Le Solliciteur (Eugène SCRIBE - Antoine-François VARNER - Jean-Gilbert YMBERT)

Comédie en un acte, mêlée de couplets

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Variétés, le 7 avril 1817.

 

Personnages

 

M. LESPÉRANCE, solliciteur

MADAME DE VERSAC, jeune solliciteuse

ARMAND, surnuméraire

GEORGES, garçon de bureau

MADAME DURAND, vieille solliciteuse

ZURICH, Suisse

SORBET, limonadier

CRIARDET, huissier

 

La scène se passe dans le vestibule d’un ministère.

 

Le théâtre représente le vestibule d’un ministère. À gauche du spectateur une grande porte vitrée, qui est censée donner sur la cour, au-dessus de laquelle est écrit : Fermez la porte S. V. P. Une table à droite, un poêle à gauche, un plan au dessus de la porte vitrée. À droite, l’entrée des bureaux. Au fond, et faisant face aux spectateurs, un vaste escalier, qui est celui du ministre.

 

 

Scène première

 

GEORGES, avec une petite table, près le bureau n° 1, CRIARDET, en noir, avec une médaille, se promenant au bas de l’escalier du fond, ARMAND, MADAME DE VERSAC, sortant du bureau à droite

 

MADAME DE VERSAC.

Oui, mon cher Armand, vous avez beau dire, je parlerai pour vous, et je réussirai.

ARMAND.

Je n’en doute point, ma jolie cousine, mais, pourtant, je vous prie de n’en rien faire.

MADAME DE VERSAC.

Eh ! pourquoi donc ? Quand on ne demande pas pour soi, on est bien hardi. L’entrée de votre ministère m’avait d’abord effrayée ; ces grandes portes, ce concierge, ces factionnaires... Où va madame ? Que demande madame ? Votre suisse a un air rébarbatif ! mais vos chefs de bureau, c’est bien différent ! Quel air gracieux ! quel ton prévenant ! comme le son de leur voix s’adoucit quand ils vous offrent le fauteuil obligé ! c’est charmant de solliciter ! je ne m’étonne plus si tant de gens s’en mêlent.

ARMAND.

Et voilà justement ce qui me désespère.

Air : Il me faudra quitter l’empire.

Qu’un intrigant vante ses artifices,
Prône en tous lieux et son zèle et sa foi,
Loin de parler de mes services,
Eux seuls ici doivent parler pour moi.
Oui, l’honnête homme qu’on oublie,
Loin de se plaindre et de solliciter,
Met à servir son prince et sa patrie
Le temps qu’un autre emploie à s’en vanter.

MADAME DE VERSAC.

Entendons-nous, cependant : c’est fort bien d’avoir du mérite, mais faut-il que le mérite parle.

Air : Le premier pas.

Il faut parler :
Le talent et le zèle
À la faveur doivent se rappeler.
Des protecteurs la mémoire est rebelle,
Et près des grands, comme auprès d’une belle,
Il faut parler.

Et si vous gardez le silence, le ministre ira-t-il deviner que vous êtes un officier distingué ? que vous avez payé de votre personne sur le champ de bataille ? que depuis un an vous travaillez gratis dans ses bureaux ?

ARMAND.

Quoi ! vous voulez que j’aille demander moi-même ?

MADAME DE VERSAC.

Non, certes ; mais si je prends ce soin, qu’avez-vous à répondre ?

ARMAND.

Je répondrai que ce n’est pas le ministre qu’il m’importe le plus de fléchir.

MADAME DE VERSAC.

Que voulez-vous dire ?

ARMAND.

Air d’Agnès Sorel.

Il est une personne encore
Qui peut bien plus pour mon bonheur !
Vous la connaissez ; mais j’ignore
Si vous voudrez parler en ma faveur.
Loin de croire à la réussite,
Tout espoir est pour moi perdu.
Depuis un an, hélas ! je sollicite,
Et n’ai rien encore obtenu.

MADAME DE VERSAC.

Comment ! vous sollicitez quelque chose de moi ? eh mais ! il fallait donc parler. Je suis comme le ministre : je n’entends pas les gens qui se taisent, et ne peux accorder ce qu’on ne me demande pas.

ARMAND.

Pouvez-vous blâmer mon silence ? Vous êtes riche, moi, sans état dans le monde, sans place...

MADAME DE VERSAC.

Raison de plus pour en avoir une. Votre chef m’a fait espérer aujourd’hui une audience du ministre ; et j’étais si empressée à venir, que je n’ai oublié qu’une chose, assez essentielle : c’est votre pétition, que j’ai laissée sur ma toilette. Vous aviez raison, pour une solliciteuse, je n’ai pas une trop bonne tête. Mais il est encore de bonne heure, et je vais...

ARMAND.

Vous avez le laissez-passer pour rentrer ?

MADAME DE VERSAC.

Oh ! j’ai tout ce qu’il faut.

Air : Bonsoir, noble dame. (Comte Ory.)

Prenez confiance ;
Moi, j’ai l’assurance
Que ce projet-là
Nous réussira.

ARMAND.

Sans peine on défie
Le sort et ses coups,
Quand femme jolie
Veille ainsi sur nous.

Ensemble.

MADAME DE VERSAC.

Oui, c’est mon génie
Qui veille sur vous.

ARMAND.

Quand femme jolie
Veille ainsi sur nous.

Armand conduit madame de Versac.

 

 

Scène II

 

ARMAND, GEORGES

 

GEORGES.

Pardon, monsieur, est-ce que cette jolie dame n’aurait pas pu entrer ?

ARMAND.

Non ; elle avait oublié quelques papiers importants.

GEORGES.

Ah bien ! elle est bien bonne ; ce n’était pas la peine. Tiens, des papiers avec ces yeux là ! ça vaut un laissez-passer.

ARMAND.

