Le mariage d'Olympe (Émile AUGIER - Jules SANDEAU)

Comédie en trois actes, en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 17 juillet 1855.

 

Personnages

 

LE MARQUIS DE PUYGIRON

HENRI DE PUYGIRON

LE BARON DE MONTRICHARD

BAUDEL DE BEAUSÉJOUR

ADOLPHE

LA MARQUISE DE PUYGIRON

GENEVIÈVE DE WURZEN

PAULINE

IRMA

 

Le premier acte aux eaux de Pilnitz. - Le deuxième et le troisième actes chez le marquis de Puygiron, à Vienne.

 

 

ACTE I

 

Un salon de conversation aux eaux de Pilnitz. Trois grandes portes cintrées au fond donnant sur un jardin ; au milieu, un divan rond ; à droite, une table couverte de journaux ; à gauche, un tête-à-tête.

 

 

Scène première

 

LE MARQUIS DE PUYGIRON, lisant un journal, à gauche, près de la table, MONTRICHARD, assis sur le divan en face du public, BAUDEL DE BEAUSÉJOUR, sur le divan, de façon que le public ne voie que ses jambes

 

MONTRICHARD, lisant le Guide du Voyageur.

« Pilnitz, à neuf kilomètres sud-est de Dresde, résidence de la cour pendant l’été. Château royal ; eaux thermales ; magnifique établissement de bains ; maison de jeux publics... »

Il jette le livre.

Ce petit ouvrage est palpitant d’intérêt !

LE MARQUIS.

Dites-moi donc, monsieur de Montrichard, vous qui êtes au courant de la France moderne, qu’est-ce que c’est que mademoiselle Olympe Taverny ? une actrice ?

MONTRICHARD.

Non, monsieur le marquis ; c’est tout simplement une des femmes le mieux et le plus entretenues de Paris. Comment son nom arrive-t-il jusqu’aux eaux de Pilnitz ?

LE MARQUIS.

Le Constitutionnel annonce sa mort.

MONTRICHARD.

Est-il possible ? Une fille de vingt-cinq ans ! Pauvre Olympe !

BAUDEL, se levant derrière le divan.

Olympe est morte ?

MONTRICHARD, après avoir cherché d’où sort la voix, se lève et salue.

Monsieur l’a connue ?

BAUDEL, très fat.

Comme tout le monde... beaucoup.

MONTRICHARD.

Comment est-elle morte, monsieur le marquis ?

LE MARQUIS.

Voici la nouvelle :

Lisant.

« On écrit de Californie : La fièvre jaune vient d’enlever à la fleur de l’âge une de nos plus charmantes compatriotes, mademoiselle Olympe Taverny, huit jours après son arrivée à San-Francisco. »

MONTRICHARD.

Que diable allait-elle faire en Californie ? Elle avait dix mille livres de rente.

BAUDEL.

Elle les aura perdues à la Bourse.

MONTRICHARD, au marquis.

Cela m’a toujours paru un contresens énorme que ces joyeuses créatures fussent sujettes à un accident aussi sérieux que la mort, ni plus ni moins que les honnêtes femmes.

LE MARQUIS.

C’est la seule façon qu’elles aient de régulariser leur position. Mais ce qui m’étonne, c’est que les journaux leur accordent des articles nécrologiques.

MONTRICHARD, s’asseyant à droite de la table.

Voilà longtemps que vous avez quitté la France, monsieur le marquis ?

LE MARQUIS.

Depuis la Vendée de 1832.

MONTRICHARD.

Il y a eu du changement en vingt-deux ans.

LE MARQUIS.

Cela devait être, et les choses marchaient déjà vers une confusion générale. Mais, que diable ! il y avait une pudeur publique.

MONTRICHARD.

Eh ! que peut la pudeur publique contre un fait reconnu ? Or, l’existence de ces demoiselles en est un. Elles ont passé des régions occultes de la société dans les régions avouées. Elles composent tout un petit monde folâtre qui a pris son rang dans la gravitation universelle. Elles se voient entre elles ; elles reçoivent et donnent des bals ; elles vivent en famille, elles mettent de l’argent de côté et jouent à la Bourse. On ne les salue pas encore quand on a sa mère ou sa sœur à son bras, mais on les mène au bois en calèche découverte et au spectacle en première loge... et cela sans passer pour un cynique.

BAUDEL.

Voilà.

LE MARQUIS.

C’est très curieux. De mon temps, les plus affronteurs n’auraient pas osé s’afficher ainsi.

MONTRICHARD.

Parbleu ! de votre temps ce nouveau inonde était encore un marais ; il s’est desséché, sinon assaini. Vous y chassiez bottés jusqu’à la ceinture ; nous nous y promenons en escarpins. Il s’y est bâti des rues, des places, tout un quartier ; et la société a fait comme Paris, qui tous les cinquante ans s’agrège ses faubourgs : elle s’est agrégé ce treizième arrondissement. Pour vous montrer d’un mot à quel point ces demoiselles ont pris droit de cité dans les mœurs publiques, le théâtre a pu les mettre en scène.

LE MARQUIS.

Comment ! en plein théâtre, des femmes qui... ? Et le parterre supporte cela ?

MONTRICHARD.

Très bien ; ce qui vous prouve qu’elles sont du domaine de la comédie, et par conséquent du monde.

LE MARQUIS.

Je tombe des nues.

MONTRICHARD.

D’où tomberiez-vous donc si je vous disais que ces dames trouvent à se marier ?

LE MARQUIS.

Avec des chevaliers d’industrie ?

MONTRICHARD.

Non pas ! avec des fils de bonne maison.

LE MARQUIS.

Des idiots de bonne maison.

MONTRICHARD.

Mon Dieu, non. La turlutaine de notre temps, c’est la réhabilitation de la femme perdue... déchue, comme on dit ; nos poètes, nos romanciers, nos dramaturges, remplissent les jeunes têtes d’idées fiévreuses de rédemption par l’amour, de virginité de l’âme, et autres paradoxes de philosophie transcendante... que ces demoiselles exploitent habilement pour devenir dames, et grandes dames.

LE MARQUIS.

Grandes dames ?

MONTRICHARD.

Parbleu ! l’hyménée est leur dernier coup de filet ; il faut que le poisson en vaille la peine.

LE MARQUIS, se levant.

Vertubleu ! monsieur de Montrichard, leur beau-père ne leur tord pas le cou ?

MONTRICHARD, se levant.

Et le Code pénal, monsieur le marquis ?

Baudel se lève et descend peu à peu à gauche.

LE MARQUIS.

Je me moquerais bien du Code pénal en pareille circonstance ! Si vos lois ont une lacune par où la honte puisse impunément s’introduire dans les maisons, s’il est permis à une fille perdue de voler l’honneur de toute une famille sur le dos d’un jeune homme ivre, c’est le devoir du père, sinon son droit, d’arracher son nom au voleur, fût-il collé à sa peau comme la tunique de Nessus.

MONTRICHARD.

C’est de la justice un peu sauvage pour notre temps, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

C’est possible ; aussi ne suis-je pas un homme de ce temps-ci !

BAUDEL.

Cependant, monsieur le marquis, supposez que cette fille ne laisse pas traîner dans le ruisseau cette robe volée, comme vous dites...

LE MARQUIS.

Supposition inadmissible, monsieur.

BAUDEL.

Ne se peut-il pas que, lasse de son dévergondage, heureuse d’une vie calme et pure...

LE MARQUIS.

Mettez un canard sur un lac au milieu des cygnes, vous verrez qu’il regrettera sa mare et finira par y retourner.

MONTRICHARD.

La nostalgie de la boue !

BAUDEL.

Vous n’admettez donc pas de Madeleines repentantes ?

LE MARQUIS.

Si fait, mais an désert seulement.

 

 

Scène II

 

LE MARQUIS, MONTRICHARD, BAUDEL, LA MARQUISE, GENEVIÈVE, entrant par le fond à droite

 

LE MARQUIS.

Chut, messieurs ! Voici des oreilles chastes.

MONTRICHARD.

Comment se portent madame la marquise et mademoiselle Geneviève ?

LA MARQUISE.

Mieux, monsieur, je vous remercie... – Avez-vous lu vos journaux, mon ami ?

LE MARQUIS.

Oui, ma chère, et je suis à vos ordres.

GENEVIÈVE.

Il n’y a pas de nouvelles de Turquie, grand-père ?

LE MARQUIS.

Non, mon enfant.

MONTRICHARD.

Vous vous intéressez à la guerre, mademoiselle ?

GENEVIÈVE.

Oh ! je voudrais être un homme pour y aller.

LA MARQUISE.

Taisez-vous, petite folle.

GENEVIÈVE.

Je ne suis pas poltronne ; je tiens cela de vous, grand-maman ; vous ne pouvez pas m’en vouloir.

LA MARQUISE, lui donnant une petite tape sur la joue et se retournant vers son mari.

Voulez-vous venir à la source, Tancrède? C’est l’heure.

LE MARQUIS.

Allons.

Aux jeunes gens.

Nous sommes ici pour les eaux, nous autres invalides... Prenez mon bras, marquise ; marchez devant, petite fille.

Bas, à la marquise.

As-tu mieux dormi ?

LA MARQUISE, de même.

Presque bien, et toi ?

LE MARQUIS.

Moi aussi.

Ils sortent. Montrichard les accompagne et se dirige vers le fond.

 

 

Scène III

 

MONTRICHARD, BAUDEL

 

BAUDEL, à Montrichard.

Je suis ravi, monsieur, d’avoir eu l’honneur de faire votre connaissance.

MONTRICHARD, se retournant.

Quand donc ai-je eu cet honneur, monsieur ?

BAUDEL.

Mais... là... tout à l’heure.

MONTRICHARD.

Pour quelques mots échangés ? Diantre ! vous êtes prompt connaisseur.

BAUDEL.

Voilà longtemps que je vous connais de réputation, et que j’ai un ardent désir d’être de vos amis...

MONTRICHARD.

Vous êtes bien bon ; mais, quoique mon amitié ne soit pas le temple de l’étiquette, encore n’y entre-t-on pas sans se faire annoncer !

À part.

Quel est cet olibrius ?

BAUDEL, saluant.

Anatole de Beauséjour...

MONTRICHARD.

Chevalier de Malte ?

BAUDEL.

Je l’avoue.

MONTRICHARD.

La croix de Malte coûte quinze cents francs... le nom de Beauséjour coûte combien ?

BAUDEL.

Deux cent mille francs en terres...

MONTRICHARD.

C’est cher. Vous devez en avoir un autre... meilleur marché.

BAUDEL.

Ah ! ah ! ah ! très joli ! – En effet, monsieur, je m’appelle Baudel de mon nom patronymique.

MONTRICHARD.

Baudel ? Comme les Montmorency s’appelaient Bouchard. Il me semble, monsieur, que j’ai déjà entendu parler de vous... Ne vous êtes- vous pas présenté au Jockey l’an dernier ?

BAUDEL.

Effectivement.

MONTRICHARD.

Et vous n’avez pas été admis parce que... attendez donc... parce que monsieur votre père était marchand de modes.

BAUDEL.

C’est-à-dire qu’il était le bailleur de fonds, le commanditaire de mademoiselle Aglaé.

MONTRICHARD.

Son associé en un mot. Eh bien, monsieur, si j’étais le fils de votre père, je m’appellerais Baudel tout court ; il n’y a pas de mal à être chauve : le ridicule commence à la perruque, monsieur de Beauséjour. Sur ce, je suis votre serviteur.

Fausse sortie.

BAUDEL, l’arrêtant.

Monsieur, la terre de Beauséjour est située sur la route d’Orléans, à trente-trois kilomètres de Paris ; pourriez-vous me dire où est située la terre de Montrichard ?

MONTRICHARD, revenant en scène.

Trois curieux m’ont déjà fait cette question imprudente. Au premier j’ai répondu qu’elle était située dans le bois de Boulogne ; au second dans le bois de Vincennes, et au troisième dans la forêt de Saint-Germain. J’ai conduit ces trois sceptiques sur ma terre, et ils sont revenus convaincus... très grièvement ; si bien que personne ne s’est plus avisé de m’interroger, et je crois, monsieur, que vous n’avez pas besoin vous-même de plus amples renseignements.

BAUDEL.

Vous ne parlez là que des parties d’agrément de votre propriété ; vous oubliez les fermes qui en dépendent et qui sont situées à Spa, à Hombourg, à Bade et à Pilnitz.

MONTRICHARD.

Monsieur tient absolument à un coup d’épée ?

BAUDEL.

Oui, monsieur, j’en ai besoin ; j’ai même une petite affaire à vous proposer à ce sujet.

Ils s’asseyent à droite sur le tête-à-tête.

MONTRICHARD.

Très bien, mon cher monsieur Baudel. Je vous avertis que vous avez déjà un pouce de fer dans le bras ; prenez garde de grossir la carte.

BAUDEL.

Oh ! je sais que vous êtes la meilleure lame de Paris. Votre épée vous tient lieu de tout, même de généalogie.

MONTRICHARD.

Deux pouces.

BAUDEL.

De noblesse ambiguë, sans autre ressource connue que le jeu, vous êtes parvenu par votre bravoure et votre esprit à vous faire accepter dans le monde des viveurs élégants ; vous êtes même un des coryphées de ce monde... où vous vous conduisez d’ailleurs en parfait gentilhomme : dépensant beaucoup, n’empruntant jamais, beau joueur, beau convive, fin tireur et vert galant.

MONTRICHARD.

Trois pouces !

BAUDEL.

Malheureusement, votre déveine a commencé. Vous êtes à sec, vous cherchez cinquante mille francs pour tenter encore la fortune, et vous ne les trouvez pas.

MONTRICHARD.

Cinq pouces.

BAUDEL.

Eh bien, moi, je vous les prête.

MONTRICHARD.

Bah !

BAUDEL.

Combien de pouces, maintenant ?

MONTRICHARD.

Cela dépend des conditions du prêt... car il doit y avoir des conditions ?

BAUDEL.

Sans doute.

MONTRICHARD.

Parlez, monsieur de Beauséjour.

BAUDEL.

Oh ! c’est fort simple ; je voudrais...

MONTRICHARD.

Quoi ?

BAUDEL.

Diable ! ce n’est pas aussi simple qu’il me semblait d’abord.

MONTRICHARD.

Je suis très intelligent.

BAUDEL.

Monsieur, j’ai cent vingt-trois mille livres de rente.

MONTRICHARD.

Vous êtes bien heureux !

BAUDEL.

Eh bien, non ; j’ai reçu une éducation de gentleman, j’ai tous les instincts aristocratiques ; ma fortune, mon éducation m’appellent dans les sphères brillantes du monde...

MONTRICHARD.

Et votre naissance vous en repousse.

BAUDEL.

Précisément. Chaque fois que je frappe à la porte, on me la ferme au nez. Pour entrer et pour me maintenir, il faudrait me battre une dizaine de fois. Or, je ne suis pas plus lâche qu’un autre, mais j’ai, comme je vous le disais, cent vingt-trois mille raisons de tenir à la vie, et mon adversaire n’en aurait, la plupart du temps, que trente ou quarante mille tout au plus ; la partie ne saurait donc être égale.

MONTRICHARD.

Je comprends ; vous voulez faire vos preuves une fois pour toutes, et vous vous adressez à moi.

BAUDEL.

Vous y êtes.

MONTRICHARD.

Mais, mon cher monsieur, quand je vous aurai fourré un pouce de fer dans le bras, cela ne prouvera pas que vous tiriez bien l’épée.

BAUDEL.

Aussi n’est-ce pas là ce que...

MONTRICHARD.

Quoi donc alors ?

BAUDEL.

C’est très délicat à expliquer.

MONTRICHARD.

Dites la chose brutalement, parbleu ! nous avons un compte ouvert.

BAUDEL.

Vous avez raison... c’est un échange que je voudrais vous proposer.

MONTRICHARD.

Un échange de quoi contre quoi ? Sapristi ! vous ressemblez à ces bouteilles de Champagne qui font semblant de partir pendant un quart d’heure !... Demandez le tire-bouchon, morbleu !

BAUDEL.

Eh bien, monsieur n’avez-vous pas pris pour devise Cruore dives ?

MONTRICHARD.

Oui, monsieur, oui, Cruore dives, enrichi par son sang. Seulement, je n’ai pas pris cette devise ; elle fut donnée par Louis XIV, avec la terre de Montrichard, à mon quadrisaïeul, qui avait reçu huit blessures à la bataille de Senef.

BAUDEL.

Combien valait alors la terre de Montrichard ?

MONTRICHARD.

Un million.

BAUDEL, les yeux baissés.

Cela fait cent vingt-cinq mille francs par blessure. Je ne suis pas aussi riche que Louis XIV, monsieur ; mais il y a blessure et blessure... Une égratignure au bras, par exemple, ne vous semblerait-elle pas bien payée à cinquante mille francs ?

MONTRICHARD, sévèrement.

Vous voulez m’acheter un coup d’épée ? Vous êtes fou.

BAUDEL.

Remarquez bien que j’ai plus intérêt que vous à tenir notre marché secret... Ce marché en lui-même n’a rien de répréhensible : le prix du sang a toujours été honorable, votre devise le prouve ainsi que le remplacement militaire.

MONTRICHARD, après une hésitation.

Ma foi, mon cher, vous me plaisez... je serais bien embarrassé de dire pourquoi, mais vous me plaisez, et je veux m’amuser à faire de vous un homme à la mode. Je recevrai votre coup d’épée, mais gratis, entendez-vous ?

BAUDEL, à part.

Ce sera plus cher, n’importe !

MONTRICHARD.

Envoyez-moi vos témoins.

BAUDEL.

Mais la cause de la querelle ?

MONTRICHARD.

Vous vous appelez Baudel : j’ai dit qu’il faudrait barrer l’l.

BAUDEL.

Très bien ! Montrichard, c’est entre nous à la vie, à la mort !

MONTRICHARD.

Après l’affaire, nous pendrons la crémaillère de notre amitié à l’hôtel du Grand Scanderberg. Allez, j’attends vos témoins ici, mon cher monsieur Baudel.

