Les Lionnes pauvres (Émile AUGIER - Édouard FOUSSIER)

ièce en cinq actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 22 mai 1858, et reprise, sur le même théâtre, le 22 novembre 1879.

 

Personnages

 

M. POMMEAC

LÉON LECARNIER

FRÉDÉRIC BORDOGNON

MADAME SÉRAPHIHE POMMEAC

MADAME THÉRÈSE LECARNIER

MADAME CHARLOT

VICTOIRE

MADAME HENRIETTE HULIN

JOSEPH

INVITÉS.

 

La scène se passe à Paris, de nos jours. Le premier acte chez Pommeau ; le deuxième, chez Léon ; le troisième, au bal chez Henriette le quatrième, chez Pommeau ; le cinquième, chez Léon.

 

 

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

 

Aujourd’hui que notre pièce a gagné son procès devant le public et la presse, je me sens fort à l’aise pour parler sans passion des obstacles qu’elle a eus à surmonter avant d’arriver à ses juges naturels.

La résistance obstinée qu’elle a rencontré dans le sein de la commission de censure n’est pas un fait isolé qu’on puisse passer sous silence c’est tout un système. Que MM. les censeurs me permettent donc de leur présenter quelques observations sur leurs fonctions, dont ils ne me semblent comprendre ni toute la portée ni les limites exactes. Pour formuler sur-le-champ les deux termes de ma pensée, la censure manquerait autant à son devoir en désarmant la comédie qu’en tolérant qu’elle tournât ses armes contre la société. Cependant, de ces deux écueils, le dernier est le seul qui la préoccupe ; quant au premier, elle semble n’y pas attacher d’importance. Singulière contradiction que j’observe chez la plupart de ceux qui parlent de la comédie ! Ils lui concèdent pleinement la puissance de faire le mal ; ils lui refusent celle de faire le bien. Il faudrait choisir cependant et les lui reconnaitre ou les lui dénier toutes deux. Ses adversaires disent qu’elle n’a jamais corrigé personne : soit ; mais, pour être logiques et justes, ils devraient ajouter qu’elle n’a jamais perverti personne non plus ; auquel cas elle serait simplement un jeu innocent, un divertissement puéril sur lequel l’État n’aurait pas de surveillance a exercer. Or, puisqu’il en exerce une, et très active, c’est qu’il ne voit pas les choses ainsi, et il a raison.

Je ne voudrais pas exagérer le rôle social de la littérature ; mais il y a dans la structure des sociétés une charpente intérieure aussi importante à l’économie générale que la charpente osseuse à celle de l’individu ce sont les mœurs. C’est par là que les nations se maintiennent, plus encore que par leurs codes et leurs constitutions. Nous en avons eu la preuve au lendemain des révolutions, pendant l’interrègne des lois. Mais les mœurs semblent ne relever que d’elles-mêmes ; elles échappent à l’action gouvernementale ; il n’est décret ni ordonnance qui puisse les réformer. Quel moyen d’influence a-t-on sur elles ?

Vous souvenez-vous des belles expériences de M. Flourens sur la vie des os ? Il a démontré qu’ils se renouvelaient incessamment, en les colorant sous l’action d’une alimentation colorante. Ne pourrait-on pas appeler la littérature l’alimentation colorante de l’esprit public ? Et la partie la plus active, sinon la plus nutritive de la littérature, n’est-ce pas le théâtre ? Les ennemis de l’émancipation intellectuelle lui ont déclaré une guerre spéciale, et je ne veux pas d’autre preuve de son efficacité. N’est-il pas en effet la forme de la pensée la plus saisissable et la plus saisissante ? Il est en rapport immédiat avec la foule ; ses enseignements, bons ou mauvais, arrivent à leur adresse directement et violemment. Vous dites qu’il n’a corrigé personne je le veux bien mais la même objection pourrait s’opposer aux livres de morale et à l’éloquence de la chaire ; d’ailleurs le but n’est pas de corriger quelqu’un, c’est de corriger tout le monde ; le vice individuel n’est pas possible à supprimer, mais on peut en supprimer la contagion ; et de tous les engins de la pensée humaine, le théâtre est le plus puissant, voilà tout.

C’est donc un instrument précieux et dangereux tout à la fois qu’il importe au moins autant de ne pas émousser que de bien diriger. Souvent, j’en conviens, le milieu exact est difficile à tenir. Mais l’inconvénient d’empêcher le bien étant égal à l’avantage d’empêcher le mal, je voudrais que dans le doute la commission de censure s’abstînt, d’autant plus qu’il y a derrière elle une censure bien plus sûre que la sienne, celle du public.

Ce n’est pas ce que font ces messieurs ; et, de bonne foi, sont-ils en position de le faire ? D’une part, ils sont tout-puissants, grâce aux règles inflexibles de l’administration ; de l’autre, ils ont, et c’est justice, une responsabilité égale à leurs pouvoirs. En cas d’erreur, on leur applique l’axiome de droit : Imperitia pro culpa habetur. Aussi, comment voulez-vous qu’ils ne se décident pas pour la compression dans tous les cas ambigus ? À défaut d’autre certitude, ils ont au moins celle qu’une pièce supprimée ne fera pas de bruit. Quant à moi, je les plains de tout mon cœur ces pauvres juges perplexes me font l’effet de sentinelles dans le brouillard ; dès qu’une question un peu délicate les approche, ils crient au large ! – et il n’est amis ni ennemis qui tiennent ; ils tirent dessus avec l’intrépidité de la peur.

Mais, bien qu’excusable ou plutôt compréhensible jusqu’à un certain point, cette panique n’en va pas moins à supprimer complètement la comédie de mœurs. Je les entends qui se récrient : « Ouvrons leur catéchisme ! » en tête, je trouve écrit : « Il est dangereux de révéler à la société l’existence de ses plaies secrètes. »

D’abord qu’est-ce, à l’avis de ces messieurs, qu’une plaie secrète de la société, sinon une nouvelle forme des vices éternels, c’est-à-dire le domaine légitime de la comédie de mœurs ? De quoi veulent-ils donc qu’elle parle ? des formes banales et ressassées ? Autant la condamner franchement à se taire.

Ensuite qu’entendent-ils par cette révélation ?

Qu’on dise que la Gazette des Tribunaux, par son compte rendu des procès de cour d’assises, fait faire un grand pas à la science du vol en vulgarisant des procédés ingénieux à l’usage des adeptes, c’est possible ; encore pourrait-on objecter qu’elle met du même coup les honnêtes gens en garde ; mais que le théâtre apprenne quelque chose au public, non ! Sa force, au contraire, consiste à être l’écho retentissant de chuchotements de la société, à formuler le sentiment général encore vague, à diriger l’observation confuse du plus grand nombre. Le spectateur n’applaudit que les types et les situations qu’il reconnaît ; ceux qu’il ne reconnait pas, il les nie et les siffle.

Par conséquent, dans aucun cas, il n’y a révélation.

Enfin quel danger voient-ils à ce que le théâtre condense les idées qui flottent dans l’air ? Une maladie n’est-elle pas à moitié guérie quand on en a précisé le siège, les causes et les résultats ? Écoutez ceci : Nicolas Gogol a écrit une comédie contre la vénalité de l’administration russe ; la censure de Saint-Pétersbourg l’avait condamnée sous prétexte aussi qu’il est dangereux de révéler... etc. L’empereur Nicolas en ordonna la représentation sur tous les théâtres de l’empire, estimant utile de signaler cet abus à l’animadversion des honnêtes gens.

Et, à ce propos, il est bon de noter que les empereurs ont l’esprit plus libéral que les censeurs. Sa Majesté Napoléon III apprenant, au sujet des Lionnes pauvres, qu’on faisait de la censure littéraire, a formellement condamné tout empiètement de ce genre. C’est un point acquis désormais ; en fait de littérature, les censeurs n’auront, selon le joli mot du roi Charles X, que leur place au parterre.

Mais il était temps de les y remettre ! Voyez comme tout s’enchaîne et à quelles aberrations peut conduire une première erreur ! Voilà une commission chargée d’empêcher le théâtre d’offenser la pudeur de l’auditoire et de parler des affaires politiques, en un mot de lui faire respecter la décence et l’ordre public : ce sont là des attributions simples et nettes. Pour avoir mis le pied hors de ce cercle étroit, ils ne savent plus où s’arrêter ; comme protecteurs de la décence, ils se sont immiscés dans les questions de morale et de philosophie ; comme protecteurs de l’ordre public, ils ne veulent plus qu’on siffle dans les rangs ; ils se croient responsables de la chute des pièces, et de cette responsabilité se font un droit de collaboration, révisant le style, rayant certains mots qui ont encouru leur disgrâce, donnant des conseils dans l’intérêt de l’ouvrage, imposant des dénouements de leur cru... et quels dénouements ! N’exigeaient-ils pas que, dans les Lionnes pauvres, Séraphine, entre le quatrième et le cinquième acte, fût victime de la petite vérole, châtiment naturel de sa perversité ! À cette condition, ils amnistiaient la pièce ; c’est là ce qu’ils appellent la moralité du théâtre, – en sorte que les Lionnes pauvres auraient pu s’intituler : De l’utilité de la vaccine.

Cette bouffonnerie se rattache cependant à une théorie littéraire qui vaut la peine d’être discutée.

La morale au théâtre consiste-t-elle, comme le soutiennent quelques personnes, dans la récompense de la vertu et la punition du vice, ou seulement dans l’impression qu’emporte le spectateur ? Je laisse sur ce chapitre la parole au grand Corneille :

« L’utilité du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son effet quand elle est bien achevée et que les traits en sont si reconnaissables, qu’on ne peut les confondre l’un dans l’autre, ni prendre le vice pour la vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse ; et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions et punir les mauvaises.[1] »

Le système contraire « n’est pas un précepte de l’art, mais un usage que nous avons embrassé, dont chacun peut se départir à ses périls. Il était dès le temps d’Aristote, et peut-être qu’il ne plaisait pas trop à ce philosophe, puisqu’il dit qu’il n’a eu vogue que par l’imbécillité du jugement des spectateurs...[2] »

Corneille dit encore dans l’épître qui précède la Suite du Menteur :

« Comme le portrait d’une laide femme ne laisse pas d’être beau, et qu’il n’est besoin d’avertir que l’original n’en est pas aimable, pour empêcher qu’on l’aime ; il en est de même dans notre peinture parlante quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n’est pas besoin d’en faire un mauvais succès à la fin pour avertir qu’il ne les faut pas imiter. »

Telle est, d’ailleurs, la doctrine de la critique tout entière. Elle a unanimement affirmé la moralité des Lionnes pauvres. Ses objections n’ont porté que sur des détails d’exécution mais quelques-unes sont si considérables, que nous nous croyons en demeure, par déférence même pour la presse, de lui rendre compte des motifs qui nous ont déterminés, sans prétendre par la faire notre apologie.

On nous a demandé pourquoi nous avons placé l’action dans un milieu de petite bourgeoisie et non dans le grand monde ; pourquoi nous avons fait de Pommeau un vieillard, et non un mari dans la force de l’âge ; pourquoi, enfin, nous avons pris Séraphine après sa chute complète, au lieu de montrer par quelle pente on arrivait dans cet abîme. Toutes ces combinaisons se sont d’abord présentées à notre esprit et peut-être aurions-nous mieux fait de nous en tenir à la première idée, qui est souvent la meilleure ; quoi qu’il en soit, voici pour quelles raisons nous l’avons abandonné.

La peinture de la dépravation graduelle de Séraphine nous a paru aussi dangereuse que tentante. Nous avons craint que le public ne se fâchât tout rouge à la transition de l’adultère simple à l’adultère payé. Cette peinture ne présentant d’ailleurs qu’un intérêt psychologique, il nous a semblé que ce côté de notre sujet pouvait être traité suffisamment en récit, et nous l’avons placé dans la bouche de Bordognon, le théoricien de la pièce. Une donnée aussi scabreuse ne pouvait passer que par l’émotion et l’émotion ne pouvait être obtenue que par la situation du mari ; c’est donc là, surtout, que nous avons cherché la pièce.

Dès lors, il s’agissait de choisir le milieu où cette situation serait le plus poignante. Pommeau, homme du grand monde, est évidemment moins dramatique que Pommeau, petit bourgeois ; il n’y a plus entre lui et sa femme cette promiscuité de l’argent, qui le rend complice à son insu des hontes de son ménage, en l’abusant sur la provenance même du pain qu’il mange. En outre, il nous a semblé que si nous rétrécissions par là notre cadre, nous élargissions notre idée en montrant cette plaie du luxe, dans les régions où le luxe n’était pas encore descendu avant nos jours.

Enfin, l’ulcère que nous nous proposions de révéler n’étant pas l’adultère, mais la prostitution dans l’adultère, il importait d’éviter entre les deux sujets une confusion qui n’eût pas manqué d’avoir lieu par un conflit entre la jalousie d’un jeune mari et sa probité. Ln Pommeau de trente ans n’eût pas été vrai, disant : « J’en suis réduit a ne plus compter avec la chute, tant la faute disparaît devant l’énormité de la honte. » Si la vieillesse du mari excuse en quelque sorte l’infidélité de la femme, elle n’excuse nullement sa vénalité, et notre sujet nous reste ainsi isolé et entier.

Voilà, bonnes ou mauvaises, les explications que nous pensions devoir à la critique ; je voudrais, pour ma part, que l’usage de ce cordial échange de réflexions s’établit entre elle et les auteurs, convaincu que l’art n’aurait qu’à y gagner.

Qu’on me permette maintenant de prendre la parole pour un fait personnel, et j’aurai tout dit.

C’est encore une explication, que je dois celle-là à l’Académie française.

Quand elle m’a fait l’honneur de m’admettre dans ses rangs, elle m’a très spirituellement et très paternellement tancé de mes collaborations, quoique rares et bien choisies ; et voilà qu’à peine entré dans son giron, je retourne à mon péché ! Je suis volontiers de l’avis de M. Le Brun à l’endroit de la collaboration ; mais on n’est pas toujours maître de sa destinée. Voyez en ce cas, par exemple : j’ai pour ami intime un de mes confrères, qui n’a pas plus que moi l’habitude de collaborer. Mais nous ne sommes très mondains ni l’un ni l’autre et passons aisément notre soirée au coin du feu. Là, on cause de choses et d’autres, comme le Fantasio de notre cher de Musset, en attrapant tous les hannetons qui passent autour de la chandelle ; et si parmi ces hannetons il voltige une idée de comédie, auquel des deux appartient-elle ? à aucun et à tous deux. Il faut donc lui rendre la volée ou la garder par indivis.

Il est bien vrai, comme l’observe M. Le Brun, que le public trouvant devant lui deux auteurs, ne sait, à qui s’adresser, s’embarrasse et dit : « Lequel des deux ? » Nous serions bien embarrassé nous-même de lui répondre, tant notre pièce a été écrite dans une parfaite cohabitation d’esprit. Pour être sûrs de ne pas nous tromper, nous ferons comme ces époux qui se disent l’un à l’autre : « Ton fils ! »

Voilà le grand inconvénient de la collaboration ; mais, est-ce à dire pour cela qu’il faille renoncer au plaisir de causer, comme d’honnêtes gens, les pieds sur les chenets ? Je suis certain que M. Le Brun, ce charmant causeur, hésiterait à me le conseiller.

 

ÉMILE AUGIER.


 

S. A. I. Mgr LE PRINCE NAPOLÉON

 

Monseigneur,

 

Sans votre haute intervention, les Lionnes pauvres n’auraient pas vu le jour.

Cette dédicace n’est qu’un bien faible témoignage de notre gratitude.

Il ne vaudrait pas la peine de vous être offert, s’il ne renfermait un hommage plus digne de Votre Altesse Impériale ; mais notre comédie a été pour vous l’occasion de défendre et de sauver en principe la liberté de l’art : c’est elle que nous mettons ici sous votre protection.

 

Daignez agréer,

 

Monseigneur,

 

L’expression du profond respect avec lequel nous sommes,

De Votre Altesse Impériale,

Les très humbles et très reconnaissants serviteurs,

 

ÉMILE AUGIER, ÉDOUARD FOUSSIER.

Mai 1858.

 

 

ACTE I

 

Un salon très élégant. Chez Séraphine ; portes latérales ; fenêtre au fond ; cheminée au premier plan, à droite, porte sous tenture, à gauche.


 

Scène première

 

VICTOIRE, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, entrant.

Madame n’est pas chez elle ?

VICTOIRE.

Non, madame, mais je ne pense pas qu’elle tarde à rentrer.

THÉRÈSE.

En tout cas, M. Pommeau n’est pas à son étude, aujourd’hui dimanche.

VICTOIRE.

Le voici précisément qui sort de son cabinet.

Elle sort. Pommeau entre.


 

Scène II

 

POMMEAU, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE.

Bonjour, mon ami ; je viens sans façons attendre mon mari chez vous.

POMMEAU.

Nous le verrons donc, cet homme invisible !

THÉRÈSE.

Il ne faut pas lui en vouloir, il est si occupé !

POMMEAU.

Tant mieux ! Pour un avocat qui travaille, il y en atant qui chôment !

THÉRÈSE.

Séraphine est sortie ?

POMMEAU.

Oui... elle est au manège.

THÉRÈSE.

Au manège ?

POMMEAU.

Elle prend aujourd’hui sa première leçon d’équitation... par ordonnance du médecin.

THÉRÈSE.

Elle est malade ?

POMMEAU.

Non, grâce au ciel ! mais il parait que sa santé demande...

THÉRÈSE.

De l’amusement.

POMMEAU.

Il y a bien quelque chose comme ça, et je t’avoue que son médecin m’a tout l’air d’un directeur de conscience ; mais je n’ai pas chicané l’ordonnance... Qu’elle monte à cheval, je n’y vois pas grand inconvénient, pourvu qu’elle ne tombe pas.

THÉRÈSE.