Ah ! tu crois ?

GEORGES.

Il y en a bien qui n’ont pas ses yeux et qui entrent tout de même : tenez, ce grand monsieur sec, qui sollicite toujours, et qu’on appelle M. Lespérance ; malgré le suisse, le concierge et la consigne, il trouve toujours le moyen de passer : je ne sais pas comment il fait son compte, et je m’étonne de ne pas le voir encore.

ARMAND.

Il est de bonne heure ; neuf heures, je crois.

GEORGES.

Et vous voilà déjà au bureau ? c’est superbe ! Été comme hiver, je vous vois toujours brûlant du même zèle, et le premier à l’ouvrage. Mais, dam’ ! vous êtes surnuméraire ; et comme le chef de division n’arrive qu’à midi, c’est trop juste...

ARMAND.

Allons, Georges, taisez-vous. D’ailleurs, qu’a donc de si triste l’état de surnuméraire ?

Air du vaudeville de la Partie carrée.

Sous ce titre, sans importance,
On est souvent très important ;
On y gagne de l’influence,
Si l’on n’y gagne pas d’argent.
Oui, ces messieurs ont, d’ordinaire,
Plus de crédit qu’un grand seigneur.

GEORGES.

Ça se peut ;

À part.

mais ils n’en ont guère
Chez le restaurateur.

ARMAND.

D’ailleurs, ça viendra ; de la patience.

GEORGES.

De la patience ; ça n’est pas cela qui vous manque. À propos, nous aurons tous ces messieurs aujourd’hui, car c’est le jour de paiement.

ARMAND.

Qu’est-ce que ça me fait ?

GEORGES.

C’est vrai ; je n’y pensais pas : le paiement, ça ne vous touche pas, ce sont ces messieurs qui touchent, et vous...

ARMAND.

Et moi, je vais me mettre à l’ouvrage. Si cette jeune dame revient, tu la feras entrer ; il vaut mieux qu’elle attende dans le bureau qu’ici.

GEORGES.

Oui, monsieur.

Il sort.

 

 

Scène III

 

GEORGES, seul

 

Ces pauvres surnuméraires ! Ça viendra, ça viendra. Croyez cela, et buvez de l’eau : c’est le plus clair de leur déjeuner. Ça me fait penser au sien que j’ai oublié de lui porter, le pain et la carafe d’eau. À cela près, c’est un bel état que celui de surnuméraire : je sais ça, moi, qui l’ai exercé pendant trois ans.

Air : Un homme pour faire un tableau.

Hormis qu’on travaille pour deux,
Et qu’on se passe de salaire,
C’est au fait l’emploi l’ plus heureux
Qu’on puisse avoir dans l’ ministère.
En fait de places, ici bas,
J’vois chacun trembler pour la sienne ;
Et, du moins, quand on n’en a pas,
On ne craint pas qu’on vous la prenne.

Mais qu’est-ce qui vient là ? Déjà des solliciteurs ! Ça commence bien ; la journée sera bonne.

 

 

Scène IV

 

GEORGES, MADAME DURAND, entrant par la gauche

 

MADAME DURAND, parlant au suisse.

Oui, monsieur, voilà mon laissez-passer.

À Georges.

Monsieur, la première division, bureau n° 1 ?

GEORGES.

Il n’y a encore personne.

MADAME DURAND.

Oui, monsieur ; mais vous voyez que j’ai un laissez-passer, et ce n’est certainement pas sans peine.

GEORGES.

Je vous dis qu’il n’y a encore personne, excepté un surnuméraire.

MADAME DURAND.

Eh bien ! dès qu’il y a quelqu’un.

GEORGES.

Qu’est-ce qui vous parle de quelqu’un ? Je vous dis un surnuméraire. Vous arrivez de trop bonne heure.

MADAME DURAND.

Pardon, je croyais qu’on ne pouvait jamais arriver de trop bonne heure. Je vous demanderai alors la permission d’attendre et de me chauffer au poêle ?

Elle prend la chaise du garçon.

GEORGES.

Eh bien ! c’est sans gêne.

MADAME DURAND.

Voyez-vous, c’est un entrepôt de tabac que je sollicite depuis longtemps, et que j’aurais déjà sans mon mari.

GEORGES.

Est-ce qu’il ne voudrait pas ?

MADAME DURAND.

Eh, bon dieu ! il n’a jamais eu de volonté, et encore moins à présent, le pauvre cher homme ; mais il n’a jamais su faire les choses à propos. Imaginez-vous qu’il vient de se laisser mourir.

GEORGES.

C’est bien malheureux !

MADAME DURAND.

Oui, sans doute, car sans cela j’avais l’entrepôt de Saint-Malo : on prétend qu’il faut un homme pour remplir cette place. Dieu sait, pourtant, comme le défunt s’entendait à remplir une place ! Mais comment trouver un mari ? Dites-moi, vous qui voyez tant de monde ici, vous ne pourriez pas m’indiquer ?...

GEORGES.

Eh, mon dieu ! attendez ; je vois d’ici votre homme ; c’est même un concurrent, et un concurrent redoutable : M. Lespérance, le plus rude solliciteur.

MADAME DURAND.

Et vous croyez qu’il voudrait ?...

GEORGES.

Lui ? pour obtenir un place, il est capable de tout. Vous ne le connaissez pas.

Air : Je me suis marié.

C’est le roi des furets ;
Il guette, il rôde, il trotte :
Son unique marotte
Est de courir après
Ses éternels placets.
Du ministère au Louvre,
Dès que la porte s’ouvre,
Soudain on peut le voir
Avec son habit noir.

Chef de bureau, préfet,
Commis, il vous menace ;
Craignez d’entrer en place,
Vous aurez son billet
Avec votre brevet :
Car c’est d’après la Gazette
Qu’il règle sa courbette,
Et son souris flatteur
D’après le Moniteur.

