autre côté.

Tiens, ma bonne Gianina, garde cette bague... elle te vient d’un ami, et tu la porteras le jour de ton mariage...

S’approchant d’Ascanio, et à demi voix, pendant que Gianina a été s’asseoir près de la table, à gauche, en cachant ses yeux dans son mouchoir.

Quant à vous, Ascanio, je ne vous donne rien... je vous laisse tout ce qui peut vous rendre heureux ! C’est une digne et noble fille qui vous aime... et, pour la décider à m’épouser... il n’a pas fallu moins que le salut de son père.... Vous lui demanderez pardon pour moi de la peur que je lui ai faite et des chagrins que je lui aurai causés en ménage... Grâce au ciel, ils n’auront pas été longs !...

Se retournant.

Eh bien ! Gianina, tu pleures !... et vous aussi, Ascanio... Allons, mes amis, du courage, et félicitez-moi, au contraire...

Air : Ne vois-tu pas, jeune imprudente.

Oui, voyageur impatient,

Ce départ va bientôt me rendre

Mon père qui, parti devant,

Là-haut dès longtemps doit m’attendre.

Je vais, loin d’un joug détesté,

Près de vous trouver, ô mon père !

Le bonheur et la liberté

Que je n’ai pu trouver sur terre !

GIANINA et ASCANIO, écoutant.

Le bruit redouble !

 

 

Scène XIV

 

FÉDÉRIC, ASCANIO, GIANINA, PEPITO, entrant tout essoufflé

 

ASCANIO, à Pepito.

Qu’est-ce que cela signifie ?

GIANINA.

Parle donc ! parle !... Qu’est-ce cela veut dire ?

PEPITO, reprenant haleine.

Ça veut dire que... depuis ce matin... tout est en combustion... tout se dispose pour... une émeute...

TOUS.

Ô ciel !

PEPITO.

De sorte que, dans la rue, j’ai trouvé tout le monde qui courait... s’embrassait et se félicitait.

TOUS.

Qu’y a-t-il donc ?

PEPITO.

C’est justement ce que j’ai demandé à un vieux monsieur en noir... un magistrat que j’ai arrêté par son habit... Il y a, m’a-t-il dit, il y a que l’on finit par où l’on aurait dû commencer... Notre prince, qui avait suivi jusqu’ici le système de son père... voyant que ça ne produisait que des révoltes, veut essayer un peu de système opposé.

TOUS.

Est-il possible ?

PEPITO.

Il paraît que tout est changé, a-t-il continué, et l’on met à la tête du gouvernement ceux qu’on proscrivait hier... à commencer par le marquis de Palavicini.

TOUS, poussant un cri.

Ah !

PEPITO et GIANINA.

Il vivra !

ASCANIO, sautant au cou de Fédéric.

Sauvé ! sauvé !... mon ami !... mon frère !...

S’arrachant de ses bras.

Ah ! mon Dieu !...

L’amenant au bord du théâtre, pendant que Pepito et Gianina vont au fond, au-devant des prisonniers qui entrent en foule.

Et ma femme !... qui est maintenant la vôtre...

FÉDÉRIC, avec effroi.

Ô ciel ! c’est vrai !...

ASCANIO, frappant du pied.

Suis-je assez malheureux !

FÉDÉRIC, avec impatience.

Et moi, donc ! qui, pour obliger un ami... Mais vous comprenez bien que je ne resterai pas dans une position pareille.

ASCANIO.

Mais que pouvons-nous faire ?

FÉDÉRIC.

Eh ! parbleu ! demander dès demain la rupture de ce mariage ! et il faudra bien que je l’obtienne... ou sinon...

ASCANIO.

Je respire ! Mais d’ici là...

FÉDÉRIC.

D’ici là Rebecca ne sera pour moi que la femme d’un ami...

GIANINA, qui pendant ce temps a causé bas avec les prisonniers qui sont au fond du théâtre.

Eh oui ! vraiment... il revient au pouvoir...

TOUS.

Est-ce possible ?...

PEPITO.

C’est sûr !

Montrant un officier qui vient d’entrer et auquel il a été parler.

Voilà un officier du prince qui lui apporte sa mise en liberté... et l’invitation de se rendre à l’instant, avec lui, au palais.

FÉDÉRIC, à l’officier, après avoir lu le papier.

Je vous suis, Monsieur.

GIANINA, qui a été regarder du haut de la tour.

Et tout le peuple qui l’attend on bas... avec des bannières et des cris de joie... Les entendez-vous ?

Air : La trompette guerrière (Robert).

Quelle double victoire.

Et pour lui quel beau jour !

La puissance et la gloire,

Le bonheur et l’amour !

FÉDÉRIC, à Ascanio.

Ce soir vous serez libre, ainsi que mon beau-père.

À Gianina.

Dis-lui qu’à mon hôtel il suive Rebecca ;

Moi, je vais au palais.

GIANINA.

La chose est singulière.

Quel drôle de mari... sans sa femme il s’en va !

Ensemble.

PEPITO et GIANINA.

Quelle double victoire,

Et pour lui quel beau jour !

La puissance et la gloire,

Le bonheur et l’amour !

ASCANIO.

Ah ! pour lui quelle gloire !

Pour moi quel triste jour !

Regardant Fédéric.

Mais en lui je veux croire...

Ainsi qu’en son amour !

FÉDÉRIC, regardant Ascanio.

C’est œuvre méritoire

De combler son amour,

Et c’est la seule gloire

Que je veux en ce jour !

Fédéric sort par la porte à droite. On entend, au dehors, des hourras et des acclamations. Ascanio, Gianina, Pepito et les prisonniers saluent Fédéric, qui s’éloigne.

 

 

ACTE II

 

Un riche boudoir dans l’hôtel Palavicini. Porte au fond, deux portes latérales. À gauche, un guéridon et un rouet.

 

 

Scène première

 

REBECCA est seule, assise dans un grand fauteuil ; deux bougies à moitié brûlées sont placées sur une table à droite

 

À lui !... pour toujours !... et depuis hier soir me voilà dans son palais... dans ce boudoir !... Oh ! je l’ai reconnu tout de suite : oui, c’est celui où je suis venue pour la première fois il y a un an avec mon père, le marchand joaillier qui venait pour vendre au riche seigneur... et moi, m’avançant derrière lui en baissant les yeux, j’osais à peine entrer dans ce lieu dont aujourd’hui je suis la maîtresse... Car je suis chez moi...