Est-ce qu’elle va seule à ce manège ?...

POMMEAU.

Non pas ! elles sont là une douzaine de clientes du même médecin, et madame de Villiers est venue la prendre dans sa voiture.

THÉRÈSE.

Madame de Villiers ?

POMMEAU.

Une nouvelle amie dont elle a fait dernièrement connaissance au bal... bonne petite femme, du reste.

THÉRÈSE.

Qui a voiture ?

POMMEAU.

Oui : le mari est dans les affaires ; ce sont des gens de plaisir et de bonne compagnie. Voilà notre amazone.

 

 

Scène III

 

POMMEAU, SÉRAPHINE, en habit de cheval, THÉRÈSE

 

SÉRAPHINE.

Bonjour, Thérèse ; bonjour, monsieur Pommeau... C’est moi, sans fracture, rassurez-vous !

THÉRÈSE.

Deux mois de ce régime-là, et nous vous sauverons, j’espère...

SÉRAPHINE.

Vous croyez plaisanter ? j’étais triste hier comme un bonnet de nuit, demandez à M. Pommeau ; le cheval m’a secouée et me voilà gaie comme pinson ! Il me tarde d’être à jeudi.

POMMEAU.

À jeudi, pourquoi ? Ah ! oui ; le bal de madame Hulin...

THÉRÈSE.

Vous êtes invités aussi ?

POMMEAU.

Oui, son frère nous a fait envoyer une invitation.

SÉRAPHINE.

Quel charmant jeune homme que ce M. Bordognon !... En voilà un qui monte bien à cheval !

THÉRÈSE.

Et qui a des chevaux.

SÉRAPHINE.

Il est bien heureux ! J’adore les chevaux, moi !

À Pommeau.

Au fait, dimanche prochain nous allons aux courses de La Marche, avec Eulalie et son mari...

THÉRÈSE.

Eulalie ?

SÉRAPHINE.

Madame de Villiers.

THÉRÈSE.

Vous en êtes déjà au nom de baptême ?

SÉRAPHINE, à Pommeau.

Nous allons en poste. Vous m’accompagnerez, n’est-ce pas ?

POMMEAU.

Mais je ne suis pas assez lié avec tes amis pour accepter une place.

SÉRAPHINE.

Pas du tout : c’est un pique-nique ; nous frétons la voiture à frais communs ; ne froncez pas le sourcil, c’est une affaire de vingt-cinq francs pour nous deux. Il faut avoir vu cela, monsieur Pommeau ; d’ailleurs, on ne nous rencontre jamais ensemble, j’ai l’air d’une abandonnée.

POMMEAU.

Soit, j’irai.

SÉRAPHINE.

Je vous demande la permission d’ôter mon amazone, et je suis à vous.

 

 

Scène IV

 

POMMEAU, THÉRÈSE

 

POMMEAU, après un silence, avec embarras.

Elle s’amuse... c’est de son âge.

THÉRÈSE.

Sans aucun doute.

POMMEAU.

Dans tout cela, il n’y a rien que de très innocent.

THÉRÈSE.

Certes.

POMMEAU.

Et je t’assure qu’elle ne dépense pas au delà de nos moyens.

THÉRÈSE.

Bien sûr ?

POMMEAU.

Entre nous, j’imite les Italiens : je rogne sur ma toilette pour parer la madone. Puis, Séraphine a été élevée par une mère industrieuse qui lui a appris à faire beaucoup avec peu. Aussi tu n’imagines pas quels prodiges d’industrie elle opère dans notre intérieur ; tu ne te doutes pas des bons marchés inouïs, des occasions incroyables qu’on rencontre à Paris, pour peu qu’on ait la patience de chercher. – Cette quête, il est vrai, demande bien du temps, et tu as un enfant qui réclame tout le tien, tandis que Séraphine...

THÉRÈSE.

Je vois qu’une moitié de sa vie se passe à composer son luxe, l’autre moitié à l’étaler ; que vous en reste-t-il, mon ami ?

POMMEAU.

Je ne suis pas exigeant.

THÉRÈSE.

Mais je puis l’être pour vous, moi qui vous aime, moi dont la fortune, dont le bonheur, dont toute la vie en somme est votre ouvrage.

POMMEAU.

Thérèse !

THÉRÈSE.

Ah ! tant pis ! Vous m’avez donné le droit de me regarder comme votre fille et de m’inquiéter à mon tour de votre bonheur !

POMMEAU.

Mais il n’y a pas d’homme au monde plus heureux que moi, et je dois à Séraphine quelques années d’un contentement si parfait qu’il suffit au reste de mes jours. J’étais entré dans le notariat sans fortune, mais avec la perspective de tous les clercs de notaire, celle d’un riche mariage qui un jour me payerait une charge. De loin cette routine n’avait rien qui m’effrayât ; je ne me savais pas romanesque : je l’étais, il paraît, car lorsque j’en vins au faire et au prendre, le cœur me faillit ! D’ambition, je n’en avais jamais eu que par boutades ; je fis donc mon deuil du bâton de maréchal et me vouai, avec la résignation d’un caporal anglais, au grade de maître clerc à perpétuité. Puis il me vint une fille sous forme de pupille cette affection me conduisit doucement au delà de la cinquantaine, et je ne m’aperçus que j’étais resté garçon que le jour où je te mariai. Ce jour-là, je me trouvai bien seul et bien inutile ; mon existence n’avait plus de but. Je rencontrai Séraphine ; sa mère, malade, allait bientôt la laisser sans appui, sans ressources... J’avais quatre-vingt mille francs de mon mince patrimoine et de mes économies ; je n’étais plus jeune, mais je n’étais pas vieux elle consentit à m’épouser, et je recommençai à vivre.

THÉRÈSE.

Je vous trouve changé.

POMMEAU.

Je vieillis !

THÉRÈSE.

Non, vous travaillez trop... parce que Séraphine dépense trop, et voilà ce que je tiendrais à lui faire comprendre.

POMMEAU.

Garde-t’en bien, mon enfant rien ne me serait aussi douloureux qu’une ombre de mésintelligence entre elle et toi.

THÉRÈSE.

Vous lui faites injure elle n’est pas femme à mal prendre des observations amicales la tête est légère, mais le cœur est bon, et lorsqu’elle réfléchira à ce qu’un seul de ses chiffons vous coûte à gagner...

POMMEAU.

Non ; elle se priverait, j’en suis certain, et je ne le veux pas... Je ne me fais pas d’illusions : elle ne peut avoir pour moi que de l’amitié et de la reconnaissance ; je veux au moins qu’elle en ait beaucoup. – Voilà pourquoi je lui tolère certaines allures qui jurent un peu avec ma position...

THÉRÈSE.

Comme vous l’aimez !

POMMEAU.

Oui, je t’aime bien aussi.

Entre Séraphine.

 

 

Scène V

 

POMMEAU, THÉRÈSE, SÉRAPHINE

 

SÉRAPHINE, entrant, à Thérèse.

Votre toilette pour jeudi est-elle prête ?

THÉRÈSE.

Il y a beau temps... de l’année dernière.

POMMEAU, à Séraphine.

Tu entends ?

SÉRAPHINE, à Pommeau.

Non, je n’entends pas...

À Thérèse.

La mienne sera tout uniment un chef-d’œuvre. Figurez-vous...

POMMEAU.

Vous avez à causer fanfreluches, mesdames, je vous laisse.

SÉRAPHINE.

Vous n’êtes pas de trop.

POMMEAU.

J’ai un petit travail à finir dans mon cabinet... au revoir.

Il sort.

 

 

Scène VI

 

SÉRAPHINE, à la glace, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, s’asseyant a gauche.

Votre mari travaille donc le dimanche, maintenant ?

SÉRAPHINE, se rapprochant.

Que voulez-vous qu’il fasse tout le long de sa journée ?...

S’asseyant.

Figurez-vous, ma chère, une toilette à faire enrager madame Hulin et toutes ses collègues, les notaresses, un tas de mijaurées que je ne puis pas voir en peinture... c’est le mot, car elles sont peintes !

THÉRÈSE.

De quelle étoffe sera votre robe ?

SÉRAPHINE.

Oh ! la robe, n’en parlons pas ; c’est la moindre des choses.

THÉRÈSE.

Vous m’effrayez... est-ce que vous aurez des dentelles ?

SÉRAPHINE.

C’est mon secret ; jeudi, vous en aurez le mot.

THÉRÈSE.

Prenez garde d’être trop belle pour la situation de votre mari.

SÉRAPHINE.

Est-ce qu’on sait que c’est mon mari ?

THÉRÈSE.

Il suffit, ce me semble, qu’il le soit.

SÉRAPHINE.

M. Pommeau vous a dit que nous comptions sur vous et sur Léon... sur votre mari, veux-je dire, samedi, pour dîner ?

THÉRÈSE.

Non, vous avez du monde ?

SÉRAPHINE.

Dix personnes, en vous comptant, pas plus. Notre salle à manger n’est pas grande, et j’aime qu’on soit à l’aise chez moi. Nous étrennerons le service dont j’ai dernièrement fait emplette, vous savez ?

THÉRÈSE.

Votre trouvaille du mois passé.

SÉRAPHINE.

Trouvaille, vous l’avez dit ! Un service de table complet, tout neuf ; linge, porcelaines, cristaux, et, voyez le hasard ! tout cela précisément marqué à mon chiffre !

THÉRÈSE.

Bienheureux hasard, en effet !

SÉRAPHINE.

Et j’en ai été quitte pour quelques centaines d’écus.

THÉRÈSE.

Il n’y a que vous pour ces découvertes-là.

SÉRAPHINE.

Moi je suis venue trop tard. J’aurais découvert l’Amérique, si elle eût été à vendre.

THÉRÈSE, souriant.

Et vous l’auriez eue pour rien.

SÉRAPHINE.

C’est qu’à Paris, voyez-vous, il en est des occasions comme des fraises dans les bois : la première en fait lever mille autres, et il n’y a plus qu’à se baisser pour en prendre.

THÉRÈSE, se levant.

Vous vous fatiguerez.

SÉRAPHINE, étourdiment.

Aussi me reposé-je, maintenant que j’ai mes dentelles.

THÉRÈSE.

Je vous y prends !... Vous en aurez donc ?

SÉRAPHINE.

Je ne m’en dédis pas, puisque le mot est lâché. Un point d’Angleterre, haut de ça ! Six volants et le corsage, provenant du naufrage de certaine demoiselle fort lancée.

THÉRÈSE.

Quoi ! vous ne craignez pas de ramasser les épaves d’une...

SÉRAPHINE.

Pourquoi non ?... en faisant blanchir. D’ailleurs, à peine si elles ont été portées. Qu’avez-vous à répondre ?

THÉRÈSE.

Qu’elles l’auraient toujours été trop pour moi.

SÉRAPHINE.

Vous êtes fière !...

THÉRÈSE.

Dégoûtée peut-être. J’aime à me sentir chez moi dans mes habits, complètement chez moi.

SÉRAPHINE.

Je le comprends, mais je ne sais pas résister à une tentation, moi ! Et quand on est venu m’offrir ces dentelles.

THÉRÈSE.

Vous me parliez d’une vente...

SÉRAPHINE, embarrassée.

Je m’étais arrangée de façon à les examiner d’abord... je n’achète pas chat en poche.

THÉRÈSE.

Quelle folie !...

SÉRAPHINE.

Ne me grondez pas, ne le dites pas à M. Pommeau...

THÉRÈSE.

Des cachoteries ?...

SÉRAPHINE.

Vous savez, il est si bon, il aurait voulu mettre de sa bourse tandis que... j’avais deux ou trois bijoux de ma mère qui m’embarrassaient... et je les ai...

THÉRÈSE.

Vendus !...

SÉRAPHINE.

De méchantes pierres montées à faire pitié.

THÉRÈSE.

Ces méchantes pierres venaient de votre mère...

SÉRAPHINE.

Sans doute, mais puisqu’elles n’étaient plus de mode...

THÉRÈSE.

Vous admettriez donc, vous étant morte, que vos enfants...

SÉRAPHINE.

Je n’en sais rien... Je n’ai pas d’enfants, moi !...

THÉRÈSE.

Il n’y a point prescription ; n’en désirez-vous pas ?

SÉRAPHINE.

Dieu m’en garde ! c’est trop assujettissant !

THÉRÈSE.

Si vous le pensez, ne le dites pas !

On sonne. Séraphine remonte. À part.

Ah ! je commence à craindre...

BORDOGNON, au dehors.

Ne dérangez pas M. Pommeau... madame Pommeau me suffit...

SÉRAPHINE.

Ah ! monsieur Bordognon !...

 

 

Scène VII

 

SÉRAPHINE, THÉRÈSE, BORDOGNON, puis POMMEAU

 

BORDOGNON, à Séraphine.

Madame.

À Thérèse.

Je comptais, en sortant d’ici, vous aller présenter mes devoirs. Léon ne vous a pas accompagnée, madame ?

THÉRÈSE.

Je l’attends.

BORDOGNON.

Je profiterai donc du rendez-vous. M. Pommeau est dans son cabinet, m’a-t-on dit ?... Quel abatteur de besogne ! Il eût fait le monde en six jours qu’il ne se fût pas, je gage, reposé le septième...

POMMEAU, survenant.

Et vous auriez gagné, mon cher monsieur Frédéric.

BORDOGNON.

Je regrette vivement qu’on vous ait dérangé...

POMMEAU.

Madame votre sœur est bien charmante d’avoir songé à nous, qui, en somme, n’avons pas l’honneur d’être connus d’elle.

THÉRÈSE.

Madame Hulin compte sur beaucoup de monde ?

BORDOGNON.

Elle n’aura de monde que ce qu’elle en peut recevoir, madame, et il n’y aura absolument que les domestiques dans l’antichambre.

SÉRAPHINE.

Ce ne sera pas un bal, alors !

BORDOGNON.

Un bal d’amis, simplement, et non une spéculation d’homme d’affaires.

POMMEAU.

À la bonne heure ! J’admets que le patron fasse fête à ses amis, mais donner le bal à la clientèle, fi ! Il faut bien l’avouer, d’ailleurs, mon cher monsieur Frédéric, autrefois on dansait moins, chez les notaires...

BORDOGNON.

Ce qui explique qu’on y levait moins le pied ; mais la faute à qui ? à la femme ! Toujours la femme ! cherchez la femme !

THÉRÈSE.

Vous aussi, de ces médisances à notre endroit ?

POMMEAU.

Bah ! Propos de célibataire endurci.

THÉRÈSE.

M. Frédéric ? Il sera la perle des maris, quoi qu’il en pense.

BORDOGNON.

Mais... j’en pense comme vous, madame. Malheureusement il y a une chose... il y en a même deux, qui m’empêcheront toujours de me marier.

THÉRÈSE.

La première ?

BORDOGNON.

C’est le mariage... lequel est devenu une spéculation ruineuse depuis que les matrones des douze arrondissements font assaut de luxe et de gaspillage avec les demoiselles du treizième.

THÉRÈSE.

Et la seconde !

BORDOGNON.

La seconde... c’est le mariage, lequel est devenu... Comment dirais-je ?

THÉRÈSE.

Oh ! oh ! vous avez une sottise au bout de la langue.

BORDOGNON.

J’en ai peur.

SÉRAPHINE.

Tournez-la sept fois.

BORDOGNON.

J’ai beau la tourner et la retourner.

À Pommeau.

Parcourez-vous quelquefois dans le journal la liste des objets perdus ?...

POMMEAU.

Et rapportés à la préfecture ?... Je n’y manque jamais.

BORDOGNON.

Parmi ces objets, n’avez-vous pas été frappé du nombre de ceux qu’on égare en voiture ?

POMMEAU.

Parfaitement...

BORDOGNON.

Et qui semblent par leur dimension, leur importance ou leur espèce, défendus de tout oubli pour peu que leur propriétaire soit de sang-froid ?

POMMEAU.

Oui-da, mais je ne saisis pas...

SÉRAPHINE.

Eh bien ?

Bordognon et Pommeau se lèvent.

BORDOGNON.

Eh bien, voilà principalement pourquoi je ne me marie pas.

THÉRÈSE.

Est-ce un logogriphe ?

BORDOGNON.

Ah ! madame !... On ne saura jamais ce qu’à deux francs l’heure il s’égare par jour à Paris de petits peignes et de carnets d’agents de change, de mouchoirs brodés et de trousses de médecins, de bracelets et de portefeuilles d’avocats.

THÉRÈSE.

Je commence à comprendre... Mais je demande grâce pour les avocats.

BORDOGNON.

Je parle des stagiaires, madame... Tenez ! pas plus tard qu’hier... – Mais je ne sais si je dois continuer.

SÉRAPHINE.

Est-ce que nous écoutons !...

BORDOGNON.

Eh bien ! monsieur Pommeau, pas plus tard qu’hier, je fumais mon cigare aux Champs-Élysées... quand débouche au grand trot un des plus fringants coupés de Brion, un vrai boudoir sur roulettes... que je connais pour l’avoir habité. À la hauteur du rond-point, l’essieu crie et se rompt.

SÉRAPHINE, se levant.

À la hauteur du...

BORDOGNON.

Ah ! vous écoutez ? alors j’abrège. Je ne vous peindrai pas la fuite des deux coupables...

SÉRAPHINE.

Vous les avez reconnus... suivis, veux-je dire ?

BORDOGNON.

Non, je suis arrivé trop tard sur te théâtre de l’événement : ils avaient disparu, mais j’ai parfaitement vu le cocher retirer de sa caisse une serviette d’avocat...

THÉRÈSE, se levant aussi.

Ils dînaient donc là-dedans ?

POMMEAU.

Ce mot-là t’arrête, toi, fille, femme et pupille d’enfants de la balle ? Serviette, au palais, signifie portefeuille.

THÉRÈSE.

Je m’en souviendrai.

À Bordognon.

Et après ?

