Fernande (Victorien SARDOU)

Comédie en quatre actes, en prose

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 8 mars 1870.

 

Personnages

 

ANDRÉ

POMEROL

ROQUEVILLE

BRACASSIN

ANATOLE

DE CIVRY

FRÉDÉRIC

LE COMMANDEUR

MARESQUIER 

LE BARON

LE GÉNÉRAL

ALFRED

CLOTILDE

FERNANDE

GEORGETTE 

FLEUR-DE-PÊCHER

MADAME SÉNÉCHAL

AMANDA

MADAME DE BRIONNE

LA BARONNE

GIBRALTAR           

SANTA CRUZ

THÉRÈSE

UNE VIEILLE DAME

DOMESTIQUES

INVITÉS

FEMMES DE CHAMBRE

 

 

ACTE I

 

Un salon de table d’hôte. Porte d’entrée, pan coupé à droite. Porte de salle à manger, pan coupé à gauche ; canapé à droite, fenêtre à gauche. Au fond, piano, au-dessus glace sans tain recouverte d’un store et donnant sur la salle à manger, table à gauche.

 

 

Scène première


POMEROL, FRÉDÉRIC

 

Frédéric assis, très attentif à retourner des cartes. Pomerol à la porte d’entrée, introduit par une servante.

POMEROL, sur le seuil.

Madame est sortie ?

LA DOMESTIQUE, qui le suit, après lui avoir ouvert la porte.

Oui, monsieur.

POMEROL.

Mais mademoiselle ?

LA DOMESTIQUE.

Mademoiselle aussi.

POMEROL.

Eh bien ! j’attendrai !

Allant à Frédéric qui ne l’a pas vu venir.

Que diable fais-tu là, toi ?

FRÉDÉRIC, relevant le nez et debout.[1]

Ah ! monsieur de Pomerol !...

POMEROL, montrant les cartes.

Une réussite, hein ?

FRÉDÉRIC.

Non, monsieur de Pomerol... une martingale !

POMEROL.

Ah ! ah !

FRÉDÉRIC.

Oh ! une fameuse ! une vraie !... celle-là !... Ah ! mais, il y a longtemps qu’on n’a eu le plaisir de vous voir !

POMEROL.

Oui, heureusement pour moi !... Ah çà ! vous avez donc déménagé ?

FRÉDÉRIC

Monsieur vient des Ternes ?

POMEROL.

Mais oui ; je vous croyais toujours là-bas !... Et je vous chercherais encore de porte en porte, sans Gibraltar que je viens de rencontrer et qui m’a dit : « Mais ce n’est plus aux Ternes, c’est rue des Acacias, à Montmartre ! »

FRÉDÉRIC.

Depuis deux mois !... Depuis notre catastrophe !

POMEROL.

Il y a eu catastrophe ?

FRÉDÉRIC.

Oh ! monsieur n’a pas su ?... Une affaire !... Monsieur se rappelle-t-il le petit Hongrois, tout chauve ?

POMEROL, cherchant.

Le petit Hongrois !...

FRÉDÉRIC.

Oui, le général ?...

POMEROL.

Vaguement !... J’ai vu défiler ici tant de Hongrois, de généraux et de chauves !

FRÉDÉRIC.

Oh ! mais celui-là était bien remarquable... Il avait été pendu aux États-Unis.

POMEROL.

Ah ! oui, oui, je me rappelle ! Dans la guerre du Sud ?

FRÉDÉRIC.

Pour avoir pris je ne sais plus quel fort !

POMEROL.

Ou quel coffre !

FRÉDÉRIC.

Ou quel coffre-fort !... Moi je n’ai jamais eu bien bonne idée de cet homme-là ! C’est cette vieille Santa-Cruz qui nous l’avait présenté.

POMEROL.

Elle vit toujours, celle-là ?

FRÉDÉRIC.

À cet âge-là, monsieur, ou ne meurt plus !

POMEROL.

Donc, le général ?

FRÉDÉRIC.

Le général dînait ici tous les jours, à table d’hôte ; il payait quelquefois le Champagne... enfin, il se présentait bien !... Mais, par exemple, une veine... Je lui ai vu de ces séries au lansquenet !...

POMEROL.

Dame, il avait sa corde !