Avec joie et à demi voix.

et mieux encore ! chez lui !... Et, lorsque hier ses gens, sa livrée... tout ce monde me saluait en m’appelant : Madame la marquise, j’étais si heureuse, qu’ils m’ont peut-être crue fière... Ils se trompaient... C’est que : Madame la marquise...

Avec joie.

Madame la marquise !... ça veut dire sa femme ! Comment ça s’est-il fait ?... je n’en sais rien encore... Il m’avait défendu de le lui demander... Et puis, à peine si je l’ai vu depuis qu’il est mon mari ! car mon mari... j’aime ce mot-là... mon mari était au palais, près du grand-duc, et il est rentré me dire que le Conseil le retiendrait dehors une partie de la nuit.

S’approchant de la table à gauche et s’asseyant.

Air : Ne vous trahissez pas tous deux (Lestocq.)

Mais la nuit s’avance déjà !

On va le retenir jusqu’à

L’aurore !

Les ministres, ça fait frémir.

Ne peuvent donc pas à loisir

Dormir !

Mais leurs femmes... c’est différent...

Je sens que le sommeil me prend...

Je vois ses traits... chers à mon cœur...

Rêver à lui... c’est le bonheur...

Encore !

Ô doux sommeil... merci... merci...

Absent... tu me rends un mari

Chéri !

 

 

Scène II

 

FÉDÉRIC, sortant de la porte à gauche, REBECCA, endormie

 

FÉDÉRIC.

Jamais nuit ne m’a paru aussi longue ! Et tant d’événements m’ont agité depuis hier, qu’il m’est impossible de...

Apercevant Rebecca.

Ah ! mon Dieu ! Rebecca ici, dans ce fauteuil ! Elle n’est donc pas rentrée dans son appartement...

REBECCA, dormant.

Je t’aime !

FÉDÉRIC, écoutant.

Elle parle en dormant !

REBECCA, de même.

Je t’aime !... et depuis si longtemps...

FÉDÉRIC.

Elle rêve à Ascanio !... Pauvre enfant !... J’ai déjà, hier soir, adressé ma demande en nullité au souverain Chapitre et au cardinal-légat qui en est le président... Il m’a assuré que la décision ne pouvait être douteuse ! Et en effet, union entre un catholique et une juive, il n’en faut pas davantage aux yeux du Saint-Siège. Et si je ne puis plus, comme je le voulais, faire épouser ma veuve à Ascanio, je la lui rendrai du moins libre et pure !... je l’ai juré !...

REBECCA, dormant.

Fédéric !...

FÉDÉRIC.

Mon nom !

REBECCA, de même.

Fédéric !... à lui !... toujours à lui !...

FÉDÉRIC, vivement.

Toujours ! Non, non, qu’elle se rassure !... ce ne sera pas pour longtemps ; demain, je l’espère bien... Et, d’ici là... quelque ennuyeux que ce soit, je vais tout lui dire...

Il fait quelques pas et s’arrête près du fauteuil.

Elle doit si bien !... et la réveiller pour lui donner des explications qui, après tout, ne sont pour moi ni faciles, ni agréables !... Ascanio s’en chargera, c’est bien le moins !... Je veux seulement qu’à son réveil elle trouve le bonheur... là !

Montrant la table à droite.

Je vais lui écrire tout uniment la vérité... Que je ne l’aime pas, que je ne l’ai jamais aimée... et que ce matin, dans quelques heures, tous nos liens seront rompus !

Il se met à la table à droite et écrit.

REBECCA, à gauche.

Fédéric !...

S’éveillant et regardant autour d’elle.

Ah ! c’est lui !...

FÉDÉRIC, à la table.

La voilà réveillée !... N’importe !... achevons !...

Il continue à écrire.

REBECCA, s’approchant de lui.

Vous voilà donc de retour, Monsieur !

FÉDÉRIC, écrivant.

À l’instant même... et je reviens avec des nouvelles qui vous feront plaisir !

REBECCA.

Si elles vous en font, à vous !

FÉDÉRIC.

À moi ?

Cessant d’écrire et la regardant, à part.

Il n’est pas à plaindre, le chevalier, et je conçois sa folie !... Je n’avais jamais fait attention à cette petite Rebecca... Elle est charmante avec ces nouveaux habits... elle a des manières nobles, distinguées.. La fille de l’orfèvre a l’air d’être née marquise !

REBECCA, étonné.

Comme vous me regardez, Monseigneur !

FÉDÉRIC, souriant.

Eh ! mais... n’est-il pas permis de regarder...

REBECCA.

Sa femme !... si vraiment !...

FÉDÉRIC, à part et se levant.

Surtout quand elle doit l’être pour si peu de temps !

Haut.

Je vous disais donc, mon enfant, que je me suis occupé du chevalier Ascanio del Dongo... Il est libre depuis hier soir !

REBECCA, tranquillement.

Tant mieux ! j’en suis enchantée !

FRÉDÉRIC, la regardant avec malice.

Vous me dites cela bien froidement... On m’a cependant assuré qu’il vous avait aimée... un peu...

REBECCA, naïvement.

Oh ! beaucoup !... Il venait très souvent chez mon père.

FÉDÉRIC.

Et on le dit si aimable, qu’il devait vous plaire !

REBECCA.

À moi !... non.

FÉDÉRIC, d’un air d’incrédulité.

En vérité ?

REBECCA, tranquillement.

Jamais.

FÉDÉRIC, à part.

Au fait, elle n’est pas obligée de me l’avouer...

Haut.

Je connaissais ses goûts et ses idées, j’ai fait accueillir la demande qu’il faisait d’une sous-lieutenance... j’en avais le pouvoir, car je reviens du palais où, malgré mes refus, fondés sur mon inexpérience et ma jeunesse, il m’a fallu accepter la part de puissance que l’on m’offrait... Vous allez me trouver bien faible ou bien ambitieux ?

REBECCA.

Non, vraiment... car le pouvoir ne présente en ce moment que des difficultés, des haines ou des périls !... l’accepter est d’un homme de cœur et d’un honnête homme !

FÉDÉRIC, avec satisfaction.

Vraiment !

REBECCA.

Il est toujours permis de se retirer quand tout va bien et qu’il n’y a plus de danger !

FÉDÉRIC, lui prenant la main.

C’est ce que je me suis dit.

REBECCA.

C’est très bien, Monseigneur... c’est bien !

FÉDÉRIC, à part, la regardant.

Allons, Ascanio aura là une femme de bon conseil !... Du jugement !... de nobles sentiments !... ça ne se trouve pas tous les jours, même chez les duchesses...

Haut à Rebecca.

