Don Quichotte (Victorien SARDOU)

Comédie en trois actes et huit tableaux.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase, le 25 juin 1864.

 

Personnages

 

DON QUICHOTTE

SANCHO PANÇA

CARDENIO 

DON FERNAND

BASILE

CARRASCO

DON ANTONIO

LE CORRÉGIDOR

GIL ORTIZ

UN LICENCIÉ

GINÈS

VINCENT

NUÑEZ

UN COLPORTEUR

UN ALCADE

UN LICENCIÉ

UN TORÉADOR

UN ÉTUDIANT

PREMIER COMÉDIEN                            

DEUXIÈME COMÉDIEN

TROISIÈME COMÉDIEN

PREMIER GALÉRIEN

DEUXIÈME GALÉRIEN                           

MARITORNE CHIQUITA

DOROTHÉE

JUANITA

LUSCINDE

SANCHICA

DAME ORTIZ

LÉONA

QUITTERIE

PIQUILLA

JUANA

UNE COMÉDIENNE

AUTRE COMÉDIENNE

Ballet de douze DANSEUSES ITALIENNES et douze ENFANTS

 

 

ACTE I

 

 

Premier Tableau

 

La maison de don Quichotte. Grand dressoir qui occupe la plus grande partie du fond, et qui est tout chargé de faïences, de verreries, etc. À gauche, premier plan, fenêtre sur la rue. Pan coupé du même côté ; porte d’entrée. Au premier plan, à droite, porte de la bibliothèque recouverte de la tenture, au lever du rideau. Pan coupé ; porte de la chambre à coucher de don Quichotte. Bahuts, crédences, tables, fauteuils, etc., etc.

 

 

Scène première

 

BASILE, CHIQUITA

 

BASILE, monté sur un escabeau et achevant de recouvrir, avec l’étoffe de la tenture, la porte de la bibliothèque qui est murée.

Là !... voilà qui va bien, et dans trois minutes, dame Chiquita, je mets le plus habile au défi de reconnaître qu’il y avait là une porte.

CHIQUITA.

Enfin ! Je ne la verrai donc plus la damnée bibliothèque.

BASILE.

J’achève en trois coups de marteau...

CHIQUITA.

Allez ! allez, seigneur barbier ; ce que vous faites-là vous vaudra des indulgences dans le ciel !...

BASILE, clouant.

Que cela me mérite d’abord vos bonnes grâces sur la terre, dame gouvernante, et aussi la reconnaissance de la demoiselle Quitterie, nièce du seigneur don Quichotte, et je serai le plus heureux des barbiers... comme je suis en ce moment le plus adroit des tapissiers...

Il se frappe sur les doigts.

Ah !...

CHIQUITA.

Prenez garde !... voici mon maître !...

BASILE, regardant par dessus l’épaule.

Non !... c’est un étranger...

Il continue.

 

 

Scène II


BASILE, CHIQUITA, CARRASCO

 

CARRASCO, sur le seuil.

Pardon !... le seigneur don Quichotte est-il céans ?

CHIQUITA, tenant toujours la boîte à clous pour Basile.

Le seigneur don Quichotte !... Ah ! Dieu sait où il est en ce moment !... dans la lune peut-être !

CARRASCO, entrant.

Dans la lune ?

CHIQUITA.

Pour le moins !... Il est sorti à l’heure de la sieste, avec l’un de ses damnés bouquins, et quand une fois il est dans ses lectures...

CARRASCO, se débarrassant de son manteau.

Je l’attendrai donc avec votre agrément, dame Chiquita.

CHIQUITA, se retournant surprise.

Vous savez mon nom ?...

Même jeu de Basile.

CARRASCO.

Se peut-il que huit ans d’absence m’aient changé au point de n’être plus reconnaissable ?...

CHIQUITA.

Eh ! mon Dieu, attendez !...

BASILE.

Ce serait ?...

CHIQUITA.

Samson...

BASILE.

Carrasco !...

CARRASCO.

Eh ! oui, Samson Carrasco ! qui revient de l’université de Salamanque !

CHIQUITA, l’embrassant.

Ah ! le cher enfant !

BASILE, lui serrant la main.

L’excellent ami !

CHIQUITA.

A-t-il grandi !

CARRASCO.

Dame, huit ans de théologie et de droit canon !...

BASILE.

Et bachelier pour le moins ?...

CARRASCO.

En attendant mes licences !... Mais ne parlons pas de moi et venons à mon excellent parrain, le seigneur don Quichotte, à qui j’apporte l’étrenne de mon grade... et que je vais retrouver, j’espère, aussi gaillard qu’a mon départ !...

CHIQUITA, soupirant.

Ah ! voilà !...

BASILE, se grattant l’oreille.

Voilà... oui !

CARRASCO, vivement.

Quoi donc ?... ces figures !... lui serait-il arrivé... ?

CHIQUITA.

Oh ! rien !... rien !...

CARRASCO.

Alors... sa santé ?...

BASILE.

Toujours vert !... et sec !...

CARRASCO.

Mais pour peu que l’esprit se comporte aussi bien que le corps !...

BASILE.

Oui, mais voilà où ça se gâte !

CARRASCO.

Quoi ! la tête !

Vivement et inquiet.

Il aurait perdu la raison ?...

BASILE.

Perdu... pas tout à fait... mais il y a une fuite...

CARRASCO.

Quoi, cet homme excellent, généreux, charitable ; la probité, l’honneur même !...

BASILE, l’arrêtant.

Mon Dieu !... ce sont toujours les mêmes vertus : seulement... avec des casques sur la tête !... et des plumets hauts comme cela !

CARRASCO.

Je ne comprends pas !

BASILE.

Je vais me faire comprendre !... Les symptômes de cette étrange maladie remontent bien à deux ans environ. Le seigneur don Quichotte se trouva atteint d’une pleurésie dont je me rendis maître par des saignées abondantes, mais je le condamnai à garder la chambre... et de là tous ses malheurs ; car, pour se distraire, il envoya dame Chiquita lui quérir au grenier une vingtaine de bouquins rongés par les rats et qu’il n’avait ouverts de sa vie !... Et quels livres ! Dieu les bénisse !... des romans de chevalerie, dont la lecture mit d’abord le seigneur don Quichotte au point que les ayant lus ; il n’eut rien de plus pressé que de s’en procurer de semblables !

CARRASCO, surpris.

Se peut-il ?

BASILE.

Tournez les yeux de ce côté, sire bachelier !... Cette porte que vous voyez, ou plutôt que vous ne voyez plus, est celle d’une bibliothèque que nous venons de murer, dame Chiquita et moi, et qui ne contient pas moins de quatre mille sept cent soixante douze volumes !...

CARRASCO.

Miséricorde !

BASILE.

Tous romans de même farine dont il fait sa lecture assidue. À force de se bourrer de cette nourriture malsaine, l’imagination du seigneur don Quichotte s’est si bien remplie de tout ce qu’il lisait : enchantements, querelles, défis, batailles, galanteries, amours, princesses, géants... et fariboles de toutes sortes, que ces créations chimériques sont devenues pour lui autant de réalités, et qu’il n’y a pas aujourd’hui, pour lui, histoire plus certaine que celle de tout ce monde là !

CARRASCO.

Misère de moi : tant de folie !...

BASILE.

Et voilà ce qui nous a décidés à mettre hors sa portée ces livres maudits qui entretiennent tout le mal.

CARRASCO.

Et l’explication que vous comptez donner de cette disparition subite... ?

BASILE.

Bah !... la première venue. L’agrément avec lui, c’est qu’en fait de raisons il n’y a jamais à craindre que de lui en donner de trop naturelles.

On entend un bruit de voix dehors.

CARRASCO.

Est-ce lui ?

CHIQUITA.

Non ! c’est encore ce maudit Pança qui veut forcer la porte malgré ma défense et qui se dispute avec les filles de basse-cour.

CARRASCO.

Sancho Pança... le paysan, votre voisin ?

CHIQUITA.

Oui ! oui ! encore un, celui-là !... Depuis trois jours, mon seigneur don Quichotte et lui se concertent en secret, et il y a là-dessous quelque manigance... Mais attends, va !... j’y vais !... moi !... le plus souvent que tu entreras !... païen !...

Elle sort rapidement.

 

 

Scène III


BASILE, CARRASCO

 

CARRASCO.

Qu’a-t-elle à craindre de ce bonhomme ?... Plût au ciel que nous n’eussions à redouter que lui !... Mais je voudrais, ramener mon excellent parrain à des idées plus sages ; puis-je compter sur vous ? 

BASILE.

Vive Dieu ! seigneur bachelier ; rasoir, lancette, rapière et langue !... Toutes mes armes sont à votre service ! Mais si vous avez besoin de mon aide, j’ai terriblement besoin de la vôtre !...

CARRASCO.

Pour ?...

BASILE.

Le motif le plus honorable du monde !... Il faut que vous m’aidiez à obtenir la main de celle que j’aime, et qui n’est autre que la toute belle et adorable Quitterie, nièce du seigneur don Quichotte, votre parrain...

CARRASCO.

Mais vous n’êtes pas noble !

BASILE.

Bah ! autant qu’elle !... Les Basile sont de vieux chrétiens, et je ne jurerais pas que nous ne descendons pas un peu de ce Basile qui fut empereur de Constantinople... il y a longtemps !

CARRASCO.

Cela m’étonnerait !...

BASILE.

Et moi donc !... mais chose bien autrement grave, j’ai un rival !

CARRASCO.

Dangereux ?

BASILE.

Formidable... Le seigneur Gamache !... le plus riche habitant du pays.

CARRASCO.

Ah !

BASILE.

Aussi le père de Quitterie est tout engamaché ! et m’a très gentiment invité à ne plus mettre le pied chez lui...

CARRASCO.

Mais si Quitterie vous aime... que craignez-vous ?

BASILE.

Eh ! je la connais, Quitterie !... charmante Quitterie !... douce, tendre, mignonne Quitterie !... mais coquette !...

 

 

Scène IV


BASILE, CARRASCO, QUITTERIE

 

On aperçoit sur le seuil de la porte Gamache vêtu magnifiquement, un valet porte un parasol derrière lui ; Gamache tient un éventail et fait politesse à Quitterie.

BASILE.

Là, que vous disais-je ?... ne voilà-t-il pas le seigneur Gamache qui lui fait mille politesses sur le pas de la porte ?

QUITTERIE, prenant congé de Gamache.

Mille grâces, voisin !

Gamache lui baise la main.

BASILE, préparant ses rasoirs.

C’est cela !... aux embrassades, maintenant !

Gamache disparaît.

QUITTERIE, descendant en fredonnant.

Rosa fresca ! Rosa fresca !...

Elle aperçoit Carrasco.

Eh ! c’est mon cousin Samson !...

Elle lui saute au cou.

CARRASCO, de même.

Êtes-vous aussi jaloux de celui-là, ami Basile ?...

Basile sans répondre, repasse ses rasoirs avec frénésie.

QUITTERIE, se retournant pour regarder Basile en riant.

Jaloux ?... Ah ! bien, si vous l’écoutez...

BASILE.

Ne faudrait-il pas voir de sang-froid ce que j’ai vu ?...

QUITTERIE.

Et qu’avez-vous vu ?...

BASILE, de même agitant son rasoir.

Tenez ! señorita !... vous serez cause que quelque jour, de ma propre main !...

QUITTERIE.

Fi ! le vilain !

BASILE, fermant le rasoir et le mettant dans sa poche.

Je le ferai !

CARRASCO.

Allons ! allons !... vous êtes deux enfants !... qui vous disputez là sans raison ! – L’ami Basile, chère petite, m’a dit son espoir !... il vous aime !...

BASILE.

Hélas !...

CARRASCO.

Et vous l’aimez ?

QUITTERIE.

C’est un bruit qu’il fait courir !...

BASILE.

Là !... vous voyez !...

CARRASCO.

Silence ! 

À Quitterie.

Le seigneur Gamache vous poursuit toujours de ses galanteries ?

QUITTERIE.

Plus que jamais !... il vient de demander ma main à mon père !...

CARRASCO.

Qui a répondu ?...

QUITTERIE.

Oui !

BASILE, saisi.

Ah !...

CARRASCO.

Et vous avez dit vous-même... ?

QUITTERIE.

Non !...

BASILE.

Ah !... Quitterie !... Quitterie !... Quit... te... rie...

Il court se mettre à ses genoux et saisit sa main qu’il couvre de baisers.

 

 

Scène V


BASILE, CARRASCO, QUITTERIE, CHIQUITA

 

CHIQUITA.

Alerte !... voici le seigneur don Quichotte.

QUITTERIE.

Mon oncle !... eh bien ?...

BASILE, lui montrant le mur.

Et la bibliothèque ?...

QUITTERIE, saisie.

Ah !...

BASILE, prenant sa savonnette et son plat.

À la barbe ! à la barbe ! et n’ayons l’air de rien !... voici le grand coup !

CHIQUITA.

Ah ! j’ai le cœur qui bat !...

BASILE.

Pour vous, sire bachelier, ne vous montrez pas tout de suite, je vous prie.

CARRASCO.

D’autant plus volontiers que je désire l’observer avant que de paraître.

Il se tient à l’écart, à gauche.

BASILE.

C’est cela ! dans le coin !... vous, señorita, à vos fleurs !... dame Chiquita, à son ménage !... Et moi, à la barbe ! à la barbe ! à la barbe !

Il s’élance dans la chambre de don Quichotte. Chiquita feint d’essuyer les carreaux et Quitterie d’arranger les fleurs.

 

 

Scène VI


BASILE, CARRASCO, QUITTERIE, CHIQUITA, DON QUICHOTTE

 

Il entre par la porte de gauche ; tenant son épée d’une main et de l’autre un livre de chevalerie dont il lit les deux dernières pages. Il marche, puis s’arrête ! et indique par ses gestes que la situation est émouvante et forte. Tantôt la main sur son cœur avec amour, tantôt brandissant son épée avec défi ; arrivé à la dernière page qui n’est pas coupée, il le sert de son épée comme d’un coupe-papier. Il descend ainsi en faisant le tour de l’appartement. Personne ne bouge. Il passe près de Carrasco qui s’efface, devant Basile qui imite un de ses gestes et qu’il ne voit pas, et arrive à la porte de la bibliothèque. Là, les yeux toujours fixés sur son livre, il cherche par habitude le bouton de la porte, ne le trouve pas, et tourne la dernière page ; même jeu. Il cherche le bouton plus haut, puis descend en faisant la même recherche machinalement et après avoir frotté le mur avec impatience en avant et en arrière, lève le nez et reste stupéfait de ne pas voir sa porte où il la croyait, il remonte un peu, la cherche plus haut, plus bas, recule ; et, au comble de la stupeur, s’écrie enfin.

DON QUICHOTTE.

Par la barbe du Cid !... où est la porte ?

CHIQUITA et BASILE, se retournant et jouant l’innocence.

Plaît-il ?

DON QUICHOTTE.

Je dis ; où est la porte de ma bibliothèque qui était là ?...

Il cherche du regard tout autour de la chambre.

QUITTERIE, CHIQUITA, BASILE, jouant la surprise.

Ah !... c’est vrai !...

DON QUICHOTTE, frottant le mur.

Il n’y a plus de bibliothèque ?... je vois ce que c’est ! c’est un tour que l’on m’a joué !

BASILE, CHIQUITA et QUITTERIE, détournant la tête avec inquiétude.

Ah !

Carrasco indique par son geste à Basile, que l’on devait s’attendre a ce qu’il devinât tout.

DON QUICHOTTE, poursuivant l’examen.

C’est un tour... que m’a joué l’enchanteur Pantafilando !...

Basile, Chiquita et Quitterie respirent ; stupeur de Carrasco.

mon ennemi personnel !...

Descendant en haussant la voix, et, à l’avant-scène, avec menace comme si l’enchanteur était dans la salle.

mais je lui déclare, moi, que ces plaisanteries sont du plus mauvais goût ; et je ne lui dis que cela ! À bon entendeur, salut !...

BASILE.

Et à la bonne heure ! voilà comme il faut parler à ces gens-là !... Je vois là, seigneur don Quichotte, quelqu’un qui a grande hâte de vous rendre ses devoirs !

DON QUICHOTTE.

Quelqu’un ?

CARRASCO.

Moi !... mon très honoré parrain !

Il s’avance et met un genou en terre pour baiser respectueusement la main de don Quichotte.

DON QUICHOTTE, joyeux.

Eh ! c’est Samson !...

CARRASCO, ému, sans se relever.

Que Dieu vous donne d’heureux jours, seigneur, à vous qui m’avez tenu lieu de père !

DON QUICHOTTE, de même.

Te voilà donc revenu de l’université, garçon ?

CARRASCO.

Oui, seigneur !

DON QUICHOTTE, lui serrant la main avec affection.

Sois le bienvenu chez moi : je ne suis par riche, mon fils, la profession des armes ne s’accommodant pas de l’embarras des richesses !... mais le peu que j’ai est aux autres, autant qu’à moi !... et ma maison est la tienne !... Ne l’oublie pas, enfant...

Il le relève.

CARRASCO.

Ah ! seigneur, vous êtes toujours le meilleur des hommes !

DON QUICHOTTE, prenant le plat que lui tend Basile.

Donc, te voilà bachelier ?... Samson...

CARRASCO.

Bachelier en théologie, seigneur...

DON QUICHOTTE.

La théologie a du bon !... certainement... mais je t’aimerais mieux chevalier errant !...

CARRASCO, saisi.

Votre Grâce a dit... ?

DON QUICHOTTE.

Ah ! Samson... nous manquons de chevaliers errants !... S’il y avait là, comme autrefois, quelque bon paladin pour soutenir le droit et redresser les torts, verrions-nous tant de filles séduites, tant de femmes à mal... tant de maris trompés, tant de félons ! d’enchanteurs !... de magiciens et de géants !...

CARRASCO.

Des géants !... où Votre Grâce prend-elle les géants dont elle parle ?

DON QUICHOTTE.

Où je les prends !... pardieu !... où ils sont !... sur toutes les routes !

CARRASCO.

Votre Grâce a vu des géants sur les routes ?

DON QUICHOTTE, à Basile.

Il me demande si j’ai vu des géants !

BASILE.

Ah ! ah !... Mais nous ne voyons plus que cela, sire bachelier...

DON QUICHOTTE, assis et savonné par Basile.

Je ne vois plus que cela !...

CARRASCO.

Aux champs de fête, sur des tréteaux, pour un maravédis...

DON QUICHOTTE, repoussant Basile et se mettant sur son séant.

Oh ! oh ! la théologie aurait-elle à ce point troublé cette jeune cervelle ?

Basile appuie et lui montre Carrasco en se frappant le front.

Il n’y a peut-être pas non plus d’enchanteurs et de magiciens ?...

CARRASCO.

Mais pas plus que de géants, cher parrain !...

DON QUICHOTTE, se levant.

Il n’y a point d’enchanteurs ?...

CARRASCO.

Mais nulle part !...

DON QUICHOTTE, l’interrompant.

Alors, veuillez m’expliquer, monsieur le théologien, s’il n’y a point d’enchanteurs, comment il se fait que tous mes livres qui étaient là, aient disparu, la chambre et la porte avec ?...

CARRASCO.

Parbleu tout a disparu parce que...

Mouvement de Basile qui fait semblant de s’étrangler, Carrasco s’arrête.

DON QUICHOTTE.

Parce que... ? Voyons ce parce que !...

BASILE.

Oui, oui, dites-le, si vous le pouvez !...

CARRASCO.

Eh ! non, je ne peux pas le dire !...

DON QUICHOTTE, triomphant.

Il ne peut pas le dire !...

BASILE, à Carrasco qui remonte et qui fait un geste de dépit.

Battu !...

DON QUICHOTTE, triomphant.

Et voilà comme il faut confondre ces esprits tortus !... en leur faisant toucher du doigt la vérité !...

BASILE.

Oui, seigneur don Quichotte, mais si nous discutons ainsi toute la matinée, cette barbe ne sera jamais faite !...

Il le fait asseoir et commence à le raser.

DON QUICHOTTE, rasé par Basile.

Et sache bien, cher enfant, que le début de cette persécution est une rivalité amoureuse entre cet enchanteur et moi, au sujet de la belle Dulcinée du Toboso !

BASILE.

Dulcinée ?...

DON QUICHOTTE, commençant à s’agiter.

Du Toboso !... Une beauté pour laquelle je fais et ferai les plus grands exploits de chevalerie qui se soient jamais vus au monde !...

BASILE, le contenant de peur de le couper.

Ah ! ah !... Et où est cette Dulcinée du Toboso, seigneur don Quichotte ?

DON QUICHOTTE.

On ne sait pas !...

CHIQUITA, marronnant.

Le fait est que je ne l’ai jamais vue...

DON QUICHOTTE.

Ni moi non plus !

CHIQUITA.

Alors, si vous ne l’avez pas vue... comment savez-vous qu’elle est belle.

DON QUICHOTTE.

Que grogne cette femme ? Et qui ose mettre en doute que Dulcinée du Toboso soit la plus belle princesse qui soit au monde ?

BASILE.

Oh ! Dieu, personne...

DON QUICHOTTE, sans l’écouter.

Et pour sa vertu !... Ceux qui ont osé dire qu’elle avait eu quatre enfants du grand Khan de Tartarie !... Ceux-là en ont menti par la gorge !

BASILE.

Évidemment, mais veillez à la vôtre, seigneur don Quichotte !...

DON QUICHOTTE, de plus en plus agité, arrêtant subitement Basile et lui secouant le bras.

Il se peut qu’elle ait cédé par hasard aux instances de don Rodrigo Narvaez, marquis de Mantoue... son oncle !...

BASILE.

Ah ! vous croyez que ?...

DON QUICHOTTE, sans l’entendre.

Mais ce fut par distraction !...

BASILE.

C’est clair !

DON QUICHOTTE.

Et quant à l’enfant qui est résulté de ce moment d’oubli, j’ose dire qu’il est le premier à déclarer que sa naissance n’a point de raison d’être !

BASILE, criant.

Oui !... mais vous allez vous faire couper.

DON QUICHOTTE, se levant.

Je ne me ferai point couper !... je ne me ferai plus couper le poil ni la barbe, je le jure sur le saint Graal !...

Il étend la main sur le plat à barbe.

que je n’aie arraché à ce Rodrigo l’aveu qu’il n’a triomphé de Dulcinée du Toboso qu’en s’offrant sous mon image. 

BASILE.

À la bonne heure, mais cette image sera déplorable si vous restez ainsi rasé d’un seul côté !...

DON QUICHOTTE, sans l’écouter, agitant sa serviette avec défi.

Je resterai rasé d’un seul côté !... et c’est à cette marque que don Rodrigo doit me reconnaître !

BASILE, à part.

Ah ! va te promener !... le voilà parti !...

DON QUICHOTTE.

Je le défie à pied, à cheval !... par la lance et par l’épée !... et je veux bien qu’il sache : qu’il n’est pour m’arrêter, ni dragons à cent têtes, ni géants à cent bras, ni hordes de Tartares et de Mongols ; et qu’eût-il pour se défendre Alifanfaron de Taprobana !.... Espantafilardo du Bocage et Brandabarbaran de Boliche ! je les écraserai tous ! tous !...

Épuisé, il commence à s’étrangler avec la mousse et à tousser.

Dragons... génies... licornes !... tous !... tous !...

Même jeu.

La gorge... le flanc !... Qu’ils viennent !... flanc !... tous !... tous !... Un verre d’eau !... j’étrangle !...

Il tombe épuisé dans son fauteuil. On l’entoure.

CHIQUITA.

S’il est permis de se mettre dans un état pareil !

QUITTERIE.

Buvez, mon oncle !

BASILE, l’essuyant.

Allons ! allons ! du calme ! seigneur don Quichotte !

DON QUICHOTTE, d’une voix cassée.

Il est bon de lui faire voir qu’il aura à qui parler !...

 

 

Scène VII


BASILE, CARRASCO, QUITTERIE, CHIQUITA, DON QUICHOTTE, SANCHICA

 

SANCHICA, accourant à Chiquita.

Dame Chiquita !...

CHIQUITA.

La fille de Sancho !... Veux-tu te sauver, petite peste !...

SANCHICA.

Oh ! là ! ne vous fâchez pas, dame Chiquita, c’est un voyageur dont le cheval s’est abattu sur la route et qui demande à se reposer ici, tandis que l’on panse sa bête.

CHIQUITA.

Sans doute !... Il peut entrer...

SANCHICA, allant à la porte.

Entrez, monsieur !...

Basile, Carrasco et Chiquita sont toujours occupés à don Quichotte, qui reprend ses esprits.

 

 

Scène VIII


BASILE, CARRASCO, QUITTERIE, CHIQUITA, DON QUICHOTTE, CARDENIO

 

CARDENIO, saluant Quitterie.

Mille grâces, señora !... Je ne vous importunerai pas longtemps, et dès que mon cheval sera en état de me porter...

QUITTERIE.

Le voyageur, seigneur cavalier, est toujours le bienvenu dans la maison de mon oncle...

Elle lui montre don Quichotte.

CARDENIO.

Ah !... pardon !... Je n’avais pas vu monsieur !...

Il salue don Quichotte.

DON QUICHOTTE, d’une voix de l’autre monde.

Si ce cavalier vient, comme tout me porte à le croire... de la part de l’archevêque Turpin !...

Mouvement de surprise de Cardenio.

QUITTERIE.

Mon oncle !...

DON QUICHOTTE, se levant.

Dites-lui bien que, dès ce soir, je prends la lance et l’écu pour me mettre en campagne, et qu’avant trois jours, j’aurai rejoint le gros de l’armée, pour la conduire à la victoire !...

CHIQUITA.

Mais, monsieur !

DON QUICHOTTE, appuyé sur Carrasco, avant d’entrer dans sa chambre, se retournant vers Cardenio.

Et qu’on ne livre pas bataille sans moi !...

Accès de toux.

ou tout est perdu !...

Il entre chez lui, courbé en deux par la toux.

 

 

Scène IX

 

BASILE, QUITTERIE, CHIQUITA, CARDENIO

 

BASILE, à Cardenio.

Ne vous étonnez pas de ce que vous venez d’entendre, seigneur cavalier, le maître de céans a certaines heures d’exaltation !

CARDENIO.

Mais oui, il me semble !...

BASILE.

Oui !... oui !... Oh ! oui !

CHIQUITA.

Si ce seigneur veut se rafraîchir.

CARDENIO.

Oh ! ne vous occupez pas de moi, je vous en prie... Un siège pour m’asseoir, c’est tout ce qu’il me faut !...

Les deux femmes le saluent et entrent chez don Quichotte. Cardenio poursuit, en parlant à Basile qui range ses rasoirs, etc.

Suis-je loin de Tolède ?...

BASILE.

Deux heures de route, avec votre cheval ; mais s’il est blessé !...

SANCHICA.

Oh !... ce n’est rien ; je l’ai conduit chez Ambrosio !

BASILE.

Cet âne bâté qui se mêle de me faire concurrence ?...

CARDENIO.

Ah ! vous êtes !...

BASILE.

Barbier, chirurgien, vétérinaire... pour servir Votre Grâce !

CARDENIO.

Alors, je vous serais fort obligé si vous vouliez bien jeter un coup d’œil à ce genêt auquel je tiens beaucoup... d’autant que je dois être à Tolède vers l’Angelus du soir !

BASILE.

Vous y serez, mon gentilhomme !... Le coup d’œil de l’aigle et c’est fait... 

À Sanchica.

Petite bête, va, qui mène ce cheval chez l’autre...

Il sort.

SANCHICA.

Tiens ! Ambrosio m’a donné deux maravedis !...

CARDENIO.

Et voici pour moi, fillette...

SANCHICA.

Merci, monseigneur !...

À part.

Je ne le dirai pas à papa Sancho... il me le prendrait...

Elle se sauve.

 

 

Scène X


CARDENIO seul, puis DON FERNAND

 

CARDENIO.

Fâcheux accident qui m’arrête si près du port !... Enfin, je ne suis attendu qu’à la nuit close, et s’il ne faut que deux heures !... Prenons patience...

Il remonte vers la porte et regarde à l’extérieur.

DON FERNAND, en habit d’aventure, poussant la fenêtre de l’extérieur et regardant, sans voir Cardenio.

Ma foi... personne dans les jardins !... personne ici !... je me risque.

Il enjambe et saute.

CARDENIO.

Quelqu’un !

DON FERNAND.

Cardenio !

CARDENIO, surpris.

Don Fernand !... Vous ici, monseigneur ?...

DON FERNAND.

Oui ! oui !... Mais ne me donne pas ici du monseigneur !

Il ferme la porte d’entrée.

CARDENIO.

Quelque aventure galante ?

DON FERNAND, descendant gaiement.

Tu l’as dit !...

CARDENIO.

Encore ?...

DON FERNAND.

Toujours !

CARDENIO.

Comme à l’université d’Alcala...

DON FERNAND, lui serrant les deux mains.

Où mon excellent père t’avait placé près de moi, à titre de compagnon d’études et d’ami !... Ah ! l’heureux temps, Cardenio, et l’aimable folie que celle qui commence... Mais laissons le passé ? Que fais-tu ? où vis-tu ?... depuis mon départ de l’université, et la mort de mon vénéré père... dont Dieu ait l’âme...

CARDENIO.

Je dois à sa prévoyance ma place actuelle de secrétaire intime du marquis de Rio-Villegas... ministre des grâces !

DON FERNAND.

Ah ! je reconnais bien là son amitié pour toi, et je la veux continuer, Cardenio. Argent, épée, crédit... Tout ce qui est mien est tien ! et tu sais quel fonds on peut faire sur moi, tant qu’il ne s’agit pas d’amour ?...

CARDENIO.

Pourquoi cette réserve ?...

DON FERNAND.

Oh !... parce que l’amour est l’amour, Cardenio, et qu’en fait d’amour, je ne connais plus rien que l’amour !

CARDENIO.

Au point d’oublier honneur, loyauté ?...

DON FERNAND.

Ah ! je crois bien !...

CARDENIO.

Oh ! monseigneur !

DON FERNAND.

Ne te fâche pas, ami !... c’est la profession qui le veut !... Le bourgeois le plus honnête à son foyer, n’est-il pas souvent le commerçant le plus fripon à son comptoir ; l’homme le plus doux à la ville, n’est-il pas le soldat le plus féroce à la bataille ?... Ainsi de nous autres, jeunes fous, qui faisons commerce de galanterie. Tel risque aujourd’hui sa vie pour te défendre d’un voleur, qui demain sera le premier à te voler lui-même, ta maîtresse ou ta femme !... car il y a deux hommes en lui... Cardenio : – le galant homme qui fait son devoir !... et l’homme galant qui fait son métier !...

CARDENIO.

Voilà de méchants principes, monseigneur, et si nous étions encore à l’université !...

DON FERNAND.

Tu me ferais de la morale, oui !... mais !... chut !

CARDENIO.

Eh !

DON FERNAND.

Non ! rien !... J’ai cru entendre aboyer...

CARDENIO.

Votre Grâce aurait des chiens à ses trousses !

DON FERNAND, riant.

Ah ! ah ! la bonne aventure !... Bah ! il faut que je te conte cela !... mais d’abord tu sais que les trois quarts du pays sont à moi jusqu’à Tolède !

CARDENIO.

Oui, monseigneur.

DON FERNAND.

Tu comprends donc, de l’humeur dont je suis, que, mis en possession de mes domaines à la mort de mon père, j’aie voulu commencer l’inventaire de mes biens par la revue des plus jolis minois du pays ; mais pour cela il me parut plaisant de ne me pas faire connaître, et c’est sous ce costume d’emprunt, que je fis ma tournée de village en village. Je me donnais pour soldat revenu d’Afrique ! Les villageoises raffolaient de moi, les villageois enrageaient, et, au premier signe d’orage, je disparaissais pour aller mettre le feu à d’autres clochers !...

CARDENIO.

Étrange plaisir !

DON FERNAND.