SÉRAPHINE, vivement à Bordognon.

Est-ce que vous allez au Gymnase, vendredi prochain, monsieur Frédéric ?...

BORDOGNON.

Si vous le permettez, mesdames, nous irons. J’aurai une loge.

À Thérèse.

Après ? c’est tout.

SÉRAPHINE.

Ah ! j’aime tant les premières représentations ! C’est si difficile d’y avoir des places ! Nous irons, n’est-ce pas, monsieur Bordognon ? Tant pis pour Thérèse.

POMMEAU.

Tu abuses, ma chère amie.

À Bordognon.

En tous cas, il est bien entendu.

BORDOGNON.

Laissez donc, monsieur Pommeau, qui est-ce qui paye à une première ? Les malheureux !... Est-ce convenu, mesdames ?

THÉRÈSE.

Pour moi, je me récuse ; après une nuit passée au bal.

POMMEAU.

Nous sommes gens de revue, d’ailleurs.

À Thérèse.

Tu nous quittes ? Tu n’attends pas Léon ?

THÉRÈSE.

Non, il m’a prévenue, passé quatre heures, de ne plus compter sur lui.

Victoire ouvre la porte à gauche et fait un signe à Séraphine.

POMMEAU.

Allons ! Il est écrit que nous ne le verrons plus.

SÉRAPHINE, à Thérèse.

M. Bordognon va vous offrir son bras jusqu’en bas.

BORDOGNON.

Vous me renvoyez, madame ?

SÉRAPHINE.

Aujourd’hui, je ne suis visible que pour mon mari... j’appartiens à mes devoirs.

BORDOGNON, à part.

Le dimanche je repasserai dans la semaine.

À Thérèse, lui offrant le bras.

Madame.

Il sort avec Thérèse ; Pommeau les reconduit.

VICTOIRE, bas, à Séraphine.

Madame Charlot est là.

SÉRAPHINE, bas.

Tout à l’heure.

POMMEAU, revenant.

Tu veux donc que nous fassions l’école buissonnière aujourd’hui ?

SÉRAPHINE.

Pas du tout... Je l’ai renvoyé parce qu’il vous dérangeait...

POMMEAU.

Si tu voulais pourtant...

SÉRAPHINE.

Mais non ! J’ai à travailler aussi... j’ai ma robe à faire.

POMMEAU.

Allons, je vais te gagner la garniture.

Il entre dans son cabinet. Séraphine le suit jusqu’à la porte et donne un tour de clef. Madame Charlot paraît.

 

 

Scène VIII

 

SÉRAPHINE, VICTOIRE, MADAME CHARLOT

 

MADAME CHARLOT, entrant par la petite porte.

Votre servante, madame...

SÉRAPHINE.

Chut !... parlons bas !

MADAME CHARLOT, baissant la voix.

M. Pommeau est là ?... bien !... Voici vos dentelles...

Elle défait le carton et étale les dentelles.

De la toile d’araignée à prendre des duchesses. On n’a pas l’air de l’épouse à tout le monde avec ce papier à dragées-là, sur son devant d’autel.

SÉRAPHINE.

La blanchisseuse a été bien longue...

MADAME CHARLOT.

Oui, mais elles sont comme neuves.

SÉRAPHINE.

Superbes ! Regarde donc, Victoire...

VICTOIRE.

Pardi ! c’est de l’angleterre... on en a vu.

MADAME CHARLOT.

Il paraît qu’elle a vu de tout, la bonne.

VICTOIRE.

Je vous ai déjà dit qu’on m’appelle Victoire.

MADAME CHARLOT.

Madame est contente ?

SÉRAPHINE.

Enchantée !

MADAME CHARLOT.

Madame veut-elle que nous parlions du prix ?

SÉRAPHINE.

Trois mille francs ; c’est convenu.

MADAME CHARLOT.

Qui font dix, avec les sept que madame me doit déjà, et dont le billet échoit vendredi prochain.

SÉRAPHINE.

Je ne l’ai pas oublié.

VICTOIRE.

Si tout le monde était aussi exact que madame...

MADAME CHARLOT.

Si je me permets de le lui rappeler, c’est que j’ai moi-même besoin de mes fonds ce jour-là.

SÉRAPHINE.

Vous avez préparé le nouveau billet ?

MADAME CHARLOT.

Oui, madame.

SÉRAPHINE.

Donnez, que je signe.

MADAME CHARIOT.

Mon Dieu c’est que... je suis obligée de demander à madame de me payer le tout ensemble.

SÉRAPHINE.

Le tout... vendredi ?...

MADAME CHARLOT.

À deux heures !... car à trois j’ai moi-même un gros payement à faire et on ne nous donne pas le quart d’heure de grâce, à nous autres.

SÉRAPHINE.

Vendredi, Victoire !...

VICTOIRE.

Dans cinq jours ?... en voilà de l’usure !

Elle remonte.

MADAME CHARLOT.

Mettons qu’il n’y a rien de fait... J’ai le placement de ces objets-la, au comptant... Je donnais la préférence à madame, mais...

SÉRAPHINE, l’arrêtant.

Mais vous me mettez le couteau sur la gorge : on ne traite pas ainsi une cliente de trois ans !

VICTOIRE, montrant le cabinet de Pommeau.

Chut !... plus bas donc, madame...

SÉRAPHINE.

Laisse donc... il travaille.

À madame Charlot.

Vous m’accordez bien un délai pour cette dernière somme !

MADAME CHARLOT.

Pourquoi faire ? Il faudra toujours déposer le bilan, n’est-ce pas ? Êtes-vous jeune, mon Dieu ! Ne pas connaître encore l’art de tirer des... quenottes à son mari ! Mais, croyez-moi donc, il ne criera pas plus pour une bonne molaire de dix mille que pour deux petites dents de l’œil à cinq mille pièce... Eh ! vite ! faites-moi d’une pierre deux coups, et vive la joie ! C’est encore lui qui vous devra des remerciements.

VICTOIRE.

Comme ça, vous lui aurez du moins économisé du mauvais sang.

SÉRAPHINE.

Ma foi !

Elle signe.

VICTOIRE.

Où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir !

MADAME CHARLOT.

Et où il y a du plaisir, il n’y a pas de gêne !...

VICTOIRE, l’œil à la serrure du cabinet, à Séraphine.

Le voilà !... courez donc l’amuser, que madame s’en aille.

SÉRAPHINE.

À vendredi !...

Elle remonte. À part.

Je ne suis pas superstitieuse, heureusement !

Elle entre dans le cabinet de Pommeau.

 

 

Scène IX

 

MADAME CHARLOT, VICTOIRE

 

MADAME CHARLOT.

Mariez-vous donc à Paris ! Tiens, Victoire, voilà pour toi !...

Elle lui donne vingt francs.

VICTOIRE.

Quand la maîtresse fait des dettes, la bonne fait sa dot.

MADAME CHARLOT, sur le seuil de la porte.

Eh bien ! quand tu te marieras, viens me trouver ; je loue des couronnes...

VICTOIRE.

Merci ! je ne suis pas de Nanterre !

 

 

ACTE II

 

Un cabinet d’avocat. Porte au fond, entre deux bibliothèques. Porte au premier plan à droite, bureau chargé de dossiers et de journaux, à gauche, devant la cheminée. Une table à droite, également couverte de papiers.

 

 

Scène première

 

BORDOGNON, adossé à la cheminée, et LÉON, assis à la table

 

LÉON.

Voilà mon reçu.

BORDOGNON.

Un reçu pour quelques méchants écus que je te prête ? Ai-je l’air d’un portier, d’un huissier, d’un marchand d’encre enfin ?

Déchirant le papier, puis se flairant les doigts.

Pouah ! tu me rendras le tout ensemble à loisir ; si je m’en vais avant toi, je te donne quittance pour vacation à mes obsèques ; si, au contraire, tu pars le premier, adieu les emprunts ! autant de gagné... Soit dit en plaisantant, mon cher Léon.

LÉON.

Je l’entends bien ainsi.

BORDOGNON, prenant son chapeau sur le bureau.

Je ne te demande pas des nouvelles de ta femme, je l’ai vue hier chez madame Séraphine... dont je raffole toujours, comme tu sais.

Il se lève.

LÉON.

Thérèse va bien, merci... Tu me quittes ?

Il se lève.

BORDOGNON.

Tel que tu me vois, je vais donner congé à ma propriétaire.

LÉON.

Est-ce que ta maison n’est plus à toi, par hasard ?

BORDOGNON.

Nigaud ! à la propriétaire de mon cœur : elle veut m’augmenter, je résilie.

LÉON.

Tu as donc quelque chose en vue ?

BORDOGNON.

Eh ! je compte bien ne pas rester sur le pavé.

LÉON.

Peut-on te demander sur quelle fortunée mortelle tu as jeté ton dévolu ?

BORDOGNON.

Sans indiscrétion ? non.

LÉON.

Ce ne serait point sur madame Pommeau ?

BORDOGNON.

Si on te le demande, tu répondras que tu ne sais pas.

LÉON.

Mais, je te répondrai à toi que je tiens à le savoir, vu qu’il me serait désagréable que tu portasses le trouble dans un ménage dont le repos importe au mien.

BORDOGNON.

J’en voudrais au front du révérend Pommeau, ce traînard de la vieille bourgeoisie, ce spécimen de la vertu campé dans notre siècle comme une image sur un tombeau ? Fi ! tu me connais mal !... Seulement, soit dit pour ta gouverne, si ton repos dépend des faits et gestes de dame Séraphinette, tu ne dois pas être tranquille.

LÉON.

Frédéric, je t’en prie...

BORDOGNON.

Laisse-moi donc la paix avec tes airs pudiques !... Si je devenais son amant, je ne jurerais pas que je fusse le second, mais je te jure bien que je ne serais pas le premier.

LÉON.

D’où le sais-tu ? de pareilles imputations ne s’avancent pas sans preuves.

BORDOGNON.

Les preuves ? elles sautent aux yeux. Son luxe est un aveu, sa garde-robe un dossier, et je ne voudrais qu’une seule de ses toilettes pour la faire pendre, si l’on pendait pour ça ! Bref, Séraphine, puisque Séraphine il y a, appartient à cette catégorie de Parisiennes mariées, que j’appelle, moi, les lionnes pauvres !

LÉON.

Les lionnes pauvres ?

BORDOGNON.

Oui, mon cher.

LÉON, s’asseyant sur le bord de la table.

Quand tu désireras que je comprenne, tu t’expliqueras.

BORDOGNON.

Tout de suite !... Qu’est-ce qu’une lionne dans cet argot qu’on nomme le langage du monde ?

LÉON.

Une femme à la mode, une élégante.

BORDOGNON.

Et, à ton sens, une femme à la mode c’est ?...

LÉON.

Un de ces dandys femelles qu’on rencontre invariablement où il est de bon ton de se montrer, aux courses, aubois de Boulogne, aux premières représentations, partout enfin où les sots tâchent de persuader qu’ils ont trop d’argent aux envieux qui n’en ont pas assez.

BORDOGNON.

Pas mal. Ajoute une pointe d’excentricité, tu as la lionne ; supprime la fortune, tu as la lionne pauvre.

LÉON.

Comment ! il n’y a pas d’autre différence entre les deux ?

BORDOGNON.

Pardon... il y a le caissier. Pour les premières, c’est le mari ; pour les autres, c’est l’amant. Bref, ces deux variétés fleurissent simultanément à tous les étages de la société, et duchesse ou bourgeoise, de dix à cent mille francs de rente, la lionne pauvre commence où la fortune du mari cesse d’être en rapport avec l’étalage de la femme. Tu as compris ? oui, bonjour !...

LÉON, se levant et l’arrêtant.

Eh ! mon cher, il y a pour les femmes des moyens moins honteux de dépenser plus d’argent que ne leur en alloue le mari ; et l’anse du panier...

BORDOGNON.

En effet, l’anse du panier... c’est par elle qu’on entre en danse. Tant que la lionne en question est honnête, le mari paye dix centimes les petits pains d’un sou ; du jour où elle ne l’est plus, il paye un sou les petits pains de dix centimes. Elle a débuté par voler la communauté, elle l’achève en l’enrichissant.

LÉON.

Je ne te croyais pas si fort !

BORDOGNON.

L’expérience, la pratique ! On fait ses classes au collège, on ne fait ses humanités que dans le monde ! – Moi, Frédéric Bordognon... Bordognon ! fils cadet d’un marchand d’huile, rue de la Verrerie, à l’enseigne des Trois Olives, si je te racontais mon odyssée galante ! J’ai chiffonné des femmes dont les laquais n’auraient pas salué mon père... Du train dont vont celles-là, l’adultère simple et sans tour de bâton deviendra une vertu !... Chez elles, pudeur, désintéressement, amour, autant de préjugés évanouis, neiges fondues sous les piétinements d’un luxe rapace et besogneux, un dégel dans un égout !

LÉON.

Fais-moi grâce de ton scepticisme de pacotille !

Il s’assied.

BORDOGNON.

De pacotille ! J’ai vu tout ça et j’ai trente-sept ans !

LÉON.

Aussi, tu as la patte d’oie !

BORDOGNON, touchant de sa canne la botte de Léon.

Et toi donc ! – Mais ce qui m’étonne et qui m’étonnera toujours, c’est la bêtise de ces pauvres maris qui n’y voient que du feu. Explique-moi ça, toi ?

LÉON.

Moi ! Pourquoi veux-tu que je sache mieux que toi ?

BORDOGNON.

Eh bien, si tu ne le sais pas, c’est moi qui vais te l’expliquer : X, Z et sa femme, fable... tirée de la Gazette des Tribunaux. Si tu la connais, tu m’arrêteras. Madame Z arrache de Z, son époux, à grand renfort de chatteries, une rivière de diamants faux, soit mille francs. Cinq ans plus tard, elle meurt. Z, après les cours instants donnés à cette perte douloureuse, songe à revendre sa rivière ; il court chez son bijoutier ; celui-ci examine et offre d’emblée trente mille francs. Différence vingt-neuf mille. Qui fut stupéfait à bon droit de la plus-value ? Z... le mot de la transmutation ? les visites fréquentes de X chez Z... du vivant de la défunte, enfin, la profession de X, agent de change, à preuve qu’il paye les différences ! – Qu’en dis-tu ?

LÉON, traversant la scène.

C’est possible, mais l’application de tes petites théories perverses à une amie intime de ma femme, qu’à ce titre seul tu devrais respecter.

BORDOGNON, le suivant.

Dis donc, mon camarade, m’est avis que je la respecte plus que toi.

LÉON.

C’est-à-dire ?

BORDOGNON.

Que tu la défends comme un complice.

LÉON.

Tu es fou !

BORDOGNON.

Pas si fou ! – Tiens ! ta situation est excellente ; ta femme a de l’ordre, tu n’es pas un mangeur, et pourtant tu es obligé à des emprunts, soit dit sans reproche. Donc tu nourris un vice caché.

LÉON, embarrassé.

J’ai fait de fausses spéculations, là ! es-tu content ? garde-moi le secret.

BORDOGNON.

Merci ! ta confiance m’honore !

Avec une feinte bonhomie.

Je me disais aussi, l’ami Léon n’est pas de ces innocents qui ont toujours la main à la poche et se croient aimés pour eux-mêmes... Car l’attrait de ce genre de bonnes fortunes, la supériorité de la lionne pauvre sur la femme galante, c’est que son bailleur de fonds peut se prendre et se prend toujours pour un Lovelace !

LÉON.

Bailleur de fonds ! Comment te figures-tu donc que cela se passe ? Sur le comptoir ?

BORDOGNON.

Je t’ignore, mais tu es là pour me l’expliquer.

LÉON.

Pourquoi veux-tu que je le sache mieux que toi, imbécile ?

BORDOGNON.

Alors, puisque tu ne sais rien, c’est encore Bordognon qui va t’expliquer la chose. Ah ! non, ça ne se passe pas sur le comptoir ! Toute liaison, au début, est une pastorale ; on aime ! Les petits cadeaux entretenant l’amitié, bonbons et bouquets pleuvent chez la bergère on aime ! Puis, on risque un bijou, deux bijoux... qu’à titre de souvenir agrée encore la belle... on aime ! mais, un jour, déficit au budget, et le pastor fido d’offrir certains joyaux toujours de mode, dont le monopole appartient à l’État. La pastourelle s’indigne, notre homme la persuade, grâce à un tas de balivernes usées, où le sophisme le dispute à l’absurde ; elle se rend et consent enfin à s’immoler... On aime ou on n’aime pas ; elle aime et elle accepte.

LÉON, avec dépit.

Somme toute, il n’y a rien là qui ressemble à un marché.

BORDOGNON.

Attends donc ! La femme qui a commencé par accepter, finit par demander, et une fois sur cette pente, leur aventure devient un ménage, avec tous ses tiraillements, ses aigreurs ; l’amour s’en va, et, de fil en aiguille, ils ne s’aperçoivent pas, l’une qu’elle reçoit de l’argent d’un homme qu’elle n’aime plus, l’autre qu’avec ses petits cadeaux ce n’est plus l’amitié qu’il entretient !

LÉON, la tête basse.

C’est vrai ! mais le jour où il s’en aperçoit...

BORDOGNON.

Ah ! ah ! On dirait que je viens de te faire tomber les écailles des yeux... Je ne te demande rien. Défiance entière et réciproque, c’est la devise de l’amitié. Je vais donner mon congé.

À part.

J’emménagerai au terme !

Haut.

Bonjour !

Il sort.

 

 

Scène II

 

LÉON, seul, puis THÉRÈSE

 

LÉON.

Il fallait que cet écervelé vînt me remettre le doigt sur la plaie !

Il s’assied à droite, Thérèse paraît.

Thérèse !

À part.

Je ne puis plus la voir sans que mon cœur se serre !

THÉRÈSE.

M. Frédéric est parti qu’avait-il à te dire ?

LÉON.

