L’Hôtel du Libre-Échange (Georges FEYDEAU - Maurice DESVALLIÈRES)

Pièce en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre des Nouveautés, le 5 décembre 1894.

 

Personnages

 

PINGLET

PAILLARDIN

MATHIEU

MAXIME

BOULOT

BASTIEN

LE COMMISSAIRE

ERNEST

CHERVET

PREMIER COMMISSIONNAIRE

MARCELLE, femme de Paillardin

ANGÉLIQUE, femme de Pinglet

VICTOIRE, femme de chambre de Pinglet

VIOLETTE, fille de Mathieu

MARGUERITE, fille de Mathieu

PAQUERETTE, fille de Mathieu

PERVENCHE, fille de Mathieu

UNE DAME

QUATRE COMMISSIONNAIRES

AGENTS DE POLICE

GARDIENS DE LA PAIX

 

 

ACTE I

 

Chez Pinglet, à Passy.

Un cabinet d’entrepreneur. Au fond, large baie vitrée, percée dans son milieu d’une fenêtre avec barre d’appui à l’extérieur. On aperçoit à travers les vitres le faîte des arbres du jardin. À droite, premier plan, porte de la chambre de Mme Pinglet, id., deuxième plan, en pan coupé, porte ouvrant sur l’antichambre. À gauche, deuxième plan, autre porte en pan coupé donnant sur la chambre de Pinglet. Au fond, en plein milieu, devant la baie vitrée et à une distance suffisante pour permettre de passer, une grande planche en bois blanc, formant table, sur tréteaux. Sur cette table, des papiers, des lavis, une règle et une équerre double en forme de T, des plumes, des crayons, tout ce qu’il faut enfin pour dresser des plans, et un Bottin ; devant cette table, un très haut tabouret. Toujours au fond, entre la baie vitrée et la porte du pan coupé de gauche, une sorte de commode-buffet avec portes, couverte d’échantillons de tuiles et de pierres. À gauche, entre le pan coupé et l’avant-scène, grande table-bureau adossée au mur sur laquelle se trouvent pêle-mêle des livres et des plans roulés. Au milieu, buvard, plume et encrier, et, à côté, un vase de fleurs. Au-dessus de cette table une glace et au-dessus de la glace une tablette avec d’autres plans roulés. Sur le devant de la scène, à gauche et en biais, un canapé. Au fond à droite, entre la baie vitrée et le plan coupé de droite, un petit secrétaire. Entre le pan coupé et la porte de la chambre de Mme Pinglet, un cartonnier ; au-dessus une pendule accrochée au mur et à côté, à droite, un cordon de sonnette. Ça et là, sur les murailles, des plans et des lavis encadrés, des modèles de moulures et de corniches en plâtre. Un fauteuil et trois chaises. Le fauteuil est à gauche et adossé au mur. Une chaise, entre le secrétaire et la porte du pan coupé de droite. Une chaise de chaque côté de la baie vitrée. Serrures praticables. Verrou à l’extérieur du pan coupé de droite. La fenêtre du fond est ouverte.

 

 

Scène première

 

PINGLET, puis MADAME PINGLET

 

Au lever du rideau, Pinglet travaille à un plan sur la table du milieu, le dos au public.

PINGLET, chantonnant en travaillant.

Ô printemps ! donne-lui ta goutte de rosée... Ô printemps ! donne-lui ton rayon de soleil !

MADAME PINGLET, paraissant, deux échantillons d’étoffes à la main. Voix sèche.

Monsieur Pinglet !...

PINGLET, sans se retourner.

Angélique ?...

MADAME PINGLET.

Ma couturière est là !

PINGLET, retourné à demi.

Eh bien ! qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?...

Il se remet à travailler.

MADAME PINGLET.

Hein ! Vous ne pouvez pas cesser votre travail quand je vous parle ?

PINGLET, à part.

Quel rasoir ?

À Mme Pinglet.

Chère amie !... C’est un travail très pressé pour une maison que je construis avec notre ami Paillardin.

MADAME PINGLET.

Eh bien, la maison attendra !

PINGLET.

Bien, chère amie...

MADAME PINGLET, montrant ses échantillons.

J’hésite entre deux échantillons d’étoffes ! Lequel faut-il prendre ?

PINGLET.

C’est pour un fauteuil ?

MADAME PINGLET.

Non, Monsieur ! c’est pour une robe.

PINGLET, indiquant l’un des échantillons.

J’aimerais assez celui-là !

MADAME PINGLET.

C’est très bien... je prendrai l’autre !...

PINGLET.

Ce n’était pas la peine alors de me demander...

MADAME PINGLET.

Pardon !... Je vous demande parce que je sais que vous n’avez pas de goût... Comme ça je suis fixée sur celui que je ne dois pas prendre !

PINGLET, à part.

Charmant !... C’est une crème !...

MADAME PINGLET.

Allez ! travaillez !

PINGLET.

Oui, Angélique !...

Mme Pinglet sort en lui tirant la langue.

Huah !... Ce n’est pas une femme que j’ai là, c’est un pion !... Et dire que je l’ai épousée par amour, malgré ma famille !

Remontant à sa table de travail.

Il y a vingt ans, c’est vrai !... Ah ! si on pouvait voir les femmes vingt ans après, on ne les épouserait pas vingt ans avant !...

Devant la fenêtre.

Oh ! le temps est couvert, il tombe même des gouttes !...

Face au public.

Jamais mon fils ne se mariera contre ma volonté.

Un temps.

Si jamais j’en ai un... mais je n’en aurai pas !... parce qu’avec Madame Pinglet... ah ! non !...

On frappe.

Entrez !...

 

 

Scène II

 

PINGLET, MARCELLE

 

PINGLET, avec empressement allant à Marcelle.

Ah ! madame Paillardin.

MARCELLE, avec humeur.

Bonjour, mon cher Pinglet !!... Vous me recevez en robe de chambre, n’est-ce pas ?

PINGLET, très aimable, descendant avec elle.

Mais ce sont les privilèges du voisinage ; quand, entre amis intimes, on a deux villas contiguës, c’est bien le moins qu’on puisse aller les uns chez les autres sans façons !

MARCELLE.

C’est ce que je me suis dit !... Votre femme n’est plus là ?

PINGLET.

Si ! Elle est en conférence avec sa couturière !... Et Paillardin va bien ?...

MARCELLE.

Je ne sais pas.

PINGLET, lui prend les mains et la regarde dans les yeux.

Qu’est-ce que vous avez ?

MARCELLE.

Je n’ai rien.

PINGLET.

Si... Vous avez les yeux rouges.

MARCELLE.

Oh ! rien ! rien !... Toujours la même chose : une dispute avec mon mari.

PINGLET.

Pauvre petite !... Voyons, est-ce qu’il se serait montré agressif ?

MARCELLE.

Agressif !... Ah ! ah ! non, il n’est pas agressif !... S’il était agressif, il y aurait peut-être quelque espoir !... mais je suis aussi peu pour lui que sa dernière pantoufle !... Tenez, ne parlons plus de ça, cela m’agace !... Je vais trouver votre femme !

PINGLET, lui indiquant.

C’est ça, par là !... Et puis, vous savez, je le gronderai, Paillardin.

MARCELLE.

Oh ! non, je vous en prie !... Ne lui ouvrez pas la bouche de tout cela. Qu’est-ce que vous voulez ?... on ne peut pas demander à un manchot de jouer du violon.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

PINGLET, seul

 

La regardant sortir, très excité.

Oh ! cette femme-là !... Ouah !... ah ! là ! là !... Ma femme qui me dit toujours que je suis fini !... Si je suis fini avec elle... c’est pour faire chorus !... Qu’on me mette donc en parallèle avec... oh !

Remontant travailler.

Mais voilà ! Elle a épousé une espèce de moule !...

Face au public.

Je peux le dire !... C’est mon ami intime... qui est-ce qui pourrait l’appeler moule, si ce n’est son ami intime !

Tout en travaillant.

Ah ! si ce n’était pas mon ami intime !...

Changeant de ton.

Et si j’étais sûr de réussir auprès de sa femme... Mais voilà ! je ne suis pas sûr de réussir... ce n’est pas moi qui vais faire une saleté à un ami pour remporter une veste.

Déroulant un plan.

Qu’est-ce qu’il me fourre là, dans son plan, ce serin de Paillardin !

Le comparant au sien.

De la pierre meulière pour soutenir ce poids-là... Il est fou ! Les voilà ces architectes !... Ils ne connaissent que la théorie !... Ils nous font hausser les épaules, à nous autres entrepreneurs !...

Il redescend.

De la pierre meulière ! Je vous demande un peu ! pur ce poids-là !

Changeant de ton.

Il a vraiment une jolie femme tout de même !

 

 

Scène IV

 

PINGLET, PAILLARDIN

 

PAILLARDIN, entrant.

Bonjour, Pinglet !... Je ne te dérange pas ?

PINGLET.

Non, au contraire !... Je ne suis pas fâché de te voir !... Qu’est-ce que tu me fourres là, dans ton plan ?

PAILLARDIN, s’asseyant et examinant le plan.

Quoi ?...

PINGLET.

Tu veux que je mette de la pierre meulière pour supporter un édifice pareil ! Tu es fou.

PAILLARDIN.

Quoi, l’édifice... il ne dépasse pas les proportions ordinaires !... Qu’est-ce que tu veux donc mettre, toi ?

PINGLET.

Je ne sais pas, de la caillasse !

PAILLARDIN, haussant les épaules.

Ah ! de la caillasse !... Comment feras-tu tenir le mortier, avec ta caillasse ?

PINGLET.

Mais alors, mets du granit !... Mais mets quelque chose qui tienne !...

PAILLARDIN.

Oui ! mais à quel prix est-il, le granit, hein ! à quel prix est-il ?...

PINGLET.

Ah ! à quel prix est-il ?... Mais alors, mets du liais, du cliquart, de la roche, du banc-franc !...

PAILLARDIN.

C’est trop lourd, tout ça !

PINGLET.

Eh bien ! mets de la lambourde, du vergelet, du Saint-Leu, du Conflans, du Parmain !

PAILLARDIN, se levant.

Et puis, tu m’embêtes !... Tu as l’air d’un dictionnaire !... Mets ce que tu voudras, pourvu que ça tienne !...

PINGLET.

Naturellement !... « Pourvu que ça tienne » !...

Déposant le plan.

Les voilà, les architectes !... Si nous n’étions pas là... nous autres, entrepreneurs !...

PAILLARDIN, s’asseyant sur le canapé.

C’est bon, ça va !... Ma femme n’est pas ici ?

PINGLET.

Oui, elle est par là, avec la mienne.

S’appuyant au dossier du canapé.

Au fait, qu’est-ce que tu lui as encore fait, à ta femme ?

PAILLARDIN.

Pourquoi ?... Elle est venue se plaindre ?

PINGLET.

Mon Dieu, non, mais il n’y a qu’à la regarder.

PAILLARDIN, d’un ton indolent et blasé.

Ah ! ne m’en parle pas ! elle est insupportable ! Je ne sais pas ce qu’elle a ! Enfin, je la rends parfaitement heureuse !... Qu’est-ce qu’il lui faut ?... Je ne la trompe pas !... Je n’ai pas de maîtresse !...

PINGLET.

Tu n’as pas de maîtresse !... Tu ne fais que ce que tu dois !

PAILLARDIN.

Je le sais bien... Mais encore, le fais-je ! Mais non, elle n’est pas encore contente ! Elle trouve que je ne suis pas assez tendre avec elle !

PINGLET.

Mais pourquoi ne l’es-tu pas ?

PAILLARDIN.

Oh ! s’il faut être tendre avec sa femme, maintenant !... Zut !... Est-ce que tu es tendre avec la tienne, toi ?

PINGLET.

Ah ! mon vieux... vingt ans de bouteille !

PAILLARDIN.

Eh bien ! c’est une qualité.

PINGLET.

Pour le vin !... pas pour les femmes !... Veux-tu que je te dise, la mienne sent le bouchon !

PAILLARDIN, riant.

Ça !... Je ne peux pas dire ça de ma femme !... Mais, tu comprends, si après cinq ans de mariage on doit encore attacher de l’importance à ces formalités-là !... Non !... Si on doit se marier pour... bonsoir !... autant prendre une maîtresse !

Il allume une cigarette.

PINGLET.

Tu as une jolie morale, toi !...

PAILLARDIN.

Non !... Seulement, tu comprends... Je travaille toute la journée, je passe mon temps sur les échafaudages, je rentre le soir éreinté, je me couche et je dors ! Eh bien, ma femme ne peut pas admettre ça !... Elle appelle ça un manque de respect !...

PINGLET.

Ah ! le mot est heureux !

PAILLARDIN, à demi étalé, les jambes croisées.

Qu’est-ce que tu veux !... je ne suis pas un noceur, moi !... Je ne l’ai jamais été ! C’est même pour ça que je me suis marié ! Je n’avais pas de tempérament.

PINGLET, riant.

Ah ! bien ! très bien !... Enfin... tu es ce que nous appelons un glaçon !

PAILLARDIN.

Un glaçon !... Avec ça que tu es si chaud, toi ?

PINGLET.

Ah ! tu crois ça, toi !... Eh bien, mon vieux, tu ne me connais pas !... Veux-tu que je te dise !... Il y a de la lave en moi ! de la lave en ébullition !... Seulement, je n’ai pas de cratère...

PAILLARDIN.

Ah ! tiens, tu me fais rire !... Tu as bien l’air d’un volcan !

PINGLET.

Plus que toi, en tout cas !

PAILLARDIN.

Qu’est-ce que tu en sais ?

PINGLET.

T’as pas de lave !

PAILLARDIN.

Non !

PINGLET.

Eh bien, alors ! un volcan qui n’a pas de lave : ce n’est pas un volcan ! C’est une montagne... avec un trou !

PAILLARDIN, haussant les épaules et se levant.

Mais, ce n’est pas tout ça !...

Lui prenant le bras.

Dis donc ! je voulais te demander... Tu ne pourrais pas me prêter ta bonne ?...

PINGLET, scandalisé.

Ma bonne !... Qu’est-ce que tu veux en faire ?

PAILLARDIN.

T’es bête !... C’est pour mon neveu Maxime !

PINGLET.

Ah ! c’est du propre !

PAILLARDIN.

Ah ! que tu es assommant avec tes plaisanteries !... Pauvre petit !... Ah ! en voilà un qui ne pense pas à la gaudriole. C’est un bûcheur qui ne songe qu’à piocher sa philosophie !

PINGLET.

Philosophe à son âge !... Qu’est-ce qu’il fera quand il sera vieux ?

PAILLARDIN.

Bref ! il entre ce soir à Stanislas pour l’achever, sa philosophie ! Or, je n’ai pas de domestique pour le conduire à son lycée. Tu sais que j’ai mis mon ménage à la porte.

PINGLET.

Eh ! bien, c’est entendu !... Mais pourquoi ne le conduis-tu pas toi-même, ton neveu ?

PAILLARDIN.

Je n’ai pas le temps ! J’ai toute ma journée prise... et cette nuit même, je couche en ville.

PINGLET, lui portant une botte.

Ah ! ah !...

PAILLARDIN.

Oh ! Tout seul !

PINGLET.

Ah ! cela m’étonnait...

PAILLARDIN.

Oui, mon ami ! Je dois passer la nuit dans je ne sais quel horrible petit hôtel !... On prétend qu’il est hanté... hanté par des esprits frappeurs !...

PINGLET.

Oh ! la bonne blague !

PAILLARDIN.

C’est mon avis ! parce que moi, des esprits frappeurs !... quand je les verrais, je n’y croirais pas ! Non, mon opinion est faite : ça vient des fosses.

PINGLET.

Évidemment !

PAILLARDIN.

Seulement, le locataire demande la résiliation de son bail ! Le propriétaire se rebiffe et le Tribunal, m’ayant désigné comme expert, je suis obligé d’aller coucher là-bas, pour constater.

PINGLET.

Que les esprits frappeurs ne sont que des gaz en rupture de tuyaux !

PAILLARDIN.

Tu l’as dit.

Il fait un mouvement pour s’en aller.

PINGLET, le rappelant.

Dis donc ! Eh bien, cela n’a pas dû être pour arranger les choses avec ta femme !

PAILLARDIN.

Tu penses !... Elle me fait des scènes depuis ce matin. Elle affirme que je profite de toutes les occasions pour la laisser seule. Elle devrait bien comprendre que l’architecte doit passer avant l’époux.

PINGLET.

Oui, mon vieux !... Mais prends garde aussi, toi, prends garde qu’un autre ne vienne à passer avant l’époux !...

PAILLARDIN.

Comment ça ?

PINGLET.

Je n’ai pas de conseils à te donner !... Mais tu joues là un jeu dangereux. La femme, et la tienne avant tout, est un être essentiellement sentimental ! Je ne te le souhaite pas... Mais si jamais ta femme te prenait un remplaçant, tu ne l’aurais pas volé !...

PAILLARDIN, ricanant.

Ah ! ah ! ma femme me tromper !... D’abord on ne trouve pas un amant, comme ça ! C’est au théâtre qu’on voit ça !

PINGLET.

Bon ! bon !... Va bon train, mon ami. Va bon train !

PAILLARDIN.

Parfaitement !

PINGLET.

Non ! Ta femme te tromperait que je me tordrais !

À part.

Surtout si c’était avec moi !

On frappe.

 

 

Scène V

 

PINGLET, PAILLARDIN, MAXIME, VICTOIRE

 

PINGLET.

Entrez !

Maxime paraît, un volume sous le bras.

PAILLARDIN.

C’est toi, Maxime ?

MAXIME.

Oui, mon oncle ! Je vous demande mille pardons de vous déranger.

PINGLET.

Mais vous ne nous dérangez pas.

PAILLARDIN.

Qu’est-ce qu’il y a ?

MAXIME.

Je voulais vous dire, monsieur Pinglet... J’ai dû laisser ici... vous ne l’avez pas trouvé ?... un Caro, que je venais d’acheter ?

PINGLET.

Un carreau ! non !... Un carreau en quoi, mon enfant ?

Il va à la table pour le chercher.

MAXIME.

Mais en rien, monsieur Pinglet !... C’est un volume... un volume de monsieur Caro !...

PINGLET, revenant.

Ah ! l’auteur dramatique !... Monsieur Carreau, oui ! oui !... Vous ne vous expliquiez pas.

MAXIME.

Pardon !... Euh !... Philosophe.

PINGLET.

Eh bien, oui ! auteur dramatique, philosophe, c’est toujours de la partie !... comme architecte et entrepreneur !... Mon ami, non, je n’ai rien trouvé !...

MAXIME.

J’en suis fâché, c’est un traité de philosophie dont j’avais besoin. Il paraît qu’il réfute certaines opinions de Descartes... dont je suis en train de lire le Traité des passions.

Il indique le volume.

PAILLARDIN.

Ah ! c’est le Traité des passions, ça !

PINGLET, lui donnant un coup de coude.

Et la façon de s’en servir ?

MAXIME, offusqué.

Non, Monsieur !

Il remonte.

PAILLARDIN.

Je t’en prie ! ne va pas monter la tête à ce garçon !

PINGLET.

Je ne lui monte rien du tout !... Je lui fais une question. Généralement un traité... Regarde le traité du jeu de billard, le traité de l’écarté !... C’est pour vous apprendre à en jouer.

VICTOIRE, entrant.

Monsieur !

PINGLET.

Quoi !... Qu’est-ce qu’il y a ?

VICTOIRE.

Madame demande Monsieur !

PINGLET.

Ah ! il y avait longtemps !...

VICTOIRE.

Parce qu’elle essaie avec sa couturière, et elle voudrait avoir le goût de Monsieur !

PINGLET, sur le tabouret, à Paillardin.

Ah ! ce qu’elle est embêtante.

Allant à Victoire.

Puisqu’elle ne le suit pas, mon goût ! Puisqu’elle ne le suit pas ! Enfin, j’y vais !

PAILLARDIN, à Maxime qui fouille dans les tiroirs.

Mais qu’est-ce que tu cherches, Maxime ?

MAXIME.

Mais mon oncle, je regarde si je ne trouvais pas mon volume !

PINGLET.

Mais non, mon ami ! Puisque je te dis qu’il n’est pas ici ! Il ne faut pas fouiller comme ça dans mes tiroirs ! Victoire ! vous n’auriez pas trouvé, par hasard, un traité de philosophie de... Vitraux ?

VICTOIRE.

De Vitraux ?

MAXIME.

De Caro, monsieur Pinglet.

PINGLET.

Euh ! de Carreau ! de Carreau ! Je savais bien que c’était quelque chose comme ça !... Carreau, vitraux, c’est toujours de la partie !...

PAILLARDIN.

Il n’y a pas d’orthographe pour les noms propres !

VICTOIRE.

Non, Monsieur, je n’ai rien trouvé !

MAXIME.

J’en serai quitte pour le racheter.

PINGLET.

À propos, Victoire, vous conduirez ce soir monsieur Maxime au collège Stanislas !

VICTOIRE.

Moi, Monsieur ?... Je veux bien !

PINGLET.

Je ne vous demande pas si vous voulez bien. Je vous dis : vous le conduirez !...

À Maxime.

À quelle heure ?

MAXIME.

Il faut que je sois rentré à neuf heures, monsieur Pinglet !

PINGLET.

À neuf heures !... Vous entendez, Victoire ?

VICTOIRE.

Bien, Monsieur.

Elle va à la table ranger les papiers.

PAILLARDIN, se levant, à Pinglet.

Je te remercie, tu sais !

PINGLET.

De rien !

Maxime se met à lire.

MADAME PINGLET, à la cantonade.

Monsieur Pinglet !

PINGLET.

Bon ! voilà l’autre !

Répondant.

Voilà ! Voilà ! quel taon ! mon Dieu ! quel taon ! Allons, Paillardin, viens-tu voir ma femme essayer ?...

Le poussant.

Viens donc ! Tu vas passer un bon moment !

PAILLARDIN.

Allons !...

Ils sortent.

 

 

Scène VI

 

VICTOIRE, MAXIME

 

MAXIME, sur son tabouret, lisant.

L’amour est une émotion de l’âme causée par le mouvement des esprits animaux qui l’invite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables.

Avec conviction.

Comme c’est ça !

VICTOIRE, s’accoudant sur la table.

Eh bien ! monsieur Maxime ?

MAXIME.

Mademoiselle ?

VICTOIRE.

Qu’est-ce que vous faites là ?

MAXIME.

J’étudie l’amour, Mademoiselle !...