En mai comme en janvier ;
Que le ministre change,
Lui, rien ne le dérange :
Il est, sur l’escalier,
Ferme comme un pilier.
Et l’huissier du ministère,
S’il faisait l’inventaire
Ne pourrait l’oublier
Dans notre mobilier.

Dans les mêmes instants
On le voit aux finances ;
Il est aux audiences,
Et trouve encor du temps
Pour nos représentants.
En un mot, il se fatigue,
Marche, travaille, intrigue :
Le tout, pour parvenir
À ne rien obtenir.

MADAME DURAND.

Il pourrait finir par arriver, et c’est un rival trop dangereux. Mais dès que vous me promettez de lui parler... Que d’obligations je vous aurai.

Fouillant dans son sac.

Mon dieu ! je n’ai là que mon mouchoir et ma pétition. Mais je crois entendre sonner dix heures. Je puis entrer, je crois ?

GEORGES.

Oh ! sans difficulté ; mais une autre fois ayez plus de mémoire, et rappelez-vous qu’on n’entre qu’à dix heures. C’est qu’en venant si tôt, on se presse, et on oublie toujours quelque chose.

À part.

Attrape ça.

Madame Durand entre dans le bureau à droite.

Et moi, n’oublions pas le déjeuner de M. Armand.

Il entre également à droite, avec un petit pain et une carafe d’eau.

 

 

Scène V

 

LESPÉRANCE, en bas noirs ; habit noir serrant la taille, chapeau sur la tête ; il ouvre la porte vitrée à gauche, et regarde autour de lui.

 

Personne. Si je me suis bien orienté sur ma carte topographique du ministère, voici la grande entrée et l’escalier du ministre ; et c’est par là que moi, Félix Lespérance, je prétends enlever l’entrepôt de tabac de Saint-Malo, vacant par décès du titulaire. Ils sont là, par l’entrée ordinaire, trois ou quatre cents personnes à attendre leur tour, chacun son numéro. On appelle n° 1, n° 2, n° 3 ; moi qui ai justement le 399, et dès que je voulais me faufiler ou anticiper sur le voisin, ils étaient tous à crier : à la queue ! à la queue ! et puis les bourrades, vlan, vlan ; encore si ça avait dû me faire avancer, je ne dis pas : parce que dès qu’on avance, le reste n’est rien. Mais quand j’ai vu que c’était en pure perte, je les laisse là ; je fais le tour, et j’entre par la grande porte avec Azor, qui ne me quitte pas, et qui connaît tous les ministres comme moi-même. « Monsieur ! monsieur ! les chiens n’entrent pas. » Je ne prends pas ça pour moi ; je continue mon chemin. « Monsieur, votre chien ! » Je ne fais pas semblant de le connaître ; je vas toujours comme s’il n’était pas de ma compagnie ; et, pendant que le suisse, en baissant sa hallebarde, poursuit ce pauvre Azor dans la cour, je me glisse imperceptiblement derrière lui, et me voilà ; et il y a des musards qui vous disent : « Mais comment donc faites-vous ? on vous trouve partout. » L’audace ; je ne connais que l’audace, moi. Audacieux et fluet, et l’on arrive à tout.

 

 

Scène VI

 

LESPÉRANCE, ZURICH, en Suisse, avec le baudrier et la hallebarde

 

ZURICH.

Où il être donc ste petite monsir ?

LESPÉRANCE.

Ah, diable !

ZURICH.

Comment havre-fous fait pour entrir, toi.

LESPÉRANCE.

Pardi, par la porte.

ZURICH.

Tairteff ! toi n’entrir pas.

LESPÉRANCE.

Vous voyez bien que si, puisque me voilà.

ZURICH.

Où être la petite feuilleton, le garte de babier pour la passage.

LESPÉRANCE.

Vous voulez dire ce papier par le moyen duquel on passe sans difficulté ? Vous voyez bien qu’il me serait inutile, ainsi n’en parlons plus.

ZURICH.

J’entendire boint, et être ingorruptible.

Tendant la main.

LESPÉRANCE.

Mais encore...

ZURICH, tendant toujours la main.

À moins de afoir des motifs brébondérans.

LESPÉRANCE.

Mais quand je vous dis en bon français...

ZURICH.

Je entendire point le français.

LESPÉRANCE, à part.

Et moi, au contraire, j’entends fort bien le suisse. J’entends bien ce qu’il veut dire avec ses motifs prépondérants ; je le comprends mieux que lui : mais si une fois on les habituait à cela, on n’en finirait pas. J’aime mieux prendre le plus long, c’est plus court.

ENSEMBLE.

Air de Gilles en deuil.

Allons, puisqu’il faut que je sorte,
Solliciteur intelligent,
Gagnons tout doucement la porte,
Disparaissons pour un instant.

ZURICH.

Allons, falloir que monsir sorte...
Je suis un souisse intelligent.
Allons, vite, gagnez la porte,
Et disparaissez à l’instant.

LESPÉRANCE.

Le hasard me sera propice,
Et je n’ai nul désir, vraiment,
D’aller me faire avec un Suisse
Une querelle d’Allemand.

ENSEMBLE.

Allons, puisqu’il, etc.

ZURICH.

Allons, falloir que, etc.

Lespérance sort.

 

 

Scène VII

 

ZURICH, seul

 

Il être ponne ste monsir de fouloir attraber moi, qui hafre été autrefois le loustic de la réchiment, et qui être toujours crantement fine pour le malice. Ce être pien crantement tommache que j’hafre la fue un beu passe, ce être gabable bour empêcher moi de faire mon jemin ; n’imborte. Qui fa là ?