Adorable, cher ami !.... au début, car un beau jour, cela me fit bailler terriblement et j’y renonçai !... Or... ce matin ; préoccupé de certaine dame de Tolède, dont je me suis épris à la promenade, et qui jusqu’ici ne m’a donné nulle espérance ; loin de là !... J’apprends qu’elle est d’une partie de chasse en ces alentours !... son frère (la dame est orpheline et en puissance de frère), son frère, dis-je, me connaît et se méfie de moi !... je me décide à suivre la chasse en curieux, et sous un accoutrement quelconque, comptant sur mon audace et sur le hasard d’une rencontre pour dire à cette beauté tout ce qu’elle m’inspire !... Je pars à cheval et nous voici en chasse ! mon cheval s’emporte et me sépare du gros des chasseurs !... Je le ramène et m’égare ; j’avise des paysans dans un champ ; je mets pied à terre, pour leur demander mon chemin ! surprise, malédictions, injures !... j’étais tombé sur un territoire où j’avais laissé des souvenirs !... Une fourmilière de femmes séduites !... un guêpier de maris trompés !... Je cours à mon cheval, on m’entoure !... Je fuis, je vole !... on me poursuit !... j’aperçois ce village ; je franchis halliers, buissons, clôtures !... Et j’atteins enfin ce logis où je respire... heureux de n’avoir perdu dans la bagarre, que mon cheval, mes armes, mon chapeau, mes éperons, mon manteau, mes gants, et ma fraise !...

CARDENIO.

Et c’est là ce que Votre Grâce appelle de charmantes aventures ?

DON FERNAND.

Tu ne trouves pas cela délicieux ?

CARDENIO.

Et croyez-vous, monseigneur, puisqu’il faut absolument que vous aimiez, qu’un amour sérieux et vrai ne vaudrait pas mieux que toutes ces folies ?

DON FERNAND.

Hélas !... Je t’ai cru, mon pauvre Cardenio et j’en ai essayé une fois... de ton amour vrai !

CARDENIO, vivement.

Eh bien ?...

DON FERNAND.

Eh bien, cela n’a pas réussi !... C’était dans ce village même, tiens ; autre raison pour que je me cache !... Figure-toi, Cardenio, la créature la plus adorable ; une grâce, un esprit, un charme !... Dorothée avait été élevée aux Demoiselles nobles de Valladolid !... Enfin, cher Cardenio ; c’était une conquête royale !... seulement je trouvai ici une résistance à laquelle je n’étais pas accoutumé et que rien ne put fléchir. Je me fis connaître !... dans l’espoir que ma noblesse !... mais ce fut bien pis ; car elle me déclara qu’il fallait renoncer à nous voir... J’insiste... elle menace de prévenir son père... et ma foi, désespéré, enivré, presque fou... Je vois bien qu’il faut en venir au mariage !... et...

CARDENIO.

Ce mariage a lieu ?...

DON FERNAND, souriant.

Oh ! si peu !... Deux anneaux échangés certain soir, au pied du maître-autel de l’église de ce village !... sans prêtre, ni témoin !... sous prétexte que mon deuil s’opposait à une cérémonie plus sérieuse : tout cela n’a pas grande force, comme tu vois !... mais c’est assez pour frapper l’imagination d’une femme, et je n’ai pas encore rencontré de vertu qui sût y résister !...

CARDENIO.

Et Dorothée ?

DON FERNAND.

Et Dorothée fit comme les autres !... Et je fus heureux !... trois mois !... pas plus, Cardenio !... car dès que l’amour fit place à la raison, Dorothée me pressant chaque jour de rendre notre union publique !... J’eus heureusement conscience de la folie qu’il y aurait à pousser plus loin ce caprice !... Je prétextai une absence forcée ! des affaires m’appelaient à Tolède... et je partis... pour ne plus revenir !...

CARDENIO.

Et vous ne l’avez plus revue ?...

DON FERNAND, assis.

Jamais !... et maintenant esclave d’un autre amour !...

CARDENIO.

De l’amour !... cela !... Oh ! non ! monseigneur !... ce n’est pas de l’amour... autrement il faudrait le maudire et l’exécrer comme la plus horrible peste qui fût au monde !

DON FERNAND, souriant.

Et à ton avis qu’est-ce donc ?... camarade ?

CARDENIO.

De la galanterie, et de la pire !...

DON FERNAND.

C’est tout un.

CARDENIO.

Autant qu’honneur et déloyauté !

DON FERNAND, railleur.

Vive Dieu, vous en parlez, maître Cardenio, comme si vous saviez ce que c’est !...

CARDENIO.

Et pourquoi ne le saurais-je pas ?... monseigneur ?

DON FERNAND, railleur.

Amoureux... toi !... Cardenio ! Ah ! par exemple !

CARDENIO, gravement et simplement.

Mais oui, oui, monseigneur ! amoureux, moi, Cardenio ! oui, j’aime, et d’un amour qui ne ressemble guère au vôtre, puisque là où Votre Grâce prend tout et ne donne rien, pas même son cœur en échange, je me donne tout entier, moi, et ne demande rien en retour !

DON FERNAND.

C’est peu ?...

CARDENIO, de même.

Non ! monseigneur, ce n’est pas si peu qu’il vous semble que de pouvoir se dire : « Celle que j’aime est chaste et pure ! Et ce trésor sacré d’innocence et de vertu, je le respecte et le vénère ; car c’est mon bien ; et je serais infâme et stupide de le disperser au vent de mon caprice. » Ce n’est pas si peu, croyez-moi, que de vivre avec cette douce pensée : « Je l’adore au point de mettre son honneur plus haut que mes désirs. »Et nous avons tous les deux assez d’amour pour ne pas trouver pénible un sacrifice qui ne nous condamne qu’à nous estimer un peu plus, l’un et l’autre !...

DON FERNAND.

Bon ! bon ? du platonisme !... c’est une autre façon de voir les choses ! Tu as donc trouvé une femme qui s’en contente, cher ami ?

CARDENIO.

Il faut croire, monseigneur !

DON FERNAND.

Et le nom de cette beauté ?...

CARDENIO.

Il y a encore cette différence entre nous, monsieur le duc, que mon amour se plait à l’ombre et au secret... comme le vôtre au grand soleil et au scandale !...

DON FERNAND.

Holà ! scandale est un peu dur, camarade, et...

Il se lève.

CARDENIO.

Brisons là ! monseigneur, nous ne saurions nous comprendre ; Votre Grâce se laisserait aller par habitude à railler ce que je vénère, et je serais forcé de lui rappeler que je fais respecter ma dame, autant que mon roi, et mon Dieu !

DON FERNAND, hésitant, puis, lui tendant la main.

Tu as raison, Cardenio, et j’ai tort... Aime à ta guise, cher ami !... el bonne chance !... Des deux méthodes, va !... la meilleure est celle dont on se trouve le mieux !

 

 

Scène XI


CARDENIO, DON FERNAND, BASILE

 

BASILE.

Pardieu, seigneur cavalier, il était temps que j’arrivasse. Cet âne d’Ambrosio allait estropier votre cheval !

CARDENIO, vivement.

Eh bien, est-il en état ?

BASILE.

À peu près, et Votre Grâce peut se mettre en route ; mais je lui conseille de le ménager.

CARDENIO.

Merci !... voici pour votre peine. – Dieu vous garde et vous éclaire, don Fernand !...

DON FERNAND, souriant.

Et qu’il vous donne mille joies !...

CARDENIO.

Merci !...

Il sort, Basile remonte jusqu’à la porte et le suit des yeux.

 

 

Scène XII


DON FERNAND, BASILE

 

FERNAND, suivant des yeux Cardenio, à part.

Ah ! Cardenio amoureux... lui aussi... pardieu !... je serais curieux de connaître celle... Mais d’abord, songeons à nous !...

À Basile.

Dites-moi, s’il vous plait, connaissez-vous quelqu’un dans ce pays qui puisse aller promptement à Ciudad-Réal pour une bonne récompense ?...

BASILE.

Pour une bonne récompense, on ira sur la tête.

DON FERNAND.

Il s’agit d’un billet à porter pour que l’on m’amène un cheval...

Il se fouille.

seulement je vois que j’ai perdu mes tablettes comme tout le reste...

BASILE, vivement.

Ah ! Votre Grâce me fait songer que j’en ai là qui doivent appartenir à votre ami ; car Sanchica les a trouvées sur la route, à l’endroit où le cheval s’est abattu !...

Poussant la fenêtre et appelant.

Monsieur !... mons... ah ! il est déjà bien loin ?... mais puisque monsieur est son ami !...

Il fait le geste de lui remettre les tablettes, puis s’arrête.

seulement vous avouerai-je un faible ?...

Fernand le regarde d’un air surpris.

J’ai ouvert ces tablettes pour voir à qui elles appartenaient : et les ouvrant !... mais d’abord, monsieur, êtes-vous poète ?

DON FERNAND.

Moi !... oh ! pas du tout !

BASILE.

Tant pis ! car alors, Votre Grâce ne pourra pas comprendre qu’étant tombé sur certaine improvisation poétique, écrite au courant du crayon, je l’ai lue avec un empressement qui fait l’éloge des vers plus que celui de ma discrétion !

DON FERNAND.

Des vers ?... oui, oui, Cardenio doit rimailler !

BASILE.

Ah ! monsieur ? que je voudrais avoir fait cette poésie !... Bah ! une fois de plus !... écoutez, de grâce !

Il lit.

C’est moi !... Tu peux ouvrir, ô suivante discrète !

Toute la ville dort ! Il fait nuit ?... Sans effroi,

Ce signal convenu, ma bouche le répète :

C’est moi !

 

C’est moi !... de ta fenêtre, ô beauté, si tu voi

À l’angle du pilier, où la lune blafarde

Éclaire le blason que t’envierait un roi...

Si tu vois, dans la nuit, quelqu’un qui te regarde...

Ô Luscinde !...

Mouvement de Fernand.

Ô ma vie ! ô mon âme !... C’est moi !...

 

C’est moi !... moi... c’est-à-dire un être qui n’aspire

Qu’à de chastes baisers déposés sur la main !...

C’est moi... moi... qui fuyant quand l’aurore va luire...

Au soleil, aux oiseaux, aux arbres du chemin

Pourrai crier dans mon délire !...

 

Resplendis, ô Nature !... aussi fleuri, je croi,

Est le cœur qui pour elle et respire et soupire !

Sois radieux, ô Jour !... plus radieux que toi,

Est l’amant accueilli par son divin sourire !...

Et celui-là, Soleil !... je veux bien te le dire !

C’est moi !!!

DON FERNAND, vivement.

Donnez !...

BASILE.

Ah ! ah !... vous y prenez goût !...

DON FERNAND, cherchant.

Luscinde... avez-vous dit ?

BASILE.

Oui ? le nom de la dame.

Lui montrant l’endroit. 

« Ô Luscinde, ô ma vie, ô mon âme !... » Je le sais déjà par cœur !...

DON FERNAND, à lui-même, les yeux sur les tablettes.

Luscinde !... c’est bien cela !... Étrange rapprochement !... cette fière beauté qui me dédaigne, et qui ce matin encore à la chasse... Luscinde est son nom... Et Cardenio !... c’est à Tolède qu’il va !... oui !...

BASILE, surpris.

Plaît-il ?

DON FERNAND, à lui-même.

Rien !... rien !...

Il relit.

BASILE, souriant.

Eh bien, mais pour un homme qui n’aime pas la poésie... il me semble que...

DON FERNAND.

Oui, oui !... c’est fort intéressant !

BASILE.

N’est-ce pas ?

Déclamant.

À l’angle du pilier où la lune blafarde

Éclaire le blason que t’envierait un roi !

On voit la maison !... ne trouvez-vous pas ?... on la voit !

DON FERNAND.

On la voit !... 

À part.

C’est bien cela, en effet ! la maison de Luscinde ?... le pilier !... le blason !...

BASILE.

Et ce signal !...

Ce signal convenu que ma bouche répète.

C’est moi !

DON FERNAND, frappé.

En effet !... c’est un signal, évidemment !...

BASILE.

Ah ! monsieur !... c’est d’une vérité !... ne vous semble-t-il pas que vous y êtes, à la place du galant ?...

DON FERNAND.

Si ! si !...

BASILE.

Et que vous prononcez ce mot tout bas : c’est moi, et que la suivante vous introduit sans bruit... le manteau sur les yeux et dans l’ombre !...

DON FERNAND.

Dans l’ombre, oui !...

BASILE.

Par le ciel !... on voudrait y être !...

DON FERNAND, à part.

Par le diable ! on y sera !

BASILE, se retournant.

Plaît-il ?...

DON FERNAND, vivement.

Je dis comme vous, monsieur le rimeur. La poésie a quelquefois... de la réalité !...

BASILE, enthousiasmé.

Ah ! monsieur ! la poésie... le...

DON FERNAND, l’interrompant.

Oui !... Vous qui vous occupez de chevaux, savez-vous un cheval à vendre, dans ce pays ?

BASILE.

Un cheval ?...

DON FERNAND.

Vif, rapide !... emporté, si vous voulez !

BASILE.

J’ai le mien que je prêterais à votre seigneurie.

DON FERNAND, vivement.

Le prix ?

BASILE.

L’honneur de vous obliger...

DON FERNAND.

Pardon !... Je compte crever le cheval !

BASILE.

Oh ! alors, je crois que cent pistoles...

DON FERNAND.

Voici le double !...

BASILE.

Je suis fâché de n’avoir pas la paire à vous offrir.

DON FERNAND.

Vite !...

BASILE, se sauvant.

À la seconde !...

DON FERNAND, regardant les tablettes.

Voilà donc le secret des rigueurs de la dame !... Allons ! allons ! je crois, doña Luscinde, que celui qui vous verra le premier ce soir... c’est moi !... 

Il sort derrière Basile, on entend un grand vacarme dans le jardin. Comme précédemment les filles de basse-cour armées, de leurs balais, défendent le passage à Sancho dont la voit domine le bruit.

 

 

Scène XIII

 

SANCHO, LES SUIVANTES, puis DON QUICHOTTE

 

SANCHO, sur l’appui de la fenêtre.

Je vous dis que j’entrerai !...

TOUTES.

Non !

SANCHO, entrant par la fenêtre, comme un ouragan, armé d’un grand cabas de mulet avec lequel il tape à tort et à travers.

Vous voyez bien que si, puisque m’y v’là !...

LES FEMMES, entrant par la fenêtre et par la porte, tombant sur lui à coup de balai.

Dehors !... le Sancho !...

SANCHO, se défendant avec le cabas.

Ah ! carognes !... En voilà du San... cho... Pan... ça !

Il tombe sous les coups.

DON QUICHOTTE, sortant de chez lui et arrachant un balai à une servante.

Par le Cid !... qu’est-ce à dire ?

SANCHO.

Ces pestes-là qui ne veulent pas me laisser voir Votre Grâce !... 

UNE FEMME.

Seigneur !... dame Chiquita nous a commandé de prendre nos balais !...

SANCHO.

Eh bien, maintenant que vous les avez !... balayez-vous donc !

LES FEMMES.

Insolent !

SANCHO, sautant debout.

Laveuses de vaisselle !

DON QUICHOTTE.

La paix !... ou je fais chair à pâté du premier qui bouge !...

SANCHO, descendant.

Quel malheur !... j’en tenais une dans mon cabas !

LES FEMMES, menaçantes.

Hein !...

DON QUICHOTTE, tenant le balai comme une lance.

Silence !... Sortez, femmes !...

LES FEMMES.

Mais...

DON QUICHOTTE, terrible.

Sortez !

SANCHO, de même.

Sortez !...

Les femmes sortent en le menaçant encore du balai.

 

 

Scène XIV


DON QUICHOTTE, SANCHO

 

SANCHO, s’époussetant.

Voilà parler cela !... mais si on se mêle de raisonner avec cette engeance...

DON QUICHOTTE.

Laissons cela,

Il dépose le balai.

ami Sancho !... et assurons-nous d’abord que personne ne saurait nous entendre.

SANCHO, fermant la porte d’entrée.

Pour celle-là, je défie bien le diable lui-même de l’ouvrir, eût-il une cornette et des cotillons, à son ordinaire... et quant à l’autre...

DON QUICHOTTE.

C’est assez !...

Il s’assied et le regarde gravement. Après une pause.

As-tu bien réfléchi, Sancho, à la proposition que je te fis, il y a trois jours ?...

SANCHO, debout devant lui.

Si bien réfléchi, seigneur, que j’en ai maigri d’un bon tiers, comme vous voyez !

DON QUICHOTTE.

Et le résultat de ces pénibles réflexions ?...

SANCHO, se grattant l’oreille.

C’est que je ne dis pas non !

DON QUICHOTTE.

Ah !

SANCHO.

Seulement, je ne dis pas oui, non plus !

DON QUICHOTTE.

Dites quelque chose, personnage captieux !... Et sortons-en !...

SANCHO.

Eh ! doucement donc, seigneur don Quichotte !... Le feu n’est pas à l’église, et la mariée n’est pas en mal d’enfant !... Si je ne dis ni oui, ni non, c’est que jusqu’à présent, dans celle affaire-là, je vois plus clair pour vous que pour moi ; et comme dit le proverbe : – À deux de jeu... prends le blé, mais laisse-moi la paille ! Si la farine est au meunier, l’avoine est pour l’âne... Tu ne verras pas mieux de l’œil droit quand tu te seras crevé l’œil gauche ; et enfin ce n’est pas d’un sac de pois chiches...

DON QUICHOTTE.

Bon Dieu ! Laissons là l’œil gauche, et l’avoine, et l’âne, et le reste !... et revenons à la chevalerie qui n’a rien à voir avec les pois chiches.

SANCHO.

J’en ai donc causé avec Thérèse ma ménagère...

DON QUICHOTTE.

Pourquoi cette confidence ?

SANCHO.

Bon !... Est-ce qu’il ne faut pas qu’elle fourre son museau partout ?... à force de me voir geindre toute la nuit, sous le coup de ces idées-là... Thérèse a fini par me demander hier soir : « Mais qu’est-ce que t’as donc ? Mais qu’est-ce que l’as donc, mon homme, à te trémoussailler comme ça ?’... » jusqu’à ce que je lui aie répondu : « Eh bien, tiens, femme, voilà ce que c’est !... Le seigneur don Quichotte, notre voisin, a résolu de se faire chevalier errant !... »

DON QUICHOTTE, gravement.

Pour renouveler l’âge d’or !...

SANCHO.

Pour renouveler... oui : c’est ce que je lui ai dit !... « Et comme un chevalier errant ne peut pas aller sans écuyer, le seigneur don Quichotte m’offre d’être le sien !... Voilà la chose ! »

DON QUICHOTTE.

À quoi Thérèse a répondu ?...

SANCHO.

Miséricorde !... Elle s’est mise à pousser des cris de mère Lusine !...

DON QUICHOTTE.

Dis de Mélusine, Sancho !... et pour que tu n’en ignores ; c’est une fée qui était femme par le haut du corps... et serpent par l’autre moitié.

SANCHO.

Alors elle ne valait pas cher, d’un côté ni de l’autre ! – Mais enfin Merlusine !...ou Merluchine... La Thérèse se lamentait que c’était pitié !... si bien que j’ai fini par lui dire.

Élevant la voix.

« Mais voyons ! voyons... Femme, ne braillons pas !... que diable !... Le seigneur don Quichotte est raisonnable, après tout... Il ne m’offre pas de quitter comme ça, ma maison, ma femme, mon champ, avant la récolte, et Sanchica ma fille, qui se fait grandelette, et Sanchico mon garçon, et mes poules, et mes vaches et mes cochons, qui se sont fait une habitude de me voir... tout ça, pour courir le monde sans profit !... » 

DON QUICHOTTE.

Certes !...

SANCHO, appuyant et finement.

« Certes,... le seigneur don Quichotte sait bien que la poule ne pond que là où il y a un œuf, et que pour tirer de l’eau du puits, comme dit le proverbe... »

DON QUICHOTTE, agacé.

Oui, oui ! mais pour Dieu, laissons là les proverbes...

SANCHO.

Oui, seigneur... La femme m’a donc demandé ce que votre grâce me donnerait, comme salaire : à quoi j’ai répondu : « Ce qu’il me donnera... Ah ! des choses par-dessus les maisons !... des choses... vois-tu... dont tu ne peux pas te faire une idée...

Finement.

ni moi non plus, du reste... attendu que le seigneur don Quichotte ne m’en a pas encore soufflé mot. »

DON QUICHOTTE.

Très bien, maître Sancho ! c’est-à-dire que vous ne vous fiez pas à moi du soin de régler votre salaire ?

SANCHO.

Oh ! Dieu ! je me fie à Votre Grâce comme à mon grand père... mais enfin je ne serais pas fâché d’avoir quelque idée... Voyons !... Seigneur don Quichotte... qu’est-ce qu’un chevalier errant donne de gages à son écuyer... ordinairement ?...

DON QUICHOTTE, cherchant.

Ordinairement !...

SANCHO.

Oui.

DON QUICHOTTE.

J’ai toujours vu que les chevaliers récompensaient le zèle de leurs écuyers par le don de quelques provinces dont ils s’étaient rendus maîtres en passant...Et je suis très décidé à ne rien changer à ces habitudes !

SANCHO.

Des provinces... ?

DON QUICHOTTE.

Il est même certain, au train dont je compte mener les aventures, que j’aurai conquis, dans la huitaine, quelque grand Empire, flanqué de royaumes dépendants !... et d’îles tributaires !... parmi lesquelles, maître Sancho, vous n’aurez que l’embarras du choix !...

SANCHO.

Une île !... un royaume !... Mort de ma vie, mais à ce compte-là, si j’ai un royaume, je serai donc roi ?

DON QUICHOTTE.

Nécessairement !

SANCHO.

Et Theresa Guttierez, ma femme, serait donc reine ?... Et Sanchico, mon fils... et Sanchica, ma fille seraient infants ?

DON QUICHOTTE.

Qui en doute ?

SANCHO.

Crrr... moi j’en doute... c’est trop beau !...

DON QUICHOTTE.

Bon ! bon ! c’est que tu n’es point au fait de la chevalerie... Mais tu en verras bien d’autres !...

SANCHO, se grattant l’oreille.

Je ne dis pas ! je ne dis pas !... Mais... pourquoi Votre Grâce ne me donnerait-elle pas, par avance, quelque argent tous les mois... que je lui rembourserais, quand j’aurais l’île pour tout de bon ?

DON QUICHOTTE.

Holà !... sire écuyer ! Je vous ai dit mes conditions ! – Gouverneur ou roi d’une île, à votre choix ? Voyez si cela vous suffit ; car je n’ajouterai pas un maravédis, pour vous éclairer, ni vous blanchir, vous, votre femme, vos enfants et vos cochons !...

SANCHO, de même.

Je ne dis pas ! je ne dis pas !... Mais au moins, cette île-là, où sera-t-elle située ?... car enfin, si c’est dans un pays chaud, comme j’entends dire de l’Afrique, où l’on grille ?...

DON QUICHOTTE, l’interrompant.

Nous la ferons faire pour vous, maître Sancho, entre ciel et terre ; à distance égale des deux pôles, avec soleil fabriqué tout exprès pour votre usage...

Se levant.

Par le nom de ma mère !... impudent que vous êtes !... je vous offre un royaume et vous me chicanez sur la latitude !...

SANCHO.

Eh ! là ! seigneur, ne vous fâchez pas ; ce que j’en dis, c’est pour ne pas entendre crier la femme qui va trouver des si, des mais !... Mais après tout, vive la poule !... encore qu’elle ait la pépie ! Et quand l’île serait un peu trop ronde ou pointue !... voilà qui est fait, seigneur don Quichotte ; je suis votre écuyer à ce prix-là... et prêt à vous suivre, où et quand il vous plaira !...

DON QUICHOTTE.

Ce sera donc ce soir même.

SANCHO.

Ce soir ?...

DON QUICHOTTE, avec enthousiasme.

Témoin mes apprêts qui sont faits.

Il ouvre l’armoire du fond... on aperçoit une vieille armure raccommodée et pendue.

SANCHO, surpris.

Nous emportons une batterie de cuisine ?

DON QUICHOTTE.

Une batterie de cuisine, ignorant !... Ne voyez-vous pas que c’est là mon armure....

SANCHO.

Çà ?

DON QUICHOTTE.

Ne voilà-t-il pas les brassards ?... et les cuissards ?... la rondache...

Décrochant le casque.

et la demi-salade, si bien enchantée par la science du magicien Tripoton, mon parrain, qu’elle est à l’épreuve du fer ? comme nous allons en faire l’expérience...

Il pose la demi-salade sur la table et va décrocher l’épée.

SANCHO, regardant le casque.

Prenez garde, seigneur don Quichotte, que cette demi-salade, comme vous dites, est raccommodée avec des ficelles... et que si vous frappez un peu fort...

DON QUICHOTTE.

Écarte-toi seulement, ami Sancho... et regarde bien ce coup là !

Il assène un grand coup d’épée et met la salade en pièces.

SANCHO.

Maintenant, c’est une vraie salade.

DON QUICHOTTE, stupéfait d’abord, se remettant et se frappant le front.

Je vois ce que c’est !... je vois ce que c’est !... l’épée est aussi enchantée, pour que rien ne lui résiste ! De sorte que d’une part, la salade ne pouvant pas être entamée, et d’autre part l’épée ne pouvant pas ne pas l’entamer, il fallait nécessairement que l’un des deux entamât l’autre !... Et la demi-salade était l’autre !...

SANCHO, ramassant les morceaux.

Eh bien, je m’en doutais à sa mine.

DON QUICHOTTE, apercevant le plat à barbe qui est sur la table à l’autre bout de la pièce, et faisant un geste d’admiration.

Heureusement que l’enchanteur Tripoton, voyant mon embarras, vient de m’envoyer, par quelque génie, le fameux armet de Mambrin, lequel rend invulnérable celui qui le porte !

SANCHO, stupéfait.

Où ça cet armet de Mambrin ?

DON QUICHOTTE.

Sur la table...

SANCHO, cherchant.

Sur la table ?

DON QUICHOTTE.

Où il étincèle !... Car il est de l’or le plus pur !... vois-tu ?...

SANCHO.

Je vois un plat à barbe !

Il l’apporte.

DON QUICHOTTE, souriant.

Ah ! ah ! Tu as, Sancho, des naïvetés qui me charment...

Il prend l’objet.

J’avoue qu’au premier abord cet armet ne ressemble pas mal à ce que tu dis, et cette entaille due à l’épée de quelque géant, complète encore l’illusion...

SANCHO.

Comment, l’illusion ? Ce n’est pas un plat à barbe, ça ?

Il le met sons son menton.

DON QUICHOTTE, souriant de son ingénuité.

Non, Sancho, non, mon fils, ce n’est pas un plat à barbe !... Tu verras ainsi dans ta vie errante, mille objets affectant les ressemblances les plus surprenantes, par la malice des enchanteurs ; mais il suffit de mettre ce armet sur la tête, pour détruire toute confusion, regarde plutôt !...

Il se coiffe.

SANCHO.

Eh bien, Votre Grâce dira ce qu’elle voudra ; il serait mieux sous son menton que sur son crâne ! Et tout casque qu’il est, je lui réponds, moi, qu’il a été plus souvent dessous que dessus !

DON QUICHOTTE, se décoiffant.

Ah ! pour cela ! il se peut !... Le saint Graal, lui-même, ce vase fameux dans la chevalerie, n’a-t-il pas servi maintes fois à des usages tellement profanes que je n’oserais les dire ?

SANCHO.

Et l’heure du départ.

DON QUICHOTTE.

La nuit close !...

SANCHICA, poussant la fenêtre.

Papa !... la soupe !

SANCHO.

Vite !... Voici justement que l’on m’appelle pour souper !... Et la ferraille !... Autant l’emballer tout de suite !...

Ouvrant la fenêtre.

Voici la nuit !... J’emporte le paquet, je franchis la haie qui nous sépare ; je selle Rossinante et le Grison !... Et en route pour mon île...

Il saute par la fenêtre.

DON QUICHOTTE, qui pendant ce temps à ouvert l’armoire et décroché l’armure.

Voici les armes !...

Il les traîne jusqu’à la fenêtre en en laissant tomber la moitié.

SANCHO.

Prenez garde !... ça fait du bruit !

DON QUICHOTTE, enthousiasmé.

Elles feront bien un autre bruit dans le monde !

SANCHO.

Eh ! vous perdez un couvercle de marmite...

DON QUICHOTTE.

La rondache !

SANCHICA, impatientée, appelant.

Mais, papa.

SANCHO, criant.

Oui !...

À don Quichotte.

Vite !

DON QUICHOTTE.

Voici l’épée !... la lance !... c’est tout !

SANCHO.

Et le plat armé ?

DON QUICHOTTE.

Le plat armé ?

SANCHO.

Oui, le Mambrin à barbe !...

DON QUICHOTTE.

Ah ! l’armet de Mambrin !

Il le lui donne.

SANCHO, s’en couvrant.

Alerte ! c’est votre chipie de gouvernante... À tantôt.

DON QUICHOTTE.

À tantôt !... et en campagne !!!

 

 

Scène XV

 

DON QUICHOTTE, CHIQUITA, CARRASCO, QUITTERIE

 

CHIQUITA, une lampe à la main.

Tiens ! ce voyageur est déjà parti ?

QUITTERIE.

Mais dame, il est tard, voici la nuit !... Samson va m’accompagner chez nous... Bonsoir mon oncle !

Don Quichotte ne l’entend pas, et descend, l’œil fixé dans le vide, sans parler.

CARRASCO, à demi-voix aux deux femmes, prenant la main de Quitterie.

Le voilà encore à ses rêveries, tenez !...

QUITTERIE, de même.

Toujours !...

CARRASCO.

Allons ! il est temps d’y porter remède !

CHIQUITA, dressant le couvert de don Quichotte.

Vous attendra-t-on pour le souper, sire bachelier ?

CARRASCO.

Non ! ne m’attendez pas !... 

À demi-voix.

J’ai à me consulter avec Basile ! Ce soir nous prendrons un parti.

QUITTERIE.

Bonsoir, mon oncle !... Bonsoir, Chiquita !...

CHIQUITA, éclairant leur sortie.

Bonsoir, chère señorita !...

 

 

Scène XVI

 

DON QUICHOTTE, CHIQUITA

 

Pendant tout ce qui précède, don Quichotte est allé s’asseoir dans son fauteuil, à droite, et continue à réfléchir sans prendre garde à ce qui se passe autour de lui. Il indique seulement par quelques gestes le cours que suivent ses idées, son départ dans l’inconnu et les merveilles qui vont signaler son apparition dans le monde.

CHIQUITA, mettant le plat sur la table.

Là ! voici un puchero, seigneur don Quichotte, comme le roi n’en mange pas !...

Don Quichotte tout à son idée fait un geste noble que Chiquita interprète comme témoignage d’admiration pour son plat.

N’est-ce pas qu’il a bonne mine ?... Et ce fromage de Burgos ; Votre Grâce m’en dira aussi des nouvelles !...

Don Quichotte, sans répondre, saisit son assiette comme un bouclier et sa fourchette comme une lance.

Oui, oui ! escrimez-vous contre cela, allez ! Voilà de bonnes batailles qui ne font de mal à personne ; je vais préparer votre lit !

Elle entre dans la chambre de don Quichotte, qui reste seul.

 

 

Scène XVII

 

DON QUICHOTTE, seul, puis SANCHO

 

La chambre n’est éclairée que très faiblement par la lampe de cuivre placée sur la table.

DON QUICHOTTE, toujours la fourchette en arrêt et l’assiette au poing, parlant à voix forte, comme s’il avait quelqu’un devant lui.

Et maintenant que nous sommes seuls !... sachez, Sarrasin félon !... qu’il est temps de délivrer la douce Mélisandre, et de rendre cette infortunée princesse à son époux don Gaïferos !...

Après un silence.

Vous ne répondez pas, larron que vous êtes... et vous vous croyez à l’abri de ma colère, derrière les grilles de ce château.