Bonjour, tout uniment ; il passait devant la porte, il est monté me serrer la main.

THÉRÈSE.

Il y a mis le temps !

LÉON.

Est-ce qu’il en finit jamais ?

THÉRÈSE.

Il ne manque pas d’esprit.

LÉON.

Par malheur ! avec une langue comme la sienne l’esprit est dangereux à l’égal d’une arme chargée dans les mains d’un enfant.

THÉRÈSE.

Il est obligeant, d’ailleurs !

LÉON, se levant.

Avec son obligeance il m’a fait perdre ma matinée. Nous n’irons pas au spectacle vendredi, n’est-ce pas ?

THÉRÈSE.

J’ai déjà refusé, mais que ceci ne t’empêche pas de profiter de la loge, si le cœur t’en dit.

LÉON.

Sans toi, à quoi bon ?

THÉRÈSE.

Séraphine y sera, M. Pommeau aussi, et si la pièce ne suffit pas à ta distraire...

LÉON.

De Charybde en Scylla ! – Jolie distraction que la conversation de ce patriarche de la basoche, doublé de pédagogue.

THÉRÈSE, l’arrêtant.

Sans t’en apercevoir, mon ami, tu deviens dur pour mon tuteur : c’est assez de le négliger comme tu le fais ; ménage-le, je t’en prie. L’habitude innocente de railler les meilleures gens fait qu’à son insu on ne les accueille plus avec le même respect, qui, peu à peu, se perd dans leur entourage. Séraphine, lorsqu’elle l’épousa, avait pour lui des attentions délicates qu’elle n’a plus aujourd’hui, et je ne voudrais pas que ton exemple entrât pour quelque chose dans les airs souvent trop cavaliers qu’elle affecte avec lui !

LÉON.

Qu’elle agisse comme elle l’entend, ce n’est pas mon affaire, et je ne sais pourquoi depuis quelque temps tu affectes toi-même de me poser en agent responsable des fantaisies de madame Pommeau.

Il s’assied à droite.

THÉRÈSE.

J’ai tort, je le veux bien, mais je tiens tant au bonheur de ce digne homme à qui je dois le nôtre que j’en suis plus inquiète qu’il n’en est jaloux. Il est si bon !

LÉON.

Un ange ! c’est convenu.

THÉRÈSE, après un silence.

Un cœur simple et tendre, un esprit droit et sûr, une loyauté royale, n’est-ce pas, pour nous qui l’avons vu à l’œuvre, de quoi racheter quelques travers naïfs ?... Mon cher Léon, les méchantes gens n’ont pas de ridicules.

LÉON.

Te voilà partie !

THÉRÈSE, se rapprochant de lui.

Eh bien, oui, tu oublies trop souvent, je tiens à te le répéter, que ce patriarche de la basoche, comme il te plaît de t’appeler, t’a tendu la main à tes débuts, m’a élevée, nourrie, tenu lieu de tout ce que j’ai perdu, et mariée enfin, mariée à toi que j’aimais et que sans lui sans doute je n’aurais pu épouser. Le jour où j’entrai sous sa tutelle, j’étais presque pauvre ; le jour où j’en sortis, j’étais presque riche. Cet homme, que le soin d’intérêts étrangers laissa toujours indifférent aux siens, n’est guère plus opulent aujourd’hui qu’il ne l’était il y a vingt ans ; mais le jour de notre contrat, mon ami, je t’apportais deux cent mille francs, et comme je me récriais : « Ils sont à toi, ma fille, dit-il en m’embrassant, bien à toi... car tout seul et pour moi je ne les eusse jamais gagnés ! » Quelques-uns de ses ridicules ont pu te frapper depuis, mais, à ce moment-là, tu ne les voyais pas, car tu avais aussi les larmes dans les yeux !

LÉON.

Pourquoi me rappeler des obligations...

THÉRÈSE.

Si je te les rappelle, c’est qu’il ne s’en souvient pas.

LÉON, se levant.

Je m’en souviens, moi ! mais l’heure me presse, j’ai affaire au Palais ; avais-tu quelque chose à me demander ?

THÉRÈSE, avec embarras.

Le mois finit demain, j’ai les gages des domestiques...

LÉON.

Tu n’as plus d’argent ?

THÉRÈSE.

Plus un sou.

LÉON, ouvrant son bureau.

De l’argent ! je n’en ai pas.

THÉRÈSE.

Forges-en ! Les femmes n’entrent pas dans ces détails-là.

LÉON.

Ton fils me coûte des sommes folles...

THÉRÈSE.

C’est de l’argent placé, celui-là, mon ami.

LÉON, lui donnant une poignée de billets.

Tiens ! Est-ce assez ?

THÉRÈSE.

C’est trop !

LÉON, avec tendresse.

Prends toujours, je ne veux pas non plus que tu... mais veille, je t’en conjure, veille de près.

THÉRÈSE.

Rapporte-t’en à moi ! Remarque d’ailleurs que loin d’excéder le chiffre des années précédentes...

LÉON, cherchant sur son bureau.

Allons, bon ! voilà que je ne trouve plus ma serviette !

THÉRÈSE.

Ton portefeuille !

LÉON.

Tu ne l’as pas vu ?...

THÉRÈSE.

Tu sais bien que je n’entre jamais ici.

LÉON.

Ce n’est pas toi que j’accuse mais tes domestiques ont la manie de toujours toucher à ce qui m’appartient. Mes dossiers qui sont dedans ! – Je leur ai défendu cent fois de déranger mes papiers, c’est comme si je chantais ! qu’ils mettent de l’ordre chez toi, ma chère amie, mais qu’ils respectent le désordre de mon cabinet.

THÉRÈSE.

Mais, je te répète.

LÉON, bouleversant tout.

Il ne s’est pas envolé pourtant, ce portefeuille ! Plaidez donc, maintenant ! me voilà joli garçon !

THÉRÈSE.

Veux-tu que je sonne ? peut-être que Joseph...

LÉON, frappé d’une idée, vivement.

Non !... ce n’est pas la peine ; plus tard... je n’ai pas le temps !

THÉRÈSE.

Ces papiers indispensables...

LÉON.

Que veux-tu ? je m’en passerai... À tantôt !

THÉRÈSE.

Mais en cherchant bien...

LÉON, sortant brusquement.

C’est bon ! c’est bon te dis-je ! Il se retrouvera.

Il sort. Thérèse, restée seule, se met à chercher avec une sorte de fureur pendant quelques secondes, s’arrêtant, allant et venant en silence.

 

 

Scène III

 

POMMEAU, THÉRÈSE

 

POMMEAU.

C’est moi, ma chère enfant ; le patron m’a donné congé en me gratifiant d’un billet pour l’exposition des fleurs. Le père Thomas, l’invalide de l’étude, a couru prévenir Séraphine, et je viens te prendre avec la permission de ton mari... Qu’est-ce que tu cherches donc avec cette fureur ? un coupon de rente de cent mille francs ?

THÉRÈSE.

Rien !

À elle-même.

C’est impossible ! je suis folle ! Il est dans la chambre.

Se dirigeant vers la porte de droite.

POMMEAU.

Qu’est-ce qu’il y a donc ?

THÉRÈSE, montrant les billets qu’elle tient à la main.

Un de ces billets que je croyais égaré.

POMMEAU.

Peste ! maître Léon est généreux ! On voit bien que le gaillard gagne des mille et des cents.

THÉRÈSE, sur la porte.

Ce n’est pas ce qu’il dit.

POMMEAU.

Il a dû encaisser quarante mille francs cette année et haut la main !

THÉRÈSE, redescendant en scène.

Quarante mille francs !

POMMEAU.

Et haut la main !

THÉRÈSE.

Je ne l’aurais pas cru.

POMMEAU.

Est-ce qu’il est gêné ?

THÉRÈSE.

Il ne joue pas, ses goûts sont aussi simples que les miens, et, vous l’avouerai-je ? j’éprouve autant d’embarras maintenant à lui demander de l’argent qu’un mauvais débiteur à en emprunter. Lui, si exact autrefois, renvoie, rudoie, ne règle ses fournisseurs que de guerre lasse, et je le dis à vous mon ami, j’ai surpris l’autre jour certain papier timbré...

POMMEAU.

Un commandement, est-ce possible ? Ne te mets pas martel en tête et compte sur moi. Il n’y a qu’un pas d’ici à la Bourse !

THÉRÈSE.

À la Bourse ? il n’y met jamais le pied.

POMMEAU.

Je le verrai, je l’interrogerai, et je saurai, je te le promets, de quoi il retourne.

THÉRÈSE, vivement.

Oui, je vous en prie, que j’en aie le cœur net, et eût-il perdu toute notre fortune, je me tiendrai encore trop riche, s’il me reste.

POMMEAU.

De quel ton tu me dis cela !... quel feu ! toujours la même.

THÉRÈSE.

Prenez un journal, je vais prendre un châle, un chapeau.

Pommeau s’assied et prend un journal sur la table à droite.

 

 

Scène IV

 

THÉRÈSE, POMMEAU, JOSEPH, une lettre pliée en quatre à la main

 

THÉRÈSE, à Joseph.

Que voulez-vous ?

JOSEPH.

C’est une facture dont on vient toucher le montant, madame.

Il la lui donne.

THÉRÈSE, regardant la suscription.

Elle est au nom de monsieur ; répondez qu’il est sorti.

JOSEPH.

C’est qu’on est déjà venu.

POMMEAU, assis, à demi-voix.

Tu ne manques pas d’argent ? Paye en ce cas ; il ne faut pas que les marchands aient à revenir.

THÉRÈSE.

C’est vrai !

Ouvrant, à part.

Une note de modiste !

Lisant à part pendant que Pommeau parcourt le journal.

Chapeau satin grenat, brodé acier,
forme camargo……………….....….   80 francs.
Plumes, rose et grenat………..……. 40 francs
Ornement poignard acier…….……… 30 francs

Total.…… 150 francs.

Il y a erreur d’adresse.

JOSEPH.

Pour ça, non, madame, j’étais là quand monsieur a dit qu’il irait payer lui-même.

THÉRÈSE, atterrée.

Ah ! – Il y a cent cinquante francs à prendre.

Elle lui remet un billet ; le domestique sort.

 

 

Scène V

 

POMMEAU, THÉRÈSE

 

POMMEAU.

Cent cinquante francs ! quoi donc ?

THÉRÈSE.

Un chapeau !

POMMEAU.

Un chapeau ?

THÉRÈSE.

Oh ! je sentais bien que je ne me trompais pas !

POMMEAU.

Ce n’est pas pour toi ?

THÉRÈSE.

Pour moi ? je porte des chapeaux de quarante francs, moi ! je regarde à m’acheter une robe, épargnant sou à sou, vivant comme une recluse, marchandant avec le besoin comme une autre avec te plaisir, pour que mon mari gaspille avec des maîtresses une fortune qui est la nôtre, en somme ; ruinant lui, moi, mon fils, dont il exploite le nom pour m’aveugler, et dont il ose impudemment se servir comme d’un paravent à ses débauches !

POMMEAU.

Thérèse, je ne t’ai jamais vu ainsi...

THÉRÈSE.

Vous me demandiez ce que je cherchais tout à l’heure ? Eh bien, c’était son portefeuille ! Ce portefeuille oublié en voiture, avant-hier, vous vous souvenez, n’est-ce pas ? c’était le sien.

POMMEAU.

Le sien ?

THÉRÈSE.

Si je n’en étais sûre...

Montrant la note.

je n’en voudrais pas d’autre preuve.

POMMEAU.

Tu perds la tête ! Léon est à ses affaires et non à ces sottises. D’ailleurs, il n’y a pas qu’un portefeuille au monde.

THÉRÈSE.

Et cette note, encore une fois, cette note ? Je m’explique à présent qu’il soit gêné ! Puis, à quoi bon tenter de me donner le change ? Il était en train de bousculer tout, grondant, m’accusant, n’écoutant rien, quand soudain il s’arrête, change de ton, se calme, et disparaît plus vite cent fois que s’il l’eût trouvé... Il sait bien où il l’a laissé, allez ! il n’y a que mon bonheur de perdu ! Oh ! ce n’est pas d’aujourd’hui que je le soupçonnais !

POMMEAU.

Mais à quoi le soupçonnais-tu ?

THÉRÈSE.

Est-ce qu’on sait ? à tout !... Ah ! je suis bien aise de le savoir ! Imbécile, qui me privais pour défrayer les exigences d’une coquine ! Dupe, qu’on décorait du beau nom de victime ! Va, brûle tes nuits à combiner des expédients d’avare, file comme une mercenaire le manteau de ton fils, pour que son joyeux père en fasse un couvrepied au lit de sa maîtresse !

POMMEAU.

Ma fille, point de ces colères que tu regretterais plus tard ; réfléchis.

THÉRÈSE.

C’est tout réfléchi. Supposez vous-même, vous qui vous reprochez comme un vol fait au bien-être d’une autre dix minutes de loisir, vous qui ne vivez que pour elle et par elle, supposez que vous vissiez rouler au bras de quelque infâme... Vous me comprenez, vous !... Mais il ne me retrouvera plus ici ! Je ne veux pas le voir ! que celle qui m’a chassée de son cœur prenne aussi ma place dans sa maison. La malheureuse ! le partage lui suffisait à elle !

POMMEAU.

Mais tu n’es plus seule, et...

THÉRÈSE.

Mon fils ? Oh ! je l’emmène ! qu’il ose me le disputer... mon fils !... le bel exemple à lui laisser sous les yeux !

POMMEAU.

Je t’en supplie...

THÉRÈSE.

Je n’écoute rien ! la séparation est accomplie ; s’il veut plaider, nous plaiderons ! à aucun prix je ne subirai cette complicité.

POMMEAU.

Le bruit ne profite à personne, moins encore à ceux qui le font ; votre intérêt, votre avenir à tous, la carrière de Léon.

THÉRÈSE.

Je m’en moque bien à présent !... Le grand mal, en effet, que cette fille dût se passer de chapeaux de cent cinquante francs !... une pièce à mettre au dossier que cette note... Lisez donc !

Elle la lui donne.

POMMEAU.

On vient ! si c’était lui ?

THÉRÈSE, tombant sur une chaise.

Vous lirez tout haut !

 

 

Scène VI

 

POMMEAU, THÉRÈSE, SÉRAPHINE, avec le chapeau décrit dans la facture de la modiste

 

SÉRAPHINE, à Pommeau.

Me voilà... partons-nous ? Vous ne direz pas que j’ai été longue à m’habiller cette fois ! Bonjour, Thérèse. Vous n’êtes pas prête ? Dépêchez-vous dépêchez-vous donc !

THÉRÈSE, les yeux baissés.

Oui.

SÉRAPHINE.

Nous arriverons pour la fermeture.

THÉRÈSE, levant les yeux.

Allez-y sans moi... j’ai dit à votre mari...

SÉRAPHINE, se mirant à la glace de la cheminée.

Songez donc ! aujourd’hui précisément, jour réservé.

THÉRÈSE, dont l’œil ne quitte plus le chapeau de Séraphine depuis quelques secondes, se lève tout à coup en étouffant un cri ; elle voit Pommeau à côté d’elle sur le point de lire la facture qu’il a dépliée ; elle la lui arrache violemment et lui dit d’une voix sourde.

Pas un mot à Léon... à personne ; je veux réfléchir.

SÉRAPHINE, à Thérèse.

Qu’est-ce que vous avez, ma chère amie ?

POMMEAU.

Ne la fatigue pas... elle est un peu souffrante... la migraine.

À Thérèse.

Si tu m’en croyais, tu prendrais un châle, tu viendrais avec nous ; le grand air te soulagerait peut-être, et la distraction...

SÉRAPHINE, s’approchant.

Vous qui aimez tant les fleurs !

THÉRÈSE, reculant jusqu’à Pommeau.

Je préfère rester.

POMMEAU.

Un peu de courage...

THÉRÈSE.

Du courage ! Je vous jure que j’en ai plus que vous ne croyez.

SÉRAPHINE.

C’est mon chapeau que vous regardez ?

THÉRÈSE, vivement.

Non !

SÉRAPHINE.

Allons ! un effort, ma belle Thérèse !

THÉRÈSE.

Je reste, vous dis-je.

Bas, à Pommeau.

Emmenez-la, j’ai besoin d’être seule, et pas un mot surtout !

POMMEAU, bas, à Thérèse.

Je te le promets.

À Séraphine.

On nous renvoie, mon minet.

SÉRAPHINE.

Adieu, Thérèse ! Soignez-vous bien ! Adieu !

POMMEAU.

Embrasse-la donc !

Séraphine tend son front à Thérèse qui, sous le regard de Pommeau, l’effleure du bout des lèvres et reste immobile.

SÉRAPHINE.

À bientôt !

POMMEAU, à Séraphine.

En route, mauvaise troupe !...

Séraphine passe la première et sort. Pommeau, sur la porte.

Ah ! mes gants que j’oubliais !

À Thérèse, qui a repris la facture et la cache dès qu’il reparaît.

Voyons, ne te rends pas malade ! Sois raisonnable ! tance-le, gronde-le, mais pour cette fois point de scandale !

THÉRÈSE.

Ne craignez rien, mon ami.

Elle tombe dans ses bras en sanglotant.

POMMEAU.

Et s’il y a du nouveau, écris, je suis là.

THÉRÈSE.

Oui... merci !

Il sort.

Qu’il ne sache jamais... Que je sois seule à souffrir !

Elle tombe sur une chaise près de la table, la tête dans ses mains.

 

 

ACTE III

 

Bal chez Henriette. Boudoir donnant sur les salons. Cheminée au fond, entre deux portes ; canapé à droite.

 

 

Scène première

 

SÉRAPHINE, BORDOGNON, entrant par le fond à droite

 

SÉRAPHINE, achevant une glace.

Vous devenez compromettant, savez-vous ?

BORDOGNON.