VICTOIRE, gouailleuse.

Allons donc !... dans cette position-là ?

À part.

Il est gentil, tout de même, ce petit !

S’approchant de lui.

Si vous voulez, monsieur Maxime, je vous ferais bien répéter...

MAXIME.

Comment, Mademoiselle, vous avez étudié l’amour ?

VICTOIRE, très naturellement.

Dame ! comme tout le monde.

MAXIME.

Dans Descartes ?

VICTOIRE.

Non !... Dans du marc de café !

MAXIME.

Je crois, Mademoiselle, que vous vous méprenez !

VICTOIRE.

Alors, dites... vous ne voulez pas que je vous fasse répéter ?

Elle lui caresse le genou.

MAXIME, impassible.

Mademoiselle... vous me chatouillez.

VICTOIRE.

Cela vous est désagréable ?

MAXIME.

Je ne dis pas ça, mais vous me chatouillez !

À part.

Qu’est-ce qu’elle a donc toujours après moi, cette femme ?

VICTOIRE.

Oh ! c’est pas gentil de vous éloigner parce que je suis là !

MAXIME, très sérieux.

Je ne m’éloigne pas !... je travaille !... Je ne peux pas étudier mon amour, si j’ai tout le temps une femme à côté de moi !

Il s’assoit sur le canapé.

VICTOIRE, riant.

Ah !... Eh bien, c’est la première fois que j’entends dire ça !

MAXIME, lisant.

On distingue l’amour de bienveillance et l’amour de concupiscence. Les passions qu’un amant a pour sa maîtresse et un bon père pour ses enfants sont certainement bien différentes entre elles. Toutefois, en ce qu’elles participent de l’amour, elles sont semblables ! Mais...

Il se lève et va s’asseoir à l’autre extrémité du canapé.

Mais le premier n’a d’amour que pour la possession de l’objet auquel se rapporte sa passion et n’en a pas pour l’objet même ?

Très sérieusement.

C’est agréable, ce que vous me faites là !...

VICTOIRE, qui le caresse.

Vous trouvez, monsieur Maxime ?

MAXIME.

Oui !

Continuant sa lecture.

Au lieu que l’amour qu’un père a pour ses enfants est si pur qu’il ne désire rien avoir d’eux et ne veut pas les posséder autrement qu’il fait, ni être joint à eux autrement qu’il l’est déjà.

VICTOIRE.

C’est heureux !

MAXIME, continuant.

Mais, les considérant comme d’autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre.

VICTOIRE, lui caressant les cheveux.

Oh ! le pitit ! pitit ! pitit !

MAXIME.

Je vous en prie, Mademoiselle, grattez, mais ne parlez pas !

VICTOIRE.

Oui, monsieur Maxime.

S’accoudant au canapé.

On ne vous a jamais dit que vous étiez joli garçon, monsieur Maxime ?

MAXIME.

Moi ?... Mais je ne sais pas !... Si, une fois !...

VICTOIRE.

Ah !

MAXIME.

Oui, le photographe !... Oh ! je lui commandais une douzaine d’épreuves... Il m’a dit : Vous êtes si joli garçon, vous devriez en prendre trois douzaines !... Alors, je les ai prises.

VICTOIRE.

Ah ! oui, mais ça, ça n’est pas une femme !

Elle se remet à lui caresser les cheveux.

MAXIME.

Non ! C’était un commerçant...

Il reprend sa lecture.

Mais, les considérant comme d’autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre.

Il s’étonne de ce que Victoire, ne, lui caresse plus les cheveux.

VICTOIRE, riant.

Ah ! ah !

MAXIME, reprenant.

Il recherche leur bien comme le sien propre...

Tournant la tête.

ou même avec plus de soin parce que se représentant que lui et eux font un tout.

VICTOIRE, comme si elle ne comprenait pas.

Qu’est-ce que vous avez, monsieur Maxime ?

MAXIME.

Rien !... C’est pour, si vous vouliez ?...

VICTOIRE.

Oui !... Eh bien, non ! Demandez donc à Descartes !

Elle donne une tape sur le livre.

MAXIME, sur le canapé.

Oh ! Mademoiselle, il est muet sur ce chapitre !

VICTOIRE.

Eh bien, alors, fermez donc, votre livre !

Elle le lui ferme dans les mains.

Est-ce qu’un jeune homme doit apprendre l’amour dans un livre !... C’est comme les gens qui apprennent à nager sur un pliant !... Ils ne sont bons à rien quand on les fiche à l’eau !... Allons, posez-moi ce bouquin-là !...

Elle le lui prend et s’assied à côté de lui.

MAXIME.

Mais qu’est-ce qu’elle a ?

VICTOIRE, le prenant par les épaules.

Et puis, regardez-moi ça !... Est-ce que vous devriez être fagoté comme ça !

Elle lui arrange ses vêtements.

C’est comme ces vilaines lunettes !...

Elle les lui enlève.

Est-ce que vous ne voyez pas aussi bien comme ça ?

MAXIME.

Si !... Je vois même mieux !

VICTOIRE, passant derrière le canapé.

Et puis, qu’est-ce que c’est que cette coiffure ?... Est-il permis, quand la nature vous a donné du physique, de s’enlaidir comme ça !

Elle lui arrange les cheveux sur le front.

MAXIME, les yeux fermés.

Non, vraiment ! c’est agréable ce que vous me faites là.

VICTOIRE, le serrant sur sa poitrine.

Ouh ! le pitit ! pitit ! pitit !

MAXIME.

On est bien, là-dessus !

VICTOIRE.

Mais dame !

À part.

Allons donc !...

Lui montrant la glace.

Tenez ! mais regardez-vous donc dans la glace ! Est-ce que vous n’êtes pas mieux comme ça ?

MAXIME, se regardant.

C’est vrai !... Positivement, je suis mieux !

VICTOIRE.

Eh ! parbleu !

MAXIME, remettant ses lunettes et rabattant ses cheveux.

Il n’y a pas à dire, je suis beaucoup mieux.

Reprenant sa lecture.

« Ou même avec plus de soin, parce que se représentant que lui et eux font un tout. »

VICTOIRE, laissant retomber ses bras de découragement.

Oh !

MAXIME, continuant.

...Il préfère souvent leurs intérêts aux siens !...

VICTOIRE, sèchement.

Monsieur Maxime !

MAXIME.

Au revoir, Mademoiselle !

VICTOIRE.

Au revoir !

MAXIME.

Mademoiselle ?

VICTOIRE, sortant par la droite.

Non ! Ce n’est pas possible ! Il a du sang de navet !

MAXIME, lisant.

L’affection que les gens d’honneur...

Bruit dans la coulisse ; il se bouche les oreilles pour reprendre sa lecture.

L’affection que les gens d’honneur ont pour leurs amis est de cette nature...

 

 

Scène VII

 

MAXIME, MARCELLE, PINGLET, PAILLARDIN, MADAME PINGLET

 

MARCELLE, exaspérée.

Oh ! oh !...

PAILLARDIN.

Mais enfin, ma chère amie, qu’est-ce que tu as ?

MARCELLE.

J’ai que vous me rendez la vie insupportable !

MADAME PINGLET.

Ah ! bien, ma chère amie, qu’est-ce que vous direz quand vous aurez comme moi vingt ans de ménage !

PINGLET.

Plains-toi donc ! Je t’ai rendu la vie très heureuse !

PAILLARDIN, à Marcelle.

Et moi aussi !

MADAME PINGLET et MARCELLE, à leurs maris respectifs.

Heureuse ! Ah bien, oui ! parlons-en !

PAILLARDIN et PINGLET.

Mais parfaitement !

MARCELLE et MADAME PINGLET.

Non ! Tu ne me l’as pas rendue heureuse !

PAILLARDIN et PINGLET.

Si, je l’ai rendue heureuse !

LES QUATRE ENSEMBLES.

Non !

Ils se chamaillent.

MAXIME, se levant.

Oh ! non ! non ! il n’y a pas moyen de travailler comme ça !... Je m’en vais !...

Il sort.

MARCELLE.

Non ! Mais... c’est-à-dire que je me demande pourquoi je me suis mariée avec monsieur. Enfin, est-ce qu’il se conduit comme un époux doit le faire ?

PAILLARDIN, agacé des reproches de sa femme.

Oh !

MARCELLE.

Non ! mais il s’imagine que je me suis mariée pour surveiller le ménage et garder la maison !... Car enfin, qu’est-ce que je suis en dehors de ça ?... Rien !... Il me traite comme une quantité négligeable !... Il me laisse de côté !...

MADAME PINGLET

Comment ? ma pauvre amie !... Vraiment il vous laisse !... Oh ! c’est très mal !...

PAILLARDIN.

Mais non ! Mais non ! C’est de l’exagération !

MADAME PINGLET, à Paillardin.

Ah ! vous savez, nous avons vingt ans de ménage, monsieur Pinglet et moi !... Mais si jamais mon mari s’avisait d’être comme ça avec moi... Ah ! ah !

PAILLARDIN, à mi-voix, à Pinglet.

Comment, vraiment ?

PINGLET, à mi-voix, à Paillardin.

Elle se vante ! Elle se vante !

PAILLARDIN, à sa femme.

Enfin, quoi, qu’est-ce que tu veux ?... Tu veux que je n’aille pas ce soir à cette expertise ?

MARCELLE.

Oh ! si... allez-y !... Que vous soyez là-bas, que vous soyez ici, je vous trouve toujours aussi éloigné !

PAILLARDIN.

Oh ! Toujours cette rengaine !...

MARCELLE.

Je vous avouerai vraiment que j’attendais autre chose du mariage !... Ah ! on a du mérite à rester une femme honnête avec vous !

PAILLARDIN.

Allons bon !... Voilà autre chose !...

PINGLET.

Ça, elle a raison !

PAILLARDIN.

Ah ! fiche-moi la paix, je t’en prie, tais-toi !... Si tu t’en mêles aussi !...

MARCELLE.

Mais prenez garde qu’il ne me vienne un jour l’idée d’aller le chercher ailleurs, ce bonheur que vous ne me donnez pas chez moi !

PAILLARDIN.

Toi !

MARCELLE.

Pourquoi pas !... Il y en a de plus laides que moi qui ont trouvé des consolateurs !

PAILLARDIN, riant.

Ah ! la bonne farce !... Mais ne te gêne donc pas, ma chère amie !... Mais prends donc ton consolateur !

MARCELLE.

Ah ! mais ne m’en défie pas !... Si je voulais ! je connais des gens !...

PAILLARDIN.

Mais va donc les chercher, tes gens !... Va donc les chercher !

Il remonte de quelques pas.

MADAME PINGLET.

Paillardin, ne l’exaspérez pas !

PAILLARDIN, redescendant.

C’est elle qui m’exaspère !... Oh ! mais qu’elle le prenne donc une bonne fois, son consolateur !... Oh ! je ne demande qu’une chose : c’est qu’elle en trouve un ! et qu’il la garde !

MARCELLE, indignée.

Oh ! monsieur Pinglet !

PINGLET.

Mais c’est fou ! Mais tu es fou ! Mais il est fou !

MARCELLE.

Ah ! c’est comme ça !... Eh bien, c’est toi qui l’auras voulu !

PAILLARDIN.

Parfaitement !... Bonsoir !

MADAME PINGLET.

Voyons, Paillardin... embrassez-la !

PAILLARDIN.

Moi ?... Ah ! non, par exemple !...

Il remonte.

MADAME PINGLET, le suivant.

Paillardin ! Paillardin !

PINGLET, à la porte.

Tu sais, tu fais une bêtise !... Henri, tu sais, tu fais une bêtise !

Paillardin et Mme Pinglet sont sortis.

 

 

Scène VIII

 

PINGLET, MARCELLE

 

MARCELLE, assise sur le canapé, furieuse.

Eh bien, voilà ! voyez comment il me parle, mon mari ! Voilà comment il me parle !... Ah ! c’est trop fort !

PINGLET, hésite, puis brusquement.

Marcelle ! Marcelle ! Je t’aime !

MARCELLE se lève vivement.

Hein !...

PINGLET.

Ah ! non, non ! il est trop bête ! il est trop bête ! Vous êtes témoin, n’est-ce pas, que je lui ai dit tout ce qu’il y avait à lui dire ?... J’ai bien rempli mon devoir d’ami ?

MARCELLE.

Oui !

PINGLET.

Je lui ai dit qu’il faisait une bêtise !... Il s’entête à la faire !... Eh bien ! tant pis pour lui !... Je ne retiens qu’une chose : c’est que quand vous l’avez menacé de prendre un consolateur, il vous a répondu : prenez-le !... Eh bien, si vous avez un peu de caractère, vous devez le prendre, ce consolateur. Ah ! mais...

MARCELLE.

Oui !... vous avez raison !

PINGLET.

Et ne me dites pas que vous n’avez personne sous la mains, Je suis là, moi !

MARCELLE.

Vous ?

PINGLET.

Oui, moi !... Je ne sais qu’une chose : c’est qu’on vous a insultée devant moi !... Eh bien, je relève l’insulte !... qu’on vous a défiée de prendre un amant !... Eh bien, je relève le défi !... je le serai, votre amant !

MARCELLE.

Vous ?

PINGLET.

Parfaitement !... Ah ! c’est que je n’admets pas qu’on insulte une femme devant moi ! Ah ! mais... Dieu m’est témoin que je souffre d’en être réduit à cette extrémité à l’égard d’un ami ! Je souffre horriblement !... Mais il n’y a pas d’ami qui tienne... Avant tout, chez moi, il y a le chevalier français !... Marcelle ! Marcelle ! Je t’aime.

Il veut la prendre dans ses bras.

MARCELLE, se dégageant.

Hein !... Mais vous n’y pensez pas !... Monsieur Pinglet !... Mais mon devoir !...

PINGLET.

Pauvre sacrifiée !... elle parle de son devoir !... Ah ! Marcelle... il y a des moments dans la vie où il faut savoir l’oublier, son devoir !

MARCELLE.

Oh !

PINGLET.

Eh bien ! et moi ?... est-ce que je ne l’oublie pas en ce moment ?... Eh bien, et Madame Pinglet ?... Et pourtant, je n’hésite pas ! parce qu’il s’agit d’un devoir supérieur !

MARCELLE.

Oui !

PINGLET.

On nous a insultés... Et quand on insulte un homme, il n’y a plus ni femmes, ni enfants !... On marche !...

MARCELLE.

Oui !

PINGLET.

Marchons !

Il lui prend la main.

MARCELLE.

Comment ?

PINGLET.

Ensemble... Allons-y !

Il l’entraîne.

MARCELLE.

Ah ! Pinglet !... Non, je ne peux pas !

PINGLET.

Quoi ! vous hésitez !... Ah ! Marcelle... pas de pusi... pas de pusi...

Il frappe du pied, agacé.

Pas de pusillanimité ! Cristi ! Avez-vous déjà oublié l’affront qu’il vous a infligé là, devant tous ?

MARCELLE, avec colère.

Oh ! non !

PINGLET.

Alors, quoi ! vos engagements ? Eh ! des engagements ! Est-ce qu’il a tenu les siens, lui ?

MARCELLE.

C’est vrai !

PINGLET.

Eh bien, alors, vous êtes déliée des vôtres !

MARCELLE.

Absolument !

PINGLET, lui prenant les mains.

Quand on pense qu’il a la plus jolie petite femme qu’on puisse rêver et qu’il la laisse là !... au rancart !... en friche !

Marcelle pleure ; il lui essuie les yeux.

MARCELLE, pleurant.

Oui !...

Reprenant son mouchoir des mains de Pinglet.

C’est mon mouchoir !

PINGLET.

Mais il ne vous aime donc pas !... Il n’a donc pas, il n’a pas de tempérament !...

MARCELLE, montrant le poing à la porte du fond.

Et il s’appelle Paillardin !... Menteur !...

PINGLET, lui parlant dans l’oreille.

Allez !... allez !... nous avons une vengeance à tirer !... Eh bien, prenons-là, éclatante et grande !...

MARCELLE, se retournant, brusquement, vers lui.

Vous avez raison !... Ah ! merci, merci de me dicter mon devoir !

PINGLET, très tendre, la tenant dans ses bras.

Vous verrez, moi, quel autre homme je suis !... Combien je suis tendre, aimant, digne de vous, enfin !

MARCELLE, le regardant, avec émotion.

Ah ! Pinglet... Vous êtes laid !... mais vous savez parler au cœur des femmes !...

PINGLET.

Ah ! merci ! Marcelle ! Merci !

MARCELLE.

Dieu sait qu’il y a une heure vous m’auriez parlé de la sorte, je vous aurais repoussé avec horreur !

PINGLET.

Ce que c’est que d’arriver au moment psychologique !

MARCELLE.

Et maintenant je vous dis : Parlez ! Pinglet ! Ordonnez ! J’obéis !

PINGLET, la reprenant dans ses bras.

Ah ! Marcelle !... Marcelle !... Je suis au pays des rêves !

MADAME PINGLET, à la cantonade.

Pinglet ! Pinglet !

PINGLET.

Huah ! Voilà que je retombe dans la réalité !...

À Marcelle qui s’est dégagée de ses bras.

Marcelle ! nous n’avons pas de temps à perdre ! Voilà ma femme ! Ce soir votre mari part, vous êtes libre !... je me ferai libre de mon côté...

MARCELLE.

Oui !...

PINGLET.

Je vous retrouve et nous allons...

MARCELLE.

Où ça ?...

PINGLET.

Je ne sais pas encore !... mais je vais chercher !... je vous le dirai... et alors, à nous la vengeance !... Chut !... Ma femme !

Il se sépare de Marcelle et s’arrête devant la table.

 

 

Scène IX

 

PINGLET, MARCELLE, MADAME PINGLET

 

MADAME PINGLET, entrant par la droite.

Ah ! vous voilà, monsieur Pinglet ! Ah ! bien, c’est encore un homme bien élevé que votre ami monsieur Paillardin !

PINGLET.

Pourquoi ça ?

MADAME PINGLET.

Pendant que moi, bonne âme, par amitié pour vous, ma chère Marcelle, j’essayais de rabibocher les choses, savez-vous ce qu’il m’a répondu ? « Ah ! et puis vous, fichez-moi la paix, et occupez-vous de ce qui vous regarde ! »

MARCELLE.

Cela ne m’étonne pas de lui !

PINGLET, sans conviction.

C’est inconvenant !

MADAME PINGLET.

N’est-ce pas ?

PINGLET.

À toi ?

MADAME PINGLET.

Oui !...

PINGLET.

Son aînée !...

MADAME PINGLET.

Ce n’est pas pour ça !...

À Marcelle.

Ah ! ma chère amie, je vous plains d’avoir un mari comme le vôtre !...

MARCELLE.

Ça !...

Avec menace, s’oubliant.

Aussi...

MADAME PINGLET.

Quoi ?...

MARCELLE.

Rien.

MADAME PINGLET.

Si jamais monsieur Pinglet s’avisait...

PINGLET.

Moi, chère amie ?

MADAME PINGLET.

Oh ! ça ne traînerait pas !...

MARCELLE.

Qu’est-ce que vous feriez ?

MADAME PINGLET.

Moi ?... Je prendrais un amant !...

PINGLET, réprimant son envie de rire.

Oh ! Angélique !... Tu ne ferais pas ça !...

MADAME PINGLET.

Parfaitement !...

PINGLET, à part.

Ah ! bien, vrai ! je serais curieux de voir ça !

 

 

Scène X

 

PINGLET, MARCELLE, MADAME PINGLET, VICTOIRE

 

VICTOIRE, entrant, le courrier à la main.

Madame, c’est une robe qu’on apporte pour madame Paillardin !

MARCELLE.

Ah ! oui, c’est une robe que je viens de me faire faire... Vous permettez ?

MADAME PINGLET.

Comment donc ! allez ! qu’au moins le chiffon soit la consolation de vos déboires conjugaux... Au revoir, chère amie !

MARCELLE.

Au revoir !...

À Pinglet.

Au revoir, vous !

PINGLET.

Au revoir !

Bas.

Alors, c’est convenu ?

MARCELLE.

Oui !

À part.

Ah ! c’est bien lui qui l’aura voulu !

Elle sort.

VICTOIRE.

Madame, voilà le courrier !

MADAME PINGLET.

C’est bien, posez ça là !

Elle s’assoit sur le canapé.

PINGLET.

Maintenant, où trouver un nid discret et mystérieux ?... Ah ! que je suis bête !... dans le Bottin.

Frappe sur la table comme pour dire : j’ai trouvé.

MADAME PINGLET.

Ne faites donc pas de bruit !

Après avoir lu.

Ah ! Victoire, je ne dînerai pas ici ce soir...

PINGLET, à part.

Elle ne dîne pas, comme ça tombe bien !...

Haut.

Tu ne dînes pas ?... Où dînes-tu ?...

MADAME PINGLET.

À Ville-d’Avray... chez ma sœur... elle ne va pas mieux !... Tiens, lis !

Lui passe la lettre.

Même si, par hasard, je ne rentrais pas ce soir, ne t’inquiète pas... c’est que ma sœur serait plus souffrante, je passerais la nuit auprès d’elle...

PINGLET.

Parfait ! Parfait !

MADAME PINGLET.

Alors, vous avez compris, Victoire ? Vous ne préparerez à dîner que pour monsieur !

VICTOIRE.

Bien, madame !

Elle sort par la droite.

 

 

Scène XI

 

PINGLET, MADAME PINGLET

 

PINGLET, feuilletant, le dos tourné à sa femme.

Voyons ! les hôtels !... les hôtels !

MADAME PINGLET, qui a ouvert une lettre.

Allons, bon !... ma modiste m’envoie sa facture !

PINGLET, à pleine voix.

Voilà ! Ça y est !

MADAME PINGLET.

Quoi ?... Qu’est-ce qui y est ?

PINGLET.

Hein ? Rien ! je dis : voilà ! ça y est ! ta modiste t’envoie sa facture !

MADAME PINGLET.

Je le sais bien, c’est moi qui viens de vous le dire.

PINGLET.

Ah ! oui.

MADAME PINGLET.

Ce que vous avez des réflexions inutiles, quelquefois !

PINGLET, entre ses dents.

Oui, orgeat, oui !

À part, lisant.

Hôtel de Thermidor ! non ! Hôtel du Pingouin et de la Femme aimée, non !

MADAME PINGLET, qui a ouvert une seconde lettre.

Oh !

PINGLET.

Quoi ?

MADAME PINGLET.

En voilà une idée de m’envoyer ça !...

PINGLET.