 

 

Scène VIII

 

ZURICH, LESPÉRANCE. Il ouvre vivement la porte et traverse le théâtre d’un air leste et dégagé ; il a sur les yeux des lunettes vertes ; il est sans chapeau et l’habit ouvert ; il a une plume dans la bouche, des papiers sous le bras, et un rouleau à la main. Il se dirige vers la porte du bureau

 

ZURICH.

Qui fa là ?

LESPÉRANCE, parlant avec la plume entre les dents.

Je suis de la maison, je suis de la maison.

ZURICH.

C’est chuste, ce être un employé. Je retourne à mon boste.

Il sort.

 

 

Scène IX

 

LESPÉRANCE, seul

 

C’est encore moi. Je suis sûr qu’à ma place un solliciteur ordinaire, un pauvre diable, comme on en voit tant, se serait tenu pour battu.

Prenant son chapeau, qui est attaché sous la basque de son habit.

Mais aussi il faut savoir solliciter.

Articulant.

Il faut savoir solliciter ; c’est un art comme un autre, et un art qui a ses principes : pour y exceller, il faut avoir de certaines qualités personnelles ; ça ne se donne pas. Par exemple, une jambe taillée pour la course : voilà une jambe à succès. Mais me voilà enfin dans le camp des Grecs ; il faut songer à l’attaque. J’ai là ma demi-douzaine de pétitions, jamais moins, quelquefois plus, parce qu’on ne sait pas ce qui peut arriver. Si j’essayais... Justement voici le garçon de bureau avec lequel j’ai fait connaissance en parlant de la pluie et de la politique.

 

 

Scène X

 

LESPÉRANCE, GEORGES, sortant du bureau

 

LESPÉRANCE.

Si je pouvais me le gagner par quelques familiarités.

Voyant que Georges prend du tabac, il s’avance derrière lui et prend une prise dans sa tabatière.

GEORGES, se retournant.

Eh ! c’est monsieur Lespérance !

LESPÉRANCE.

Moi-même, mon cher Georges.

Le regardant.

Heim ! quelle santé ils ont dans ces bureaux ; se porte-t-on comme ça ?

GEORGES.

Parbleu ! je parlais de vous tout à l’heure à une dame.

LESPÉRANCE.

Voyez ce brave Georges ? Je te dirai quelque chose tout à l’heure ; pour le moment j’ai une affaire indispensable, qui me force à entrer là dedans.

GEORGES.

Non, ça ne se peut pas.

LESPÉRANCE.

Comment ! tu crois qu’il n’est pas possible ?...

GEORGES.

Non, à moins qu’un de ces messieurs ne vous fasse entrer : moi, je ne puis prendre sur moi...

L’espérance regarde toujours la porte sans écouter Georges.

Pour en revenir à cette dame, elle voulait vous faire avoir l’entrepôt de Saint-Malo.

LESPÉRANCE, vivement.

Heim ! qu’est-ce que c’est ? de Saint-Malo, celui que je sollicite ?

GEORGES.

Et même elle vous offre sa main.

LESPÉRANCE.

Par exemple, c’est dans ces moments-là qu’on apprécie vivement l’avantage d’être célibataire.

GEORGES.

Si vous consentez à l’épouser, vous n’avez qu’à parler.

LESPÉRANCE.

Il n’y a pas de doute, et dès qu’elle a l’entrepôt...

GEORGES.

Je ne dis pas cela ; je dis qu’elle est sûre de l’avoir dès qu’elle vous aura.

LESPÉRANCE.

Non, non, nous ne nous entendons plus.

GEORGES.

Songez donc qu’il lui faudrait un mari pour avoir l’entrepôt.

LESPÉRANCE.

Au contraire, il faut qu’elle ait l’entrepôt pour avoir le mari. Diable ! ne confondons pas ; rien d’obtenu, rien de fait. Dis-lui qu’elle sollicite toujours ; si elle est nommée, on verra : mais en attendant, je vais tâcher de... Eh mais ! voilà justement quelqu’un qui sort. C’est aujourd’hui jour de paiement, et j’ai remarqué que ces jours-là on est mieux disposé.

Montrant Armand qui arrive.

Il fait sans doute partie des bureaux ?

GEORGES.

Partie, jusqu’à un certain point.

LESPÉRANCE.

Ah ! je devine... En effet, je ne lui trouvais pas cette gaîté... Au fait, il n’est pas payé pour ça, c’est égal.

 

 

Scène XI

 

GEORGES, LESPÉRANCE, ARMAND, auquel Lespérance fait plusieurs salutations

 

ARMAND, sans remarquer Lespérance.

Georges, est-ce que madame de Versac n’a point encore reparu ?

GEORGES.

Non, monsieur.

ARMAND.

Allons, je vais profiter de cela pour déjeuner ; car j’ai tant d’ouvrage qu’il m’a encore été impossible...

LESPÉRANCE, à part.

Qu’entends-je ? il n’a pas déjeuné ! C’est un homme à moi. Il n’y a que deux moyens : il faut prendre les gens par les sentiments ou par la faim ; il ne serait pas régulier de commencer par la faim, débutons par les sentiments.

Il tousse pour se faire remarquer, et recommence ses révérences.

Monsieur...

ARMAND, à part.

Quel est cet original ? que me veut-il avec ses saluts ?

LESPÉRANCE, saluant toujours.

Vous devinez sans doute ce qui m’amène ; s’il vous restait la plus légère incertitude...

Il salue de nouveau.

ARMAND.

Vous saluez avec une grâce, une aisance...

LESPÉRANCE.

C’est la grande habitude : il y a dix ans que j’exerce.

ARMAND.

Je devine que vous sollicitez.

LESPÉRANCE.

Vous l’avez dit ; et je compte sur vous, aimable jeune homme : il faut que vous me donniez un coup de main ou un coup d’épaule. Préférez-vous me donner un coup d’épaule ? ça m’est parfaitement égal, pourvu que vous me poussiez.