Est-ce ma faute si vous êtes adorable et si je vous adore ?

SÉRAPHINE.

Voulez-vous bien vous taire...

Entrent deux jeunes gens par le fond à gauche.

ou ne pas parler si haut.

BORDOGNON.

Parlons bas, j’aime autant ça.

Il la fait asseoir sur le canapé.

PREMIER INVITÉ, à son voisin, montrant Séraphine.

Est-elle jolie, hein ?

DEUXIÈME INVITÉ.

Jolie femme et jolie toilette ! quelque duchesse en maraude !

TROISIÈME INVITÉ,
survenant et entrant sur tes derniers mots.

Une duchesse ! où ça ?

DEUXIÈME INVITÉ, montrant Bordognon.

Devant toi... Bordognon la serre de près.

TROISIÈME INVITÉ.

Une duchesse ? C’est la femme de mon principal, mon PPL, un maître clerc invétéré, une espèce de crétin qui mourra dans la cléricature finale.

PREMIER INVITÉ.

Il est donc riche ?

TROISIÈME INVITÉ.

Il a ses appointements.

PREMIER INVITÉ.

Avec quoi paye-t-il les toilettes de sa femme, alors ?

TROISIÈME INVITÉ.

Il a la corne d’abondance.

DEUXIÈME INVITÉ.

Et moi qui n’osais pas l’inviter !

TROISIÈME INVITÉ.

Bêta !

Allant au canapé, à Bordognon.

Présente-moi donc !

BORDOGNON.

M. Léopold Du Rand... en deux mots.

TROISIÈME INVITÉ.

Madame daignera-t-elle m’accorder la faveur d’une valse ?

SÉRAPHINE, consultant son carnet de bal.

Une valse, monsieur... la onzième.

DEUXIÈME INVITÉ, bas à Bordognon.

Il aura le temps d’aller se coucher, et de revenir pour le cotillon.

TROISIÈME INVITÉ.

La onzième, madame, on ne la dansera pas. Si l’on vous demandait... une petite substitution de nom sur ce joli carnet...

Il lui prend doucement le carnet des mains.

Ne pourrait-on pas effacer M. Verdier, par exemple ?

SÉRAPHINE.

Un ami de mon mari !

BORDOGNON.

Il n’y a pas à hésiter alors.

SÉRAPHINE.

Qu’est-ce qu’il dira, ce pauvre M. Verdier ?

BORDOGNON.

Cela dépendra de son caractère... Je ne me trompe pas : « De la valse élégante le signal enchanteur, – comme disent les poètes, – a retenti. »

TROISIÈME INVITÉ, offrant son bras à Séraphine.

Celle-ci m’appartient donc.

HENRIETTE, entrant.

Vous êtes en retard, messieurs... on vous attend.

À Bordognon.

Et toi, pour cette fois je t’invite, monsieur mon frère.

Ils sortent tous, chuchotant, se pressant sur les pas de Séraphine.

BORDOGNON, à Henriette.

Asseyons-nous, alors.

 

 

Scène II

 

BORDOGNON, HENRIETTE

 

HENRIETTE.

Maintenant que nous sommes seuls, apprends-moi donc quelle est cette dame que tu as amenée et qui fait émeute dans le salon ?

BORDOGNON.

Émeute ?

HENRIETTE.

Certainement, émeute. J’ai cru entendre sur son passage des ricanements, des chuchotements dont je ne me rends pas compte. Elle me semble un peu sûre de sa gentillesse, mais convenable en somme ?

BORDOGNON.

Autrement te l’aurais-je présentée ?

HENRIETTE.

Comment se nomme-t-elle déjà ?

BORDOGNON.

Madame Pommeau.

HENRIETTE.

Je ne me souviens pas de l’avoir jusqu’ici rencontrée.

BORDOGNON.

Elle va cependant partout et dans tous les mondes.

HENRIETTE.

Comme les gens qui ne sont d’aucun... Qu’est-ce qu’il fait, M. Pommeau ? Il n’est pas clerc d’huissier, je suppose...

BORDOGNON, se récriant.

Oh ! – il est clerc de notaire.

HENRIETTE.

En Californie ?

BORDOGNON.

À Paris ; maître clerc.

HENRIETTE.

Et sa femme a de ces toilettes-là ?... Ah çà, mon cher ami, c’est pour te bien mettre dans les papiers du mari que tu m’amènes cette personne, hein ? Aussi te trouvais-je avec elle d’une grâce...

BORDOGNON.

Moi ?... Vous êtes toutes les mêmes : pour peu qu’un homme soit poli auprès d’une femme pas trop laide...

HENRIETTE.

Bon apôtre ! Je m’explique à présent le genre d’ovation dont celle-ci est l’objet. Si je te confie jamais un billet d’invitation !...

BORDOGNON.

Qu’est-ce qui te prend ? Je te demande un peu ce que t’a fait cette pauvre femme !

HENRIETTE.

Elle m’a fait... que sa présence ici m’embarrasse, me met mal à l’aise vis-à-vis de mes invités ; que dans sa situation, situation dont son étalage a fait chercher le mot, on ne porte ni robes ni dentelles comme les siennes !... Elle se met trop bien pour elle et pour les autres.

BORDOGNON.

Elle n’est pas mieux mise que toi.

HENRIETTE.

Mais j’ai quatre-vingt mille livres de rentes, moi !

BORDOGNON.

À l’enseigne des Trois Olives !

HENRIETTE.

Ces gens-là n’ont pas le sou, et l’élégance est un luxe courant plus dispendieux que l’autre à Paris. Vous autres hommes, vous n’y voyez pas plus loin que vos yeux ; nous, nous voyons jusque chez la modiste, chez la couturière, et mettons un chiffre où vous ne placez qu’un compliment ! Entre femmes, la toilette est comme la démarche, une sorte de franc-maçonnerie. À la dentelle d’un jupon nous savons qui nous sommes, et ces exagérations de mise qu’on nous reproche tant, ne sont que la ligne de démarcation entre nous et ces petites bourgeoises qui tentent de nous approcher de trop près.

BORDOGNON.

Aristocrate !

HENRIETTE.

Le moyen, avec des traînes de trois mètres de long, de s’empiler quatre dans un fiacre, d’aller au théâtre ailleurs que dans une loge à soi, de rendre une visite autrement qu’en voiture, à moins de ramasser avec sa balayeuse toute la poussière du département ! Il y a moins loin qu’on ne croit du chiffon à l’équipage... La richesse est une caste, par son essence même la moins accessible aux intrus. Un nom s’emprunte, un titre s’achète... mais la contrefaçon même de la fortune, où se vend-elle ?

BORDOGNON.

Rue des Lombards !... Tu es bien la sœur de ton frère, toi ; mais enfin, vous autres, comment voulez-vous qu’on se mette au bal ?

HENRIETTE.

Une honnête femme ? regarde !

Lui montrant Thérèse qui entre.

En voilà une !

BORDOGNON.

Tu ne pouvais pas mieux tomber. Demande-lui des nouvelles de madame Pommeau.

Léon et Thérèse se dirigent vers Henriette.

 

 

Scène III

 

HENRIETTE, THÉRÈSE, LÉON, BORDOGNON

 

HENRIETTE, à Thérèse.

Comme vous venez tard, chère madame !

THÉRÈSE.

Je croyais que nous n’arriverions jamais.

BORDOGNON, à Léon.

Bonsoir, l’homme vertueux.

LÉON.

Bonsoir.

HENRIETTE.

Frédéric me parlait justement de vous, au moment où vous êtes entrée.

THÉRÈSE.

De moi, monsieur Frédéric ?

HENRIETTE.

À propos d’une dame qu’il m’a amenée et qu’il prétend être de votre intimité madame Pommeau ; vous la connaissez ?

THÉRÈSE.

Oui. Son mari a été pour moi le plus excellent des pères, et je le vénère autant que je l’aime, profondément.

HENRIETTE.

Sa femme m’a paru fort jolie, mais un peu évaporée, un peu folle.

THÉRÈSE.

Une enfant gâtée, rien de plus.

HENRIETTE.

Elle a été très remarquée ce soir, et son mari semble bien faire les choses.

THÉRÈSE.

Il l’aime tant !

HENRIETTE.

Elle doit être dans le grand salon.

THÉRÈSE.

Faisons d’abord le tour, je vous prie ; voulez-vous ?

HENRIETTE.

Volontiers. Je ne sais pas où elle a déterré de si belles fleurs en cette saison, ce n’est qu’un cri d’admiration.

THÉRÈSE.

Que voulez-vous ? On se ruine pour elle.

Elles sortent en causant. Entre un domestique portant un plateau.

 

 

Scène IV

 

BORDOGNON, LÉON

 

BORDOGNON.

Veux-tu un verre de punch, une glace, quelque chose ?

LÉON.

Merci, je ne veux rien.

BORDOGNON, prenant une glace.

Nous avons l’air en train comme un lundi de Pâques, ce soir ; es-tu malade ?

LÉON.

Je suis, si tu veux le savoir, dans une anxiété horrible.

BORDOGNON.

À cause de quoi ?

LÉON.

Depuis ce matin je cours après une somme de dix mille francs.

BORDOGNON.

Qui t’est due ?

LÉON.

Que je dois au contraire, et que je ne puis trouver.

BORDOGNON.

La retraite des dix mille ! Je te crois parbleu bien : la Bourse a tué l’emprunt, mon brave homme ! On ne prête plus ; l’argent, juste châtiment de ses méfaits, travaille aujourd’hui comme un forçat au bagne ; il faut qu’il rende, rende plus en un mois qu’il ne faisait jadis dans une année ! De placements, plus n’en est question, et les notaires sont dans une débine qui réjouit les agents de change.

LÉON.

Tu ne serais pas en état de m’avancer... pour huit jours seulement, pas une minute de plus, je t’en donne ma parole... Il s’agit pour moi d’une dette d’honneur.

BORDOGNON.

Quand te les faut-il ces dix mille francs ? dans les vingt-quatre heures ?

LÉON.

Demain, avant midi, délai de rigueur.

BORDOGNON.

Une dette de jeu ?

LÉON.

Oblige-moi doublement en ne me questionnant pas.

BORDOGNON.

À la bonne heure !... Bordognon, mon ami, tire-moi de l’eau, mais ne me demande pas pourquoi je m’y suis jeté. Tu es dur pour ton sauveur, sais-tu ?

LÉON.

Je suis forcé de me taire.

BORDOGNON.

Je ne t’en veux pas. D’ailleurs, ce que tu me dirais, je le sais aussi bien que toi. Je la connais, la scène de l’échéance !... On arrive, pimpant, chez son adorée ; on la trouve rêveuse ; on s’informe imprudemment de ce qui la chiffonne : elle refuse de le dire. Moi, je n’insiste plus dans ce cas-là, mais il y en a qui insistent ; je pourrais t’en citer qui insistent jusqu’à ce que la belle éplorée, entre deux larmes – deux perles, à en juger par ce qu’elles coûteront–  leur avoue tout bas, bien bas, plus près de la joue que de l’oreille, qu’elle n’a plus qu’à se briser la tête contre son oreiller. Sur ce, on se frotte les yeux avec son mouchoir, comme on bat le briquet pour obtenir du feu : on se désole, on est bien honteuse de débattre ces vilaines questions-là avec le chéri de son cœur, mais ce n’est qu’un emprunt, et patati, patata... monsieur console, endosse le billet, et Léon Lecarnier, que voilà, vient demander dix mille francs à Frédéric Bordognon, que voici.

LÉON.

Je te jure...

BORDOGNON.

Défiance entière et...

LÉON.

Eh ! quand il serait vrai qu’un créancier menaçât de perdre par un esclandre une femme relevant de moi à un titre ou un autre, en la sauvant ne ferais-je pas mon devoir, et qu’aurais-tu à dire ?

BORDOGNON.

Ce que j’aurais à dire, malheureux ! Que tu as une femme à toi, un enfant à toi, une maison à toi, et que tu n’as pas le droit de brûler chez une autre le bois que tu coupes chez toi. – En veux-tu encore ? Eh bien, je te dirais que je ne puis pas toujours servir de compère à tes folles prodigalités, d’instrument à tes abominables fredaines ; que tu es un garnement, que tu es... bête pour ton âge ! Ne te fais donc pas de mauvais sang, elle s’en tirera sans toi.

LÉON.

Sans moi ! mais ce billet, mon point d’honneur de galant homme l’a cautionné pour moi, ma situation, ma conscience ne me permettent pas de reculer. Tu me comprends à ton tour. Bref, je veux rompre, et de pareils commerces, par cela même qu’ils ne sont pas avouables, ne se dénouent honorablement que par une probité... une probité de voleur !

BORDOGNON.

Ah ! tu es décidé à une rupture ?

LÉON.

Cette fois, l’occasion est trop belle pour la perdre.

BORDOGNON.

Très décidément décidé ?

LÉON.

Ce n’est pas de l’argent, c’est une rupture que je cherche. Je t’en supplie, prête-moi ces...

BORDOGNON.

Eh bien ! mon cher, très décidément aussi je ne les ai pas.

À part.

Ou je suis un jouvenceau, ou elle s’en tirera sans lui.

UN INVITÉ, entrant à gauche.

Frédéric, ta sœur te réclame.

BORDOGNON.

Ah ! très bien ! merci !

LÉON.

Frédéric !... je t’en prie...

BORDOGNON, frappant sur son gousset.

Si je les avais... – mais...

Il sort.

 

 

Scène V

 

LÉON, THÉRÈSE, entrant par la droite

 

LÉON.

Est-ce moi que tu cherches ?

THÉRÈSE.

Il fait trop chaud là-dedans, je viens respirer un peu...

LÉON.

As-tu besoin de quelque chose ?

THÉRÈSE.

Si tu pouvais m’obtenir un verre d’eau...

LÉON.

Oui ! je reviens.

Il sort.

 

 

Scène VI

 

THÉRÈSE, seule

 

J’étouffe ! Je ne voyais qu’elle dans ce salon ! Elle est venue s’asseoir près de moi ; je lui parlais, et c’était moi qui baissais les yeux ; j’ai senti que si je rencontrais son regard, j’éclaterais !

 

 

Scène VII

 

THÉRÈSE, POMMEAU

 

THÉRÈSE.

Ah ! c’est vous ! – Vous êtes pâle.

POMMEAU.

Pâle ! moi pourquoi ? Mon, rien, un peu de fatigue... il est tard... mais parlons de toi. Je suis allé deux fois pour te voir sans te trouver. Où en es-tu avec ton mari ?

THÉRÈSE, s’efforçant de sourire.

Vous aviez raison, j’étais folle... À peine étiez-vous parti que le portefeuille était retrouvé, ce maudit portefeuille...

POMMEAU.

Que te disais-je ?

THÉRÈSE.

Et quant à la note de la modiste, elle concernait tout bonnement une élégante de province, dont le mari, client et camarade du mien, trouve commode de faire toucher ses factures chez nous.

POMMEAU.

Tu vois bien !... Tout est pour le mieux.

Il remonte.

THÉRÈSE, à part.

Qu’a-t-il donc ?

POMMEAU, désignant de la main dans le salon à côté.

Thérèse, tu connais ces deux vieilles dames, assises auprès de la cheminée du salon ?

THÉRÈSE.

Madame Lefèvre et madame Deschamps, oui, excellentes personnes toutes deux.

POMMEAU.

Ah !... Combien dépenses-tu par an dans ta maison ?

THÉRÈSE.

Singulière question à faire dans un bal !

POMMEAU.

Mais, enfin ?

THÉRÈSE.

Vous le savez, une trentaine de mille francs.

POMMEAU.

Et tu vis plus modestement que nous !

THÉRÈSE.

Mais, à quel propos ?...

POMMEAU.

Rien...une idée !

THÉRÈSE.

Vous avez quelque chose... Voyons ! Expliquez-vous !

POMMEAU.

J’étais tout à l’heure près de ces deux dames, qui ne me connaissent pas : elles regardaient Séraphine danser, et l’une disait à l’autre : « Voilà une petite personne qui fait parler d’elle. L’autre a répondu : « On dit que ce n’est pas son mari qu’elle ruine. »

THÉRÈSE.

C’est là ce qui vous trouble ? En êtes-vous encore à tenir compte des commérages du monde ? Quand les femmes ne prêtent plus à la médisance, elles s’y adonnent.

POMMEAU.

Ces deux-là sont l’indulgence même, disais-tu ?

THÉRÈSE.

Mettons que je les calomniais.

POMMEAU.

Ce qu’il y a de plus grave, c’est qu’elles semblaient parler par ouï-dire. – On le dit donc ? C’est donc vraisemblable ?

THÉRÈSE.

Eh ! mon ami, le monde n’est pas dans le secret des procédés économiques de Séraphine ; c’est là le danger de cette industrie que vous admiriez tant l’autre jour ; elle lui donne l’apparence de dépenser beaucoup, et comme on sait que vous n’êtes pas riche, on cherche une explication à l’élégance de votre femme ; la malignité est heureuse de trouver celle-là !

POMMEAU.

Sais-tu ce qu’elles ajoutaient ? qu’en parlant à Séraphine, tu avais l’air embarrassée de la connaître.

THÉRÈSE.

Moi ! Rentrons dans le salon, je vais lui donner le bras.

POMMEAU.

Je t’en prie ! Voilà qui me rassure plus que tout le reste.

Ils sortent par te fond à gauche.

 

 

Scène VIII

 

HENRIETTE, INVITÉS, puis BORDOGNON, entrant par la droite

 

HENRIETTE.

Tenez, vous êtes insupportables ! les vilains garçons avec leur affreux baccarat.

PREMIER INVITÉ.

Une toute petite partie de rien du tout, madame.

BORDOGNON, entrant un verre d’eau à la main.

Le pur baccarat des salons, je me joins à ces messieurs.

HENRIETTE.

Tu jouerais ta chemise, toi...

BORDOGNON.