BAUDEL.

De Beauséjour.

MONTRICHARD.

Oui, oui... de Beauséjour.

Baudel sort.

 

 

Scène IV

 

MONTRICHARD, seul

 

Voilà un fier original ! J’en ferai quelque chose... j’en ferai mon ami d’abord... un ami fidèle et attaché... par la patte. – Ma foi ! j’avais grand besoin de cette rencontre pour me remettre à flot. Ah ! Montrichard, mon brave, il faut faire une fin ; l’heure du mariage a sonné pour toi !

Il descend vers la porte de gauche, se croise avec Pauline, la salue, puis s’arrête.

 

 

Scène V

 

MONTRICHARD, PAULINE

 

MONTRICHARD.

Tiens ! c’est toi ? tu n’es donc pas morte ? Les journaux n’en font jamais d’autres !

PAULINE.

Il y a méprise, sans doute.

MONTRICHARD.

Comment, n’est-ce pas à Olympe Taverny que... ?

PAULINE.

J’aurais dû m’en douter ! Ce n’est pas la première fois qu’on me fait l’honneur de me prendre pour cette personne. – Je suis la comtesse de Puygiron, monsieur.

MONTRICHARD.

Ah ! madame, que de pardons ! Mais cette ressemblance est si miraculeuse... Il n’y a pas jusqu’à la voix... Vous m’excuserez d’avoir pu m’y tromper... d’autant que nous sommes sur un terrain vague aussi accessible à Olympe Taverny qu’à la comtesse de Puygiron. Pardon, madame.

PAULINE, descendant à droite.

Vous êtes tout excusé, monsieur. – Je croyais trouver mon oncle et ma tante dans ce salon.

MONTRICHARD.

Ils sont à la source. – M. le marquis ne m’avait pas dit que son neveu fût marié.

PAULINE.

Pour une bonne raison, c’est qu’il ne le sait pas encore.

MONTRICHARD.

Ah !

PAULINE.

C’est une surprise que mon mari et moi lui avons ménagée. Ainsi veuillez ne pas l’avertir de notre arrivée, si vous le voyez avant nous... ou plutôt indiquez-moi le chemin de la source.

MONTRICHARD.

Faites-moi la grâce d’accepter mon bras, madame. J’ai l’honneur de connaître un peu votre famille...

S’inclinant.

Baron de Montrichard... et je suis heureux du hasard qui... que... Que c’est bête de faire poser un vieil ami !

PAULINE.

Monsieur...

MONTRICHARD.

As-tu peur que je ne te vende ? Tu sais bien que je suis toujours du parti des femmes. D’ailleurs, nous pouvons nous servir mutuellement : mon intérêt te répond de ma discrétion.

PAULINE.

Comment serais-je assez heureuse pour vous rendre service, monsieur le baron... de Montrichard, je crois ?

MONTRICHARD.

C’est de la défiance ? Vous voulez des arrhes ? volontiers. Je songe à me marier : votre grand oncle, le marquis de Puygiron, a une petite fille charmante ; j’ai ébauché un commencement de connaissance avec lui, mais je ne suis pas encore admis dans la famille ; vous m’y ferez entrer et vous servirez mes projets, moyennant quoi, quiconque aurait l’impertinence de vous reconnaître, aura affaire à moi. Voilà.

Il lui tend la main. Pauline jette an coup d’œil pour s’assurer qu’ils sont seuls.

PAULINE, mettant sa main dans celle de Montrichard.

À quoi m’avez- vous reconnue ?

MONTRICHARD.

À ta figure d’abord... Ensuite au petit signe rose de ta nuque d’ivoire, ce petit signe que j’adorais.

PAULINE.

Tu t’en souviens encore ?

MONTRICHARD.

Parbleu ! tu as été mon seul amour.

PAULINE.

Et toi le mien, mon cher Édouard.

MONTRICHARD.

Non, Alfred, tu confonds ; mais je ne t’en veux pas. Ton seul amour a eu tant de petits noms ! – Comment diable t’est venue l’idée saugrenue de te marier ? Tu étais heureuse comme une poule en pâte.

PAULINE.

Ne vous êtes-vous jamais aperçu en arrivant au boulevard que vous aviez oublié votre canne dans un cabinet de restaurant ?

MONTRICHARD.

Cela s’est vu.

PAULINE.

Vous êtes retourné la chercher. Vous avez trouvé toute l’orgie rangée dans un coin, les candélabres éteints, la nappe enlevée ; un bout de bougie sur la table tachée de graisse et de vin ; dans cette salle tout à l’heure éclatante de lumières, de rires et de parfums savoureux, la solitude, le silence et une odeur fade. – Des meubles dorés qui ont l’air de ne connaître personne et de ne pas même se connaître entre eux ; pas un de ces objets familiers qui retiennent autour d’eux quelque chose de la vie du maître absent et semblent attendre son retour; en un mot l’abandon.

MONTRICHARD.

C’est exact.

PAULINE.

Eh bien, mon cher, notre existence ressemble à celle de ce cabinet de restaurant : des fêtes ou l’abandon, pas de milieu. Vous étonnerez-vous que l’hôtellerie aspire à devenir la maison ?

MONTRICHARD.

Sans parler d’un certain appétit de vertu que vous avez dû contracter à la longue ?

PAULINE.

Vous croyez rire ?

MONTRICHARD.

Non pas ! La vertu, pour vous, c’est du fruit nouveau, je dirais presque du fruit défendu. – Mais je vous préviens qu’il vous agacera les dents.

PAULINE.

Nous verrons.

MONTRICHARD.

C’est un rude labeur, ma chère, que la vie d’une honnête femme !

PAULINE.

Ce n’est qu’un jeu au prix de la nôtre. Si l’on savait ce qu’il nous faut d’énergie pour ruiner un homme !

MONTRICHARD.

Enfin, n’importe, vous voilà comtesse de Puygiron. Que signifie la nouvelle de votre mort que donne le Constitutionnel ?

PAULINE.

C’est une note que ma mère a fait mettre dans tous les journaux.

MONTRICHARD.

Comment va-t-elle, cette bonne Irma ?

PAULINE.

Très bien. Elle est heureuse. En me mariant, je lui ai donné tout ce que je possédais, meubles, bijoux, rentes.

MONTRICHARD.

Ça l’a consolée de vous perdre... Mais pourquoi cette mort supposée ?

PAULINE.

Ne fallait-il pas dépister les gens ? Grâce à mon trépas, personne n’osera reconnaître Olympe Taverny dans la comtesse de Puygiron. Toi-même, mon cher, tu m’aurais encore fait tes excuses si j’avais voulu nier mordicus, et je l’aurais fait si tu n’avais pas donné des arrhes.

MONTRICHARD.

Suppose pourtant que tu sois rencontrée par un de tes amis qui ait connu ta liaison avec le comte ?

PAULINE.

Personne ne l’a connue.

MONTRICHARD.

Bah ?

PAULINE.

Henri m’a prise tout de suite au sérieux ; il faisait de la discrétion à mon endroit... Didier et Marion Delorme, quoi ! Tu comprends : j’ai pris la balle au bond, j’ai joué mon jeu. J’ai parlé d’entrer au couvent, il m’a demandé ma main, et je la lui ai accordée. J’ai feint un départ pour la Californie, et j’ai été rejoindre Henri en Bretagne, où je l’ai épousé, il y a un an, sous mon vrai nom de Pauline Morin.

MONTRICHARD.

C’est donc un pur imbécile ?

PAULINE.

Insolent ! C’est un jeune homme très instruit et charmant.

MONTRICHARD.

Alors, comment se fait-il... ?

PAULINE.

Il n’avait jamais eu de maîtresse ; son père le tenait très  sévèrement ; à sa majorité, il était aussi naïf que...

MONTRICHARD.

Que toi... à quatre ans. Pauvre garçon !

PAULINE.

Il est bien à plaindre ! je le rends complètement heureux.

MONTRICHARD.

Est-ce que vous l’aimez ?

PAULINE.

Ce n’est pas la question. Je sème sa vie de fleurs... artificielles, si vous voulez ; mais ce sont les plus belles et les plus solides.

MONTRICHARD.

Voyons, ma chère, la main sur la conscience, trouvez-vous que le jeu en vaille la chandelle ?

PAULINE.

Jusqu’à présent, non ! Nous avons passé dix mois en Bretagne dans le tête-à-tête le plus complet ; nous voyageons depuis deux mois dans le plus complet tête-à-tête... je ne peux pas dire que ce soit d’une gaieté folle. Je vis en recluse nomade, transférée d’auberge en auberge, comtesse pour mes domestiques, les servantes et les postillons. J’aurais fait un triste rêve s’il n’y avait que cela dans mon rêve... mais il y a autre chose ! Maintenant qu’Olympe Taverny (Dieu ait son âme !) a eu le temps d’aller en Californie, d’y mourir, et d’être pleurée à Paris, je peux entrer hardiment dans le monde par la grande porte, et c’est le marquis de Puygiron qui me l’ouvrira.

MONTRICHARD.

Votre mari va vous présenter à son oncle ?

PAULINE.

Ah bien, oui ! il ne s’attend seulement pas à la rencontre que je lui ai ménagée.

MONTRICHARD.

Eh bien, voilà un brave garçon pris dans un joli piège.

PAULINE.

Bah ! c’est pour son bonheur ! je lui rends une famille. D’ailleurs, en me présentant comme une honnête femme, je ne mentirai pas. Depuis un an, je suis la vertu même. J’ai fait peau neuve.

MONTRICHARD.

Vous n’avez pu qu’y perdre, comtesse.

PAULINE.

Vous êtes un impertinent. – Voilà mon mari.

Montrichard remonte un peu en faisant un grand salut à Pauline.

 

 

Scène VI

 

MONTRICHARD, PAULINE, HENRI

 

MONTRICHARD.

Faites-moi la grâce, madame, de me présenter à M. le comte.

PAULINE.

M. le baron de Montrichard, mon ami.

HENRI, saluant.

Monsieur...

PAULINE.

Nous venons de faire connaissance d’une façon assez étrange, M. de Montrichard, en me voyant entrer, m’a prise pour cette personne... vous savez... à qui on prétend que je ressemble...

MONTRICHARD.

La méprise était d’autant plus inexcusable que cette personne est morte en Californie, et que je ne crois pas aux revenants.

PAULINE.

Elle est morte, la pauvre fille ? Ma foi, je n’ai pas le courage de la pleurer ; il faut espérer que désormais on ne me confondra plus avec elle.

HENRI.

Prenez garde, madame ; M. de Montrichard est peut-être plus sensible que vous à cette perte.

MONTRICHARD.

J’en conviens, monsieur ; c’était une femme dont je faisais le plus grand cas. Elle avait le cœur fort au-dessus de sa destinée.

HENRI.

Ah !... Sans doute monsieur a été en position de l’apprécier mieux que personne ?

MONTRICHARD.

Non, monsieur, non. Je n’ai jamais eu avec elle que des relations très courtes et très amicales.

HENRI, lui serrant la main avec effusion.

Je suis ravi, monsieur, devons avoir rencontré... Il ne tiendra qu’à vous que nous devenions amis.

MONTRICHARD.

Monsieur !

À part.

Il me fait de la peine.

 

 

Scène VII

 

MONTRICHARD, PAULINE, HENRI, UN DOMESTIQUE

 

LE DOMESTIQUE, entrant.

Il y a là deux messieurs qui demandent M. de Montrichard.

MONTRICHARD, à part.

Ah ! ah ! les témoins du jeune Baudel.

Haut.

C’est bien, j’y vais.

À Henri.

J’espère, monsieur le comte, que nous reprendrons bientôt cette conversation. – Madame...

HENRI, à part, voyant entrer le marquis.

Mon oncle !

MONTRICHARD, rencontrant le marquis à la porte.

Monsieur le marquis, vous allez vous trouver en famille.

Il sort.

 

 

Scène VIII

 

PAULINE, HENRI, LE MARQUIS, LA MARQUISE

 

LE MARQUIS.

C’est Henri ! – Ah ! cher enfant de mon cœur, la bonne surprise !

Il lui tend les bras, Henri l’embrasse et baise la main de la marquise.

Trois ans sans venir voir les exilés ! dont un sans leur écrire, ingrat !

LA MARQUISE.

Qu’importe ! les affections de famille ne s’éteignent pas comme les autres par l’absence et le silence. À deux cents lieues d’intervalle, nous avons été frappés du même malheur, nous avons porté le même deuil.

LE MARQUIS.

Nous t’attendions presque après la mort de ton pauvre père. Il nous semblait que tu devais avoir besoin de te serrer contre nous.

Pauline est remontée au fond sans perdre de vue les personnages ; elle se débarrasse de son chapeau et de son mantelet, qu’elle place sur un fauteuil ; puis elle descend à gauche.

HENRI.

Je me suis trouvé bien seul en effet, et j’ai songé à vous ; mais des affaires importantes...

LE MARQUIS.

Oui, je comprends... une succession à recueillir... C’est le côté le plus triste des douleurs humaines, qu’elles ne puissent s’abstraire des intérêts matériels. Enfin, te voilà, sois le bienvenu.

LA MARQUISE.

Comment avez-vous su que nous étions ici ?

HENRI.

Mais... j’avoue que je l’ignorais... Je comptais vous trouver à Vienne en achevant mon tour d’Allemagne.

LE MARQUIS.

Eh bien, vive le hasard si c’est lui qui nous réunit ; nous te tenons, nous ne te lâchons pas.

HENRI.

Je serais heureux de passer quelques jours auprès de vous... mais je ne fais que traverser Pilnitz... et je repars dans une heure...

LE MARQUIS.

Allons donc !

HENRI.

Une affaire impérieuse...

LE MARQUIS.

Tu me la donnes belle ! Il n’y a pas d’affaire qui puisse t’empêcher...

HENRI.

Pardonnez-moi.

Il regarde Pauline qui est près de la table. Le marquis surprend ce regard.

LE MARQUIS.

Ah ! c’est autre chose !

Bas, à Henri.

Tu voyages en compagnie ?... Bien ! bien ! c’est de ton âge.

Haut.

Puisque tu n’as qu’une heure à nous donner, passons-la du moins ensemble, chez nous. Notre hôtel est à deux pas. Offre le bras à ta tante.

Il prend son chapeau. Henri donne le bras à la marquise ; ils font quelques pas vers la porte.

PAULINE.

Henri, je t’attends ici.

LE MARQUIS, se retournant.

Vous manquez de tact, mademoiselle.

HENRI, traversant la scène et prenant la main de Pauline.

La comtesse de Puygiron, mon oncle.

LA MARQUISE.

La comtesse de Puygiron ?

LE MARQUIS.

Vous êtes marié ?

HENRI.

Oui, mon oncle.

LE MARQUIS, sévèrement.

Comment se fait-il, monsieur, que je n’en aie rien su, moi, le chef de la maison ?

HENRI.

Permettez-moi de ne pas aborder une explication qui mettrait mon respect aux prises avec ma dignité. Je ne vous cherchais pas à Pilnitz, et je n’ai pas l’intention de vous y braver par ma présence ; mais, en vous cédant la place, je crois faire tout ce que vous pouvez attendre de ma déférence.

LE MARQUIS.

Il ne s’agit pas ici de déférence, monsieur ! Il y a dans les familles une solidarité d’honneur dont on ne s’affranchit pas à son caprice. Demandez-moi ce que j’ai fait de notre nom ; je vous répondrai que je l’ai toujours porté avec respect et que je ne l’ai taché que de mon sang. À mon tour, j’exige de vous le même compte.

HENRI.

Vous exigez ?... En épousant Pauline, j’ai rompu le pacte de famille, et j’ai le droit d’en rejeter les servitudes puisque je n’en réclame pas les privilèges.

LA MARQUISE.

Henri, mon enfant, ne trouvez-vous pas de paroles plus conciliantes ?

LE MARQUIS.

Eh ! madame, croyez-vous que ce soit lui qui parle ? Ne voyez-vous pas qu’on lui a soufflé un esprit de révolte contre tout ce qu’il respectait ?

HENRI.

Vous vous trompez, monsieur : je respecte toujours ce qui est véritablement respectable. Mais les préjugés du monde, ses conventions absurdes, ses hypocrisies, ses tyrannies, non, rien ne m’empêchera de les mépriser et de les haïr !

LE MARQUIS.

Qui donc avez-vous épousé pour haïr la société ?

HENRI.

Permettez-moi de ne pas répondre.

PAULINE.

Pourquoi ne pas le dire, mon ami ? voulez-vous laisser croire à votre oncle que votre mariage est pis qu’une mésalliance ? cette pensée le tuerait. Je vais, si vous le voulez bien, rassurer son honneur inquiet... après quoi, nous partirons.

HENRI.

À la bonne heure !

Il remonte un peu.

PAULINE.

Je m’appelle Pauline Morin, monsieur le marquis ; je suis fille d’un honnête fermier.

LE MARQUIS.

Vous, fille d’un fermier ? avec ce langage, cette élégance ?

PAULINE.

La tendresse aveugle de ma mère m’a donné, pour mon malheur, une éducation au-dessus de ma naissance.

LE MARQUIS.

C’est possible. Venez, marquise.

Il donne le bras à sa femme et remonte vers le fond.

PAULINE.

Restez... C’est à moi de me retirer puisque ma présence vous est odieuse.

LE MARQUIS.

Vous ne prétendez pas sans doute être accueillie par une famille où vous êtes entrée à la dérobée ?

Mouvement d’Henri.

PAULINE.

Pourquoi pas furtivement ? Dites toute votre pensée, monsieur le marquis ! mon mariage doit vous sembler un miracle d’astuce et de rouerie.

LE MARQUIS.

Il n’y a pas eu besoin de miracle contre l’inexpérience d’un enfant.

HENRI.

Mais elle voulait me fuir dans un couvent !

PAULINE.