ARMAND.

Songez donc que je ne suis rien dans l’administration.

LESPÉRANCE.

C’est ce qui vous trompe : vous ne recevez point de salaire, c’est fort bien ; vous ne retirez aucun fruit de votre labeur, c’est à merveille ; vous travaillez gratis, pro Deo, c’est encore mieux : mais on vous paie en égards, en bienveillance, et, sous ce rapport, vous jouissez d’un fort joli traitement.

À part.

Voilà pour les sentiments , nous verrons après.

Haut.

Parlez-moi des égards, de la bienveillance : cela tient lieu de tout.

ARMAND.

Les égards, la bienveillance, tout cela ne suffit pas.

LESPÉRANCE.

C’est ce que je dis...

À part.

Oh ! alors, il faut lâcher le déjeuner.

Haut.

Quand je dis que ça tient lieu de tout, c’est une façon de parler. Je conçois, par exemple, qu’on n’engraisse pas avec de l’estime : moi qui vous parle, je jouis d’une considération très distinguée, et cependant... et cependant si je n’avais pas déjeuné... Avez-vous déjeuné ?

ARMAND, offensé.

Monsieur !...

LESPÉRANCE, affirmativement.

Vous n’avez pas déjeuné, vous chercheriez en vain à le dissimuler. Vous n’avez pas déjeuné.

ARMAND, souriant.

Monsieur, je ne prends jamais rien.

LESPÉRANCE.

Je sais cela à merveille. Vous autres, vous ne prenez jamais rien, mais vous acceptez quelque chose.

ARMAND.

Monsieur !...

LESPÉRANCE.

Une bavaroise au lait.

ARMAND.

Vous vous moquez.

LESPÉRANCE.

Je vois que vous êtes pour la côtelette ; eh bien ! va pour la côtelette et le carafon.

À part.

Ma foi ! lâchons la côtelette.

ARMAND, avec dignité.

C’est assez plaisanter.

Air : Fils imprudent, etc.

En ces lieux je n’ai point d’empire ;
Si jamais je dois en avoir,
En vain on voudrait me séduire :
Je ferai toujours mon devoir.
Je suis Français, et je fus militaire.
L’honneur, monsieur, jamais ne se paya :
Telle est ma loi.

Il sort.

LESPÉRANCE.

Ce garçon-là
Sera toujours surnuméraire.

Allons, c’est jouer de malheur. Tomber sur un surnuméraire qui ne déjeune pas ! Mais c’est égal, il faudra bien... Quelle est cette jeune dame ?

 

 

Scène XII

 

LESPÉRANCE, MADAME DE VERSAC

 

LESPÉRANCE, à part.

Je suis bien sûr qu’une figure comme celle-là ne sera pas refusée. Si je pouvais m’accrocher à elle.

Haut.

Oserais-je m’informer de ce que demande madame ?

MADAME DE VERSAC.

Je cherche quelqu’un qui puisse m’annoncer.

LESPÉRANCE.

Je vois que madame a un laissez-passer ?

MADAME DE VERSAC.

Oui, monsieur.

LESPÉRANCE.

Si j’osais lui offrir mon bras : une femme seule se trouve souvent embarrassée. Comment se reconnaître dans ces corridors, dans ces escaliers ? tandis qu’avec un cavalier...

MADAME DE VERSAC.

Je vous remercie ; je ne veux point abuser...

LESPÉRANCE.

Ça ne me gêne pas du tout, au contraire. S’agit-il d’une place, une réclamation, une pétition ? Si je pouvais être utile à madame... J’ose dire que je suis assez connu...

MADAME DE VERSAC, à part.

En vérité, voilà un monsieur bien obligeant.

Haut.

C’est une pétition que je dois donner à son excellence ; mais je dois lui être présentée par un chef de division, et je ne sais pas au juste où est son bureau.

LESPÉRANCE.

Voulez-vous me permettre de voir son nom ?

Prenant la pétition.

Oui, M. de Saint-Ernest ; c’est bien là son bureau.

Gardant la pétition, et offrant son bras à madame de Versac.

Et quand vous voudrez, nous pourrons entrer.

MADAME DE VERSAC.

Mais si vous voulez seulement m’indiquer.

LESPÉRANCE.

Je tiens à vous conduire moi-même.

MADAME DE VERSAC.

Non, décidément, je ne souffrirai pas... Je vous rends mille grâces.

LESPÉRANCE.

Mille, c’est beaucoup ; mais quand on en possède autant que vous, on peut, sans se gêner, en accorder une quantité plus ou moins grande, ce qui fait que je vous en demanderai une. Vous refusez ma protection : eh bien ! moi, je ne suis pas fier, je vous demande la vôtre.

MADAME DE VERSAC, à part.

Voilà qui est singulier !

Haut.

Certainement, monsieur, je ne demanderais pas mieux ; mais ne vous connaissant pas, il est indispensable...

LESPÉRANCE.

C’est-à-dire indispensable, si l’on veut. Il y a beaucoup de gens qui sollicitent sans savoir précisément ce qu’ils demandent, et même sans savoir au juste pour qui.

 

 

Scène XIII

 

LESPÉRANCE, MADAME DE VERSAC, ARMAND

 

ARMAND.

Eh quoi, madame, vous êtes là ! moi qui, depuis une heure, vous attendais pour vous conduire !

LESPÉRANCE, à part.

Maudit surnuméraire ! encore une tentative inutile ; je n’arriverai point au ministère. Eh si ! vraiment. Quelle idée !.... Qu’est-ce que je risque ?.... Il aura toujours de ma prose, et présentée par une jolie main... Allons, en avant le bureau des pétitions.

Il fouille rapidement dans sa poche de côté et tire une pétition qu’il présente à madame de Versac à la place de la sienne.