Ainsi donc, mon enfant, vous ne concevez pas qu’on aime les titres et les honneurs ?

REBECCA.

Il y a des gens à qui cela est nécessaire... mais vous, Monseigneur, vous n’en avez pas besoin pour être honoré... et aimé !

Baissant les yeux.

C’est ce qu’ils disent tous !...

FÉDÉRIC.

Est-ce aussi votre pensée ?

REBECCA.

Il serait bien étonnant que votre femme ne fût pas de l’avis de tout le monde !

FÉDÉRIC.

Et moi je dis, Rebecca, que les titres et les honneurs, vous les méritez mieux que personne...

REBECCA.

Moins je serai en vue, plus je me croirai à ma place... Une plus modeste m’eût sans doute mieux convenu...

Souriant.

mais telle qu’elle est... c’est égal... il faut bien se résigner...

FÉDÉRIC.

Oui, je le sais, résignée à me consacrer votre vie...

REBECCA.

C’était déjà fait ! et depuis longtemps.

FÉDÉRIC.

Que dites-vous ?

REBECCA.

Me croyez-vous donc une ingrate ?... N’est-ce pas vous qui nous avez défendus et protégés ?... n’est-ce pas vous qui m’avez rendu mon père ?... Vous pouvez oublier vos bienfaits... mais pour moi...

Montrant son cœur.

ils seront toujours là ! et croyez que ma reconnaissance, mon amitié, mon...

FÉDÉRIC.

Merci, mon enfant, merci !...

À part.

Il ne lui manquait plus que cela... un bon cœur !... En vérité, Ascanio est trop heureux ! et l’on aurait soi-même un choix à faire, qu’on ne pourrait demander ni espérer rien de mieux.

REBECCA, s’approchant de lui.

Qu’avez-vous donc ?...

FÉDÉRIC.

C’est qu’en vous écoutant, en vous regardant... j’oubliais une lettre que j’ai commencée !

REBECCA, avec joie.

En vérité ?

FÉDÉRIC.

Une lettre qui m’avait semblé d’abord la plus aisée du monde à écrire, et qui me paraît maintenant beaucoup plus difficile.

REBECCA.

Allons donc !... est-ce que rien est difficile pour vous ?...

FÉDÉRIC, lentement et la regardant.

J’y aurai quelque mérite, je vous le jure... et peut-être, s’il ne tenait qu’à moi... mais j’ai promis, j’ai donné ma parole.

REBECCA, vivement.

Il faut la tenir, Monseigneur !

Doucement et s’approchant de lui.

Si je pouvais vous y aider...

FÉDÉRIC, vivement.

Non... au contraire !

REBECCA.

Je comprends ! c’est quelque secret d’État !...

FÉDÉRIC.

Oui... oui, un travail important !

REBECCA.

Et vous craignez ma curiosité ?... Rassurez-vous !... je ne suis pas du tout curieuse ?... Mais je pourrais vous gêner et je me retire !

FÉDÉRIC, la retenant.

Non pas ! restez, je vous prie...

À part.

Pour le peu de temps que cela doit durer...

Haut.

Ne me privez pas de votre présence... À moins que vous n’ayez peur de vous ennuyer...

REBECCA.

Je ne m’ennuie jamais !

FÉDÉRIC, à part.

Une qualité de plus !...

REBECCA, montrant la porte à gauche.

Cette nuit, j’ai vu là un rouet.

FÉDÉRIC.

Celui de ma mère, que je conserve.

REBECCA, courant le chercher.

Un meuble de famille... tant mieux !

FÉDÉRIC, à part, la regardant.

C’est inconcevable !... elle n’a pas l’air d’être malheureuse ! où plutôt, comme elle le disait tout à l’heure, résignée à son sort, elle s’y soumet.

Avec un soupir.

Allons, achevons cette lettre !

Il se remet à écrire ; pendant ce temps, Rebecca a été chercher le rouet et une chaise, et revient se placer tout à coté de Fédéric. Fédéric, levant les yeux et regardant quelque temps en silence Rebecca qui file avec beaucoup d’attention.

Une jolie nuit de noce !

REBECCA.

Air : Je possède un réduit obscur.

Premier couplet.

Oui, votre mère était, dit-on,

Des vertus le modèle.

Et ce meuble, dans son salon,

Est presque une leçon !

À mes yeux il rappelle

Que le travail fidèle

Doit aujourd’hui, comme jadis,

Habiter mon logis !

Fédéric cesse d’écrire, se lève et la regarde.

Deuxième couplet.

Pour vous la gloire !... et, Dieu merci !

Pour moi plus douces chaînes :

À l’État se doit mon mari,

Moi, je me dois à lui !

Je ne veux que ses peines,

Elles seront les miennes !

Et quand le malheur reviendra.

Je serai toujours là !

FÉDÉRIC, debout et la regardant toujours.

Air : C’en est fait, je me risque (Part du Diable).

Si naïve et si belle, à la voir, à l’entendre,

Portant la main à son cœur.

Quel sentiment vient ici m’agiter ?...

De ce charme inconnu je ne puis me défendre

Non, non, non, non, je n’y puis résister...

Fédéric fait un pas vers Rebecca, puis s’arrête.

Ensemble.

FÉDÉRIC.

Qu’ai-je dit ? quoi ! j’oublie

Ma parole et l’honneur !

L’honneur veut que je fuie

Ce charme séducteur.

Grand Dieu ! quelle est ma peine !

Ce trésor que je voi,

Cette femme est la mienne ;

Si je veux, c’est à moi ;

À moi !

REBECCA.

Oui, je suis son amie,

À moi seule est son cœur.

Ô bonheur de ma vie !

Ô moment enchanteur !

Ah ! je respire à peine,

Mais ce n’est plus d’effroi !

Sa main presse la mienne,

Il m’aime, je le voi,

Je le voi.

FÉDÉRIC, se rapprochant d’elle.

Le bonheur qui t’est dû je saurai te le rendre,

En tous les temps sur moi tu peux compter.

Oui, crois-en ma promesse et l’ami le plus tendre...

Ah ! je n’y puis plus résister...

Non... je n’y puis plus résister.

Il la presse sur son cœur et l’embrasse, puis s’éloigne d’elle vivement.

Ensemble.

FÉDÉRIC.

Qu’ai-je fait ? quoi ! j’oublie

Ma parole et l’honneur ?

Il faut donc que je fuie

Ce charme séducteur.

Fuyons! car j’oublierais mon serment et l’honneur !

REBECCA, à part.

Oui, je suis son amie,

À moi seule est son cœur.

Ô bonheur de ma vie !