Qu’est-ce que c’est ?

MADAME PINGLET.

Des prospectus d’hôtels !... Un, deux, trois !

PINGLET.

Des prospectus d’hôtels !

MADAME PINGLET.

Non, mais écoutez-moi ça ! Sécurité et discrétion ! Hôtel du Libre Échange, 220, rue de Provence ! Recommandé aux gens mariés... ensemble ou séparément !...

PINGLET.

Mariés ensemble ou séparément !... Il y a ça ?...

MADAME PINGLET.

Oui, regardez !

Elle lui donne un prospectus.

PINGLET.

C’est vrai !

MADAME PINGLET.

C’est un hôtel pour faire ses farces, ça !...

PINGLET.

Absolument !

À part.

Tout à fait mon affaire !

Haut, lisant.

Chambres à tous les prix.

MADAME PINGLET, continuant.

Rabais important par abonnement de douze cachets !... C’est inconvenant !

PINGLET.

Inconvenant !

À part.

Je vais prendre douze cachets !...

Il met les prospectus dans sa poche.

MADAME PINGLET, se levant.

Je me demande véritablement pour qui ils me prennent, pour m’envoyer des prospectus pareils !...

Elle les chiffonne et les jette par terre.

 

 

Scène XII

 

PINGLET, MADAME PINGLET, VICTOIRE

 

VICTOIRE, entrant.

Madame, c’est un monsieur qui demande monsieur et madame Pinglet !

MADAME PINGLET.

Un monsieur !... Qui ça ?

VICTOIRE.

Voici sa carte.

MADAME PINGLET.

Ah !... Mathieu !... Benoît !... C’est notre ami Mathieu !...

PINGLET.

Comment, Mathieu ?... Il a donc quitté Valenciennes !... Allez, Victoire, priez-le de monter !

VICTOIRE.

Bien, monsieur !

MADAME PINGLET.

Ah ! dites donc ! D’abord, enlevez ces papiers qui traînent !

VICTOIRE, ramassant les prospectus chiffonnés.

Oui, madame !...

À part.

Qu’est-ce que c’est que ça ?... Tiens, des prospectus !

MADAME PINGLET.

Allez !

Victoire sort.

Mathieu ici ! ce cher ami !

PINGLET.

Ah ! bien, ça me fera plaisir de le revoir, lui qui nous a si gracieusement reçus lors de notre séjour à Valenciennes !...

MADAME PINGLET.

Le fait est qu’on ne peut pas être plus hospitalier qu’il ne l’a été !... il nous a logés, hébergés, pendant quinze jours !...

PINGLET.

Et c’était lui encore qui avait l’air d’être notre obligé !

MADAME PINGLET.

C’est-à-dire qu’il était chez nous chez lui... et aimable, brillant causeur...

PINGLET.

Dame, un avocat, s’il n’était pas brillant causeur !...

 

 

Scène XIII

 

PINGLET, MADAME PINGLET, VICTOIRE, MATHIEU

 

VICTOIRE introduit Mathieu.

Entrez, Monsieur !

PINGLET.

Eh ! le voilà !... Entrez donc, mon cher Mathieu !

MADAME PINGLET.

Quelle bonne surprise !

Mathieu embrasse Mme Pinglet.

PINGLET.

Que c’est gentil à vous d’être venu !

MADAME PINGLET, lui indiquant le canapé.

Mais, asseyez-vous donc !

PINGLET.

Donnez-moi donc votre parapluie ! Ce pauvre Mathieu ! il est trempé !

Il va le poser près de la fenêtre.

MATHIEU.

Ah ! mes amis, je suis ra... je suis ra...

PINGLET.

Comment ?

MATHIEU.

Je dis : je suis ra...vi de vous voir !

MADAME PINGLET.

Calmez-vous, mon cher Mathieu !...

MATHIEU, assis.

Mais je suis ca... je suis ca... euh !... euh !...

PINGLET.

Qu’est-ce qu’il a donc ?

MATHIEU.

Ah ! mes amis ! Vous ne vous a... attendiez pas à me... hum !... voir ?

PINGLET, s’asseyant près du canapé.

Ah ! qu’est-ce qu’il a donc ?

À Mathieu.

Ah çà ! dites donc, est-ce qu’il vous est arrivé quelque chose ?

MATHIEU.

Poupour... quoi ?

PINGLET.

Parce qu’il me semble... c’est très peu sensible... mais il me semble que vous vous exprimez avec une certaine difficulté.

MADAME PINGLET.

En effet... cet, cet été, pendant les quinze jours que nous avons passés avec vous, nous ne nous sommes jamais... au contraire !

MATHIEU.

Ah ! cet... été... Ah ! c’est que pendant ces quinquin... quinze jours... le temps a été su...

PINGLET.

Le temps a été su... ?

MATHIEU.

Attendez, je n’ai pas fini !... Le temps a été su... hum !

Lançant un coup de pied et hurlant.

perbe !...

PINGLET et MADAME PINGLET, qui ne comprennent pas, sursautant.

Ah !... ah !

MATHIEU.

Alors quand le temps est su... hum !

Même jeu.

PINGLET.

...perbe !

MATHIEU.

Je parle... euh !... comme tout le monde.

MADAME PINGLET.

Allons donc !

MATHIEU.

Tandis qu’au contraire... quand comme maintenant il tombe des ha... ha... ha...

PINGLET.

...ricots ?

MATHIEU.

Non !... llebardes !...

PINGLET.

Ça revient au même !... Ne vous pressez pas.

MATHIEU.

Aussitôt mon bébé... mon bébé...

MADAME PINGLET.

Votre !... Allez, ne vous pressez pas, nous vous suivons !

MATHIEU.

Mon bé... gayement apparaît.

MADAME PINGLET.

Oh ! que c’est curieux !

PINGLET.

Avoir comme ça un baromètre à sa disposition !...

MATHIEU.

Et quand il fait de l’o... rage, plus un mot !...

PINGLET.

Muet !...

MATHIEU.

Ah ! c’est bien em... em...

PINGLET.

...Bêtant !

MATHIEU.

Non !

PINGLET, se levant.

Ah ! bon ! oui ! Je vous comprends !

MATHIEU.

Non ! En...en... travant dans ma carrière !...

PINGLET.

Ah !... travant dans la carrière !... Et ! bien, non ! ce n’est pas ce que je...

MADAME PINGLET.

Oui, oui, en effet... pour un avocat... Comment faites-vous quand vous avez à plaider ?...

MATHIEU.

Et... qu’il pleut ?... Eh ! bien je... demande la remise à... à hui...

PINGLET.

...clos ?

MATHIEU.

Non ! hui...

Lançant un coup de pied.

taine !...

PINGLET, sursautant.

Alors, les années pluvieuses, vous ne devez pas faire vos frais ?

MATHIEU.

Perte sèche !...

PINGLET lui serre les mains.

Ce bon Mathieu !... C’est gentil de ne pas nous avoir oubliés ! À peine arrivé votre première visite est pour nous !

MATHIEU.

Dame ! vous pensez bien, mon cher, qu’aucun... hum !... mon cher qu’aucun... hum !

PINGLET.

Qu’est-ce qu’il dit ?

MATHIEU.

Qu’aucune visite ne me tenait plus à cœur !

PINGLET.

Ah ! bon !

MADAME PINGLET.

Ce cher monsieur Mathieu, il a toujours un mot gracieux !

MATHIEU.

Oh ! mais, vous savez, vous n’allez pas être quiqui... quiqui... tte à si bon compte. Je n’ai pas oublié ce que vous m’avez dit cet été : si jamais vous venez à Paris... vous ne descendrez pas ailleurs que chez nous.

PINGLET.

Mais... je l’espère bien !...

MADAME PINGLET.

Ah ! c’est une charmante surprise !...

PINGLET.

Mais restez ici tant que vous voudrez : deux jours ! trois jours !... vous resterez bien trois jours ?

MATHIEU.

Non !

MADAME PINGLET.

Oh ! si ! voyons !

PINGLET.

Pour nous faire plaisir !

MATHIEU.

Non !

PINGLET.

Mathieu ! je vais me fâcher !

MATHIEU.

Non !... un mois !...

PINGLET et MADAME PINGLET, un peu refroidis.

Ah ! ah ! ah ! c’est bien gentil !... bien gentil... bien gentil !

MATHIEU.

Et je viens... sans façons... vous demander l’hospitalité.

MADAME PINGLET.

On n’est pas plus aimable ! un mois ! vraiment ! c’est trop !

MATHIEU.

Non !...

MADAME PINGLET.

Je vous assure que nous craindrions d’abuser !

MATHIEU.

Pas du tout !

PINGLET.

En tout cas, nous sommes bien heureux ! bien heureux !

Mathieu ôte son paletot.

MADAME PINGLET, bas à Pinglet.

Dis donc, un mois ! C’est peut-être beaucoup... Nous ne sommes restés que quinze jours !

PINGLET.

Oui ! mais nous étions deux ! Ça fait le compte !

À Mathieu.

Ah ! ce cher Mathieu !

MATHIEU.

Au... au moins, je ne vous dérange pas ?

PINGLET.

Pas du tout ! voyons ! nous sommes assez largement ici pour recevoir... et puis, quoi ! vous ne tenez pas de place !... Vous arrivez en garçon avec votre valise...

MATHIEU.

Ah !... c’est que je... vous réserve une surprise...

PINGLET.

Mais tant mieux, cher ami !... Angélique ! il nous réserve une surprise !...

MADAME PINGLET.

Une surprise ! Ah ! que c’est gentil !... Il pense à tout !

 

 

Scène XIV

 

PINGLET, MADAME PINGLET, MATHIEU, VICTOIRE, puis LES COMMISSIONNAIRES

 

VICTOIRE, entrant.

Madame... on apporte une malle.

MATHIEU.

C’est à moi !...

PINGLET.

Ah ! ce sont vos bagages !

UN COMMISSIONNAIRE, entrant avec une malle sur le dos.

Voilà le colis !

Victoire sort.

MATHIEU.

Voulez-vous le po... voulez-vous le po...

LE COMMISSIONNAIRE.

Le pot ?...

MATHIEU.

Euh !... ser là !

LE COMMISSIONNAIRE.

Ser là ?...

PINGLET.

Eh bien, quoi !... Monsieur vous dit de le poser là ! Posez-le là !... Il me semble que monsieur vous parle français.

LE COMMISSIONNAIRE.

Oui.

Pinglet l’aide à se décharger.

MATHIEU.

Combien vous dois-je !

LE COMMISSIONNAIRE.

Quarante sous...

Mathieu le paye.

MADAME PINGLET regarde la malle.

Mais, mon Dieu, quelle malle énorme vous avez !

PINGLET.

Ça, c’est vrai, c’est un monument !... Enfin !... On va la faire porter dans votre chambre !...

VICTOIRE, entrant.

Tenez, par là !...

À Mme Pinglet.

Madame, c’est encore des commissionnaires avec des malles !

PINGLET et MADAME PINGLET.

Encore !...

Entrée de quatre commissionnaires avec quatre malles.

MATHIEU.

Ah ! c’est à moi !

MADAME PINGLET.

À vous ?... Une, deux, trois, quatre !... Mais c’est effrayant !

MATHIEU.

Ah ! c’est que c’est ici que la surprise commence !

MADAME PINGLET.

La surprise !... oh ! oh ! mais c’est de la folie !...

PINGLET.

Mathieu ! Vous n’êtes pas raisonnable !

MATHIEU.

Moi ! Mais en quoi donc ça ?

MADAME PINGLET.

Non ! non... mais qu’est-ce qu’il peut donc nous apporter dans tout ça ? Qu’est-ce qu’il peut donc nous apporter ?

PINGLET.

Évidemment ça doit être quelque chose d’important, pour qu’il faille quatre malles.

MATHIEU, à Pinglet.

Pinglet ! Je n’ai plus de monnaie, donnez-donc cent sous à ces coco...

PINGLET.

...missionnaires !... voilà !

MATHIEU, essayant d’achever.

Aïe donc !... missionnaires !...

PINGLET.

Oui ! Oui ! Ça y est !... C’est fait !... Et maintenant mes braves gens, allez donc à la cuisine dire qu’on vous donne à chacun un verre de vin !...

LES COMMISSIONNAIRES.

Merci, monsieur !

Ils sortent.

PINGLET, à part.

Sur cinq malles, quatre de surprise !... sont-ils larges, en province !... sont-ils larges !...

MADAME PINGLET.

Nous allons ouvrir les malles tout de suite !...

MATHIEU, l’arrêtant.

Pourquoi !

PINGLET.

Mais... pour la surprise !...

MATHIEU.

Non ! Non !

MADAME PINGLET.

Oh ! il veut nous faire languir !...

MATHIEU.

Vous la verrez plus !... plus !... hum !

Lançant un coup de pied.

...tard !...

PINGLET, se dérobant à son coup de pied.

Ah ! ah ! non, c’est manqué ! Oh ! mais je me méfie maintenant !

MADAME PINGLET.

Enfin, vous voulez nous faire languir ? nous languissons !... Mais ce que nous pouvons vous dire d’ores et déjà, c’est que nous vous sommes absolument reconnaissants !

PINGLET.

Ah ! le fait est que j’ai vu des gens généreux, mais quand la générosité atteint cette insocemm... hum !... inconsemm... hum !... Crisiti !... incommen...

MATHIEU, froidement.

Incommensurabilité.

PINGLET et MADAME PINGLET, stupéfaits.

Oh ! mes compliments !

Pinglet lui serre la main.

MATHIEU.

Je ne bégaye jamais pour les autres !...

 

 

Scène XV

 

PINGLET, MADAME PINGLET, MATHIEU, VICTOIRE, puis LES DEMOISELLES MATHIEU

 

VICTOIRE, entrant.

Madame, il y a des demoiselles qui viennent de descendre d’un petit omnibus du chemin de fer qui demandent...

MATHIEU, remontant jusqu’à la porte.

Elles !... Ah ! c’est pour moi !... Faites monter !...

VICTOIRE, sortant.

Bien, monsieur !...

MATHIEU, d’un air de triomphe, à Pinglet et à sa femme.

Ah ! ah ! ah ! ah ! c’est la surprise !... C’est la surprise !

PINGLET et MADAME PINGLET.

Hein ?

MATHIEU.

Vous ne connaissez pas mes filles ?

PINGLET.

Non !

MATHIEU.

Quand vous êtes venus en été, j’étais garçon, parce que depuis que j’ai perdu cette pauvre madame Mathieu... oh ! huit ans !...

PINGLET.

Ah ?... Alors !

MATHIEU.

...Mes filles sont élevées au couvent. Mais on vient de le licencier, le couvent... parce qu’il y avait beaucoup de jeunes filles qui avaient des oreill...

PINGLET.

Eh bien ! C’est généralement comme ça.

MATHIEU.

...llons !... réi... ...llons !...

MADAME PINGLET.

Eh bien ?

MATHIEU.

Alors, je viens de les faire sortir... et je me suis dit : les Pinglet ne les connaissent pas, ces enfants... je vais leur faire une surprise : je vais leur amener mes filles.

PINGLET et MADAME PINGLET.

Hein ?

MATHIEU.

Et je suis venu en avant pour les annoncer !...

MADAME PINGLET.

Comment !... c’est ça, la surprise ?...

MATHIEU, enchanté.

Mais oui ! oui !

PINGLET.

Mais alors... et ces malles ?

MATHIEU.

Eh bien, ce sont les malles de mes filles !...

PINGLET et MADAME PINGLET, abasourdis.

Ah ! bien, vrai !

Bruit de voix.

MATHIEU.

Eh ! les voilà !... Entrez ! Entrez !... Venez !...

Elles paraissent.

PINGLET.

Hein ! Il y en a quatre !

MADAME PINGLET.

Si c’est ça qu’il appelle une surprise !

MATHIEU.

Venez, mes en... en...

LES DEMOISELLES MATHIEU, en chœur.

...fants !

MATHIEU.

Oui !... Je vous ai souvent parlé de mes amis Pin... hum !...

LES DEMOISELLES MATHIEU, en chœur.

...glet !...

MATHIEU.

Oui !... Eh bien, les voilà !... Embrassez-les !

LES DEMOISELLES MATHIEU, en chœur.

Ah ! monsieur Pinglet !... madame Pinglet !...

PINGLET et MADAME PINGLET, se défendant contre les petites.

Oui ! c’est bien ! enchantés ! mais...

MADAME PINGLET.

Mais c’est de l’envahissement !... c’est de l’envahissement !...

PINGLET.

C’est une nuée de sauterelles !...

MADAME PINGLET.

C’est égal !... Nous ne pensions pas que vous aviez autant de filles que cela.

MATHIEU, content de lui.

Ah ! voilà !

PINGLET.

Eh bien ! Qu’est-ce que vous allez en faire ? Vous allez les emmener aujourd’hui dans un autre couvent ?

MATHIEU.

Non !... J’attendrai que les oreillons aient disparu...

PINGLET.

Mais, où allez-vous les loger ?

MATHIEU.

Mais ici ?

MADAME PINGLET.

Hein ?

PINGLET.

Ici ?... Ah ! non !... ah ! non, par exemple !

MATHIEU.

Comment ! C’est vous-même qui m’avez dit...

PINGLET, allant à Mathieu.

Eh ! je vous ai dit... je vous ai dit... de descendre chez moi !... Mais, quoi !... ce sont des choses qu’on dit... qu’on dit par politesse !

MATHIEU.

Oh !

PINGLET.

Vous m’avez pris au mot... vous arrivez... ça va bien !... mais si vous devez m’amener du monde !... ah ! non ! non !

MATHIEU.

Mais pourtant, mon ami...

PINGLET.

Ah çà ! est-ce que vous prenez ma maison pour une caserne ?

MATHIEU.

Mais, si c’était une ca... caserne, je n’y amènerais pas mes filles !

PINGLET, lui donnant une tape sur la poitrine.

Il est étonnant, ma parole d’honneur, il est étonnant !...

À Mme Pinglet.

Non ! mais c’est qu’il s’imagine que nous sommes installés pour loger des pensionnaires !... À Paris, ce n’est pas comme en province !

MADAME PINGLET.

Eh ! mais c’est de ta faute ! Si tu ne t’étais pas lancé dans des invitations !...

PINGLET.

C’est moi qui me suis lancé ?... Ah ! bien, ah ! elle est forte ! C’est toi, au contraire, qui m’as dit : il n’y a pas moyen de faire autrement ! Nous avons passé quinze jours chez lui !... Il faut que nous l’invitions.

MADAME PINGLET, touchant légèrement Mathieu.

Je te l’ai dit, mais je pensais qu’il n’accepterait pas !

PINGLET.

Eh bien ! ce n’est pas de ma faute s’il a accepté !

MADAME PINGLET.

Si, c’est de ta faute !... Si tu t’étais contenté de l’inviter une fois, en l’air... la politesse était faite et il ne venait pas. Mais non ! Tu y as mis une insistance !... Et tu revenais ! et tu revenais ! Naturellement, ce pauvre garçon !... Il s’est cru dans l’obligation...

PINGLET.

C’est cela, tu l’excuses !

À Mathieu.

Cela m’aurait étonné que ce ne fût pas de ma faute !...

MATHIEU, se levant, ébahi, avec résignation.

Oui !... Alors, si j’ai bien compris, il faut que nous nous en allions !

PINGLET.

Naturellement, puisque je n’ai pas de place pour vous loger tous !

MATHIEU.

Oui !... Eh bien !... allons-nous-en, mes enfants !... Remerciez monsieur et madame Pinglet de leur bonne réception.

LES DEMOISELLES MATHIEU, leur serrant les mains.

Merci, monsieur ! Merci, madame !

PINGLET.

Cela ne vaut pas la peine d’en parler !...

À Mme Pinglet.

Angélique, veux-tu voir si les commissionnaires sont encore à la cuisine et les prier de venir rechercher ces malles ?

MADAME PINGLET.

Oui ! j’y vais !

Elle remonte.

 

 

Scène XVI

 

PINGLET, MADAME PINGLET, MATHIEU, LES DEMOISELLES MATHIEU, MARCELLE, puis LES COMMISSIONNAIRES

 

MARCELLE, entrant de droite.

Oh ! qu’est-ce que c’est que toutes ces malles ?

MADAME PINGLET.

Entrez, chère amie ! Je vais justement dire qu’on les descende !

Elle sort.

MATHIEU, apercevant Marcelle, va la saluer.

Madame !...

PINGLET, vivement, présentant les Mathieu.

Chère amie... monsieur Mathieu, un excellent ami dont je vous ai souvent parlé et sa descendance...

À Mathieu.

Madame Paillardin.

Bas à Marcelle.

J’ai trouvé ce que nous cherchions ! Vous êtes toujours décidée ?

MARCELLE.

Toujours !

PINGLET.

Eh bien, vous m’attendrez ce soir à huit heures au coin de l’avenue du Bois et de la rue de la Pompe, dans une voiture dont vous baisserez les stores.

MATHIEU, à Pinglet.

Avec tout ça, où allons-nous loger ?

PINGLET.

Oui. Je suis à vous tout de suite !

MATHIEU, à part.

Si seulement j’avais l’adresse d’un hôtel...

MARCELLE, bas à Pinglet.

Et, où irons-nous ?

PINGLET.

Hôtel du Libre-Échange, 220, rue de Provence !

MATHIEU, qui a entendu et a pris ça pour lui.

Merci !...

Inscrivant.

Hôtel du Libre-Échange, 220, rue de Provence.

À Pinglet.

Eh bien ! au revoir !

Mme Pinglet entre.

LES DEMOISELLES MATHIEU.

Au revoir, monsieur ! Au revoir, mesdames !

MADAME PINGLET.

Mesdemoiselles !...

MARCELLE.

Monsieur !...

MATHIEU, se dirigeant vers la porte.

Madame Paillardin, je vous salue !

MARCELLE.

Monsieur !

MATHIEU, à Pinglet.

À bientôt, et merci !... Vous savez, nous y allons.

PINGLET.

Où ça ?

MATHIEU.

À l’hôtel !...

PINGLET.

Ah !... Eh bien, c’est ça ; allez-y !

MADAME PINGLET.

Au revoir !

Les Mathieu et Mme Pinglet sortent.

 

 

Scène XVII

 

PINGLET, MARCELLE

 

PINGLET.

Ah ! Marcelle, si vous saviez combien je suis heureux !...

MARCELLE.

Allons ! Allons !... Soyez sérieux !

PINGLET.

Dites-moi, votre mari est parti ?

MARCELLE.