C’était une comédie et une comédie grossière... Qui espérez-vous persuader de ma sincérité ? Qui admettra qu’une fille du peuple, rencontrant chez vous les élégances d’esprit et les délicatesses de cœur qu’elle avait rêvées, vous ait donné toute son âme ? Vous avez été bien naïf de le croire ; demandez à votre oncle. Si je vous avais véritablement aimé, j’aurais refusé d’être votre femme... N’est-ce pas, monsieur le marquis ?

LE MARQUIS.

C’est vrai.

HENRI.

Croyez-vous qu’elle n’ait pas refusé ? Tout ce que vous auriez pu me dire contre ce mariage, elle me l’a dit.

PAULINE.

Ce n’était pas votre bonheur seulement que je défendais, c’était aussi le mien.

Henri s’assied à droite de la table.

Vous croyez que j’ai fait un beau rêve, monsieur le marquis ? Si vous saviez ce que je souffre ! Mais je n’ai pas le droit de me plaindre, j’avais prévu ce qui arrive.

À Henri.

J’avais demandé à Dieu un an de ton amour en échange du bonheur de toute ma vie... il a tenu le marché, et il m’a fait la bonne mesure puisque tu m’aimes encore.

HENRI, lui tendant les mains.

Je t’aime encore ?... je t’aime comme au premier jour !

PAULINE.

Pauvre ami ! vous ne vous rendez pas compte de ce qui se passe en vous ! j’ai peut-être tort de vous le dire... mais je n’avance votre clairvoyance que d’une heure. Votre amour s’est fatigué dans la lutte impossible que vous avez entreprise contre les lois du monde ; vos traditions de famille, que vous avez foulées aux pieds, et que vous appelez encore des préjugés, se redressent peu à peu...

LA MARQUISE, bas, au marquis.

Ce doit être vrai.

PAULINE.

Vous résistez, vous vous indignez de trouver votre bonheur inégal à votre sacrifice ; mais chaque jour le bonheur diminue et le sacrifice augmente. En sortant d’ici, vous sentirez nettement le poids de la solitude qui vous entoure ; vous regarderez avec d’autres yeux la femme qui doit vous tenir lieu pour toujours de famille, d’amis, de société... et bientôt le regret des biens que vous m’avez sacrifiés se changera en remords.

LA MARQUISE, bas, au marquis.

Ce n’est pas le langage d’une intrigante.

PAULINE.

Mais sois tranquille, ami ; ce jour-là, je te rendrai tout ce que tu as perdu pour moi, et ton amour aura été ma vie entière.

HENRI.

Qui peut t’entendre et ne pas t’adorer ?

LA MARQUISE, bas, au marquis.

Pauvre femme !

PAULINE.

Adieu, monsieur le marquis ; pardonnez-moi l’honneur que j’ai de porter votre nom... je le paye assez cher.

LA MARQUISE, bas, au marquis.

Dites-lui une parole moins dure.

LE MARQUIS.

Le principe inflexible qui a régi ma vie entière nous sépare, madame, et je le regrette.

PAULINE.

Merci ! je pars bien fière, j’emporte l’estime du Grand Marquis !

LE MARQUIS.

Vous connaissez mon nom de guerre ?

PAULINE.

Ne suis-je pas fille d’un Vendéen ?

HENRI, à part.

Que dit-elle ?

LA MARQUISE.

Fille d’un Vendéen ?

PAULINE.

Mort au champ d’honneur.

LE MARQUIS.

Dans quelle rencontre ?

PAULINE.

À Chanay.

LE MARQUIS.

Je n’y étais pas, mais les nôtres s’y sont comportés héroïquement !... Comment dites-vous que s’appelait votre père ?

PAULINE.

Yvon Morin.

LE MARQUIS.

Je ne me souviens pas...

PAULINE.

Je le crois... c’était le plus humble soldat de la cause que vous défendiez.

LE MARQUIS.

Nous étions tous égaux, tous anoblis par la fidélité, et, s’il y a eu des distinctions, c’est la mort qui les a faites.

À Henri.

Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu as épousé la fille d’un Vendéen ? ce n’est pas une mésalliance, cela !... Votre père a déjà mêlé son sang au nôtre, comtesse.

PAULINE.

Oh ! monsieur le marquis !

LE MARQUIS.

Votre oncle !

Il lui ouvre les bras, elle s’y jette.

LA MARQUISE, tendant la main à Pauline qui la baise.

Je savais bien qu’Henri ne pouvait avoir fait un mariage indigne de lui.

LE MARQUIS, à Henri.

Il ne s’agit plus de départ, j’espère ?

HENRI.

Mon oncle...

LE MARQUIS.

Pars si tu veux, nous gardons ta femme... Venez à notre auberge, comtesse ; je veux vous présenter à ma petite-fille... Il faudra bien que ce fier gentilhomme vous suive.

HENRI.

Eh bien, oui ! Nous vous rejoignons, mon oncle.

LE MARQUIS.

Ne nous fais pas trop attendre... Nous ne nous mettrons pas à table sans toi...

Il leur serre les mains et remonte vers la porte.

C’est au Lion d’or.

Il sort avec la marquise.

 

 

Scène IX

 

PAULINE, HENRI

 

HENRI.

Jure-moi que tu ignorais la présence de mon oncle à Pilnitz, jure-le-moi sur ta vie !

PAULINE.

Sur ma vie, sur la tête de ma mère ! Quelle mauvaise pensée t’a traversé l’esprit ?

HENRI.

Pardonne-moi ! mais, tu l’as deviné, je souffre, je vais quelquefois jusqu’à douter de toi ; et ce roman que tu as si vite imaginé...

PAULINE.

Tu crois qu’il était préparé ?

HENRI.

Je l’ai craint un moment, et mon cœur s’est serré.

PAULINE.

Pauvre enfant ! tu as pensé que je voulais entrer dans ta famille, que je voulais être comtesse pour tout de bon ?

HENRI.

Oui.

PAULINE.

Je ne t’aurais donc épousé que par ambition ? Ô Henri ! à quoi tient ton estime pour moi ?

HENRI.

Pardonne-moi, j’ai l’esprit malade.

PAULINE.

Je le sais, et c’est pourquoi j’ai voulu te rendre ta famille, car je sens bien que mon amour ne te suffit plus... Mais, plutôt que d’encourir un soupçon de toi, je vais dire toute la vérité à ton oncle.

HENRI.

Elle le tuerait... elle le tuerait !...

Il tombe assis sur le divan.

PAULINE, s’asseyant près de lui.

D’ailleurs, nous partirons après-demain... demain, si ce mensonge te pèse...

HENRI.

Oui ! Tu l’as fait dans une intention pieuse, et je t’en remercie ; mais je n’ai pas le droit de violer les préjugés de mon oncle, et surtout de les violer à l’abri d’une supercherie. Chaque serrement de main, chaque mot que tu échangerais avec ma famille serait un abus de confiance dont je rougirais.

PAULINE, l’entourant de ses bras.

Nous partirons ce soir... Chassez les nuages de votre beau front, mon enfant adoré ! je ne demande pas mieux que de ce vous partager avec personne. Allons, venez ! venez rejoindre ces pauvres gens à qui vous enviez la joie que je leur procure.

HENRI.

Tu es un ange !

PAULINE.

C’est toi qui m’as donné des ailes !

Elle lui donne mignardement le bras ; Henri l’embrasse au front. À part.

Me voilà comtesse !

 

 

ACTE II

 

À Vienne, chez le marquis.

Le salon de famille. Vaste pièce dans le style du temps de Louis XIII, à pans coupés, lambrissée du haut en bas de chêne sculpté. Porte au fond ; portes latérales an second plan ; dans le pan coupé, à gauche, une grande cheminée, au-dessus de laquelle est le portrait en pied de la marquise ; de chaque côté du portrait une torchère à cinq bougies. Dans le pan coupé, à droite, une fenêtre à embrasure profonde ; sur le premier plan, un miroir de Venise.

 

 

Scène première

 

LA MARQUISE et GENEVIÈVE, assises sur le devant de la scène, à gauche, et travaillant à des ouvrages de femme, LE MARQUIS, debout, au fond, devant la cheminée, PAULINE, à demi étendue sur une causeuse à droite

 

LA MARQUISE.

N’oubliez pas, Tancrède, que nous dînons ce soir chez madame de Ransberg.

LE MARQUIS, se levant.

Je n’aurais garde. Vous savez que madame de Ransberg est ma passion.

LA MARQUISE.

Et je crois que vous êtes payé de retour. Si elle avait seulement une trentaine d’années de plus, je serais jalouse.

GENEVIÈVE.

Au contraire, grand’maman ! c’est parce qu’elle a vingt ans, il me semble...

LA MARQUISE.

Qu’elle ne peut pas lutter avec moi, qui en ai soixante.

GENEVIÈVE.

Vous croyez que la victoire est du côté des gros bataillons ?

LA MARQUISE.

En fait d’amitié, oui.

LE MARQUIS.

Je lui sais bon gré à cette chère petite baronne, de l’accueil qu’elle a fait à notre Pauline.

GENEVIÈVE.

À ce compte, vous pourriez étendre votre reconnaissance à toute la société de Vienne.

LE MARQUIS.

Je ne dis pas non. J’ai été touché et flatté, je n’en disconviens pas, des honneurs qu’on a rendus à mon pavillon.

GENEVIÈVE.

Dirait-on pas qu’il couvrait de la contrebande ?

LE MARQUIS.

Tu as raison... La fatuité m’emporte, je fais comme l’âne chargé de reliques.

GENEVIÈVE, se levant.

Vous entendez, Pauline ?

PAULINE, sortant de sa rêverie.

Quoi donc ?

GENEVIÈVE, allant à Pauline.

Tant pis pour vous ! vous perdez un beau madrigal... Cela vous apprendra à ne jamais être à la conversation.

PAULINE.

Je suis souffrante.

LA MARQUISE.

Encore !

GENEVIÈVE.

Vous êtes toujours souffrante !

PAULINE.

Ce n’est rien...

À part.

L’ennui !

LE MARQUIS, s’asseyant près de la marquise.

Nous vous avons fait coucher trop tard hier. Vous n’avez pas l’habitude de veiller.

PAULINE.

C’est vrai.

GENEVIÈVE.

La soirée était si amusante !

PAULINE, à part.

Comme la pluie.

GENEVIÈVE.

Madame de Rosenthal est si gaie ! Il semble qu’elle souffle sa gaieté à tout le monde. Nous avons fait la partie de vingt-et-un la plus bruyante ! Le whist des anciens a dû s’en émouvoir.

LA MARQUISE.

Le chevalier de Falkenstheim, mon partenaire, coupait mes rois à tout bout de champ...

LE MARQUIS.

Et il s’en excusait sur les éclats de rire de Pauline, qui le troublaient.

GENEVIÈVE.

C’est bien d’un sourd qui fait la fine oreille ! Pauline n’a pas desserré les dents... ce qui ne l’a pas empêchée de gagner des sommes folles.

LA MARQUISE.

Vraiment ?

PAULINE.

Folles !... cent francs au moins.

LE MARQUIS.

C’est joli, dans une partie à vingt sous le jeton. Mais je soupçonne que vous n’aimez pas le jeu.

PAULINE.

J’en conviens, monsieur le marquis, je n’aime pas le jeu...

À part.

À vingt sous.

GENEVIÈVE.

Pauline est une personne grave qui s’ennuie dans le monde, n’est-ce pas ?

LA MARQUISE.

Cependant, vous vous faisiez une fête d’y aller.

PAULINE.

Je me le figurais autrement qu’il n’est.

LE MARQUIS.

Vous avez un caractère trop sérieux pour votre âge, ma chère nièce.

PAULINE.

Peut-être.

LA MARQUISE.

Mais le monde ne se compose pas uniquement de frivolités. Pourquoi, si vous vous ennuyez dans le camp de la jeunesse, ne venez-vous pas dans celui des gens mûrs ? vous trouveriez là une conversation solide et intéressante.

PAULINE.

Mon Dieu, madame, je l’avoue à ma honte, la plupart des choses dont on parle dans le monde ne m’intéressent pas. Je suis une sauvage, j’ai trop vécu dans notre rude Bretagne.

LE MARQUIS.

Nous vous civiliserons, chère enfant. – Quel temps fait-il ?

GENEVIÈVE, allant à la croisée.

Superbe !

LA MARQUISE.

Cela ne durera pas.

LE MARQUIS.

Est-ce que votre blessure vous fait souffrir ?

LA MARQUISE.

Un peu.

PAULINE.

Quelle blessure ?

GENEVIÈVE, redescendant en scène.

Vous ne savez donc pas que grand’maman est un ancien militaire ?

LE MARQUIS.

Geneviève, vous perdez le respect.

GENEVIÈVE, allant à la marquise.

Je vous ai déplu, bonne maman ?

LA MARQUISE.

Non, ma fille.

LE MARQUIS.

Vous lui passez tout, ma chère ; elle devient trop familière.

LA MARQUISE.

Eh ! mon ami, la familiarité est la menue monnaie de la tendresse. Nous sommes trop vieux pour thésauriser.

LE MARQUIS.

Soit ! mais cette enfant vous parle comme je n’oserais pas le faire, moi.

GENEVIÈVE.

C’est entre bonne maman et moi, grand-papa ; cela ne vous regarde pas.

LA MARQUISE.

Geneviève, vous vous oubliez...

GENEVIÈVE.

Ah ! vous voyez bien que vous êtes aussi sévère que grand-papa. – Vous ai-je fâché, grand-papa ?

LE MARQUIS.

Non, ma fille ; je te permets avec moi certaines choses...

GENEVIÈVE.

Ah ! vous voyez bien que vous êtes aussi indulgent que bonne maman.

Elle l’embrasse.

LE MARQUIS.

L’enfant se joue de nous, marquise.

GENEVIÈVE, leur prenant la main.

Pardonnez-moi ma petite ruse ; j’ai voulu expérimenter ce que m’a dit Henri, du respect que vous avez l’un pour l’autre.

LE MARQUIS.

Cela t’étonne que je respecte ta grand’mère ?

GENEVIÈVE.

Oh ! non ; mais je n’avais pas encore pris garde à quel point... c’est Henri qui me l’a fait remarquer. « Comme c’est beau, me disait-il, ces deux existences qui se sont appartenu tout entières l’une à l’autre ! Ces deux vieillesses sans tache ! ces deux cœurs qui ont traversé la vie ensemble et dans lesquels la vie n’a déposé qu’une vénération mutuelle ! Le chef et la sainte de la famille ! »

PAULINE, à part.

Philémon et Baucis.

GENEVIÈVE.

Et une larme est venue dans ses yeux... une larme d’attendrissement et d’admiration.

LA MARQUISE.

Cher Henri !

LE MARQUIS.

Il a dit vrai, ma fille : ta grand’mère est une sainte.

LA MARQUISE, souriant.

Tancrède, ce n’est pas à vous de me canoniser.

LE MARQUIS.

Vous demandiez l’histoire de cette blessure, Pauline ? La voici : La marquise m’avait suivi au château de la Péniscière... Vous savez les circonstances de ce siège terrible, quand l’incendie nous força d’abandonner le château, nous fîmes notre retraite en combattant jusqu’à la lisière d’un bois où nous nous dispersâmes après avoir essuyé une dernière décharge. J’arrivai avec la marquise à une ferme où j’étais sûr de trouver un asile. En frappant à la porte, elle s’évanouit, et je m’aperçus alors qu’elle avait le bras cassé d’un coup de feu. Tant que nous avions été en danger, elle n’avait pas poussé une plainte, de peur de retarder ma fuite.

Lui tendant la main.

Ô chère femme ! Cette balle reçue sans un soupir te sera comptée dans le ciel !

LA MARQUISE.

Je ne l’espère pas, mon ami : vous me l’avez payée sur la terre.

PAULINE.

Admirable héroïsme !

À part.

Posent-ils tous les deux !

GENEVIÈVE.

Je voudrais avoir votre âge et avoir fait cela !

LA MARQUISE.

Tu le ferais dans l’occasion, j’en suis sûre.

GENEVIÈVE.

Oui, je vous le jure !... et Pauline aussi.

LA MARQUISE.

Sans doute... elle est Bretonne.

PAULINE, à part.

Ils finissent par croire que c’est arrivé.

UN DOMESTIQUE.

La voiture est attelée.

LE MARQUIS, à la marquise.

Venez, ma chère...

À Geneviève et à Pauline.

Nous reviendrons vous prendre pour dîner... Habillez-vous, mesdames.

GENEVIÈVE.

Oh ! nous avons le temps.

PAULINE.

Est-ce que je ne peux pas me dispenser de ce dîner ?

LE MARQUIS.

Impossible, mon enfant : c’est en votre honneur qu’on le donne.

Le marquis et la marquise sortent par le fond.

PAULINE, à part.

Quel ennui !

 

 

Scène II

 

PAULINE, GENEVIÈVE

 

PAULINE.

Où vont-ils donc tous les jours, à la même heure, en tête-à-tête ?

GENEVIÈVE.

Ils vont soi-disant à la promenade, mais personne ne les y rencontre.

PAULINE.

Quel mystère !

GENEVIÈVE.

Oh ! j’en sais le fin mot, mais je ne fais pas semblant de le savoir... Ils vont visiter les pauvres.

PAULINE.

Allons donc ! est-ce que l’on se cache pour cela ?

GENEVIÈVE.

La charité ne doit-elle pas être pudique ?

PAULINE.

Sans doute... sans doute...

À part.

Ma parole, je vis à tâtons avec ces gens là... je me casse le nez à chaque instant.

GENEVIÈVE.

Où donc est Henri ?

PAULINE.

Je n’en sais rien... Chez les pauvres, probablement.

GENEVIÈVE.

Il a l’air triste depuis quelque temps.

PAULINE.

Il n’a jamais été gai... C’est un jeune homme mélancolique.

GENEVIÈVE.

Vous ne lui connaissez pas de chagrin ?

PAULINE.

Ma chère, la mélancolie vient de l’estomac. Voyez si les gens bien portants sont tristes... M. de Montrichard, par exemple...

Elle s’assied.