Sur parole ! – Qui est-ce qui a demandé un verre d’eau ?

À un invité.

Tiens ! bois cela, toi, il ne faut rien perdre. Maintenant, dressons l’autel.

TOUS.

Oui, oui !

Ils ouvrent une table de jeu, au fond, devant la cheminée.

UN INVITÉ, mettant un candélabre sur la table.

Le trépied !

BORDOGNON.

Les victimes sont prêtes ?

TOUS.

Oui ! oui !

BORDOGNON, prenant les cartes qu’il mêle.

Aiguisons le couteau.

Tous se rangent autour de la table, le jeu s’organise.

LÉON, à part, assis au premier plan.

Où frapper d’ici à demain ? Comment lui annoncer à elle... Des pleurs ! des récriminations ! Est-ce ma faute ? – Si encore je l’aimais !

HENRIETTE, au fond.

Surtout soyez sages !

BORDOGNON, à Henriette.

N’aie pas peur, ces messieurs et moi nous sommes convenus de ne partir que de cinq francs, pas un centime

À part.

au-dessous.

HENRIETTE.

À la bonne heure, mais j’ai l’œil sur vous.

Sortant.

Vous verrez qu’ils finiront par me demander à fumer.

BORDOGNON.

La maréchaussée est partie. Maintenant, messieurs, il y a cinquante louis. Qui les tient ?

UN INVITÉ.

J’en fais dix !

UN AUTRE INVITÉ.

J’en fais vingt !

UN AUTRE INVITÉ.

Le jeu est fait !

PREMIER INVITÉ.

Le pur baccarat des salons !

BORDOGNON, qui tient la banque.

Le jeu est fait ? – Neuf. – Enlevez !

La partie est en train. Entre Séraphine.

 

 

Scène IX

 

BORDOGNON, INVITÉS, LÉON, SÉRAPHINE

 

SÉRAPHINE, bas à Léon.

Eh bien ?

LÉON.

Je ne les ai pas.

SÉRAPHINE.

Vous ne les avez pas ?

LÉON.

J’ai couru tout Paris, frappé à toutes les portes, peine inutile ! je n’ai pas trouvé un sou !

SÉRAPHINE.

Qu’est-ce que je vais devenir ?

UN DES JOUEURS.

Il y a soixante louis en banque ! Qui les tient ?

UN AUTRE JOUEUR.

Banco !

SÉRAPHINE.

Cette marchande qui vient demain... mon mari... malheureuse !

LÉON.

Je ne sais plus où donner de la tête.

SÉRAPHINE.

Et moi donc ! je suis perdue !

LÉON.

Que voulez-vous que je fasse ?

UN DES JOUEURS.

Il y a cent vingt louis.

SÉRAPHINE, bas, à Léon, lui montrant la table.

Banco !

LE JOUEUR.

Personne ne tient ?

LÉON.

Banco !

Le coup se joue en silence.

Pour moi, monsieur.

SÉRAPHINE, avec joie.

Ah !

Elle s’approche du jeu de façon à ne pas être remarquée.

BORDOGNON.

Ces satanés avocats ! ils n’ont qu’à siffler, l’argent leur vient.

UN DES JOUEURS.

Il y a seize cents francs ! je passe.

BORDOGNON.

Seize cents francs ?... je prends la main... les voici !

UN DES JOUEURS.

Banco !

BORDOGNON, après avoir gagné.

Trois mille deux cents.

Faisant trébucher l’or sur la table.

Allons, Lecarnier, mon ami, la chasse est ouverte.

LÉON.

Laisse-moi respirer.

BORDOGNON.

Poltron ! Personne ne tient ? je passe !

TROISIÈME INVITÉ.

Je prends la main.

BORDOGNON quitte la table et va trouver Séraphine à gauche.

Voulez-vous que nous soyons de moitié, madame ?

SÉRAPHINE.

Merci, monsieur.

UN DES JOUEURS.

Vingt-cinq louis !...

BORDOGNON, à Séraphine.

Vous semblez cependant vous intéresser très fort au jeu.

SÉRAPHINE.

Oui, cela me fait l’effet d’un steeple-chase.

BORDOGNON.

Parions, alors.

SÉRAPHINE, la tête tournée vers les joueurs.

Je veux bien.

BORDOGNON.

Vous tenez pour Léon, je parie qu’il perdra.

SÉRAPHINE.

Que parions-nous ?

BORDOGNON.

Une discrétion.

SÉRAPHINE, suivant toujours le jeu du coin de l’œil.

C’est dangereux avec vous, je ne vous crois pas trop discret.

BORDOGNON.

Comme la tombe, madame, et plût à Dieu que vous voulussiez bien me mettre à l’épreuve.

SÉRAPHINE.

Je n’ai rien à vous confier, grâce au ciel !

BORDOGNON.

Eh bien ! moi, madame, je suis moins cachottier que vous ! je suis prêt â vous faire tous les aveux qu’il vous plaira d’entendre.

SÉRAPHINE.

Vous m’en feriez trop que je ne croirais pas.

BORDOGNON.

Je ne vous demande que d’en croire un.

SÉRAPHINE.

Allez donc voir où en est notre pari...

Bordognon s’approche du jeu. Séraphine, à part.

Il prend bien son temps pour me faire la cour.

BORDOGNON, revenant à elle.

Léon gagne ! Je suis distancé, mais nous n’en sommes encore qu’au premier tour... Si je perds, je serais curieux de savoir ce que vous demanderez.

SÉRAPHINE.

Tout simplement une loge au Gymnase pour demain... Et vous ?

BORDOGNON.

Moi, je compte vous étonner par mon hypocrisie.

SÉRAPHINE.

Je ne vous connaissais pas ce défaut...

BORDOGNON.

Je me le suis procuré pour faire passer les autres.

SÉRAPHINE.

Ce n’est pas une sinécure que vous lui donnez là.

BORDOGNON.

Vous me croyez plus méchant que je ne suis... je cache une âme fièrement tendre sous des dehors badins j’ai des trésors de dévouement...

SÉRAPHINE.

À la caisse d’épargne ?

BORDOGNON.

En attendant un meilleur placement.

LÉON.

Il y a cinq mille francs, messieurs !

BORDOGNON, à Séraphine.

Décidément, le sort se déclare pour vous...

LÉON.

Personne ne dit mot ?

UN INVITÉ.

Ma foi non ! nous sommes à sec.

BORDOGNON.

Le combat va cesser faute de combattants.

SÉRAPHINE, très inquiète.

Ces messieurs ne jouent plus ?...

LÉON.

Voyons, messieurs, voyons, courage !

SÉRAPHINE, à part.

S’arrêter avec une si belle veine !

LÉON.

Ne me forcez pas à faire charlemagne.

SÉRAPHINE, à Bordognon.

Ils ne sont guère aventureux ces jeunes gens.

LÉON.

J’ai passé sept fois, la main est usée.

BORDOGNON.

Il n’y a que les hommes de trente-sept ans, madame !... Banco !

SÉRAPHINE.

Vous êtes un brave, monsieur Frédéric.

BORDOGNON.

Quand on combat sous les yeux de sa dame...

SÉRAPHINE, à part.

Ô mon Dieu ! faites que je gagne !

Séraphine est appuyée contre un meuble : le coup se prolonge en silence.

BORDOGNON.

Aux innocents les mains pleines ! c’est pour moi.

SÉRAPHINE, à part.

Je suis perdue !

LÉON, à Bordognon qu’il paye.

Tu as de la chance, toi !

 

 

Scène X

 

BORDOGNON, INVITÉS, LÉON, SÉRAPHINE, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE, à Léon.

Quand tu voudras partir...

LÉON.

Je vais demander une voiture.

Il sort.

 

 

Scène XI

 

THÉRÈSE, SÉRAPHINE, sur le devant de la scène, BORDOGNON, JOUEURS au fond

 

THÉRÈSE.

Un mot, je vous prie. – Votre mari est inquiet ; certains propos sont arrivés à lui... prenez garde de lui donner l’éveil.

SÉRAPHINE.

Cela vous gêne donc bien qu’on me fasse la cour ?

THÉRÈSE.

J’ai dissipé ses soupçons, car ce dont il s’agit ici, ce n’est pas seulement son repos, mais sa vie. Profitez de l’avertissement.

SÉRAPHINE.

M. Frédéric vous paraît donc bien dangereux ?

THÉRÈSE.

M. Frédéric ?

SÉRAPHINE.

Ses galanteries n’ont rien de sérieux, rassurez-vous... je vous laisse le champ libre !

THÉRÈSE, la foudroyant du regard.

Vous êtes la maîtresse de mon mari !

SÉRAPHINE.

Ce n’est pas vrai !

THÉRÈSE, à voix basse et stridente.

Votre chapeau est payé... par moi ; ne remettez plus les pieds chez moi, vous m’entendez inventez un prétexte de brouille, à votre choix, ce n’est pas trop exiger, je pense...

Lui touchant le bras du bout de son éventait.

– Levez donc la tête, on vous regarde !

Elle sort.

UN INVITÉ.

Combien gagnes-tu ?

BORDOGNON.

Combien je gagne ?... Dix mille francs !

Séraphine tourne instinctivement la tête vers lui. Bordognon, à part.

C’était bien pour elle !

 

 

ACTE IV

 

Même décor qu’au premier acte. Des dentelles, des cachemires sur les meubles, des cartons à terre, un encrier et du papier sur la cheminée.

 

 

Scène première

 

VICTOIRE, SÉRAPHINE

 

SÉRAPHINE.

Midi ! c’est à deux heures qu’elle vient, cette madame Charlot ?

VICTOIRE.

Oui, madame, heure militaire... On dirait qu’elle a servi, cette vieille moustache.

SÉRAPHINE.

Les bijoux sont là ?

VICTOIRE.

Tous dans le coffret.

SÉRAPHINE.

Que vont-ils nous prêter là-dessus, à ce mont-de-piété ?

VICTOIRE.

Dame ! vous savez : le tiers de ce que ça vaut.

SÉRAPHINE.

Nous sommes loin de compte, alors !... Que pourrait-on ajouter ? Ah ! ma montre, ma chaîne !... Les boucles d’oreilles sont là-dedans,

Elle montre le coffret.

n’est-ce pas ?

VICTOIRE.

Oui, madame...

SÉRAPHINE.

Que mettre encore, ma pauvre Victoire ?

VICTOIRE.

Et l’argenterie ?

SÉRAPHINE.

J’y pensais, mais M. Pommeau s’apercevra.

VICTOIRE.

Bah ! nous laisserons six couverts. Mais j’y pense, à mon tour, nous avons du monde à dîner demain.

SÉRAPHINE.

C’est vrai ! comment faire ?

VICTOIRE.

Vous serez malade... Je vais chercher ça.

SÉRAPHINE.

Va !

VICTOIRE, sortant.

Un vrai pillage, quoi !

SÉRAPHINE, seule.

Quelle journée !... et il faut encore que j’écrive à M. Lecarnier.

Elle commence à écrire sur la cheminée, debout.

VICTOIRE, avec une boite d’argenterie, couverts, etc.

Voilà, madame !

SÉRAPHINE.

Les couteaux de dessert y sont !...

VICTOIRE.

Dans leur boîte !

Regardant autour.

Il n’y a plus rien ?

SÉRAPHINE.

Nous devons bien en avoir pour dix mille francs, à présent. Faisons les paquets ! – C’est une bonne idée que tu m’as donnée là, d’aller au mont-de-piété.

VICTOIRE.

Pardi, madame ! Vendre en deux heures ! vous auriez été égorgée... tandis qu’on vous prêtera autant et vous avez la chance de retrouver vos objets.

SÉRAPHINE.

Elle consentira peut-être à reprendre ses fournitures en payement.

VICTOIRE.

Madame Charlot ? Ça m’étonnerait bien vous pouvez toujours le lui proposer.

On sonne.

SÉRAPHINE, effrayée.

On sonne... si c’était M. Pommeau ?

VICTOIRE.

Il est à son étude.

SÉRAPHINE.

Mais il rentre parfois dans la journée, puis... il avait un air tout singulier, ce matin.

VICTOIRE.

En tout cas, madame, ce ne peut pas être lui... Il a sa clef.

SÉRAPHINE.

C’est vrai ! Va ouvrir, et dis que je n’y suis pas.

Victoire sort, Séraphine retourne à la cheminée.

À l’autre, maintenant ! Comment vais-je lui tourner ça ? Bah !

Écrivant.

« Votre femme sait tout. Adieu ! Séraphine. »

Pliant et cachetant.

Na ! le voilà averti et congédié. – Cette Thérèse était-elle assez laide, hier soir !

VICTOIRE, rentrant.

M. Frédéric, madame.

SÉRAPHINE.

Je t’avais défendu...

VICTOIRE.

Il sait que vous y êtes et prétend qu’il a à vous parler...

SÉRAPHINE.

Mais ce désordre...

VICTOIRE, couvrant les paquets avec le tapis mime de la table sur laquelle ils sont.

Le voilà en ordre !

SÉRAPHINE, irritée.

Fais-le entrer... Je vais le recevoir de la belle façon !

VICTOIRE.

Pauvre jeune homme... il m’a donné cent francs.

SÉRAPHINE.

Tant mieux pour toi... Jette ça à la poste.

Elle lui donne la lettre, Victoire ouvre la porte à Bordognon et sort après qu’il est entré.

 

 

Scène II

 

BORDOGNON, SÉRAPHINE

 

BORDOGNON.

Je suis indiscret comme l’aurore, madame ; mais les persiennes de la chambre à coucher étaient ouvertes, j’ai supposé qu’il faisait jour chez vous, et je tenais à déposer à vos petits pieds cette loge du Gymnase.

SÉRAPHINE.

Pour ce soir ?... Je ne pensais guère au théâtre, je l’avoue. J’ai mille choses à faire, et même vous arrivez dans un moment... Si vous en avez l’emploi, ailleurs, de cette loge ?...

BORDOGNON.

Ailleurs, elle ne serait plus à son adresse.

SÉRAPHINE.

Je consulterai donc mon mari.

BORDOGNON.

Comme vous le gâtez !

SÉRAPHINE.

Et en cas d’empêchement, il vous renverrait le coupon avant quatre heures. – Merci toujours, quoi qu’il arrive... Et à ce soir... peut-être.

Elle fait la révérence.

BORDOGNON, à part.

Elle est froide ! Voilà ce qui s’appelle expédier les gens !

Haut.

Ma sœur compte bientôt donner un concert. Si vous aimez la musique...

SÉRAPHINE.

Beaucoup.

BORDOGNON.

Moi, je ne la crains pas, comme disait Charles X ; mais, c’est notre ami Léon qui doit l’adorer : on ne joue pas d’argent au piano, et le baccarat l’a traité hier comme un nègre.

SÉRAPHINE, jouant l’indifférence.

M. Lecarnier a beaucoup perdu ?

BORDOGNON.

On dit que oui... et dès qu’on perd, on perd trop... sans compter que le camarade est, il parait, dans ses petits souliers. Il cherchait hier au bal une somme de dix mille francs qu’il n’a pas trouvée sur le tapis vert...

SÉRAPHINE.

Mais que vous avez trouvée, vous ?

BORDOGNON.

Oh ! moi, j’ai une veine !... et, à ce propos, madame, permettez-moi de réclamer ta discrétion que vous avez perdue.

SÉRAPHINE, s’asseyant sur canapé à droite.

Demandez, monsieur !

BORDOGNON, accoudé au dossier du canapé.

Je vous ai dit que je vous étonnerais par mon hypocrisie. Je vous demande votre amitié.

SÉRAPHINE.

Vous l’avez déjà.

BORDOGNON.

Mais il y a des grades dans l’amitié ; je voudrais passer tout de suite colonel.

SÉRAPHINE.

Permettez : l’avancement est à l’ancienneté.

BORDOGNON.

Qu’à cela ne tienne ; il y a longtemps que je vous aime.

SÉRAPHINE.

D’amitié ?... Vous étiez moins rassurant, ce me semble, hier au bal.

BORDOGNON.

Terrain neutre que celui-là, madame, où la galanterie est de politesse et circule avec les rafraîchissements.

SÉRAPHINE.

Vous vous rafraîchissiez beaucoup !

BORDOGNON.

Je plaisantais. Je suis sérieux ce matin !

SÉRAPHINE.

La nuit porte conseil.

BORDOGNON.

Précisément j’ai fait un rêve.

SÉRAPHINE.

Comme dans les tragédies. – Je suis à votre merci, j’écoute.

Elle lui fait place sur le canapé.

BORDOGNON, s’asseyant.

Eh bien, madame, j’ai rêvé la chose la plus rare, la plus charmante, la plus enviable, la moins enviée, la plus impossible, la plus facile... l’amitié d’une femme ! Ce commerce des cœurs qui a toutes les délicatesses de l’amour et qui n’en a pas les perfidies, une confiance absolue qui n’exclut point un grain de coquetterie, un dévouement complet sans despotisme et sans jalousie, une communauté où chacun n’apporte que ce qu’il a de meilleur en un mot, une liaison sans remords pour la femme, sans lassitude pour l’homme.

SÉRAPHINE.

Un joli rêve, en effet.

BORDOGNON.

Qui deviendrait une réalité, si on osait se livrer.

SÉRAPHINE.

On se contenterait vraiment de ce rôle d’ami ?

BORDOGNON.

Que lui laisserait-on à envier ?

SÉRAPHINE.

Tout ce qu’on lui refuserait.

BORDOGNON.

Puisqu’on ne demande rien !

SÉRAPHINE.

Mais serait-on toujours aussi réservé ?

BORDOGNON.

Le jour où on cesserait de l’être, le pacte serait rompu. Voulez-vous essayer ?

SÉRAPHINE.

Puisque j’ai perdu la discrétion, il faut bien que je m’exécute.

Elle lui tend les mains.

BORDOGNON, les lui prenant.

C’est juré ?