Oui !... Et c’est à peine s’il m’a dit adieu. Aussi !...

Geste de menace.

PINGLET.

Oui !... et avec moi !...

MARCELLE.

Avec vous !

PINGLET.

Que je suis heureux ! Que je suis heureux !... Écoutez, Marcelle, ma femme dîne dehors, votre mari est parti... voulez-vous que nous dînions ensemble au restaurant ?

MARCELLE.

La vengeance complète, alors !... Soit, je veux bien !

PINGLET.

Eh bien, allez vous apprêter !... Dans une demi-heure, au coin de la rue de la Pompe et de l’avenue du Bois.

MARCELLE.

C’est entendu !

Fausse sortie.

 

 

Scène XVIII

 

PINGLET, MARCELLE, MADAME PINGLET, VICTOIRE

 

MADAME PINGLET, entrant, suivie de Victoire.

Vous partez, chère amie ?

MARCELLE.

Oui, j’ai un peu de migraine !

MADAME PINGLET.

Eh bien, soignez-vous bien !

À Victoire.

Tenez, posez ça là, Victoire.

Marcelle est sortie.

PINGLET, sur le tabouret.

Qu’est-ce que c’est que cela ?...

MADAME PINGLET.

C’est votre dîner !... Comme Victoire est obligée de conduire Maxime à Stanislas...

PINGLET.

Mon dîner ?

MADAME PINGLET.

Oui !... Allez, Victoire !

Victoire sort.

PINGLET, se levant, très naturellement.

Eh bien, non ! Toute réflexion faite, je ne dînerai pas ici... Tu vas chez ta sœur, je suis garçon... je vais m’offrir un petit repas fin au restaurant !...

MADAME PINGLET.

Au restaurant ?... Je n’admets pas que vous dîniez au restaurant !

PINGLET.

Quel mal y a-t-il ?

MADAME PINGLET.

Il y a que vous êtes marié !... et, quand on est marié, on ne va pas au restaurant sans sa femme !...

PINGLET.

Oh !...

MADAME PINGLET.

Ah ! bien, merci ! Qu’est-ce qu’on penserait de vous au restaurant ?

PINGLET.

Qu’est-ce que tu veux qu’on pense ?

MADAME PINGLET.

Le jour où vous irez au restaurant, vous irez avec moi !

PINGLET, essayant de la flatter.

On croirait que je suis en bonne fortune !

MADAME PINGLET, sèchement.

Pas de badinage !... Aujourd’hui, vous dînerez ici.

PINGLET, avec colère.

Ah ! c’est trop fort !... Ah ! çà ! est-ce que tu vas bientôt finir de me mettre en tutelle !...

MADAME PINGLET.

Qu’est-ce que vous dites ?

PINGLET.

Je dis que j’en ai assez !... et que tu le veuilles ou non, j’irai ce soir au restaurant.

MADAME PINGLET.

Non, tu n’iras pas !

PINGLET.

Si, j’irai !

MADAME PINGLET.

Non, tu n’iras pas !

PINGLET.

Si !

MADAME PINGLET.

Ah ! bien, tu vas voir comme tu vas y aller !

Elle enlève la clef de droite.

PINGLET, cherchant à la lui reprendre.

Veux-tu ! Veux-tu !

MADAME PINGLET, le repoussant à coups de dos.

Ah ! veux-tu me lâcher, toi !

PINGLET.

Veux-tu me rendre cette clef !... Veux-tu me rendre cette clef !

MADAME PINGLET.

Non !...

PINGLET.

Si !

MADAME PINGLET, le souffletant.

Tiens !

PINGLET, tombant assis, la main sur la figure.

Oh ! oh !...

Il se lève pour secouer la porte.

Veux-tu ! Veux-tu !...

MADAME PINGLET, du dehors.

Au revoir, monsieur Pinglet !... À demain !

PINGLET entre dans la chambre de Mme Pinglet et revient.

Fermée aussi !... Oh ! la teigne !...

Pantomime.

Elle a mis le verrou !

Il attache une échelle de corde à la barre d’appui de la fenêtre et descend vivement.

 

 

ACTE II

 

À l’hôtel du Libre-Échange.

Le théâtre est divisé en trois parties. La partie gauche est occupée par une chambre dont l’intérieur est visible pour le public. À gauche, premier plan, contre le mur, une petite table ronde couverte d’un tapis fané ; deuxième plan, porte donnant sur un cabinet de toilette ; troisième plan, en pan coupé, une cheminée ; au fond, face au public, un lit avec édredon et rideaux de Perse à fleurs, passés dans un anneau en acajou vissé au plafond. À droite, premier plan, porte donnant sur le palier ; cette porte s’ouvre intérieurement dans la chambre de l’avant-scène, vers le fond ; au milieu et sur le devant de la scène, une chaise de paille ; l’ameublement indique un hôtel de cinquième ordre ; sur les murs, papier à ramages bleus de mauvais goût et sale ; sur la cheminée, une pendule en zinc avec un globe ; à droite et à gauche, deux flambeaux avec bougies et deux vases en porcelaine peinte, avec des fleurs artificielles et des plumets ; sur l’édredon du lit, un dessus de lit au crochet ; à la tête du lit, une table de nuit, avec une carafe, un verre et un sucrier. Le palier occupe la deuxième partie du théâtre ; soit celle du milieu ; premier plan à gauche, porte sus-énoncée donnant sur la chambre de gauche et, au-dessus, peint sur le mur, le n° 10 ; au second plan, derrière et au fond, face au public, escalier praticable venant des dessous, de gauche à droite, et continuant à monter de gauche à droite ; à hauteur de la troisième marche, porte donnant sur une chambre, face au public, surmontée du n° 9 ; l’escalier qui tourne à droite, à partir de cet endroit, va se perdre dans le plafond à droite, de façon que la montée soit entièrement visible pour le public ; à droite, premier plan, accoté au mur qui sépare le palier de la chambre de droite, un tableau avec clous à crochets numérotés, auxquels sont suspendues des clefs ; au dessous, petite table à tiroirs, avec des bougeoirs en cuivre, dont l’un est allumé ; devant la table, une chaise en paille ; à la suite de la table, dans le sens de la profondeur, porte donnant sur la chambre de droite, surmontée du n° 11 ; la porte s’ouvre intérieurement dans la chambre de l’avant-scène, vers le fond. La troisième partie du théâtre est occupée par une grande pièce, sorte de dortoir. À gauche, entre la porte et l’avant-scène, un lit de fer appliqué sur son côté au mur ; au-dessus du lit, une petite glace. À droite, premier plan ; lui faisant face, deux autres lits en fer placés parallèlement à la rampe, face au mur ; devant le premier, une chaise ; au deuxième plan, après le second lit, porte donnant sur un cabinet de toilette ; au troisième plan, en pan coupé, une fenêtre et, au-dessous, un quatrième lit en fer appliqué sur son côté au mur. Au fond, à droite, face au public, porte donnant sur un cabinet de toilette et s’ouvrant intérieurement dans le cabinet de toilette ; entre le lit et la porte, une chaise ; au fond, à gauche, un grand lit en bois avec rideaux blancs passés dans un anneau comme dans la chambre de gauche ; derrière la tête du lit, qui est à droite, une chaise ; une patère est accrochée au mur à la tête du lit, table de nuit devant ; petite table ronde avec tapis au milieu de la scène, entre le lit de gauche et ceux de droite ; papier gris sur les murs et sur le plafond. Les trois compartiments peuvent être de différentes largeurs, suivant la place dont on dispose. Les portes de gauche et de droite, sur le palier, sont munies de vraies serrures, ouvrant et fermant à clef ; celle de gauche a, de plus, un verrou à l’intérieur dans la chambre de gauche. Il est huit heures et demie du soir. Au lever du rideau, les chambres de droite et de gauche sont dans l’obscurité. Le palier seul est éclairé par deux becs de gaz qui se trouvent entre les portes de gauche et de droite et l’escalier.

 

 

Scène première

 

Sur le palier : BASTIEN, puis BOULOT

 

BASTIEN, assis devant la table de droite.

Là !... Une bougie et une bougie, ça fait quatre bougies !... Ça n’a l’air de rien... Eh bien, en quinze ans – car voilà déjà quinze ans que je suis à l’hôtel du Libre-Échange – ah ! j’en ai vu !... ah ! j’en ai vu ! En quinze ans, rien que par ce petit dédoublement-là, la bougie m’a déjà rapporté plus de six mille francs !... Ah ! dame, y a pas de petits carottages !...

BOULOT, dégringolant l’escalier, éperdu.

Oh ! là, mon Dieu ! Oh ! là, mon, mon Dieu !...

BASTIEN.

Eh ! bien, qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Boulot ? vous avez l’air tout bouleversé !

BOULOT.

Ah ! monsieur Bastien, si vous saviez ce que je viens de voir ! Ce n’est pas ma faute cependant ; j’avais frappé comme vous m’avez dit qu’il fallait le faire !

BASTIEN, se levant.

Eh ! bien, quoi ! Qu’est-ce qu’il y a ?

BOULOT.

Le 32 avait sonné, monsieur Bastien. J’ai frappé à la porte. On m’a répondu : Entrez !... Je suis entré... Il y avait une dame toute nue !

BASTIEN, tranquille.

Eh ! bien, après ?...

BOULOT, effaré.

Eh ! bien, je vous dis : une dame toute nue !... Monsieur Bastien, mais là, nue de nue !...

BASTIEN.

Eh ! bien, j’entends bien !

BOULOT.

Et elle m’a dit : « Garçon, apportez-moi les cartes à jouer !... » Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ?

BASTIEN.

Eh ! bien, je lui aurais apporté les cartes à jouer !

BOULOT.

Toute nue ?

BASTIEN.

Mais, dame !

BOULOT.

Et vous trouvez ça nature ?

BASTIEN.

Une femme toute nue ? Je te crois !

BOULOT.

Ah ! comme la vie est autre à Paris qu’en province !...

BASTIEN.

Boulot, mon ami, il faudra vous déprovincialiser ici ! D’ailleurs, je suis certain qu’avant quinze jours de service dans cet hôtel vous serez cuirassé ! Vous apporterez comme moi dans les choses de la vie l’indifférence et le mépris.

Il se remet à couper ses bougies.

En attendant, puisque je vous tiens, vous allez me faire le plaisir d’aller frapper au 9.

BOULOT.

Au 9 ?... Bien, monsieur Bastien !... Je n’ai pas à m’inquiéter dans quelle tenue elle sera ?

BASTIEN.

Oh ! ce n’est pas une dame, c’est un pion ! C’est Chervet, le pion suppléant au lycée Fontanes. Je viens de recevoir un mot du patron qui trouve qu’il y a assez de temps qu’il ne paie plus et qui me donne l’ordre de l’expulser en gardant sa malle... Allez et fichez-le à la porte !...

BOULOT.

Moi ?...

BASTIEN.

Eh bien ! oui !

BOULOT.

Monsieur Chervet ! mais c’est ce monsieur qui est si rageur !... et qui parle toujours de vous brûler la cervelle !...

BASTIEN.

Hé ! c’est des mots, tout ça !

BOULOT.

Oui, mais s’il me la brûle ?

BASTIEN.

Vous viendrez me le dire !... Allez, Boulot !...

BOULOT.

Bien, monsieur Bastien.

Devant le 9.

Ah ! voilà des corvées que je n’aime pas !...

Il frappe timidement.

CHERVET, d’une voix forte.

Entrez !

BOULOT, reculant, effrayé, puis ouvrant la porte.

J’aimerais mieux retourner chez la dame d’en haut.

Sortie.

 

 

Scène II

 

BASTIEN, puis ERNEST et UNE DAME, puis CHERVET

 

BASTIEN, se levant.

Pauvre garçon !... Quand il aura comme moi quinze ans d’hôtel, il sera un peu plus bronzé !

Timbre.

Là ! voilà encore des irréguliers, bien sûr !

ERNEST, donnant le bras à la dame.

Garçon !

BASTIEN, très aimable.

Voilà, monsieur !... Monsieur et madame désirent ?

ERNEST.

Garçon, avez-vous ?...

BASTIEN.

Parfaitement, monsieur !... nous avons

D’une voix mielleuse.

Je sais ce qu’il faut à monsieur : un petit nid charmant où la jolie madame sera très bien... Elle est bien mignonne, monsieur, bien mignonne !... Monsieur a très bon goût !...

ERNEST.

Garçon, je ne vous demande pas ça !

BASTIEN, très aimable.

Oui, oui, je comprends ! Je devine le souhait de monsieur ! Monsieur peut se vanter d’avoir de la chance, nous avons justement le 22 qui est vacant.

ERNEST.

Le 22... hum ! les deux cocottes !

BASTIEN.

Oh ! mais, monsieur, on reçoit même avec une !

LA DAME.

Hein !

ERNEST.

Avec une !...

Dramatique.

Or ça, garçon !... pour qui prenez-vous madame ?... Madame est une dame du monde, du monde, palsambleu !...

BASTIEN.

Mais... c’est ce que j’allais dire, monsieur !... On reçoit même avec une... dame du monde.

ERNEST.

Et moi-même...

Avec suffisance.

vous devez me connaître !

BASTIEN.

Qui ?

ERNEST.

Ernest ! le bel Ernest ! Tout le monde connaît le bel Ernest ! le grand premier rôle de Montmartre, Batignolles et Belleville !...

BASTIEN.

Quoi ! monsieur ! vous seriez le bel Ernest ? Ce qu’il y a de jolies dames ici qui m’ont parlé de vous...

ERNEST.

Ah ! on vous...

Se rengorgeant.

Vous entendez, madame !

Bas à Bastien.

C’est une duchesse, vous savez, c’est une duchesse !

BASTIEN.

Ah !... mes compliments... Mais alors, à plus forte raison, je vous recommande le 22... C’est dans le 22 que la princesse héritière de Pologne est venue faire son voyage de noces... avec son premier chambellan.

À la dame.

Vous serez dans votre monde, madame !

ERNEST.

Oui, oui !

À part, à Bastien.

Mais, dites-moi donc... c’est très joli, tout cela, mais il doit être cher votre 22... l’appartement d’une princesse de Pologne...

BASTIEN, très naturellement.

Oh ! qu’est-ce que ça vous fait ?

ERNEST.

Comment, ce que ça me fait ?... C’est moi qui paye, vous savez !

BASTIEN, étonné.

Ah ! ah !

ERNEST.

Mais, dame !...

Bruit de voix.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

BASTIEN.

Rien ! Un locataire qu’on expulse...

BOULOT, projeté de gauche, à Bastien.

Oh ! là ! là ! quand je vous disais qu’il me brûlerait la cervelle !... Quand je vous le disais !... Il ne veut pas s’en aller si on ne lui rend pas sa malle !

BASTIEN.

Il ne veut pas s’en aller ! Nous allons voir ça !

Appelant.

Chervet ! Chervet ! arrive ici, un peu !...

CHERVET, paraissant sur le pas de la porte.

Eh bien, quoi ? Qu’est-ce que c’est ?

BASTIEN.

Tu vois cet escalier ?... Eh bien ! fais-moi le plaisir de descendre et de déguerpir un peu vite !

CHERVET.

Je ne m’en irai que quand on m’aura rendu ma malle !

BASTIEN.

On ne te rendra ta malle que quand tu auras payé !

CHERVET.

Ah ! c’est comme ça !... Eh bien, vous entendrez parler de moi ! Je suis très bien à la Préfecture, moi ! et j’irai me plaindre. Et nous verrons si vous ferez tant les malins, quand la police débarquera ici !

ERNEST et LA DAME.

La police !

CHERVET.

Parfaitement ! parce que je dirai ce qui se passe ici.

À Ernest.

Il faut voir la composition, monsieur, il faut voir !

ERNEST et LA DAME.

Hein !

BASTIEN.

Oh ! mais, dites donc, vous n’avez pas bientôt fini ?

CHERVET.

Ce n’est pas à vous que je parle !... je cause avec monsieur !

Il salue Ernest.

Et quel hôtel, monsieur ! Une vieille masure qui craque de tous côtés !... avec des punaises !...

ERNEST et LA DAME.

Des punaises !

BASTIEN.

Ce n’est pas vrai ! nous mettons de la poudre tous les jours...

CHERVET.

Ah ! ta poudre !... elle asphyxie les clients et fortifie les punaises !... Avec ça, des chambres inhabitables, hantées par les esprits !

ERNEST et LA DAME.

Des esprits !

BASTIEN, à Chervet.

Voulez-vous vous taire ! Voulez-vous vous taire !

CHERVET.

Dans cette pièce que voilà,

Il indique la droite.

il y a des esprits qui viennent toutes les nuits, qui font du bruit, qui cassent tout, qui renversent tout !... au point qu’on en a fait le dortoir des garçons et que les garçons ne veulent plus l’habiter !

LA DAME.

Quelle horreur !

BASTIEN.

Mais c’est faux !

CHERVET.

Allons donc !... Même qu’on a été obligé de demander une expertise !... Vous ne direz pas le contraire ?...

ERNEST.

Où donc sommes-nous tombés ?... Garçon, vous pouvez disposer du 22.

Il remonte.

BASTIEN, le suivant.

Hein ! Monsieur part ?

ERNEST.

Ah ! oui, alors !...

À la dame.

Allons, venez, venez, duchesse !

Il sort, précédé de la dame.

BASTIEN.

Mais, monsieur...

À Chervet.

Tu vois ce dont tu es cause !...

CHERVET.

Parfaitement ! Ils s’en vont, j’en suis fort aise !... Ils s’en vont et je fais comme eux !

À Bastien.

Et vous entendrez parler de moi, vous savez !...

À Boulot.

Vous entendrez parler de moi !

Il sort.

 

 

Scène III

 

BASTIEN, BOULOT

 

BASTIEN, à Chervet qui a disparu.

Oui ! bon voyage, mon vieux ! va te faire expulser ailleurs !

BOULOT.

Avec tout ça, il nous a enlevé deux clients !

BASTIEN, s’asseyant.

Eh ! bien, qu’ils s’en aillent, les clients ! Ils me dégoûtent ! Voilà-t-il pas, pour un cabotin !

Se levant.

C’est égal, j’aurais été curieux de voir comment un grand premier rôle de Montmartre, Belleville et Batignolles fait sa cour à une duchesse !

BOULOT.

Les voir ?... Mais vous ne les auriez pas vus !

BASTIEN.

Pourquoi ça ?

BOULOT, d’un air niais.

Parce qu’ils ne vous auraient pas invité !

BASTIEN.

Ta parole !

Lui donnant une tape sur la joue.

Bêta ! Je sais bien qu’ils ne m’auraient pas invité ! Mais je les aurais vus tout de même !

BOULOT.

Comment cela ?

BASTIEN.

Comment ?

Haussant les épaules.

Est-il novice !

Montrant un vilebrequin.

Eh ! bien, et ça, à quoi ça sert-il ?

BOULOT.

Un vilebrequin ? Ça sert à faire des trous !

BASTIEN.

Justement !... Quand une personne m’intéresse...

Faisant tourner son vilebrequin.

Je me ménage un œil !...

BOULOT.

Non ?

BASTIEN.

Parfaitement ! J’ai eu comme ça les plus jolies femmes de Paris... à l’œil !

Timbre.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

PAILLARDIN, dans l’escalier.

Le garçon ! Où est le garçon ?

 

 

Scène IV

 

BASTIEN, BOULOT, PAILLARDIN

 

BASTIEN, très aimable.

Voilà, monsieur !... Monsieur attend quelqu’un ?... Je vois ce qu’il faut à monsieur ! Un petit nid charmant où la jolie madame sera très bien !

PAILLARDIN, un sac à la main.

Non, merci ! Je n’attends personne ! Je suis monsieur Paillardin, l’expert désigné par le Tribunal de Commerce !

BASTIEN.

Ah ! parfaitement, monsieur !... pour la chambre hantée !... Ah ! Monsieur, c’est un véritable ensorcellement !...

Coup de sonnette.

Tenez !... Boulot, on sonne là-haut ! Allez donc voir !... Oui, monsieur, toutes les nuits, c’est un vacarme épouvantable ! les murs craquent ! les meubles sautent !...

PAILLARDIN.

Oui ! oui ! C’est bon ! Puisque je viens ici pour constater, je n’ai pas besoin que vous m’expliquiez. Je constaterai bien par moi-même. Voyons, où est-elle, cette chambre ?

BASTIEN, indiquant la droite.

C’est celle-ci, monsieur. Si monsieur veut me permettre d’allumer un bougeoir !

Il en allume un.

PAILLARDIN.

Eh ! bien, voyons cette chambre ensorcelée.

Ils rentrent tous les deux à droite.

BASTIEN.

Voilà, monsieur. J’aime mieux que ce soit vous que moi qui y passiez la nuit !

PAILLARDIN, riant.

Ah ! bien, si je ne cours jamais de plus grands dangers que ça, je ne risque pas grand’chose !

Tournant autour de la petite table ronde.

Eh ! bien, elle a l’air très calme pour une chambre où les esprits viennent faire leurs cabrioles !

BASTIEN.

Elle est calme, à cette heure-ci !

PAILLARDIN.

Ah ! oui, c’est l’heure où les esprits sont sortis !

BASTIEN.

Mais à minuit, aussitôt que tout est éteint, ils font un potin !...

PAILLARDIN, railleur.

Oui ! c’est ce que nous appellerons des esprits chahuteurs !

BASTIEN.

Monsieur l’expert plaisante ! Mais monsieur l’expert verra bien !

On chante au-dessus.

PAILLARDIN.

Mais, dites donc, on a l’air de faire du bruit là-haut !... Est-ce que ce serait déjà les esprits ?

BASTIEN.

Oh ! non, monsieur... c’est des commis du « Printemps » qui sont là avec leurs commises ! Ils ne sont pas toujours raisonnables ! C’est jeune ! Je vais aller les faire taire.

PAILLARDIN, posant son sac.

Allez ! allez !

Ouvrant son sac.

Voyons !... mes cigares ! mes brosses !

Il tire ses affaires de son sac.

BASTIEN, au fond, criant.

Dites donc ! vous n’avez pas bientôt fini, là-haut ?

VOIX.

Zut !

BASTIEN.

Zut !?... Attendez un peu !... Je vais monter !...

PINGLET, paraissant.

Pardon, garçon !

BASTIEN.

Dans un instant, monsieur ! Je suis à vous dans un instant !

Il disparaît.

 

 

Scène V

 

PINGLET, MARCELLE, puis BASTIEN, puis PAILLARDIN

 

PINGLET, un énorme cigare à la bouche, il porte le sac de Marcelle.