GENEVIÈVE, souriant.

Il doit avoir un bien bon estomac.

PAULINE.

Quelle verve ! quelle gaieté !

GENEVIÈVE.

Il est amusant.

PAULINE.

Et brave comme son épée... En voilà un qui rendra sa femme heureuse !

GENEVIÈVE.

Vous dites cela comme si vous n’étiez pas heureuse avec Henri ?

PAULINE.

Très heureuse ! Henri est charmant. Mais madame de Montrichard n’aura rien à m’envier... et je voudrais que ce fut vous.

GENEVIÈVE.

Moi ?

PAULINE.

N’avez-vous pas remarqué que M. de Montrichard vous regarde beaucoup ?

GENEVIÈVE.

Non. Est-ce qu’il vous l’a dit ?

PAULINE.

Quoi ?

GENEVIÈVE.

Qu’il me regarde beaucoup ?

PAULINE.

Je m’en suis bien aperçue... Il est manifeste qu’il est amoureux de vous.

GENEVIÈVE.

Vous intéressez-vous à lui ?

PAULINE.

Oui, parce que je vous aime.

GENEVIÈVE.

Eh bien, chargez-vous de le décourager.

PAULINE.

Pourquoi ?... Vous déplait-il ?

GENEVIÈVE, étourdiment.

Non, pas plus qu’un autre ; mais je veux rester fille.

PAULINE, se levant.

Vous m’étonnez... Je ne vous croyais pas d’une dévotion incompatible avec le mariage.

GENEVIÈVE.

Ce n’est pas dévotion... c’est une idée comme cela.

PAULINE.

Vous aimez donc quelqu’un que vous ne pouvez pas épouser ?

GENEVIÈVE.

Je n’aime personne...

PAULINE.

Vous rougissez...

L’attirant vers elle.

Voyons, Geneviève, ayez confiance en moi ; ne suis-je pas votre amie ?

GENEVIÈVE.

Je n’aime personne, je vous le jure.

PAULINE.

Alors, vous avez aimé quelqu’un ?

GENEVIÈVE.

Laissons cela.

Se dégageant des bras de Pauline.

Je ne dois pas me marier, voilà tout.

Elle s’approche du canapé à droite.

PAULINE.

Ah ! je comprends.

À part.

Bonne affaire pour Montrichard.

Haut.

Eh bien, ma chère, M. de Montrichard n’est pas de ces esprits étroits qui ne pardonnent pas un enfantillage à une jeune fille.

Elle vient près d’elle.

GENEVIÈVE.

Un enfantillage ?

PAULINE.

C’est l’homme qu’il vous faut. Il ne vous fera jamais un reproche, et, si quelqu’un s’avise de la moindre allusion...

GENEVIÈVE.

À quoi ?

PAULINE.

À ce que vous n’osez pas me dire... Ne rougissez pas, ma toute belle.

Elle la fait asseoir.

Quelle est la jeune fille qui n’a pas été imprudente une fois dans sa vie ? On rencontre un beau jeune homme au bal ; on se laisse serrer le bout des doigts, on répond peut-être à un billet...

Geneviève fait un mouvement pour se lever, Pauline la retient.

Tout cela, le plus innocemment du monde, et on se trouve compromise sans avoir fait de mal.

GENEVIÈVE.

Un billet ? compromise ? moi ?

PAULINE.

Que signifie alors que vous ne devez pas vous marier ?

GENEVIÈVE, se levant, avec hauteur.

Cela signifie, madame, qu’il y a de par le monde un homme que j’ai été élevée à regarder de loin comme mon mari, et... Mais vous ne me comprendriez pas, puisque vous êtes capable d’un pareil soupçon.

Elle lui tourne le dos.

PAULINE.

Pardonnez-moi si je vous ai offensée, mon enfant ; mais vos réticences ne laissaient de place qu’à cette conjecture, et vous avez vu que mon amitié cherchait encore à l’atténuer.

GENEVIÈVE, lui tendant la main.

C’est vrai... j’ai tort.

PAULINE.

Voyons, du courage. Il y a donc de par le monde un homme que vous avez été élevée à regarder de loin comme votre mari...

GENEVIÈVE.

Je lui ai donné tout ce qu’on peut donner de son âme à un fiancé inconnu, mon respect et ma soumission. C’est à lui qu’à son insu j’ai toujours rapporté mes actions et mes sentiments ; j’ai été sa compagne dans le secret de mes pensées ; enfin, que je vous dirais-je ? il me semble que je suis veuve.

PAULINE.

Il est donc mort ?

GENEVIÈVE.

Il est mort pour moi : il est marié.

PAULINE.

Oh ! les hommes !

GENEVIÈVE.

Il me connaissait à peine ; il a rencontré une femme digne de lui ; il l’a épousée, il a bien fait.

PAULINE.

Eh bien, faites comme lui.

GENEVIÈVE.

Oh ! moi, c’est différent.

PAULINE.

Vous l’aimez donc encore ?

GENEVIÈVE.

Si j’avais jamais eu de l’amour pour lui, je n’en aurais, plus depuis qu’il est le mari d’une autre.

PAULINE.

Alors, par quelle subtilité de sentiments...?

GENEVIÈVE, souriant.

C’est une simple question de clef.

Elles se lèvent.

Un mari doit ouvrir tous les tiroirs de sa femme, n’est-ce pas ?

PAULINE.

Sans doute !

GENEVIÈVE.

Eh bien, voici une petite clef dorée que je serais obligée de refuser à mon seigneur et maître.

PAULINE.

Qu’ouvre-t-elle donc ?

GENEVIÈVE.

Un coffret d’ébène qui renferme mon journal.

PAULINE.

Votre journal ?

GENEVIÈVE.

Oui ; ma grand’mère m’a habituée dès mon enfance à écrire tous les soirs ce que j’ai fait et pensé dans la journée.

PAULINE.

Quelle drôle d’idée !

GENEVIÈVE.

C’est bien sain, allez, de faire tous les jours l’inspection de son cœur. S’il y pousse une mauvaise herbe, on l’arrache avant qu’elle ait pris racine.

PAULINE.

La guerre au chiendent, je comprends. Et vous avez écrit jour par jour l’histoire de votre roman ? – En sorte que cette petite clef est, sans métaphore, la clef de votre cœur ?

GENEVIÈVE.

Précisément.

PAULINE.

Eh bien, soyez sûre que quelqu’un vous la volera.

GENEVIÈVE.

En tout cas, ce ne sera pas M. de Montrichard.

PAULINE.

Tant pis pour lui et pour vous.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

M. de Beauséjour !

GENEVIÈVE.

Ce sera encore moins celui-là. Il me déplaît outre mesure, ce spadassin doucereux... Je vais m’habiller.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

PAULINE, BAUDEL

 

BAUDEL.

Je mets quelqu’un en fuite ?

PAULINE.

Ma cousine.

BAUDEL.

Je le regretterais si l’on pouvait regretter quelque chose auprès de vous, comtesse.

PAULINE, allant chercher un petit miroir à main placé sur la console à droite et faisant signe à Baudel de s’asseoir.

Très galant !

BAUDEL, à part.

Elle est seule ! à merveille !... profitons des conseils de Montrichard, et que Buckingham me protège.

Il avance sa chaise près de Pauline.

PAULINE, s’asseyant sur le canapé.

Est-ce que de M. Montrichard est malade, que nous voyons Pylade tout seul ?

BAUDEL, s’asseyant.

Non, madame, non ; il doit venir vous présenter ses hommages.

PAULINE.

Savez-vous que votre amitié est digne des temps de la chevalerie ?

BAUDEL.

Cimentée dans notre sang... Mais je dois une revanche à Montrichard et je crois que je la lui donnerai bientôt.

PAULINE.

Comment ! deux inséparables ?

BAUDEL.

Que voulez-vous ! il est absurde ! il m’exaspère ! Croiriez-vous qu’il s’obstine à trouver une ressemblance impertinente entre vous...

PAULINE, se regardant dans le miroir.

Et cette pauvre fille qui est morte en Californie, je sais cela. – Est-ce que vous n’êtes pas de son avis ?

BAUDEL.

Il y a quelque chose, j’en conviens... elle vous ressemblait comme l’oie au cygne.

PAULINE.

Merci pour elle !

BAUDEL.

Elle n’avait pas cette grâce, cette distinction, ce cachet aristocratique !

PAULINE.

Montrichard prétend qu’on l’aurait prise pour ma sœur...

BAUDEL.

Il rit.

PAULINE.

Le mot est charmant... Mais vous n’êtes pas poli pour les femmes que vous avez aimées... car vous avez aimé cette Olympe, je crois ?

BAUDEL.

Pas du tout ! c’est elle qui s’était monté la tête pour moi.

PAULINE.

Vraiment ?

BAUDEL.

J’ai en toutes les peines du monde à lui faire entendre raison : ne parlait-elle pas de s’asphyxier !

PAULINE.

Est-il possible ! C’est peut-être le chagrin de vous perdre qui l’a poussée en Californie ?

BAUDEL, se lève.

J’en ai peur. Mais voilà comme va le monde : nous n’aimons pas celles qui nous aiment, et nous aimons celles qui ne nous aiment pas. Vous vengez cette pauvre créature, madame la comtesse.

PAULINE.

Je croyais vous avoir interdit ce sujet de conversation.

BAUDEL.

Hélas ! de quoi voulez-vous que je vous parle ?

PAULINE, posant le miroir sur le canapé.

De tout le reste, du raout d’hier, si vous voulez.

BAUDEL.

Il était charmant.

PAULINE.

Prenez garde !... c’est un piège que je vous tends ; je vais juger de votre goût. Comment avez-vous trouvé ma voisine ?

BAUDEL.

Laquelle ?

PAULINE.

Ma voisine de droite, la maigre, celle qui avait sur la tête toute une autruche... dont les pieds passaient sous sa robe.

BAUDEL.

Ah ! ah ! vous êtes méchante. Eh bien, je trouve qu’il faut être un naturaliste endiablé pour la classer parmi les mammifères.

PAULINE.

Pas mal. – Et la maîtresse de la maison, avec tous ses diamants ?

BAUDEL.

J’ai trouvé ses diamants superbes.

PAULINE.

Ils ressemblent à ses dents, il y en a la moitié de faux.

Elle se lève.

BAUDEL, à part.

Quelle transition !

Haut.

Vous vous y connaissez donc, comtesse ?

PAULINE.

Toutes les femmes sont des joailliers en chambre.

BAUDEL.

Voulez-vous me dire votre avis sur ce colifichet ?

Il tire un écrin de sa poche et l’ouvre.

PAULINE.

C’est très beau ! la perle du fermoir est magnifique. Mais qu’ayez-vous à faire d’une rivière ?

BAUDEL.

J’ai à la faire couler aux pieds de... à des pieds.

PAULINE.

De danseuse, je parie ?

BAUDEL.

En fait de pieds, ce sont les plus méritants.

PAULINE, à part.

Ces filles-là sont bien heureuses !

Elle fait miroiter la rivière.

BAUDEL, à part.

C’est vrai qu’elle ressemble à Olympe !

PAULINE.

Vous êtes un mauvais sujet.

BAUDEL.

N’en accusez que vous, madame ; ce sont les mauvais souverains qui font les mauvais sujets.

À part.

Allez donc !

PAULINE.

Vous avez trop d’esprit. – Votre collier me semble un peu étroit.

BAUDEL.

Croyez-vous ?

PAULINE.

Tenez, vous allez voir.

Elle le retire de l’écrin, va chercher le petit miroir. Baudel, qui a pris l’écrin, le pose sur la table et revient près de Pauline qui lui fait tenir le miroir. Elle passe le collier à son cou.

Non, il est bien.

À part, se mirant dans la glace.

Comme cela relève le teint !

BAUDEL, à part.

Montrichard avait raison : les grandes dames sont aussi friandes de bijoux que les petites ! – Comme il connaît les femmes, cet être-là ! – Amant d’une comtesse, moi ! quel rêve ! voilà qui achèverait de me poser dans le monde !

PAULINE, ôtant le collier.

Allez porter ces diamants à votre danseuse.

BAUDEL.

Après qu’ils ont touché votre cou ? ce serait une profanation.

PAULINE.

Qu’en ferez-vous donc ?

BAUDEL.

Je les conserverai comme un souvenir...

PAULINE.

Mais je n’entends pas cela, je vous le défends !

BAUDEL.

Alors, comtesse, il n’y a qu’un moyen : c’est de garder ces diamants vous-même et de vous résigner à avoir un souvenir de moi, puisque vous ne voulez pas que j’aie un souvenir de vous.

PAULINE.

Vous êtes fou. Est-ce que ces choses-là sont possibles !

BAUDEL.

Pourquoi pas ? C’est tout simple. N’accepteriez-vous pas un bouquet ? Des diamants sont des fleurs... qui durent plus longtemps, voilà tout.

PAULINE.

Croyez-vous que mon mari fût de votre avis ?

BAUDEL, déposant la boite sur le guéridon à gauche.

Vous lui diriez que c’est du strass.

PAULINE, à part.

Tiens, je n’y pensais pas ! – Ah ! je suis folle ! j’oublie que j’ai cent mille livres de rente.

Haut.

Finissons cet enfantillage, monsieur. Rendez cette rivière au bijoutier qui vous l’a vendue... voilà qui arrangera tout.

Elle lui met la rivière dans la main.

 

 

Scène IV

 

PAULINE, BAUDEL, HENRI

 

BAUDEL, à part.

Le mari... quelle idée !

Haut.

Bonjour, monsieur le comte ; vous arrivez à propos pour mettre fin à une mystification dont je suis victime.

HENRI.

Laquelle, monsieur ?

BAUDEL.

Madame ne veut-elle pas me persuader que ces diamants sont du strass ?

Il remet à Henri le collier.

PAULINE, à part.

Qui aurait cru cela de lui ?

HENRI.

Je ne m’y connais pas.

À la comtesse.

Vous avez acheté cela, madame ?

PAULINE.

Oui... pour la monture qui est ancienne... C’est une fantaisie à bon marché.

BAUDEL.

Je me tiens pour battu, madame, et je promets de garder le secret le plus inviolable à ce strass merveilleux... Il est de mon honneur qu’il fasse d’autres dupes que moi. Le porterez-vous ce soir chez madame de Ransberg ?

HENRI.

Est-ce que vous y dînez, monsieur ?

BAUDEL.

Non, monsieur le comte ; mais Montrichard doit me présenter à la soirée. J’espère me dédommager là du contretemps de votre absence ici : car je suis forcé de vous quitter...

Saluant.

Madame la comtesse !... Monsieur le comte !...

À part.

Mes affaires sont en bon chemin !

Il sort.

 

 

Scène V

 

HENRI, PAULINE

 

HENRI.

Vous avez un grand défaut, Pauline : c’est l’adresse ; vous en mettez partout.

PAULINE.

Je ne vois pas...

HENRI.

Ne pouviez-vous pas me déclarer tout franchement que vous désiriez des diamants ?

PAULINE, à part.

L’eau va à la rivière... c’est le cas de le dire.

HENRI.

Je ne vous ai jamais rien refusé de raisonnable ; puisque vous allez dans le monde, je comprends qu’il vous faut des parures, et, si je ne vous en ai pas donné plus tôt, c’est qu’en vérité je n’y ai pas songé. Mais, encore une fois, je n’aime pas les détours.

Il lui rend le collier.

PAULINE, le prenant.

Je vous demande pardon, mon ami ; cette exigence de notre position est si futile, que j’étais honteuse de vous en parler.

HENRI.

Combien vous faut-il pour cette dépense ?

PAULINE.

Votre mère n’avait-elle pas un écrin ?

HENRI.

Oui.

PAULINE.

Eh bien ?

HENRI.

Ses diamants sont devenus des choses saintes par sa mort ; ce ne sont plus des bijoux, ce sont des reliques.

Il descend à gauche.

Je mets cinquante mille francs à votre disposition : est-ce assez ?

PAULINE.

Merci.

Un silence.

HENRI, remontant vers la croisée.

Ma tante est sortie ?

PAULINE.

Avec votre oncle. – Puis-je vous demander d’où vous venez vous-même ?

HENRI.

J’ai été me promener dans la campagne.

PAULINE.

Dans ce costume ?

HENRI.

J’en ai changé en rentrant.

PAULINE, le rejoignant.

Pourquoi ne m’avez-vous pas emmenée ?

HENRI.

Vous n’aimez que la promenade en voiture et dans les endroits à la mode.

PAULINE.

La campagne doit être bien belle.

HENRI.

Oui.

PAULINE.

Toutes les splendeurs mélancoliques de l’automne.

HENRI.

Quelle robe mettez-vous ce soir ?

Il descend près de la cheminée.

PAULINE.

Henri, qu’avez-vous contre moi ?

HENRI.

Que puis-je avoir contre vous ?

PAULINE.

Je vous le demande... car évidemment vous avez quelque chose. Ma conduite n’est-elle pas irréprochable ? Vous ai-je donné un sujet de mécontentement ?

HENRI.

Vous aurais-je moi-même manqué d’égards à mon insu ?

PAULINE.

Vous me parlez d’égards !

HENRI.

De grâce, madame, laissons les scènes de ménage aux petites gens ; vous êtes trop grande dame pour aller sur leurs brisées.

PAULINE.

Je le vois, vos méchants soupçons vous sont revenus.

HENRI.

Je n’ai pas de soupçons.

PAULINE.

C’est une certitude, voulez-vous dire ? Parlez, Henri ; je suis forte de ma conscience, et j’appelle une explication.

HENRI.

Elle est inutile, madame ; vous n’aurez jamais à vous plaindre de mes procédés.

PAULINE.

Mais c’est un refroidissement complet ! Et vous avec cru que je l’accepterais ?

HENRI.

Que vous importe ?

PAULINE.

Voyons, Henri, au nom du ciel ! C’est tout notre bonheur qui se joue là ! Soyons de bonne foi tous les deux. Je vais vous donner l’exemple. – Oui, en vous conduisant à Pilnitz, je savais que nous y trouverions votre oncle.