Air : Quand on sait aimer et plaire.

Puisqu’un autre ici vous donne
Le bras que l’on vous offrait,
À lui je vous abandonne,
Et je vous rends ce placet.

MADAME DE VERSAC.

Croyez qu’au fond de mon âme...

LESPÉRANCE.

Ah ! je ne perds pas l’espoir ;
Peut être allez-vous, madame,
Me servir sans le vouloir.

Ensemble.

ARMAND.

Souffrez qu’ici je vous donne
Le bras que l’on vous offrait.
À l’espoir je m’abandonne :
J’attends tout de ce placet.

MADAME DE VERSAC.

J’accepte, puisqu’on l’ordonne,
L’offre qu’ici l’on me fait.
À l’espoir je m’abandonne :
J’attends tout de ce placet.

LESPÉRANCE.

Puisqu’un autre ici vous donne, etc.

Madame de Versac et Armand sortent.

 

 

Scène XIV

 

LESPÉRANCE, seul

 

LESPÉRANCE.

Récapitulons un peu. Nous disons donc une entre les mains de cette dame, deux ou trois que j’ai glissées dans la loge du portier, sous l’enveloppe du Moniteur, trois ou quatre qui me restent ; il faut croire que, sur la quantité, il y en aura quelqu’une qui arrivera jusqu’au ministre. Où est le mal de faire ses demandes par duplicata ? Quand on devrait avoir deux ou trois places au lieu d’une, voilà tout ce qu’on risque. Voyons donc la pétition de cette dame.

Il lit.

Diable ! une place d’inspecteur ! rien que cela. Le ministre ne peut qu’y gagner, je ne lui demande qu’un entrepôt. Pourtant, si je pouvais parvenir jusqu’à lui, et lui parler moi-même, ça vaudrait encore mieux.

Il ploie la pétition, et la remet dans sa poche de côté.

Allons, Lespérance, un dernier effort. Il faut réussir ou perdre ton nom.

CRIARDET, sur l’escalier.

Le déjeuner de M. le secrétaire général !

GEORGES, allant vers la porte vitrée.

M. Sorbet ! le déjeuner de M. le secrétaire général !

LE SUISSE, en dehors.

Le décheuner de la secrétaire chénéral !

LESPÉRANCE.

Mon dieu ! quel bruit ! voilà tout l’hôtel en rumeur. Il paraît que c’est une affaire importante, et qu’elle est de celles qui demandent à être expédiées promptement.

 

 

Scène XV

 

LESPÉRANCE, M. SORBET, une serviette sous le bras, et un grand plateau chargé d’un déjeuner

 

SORBET, entrant.

Me voilà ! me voilà ! à peine aujourd’hui a-t-on le temps de se reconnaître. À cette heure-ci tout le bureau est au café.

LESPÉRANCE.

Diable ! quelle gaucherie à moi de n’avoir pas déjeuné chez lui ! Il peut m’être fort utile. C’est décidé, dorénavant j’y fais tous mes repas. Il ne résistera pas à une consommation un peu active. Dites-moi, monsieur Sorbet, il paraît qu’il y a de l’appétit parmi les employés ?

SORBET.

Dieu merci, ça n’est pas la faim qui leur manque ; et si ce n’était les crédits, ça irait bien. On s’en retire toujours, parce que les jours de paiement, aujourd’hui, par exemple, on est là des premiers.

Regardant par la porte vitrée.

Ah, mon dieu !

LESPÉRANCE.

Qu’est-ce que c’est donc ?

SORBET.

Vous ne voyez pas dans la cour, ce monsieur ?

Air de la Partie carrée.

C’est l’employé que toute la semaine
Dans son logis j’ai cherché vainement.
Pour me solder une quinzaine,
Il m’a remis au jour de son paiement.

LESPÉRANCE.

Je parierais qu’il vous redoute.
À grands pas je le vois marcher.
Qu’il est léger !

SORBET.

Ah ! plus de doute,
C’est qu’il vient de toucher.

Et s’il passe la porte, je suis perdu, parce que vous pensez bien que le marchand de vin et le propriétaire...

LESPÉRANCE.

Eh, bien ! courez-y donc, courez vite.

Lui prenant le plateau et la serviette.

Laissez-moi cela.

SORBET.

Je reviens dans l’instant.

Il sort.

 

 

Scène XVI

 

LESPÉRANCE, seul, tenant le plateau et regardant par la porte vitrée

 

Oh ! il l’attrapera ! il l’attrapera !

Regardant le plateau.

Eh mais ! ma foi, dans la situation où je suis, il n’y a qu’un parti déterminé qui puisse me sauver.

Regardant autour de lui.

Personne. Il faudra bien qu’on laisse passer le déjeuner de monsieur le secrétaire général.

Il s’attache autour du corps la serviette de Sorbet, et prend dans ses mains le plateau.

Je l’ai déjà dit : audacieux et fluet, et l’on arrive à tout.

Il monte par l’escalier du fond ; Criardet se range pour le laisser passer ; il disparaît.

 

 

Scène XVII

 

ARMAND, MADAME DE VERSAC, sortant du bureau à gauche

 

MADAME DE VERSAC.

Concevez-vous mon malheur ? le ministre qui ne peut pas nous recevoir aujourd’hui ; il n’a accordé d’audiences particulières qu’à deux ou trois personnes dont je viens de voir les noms inscrits : un général, une duchesse, et un M. de la Ribardière que je ne connais point.

ARMAND.

Notre chef de division est désolé de ce contretemps.

MADAME DE VERSAC.

Et moi j’en suis d’une humeur... Malheur aux personnes qui me feront la cour aujourd’hui !

ARMAND.

Je vois qu’il ne faudrait pas vous demander d’audience particulière.

MADAME DE VERSAC.