Dans un instant ! Il est à nous dans un instant !... Ah ! je crois que nous sommes tombés dans un hôtel bien tranquille !...

MARCELLE, regardant alentour.

Mais il est horrible, votre hôtel !... Où avez-vous été le dénicher ?

PINGLET.

Évidemment, il n’a pas d’œil ! mais c’est juste ce qu’il nous faut. Dans un hôtel chic, nous risquions d’être reconnus ! tandis qu’ici ce serait bien la guigne si nous rencontrions quelqu’un de connaissance !...

MARCELLE.

C’est juste !...

PAILLARDIN, éternuant.

Atchoum !

PINGLET, en manière de plaisanterie.

Dieu vous bénisse !

PAILLARDIN, se découvrant.

Merci !

PINGLET.

Pas de quoi !

À Marcelle, très tendre.

Et puis, qu’importe l’hôtel... il me paraît beau, puisqu’il me réunit à vous !...

Changeant de ton.

Pristi ! que ça sent le plomb, ici !... Ah ! voilà le garçon.

Paillardin entre dans le cabinet du fond. Nuit.

BASTIEN.

Me voici aux ordres de monsieur !...

Très aimable.

Je vois ce qu’il faut à monsieur : un petit nid charmant où la jolie madame sera très bien !... Elle est bien mignonne, monsieur, bien mignonne !

PINGLET.

Garçon ! en voilà des familiarités ! D’abord, madame est ma femme !

BASTIEN, avec assurance.

Non !

PINGLET.

Si !

BASTIEN.

Non !

PINGLET.

Si !

BASTIEN.

Non ! C’est monsieur qui porte les paquets.

PINGLET, à part.

Comme il est physionomiste.

Haut.

Dites-moi, avez-vous quelque chose à cet étage-ci ?

BASTIEN, désignant à gauche.

Oui, monsieur ! Le 10... C’est dans cette chambre que la princesse héritière de Pologne est venue faire son voyage de noces avec son premier chambellan !

PINGLET.

Oh ! parfait !...

À Marcelle.

Vous voyez, c’est dans cette chambre que la princesse héritière de Pologne... Vous voyez qu’on reçoit des gens très bien.

BASTIEN, un bougeoir allumé à la main.

Voilà, monsieur ! vous serez on ne peut mieux.

Ils entrent à gauche.

La chambre et confortable !... Vous avez là un cabinet attenant à la pièce... ce qui est une chose très appréciable !

PINGLET.

C’est très bien !... Je prends cette chambre...

BASTIEN.

Bien, monsieur !...

Il allume les bougies des flambeaux.

PINGLET, oubliant la présence de Bastien.

Marcelle !

MARCELLE, vivement et bas.

Chut ! le garçon !

PINGLET.

Oui !...

Embarras des trois personnages.

C’est bien, garçon, je prends la chambre !...

BASTIEN.

Voilà !... Bonsoir, monsieur, madame !...

PINGLET.

Bonsoir, garçon !

Bastien sort.

PINGLET, à Marcelle, voulant la prendre dans ses bras.

Marcelle !

BASTIEN, rentrant vivement.

Voici la clef, monsieur !... Tous mes souhaits, monsieur !...

Il passe sur le palier.

BASTIEN, à Paillardin.

Monsieur sort ?

PAILLARDIN, donnant son bougeoir à Bastien.

Oui ! Il est encore trop tôt pour que je me couche !... Je vais jusqu’au café voisin boire un bock... Je reviendrai dans une demi-heure.

Il remonte.

BASTIEN.

Bien, monsieur. Monsieur retrouvera là son bougeoir !

Paillardin sort, tandis que Bastien monte à l’étage supérieur.

 

 

Scène VI

 

PINGLET, MARCELLE, BOULOT

 

PINGLET, toujours son cigare à la bouche.

Marcelle !

Il la prend dans ses bras.

MARCELLE, un peu inquiète.

Pinglet !

PINGLET, avec reproche.

Ah ! pas Pinglet !... Désormais, je ne suis plus Pinglet pour vous... Appelez-moi Benoît.

MARCELLE.

Si vous voulez... Benoît !

Elle se dégage.

PINGLET, la suivant.

Oui, Benoît !... Ah ! Marcelle, l’heure de la vengeance a sonné !... Marcelle, dans mes bras !...

Il veut la saisir.

MARCELLE.

Prenez garde ! Vous allez me brûler avec votre cigare !

PINGLET.

Oui, attendez !...

Il veut l’embrasser, son cigare à la bouche.

Marcelle, je t’adore !

MARCELLE, le repoussant.

Faites donc attention ! vous me faites avaler votre fumée !

Elle recule.

PINGLET.

Oh ! pardon !

MARCELLE.

Vous ne pouvez pas jeter votre cigare ?

PINGLET.

C’est qu’on me l’a compté quarante sous, j’aurais bien voulu le fumer jusqu’au bout !

MARCELLE, un peu piquée.

Ah ! alors !...

PINGLET, allant à la cheminée.

Mais ça ne fait rien ! En amour, je ne regarde pas à l’argent !

Revenant à Marcelle.

Êtes-vous assez jolie !

MARCELLE.

Et ma robe, hein ! Comment la trouvez-vous ?

PINGLET.

Toutes les robes vous vont et aucune encore mieux !

MARCELLE.

Oh ! oh ! Pinglet !... Eh bien ! vous voyez, on me l’a apportée ce soir même de chez la couturière... et vous êtes le premier pour qui je la mets !

PINGLET.

Ah ! qu’importe la robe ! Est-ce qu’on regarde l’écrin qui renferme le diamant !

Avec passion.

Marcelle, je ne vois que toi ! Je ne vois pas ta robe !... Pour moi, tu n’as pas de robe ! J’te veux ! J’te veux !

Il s’élance sur elle.

MARCELLE.

Ah ! mon Dieu !... qu’est-ce qui vous prend, Pinglet !... Monsieur Benoît, je vous en prie !

PINGLET, la prenant dans ses bras.

Je te dis que j’te veux ! Je te dis que j’te veux !

MARCELLE, se dégageant.

Mais qu’est-ce que vous avez ?... Je ne vous ai jamais vu comme ça !... Allons, voyons ! Pinglet ! Monsieur Benoît... Le champagne vous monte au cerveau !...

PINGLET.

Ah ! je ne sais pas ce qui me monte au cerveau !... C’est toi !... c’est ce dîner ! ces vins ! ces liqueurs ! ce cigare !... Ah ! ma femme qui disait que je ne pouvais pas fumer, que je ne pouvais pas boire de vin ! que cela me rendait malade !... Eh bien, regarde un peu si je suis malade !... J’te veux ! J’te veux...

Il s’assied, tenant Marcelle dans les bras ; la chaise se casse.

Oh ! là, là !... Oh ! que c’est bête !... Oh ! que c’est bête !...

MARCELLE, éclatant de rire.

Ah ! ah ! que vous êtes drôle comme ça !

PINGLET, à part.

Eh bien, voilà... Ça y est, je suis ridicule !

MARCELLE, riant.

Vous ne vous êtes pas fait mal, au moins ?

PINGLET.

Moi ?... Pas du tout !... Je l’ai fait exprès !...

Se relevant.

Ah ! la sale chaise ! Ils n’en ont qu’une !... Elle pourrait au moins être solide !

Il jette la chaise sur le palier.

Tiens, toi !

À part.

Allez donc reprendre, maintenant !

Voulant prendre Marcelle dans ses bras. Marcelle !

MARCELLE, le repoussant doucement.

Ah ! ah ! si vous vous étiez vu !...

PINGLET, très contrarié.

Je vous en prie, Marcelle, ne riez pas comme ça !

MARCELLE, riant toujours.

Vous étiez tout petit ! tout petit !

PINGLET.

Je vous assure qu’il n’y a rien de risible !

MARCELLE, son mouchoir sur la bouche.

Oui, mon ami !... Oui, vous avez raison !

PINGLET, tenant Marcelle dans ses bras.

Ah ! ma chère Marcelle !

BOULOT, sur le palier, apercevant la chaise brisée.

Tiens ! la chaise du 10... Qui est-ce qui l’a apportée là ?

Il entre chez Pinglet en chantonnant, surpris.

Oh !

MARCELLE et PINGLET, se séparant.

Oh !

BOULOT, confus.

Monsieur !... Je vous demande pardon ! Je ne savais pas que la chambre était occupée !... Je rapportais cette chaise !

PINGLET, furieux.

Ah ! non ! Ah ! non ! Je l’ai assez vue... et vous aussi ! Remportez-la, cette chaise, remportez-la !

BOULOT, reculant.

Mais, monsieur, elle appartient à cette chambre !...

PINGLET.

Oui. Eh bien, remportez-la ! remportez-la ! allez-vous-en !

Il le pousse sur le palier.

Oh !

BOULOT, sur le palier.

Elle est gentille, la petite dame !... et je suis curieux !... Mais, au fait, pourquoi pas ?... Le vilebrequin !... Mais oui !

Il s’en empare.

BASTIEN, à l’étage supérieur.

Boulot ! Boulot !

BOULOT.

Voilà ! Voilà !

Il replace le vilebrequin et disparaît.

PINGLET, inquiet.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’éprouve !

MARCELLE.

Qu’est-ce que vous avez ?

PINGLET.

Je ne sais pas ! J’ai une transpiration froide qui me monte à la tête !... Ce doit être l’émotion !... Ce ne sera rien !

Avec passion, la prenant dans ses bras.

Ah ! Marcelle ! nous voilà donc seuls, en tête-à-tête ! Je voudrais que vous puissiez voir ce qui se passe en moi ! Je sens que mon cœur, mon cœur... Ah ! mon Dieu !... Mais il tourne, mon cœur !

MARCELLE, inquiète.

Mais vous êtes tout pâle ! Pinglet ! Benoît ! mon ami !

PINGLET.

Ah ! mais je suis malade !... Ah ! mais je suis malade !

MARCELLE, effrayée.

Asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous !

PINGLET, regardant autour de lui.

Où ça ?... Il n’y a plus de chaise !

MARCELLE, lui montrant.

Eh ! bien ! là, sur la table !

PINGLET, s’asseyant sur la petite table ronde.

Oh ! Marcelle !... Croyez que je suis désolé de ce contretemps, qui, que... Mais cela va se passer !... Oh ! là ! là !... Oh ! là ! là !...

MARCELLE.

Attendez, je vais vous donner un peu d’eau.

Elle va préparer de l’eau sucrée.

PINGLET, comique, désespéré.

Voilà ! c’est le cigare ! Je vous l’avais bien dit ! le cigare... ça ne vaut rien !... Et puis le champagne... moi qui ne bois jamais que de l’eau. Mélangé à la fumée !... Oh ! là, là ! Oh ! là, là !

Il se lève.

MARCELLE, tournant le sucre dans le verre.

Mon pauvre ami !

PINGLET, buvant, éperdu.

Ah mon Dieu ! Et ma femme qui n’est pas là !

MARCELLE, lui reprenant le verre des mains.

Mais restez donc assis !

PINGLET.

Non ! Je ne peux pas ! Il faut que je marche, sans ça, je sens que je vais m’en aller !

MARCELLE, vivement.

Oh ! oui... avec moi !

PINGLET.

Oh ! non, tout seul ! Je sens que je m’en vais tout seul !... Ah ! j’étouffe !...

MARCELLE.

Enlevez votre veste !

PINGLET, se dévêtant.

Oui, oui !... Oh ! là, là !...

MARCELLE.

Allons, voyons, du ressort !

PINGLET, avec désespoir.

Ah ! Marcelle, quelque chose me dit que je vais mourir ici !...

MARCELLE, épouvantée.

Ah ! non ! ne faites pas ça !...

Elle lui éponge les tempes de son mouchoir qu’elle a mouillé.

BOULOT, paraissant, reprend le vilebrequin. Après tout...

Bastien le fait bien !...

Tâtant le mur.

Voyons ! où vais-je faire le trou ? Ah ! là, ça a l’air tendre !...

Il commence à tourner.

PINGLET, adossé à la cloison.

Oh ! merci. Vous êtes bonne !

BOULOT.

C’est égal, s’il se doutait, là-dedans !... Mais il ne s’en doute pas.

MARCELLE.

Ça va mieux ?

PINGLET.

Oh ! pas beaucoup.

BOULOT.

Tiens ! ça entre plus facilement. Oui ! je ne suis évidemment pas dans la pierre dure.

PINGLET, effaré.

Eh ! mais... eh ! mais... Quoi donc ?

MARCELLE.

Qu’est-ce que vous avez ?

PINGLET.

Je ne sais pas... C’est un picotement dans le bas des reins !

MARCELLE.

C’est très bien ! C’est le sang qui descend du cerveau.

PINGLET, poussant un cri.

Oh !

MARCELLE.

Quoi ?

PINGLET s’éloigne du mur.

Oh ? là, là ! Oh ! là, là !...

BOULOT, retirant son vilebrequin.

Ça y est !

PINGLET.

Oh ! là, là !... Oh ! là, là !...

MARCELLE.

Mais qu’est-ce que vous avez ?

PINGLET.

Je ne sais pas ! J’ai éprouvé une douleur lancinante, comme si on m’avait perforé...

MARCELLE.

Quoi ?

PINGLET, tournant autour de la table.

...l’intérieur !

MARCELLE, le suivant.

Ah ! mon Dieu, c’est peut-être une congestion cérébrale !

BOULOT, regardant le bout de son vilebrequin.

Tiens ! c’est rouge !... Ça doit être de la brique mouillée !...

MARCELLE.

Mon ami, il faudrait peut-être envoyer chercher un médecin ?

PINGLET.

Non, je voudrais seulement de l’air...

S’éventant avec le chapeau de Marcelle.

et de la tisane !

BOULOT, à quatre pattes, il regarde par le trou pratiqué.

Voyons un peu !

PINGLET, ouvrant pour appeler.

Où est le garçon ?

Il tombe sur le dos de Boulot placé en travers.

Eh ! bien, qu’est-ce que vous faites là, vous ?

BOULOT, à part.

Oh !

Se relevant.

Je croyais que monsieur avait appelé, alors, j’écoutais !

PINGLET, d’une voix éteinte.

Garçon ! un balcon ! une terrasse !... que je puisse prendre un peu l’air.

BOULOT.

Au-dessus, monsieur. Au bout du couloir à droite.

PINGLET.

Bien !

MARCELLE, sur le pas de la porte, à Boulot.

Ah ! vous apporterez une boule d’eau chaude pour monsieur !

PINGLET.

Oui, c’est ça, une boule !

Montant l’escalier.

Vous m’attendez, n’est-ce pas ?

MARCELLE.

Oui !

PINGLET, disparaissant.

Ah ! que je suis malade !... Ah ! que je suis malade !

 

 

Scène VII

 

MARCELLE, BOULOT

 

MARCELLE, à elle-même.

Pauvre ami !

À Boulot.

Vite de la tisane ! du thé ! n’importe quoi !...

BOULOT.

Madame, c’est qu’à cette heure-ci, tout est fermé !... Oh ! attendez donc ! chez le voisin qu’on vient d’expulser... tous les soirs il faisait son thé... Il doit avoir tout l’attirail nécessaire !

Il entre dans la chambre de Chervet.

MARCELLE, entrant à gauche.

Ah ! mon Dieu ! quelle aventure !

BOULOT, revenant avec tout l’attirail.

Voilà, madame, voilà... Je savais bien que je trouverais tout ce qu’il faudrait.

Il entre chez Marcelle.

MARCELLE.

C’est bien !... Mettez ça là !...

BOULOT, posant le tout.

Oui, madame.

MARCELLE.

Mais, dites-moi, monsieur va peut-être attraper froid, là-haut, sur le balcon !

BOULOT, allumant la lampe à esprit de vin.

Oh ! non, madame, il fait très doux !... Ce n’est plus comme ce matin, où ça tombait à torrent. La pluie a complètement cessé, le temps est remis et il fait un clair de lune superbe !

 

 

Scène VIII

 

MARCELLE, BOULOT, MATHIEU et ses FILLES

 

MATHIEU, paraissant.

Allons, venez, mes enfants, venez !...

LES PETITES.

Voilà, papa, voilà !

MATHIEU, avec volubilité.

Eh ! bien, le garçon ! Il n’y a donc pas de garçon ici ! Je n’ai jamais vu un hôtel comme ça !... on entre comme dans un moulin ! Si c’est comme ça qu’on est gardé ! Enfin, nous voilà déjà au premier, nous n’avons rencontré personne. Si nous étions des voleurs, des escarpes, des assassins, des cambrioleurs... nous pourrions piller, dévaliser, chambarder, saccager la maison... et, ni vu ni connu ! À quoi sert donc leur timbre avertisseur ?

VIOLETTE.

Oh ! papa, on voit bien qu’il ne pleut plus !

MATHIEU.

C’est égal, je ne sais pas pourquoi Pinglet nous a recommandé cet hôtel... car il n’a rien de bien engageant ! Il est tard, nous y passerons la nuit... mais, m’est avis qu’il est inutile de faire monter nos malles, demain nous déménagerons !

MARGUERITE.

Oh ! oui, j’aime mieux un hôtel chic !

LES AUTRES, successivement.

Moi aussi ! Moi aussi ! Moi aussi !

MARCELLE, regardant bouillir l’eau, à Boulot.

C’est bien, laissez-moi ! Maintenant, allez préparer la boule d’eau chaude.

BOULOT.

Bien, madame.

Sur le palier, à lui-même.

Elle est vraiment gentille, la dame au monsieur malade !

LES MATHIEU.

Ah ! le garçon !

BOULOT.

Oh ! là, là ! qu’est-ce que c’est que ça ! C’est une pension ?

MATHIEU.

Dites-moi, garçon, nous venons de la part de monsieur Pinglet...

BOULOT.

De monsieur Pinglet ?... Ah ! parfaitement !...

À part.

Je ne connais pas du tout, mais ça ne fait rien !

MATHIEU.

Mon ami, il me faudrait des chambres pour mes filles et pour moi !

BOULOT, à part.

Ses filles !

Haut.

C’est vos filles ?

À part.

Il n’y a que les lapins pour en avoir tant que ça !

MATHIEU.

Eh ! bien, voyons, qu’est-ce que vous pouvez nous donner ?

BOULOT, regardant le cadre où sont les clefs.

Dame ! Monsieur, je n’aurai jamais assez de chambres pour...

À part.

Oh ! quelle idée !... la chambre hantée... On ne peut jamais arriver à la louer.

Haut.

Eh ! bien, monsieur, si vous n’êtes pas trop exigeant... j’ai peut-être quelque chose pour vous, en attendant !

MATHIEU.

Eh ! bien, qu’est-ce que vous voulez !... Montrez-moi ce quelque chose !

BOULOT, un bougeoir allumé, montrant le 11.

C’est ici, monsieur.

Introduisant.

Tenez, monsieur, c’est cette grande chambre-là !

MATHIEU.

Mais c’est un dortoir !

BOULOT.

Nous n’avons pas autre chose, monsieur. Ces demoiselles sont quatre... il y a justement cinq lits.

MATHIEU.

Mais je ne peux pas coucher dans la même chambre que mes filles !...

BOULOT.

Oh ! monsieur, en vous couchant d’abord et en fermant les rideaux quand ces demoiselles se couchent... Il y a justement deux cabinets de toilette.

Il les fait visiter.

MATHIEU.

Qu’est-ce que vous voulez, garçon, s’il n’y a que ça !... nécessité n’a pas de loi. À l’hôtel comme à l’hôtel !

Il prend le bougeoir de Boulot.

BOULOT.

Pardon, monsieur !

Il l’échange rapidement avec un du palier.

MATHIEU.

Et qu’est-ce que ça nous coûtera, votre dortoir ?

BOULOT.

Oh ! monsieur, en raison des circonstances, parce que vous êtes envoyé par monsieur... chose, ça vous coûtera sept francs par jour, tout compris.

MATHIEU.

C’est assez raisonnable !

MARCELLE, sortant du cabinet de toilette.

Ah ! çà ! qu’est-ce que fait donc Pinglet !...

MATHIEU, à Boulot.

Eh ! bien, c’est bien, garçon ! Nous prenons cette chambre !...

Il pose son bougeoir sur la boîte à cigares de Paillardin.

BOULOT.

Bien, monsieur ! Bonsoir, monsieur ! Bonsoir, mesdemoiselles !

LES PETITES.

Bonsoir, garçon !

Boulot revient sur le palier.

MARCELLE, à gauche.

Ce n’est pas possible ! Il est malade !... Je commence à être inquiète !

Elle se dirige vers la porte du palier.

MATHIEU, à droite.

Mais il me faut une bougie pour mes filles !

Il se dirige vers la porte du palier.

MARCELLE, pénétrant sur le palier, au garçon.

Ah ! dites-moi, garçon !

MATHIEU, même jeu.

Ah ! dites-moi, garçon !

MARCELLE, se détournant.

Monsieur Mathieu !

MATHIEU, tournant autour de Marcelle.

Eh ! mais ! je ne me trompe pas ! Madame Paillardin !

MARCELLE, tournant le dos à Mathieu.

Non ! Non !... Oui ! en effet !...

MATHIEU.

...Dont j’ai eu le plaisir de faire la connaissance chez notre ami commun : monsieur Pinglet !...

À droite, les petites Mathieu se mettent à leur aise.

MARCELLE, troublée.

Le... le plaisir est pour moi... croyez-le bien !

BOULOT, surpris.

Tiens ! ils se connaissent !

MATHIEU.

Ah ! quelle charmante surprise !

Appelant ses filles.

Mes enfants !

MARCELLE, voulant le retenir.

Monsieur, je vous prie !...

MATHIEU.

Mais si !... Mes enfants, arrivez donc ! Madame Paillardin ! Madame Paillardin !...

MARCELLE.

Ah ! mon Dieu ! il crie mon nom !

BOULOT.

Elle s’appelle madame Paillardin.

Il entre à gauche, voir si le thé bout.

LES PETITES, avec joie.

Madame Paillardin !... Ah ! madame, quelle charmante surprise !... C’est madame Paillardin !

MARCELLE, à part.

Les petites !... Il ne manquait plus que ça !... Elle les salue avec embarras.

BOULOT, sur la porte.

Madame Paillardin, votre thé bout !

MARCELLE, à part.

Madame Paillardin ! Voilà ! Il sait mon nom.

Troublée.

Mon thé ! Bien merci !

MATHIEU.

Votre thé ?... Comment, madame... vous habitez ici ?

MARCELLE, barbotant.