Ô moment enchanteur !

En lui seul est ma vie ainsi que mon bonheur.

Fédéric s’élance par la porte à gauche et disparaît.

 

Scène III

 

REBECCA, seule et le regardant sortir

 

Parti !... C’est égal !... il m’aime, j’en suis sûre ; mais il y a quelque chose qu’il voulait m’avouer... et il n’osait pas ! C’est comme moi !... je n’ai jamais pu lui dire que je l’aimais de toute mon âme, que je l’avais toujours aimé !... Ça allait venir quand il s’en est allé !... Pourquoi s’en est-il allé ?... et aussi brusquement ?... sans même achever ce rapport... ce travail si important !...

S’approchant de la table.

Si je regardais où il en est resté !... rien que pour voir !

S’arrêtant.

Oh ! non... c’est un secret d’État... et je lui ai dit que je n’étais pas curieuse...

S’approchant de la table en détournant la tête et emportant le rouet.

C’est vrai... je ne suis pas du tout curieuse... Qui vient là ?... Ah ! mon Dieu ! il est jour depuis longtemps.

 

 

Scène IV

 

REBECCA, UN LAQUAIS, en grande livrée

 

Le laquais s’approche de la table où brûlent encore les bougies, il les éteint, les emporte, et, en se retournant, aperçoit Rebecca.

LE LAQUAIS, avec étonnement.

Madame la marquise !

À part, avec malice.

Déjà levée ! et déjà dans son boudoir... je ne m’y attendais pas !

Haut.

Je viens prendre les ordres de Madame...

REBECCA.

Je n’en ai pas à donner... Prenez ceux de Monsieur...

LE LAQUAIS.

Une jeune fille demandait à parler à Madame... j’ai dit que Madame n’était pas visible et ne recevait pas de si bon matin.

REBECCA.

Eh ! pourquoi donc ?... quel est son nom ?

LE LAQUAIS.

Gianina !...

REBECCA, à part.

Quel bonheur !

LE LAQUAIS.

Gianina Pepito.

REBECCA.

Pepito ?... Comment !... est-ce qu’elle aussi serait mariée ?... Qu’elle entre ! qu’elle entre...

Le laquais va-à la porte et fait signe à Gianina d’entrer... Rebecca court au-devant d’elle.

C’est donc toi... te voilà !

GIANINA.

Oui, madame la marquise.

REBECCA.

Ah ! marquise, pas pour toi !

Au laquais, d’un air poli.

Laissez-nous, Monsieur, je vous prie.

GIANINA, de même.

Oui... si ça ne vous gène pas... ça nous fera plaisir.

Le laquais s’incline et sort.

 

 

Scène V

 

GIANINA, REBECCA

 

REBECCA.

Tu es donc mariée ?

GIANINA.

Comme vous, depuis hier !... Nous n’avons pas perdu de temps. Quand mon oncle a vu les cinq mille ducats que Pepito possédait, grâce à vous ! il a dit oui...

Baissant les yeux.

Dame ! moi, je n’ai pas dit non... et cela a été fait tout de suite... ça n’est pas long en Italie... en un instant on se trouve bénits... et unis !... Allez, mes enfants ! Mais ça ne m’a pas fait oublier la promesse que je m’étais faite de venir ici de bon matin.

REBECCA.

Pour me voir ?...

GIANINA.

Et pour savoir !... Aussi me v’là... Voyons, dites-moi vite ce qui est arrivé depuis que je vous ai quittée ?...

REBECCA.

Il y a... que je suis ravie, enchantée, et heureuse !

GIANINA.

C’est comme moi...

REBECCA.

D’abord, je suis arrivée ici avec mon père.

GIANINA.

Je le sais bien.

REBECCA.

Parce que mon mari était au palais... et on m’a reçue comme une princesse... comme une reine !

GIANINA.

C’est juste... Et après ?

REBECCA.

Et puis, on m’a menée là...

Montrant la porte à droite.

Dans ma chambre à coucher... Tu la verras... on y est comme dans une châsse... de la soie bleue et de m dorure du haut en bas.

GIANINA.

C’est gentil !... Et après ?

REBECCA.

Un balcon en marbre donnant sur un jardin délicieux... et ce jardin donne sur un autre, celui de l’hôtel del Dongo... Nous sommes voisins !

GIANINA.

C’est drôle !... Après ?

REBECCA.

Mais j’ai mieux aimé rester ici... parce que c’est ce boudoir... tu sais... ce boudoir dont je t’ai parlé...

GIANINA.

Je sais ! je sais !... Et après ?

REBECCA.

On nous y a servi à souper, avec mon père, qui est resté à causer avec moi, et qui s’est retiré au moment où l’on a annoncé M. le marquis.

GIANINA, avec satisfaction.

Ah !... Et bien ?

REBECCA.

Il était superbe ! en grand habit de cour... qui lui allait si bien ! et il m’a dit, avec une voix pleine de douceur : Pardon, mon enfant, des affaires d’État me retiendront dehors une partie de la nuit...

GIANINA, étonné.

Tiens !...

REBECCA.

Et il est parti en me disant : Rentrez dans votre appartement et dormez ! Ah bien oui !... j’ai bien mieux aimé l’attendre... là, dans ce fauteuil.

GIANINA, d’un air de mécontentement.

Tiens !...

REBECCA.

Et il était bien tard quand il est rentré !

GIANINA, avec joie.

Ah !... Eh bien ?

REBECCA.

Il avait un travail très important et très pressé, et il s’est mis à son bureau.

GIANINA, d’un air de reproche.

Tiens !...

REBECCA.

Et moi, j’ai pris mon rouet... que voilà !

GIANINA, stupéfaite.

Bah !...

REBECCA.

Mais, au lieu de travailler... il s’est mis à me regarder...

GIANINA, avec contentement.

Ah !... eh bien ?

REBECCA.

Et à me dire les choses les plus gracieuses du monde... d’un air si tendre et si troublé...

GIANINA, vivement.

Eh bien ?...

REBECCA.

Et comme il causait... là, tout près... Je crois qu’il m’a embrassée...

GIANINA, respirant avec satisfaction.

Ah ! enfin !... Eh bien ?

REBECCA.

Eh bien ! eh bien !... il m’a quittée et il est parti !

GIANINA, étonnée.

Encore ?...

REBECCA.

Qu’est-ce que tu as donc ?

GIANINA.

Rien !

À part.

Il paraît que c’est comme ça chez les ministres.

REBECCA.

Et toi, Gianina ?

GIANINA.