SÉRAPHINE.

C’est juré !

BORDOGNON.

J’entre en fonctions.

SÉRAPHINE.

Si tôt !

BORDOGNON.

J’ai appris hier que ma petite amie se trouve dans un grand embarras.

SÉRAPHINE, à part.

Ah ! non... trop tôt...

Haut.

Quel embarras ?

BORDOGNON.

On manque déjà de confiance ? Bah ! je romps la glace tout brutalement. Vous avez à payer ce matin un billet de dix mille francs.

SÉRAPHINE.

Moi !... qui vous a dit ?...

BORDOGNON.

Suffit que je le sache.

SÉRAPHINE.

Soyez franc à votre tour. La somme que M. Lecarnier cherchait hier, vous vous êtes imaginé qu’elle était pour moi.

BORDOGNON.

Franchement, oui !

SÉRAPHINE, se levant et traversant majestueusement la scène.

Eh bien, vous vous êtes trompé ; je n’ai pas de dettes, et, si j’en avais, je vous prie de croire que M. Lecarnier n’aurait aucune espèce de titre à les payer.

BORDOGNON, à part, toujours assis.

Elle tient diablement à mon estime ! Bordognon, mon ami, tu es plus avancé que tu ne le croyais !

Haut, se levant.

Je suis doublement charmé de m’être trompé, madame... Mais je ne tiens pas mes preuves pour faites et je vous préviens que je guette une occasion de les faire.

SÉRAPHINE.

Je vous en dispense.

 

 

Scène III

 

BORDOGNON, VICTOIRE, SÉRAPHINE

 

VICTOIRE.

Madame, il y a là quelqu’un qui demande à vous parler.

SÉRAPHINE, froidement.

Je suis désolée, monsieur.

BORDOGNON.

Comment donc, on ne se gêne pas avec ses amis !

Il salue. Fausse sortie.

SÉRAPHINE, vivement.

Monsieur Frédéric...

BORDOGNON.

Madame !...

SÉRAPHINE, après une hésitation.

Sans rancune !

Elle lui tend la main.

BORDOGNON.

Au contraire, madame !... Je reste votre ami quand même...

À part, sur le seuil.

Et de plus en plus. Ô amitié, amitié !

Il sort.

 

 

Scène IV

 

VICTOIRE, SÉRAPHINE

 

VICTOIRE.

C’est la marchande à la toilette, madame.

SÉRAPHINE.

Emportons tous ces paquets, qu’elle ne les voie pas.

VICTOIRE, jetant les paquets à la volée dans la chambre à côté.

Madame a peur qu’on ne sache qu’elle va au mont-de-piété ?... C’est pourtant un endroit fréquenté par la meilleure société...

SÉRAPHINE.

D’ailleurs, tu as beau dire, peut-être consentira-t-elle à reprendre ses fournitures en payement.

VICTOIRE, à la porte du pan coupé de gauche.

Entrez, vous !...

 

 

Scène V

 

VICTOIRE, SÉRAPHINE, MADAME CHARLOT

 

MADAME CHARLOT.

C’est moi, madame ; je viens pour le papier, vous savez...

SÉRAPHINE.

Ma chère madame Charlot, vous voyez une femme au désespoir ; je ne me trouve pas en mesure de vous payer aujourd’hui : je me vois donc dans l’obligation ou de vous renouveler mon billet...

MADAME CHARLOT.

Passons à autre chose.

SÉRAPHINE.

Ou de vous prier d’accepter en échange de ce que je vous dois les fournitures mêmes que vous m’avez faites.

MADAME CHARLOT.

Siminia siminibus ! De l’homéopathie, c’est bon pour le corps, mais pas pour la poche... je n’en use pas... La marchandise, voyez-vous, c’est comme la fausse monnaie, quand c’est passé, ça ne se reprend plus.

SÉRAPHINE.

Ma chère madame !

MADAME CHARLOT.

Les affaires sont les affaires.

SÉRAPHINE.

Donnez-moi jusqu’à demain...

MADAME CHARLOT.

Pas jusqu’à ce soir ! Je vous l’ai dit et ce n’est pas une carotte de marchande ; aussi vrai que je m’appelle Rosine, j’ai moi-même une échéance ; et laisser protester sa signature, madame Charlot, vous ne le voudriez pas.

VICTOIRE.

Que dirait la Banque de France ?

SÉRAPHINE.

Alors rentrons dans la lettre du marché : il n’est qu’une heure et demie, j’ai jusqu’à deux heures.

MADAME CHARLOT.

Comme je ne suppose pas qu’en trente minutes il vous pousse dix mille francs de dessous terre, vous ne trouverez pas mauvais que j’aille relancer le gérant à son bureau.

SÉRAPHINE.

Mais vous me perdez !

MADAME CHARLOT.

Toujours rue du Sentier ?...

SÉRAPHINE.

Je vous en supplie...

MADAME CHARLOT.

Ne vous faites donc pas de mal comme ça : vous en serez quitte pour une scène, c’est pour rien !

SÉRAPHINE.

Je vous jure que dans une demi-heure vous serez payée. Vous pouvez bien m’accorder ce délai...

VICTOIRE.

Vous serez toujours à temps de vous adresser à M. Pommeau.

MADAME CHARLOT.

Toujours des moyens de me lanterner ; je ne sors d’ici que pour aller trouver votre mari, je vous en préviens.

VICTOIRE.

Eh bien ! ne sortez pas... et donnez-nous une demi-heure !

MADAME CHARLOT.

Va donc pour vingt-cinq minutes, mais pas une seconde avec. Si, à deux heures sonnant, vous n’êtes pas là, je cours à l’étude.

SÉRAPHINE.

Oui !

VICTOIRE, à Séraphine.

Allons, madame, dépêchons !

SÉRAPHINE, bas à Victoire.

On peut la laisser seule ici ?

VICTOIRE, de même, à Séraphine.

Il n’y a plus rien à prendre !

Haut, à madame charlot.

Vous, gardez la maison et si on sonne, n’ouvrez pas !

Elles sortent.

 

 

Scène VI

 

MADAME CHARLOT

 

De la sensibilité dans notre état ? Et les affaires ? C’est égal, elle a une fière peur de son mari, la petite dame. Serait-ce un Harpagon ? Mais non, c’est trop cossu ici pour être la coquille d’un avare : de la moquette, de la soie, des rideaux, de bons meubles, bien conditionnés, à la dernière mode, pas un brin de camelote... Je n’ai pas d’inquiétude à avoir ; il a de quoi, le cher homme !

 

 

Scène VII

 

POMMEAU, MADAME CHARLOT

 

POMMEAU.

Qu’est-ce que vous cherchez, madame ?

MADAME CHARLOT, à part.

Le mari !

Haut.

Je ne cherche rien, monsieur.

POMMEAU.

Que faites-vous là toute seule ?

MADAME CHARLOT.

Vous voyez, je regarde.

POMMEAU.

Bref, qui demandez-vous ?

MADAME CHARLOT.

Personne, j’attends.

POMMEAU.

Vous attendez qui ?

MADAME CHARLOT.

Madame votre épouse qui m’a donné rendez-vous pour une petite affaire. Je suis venue avant l’heure, elle était sortie, et la soubrette a été la prévenir de mon arrivée.

POMMEAU.

Est-ce une affaire où je puisse la remplacer ?

MADAME CHARLOT, regardant la pendule.

Pas pour le quart d’heure !

POMMEAU.

Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler ?

MADAME CHARLOT.

L’honneur est tout pour moi, monsieur !

Elle donne une carte.

POMMEAU, lisant.

Madame Charlot, marchande à la toilette, rue Saint-Roch.

MADAME CHARLOT.

Pour vous servir.

POMMEAU.

Ce n’est pas chez vous que ma femme a l’habitude de se fournir, j’imagine...

MADAME CHARLOT.

Pourquoi non ? L’enseigne ne fait pas le marchand, et j’en sais de plus huppées...

POMMEAU.

Tant pis pour celles-là.

MADAME CHARLOT.

Tous les commerces se valent, monsieur ; histoire d’acheter bon marché pour revendre cher... D’ailleurs, on n’est pas fille de duchesse, et l’outil est toujours bon qui nourrit son maître.

POMMEAU.

Je vous demande la permission de passer dans mon cabinet, madame : je ne suis pas fils de duchesse non plus, et j’ai un travail...

MADAME CHARLOT.

À votre aise, monsieur, ne vous gênez pas pour moi.

Deux heures sonnent.

Monsieur !

POMMEAU, revenant sur ses pas.

Madame ?

MADAME CHARLOT.

J’avais promis d’attendre jusqu’à deux heures, vous êtes témoin que j’ai attendu. Parlons français, maintenant. Il s’agit d’un billet que votre femme m’a souscrit.

POMMEAU.

Un billet ?

MADAME CHARLOT.

De dix mille francs, monsieur.

POMMEAU.

De dix mille francs ?

MADAME CHARLOT.

C’est en règle et échu, comme vous allez voir. Voici d’abord le mémoire, on est bien aise de se renseigner sur les fournitures... Soyez assez aimable pour poser l’œil là-dessus, pendant que je déniche l’autre papier.

POMMEAU, parcourant le mémoire.

Douze cents francs un manteau ! C’est une abomination, madame.

MADAME CHARLOT.

Possible ! c’est le prix.

POMMEAU.

Pour vous, soit ; ce n’est pas le prix pour moi ; je consens à payer, mais non à me laisser voler.

MADAME CHARLOT.

Voler !

POMMEAU.

Effrontément.

MADAME CHARLOT, cherchant toujours son billet.

Et tes risques, donc !

POMMEAU.

Laissez votre billet là où il est, madame, je n’en ai que faire. Quant à ce mémoire, je le garde ; je le ferai d’abord vérifier par ma femme, puis examiner et régler par experts. Alors seulement j’aurai l’honneur de vous payer, mais sur le pied que ces messieurs indiqueront.

MADAME CHARLOT.

Je ne danse pas sur ce pied-là : j’ai un billet, je veux de l’argent.

POMMEAU.

Votre billet, madame, ceci soit dit pour votre instruction, est nul, absolument nul...

MADAME CHARLOT.

Tout ce qu’il y a de plus nul, oui, monsieur, je connais mon code sur le bout du doigt. Mais le point a été plaidé plusieurs fois et j’ai toujours gagné mes procès ; à m’en faire un, vous ne gagneriez qu’un scandale.

POMMEAU.

Et ce point de droit, c’est ?...

MADAME CHARLOT.

Ce n’est pas de droit, monsieur, c’est d’appréciation. Je possède le langage de la chose, vous voyez. La dette d’une femme mariée est exigible pour peu que la somme soit en rapport avec la fortune du mari.

POMMEAU.

Eh bien, madame ?

MADAME CHARLOT.

Eh bien, mon cher monsieur, vous avez trente mille livres de rentes, par conséquent j’étais fondée à créditer votre épouse de dix mille. Vous êtes du métier, qu’avez-vous à répondre ?

POMMEAU.

Un seul mot : je n’ai pas trente mille livres de rentes. Quand on les a, on n’est pas clerc de notaire.

MADAME CHARLOT.

Turlututu ! je prouverai devant le tribunal que vous les avez, ou du moins que vous les dépensez.

POMMEAU.

Je les dépense ?

MADAME CHARLOT.

Certainement.

POMMEAU.

Moi ?

MADAME CHARLOT.

Ou votre femme, ce qui revient au même, et puisque vous aimez les experts, nous en pourrons prendre. Sans aller plus loin, j’obtiendrais un jugement rien que sur ce mobilier-ci.

POMMEAU.

Mais, madame, tout ceci est d’occasion...

MADAME CHARLOT.

Je les connais ces occasions-là, j’en vends ! Vous m’avez surprise en train d’inventorier par manière de passe-temps. À combien vous revient cette garniture de cheminée, s’il vous plaît ? Cinq cents francs, n’est-ce pas ? J’en offre mille écus.

POMMEAU.

Mille écus !

MADAME CHARLOT.

Argent sur table, et j’y gagne ! Et ces rideaux à quarante francs le mètre, et cette double moquette, et ce damas de soie... Tout cela d’ailleurs est en rapport avec le train que vous menez ; dîners tous les samedis, bals, spectacles, toilettes de madame qui ne sort pas à pied... vous ne vous attendiez guère à me trouver si bien au courant. Je suis prudente... je ne m’avance qu’à bonnes enseignes, et sur mon livre de crédit on pourrait jauger, à un sou près, les maris de toutes mes clientes.

Silence.

Vous vous taisez maintenant, atteint et convaincu de trente bonnes mille livres de rente !

POMMEAU.

Madame !

MADAME CHARLOT.

À moins qu’il ne vous semble préférable de plaider qu’un autre les a pour vous !

POMMEAU, très troublé.

Un autre ! Elle aussi !... Insolente !

MADAME CHARLOT.

Oh ! je n’y tiens pas ! mais en tous cas, ce que je peux vous assurer, mon cher monsieur, c’est que madame a des dettes, si elle n’a pas autre chose, beaucoup de dettes, car je maintiens mon chiffre de trente mille, et je m’y connais, vous savez.

POMMEAU.

Au fait, pourquoi pas ? Pourquoi n’aurait-elle pas trouvé ailleurs le crédit qu’elle a trouvé chez vous ?

MADAME CHARLOT.

Oui, je vous le demande.

POMMEAU.

L’explication est toute simple : elle a des dettes ; elle est criblée de dettes, la pauvre enfant !... il n’y a que demi-mal ! Vous serez payée, madame, intégralement payée. Je vais vous donner un bon de la somme sur mon patron.

Il s’assied devant la table et semble chercher quelque chose.

MADAME CHARLOT.

Ah ! votre écritoire...

Elle va la prendre sur la cheminée et la lui apporte pendant qu’il écrit. À part.

Il a l’air enchanté !... Quel drôle de corps !

POMMEAU, lui remettant le bon.

Allez, madame, allez.

MADAME CHARLOT, lui remettant un papier.

Voilà le billet ! Votre servante.

À Séraphine qui paraît et s’arrête en voyant madame Charlot avec son mari.

Désolée, ma petite dame, j’ai attendu jusqu’à deux heures... et vous savez, j’ai une échéance à trois... ça ne badine pas, les créanciers !

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

SÉRAPHINE, POMMEAU

 

POMMEAU s’avance lentement vers elle, lui présente le billet, et après un silence.

Je ne te ferai pas de reproches... Je suis aussi coupable que toi.

SÉRAPHINE, à part.

Tiens !

POMMEAU.

Je prêtais à ta jeunesse la raison de mon âge : au lieu de te donner des habitudes d’ordre, j’encourageais ton penchant à la dissipation ; je comptais que ton bon sens t’empêcherait de dépasser certaines limites. Il est arrivé ce que j’aurais dû prévoir. J’avais manqué de prudence, tu as manqué de confiance... La faute est à nous deux, et j’aurais mauvaise grâce à n’en pas assumer ma part. Passons donc l’éponge sur nos torts réciproques

Il déchire le billet.

et occupons-nous de l’avenir. Il ne nous reste plus qu’à liquider notre situation. Donne-moi la liste de tes créanciers.

Il s’assied et prend une plume.

SÉRAPHINE.

Mes créanciers ?... Je n’en ai pas d’autres.

POMMEAU.

Je ne te tends pas de piège, mon enfant... ce qui vient de se passer ici ne doit pas se renouveler, tu le conçois... quel que soit le chiffre de tes dettes, ne crains pas de me l’avouer, je suis préparé à tout...

SÉRAPHINE.

Mais je vous jure...

POMMEAU.

Ne jure pas... Fussions-nous ruinés, tu n’entendras pas une plainte de moi... Je ne t’en veux pas... Je te le répète, je me mettrai au travail avec joie pour tâcher que tu ne souffres pas trop de tes folies.

SÉRAPHINE.

Si j’avais des dettes, je vous le dirais, je vous assure, mais je n’en ai pas.

POMMEAU, très ému.

Tu n’en as pas ?...

SÉRAPHINE.

Je ne devais absolument que ces dix mille francs-là !

POMMEAU.

Séraphine ! au nom du ciel ! sois sincère ! Tu ne sais pas de quelle conséquence pourrait être un mensonge !

SÉRAPHINE.

Pourquoi mentirais-je ? Vous êtes si indulgent...

POMMEAU.

Je ne conçois pas ton obstination...

SÉRAPHINE.

Ni moi la vôtre...

POMMEAU.

Je t’en supplie...

SÉRAPHINE.

Je ne puis pourtant pas inventer des dettes pour vous plaire !

POMMEAU.

Oserais-tu t’attester sur la mémoire de ta mère ?

SÉRAPHINE.

Comme vous êtes solennel aujourd’hui !

POMMEAU.

Tu n’oses pas... tu vois bien...

SÉRAPHINE.

Mais, sur la mémoire de ma mère...

Pommeau chancelle.

Qu’avez-vous ?

Elle s’élance vers lui.

POMMEAU.

Ne me touche pas !... C’était donc vrai !

SÉRAPHINE, à part.

Thérèse a parlé !

POMMEAU.

Ne nie rien ! Ne mens pas... Si j’avais jamais rien refusé à ses besoins, à ses caprices même ! J’ai usé mes jours à lui créer une aisance honorable ! Mes forces, mon temps, ma vie, je lui ai tout donné, et je n’ai recueilli, associé à mon nom qu’une fille perdue !...

SÉRAPHINE.

C’est rompu, je vous jure.

POMMEAU.

Elle ne me comprend seulement pas !... Crois-tu que ce soit un vieillard jaloux qui te parle !... Si encore tu t’étais donnée, mon âge te serait une excuse, peut-être... Qui défraye ton luxe, dis ?... Car, chose horrible, j’en suis à ne plus compter avec la chute, tant la faute disparaît devant l’énormité de la honte ! Tu n’es pas même la femme adultère, tu es la courtisane ; ce que tu as fait de moi, ce n’est pas un mari trompé, c’est le mari d’une femme entretenue, le complice de ses ignominies, le receleur !... Je ne suis pas ridicule, je suis déshonoré !...