Sur le mot Mélisandre, le décor laisse paraître en réalité ce que don Quichotte voit en imagination. Le dressoir du fond se change en forteresse avec sa plate-forme, ses créneaux et ses fenêtres à vitraux. Mélisandre parait derrière les fenêtres grillées et agite son voile. Une sentinelle sarrasine la menace et la force à disparaître. Une suivante cherche à l’attendrir, il la repousse ; elle offre de l’or, mais au même instant, le Sarrasin, maître du château, parait, saisit la suivante, la traîne par les cheveux, et finit par la jeter du haut de la plate-forme.

Ah ! chien maudit !... païen !... Voilà comme tu traites les fidèles suivantes de ta victime !... Et tu viens de paralyser ma valeur, en me clouant sur ma chaise par la force de tes enchantements !... Mais voici venir les vengeurs que tu n’attendais pas !...

Sons de cor lointains ; les Sarrasins accourent se ranger autour de leur maître et se penchent sur le fossé, puis se retirent en bon ordre ; au même instant, paraissent des chevaliers armés de toutes pièces, qui escaladent les créneaux, menacent le château avec leurs armes et commencent à le démolir : ils sont accueillis par une décharge de mousqueterie, étouffée comme elle peut l’être dans une vision. S’agitant comme un homme vissé à son fauteuil.

Ah ! canailles !... il est bien digne de vous d’employer vos armes à feu contre ces vaillants paladins qui ne combattent qu’à l’arme blanche !... Courage, braves chevaliers ! le ciel est pour vous !... Arrivez, courageux Gaïferos, venez au secours de votre fidèle Mélisandre !... Voici du renfort !

Coup de tonnerre, Gaïferos parait monté sur un dragon vert, le château se hérisse de monstres qui menacent les chevaliers. Don Quichotte s’enthousiasme de plus en plus.

À la rescousse... chevaliers !... à la rescousse !...

Bataille entre les Sarrasins et les chevaliers ; Gaïferos parait, et combat avec le Sarrasin qui est terrassé.

Victoire !... au fossé toute cette vermine ! Et en feu leur caverne !

Gaïferos sort du château enlevant Mélisandre, les Sarrasins sont défaits, le château brûle et s’écroule, les chevaliers tiennent les Sarrasins enchaînés. Tableau. Sancho frappe à la fenêtre, tout disparait. Don Quichotte enthousiasmé.

Et que l’on ose contester après cela, l’utilité de la chevalerie errante !

SANCHO, paraissant à la fenêtre.

Seigneur don Quichotte !... Rossinante et le grison sont là !... sellés, bridés !...

Il entre par la fenêtre.

Que cherche Votre Grâce ?

DON QUICHOTTE.

Je vois si quelque Sarrasin ne s’est point caché sous la table !...

SANCHO.

Est-ce que nous laisserons derrière nous, ce poulet qui a bonne mine ?

DON QUICHOTTE, reposait la lampe.

Que ferais-je d’un poulet en campagne ?

SANCHO.

Ça se mange, seigneur, ça se mange !...

Il prend le poulet en se léchant les doigts.

Et le pain donc ! et le vin donc ! et le fromage donc !

Il fourre dans le bissac tout le dîner.

DON QUICHOTTE, sur la fenêtre prêt à sortir.

J’ai peur, ami Sancho, que tu ne sois trop porté sur ton ventre !...

SANCHO.

Ma foi, seigneur, c’est de la panse que vient la danse !... et si on ne nourrit pas sa bête !...

DON QUICHOTTE, le faisant sauter par la fenêtre.

Pas de proverbes !... Et en route !...

 

 

Deuxième Tableau

 

Une place publique à Tolède, au coucher du soleil. Au fond, rue à escaliers, grandes draperies d’un toit à l’autre. À gauche, le Parador ou hôtellerie de Gil Ortiz. Porte vitrée surmontée d’un grand balcon enguirlandé de fleurs tombantes. Banc près de la porte. À droite, faisant angle sur la place, la maison de doña Luscinde ; la petite porte d’entrée est précédée d’un porche de pierre à trois baies tonnant terrasse au premier étage. Sur cette terrasse des fleurs ; sur le pilier du coin, une sainte avec une lanterne ; contre le pilier, la petite table de Juanita garnie d’éventails et de parasols en papier ; contre le mur de l’hôtellerie de Gil Ortiz, celle de Piquilla couverte d’oranges et de fruits de toutes espèces, et couronnée de grandes palmes. Au fond, des gamins jouent aux osselets ; passants et mendiants traversent la rue avec leurs besaces.

 

 

Scène première

 

JUANITA, PIQUILLA, à leurs boutiques, puis ORTIZ, puis DAME ORTIZ, PASSANTS

 

PIQUILLA, entourée de deux femmes qui marchandent des fruits et s’adressant à Juanita tout en montrant sa marchandise.

Laisse-moi donc tranquille avec ton Nuñez... une épée de bois !

JUANITA, de même entourée de chalands.

Et ton fameux Guerrero... une main de coton !... au premier taureau qui saura son affaire... il ira se promener dans la lune.

PIQUILLA.

Oui, oui, à l’heure qu’il est, je suis sûre que toutes les femmes le reconduisent chez lui... en triomphe !... vive Guerrero !

JUANITA.

Vive Nuñez !

PIQUILLA, irritée.

Entendez-vous cette fille de Maure ?...

JUANITA, de même.

Et voyez-vous cette fille de Satan !...

PIQUILLA, s’avançant menaçante.

Répète voir ça !...

JUANITA, de même armée d’un parasol.

Oui, je le répéterai !...

ORTIZ, sortant de chez lui et les séparant.

Holà ! holà ! les belles filles ! ajournez la partie, vous ne savez donc pas ?...

JUANITA et PIQUILLA.

Quoi ?

ORTIZ.

Il est mort !

JUANITA et PIQUILLA.

Nuñez ?... Guerrero !

ORTIZ.

Ah ! quel coup ! et dire que je n’ai pas vu ça, parce que j’ai quitté la place au cinquième taureau... Au huitième, un beau taureau noir, à ce qu’il paraît, râblé et taillé en Hercule... Guerrero agite devant lui sa muleta, et, au moment où il fonce... veut poser son pied sur sa tête ; mon taureau fait un écart, Guerrero tombe, l’autre recule, prend son élan, et d’un coup de corne vous l’envoie rouler par-dessus la barrière... Ah ! quel coup ! quel taureau !... Bravo, taureau !!!

PIQUILLA.

Ah !...

Elle s’évanouit.

JUANITA.

Eh bien, eh bien, Piquilla !... Piquilla !

ORTIZ.

Elle se trouve mal !

JUANITA.

Un citron !... vite !

DAME ORTIZ, sortant de chez elle.

Qu’est-ce que c’est ?...

ORTIZ.

Une pamoison !

On assied Piquilla sur une chaise.

DAME ORTIZ.

Ah ! la pauvre petite, comme elle est pâle !

JUANITA.

La voilà qui revient !... c’est cette nouvelle subite !

DAME ORTIZ.

Quelle nouvelle ?

ORTIZ.

Mon Dieu, rien ! nous causions taureau et je lui ai seulement dit...

DAME ORTIZ, frappant dans les mains de Piquilla.

Que Nuñez vient d’être tué !

JUANITA, effrayée.

Nuñez ?

Piquilla se ranime.

ORTIZ, à sa femme.

Non !... Guerrero !

DAME ORTIZ.

Mais non !... Nuñez !

JUANITA.

Santa-Madre !...

Elle s’évanouit dans les bras de Piquilla qui se ranime.

ORTIZ.

À l’autre !...

PIQUILLA, tapant dans les mains de Juanita.

Juanita ! Juanita ! ma chérie ! je te le disais bien que Nuñez était invincible !... Juanita ! Juanita !...

ORTIZ.

Décidément ! j’y cours !

DAME ORTIZ.

Où ?...

ORTIZ.

Aux courses !... je saurai lequel ! ça m’intéresse !... Nuñez qui m’a commandé à souper pour toute la cuadrilla... Miséricorde ! j’en serais pour mes frais !

On entend des cris de triomphe ; trompette, guitare, etc.

DAME ORTIZ, au fond.

Ne bougez pas ; les voici qui viennent !

ORTIZ, courant an fond du théâtre.

Oui ! oui, les voici !... Eh ! je ne me trompe pas ! c’est Nuñez !... vivant !

Juanita se redresse.

PIQUILLA, effarée, prête à retomber.

Dieu ! et Guerrero ?

ORTIZ, sautant, enthousiasmé.

Vivant aussi ! tous les deux !... Eh ! Juanita ! Piquilla ! viva ! viva la cuadrilla !

PIQUILLA.

Viva Guerrero !

JUANITA.

Viva Nuñez !

Elles s’embrassent.

ORTIZ, aux marmitons, qui attendent.

Aux fourneaux ! aux fourneaux ! au feu ! au feu !... voici les toréadors !

TOUS.

Vive Nuñez ! vive Guerrero !...

 

 

Scène II

 

Entrée de gamins qui font la roue, puis hommes et femmes jouant des castagnettes, du tambour de basque et de la crécelle ; musique, marche. Nuñez et Guerrero avec toute ta cuadrilla... Les Picadors, les Chulos, les Banderilleros ; les marchands d’eau courent autour de la charrette en se disputant a qui offrira à boire aux Toréadors ; les fenêtres se garnissent ; les femmes de Luscinde leur jettent des fleurs du haut du balcon.

Chœur.

TORÉADORS.

Air de Guillaume Tell, (Grétry) : À Roncevaux ; etc.

I

Douze taureaux

Ardents et beaux,

Ont de leur sang rougi l’arène.

Ils sont à bas (Bis.)

Grâce à nos bras !... (Bis.)

La nuit en ces lieux nous ramène :

Amis, servez un bon repas !...

Au plaisir qu’on se livre !

Que l’on boive et s’enivre...

Si nous savons mourir... nous savons vivre !...

Reprise ensemble.

Au plaisir qu’on se livre ;

Etc.              

II

Jeunes beautés

Qui résistez...

Le soir de ces luttes mortelles,

Vos tendres cœurs, (Bis.)

Sont aux vainqueurs ! (Bis.)

Les feux ardents de vos prunelles

Cherchent partout nos yeux moqueurs.

Vous n’êtes plus cruelles !

Vous n’êtes plus rebelles...

À nous, amis, à nous, toutes les belles !...

Reprise ensemble.

Vous n’êtes plus cruelles ;

Etc.
Toutes les femmes courent aux Toréros.

JUANITA, à Nuñez.

Ah ! querido mio !... que tu es beau ! et que les femmes ont dû t’envoyer de baisers !

NUÑEZ.

Et je les ai tous gardés pour toi !

Il l’embrasse.

Or ça ! je ne sais pas si vous êtes comme moi, camarades ; mais la poussière de la place m’a sablé le palais et en attendant le souper...

TOUS.

Oui ! à boire !

UN VALENCIAN, s’avançant avec ses autres.

Señor !... un verre d’orchata, glacée à la neige...

GUERRERO.

De l’orgeat !... à nous ? allons donc ! c’est de l’aguardiente qu’il nous faut !... Vite ! Ortiz, des verres !

TOUS.

Des verres ! des verres !

NUÑEZ.

Et voici de petites jambes qui ne demandent qu’à se trémousser !... allons enfants ! la nuit vient, la rue est à nous !... En avant !

Les assistants accompagnent la ritournelle, en frappant dans leurs mains.

Chanson et danse.

JUANITA et PIQUILLA.

Air de la Rota.

– Où courez-vous, ô la belle ?...

– Je cours où l’amour m’appelle !

– Et si je disais : je t’aime !

– Je vous répondrais de même.

– Oui voilà, sur mon âme, une fille

Qui peut bien passer pour piquante et gentillet...

Danse : La cloche d’une église sonne l’angélus en carillon ! Tous s’arrêtent et tombent a genoux ; moment de recueillement et de prière, pendant le tintement de la cloche ; puis tous se relèvent et la danse recommence avec les chants et les cris.

TOUS.

Ah ! La salida ! anda la muchacha!...

ORTIZ, sur le seuil de l’hôtellerie.

Le souper est sur la table !

TOUS, agitant leurs chapeaux et leurs instruments.

Bravo !

Ils se précipitent dans le Parador ; les passants s’éloignent ; le jour baisse.

DON ANTONIO, sort de chez lui, suivi d’un valet.

Et tu dis que tu as reconnu ce don Fernand ?

LE VALET.

Oui, seigneur, à la chasse, il était déguisé et cherchait toujours à aborder doña Luscinde, votre sœur...

DON ANTONIO.

Surveille cette porte, et si tu le vois rôder autour de la maison...

LE VALET.

Oui, seigneur !...

Ils s’éloignent en parlant.

 

 

Scène III

 

FEMMES, DAME ORTIZ, UN LICENCIÉ, UN PETIT GARÇON, puis DOROTHÉE

 

La nuit vient, peu à peu, l’hôtellerie s’éclaire et, de temps en temps, ou entend retentir des chants et des cris à l’intérieur. La cloche tinte et des femmes à longs voiles sortent des maisons le livre de messe à la main, pour aller a l’office du soir.

LE LICENCIÉ, suivi d’un petit garçon qui tient une lampe allumée et porte une échelle.

Avanceras-tu, petit garçon ?... on voit bien que tu as couru avec les autres pour voir les taureaux !... Allons, suspends cette lampe !

L’enfant pose l’échelle contre le poteau, et grimpe pour suspendre la lampe sous une statue de sainte.

Eh bien, veux-tu ôter ton bonnet !... irrévérencieux !...

L’enfant ôte son bonnet.

Là, descends maintenant !...

L’enfant descend et remet son bonnet.

Venez ici !... plus près !...

Il lui jette son bonnet par terre.

Cela vous apprendra à qui vous devez respect !... allez maintenant !...

L’enfant sort, emportant l’échelle. Dorothée qui a paru au fond en vêtements de deuil, cherche autour d’elle, comme pour demander des renseignements à quelqu’un. Elle s’approche de l’hôtellerie et en est repoussée par le bruit des chants et des rites qui retentissent à l’intérieur.

DOROTHÉE, apercevant le Licencié et s’avançant.

Dieu soit avec vous, mon père !...

Elle lui remet son offrande.

LE LICENCIÉ.

Et avec vous, ma fille !... avez-vous besoin de prières ?...

DOROTHÉE.

Hélas ! ces vêtements de deuil vous disent que j’ai à prier pour un mort !

LE LICENCIÉ.

Votre mari ?...

DOROTHÉE.

Mon père !...

LE LICENCIÉ.

Qu’il soit en paix !... Et comment vous nomme-t-on, ma fille ? vous n’êtes point de cette paroisse, ce me semble ?

DOROTHÉE.

Je ne suis pas de Tolède, mon père, mais des environs de Ciudad-Réal, et je m’appelle Dorothée Clénardo.

LE LICENCIÉ.

On priera pour le repos de votre père, ma fille !... adieu !

DOROTHÉE, l’arrêtant après un peu d’hésitation.

Veuillez me dire si vous connaissez dans cette ville, la demeure d’un certain duc Ricardo ?...

LE LICENCIÉ.

Don Fernand ?

DOROTHÉE.

Don Fernand, oui !... c’est bien son nom !

LE LICENCIÉ.

Dieu vous aide, ma fille, connaissez-vous ce maudit ?

DOROTHÉE, tressaillant.

Ce maudit ?...

LE LICENCIÉ.

Ah! ne me demandez pas où demeure cet homme ! un libertin sans foi, ni retenue, qui ne recule devant rien pour satisfaire ses damnables caprices et ses amours adultères !...

DOROTHÉE.

Quoi ?... ce don Fernand !

LE LICENCIÉ.

Heureusement, il n’habite plus guère cette ville où ses déportements ont fait trop de scandale. Je sais qu’il est parti, il y a quelques mois ; il parcourt la sierra ; voyage de curiosité et de plaisir !...

DOROTHÉE.

Ah ! vous êtes sûr ?

LE LICENCIÉ.

Allez ! allez !... mon enfant... retournez à votre village, et ne prononcez jamais ce nom ni tout haut, ni tout bas !... il brûlerait votre cœur autant que vos lèvres !

Fausse sortie.

DOROTHÉE, tristement.

Et voilà ce qu’il me disent tous !... Encore un mot, je vous prie, mais il ne s’agit plus de moi, cette fois !

LE LICENCIÉ, s’arrêtant.

Parlez ! mon enfant !

DOROTHÉE, avec anxiété.

Un mariage... est-il valable devant le ciel et devant les hommes lorsqu’il a été contracté... en secret... dans une église, par un simple échange de serments et d’anneaux au pied des autels ?...

LE LICENCIÉ.

Certes !... mon enfant, ce mariage est sans vertu, si Dieu n’était pas représenté à cet autel par l’un de ses ministres !...

DOROTHÉE.

Mais si la Providence, mon père, avait voulu qu’un prêtre, agenouillé dans l’ombre, fût témoin de cet acte solennel ; qu’il recueillit les serments échangés, et les consacrât de loin par sa sainte bénédiction !...

LE LICENCIÉ.

Alors, le cas est bien différent, et il suffira pour que le mariage soit indissoluble, d’un simple écrit du prêtre, attestant le fait sous la foi du serment !...

DOROTHÉE, avec joie.

Ah ! J’ai cet écrit, mon père !... je l’ai ! 

LE LICENCIÉ.

Il s’agit donc de vous ?... ma fille, vous disiez...

DOROTHÉE.

J’ai menti, pardonnez-moi !...

LE LICENCIÉ.

Allons ! je ne vous demande pas vos secrets, mon enfant, mais si le fardeau devient trop lourd, vous trouverez une âme chrétienne pour en prendre sa part !... au revoir !

Il s’éloigne.

DOROTHÉE, seule, elle tire un papier de son sein.

Ce papier !... cet écrit, le voilà ! ah ! je ne suis pas ta maîtresse, don Fernand ! je suis ta femme !... L’amour que je le garde, malgré ton abandon, je puis le proclamer, et m’en faire gloire. C’est mon droit !... c’est mon devoir ! – Bénie sois-tu, divine Providence, qui dans cette ruine de toutes mes espérances !... m’as du moins gardé l’honneur !

Elle s’agenouille devant la sainte.

 

 

Scène IV

 

DOROTHÉE, DAME ORTIZ, LUSCINDE, LÉONA

 

D’autres femmes voilées viennent avec leurs enfants s’agenouiller autour du pilier, la cloche sonne le second appel des offices du soir. Le jour baisse encore ; bruit dans l’hôtellerie.

DAME ORTIZ, sortant de chez elle.

Neuf heures !... l’office du soir sera commencé... et le padre va me gronder d’arriver en retard !...

Elle passe devant la madone et fait la révérence.

UNE DES PRIEUSES, sans se retourner, tirant sa robe.

Vous pourriez bien marcher par terre !...vous faut-il des tapis ?... Il est des gens qui font le bien d’une main et qui font le mal du pied !

DAME ORTIZ.

Je vous demande pardon, señora, il en est aussi qui prient des dents, et médisent de la bouche.

LA PRIEUSE, se relevant.

Eh ! c’est vous, dame Ortiz !... que ne le disiez-vous ?... je croyais parler à une autre. Vous êtes une bonne âme, vous, je le sais, nous ferons route ensemble, si vous voulez !...

DAME ORTIZ.

Volontiers ! on se voit si rarement !... Étiez-vous aux courses cette après-midi !...

LA PRIEUSE.

Non !

DAME ORTIZ.

Ah ! c’était charmant !...

Elles s’éloignent en causant. Les autres prieuses se lèvent peu à peu pendant ce qui suit, et il ne reste plus que Dorothée.

LUSCINDE, sur son balcon, où elle a paru pendant les dernières répliques, elle se penche et regarde dans la rue.

Personne encore !... Voici pourtant le soleil couché... et c’est l’heure !... Ah ! Cardenio ! cher Cardenio ! êtes vous-là ?...

Elle se penche et regarde.

LÉONA, sortie de la maison derrière elle, la chambre s’éclaire.

Pas encore !... 

LUSCINDE.

Ah ! tu m’a fait peur ! nourrice.

LÉONA.

Ce n’est que moi, chère enfant, qui apportais la lampe ?

LUSCINDE.

Tais-toi !...

Elle regarde et aperçoit Dorothée.

Non ! c’est une femme qui prie !

LÉONA.

D’ailleurs, il n’est jamais arrivé à cette heure, vous le savez bien chère enfant !

LUSCINDE.

Crois-tu ?

On voit paraître au fond un sereno, avec une lanterne an bout de sa pique.

LÉONA.

J’en suis sûre !

LUSCINDE.

Quelle heure est-il ?

LÉONA.

Voici un sereno qui va vous répondre !

PREMIER SERENO, chantant.

Il est neuf heures ! il fait beau !

Il passe.

AUTRE SERENO, dans le lointain.

Il est neuf heures !... Il fait beau !

LUSCINDE, pendant ce jeu de scène.

Hélas ! quand pourrons-nous donc nous voir, sans nous cacher de cet amour si pur, comme d’une action mauvaise ? Et cela parce que je suis noble et riche et que lui...

LÉONA.

Patience, señora... Le ministre des grâces l’a pris en amitié, et si le seigneur Cardenio obtient ce qu’il espère... il faut croire que votre frère consentira enfla...

LUSCINDE.

Chut !... J’entends un pas !...

LÉONA.

Non ! ce sont les toréadors qui se réjouissent à leur manière !...

LUSCINDE.

C’est le pas d’un homme, te dis-je ?

LÉONA.

Quelque passant qui traverse la place.

Elles guettent à l’abri des fleurs.

 

Scène V


DOROTHÉE, DAME ORTIZ, LUSCINDE, LÉONA, DON FERNAND

 

DON FERNAND, entrant virement, enveloppé de son manteau.

Enfin !... j’y suis !... Vive l’audace ! À la faveur du crépuscule, j’ai dépassé Cardenio qui ne m’a point reconnu ! une demi-heure d’avance ! c’est plus qu’il ne faut pour mener à fin l’aventure !...

LUSCINDE.

Il parle tout haut : entends-tu ?

LÉONA.

Oui, j’ai cru entendre quelque chose comme Cardenio !

LUSCINDE.

Écoute !...

DON FERNAND.

Voici la sainte ! la porte ! viennent maintenant la suivante qui doit m’ouvrir.

S’arrêtant et sautant en arrière, au moment de marcher sur Dorothée accroupie au pied de la statue.

Par le diable ! qu’est cela ?

Il regarde, Dorothée se lève sans le voir, la lampe de la sainte l’éclaire en plein visage.

Dorothée !...

Il se cache vivement derrière le pilier, Dorothée toujours recueillie traverse la place et sort.

LÉONA, à Luscinde.

La femme s’en va ! le cavalier reste !

LUSCINDE.

Paix ! attendons !

DON FERNAND, qui a fait le tour du pilier, sortant de l’arcade.

Ici !... en deuil !... son père est donc mort ? pauvre fille !... quelle pâleur ! elle est très belle !...

Il fait un pas pour la suivre, puis s’arrête.

C’est le noir ! le noir sied bien à toutes les femmes ! Charmante figure !... âme douce et bonne et tendre... et qui m’aime !... Ah !... tu es un grand misérable ! ami Fernand !... comment peux-tu voir passer une créature si touchante sans... Bah ! quand j’écouterais une fois mon bon ange !... arrive ce que Dieu voudra !

Il va pour la suivre.

LÉONA, fredonnant une chanson, pour attirer son attention.

Sous les grenadiers en fleurs...

DON FERNAND, s’arrêtant.

Eh !...

LUSCINDE, vivement et à demi-voix.

Tais-toi donc ! si ce n’était pas lui ?

DON FERNAND.

On m’appelle !... c’est l’autre !

LÉONA.

Nous verrons bien ; mais je gage que c’est lui !

Elle fredonne.

DON FERNAND, hésitant un moment.

Luscinde !... Dorothée !... ah ! la tentation... Bah !... le diable est trop fort !... bonsoir, l’ange !...

Il s’avance, sur la pointe du pied, et dit tout bas avec intention.

« C’est moi ! »

LÉONA, à Luscinde.

Voyez-vous ?

LUSCINDE.

Chut !... je ne le reconnais pas !

DON FERNAND, de même.

C’est moi !... Cardenio !

LUSCINDE, se penchant.

Enfin !... attendez ! Léona va descendre et...

Bruit de guitares, et de voix, dans la coulisse.

On vient : cachez-vous.

DON FERNAND.

Mais j’aurais le temps...

LUSCINDE.

Non ! non ! ce sont les étudiants qui viennent chanter sous mes fenêtres, tous les soirs, laissez-les passer.

À Fernand

Tout à l’heure !... vite ! cachez-vous !

Elle rentre avec Léona et rabat le rideau.

DON FERNAND.

Maudits fâcheux !... comment les éloigner ?...

 

 

Scène VI

 

LES ÉTUDIANTS, armées d’épées et d’instruments, FERNAND

 

PREMIER ÉTUDIANT.

Vivat ! messieurs ! La rue est vide ! au vent les guitares !

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

Et une sérénade à la perle de Tolède !

PREMIER ÉTUDIANT.

À doña Luscinde !

TOUS.

Viva doña Luscinde !

Sérénade.

PREMIER ÉTUDIANT.

Romance espagnole.

Premier couplet.

L’oiseau dort, la fleur sommeille

Le jour fuit à l’horizon.

Mais l’amour qui me conseille,

Me ramène à ta maison !

Ô beauté !... Chaste merveille !

Ton cœur est-il endormi ?

À ma vois qu’il se réveille !

Et qu’il m’écoute en ami !

Frou-frou de toutes les guitares, continuant l’accompagnement.

 

 

Scène VII

 

LES ÉTUDIANTS, ORTIZ, NUÑEZ

 

NUÑEZ, à la fenêtre.

Holà ! messieurs les étudiants, ne pourriez-vous aller étudier plus loin ?

Rires de mépris des étudiants.

PREMIER ÉTUDIANT.

Non, señor toréro !... c’est ici que nous avons affaire !

Reprise du refrain.

DON FERNAND, à part, sous l’arcade.

Ah ! le bruit vous gène, là-haut !

NUÑEZ.

Messieurs les étudiants !...

Refrain des étudiants.

Une fois !...

Même jeu.

Deux fois !...

Même jeu.

Trois...

Doucement.

Voulez-vous souper avec nous ?

PREMIER ÉTUDIANT.

Gardez votre souper, dont nous n’avons que faire ! Nous voulons chanter et nous chantons !

Même jeu.

DON FERNAND, paraissant.

Oui, mais plus haut... la señora ne vous entend pas, permettez !

Il prend la guitare des mains de l’étudiant et chante, tourné vers l’hôtellerie en haussant la voix de plus en plus.

Deuxième couplet.

Levez-vous, ô ma déesse !

Puis ouvrez, tout doucement,

Votre cœur à la tendresse,

Votre parle à votre amant.

C’est à l’heure où tout est sombre,

Qu’il faut ouvrir à l’amour...

Il y voit plus clair dans l’ombre,

Que les autres en plein jour.

LES ÉTUDIANTS,
tournés vers l’hôtellerie et criant avec intention.

En plein jour !...

NUÑEZ, reparaissant sur le balcon de l’hôtellerie avec Guerrero.

Votre vacarme de guitares commence à nous échauffer les oreilles !...

DON FERNAND.

Bouchez-les, seigneur torero, vous en viendrez à bout, si grandes qu’elles soient !

Rire des étudiants.

NUÑEZ, criant dans l’intérieur.

Ah ! c’est ainsi !... Holà Guerrero, Ferro ! Matto ! et tous les toreros ! Fuentes ! Caldez ! Miguel ! et tous les piccadores ! sus à ces effrontés qui nous raillent ! et aux taureaux !

Guerrero saute du balcon a terre, saisit les oranges de Piquilla et les jette aux étudiants.

TOUS LES TORÉROS, sortant de l’hôtellerie.

Aux taureaux !

LES ÉTUDIANTS.

À l’assaut ! et en avant !

LES TORÉROS.

Mort aux étudiants !

LES ÉTUDIANTS.

Mort aux toréros !

Ils tombent sur les Toréros a coups de guitare et d’instruments de toutes sortes. Les Toréros ripostent avec tout ce qui se trouve sous leur main. Gens aux fenêtres avec des lumières qui éclairent la scène.

Chœur.

Air : Nouveau de M. Couder.

LES TORÉROS.

Sus à qui nous raille !...

LES ÉTUDIANTS.

Sus à ces marauds !

LES TORÉROS.

Hors d’ici, marmaille !

LES ÉTUDIANTS.

Hors d’ici, taureaux !

TOUS.

Au vent les couteaux !

Bataille !...

Ils tirent les couteaux et roulent autour du poignet leurs manteaux et leurs écharpes.

LES FEMMES.

À l’aide ! au secours !...

ORTIZ, cherchant à les séparer.

Señores ! de grâce ! vous ferez fermer ma boutique ! Au secours !

Il reçoit sur la tête une guitare dont il reste coiffé.

Au secours ! mes amis !

Il se sauve : la musique continue.

PREMIER ÉTUDIANT, à Nuñez.

Dieu avec toi !

NUÑEZ, de même.

Dieu avec toi !

Bataille aux couteaux, deux a deux : Nuñez est blessé.

LES TORÉROS, consternés, emportant Nuñez dans l’hôtellerie.

Blessé ! blessé !

Ils reculent.

LES ÉTUDIANTS, entraînant le vainqueur.

Vivat !...

PIQUILLA, voulant se jeter sur l’étudiant.

Misère de moi !... mon Nuñez... Je t’aveuglerai, bandit !

On l’emporte.

DEUXIÈME ÉTUDIANT, accourant.

Les archers ! les archers !...

En un clin d’œil tout à disparu. Les Étudiants se remettent en posture de gens qui jouent une sérénade, et les Toréros sur le pas de l’hôtellerie se groupent en gens qui, ainsi que les femmes, prennent le frais.

 

 

Scène VIII 

 

LES ÉTUDIANTS, UN ALCADE, ARCHERS, SERENOS, ORTIZ, puis DON FERNAND, LÉONA, DON ANTONIO

 

CHŒUR.

Air de Beniouski.

Le soir, mes amis, qu’il est doux

De rêver au clair de la lune !

De voir, brus dessus, bras dessous,

Un chacun avec sa chacune !...

Que l’air est frais, que l’air est doux, (Bis.)

Admirez l’éclat de la lune !... (Bis.)

La musique continue en sourdine.

L’ALCADE, à Ortiz, après les avoir regardés.

Que me dites-vous donc, señor Ortiz, que l’on se bat ! tout est dans l’ordre, ce me semble !

ORTIZ, effaré de ce calme.

Mais tout à l’heure !... cependant !... j’atteste que... 

L’ALCADE.

Bon ! bon ! pour vous apprendre à vous railler de la justice, vous passerez la nuit en prison !...

ORTIZ.

Miséricorde ! et ma femme ?

L’ALCADE.

Elle fera ce qu’elle voudra, votre femme ! allons ! en route !

ORTIZ.

Et dire que c’est toujours comme ça...

Rires de tous : on l’emmène, reprise plus douce de l’ensemble. Les Archers font le tour de la place ; passent devant eux les Toréros et les Étudiants qui s’éloignent.

CHŒUR.

Le soir, mes amis, qu’il est doux,

Etc.

La place reste vide.

DON FERNAND, reparaissant.

J’étais sûr qu’avec un peu de vacarme, la justice finirait par me faire place nette... Eh ! señora !...

Il frappe doucement à la porte de Luscinde, don Antonio parait au fond avec le valet.

LÉONA, ouvrant la porte.

Vite ! entrez ! seigneur Cardenio !

DON FERNAND.

Enfin !

Il entre.

DON ANTONIO, au valet.

Va chercher ceux que je t’ai dis.

LE SERENO, au loin.

Il est dix heures !... il fait beau !...

Changement.

 

 

Troisième Tableau

 

La chambre de Luscinde. Au fond grande fenêtre donnant sur la campagne. À gauche, premier plan, petite porte d’entrée. À droite, deuxième plan, grande porte d’appartement.