FRÉDÉRIC.

Et puis quelques ficelles avec !

POMEROL.

En sorte que ?...

FRÉDÉRIC.

En sorte qu’un soir, comme il passait pour la vingt-septième fois !

POMEROL.

Oh ! c’est trop !

FRÉDÉRIC.

C’est trop ! il faut être raisonnable !... M. Anatole exaspéré lui arrache le jeu !... Et dame ! c’était ça !...

POMEROL.

On le flanque à la porte !...

FRÉDÉRIC.

On l’y flanque !... Mais je dis à madame : « – Méfions nous !... Cet homme-là, pour se venger, ira dire à la police un tas de bêtises... que madame, sous prétexte de table d’hôte, tient un tripot clandestin ; qu’après dîner, la nappe se change en tapis vert, où l’on joue des jeux défendus !... »

POMEROL.

Enfin tout ce qui est vrai !...

FRÉDÉRIC.

Tout ce qui est vrai !... Ça ne rate pas !... Le surlendemain... le commissaire nous tombe-là, v’lan !... en plein chemin de fer !... on pince madame, qui fait ses petits quinze jours de prison...

POMEROL.

Diable !...

FRÉDÉRIC.

Et ces choses-là, voyez-vous, ça pose toujours mal une maison. Les voisins ont clabaudé. Le propriétaire a donné congé, nous avons pris nos cliques et nos claques, et nous voilà ici sous un autre nom !

POMEROL.

Ah !... ce n’est plus madame Adolphe ?

FRÉDÉRIC.

Non, c’est maintenant madame Sénéchal !

POMEROL.

Ça se vaut !... Ah çà ! mais dis donc, mais c’est très bien ici !... mâtin, quel luxe !

Il remonte en examinant le salon.

FRÉDÉRIC.

Oui ! c’est mieux qu’aux Ternes !.. Et commode !... Nous avons là, dans le jardin, un puits mitoyen avec le chantier de démolition !... En cas d’alerte, cric dans le chantier, et crac dans la rue !

POMEROL, le regardant.

Et puis une livrée, mon gaillard !

FRÉDÉRIC.

Ah ! dame, la maison est sur un pied !... La table d’hôte à cinq francs, sans le vin !... et nous n’admettons plus les dames qu’en toilette du soir, et les messieurs qu’en cravate blanche !... C’est monsieur de Roqueville qui a organisé tout ça !

POMEROL.

Ah ! c’est toujours monsieur Roqueville qui mène tout ici ?

FRÉDÉRIC.

Oh ! toujours !... Un homme si comme il faut !... Madame le laisse faire.

POMEROL.

Et mademoiselle Fernande, qu’est-ce qu’elle devient ?

FRÉDÉRIC.

Oh ! mademoiselle Fernande ! monsieur sait qu’elle ne se mêle de rien, elle !... Elle manque d’entrain !

POMEROL.

Pauvre fille !

FRÉDÉRIC.

Toujours la même !... silencieuse et pas drôle ! ça va même en augmentant !

POMEROL.

Je le conçois !... Et l’on me dit qu’elle est sortie ?

FRÉDÉRIC.

Depuis quatre heures.

POMEROL.

Cela me contrarie !... J’ai à lui parler !... Enfin, elle rentrera bien pour dîner !... attendons !... sept heures !... cela ne tardera pas beaucoup maintenant.

FRÉDÉRIC.

Et voici déjà des dîneurs !... M. Bracassin et mademoiselle Amanda...

 

 

Scène II


POMEROL, FRÉDÉRIC, BRACASSIN, AMANDA

 

AMANDA.

Tiens, c’est Pomerol !

BRACASSIN.[2]

Ah ! ce revenez-y !... Que diable êtes-vous devenu, cher ami, depuis qu’on ne vous a vu ?

POMEROL.

Je suis devenu un plus vieux !

Regardant le crâne de Bracassin.

Dites donc, mais, eh ! là !... ça se dépouille, là-haut !

BRACASSIN.

Le plafond, oui !... ça se décolle un peu !

AMANDA.

Pourquoi donc est-ce que vous nous avez lâchés comme ça, depuis un an ?

POMEROL.

Ma chère, parce que je me suis rangé !...