Moi ? Non ! C’est-à-dire, c’est mon mari qui a voulu... Nous sommes en déménagement. Et alors...

VIOLETTE.

Oh ! mais c’est charmant !... Nos deux chambres sont voisines !...

BOULOT.

Madame Paillardin, votre thé bout !...

MARCELLE, à part.

Oh ! qu’il m’agace avec sa « madame Paillardin » !

BOULOT.

Madame Paillardin, votre thé...

MARCELLE, impatientée.

C’est bien, merci ! Monsieur, je suis désolée, mais voyez, mon thé m’appelle... Sur le pas de la porte. Je ne vous en offre pas !

Elle entre à gauche.

MATHIEU, la suivant.

Mais ce n’est pas de refus... avec plaisir !...

MARCELLE, exaspérée.

Oh !

LES PETITES, dansent.

Oh ! du thé !... Oui, oui, du thé !

MATHIEU, revenant à Boulot.

Garçon, apportez des tasses !

BOULOT.

Oui, monsieur.

MARCELLE, à part.

Oh ! là, là, là ! Je ne pourrai pas m’en débarrasser !

MATHIEU, à ses filles.

Allons, mes enfants, entrons chez madame Paillardin !

MARCELLE.

Oh ! sa jaquette !

Elle la cache derrière elle.

MATHIEU, regardant autour de lui, à Marcelle.

C’est gentil, ici !

MARCELLE, gagnant le cabinet de toilette.

Oui ! oui !

MATHIEU, à ses filles.

Entrez ! Entrez, mes enfants !

Elles entrent chez Marcelle qui a fait disparaître la jaquette et le chapeau de Pinglet dans le cabinet de toilette.

MARCELLE, d’un air aimable.

Mais asseyez-vous donc !

MATHIEU.

Ce n’est pas de refus, mais ça manque un peu de chaises !

MARCELLE, avec un rire forcé.

C’est juste ! C’est très juste ! ha ! ha ! ha !

BOULOT, entrant.

Voilà les tasses !

Il pose le plateau, sept tasses et le sucrier.

TOUS.

Ah ! enfin !

MATHIEU.

Garçon ! des chaises ! des chaises !

BOULOT.

Oui, monsieur !

Il va en chercher chez Chervet.

MATHIEU.

Allez ! mes enfants ! Allez aider le garçon !

Elles vont en prendre à droite et au fond.

MARCELLE, à part.

Ah ! mon Dieu ! ils ne s’en vont pas !... Et Pinglet qui va revenir !

MATHIEU.

Madame, si vous voulez me permettre, je vais verser l’eau dans la théière !...

MARCELLE.

Oui ! Oui !

BOULOT, rentrant.

Voilà les chaises !

Les petites rentrent avec une chaise chacune.

MARCELLE, à part.

Et voilà où il me conduit, Pinglet ! Voilà où il me conduit !

Tout le monde s’assoit.

BOULOT, à Marcelle.

Je vais chercher la boule !

MARCELLE.

Quelle boule ?

BOULOT.

La boule du monsieur malade !...

MARCELLE, vivement.

Ah ! oui, oui. Allez !

Boulot sort. À part.

Oh ! là, là ! Ils me feront mourir !

Ne sachant plus ce qu’elle dit.

Asseyez-vous donc ! Asseyez-vous donc !

MATHIEU, se carrant sur sa chaise.

Et à part ça, madame Paillardin, ça va-t-il comme vous voulez ?

MARCELLE, inquiète.

Mais oui ! Mais oui !

MATHIEU, à ses filles.

Allons, mes enfants, rendez-vous utiles !... Servez le thé !...

Elles s’en occupent. À Marcelle.

Et notre ami Pinglet, est-ce que vous le voyez souvent ?

MARCELLE.

Oh ! très rarement !... Vous savez ce que c’est que les relations

à Paris ! Je suis assez liée avec sa femme... c’est pour cela que vous m’avez rencontrée chez lui aujourd’hui.

 

 

Scène IX

 

MARCELLE, MATHIEU et ses FILLES, PINGLET

 

PINGLET, arrivant sur le palier, très gai.

Ah ! je vais mieux ! J’ai pris l’air et je me suis séparé de mon dîner. Je me sens tout ragaillardi !

Chantonnant.

À la monaco, l’on danse, l’on y danse !
À la monaco, l’on danse tout en rond !

MATHIEU, à Marcelle.

De sorte que vous le voyez rarement ?

MARCELLE.

Oh ! très peu ! très peu !

Pinglet entre chez Marcelle.

LES MATHIEU, étonnés, se levant.

Pinglet !

PINGLET, abasourdi, les bras en l’air.

Les Mathieu !

MARCELLE, qui s’est levée, bas, à Pinglet.

Je suis perdue !...

PINGLET, à part.

Comment sont-ils ici ?

MATHIEU, le prenant par la main.

Ce bon Pinglet !... Justement, nous parlions de vous !

LES PETITES.

Oui, oui, en effet !

PINGLET.

Que c’est aimable !

À Marcelle.

Eh ! bonjour madame Paillardin ! Comment allez-vous ?... Justement j’avais affaire dans le quartier. Je passais, je me suis dit : je vais aller dire bonjour à madame Paillardin !

MARCELLE, comme surprise.

Ah ! que c’est aimable à vous ! la charmante surprise !

LES MATHIEU.

Ah ! oui, oui !... en effet !

MATHIEU.

Mais, dites donc ! vous vous promenez donc en manches de chemise !

PINGLET, à part.

Oh !

Haut.

Heu ! oui ! Je vais vous dire... un accroc à ma jaquette ; je l’ai portée à côté chez un tailleur et, pendant qu’on me fait un point, je me suis dit : je vais aller présenter mes hommages respectueux à madame Paillardin !

MARCELLE.

Que c’est aimable !... Ah ! que c’est aimable !

LES MATHIEU.

Ah ! très aimable !

VIOLETTE lui présente une tasse de thé.

Une tasse de thé, monsieur Pinglet !

PINGLET.

Du thé !... Ah ! très volontiers.

MARGUERITE, le sucrier à la main.

Du sucre, monsieur Pinglet ?

PINGLET.

Très volontiers !

À part.

Ah ! bien, si je m’attendais à prendre ici le thé avec les Mathieu ! MARGUERITE, riant.

Vous aimez le thé très sucré, monsieur Pinglet ?

PINGLET, continuant à mettre du sucre.

Oh ! non !... très peu !... très peu !...

MARGUERITE, à part.

Eh bien ! on ne le dirait pas !

MATHIEU, buvant son thé.

Et à part ça, mon cher Pinglet, quoi de nouveau à Paris ?

PINGLET, buvant son thé.

Oh ! oh !... La République... toujours !

MATHIEU.

Votre femme va toujours bien, depuis ce matin ?

PINGLET.

Très bien ! Très bien !... La vôtre aussi ?

MATHIEU.

Vous savez bien que je l’ai perdue depuis huit ans !

PINGLET.

C’est vrai ! c’est vrai !... Croyez bien que... Enfin, passons.

À part.

Ils sont incrustés !

MARCELLE, à part.

Ils ne s’en iront pas !

Paraît Boulot sur le palier.

 

 

Scène X

 

MARCELLE, MATHIEU et ses FILLES, PINGLET, BOULOT

 

BOULOT, entrant à gauche.

Monsieur ! Voilà votre boule !

MARCELLE, à part.

Allons bon !

PINGLET, lui arrachant la boule des mains, à part.

Le maladroit.

Il se brûle.

Oh !

MATHIEU.

Comment, votre boule !... Vous jouez aux boules ?

PINGLET.

Oui, parfaitement ! C’est-à-dire, non !... Chaque foi que je viens dans cet hôtel, je commande une boule !...

MATHIEU.

Ah !

PINGLET.

Oui ! elles sont renommées ici, les boules ! elles sont renommées. Vous ne saviez pas ? Alors, ma femme m’a dit : « si tu passes par l’hôtel du Libre-Échange, rapporte-moi une boule !... » N’est-ce pas, madame Paillardin ?

MARCELLE, embarrassée.

Oui ! Oui !

BOULOT.

Comment, monsieur, mais...

PINGLET.

Oui, c’est bon ! On ne vous demande rien, vous ! Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Il le pousse vers la droite.

BOULOT.

Ah ?... Bien, monsieur !

Il sort, monte l’escalier et disparaît.

PINGLET, à Marcelle.

Et maintenant, je vois que vous êtes fatiguée...

Presque dans l’oreille de Mathieu.

fatiguée. Je ne veux pas abuser de vos instants plus longtemps ; permettez-moi de prendre congé de vous.

MARCELLE, saluant.

Monsieur... croyez bien que...

MATHIEU, se levant.

Vous êtes fatiguée ? Mais que ne le disiez-vous !

À ses filles.

Allons, mes enfants... regagnons nos chambres... il ne faut pas être indiscret.

Il prend sa chaise et, suivi de ses filles, se dirige vers le palier.

PINGLET, l’imitant, bas à Marcelle.

Je savais bien que ça les ferait filer !

MATHIEU, à Marcelle.

Madame... au revoir ! bonne nuit !

PINGLET, le poussant.

Oui ! partons, partons !

Embarras de chaises.

Faites donc attention !

Bas à Marcelle.

Je descends pour leur donner le change et je reviens !... Attendez-moi !

Il passe sur le palier.

MARCELLE, fermant sa porte.

Ah ! oui, nous sommes dans une jolie situation !

MATHIEU, serrant la main de Pinglet.

Au revoir ! mon cher Pinglet ! Bien des choses à madame Pinglet !

PINGLET, lui laissant la chaise à la main en la lui serrant.

Je n’y manquerai pas ! Je n’y manquerai pas ! Oh ! là, là !

Il disparaît en descendant l’escalier. Mathieu se débarrasse d’une chaise.

 

 

Scène XI

 

MARCELLE, à gauche, LES MATHIEU, à droite

 

MATHIEU, entrant à droite.

Rentrons !

MARCELLE.

Oh ! non, non ! j’en ai assez ! quelle leçon ! Mon Dieu ! quelle leçon !

LES PETITES, embrassant leur père.

Bonsoir, papa !

VIOLETTE.

Nous allons nous déshabiller !

MATHIEU.

C’est ça !... Voilà votre cabinet de toilette.

Elles s’y dirigent.

Mais ne faites donc pas tant de bruit ! Il y a des gens qui dorment !

MARCELLE.

Je ne veux pas rester une minute de plus dans ce maudit hôtel ! Et dès que Pinglet remontera...

Elle met son manteau.

MATHIEU.

Ah ! cela va être bon de se coucher !

MARCELLE.

Eh ! bien, et mon chapeau ! Où est mon chapeau ?

Elle cherche de tous côtés.

MATHIEU.

Quand on a voyagé dans la journée !

MARCELLE.

Est-ce que je l’aurais jeté par là avec les affaires de Pinglet ?

Un bougeoir à la main, elle entre dans le cabinet de toilette. Obscurité.

MATHIEU, examinant sa chambre.

Je crois que nous serons très bien ici !... Cela a un petit air vieillot et honnête qui me plaît beaucoup.

Apercevant la trousse de Paillardin.

Oh ! mâtin ! quel luxe de service de toilette ! des peignes en écaille ! des brosses en ébène ! avec le chiffre de l’hôtel : H. P.

Réfléchissant.

H. P... H, je comprends bien... ça veut dire hôtel. Mais P... comment ça peut-il faire Libre-Échange ?... C’est peut-être le nom du propriétaire !... Et puis, après tout, ça m’est égal !

Se coiffant.

Je ne sais pas pourquoi on apporte ses affaires, on trouve tout, maintenant ! Les hôtels de Paris avancent vraiment sur la province. Ah ! avant de me coucher, je vais fumer un cigare.

En tirant un tout petit.

Ils ne représentent pas beaucoup, mais ils sont assez bons !

Apercevant une boîte.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Une boîte de cigares !... Oh ! non, ça, c’est incroyable !

Lisant.

Regalias, quatre-vingts centimes. Oh ! mais, j’aime mieux ceux-là !...

Il rentre son cigare.

Quel hôtel !... Pour sept francs par jour, une boîte de cigares toute pleine ! à discrétion !

Il prend toute la rangée du dessus, en allume un.

C’est merveilleux !... Ah ! il a eu joliment raison, Pinglet, de me recommander cet hôtel !...

MARCELLE, sortant du cabinet.

Ça tient du miracle ! Impossible de mettre la main sur mon chapeau.

MATHIEU, fumant, son bougeoir à la main.

Il est exquis, ce cigare !... Je ne sais vraiment pas comment ils peuvent retrouver leurs frais !

MARCELLE, tout en cherchant.

Et Pinglet !... Qu’est-ce qu’il fait ? Il ne revient pas !

Elle entr’ouvre.

MATHIEU, voyant la chemise qui est sur le lit.

Oh ! la chemise ! Jusqu’à la chemise de nuit ! Et des pantoufles ! Ils pensent à tout.

Il s’en empare.

C’est admirable, je vous dis ! C’est admirable !

 

 

Scène XII

 

MARCELLE, à gauche, MATHIEU, à droite, PINGLET

 

Pinglet paraît, tenant sa boule sous le bras.

MARCELLE, sur le seuil.

Ah ! lui. Venez, voyons !

PINGLET, à voix basse, très circonspect.

Voilà ! Voilà !

MATHIEU.

Il ne me manque qu’une chose : c’est une boule. Je vais dire au garçon de m’en apporter une.

MARCELLE, à Pinglet.

Eh ! bien, dépêchez-vous !

Mathieu passe sur le palier, son bougeoir à la main. Nuit à droite.

MARCELLE, l’apercevant.

Oh !

Elle referme brusquement.

PINGLET, à part.

Mathieu !

Il reste tout baba.

MATHIEU.

Comment ! Vous ?

Il pose son bougeoir sur la table de Boulot.

PINGLET, très embarrassé.

Oui ! c’est... c’est pour vous !... Justement je remontais parce que je voulais vous dire...

MATHIEU.

Quoi donc ?

PINGLET, balbutiant.

Eh bien ! voilà... Oh ! mon Dieu, ce n’était pas très pressé... mais puisque j’étais là, n’est-ce pas ?

MATHIEU.

Évidemment !

PINGLET.

Eh bien ! j’étais en bas... Et j’ai entendu des gens qui disaient que... enfin, il paraît que cela a été très chaud à la Chambre aujourd’hui.

MATHIEU, très indifférent.

Ah !

PINGLET.

Oui ! On a interpellé le gouvernement... pour la question du budget... Toujours cette grave question du budget ! Et il paraît que le ministère a été à deux doigts de sa chute !

MATHIEU.

Oui ! oui !

PINGLET.

Où allons-nous ? mon Dieu ! où allons-nous ? Alors je me suis dit : ça peut peut-être intéresser ce brave Mathieu et, immédiatement...

MATHIEU.

Moi ? Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?

PINGLET, vivement.

Ah ! ça ne vous fait rien ! Eh ! bien, alors, bonsoir ! je m’en vais ! je m’en vais.

Il remonte.

MATHIEU, vivement.

Ah ! bonsoir. Mais vous savez, je vous remercie tout de même !

PINGLET.

De rien, de rien !... Rentrez chez vous, là ! Rentrez chez vous !

MATHIEU.

J’attends le garçon pour qu’il me donne une boule ! Vous m’avez dit que c’était la renommée.

PINGLET.

Une boule ? Tenez, prenez donc la mienne !... prenez donc la mienne !...

Il la lui passe.

MATHIEU.

Jamais de la vie ! Je craindrais de vous en priver.

PINGLET.

Ça ne me prive pas.

À part.

Et puis, elle est froide maintenant !

Haut.

J’en prendrai une autre en passant.

MATHIEU.

Ah ! vous êtes trop aimable.

PINGLET.

Mais non, ça ne fait rien ! Allons ! rentrez ! rentrez !

MATHIEU.

C’est ça, bonsoir.

Il reste sur le pas de la porte en fumant son cigare.

PINGLET, attendant que Mathieu rentre chez lui.

Bonsoir !... Bonsoir !...

MATHIEU, lui faisant de petits gestes de la main.

Bonsoir !

PINGLET, remontant à la cage de l’escalier.

Eh ! bien, bonsoir ! Qu’est-ce que vous attendez ?

À part.

Oh ! crampon, va !

Avec un sourire affecté.

Bonsoir !

Il disparaît dans l’escalier.

MATHIEU, rentrant.

Charmant garçon !... Ah ! j’oublie ma bougie !...

Il repasse sur le palier et se trouve face à face avec Pinglet.

Comment !... c’est encore vous ?

PINGLET, embarrassé.

Oui, j’avais oublié de vous serrer la main !...

Il lui serre la main et redescend l’escalier. Mathieu rentre chez lui. Pinglet en profite et vivement s’élance chez Marcelle.

MATHIEU, passant dans le cabinet de toilette.

Je vais me déshabiller.

Nuit à droite.

 

 

Scène XIII

 

MARCELLE, PINGLET, chambre de gauche

 

PINGLET.

Ouf !

MARCELLE.

Enfin, vous voilà ! J’ai cru que vous n’en finiriez pas.

PINGLET.

Mais, ma chère amie, j’ai eu à me débarrasser des Mathieu... Si vous croyez que c’est commode !

MARCELLE.

Ah ! oui, parlons-en des Mathieu !

PINGLET.

Non, mais croyez-vous, ces gens-là !... Choisir juste cet hôtel quand il y en a tant d’autres ! Croyez-vous que nous avons de la guigne !

MARCELLE.

Oui ! C’est bien ! Eh bien ! en attendant, mettez votre jaquette, votre chapeau et partons !

PINGLET.

Mon chapeau ? Ma jaquette ?... Où ça ?

MARCELLE.

Là, dans le cabinet !...

Elle l’indique.

PINGLET.

Oui, oui !

Il y entre.

MARCELLE.

Et puis, mon chapeau ! Qu’est-ce que vous avez fait de mon chapeau ?

PINGLET, se revêtant.

Votre chapeau ! Comment, votre chapeau ?... Mais il doit être ici !...

MARCELLE.

Où ? Où ? Où ?

PINGLET, très agité.

Où ? Où ? Où ? je ne sais pas !... Quand vous l’avez ôté, je l’ai mis sur ce lit !... Ah ! je me souviens : quand je suis monté à l’étage supérieur, je l’avais dans les mains !... Je l’ai oublié là-haut.

Il rit bêtement.

MARCELLE, furieuse.

Ça vous fait rire !... Vous n’en faites jamais d’autres ! Vous l’avez laissé là-haut ! Comme c’est malin ! D’abord, est-ce que vous aviez besoin de l’emporter ?... Allons, courez le chercher ! Je vous attends.

PINGLET.

Oui, oui, attendez-moi !

MARCELLE.

Eh bien ! allez ! Dépêchez-vous !

PINGLET, en sortant, se cogne contre Bastien.

Oh !

BASTIEN, paraissant.

Oh !... Où allez-vous ?

PINGLET, tout en montant l’escalier.

J’sais où ! J’sais où !

Il disparaît.

BASTIEN.

Ah ! bon. Ça va bien !

MARCELLE, très nerveuse.

Oh ! non. J’en ai assez de ces tribulations-là ! J’en ai assez !

Elle entre dans le cabinet de toilette.

 

 

Scène XIV

 

BASTIEN, puis PAILLARDIN

 

BASTIEN, sur le palier, entend le timbre.

Allons, bon ! encore quelqu’un.

Apercevant Paillardin.

Ah ! c’est monsieur l’expert !...

PAILLARDIN, apparaissant.

Mon Dieu, oui !

BASTIEN.

Monsieur l’expert va se coucher ?

PAILLARDIN.

Si vous n’y voyez pas d’inconvénient !... vous avez mon bougeoir ?

BASTIEN.

Voilà, monsieur l’expert !

PAILLARDIN.

Messieurs les esprits n’ont pas encore signalé leur présence ?

BASTIEN.

Pas que je sache, monsieur l’expert.

Il lui donne son bougeoir.

PAILLARDIN.

Que de regrets !

Il entre à droite. Jour dans la chambre.

BASTIEN, à part.

Fais le matamore, va ! Fais le matamore !...

Il suit Paillardin.

PAILLARDIN, regardant autour de lui en riant.

Eh ! bien, voilà ! C’est chambre hantée, ça ! Ça n’en a pas l’air, mais c’est une chambre hantée ! Allons, j’espère que si les esprits sont un peu hommes du monde, ils ne feront pas trop de bruit pour me laisser dormir !

BASTIEN.

Que les esprits vous entendent, Monsieur l’expert !

PAILLARDIN, voyant la boîte ouverte.

Tiens !... Eh ! bien, mes cigares !

BASTIEN.

Monsieur l’expert ?

PAILLARDIN.

Je dis : mes cigares !... La boîte était pleine tout à l’heure et il en manque la moitié !... Où sont-ils passés ?

BASTIEN.

Je ne sais pas, Monsieur !

PAILLARDIN.

Comment, vous ne savez pas !... Ils ne sont pas partis tous seuls !

BASTIEN.

Je vois ce que c’est, monsieur : c’est les esprits !

PAILLARDIN.

Ah ! ouat !... Vous me faites rire avec vos esprits !... Des esprits fumeurs ?...

BASTIEN.

Pourquoi pas !... Monsieur l’est bien !...

PAILLARDIN.

Et tenez ! tenez ! mes peignes ! mes brosses ! tout sens dessus dessous !

BASTIEN.

Vous voyez bien, monsieur ! Vous voyez bien !

PAILLARDIN.

Oui ! Je commence à être édifié sur la nature des esprits qui viennent ici !... Quelque malin rançonne tout le monde sous le couvert de revenants !...

BASTIEN, à part.

Il n’a pas de croyances, cet homme-là !

PAILLARDIN.

C’est bien ! laissez-moi ! Je m’expliquerai demain avec votre patron.

BASTIEN.

Bien, monsieur ! Bonne nuit !

PAILLARDIN.

Bonne nuit !

BASTIEN, passant sur le palier.

Ce que je donnerais pour que les esprits lui flanquent une bonne tripotée, à celui-là !

Il disparaît dans l’escalier.

PAILLARDIN.

Il y a un filou ici, c’est clair ! il y a un filou !

Regardant sa brosse.

Ils ont même laissé des cheveux après ma brosse.

Il remet la brosse et les peignes dans son sac.

 

 

Scène XV

 

PINGLET, sur le palier, PAILLARDIN, à droite, MARCELLE, à gauche

 

PINGLET, paraissant au fond, redescendant l’escalier.