HENRI.

Son intendant m’a en effet parlé d’une lettre que vous lui auriez écrite...

PAULINE, à part.

Je m’en doutais !

HENRI.

Mais je n’en ai rien cru ; vous m’avez juré le contraire sur la tête de votre mère.

PAULINE.

Je l’aurais juré sur la tête de mon enfant, si j’en avais un, car vous m’êtes plus cher que le monde entier, et mon premier devoir, c’est votre bonheur !... J’ai voulu vous faire rentrer malgré vous dans votre milieu naturel, vous rendre votre air respirable, voilà mon crime.

HENRI.

Je vous en suis très reconnaissant.

PAULINE.

Comme vous dites cela ! Vous figurez-vous, par hasard, que j’aie obéi à un instinct de vanité personnelle ? Que j’aie voulu figurer dans le monde et jouer à la grande dame ? Triste jeu, mon ami ; je ne demande pas mieux que d’en être dispensée.

HENRI.

Je le crois.

PAULINE.

Cette vie factice m’ennuie !

HENRI, s’asseyant.

Je le sais.

PAULINE.

Alors, de quoi m’accusez-vous ?

HENRI.

De rien.

Il s’assied à droite de la table.

PAULINE, s’asseyant près de lui sur un tabouret.

Voyons, monsieur, ne froncez plus le sourcil, embrassez votre femme, qui n’aime que vous...

Elle lui tend son front ; Henri l’effleure de ses lèvres.

Tu m’en voulais d’avoir pris un détour pour te demander des diamants ? Ne m’en donne pas ; je n’en ai pas besoin ; je n’irai plus dans le monde. – Quant à l’écrin de ta mère, pardonne-moi mon étourderie... mon manque de tact. J’aurais dû comprendre que les reliques d’une sainte ne peuvent appartenir qu’à un ange. Garde-les religieusement ; et, si le ciel nous accorde une fille...

HENRI, se levant, avec violence.

Une fille de vous ? elle n’aurait qu’à vous ressembler !...

PAULINE.

Henri !...

Elle veut se lever, Henri la rejette sur son tabouret.

HENRI.

Silence ! assez de comédie ! Je vous connais trop !... Les vertus dont vous vous pariez, le désintéressement, l’amour, le repentir, tout ce fard est tombé de vos joues dans l’atmosphère pénétrante de la famille ! J’ai vu clair ! je ne suis plus l’enfant que vous avez séduit.

PAULINE, se levant.

Vous vous rajeunissez, mon cher ; vous aviez l’âge de discernement !

HENRI, douloureusement.

J’avais vingt-deux ans ! Je venais de perdre un père dont la sévérité avait prolongé mon enfance jusque dans ma jeunesse ; vous étiez ma première maîtresse, et je ne savais rien de la vie, sinon ce que vous m’en appreniez. Il vous à été facile de vous emparer de moi, de me prendre pour marchepied de votre ambition !

PAULINE.

Mon ambition ? montrez-m’en donc les résultats !... Je vous admire ! on dirait que j’ai mené une vie de plaisirs avec vous ! un an de tête-à-tête...

HENRI.

Oui, vous devez regretter amèrement les ennuis de la route après les déceptions du but ! Le monde et la famille n’ont pas tenu ce que vous en attendiez, je le sais, et le spectacle de votre déconvenue n’a pas peu contribué à m’ouvrir les yeux. Le monde, votre vanité y reste en souffrance, vous vous y sentez hors de votre élément, vous y êtes gauche, décontenancée ; vous ne pardonnez pas aux véritables grandes dames la supériorité de leurs manières et de leur éducation...

Mouvement de Pauline.

Votre amertume se trahit dans toutes vos paroles !... La famille, vous n’en comprenez ni la grandeur ni la sainteté ; vous vous y ennuyez comme l’impie dans une église !

PAULINE, d’un ton bref.

Assez, mon cher ! Puisque vous ne m’aimez plus, car toute votre diatribe revient à cela, nous n’avons qu’un parti à prendre : c’est de nous séparer à l’amiable.

HENRI.

Nous séparer ? Jamais !

PAULINE.

Me feriez-vous l’honneur de tenir à ma compagnie ?

HENRI.

Vous portez mon nom, madame, et je ne le laisserai pas courir les champs.

Un silence.

Croyez-moi, acceptons tous les deux sans murmurer la destinée que nous nous sommes faite. Nous sommes compagnons de chaîne : marchons côte à côte, et tâchons de ne pas nous haïr.

PAULINE.

Cela vous sera difficile.

HENRI.

Soyez tranquille ; si je ne puis oublier par quels moyens vous êtes comtesse de Puygiron, je n’oublierai pas non plus que vous l’êtes ; et, passé cette explication où le trop plein de mon cœur a débordé malgré moi, nous vivrons selon toutes les bienséances.

PAULINE.

Jolie perspective, en vérité !

 

 

Scène VI

 

HENRI, PAULINE, GENEVIÈVE, en toilette

 

GENEVIÈVE.

Eh bien, Pauline, vous ne pensez donc pas à vous habiller ? on va venir nous prendre.

PAULINE.

Je causais avec Henri, et je me suis oubliée. J’aurai bientôt réparé le temps perdu.

Fausse sortie.

Grondez un peu votre cousine, mon cher ; ne veut-elle pas rester fille ?

GENEVIÈVE.

Pauline !

PAULINE.

Henri est un autre moi-même... Ne veut-elle pas rester fille par fidélité à un petit mari d’enfance qui l’a laissée veuve avec trois poupées sur les bras ?

HENRI, troublé.

Quoi ! Geneviève ?

GENEVIÈVE.

Je ne sais ce qu’elle veut dire.

PAULINE, à part.

Comme ils sont troublés !

HENRI, à Pauline.

Vous ne serez jamais prête.

PAULINE, à part.

Il rompt les chiens. Le petit mari, serait-ce lui ? Je le saurai...

Mouvement d’Henri. Haut.

Je m’en vais... Faites-lui entendre raison, n’est-ce pas ?

Elle sort.

 

 

Scène VII

 

HENRI, GENEVIÈVE

 

GENEVIÈVE.

Cette Pauline est folle !... elle ne peut pas croire qu’on veuille rester fille sans qu’il y ait quelque mystère sous roche.

HENRI.

C’est donc vrai, que vous ne voulez pas vous marier ?

GENEVIÈVE.

Je n’en sais rien, je n’ai pas de parti pris ; mais je trouve que le mariage est une domesticité, à moins d’être une religion, et je suis trop fière pour accepter un maître dont je ne pourrais pas faire mon dieu.

HENRI.

Vous avez raison, Geneviève ; attendez un homme digne de vous.

GENEVIÈVE.

L’exemple de mon grand-père et de ma grand’mère m’a donné une si haute idée du mariage, que j’aime cent fois mieux coiffer sainte Catherine que de me marier par bienséance, selon l’usage, avec le premier venu...

HENRI.

Le plus affreux malheur qui puisse tomber sur une créature humaine, c’est une... c’est une union mal assortie.

GENEVIÈVE.

D’ailleurs, je suis si heureuse ici... mes parents sont si bons ! L’homme pour qui je quitterais leur maison me semblerait toujours un étranger, je croirais changer un temple contre une auberge.

HENRI, à part.

Mon bonheur était là, insensé !... je n’avais qu’à étendre la main.

Il se détourne et porte la main à ses yeux.

GENEVIÈVE.

À quoi pensez-vous donc ?

HENRI.

À rien ; je regardais ce portrait.

Il montre le portrait de la marquise sur la cheminée.

GENEVIÈVE.

Comme il est tutélaire ! quelle douce présence ! Il semble que la maison tout entière soit sous son invocation.

HENRI, à part, regardant le portrait.

Voilà celle qui devait être ma mère !

On annonce madame Morin. À part.

Madame Morin ?

 

 

Scène VIII

 

HENRI, GENEVIÈVE, IRMA

 

IRMA.

Où est-elle ? où est ma fille ?... Bonjour, mon gendre !

GENEVIÈVE.

Oh ! que Pauline va être heureuse !

IRMA.

Où est-elle ?

GENEVIÈVE.

À sa toilette. – Ne l’avertissons pas, nous jouirons de sa surprise.

IRMA.

Vous devez être la petite cousine, mademoiselle. Quel joli physique ! Voulez-vous m’embrasser, mon petit ange ?

GENEVIÈVE.

Bien volontiers, madame.

Elle s’avance vers Irma, Henri passe vivement entre les deux.

HENRI.

À quoi dois-je le plaisir de vous voir, madame ?

IRMA.

À ma sensibilité.

On entend une voiture.

GENEVIÈVE.

Voilà grand-papa qui rentre ; je vais l’avertir de votre arrivée.

Elle sort.

 

 

Scène IX

 

IRMA, HENRI

 

HENRI.

Que venez-vous faire ici ?

IRMA.

Tiens donc ! on a une fille ou on n’en a pas !

HENRI.

Vous n’en avez plus. Elle est morte pour vous : vous avez hérité d’elle.

IRMA.

Oh ! mon cher, l’héritage est loin ! J’ai joué à la Bourse.

HENRI.

Je comprends. Combien vous faut-il pour partir ?

IRMA.

Dieu du ciel ! il veut acheter l’amour d’une mère !

HENRI.

Quinze cents francs de pension.

IRMA.

Ce qu’il me faut, c’est mon enfant !

HENRI.

Trois mille ?

IRMA.

Le malheureux !

HENRI.

Dépêchons, madame, on va entrer ; dites votre chiffre.

IRMA.

Cinq mille.

HENRI.

Vous les aurez, mais vous partirez demain matin.

IRMA.

C’est convenu.

HENRI.

Chut ! voici mon oncle !

 

 

Scène X

 

IRMA, HENRI, LE MARQUIS

 

LE MARQUIS.

Madame Morin, je suis enchanté de vous voir.

IRMA.

Monsieur le marquis, j’ai l’honneur d’être.

LE MARQUIS.

D’être la mère d’une aimable fille, c’est vrai.

IRMA.

Excusez mon négligé de voyage ; j’aurais dû faire un bout de toilette ; mais ça me démangeait d’embrasser ma fille.

LE MARQUIS.

C’est trop naturel. Mais votre costume breton aurait été le bienvenu chez un vieux chouan ; vous avez eu tort de le quitter.

HENRI, bas, à Irma.

Ayez l’air de comprendre.

IRMA.

Que voulez-vous ! en voyage, il ne faut pas s’habiller comme une bête curieuse.

LE MARQUIS, bas, à Henri.

Elle a l’air d’une revendeuse à la toilette ; mais ta femme l’arrangera.

Haut.

Tu feras préparer une chambre à madame Morin.

IRMA.

Mille et un remerciements, monsieur le marquis ; je ne fais que passer. Il faut que je parte demain matin pour Dantzig.

LE MARQUIS.

El qui vous presse tant d’aller à Dantzig ?

IRMA.

Il s’agit d’une créance de cent mille francs qui m’échappe si je ne pars pas demain. Demandez plutôt à mon gendre.

HENRI.

En effet.

LE MARQUIS.

Je n’ai plus rien à dire ; mais vous nous dédommagerez au retour.

IRMA.

Vous êtes trop honnête, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Je veux faire connaissance avec vous. Nous causerons de la Bretagne et nous parlerons breton.

IRMA, à part.

Fichtre !

HENRI.

Je crois, mon oncle, qu’il est temps d’aller chez madame de Ransberg. Pauline restera avec sa mère, dont l’arrivée est une excellente excuse.

LE MARQUIS.

C’est juste.

 

 

Scène XI

 

IRMA, HENRI, LE MARQUIS, LA MARQUISE, GENEVIÈVE, puis PAULINE

 

LA MARQUISE.

Soyez la bienvenue, madame.

LE MARQUIS.

Ma femme, madame Morin.

IRMA, balbutiant.

Madame... je... j’ai... l’honneur...

LA MARQUISE.

Vous ne trouverez ici, madame, que des gens tout prêts à aimer la mère de votre fille.

IRMA.

Oh ! si... je... mais... madame est bien bonne.

Entre Pauline en toilette, la rivière au cou.

PAULINE.

Partons-nous ?

LE MARQUIS.

Vous êtes dispensée de cette corvée, mon enfant.

PAULINE.

Comment cela ?

Geneviève la prend par la main et la conduit devant Irma.

Ma mère !

Elle recule et regarde le marquis avec inquiétude.

IRMA.

Oui, Minette.

LE MARQUIS, à la marquise.

Nous gênons les épanchements de ces dames. Nous sommes obligés de vous quitter, madame Morin ; nous dînons en ville.

LA MARQUISE.

Nous le regretterions, madame, si nous ne vous laissions un tête-à-tête dont votre cœur doit avoir un grand besoin.

IRMA.

Oh ! je crois... je vous en prie...

GENEVIÈVE, à Pauline.

Ah ! les beaux diamants !

LE MARQUIS.

Malepeste ! Henri est galant.

PAULINE.

C’est du strass, un caprice ridicule que je me suis passé.

LA MARQUISE.

C’est merveilleux d’imitation, la perle surtout ; mais, mon enfant, la comtesse de Puygiron ne doit pas porter de bijoux faux. – Au revoir, madame Morin.

Elle prend le bras d’Henri, Geneviève celui du marquis, et ils sortent. La nuit commence à venir.

 

 

Scène XII

 

PAULINE, IRMA

 

PAULINE, après avoir écouté les pas s’éloigner.

Ah ! ma bonne mère ! quel bonheur de te voir !

Elle l’embrasse.

Que fait-on à Paris ? Comment va Céleste ? et Clémence ? et Taffetas ? et Ernest ? Jules ? Gontran ? et le bal de l’Opéra ? et la Maison d’or ? et le Mont-de-piété ?

IRMA.

Si on t’entendait !

PAULINE.

Ah ! j’étouffe depuis un an !... laisse-moi ôter mon corset !... Dieu ! que c’est bon de causer un peu avec sa mère !

IRMA.

Je retrouve ton cœur ! je savais bien que les grandeurs ne te changeraient pas ; tu es toujours la même !

PAULINE.

Plus que jamais !... La nouvelle de ma mort a-t-elle fait de l’effet dans Paris ?

IRMA.

Je t’en réponds, et il y avait du monde à ton service funèbre ! c’était pis qu’au convoi de Lafayette... j’étais bien fière d’être ta mère, je t’en donne mon billet !

PAULINE.

Pauvre chérie !... mais je suis là à te questionner, je ne pense pas que tu as peut-être besoin de te rafraîchir...

IRMA.

Je prendrais bien un fruit... un peu saignant : il est six heures.

PAULINE.

Je l’avais oublié... La joie de te voir.

Elle sonne.

IRMA.

Moi, les émotions me creusent.

Entre un domestique. Irma ôte son chapeau et son châle.

PAULINE.

Vous mettrez deux couverts.

À Irma.

Veux-tu que nous dînions ici ?

IRMA.

Le local me plaît.

PAULINE, durement au domestique.

Vous entendez ? Tâchez de ne pas nous faire attendre une heure.

LE DOMESTIQUE, à part.

Elle croit toujours parler à des chiens.

Il sort.

PAULINE, revenant à Irma.

Comment mes petites amies ont-elles pris mon trépas ?

IRMA.

Le luxe de tes obsèques les a joliment vexées ! Clémence s’est jetée dans mes bras en s’écriant : « Quel genre ! Excusez ! »

PAULINE.

Pauvre biche ! – Avec qui est-elle ?

IRMA.

Ne m’en parle pas ! elle a plus de chance qu’une honnête femme. Elle a trouvé un excellent général qui lui a fait quinze mille de viager.

PAULINE.

Elle n’a pas été si bête que moi !

On apporte la table qu’on place sur le devant de la scène, à droite.

IRMA.

Est-ce que tu n’es pas heureuse ?

PAULINE.

Nous parlerons de cela plus tard.

Bas.

Comment Henri t’a-t-il reçue ?

IRMA, de même.

Très bien ; il m’a flanquée à la porte avec cinq mille francs de pension.

PAULINE.

Ah ! voilà ce que tu venais chercher ?

IRMA.

Subsidiairement, comme dit la Gazette des Tribunaux. Que veux-tu ! j’ai fait des pertes à la Bourse !

On annonce M. de Montrichard.

 

 

Scène XIII

 

PAULINE, IRMA, MONTRICHARD

 

MONTRICHARD.

J’ai appris en bas, comtesse, que madame votre mère était arrivée, et je m’empresse...

Les domestiques sortent.

Bonjour, Irma.

IRMA, à Pauline.

Il sait donc... ?

PAULINE.

Oui, c’est un ami.

Entrent deux domestiques avec deux candélabres allumés.

Avez-vous dîné, monsieur de Montrichard ?

MONTRICHARD.

Non, madame.

PAULINE.

Vous dînerez avec nous.

À un domestique.

Ajoutez un couvert.

IRMA, bas, à Pauline.

Est-ce que la valetaille va nous tenir compagnie ?

PAULINE, aux domestiques.

Approchez ce guéridon, et laissez-nous.

Les domestiques sortent.

MONTRICHARD.

Qui est-ce qui nous servira ?

IRMA.

Moi, parbleu !

MONTRICHARD.

Diantre ! servis par Hébé !

IRMA.

Hébé vous-même ! Voilà qu’il va recommencer à m’ennuyer en latin !

MONTRICHARD.

Ne vous fâchez pas, ô Irma ! Hébé était une jeune personne très adroite de ses mains.

PAULINE.

À table !

On s’assied.

IRMA.

Qui est-ce qui meurt de faim ? Moi !

MONTRICHARD.

Quelle belle nature !

IRMA.

Tiens ! je ne fais que deux bons repas par jour !

MONTRICHARD.

Savez-vous que vous êtes toujours belle, Irma ?

IRMA.

Farceur !

MONTRICHARD.

Non, parole ! vous avez gagné depuis trois ans. Il vous est venu un peu de barbe qui donne à votre beauté un air viril.

IRMA.

Vous êtes un malhonnête !

PAULINE.