BRACASSIN.

Il ne joue plus ?

POMEROL.

Je ne joue plus !

AMANDA.

Alors, qu’est-ce que vous faites ?

BRACASSIN.

Il a d’autres vices, parbleu !

AMANDA.

Il s’est marié !

POMEROL.

Vous l’avez dit !... Mais, et vous donc ?... Mairie à part, il me semble que...

AMANDA, s’asseyant sur le canapé.

Ah ! ne m’en parlez pas !... Il m’a fait une telle scie !...

POMEROL, à Bracassin.

Et à propos de scie !... cette sculpture ; ça marche-t-il un peu ?

Il s’assied près d’Amanda.

BRACASSIN.

Oui, parlons-en ! Un joli siècle pour la sculpture ! Crédié ! va ! s’il ne vaut pas mieux se croiser les bras !

AMANDA.

Et c’est ce qu’il fait.

BRACASSIN.

On ne peut plus seulement faire un peu de nu, qu’on ne vous fiche une bouteille d’encre à la tête !... Vous comprenez la sculpture sans le nu, vous ?

POMEROL.

Ça dépend !... il y a le nu... nu... Et puis, dame... il y a le nu... d’un nu !...

BRACASSIN.

C’est le mien !... Le grand art ?...

POMEROL.

Si votre fameuse Ariane est dans cet esprit-là !

BRACASSIN.

Oh ! ça, c’est mon œuvre !... Je ne laisserai peut-être que ça... mais ça suffit bien à la gloire d’une époque !

POMEROL.

C’est beau, hein ?

BRACASSIN.

C’est abrutissant !

POMEROL.

C’est que voilà au moins cinq ans que vous y travaillez !

AMANDA.

Six ans !...

BRACASSIN.

Sept !

POMEROL.

Je suis curieux de la voir !... où la voit-on ?

BRACASSIN.

Mon Ariane !... bigre ! on ne la voit pas encore !... Elle est là !

Il montre son front.

POMEROL.

Toujours ?...

BRACASSIN.

Une statue pareille !... mâtin ! comme vous y allez, vous ! Ça se médite ! ça se creuse !... pendant des années !

POMEROL.

Le grand art ?

BRACASSIN.

Le grand art !... J’en suis déjà à ma troisième manière, et je n’ai encore rien fait !... Voilà les maîtres !

POMEROL, lui serrant la main en se levant.

Je vous aime mieux comme ça ! 

À part.

Sa méthode me rassure !...

 

 

Scène III


POMEROL, BRACASSIN, AMANDA, FLEUR-DE-PÊCHER

 

FLEUR-DE-PÊCHER.[3]

Bonjour, mes mignons !

BRACASSIN.

Ah ! c’est Fleur-de-Pêcher !...

AMANDA, l’embrassant.

Ah ! ma chérie !

FLEUR-DE-PÊCHER, de même.

Ma bonne biche !

BRACASSIN, tendant la joue.

J’en suis ?

FLEUR-DE-PÊCHER.

Marchez !

Il l’embrasse. À Pomerol, voyant qu’il ne l’embrasse pas et lui tendant le cou.

Allons, vite donc ! fainéant !

POMEROL, embrassant.[4]

Voilà !

AMANDA.

Tu arrives ?

FLEUR-DE-PÊCHER, gaiement.

De Bade, par le train de sept heures ! Ma foi, tant pis, on me prendra comme ça, n’est-ce pas ?

AMANDA.

Tu es jolie à croquer !

BRACASSIN.

Bigre ! quelle toilette ! Tu as fait sauter la banque ?

FLEUR-DE-PÊCHER.

Ah ! mes enfants ! une déveine !... Sans un petit Allemand qui m’a payé le retour, je serais encore là-bas, à l’hôtel, en nantissement.

BRACASSIN.

Alors, pas drôle, Bade ?

FLEUR-DE-PÊCHER.

Ah ! ma foi non !... et puis des femmes !... Je ne suis pas plus bégueule qu’une autre, n’est-ce pas ?

POMEROL.

Non !... ça !...

FLEUR-DE-PÊCHER.