 

 

Scène première


LUSCINDE, puis LÉONA et DON FERNAND

 

LUSCINDE, à la petite porte.

Il monte... enfin !... c’est lui !...

DON FERNAND, entrant avec Léona qui le conduit et s’arrêtant à la vue de la lampe. Il a le manteau et le chapeau sur les yeux et parle bas pour dissimuler sa voix.

Éteignez ce flambeau.

Il souffle la lumière et l’éteint.

LUSCINDE.

Pourquoi ?

DON FERNAND, montrant la fenêtre.

On verrait nos ombres par cette fenêtre !...

LUSCINDE, tendant les deux mains à don Fernand.

Enfin ! vous voilà !...

DON FERNAND, les prenant avec passion et s’oubliant.

Chère Luscinde !

LUSCINDE, retirant ses mains.

Qu’avez-vous donc ?... cette voix ?...

DON FERNAND, vivement.

Ce n’est rien !... l’émotion !... la fatigue !...

À part.

Est-ce que cette duègne va rester là ?

LUSCINDE.

Ah ! Cardenio, vous ne saurez jamais quelles inquiétudes vous me donnez !... une heure de retard me fait rêver mille désastres, je vous vois malade... blessé... mort !

DON FERNAND, arrêtant le mot sur ses lèvres.

Oh ! je suis trop heureux !... 

À part.

Cette duègne ne s’en ira donc pas ?...

LUSCINDE.

Et à propos de bonheur, ne me direz-vous pas cette grande nouvelle que m’annonce votre lettre et qui peut hâter notre mariage ?...

DON FERNAND.

Quand nous serons seuls.

LUSCINDE, surprise.

Comment... mais nous sommes seuls !

DON FERNAND.

Non !... cette femme !...

LUSCINDE.

Léona !... n’est-elle pas toujours présente à nos entretiens ?

DON FERNAND.

Toujours ?

LUSCINDE, surprise.

Sans doute !... et pour sa discrétion, vous savez bien, mon ami...

DON FERNAND.

Oui ? oui, je sais bien ; mais aujourd’hui, enfin, j’aimerais mieux qu’elle fut plus loin !... très loin !

LUSCINDE.

Vous êtes mon seigneur et mon maître !...

Appelant.

Léona ! va jusqu’à la galerie !

LÉONA.

Oui, madame !...

Elle sort par la grande porte d’appartement.

 

 

Scène II

 

LUSCINDE, DON FERNAND

 

En se retournant, après la sortie de Léona, Luscinde aperçoit don Fernand qui est remonté doucement et qui ferme la fenêtre du fond.

LUSCINDE.

Que faites-vous donc là ?

DON FERNAND.

Rien, je m’assure que personne...

LUSCINDE, souriant.

Cette fenêtre donne sur les jardins et sur la campagne !... Il n’y a rien à craindre.

DON FERNAND, redescendant.

C’est vrai.

LUSCINDE, assise.

Enfin !... nous voilà comme vous le désiriez... Et maintenant... ami !... qu’avez-vous à me dire ?

DON FERNAND, à ses pieds.

Oh ! rien que de bon, et de doux, et de tendre, Luscinde, puisque je suis à vos pieds...

Luscinde tressaille et retire sa main.

Qu’avez-vous ?

LUSCINDE.

Rien !... mais cette voix à laquelle je suis si peu faite... Et cette main !...

DON FERNAND.

Si elle est plus rude qu’à l’ordinaire, Luscinde, c’est que, pour vous, elle a subi l’ardeur du soleil pendant trois jours de route.

LUSCINDE, lui rendant sa main.

C’est vrai !... Vous disiez donc ?...

DON FERNAND.

Que je vous aime !

LUSCINDE.

Je sais cela !

DON FERNAND.

Non ! vous ne le savez pas assez, Luscinde, car il me semble que jusqu’à ce jour, je ne vous l’ai jamais dit, aussi bien que je le pense !

LUSCINDE.

Oh ! que si !

DON FERNAND.

Ah ! jamais, j’en suis sûr... jamais ! je n’ai pressé votre main avec tant d’ivresse...

LUSCINDE, surprise.

En effet... oui !...

DON FERNAND, avec passion.

Jamais ces lèvres ne les ont couvertes de baisers si brûlants...

LUCINDE, inquiète et troublée.

Mais non !... jamais...

DON FERNAND.

Ah ! c’est que je ne vous aimais pas encore, autant que je vous aime, Luscinde... c’est que je ne vous voyais pas encore aussi belle que vous l’êtes... sur cette route, qui me semblait éternelle... je dévorais l’espace, et mon cœur bondissait dans ma poitrine... ivre d’espoir !... Je me disais : « oui, elle m’attend !... » Et la joie divine que je me promets !... elle la rêve comme moi !...

LUSCINDE, se dégageant de ses mains.

Mon Dieu !... ce langage... Cardenio !...

DON FERNAND.

Ah ! Luscinde ! vous êtes belle ! je vous adore !... ne me demandez plus de raison ! je n’en ai plus ! Et si j’en avais ! je ne vous aimerais pas !... Je t’adore !... et je veux mon bien sans réserve ! ou j’en meurs !

LUSCINDE, révoltée.

Oh !...

Elle se dégage et s’élance vers la gauche.

Oh ! tu n’es pas Cardenio !

DON FERNAND, à l’extrême droite.

Luscinde !

LUCINDE, séparée de lui par toute la largeur de la pièce.

Laissez-moi ! Sortez !... qui êtes-vous ?...

DON FERNAND.

Eh bien, non, je ne suis pas Cardenio, non !... mais un être qui vous aime cent fois plus que lui...

Mouvement de Luscinde.

Ah ! pour votre honneur, Luscinde, ne criez pas... écoutez-moi !... Vous ne sauriez voir tant d’amour sans être émue...

Il fait un pas vers elle.

LUSCINDE.

N’avancez pas !... ou j’appelle !

DON FERNAND.

Oh ! votre frayeur vous fait plus belle encore !... Il ne vous aime pas, ce Cardenio ! qui n’a pas trouvé dans son amour même le courage de braver votre colère !...

S’élançant et lui prenant les mains.

comme je le fais !... moi !...

LUSCINDE.

Ah ! misérable !... à l’aide !

La grande porte s’ouvre et laisse voir don Antonio entouré d’amis, de parents, avec des épées, et des valets avec des flambeaux.

 

 

Scène III

 

LUSCINDE, DON FERNAND, DON ANTONIO, GENTILHOMMES, VALETS

 

DON FERNAND.

Malédiction !... Qu’est-ce que cela ?

LUSCINDE.

Mon frère !... Ah !

Elle s’évanouit.

DON ANTONIO, l’épée à la main.

Gardez toutes les portes ! Et si cet homme fait un pas... qu’on le tue !

On garde la porte de gauche.

DON FERNAND.

On n’a pas si bon marché de don Fernand !... Le brave qui l’ose !...

Il tire l’épée.

DON ANTONIO, éclairant son visage de loin.

Don Fernand !... Que vous disais-je, messieurs ? c’est bien lui !...

DON FERNAND.

Pourquoi nierais-je ce qui est évident ?... Oui, je suis Fernand, duc de Ricardo !... et qui plus est, homme à signer son nom de tout votre sang !

Mouvement des gentilshommes.

DON ANTONIO.

Arrêtez !... messieurs !... et sachons d’abord ce que cet homme osera nous dire, pour justifier sa présence !

DON FERNAND.

Je ne dirai que deux mots, c’est que je suis entré dans cette maison, parce que j’aime votre sœur Luscinde... qui me paie de retour !...

Mouvement.

DON ANTONIO.

Vous vous doutez bien après cela, n’est-ce pas, que vous n’en sortirez pas vivant ?...

DON FERNAND.

C’est ce que Dieu sait mieux que vous et moi !

DON ANTONIO.

Don Fernand ! l’honneur ne se paie que par le sang, ou par l’honneur !... Comment comptez-vous acquitter votre dette ?

DON FERNAND.

Je vous le dirai, quand vous aurez ordonné à ces hommes de remettre l’épée au fourreau... et de me laisser la sortie libre !...

DON ANTONIO.

Qu’on lui ouvre cette porte, messieurs...

TOUS.

Mais...

DON ANTONIO, avec force.

Et vos épées au fourreau !... Elles sauront bien le retrouver s’il le faut.

Tous mettent l’épée au fourreau et s’écartent, laissant la porte de gauche libre, pour la sortie de don Fernand.

DON FERNAND. Il traverse toute la chambre, jusqu’au seuil de la porte, comme s’il allait sortir, sans que personne bouge, et jette un regard, en passant, à Luscinde toujours évanouie, puis il s’arrête, remet son épée au fourreau et revient sur ses pas, jusqu’à don Antonio.

Et maintenant, que je ne suis plus suspect de me courber sous la menace...

Il se découvre.

Don Antonio Solis... hautement et librement... je sollicite de Votre Grâce, l’honneur et la joie d’appeler votre sœur doña Luscinde... ma femme.

DON ANTONIO, se découvrant avec tous les gentilshommes.

Cela sera, don Fernand, à mon désir comme au vôtre... et avant une heure !... 

À un laquais.

Vois si la chapelle est prête !

DON FERNAND, à part.

Le cas était prévu... Allons ! je n’étais pas venu pour cela... mais une grande fortune !... un beau nom !... ma folie ressemble à de la raison !...

Regardant Luscinde évanouie.

et puis, quelle adorable duchesse !!

DON ANTONIO, à Luscinde.

Doña Luscinde !

LUSCINDE, revenant à elle.

Où suis-je ?

DON ANTONIO.

Entre votre frère et votre mari.

LUSCINDE, se levant.

Mon mari !...

DON ANTONIO.

Aimeriez-vous mieux qu’il restât votre amant ?

LUSCINDE.

Lui !... mais cela n’est pas !... c’est-faux ! Mais cet homme, je ne le connais pas !... Je ne veux pas...

DON ANTONIO, la contenant.

Allons ! ne vous abaissez pas à mentir !... Il a tout avoué !

LUSCINDE, désespérée.

Mais avoué, quoi ?... mais c’est... Oh ! mon Dieu !... mais sur le nom sacré de notre mère !...

DON ANTONIO.

Oh ! assez !...

LUSCINDE.

Laissez-moi vous dire !...

DON ANTONIO.

Je ne veux rien savoir, sinon qu’un homme s’est trouvé cette nuit dans votre chambre, et que cet homme, pour notre honneur, ne peut être que votre mari !...

LUSCINDE.

Ah !... je suis perdue alors !...

DON ANTONIO.

Don Fernand, donnez la main à votre femme !

DON FERNAND.

Madame !...

Il prend la main de Luscinde qui le suit, en chancelant. Don Antonio vient derrière avec tous ses amis et ses parents ; les valets escortent avec les flambeaux ; la porte de l’appartement se referme et la chambre reste vide.

 

 

Scène IV


CARDENIO, puis LÉONA

 

Cardenio escalade le balcon de la fenêtre et descend la scène avec précaution en appelant à demi-voix.

CARDENIO.

Luscinde ! Luscinde !...

Surpris.

Personne sur la place pour m’attendre !... et pour m’ouvrir !... J’ai pris par les jardins ! Et la chambre... vide ?...

Il regarde.

Vide, oui !... Que se passe-t-il donc dans cette maison ?... À la vue de ces lumières qui couraient de chambre en chambre, je n’ai plus été maître de mon impatience... et au risque d’être vu... Mais la place est déserte, heureusement !... ah ! il faut que je voie Luscinde, que je lui parle... qu’elle me dise !...

LÉONA, entrant par la grande porte de l’appartement et effrayée a sa vue.

Le seigneur Cardenio !...

CARDENIO, sans remarquer sa frayeur.

Léona !... Enfin !... oui, je suis en retard, vous ne m’attendiez plus, n’est-ce pas ?... mais mon cheval est mort sous moi et j’ai dû achever ma route en courant !... Et tu vois, j’arrive... épuisé... haletant... mais un seul de ses regards me ranimera !... où est-elle, Léona, où est-elle ?

LÉONA.

Ah ! seigneur Cardenio, retirez-vous !...

CARDENIO.

Ce langage !... qu’y a-t-il ?

LÉONA.

Le malheur est entré dans cette maison !... par pitié... allez-vous-en !...

CARDENIO.

Le malheur !...

On entend les orgues.

Ah !... ces chants d’église !... Luscinde est morte ?...

LÉONA.

Pour vous, oui !...

CARDENIO.

Mais parle donc !... Explique-toi, par charité !... parle, et dis tout !...

LÉONA.

Eh bien, ce ne sont pas ses funérailles que vous entendez !... c’est son mariage !...

CARDENIO.

Mariée !...

LÉONA.

Avec un homme, introduit ici, sous votre nom et que l’on a surpris dans cette chambre.

CARDENIO.

Et elle consent !...Mais cela ne sera pas !... Je dirai, j’avouerai !... Ah ! la stupide folie !... Ouvre cette porte !...

LÉONA.

Misère de moi !... Ils sont tous là, en armes !... Ils vous tueront !

CARDENIO.

Eh ! que m’importe leurs armes ! ouvre, te dis-je !

LÉONA.

Non !

CARDENIO, l’écartant et ouvrant.

Mais, ouvriras-tu !

Il s’élance dans la galerie ; le son de l’orgue éclate plus fort ; il recule.

Trop tard... trop tard !... oui !...

Il chancelle, et tombe.

Trop tard !... Ah ! je meurs !...

LÉONA.

Seigneur !... cher seigneur !... ah ! mon Dieu !...

Elle tombe à genoux et cherche à le ranimer ; on entend sur la place, la chanson d’un passant qui s’éloigne, en raclant sa guitare.

Au revoir ma charmante !...

Ma douce amante !...

Ma douce amante !

Voici l’aube naissante,

Et l’oiseau chante !...

Mais sois certaine,

Que je viendrai, ma reine,

La nuit prochaine...

Au fond, dans la plaine, on voit le soleil qui se lève et don Quichotte et Sancho sur leurs montures, qui apparaissent au loin chevauchant dans la campagne et se détachant sur le ciel tout embrasé.

 

 

ACTE II

 

 

Quatrième Tableau

 

Une grande route. Au fond, un moulin ; d’autres, plus loin ! Coteaux garnis de vignes brûlées par le soleil et route praticable, montant de gauche à droite. À droite et à gauche, taillis, buissons ; sol crayeux, blanc, herbe rare et sèche, aloès, genêts et chardons. À gauche, un petit tertre de terre et de pierres, grand soleil.

 

 

Scène première

 

BASILE, CARRASCO, en costumes de voyage

 

CARRASCO, assis sur une pierre au premier plan.

Ne voyez-vous rien, Basile ?

BASILE, au fond, regardant dans la campagne.

Rien que la route blanche et poudreuse et l’implacable soleil qui me brûle les yeux.

CARRASCO.

Ils ne sauraient pourtant être allés bien loin depuis hier au soir. Mais quelle route auront-ils prise ?

BASILE, descendant.

Je connais assez mon don Quichotte pour être assuré, qu’en vrai paladin, il a laissé le soin du chemin à sa monture ; et la pauvre bête a dû prendre celui qu’elle fait deux fois par semaine avec Chiquita, pour aller au marché de Tolède... Ils sont dans ces environs, j’en réponds...

Il s’assied et s’essuie le front.

CARRASCO.

Quoi qu’il en soit ; soufflons un peu, camarade, car cette chaleur m’oppresse...

BASILE.

Et buvons, car la soif m’étrangle !

CARRASCO.

Dites-donc ? n’entendez-vous rien ?

BASILE.

Non !

CARRASCO.

Si !... de ce côté !...

Il montre la droite.

C’est le bruit d’un ruisseau.

BASILE, se levant.

Dieu soit loué !... nous trouverons par là quelque fraîcheur pour déjeuner et faire la sieste !

CARRASCO.

Mais si nos hommes passent pendant ce temps ?

BASILE.

Bah ! nous les retrouverons, fiez-vous à moi !... Allons ! sire bachelier, en avant et gardez-vous des broussailles...

Il écarte les buissons et entre dans le fourré à gauche.

CARRASCO.

Je vous suis...

Ils disparaissent.

 

 

Scène II


DON QUICHOTTE, SANCHO

 

Au moment où Carrasco et Basile disparaissent dans le taillis, don Quichotte et Sancho paraissent au fond ; l’un sur son cheval et l’autre sur son âne, don Quichotte armé, de pied en cap, le plat a barbe sur la tête et la lance au poing. Sancho, le chapeau sur les yeux et le bissac en croupe. Ils sont tous deux assoupis par la grande chaleur, et descendent en scène, la tête penchée sur la poitrine, puis la lance de don Quichotte lui glisse des mains et le fer frappe la terre avec un bruit qui le réveille en sursaut.

DON QUICHOTTE.

Alerte, seigneur Turpin !... voici l’ennemi !...

Il tire son épée et va pour en asséner un grand coup à Sancho qui se gare.

SANCHO, sautant à terre, et s’abritant sous son âne.

Eh ! là, seigneur, je ne suis pas l’ennemi !... Je suis Sancho Pança !

DON QUICHOTTE.

Ah ! ah ! c’est toi !... Tu as bien fait de parler, Sancho ; ce grand soleil m’avait assoupi et je me croyais sur le point d’en découdre avec le perfide Ganelon !

SANCHO.

Moi, je rêvais que nous cassions une croûte à l’ombre et que nous buvions frais !

DON QUICHOTTE.

Rien ne nous empêche de faire halte, si tu as faim !

SANCHO, suant et tout rouge.

Par ma barbe ! quel soleil ! J’ai mon compte, et le Grison aussi !...

À son âne.

Pauvre bête, va !

Il essuie sa figure.

Ce sont les mouches qui le taquinent !... mais il ne dirait rien, allez !...

Il l’embrasse.

C’est si bon !

DON QUICHOTTE, après avoir regardé autour de lui.

Ce lieu me sourit, ami Sancho ; car tu sauras que les plus glorieuses aventures de la chevalerie se nouent et se dénouent presque toujours dans un carrefour !...

SANCHO, l’aidant à descendre.

C’est donc comme les aventures de voleurs ! – Est-ce que Votre Grâce ne va pas se dépêtrer de toute cette ferraille ?...

DON QUICHOTTE, marchant tout d’une pièce dans son armure qui ne joue pas aux articulations.

Un vrai chevalier, Sancho, ne quitte jamais le harnais, pour être toujours prêt à la bataille !...

SANCHO, le regardant marcher.

Ça a l’air très gênant pour marcher !

DON QUICHOTTE.

C’est la rouille !... mais avec un peu d’exercice !...

Même jeu.

SANCHO.

Comme ma mâchoire !...

Remuant les deux râteliers.

ça a besoin de travailler !

Prenant la bride du Grison.

et Grison aussi !... Pauvre poulet ! il a faim ! tenez, il pleure : viens ça, mon chéri ! voici des chardons ! oh ! les beaux chardons pour la bonne bête à Sancho !... viens, mon fils ! allons manger les bons chardons !...

Il l’entraine dans le fourré de droite. Rossinante suit. Pendant les quelques secondes où Sancho reste absent ; don Quichotte s’exerce à faire jouer les charnières de son armure. Il secoue la jambe droite et finit par la faire ployer un peu ; mais la jambe gauche résiste, et le genou grince et crie comme un vieux gond rouillé. Sancho revient et le regarde avec surprise.

DON QUICHOTTE.

Sancho ! n’as-tu point là quelque corps gras ?

SANCHO.

J’ai du lard !

DON QUICHOTTE.

Frotte un peu cette genouillère qui ne veut point fonctionner.

SANCHO, prenant du lard dans son bissac et frottant.

Oui, mais si nous frottons comme ça toute l’armure, avec quoi souperons-nous ce soir ?

DON QUICHOTTE.

Patience !... cela craque !

SANCHO.

Courage !

Don Quichotte ploie le genou qui peu a peu finit par céder, en grinçant.

DON QUICHOTTE.

C’est fait !... mais maintenant c’est la cuirasse qui ne joue pas.

Il fait effort pour faire jouer la ceinture et ne peut pas venir à bout de ployer le corps.

SANCHO.

Monsieur, ménageons le lard !...

DON QUICHOTTE.

Tu as raison !... D’ailleurs, un chevalier ne doit se courber que devant sa dame, et puisque Dulcinée n’est pas ici... !

SANCHO, vidant le bissac.

Voilà le couvert mis !... si Votre Grâce veut s’asseoir !

Il s’assied à terre, tire une petite écuelle pleine de viande et commence à frotter un oignon sur son pain.

DON QUICHOTTE, après avoir essayé de s’asseoir sur le tertre, sans en venir à bout.

Ah ! ah ! voici du nouveau... je crois, Sancho, que la malice de l’enchanteur Pantafilando s’oppose à ce que je puisse prendre place sur ce gazon.

SANCHO, stupéfait, le regardant sa tartine aux dents.

À cause ?...

DON QUICHOTTE.

La jambe gauche menace d’éclater... si j’insiste !

SANCHO, la bouche pleine.

Diable !

DON QUICHOTTE, assis sur une jambe.

Ceci, ami, est d’un grand enseignement. C’est une voix du ciel qui me rappelle qu’un chevalier errant ne doit jamais dormir que d’un œil et ne se reposer que d’un pied !

SANCHO, étalé.

Heureusement que son écuyer peut s’asseoir sur tout son être... Et manger avec toutes ses dents... Goûtez-moi ceci, seigneur don Quichotte, vous m’en direz des nouvelles !...

Il lui passe un couteau et un chignon de pain. Don Quichotte mange avec une extrême difficulté, tant pour piquer la viande qui est dans la terrine, que pour la porter à sa bouche.

Eh ! seigneur, que faites-vous là ?...

DON QUICHOTTE.

Je mange, Sancho, mais péniblement, comme tu vois !...

Il perd l’équilibre et roule à terre.

SANCHO.

Quand je vous disais d’ôter la cuirasse !...

DON QUICHOTTE, se ramassant.

Ce n’est rien ! je me contenterai de noix !... Passe-moi l’outre, je te prie !...

Il boit et passe l’outre à Sancho.

SANCHO, après avoir bu.

Voilà toujours un repas dont je suis sûr ! car on a ce qu’on tient, comme dit le proverbe...

DON QUICHOTTE, allant s’asseoir sur le tertre.

Oh ! pas de proverbes !

SANCHO.

Seulement, je voudrais bien savoir maintenant où nous allons, comme ça ?...

DON QUICHOTTE.

Nulle part !

SANCHO.

C’est loin !

DON QUICHOTTE.

Et partout !... ne suis-je pas chevalier errant, et mon chemin n’est-il pas là où il y a des faibles à protéger et des méchants

Il tasse ses noix avec son coude.

à écraser ?...

SANCHO, après avoir bu.

Oui, mais mon île... nous n’y arriverons jamais de ce train-là !... Et Votre Grâce ne doit pas oublier qu’elle m’a promis une île !...

DON QUICHOTTE.

Sois tranquille, ami ! tu vas l’avoir !... et pour n’en point différer l’événement, lève-toi !

SANCHO.

Tout de suite !

DON QUICHOTTE.

Et va sonner du cor à l’entrée de cette route.

Il lui montre la gauche du théâtre, au fond.

SANCHO, prenant le cornet à bouquin qu’il porte suspendu au cou.

Avec mon cornet à porcher, pourquoi faire ?

DON QUICHOTTE.

Pour apprendre à tout l’univers que le valeureux don Quichotte de la Manche est enfin sorti de son castel ! Y sommes-nous ?...

SANCHO.

Oui, Seigneur !...

Il sonne du cor.

DON QUICHOTTE.

Crie tout fort : Toboso !... c’est le crie de guerre que j’ai choisi.

SANCHO, hurlant.

Toboso !

DON QUICHOTTE, frappant le sol de sa lance et criant.

Tremblez, félons !...

SANCHO.

Toboso !

DON QUICHOTTE.

À l’autre route, maintenant... sonne !... et crie.

SANCHO, même jeu, après avoir traversé de l’antre côté.

Toboso !...

DON QUICHOTTE, de même.

Tremblez, félons !...

SANCHO.

Toboso !

On entend des pourceaux grogner du coté où Sancho vient de crier.

DON QUICHOTTE.

N’entends-tu pas déjà les frémissements d’horreur des coupables ?...

SANCHO.

J’entends les cochons qui grognent dans la plaine.

DON QUICHOTTE.

C’est assez !... Il n’y a plus maintenant qu’à attendre ; et les aventures vont pleuvoir sur nous, dru comme grêle !... Mais quoi qu’il arrive, Sancho, n’étant pas chevalier, que ton ardeur ne t’emporte pas jusqu’à te jeter dans la mêlée ! et me verrais-tu dans le plus grand péril du monde...

SANCHO.

Bon ! bon !... je vous laisserai couper en quatre... soyez tranquille.

DON QUICHOTTE.

Silence !

SANCHO.

Eh !

DON QUICHOTTE, humant l’air.

Je flaire une aventure de ce côté.

SANCHO.

Dieu permette que ce soit déjà le commencement de mon île !

DON QUICHOTTE.

Où vas-tu !

SANCHO.

Me mettre à l’abri des coups, pour obéir à Votre Grâce !...

Il se cache derrière un arbre.

 

 

Scène III

 

DON QUICHOTTE, SANCHO, UN COLPORTEUR JUIF avec son ballot sur l’épaule

 

DON QUICHOTTE, d’une voix tonnante.

Arrêtez !

LE COLPORTEUR, saisi.

Dieu d’Israël !... Ce fantôme !

DON QUICHOTTE, la lance en arrêt.

Le voilà donc enfin, celui que je cherche depuis si longtemps !

LE COLPORTEUR, se garant avec sa balle.

Votre seigneurie fait quelque erreur !... je ne suis qu’un pauvre colporteur qui vais à la foire de Valence.

SANCHO, de sa cachette.

Prêtez bien l’oreille à ceci, seigneur, c’est un juif, je le jure à son accent !

DON QUICHOTTE.

Croit-il m’abuser par ce déguisement ? tu es l’enchanteur Pantafilando !... Et ce que tu portes là, ce sont les dépouilles de tes victimes ! jette ces trésors ! vil magicien !

LE COLPORTEUR.

Seigneur !... tous mes échantillons !... des besicles ! des lunettes !

DON QUICHOTTE, fondant sur lui avec sa lance.

Jetteras-tu ce ballot !... te dis-je !...

LE COLPORTEUR,
jetant le ballot et se sauvant par la route du fond.

Au secours !... à l’aide ! à la garde !

Il s’enfuit.

DON QUICHOTTE, fièrement un pied sur le ballot.

Voilà qui est fait !...

 

 

Scène IV

 

SANCHO, DON QUICHOTTE

 

SANCHO, reparaissant.

Il se sauve ?...

DON QUICHOTTE.

Comme le vent !...

SANCHO.

Votre Grâce est-elle bien sûre que nous sommes des chevaliers errants ?... et que nous ne sommes pas des voleurs ?

DON QUICHOTTE.

Qu’est-ce à dire, âne bâté que vous êtes ?...

SANCHO.

C’est que les voleurs de grand chemin ne s’y prennent pas autrement que votre seigneurie !...

DON QUICHOTTE, riant.

Ah ! ah !... Il faut bien le prendre en plaisantant, ami Sancho, quand je te vois confondre des choses si dissemblables !... sache bien qu’en procédant ainsi, loin de troubler l’harmonie du monde, je la rétablis au contraire !...

 

 

Scène V

 

DON QUICHOTTE, SANCHO, DON FERNAND, DON ANTONIO

 

DON FERNAND, entrant par la droite. Il est en costume de cheval et parle à un valet dans la coulisse.

Laissez nos chevaux à l’ombre !

DON ANTONIO.

Voici quelqu’un qui va nous renseigner ?...

SANCHO, à don Quichotte.

Eh ! monsieur ! regardez !

DON QUICHOTTE.

Silence !

Il brandit sa lance et jette aux deux hommes, de terribles regards.

DON FERNAND.

Par le ciel, voici une étrange figure !

SANCHO, bas à don Quichotte.

Prenez garde, seigneur, que ceux-ci sont de gros bonnets et qu’on ne peut pas les détrousser aussi lestement que le colporteur !

DON QUICHOTTE.

Pas de conseils !...

DON FERNAND.

Pardon !... cavalier ! Pouvez-vous nous renseigner sur le compte de certaine dame que nous poursuivons, ce gentilhomme et moi ?

DON QUICHOTTE, debout sur le tertre.

Je ne renseignerai personne sur le compte de cette princesse que je ne sache d’abord à quel titre vous la poursuivez l’un et l’autre !

DON ANTONIO.

C’est trop juste !... sachez donc qu’il s’agit de ma sœur doña Luscinde, et que je suis, moi qui vous parle, don Antonio Solis bien connu à Tolède !... Pour ce gentilhomme, il est son mari, l’ayant épousée cette nuit même ; – seulement au sortir de la chapelle, doña Luscinde a mis à profit un moment où elle était seule pour s’enfuir, et...

DON FERNAND.

En voilà bien assez, mon frère, si ce n’est trop !... Allons à ce moulin où l’on ne vous demandera pas tant de détails et ne perdons pas notre temps.

DON ANTONIO, montrant Sancho.

Celui-ci a pourtant bien la mine de vouloir parler !...

SANCHO.

Si la dame que vous cherchez est une belle blonde, vêtue d’un surcot gris...

DON QUICHOTTE.

Un mot de plus, écuyer bavard, et je vous coupe les oreilles !

DON FERNAND, faisant briller de l’or aux yeux éblouis de Sancho.

Va toujours, l’ami et dis-nous...

DON QUICHOTTE, furieux.

Et si vous prenez cette pièce, félon que vous êtes, je vous cloue contre cet arbre, avec ces deux malandrins, ne faisant du tout qu’une brochette !

DON FERNAND, la main sur son épée.

Holà !

DON QUICHOTTE.

Je suis don Quichotte de la Manche, défenseur des princesses éplorées !... et maintenant, à cheval, chevalier discourtois, que nous vidions sur l’heure ce débat !...

Il descend du tertre, et arrange ses éperons pour le combat. Don Fernand s’arrête étonné et regarde don Antonio qui sourit.

DON ANTONIO, bas.

Ne voyez-vous pas qu’il est fou !

Sancho leur montre du doigt la direction à suivre et reçoit lestement le ducat qu’il empoche, sans être vu de son maître.

DON FERNAND, à don Antonio.

En route ! c’est bien la direction du couvent, comme vous le disiez !...

DON ANTONIO.

J’en étais sûr !

DON QUICHOTTE.

Je vous attends !...

DON FERNAND.

Oui ! oui ! attendez-nous !... 

À Sancho.

Mon ami, vous ne devriez pas laisser votre maître au grand soleil !...

Il lui fait signe avec la main, que cela frappe le cerveau ; geste que Sancho répète sans comprendre.

et vous devriez lui faire raser la tête !...

DON ANTONIO, dehors.

Mon frère !

DON FERNAND.

Voilà ! voilà !

Il sort.

 

 

Scène VI


SANCHO, DON QUICHOTTE

 

DON QUICHOTTE.

Que dit ce malandrin ?...

SANCHO.

Il dit qu’il faudrait vous raser la tête.

DON QUICHOTTE.

C’est moi qui vais raser la sienne jusqu’aux épaules !...

SANCHO.

Ce ne sera pas aujourd’hui toujours, car il est déjà loin !

DON QUICHOTTE.

Comment, il est loin !

SANCHO.

Oh ! les voilà qui courent la plaine à bride abattue !...

DON QUICHOTTE, indigné les poursuivant de tes cris.

Lâches poltron !... chevaliers couards !...

Apaisé.

Mais cela te donne une idée, Sancho, de la réputation qui m’est faite... à la pensée d’en venir aux mains avec moi, ils décampent.

SANCHO.

Et mon île avec !...

DON QUICHOTTE.

Allons ! Voilà une matinée qui n’aura pas été sans gloire pour mes armes ! plions bagage, et allons tenter ailleurs la fortune !

On entend le chœur des Galériens qui s’approchent.