Rien ! rien !... J’ai eu beau chercher !... Qu’est-ce qu’a pu devenir ce chapeau ?

PAILLARDIN, regardant sur le lit.

Eh ! bien, et ma chemise ! Et mes pantoufles ! C’est ça, ils m’ont chauffé ma chemise et mes pantoufles !...

Il va accrocher son chapeau.

PINGLET, sur le palier.

Marcelle va me faire une scène, tant pis !... Je vais lui avouer la vérité.

Il entre à gauche.

PAILLARDIN.

Ma foi, je vais me coucher tout habillé ! Comme ça, s’il se passe quelque chose, je serai plus vite debout !

Il s’étend sur le lit et se met à lire.

MARCELLE, sortant du cabinet.

Ah ! vous voici !... Eh ! bien, mon chapeau ?

PINGLET, dramatique.

Marcelle ! Du courage !

MARCELLE.

Pourquoi ?

PINGLET.

Je ne l’ai pas trouvé !... On l’a pris !

MARCELLE.

Qui ?

PINGLET.

Il n’a pas laissé son nom !...

MARCELLE.

C’est charmant ! Enfin, heureusement j’ai ma dentelle que je peux mettre sur ma tête.

Elle le fait.

Nous allons partir immédiatement !

PINGLET, passant sur le palier, suivie de Marcelle.

C’est ça, partons ! J’avoue que j’en ai assez !

MARCELLE.

Et moi donc ! Quelle leçon ! mon Dieu ! quelle leçon !

Ils disparaissent dans l’escalier.

PAILLARDIN, bâillant.

Ah ! je suis éreinté ! mes yeux se ferment. Je ne sais pas ce que j’ai ! je vais dormir.

Il éteint la bougie. Obscurité.

MARCELLE, remontant l’escalier, suivie de Pinglet.

Ah ! mon Dieu ! Maxime !

PINGLET.

Le neveu de votre mari avec Victoire ! ma femme de chambre ! Sauvons-nous !

Ils entrent à gauche.

MARCELLE.

Fermez la porte !

PINGLET, très agité.

Mais la clef !... Où est la clef ?... Je n’ai pas la clef !...

MARCELLE.

Ça ne fait rien, fermez tout de même !

PINGLET.

Mais sans la clef, je ne peux pas !...

Indiquant le cabinet.

Ah ! par là ! Tenez il y a un verrou ! Venez !

MARCELLE, s’y précipitant.

Ah ! quelle nuit ! mon Dieu ! quelle nuit !

Ils y entrent.

 

 

Scène XVI

 

PAILLARDIN, dans la chambre de droite, dormant, MAXIME, VICTOIRE et BASTIEN, sur le palier

 

Victoire, des livres à la main, Maxime une serviette sous le bras.

BASTIEN.

Tenez, monsieur, par là !

MAXIME, à Victoire.

Mademoiselle ! C’est bien grave ce que nous faisons là !

VICTOIRE.

Ah ! bah ! laissez donc !

BASTIEN, très mielleux.

Je vois ce qu’il faut à monsieur et à madame ! Un petit nid charmant où la jolie dame sera très bien !... Elle est bien mignonne, monsieur ! bien mignonne !

MAXIME, très troublé.

Ah ! oui !... Vous croyez ?

BASTIEN.

Je recommanderai à monsieur et madame le 9.

Il l’indique.

C’est dans cette chambre que la princesse héritière de Pologne a fait son voyage de noces avec son premier chambellan !

VICTOIRE.

La chambre d’une princesse !

BASTIEN.

Oh ! mais, madame, vous êtes dans un hôtel très bien !

VICTOIRE.

Oui ! je sais ! Nous avons lu le prospectus ! Eh ! bien, c’est ça ! Nous prenons le 9.

BASTIEN.

C’est très bien ! C’est très bien !

Il les regarde en riant.

MAXIME, très ému.

Mademoiselle ! le garçon, il rit !... il rit en me regardant !...

VICTOIRE.

Eh ! bien, laissez-le rire !...

BASTIEN, qui est allé allumer un bougeoir.

Si monsieur et madame veulent entrer ?

Victoire essaye d’entraîner Maxime.

MAXIME.

Mademoiselle... vous savez... vous savez... je ne sais pas où je m’engage.

VICTOIRE.

Oui ! oui ! C’est bon !

MAXIME, entrant dans la chambre de Chervet.

Heureusement que j’ai repassé mon Descartes !

Bastien les suit. Nuit sur le palier.

 

 

Scène XVII

 

PAILLARDIN, dans la chambre de droite, endormi, puis LES PETITES MATHIEU, en chemise de nuit, elles sortent du cabinet de toilette

 

VIOLETTE, posant son bougeoir.

Ah ! enfin ! on va se coucher ! Ce n’est pas trop tôt !

Elle s’assied à droite.

MARGUERITE.

Moi, je prends ce lit-là !...

PERVENCHE.

Moi, je prends celui-ci !...

PAQUERETTE.

Non, il est pour moi !

PERVENCHE.

Non ! non !

Petite dispute.

VIOLETTE, à mi-voix.

Ne faites donc pas tant de bruit !... Papa l’a défendu.

Elles s’asseyent toutes et lèvent leurs bas.

Ah ! que ça va être bon de se mettre dans ses draps !...

Elle se couche.

Brrou !... C’est froid !...

Pervenche défait ses cheveux.

MARGUERITE, son sac à la main, descendant.

Tiens ! avant de me coucher, je vais pincer mes papillotes !

PERVENCHE.

Oh ! c’est une idée, ça !

TOUTES.

Oui ! oui ! Frisons-nous !

BASTIEN, sortant du 9.

Bonsoir monsieur ! madame !

Il disparaît par l’escalier.

TOUTES.

Passe-moi la bougie !... À moi aussi !... Et à moi !...

Elles se disputent la bougie qui s’éteint. Obscurité à droit et sur le palier.

VIOLETTE.

Bon ! voilà le bougeoir par terre !

PERVENCHE.

Que tu es maladroite !

Elles allument leurs lampes à esprit de vin.

VIOLETTE.

Oh ! regardez donc ! les lampes à esprit de vin ! On dirait des feux follets !

PERVENCHE, montant sur son lit.

Oui, nous avons l’air de revenants !...

VIOLETTE.

C’est vrai ! Ça me rappelle Robert le Diable !

Elles montent sur leurs lits et chantent.

TOUTES.

Nonnes qui reposez sous cette froide pierre M’entendez-vous ? Relevez-vous !

PAILLARDIN, debout sur son lit, épouvanté.

Ah ! mon Dieu !... Des âmes !

Les petites Mathieu sont descendues et dansent en rond autour de la table.

TOUTES, chœur de Robert le Diable.

Le royaume... des fantômes !

PAILLARDIN, enjambant la tête de son lit, les bras en l’air.

Vade retro, Satana !

TOUTES, l’apercevant.

Ah !

Elles s’enfuient dans le cabinet de toilette.

PAILLARDIN.

Des revenant ! C’est des revenants !

Il passe vivement sur le palier.

Au secours ! Au secours !

 

 

Scène XVIII

 

MAXIME, VICTOIRE, PAILLARDIN

 

VICTOIRE, suivie de Maxime.

Qu’est-ce qu’il y a ?

PAILLARDIN, criant.

Au secours ! au secours !

VICTOIRE, l’apercevant.

Monsieur Paillardin !

MAXIME.

Mon oncle Paillardin !

Maxime se réfugie au 9. Victoire dans les rideaux du lit de Mathieu.

PAILLARDIN disparaît par l’escalier en criant.

Il y a des esprits ! Il y a des esprits !

 

 

Scène XIX

 

VICTOIRE, à droite, puis MATHIEU, puis MAXIME, puis LES PETITES MATHIEU

 

MATHIEU, sortant de son cabinet, un bougeoir à la main.

Qu’est-ce que vous chantez ?... Il y a un homme !... Où ça, un homme ? dans le lit, un homme !

Il entr’ouvre les rideaux et aperçoit Victoire.

VICTOIRE.

Oh !

MATHIEU.

Oh ! pardon, madame !...

Riant.

Ah ! ah !... elles appellent ça un homme !... C’est une femme !...

Rentrant dans son cabinet.

Qu’est-ce que vous me chantez ? Ce n’est pas un homme ! c’est une femme ! ...

Nuit dans la chambre.

LES PETITES, dans le cabinet.

Si, papa... c’est un homme !

MAXIME, qui est sorti de la chambre de Chervet.

Mon oncle est parti ! Il faut que j’aille voir ce que fait Victoire dans cette chambre !

Il entre à droite.

Personne !...

Appelant à mi-voix.

Victoire !

VICTOIRE, sortant des plis des rideaux du lit.

Monsieur Maxime, par ici !

MATHIEU, sortant du cabinet, suivi de ses filles.

Enfin, mes enfants, venez voir !...

MAXIME et VICTOIRE, se cachant.

Oh !

VIOLETTE.

Enfin ! papa ! je t’assure que nous l’avons bien vu ! C’est un homme !

MATHIEU.

Et moi aussi, je l’ai bien vue !... Et que diable ! ce serait malheureux si, à mon âge, je ne savais pas distinguer un sexe.

Victoire file sur le palier.

Eh ! parbleu ! je savais ce que je disais !... Vous voyez bien que c’est une femme.

Maxime s’échappe à son tour.

LES PETITES, l’apercevant.

Mais non, papa ! voyons ! c’est un homme !

MATHIEU, un peu inquiet.

Un homme et une femme !

MAXIME, à Victoire, sur le palier.

Oh ! j’en ai assez de cet hôtel ! Filons 

VICTOIRE.

Oui ! Oui ! Filons !

Ils disparaissent par l’escalier.

MATHIEU.

Oh ! nous en aurons le cœur net !

Appelant sur le pas de la porte.

Garçon !... Garçon !...

Boulot paraît.

 

 

Scène XX

 

LES MATHIEU, BOULOT, descendant l’escalier

 

BOULOT.

Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tout ce bruit ?

MATHIEU.

Garçon !... Qu’est-ce que ça veut dire ?... Dans notre chambre, nous trouvons des hommes et des femmes !... Je ne sais quoi !

BOULOT.

Comment, monsieur ! Vraiment ?... Alors, monsieur s’est aperçu...

MATHIEU.

De quoi ?

BOULOT.

Ah ! je n’ai pas osé le dire à monsieur. Mais c’est la chambre hantée, monsieur !...

TOUS.

La chambre hantée !...

Paillardin paraît en haut de l’escalier, descendant avec précaution.

BOULOT.

Oui, monsieur !... Tout ce que monsieur a pris pour des hommes et des femmes, c’est des esprits, monsieur, ce sont des revenants !

LES PETITES, poussant des cris.

Des esprits ! ah !

Elles montent l’escalier en poussant des cris ; elles épouvantent Paillardin qui les précède vivement.

MATHIEU, suivant ses filles.

Mes enfants !... Allons bon, elles se sauvent en chemise dans l’hôtel...

Les appelant.

Mes enfants !... Mes enfants !...

Il disparaît.

BOULOT, le suivant.

Ah ! quel fléau !... Mon Dieu ! quel fléau !...

 

 

Scène XXI

 

PINGLET et MARCELLE, à gauche, puis PAILLARDIN

 

PINGLET, sortant du cabinet, suivi de Marcelle.

Que signifient ces cris ? ce tumulte ?

MARCELLE.

Je vous assure qu’il se passe quelque chose d’anormal dans la maison ! Je suis morte de peur !... Je vous en prie, allons-nous-en !

PINGLET.

Oui, oui ! Mais, attendez ! Pas d’imprudence !

Il entr’ouvre la porte.

MARCELLE.

Oh ! je ne serai tranquille que quand je serai hors d’ici.

PINGLET, regardant sur le palier.

Personne ! Venez !

MARCELLE, passant sur le palier avec Pinglet.

Ah ! enfin !

PAILLARDIN, descendant l’escalier comme un fou.

Ah ! mon Dieu ! Les revenants ! Les revenants !

MARCELLE, épouvantée.

Dieu !... Rentrez !

Elle rentre.

PINGLET, suivant Marcelle.

Qu’est-ce qu’il y a ?

MARCELLE.

Mon mari !

PINGLET, épouvanté.

Ah !

Il referme brusquement.

PAILLARDIN, qui les a aperçus sans les reconnaître.

Dieu, des êtres vivants !

Essayant d’ouvrir.

Ouvrez ! Ouvrez !

PINGLET, de l’autre côté.

On n’entre pas ! On n’entre pas !

PAILLARDIN.

Si ! Si ! Par grâce ! Ouvrez !

MARCELLE, à Pinglet.

Ne le laissez pas entrer !

PINGLET.

Je sens que je ne peux plus résister ! Il est plus fort que moi !

PAILLARDIN.

Mais, ouvrez donc !

La porte cède, il entre à gauche. Pinglet est projeté dans la cheminée. Marcelle s’empare du chapeau de Paillardin qu’elle enfonce jusqu’au cou.

PAILLARDIN.

Mon chapeau ! Madame ! Mon chapeau !

Il essaie de le lui reprendre.

MARCELLE, se cramponnant aux bords et criant.

Au secours ! Au secours !

Pinglet sort de la cheminée, la figure toute noire.

PAILLARDIN.

Ah ! un ramoneur !

Pinglet lui envoie un coup de poing sur l’œil.

Oh !...

Pinglet lui allonge un coup de pied qui l’envoie sur le palier.

Oh ! Les esprits frappeurs ! C’est les esprits frappeurs !...

Il disparaît par l’escalier.

 

 

Scène XXII

 

MARCELLE, PINGLET, à gauche, puis BASTIEN et BOULOT

 

PINGLET.

Ouf !... Marcelle ! Marcelle !... Il est parti !

MARCELLE, se découvrant.

Enfin... Ah ! quelle émotion !... Dieu ! un nègre.

PINGLET.

Non, c’est moi, Pinglet.

MARCELLE, défaillante.

Ah ! Pinglet !... Cette nuit sera cause de ma mort !... Mon Dieu ! que vous êtes noir !...

PINGLET.

Oui ! Oui !... Ça ne fait rien !

MARCELLE.

Ah ! mon Dieu ! par quelles émotions nous venons de passer !...

PINGLET.

Enfin, heureusement que c’est fini. Nous pouvons respirer un peu !

MARCELLE.

Oui ! Ça fait du bien ! ça soulage !

PINGLET.

Ah ! Oui. C’est bon ! C’est bon !

Bruits de voix.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

MARCELLE.

Encore quelque chose ?

BASTIEN, affolé.

Ah ! mon Dieu ! la police ! la police !... Chauffez-vous ! v’là les mœurs !

PINGLET.

Les mœurs !

BASTIEN, porte de droite.

V’là les mœurs !

Montant l’escalier.

V’là les mœurs !

MARCELLE, à Pinglet.

Qu’est-ce qu’il veut dire ?

PINGLET.

Les mœurs... c’est la police ! Nous sommes perdus ! C’est la police !

MARCELLE.

La police !... Sauvons-nous !

Ils passent sur le palier.

 

 

Scène XXIII

 

PINGLET, MARCELLE, BOUCARD, AGENTS, puis BOULOT, BASTIEN, LES MATHIEU

 

MARCELLE, apercevant Boucard qui débouche de l’escalier suivi de ses agents.

Ah ! le commissaire !

Elle se précipite à gauche et referme.

BOUCARD, l’apercevant.

Ah ! Ah !

Indiquant Pinglet.

Arrêtez toujours celui-là !

PINGLET, se débattant.

Moi ?... Mais, messieurs !...

L’AGENT.

Oui ! oui ! Tout à l’heure !

BOUCARD, indiquant la porte de gauche.

Allez ! vous !

L’agent essaie d’ouvrir.

MARCELLE, de l’autre côté.

On n’entre pas ! On n’entre pas !

BOUCARD, à l’agent.

Allons ! Enfoncez !

La porte cède, l’agent entre à gauche.

MARCELLE.

Ah ! je suis perdue !

L’AGENT.

Allons ! avancez !

PINGLET, retenu par l’agent.

Ah ! la malheureuse !

MARCELLE, passant sur le palier.

Dieu !

BOUCARD, à Marcelle.

Avancez, Madame !

MARCELLE.

Mais, Monsieur ! Je ne sais ce que vous me voulez ? Je suis une honnête femme !...

PINGLET.

Mais oui, Monsieur, Madame est une honnête femme !

BOUCARD.

C’est bon ! On ne vous demande rien ! Agent, emmenez Monsieur par là !

Il indique la droite.

PINGLET, résistant.

Mais, voyons ! voyons !

L’AGENT.

Allons ! Allons ! Ne répliquons pas !...

Il l’emmène à droite.

BOUCARD, à Marcelle.

Maintenant, à vous, Madame ! Et vous savez, pas d’histoires ! Veuillez me dire qui vous êtes.

MARCELLE.

Mais, Monsieur, je ne comprends pas votre question !... Je suis ici avec mon mari.

BOUCARD, haussant les épaules.

Avec votre mari !

MARCELLE.

Parfaitement ! Je suis la femme de monsieur... du monsieur que vous venez de faire entraîner par là !

BOUCARD, railleur.

Parfaitement, Madame ! Parfaitement. Et, Madame, serait-il indiscret de vous demander votre nom ?

MARCELLE.

Mais, Monsieur, mais...

À part.

Ma foi, je n’ai que ce moyen-là !

À Boucard.

Mais je m’appelle madame Pinglet.

BOUCARD.

C’est très bien ! À l’agent. Voulez-vous introduire la personne qui est là ?

Il indique la droite.

L’AGENT, sur le pas de la porte.

Allons, avancez, vous !

PINGLET, passant sur le palier, à part.

Mon Dieu ! la pauvre femme ! Elle n’aura pas eu la présence d’esprit de ne pas dire son nom !

BOUCARD, à Pinglet.

À vous, Monsieur ! Qui êtes-vous ?

PINGLET, à part.

Ah ! ma foi, je n’ai que ce moyen-là de la sauver !

À Boucard, avec aplomb.

Mais, Monsieur... je ne comprends pas votre question. Ma position est régulière... et madame est ma femme.

MARCELLE, avec une lueur d’espoir.

Ah !

BOUCARD, à part.

Comment, vraiment ! ce serait...

À Pinglet.

Et, vous vous appelez, Monsieur ?

PINGLET.

Mais comme madame a dû vous le dire... je m’appelle monsieur Paillardin !

MARCELLE.

Dieu !...

BOUCARD, très gracieux.

Parfaitement ! C’est bien ce que je croyais.

MARCELLE, à part.

Je suis perdue !

PINGLET, à part, satisfait.

Je la sauve !

Boulot, Bastien, Mathieu et ses filles paraissent, suivis des agents en civil.

BOUCARD, aux agents.

Allons, emmenez-moi tous ces gens-là au commissariat !

TOUS.

Au commissariat ?

Cris, protestations.

 

 

ACTE III

 

Même décor qu’au premier acte.

 

 

Scène première

 

PINGLET, puis voix de VICTOIRE

 

Au lever du rideau la scène est vide et la fenêtre du fond ouverte comme à la fin du premier acte. La pendule sonne sept heures. Puis Pinglet, la figure toujours toute noire, paraît, montant à l’échelle de corde et enjambant la barre d’appui, il retire son échelle de corde qu’il met sous son bras et tombe assis sur le rebord de la fenêtre avec accablement. Il se relève presque aussitôt, va sur la pointe des pieds jusqu’à la porte du pan coupé de droite et s’assure qu’elle est toujours fermée. Il va alors à la commode qu’il ouvre et y renferme l’échelle. Puis il enlève rapidement sa jaquette, son gilet et son chapeau, qu’il va porter dans sa chambre – pan coupé de gauche – et revient tout de suite, achevant de remettre un veston coin de feu. Il tire d’une des poches un madras qu’il noue sur sa tête, puis un second qu’il se met autour du cou. Après quoi, il descend en scène, au milieu, et regarde le public d’un air satisfait.

PINGLET.

Là ! comme ça ma femme peut venir. J’ai bien l’air d’un monsieur qui se lève ! Quelle nuit, mon Dieu, quelle nuit !

On frappe ; à part.

Elle ! déjà !... Non ! D’ailleurs, elle a la clef ! Elle ne frapperait pas.

Haut.

Qui est là ?

VICTOIRE, derrière la porte.

C’est moi, Monsieur : Victoire !

PINGLET, à part.

Victoire !... Ah ! la mâtine ! encore une qui était cette nuit à l’hôtel du Libre-Échange ! Et penser que je ne peux rien lui dire sous peine de me trahir.

Haut.

Qu’est-ce que vous voulez ?

Voix de VICTOIRE.

Monsieur, j’apporte votre chocolat !

PINGLET.

Eh ! bien, entrez !

Voix de VICTOIRE.

Mais je ne peux pas ! Je n’ai pas la clef !

PINGLET, tirant la clef de sa poche, à part.

Parbleu ! Je le sais bien.

Haut.

Eh ! bien, allez la demander à Madame ; c’est elle qui l’a.

Voix de VICTOIRE.

Mais Madame n’est pas rentrée, Monsieur !

PINGLET.

Pas rentrée ! Elle n’est pas rentrée ? Pristi ! Sa sœur se sera trouvée plus malade, elle sera restée auprès d’elle...

Voix de VICTOIRE.

Eh ! bien, Monsieur, qu’est-ce qu’il faut faire ?

PINGLET.

Qu’est-ce que vous voulez ! Je n’ai pas la clef ! Attendons que Madame soit rentrée.

Voix de VICTOIRE.

Bien, Monsieur.

PINGLET.

Parbleu ! Je pourrais bien ouvrir !... Mais alors, adieu mon alibi ! Ouf ! quelle nuit, tout de même ! Quelle nuit ! Raflés comme des bandits !

S’asseyant sur le canapé.

Comme des voleurs !... Tout ça, parce que Marcelle et moi... Est-ce que ça les regarde ! Du moment que le mari ne se plaint pas !

On frappe. Il se lève.

Quoi ! Qui est là ?

MARCELLE, de l’autre côté de la porte, à mi-voix.

Pinglet ! C’est moi !

PINGLET.

Qui, vous ?

Voix de MARCELLE.

Moi ! Marcelle !

PINGLET.

Ah ! Enfin !... Vous êtes seule ?

Voix de MARCELLE.

Oui ! Ouvrez !

PINGLET.

Attendez.

Ouvrant.

Tirez le verrou qui est de votre côté !

Voix de MARCELLE.

Là ! Ça y est !

PINGLET, introduisant Marcelle.

Vite ! Entrez.

Il referme à double tour.