Eh bien, vrai, c’est trop fort !... Il y avait là surtout deux Anglaises !... Un aplomb, mes enfants... et laides, et rousses, et des taches de son !... Eh bien ! ma chère, il n’y en a que pour elles !... Tous ces crétins d’hommes sont pendus à leurs jupes !... c’est embêtant !... Je l’ai dit à Dupressoir !... Je vous assure, mon bon ! que ces créatures-là finiront par chasser toutes les femmes comme il faut... moi la première !

POMEROL.

Tiens ! je te rembrasse pour ce mot-là !...

FLEUR-DE-PÊCHER.

Ah ! tu me décoiffes ! 

À Amanda.

Prête-moi ton peigne ?

 

 

Scène IV


POMEROL, BRACASSIN, AMANDA, FLEUR-DE-PÊCHER, ANATOLE, CIVRY

 

ANATOLE.[5]

Belles dames, je vous présente mon ami, le vicomte Florestan de Civry, que j’ai pris la liberté de vous amener pour convive.

AMANDA.

Monsieur est le bienvenu.

CIVRY, très bien élevé, très distingué.

Mesdames !... Monsieur Anatole Richon...

ANATOLE.

Dites, mon ami Anatole simplement, très cher, je vous en prie.

CIVRY.

Mon ami Anatole donc, s’est acquis des droits éternels à ma reconnaissance, par le plaisir très envié qu’il me procure aujourd’hui !

FLEUR-DE-PÊCHER passe devant lui en le saluant. À Bracassin.[6]

Il est gentil, ce garçon !

BRACASSIN, après l’avoir toisé d’un coup d’œil, et à demi-voix.

Province !

POMEROL.

...De Civry ! Je connais à Toulouse monsieur de Civry, président de cour...

CIVRY.

C’est mon père, monsieur, et mon oncle est procureur impérial à Bastia. Les Civry sont une vieille famille parlementaire.

POMEROL.

Très riche, très noble, et, ce qui vaut mieux, monsieur, très estimée.

CIVRY, saluant.

Monsieur !...

POMEROL.

Si vous avez une commission pour monsieur votre oncle, je pars demain pour la Corse.

CIVRY.

Vous êtes trop bon, monsieur... et j’accepte de grand cœur !

POMEROL.

Voici mon adresse !... 

À part.

Comment ce gamin-là est-il ici ?

Anatole, Bracassin, Fleur-de-Pêcher et Amanda se sont groupés vers le fond.

AMANDA, bas à Anatole, au fond.

Riche ?

ANATOLE, avec un geste d’admiration.

Pouh !

AMANDA.

Il est bien gentil !

Ils redescendent.

ANATOLE.[7]

Mon ami de Civry est à Paris pour compléter ses études.

FLEUR-DE-PÊCHER.

Étudiant ?

CIVRY.

En droit.

FLEUR-DE-PÊCHER.

Ah ! que j’aime ça, moi ! les étudiants !

CIVRY, s’inclinant très poliment.

Mademoiselle !

ANATOLE.

Il ne connaît pas encore bien Paris.

POMEROL.

Non, ça se voit !... Et vous lui en faites les honneurs ? à titre d’ancien camarade, sans doute ?

CIVRY.

Mon Dieu, non, le hasard !... Monsieur demeure sur le même carré que moi, au quatrième, et ma foi, habitant le même pigeonnier...

POMEROL, à part.

Il le plume !

 

 

Scène V


POMEROL, BRACASSIN, AMANDA, FLEUR-DE-PÊCHER, ANATOLE, CIVRY, GIBRALTAR, FRÉDÉRIC

 

FLEUR-DE-PÊCHER.

Ah ! Gibraltar !

GIBRALTAR.

Tiens, tu es revenue, mon petit poulet !

Elles s’embrassent.

ANATOLE.

Frédéric... du madère !

FRÉDÉRIC.

Oui, monsieur !...

GIBRALTAR.

Mes enfants, je vous annonce pour ce soir un Égyptien !

AMANDA.

Un vrai ?

Amenda prend les cartes sur le guéridon où les a laissées Frédéric.

GIBRALTAR.

Oh ! pur ! un grand commerçant du Caire dont j’ai fait la connaissance à Mabille ! Il est ici pour étudier les tissus français.[8]

Frédéric sert du madère. Les hommes boivent, fument. Fleur-de-Pêcher et Amanda retournent des cartes. Pomerol est venu s’asseoir sur le canapé.