SANCHO, regardant au fond et accourant effrayé.

Misère de moi ! nous pourrions bien trouver ici ce que nous ne cherchons pas !...

DON QUICHOTTE.

Quoi donc ?

SANCHO.

Les archers ! – Le colporteur a averti la justice !... faisons feu des quatre pieds, monsieur ; et sauve qui peut !

DON QUICHOTTE, l’arrêtant par la ceinture.

Par la mort ! je vous défends de bouger, trembleur que vous êtes !... ne suis-je pas votre sauvegarde ?

SANCHO, épouvanté.

Ah ! monsieur, les archers ! oh ! la, la, la, la !.. les archers ! les archers !...

Il se cache derrière son maître.

DON QUICHOTTE.

Par le Cid campeador ! je prévois ici une aventure auprès, de laquelle les autres ne sont rien.

 

 

Scène VII

 

SANCHO, DON QUICHOTTE, UN COMMISSAIRE avec bâton noir, ARCHERS, GINÈS et GALÉRIENS enchaînés

 

Chœur.

LES GALÉRIENS, avec accompagnement de chaînes.

Air : la Brigue dondaine.

Gnia pas d’plaisir sans chaîne !

La brigue dondaine !

L’amour même ! n’a-t-il pas

La brigue donda !...

Ses chain’s de fleurs aux bras, (Bis.)

Ah !...

GINÈS.

Pas d’créature humaine,

Qui n’porte son licou,

Pas de plaisir sans chaîne

Sans chaîne autour du cou !...

TOUS.

Reprise.

Gnia pas d’plaisir sans chaîne,

Etc.

LE COMMISSAIRE, aux Archers.

Halte !... reposons-nous ici avant de monter la côte ?...

DON QUICHOTTE.

Pardon ! seigneur commissaire !... quels sont, je vous prie, ces hommes que vous conduisez enchaînés ?

LE COMMISSAIRE,
après l’avoir regardé avec surprise, assis sur le tertre.

Des forçats que nous menons aux galères du roi !... je n’ai rien de plus à dire, et vous rien ce plus à connaître.

SANCHO, derrière don Quichotte.

Eh ! monsieur, il a raison ; ce ne sont point nos affaires ; et entre l’arbre et l’écorce...

DON QUICHOTTE.

Silence !... je redoute ici quelque acte d’arbitraire qui va réclamer mon entremise.

LE COMMISSAIRE.

Vous dites ?...

DON QUICHOTTE.

Je désirerais, sire commissaire, questionner ces hommes chacun en particulier, sur la cause de leur disgrâce.

LE COMMISSAIRE.

Oh ! pour cela tant qu’il vous plaira... ils seront trop heureux de vous conter leurs prouesses !

SANCHO, de même.

Monsieur, n’allez pas là... il n’y a que coups à gagner !

DON QUICHOTTE.

Silence ! vous dis-je !...

SANCHO.

Oh ! là, là !...

DON QUICHOTTE, à un jeune Galérien.

Pourquoi allez-vous aux galères, mon ami ?

PREMIER GALÉRIEN, doux et mélancolique.

Une erreur de jeunesse !... une boîte de bijoux que j’ai empruntée et que j’ai oublié de rendre !...

DON QUICHOTTE.

Il est permis d’être distrait ! Et celui-ci ?

DEUXIÈME GALÉRIEN.

Trop de talents !...

DON QUICHOTTE.

Dans quel genre ?

DEUXIÈME GALÉRIEN.

Dessinateur à la plume... ma fantaisie se jouait innocemment à tracer sur le parchemin de légères et fines arabesques !... on voulut y reconnaître la signature du trésorier de la couronne !...

DON QUICHOTTE.

Et qui prétendit cela ?

DEUXIÈME GALÉRIEN.

Mes ennemis !...

GINÈS, assis à terre.

Le génie en a toujours !...

DON QUICHOTTE.

Et celui-là qui parle ; pourquoi doubles menottes ?

LE COMMISSAIRE.

Parce que c’est un double coquin qui a plus fait à lui seul que tous les autres... c’est le fameux Ginès de Passamonte !...

GINÈS, se drapant.

Dit Ginésille de Parapilla !...

TOUS LES GALÉRIENS.

Vive Ginès !

SANCHO.

Ah ! ah ! il a ses amateurs !...

DON QUICHOTTE.

Et la cause de votre chagrin, mon frère ?

GINÈS.

Une erreur...

SANCHO.

De jeunesse ?...

GINÈS.

Non, de la justice !... mon seul crime est d’avoir trop de bonheur au jeu... un don de naissance ! je ne saurais jouer une partie de vingt-et-un, sans amener un as à tout coup... On me chagrine pour cette chance et me voilà condamné à faucher le grand pré, qui est la mer, sous prétexte que j’ai trop fauché le petit qui est le tapis vert !...

DON QUICHOTTE, fronçant le sourcil.

Voilà qui me paraît bien rigoureux, monsieur le commissaire.

LE COMMISSAIRE.

Ah ! bien, si vous écouter ces bandits !...

Murmures des Galériens.

GINÈS.

Holà ! sire alcade ! pas d’insultes ! nous sommes tous gentilshommes !

TOUS.

Oui ! oui !...

LE COMMISSAIRE, se levant.

Silence, drôles !...

On se tait.

DON QUICHOTTE.

Or ça ! de tout ce que je viens d’entendre, mes enfants, il résulte clairement pour moi que vous n’allez point aux galères de votre plein gré ?...

LES GALÉRIENS.

Oh ! non !...

DON QUICHOTTE.

On contrarie donc vos inclinations naturelles !... on vous fait donc violence ?

LES GALÉRIENS.

Oui !

DON QUICHOTTE.

Et voilà ce que je ne saurais souffrir, m’étant donné pour mission de m’opposer à tout acte d’abus ! En conséquence, monsieur le commissaire, qui est raisonnable, va se rendre à ma prière et vous mettre en liberté à l’instant même !

LE COMMISSAIRE, stupéfait.

Comment dites-vous cela ?...

Pendant ce temps, Ginès qui s’est glissé derrière le commissaire, lui vole la clef de la chaîne qu’il montre à ses camarades, ils remontent et, se mettant en cercle, se détachent tous, pendant ce qui suit.

DON QUICHOTTE, élevant la voix d’un ton menaçant.

Je dis que vous allez relâcher ces hommes, commissaire, et tout à l’heure, si vous ne voulez pas que je vous y contraigne !...

SANCHO, effrayé.

Merci de moi ! voici qui est bien pis que les lunettes ?...

LE COMMISSAIRE.

Ah ! c’est pour accoucher de cette belle idée que vous lanternez là depuis une heure ?...

DON QUICHOTTE, terrible.

M’avez-vous entendu ?...

LE COMMISSAIRE, se levant.

Allons ! passez votre chemin, l’homme, et redressez votre plat à barbe !... sans chercher cinq pattes à notre chat !

DON QUICHOTTE, furieux.

C’est vous qui êtes le chat, le rat, le forçat, le verrat et le goujat !...

Il tombe sur lui à l’improviste et le renverse.

LE COMMISSAIRE.

Archers ! à moi !...

LES GALÉRIENS, délivrés de leurs chaînes.

Sus aux archers !...

Bataille.

Ensemble.

GALÉRIENS.

Musique de M. Couder.

Camarade,

À tour de bras,

Rossons alcade,

Et soldats

Eh ! hue ! Eh ! frappe

Eh ! cogne ! eh ! tape !

Carambos ! carambas

Carambolons les soldats.

À bas,

Alcade et soldats,

ARCHERS.

Camarade,

À tour de bras,

La bastonnade,

Aux forçats

Eh ! hue ! Eh ! frappe

Eh ! cogne ! eh ! tape !

Carambos ! carambas

Carambolons les forçats.

À bas,

Voleur et forçats.

Le Commissaire et les Archers vaincus par don Quichotte et les Galériens, prennent la fuite.

 

 

Scène VIII

 

DON QUICHOTTE, SANCHO, GINÈS, GALÉRIENS

 

LES GALÉRIENS, hurlant et sautant.

Victoire !...

SANCHO.

Saint Jacques ! nous voilà capitaines de voleurs, maintenant !

LES GALÉRIENS, aux genoux de don Quichotte, assis sur le tertre.

Ah ! notre sauveur ! notre père !...

DON QUICHOTTE, s’époussetant.

Ça mes enfants !... à présent que vous voilà libres par mon fait, vous allez remettre cette chaîne sur vos épaules !...

Les Galériens surpris lèvent le nez et se regardent.

et dans cet équipage, vous irez droit au Toboso, vous présenter de ma part à madame Dulcinée et lui raconter ce que j’ai fait pour vous !... Après quoi, vous pourrez aller chacun où il vous plaira !

Rires des Galériens, Ginès, debout derrière don Quichotte et appuyé sur sa lance, rit plus fort que les autres ; don Quichotte lève le nez.

On rit ?...

GINÈS.

Seigneur chevalier, ce que Votre Grâce demande serait le meilleur moyen de nous faire reprendre, si nous étions assez fous pour le faire.

DON QUICHOTTE, se levant.

Oh ! oh ! et moi je vous déclare, fils de mauvaise maison, don Ginès de Passamonte ou de Parapilla le coquin !... que vous irez où je vous dis, seul, l’oreille basse, avec toute la chaîne sur le dos...

GINÈS, tranquillement.

C’est ça qui m’étonnerait !

DON QUICHOTTE.

Et tout de suite ! ou je vous remets tous à la chaîne !...

LES GALÉRIENS, riant.

Oh ! oh !

GINÈS, se plantant sur le nez une paire de besicles que les Galériens ont tirées du ballot et se sont passées l’un à l’autre.

Je demande encore à voir cela !

LES GALÉRIENS, de même, chacun avec ses besicles, regardant don Quichotte.

Et moi aussi !

DON QUICHOTTE.

Vous le verrez tout de suite, bandits !... mécréants !... païens !...

Il fond sur eux.

SANCHO.

Seigneur !...

Il reçoit une pierre.

je l’ai dit !

Il tombe, don Quichotte charge les Galériens qui l’accueillent par une grêle de pierres, en poussant des cris sauvages, les uns imitant le chat, les autres le coq. Ginès lui saute sur l’épaule au moment où il ne s’y attend pas, et le terrasse, empêtré dans son armure, après quoi les Galériens se sauvent, emportant tout ce qui reste, en riant et en criant.

LES GALÉRIENS.

Vive Dulcinée du Toboso !...

 

 

Scène IX


DON QUICHOTTE, SANCHO

 

Ils sont tous deux étendus a plat ventre sur le sol.

SANCHO, d’une voix plaintive sans lever le nez, après un silence.

Seigneur don Quichotte...

DON QUICHOTTE, de même.

Que veux-tu, ami Sancho ?

SANCHO.

Êtes-vous mort ?

DON QUICHOTTE, d’une voix plaintive.

Non ! mais  je n’en vaux guère mieux ! Viens ici, Sancho ; j’ai reçu dans la mâchoire, certain caillou qui m’inquiète, car j’y sens un vide inaccoutumé.

Sancho avance jusqu’à lui à quatre pattes et ils se trouvent nez à nez, toujours sur le ventre.

SANCHO.

Que Votre Grâce ouvre la bouche !

DON QUICHOTTE, ouvrant la bouche.

En haut !... à droite !

SANCHO, le doigt dans la bouche de don Quichotte.

Combien de dents aviez-vous habituellement de ce côté ?...

DON QUICHOTTE.

Quatre, sans compter l’œillère, toutes saines et entières.

SANCHO, effrayé.

Que Votre Grâce fasse bien attention à ce qu’elle dit ?

DON QUICHOTTE.

Je dis quatre, si ce n’est cinq !

SANCHO.

Eh bien, à ce côté d’en bas, il n’y en a plus qu’une et demie ! Et à celui d’en haut, ni demie ni quart !... Tout ras et plat comme le creux de ma main !

DON QUICHOTTE.

Miséricorde, Sancho !... Voilà de la mauvaise besogne ! Paix, je vois quelque chose à travers les branches !

SANCHO, retombant sur son séant.

Encore !...

 

 

Scène X

 

DON QUICHOTTE, SANCHO, DOROTHÉE, déguisée en jeune berger

 

Elle descend avec précaution la route du fond, et s’avance timidement sur la scène.

DOROTHÉE.

Tous ces hommes qui se sont dispersés à travers bois, en poussant des cris, m’ont fait une frayeur... mais maintenant, il me semble que la route est libre, et...

DON QUICHOTTE, d’une voix terrible, se soulevant sur ses pieds et ses jambes.

Arrêtez !

DOROTHÉE, saisie.

Mon Dieu !

DON QUICHOTTE, à plat ventre.

Et confessez, sur l’heure, qu’il n’y a pas au monde beauté plus parfaite que celle de Dulcinée du Toboso.

Il retombe.

DOROTHÉE, stupéfaite et sans le reconnaître.

Mais !...

SANCHO, à genoux, se frottant les reins.

Pour l’amour de Dieu, jeune homme, confessez tout ce qu’il voudra !... nous ne sommes pas en état d’entamer une autre aventure !...

Il se relève.

DOROTHÉE, le reconnaissant.

Mais cette figure !... Je ne me trompe pas !

SANCHO.

Eh ! par le ciel !... c’est Dorothée Clénardo, notre voisine !

DOROTHÉE.

Sancho !... et le seigneur don Quichotte, ensemble !... Eh ! mon Dieu, que faites-vous ici ?...

DON QUICHOTTE, se ramassant avec l’aide de Sancho.

Nous nous couvrons de gloire ! – Et, vous, chère fille, pourquoi seule, sur la grande route... avec ce costume ?...

DOROTHÉE.

Hélas ! cela serait trop long à vous raconter !... Qu’il vous suffise de savoir que, partie ce matin de Tolède, avec un seul muletier, je l’ai suivi dans ces bois où il n’a pas tardé à m’égarer, dans un dessein coupable. J’ai su heureusement lui échapper par la fuite... et, effrayé de mes cris, il s’est lui-même éloigné à la hâte, emportant avec sa mule tout mon bagage... Dans cette disgrâce, le ciel m’a fait rencontrer un petit berger qui a bien voulu troquer contre mes boucles d’oreilles, son costume de dimanche, avec lequel je compte gagner l’hôtellerie la plus proche, plus sûrement que sous mes -vêtements de femme !

DON QUICHOTTE.

Vous voici sous ma protection, ma fille, et je vous conduirai où il vous plaira, mieux escortée par ce seul bras que par toute la phalange Macédonienne.

SANCHO, à Dorothée qui le regarde avec étonnement.

Voilà comme nous sommes !...

Se frottant le dos.

Ahi !...

DON QUICHOTTE.

Va seller Rossinante, Sancho, et partons !

SANCHO.

Oh ! pour partir ! j’en suis !...

Il entre dans le bois à droite.

DOROTHÉE.

Je vous remercie de tout cœur, seigneur don Quichotte, mais ne me direz-vous pas quel motif vous fait ainsi courir la campagne, le casque en tête, et ?...

SANCHO, dans la coulisse.

Au secours !... à moi !

DOROTHÉE.

Ces cris !...

SANCHO, sautant sur la scène.

Seigneur don Quichotte !... seigneur !... Ah !...

DON QUICHOTTE.

D’où naît cet émoi ?

SANCHO.

Un mort !...

DON QUICHOTTE et DOROTHÉE.

Un mort ?

SANCHO.

Là ! dans ce fourré, au milieu des broussailles...

DOROTHÉE.

Oh ! le malheureux !

DON QUICHOTTE.

Voyons cela !

Il entre dans le fourré.

DOROTHÉE.

Il n’est qu’évanoui, peut-être ?... Prenez-le doucement !

SANCHO, frissonnant.

On voit ses bottes !... Oh !

DON QUICHOTTE, dans le taillis.

Viendras-tu, poltron ?...

SANCHO, calmé.

Au fait ! celui-là ne peut pas nous rosser !...

Il entre dans le taillis Dorothée penchée regarde. Musique.

DOROTHÉE, regardant dans le taillis.

Oui !... un jeune homme !... Ici, ici, seigneur don Quichotte !... au grand air !... Ah !

 

 

Scène XI

 

DON QUICHOTTE, SANCHO, DOROTHÉE, CARDENIO, porté par Sancho et don Quichotte qui le déposent sur le tertre

 

DOROTHÉE, elle se met vivement à genoux, jette son chapeau et pose la main sur le cœur de Cardenio.

Dieu, qu’il est pâle !... Mais il n’est pas mort ! Le cœur bat !...

Mouvement de don Quichotte.

SANCHO.

Monsieur, laissez faire les femmes ! c’est leur affaire de nous soigner !...

Cardenio soupire.

DOROTHÉE.

Il a soupiré !... Écoutez !...

CARDENIO, faiblement.

J’ai soif ! de l’eau !

SANCHO.

Je n’ai que du vin !...

Il montre sa gourde.

DOROTHÉE.

Donnez ! Je suis sûre qu’il est tombé là de fatigue et d’épuisement ! Et deux gouttes le ranimeront.

DON QUICHOTTE.

Je connais cette figure.

CARDENIO.

Où suis-je ?

DOROTHÉE, le faisant boire.

Avec des amis !... courage ! buvez !...

CARDENIO.

Je ne puis pas !

DOROTHÉE.

Si ! si ! un peu de force ! là !...

CARDENIO.

Merci !...

Il se soulève.

Je suis mieux !

DOROTHÉE.

Ne vous fatiguez pas !... appuyez-vous sur moi !...

CARDENIO, étonné, il la regarde.

Oh !...c’est une femme !... Je m’en doutais, à tant de douceur !...

DON QUICHOTTE.

Fort bien !... cette voix... Je le reconnais à présent !... c’est cet envoyé de l’archevêque Turpin, qui m’est venu quérir pour la bataille !... Aurait-on combattu sans moi, jeune homme, et serait-ce dans la déroute ?...

CARDENIO.

Hélas ! ma déroute est d’une autre sorte !... Trahi par une femme que j’adorais et qui a épousé un autre homme, j’ai pris le premier chemin qui s’offrait à moi pour fuir cette ville maudite qui m’a volé tout mon bonheur... et cette nuit, égaré dans le bois, épuisé de douleur, de fatigue, de besoin, je suis tombé dans ce fossé profond où je suis resté de longues heures étourdi de ma chute et où je serais mort, sans reprendre connaissance si vous n’étiez venus à mon secours !...

DOROTHÉE.

Vous n’êtes point blessé ?

CARDENIO.

Non, malheureusement !

DOROTHÉE.

Malheureusement ?

CARDENIO, avec désespoir.

Ah ! plût à Dieu que j’eusse reçu quelque atteinte mortelle... et que cette heure fût celle de mon agonie !

DOROTHÉE.

Ah ! ne parlez pas ainsi !...

CARDENIO, de même.

Il fallait me laisser mourir sans secours et ne pas me rendre à la vie et à ses douleurs !

DON QUICHOTTE.

Pour Dieu ! enfant, ne blasphémez pas la vie, car c’est outrager celui qui vous l’a faite !

CARDENIO.

Ah ! qu’il le reprenne donc ce présent fatal, qui n’est qu’amertume et désespoir !...

Il retombe et sanglote la tête entre ses mains.

DOROTHÉE, doucement.

Chacun a sa peine, cher seigneur ; la mienne est peut-être plus grande que la vôtre !... Et pourtant je ne pleure pas... moi qui suis femme !

DON QUICHOTTE.

Elle a raison, vive Dieu ! cela n’est pas d’un gentilhomme. Allons, mon fils ! point de faiblesse ; laissons le mal et pensons au remède !

CARDENIO, se soulevant.

Il n’en est qu’un, je vous l’ai dit ! Et c’est la mort !...

Il se lève.

Rendez-moi mon épée... et adieu !...

Don Quichotte le regarde sans lui rendre l’épée, Cardenio se tourne de son coté et répète d’un air sombre.

Rendez-moi mon épée, vous dis-je !

DON QUICHOTTE.

Il s’agit d’abord de savoir si je la rends à un sage ou si je la donne à un fou !

CARDENIO.

Monsieur !...

DON QUICHOTTE, sans l’écouter.

Car il faut bien que je tienne pour insensé, mon fils, l’homme qui parle si légèrement de disposer d’une vie qui est à son pays, à ses parents, à.ses amis, à son roi, à son Dieu... à tous enfin... hormis à lui-même !

CARDENIO.

Dieu et le roi sont loin ! de parents, je n’en ai plus !... d’amis je n’en ai pas encore !... Qui peut me demander compte de mes jours ?...

DON QUICHOTTE.

Tous ceux à qui tu dois l’exemple de la force et à qui tu vas donner l’exemple de la faiblesse !

CARDENIO.

Et qui, sans faiblesse et sans défaillance, accepterait l’horrible coup qui me frappe ?...

DON QUICHOTTE.

Celui qui au lieu de chercher son salut à ses pieds, le chercherait sur sa tête !...

Il montre le ciel, Cardenio le regarde surpris. Don Quichotte poursuit avec plus de force.

Celui qui redouterait, en quittant volontairement cette vie, d’être accueilli sur le seuil de l’autre par ces formidables paroles du juge irrité : « Je t’ai fait chevalier chrétien pour soutenir ma cause, et tu fuis au milieu de la bataille ! Maudit sois-tu, car tu n’es qu’un déserteur et qu’un lâche ! »

Il lui montre l’épée.

Et maintenant, voici ton épée, mon fils ! dois-je te la rendre ?...

CARDENIO, surpris et ému.

Pardonnez-moi ! je m’étais trompé en vous voyant !... Mais je le reconnais maintenant ! La vraie sagesse est ici !...

Il montre son cœur.

Et vous êtes un grand sage, par le cœur ! – Donnez-moi ce fer ! je vous jure qu’il ne fera que son devoir, comme moi le mien !

DON QUICHOTTE, lui rendant l’épée.

À la bonne heure !... Mais halte-là, mon fils ! ce n’est point assez de remettre un homme sur pieds, il faut lui venir en aide !

CARDENIO.

Que pouvez-vous pour moi ?...

DON QUICHOTTE.

Bon !... Deux mots de recommandation pour quelques enchanteurs de mes amis peuvent accommoder bien des affaires !... Dites-moi seulement le nom de celle que vous aimez !...

CARDENIO.

Je n’ai rien à vous refuser ! On la nomme doña Luscinde !

DON QUICHOTTE et SANCHO.

Luscinde !

CARDENIO.

La connaîtriez-vous ?...

DON QUICHOTTE.

N’est-ce point la sœur de certain gentilhomme de Tolède ?

SANCHO.

Don Antonio de Solis ?

CARDENIO, vivement.

Lui-même !

DON QUICHOTTE.

Eh bien, il n’y a pas une heure que ce don Antonio a traversé ce carrefour cherchant partout, en compagnie d’un autre cavalier, doña Luscinde qui s’est enfuie, cette nuit même, pour se réfugier dans un couvent !

CARDENIO, vivement.

Celui de la Merci, à Cuença où elle fut élevée !... ah ! le ciel vous entende et que ce soit vrai !

DOROTHÉE.

Vous voyez bien qu’il ne faut pas désespérer !

CARDENIO.

Oui, oui ! mais cet autre cavalier était ?...

DON QUICHOTTE.

L’homme qui se donne pour le mari de doña Luscinde !

CARDENIO, vivement.

Son nom ?

DON QUICHOTTE.

On ne l’a pas dit devant moi !

CARDENIO.

Il me le dira donc lui-même !... Et ils se sont dirigés... ?

SANCHO.

De ce côté ! mais ils ont des chevaux... Et si vous êtes pressé, je ne vous offre pas le nôtre !...

CARDENIO.

Je sais où en trouver !... 

À don Quichotte.

Ah ! cher seigneur, c’est maintenant que je vous rends grâce de m’avoir sauvé la vie... Luscinde fidèle, Luscinde à protéger et à reconquérir !... Debout mon cœur !... et au vent mon épée !... Je suis redevenu moi-même !...

DON QUICHOTTE.

Dieu vous aide, mon fils !

CARDENIO, baisant les mains de Dorothée.

Merci, ange ou femme ; c’est tout un !... merci mon père !... Et tous, de toute mon âme, merci !...

Il s’élance dehors.

 

 

Scène XII


DON QUICHOTTE, SANCHO, DOROTHÉE

 

SANCHO, allant se mettre aux genoux de don Quichotte.

Ah ! seigneur, laissez-moi embrasser vos genoux !

DON QUICHOTTE.

Qu’est-ce ?

SANCHO.

Ah ! que vous avez bien parlé !... Et que voilà une aventure comme je les aime !... Tout miel !... Pas de coups !... s’il y avait seulement une petite île au bout !...

DON QUICHOTTE.

Allons ! bavard ! aux montures et en campagne !

Les ailes du moulin commencent à tourner.

SANCHO.

Oui, oui, pourvu que nous quittions la place... Par ici, señora...

Apercevant le moulin.

Ah ! le vent se lève !

DOROTHÉE, le suivant.

Dépêchons ! car j’ai grande hâte d’arriver !...

Elle entre dans le taillis derrière Sancho ; dès qu’ils ont disparu, le moulin se transforme en un géant que croit voir don Quichotte et ses ailes en bras armés d’un bouclier et d’un cimeterre.

DON QUICHOTTE.

Oh ! oh !... oh ! oh !... le départ ne sera pas facile, ami Sancho !...

SANCHO, montrant sa figure entre les branches d’arbre.

Les archers ?

DON QUICHOTTE.

Non !

SANCHO.

Oh ! bien, si ce ne sont pas les archers.

Il disparaît.

DON QUICHOTTE, regardant le moulin.

Par Hercule ! voici la plus formidable aventure qui se soit offerte à nous depuis le départ... Viens voir... sur la hauteur, ce terrible géant qui s’apprête à nous disputer le passage !

DOROTHÉE, surprise, à la cantonade.

Un géant !

SANCHO, amenant Rossinante.

Un géant ?... où ça ?...

DON QUICHOTTE, montant à cheval sans regarder le géant qui redevient aussitôt moulin.

Celui que tu vois là-bas, et qui agite de grands bras !... qui ont bien deux lieues de long.

SANCHO, regardant le moulin.

Ça, un géant !... prenez donc garde, seigneur don Quichotte... c’est un moulin à vent, et ce que vous prenez pour les bras, ce sont les ailes que le vent fait tourner...

DON QUICHOTTE, à cheval.

C’est un géant, te dis-je, aussi géant que le plus géant des géants !

SANCHO.

Et moi je vous dis que c’est un moulin, aussi moulin que le plus moulin des moulins !

Il entre dans le taillis pour aller chercher son âne. Le moulin redevient géant.

DON QUICHOTTE.

Pardieu ! c’est le féroce Brokokuno !.... Et il y a longtemps que je veux lui apprendre à vivre ! Oui ! oui !... Tu as beau rouler les yeux et me tirer la langue ! quand bien même tu remuerais plus de bras que le géant Briarée, tu trouveras à qui parler !... Allons, Rossinante ! sus à ce vilain !...

Il sort par la gauche au petit trot de Rossinante, la lance en arrêt dans la direction du géant qui redevient moulin dès son départ.

SANCHO, entrant en tenant l’âne par la bride. Dorothée le suit.

Voici la señora qui vous dira comme moi... Où est-il ?

DOROTHÉE.

Seigneur don Quichotte !...

Don Quichotte reparait au fond, galopant sur la route qui monte et qui doit le conduire au moulin.

SANCHO, qui a couru au fond.

Malédiction, le voici qui court sur le moulin !

DOROTHÉE.

Ah ! mon Dieu !...

SANCHO, il court effaré, désespéré, perdant la tête et s’arrachant les cheveux.

Seigneur !... seigneur don Quichotte !

DOROTHÉE, qui a sauté à terre, criant.

Prenez garde !...

SANCHO, hurlant.

Mais c’est un moulin ! mais c’est un moulin !... mais c’est un moulin !

On voit au fond don Quichotte qui prend du champ pour fondre sur le moulin.

 

 

Scène XII


SANCHO, DOROTHÉE, BASILE, CARRASCO

 

BASILE.

Ces cris !

CARRASCO.

Sancho !...

BASILE, apercevant don Quichotte.

Ah ! mon Dieu !

CARRASCO, courant et agitant son chapeau.

Arrêtez, seigneur !... arrêtez !...

DOROTHÉE, au fond.

Arrêtez !... au nom du ciel !...

TOUS, à grands cris.

Arrêtez !...

Don Quichotte donne de la lance dans l’aile du moulin qui l’enlève avec son cheval et les jette tous deux à distance. Poussant un cri d’effroi.

Ah !...

DOROTHÉE.

Il est mort !...

BASILE et CARRASCO.

Courons !...

SANCHO, désespéré.

Quand je lui disais que c’était un moulin !

Ils s’élancent dehors.

 

 

Cinquième Tableau

 

Grande salle d’hôtellerie. Au fond, porte d’entrée sur une cour. À droite, porte intérieure ; à gauche, deuxième plan, porte sur le jardin ; porte intérieure. Au milieu de la scène, un peu vers la gauche, grand poteau avec statue de vierge ; tables, bancs, etc.

 

 

Scène première


MARITORNE, GINÈS, VINCENT, MULETIERS

 

Au lever du rideau, les Muletiers assis boivent et chantent.

CHŒUR.

Musique de M. Couder.

C’est la Posada...

Halte là !

Ma mule !...

Ce ciel tout en feu

Ce ciel bleu

Nous brûle !...

Buvons !...

Et le verre en main...

Lavons

La poudre du chemin.

PREMIER MULETIER, appelant Maritorne

Eh ! la Maritorne, ici !

MARITORNE, dehors.

Voilà !

DEUXIÈME MULETIER, frappant avec son gobelet.

Du vin, Maritorne !...

MARITORNE, de même.

Voilà !...

VINCENT, bruyamment.

Eh ! Maritorne de mon cœur ?

MARITORNE, entrant chargée de verres, de plats, etc., elle est grosse, ébouriffée, ronge et laide.

Voilà ! voilà !

GINÈS, entré depuis peu ; il est déguisé en muletier ; il arrête Maritorne par la taille et lui dit galamment.

Doucement ! belle enfant... n’avez-vous rien à mettre sous la dent d’un pauvre voyageur affamé ?

MARITORNE, minaudant.

Si ! du fromage de chèvre et des œufs !

GINÈS.

Va pour le fromage de chèvre et les œufs, s’ils sont frais !

MARITORNE.

Les v’là !

GINÈS.

Donnez !

MARITORNE.

Crus ?

GINÈS.

Tout de même !

VINCENT, s’avançant, à Maritorne.

Qu’est-ce que c’est !... Encore des coquetteries avec les étrangers.

MARITORNE.

Paix ! Vincent de mon âme !... Je ne peux pourtant pas l’empêcher de me trouver jolie !...

Elle court au fond, servir les autres.

VINCENT, toisant Ginès avec jalousie, et se drapant dans sa guenille.

Le seigneur cavalier aurait des vues sur la Maritorne ?...

GINÈS.

Moi !... Je m’en soucie comme de cela !...

Il avale un œuf.

VINCENT, magnifiquement.

À la bonne heure !

Il remonte.

GINÈS, se frottant l’estomac.

Pour le poulet... il y est... je l’entends crier dans mon estomac !... c’est peut-être qu’il appelle l’autre.

Il avale l’autre œuf.

MARITORNE, redescendant.

Eh bien, sont-ils frais ?

GINÈS, après l’avoir regardée.

Comme vous !

MARITORNE, faisant la révérence.

Merci !

GINÈS.

Il n’y a pas de quoi !

MARITORNE, coquetant en lui passant une outre.

Seulement, ne me regardez pas comme ça ; Vincent est jaloux comme un Sarrazin !

GINÈS, stupéfait de ses manières.

Il faut boire pour faire passer cela !

Il boit à l’outre.

ORTIZ, dehors.

Par ici, compères, par ici !

 

 

Scène II

 

MARITORNE, GINÈS, VINCENT, MULETIERS, ORTIZ, DAME ORTIZ, NUÑEZ, GUERRERO, PIQUILLA, UANITA, HOMMES et FEMMES, puis LUSCINDE

 

Ils arrivent tous, bras dessus, bras dessous, essoufflés, ayant chaud. Les Toreros l’habit sur le bras, les femmes s’éventant.