Non, certainement. Le ministre a des caprices, tout le monde s’en ressentira. Comment ! pas d’audience avant huit jours !

ARMAND.

Il faut espérer qu’une autre fois...

MADAME DE VERSAC.

Et si un autre vous prévient, s’il obtient la place malgré vos droits... Vous voyez bien que si l’on accuse les grands d’injustice, on n’a pas toujours tort.

ARMAND.

On ne peut cependant pas répondre à tout le monde.

MADAME DE VERSAC.

Si, monsieur ; et si jamais je suis ministre, on verra.

ARMAND.

C’est différent. Je vous trouve déjà un air ministériel tout-à-fait imposant ; et dans le cas de votre nomination, je vous prie de ne point oublier ma pétition.

MADAME DE VERSAC.

La voilà, cette maudite pétition que je n’ai pu présenter ! Mais je pense maintenant à cet original qui voulait à toute force m’offrir son bras. Je commence à le plaindre, depuis que je sais combien il est désagréable de rester à la porte.

ARMAND.

Lui ? il n’y restera pas ; il finira par entrer. Il y réussira peut-être plus tôt que vous.

 

 

Scène XVIII

 

ARMAND, MADAME DE VERSAC, LESPÉRANCE

 

Sur la ritournelle de l’air, on voit Lespérance descendre rapidement l’escalier.

LESPÉRANCE.

Air : Je triomphe ! ah ! quel bonheur !

Ah ! je triomphe ! ah ! quel bonheur !
Je suis nommé, j’ai l’entrepôt.

Eh bien ! vous ne vouliez pas croire à mon crédit.

ARMAND.

Comment ! vous auriez vu le ministre ?

MADAME DE VERSAC.

Malgré la consigne ?

LESPÉRANCE.

Bah ! la consigne, est-ce qu’il y en a pour moi ? Je ne vous dirai pas comment j’ai franchi l’escalier ; me voilà dans le corridor...

Air : J’ai vu le Parnasse des dames.

Je conçois que de cette enceinte
On connaisse mal les détours ;
Moi-même dans ce labyrinthe
J’ai fait, je crois, plus de cent tours.
Vainement on passe, on repasse,
L’on va, l’on vient : peu s’en fallait
Qu’en ces lieux je ne m’égarasse...
J’avais vraiment l’air d’un placet.

J’arrive, sur la pointe du pied, jusqu’à l’antichambre du ministre ; je guette, j’observe ; j’aperçois une vieille face de solliciteur, physionomie féodale, dont les bâillements annonçaient au moins deux heures d’attente. Je prête l’oreille ; il grommelait entre ses dents : « Faire ainsi croquer le marmot à M. de la Ribardière ! »

MADAME DE VERSAC, à Armand.

C’est celui dont je vous parlais.

LESPÉRANCE.

Il avait l’air de méditer sur l’éternité, à laquelle un solliciteur doit toujours croire. Son tour vient ; les deux battants s’ouvrent, et l’huissier annonce, d’une voix de Stentor : « M. de la Ribardière ! » Notre homme cherche à se soulever d’un fauteuil où il avait, pour ainsi dire, pris racine. Embarrassé de sa toux, de son parapluie à canne et surtout de son épée, une faiblesse le fait retomber dans son fauteuil. Je ne perds pas un instant, et, tandis qu’il s’efforce de se redresser, je m’élance comme une flèche : j’étais dans le cabinet du ministre, et j’avais déjà fait deux ou trois révérences, qu’il n’était pas encore debout.

MADAME DE VERSAC.

J’avoue que je ne connaissais pas cette manière d’escamoter une audience.

LESPÉRANCE.

Son Excellence témoigne d’abord quelque surprise. Je tire au hasard de ma poche une de mes pétitions ; Son Excellence daigne la lire, en disant : « Ah ! je sais ce que c’est. » Je le crois bien : c’était peut-être la quatrième qu’il recevait. « Je connais les talents de ce jeune homme. » Ce jeune homme ! Votre Excellence est bien bonne, ci-devant jeune homme. « D’ailleurs, continue-t-il, c’est une famille de braves. » Je ne sais pas qui a pu dire cela à Son Excellence ; le fait est que j’ai eu un frère conscrit. Alors, après avoir écrit quelques mots de sa main, le ministre a remis la pétition au secrétaire, en disant : « Que le brevet soit expédié sur-le-champ. »

MADAME DE VERSAC.

Comment ! il est possible...

LESPÉRANCE.

Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Ma pétition est au secrétariat général ; et comme c’est à votre bureau que ça vient, je vous prierai de me faire délivrer cela promptement.

MADAME DE VERSAC.

Eh bien ! qu’en dites-vous ?

ARMAND.

Ma foi, si c’est là ce qu’on appelle l’art d’obtenir des places, je risque bien de ne jamais en avoir.

 

 

Scène XIX

 

ARMAND, MADAME DE VERSAC, LESPÉRANCE, MADAME DURAND

 

MADAME DURAND.

Ah, mon cher Georges ! félicitez-moi.

GEORGES , à Lespérance.

C’est la dame dont je vous ai parlé pour ce mariage.

MADAME DURAND.

Je suis certaine d’avoir l’entrepôt de Saint-Malo ; j’ai la parole formelle du chef.

MADAME DE VERSAC.

Allons, tout le monde réussit, excepté nous.

LESPÉRANCE.

Vous avez la parole, c’est fort bien ; mais moi j’ai la place, et vous sentez qu’alors...

MADAME DURAND.

Ah, mon dieu ! est-il possible ?

LESPÉRANCE.

Et cet autre qui voulait m’engager à vous épouser ; j’étais joli garçon.

Air : Ces postillons sont d’une maladresse.