Voyons, sois gentille.

IRMA.

Ce n’est pas de la barbe, c’est un grain de beauté.

PAULINE.

Laisse-nous rire un peu... il y a si longtemps que ça ne m’est arrivé ?

IRMA.

Tu t’ennuies donc ?

PAULINE.

Demande à Montrichard, et enlève les assiettes.

Irma se lève et prend les assiettes.

IRMA.

Est-ce qu’elle s’ennuie, Montrichard ?

MONTRICHARD, servant du poulet.

Parbleu !

IRMA.

Ce n’est pas Dieu possible ! une comtesse !

PAULINE.

Je ne sais pas comment les grandes dames peuvent s’habituer à la vie qu’elles mènent.

MONTRICHARD.

On les prend toutes petites.

IRMA, à Pauline.

Du cresson, sans te commander. – Est-ce que ton mari n’est pas bon pour toi ?

PAULINE.

Je n’ai pas à m’en plaindre, le pauvre garçon ! mais il ne m’aime plus.

MONTRICHARD.

Alors, il doit vous détester. Est-ce qu’il y a eu explication ?

PAULINE.

Aujourd’hui même.

MONTRICHARD, à part.

Bon !

PAULINE.

Ah ! j’ai fait un sot mariage.

IRMA.

Pauvre chatte ! tu me coupes l’appétit !

MONTRICHARD.

Avec les sots mariages, on fait des séparations bien spirituelles.

IRMA.

Il a raison, Montrichard, il me rouvre l’appétit... Il faut te séparer.

Elle se verse à boire.

Tu gardes ton titre de comtesse, vingt-cinq mille livres de rente, et tu t’amuses !

PAULINE.

Henri ne veut pas entendre parler de séparation.

IRMA.

Puisqu’il ne t’aime plus !

PAULINE.

Il a peur que je ne galvaude son nom.

MONTRICHARD.

L’impertinent !

IRMA.

Il faut le mettre dans son tort... sévices, injures graves, article 231... On aposte des témoins et on se fait souffleter.

PAULINE.

Il est trop niais pour battre une femme.

MONTRICHARD.

Faites-vous enlever ; Baudel est là.

IRMA.

Vous êtes bon, vous ! Séparation pour cause d’adultère, ça rapporte de trois mois à deux ans de prison... article 308.

PAULINE.

C’est tout ce qu’il désire !

MONTRICHARD.

Moi ?

PAULINE.

Croyez-vous que je ne lis pas dans votre jeu ? Vous attendez pour démasquer vos prétentions conjugales le jour où cette illustre famille aura l’oreille basse, et vous me poussez à une escapade, sans vous soucier de ce qu’il m’en coûterait.

MONTRICHARD.

Vous voilà bien malade pour trois mois de prison, que vous passeriez dans une maison de santé ! Vous y retrouveriez vos bonnes joues d’autrefois, et votre procès serait une réclame superbe.

PAULINE.

Et les donations matrimoniales ?

IRMA.

Annulées par l’adultère, mon bon.

MONTRICHARD, à part.

Elles connaissent le code comme des voleurs.

PAULINE.

Henri m’a donné cinq cent mille francs par contrat de mariage, je n’ai pas envie de les perdre.

MONTRICHARD.

Oui, vous ne voulez pas sortir de la souricière sans emporter le lard.

PAULINE.

J’espère bien arriver à une séparation amiable. Il s’agit d’avoir barres sur la famille, et d’être en posture de faire mes conditions... Je trouverai bien moyen d’y parvenir... J’ai déjà entrevu quelque chose.

IRMA.

Quoi donc ?

PAULINE.

Je ne suis pas encore sûre de mon fait, mais je m’en assurerai. En attendant, buvons du champagne, et tâchons de rire un bon coup pendant que nous sommes seuls.

IRMA.

Ça me va.

MONTRICHARD.

À moi aussi !... À votre santé, Irma !

UN DOMESTIQUE, apportant une carte sur un plat d’argent.

On demande à parler à madame la comtesse.

PAULINE, lisant la carte.

« Adolphe, premier comique au théâtre de Vienne. » Je ne connais pas.

IRMA.

Un comique ? Dis donc, toi qui n’as pas ri depuis longtemps !

PAULINE.

L’avez-vous vu jouer, Montrichard ?

MONTRICHARD.

Oui, il imite les acteurs de Paris.

IRMA.

Faites entrer... Des imitations, çà t’amusera, Minette.

PAULINE, au domestique.

Faites entrer et donnez-nous le dessert.

 

 

Scène XIV

 

PAULINE, IRMA, MONTRICHARD, ADOLPHE, habit noir, cravate blanche

 

ADOLPHE.

Mille pardons, madame la comtesse, de la liberté que je prends et du dérangement...

PAULINE.

Asseyez-vous, monsieur.

Le domestique met le dessert sur la table.

ADOLPHE.

Le théâtre donne après-demain une représentation à mon bénéfice, et j’ai cru pouvoir me permettre, en qualité de compatriote, madame, de vous offrir une loge.

Il présente le coupon à Montrichard, qui le passe à Pauline.

PAULINE.

Je vous remercie, monsieur. On me dit que vous faites des imitations ?

ADOLPHE.

Oui, madame ; c’est par là que je réussis à l’étranger.

PAULINE.

Si votre soirée est libre, vous seriez bien aimable de nous donner une séance.

ADOLPHE.

Très volontiers, madame.

IRMA, au domestique.

Un verre, et allez-vous-en... – Tenez, monsieur Adolphe, buvez-moi ça.

ADOLPHE.

Mille grâces, madame ; le Champagne me fait mal.

IRMA, toujours assise et se tournant vers lui.

C’est du cliquot, mon cher ; ça ne grise pas. À votre santé !

ADOLPHE, après avoir bu.

Il est bon.

IRMA, lui versant.

Dites donc, mon petit, vous avez un tic dans l’œil.

ADOLPHE.

Oui, madame... c’est même ce tic qui a déterminé ma vocation pour les comiques.

MONTRICHARD.

Et qui va nous procurer le plaisir de vous entendre.

Adolphe boit.

PAULINE.

Chantez-nous donc une chanson, monsieur Adolphe.

ADOLPHE.

Le Petit Cochon de Barbarie.

Irma lui remplit son verre.

PAULINE.

Non, une chanson d’étudiant.

ADOLPHE.

Je n’en sais pas.

MONTRICHARD.

Vous avez pourtant l’air d’avoir été clerc de notaire.

ADOLPHE.

En effet, monsieur.

PAULINE.

Vous l’avez été ?

ADOLPHE.

Je suis de bonne famille, madame : mon père, un des premiers quincailliers de Paris, me destinait au barreau ; mais une vocation irrésistible m’entraînait au théâtre.

Il boit.

MONTRICHARD.

Monsieur votre père a dû vous maudire ?

ADOLPHE.

Hélas ! il m’a défendu de prostituer son nom sur des affiches de spectacle.

PAULINE.

Comment s’appelle-t-il ?

ADOLPHE.

Mathieu.

MONTRICHARD.

Le fait est que c’eût été un sacrilège.

IRMA.

Eh bien, à ta santé, fils Mathieu ! Tu me plais ! tu es laid, tu es bête, mais tu es naïf !

ADOLPHE, vexé.

Madame !

IRMA.

Ne te fâche pas, mon petit ! c’est pour rire.

Elle se lève tenant la bouteille d’une main et son verre de l’autre.

Tu es joli, joli... dans les intervalles de ton tic.

PAULINE.

À la bonne heure ! mettons les coudes sur la table et disons des bêtises ! on va se croire aux Provençaux... Je me sens renaître.

MONTRICHARD, à part.

La nostalgie de la boue.

IRMA.

On ne voit pas clair ici ! Moi, je n’aime pas dire des bêtises dans l’obscurité.

Elle donne la bouteille à Adolphe.

MONTRICHARD.

On pourrait se blesser.

PAULINE, prenant une bougie au candélabre de la table.

Allumons toutes les chandelles. Aidez-moi, Montrichard.

MONTRICHARD.

Je ne sais pas combien il y en a ; mais tout à l’heure Irma en verra trente-six.

ADOLPHE.

J’en vois déjà quinze pour ma part.

Pauline et Montrichard montent sur les fauteuils aux coins de la cheminée et allument les torchères de chaque côté du portrait.

IRMA.

Tiens, une peinture ! Qu’est-ce que c’est ?

PAULINE.

C’est un baromètre.

IRMA.

Il ressemble à la vieille dame, ce baromètre.

MONTRICHARD, à Pauline.

Hem !... si elle rentrait dans ce moment-ci !

PAULINE.

Qu’ils rentrent tous ! qu’ils me donnent leur malédiction avec mes cinq cent mille francs, et je les tiens quittes du reste.

ADOLPHE, qui a pris la place de Montrichard.

Je demande la permission de porter un toast.

IRMA, descendant à droite.

Vous l’avez, mais tâchez d’être convenable.

MONTRICHARD.

Attendez-nous.

Arrivé près de la table.

Nous vous écoutons.

ADOLPHE.

Au sexe enchanteur qui fait le charme et le tourment de l’existence, en un mot aux dames !

MONTRICHARD.

Vous allez un peu loin, monsieur Adolphe.

IRMA.

Oui, c’est risqué.

PAULINE.

Cela sent son homme à bonnes fortunes.

ADOLPHE.

Oh ! madame...

MONTRICHARD.

Vous devez en avoir furieusement ! Un homme est si exposé au théâtre !

ADOLPHE, fat.

Ce ne sont pas les occasions qui me manquent, je l’avoue.

MONTRICHARD.

Qu’est-ce qui vous manque donc, mon Dieu ?

ADOLPHE.

J’ai toujours eu des mœurs : je suis marié.

PAULINE.

C’est un défaut, mon cher ; tâchez de vous en corriger.

IRMA.

Et surveille ta femme, je ne te dis que ça !

ADOLPHE.

Je vous prie de respecter la mère de mes enfants.

MONTRICHARD.

Vous avez des enfants, ô Adolphe ?

ADOLPHE.

Trois, qui sont tout mon portrait.

PAULINE.

Je plains le plus jeune.

ADOLPHE.

Pourquoi ?

PAULINE.

C’est celui qui a le plus longtemps à vous ressembler.

MONTRICHARD.

Bah ! tous les enfants commencent par ressembler à leur papa et finissent par ressembler à leur père !

IRMA.

La voix du sang est un préjugé !

PAULINE, levant son verre.

À l’extinction des préjugés ! à bas la famille ! à bas le mariage ! à bas les marquis !

MONTRICHARD.

À bas les quincailliers !

ADOLPHE.

À bas les quincailliers !

IRMA.

Vive nous !

PAULINE, chantant.

Quand on n’a plus d’argent,
On écrit à son père,
Qui vous répond : « Brigand,
Tu n’es pas là pour faire
L’amour (ter)
La nuit comme le jour. »

Tous reprennent le refrain en l’accompagnant des couteaux contre les verres. Adolphe tombe sur son siège, et Irma peu à peu s’endort.

MONTRICHARD, à part.

Quand on songe à tout ce qu’elle a fait pour être comtesse !

PAULINE, rêveuse.

Oh ! les douces chansons de la jeunesse ! le beau temps des robes de guingamp et des châles de barège ! les bals de la Chaumière ! les dîners du Moulin-Rouge y ce premier moulin par-dessus lequel on jette son bonnet ! Figurez-vous une jeune fille qui a passé toute sa vie dans une soupente, et qui s’échappe un jour à travers champs pour faire connaissance avec le plaisir, le soleil et la fainéantise !... Cordon, s’il vous plaît !

IRMA, à moitié endormie.

Voilà !

MONTRICHARD, à part.

Eh bien, je m’en étais toujours douté !

ADOLPHE, complètement gris, se levant.

Je vous assure que je ne suis pas laid.

PAULINE.

Alors, tu n’es qu’un vil imposteur ! Ôte ton nez de carton et tes yeux de faïence.

MONTRICHARD.

Qu’il ôte sa tête, pendant qu’il y est.

ADOLPHE.

Ma femme me trouve l’air distingué.

PAULINE.

Elle te trompe.

ADOLPHE.

Ah ! si je le croyais !

MONTRICHARD.

Soyez-en sûr, mon bon ami ; il ne faut jamais douter de sa femme.

ADOLPHE.

Oseriez-vous le jurer sur la tête de cette respectable dame ?

MONTRICHARD.

Prêtez-moi votre tête, Irma, que je satisfasse monsieur.

ADOLPHE, sanglotant.

Malheureux que je suis ! ma femme me trompe !...

PAULINE.

Sur ta beauté, imbécile !

IRMA.

En voilà un comique affligeant !

ADOLPHE, se jetant dans les bras d’Irma.

Ô vous qui êtes mère, vous me comprenez !

IRMA, le repoussant.

Voyons donc, farceur ! Racontez-nous quelque chose de drôle : vous êtes ici pour nous faire rire.

ADOLPHE.

C’est vrai... Voilà... C’est une chanson de baptême.

Il chante.

Petit Léon, dans le sein de ta mère,
Tu n’as jamais connu l’adversité...

Il s’arrête en sanglotant.

Les pauvres enfants, à moi ! ils la connaissent, l’adversité.

PAULINE.

Comment ! vos enfants ?

ADOLPHE.

J’ai acheté hier une palatine à ma femme, et je n’ai pas payé le boulanger.

Il retombe sur sa chaise.

MONTRICHARD, à part.

Pauvre diable !

IRMA.

Dis donc, minette... il a bon cœur ! Il se ruine pour les femmes.

PAULINE.

Ne pleure pas, grand niais... tu ne rentreras pas chez toi les mains vides... – Montrichard, donne-lui ta bourse.

MONTRICHARD, à Pauline.

La charité te ruinera, toi.

Donnant sa bourse à Adolphe.

Tenez, mon ami.

ADOLPHE, repoussant la bourse.

Non, monsieur... non... je ne reçois de l’argent que de mon directeur... quand il m’en donne : ce serait une aumône... Merci... je suis de bonne famille.

PAULINE.

Il me fait mal ! Je n’aime pas à voir la misère de près.

IRMA.

S’il est fier, tant pis pour lui.

PAULINE.

Que pourrais-je donc lui faire accepter ?...

Elle arrache vivement la perle de son collier et la donne à Adolphe.

Tiens, grand imbécile ; voilà un petit bijou pour ta femme... cela ne se refuse pas.

MONTRICHARD, à part.

C’est fantastique !

ADOLPHE.

Vous êtes bien bonne, madame la comtesse.

Il lui baise la main.

PAULINE.

Il est tard, rentrez chez vous ; reconduisez-le, Montrichard.

Irma fourre les restes du dîner dans les poches d’Adolphe.

MONTRICHARD.

Prenez mon bras, monsieur Adolphe.

À part.

Olympe est lancée, elle va faire des siennes !

ADOLPHE, à Pauline.

Vous êtes un ange.

À Irma.

Vous êtes deux anges !

MONTRICHARD.

Ne leur dites pas cela, elles ne vous croiront pas.

ADOLPHE, à Montrichard.

Et vous aussi.

MONTRICHARD.

Et moi aussi, c’est entendu. Vous aussi, vous êtes un ange... insupportable... Allons, fils Mathieu !

Ils sortent.

 

 

Scène XV

 

IRMA, PAULINE

 

IRMA, baillant et se détirant.

Quelle drôle d’idée de lui donner une perle fausse ?

PAULINE.

Fausse ? Elle vaut au moins mille francs.

IRMA, bondissant.

Mille francs ! Es-tu folle ?

PAULINE.

Que veux-tu ! je n’avais pas autre chose sous la main.

Mélancoliquement.

Et puis cela me portera bonheur ! ma séparation réussira.

IRMA.

As-tu des cartes, ici ?

PAULINE, prenant un flambeau et se dirigeant vers sa chambre.

Non, mais j’en ai dans ma chambre. Pourquoi ?

IRMA, la suivant.

Pour faire une réussite.

PAULINE.

Tu crois donc toujours aux cartes ?

IRMA.

Si j’y crois ! Il n’y a que cela de certain.

PAULINE.

Allons donc !

IRMA.

Tais-toi ! on finit toujours mal quand on ne croit à rien.

PAULINE.

Je ne compte que sur moi.

Elle prend un candélabre.

IRMA.

Tu as raison... Il ne faut pas non plus s’abandonner... Aide-toi, le ciel t’aidera.

PAULINE.

Ah ! oui, le ciel !

IRMA.

C’est une façon de parler. – Allons tirer les cartes.

PAULINE.

À ma séparation !

Elles sortent par la gauche ; Irma, en passant devant le portrait de la marquise, fait la révérence.

 

 

ACTE III

 

Même décor.

 

 

Scène première

 

MONTRICHARD, UN DOMESTIQUE, puis PAULINE

 

LE DOMESTIQUE.

Madame la comtesse prie M. le baron de l’attendre un instant. Voici les journaux.

Il sort.

MONTRICHARD.

Arriverais-je en pleine crise ? Ce ne serait pas adroit. Après tout, que m’importe ? Si ce mariage-là m’échappe, j’en retrouverai un autre... je suis un parti maintenant ! – Tiens, mais alors pourquoi me marier ?

PAULINE, entrant.

Hé ! bonjour, monsieur du Corbeau !

MONTRICHARD.

Je vous semble donc beau ?

PAULINE.

Comme tout ce qu’on a craint de perdre !

MONTRICHARD.

Bah ! j’ai été assez heureux pour vous donner des inquiétudes, madame la comtesse ?

PAULINE.

Voire même des insomnies, ou plutôt des cauchemars. Rester une semaine à Hombourg sans écrire à vos amis, ingrat ! Vous m’êtes apparu en costume de décavé, la tête enveloppée de linges sanglants !

MONTRICHARD.

Et vous avez versé une larme ? Pleuré d’Olympe, quelle occasion pour mourir ! Mais j’ai toujours manqué d’à-propos. Loin de me faire sauter la cervelle, j’ai fait sauter la banque.

PAULINE.

Vraiment ?

MONTRICHARD.