ORTIZ.

Et vive la fraîcheur !... voici l’ombre !

MARITORNE.

Eh !... c’est le patron !

ORTIZ.

Oui, mes enfants !... oui, c’est moi ! à boire !

TOUS, d’une voix étranglée.

À boire !

MARITORNE.

Je cours à la cave !

Elle descend à la cave par une trappe.

VINCENT.

Vous venez comme ça de Tolède ?

JUANITA.

À pied !

DAME ORTIZ.

Une partie de plaisir que mon mari a imaginée, sous prétexte qu’il a passé la nuit entre deux alguazils, et qu’il a besoin de se dégourdir.

ORTIZ.

Et puis c’est la veille de la Fête-Dieu, je me suis dit : Bah ! fermons le parador de Tolède aujourd’hui, et allons voir ma petite posada de la route de Barcelone !... nous ferons en même temps la cueillette des fleurs pour le reposoir de demain, à ma grande porte !... J’ai offert à tous mes clients de m’accompagner...

JUANITA et PIQUILLA.

Et nous voilà !

NUÑEZ.

Mais à boire !

TOUS.

À boire !... à boire !...

MARITORNE, arrivant avec du vin.

J’arrive !

TOUS, à table, se disputant à qui boira le premier.

À moi ! à moi !

GINÈS, à part.

Le vilain monde !... il n’y a rien à faire ici !

ORTIZ, assis.

Et tu ne nous attendais pas, hein ? 

Tous se groupent et boivent.

MARITORNE.

Ah ! mais dame non ! Et ça se trouve joliment bien qu’à ce matin je me suis faite belle !

JUANITA, riant.

Ah ! elle appelle ça belle !

Rires.

MARITORNE, montrant son chignon.

Seulement, je n’ai pas pu mettre la main sur ma queue de vache !...

ORTIZ.

C’est égal, tu es belle tout de même !... Et comment va l’auberge ! ma fille ?

MARITORNE.

Pas mal, donc ! nous avons eu de joli monde toute la semaine !

PIQUILLA.

Qui ça ?

MARITORNE.

Eh bien, les muletiers de Barcelone, donc ! de beaux gars, dà !... Et puis les marchands de bestiaux de Pampelune qui ont passé ici avec toutes leurs bêtes !... Ah ! j’ai ri avec ceux-là !... Ah ! mais j’ai ri ! Ah ! mais j’ai ri !... s’il ne fallait pas toujours cogner après, pour la dépense !...

JUANITA.

Cogner ?

MARITORNE.

Ils disent comme ça que quand ils m’ont un peu cajolée ! c’est pas à eux de payer, mais à moi !...

Rires des femmes.

ORTIZ.

Oh ! oh ! j’aimerais mieux une autre clientèle, et placés comme nous le sommes, je ne conçois pas que quelque voyageur de marque...

MARITORNE.

Eh bien, justement !... nous avons ça là-haut ! une petite dame qui s’est ensauvée de chez elle !... et qui se cache : car elle a choisie la chambre la plus reculée, en me disant qu’elle attendait la nuit pour continuer sa route !

ORTIZ, fronçant le sourcil.

Et fait-elle de la dépense, au moins cette voyageuse ?...

MARITORNE.

Chichement !... un petit déjeuner de rien du tout !

ORTIZ.

Pas de dépense !... c’est une coureuse ! je ne veux pas de ça chez moi !

PIQUILLA.

Elle est jolie au moins ?

MARITORNE.

Je n’en sais rien, elle n’a pas quitté son masque de voyage !

JUANITA.

Jeune ?

MARITORNE.

Le printemps ! Notre âge, quoi !

JUANITA et DAME ORTIZ.

Il faut la voir !

ORTIZ.

Et lui donner congé !

MARITORNE.

N’allez pas ! la v’là !...

LUSCINDE, masquée sortant de sa chambre.

Mon Dieu !... ce monde !

ORTIZ, brusquement.

Señora, je suis le maître de cette hôtellerie, et j’allais vous demander...

LUSCINDE, embarrassée.

Je voulais aussi vous dire...

ORTIZ.

La señora, couche-t-elle ici ce soir ?

LUSCINDE.

Non !... je compte partir à la nuit, et je venais vous prier de me retenir un muletier !

ORTIZ, grognant.

Oh ! oh !... elle ne couche pas !...

Haut, sans politesse.

Du moins, la señora soupera-t-elle ?

LUSCINDE.

Non !...

ORTIZ, aux autres, à demi-voix.

Ni coucher, ni souper !... c’est rien du tout, cette femme là !... Allons, allons ! le paquet, et...

Haut, brusquement.

Señora !...

LUSCINDE.

Voici pour le muletier, par avance ! veuillez régler avec lui, car je ne connais rien à ces comptes.

ORTIZ, ébloui.

Deux ducats !...

Empochant, à part.

Ah ! c’est bien différent !...

Haut.

Que Votre Grâce prenne donc la peine de s’asseoir !

LUSCINDE.

Non ! je ne désire que la solitude et le repos ; et je rentre dans ma chambre.

ORTIZ, enthousiasmé, criant plus fort.

Le señora rentre dans sa chambre ! Place à la señora !

LUSCINDE, rentrant chez elle.

Un muletier ! n’oubliez pas !

ORTIZ, montrant Vincent.

Le voilà, señora !... vive la señora !

À Maritorne.

Et tu dis que cette femme-là est suspecte, toi ! Deux ducats !... La vertu même !...

Il entre derrière elle.

GINÈS, prêt à sortir.

De l’or et des bijoux ! Il y a peut-être quelque chose à faire de celle-là. 

À Vincent, s’arrêtant.

C’est vous qui servirez de guide à cette dame ?

VINCENT.

Oui, ça vous fâche !

GINÈS.

Au contraire ! Venez donc vous rafraîchir avec moi, sous la tonnelle.

Ils sortent ensemble par le jardin. Au même instant on entend dehors une grande clameur.

JUANITA.

Et nous !... au jardin !

DAME ORTIZ.

Écoutez !...

PIQUILLA.

Ces cris !...

NUÑEZ, courant au fond.

C’est quelqu’un qu’on porte !...

DAME ORTIZ.

Un blessé !

Mouvement.

 

 

Scène III

 

 

ORTIZ, DAME ORTIZ, JUANITA, PIQUILLA, MARITORNE, NUÑEZ, GUERRERO, VINCENT, MULETIERS, BASILE, CARRASCO, DON QUICHOTTE, SANCHO

 

SANCHO, entrant.

Non ! non ! ce n’est rien ! un fauteuil seulement !

ORTIZ, sortant de la chambre.

Qu’est-ce ?

SANCHO.

Mon maître, qu’une aile de moulin...

Il fait le geste.

TOUS.

Oh !

SANCHO.

Mais rien de cassé ! heureusement !... Courage, seigneur don Quichotte, nous y voilà !

Don Quichotte entre, porté par Maritorne et par Vincent. Sa cuirasse est toute bossuée.

DON QUICHOTTE, en entrant.

Sonne du cor, Sancho ! et crie Toboso... que nous n’entrions pas dans ce château comme des croquants !

SANCHO.

Bon ! bon ! en fait de cor, tachons de raccommoder le vôtre !

ORTIZ, montrant le fauteuil.

Ici !

Basile et Carrasco paraissent au fond et écoutent.

DON QUICHOTTE, assis.

Ouf !...

SANCHO.

Ça y est !

MARITORNE, soufflant.

Il a sa charge, dà !... avec toutes ces casseroles là !...

ORTIZ, s’avançant, à don Quichotte.

Drôle d’équipage !

DON QUICHOTTE, levant le nez, après l’avoir regardé bien en face, un doigt au ciel.

Je bénis le ciel ! ô noble seigneur marquis de Mantoue...

Stupeur de tous.

qui m’a fait rencontrer cette disgrâce à la porte de votre castel !

ORTIZ.

Mon castel !...

SANCHO.

Là ! là ! laissons le castel, seigneur don Quichotte... êtes-vous blessé ?

DON QUICHOTTE.

Blessé ! non ! mais pour rompu, cela ne fait pas un doute, car ce bâtard de Roland vient de me rouer de coups avec le tronc d’un chêne.... mais il me le paiera, ou je ne m’appelle plus Renaud de Montauban.

SANCHO.

Prenez garde, seigneur, que cette chute n’ait encore détraqué d’un cran la machine !... Vous n’êtes point Arnaud de Montaudran, mais le seigneur don Quichotte, mon maître, c’est-à-dire le chevalier le plus illustre, et le plus moulu qui soit au monde !

DON QUICHOTTE, élevant la voix.

Je suis celui que je suis ! Et je sais que je puis être non seulement celui-là, mais aussi les douze pairs de France !

SANCHO.

Merci de moi !... ce serait donc douze raclées pour une...

Don Quichotte s’évanouit.

Eh ! seigneur ! seigneur !

ORTIZ.

Il bat la campagne !... Ne serait-il pas à propos de le saigner ?

SANCHO.

Bon !... ce n’est qu’une pamoison !... laissez-moi seulement le frotter.

MARITORNE.

Oui ! en le récurant un peu !

Elle retrousse ses manches.

ORTIZ.

Allons !... aux fleurs, mes enfants !... Pour mon reposoir.

TOUS.

Aux fleurs !...

Ils sortent bras dessus, bras dessous, en sautant.

BASILE, à Carrasco, an fond, sans se montrer.

Et nous !... à notre déguisement !... moi, en princesse barbue !...

Il montre la queue de vache de Maritorne qu’il a prise.

CARRASCO.

Et moi en écuyer idiot !

Ils disparaissent.

 

 

Scène IV

 

DON QUICHOTTE, SANCHO, MARITORNE

 

MARITORNE, frottant don Quichotte sur sa cuirasse, à tour de bras avec une étrille.

Comment venez-vous de nommer ce cavalier, mon frère ?

SANCHO, de même.

C’est le seigneur don Quichotte de la Manche, ma sœur ; avec qui je cours le monde pour trouver des aventures ; et jusqu’ici nous avons plutôt rencontré celles que nous ne cherchions pas ! Mais patience ; petit à petit, l’oiseau fait son...

DON QUICHOTTE, ouvrant un œil.

Pour Dieu ! Sancho ! pas de proverbes ! Tu me tournes le cœur !...

Regardant autour de lui

La señora Dorothée n’est pas là ?... 

SANCHO.

Dès qu’elle a vu que Votre Grâce n’était pas grièvement blessée, elle a désiré continuer sa route, étant pressée d’arriver, comme vous savez !

DON QUICHOTTE.

Elle a bien fait, Sancho, car je ne pourrai pas monter à cheval avant une couple d’heures, le gras des reins ayant reçu tout l’assaut !... Il nous faudrait ici un peu de baume de Fier-à-Bras !

SANCHO et MARITORNE.

De Fier-à Bras ?

DON QUICHOTTE.

Un baume dont la vertu est telle, frère Sancho, que si tu me vois jamais, dans quelque bataille, fendu par le milieu du corps, tu n’auras qu’à ramasser mes deux morceaux, et à les recoller bien exactement, en prenant garde de ne pas mettre le devant derrière ; et après cela, que tu me donnes à boire une ou deux gorgées, et tu me verras aussitôt debout, plus frais et plus sain qu’une pomme d’api.

SANCHO.

Pardieu ! que Votre Grâce me donne vite la recette de ce baume-là.

DON QUICHOTTE.

C’est facile !... Que cette noble damoiselle prenne une marmite !

MARITORNE, vivement.

Je l’ai !

DON QUICHOTTE.

Quelle y verse un peu de vin !

MARITORNE.

C’est fait !

DON QUICHOTTE.

Du sel !

MARITORNE.

V’là la boîte aux épices !

DON QUICHOTTE.

Du romarin et des clous de girofle.

MARITORNE.

Ça y est !

DON QUICHOTTE.

Et maintenant de l’huile.

MARITORNE.

Voici l’huile !

DON QUICHOTTE.

Et qu’elle tourne !

SANCHO, accroupi près de la marmite, arrêtant Maritorne.

Attendez !... Si nous relevions ça par une petite gousse d’ail !

MARITORNE.

Avec un filet de vinaigre !...

DON QUICHOTTE.

Le vinaigre est l’emblème de la vie... et l’ail était vénéré des anciens !... Va pour l’ail et le vinaigre !...

SANCHO, vidant la boîte.

Avec une botte d’oignons crus, et un morceau de fromage !... Allez ! ma sœur, et flanquez-moi ça sur le feu !...

MARITORNE.

Et si ça n’est pas à faire revenir un mort !

Maritorne sort avec la marmite.

 

 

Scène V


DON QUICHOTTE, SANCHO

 

DON QUICHOTTE, appelant Sancho du geste, et lui parlant à demi-voix.

À présent que nous sommes seuls, Sancho, j’ai bien peur que ces disgrâces successives ne soient l’effet d’une grande étourderie que j’ai commise...

SANCHO.

Pardine !... si Votre Grâce avait voulu m’écouter quand je lui criais que c’étaient des moulins !...

DON QUICHOTTE, élevant la voix.

Tu ne m’entends pas !... Je veux dire qu’en prenant la lance et l’écu pour renouveler l’âge d’or, j’ai oublié un point capital !...

SANCHO.

C’est...

DON QUICHOTTE.

C’est de me faire armer chevalier !

SANCHO.

Votre Grâce n’est point chevalier ?...

DON QUICHOTTE.

Je le suis de fait, Sancho, mais non pas de droit. Puisqu’il n’y a pas eu cérémonie pour me chausser l’éperon et me ceindre l’épée, et que je n’ai point reçu le baptême de quelque surnom caractéristique, tel que chevalier de l’Ardente épée, ou de l’Ours blanc ou du Capricorne.

SANCHO.

Par ma foi, appelez-vous chevalier de la Triste-figure, vous ne trouverez pas mieux !

DON QUICHOTTE.

Ce nom me plaît, Sancho ; il répond bien à la mélancolie de mon âme !...

SANCHO.

Dieu m’aide ! Qui nous-vient-là ?...

 

 

Scène VI


DON QUICHOTTE, SANCHO, BASILE, CARRASCO

 

Basile en dame, grand peigne, grand voile ; la queue de vache en guise de barbe. Carrasco en écuyer.

BASILE, s’avançant avec des gestes d’admiration qui font tressaillir Sancho, et finissant par tomber aux pieds de don Quichotte qui le regarde effaré.

Le voilà ! c’est lui ! mon sauveur !

SANCHO, se cache derrière le pilier.

Monsieur, c’est le loup-garou ou le More enchanté !

DON QUICHOTTE.

Au nom du ciel, relevez-vous, madame, si j’en crois le costume !... monsieur, si j’en crois la barbe !

BASILE, d’une voix larmoyante.

Une femme, seigneur, qui ne se relèvera pas que vous ne lui ayez juré de la suivre, sans résistance, où elle vous conduira, et de la venger du traître qui tient son honneur et son royaume asservis !

SANCHO, s’avançant.

Une reine ?

DON QUICHOTTE, solennellement.

Je le jure !

BASILE, se relevant, et l’embrassant avec sa barbe.

Ah ! seigneur !

Don Quichotte s’essuie, étonné de cette barbe.

Vous voyez en moi l’infortunée princesse Micomicona, légitime héritière du trône de Micomiconie dans le Micomicon d’Éthiopie, situé entre les sources du Nil et les montagnes de la lune !...

DON QUICHOTTE.

Je vois cela d’ici, princesse, continuez !...

BASILE.

Veuve à l’âge de seize ans, j’eus le malheur de plaire, par ces tristes charmes, au géant Pantafilando.

DON QUICHOTTE, vivement.

Mon ennemi personnel !...

BASILE.

Accueilli comme il le méritait, ce vil enchanteur après avoir conquis mon royaume, me départit un si gros soufflet, que de ce soufflet, seigneur, je suis sortie avec la barbe que vous voyez et qui résiste à tous les rasoirs !...

Il pleure dans les bras de son écuyer, qui lève le bras gauche au ciel en ouvrant la bouche.

Ah ! seigneur ! venez tuer le traître Pantafilando et m’arracher du même coup cette barbe phénoménale qui ne doit tomber que le jour où Votre Grâce acceptera la moitié de mon trône... et...

Avec pudeur.

la moitié de mon cœur !

Il se jette pudiquement dans les bras de l’écuyer en cachant son visage, l’écuyer lui caresse amicalement la barbe.

DON QUICHOTTE, ravi.

Eh bien, mon fils Sancho, que t’en semble ?... Ne te l’avais-je pas dit ?... Vois maintenant si nous n’avons pas royaume à gouverner, et reine à épouser !

SANCHO, radieux et se frottant les mains.

Par ma barbe... ou plutôt par celle de madame, je crois que cette fois, l’île se rapproche !

DON QUICHOTTE, se levant.

Charmante princesse !... Je suis à vous, je l’ai juré : avec deux réserves seulement... la première, c’est que je ne quitterai pas ce château, que je n’aie fait la veillée des armes dans la chapelle !... Et la seconde, c’est que ce cœur, tout plein de l’inimitable Dulcinée du Toboso, ne saurait correspondre à votre amour !

SANCHO.

Mort de ma vie, seigneur, qu’est-ce que j’entends-là ?... Vous n’épouserez pas cette reine Micomigrogna qui possède le royaume de Micomigrouillis dans le Micomenton de la lune ?... Une princesse qui sera la perfection même, quand elle se rasera seulement tous les dimanches ?...

DON QUICHOTTE.

Sancho !...

SANCHO, sans l’écouter.

Et tout ça pour qui ?... pour la Dulcinée... qui est n’importe où, si elle est seulement quelque part.

DON QUICHOTTE.

Sancho !

SANCHO, sans l’écouter, redoublant.

À qui tend l’anneau, tend le doigt, dit le proverbe !... Chauve est l’occasion, prends son chignon !... car mieux vaut un petit oiseau dans la main, qu’une grue qui vole encore !...

DON QUICHOTTE, exaspéré.

Je vous défends de comparer Dulcinée à une grue !...

SANCHO.

Et moi, je dis, que si les moulins vous ont laissé un peu de cervelle, vous épouserez la femme à barbe !... et que nous enverrons la Dulcinée à tous les diables, avec son Toboso !

DON QUICHOTTE, furieux.

C’est à présent, maraud, que vous allez mourir !...

Il saute sur lui, armé d’un escabeau.

SANCHO, se garant derrière les tables.

Eh ! là !... à moi !

BASILE.

Seigneur !

DON QUICHOTTE, lui échappant et sautant par-dessus les bancs.

Laissez-moi couper en quatre ce coquin qui ose porter la langue sur la sans pareille Dulcinée !

SANCHO, sous une table où il s’est fait une barricade d’escabeau.

Eh ! monsieur !...

BASILE, lamentable.

Seigneur ! seigneur ! Vous avez juré de ne point tirer l’épée sans mon aveu !

DON QUICHOTTE, un pied sur un banc, un pied sur la table, s’arrêtant et à Sancho qui est dessous.

Rendez grâce au serment qui vous sauve, misérable vilain !... car sans lui je vous aplatirais sous cette table, comme un cancrelat que vous êtes !

Épuisé, il tombe assis sur la table.

SANCHO.

Eh ! monsieur, ce que j’en dis, c’est pour votre bien.

BASILE.

Il dit vrai, seigneur ; et mes faibles appas ne méritent pas tant de débats !... Je m’humilie devant l’incomparable Dulcinée, et la moitié de mon royaume n’en est pas moins acquise à Votre Grâce.

DON QUICHOTTE, après avoir tapé sur la table.

Sancho !... écoute ce que dit cette admirable princesse !

SANCHO, sortant de dessous la table.

Bon ! bon ! mais où est-il encore situé ce royaume, avec mon île ?...

BASILE.

Au centre de l’Afrique !

SANCHO, assis.

Misère de moi, ce que je craignais ! Il fera une chaleur là-dedans... Et Teresa va grogner, sans compter que mes sujets doivent être d’une couleur !...

BASILE.

Tous nègres !

SANCHO.

Tous nègres !...

Se levant.

Je les vendrai !

 

 

Scène VII

 

DON QUICHOTTE, SANCHO, BASILE, CARRASCO, MARITORNE, portant le baume de Fier-à-Bras dans une large terrine

 

MARITORNE.

V’là le bouillon !... Ça empeste que c’est une bénédiction !

DON QUICHOTTE.

Il vient à point, au moment de commencer cette terrible campagne.

Il prend la terrine des mains de Maritorne et commence à boire.

SANCHO.

Que Votre Grâce me laisse seulement de quoi goûter !... Je me ressens encore de la galanterie de ces galériens !...

Il se frotte l’épaule.

DON QUICHOTTE, après avoir bu.

Excellent breuvage !... Goûte, mon fils !

SANCHO, après avoir bu.

Mordi !

Il lui repasse le vase.

DON QUICHOTTE, avec satisfaction.

Hein ?...

SANCHO, le regardant avec inquiétude.

Hum !... je crois qu’il y a un peu trop d’ail !... à moins que ce ne soit l’huile.

Poussant un grand cri.

Oh !

TOUS.

Quoi ?

SANCHO.

Ah !... la porte ! la porte ! la porte !

Il se sauve.

 

 

Scène VIII


DON QUICHOTTE, BASILE, CARRASCO, MARITORNE

 

BASILE.

Prenez garde, seigneur, qu’il ne vous en arrive autant.

DON QUICHOTTE, reprenant le vase.

C’est qu’il n’est point fait aux usages de la chevalerie errante !... Cette liqueur est délicieuse !...

Il va pour boire et s’arrête en s’essuyant le front.

délicieuse... cela vous remue !... on sent là-dedans toute la vie qui frissonne !... cette huile chaude !... ce !... où est la porte ?... 

BASILE.

Par là !

DON QUICHOTTE, chancelant et allant vers le poteau.

Par là, bon !...

BASILE, lui montrant le chemin.

Non ! par ici !

DON QUICHOTTE, blême et n’y voyant plus, mais toujours digne.

Ah ! par ici !...

Il s’en va.

Trop d’huile !... Fier-à-Bras ne devait pas y mettre tant d’huile !...

Il sort par le fond.

 

 

Scène IX

 

CARRASCO, BASILE

 

BASILE, éclatant de rire et ôtant sa barbe.

La farce est jouée et nous le tenons !

CARRASCO.

Il ne s’agit plus que de lui faire prendre demain le chemin du village, et une fois chez lui, nous verrons bien !

BASILE.

Pourvu que quelque lubie ne le fasse pas décamper ce soir.

CARRASCO.

C’est à quoi il faut encore aviser.

BASILE.

Chut ! voici l’hôtelier et toute sa quadrille !... Ne perdons pas de vue notre chevalier.

Ils sortent.

 

 

Scène X

 

ORTIZ, NUÑEZ, GUERRERO, PIQUILLA, DAME ORTIZ, JUANITA, MARITORNE, GINÈS, GENS DE L’HÔTELLERIE

 

Ils rentrent tous avec des bouquets, des corbeilles de fleurs et des branches de myrtes, de grenadiers, d’orangers, de lauriers roses ainsi que de grandes palmes vertes.

JUANITA.

Voila ma récolte !

PIQUILLA.

Et la mienne !

TOUS.

Et la nôtre !...

ORTIZ.

C’est de quoi faire à Tolède un reposoir qui écrasera ceux de toute la confrérie !... Or ça, mes fillettes, un peu de guirlandes, avant de nous coucher... la nuit vient, il faut que nous soyons en chemin au petit jour.

NUÑEZ et GUERRERO.

Et le souper ?...

ORTIZ.

Quand on aura travaillé !... Fermez les portes de la cour, enfants !...

On entasse toutes les fleurs sur la table, près du poteau, Juanita pose deux palmes de chaque côté de la statuette. Gens qui sortent avec des lanternes. Ginès reste à l’écart et attend. Les femmes commencent à s’occuper des bouquets.

DAME ORTIZ.

Et cette dame qui veut partir à la nuit ?...

ORTIZ.

Ah ! j’oubliais !...

Il frappe à la porte de Luscinde.

Señora, voici la nuit !

 

 

Scène XI


ORTIZ, NUÑEZ, GUERRERO, PIQUILLA, DAME ORTIZ, JUANITA, MARITORNE, GINÈS, GENS DE L’HÔTELLERIE, LUSCINDE

 

LUSCINDE.

Votre homme est prêt ?

ORTIZ.

Toujours !... Vincent, le muletier de la maison !... Eh bien, où est-il ?

MARITORNE.

Vincent !

TOUS.

Vincent !

GINÈS, dans son coin.

Ne vous donnez pas la peine d’appeler ! Il est dans l’écurie, ivre-mort !

ORTIZ, saisi.

Ah !...

GINÈS.

Mais je puis le remplacer, moi.

ORTIZ.

Vous, l’ami ?... On ne vous connaît pas !...

GINÈS.

Voici mes papiers... certificat du corrégidor ; lettres de passe de l’alcade mayor...

ORTIZ, examinant.

Mais oui, parfait !... très en règle.

GINÈS, à part.

Je crois bien, tous les cachets du commissaire...

ORTIZ.

Señora, voici un homme à qui vous pouvez...

On entend frapper à grands coups à la porte extérieure de l’hôtellerie.

LUSCINDE.

Ce bruit !...

ORTIZ.

Des voyageurs !... ouvrez !

MARITORNE, sur le seuil de la porte.

Des cavaliers !... des armes !

LUSCINDE, effrayée.

Ah ! mon Dieu ! Antonio peut-être, et cet homme avec lui !... Je suis perdue !...

TOUS.

Perdue !

LUSCINDE.

Ah ! par pitié ! sauvez-moi ! cachez-moi ! Qu’on ne me trouve pas !... sauvez-moi !...

Son masque tombe.

JUANITA.

Doña Luscinde !

LUSCINDE.

Vous me connaissez ?...

JUANITA.

Je crois bien, señora, nous tenons boutique à votre porte !.. Mais soyez tranquille, on ne vous enlèvera pas !... 

À Nuñez.

Allons, mes mignons... alerte !

NUÑEZ, GUERRERO et LES TORÉROS, tirant leurs couteaux.

On y est !

LUSCINDE, effrayée.

Des armes !... contre mon frère ?

JUANITA.

Votre frère ?

Ils s’arrêtent.

DON ANTONIO, dehors.

De ce côté, Fernand !

LUSCINDE, épouvantée.

Le voilà ! Ah ! madone ! sauve-moi !

Elle tombe à genoux au pied du pilier.

JUANITA.

Alors ! plus de couteaux, vous autres ! Mais de la ruse ! c’est le tour des femmes !

NUÑEZ.

Mais...

JUANITA.

La paix !...

À Luscinde toujours agenouillée au pied du pilier.

Ne bougez pas !... Je vous sauve !

Elle jette sur elle toutes les fleurs qui sont sur la table, Piquilla et dame Ortiz l’imitent ; et Luscinde à genoux disparait sous une masse de couronnes, de guirlandes et de palmes.

Et veille aux bavards, Guerrero !

GUERRERO, la main sur son couteau et regardant les assistants d’un air menaçant ; même jeu de Nuñez.

J’y veille !...

Toutes les femmes entourent Luscinde, sans la cacher au public, et font semblant de tresser les guirlandes.

 

 

Scène XII


ORTIZ, NUÑEZ, GUERRERO, PIQUILLA, DAME ORTIZ, JUANITA, MARITORNE, GINÈS, GENS DE L’HÔTELLERIE, LUSCINDE, DON FERNAND, DON ANTONIO

 

DON FERNAND, au fond : derrière eux, hommes armés avec des torches.

Holà ! sire hôtelier !... N’avez-vous pas céans quelque dame en voyage ?...

ORTIZ.

En fait de femmes, seigneur, j’ai celles-ci, des amies à moi, qui préparent un reposoir pour la Fête-Dieu !

DON ANTONIO.

Et dans ces chambres ?

ORTIZ.

Personne !

DON FERNAND, soupçonneux.

On nous a pourtant bien renseignés !

ORTIZ.

Si Votre Grâce veut voir !...

DON FERNAND.

Oui ! je veux voir !...

Il entre dans la chambre à gauche, suivi de don Antonio, Juanita commence à chanter, tout en tressant ses guirlandes.

Ballade.

Air ancien, arrangé par M. Couder.

JUANITA.

I

« Ma fille! ma fille ! écoutez-moi !

Vous allez épouser le roi ! »

« Mon père, j’aurai pour mari

Celui que mon cœur à choisi ! »

II

« Soldats ! soldats ! arrêtez-la !... »

Mais la fille n’était plus là.

Les soldats ont cherché partout,

Ici Antonio sort de la chambre de gauche.

Mais ils n’ont rien trouvé du tout !...

Antonio aperçoit la statue, se découvre, et traverse, pour aller visiter la maison à droite.

III

Ils ont cherché pendant longtemps,

À travers buis, à travers champs,

« Ma fille, hélas, où donc es-tu ? »

Ah ! malheureux, j’ai tout perdu !

Fernand sort de gauche, comme Antonio, et traverse, comme lui, en saluant, il va pour chercher à droite, mais il s’arrête, à moitié chemin, au milieu de la scène, pour écouter le quatrième couplet.

IV

« Mon père !... mon père !.... je suis au ciel !

La Vierge m’a prise avec elle...

Au ciel où l’on n’est pas forcé !

De se marier contre son gré !... »

Parlé, à don Fernand, qui la regarde, frappé qu’il est de sa beauté et qui descend doucement.

Est-ce que Votre Grâce ne jettera pas aussi sa fleur à la madone ?

DON FERNAND.

Si fait ! la belle fille ! voici pour toi !

Il lui donne une pièce d’or.

Et voici pour elle !...

Il prend la fleur qu’elle lui tend et la jette sur les autres.

JUANITA, faisant la révérence.

Merci pour elle et pour moi !

DON ANTONIO, à droite, revenant à don Fernand.

Rien !

DON FERNAND, haut.

Poursuivons notre chemin !

Ils sortent.

JUANITA, railleuse, les suivant en courant.

Des lumières à leurs seigneuries, pour qu’elles y voient plus clair !

Maritorne et le valet sortent avec don Fernand et don Antonio. Mouvement de Luscinde qui écarte les fleurs et laisse voir son visage.

Pas encore !...

On prête l’oreille. On entend la grande porte qui se referme.

TOUS.

Partis !...

JUANITA, enlevant Luscinde du milieu des fleurs.

Et sauvée !

TOUS.

Reprise ensemble.

Avec triomphe.

Les soldats ont cherché partout,

Mais il n’ont rien trouvé du tout !

 

 

Sixième Tableau

 

La cour de l’hôtellerie faiblement éclairée par la lune que l’on ne voit pas encore. À gauche la maison. Une petite fenêtre latérale.  Porte d’entrée. À droite, hangar, étable, tas de foin. Au fond, grand mur, avec porte charretière au milieu. Au delà la campagne. Un puits à droite ; contre le mur de la maison, de grandes jarres.

 

 

Scène première


DON QUICHOTTE, SANCHO

 

Au lever du rideau, don Quichotte est appuyé contre le puits, la tête dans ses mains. Sancho est étendu à terre sur la paille. Tous deux dans un profond état d’accablement.

DON QUICHOTTE, d’une voix lamentable.

Sancho !...

SANCHO, soupirant.

Ah !...

DON QUICHOTTE.

Ne gémis pas, frère !... ceci n’est rien !...

SANCHO, de même.

Ah !

DON QUICHOTTE.

Que dirais-tu donc, si tu devais traverser la mer océane pour aller conquérir la Toison d’or !... c’est ici que le baume de Fier-à-Bras...

SANCHO, se soulevant furieux en donnant des coups de poing sur la paille.

Crève ! crève ! crève le fils de carogne qui l’a inventé !...

DON QUICHOTTE, tirant un seau d’eau.