Ah ! dame... moi je n’ai pas eu de réception de reine ni de princesse... ni des appartements tendus en soie et en or, et Pepito n’est pas un grand seigneur... mais... mais il est très aimable... très aimable !

REBECCA.

Je crois bien ! il n’a que cela qui l’occupe !... Il n’a pas comme mon mari des travaux importants, des rapports...

Montrant le papier qui est resté sur la table à droite.

Comme celui-ci... à écrire toute la nuit.

GIANINA, qui est près de la table, prenant vivement le papier et le parcourant des yeux.

Un rapport !

Jetant un coup d’œil.

Ah ! mon Dieu !...

REBECCA, de loin.

Ne lis pas ! ne lis pas !... C’est un secret d’État ! C’est donc bien terrible ! car te voilà toute tremblante !... J’ai eu bien raison de ne pas regarder !

GIANINA.

Oui, sans doute.

À part.

Elle en serait morte !

REBECCA.

Mais, puisque le mal est fait, dis-moi ce qu’il y a ?

Pendant que Rebecca remonte le théâtre pour voir si personne n’écoute.

GIANINA, traversant le théâtre et passant à gauche en déchirant le papier, dont elle met les morceaux dans sa poche.

Ce qu’il y a ?...

À part.

Vouloir dès ce matin rompre son mariage, parce qu’elle aime Ascanio !

REBECCA, revenant près d’elle.

Eh bien ! tu dis donc ?

GIANINA.

Je dis... qu’il se trompe ! que ce n’est pas possible !... et que, s’il y a quelqu’un au monde dont je répondrais autant que de moi... et plus encore peut-être, c’est...

En ce moment la porte à droite s’entr’ouvre, et l’on voit Ascanio qui passe la tête. Il n’est pas vu de Rebecca, qui lui tourne le dos ; mais Gianina, qui est en face de lui, l’aperçoit, et poussant un cri perçant.

Ah !

Au cri de Gianina, Ascanio rentre dans la chambre à droite.

REBECCA.

Qu’as-tu donc ?...

GIANINA, portant la main à ses yeux.

C’est à confondre !... c’est à ne pas croire !

 

 

Scène VI

 

REBECCA, GIANINA, FÉDÉRIC, sortant de la porte à gauche

 

FÉDÉRIC, vivement.

Ce cri que j’ai entendu !... Qu’y a-t-il ? quel danger ? Est-ce vous, Rebecca ?...

REBECCA.

Non, Monsieur... rassurez-vous, je n’ai rien...

FÉDÉRIC, d’un air affectueux.

Dites-vous vrai ?

REBECCA.

Je vous remercie... de votre inquiétude et de votre bonté !... C’est Gianina, ma compagne, ou plutôt la signera Pepito, que je vous présente, car elle est mariée à Pepito, votre ancien geôlier.

FÉDÉRIC, avec impatience.

Eh bien... Gianina ?...

REBECCA.

Prise de je ne sais quelle frayeur, elle s’est mise à crier tout à coup et sans motif.

GIANINA, à part.

Sans motif... J’en tremble encore !...

On entend dans la chambre à droite tomber un meuble.

GIANINA, avec effroi.

Ô ciel !

FÉDÉRIC.

Avez-vous entendu ?

REBECCA, d’un air indifférent.

Oui, là dans ma chambre à coucher !

À Gianina.

N’est-ce pas ?

GIANINA, effrayée.

Non, non, je n’ai rien entendu du tout !

REBECCA, de même.

Si vraiment ! le bruit d’un meuble qu’on renversait !

FÉDÉRIC, sans y faire attention.

Une de vos femmes, sans doute !

GIANINA, vivement.

Oui... oui, c’est cela même... une de vos femmes !

REBECCA, tranquillement.

Non, aucune n’est entrée.

GIANINA, à part.

Elle est maladroite !

FÉDÉRIC.

En tout cas, nous allons voir...

GIANINA.

Mais... s’il y avait quelque danger... quelque conspirateur...

FÉDÉRIC.

Allons donc ! rien à craindre !...

Fédéric est entré dans la chambre à droite.

 

 

Scène VII

 

GIANINA, REBECCA

 

GIANINA, avec désespoir.

C’en est fait ! tout est perdu !

REBECCA, naïvement.

Et ! pourquoi donc ?...

GIANINA.

Pourquoi ?... Comment !... quand votre mari, et qui avait déjà des idées... va trouver caché, à cette heure-ci, dans votre chambre à coucher...

REBECCA.

Qui donc ?

GIANINA.

Le petit Ascanio !

REBECCA, riant.

Ascanio... Tu perds la tête !

GIANINA.

Je l’ai vu tout à l’heure... vu !...

REBECCA, haussant les épaules.

Allons donc ! ce n’est pas possible.

GIANINA.

Mais je l’ai vu !

REBECCA.

Tais-toi ! C’est Fédéric !

 

 

Scène VIII

 

GIANINA, REBECCA, FÉDÉRIC, sortant de la chambre à droite

 

FÉDÉRIC, à part.

L’imprudent !...

REBECCA, courant au-devant de lui.

Eh bien ! Monsieur ?

FÉDÉRIC, froidement.

Eh bien !... nous nous trompions... Il n’y avait personne.

GIANINA, étonnée.

Personne !...

FÉDÉRIC.

J’ai tout visité, je n’ai rien vu.

GIANINA.

Ah !... si Monsieur n’a rien vu...

FÉDÉRIC.

Absolument rien.

REBECCA.

Quand je te le disais !...

GIANINA, bas à Rebecca.

C’est égal... il est jaloux !...

REBECCA.

Lui ! allons donc !...

GIANINA.

D’Ascanio !... J’en ai les preuves !

REBECCA.

Si ce n’est que ça... je me charge de le détromper...

GIANINA.

Mais...

REBECCA.

Va, va, j’en réponds...

GIANINA.

Ah !... dès que Madame en répond...

À part, en sortant.

C’est égal, c’est bien étonnant tout de même !

Elle sort. Toute la fin de cette scène s’est dite à droite, à demi voix, pendant que Fédéric est assis à gauche dans un fauteuil, plongé dans ses réflexions. Rebecca a fait signe à Gianina de sortir par la porte à droite.

 

 

Scène IX

 

FÉDÉRIC, toujours assis, REBECCA, revenant lentement du fond du théâtre vers Fédéric, qu’elle examine avec attention

 

FÉDÉRIC, à part.