Comme j’ai l’honneur de vous le dire.

PAULINE, avec enthousiasme.

Quel homme ! Quelle veine ! Et on s’étonne que les femmes l’aiment et l’admirent ! Ah ! si tu voulais, Alfred, ce n’est pas cet imbécile de Baudel qui m’enlèverait...

MONTRICHARD.

Ce serait cet imbécile de Montrichard... Mais tu serais encore plus bête que lui.

PAULINE, riant.

C’est bien vrai.

MONTRICHARD.

Mais quelle est cette plaisanterie d’enlèvement ?

PAULINE.

C’est très sérieux. Je suis enfin résolue à rompre mon ban, et j’ai choisi le sire de Beauséjour pour complice de mon évasion.

MONTRICHARD.

Mais on m’a dit ce matin chez lui qu’il était parti hier soir.

PAULINE.

Oui, pour Nice.

MONTRICHARD.

Pourquoi sans vous ?

PAULINE.

Moi, je reste pour négocier avec la noble famille une séparation amiable.

MONTRICHARD.

Et vous espérez l’obtenir ?

PAULINE.

J’en suis sûre. Il y aura un peu de tirage, parce que je prétends dicter mes conditions ; mais j’ai barres sur eux depuis hier, et tout s’arrangera, je vous en réponds. Ah ! on trouve que j’ai déshonoré la famille en y entrant... on verra ma sortie !

MONTRICHARD.

Et pourquoi Baudet ne vous a-t-il pas attendue ?

PAULINE.

D’abord et avant tout j’avais à mettre hors d’atteinte certains objets précieux qu’il emporte.

MONTRICHARD.

Vos diamants ?

PAULINE.

Et autre chose encore. Ensuite ne faut-il pas qu’il me prépare une installation digne de moi ? Croyez-vous que je veuille descendre à l’hôtel ? J’en ai assez de la piteuse existence que je mène depuis dix-huit mois ! Je vais me rattraper, je vous en avertis.

MONTRICHARD.

Pauvre Baudel ! Soyez bonne fille, comtesse ; ne le mettez pas sur la paille.

PAULINE.

Il n’aurait que ce qu’il mérite ; c’est un maître fat.

MONTRICHARD.

Lui ? une violette !

PAULINE.

Vous croyez ça ? Ne m’a-t-il pas soutenu, à moi, qu’il avait été l’amant d’Olympe Taverny !

MONTRICHARD.

Tandis qu’au contraire il est de ceux qui ne l’ont pas été ?

PAULINE.

Ah ! mais, dites donc, vous !

MONTRICHARD.

Pardon, comtesse... si de ce nom j’ose encore vous nommer.

PAULINE.

Osez, mon cher... je ne songe pas à le quitter.

MONTRICHARD.

Les Puygiron y songeront peut-être pour vous.

PAULINE.

Je renoncerais plutôt à mes donations matrimoniales. Leur nom est une mine d’or, mon cher.

MONTRICHARD.

Mais s’ils faisaient de ce renoncement une condition ?

PAULINE.

Des conditions, eux ? Pauvres gens ! Je ne leur conseille pas de broncher. Je vous répète que je les tiens.

MONTRICHARD.

À ce point-là ?

PAULINE.

À ce point-là. Je n’ai pas perdu mon temps en votre absence : je me livre depuis huit jours à un petit travail...

MONTRICHARD.

Oh ! ne me le racontez pas !

PAULINE.

Vous craignez la complicité ?

MONTRICHARD.

Je ne veux tremper dans vos diableries qu’en qualité de bon génie... et encore !

PAULINE.

Et encore ! Que voulez- vous dire ?

MONTRICHARD.

Que ce mariage... je n’y tiens plus qu’à moitié.

PAULINE.

Comment ?

MONTRICHARD.

Je ne songe à faire des bêtises, moi, que quand je n’ai pas de quoi faire des folies. Or, j’ai de l’argent frais !... En second lieu, la jeune personne ne me parait pas très sensible à mes agréments ; si elle était réduite à me prendre comme pis aller, je craindrais qu’elle ne me le fit payer cher ; et, ma foi, j’aime mieux qu’elle coiffe sainte Catherine que moi !

PAULINE.

Je n’insiste pas, puisque vous prenez les choses de ce côté-là... Je dois reconnaître que non seulement la petite n’a pas de disposition à vous aimer, mais qu’elle en aime un autre.

MONTRICHARD.

Je m’en doutais.

PAULINE.

Et cet autre, savez-vous qui c’est ? Je vous le donne en mille ! C’est mon mari.

MONTRICHARD.

Bah ! qui vous l’a dit ? Elle ?

PAULINE.

Elle ne soupçonne même pas que j’ai découvert son secret.

MONTRICHARD.

Comment a pu lui pousser cet amour sans espoir ?

PAULINE.

Pas sans espoir... et c’est là le plus joli de l’affaire... Elle s’est mis en tête que je suis poitrinaire, que je n’en ai pas pour six mois... Je ne sais pas où elle a pris cela...

MONTRICHARD, à part.

Je m’en doute, moi.

PAULINE.

Et elle attend mon décès avec une sérénité angélique. Les voilà, les anges de ces marchands de morale ! Ma parole, nous valons mieux que ça, qu’en pensez-vous ?

MONTRICHARD.

Ma foi, entre celle qui a tendu ce piège et celle qui s’y laisse prendre, je donnerais le choix pour une épingle. Je l’échappe belle ! Merci de l’avertissement...

PAULINE.

Et maintenant que vous êtes au courant, faites-moi l’amitié de vous en aller. Je suis attendue chez ma couturière avec qui je dois avoir une conférence sérieuse, car vous pensez bien que je ne compte pas étaler sur la promenade des Anglais les costumes monastiques dont je régalais la naïveté d’Henri.

MONTRICHARD.

Vous reverrai-je ?

PAULINE.

Dans ce monde-ci, non ; mais vous viendrez bien à Nice un jour où vous aurez besoin qu’on vous remette à flot ?

MONTRICHARD.

Parbleu ! vous m’y faites songer !

Tirant son portefeuille.

Rendez-moi donc le service de porter à Baudel ce bon sur la Banque de France... que je comptais lui offrir ce matin à son réveil.

PAULINE.

Un bon de cinquante mille francs ? à quel propos ?

MONTRICHARD.

Un prêt qu’il m’a fait...

PAULINE.

Tu payeras donc toujours tes dettes, grand enfant ?

MONTRICHARD.

On n’est pas parfait.

PAULINE.

À votre place, baron, je garderais à mon ami... cette poire pour la soif.

MONTRICHARD.

Non pas... j’aurai peut-être soif avant lui et je serais capable de boire. Sauvons l’honneur !

PAULINE.

Reprenez ça. Je n’aime pas à porter sur moi des petits papiers qui valent tant d’argent.

MONTRICHARD.

Soit. J’enverrai par mon banquier. Au revoir, comtessina.

Il lui baise la main.

PAULINE.

Au revoir, baronino.

Il sort.

 

 

Scène II

 

PAULINE seule, puis GENEVIÈVE

 

PAULINE, seule.

Quel singulier mélange ! Je le croyais plus fort... Décidément il n’y a pas d’homme complet...

Entre Geneviève qui semble chercher quelque chose.

Bonjour, Geneviève.

GENEVIÈVE.

Pardon, je ne vous voyais pas... Comment êtes-vous ce matin ?

PAULINE.

Très bien, comme toujours.

GENEVIÈVE.

Comme toujours !

PAULINE.

Vous cherchiez quelque chose ?

GENEVIÈVE.

Une petite clef d’or que j’ai perdue hier.

PAULINE.

La clef du fameux coffret, celle que vous appelez la clef de votre cœur ?

GENEVIÈVE.

Justement.

PAULINE.

Je vous avais bien dit qu’on vous la volerait.

GENEVIÈVE.

Oh ! je la retrouverai !

PAULINE, mettant son chapeau.

Tout se retrouve, excepté le temps perdu.

GENEVIÈVE.

Vous sortez ?

PAULINE.

Ma couturière m’attend.

GENEVIÈVE.

Ah ! vous pensez à la toilette ?

PAULINE.

Oui, je suis dans un jour de gaieté.

GENEVIÈVE.

C’est que vous allez mieux.

PAULINE.

Mais je me porte comme le Pont-Neuf, petite obstinée que vous êtes.

GENEVIÈVE.

Ce n’est pas ce que vous disiez l’autre jour.

PAULINE.

Quoi qu’il en soit, n’oubliez pas que vous m’avez juré de ne pas répéter un mot de ce que j’ai pu vous dire.

GENEVIÈVE.

C’est un serment surpris... je vous supplie de m’en relever !

PAULINE.

Dieu m’en garde ! Vous mettriez martel en tête aux grands-parents qui me persécuteraient de leur sollicitude... La place ne serait plus tenable. N’en parlons plus.

GENEVIÈVE.

J’aurai du moins fait mon possible.

PAULINE.

Oui, vous avez mis votre conscience en règle. À tout à l’heure, petit ange.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

GENEVIÈVE seule, puis LE MARQUIS et LA MARQUISE

 

GENEVIÈVE, seule.

J’ai mon idée... Mais par quel détour attaquer la question avec grand-papa et grand’maman ?

Elle s’assied et reste rêveuse le menton dans la main.

Ô Henri ! mon cher Henri !

Entrent le marquis et la marquise.

LE MARQUIS, montrant Geneviève à la marquise.

À quoi pense-t-elle donc ? On dirait la statue de la Méditation !

LA MARQUISE.

Elle a l’air triste.

LE MARQUIS.

Bah !... Oui, très triste... – Qu’as-tu, mon enfant ?

GENEVIÈVE, tressaillant.

Vous étiez là ?

LA MARQUISE.

Tu ne nous as pas entendus entrer ?... Quelle grave pensée t’absorbait donc ?

LE MARQUIS.

Est-ce qu’on t’a contrariée ?

GENEVIÈVE.

Pas du tout !

LA MARQUISE.

Désires-tu quelque chose ?

GENEVIÈVE.

Non...

Se reprenant.

C’est-à-dire...

LE MARQUIS.

C’est-à-dire, oui... Voyons, petite sournoise, dites-nous sur-le-champ ce que c’est.

GENEVIÈVE.

Je voudrais voir l’Italie !

LE MARQUIS.

Voir l’Italie ?... comme ça, au pied levé ?

GENEVIÈVE.

J’ai le spleen... Vienne me déplaît... j’y tomberai malade.

LA MARQUISE.

Mais depuis quand as-tu cette fantaisie ?

GENEVIÈVE.

Depuis longtemps ; je ne voulais pas nous en parler, j’espérais qu’elle me passerait... Elle ne fait que grandir ! Je vous en supplie... emmenez-moi à Rome !

LE MARQUIS.

Mais cela n’a pas le sens commun.

LA MARQUISE.

C’est un caprice d’enfant gâté.

GENEVIÈVE.

Non, je vous le jure ! J’ai besoin de faire ce voyage ! Je n’ai pas coutume d’abuser de votre bonté, n’est-ce pas ? Il m’en coûte de vous demander le sacrifice de votre tranquillité, de vos habitudes...

LE MARQUIS.

Oh ! nos habitudes... la principale est de te voir contente, et je commence à croire qu’elle nous manquerait ici. – Qu’en dites-vous, marquise ?

LA MARQUISE.

Nous sommes chez nous partout où Geneviève est heureuse.

GENEVIÈVE.

Eh bien, si vous ma conduisez à Rome, je vous promets de chanter du matin au soir ; vous m’aurez toute la journée autour de vous ; il n’y aura pas de bals qui vous prendront votre petite-fille ; nous serons bien plus ensemble !

LE MARQUIS.

C’est vrai ! nous serions bien plus ensemble.

GENEVIÈVE.

Vous nous apprendrez le whist, à Pauline et à moi.

LE MARQUIS.

Pauline serait donc du voyage ?

GENEVIÈVE.

Sans doute, c’est un voyage de famille ! Tous les soirs, vous aurez votre partie comme ici, et même plus agréable ; car je serai votre partenaire, et vous pourrez me gronder quand je couperai vos rois, tandis que vous n’osez pas gronder bonne maman.

LE MARQUIS.

Eh bien, je ne dis pas non... Si la marquise y consent, nous reparlerons de cela.

GENEVIÈVE.

Comment, nous en reparlerons ?

LE MARQUIS.

Donne-nous le temps de nous faire à cette idée-là, que diable !

GENEVIÈVE.

Vous me montrerez Rome vous-même, grand-papa... Toutes les jeunes filles y vont avec leur mari, qui leur explique les monuments... Moi, j’aime bien mieux que ce soit vous.

LA MARQUISE.

Elle a raison, mon ami ; profitons du temps où elle est à nous seuls.

LE MARQUIS.

Si on m’avait dit il y a une heure que je passerais l’hiver à Rome, on m’aurait bien étonné.

GENEVIÈVE.

Vous consentez ! Oh ! que je vous remercie !

LA MARQUISE.

Ses couleurs lui sont déjà revenues.

GENEVIÈVE.

Quand partons-nous ?

LE MARQUIS, riant.

Donne-moi ma canne et mon chapeau.

LA MARQUISE.

Quel délai nous accordes-tu pour nos préparatifs ?

GENEVIÈVE.

Je les ferai ; vous n’aurez qu’à monter en voiture.

LE MARQUIS.

Voyons, donne-nous huit jours.

GENEVIÈVE.

Non, c’est trop ! vous auriez le temps de changer d’avis.

LA MARQUISE.

Eh bien, quatre !

GENEVIÈVE.

Trois.

LE MARQUIS.

Mais tu chanteras du matin au soir ?

GENEVIÈVE.

Et je ferai voire whist... je vous lirai le journal... enfin, tout ce que vous voudrez... Je vous adore !

Elle lui saute au cou.

LE MARQUIS.

Décidément ce voyage me sourit... Si nous partions demain ?

GENEVIÈVE.

Je vous ai donné quatre jours... je suis raisonnable ! Il nous faut le temps de décider Pauline et Henri.

LA MARQUIS.

Je ne pense pas qu’ils fassent de difficultés.

GENEVIÈVE.

S’ils en faisaient... vous êtes le chef de la famille, grand-papa ; vous emploieriez votre autorité.

LE MARQUIS.

Il me semble que le chef de la famille, c’est toi.

GENEVIÈVE.

D’abord je vous préviens que, si Pauline ne vient pas avec nous, je ne pars pas. Si vous tenez à ce voyage, arrangez-vous.

LE MARQUIS.

C’est bien, mademoiselle ; j’emploierai mon autorité.

À la marquise.

Quand nous aurons des arrière-petits-enfants, ils nous feront marcher à quatre pattes.

UN DOMESTIQUE, entrant.

Un monsieur dont voici la carte demande à voir M. le marquis.

LE MARQUIS, prenant la carte.

Mathieu, dit Adolphe. Je ne connais pas. À quoi ressemble-t-il, ce monsieur ?

LE DOMESTIQUE.

À un acteur que j’ai entendu souvent au petit théâtre... Je crois même que c’est lui.

LE MARQUIS.

Que peut-il me vouloir ? Un artiste, un Français !... Faites entrer.

LA MARQUISE, à Geneviève.

Va dans ta chambre.

Geneviève sort.

 

 

Scène IV

 

LE MARQUIS, LA MARQUISE, ADOLPHE

 

ADOLPHE.

Je vous demande pardon de vous déranger, madame et monsieur ; c’est à madame la comtesse que j’eusse désiré parler, mais on m’a dit qu’elle était sortie, et j’ai pris la liberté...

LE MARQUIS.

Enchanté de vous voir, mon cher, j’ai toujours aimé les artistes.

ADOLPHE.

Pardon, monsieur le marquis... ce n’est pas l’artiste qui se présente à vous, c’est l’homme du monde. Vous voyez un fils de famille égaré sur les planches par une vocation irrésistible, mais qui retrouve en les quittant ses manières originelles.

LE MARQUIS, sèchement.

Alors, c’est différent. Que puis-je pour votre service ?

ADOLPHE.

Reprenons de plus haut, si vous permettez. J’ai eu tout dernièrement l’honneur de m’asseoir à votre table.

LE MARQUIS.

À ma table ? Vous rêvez, monsieur !

ADOLPHE.

Pas le moins du monde. La scène (c’est le mot) se passait même dans cette salle, témoin ce tableau, dont nous avions allumé tout le luminaire.

Regardant la marquise.

Très ressemblant, madame, et, par conséquent, très noble, mes compliments. C’est si rare un bon portrait ! J’ai voulu avoir celui de madame Mathieu...

LE MARQUIS.

Au fait, monsieur.

LA MARQUISE.

Quel jour cela se passait-il ?

ADOLPHE.

Samedi dernier.

LA MARQUISE, à son mari.

Le jour de l’arrivée de madame Morin. Nous dînions en ville, vous et moi.

ADOLPHE.

Vous étiez absents, en effet... Nous n’étions que quatre convives : votre charmante nièce, une dame âgée, de la plus haute distinction, un gentilhomme fort gai, et enfin votre serviteur qui se trouvait là par occasion.

LE MARQUIS.

Quelle occasion ?

ADOLPHE.

J’étais venu proposer une loge pour ma représentation à bénéfice.

LE MARQUIS.

Dites-le donc tout de suite, monsieur. Je ne vais plus au spectacle, mais, en qualité de compatriote, je suis prêt à souscrire.

ADOLPHE.

Vous êtes trop bon. La représentation a eu lieu hier.

LE MARQUIS.

A-t-elle été brillante ?

ADOLPHE.

Elle n’a pas couvert les frais.

LE MARQUIS.

Je comprends. Veuillez me dire le prix de ma loge ?

ADOLPHE.

Mais je ne demande pas l’aumône, monsieur. Je sors d’un père qui, sans être gentilhomme, est un des bons quincailliers de Paris.

LE MARQUIS, souriant.

C’est une noblesse qui en vaut bien une autre. Je n’avais pas dessein de vous offenser, monsieur.

LA MARQUISE.