 

 

Scène II

 

PINGLET, MARCELLE

 

PINGLET.

Ah ! Marcelle ! Quelle nuit ! Mon Dieu ! Quelle nuit !

MARCELLE.

Ah ! Pinglet ! Pinglet ! Vous m’avez perdue !

Elle remonte, très agitée.

PINGLET, la suivant.

Mais non ! Mais non ! je ne vous ai pas perdue... Après tout, notre cas n’est pas bien grave. Ce n’est pas parce que nous avons été surpris dans un hôtel tous les deux... Nous ne sommes pas des vagabonds. Ces descentes de police, ça n’est fait que pour les vagabonds.

MARCELLE.

Aussi ce n’est pas cela que je crains !... Mais, vous savez ce que c’est que la police !... Quand on est entre ses griffes, ce sont des recherches, des enquêtes !... Et alors, il peut tomber entre les mains de mon mari tel ou tel papier qui le mette au courant. Ah ! Pinglet ! Qu’est-ce que nous allons devenir ?

Elle tombe assise sur le canapé.

PINGLET, allant s’agenouiller devant elle.

Voyons ! voyons ! du courage !

Il l’embrasse.

Qu’est-ce qui m’a donné une petite timorée comme ça !

Changeant de ton.

Vous avez du noir sur la figure !

MARCELLE.

Du noir ?... Moi !... Ah ! mais c’est vous ! C’est vous qui m’avez mis ce noir.

Le conduisant devant la glace.

Vous ne voyez donc pas votre figure ?

PINGLET.

Moi ?

Se regardant dans la glace.

Nom d’un chien ! C’est mon noir d’hier soir ! Mon noir de cheminée !... Eh bien ! cela aurait été heureux pour faire croire à ma femme que je sors de mon lit ! Ouf ! en voilà des tribulations !...

Ils se débarbouillent.

MARCELLE.

Ah ! oui ! Quelle nuit, mon Dieu, quelle nuit !

Changeant de ton.

Après vous, la carafe.

PINGLET.

Eh bien ! oui, quelle nuit ! C’est entendu ! Mais enfin, quoi ! Cela aurait pu tourner plus mal ! Nous aurions pu passer la nuit au poste, comme les autres ! Mais au lieu de cela, le commissaire a eu confiance en nous et il nous a rendu notre liberté provisoire.

MARCELLE.

Dame ! C’est parce qu’il a bien vu à qui il avait affaire.

PINGLET.

Oui ! Et puis parce que je lui ai versé un cautionnement de cinq mille francs !

Montrant sa figure.

Est-ce que j’en ai encore ?

MARCELLE.

Là ! Un peu ! près du nez !

Le tirant par le bras gauche.

Vous avez versé cinq mille francs ?

PINGLET.

Oui !... Je lui avais offert ma parole d’honneur ou un cautionnement de cinq mille francs... Il a préféré le cautionnement, à charge pour moi d’apporter aujourd’hui dans l’après-midi les pièces établissant votre identité.

MARCELLE.

Eh ! bien, voilà ! Comme vous ne pourrez jamais apporter des pièces établissant que vous êtes monsieur Paillardin, qu’est-ce qui arrivera ? C’est que le commissaire, ne recevant rien de vous, viendra ici !

PINGLET, s’essuyant toujours.

Mais non, il ne viendra pas ici !... Et, pour ce faire, pas plus tard que tout à l’heure, j’irai chez le Préfet de police.

MARCELLE.

Le Préfet de police ?

PINGLET.

Parfaitement ! Mais déjà cette nuit, pendant que vous rentriez chez vous tranquillement...

MARCELLE, ricanant.

Ah ! ah ! tranquillement... Non ! tranquillement... c’est un rien !

PINGLET.

Eh ! bien, non ! là ! pas tranquillement !... J’y ai été, moi, chez le Préfet de police.

MARCELLE.

Et vous l’avez trouvé ?

PINGLET.

Non ! Il était au bal. Je l’ai attendu jusqu’à sept heures...

MARCELLE.

Et à sept heures ?

PINGLET.

Il était couché ! Mais ça ne fait rien !... J’y retournerai tantôt. Je le connais beaucoup.

MARCELLE.

Vous ?

PINGLET.

Oui... Je lui avouerai toute la vérité.

MARCELLE, effrayée.

Comment ! Vous irez lui dire ?

PINGLET.

Un Préfet de police est un confesseur ! Un confesseur laïque et gouvernemental...

MARCELLE.

Oh ! je n’oserai jamais le regarder en face !

PINGLET.

Eh ! bien ! Vous ne le regarderez pas ! Je lui dirai qu’il s’agit de l’honneur d’une femme ! Et il étouffera l’affaire...

MARCELLE.

Vous croyez ?

PINGLET.

Parbleu ?

MARCELLE.

Oh ! comme il eût été plus simple de ne pas nous mettre dans ce cas-là ! Aussi, cette idée d’aller dire qu’on s’appelle monsieur Paillardin quand on s’appelle monsieur Pinglet !

PINGLET.

Par exemple !... Mais c’est vous, au contraire ! Si vous n’aviez pas dit que vous vous appeliez madame Pinglet, quand vous vous appelez madame Paillardin !...

MARCELLE.

Mais, pardon ! Si j’avais dit que je m’appelais madame Pinglet, c’était pour faire croire que j’étais votre femme.

PINGLET.

Eh bien ! moi, si j’ai dit que je m’appelais monsieur Paillardin, c’était pour faire croire que j’étais votre mari !

MARCELLE.

Mais, voyons, mon ami, vous ne pouviez pas espérer faire croire au commissaire que votre femme s’appelait madame Pinglet lorsque vous disiez, vous, que vous vous appeliez monsieur Paillardin !

PINGLET.

Mais, ma chère amie ! Je ne pouvais pas deviner, quand j’ai dit que je m’appelais monsieur Paillardin, que vous aviez dit, vous, que vous vous appeliez madame Pinglet !

MARCELLE, agacée.

Eh ! bien ! alors, quand on ne sait pas !... On ne dit rien !

PINGLET, à part.

Non !... Les femmes ont de ces logiques !

On frappe.

Qui est là ?

Voix de PAILLARDIN.

C’est moi, Paillardin !

MARCELLE, à voix basse.

Mon mari !

PINGLET, lui faisant signe de se taire.

Chut !

À Paillardin, à travers la porte. Un peu ému.

Qu’est-ce que tu veux ?

Voix de PAILLARDIN.

Il faut que je te parle !

PINGLET.

Je ne peux pas t’ouvrir ! Ma femme m’a enfermé et elle a emporté la clef !

Voix de PAILLARDIN.

Ah ! diable !

PINGLET.

Eh ! bien... sais-tu ! passe par le jardin, prends l’échelle du jardinier et entre par la fenêtre !

Voix de PAILLARDIN.

Ah ! bien, c’est une idée !... Mais, vraiment, tu as de la bonté de reste de te laisser enfermer comme ça par ta femme !

PINGLET.

Ah ! qu’est-ce que tu veux, mon ami !

Voix de PAILLARDIN.

Ah ! si jamais ma femme me faisait ça !... Mais elle ne s’y frotterait pas, parce qu’elle sait bien que cela ne se passerait pas comme ça !

PINGLET.

Ah !

MARCELLE, haussant les épaules.

Ah ! là, là !

Voix de PAILLARDIN.

Allons ! je vais chercher l’échelle !

PINGLET.

C’est çà !

MARCELLE.

Là !... Ouvrez-moi !

PINGLET, écoutant.

Attendez !... Les pas s’éloignent.

Il ouvre.

Vous pouvez partir.

Il va à la fenêtre voir si Paillardin est dans le jardin, puis revient.

Ah ! vous fermerez le verrou derrière vous !

MARCELLE.

Oui ! oui ! Ah ! quelle nuit !... Mon Dieu, quelle nuit !...

Elle sort, Pinglet referme.

PINGLET, allant à la fenêtre.

Ah ! oui !... Quelle nuit ! Mon Dieu ! Quelle nuit !

À Paillardin, hors de vue.

Eh ! bien, tu y es ?

Voix de PAILLARDIN.

Voilà, je monte !

PINGLET.

Prends garde de dégringoler !

 

 

Scène III

 

PINGLET, PAILLARDIN, puis MAXIME, puis voix de MARCELLE

 

PAILLARDIN, enjambant la barre d’appui de la fenêtre ; il a un énorme pochon à l’œil.

Là ! Ça y est !... Ah ! quelle nuit !... mon ami ! quelle nuit !

PINGLET.

Oh ! mais, qu’est-ce que tu as sur l’œil ?

PAILLARDIN, s’asseyant.

Oh ! je suis bien arrangé !... Oui, tu ne crois pas aux esprits, toi ?

PINGLET.

Ah ! non !

PAILLARDIN.

Oui, je n’y croyais pas non plus.

Se levant.

Eh ! bien, mon ami, il faut y croire ! Je les ai vus !

PINGLET.

Toi ?

PAILLARDIN.

Vus, te dis-je !... Ce qui s’appelle vus !

PINGLET, le blaguant.

Allons donc !... Ah ! ah ! il a vu les esprits, lui ! il a vu les esprits !

PAILLARDIN.

Oui ! Oui ! J’ai fait le sceptique comme toi ! J’ai été à l’hôtel en faisant le malin !... Je disais : ça vient des fosses ! Eh ! bien, rien du tout ! Je n’étais pas endormi depuis une demi-heure dans la chambre hantée, que je me suis réveillé entouré de feux follets, avec des voix surnaturelles, qui semblaient sortir d’apparitions blanches dansant autour de moi une sarabande effrénée !... Et tout ça chantait... chantait...

Pinglet rit.

Oui ! ris ! ris ! Je me rappelle encore ce qu’ils chantaient.

Chantant.

Le royaume des fantômes... Alors, tu comprends, j’ai mis de côté toute fausse honte. J’ai pris mes cliques et mes claques et je suis sauvé comme un perdu !... Enfin, dans une chambre, je crois voir des êtres vivants. Ah ! cette chambre ! cette chambre !...

PINGLET, s’oubliant.

C’était le 10.

PAILLARDIN.

Le 10 ? Je ne sais pas. Pourquoi le 10 plutôt qu’autre chose ?

PINGLET, interloqué.

Hein ! Je ne sais pas. Pourquoi autre chose plutôt que le 10 ?

PAILLARDIN.

Mettons le 10. Je m’y précipite !... Il y avait là une femme, ou du moins quelque chose qui avait l’air d’une femme avec une robe... et des...

Il indique du geste les ornements.

Je n’ai pas pu voir sa tête parce qu’elle l’avait sous mon chapeau.

PINGLET.

Comment ça ?

PAILLARDIN.

Ah ! je n’en sais rien ! Je n’ai eu le temps de me rendre compte de rien. Mais sa robe ! sa robe... Je la reconnaîtrais entre mille !

PINGLET, à part.

Sapristi !

PAILLARDIN.

Alors, à ce moment, – je te dis que ça tient du sortilège – un ramoneur est sorti de la cheminée ! Pourquoi ? Comment ? Je n’en sais rien. Un ramoneur... de ta taille, à peu près.

PINGLET, se retournant vivement.

Oh ! non. Bien plus grand.

PAILLARDIN.

Comment, plus grand.

PINGLET, embarrassé.

Les ramoneurs sont toujours plus grands.

PAILLARDIN.

C’est possible. Je n’ai pas eu le temps de mesurer ! Avant que j’aie pu me reconnaître il s’est précipité sur moi et alors : vlan ! j’ai reçu un coup de poing dans la figure !... un coup de pied... aussi !

PINGLET.

Alors, c’est sans doute le coup de pied qui t’a arrangé l’œil comme ça ?

PAILLARDIN.

Non, ça, c’est le coup de poing !... Ah ! il m’a vu, cet hôtel, il m’a vu ! Ah ! mon ami ! Dieu te préserve de passer jamais la nuit avec des esprits frappeurs !

Il s’assied sur le tabouret.

PINGLET, à part.

C’est qu’il a l’air d’y croire, à ses revenants.

Haut.

Alors, dis donc, ta femme, elle a cru à tes histoires de revenants ?

PAILLARDIN.

Ma femme ? Je ne l’ai pas encore vue ! Quand je suis rentré, cette nuit, j’ai eu beau frapper à la porte, elle ne m’a pas répondu !

PINGLET, à part.

Tiens ! parbleu !

PAILLARDIN.

Elle dormait comme un plomb !...

Se levant.

Alors, j’ai été coucher dans la chambre d’amis.

Voix de MAXIME, au fond, dans le jardin.

Mon oncle ! Mon oncle !

PAILLARDIN.

Tiens ! on dirait la voix de Maxime.

Il va à la fenêtre.

PINGLET, le suivant.

Mais oui !... C’est lui !

PAILLARDIN, à Maxime hors de vue.

Toi !... Comment n’es-tu pas à ton collège ?

MAXIME.

Je vais vous dire, mon oncle.

PAILLARDIN.

Tiens ! Monte à l’échelle !

Pinglet s’assied.

MAXIME.

Oui !

Paraissant une cigarette à la bouche.

Bonjour monsieur Pinglet, bonjour mon oncle... Oh ! qu’est-ce que vous avez donc à l’œil ?

PAILLARDIN.

Rien ! rien !...

Étonné.

Tu as l’air bien déluré !... Dis un peu : pourquoi n’es-tu pas à ton collège ?

MAXIME.

Je vais vous dire, mon oncle, je ne sais pas comment cela s’est fait... Hier soir... il faut croire que j’avais oublié le matin de remonter ma montre, je me suis trompé d’heure et quand je suis arrivé au collège, la porte était fermée !

PAILLARDIN.

Qu’est-ce que tu me dis là ?

Avec méfiance.

Tu as dû faire quelque blague, toi !

MAXIME.

Moi ? Oh ! mon oncle ! Moi, des blagues, je suis trop sérieux !

PINGLET, à part.

Bon farceur ! Il était avec Victoire à l’hôtel du Libre-Échange !

PAILLARDIN.

Alors pourquoi n’es-tu pas rentré directement ici ?...

MAXIME.

Mon oncle... parce qu’il était trop tard... Et comme vous n’étiez pas ici, j’ai eu peur d’inquiéter ma tante.

PAILLARDIN.

Mais alors, où as-tu passé la nuit 

MAXIME.

Mais au Continental, mon oncle, au Continental !

PAILLARDIN.

Bien sûr ?

MAXIME.

Oh ! mon oncle !

PINGLET, à part.

Il ment comme un arracheur de dents, le philosophe !

MAXIME.

Alors, ce matin, quand je me suis présenté à Stanislas, le proviseur m’a dit qu’il ne me recevrait qu’avec une lettre de vous.

PAILLARDIN.

Allons ! c’est bien. Nous verrons ça !

MAXIME, à part.

C’est encore heureux qu’il ne m’ait pas reconnu à l’hôtel...

Voix de MARCELLE, derrière la porte.

Henri ! Henri !

PAILLARDIN.

Tiens ! ma femme qui m’appelle.

À Marcelle, à travers la porte.

Voilà, chère amie.

Voix de MARCELLE.

Eh ! bien, ouvre !

PAILLARDIN.

Je ne peux pas ! La porte est fermée !... Et c’est madame Pinglet qui a la clef... J’ai dû entrer par la fenêtre. Je suis là avec Pinglet.

Voix de MARCELLE.

Ah !

PINGLET, comme s’il ne l’avait pas encore vue.

Bonjour, madame.

Voix de MARCELLE.

Bonjour monsieur Pinglet.

PINGLET, saluant comme s’il voyait Marcelle.

Et comment ça va-t-il ce matin ? Vous avez bien dormi ?

Voix de MARCELLE.

Oh ! couçi ! couça ! J’ai passé une nuit bien agitée.

PINGLET, même jeu.

Allons ! ça va bien ! ça va bien !

PAILLARDIN.

Ah bien ! à propos de nuit agitée... c’est moi qui en ai passé une nuit agitée. Tu ne sais pas ce qui m’est arrivé ?

Voix de MARCELLE.

Non ! Quoi donc ?

PAILLARDIN.

Ah ! c’est à n’y pas croire ! Tu sais, l’hôtel du Libre Échange...

Voix de MARCELLE.

Je ne connais pas ! Je ne connais pas !

PINGLET.

Non ! Nous ne connaissons pas ! Nous ne connaissons pas !

MAXIME.

Moi non plus ! Moi non plus !...

PAILLARDIN, se retournant.

Je sais bien que vous ne le connaissez pas !... C’est un hôtel borgne !... Comment le connaîtriez-vous ?

PINGLET.

Évidemment ! Évidemment !...

Riant.

Ah ! ah !

Presque ensemble.

Voix de MARCELLE, riant.

Oui ! Évidemment ! Ah ! ah ! ah !

MAXIME, riant.

Ah ! ah ! ah !

PAILLARDIN.

Alors, pour en revenir à cet hôtel... Mais, sapristi ! ce n’est pas commode de parler comme ça à travers la porte... Attends-moi, le temps d’enjamber la fenêtre et de faire le tour par le jardin !... Je te rejoins.

Voix de MARCELLE.

Ah ! bien !

PAILLARDIN, à Pinglet.

Tu permets ? Nous nous sommes quittés fâchés hier soir. Je vais faire la paix avec ma femme.

Il va à la fenêtre.

PINGLET.

Oui ! c’est ça !...

PAILLARDIN, à Maxime.

Tiens ! dégringole, toi... Laisse-moi descendre !

Il disparaît.

PAILLARDIN, enjambant la barre d’appui, à Pinglet.

Tu ne descends pas avec moi ?

PINGLET.

Hein, moi ?... Ah ! non, non ! Moi, je reste ! Je reste !

À part.

Merci ! et mon alibi !

Il va ouvrir la porte puis revient à la fenêtre.

Ah ! dites donc, retirez l’échelle ! Eh ! retirez l’échelle !

Voix de PAILLARDIN.

Oui ! Oui !

 

 

Scène IV

 

MARCELLE, PINGLET, sur le pas de la porte, PAILLARDIN, hors de vue

 

Voix de MARCELLE.

Mon mari est parti ?

PINGLET, près de la porte.

Oui !

MARCELLE.

Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

PINGLET.

Rien ! Il ne sait rien ! Tout va bien ! Il ne se doute de rien !

MARCELLE.

Merci, mon Dieu !

PINGLET, très vivement.

Seulement, au nom du ciel !... votre robe de cette nuit... c’est tout ce qu’il a vu de vous... c’est le seul indice qu’il ait. Déchirez-la ! Brûlez-la ! Donnez-la !... Mais pour rien au monde, qu’elle ne lui tombe pas sous les yeux !

MARCELLE.

Dieu ! vous faites bien de me le dire... Je vais la donner tout de suite.

PINGLET.

Il monte ! disparaissez !

Il lui ferme la porte sur le nez.

Le verrou, mettez le verrou !...

On entend le bruit d’un loquet.

Ouf !... Allons, tout va bien !

Il s’assoit.

Mais avec tout ça, je commence à m’embêter ici !

Se levant.

Ah çà ! est-ce que ma femme ne va pas bientôt rentrer et me donner la clef des champs ! Je veux bien que sa sœur soit malade, mais elle devrait penser que je suis enfermé.

 

 

Scène V

 

PINGLET, voix de VICTOIRE, derrière la porte

 

Voix de VICTOIRE.

Monsieur ! Monsieur !

PINGLET.

C’est vous, Victoire ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Voix de VICTOIRE.

C’est une dépêche pour Monsieur.

PINGLET.

Eh ! bien, passez-la sous la porte.

Voix de VICTOIRE.

Voilà, Monsieur.

Elle glisse la dépêche sous la porte.

PINGLET, la prenant.

C’est probablement de ma femme.

L’ouvrant.

Non, c’est de sa sœur !

Lisant.

« Sommes très inquiets. Angélique devait venir dîner. Avons attendu vainement. »

Parlé.

Comment, attendu vainement.

Lisant.

« Serait-elle malade ?... Télégraphiez ! »

Parlé.

Hein ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Ma femme n’a pas été chez sa sœur ?... Ah çà ! voyons, voyons !... Enfin, hier soir elle est partie pour... Alors où a-t-elle été ?

Sa figure s’illumine.

Est-ce qu’on me l’aurait enlevée sur la grand’route ?... Oh ! non, à cette époque, les actes d’héroïsme sont trop rares !... Mais alors... mais alors... Madame Pinglet de son côté... Madame Pinglet ferait ses farces ?... Allons donc, chez les aveugles, alors !

MADAME PINGLET, derrière la porte, d’une voix tremblotante.

Pinglet ! Pinglet !

PINGLET, à mi-voix.

La voilà ! Je savais bien que je ne l’avais pas égarée pour longtemps !... Et elle chevrote !... Allons ! allons sortir de notre lit !

Il entre dans sa chambre.

 

 

Scène VI

 

MADAME PINGLET, puis PINGLET

 

Voix de MADAME PINGLET.

Ah ! Pinglet !... Mon ami ! Benoît !

Elle paraît, un énorme pochon sur l’œil.

Ah ! quelle nuit ! mon Dieu ! quelle nuit !

Ôtant son cache-poussière.

Benoît ! Benoît ! Où est-tu ?

Voix de PINGLET, bâillant.

Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

MADAME PINGLET.

C’est moi, mon Jésus. Viens ! Je suis vivante.

Voix de PINGLET.

Ah bon !

MADAME PINGLET.

Ah ! mon Dieu ! quand il saura ce qui m’est arrivé ! À quelle catastrophe j’ai échappé pendant que lui reposait ici tranquillement ! Eh bien ! voyons, Benoît !

PINGLET, paraissant à la porte de sa chambre.

Eh ! bien, voilà !

MADAME PINGLET, tombant dans ses bras.

Ah ! Benoît ! Je suis heureuse de te revoir !

PINGLET.

Mais moi aussi ! À propos de quoi ?

MADAME PINGLET.

Ah ! Benoît ! Quelle nuit, mon Dieu, quelle nuit !

PINGLET, à part.

Voilà un refrain que je connais !

Lui prenant la tête dans ses deux mains.

Ah ! mais, regarde-moi donc ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?... Oh ! là, là ! que tu as l’œil poché !

MADAME PINGLET.

Ah ! Pinglet ! Pinglet ! Tu peux bien dire que tu as failli me perdre.

PINGLET, très calme.

Vrai ?

MADAME PINGLET.

...Parole !

PINGLET.

Oh !

MADAME PINGLET.

Cela te fait de la peine ?

PINGLET.

Oui !

À part.

Parce que c’est une chan