AMANDA.

Riche ?

Elle commence vivement une réussite.

GIBRALTAR.

Et généreux !... Je le promène dans Paris à raison de cent francs par jour. Je l’ai mené tantôt au bois, dans une calèche du Grand-Hôtel... Un chic ! Demandez à Pomerol qui m’a rencontrée ! Hier au soir, je l’ai présenté chez Blanche de Riz, où il a perdu une dizaine de mille francs, comme je vous boirais un verre de madère... si on avait la chose de m’en offrir un !

ANATOLE, le lui donnant.

Tiens !

FLEUR-DE-PÊCHER, se levant.

On a donc joué, hier, chez Blanche ?

GIBRALTAR.

Oui !... Sa crémaillère !...

AMANDA, retournant ses cartes.

Elle ne m’aurait pas invitée, la chipie !

FLEUR-DE-PÊCHER.

Elle est donc joliment remontée sur sa bête !...

À Civry qui s’est rapproché.

Mon cher monsieur, quand je suis partie pour Bade, elle était dans une dèche !...

Elle remonte avec lui et va tapoter du piano.

GIBRALTAR.

Ah ! bien, maintenant, une maison ! des tableaux, des tapis partout !... Et le salon de jeu !...

S’asseyant à la table, à gauche.[9]

Une féerie, mes enfants !... Il y a là une table américaine à coulisses... En cas de surprise... crac ! tout disparaît ! et on se trouve à dîner, au dessert, avec les bouteilles, les verres, et jusqu’au fromage dans les assiettes !

Murmures d’approbation.

FRÉDÉRIC, qui a écouté avec admiration.

Oh !...

BRACASSIN.

Avec ça que la police gobe encore ces trucs-là ?

FLEUR-DE-PÊCHER, cessant de jouer.

Dites donc, mes chéris !... À propos de table !... si on dînait ! Je n’ai rien pris depuis Strasbourg, moi !...

FRÉDÉRIC.

C’est que M. de Roqueville n’est pas là ! Et justement madame n’est pas encore rentrée... ni mademoiselle non plus !

GIBRALTAR.

La petite !... je crois bien, si elle est encore à ses dévotions.

POMEROL.

Fernande ?

GIBRALTAR, se levant.

Oui. En passant tout à l’heure devant Notre-Dame de Lorette... je l’ai vue entrer !

POMEROL.

Ça offense vos principes, ça ?

GIBRALTAR.

Moi !... je m’en moque pas mal, pourvu qu’on dîne ! 

À Amanda qui lui apporte un verre, vivement.

J’ai vendu ton Chantilly.

AMANDA, à demi voix.

Combien ?

GIBRALTAR, à demi-voix.

Deux cents... Je les ai...

AMANDA, à demi-voix.

Ne dis rien à Bracassin.

GIBRALTAR, à demi-voix.

Bécasse !

 

 

Scène VI


POMEROL, BRACASSIN, AMANDA, FLEUR-DE-PÊCHER, ANATOLE, CIVRY, GIBRALTAR, FRÉDÉRIC, LE COMMANDEUR

 

FRÉDÉRIC, annonçant.

M. le commandeur don Ramire !

On se lève.

POMEROL.

Un commandeur ? Il y a un commandeur ?

BRACASSIN.[10]

Oui !... à ce qu’il dit !

FLEUR-DE-PÊCHER, à Pomerol.

Commandeur de quoi ?

POMEROL.

Des croyants !

LE COMMANDEUR, saluant magnifiquement.

Señoras !... Seigneurs !

POMEROL, à Anatole.

Amérique Espagnole, hein ?

ANATOLE.

Guatemala !

POMEROL, boutonnant son habit, fourrant vivement ses mains dans ses poches.

C’est ça !

FLEUR-DE-PÊCHER.

Il est beau, cet homme !

GIBRALTAR.

Et une brochette !

LE COMMANDEUR.

Les Señoras me pardonneront-elles mon retard ?

GIBRALTAR.

Vous n’êtes pas en retard, don Ramire !

LE COMMANDEUR.

Il est toujours trop tard pour vous voir !

POMEROL, à lui-même.