Un peu d’eau nous remettra, mon fils ?... mais ceci vient bien à l’appui de ce que je te disais,

Se plongeant la tête dans le seau.

c’est que tant que je ne serai pas armé chevalier !... tout ira pour nous à rebrousse poil !... le noble seigneur de ce castel ne peut me refuser une telle faveur !

SANCHO, se rajustant pour dormir.

Mort de ma vie ! j’ai une faim d’enragé !...

DON QUICHOTTE.

Tu as faim ?

SANCHO.

Ce baume m’a creusé l’estomac !... c’est d’un vide !...

DON QUICHOTTE.

Dors donc !... qui dort dîne !

SANCHO.

Oui ! mais qui dîne dort mieux encore.

Il s’étend.

DON QUICHOTTE, allant et venant sa lance sur l’épaule, puis s’arrêtant après un silence.

As-tu remarqué, Sancho, les regards tendres et langoureux que me décochait tout à l’heure l’aimable princesse qui accompagnait le marquis de Mantoue ?...

SANCHO.

Qui, la servante qui m’a si bien arrosé ?

DON QUICHOTTE.

Elle-même !... si j’ai bien compris son dernier regard, il y avait là une invitation formelle à forcer ce soir la porte de sa chambre !

SANCHO, de mauvaise humeur.

Votre Grâce me la donne belle avec sa princesse !... c’est la laveuse de vaisselle de cette maudite baraque ?... et laide comme trois petits cochons !

DON QUICHOTTE.

Toujours l’enchantement qui te poursuit, Sancho, et qui te fait prendre un géant pour un moulin !

SANCHO.

Tenez ! seigneur, je ne suis pas de bonne humeur, laissez-moi dormir, autrement je vous dirais des choses... des choses... des...

Il s’endort.

DON QUICHOTTE.

Du reste, infortunée princesse, toutes ses avances sont bien perdues, et ce cœur est trop plein d’une seule image !... ô Dulcinée ! Dulcinée !...

Il va et vient, sa lance sur l’épaule.

Commençons la veillée des armes !

Moment de silence, il sort par la porte du fond, au moment où entre Vincent ; on voit sa lance par-dessus le mur.

 

 

Scène II


DON QUICHOTTE, SANCHO, VINCENT

 

VINCENT, entrant par la droite au fond, il est gris.

Je crois que ce coquin de Ginès m’a fait boire plus que mon compte !... Tiens !...

Il arrive au puits et regarde dans le puits.

La cave !...

Il essaie de trouver la porte pour descendre, il fait tout le tour du puits et frappe du pied contre la margelle pour chercher l’entrée, après quoi il se penche et regarde.

Non ! c’est une lucarne !... je vais retrouver la Maritorne !...

Il arrive à la maison et appelle Maritorne.

Maritorne !... Mari... torne !...

Voyant qu’on ne lui répond pas, il empoigne une pierre et la lance contre le volet de la petite lucarne.

Maritorne... corne !... borne !...

D’une voix tendre.

C’est moi, ton petit Vincent !...

Furieux, jetant une grosse pierre.

Mais cousine du diable, veux-tu m’ouvrir !...

Il jette la grosse pierre à la petite fenêtre.

 

 

Scène III


DON QUICHOTTE, SANCHO, VINCENT, MARITORNE

 

Elle paraît à la petite fenêtre, une chandelle à la main ; elle est en déshabillé de nuit.

MARITORNE.

C’est toi, ivrogne !

VINCENT.

C’est moi, mignonne.

MARITORNE.

Je devrais te laisser coucher dans l’étable, avec tes pareils...

VINCENT.

Mon petit cœur !... je t’assure que je suis dégrisé !

MARITORNE.

C’est bon ! je vais voir ça !...

Elle disparait en fermant le volet.

DON QUICHOTTE, attiré par le bruit du volet.

Hé !...

VINCENT, décrivant des courbes sur la scène, en fredonnant.

La Maritorgne

Est une borgne

Une belle borgne !

Une grosse borgne !

DON QUICHOTTE, écoutant.

Une sérénade !...

MARITORNE, sortant du logis et cherchant Vincent.

Monstre d’homme, va ! dire qu’on aime ça... allons, où es-tu ?... j’ai éteint la chandelle ; si le patron se doutait de quelque chose, il nous chasserait tous deux... où es-tu, renégat ?...

En tâtonnant, elle arrive à don Quichotte qui la prend dans ses bras.

DON QUICHOTTE.

Que je voudrais me montrer plus digne, haute et charmante dame, de la faveur infinie que vous me faites !

MARITORNE, saisie.

Hé ! qui... quoi !

DON QUICHOTTE, la serrant tendrement sur son cœur.

Mais j’ai juré fidélité à l’incomparable Dulcinée !

MARITORNE.

C’est le fou !... voulez-vous me lâcher, vous ?

DON QUICHOTTE.

Non ! non, n’insistez pas !... car malgré les appas que je devine...

VINCENT, qui est redescendu.

Ah ! bohémienne !...

DON QUICHOTTE.

Hé !...

VINCENT.

Ah ! tu te fais tâter par un autre !...

Il tombe sur don Quichotte à coups de poings, don Quichotte glisse et tombe en se gourmant avec lui.

MARITORNE.

À l’aide ! à moi !

Elle se dégage et va tomber sur Sancho qui se réveille en sursaut.

SANCHO.

Au voleur !

Il frappe sur Maritorne qui lui rend ses coups.

DON QUICHOTTE.

Ah ! traître Bernardo !... lâche magicien !

SANCHO.

Encore cette coquine ?...

MARITORNE.

À l’assassin !...

Ils finissent par se rouler tous quatre sur le fumier et la paille, frappant les uns sur les antres sans y rien connaître, Maritorne se dégage et se sauve, Vincent également et il ne reste plus que Sancho et don Quichotte se gourmant.

 

 

Scène IV


SANCHO, DON QUICHOTTE

 

SANCHO, continuant à frapper don Quichotte.

Je te tiens, sorcière !...

DON QUICHOTTE.

Tu mourras, magicien !

SANCHO, ahuri le reconnaissant.

Mon maître !

DON QUICHOTTE.

Sancho !

SANCHO, après s’être assuré que c’est bien don Quichotte qu’il a sous lui.

Pour le coup, seigneur don Quichotte, voilà bien la preuve qu’il y a de la magie dans notre affaire... je terrasse une horrible goule, et il se trouve que c’est sur votre seigneurie que je tape !

DON QUICHOTTE.

Une goule ?

SANCHO.

Même que je tiens encore une poignée de ses cheveux.

DON QUICHOTTE, soufflant et se rajustant.

Je te dirai, Sancho, que cette recrudescence de magie ne doit pas t’étonner... C’est sur la veille des armes que se concentrent ordinairement tous les efforts de nos ennemis infernaux, pour nous dégoûter de la divine chevalerie !

SANCHO.

Ah bien ! c’est fait pour moi ! mauvais repas et mauvais coucher !...

Refaisant son trou dans le foin.

Dieu ! que j’ai donc faim !

Il disparait dans le foin, sauf la tête.

L’odeur du foin me donne encore de l’appétit !

Il s’assoupit. Les nuages qui couvrent le ciel, commencent à défiler, éclairés par la lune.

DON QUICHOTTE, se relevant et ramassant ses armes à tâtons.

Il s’agit de se bien tenir, ami, car cette hôtellerie me fait l’effet d’un nid de sorciers !... mais je les brave, eux et toute leur séquelle démoniaque... Paraissez, Mores et malandrins, chevaliers félons, châtelains perfides !... Celui qui vous défie est l’intrépide don Quichotte, Chevalier de la Triste-Figure !...

Les nuages se décomposent et se dessinent en images fantastiques de chevaliers, de prince-ses, de géants, de tours, etc. ; puis ils se dégagent peu à peu, les fantômes se dissipent, et la lune resplendit sur un ciel pur.

Ô Lune !... qui a vu ma victoire sur ces lésions infernales !... lucarne du ciel !... miroir de la terre !... œil-de-bœuf du paradis !... Sans doute, celle que j’aime te regarde à cette heure ainsi que moi, et comme tu es témoin de ma douleur, tu l’es aussi de ses regrets !...

Deux yeux, un nez et une bouche paraissent dans la lune, et forment la tête de Dulcinée mélancolique.

La voilà ! c’est elle ! je lis son chagrin sur son front !

Les sourcils de la Dulcinée se contractent et elle finit par pleurer.

Tu pleures ! ô dame !... tu pleures mon départ !... sèche les larmes, et daigne plutôt sourire à la pensée que c’est pour toi que je me couvre de gloire...

La lune commence à sourire.

et qu’avant peu je déposerai à tes pieds mille lauriers et autant de couronnes !...

Il se met à genoux. La lune rit.

Ô bonheur !... elle rit !... elle rit aux éclats !...

Peu à peu, en contemplant la lune qui finit par disparaître derrière de nouveaux nuages, don Quichotte s’assoupit dans son extase, le bouclier au poing, un genou en terre.

SANCHO, remuant dans son foin et rêvant.

Teresa... ma femme !... Teresa !... Eh ! Teresa !... Mais réponds donc, mâtine !

Il allonge en coup de pied dans la foin et se réveille.

Ouf !... c’était un cauchemar. – C’est la faim, tenez !... j’ai une fringale ! Je ne trouverai donc rien à mettre sous la dent ?

Il se lève, traverse la scène et arrive aux jarres placées le long du mur, contre lesquelles il se cogne.

Gare là !... Eh ! des jarres !... quelques croûtes en réserve pour les poules !

Il plonge la main dans une jarre jusqu’au fond.

Rien !...

Même jeu avec une autre.

si, des figues sèches... une bonne poignée !... je suis sauvé !...

Il veut retirer sa main de la jarre et ne peut pas.

C’est étroit !... Eh ! là !... Eh ! donc !

Il secoue la cruche, sans venir à bout de dégager sa main.

Misère de moi !... mon poing est pris là-dedans !... une souricière !... Chienne de cruche !... attends, va,

Apercevant don Quichotte agenouillé.

une borne !... Voilà mon affaire !

Il assène un grand coup de la cruche sur le casque de don Quichotte. La cruche vole en éclats et don Quichotte sort de son extase en sursaut, en criant.

DON QUICHOTTE.

Aux armes !...

SANCHO, stupéfait.

Mon maître !

DON QUICHOTTE, d’une voix tonnante, ferraillant à droite et à gauche, comme s’il se battait contre une nuée d’ennemis.

En avant, Turpin ! voici Ganelon qui attaque à la fois nos deux ailes ! courage, chevaliers, à la rescousse ! Toboso !... Toboso !

Il frappe sur les jarres, sur le mur, sur le puits, à tort et à travers et pousse, sur la margelle du puits, Sancho qui perd l’équilibre et tombe dans l’ouverture.

SANCHO, se raccrochant à la poulie et beuglant.

Euh ! là, là !... je tombe !

DON QUICHOTTE, lui prenant les deux pieds pour le faire tomber dans le puits.

Au fossé, les mécréants ! au fossé !

 

 

Scène V

 

SANCHO, DON QUICHOTTE, ORTIZ, MARITORNE, PIQUILLA, JUANITA, NUÑEZ, GUERRERO, BASILE, CARRASCO

 

ORTIZ, furieux, sa hallebarde à la main.

Mais, cornes du diable !... qu’est-ce qu’il se passe ?

TOUS.

Quel bruit !

ORTIZ.

Il égorge quelqu’un !

TOUS, arrêtant don Quichotte.

Arrêtez ! c’est Sancho !

DON QUICHOTTE.

C’est Sancho ?

SANCHO.

Mais oui ! c’est moi ! moi ! moi !

On le remet sur pied.

DON QUICHOTTE.

Pour le coup, Sancho, nous sommes de plus en plus enchantés tous les deux !

SANCHO.

Vous peut-être !... mais pas moi !

ORTIZ.

Et c’est pour ce beau travail qu’il met toute l’hôtellerie en l’air !

BASILE.

Patience ! maître hôtelier, voici le jour !

ORTIZ, exaspéré, à Basile, sans que don Quichotte l’entende.

Mais voulez-vous me laisser tranquille avec votre patience !... J’en ai assez de votre fou ! Il chasserait tout le monde de ma maison. Qu’il décampe !

DON QUICHOTTE, tombant à genoux derrière lui, au moment où il ne s’y attend pas.

Seigneur châtelain ?

ORTIZ.

Hein ?...

DON QUICHOTTE.

Maintenant que j’ai glorieusement achevé la veillée des armes... je ne me lèverai pas que vous ne m’ayez armé chevalier !

ORTIZ.

Oh ! tout de suite !

À Basile.

pourvu qu’il parte !

DON QUICHOTTE, ravi.

Ah ! seigneur !

ORTIZ.

Oui, oui, nous allons vous bâcler ça !... 

À Maritorne.

Passe-moi le livre de cuisine, toi ! – Piquilla ! Juanita... le poêle !

Il leur jette son tablier qu’elles étendent sur la tête de don Quichotte, chacune tenant une lanterne. À Nuñez et Guerrero.

Ici les témoins !... Et vous !...

À Sancho.

la chandelle !...

BASILE.

Voici l’épée, seigneur !

CARRASCO.

Et les éperons !

ORTIZ, ouvrant le livre avec une extrême rapidité.

Marchons !...

Marmottant.

Pour faire un civet de lièvre. Prenez un lièvre, découpez-le par morceaux ! l’empilez avec du bouillon, faites bien cuire, assaisonnez d’un bouquet, puis mettez-y du vin, et prenez un peu de farine, avec un oignon, et fort peu de vinaigre, épices, clous de girofle, etc.

Frappant sur l’épaule de don Quichotte le plat de l’épée.

et servez !... servez !... servez chaud !...

Il lui donne l’épée.

Voilà qui est fait ! Et maintenant, ouvrez lui la porte et qu’il détale !...

Maritorne va ouvrir la porte du fond, le jour commence à poindre.

DON QUICHOTTE, à genoux.

Ô nobles demoiselles ! comment vous nomme-t-on ?

PIQUILLA.

Piquilla !

JUANITA.

Et Juanita !

DON QUICHOTTE.

Pour l’amour de moi, señoritas ! appelez-vous désormais doña Piquilla et doña Juanita !...

JUANITA et PIQUILLA, faisant la révérence.

Nous n’y manquerons pas !

Elles lâchent la serviette qui lui tombe sur le nez ; il se couvre de son plat à barbe.

ORTIZ.

Allons ! en route ! en route, chevalier !

BASILE.

Et rappelez-vous, seigneur, que c’est à moi de vous conduire !

DON QUICHOTTE.

Oui, princesse, mais avant de vous suivre au bout du monde, je dois régler mes comptes avec ce vil magicien qui m’a tracassé toute la nuit et qui se cache assurément dans cette maison !...

Il va pour entrer dans l’hôtellerie.

MARITORNE, apercevant Basile.

Ah ! ma queue de vache !

Elle arrache la barbe de Basile.

SANCHO.

Basile !...

CARRASCO et BASILE.

Ahi !

DON QUICHOTTE, stupéfait.

Oh ! oh !... qu’est-ce à dire ? et comment m’expliquerez-vous que le barbier Basile et la princesse Micomicona ne soient qu’une seule et même personne ?

BASILE.

C’est... la... le... la magie qui...

DON QUICHOTTE, fronçant le sourcil.

Cela suffit, seigneur râpeur de barbes !... vous vouliez m’en donner à garder... mais que je ne vous trouve pas à mon retour, ou, par là mordieu !... je vous traite comme je vais traiter ce Pantafilando !...

Il entre dans l’hôtellerie l’épée à la main.

 

 

Scène VI


SANCHO, ORTIZ, MARITORNE, PIQUILLA, JUANITA, NUÑEZ, GUERRERO, BASILE, CARRASCO

 

BASILE, à Carrasco.

Allons ! c’est à refaire !...

À Maritorne.

Vous aviez bien besoin de m’arracher ma barbe, vous !

MARITORNE.

Tiens ! ma queue de vache.

SANCHO, suivant son maître, à Basile.

Toi !... reine Micomigrogna !... allons donc !...

BASILE.

Eh ! au diable !...

ORTIZ, arrêtant Sancho.

Pardon ! pardon ! mais l’écot de ce chevalier, qui me le paiera maintenant, si ceux-là s’en vont !

SANCHO.

L’écot !... quel écot ?

ORTIZ.

Et le coucher donc, pour lui et pour vous ?

SANCHO.

Tu appelles ça un coucher, fils de moricaud, le foin que tu devrais manger !...

ORTIZ.

Vous ne voulez pas me payer la nuit que vous avez passé chez moi ?

SANCHO.

C’est bien toi, Algérien, qui n’aurais jamais assez d’argent pour me la payer, une nuit pareille !...

ORTIZ.

Et mes cruches cassées ! Et les figues !... et le souper ?

SANCHO.

Quel souper, renégat !

Furieux.

je n’y ai rien pris dans ta bicoque... au contraire !...

Il rentre dans l’hôtellerie.

ORTIZ.

Ah ! c’est comme ça !...

CARRASCO, l’arrêtant.

Allons, silence ! voici leur écot, tenez, avec le nôtre !

ORTIZ.

À la bonne heure !...

BASILE, vite et bas à Carrasco.

Je prends Rossinante, vous, prenez le grison !...et nous les tenons encore.

CARRASCO, de même.

C’est juste !

BASILE.

Vite !... suivez-moi !...

Ils sortent par la droite.

ORTIZ.

Allons ! enfants... puisque nous sommes réveillés.

JUANITA.

Écoutez !...

ORTIZ.

Quoi ?...

JUANITA.

Ce bruit !...

 

 

Scène VII

 

SANCHO, ORTIZ, MARITORNE, PIQUILLA, JUANITA, NUÑEZ, GUERRERO, DON FERNAND, DON ANTONIO, GENS MASQUÉS, LUSCINDE

 

La porte du fond s’ouvre violemment toute grande ; deux hommes masqués paraissent d’abord ; puis Luscinde entraînée par don Fernand et don Antonio. Elle est masquée, et tous ceux qui l’entourent sont masqués comme elle.

PIQUILLA.

Ah ! voyez !

ORTIZ, à la vue de Luscinde.

La dame de tantôt !

DON FERNAND.

Silence !... si l’un de vous connaît le nom de cette dame, qu’il ne se hasarde pas à le prononcer devant l’homme qui nous suit...

Silence profond ; tous reculent. Cardenio paraît sur le seuil de la porte l’épée à la main.

 

 

Scène VIII


SANCHO, ORTIZ, MARITORNE, PIQUILLA, JUANITA, NUÑEZ, GUERRERO, DON FERNAND, DON ANTONIO, GENS MASQUÉS, LUSCINDE, CARDENIO

 

CARDENIO, gardant le seuil de la porte.

Pour d’honnêtes gens, messieurs, vous êtes prompts à la fuite, mais heureusement mon cheval valait le vôtre !

DON ANTONIO.

Entre vous et nous, jeune homme !... il n’y a rien, passez votre chemin !

CARDENIO.

Vous vous trompez !... il y a cette femme ! – Ses cris m’ont attiré vers une partie de la forêt, où un scélérat s’apprêtait à la voler. J’ai poursuivi le misérable qui prenait la fuite à ma vue, et je l’ai puni comme il le méritait, mais à mon retour, cette femme avait déjà disparu, entraînée par vous... et je veux savoir si mon épée n’a pas à finir ici pour sa défense, ce qu’elle a si bien commencé là-bas !

DON ANTONIO.

La señora vous remercie de votre secours ! – Que cela vous suffise.

CARDENIO.

Le compliment n’aura pour moi bonne grâce que sorti de sa propre bouche... qu’elle parle !... car aussi bien, elle ressemble trop à certaine dame que je poursuis, pour que je vous laisse franchir le seuil de cette porte, avant d’avoir vu son visage !

Il ferme la porte.

DON FERNAND, la main sur son épée.

Par l’enfer !...

DON ANTONIO, le contenant.

Arrêtez ! mon frère !... la colère ne vaut rien...

À Cardenio.

Vous tiendrez-vous pour satisfait, jeune homme, si la señora vous assure elle-même qu’elle n’est point celle que vous cherchez ?

CARDENIO, descendant.

J’écoute !

DON ANTONIO, à Luscinde.

Vous entendez, madame, et vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Luscinde fait effort pour parler sans le pouvoir.

CARDENIO, vivement.

Ah ! vous voyez bien que...

DON ANTONIO, vivement, l’arrêtant.

La señora est émue de ce qui se passe ; mais elle saura dompter cette faiblesse pour répondre comme elle le doit !...

Avec intention.

entre son frère et son mari !

CARDENIO, à Luscinde.

Ce gentilhomme est votre frère, señora ? et celui-ci votre mari ?... Et vous les suivez de bonne grâce ?

Luscinde fait signe que oui.

Ainsi... ainsi, vous n’êtes point... doña Luscinde ?

Silence, Luscinde fait signe que non.

C’est votre voix que je désire entendre !

LUSCINDE, avec effort, d’une voix sourde et sur un regard menaçant de son frère.

Non !...

CARDENIO.

Non !... pourtant !...

DON ANTONIO, l’arrêtant.

Ah ! notre complaisance est à bout, seigneur cavalier !... maintenant que vous êtes convaincu, livrez-nous passage, que nous poursuivions notre route !

CARDENIO, s’écartant, sans quitter Luscinde du regard.

Ce n’est pas elle ?

DON ANTONIO, reprenant Luscinde.

Allons, ma sœur !

DON FERNAND, aux hommes du fond.

Ouvrez la porte !

On s’écarte.

 

 

Scène IX


SANCHO, ORTIZ, MARITORNE, PIQUILLA, JUANITA, NUÑEZ, GUERRERO, DON FERNAND, DON ANTONIO, GENS MASQUÉS, LUSCINDE, CARDENIO, DON QUICHOTTE

 

DON QUICHOTTE, sortant de l’hôtellerie, l’épée à la main.

N’ouvrez pas !

DON FERNAND, furieux.

Encore !

DON QUICHOTTE.

Car, par le Cid Campeador, je ne laisserai pas sortir ce lâche magicien qui pour m’échapper s’est déguisé en femme !...

Il arrache le masque de Luscinde.

CARDENIO, s’élançant et entraînant Luscinde de son coté.

Luscinde !... À moi, mes amis !...

DON FERNAND, aux siens.

À nous !...

JUANITA.

Aux couteaux, mes mignons !...

LES TORÉADORS.

Aux couteaux !

Les gens de don Antonio et de don Fernand se rangent d’un côté l’épée à la main ; de l’autre, Cardenio, Nuñez, Guerrero, les femmes ; tous sur le point d’en venir aux mains.

DON QUICHOTTE, au milieu, d’une voix tonnante.

Toboso ! Toboso !...

On entend frapper trois coups solennels à la porte du fond ; tout le monde s’arrête.

ORTIZ.

La justice !

LE CORRÉGIDOR, dehors.

Au nom du roi, ouvrez !

ORTIZ.

Le corrégidor !

Toutes les épées rentrent au fourreau, Maritorne ouvre la porte. Le corrégidor parait sur le seuil, suivi d’Archers. Le jour parait.

 

 

Scène X

 

SANCHO, ORTIZ, MARITORNE, PIQUILLA, JUANITA, NUÑEZ, GUERRERO, DON FERNAND, DON ANTONIO, GENS MASQUÉS, LUSCINDE, CARDENIO, DON QUICHOTTE, LE CORRÉGIDOR, ARCHERS

 

LE CORRÉGIDOR, entrant gravement, après avoir regardé tout le monde en silence.

Voilà bien du vacarme !... Que se passe-t-il donc chez vous, sire hôtelier ?

ORTIZ.

Ah ! monseigneur ! ne me le demandez pas !... je crois que tous les diables s’y sont donné rendez-vous !

DON QUICHOTTE.

Non pas tous les diables, mais tous les enchanteurs de la Manche !

DON FERNAND, toujours masqué.

Seigneur corrégidor ! je vous requiers de faire ici par votre autorité, ce que nos épées allaient faire par la force ! – Voici ma femme !... ordonnez à cet insensé de me la rendre !...

CARDENIO.

Qui que tu sois, lâche voleur d’amour qui me caches ton visage et ton nom, tu ne l’auras qu’avec ma vie !

LE CORRÉGIDOR.

Silence, jeune homme !... 

À Luscinde.

Est-il vrai, madame, que vous soyez la femme de ce gentilhomme ?

LUSCINDE.

Hélas ! trop vrai pour mon malheur !

LE CORRÉGIDOR, à Cardenio.

De quel droit retenez-vous alors la señora ?

CARDENIO.

Du droit de mon amour pour elle, et de son amour pour moi !... ce que l’on ne vous dit pas, seigneur corrégidor, c’est qu’il n’a obtenu la main de cette femme que par la plus noire trahison, et il a bien conscience de son infamie, le lâche... puisqu’il n’ose pas nous montrer son front à découvert !

DON QUICHOTTE.

Bien parlé, mon fils !

LE CORRÉGIDOR.

Ce jeune homme a raison !... On ne répond pas au corrégidor, la face voilée !... Au nom du roi, messieurs, bas les masques !...

Tous se démasquent, sauf don Fernand qui hésite.

CARDENIO.

Tu n’entends donc pas !... bas les masques...

Il fait un mouvement pour lui arracher son masque, don Fernand le prévient du geste et se découvre.

Fernand !...

LE CORRÉGIDOR.

Vous, monsieur le duc ?

DON FERNAND.

Pourquoi pas ?

CARDENIO.

Ah ! misérable ! lui !... toi !... c’est toi !... Ah ! tu ne mourras que de ma main !...

Il veut s’élancer sur Fernand.

DON QUICHOTTE, le contenant.

Paix, là ! mon fils ! on n’assassine pas ! on se bat !

FERNAND, la main sur son épée.

Faites votre devoir, corrégidor, et finissons !

LE CORRÉGIDOR, gravement.

Vous avez raison, monsieur le duc ! je ferai mon devoir !... Cette femme, dites-vous, est votre légitime épouse ?

DON FERNAND.

Je l’ai dit et je le répète !

LE CORRÉGIDOR.

Il y a donc quelqu’un ici qui se joue effrontément de la justice !

DON QUICHOTTE.

Oh ! si ce n’était que de la justice !... passe !... mais de la chevalerie !...

DON FERNAND.

Et qui donc ?... seigneur corrégidor, se jouerait ici de la justice ?

LE CORRÉGIDOR.

Vous ou une autre !... Archers ! faites entrer cette femme déguisée en homme, que nous avons arrêtée sur la route !

DON FERNAND.

Mais, dites-moi !...

LE CORRÉGIDOR.

Tenez-vous à l’écart, monsieur le duc, et ne vous montrez pas !

DON FERNAND.

Mais...

LE CORRÉGIDOR.

Je vous l’ordonne !...

Fernand obéit.

 

 

Scène XI

 

SANCHO, ORTIZ, MARITORNE, PIQUILLA, JUANITA, NUÑEZ, GUERRERO, DON FERNAND, DON ANTONIO, GENS MASQUÉS, LUSCINDE, CARDENIO, DON QUICHOTTE, LE CORRÉGIDOR, ARCHERS, DOROTHÉE, elle paraît au fond entre deux archers

 

DON FERNAND, à part.

Dorothée !...

LE CORRÉGIDOR.

Avancez, madame !... Ce que vous avez dit à mes archers lorsqu’ils vous ont arrêtée, sous cet habit d’emprunt, le répéteriez-vous ici, à voix haute ?

DOROTHÉE, sans voir don Fernand.

Puisque votre seigneurie m’y oblige, il le faut bien !

LE CORRÉGIDOR.

Parlez donc, madame : que leur avez-vous dit ?

DOROTHÉE.

Que j’allais rejoindre le duc Fernand Ricardo... mon mari !

TOUS.

Son mari !...

DON FERNAND, à part, stupéfait.

Moi ?

DON QUICHOTTE.

Ce malandrin !...

LE CORRÉGIDOR, l’arrêtant.

Prenez bien garde à ce que vous dites, madame !... Don Fernand ne saurait être votre époux, car il est déjà celui d’une autre femme.

DOROTHÉE.

D’une autre femme que moi !... Et qui donc ?... Qui ose dire cela ?...

Le corrégidor s’écarte.

DON FERNAND, se montrant.

Moi, je le dis !

DOROTHÉE.

Fernand !

DON FERNAND, montrant Luscinde.

J’atteste que voilà ma légitime épouse ! – Et que celle-ci qui réclame ce nom n’y a aucun droit !

DOROTHÉE.

Elle !... sa femme !... Ah ! Fernand, reconnais-moi, regarde-moi !... C’est que tu ne m’as pas reconnue ; je suis Dorothée !... c’est moi !... Et tu ne peux pas avoir oublié tant d’amour...

DON FERNAND, la repoussant.

Je vous reconnais bien, madame, non pas pour avoir jamais été ma femme... mais, puisque vous me forcez à le dire... pour avoir été quelque temps ma maî...

DOROTHÉE.

Ah !... ce mot-là !... tu ne le diras pas !... Seigneur corrégidor, cet homme m’a donné sa foi aux pieds des autels ; je le jure sur le nom sacré de Dieu qui m’écoute !... Et j’en ai la preuve !... je l’ai !... je l’ai sur moi !...

LE CORRÉGIDOR.

Voyons-la donc, madame ; mais n’allez pas plus loin, quand il est temps encore !... car... si vous mentez, il va pour vous de la prison éternelle !...

DOROTHÉE, cherchant l’écrit sur elle.

Eh ! que m’importe, à moi !...

LE CORRÉGIDOR, achevant.

Et si vous dites vrai !... Il y va pour lui de la mort !...

DOROTHÉE, frappée, s’arrêtant.

La mort !

DON QUICHOTTE.

C’est encore trop peu pour une telle félonie !

LE CORRÉGIDOR, aux archers.

Gardez cet homme !... Et maintenant, madame, vos preuves !

DOROTHÉE, à elle-même.

La mort !... la mort !... oui, deux femmes !... c’est vrai !...

LE CORRÉGIDOR.

Cette preuve... allons !...

DOROTHÉE, regardant Fernand.

Cette... preuve !... j’ai... je... je ne l’ai plus !...

Résolument.

Je ne l’ai pas !

Mouvement.

LE CORRÉGIDOR.

Ainsi, vous avez menti ?

DOROTHÉE.

J’ai menti !... oui... je ne suis pas sa femme !... non... j’ai menti !... j’ai menti !...

Elle tombe dans les bras de Piquilla et de Juanita.

LE CORRÉGIDOR, faisant passer Luscinde vers Fernand.

Monsieur le duc, voici votre femme ! – Allez ! vous êtes libre !

CARDENIO, contenu par ceux qui l’entourent.

Jamais ! moi vivant !

LE CORRÉGIDOR, aux archers, tandis que sortent Fernand, Antonio, et Luscinde.

Désarmez ce furieux qui méconnaît la justice !...

DON QUICHOTTE, désarmant Cardenio.

Bon ! bon ! si ce n’était que la justice !... mais il méconnaît la chevalerie qui défend de convoiter la femme d’un autre.

CARDENIO, tombant dans ses bras, désespéré.

Sa femme !... C’est donc vrai !...

On l’entoure.

 

 

ACTE III

 

 

Septième Tableau

 

Un site sauvage dans la sierra Morena. Grands arbres couvrant toute la scène, gazon ; au fond, une grotte dont l’entrée est toute garnie de broussailles. À droite un gros chêne.

 

 

Scène première

 

LES COMÉDIENS, LE ROI, LA REINE, LA PRINCESSE, LE DIABLE, LE GRACIOSO et SANCHICA, en amour

 

Les comédiens sont étendus sur l’herbe autour d’une marmite suspendue à trois piquets, sur le feu. Ils achèvent leur repas. Contre le chêne une bannière avec ces mots. Comédie : troupe d’Angulo le Mauvais. Autour d’eux, tout l’attirail des comédiens ambulants, etc. – L’Amour tient le fromage, la reine raccommode les culottes du roi ; le diable sert la soupe.

CHŒUR.

Air espagnol arrangé par M. Couder

À travers les champs,

Comédiens ambulants,

Colportons,

Plantons,
Nos palais de cartons.

LE DIABLE.