Non, c’en est fait, non, plus de mariage ;
Je suis placé, je suis heureux :
L’entrepôt me tombe en partage ;
J’obtiens enfin l’objet de tous mes vœux.
Depuis dix ans que, malgré mon astuce,
Je cours toujours ; je commence à m’user ;
On me devait une place, ne fût-ce
Que pour me reposer.

 

 

Scène XX

 

ARMAND, MADAME DE VERSAC, LESPÉRANCE, MADAME DURAND, SORBET

 

SORBET.

Il m’a toujours donné un à-compte, mais ce n’est pas sans peine. Où est donc mon déjeuner ?

LESPÉRANCE.

Mon ami, je sais ce que vous cherchez ; c’est monsieur le secrétaire général qui s’en occupe dans ce moment.

SORBET.

Qui est-ce qui s’est donc donné la peine de le porter ?

LESPÉRANCE.

Que ça ne vous embarrasse pas.

Tirant la serviette de sa poche.

Tenez, voilà toujours la serviette ; c’est trop juste, elle vous appartient.

 

 

Scène XXI

 

ARMAND, MADAME DE VERSAC, LESPÉRANCE, MADAME DURAND, SORBET, CRIARDET

 

CRIARDET, à Armand.

C’est un ordre que le ministre a mis au bas de cette pétition.

ARMAND.

Et qu’il faut expédier ; c’est bon.

LESPÉRANCE.

Oui, je ne serais pas fâché qu’on m’expédiât.

CRIARDET.

Ah ! c’est monsieur ?

Le saluant.

Je vous en fais mon compliment.

LESPÉRANCE.

Ce que c’est que le vent de la faveur ! ça vous courbe les uns, ça vous redresse les autres. Je suis persuadé que dans ce moment-ci je gagne au moins deux bons pouces.

MADAME DURAND.

L’entrepôt de Saint-Malo donné à un autre, après ce qu’on m’a promis ! Ça n’est pas possible !

LESPÉRANCE.

Signé du ministre, rien que ça.

À Armand.

Donnez-lui en lecture, je vous en prie.

ARMAND.

Volontiers.

Il jette les yeux sur la signature.

LESPÉRANCE.

Non, lisez dès le commencement ; je ne suis pas fâché qu’on voie comment je rédige une demande.

ARMAND, lisant.

« À Son Excellence, etc.

« Monseigneur,

« Jules Armand, ancien lieutenant de chasseurs, a l’honneur de vous exposer... » Que vois-je ?

LESPÉRANCE, l’interrompant.

Qu’est-ce qu’il lit donc là ? Ne faites donc pas de mauvaises plaisanteries ; lisez comme il y a : Benoît-Félix Lespérance.

ARMAND.

Mais non, c’est bien mon nom, Jules Armand ; et plus bas, de la main du ministre : « Accordé. Je me ferai toujours un devoir de rendre justice au mérite. »

LESPÉRANCE, l’interrompant.

De rendre justice au mérite ! Effectivement, ce n’est pas ça.

ARMAND, continuant.

« Et je connais celui de monsieur Armand. »

MADAME DE VERSAC.

Eh ! mon dieu ! c’est ma pétition ! Qui donc s’est chargé de la présenter ?

LESPÉRANCE, fouillant dans sa poche.

Là, vous verrez que c’est moi-même ; je me serai trompé d’exemplaire.

MADAME DE VERSAC, regardant dans son sac.

Pourtant elle n’est point sortie de mes mains ! Que vois-je ? Benoît-Félix Lespérance !

LESPÉRANCE.

C’est une des miennes ; nous avions changé.

Il montre d’autres pétitions.

Tenez, voilà les pareilles. Eh bien ! voilà la première place que j’obtiens de ma vie, et c’est pour un autre !

À madame Durand.

Il ne m’appartient pas, madame, de vanter mon crédit ; mais vous voyez ce que je viens de faire pour monsieur, et vous sentez qu’il serait facile, en nous entendant bien...

MADAME DURAND.

Il n’est plus temps, monsieur ; je suis sûre de l’entrepôt , et n’ai plus besoin de mari.

LESPÉRANCE.

C’est différent. J’ai fait là une jolie journée. Jeune homme, vous pouvez vous vanter que votre place m’a donné du mal. C’est égal, il faudra bien que je finisse par en accrocher une.

MADAME DE VERSAC.

Maintenant que j’ai l’honneur de vous connaître, je peux vous y aider, et, si vous le voulez, vous en enseigner le moyen.

LESPÉRANCE.

Comment, si je le veux !

MADAME DE VERSAC.

Air de Turenne.

Du temps qui fuit se montrant moins prodigue,
Au travail seul consacrer ses instants ;
Ne rien espérer de l’intrigue,
Attendre tout de ses talents.
Loin de chercher à surprendre des grâces,
Les mériter par son zèle et sa foi :
Voilà, monsieur, voilà, sous un bon roi,
Le seul art d’obtenir des places.

LESPÉRANCE.

J’en essaierai.

Tirant sa montre vivement.

Ah, mon dieu ! trois heures et demie ! cela ne sera pas fermé à l’intérieur. J’ai bien l’honneur de vous saluer.

ARMAND, tirant aussi sa montre.

Qu’est-ce que vous dites donc, trois heures et demie ? Deux heures et demie.

LESPÉRANCE.

Dans ce cas je reste. Aussi bien, j’ai encore quelque chose à solliciter.

Tirant une pétition de sa poche, et s’adressant au public.

Messieurs, Benoît-Félix Lespérance a l’honneur de vous exposer que :

Air du Pot de fleurs.

Dans ce pays on rencontre à la ronde
Nombre de gens qui ne sont pas placés.
Pour qu’ici nous ayons du monde,
Envoyez-nous ceux que vous connaissez.
Et s’ils craignaient encor quelques disgrâces,
Messieurs, dites-leur de ma part :
Qu’on est chez nous, à six heures un quart,
Toujours sûr d’obtenir des places.

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