Nous vous faisons toutes nos excuses.

ADOLPHE.

Je n’en demande pas tant, madame.

LE MARQUIS, lui offrant une chaise.

Asseyez-vous donc.

Lui présentant ta tabatière.

Prenez-vous du tabac ?

ADOLPHE.

Par boutade.

LE MARQUIS.

Comment trouvez-vous celui-là ?

ADOLPHE.

Délicieux. – Mais où en étais-je ?

LE MARQUIS.

Vous étiez à table...

ADOLPHE.

Parfaitement. À la fin du dîner, on me demanda quelques chansonnettes... Naturellement je ne voulus pas entendre parler d’honoraires, puisque j’avais chanté comme homme du monde... Alors, madame la comtesse me força d’accepter cette perle pour ma femme.

Il tire une perle de sa poche.

LA MARQUISE, vivement.

Voyons, monsieur...

Il la lui donne.

N’est-ce pas une perle qui faisait partie d’un collier de diamants ?

ADOLPHE.

Oui, madame.

LE MARQUIS, à part.

Voilà un trait de mauvais goût.

ADOLPHE.

Je voulais conserver ce souvenir ; mais j’avais compté sur cette maudite représentation d’hier pour payer quelques dettes.

LE MARQUIS.

Vous avez des dettes ?

ADOLPHE.

Dettes de jeu...

À part.

chez le boulanger...

Haut.

exigibles dans les vingt-quatre heures, comme bien vous savez, et je me suis résigné à porter ce bijou chez le joaillier.

LE MARQUIS.

Qui vous a édifié sur sa valeur.

ADOLPHE.

Oui, monsieur. Or je ne puis croire que madame la comtesse ait eu l’intention de me faire un cadeau de cette importance.

LE MARQUIS.

De quelle importance ?

ADOLPHE.

Le joaillier m’en offre mille florins.

LA MARQUISE.

Elle est donc fine ?

Frappant la perle contre la table.

Oui bien !

LE MARQUIS.

Qu’est-ce que cela signifie ?

ADOLPHE.

Que supposiez-vous donc ? Que je venais réclamer de l’argent, quand, au contraire...

LE MARQUIS.

Vous en rapportez !... Touchez là, monsieur, vous êtes un galant homme. Quant à cette perle, ma nièce savait ce qu’elle faisait en vous la donnant ; elle est bien à vous. Mais permettez-moi de vous la racheter pour la lui rendre.

Il tire des billets de banque de son portefeuille.

ADOLPHE.

Ah ! monsieur le marquis !

LE MARQUIS.

Je vous demande la préférence sur votre joaillier !

LA MARQUISE, bas, au marquis.

Pauvre garçon ! il est tout décontenancé !

LE MARQUIS.

Et puisque mon tabac vous paraît bon, faites-moi l’amitié d’accepter ma tabatière en souvenir de moi.

Il lui donne sa boîte.

ADOLPHE.

Ah ! monsieur le marquis, je vous jure qu’elle ne me quittera plus.

LE MARQUIS.

Au revoir, mon bon ami.

ADOLPHE.

Quoi !... vous me permettez de revenir de temps en temps ?

LE MARQUIS.

Les honnêtes gens comme vous sont toujours les bienvenus chez les honnêtes gens comme moi.

ADOLPHE.

Ah ! monsieur le marquis, vous m’avez décoré !

LE MARQUIS, riant.

L’ordre de la Tabatière !

Adolphe sort.

 

 

Scène V

 

LE MARQUIS, LA MARQUISE, puis HENRI

 

LE MARQUIS.

Voilà un brave garçon qui emporte un de mes préjugés !

Henri entre.

Tiens, mon neveu y tu rendras cette perle à ta femme et tu la prieras de ne plus nous donner des lanternes pour des vessies, en d’autres termes, de ne plus nous donner du diamant pour du strass.

HENRI, allant à la marquise.

Comment cela ?

LA MARQUISE.

Cette perle est fine, et le reste aussi probablement.

HENRI.

Alors, pourquoi ce mensonge qu’elle nous a fait ?

LA MARQUISE.

Elle aura craint que vous ne la grondiez de s’être passé un caprice aussi cher.

HENRI.

Mais j’ai mis cinquante mille francs à sa disposition pour acheter des diamants ; elle m’aurait avoué qu’elle avait pris les devants.

LA MARQUISE.

Un peu de mauvaise honte peut-être.

HENRI.

C’est possible.

LE MARQUIS.

La voici ! Parbleu ! je veux me donner le plaisir de l’embarrasser là-dessus.

Henri, après l’entrée de Pauline, descend à gauche et ne cesse de l’observer.

 

 

Scène VI

 

LE MARQUIS, LA MARQUISE, HENRI, PAULINE, en chapeau, entrant par le fond

 

LE MARQUIS.

Vous arrivez bien, ma nièce : nous parlions de votre strass et nous nous étonnions des progrès de la chimie.

PAULINE, ôtant son chapeau et son châle, au fond de la scène.

Le fait est qu’on imite le diamant à s’y méprendre.

LE MARQUIS.

Montrez-nous donc cette rivière ?

PAULINE.

Je ne l’ai plus... je l’ai renvoyée au marchand.

LE MARQUIS.

Pourquoi donc ?

PAULINE.

Madame m’a fait comprendre que la comtesse de Puygiron ne pouvait pas porter de bijoux faux.

LA MARQUISE.

On vous tend un piège, mon enfant.

HENRI.

Ma tante !

LA MARQUISE.

Non, je ne veux pas qu’on la pousse plus avant dans son petit mensonge. Nous savons que vos diamants sont fins.

PAULINE.

Ah !... eh bien, j’avoue...

LE MARQUIS.

Que vous ne les avez pas renvoyés au marchand ?

PAULINE.

Mon Dieu, si ! j’ai craint que ma ruse ne se découvrit... et j’ai mis fin à cet enfantillage ridicule.

HENRI.

Combien le marchand vous a-t-il pris ?

PAULINE.

Rien du tout.

HENRI.

Rien du tout ?

PAULINE.

Sans doute.

HENRI.

Pas même la valeur de cette perle !

Il la lui montre.

PAULINE, à part.

Diable !

Haut.

Je voulais vous cacher... je comptais payer sur mes économies...

HENRI.

Où demeure-t-il ?

PAULINE.

Ne vous en occupez pas ; je m’en charge.

HENRI.

Où demeure-t-il ?

PAULINE.

Mais, monsieur... cette insistance...

HENRI.

Répondez sans chercher de subterfuges !

PAULINE.

Que soupçonnez-vous donc ?

HENRI, avec éclat.

Je soupçonne que ces diamants vous ont été donnés par M. de Beauséjour.

PAULINE.

Oh ! Henri !

LA MARQUISE.

Vous outragez votre femme !

HENRI.

Si je me trompe, qu’elle me dise l’adresse du marchand, et je vais m’assurer sur l’heure...

PAULINE.

Non, monsieur, je ne descendrai pas à me justifier. Vos soupçons ne méritent pas que je les dissipe. Croyez tout ce qu’il vous plaira.

HENRI.

Vous oubliez que vous n’avez pas le droit de le prendre de si haut.

PAULINE.

Pourquoi, s’il vous plaît ? Je vous défie de le dire.

HENRI.

Vous m’en défiez ?

LE MARQUIS.

Tu es fou, mon ami. Ta femme a tort de s’obstiner dans une cachotterie puérile, j’en conviens ; mais, que diable ! pense donc à l’infamie dont tu l’accuses.

LA MARQUISE, à Pauline.

Pauline, ayez pitié de cet insensé !... Ôtez-lui cet horrible soupçon !

PAULINE.

Non... madame... non, je ne dirai pas un mot.

HENRI.

Misérable ! elle s’est vendue !

LE MARQUIS.

Henri ! votre conduite est indigne d’un gentilhomme ! Demandez pardon à votre femme.

HENRI.

Ah ! c’est à vous que je dois demander pardon... Cette femme, c’est Olympe Taverny !

Le marquis reste atterré, immobile, la marquise près de lui, Pauline à droite de la scène, Henri à gauche. Henri s’approchant de son oncle et mettant un genou à terre.

Pardonnez-moi, mon père ! pardonnez-moi d’avoir déshonoré le nom que vous portez ! d’avoir consenti aux impostures de cette femme, d’avoir souillé votre chaste maison de sa présence !

LE MARQUIS.

Je ne vous connais plus !

LA MARQUISE.

Il l’aimait alors ! il la croyait digne de nous, puisqu’il la croyait digne de lui... Ce mariage a été la faute de son enfance et non le crime de son honneur... Ne le repoussez pas, mon ami, il est bien malheureux !

Le marquis, après un silence, tend la main à Henri, et le relève sans le regarder. Henri prend les mains de sa tante et les baise avec effusion.

HENRI.

Je vais souffleter M. de Beauséjour. Un duel à mort, au pistolet, à dix pas !

LE MARQUIS.

Va ! je serai ton témoin.

Henri sort.

 

 

Scène VII

 

LE MARQUIS, LA MARQUISE, PAULINE

 

Le marquis ouvre un meuble et en tire une boîte de pistolets qu’il pose sur la table en silence.

PAULINE.

Ne prenez pas la peine de préparer les armes, monsieur le marquis. Votre neveu ne soufflettera pas M. de Beauséjour, par l’excellente raison que M. de Beauséjour a quitté Vienne depuis hier soir. Si je n’ai pas retenu Henri, c’est que la présence de ce fougueux jeune homme aurait gêné l’explication que nous allons avoir ensemble.

LE MARQUIS.

Une explication entre nous, mademoiselle ? Vous vous expliquerez devant les tribunaux.

PAULINE.

Je pense bien que vous voulez m’y traîner, et c’est justement à ce propos que nous avons à causer. Il y a une pièce du procès que vous ne connaissez pas et que je tiens à vous communiquer.

LE MARQUIS.

Votre avoué s’en chargera. Laissez-nous.

PAULINE.

Soit.

À la marquise.

Voulez-vous bien, madame, remettre à mademoiselle Geneviève cette petite clef d’or qu’elle cherche depuis hier ?

LA MARQUISE.

La clef du coffret...

PAULINE.

Qui renferme le journal de son cœur.

LA MARQUISE.

Comment se trouve-t-elle entre vos mains ?

PAULINE.

Très simplement : je l’ai dérobée. C’est peut-être indélicat ; mais j’ai été si mal élevée ! Je pressentais que je trouverais dans cet écrin des armes dont j’aurais un jour besoin ; je ne me trompais pas. Si madame la marquise daignait prendre connaissance de quelques extraits seulement ?

Elle présente un papier à la marquise.

LE MARQUIS.

Une nouvelle infamie, sans doute ?

PAULINE.

Le mot est dur, mais ce n’est pas à moi de défendre votre petite-fille.

LA MARQUISE, ouvrant le papier.

Ce n’est pas son écriture !

PAULINE.

Parbleu ! me croyez-vous assez simple pour vous livrer l’original ? Il est en mains sûres, à Paris. Lisez donc.

LA MARQUISE, lisant.

« 17 avril. Que se passe-t-il en moi ? Henri n’aime plus Pauline ; c’est moi qu’il aime... »

LE MARQUIS, à sa femme.

Henri aurait-il eu l’indignité...

PAULINE, à gauche.

De faire une déclaration à sa cousine ?... On le dirait, n’est-ce pas ? Mais rassurez-vous, c’est moi.

LE MARQUIS, passant au milieu.

Vous, madame !

PAULINE.

Je n’ai dit d’ailleurs que la pure vérité.

LE MARQUIS, à sa femme.

Henri aime sa cousine ?

LA MARQUISE, lisant.

« C’est moi qu’il aime. Ah ! je sens maintenant que je n’ai jamais cessé de l’aimer... »

Parlé.

Pauvre enfant !

Lisant.

« Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Cet amour est un crime. Donnez-moi la force de l’arracher de mon cœur. Je le croyais si bien mort. Pourquoi l’a-t-on ranimé ? »

LE MARQUIS, à Pauline.

Oui, pourquoi ?

PAULINE.

Continuez, vous allez voir !

LA MARQUISE, lisant.

« 20 avril. Je suis troublée jusqu’au fond de l’âme. Où puiser à présent la force de combattre un amour qui peut devenir légitime ? Hélas ! il ne sera jamais sans remords. Il est déshonoré par l’horrible espoir qu’il accueille malgré moi. Est-ce ma faute pourtant si Pauline ne veut pas guérir du mal qui la tue ?... »

LE MARQUIS.

Toujours vous, n’est-ce pas ?

Pauline s’incline.

LA MARQUISE.

Voilà pourquoi elle voulait nous conduire en Italie !

LE MARQUIS, à Pauline.

Un homme capable d’une pareille infamie, on le tuerait comme un chien ! Mais une femme, tous les attentats lui sont permis.

PAULINE, tournant la tête vers lui en souriant.

C’est bien le moins que nous ayons les privilèges de notre faiblesse, vous en conviendrez. Pour en revenir à votre petite-fille, je crois que la lecture de son petit roman lui attirerait plus d’admirateurs que de maris. Mais rassurez-vous, je ne publierai ce document précieux que si vous m’y réduirez, et vous ne m’y réduirez pas, j’en suis sûre.

LE MARQUIS.

Faites vos conditions, madame.

PAULINE.

À la bonne heure, vous voilà raisonnable. Je le serai aussi. Je ne demande qu’une séparation amiable avec mes donations matrimoniales.

LE MARQUIS.

Mais vous quitterez notre nom ?

PAULINE.

Ah ! monsieur le marquis !... Je sais trop ce qu’il vaut.

LE MARQUIS.

Nous vous le payerons !

PAULINE.

Vous n’êtes pas assez riche. Et puis que penseriez-vous de moi si je vous le vendais ? Non, je l’ai, je le garde. Une séparation amiable ne peut pas m’ôter ce que ne m’ôterait pas une séparation judiciaire, soyez juste.

LA MARQUISE, à son mari.

Elle nous tient sous ses pieds !

LE MARQUIS.

Soit !

PAULINE.

Ainsi voilà qui est convenu... vous vous chargez d’arranger les choses avec Henri. Moi, j’ai hâte de vous délivrer de ma présence.

Elle fait quelques pas.

LE MARQUIS.

Permettez ; il nous faut d’abord le journal de Geneviève.

PAULINE.

Ne vous ai-je pas dit qu’il est à Paris ?

LE MARQUIS.

Écrivez au receleur qu’il vous le renvoie courrier par courrier.

PAULINE.

Rien de plus simple en effet. Mais si je me dessaisis de mon gage, quelle sera ma garantie ?

LE MARQUIS.

Ma parole de gentilhomme.

PAULINE.

C’est juste. Entre gens d’honneur une parole suffit. Eh bien, je vous donne la mienne que je n’abuserai pas du précieux dépôt... Quel intérêt y aurais-je d’ailleurs ?

LE MARQUIS.

Le plaisir de vous venger de nous. Vous devez nous haïr, car vous sentez que nous vous méprisons.

PAULINE.

Si c’est ainsi que vous espérez m’amadouer !

LA MARQUISE.

Le marquis est violent, il a tort... Laissez- vous toucher, madame ! Accordez-nous la grâce de notre enfant ! Ayez pitié de nos cheveux blancs... Je prierai Dieu pour vous !

PAULINE, souriant.

À charge de revanche, madame.

LE MARQUIS.

Assez, marquise !

Il passe devant Pauline sans la regarder et présente sa main à la marquise.

Laissez-moi avec elle.

LA MARQUISE.

Mon ami...

LE MARQUIS, la conduisant vers la porte.

Laisse-nous !

La marquise sort. La marquis lui envoie des deux mains un long baiser et revient en scène.

 

 

Scène VIII

 

LE MARQUIS, PAULINE

 

PAULINE.

Vous êtes pâle, monsieur le marquis.

LE MARQUIS, les bras croisés et immobile.

Vous le seriez plus que moi si vous saviez à quoi je pense.

PAULINE.

Des menaces ?

LE MARQUIS, lentement.

N’avons-nous pas épuisé les supplications ? Ma sainte femme n’a-t-elle pas en vain courbé le front devant vous ?

PAULINE.

Eh bien, après ?

LE MARQUIS, s’élançant sur elle.

Après, misérable !

Il s’arrête.

Nous n’avons plus de salut à attendre que de nous-mêmes, comprends-tu ?

PAULINE.

Vous ne me faites pas peur, j’en ai muselé de plus féroces que vous.

LE MARQUIS, d’une voix brève.

Écrivez la lettre que je vous ai dite.

PAULINE, haussant les épaules.

Vous rabâchez, marquis.

LE MARQUIS.

Écrivez-la tout de suite, entendez-vous ? Demain serait trop tard !

PAULINE.

Parce que ?

LE MARQUIS.

Parce que le secret de ma petite-fille une fois ébruité, il n’y aurait plus pour elle d’autre réparation possible que d’épouser votre mari... Et elle l’épouserait, je vous le jure !

PAULINE, souriant.

Voulez-vous dire par là que vous me supprimeriez ! Ah çà ! mon cher monsieur, me prenez-vous pour une enfant ?

Elle fait quelques pas.

LE MARQUIS, mettant la main sur la boîte de pistolets.

Prenez garde !

PAULINE.

À quoi ? ne taquinez donc pas vos pistolets, ils ne sont pas chargés. Finissons cette petite comédie ; elle ne vous réussira pas.

LE MARQUIS, se contenant.

Écrivez, et je vous donne cinq cent mille francs.

PAULINE.

Vous m’offrez de m’acheter mes canons le jour de la bataille ?... Je suis votre servante ; adieu, cher oncle...

Elle se dirige vers la porte de gauche.

LE MARQUIS, prenant un pistolet.

Si vous passez le seuil de cette porte, je vous tue.

PAULINE, sur le seuil, fredonnant l’air des Étudiants.

Quand on a compromis
Une petite fille...

LE MARQUIS fait feu ; Pauline jette un cri et tombe dans la coulisse. Le marquis prend le second pistolet, l’arme et dit :

Dieu me jugera.

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