Et sans feu,

Et sans lieu...

On déjeune où l’on veut,

Quand on peut !

SANCHICA, tenant un plat creux plein de fromage.

V’là le fromage !

LE GRACIOSO.

Mets-le au frais !

On dépose le plat dans un coin.

LA PRINCESSE.

Dites donc, mes enfants, si Sanchica allait aux environs nous chercher du vin ?...

SANCHICA, se récriant.

Par ce soleil-là !...

LE ROI, fronçant le sourcil.

On se permet de raisonner !

SANCHICA.

Je ne vous ai pas suivis pour çà, moi !... Vous m’avez promis que j’aurais une couronne et de beaux habits. Et vous me faites faire vos commissions.

TOUS.

Plaît-il ?

SANCHICA.

Ah ! bien, si j’avais su...

Air : Chanson Espagnole, arrangée par M. Couder.

Quand j’étais au village,

Chaque soir, en m’endormant,

Maman me disait : sois sage,

Dieu te garde, mon enfant,

De quitter jamais notre chaumière

Tes poules, ta mère,

Tes dindons... ton père !...

Loin de nous, tu n’auras que misère...

Ah ! la suite affaire

Que l’on m’a fait faire !

Pleurant.

Ah ! Fanchette !

Ma pauvre fillette.

Si ton cœur regrette

Ce qu’il a perdu...

Ah ! Fanchette !

Vilaine fillette,

Maudite coquette

Tu l’as bien voulu !

LE ROI.

Je vais flanquer l’Amour au pain et à l’eau !...

SANCHICA.

C’est çà !.... au pain et à l’eau !... Voilà ce que vous appelez être reine : – je le suis moins qu’avant...

II

Quand j’ menais aux champs mes bêtes

Et qu’elles ne marchaient pas

J’avais qu’à m’ mettre à leurs têtes,

Et tous, emboîtaient le pas.

J’ pouvais taper, sans qu’on me l’rende,

De toute la bande,

J’étais la plus grande !...

Et les oies qui couraient la plaine,

Me suivaient sans peine

Disant : v’là n’ote reine !...

Ah ! Fanchette !

Etc.

LE DIABLE.

Allons voilà un douro, petite cigale, fais-moi le plaisir de détaler sans raisonner et de nous rapporter du vin tout de suite !

SANCHICA.

Mais !...

LE ROI.

Et si tu ne reviens pas !... Par la mort !...

Il se lève, menaçant.

SANCHICA, pleurant.

Oui, autrefois, c’était moi qui menais les bêtes, et maintenant, c’est les bêtes qui me mènent !

Elle sort, répétant son refrain.

LE ROI.

Or ça, maintenant, dormons !

Ils s’étalent tous pour dormir.

 

 

Scène II


LES COMÉDIENS, LE ROI, LA REINE, LA PRINCESSE, LE DIABLE, LE GRACIOSO, BASILE, CARRASCO

 

BASILE, écartant les branches au fond.

Par ici !... voici du monde !

Aux comédiens.

Dieu avec vous, camarades !

Les comédiens se soulèvent à demi et le regardent sans parler.

Vous êtes comédiens, à ce que je vois ?

LE ROI.

Seigneur vous voyez en nous des acteurs de l’illustre compagnie d’Angulo le Mauvais ! Et là-dessus...

Il éternue.

Bonsoir !...

Ils se replacent.

BASILE.

Très bien !... Et vous avez d’autres costumes apparemment, tels qu’armures, casques, etc ?...

LE ROI.

Plein nos coffres qui sont là-bas, sous la garde du Gracioso.

Il montre le bouffon.

BASILE, à Carrasco.

Voilà notre affaire... avec une pièce d’argent !...

Au Gracioso.

Suivez-moi, l’ami !

CARRASCO.

Vite ! vite ! voici nos gens !

BASILE, au Gracioso.

Venez !... venez !...

Ils disparaissent à droite, derrière les arbres.

 

 

Scène III


LES COMÉDIENS, DON QUICHOTTE, SANCHO

 

Ils arrivent tout deux à pied, échinés. Don Quichotte traînant sa lance et Sancho portant le bât du grison, l’outre et le bissac. Les comédiens étendus à gauche et a moitié endormis, ne prennent pas garde à leur arrivée.

SANCHO, se laissant choir à quatre pattes avec toute sa charge.

Ouf !...

DON QUICHOTTE, se promenant toujours, en tirant sa lance.

Courage, ami Sancho !... voici la caverne de Montésinos, où demeure le sage enchanteur Tripoton, mon parrain !... C’est ici qu’il va nous dire le moyen de rendre le bonheur à ce pauvre Cardenio et nous montrer la divine Dulcinée du Toboso, que tu n’as pas encore vue, ni moi non plus !

SANCHO, échiné.

Qu’il nous montre seulement mon pauvre âne qu’on m’a volé, et je le dispense du reste !

Il flaire l’odeur du fricot et aperçoit la marmite.

DON QUICHOTTE, regardant les comédiens.

Vois quel est le crédit de ce sage magicien.... puisque d’illustres empereurs et d’aimables princesses ne dédaignent pas de faire la sieste sur le seuil de sa porte !...

Sancho va, à quatre pattes, humer le parfum de la marmite et soulève le couvercle.

LE DIABLE, couché levant sa tête qui est contre la marmite.

Trop tard !...

SANCHO.

Trop tard !...

Il retombe accablé, en recoiffant la marmite de son couvercle.

DON QUICHOTTE, se penchant vers le roi, avec respect.

Votre Majesté ne saurait-elle me dire comment je dois m’y prendre, pour avertir le sage Tripoton de mon arrivée ?

LE ROI, à moitié endormi.

Tripoton !... nous n’avons pas ça dans la troupe !...

DON QUICHOTTE, à la princesse.

Aimable princesse, ne sauriez-vous m’indiquer ?...

LA PRINCESSE.

Quand tu auras fini de m’ennuyer, toi !...

DON QUICHOTTE.

Cette cour est mal élevée ! Mais peut être que celui-ci... Hé ! l’ami !...

Il secoue le diable.

L’ami !...

LE DIABLE, sautant furieux et montrant ses cornes.

Mais sacrebleu ! nous laisserez-vous dormir tranquilles, vous, à la fin !...

Il retombe et se rendort sur l’autre flanc.

DON QUICHOTTE, après un moment de silence.

Tout s’explique !... cette forêt est enchantée, et ces gens, ami Sancho, sont enchantés comme elle : de là, cet assoupissement bizarre... n’est-ce pas, Sancho ?...

Sancho lui répond par un effroyable ronflement.

Lui aussi !... et moi-même... la lassitude...

Il s’assied.

L’envie de dormir...

Il s’étend.

Cela me gagne !... Ô Tripoton ! je m’abandonne à tes sages volontés.

Ronflement variés de tous.

Apprends-moi, dans un rêve, comment je puis pénétrer dans ces palais enchantés et voir Dulcinée du Toboso...

S’endormant.

Du Tobo... boso !... boboso... so !...

Il appuie sa lance contre le tronc du chêne, passe à droite et s’endort à coté du roi, en tournant le dos au public. Musique. Le Gracioso, en dormant, donne un coup de pied à la marmite qui dégringole.

SANCHO, réveillé en sursaut, criant.

Toboso !... Tremblez félons !...

Il se remet, se lève et va s’asseoir aux pieds de don Quichotte, endormi.

Rêve de Don Quichotte.

Il entre par la gauche, la tête nue, et descend comme quelqu’un qui écoute une voix qui lui parle ; il indique par ses gestes qu’il s’agit de franchir mille obstacles pour arriver à Dulcinée et qu’il saura les vaincre ; il marche vers la grotte ; au moment où il arrive ; une armée de cactus lui en dispute l’entrée en le chatouillant et le piquant. Bataille contre ces plantes dont il est vainqueur aptes un combat acharné. Il va pour entrer dans la grotte. Les broussailles se resserrent, les fleurs représentent une quantité d’yeux de hiboux menaçants et les épines autant de cornes et de dents formidables. Il écarte les broussailles qui disparaissent, et cette fois, c’est une grande toile d’araignée qui tapisse toute l’entrée de la caverne avec une araignée énorme et bizarre au milieu. Don Quichotte effrayé recule. La bête grimpe au haut de sa toile et disparaît. Don Quichotte s’avance pour déchirer la toile ; l’araignée suspendue à un fil, descend du plafond et se trouve devant lui. Efforts de don Quichotte pour l’atteindre. Bataille avec l’araignée qui finit par aller tomber, en expirant, dans la coulisse. Don Quichotte fend la toile d’un coup d’épée, la grotte s’ouvre, s’élargit et se transforme en une gueule fantastique dans laquelle parait un palais merveilleux tout de pierreries et de feux. Dulcinée est entourée de ses femmes ! toutes agitent des lauriers à la vue de don Quichotte.

UNE VOIX.

Air de M. Giorza.

Oui, c’est elle,         

Qui t’appelle,

Oui, c’est elle

Cœur fidèle,

Que tu voi

Près de toi !...

C’est la dame

De ton âme

Qui proclame

Son amour pour toi,

Reçois la couronne,

Que sa main te donne !...

Reçois la couronne

Pour prix de ta foi.

Ô belle journée !

Chantons Dulcinée,

Chantons l’hyménée

Du chevalier roi !

Pendant ce chant, Tripoton fait signe à don Quichotte d’avancer ; il entre dans lit grotte, Dulcinée se lève, le couronne, et Tripoton les unit tons deux. Tableau : La grotte se referme et tout disparaît. Sons de trompette.

 

 

Scène IV

 

LES COMÉDIENS, DON QUICHOTTE, SANCHO, BASILE en écuyer, avec un nez énorme qui le déguise, il tient une bannière, le Gracioso sonne la trompette

 

BASILE, d’une voix tonnante, renversant les piquets et arpentant la scène.

Oyez ! oyez ! oyez tous.

Tous les comédiens se réveillent en sursaut ahuris, Sancho effaré se met sur son séant : Basile allant derrière l’arbre.

Debout, seigneur don Quichotte ! debout !...

DON QUICHOTTE, sautant de derrière l’arbre, la lance à la main.

Qui m’appelle ?

BASILE.

Moi ! Gargarismo le Camard !... écuyer du chevalier du Miroir, qui vous somme, par ma voix, de reconnaître que la dame Cassildée de Vandalie, dite la belle aux yeux rouges, est infiniment supérieure en beauté à la très laide, très sotte et très impertinente Dulcinée du Toboso, laquelle n’a que des roses d’emprunt, des dents rajustées et de faux cheveux !

DON QUICHOTTE, sautant.

Par la mort !

BASILE, avec noblesse.

Nous le prouverons !

DON QUICHOTTE, furieux.

Où est ce téméraire qui ose dire que les cheveux de ma Dulcinée sont de faux cheveux, et ses dents, de fausses dents ?

BASILE.

Ce téméraire ! le voici !

 

 

Scène V


LES COMÉDIENS, DON QUICHOTTE, SANCHO, BASILE, CARRASGO, au fond

 

Carrasco, paraît armé des pieds à la tête, et tout couvert de petits miroirs sur le casque, en guise de cimier, un miroir à alouettes.

DON QUICHOTTE, contenant sa colère et ébloui par l’éclat des miroirs.

Seigneur chevalier à tête folle !... à quelle condition vous plaît-il que nous nous mesurions ensemble ?

Carrasco descend et montre Basile on faisant signe qu’il ne parle pas.

BASILE.

Le vaincu s’engage dès à présent à déposer l’épée et à renoncer à tout jamais à la chevalerie.

DON QUICHOTTE.

J’accepte !...

Mouvement noble de Carrasco.

BASILE.

Sonnez, trompettes ! battez, tambours !

Trompettes et tambours.

DON QUICHOTTE.

Mon bouclier, Sancho !... et mon casque !

SANCHO, étendu à terre, à moitié endormi.

Et dire que je ne pourrai pas seulement faire un petit somme ! v’là le plat à barbe !...

Il lui passe par erreur le plat creux où est le fromage.

BASILE, à Carrasco, bas.

Prenez garde qu’en faisant joujou !

CARRASCO, de même.

Soyez tranquille !... il en sortira sans une égratignure !

DON QUICHOTTE, il se couvre du plat au fromage qui commence à lui couler sur le front et la barbe.

Qu’est-ce que cela, Sancho, on dirait que mon crâne s’amollit ? ou que ma cervelle fond !... ou que la sueur m’inonde ; mais par Pollux !... ce n’est point celle de la peur !... En avant, chevalier ! Toboso ! Toboso !...

Le fromage lui inonde la face. Ils sortent en se faisant des politesses. Le tambour les précède. Tous les comédiens les suivent en tumulte pour assister au combat.

 

 

Scène VI


SANCHO, BASILE

 

BASILE, arrêtant Sancho, prêt à sortir.

Halte-là, sire écuyer !... vous savez la coutume !...

SANCHO.

Quelle coutume ?

BASILE.

Tandis que les patrons jouent de l’épée !... les écuyers s’escriment du couteau !...

Il tire un énorme couteau et se met en posture.

SANCHO.

Cette coutume-là n’a pas le sens commun, sire écuyer ; servez-vous de ce couteau pour rogner un peu votre nez, si le cœur vous en dit ; mais le mien est trop bien fait pour que je me risque à le gâter !

Même jeu pour sortir.

BASILE.

Si le couteau vous répugne, j’ai un autre genre d’escrime à vous proposer !

SANCHO.

Mais... quelle chienne d’idée de vouloir absolument que nous nous cassions les os sans motif !... je ne vous ai rien fait, vous ne m’avez rien fait !... vous me plaisez, je vous plais !...

Il lui baise le nez.

Vous êtes beau !...

Il lui tape sur le nez.

Bonsoir !

Fausse sortie.

BASILE.

Pardon !... voici mes armes !

Il tire un jambon.

SANCHO, enthousiasmé.

Cette fois, vous y êtes !...

Prenant le jambon.

Oh ! le fils de gueuse ! – Quelle odeur !...

Il le serre sur son cœur.

BASILE.

Et quelle chair ! – il n’y manque que le vin pour le faire passer !

SANCHO, s’empare du jambon.

Bon ! bon ! plantons-le d’abord... nous verrons plus tard à l’arroser !

Il s’assied prêt à manger.

 

 

Scène VII

 

SANCHO, BASILE, SANCHICA

 

SANCHICA, accourant, essoufflée avec une outre.

V’là le vin !

SANCHO, stupéfait.

Sanchica !

SANCHICA, saisie.

Papa !

SANCHO.

Ici !... toi !... ma fille !...

Il saute debout.

Mille diables !... comment es-tu ici ?... loin de ta mère !

SANCHICA, avec aplomb.

C’est pour devenir reine !... papa !

SANCHO.

Reine ?

SANCHICA.

Oui ! on m’a promis que je serai reine !

SANCHO.

Et tu as cru ça !... 

À lui-même.

Elle l’a cru ! comme son père !... Et tu t’es sauvée sans prévenir ta maman, petite scélérate ?

SANCHICA.

Tiens, je crois bien, elle m’aurait empêchée !...

SANCHO.

Comme moi !... et tes oies, malheureuse ! et tes oies, où sont-elles ?

SANCHICA.

Dans les champs !

SANCHO.

Seules ?

SANCHICA.

Oh ! il ne manquera pas de gens pour les ramasser, va !

SANCHO, désespéré.

Je crois bien ! des oies superbes ! ce que j’avais de plus précieux avec mes cochons et mes poules !

SANCHICA.

Oh ! le cochon ! il s’est sauvé, lui !

SANCHO.

Ciel !...

SANCHICA.

Et quant aux poules !... maman les a toutes... crac !...

Elle fait le signe de tordre le cou.

SANCHO.

Assassinées !

SANCHICA.

Dame, maman a dit : « À quoi que ça sert les poules, puisque le poulailler est brûlé ? »

SANCHO, sautant.

Comment, le poulailler est brûlé ?

SANCHICA.

Mais oui, parce que mon frère a laissé la lampe allumée en se sauvant !

SANCHO.

Il s’est sauvé ?

SANCHICA.

Pour se faire soldat !

SANCHO.

Mon fils ?...

SANCHICA.

Même qu’il a emporté tout l’argent que t’avais caché dans un pot !

SANCHO, tombant dans les bras de Basile.

Ruiné !... Mes poules, mes oies, mes enfants, mon argent, mon âne !... Ruiné !... ruiné !

BASILE.

Courage, frère !

Il lui passe la cruche de vin, que Sancho prend instinctivement : tandis qu’il boit.

Il vous reste encore votre femme !

SANCHO.

Ah ! c’est bien ce qui m’achève !... et elle a laissé faire tout ça !...

SANCHICA.

Dame ! t’étais pas là !

SANCHO.

Elle a raison ! je n’étais pas là... Oui, tu n’étais pas là, nigaud, âne bâté ! Tu courais après ton gouvernement et après ton île, et tu ne pensais pas que ton île, c’était ta maison ! et que ton gouvernement c’était ton ménage !... et tout ça est au diable... par ta faute, imbécile !... c’est bien fait !... et voilà pour t’apprendre, animal, idiot, bête brute !...

Il se donne des soufflets et s’arrache quelques poignées de cheveux.

BASILE.

Moralité, camarade... pierre qui roule n’amasse pas mousse !

Fanfares.

CRIS, dans la coulisse.

Victoire au chevalier des Miroirs !...

BASILE.

Mon maître est vainqueur !

SANCHO.

Et le mien, patatras !... comme toujours...

BASILE, ôtant son nez.

Ne vous désolez pas, ami Sancho !

SANCHO.

Basile !

BASILE.

Nous rentrons tous au bercail !

SANCHO.

Et le grison, en est-il ?

BASILE.

Et le grison aussi ! 

Il se sauve.

SANCHO, ravi, embrassant sa fille.

Et le grison aussi !

 

 

Scène VIII

 

SANCHO, BASILE, SANCHICA, DOROTHÉE, CARDENIO, entrant par la droite

 

DOROTHÉE, en femme.

Par ici, don Cardenio.

SANCHICA.

Tiens ! notre voisine !...

SANCHO, prêt à sortir.

Et vous aussi, señora, vous rentrez à la maison ! Comme nous !... comme le seigneur don Quichotte, attendez-nous ! nous ferons route ensemble !... Vive la maison !...

Il sort avec sa fille.

 

 

Scène IX


CARDENIO, DOROTHÉE

 

CARDENIO.

Où m’avez-vous conduit, madame ?

DOROTHÉE.

À votre salut peut-être, Cardenio, ainsi qu’au mien !... Ce chemin est celui que doit prendre don Fernand, nous l’attendrons ici, et j’espère encore...

CARDENIO, l’interrompant.

Le voici !

 

 

Scène X

 

CARDENIO, DOROTHÉE, DON FERNAND, DON ANTONIO, LUSCINDE, puis DON QUICHOTTE et SANCHO

 

DON FERNAND, soutenant Luscinde.

Un moment de repos vous remettra, madame...

Apercevant Dorothée.

Dorothée !... vous ici ?

Ironiquement.

Est-ce encore des menaces ?...

DOROTHÉE, doucement.

Des menaces !... Oh ! non ! je ne vous accuse pas, don Fernand !... j’oublie ici mon orgueil, et moi qui suis trahie !... moi, qui souffre, moi, voire victime !... je tombe à vos genoux !...

Don Quichotte paraît au fond et écoute.

DON FERNAND.

Madame !...

DOROTHÉE, à genoux.

Sauvez-moi !... sauvez ces deux êtres qui s’aiment et que vous condamnez au malheur ! Tu te détournes !... Et ta main tremble... tu le vois... il n’y a rien ici qui t’offense !... Et j’implore seulement comme une grâce ce que je pourrais réclamer comme un droit !

DON FERNAND, se dégageant avec violence.

Ah ! j’attendais ce mot !... Ce droit madame, ce droit n’est pas ! Et je ne vous pardonne pas de l’avoir invoqué !

DOROTHÉE, doucement, debout.

Je te pardonne bien, moi, je l’avais oublié !

DON FERNAND.

Moi !

DOROTHÉE, doucement.

Au pied d’un autel, tu m’as juré devant Dieu que tu me prenais pour ta légitime épouse !

DON FERNAND.

Vain serment qui n’a rien de sacré !

DOROTHÉE, de même.

Le ciel n’en a pas jugé de même ; puisqu’il a permis qu’un prêtre recueillit tes paroles et qu’il bénit de loin notre union !

DON FERNAND.

Si cela était, madame, vous auriez quelque preuve de ce que vous avancez !

DOROTHÉE, de même.

Je l’ai ! cette preuve !...

DON FERNAND, railleur.

Et mise en demeure de la produire, vous n’en avez rien fait ?

DOROTHÉE, de même.

Peut-être, Fernand, parce que je tremblais pour toi !

DON FERNAND.

Dites plutôt, parce qu’il n’y avait rien de réel dans tout cela, que votre mensonge !

DOROTHÉE, se redressant.

Oh !... Ah ! tu es trop cruel aussi, Fernand ! Si je n’ai pas montré ce qui t’enchaîne à moi pour la vie...

DON FERNAND.

C’est que vous ne l’aviez pas !

DOROTHÉE.

Je ne l’ai pas ?... Le voici !

DON FERNAND, saisi.

Cet écrit ?

DOROTHÉE.

Mais décidément, tu n’as rien dans l’âme !... Vous êtes tous témoins de ce que j’ai fait pour attendrir cet homme ! Je l’ai supplié ! moi !... je me suis mise à ses genoux, moi ! – Ah ! tu ne me connais pas encore, don Fernand !... J’ai trop d’orgueil pour te vouloir malgré toi !... Plutôt ma honte !... De mes droits d’épouse, je n’ai voulu prendre que celui de te sauver !... Et je n’en veux plus rien !... Ce lien qui nous unit, le voilà !...

Elle jette l’écrit à ses pieds.

Brûle-le ! anéantis-le !... je le rends à lui-même !... Et de ce passé que j’efface, je n’emporte que l’éternel regret d’avoir aimé si longtemps un être tel que toi !...

Elle sort.

 

 

Scène XI


CARDENIO, DON FERNAND, DON ANTONIO, LUSCINDE, DON QUICHOTTE, SANCHO

 

DON FERNAND, qui a ramassé l’écrit, le regardant.

Cette signature !... C’est vrai !... c’est vrai !... Ceci vaut le mariage. Tant que cet écrit subsiste... Dorothée est ma femme !... Luscinde ne m’est rien ! Mais une fois détruit !... Celle qui vient de sortir, n’est plus que... Eh bien, qu’il soit donc fait comme Dorothée le désire !... et que cette preuve anéantie !...

Mouvement pour déchirer le papier.

LUSCINDE, poussant un cri.

Ah !

CARDENIO, saisissant le poignet de don Fernand.

Misérable !

DON QUICHOTTE, désarmé.

J’ai entendu une voix suppliante, et j’ai vu une femme aux genoux d’un homme, chose contraire à toutes les lois divines et humaines !... Cet homme l’eût payé cher, quand l’épée m’était encore permise ; mais aujourd’hui qu’un serment condamne ce bras au repos, je me demande si la parole d’un vieillard n’aura pas quelque crédit sur une âme trop jeune encore pour être tout à fait mauvaise !

DON FERNAND, avec hauteur.

Je ne vous connais pas... et n’ai de conseils à recevoir de personne !

CARDENIO.

Ecoute au moins celui de la prudence, car je n’ai pas juré, moi, de tenir l’épée au fourreau !...

DON QUICHOTTE.

Vous avez tort, mon fils ! la violence appelle la violence !... Et ce n’est pas là ce qu’il faut dire !... Rappelez plutôt à cet homme ce que doña Dorothée vient de faire pour lui... et ce souvenir sera plus puissant que vos menaces !...

Don Fernand le regarde tenant toujours froissé le papier ; don Quichotte avec chaleur.

Dites-lui que cette femme trahie, abandonnée, humiliée n’a rien vu !... rien,

Montrant don Fernand.

que son danger !... que forte de ses droits d’épouse, elle a préféré se donner publiquement pour sa maîtresse... et de son propre déshonneur lui faire son salut !...

DON FERNAND.

C’est vrai... elle a fait cela !...

DON QUICHOTTE, avec plus de force.

Et vous verrez, si, ému d’un tel dévouement, il ne s’écrie pas avec moi... et tous les preux de la chevalerie !... Ô nobles ! ô grandes et saintes femmes ! Vous seules êtes capables de tant d’amour ! Bénies soyez-vous, ô femmes ! nos mères, nos sœurs et nos épouses ! Et maudits ceux qui vous méconnaissent ! Maudits ceux qui vous outragent ! Maudits ceux qui vous blasphèment !

TOUS, voyant don Fernand qui hésite.

Seigneur !

CARDENIO.

Fernand !...

DON FERNAND, touché de l’accent de Cardenio.

Cardenio !... 

À don Quichotte.

Merci !... où est-elle ?...

CARDENIO.

Ah !... venez !...

Il l’entraîne.

 

 

Scène XII


SANCHO, DON QUICHOTTE, puis SANCHICA

 

SANCHO, qui est entré pendant le discours de don Quichotte et qui a tout entendu, regardant son maître avec admiration.

Ah ! seigneur !...

Il s’avance vers lui, et vient se mettre à ses genoux.

Quel chevalier vous faites, quand vous ne vous battez pas !

Musique au dehors.

DON QUICHOTTE, cherchant son épée à son côté.

Le clairon !

SANCHO, le contenant, doucement.

Non ! non ! une musique de noces ! – Et quelles noces !... celles du seigneur Gamache !

SANCHICA, accourant.

Papa ! la noce ! la noce !

DON QUICHOTTE.

Allons donc prendre notre part des joies de ce monde... maintenant que tout le monde est heureux !...

SANCHO.

Grâce à vous. Et rentrons chez nous, car comme dit le proverbe...

DON QUICHOTTE, effrayé.

Sancho !...

SANCHO.

Le fou en sait plus long dans sa maison, que le sage à travers champs !...

DON QUICHOTTE, souriant.

Pour celui-là, je te le passe !... car il est bon !

Ils sortent, le décor change.

 

 

Huitième Tableau

 

Une vaste pelouse ombragée de grands arbres. À gauche, la porte gothique d’une église de village, exhaussée de trois marches. À droite, cabaret de feuillages. Tentes, estrades, banderoles, guirlandes de feuilles et fleurs, drapeaux, emblèmes de toutes sortes. Estrades de saltimbanques, cuisines en plein vent, marmites énormes, grappes de jambons et chapelets de saucisses, de melons, de grenades, etc. Tonneaux, outres, bouteilles, poules et poulets, chevreuils et sangliers suspendus aux arbres. Tables chargées de victuailles. Monceaux de petits pains, de fromages. Fourneaux en plein vent, poêles à frire. Jeu de bagues, tir a l’arbalète, etc., etc. Musique, danses, pétards. Tout le tableau d’une fête villageoise arrivée au plus haut degré du fracas, de la gaieté et de la bombance. Musique tout le temps ; cloches, etc., etc.

 

 

Scène première

 

SANCHO, SANCHICA, ORTIZ, NUÑEZ, GUERRERO, CHIQUITTA, JUANITA, PIQUILLA, DAME ORTIZ, MARITORNE, COMÉDIENS, ARCHERS, PAYSANS, PAYSANNES, MULETIERS, Etc.

 

Tous mangeant et buvant.

CHŒUR.

Air espagnol, Habas verdes.

Versez ! versez-nous à boire !

Le couvert est mis pour nous,

Amis, buvons à la gloire

De ces généreux époux !...

Buvons sans soif, mangeons sans faim ! (Bis.)

Buvons, mangeons sans fin ! (Bis.)

SANCHO, un jambon à la main, avec un collier de cervelas autour du cou.

I

Les gigots et les volailles,

Couvrent partout le gazon !

Les tonneaux et les futailles

Obscurcissent l’horizon !

Amis ! noyons dans ce bon vin, (Bis.)

Tourments, soucis, chagrin ! (Bis.)

II

Je ne veux plus pour couronne,

Que ce rond de cervelas ;

Et ce sceptre de Bayonne !...

Pour gouverner le repas !...

Car, par ma foi !... (Bis.)

Le plus grand roi (Bis.)

N’est pas ti gai que moi ! (Bis.)

Reprise.

TOUS.

Oui, par ma foi !

Etc.

Fanfares.

ENFANTS, entrant en criant et précédant le cortège.

Voilà les mariés !... vive les mariés !

Mouvement pour voir leur arrivée.

JUANITA, sautant au bras de Guerrero.

Ah ! mon Guerrero, quand est-ce que tu me conduiras aussi à l’église ?

GUERRERO, l’entraînant.

Quand Nuñez y conduira Piquilla !

PIQUILLA, à Nuñez.

Et quand irons-nous ?

NUÑEZ, l’entraînant.

Le même jour qu’eux !

Fanfares. Les musiciens paraissent.

TOUS.

Vive les mariés !...

Cortège.

Musiciens, tambourins et fifres. Conducteur du cortège, hallebardiers, archers. Les étudiants, les toréadors, les muletiers, les comédiens, les saltimbanques, les cuisiniers avec leurs bannières. Gamache, Quitterie. Le père de Gamache, parents, amis, etc. Valets qui jettent des pièces de monnaie et des dragées que se disputent les enfants. Détonations d’artifice, chœur. Cloche et orgue dans l’église. Basile appuyé sur le bras de Carrasco qui cherche à le consoler.

TOUS.

Vive Gamache !... Vive Quitterie !...

 

 

Scène II

 

SANCHO, SANCHICA, ORTIZ, NUÑEZ, GUERRERO, CHIQUITTA, JUANITA, PIQUILLA, DAME ORTIZ, MARITORNE, COMÉDIENS, ARCHERS, PAYSANS, PAYSANNES, MULETIERS, Etc., DON QUICHOTTE, CARDENIO, LUSCINDE, DON ANTONIO, DOROTHÉE, puis DON FERNAND

 

Au moment où s’ouvre la porte de l’église et où le cortège va y entrer au son des orgues, Dorothée en sort pour s’éloigner et descend les marches, tout le monde s’arrête et s’écarte respectueusement pour lui faire place. Silence, on n’entend plus que le son des cloches, don Quichotte, Luscinde, Cardenio, don Antonio, paraissent à gauche an même instant ; Dorothée étonnée de voir tant de monde s’apprête à traverser la foule pour remonter la scène et s’éloigner. Tout le cortège se range sur une ligne pour la laisser passer, et les derniers, en s’effaçant, laissent paraître don Fernand au milieu de la scène ; mouvement de Dorothée pour s’éloigner à sa vue. Les cloches sonnent toujours.

DON FERNAND.

Où donc allez-vous, duchesse ?... L’église est là qui vous attend ! et voici votre mari pour vous y conduire...

Il met un genou en terre.

DOROTHÉE.

Ah ! Fernand !...

Don Fernand se relève et la soutient.

TOUS, agitant leurs chapeaux.

Vive les mariés !

DON ANTONIO, poussant Luscinde dans les bras de Cardenio.

Tous les mariés alors !

CARDENIO, l’entraînant.

Ah ! Luscinde !

TOUS.

Vive Cardenio ! Vive doña Luscinde !

QUITTERIE.

Ah ! c’est ainsi : et l’on épouse celui qu’on aime !... Alors j’épouse don Basile !

Elle court à Basile.

BASILE.

Ah ! je m’évanouis !...

Il tombe dans les bras de ses amis.

TOUS.

Vive Quitterie !

GAMACHE, protestant.

Comment ? comment ? elle épouse Basile !... Et moi qui ai payé le repas ?

DON QUICHOTTE, gravement.

Vous payerez les guitares !

BASILE, radieux.

Vous payerez les guitares !

Gamache est entraîné.

Ballet.

À la fin du ballet, don Quichotte et Sancho reparaissent montés, l’un sur son cheval, l’autre sur son âne ; on les entoure, en agitant les chapeaux et les bannières, et en criant : Gloire à don Quichotte, tandis que les danseuses continuent à tourbillonner autour d’eux. Clameurs, cloches, etc., et cris : Gloire à don Quichotte.

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