Séraphine se dirige vers ta porte.

Où vas-tu ?

SÉRAPHINE, résolument.

Je m’en vais.

POMMEAU, la prenant par le bras.

Pour traîner mon nom dans les ruisseaux ? Non pas ! je te garde ! Et puis, j’ai charge d’âme... Je n’ai pas le droit de fermer la porte à ton repentir possible... de te refuser le droit d’expier. – Son nom ?

SÉRAPHINE.

Vous ne le savez pas ?

POMMEAU.

Serais-je encore là, si je le savais ! Son nom ?

SÉRAPHINE, près de parler.

Vous le voulez ?

Après réflexion.

Pourquoi ?

POMMEAU.

Tu me le demandes ?

SÉRAPHINE.

Vous battre avec lui ? C’est impossible.

POMMEAU.

Il refuserait ! – Qu’est-ce que vous réclamez, bonhomme ?... J’ai payé ! – Mais il faudra bien qu’il se batte, lorsque avec son argent je l’aurai souffleté. Combien je lui dois, je l’ignore, mais c’est toute ma fortune.

SÉRAPHINE.

Toute ?

POMMEAU.

Qu’entre la ruine et moi il n’y ait plus de place pour un soupçon.

SÉRAPHINE, froidement.

Et nous ?

POMMEAU.

Nous vivrons de mon travail.

SÉRAPHINE.

La misère, alors.

POMMEAU.

La pauvreté, qui sera notre réhabilitation et ton rachat... Son nom ?... Son nom, qu’il n’accole pas plus longtemps le mien au tarif de ses bonnes fortunes ! Allons !... Parle !...

Il la prend par les poignets.

Parleras-tu, enfin ? tu te tais ?... mais tu ne comprends donc pas !... C’est la première condition du pardon... Voyons, parle, j’attends !...

La secouant violemment.

Qu’est-ce qui t’arrête ?

SÉRAPHINE, s’arrache à son étreinte et d’une voix sourde.

Je ne veux pas être pauvre.

POMMEAU.

Ah ! je l’ai tirée du néant, et le pain dont je me contente n’est plus assez bon pour elle !

SÉRAPHINE.

Quand on n’est pas riche, on ne se marie pas.

POMMEAU.

Misérable !

Il lève le bras et s’arrêtant soudain.

Je la tuerais.

Il sort précipitamment.

 

 

Scène IX

 

SÉRAPHINE, VICTOIRE

 

VICTOIRE, entrant par la gauche.

Qu’est-ce qu’a donc monsieur, madame ?

SÉRAPHINE.

Est-ce que je sais ?... Viens m’habiller.

 

 

ACTE V

 

Même décor qu’au deuxième acte.

Onze heures du soir ; une lampe allumée sur le bureau de Léon.

 

 

Scène première

 

THÉRÈSE, LÉON

 

LÉON, après un silence.

Thérèse...

THÉRÈSE, très froidement.

Plaît-il ?

LÉON.

Tu ne me pardonneras jamais, n’est-ce pas ?

THÉRÈSE.

Jamais !

LÉON.

Tu savais tout pourtant, et tu te taisais !

THÉRÈSE.

Que pouvais-je faire ? N’est-ce pas assez de mon existence perdue, et me fallait-il en briser une autre ?

LÉON.

Oui, tu es un grand cœur.

THÉRÈSE.

Une honnête femme, rien de plus.

LÉON.

L’indigne créature !

THÉRÈSE.

Il ne vous manque plus que de l’insulter !

LÉON.

Tu la défends ?

THÉRÈSE.

Non, mais je vous accuse, vous, qui avez fait tourner à sa perte son intimité même ici, où tout devait lui servir de sauvegarde ; vous, que ma confiance prenait plaisir à rapprocher d’elle ; vous, sur qui j’aurais compté comme sur moi-même dans une heure de péril pour protéger son honneur.

LÉON.

Thérèse !

THÉRÈSE.

Ce que vous avez fait n’a pas de nom dans le langage des gens de cœur ; c’est un manque de foi, une trahison de tous les jours, quelque chose de vil comme un vol domestique.

LÉON.

Traite-moi comme le dernier des hommes, tu as raison. Oui, tu me soulages en me parlant ainsi ! J’éprouve je ne sais quel allégement à m’entendre dire enfin tout haut ce que depuis si longtemps je me disais tout bas.

Mouvement de Thérèse.

Rassure-toi, je ne t’apporte pas les restes d’un cœur souillé par une autre. J’ai pu déchoir jusqu’à elle, mais remonter jusqu’à toi, je ne l’espère plus. Si tu veux que je m’éloigne, je partirai : que je reste, je resterai : ton souvenir ou ta présence sera mon châtiment, et je te jure qu’il me semble doux auprès du supplice avilissant que j’endurais.

THÉRÈSE.

Vous l’aimiez pourtant !

LÉON.

Moi ! Si c’est de mon cœur que tu es jalouse, tu n’as pas à l’être.

THÉRÈSE.

Je ne le suis plus ! J’ai l’orgueil de ce que je vaux. Aussi, n’est-ce pas, croyez-le bien, une sotte revendication de mes droits d’épouse que je poursuis ; mais ici l’outrage est double, et ce qui m’en révolte n’est pas ce qui m’en touche. Puisse le ciel aveugler jusqu’au bout le plus excellent... aujourd’hui le plus à plaindre des hommes !... car, le moment venu, entre lui et un autre je n’hésiterais pas.

LÉON.

Prends garde que la reconnaissance ne t’emporte au delà de tes devoirs !

THÉRÈSE.

C’est bien à vous, vraiment, d’en tracer la limite.

LÉON.

Mais il existe entre nous un lien, ce me semble, supérieur à tout.

THÉRÈSE.

Je n’en connais pas que vous n’ayez rompu...

LÉON.

Vous avez un enfant.

THÉRÈSE.

Celui qui m’a élevée peut lui servir de père !

LÉON.

Thérèse !

JOSEPH, entrant.

M. Bordognon désire voir monsieur.

LÉON.

Frédéric, si tard !

THÉRÈSE, à Joseph.

Faites entrer.

À Léon.

Je vous laisse...

Elle sort.

 

 

Scène II

 

LÉON, BORDOGNON

 

LÉON.

Toi, à onze heures !

BORDOGNON.

Oui, moi ! M. Pommeau n’est pas encore venu ?

LÉON.

Non, pourquoi ?

BORDOGNON.

Je respire ! Il ne tardera pas à paraître, sois-en sûr. Ne te démonte pas en le voyant ; je viens te prévenir qu’il sait tout...

LÉON.

Il sait tout ?

BORDOGNON.

Sauf le nom de l’amant. La poudrière a fait explosion ; une marchande à la toilette a attaché le pétard, et M. Pommeau a déguerpi de chez lui pour n’y plus rentrer.

LÉON.

Voilà le dernier coup.

BORDOGNON.

Je te répète qu’il ignore que c’est toi ainsi ne te trahis pas et sauve au moins le repos de ta femme.

LÉON.

Il est trop tard !

BORDOGNON.

Patatras ! Le diable emporte les jolies filles élevées en vue de cent mille francs de rentes, par des parents qui n’ont pas le sou !

LÉON.

Mais, comment as-tu appris toi-même ?...

BORDOGNON.

Par Séraphine, parbleu !

LÉON.

Tu l’as vue ?

BORDOGNON.

Au Gymnase !

LÉON.

Au Gymnase ?

BORDOGNON.

C’est peut-être un peu précipité ; une autre eût attendu par convenance jusqu’au lendemain ; mais elle n’a point osé rester chez elle, de peur de s’empoisonner. C’est son désespoir qu’elle a conduit au spectacle.

LÉON.

Elle s’amuse !

BORDOGNON.

Sois calme, la justice d’en haut a déjà pris ses conclusions entretenue dans un mois, dans dix ans prêtresse d’un tripot clandestin, dans vingt ans à l’hôpital, tel est l’horoscope de dame Séraphine. Quant à moi, prudent, je l’ai plantée là, dans sa loge, ayant hâte de te mettre sur tes gardes, et me souciant peu d’ailleurs de rester plus longtemps en public dans la compagnie d’une petite dame si compromettante désormais pour un célibataire mollissant... Maintenant, mon ami, un homme averti en vaut deux : avise.

LÉON.

Que faire ?

BORDOGNON.

Ce n’est pas le moment de perdre la tête. Les femmes sont de bon conseil... consultons la tienne, puisqu’il n’y a plus rien à lui cacher...

LÉON, après une hésitation.

Tu as raison.

Il ouvre la porte de Thérèse.

Thérèse !

 

 

Scène III

 

BORDOGNON, LÉON, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE.

Vous m’appelez ?

LÉON.

Rassemble toutes tes forces !

THÉRÈSE.

Quel nouveau malheur ? Achevez !

BORDOGNON.

M. Pommeau a tout découvert, madame, et je venais vous prévenir qu’il est sorti de chez lui pour n’y plus remettre les pieds.

THÉRÈSE.

Est-ce possible ?

BORDOGNON.

Le nom de quelqu’un qui vous touche n’a pas été prononcé.

THÉRÈSE.

Oh ! malheureux homme ! Qui l’arrête ? Pourquoi n’est-il pas ici, s’il ignore vraiment...

BORDOGNON.

Je puis vous l’affirmer...

THÉRÈSE.

Vous l’avez donc vu ?...

BORDOGNON.

Lui, non ; mais le hasard m’a mis face à face avec sa femme.

THÉRÈSE.

Où cela ? Que je la voie, que je lui parle, que je sache.

LÉON, l’arrêtant.

Tu n’y penses pas !

THÉRÈSE.

Que m’importe le reste ! Je ne vois plus que lui... Je vous en supplie, où la trouver ?

BORDOGNON.

Je n’ose pas vous le dire.

LÉON.

Au spectacle.

THÉRÈSE.

La misérable !

La porte s’ouvre.

BORDOGNON.

Monsieur Pommeau !

THÉRÈSE.

Ah !...

Ils restent tous immobiles.

 

 

Scène IV

 

BORDOGNON, LÉON, THÉRÈSE, POMMEAU

 

POMMEAU, sur le seuil.

C’est moi, mes bons amis... je vois à votre contenant que vous savez la nouvelle.

Il descend en scène.

Soyez donc cinquante ans l’artisan de votre honneur ! J’ai marché toute la soirée, je suis brisé...

Bordognon lui avance une chaise, il s’assied.

Il doit être tard, hein ?

THÉRÈSE.

Je ne sais pas !

POMMEAU, à Thérèse.

Oui, mon enfant, Séraphine m’a déshonoré : elle avait un amant à qui elle se vendait... il existe de pareilles femmes et la mienne était de celles-là... Je n’y voyais rien, moi, confiant, et pour le croire il me faut encore faire un effort sur moi-même ! Mais il n’y a plus à douter. L’habit que j’ai sur le dos ne m’appartient peut-être pas.

Se levant.

Vous m’aiderez, n’est-ce pas, vous m’aiderez tous à découvrir le complice ? Que je le rembourse, que je lui crache au visage, à ce réprouvé, à ce trafiquant d’adultère, et après vous verrez si j’ai peur !

Il tombe assis. Après un silence.

Bonsoir, Léon, je ne vous avais pas vu !

Thérèse s’approche, de manière à lui cacher Léon.

Oh ! ces corrupteurs de femmes... Dans une heure j’ai appris à la connaître mieux que je ne l’eusse fait en un siècle ! Natures ignobles que celles-là prostituées de l’orgueil, les dernières de toutes ! pour elles, c’est à la misère que commence l’opprobre !... Tu vas me faire préparer une chambre, n’est-ce pas, pour cette nuit ? Je te demande pardon. Mais où aller ? Je n’ai plus que toi, et je tombe d’épuisement.

THÉRÈSE, avec effroi.

Ici !

POMMEAU.

Au fait, comment se fait-il que vous ayez appris ?...

THÉRÈSE, vivement.

Par Victoire !

POMMEAU.

On l’a donc vue ?

THÉRÈSE.

Joseph l’a rencontrée... le domestique...

POMMEAU.

À la bonne heure ; car il n’y avait personne à la maison. Tel que tu me vois, j’ai voulu encore une fois passer sous ses fenêtres !... Pas de lumière !... la peur m’a pris, je craignais un malheur ! Je frappe, J’entre, le portier m’arrête : « Madame est au spectacle ! » Je n’ai pas été surpris, rien ne m’étonne plus. Marchant devant moi alors, je suis arrivé au quai, et m’arrêtant sur un pont, je ne sais plus lequel... l’eau coulait dessous avec un grand bruit... Je regardais... un instant vint où je fermai les yeux, ma prière était faite... En boutonnant mon habit, je sentis par bonheur cette liasse d’argent.

Il tire un paquet de billets de banque.

Je me souvins, et voilà comment je suis ici.

THÉRÈSE, l’entourant de ses bras.

Mon ami...

BORDOGNON.

Voyons, mon cher monsieur Pommeau... il faut prendre le dessus... la honte est personnelle comme la faute.

POMMEAU.

C’était ma femme, monsieur !

BORDOGNON.

Elle ne l’a plus été du jour où elle a failli, et à votre place je la répudierais, sans poursuivre davantage une réparation que vous n’obtiendrez pas.

POMMEAU.

C’est ce que nous verrons... Il m’est venu une idée entre mille, et celle-là m’est restée ! Bien des choses échappent d’abord, qui reviennent plus tard. Cette voiture versée dans les Champs-Élysées, vous vous rappelez, cette femme qui s’enfuyait... Pendant votre récit, avez-vous remarqué dans quel trouble elle était ? Mon esprit me reporte à mille circonstances. Je la vois, c’était elle !

BORDOGNON.

Qu’allez-vous vous figurer là ?

POMMEAU.

C’était elle !

THÉRÈSE, à part.

Je tremble !

POMMEAU.

Thérèse, sur ton honneur, tu ne te doutais de rien ?

THÉRÈSE.

Moi ?

POMMEAU.

Et vous, Léon ?

BORDOGNON.

Demain, mon cher monsieur Pommeau, demain.

POMMEAU, à Thérèse.

Il faudra me chercher une chambre dans le voisinage ; que je ne te quitte plus. Pour aujourd’hui...

BORDOGNON.

Je vous emmène... J’ai ma voiture en bas, chez moi une chambre d’ami toujours prête, et nous épargnerons à madame un dérangement...

POMMEAU.

Est-ce que je te dérange ?

THÉRÈSE.

C’est que...

POMMEAU.

Tu n’as pas un coin à me donner ? Ce fauteuil me suffira. Pour une seule nuit ! Tu baisses les yeux ?...

Bas, à Thérèse.

Est-ce Léon qui s’oppose ?

À Léon.

Ne me séparez pas d’elle, mon ami, mon fils...

Il ouvre les bras comme pour se jeter dans ceux de Léon ; Thérèse, par un mouvement instinctif l’arrête. Pommeau regarde autour de lui, passe sa main sur son visage, les yeux fixés sur Léon, puis.

Ah ! bandit, c’était toi !

Il s’élance le bras levé ; Bordognon et Thérèse se jettent entre lui et Léon.

THÉRÈSE.

C’est mon mari !

BORDOGNON.

Épargnez-la. Elle est innocente, elle !

POMMEAU, jetant une liasse de billets de banque aux pieds de Léon.

Ramasse ! ramassez, vous dis-je, ou...

THÉRÈSE.

Mon père !

POMMEAU.

Il spoliait ma fille, pour suborner ma femme !

LÉON, avec un mouvement violent.

Monsieur !

Thérèse se tourne vers lui en couvrant Pommeau ; Léon baisse la tête. Thérèse conduit Pommeau à un fauteuil et reste debout auprès de lui.

Je vous ai mortellement outragé ! un duel fût-il possible de vous à moi, je ne l’accepterais pas... Je me charge seul de la réparation que je vous dois ; elle vous suffira, je l’espère.

BORDOGNON.

Et ton fils ?

LÉON.

Il lui restera sa mère.

Il fait un pas pour sortir.

THÉRÈSE, se jetant devant la porte.

Tu ne sortiras pas ! Je ne veux pas que tu sortes...

BORDOGNON.

Monsieur Pommeau... levez donc les yeux...

Il lui montre Thérèse qui pleure en silence, puis qui vient s’agenouiller près de lui.

POMMEAU.

Je ne me souvenais pas que tu peux lui pardonner, toi ! Ton honneur n’est pas atteint... Ainsi va le monde.

Il la relève.

Dis donc à ton mari que le sang ne lave rien, et que sa mort ne ferait qu’ajouter un crime à un autre. D’ailleurs, toute expiation est complète où il y a une victime, et je sens là qu’il y en aura une.

LÉON, très ému.

Monsieur !...

POMMEAU, plus ferme.

Je ne vous parle pas.

À Thérèse.

Quant à cet argent...

THÉRÈSE.

Je vous jure de le lui porter moi-même !

POMMEAU.

À elle ?...

THÉRÈSE.

À elle ! c’est moi qui te lui donne.

POMMEAU, prenant Thérèse dans ses bras.

Ô cœur d’ange ! Il n’y a que les femmes pour avoir de ces miséricordes !... Ne lui fais pas de reproches, à quoi bon ! Et quand je n’y serai plus, si tu le peux, veille de loin sur elle, en souvenir du vieux père Pommeau, qui vous a tant chéries !... Adieu...

Il s’en va en trébuchant vers la porte.

BORDOGNON.

Pauvre homme ! il en mourra !...

THÉRÈSE, suppliante, à Bordognon.

Monsieur !...

BORDOGNON.

Soyez tranquille, madame, je ne le quitte pas !...

Il prend Pommeau sous le bras et sort avec lui.


[1] Premier discours du Poème dramatique.

[2] Ibid.

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