Risquer de la compromettre et ne pas croire à ma parole !... Pour l’honneur de celle qui doit lui appartenir, je l’ai engagé à repartir par où il était venu, par le balcon qui donne sur nos jardins, et personne ne l’a vu ! Mais je ne sais pourquoi, en le trouvant là... dans la chambre de ma femme... ou plutôt de la sienne... je n’ai pu me défendre d’un mouvement de...

REBECCA.

Monsieur... j’ai à vous parler...

FÉDÉRIC.

En vérité ?...

REBECCA.

Et à vous gronder...

FÉDÉRIC.

Moi ?...

REBECCA.

Oui... car je pense qu’entre mari et femme, quand on a quelque chose l’un contre l’autre, il faut se le dire tout de suite, tout de suite !

FÉDÉRIC, froidement.

Par ce moyen-là, vous ferez toujours bon ménage...

REBECCA, avec tendresse.

N’est-ce pas ?

FÉDÉRIC.

Eh bien, donc ?

REBECCA, timidement.

Eh bien ! ce n’est pas moi... c’est Gianina qui prétend que vous êtes jaloux...

FÉDÉRIC.

Jaloux !

REBECCA, avec tendresse.

Ça n’est pas vrai, n’est-ce pas ?... ce n’est pas possible !

FÉDÉRIC, avec émotion.

Moi, jaloux !... eh ! de qui donc ?...

REBECCA, le regardant en souriant.

Ah ! à la manière dont vous dites ce mot-là... il y a quelque chose... Oui, jaloux d’Ascanio, parce que je vous ai raconté tantôt qu’il venait souvent chez mon père !... Mais il n’était pas dangereux, je vous le jure... mes pensées n’étaient pas là...

FÉDÉRIC.

Tenez, mon enfant, ne prenez pas la peine de vous justifier... je vous crois... je suis même persuadé que vous ignoriez ce matin son imprudente visite.

REBECCA, vivement.

Ô ciel ! c’est donc vrai ?... il aurait osé !... Et qui a pu l’y autoriser ?...

FÉDÉRIC.

Vous le saurez tout à l’heure, car j’ai engagé Ascanio à courir à la chancellerie épiscopale, où l’acte qu’il attend doit être expédié maintenant.

REBECCA.

Qu’est-ce que cela signifie ?...

FÉDÉRIC.

Que c’était le meilleur moyen de répondre à d’injustes soupçons.

Voyant s’ouvrir la porte du fond.

Voici, je pense, qui vous expliquera tout.

 

 

Scène X

 

REBECCA, ASCANIO, FÉDÉRIC

 

ASCANIO, courant à Fédéric.

Ah ! mon ami, je ne sais comment vous remercier, car je sors du palais Farnèse, où l’on m’a remis ce paquet pour vous et pour madame la marquise.

Le présentant à Rebecca.

REBECCA, prenant le paquet.

Les armes du Saint-Siège !...

Déchirant le paquet dont elle jette l’enveloppe sur le guéridon à gauche et lisant.

« D’après l’arrêt de ce jour, rendu par le Chapitre suprême et le cardinal-légat... »

ASCANIO.

Oui vraiment... lisez !...

REBECCA, parcourant quelques lignes à voix basse.

« Mariage entre un catholique et une juive, annulé et rompu à tout jamais ! »

ASCANIO, avec joie.

À jamais !

REBECCA, se frottant les yeux.

Je me trompe, sans doute !...

ASCANIO, de même.

Non, non, lisez...

REBECCA, parcourant encore le parchemin.

« Sur la demande de M. le marquis de Palavicini... »

S’appuyant sur le guéridon à gauche où elle pose le parchemin.

Ah ! C’est vous... monsieur le marquis, vous qui avez demandé ?...

FÉDÉRIC.

Oui, Madame, c’est moi !

ASCANIO.

Noble et généreux ami, qui hier n’avait contracté ce mariage que pour vous laisser, après lui, un titre et un nom nécessaires à notre bonheur...

REBECCA, avec la plus grande émotion.

Quoi ! ce n’était point par amour !...

ASCANIO, vivement.

Rassurez-vous ! il n’y pensait même pas... Il vous connaissait à peine, et, fidèle à sa parole, il s’est empressé de rompre des nœuds à tous les deux pénibles...

REBECCA, à part, avec désespoir, et tombant assise près du guéridon.

Ah !...

ASCANIO.

Et, libre maintenant, rien ne vous empêche de donner votre main à celui que vous aimez !

REBECCA, avec fierté et se relevant.

Mais je n’aime personne, Monsieur, et ne vous ai jamais aimé !

ASCANIO et FÉDÉRIC.

Qu’entends-je !

REBECCA.

Et je vous demanderai maintenant, moi, pauvre fille que tout le monde abandonne, et qui n’ai plus d’autre bien que mon honneur, qui a pu vous autoriser à vous introduire ce matin dans un appartement qui était alors le mien ?... et de quel droit ?...

ASCANIO.

Du droit que vous m’aviez donné vous-même, en acceptant autrefois le mariage secret que je vous proposais, et, s’il faut vous le rappeler, ce billet écrit de votre main...

REBECCA,
regarde le papier, et le lui rend, en lui disant froidement.

Ce billet n’est pas de moi !... Ce n’est pas là mon écriture !... vous pouvez vous en assurer...

FÉDÉRIC, étonné.

Que dites-vous ?

REBECCA, avec dignité.

Quant à cet acte qui sépare à jamais le chrétien de la juive, connaissant la manière dont ce mariage s’est fait, c’est moi qui en aurais sollicité la rupture, si vous ne m’aviez prévenue !... il me rend, grâce au ciel, ma liberté, et le premier usage que j’en veux faire est de sortir de ce palais où je n’ai plus le droit de rester !... Veuillez faire avertir mon père !

Air : Pour moi, pour mon père (Diamants de la Couronne. Trio du troisième acte.)

Ensemble.

REBECCA, à part.

Ô honte nouvelle,

Que tout me révèle !

Fortune cruelle,

Qui viens m’abuser !

Haut.

Le nœud qui nous lie

Pesait sur ma vie,

Et ma seule envie

Est de le briser !

FÉDÉRIC.

Je rêvais pour elle

Chaîne douce et belle ;

Une erreur nouvelle

Vient nous abuser !

Le nœud qui nous lie

Pesait sur sa vie,

Et sa seule envie

Est de le briser !

ASCANIO.

Dédaigné par elle,

Ô sort infidèle !

Fortune cruelle,

Qui viens m’abuser !

Bonheur que j’envie,

Bonheur de ma vie,

Ta main ennemie

Vient de le briser !

ASCANIO.

Ce billet n’est pas d’elle !... et de qui donc vient-il ? Ah ! vous aviez deviné hier, c’est mon gouverneur qui, pour m’attirer dans le piège... Je cours lui faire tout avouer... ou l’assommer !

Ensemble.

REBECCA.

Ô honte nouvelle,

Que tout me révèle !

Fortune cruelle.

Qui viens m’abuser, etc.

FÉDÉRIC.

Je rêvais pour elle

Chaîne douce et belle ;

Une erreur cruelle

Vient nous abuser, etc.

ASCANIO.

Dédaigné par elle,

Ô sort infidèle !

Fortune cruelle,

Qui viens m’abuser, etc.

Rebecca sort par la porte à gauche et Ascanio par celle du fond.

 

 

Scène XI

 

FÉDÉRIC, seul, rêvant

 

Elle n’aime pas Ascanio !... elle n’aime personne, a-t-elle dit... et cependant, cette nuit, pendant son sommeil, à qui pensait-elle, en disant : Je t’aime !... Et tout à l’heure encore près de moi, son émotion... Allons, quelle folie !... me voilà aussi absurde, aussi présomptueux qu’Ascanio... moi, homme raisonnable !... ou qui du moins devrais l’être !...

Voyant entrer un laquais.

Qui vient là ?

LE LAQUAIS.

Quelqu’un demande à parler à Monseigneur.

FÉDÉRIC.

Je n’y suis pour personne !

LE LAQUAIS.

Il insiste et dit que son nom est Pepito.

FÉDÉRIC.

Pepito ! attends !... Le mari de Gianina !... et Gianina est l’amie, la confidente peut-être de Rebecca... Fais entrer Pepito !... Lui seul, entends-tu bien ?...

Le laquais sort, et Fédéric va s’asseoir près du guéridon.

Car enfin, ce divorce si aisément obtenu n’est peut-être pas impossible à révoquer. Le cardinal m’est dévoué, et son empressement même le prouve !...

Prenant les papiers qui sont restés sur le guéridon à gauche, et retirant une lettre qui est restée dans l’enveloppe.

« Je vous envoie, mon cher marquis, signé de moi et du souverain Chapitre, l’acte de séparation que vous sollicitez avec tant d’instance... Votre sécurité peut être désormais complète ; car dans nos lois, comme dans la loi française, ceux que le divorce a une fois séparés ne peuvent plus jamais être réunis !... »

S’arrêtant et froissant la lettre.

Définitif... irrévocable !... Allons, éloignons des rêves insensés...

Se retournant, et apercevant Pepito, qui entre en saluant.

C’est toi, Pepito !... qui t’amène ?

 

 

Scène XII

 

FÉDÉRIC, PEPITO

 

PEPITO, le saluant.

Je viens, Monseigneur, vous apporter mes félicitations au sujet de votre mariage !

FÉDÉRIC, à part.

Ça se trouve bien !

PEPITO.

Je ne suis pas le seul ! Ils disent tous : « Il y a bien des grands seigneurs libéraux, qui ne le sont qu’en paroles ; mais celui-là, c’est différent ! il épouse la fille d’un marchand !... il fait alliance avec le peuple... et le peuple est pour lui... Vive le marquis et la marquise ! »

FÉDÉRIC.

C’est bon... c’est bon !...

PEPITO.

Oh ! je vous réponds que ce mariage-là vous fera un honneur infini !

FÉDÉRIC, à part, et souriant avec ironie.

Ça se trouve à merveille, et mon divorce va produire alors un excellent effet.

Haut.

Eh bien ! qu’est-ce qui t’amène ? qu’est-ce que tu veux ?

PEPITO.

Ce que je veux ?

Air de l’Écu de six francs.

Dans cette prison je me damne !

Geôlier ! c’est un métier d’enfer...

Et dans les octrois ou la douane

Je veux une place en plein air. (bis.)

Pour me changer, faut qu’on m’ la donne...

Queu bonheur d’ pouvoir respirer,

Et d’empêcher les gens d’entrer,

Moi qui n’ laissais sortir personne !

Et alors je venais...

FÉDÉRIC.

Mais, pour obtenir une place, il faut des titres, et je ne vois pas les tiens.

PEPITO.

Vous ne les voyez pas ! je le crois bien !... Je ne suis pas de ceux qui se vantent et qui disent : J ai fait ci... j’ai fait ça !... Moi, au milieu des dangers les plus horribles... qui vous menaçaient...

FÉDÉRIC, vivement.

Eh bien ?...

PEPITO.

Je me suis tu !... j’ai gardé le silence... mais aujourd’hui je ne crains pas de le dire... c’est moi que... j’ai tout bravé pour vous ! Hier, ce billet que vous avez reçu... à travers vos barreaux...

FÉDÉRIC.

Quoi !... c’est toi... dont le courage et le désintéressement...

PEPITO.

Oui, sans doute... Je ne vous ai rien demandé pour ça, vous le savez !... Vous me direz que j’avais touché cinq mille ducats, avec quoi j’ai épousé Gianina... Je ne dis pas non... mais de vous je n’ai rien reçu encore !... et voilà pourquoi je venais...

FÉDÉRIC, avec émotion.

Mais ces cinq mille ducats... pour me délivrer... qui te les avait donnés ?

PEPITO.

Ça... je ne puis pas le dire... mais peu importe !

FÉDÉRIC, vivement.

Comment !... peu importe !... Je n’ai peut-être qu’un ami, qu’un seul ami au monde, et je ne le connaîtrais pas ! Parle ! dis-moi son nom ?

PEPITO.

Je ne le peux pas.

FÉDÉRIC.

Et pourquoi ?

PEPITO.

Parce que je ne le sais pas ! vrai, Monseigneur, je ne le sais pas !

FÉDÉRIC.

Tu me trompes !... et si tu t’obstines à te taire, n’attends rien de moi !

PEPITO, à voix haute.

V’là qui est injuste ! car enfin quand on ne sait pas...

 

 

Scène XIII

 

FÉDÉRIC, PEPITO, GIANINA, sortant de la porte à droite

 

GIANINA, à part.

Qu’y a-t-il donc ?

FÉDÉRIC, sans voir Gianina et continuant à menacer Pepito.

Bien plus, pour avoir trahi ton devoir et t’être laissé séduire, je t’envoie ce soir coucher en prison !

GIANINA, s’avançant vivement.

Eh bien ! par exemple ! coucher en prison !... lui, mon ami !... et pourquoi, s’il vous plaît ?

FÉDÉRIC.

Parce qu’il refuse de parler !

PEPITO.

Sur ce que je ne sais pas !

GIANINA.

Qu’est-ce que ça fait ? parle toujours !

PEPITO.

Sur ces cinq mille ducats... que toi seule... connais !

FÉDÉRIC, vivement, et s’adressant à Gianina.

Est-il vrai, Gianina, tu connaîtrais ?...

GIANINA, riant.

C’est selon !... Monseigneur a-t-il toujours des idées sur le petit Ascanio ?

FÉDÉRIC, avec impatience.

À quoi bon ?... et quel rapport ?

GIANINA, de même.

Croit-il encore que l’on pense à lui ?

FÉDÉRIC, de même.

Eh non !... je viens d’avoir ici même la preuve du contraire...

GIANINA, à demi voix.

Je le crois bien !... Car avant d’être votre femme, celui qu’on aimait, celui qu’on a toujours aimé... c’est vous, Monseigneur.

FÉDÉRIC, hors de lui.

Que dis-tu ?

GIANINA.

Oui, certainement... Tenez, moi, j’avais du bon vouloir pour Pepito, la preuve, c’est que... vous voyez ! mais jamais ça n’a été à ce point-là...

PEPITO.

Comment, madame Pepito ?...

GIANINA.

Je m’en serais bien gardée, car la pauvre fille en perdait la tête, car elle en était folle, Monsieur !...

FÉDÉRIC.

Est-il possible !

GIANINA.

Dame !... tant que vous avez été riche et puissant, personne ne s’en est douté... pas même moi ! mais quand vous avez été malheureux, quand vous avez été en prison... elle a manqué en mourir !... et si elle n’a donné que cinq mille ducats pour vous délivrer...

FÉDÉRIC.

C’était elle !...

GIANINA.

C’est qu’elle n’avait pas davantage... sans cela...

FÉDÉRIC, à part, avec désespoir.

C’est elle !... et séparés pour jamais !

GIANINA.

Oui, c’est elle qui vous aime plus que sa vie. Écoutez, Monsieur, écoutez-moi bien : si vous aviez le cœur de lui faire de la peine, elle en mourrait, voyez-vous, sans se plaindre et sans rien dire... Ça ne s’rait pas comme moi...

À Pepito.

Ah bien oui !... on m’entendrait...

Regardant Fédéric qui vient de se diriger vers la table.

Eh bien ! qu’a-l-il donc ?

FÉDÉRIC, à part.

Séparés pour jamais !...

PEPITO, le regardant.

Il se trouve mal !...

GIANINA, de même.

Il pleure !... de joie, sans doute, et de ce que je lui dis là !...

Allant à lui.

N’est-ce pas. Monseigneur, ça vous fait plaisir ?

PEPITO.

D’avoir, comme moi, une femme si charmante et si bonne ?

GIANINA.

Une femme qui vous aime tant !

FÉDÉRIC, assis près de la table.

C’est bien... laissez-moi !...

À part.

Ah ! je n’en étais pas digne !... Mais elle ne voudra maintenant ni me voir ni m’entendre...

Haut.

Gianina, écoute... tu vas lui demander... non, tu vas seulement lui dire...

GIANINA.

M’est avis que vous ferez mieux de lui dire vous-même... car la voici.

FÉDÉRIC, se levant vivement.

Ô ciel !

 

 

Scène XIV

 

FÉDÉRIC, PEPITO, GIANINA, REBECCA, sortant de la porte à gauche

 

Elle entre lentement, lève les yeux, aperçoit Fédéric et fait un pas pour sortir. Fédéric la prévient et se met devant la porte du fond, et Rebecca court se réfugier près de Gianina. Les acteurs sont dans l’ordre suivant : Pepito, Fédéric, Rebecca, Gianina.

REBECCA, tremblante.

Que me voulez-vous, Monsieur ?

FÉDÉRIC.

Rien !... pas même implorer mon pardon ; mais vous voir encore une fois !

REBECCA, avec dignité.

Je ne vous comprends pas, Monsieur !

FÉDÉRIC, qui s’est relevé.

Eh ! puis-je comprendre moi-même tout ce qui s’est passé dans mon cœur ?... Hier... je ne connaissais pas le trésor que je cédais à un autre. Mais depuis... vous ne me croirez pas, Rebecca, et c’est pourtant la vérité... depuis, j’aurais donné ma vie pour être aimé de vous...

REBECCA, qui l’a écouté avec joie.

Que dit-il ?

GIANINA.

Eh bien ! qu’est-ce qui lui manque donc ?

FÉDÉRIC.

Air : Ne vois-tu pas, jeune imprudente.

Et j’ai repoussé pour toujours,

J’ai méconnu ce bien suprême !

Et ces nœuds, charme de mes jours,

Ont été brisés par moi-même !

Ah ! puisqu’à tout jamais le sort

Détruit le rêve qui m’enivre,

Je pars... Pourquoi vivrais-je encor

Quand pour vous je ne peux plus vivre ?

Il fait quelques pas pour sortir.

REBECCA, vivement.

Fédéric, restez !... restez !...

Fédéric redescend le théâtre. Rebecca, avec émotion.

Vous m’aimez donc ?

FÉDÉRIC.

Je n’ai plus le droit de vous le dire !

REBECCA.

Et si je puis d’un mot... mais tantôt, je serais morte plutôt que de le prononcer... si je puis d’un mot rendre nulle leur nullité...

FÉDÉRIC,
reprenant vivement l’acte de divorce qui est resté sur le guéridon à gauche.

Que dites-vous ?

REBECCA.

Oui, Monsieur, reprenez ce vilain acte que je ne veux pas regarder, et lisez vous-même !... Comment y a-t-il là... au milieu de la page ?

FÉDÉRIC, prenant le papier d’une main tremblante.

« Déclarons ce mariage nul pour avoir été contracté entre un chrétien et une juive. »

PEPITO et GIANINA, poussant un cri et redescendant le théâtre.

Ô ciel !

REBECCA, à Fédéric.

Depuis le jour où vous et votre père alliez être condamnés... il y a de cela un an ! moi qui toute ma vie avais été séparée de vous... je ne voulus pas l’être encore par delà le tombeau... et sans en parler à personne des miens, pas même à mon père...

GIANINA.

Eh bien ?

REBECCA.

J’ai couru en secret abjurer ma croyance.

FÉDÉRIC, poussant un cri de joie, et la pressant sur son cœur.

Ah ! est-il vrai ! toi, Rebecca, avoir embrassé notre croyance !...

GIANINA.

C’est bien ! c’est la bonne !

REBECCA.

Je l’ignore...

S’adressant à Fédéric.

Mais c’est la tienne !

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