Un peu pommade !

ANATOLE, les présentant.

M. de Pomerol !... Don Ramire !

LE COMMANDEUR.

Je suis radieux de faire la connaissance de Votre Seigneurie !

Il lui tend la main. Pomerol salue en faisant semblant de ne pas voir le geste.

ANATOLE, à demi-voix.

Il vous tend la main !

POMEROL, de même, montrant du geste les siennes dans ses poches.

C’est bien pour ça !

FLEUR-DE-PÊCHER.

Oh ! la belle bagne !

LE COMMANDEUR, la tirant de son doigt.

À la disposition de Votre Grâce.

FLEUR-DE-PÊCHER, ravie.

Oh ! don Ramire !...

LE COMMANDEUR, la faisant étinceler.

Ce n’est qu’un petit diamant trouvé dans l’une de mes mines par mes esclaves !...

Fleur-de-Pêcher s’apprête à la recevoir. Il la remet à son doigt.

...et dont je ne me séparerai jamais ! car il me vient de ma mère !

FLEUR-DE-PÊCHER, stupéfaite, à Pomerol.

Ah ! il la met à la disposition de Ma Grâce et puis...

POMEROL.

Formule espagnole !... ça ne veut rien dire !

LE COMMANDEUR, regardant le diamant avec sentiment.

Et puis je lui dois la vie !

BRACASSIN, bas à Pomerol.

Attention, l’histoire !... Il en a d’un dur !...

LE COMMANDEUR.

Ce diamant jette de tels feux !... qu’à ma dernière campagne, séparé de mon corps d’armée, j’ai pu, à la faveur de son éclat, retrouver mon chemin dans les ténèbres !

POMEROL, à demi-voix.

Et y allumer son cigare !...

Le Commandeur remonte avec Civry.

AMANDA.[11]

Est-il distingué, hein ?

GIBRALTAR.

Et comme il conte !

ANATOLE.

Oui, il blague un peu, mais il vous tourne ça !...

POMEROL.

Je crois qu’il tourne tout ce qu’il veut !

GIBRALTAR.

Mais il faut l’entendre chanter !

AMANDA.

Et jouer de la guitare !...

POMEROL.

La guitare !... je jouerais bien encore avec lui de la guitare !... mais autre chose !...

 

 

Scène VII

 

POMEROL, BRACASSIN, AMANDA, FLEUR-DE-PÊCHER, ANATOLE, CIVRY, GIBRALTAR, LE COMMANDEUR, MARESQUIER, SANTA-CRUZ, puis FRÉDÉRIC

 

Ils entrent ensemble, le père Maresquier, un petit vieux, et la Santa-Cruz, une horrible vieille. Ils descendent. On forme la haie.

ANATOLE et BRACASSIN.[12]

Ah ! papa Maresquier !

AMANDA, GIBRALTAR, FLEUR-DE-PÊCHER.

Et la Santa-Cruz !

ANATOLE.

Ensemble !!!

BRACASSIN.

Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur !

BRACASSIN et ANATOLE, battant et sonnant aux champs.

Plan, rataplan, plan !

TOUS, de même, et applaudissant.

Bravo ! bravo !

SANTA-CRUZ, exaspérée.

Polissons, va !

On rit.

BRACASSIN.

Laissez-les dire, maman ! allez !... Il n’y a pas encore beaucoup d’hommes conservés comme vous !

SANTA-CRUZ.

Insolent !

FLEUR-DE-PÊCHER.

Ah ! mais, je me révolte, moi, à la fin, j’ai faim !

AMANDA.

Oui ! il est la demie passée.

ANATOLE.

Attendons Roqueville !

BRACASSIN.

Vous savez bien qu’il est toujours en retard ! – Dînons.

TOUS.

Ah ! oui, dînons !

FRÉDÉRIC, accourant, effaré.

Voilà mademoiselle qui rentre !

FLEUR-DE-PÊCHER.

Enfin !

FRÉDÉRIC.

Ah ! ce n’est pas sa faute !... Elle a failli être écrasée.

POMEROL.

Écrasée !

FRÉDÉRIC.

Oui, sur le boulevard !... C’est une dame qui vient de la ramener dans sa voiture !

FLEUR-DE-PÊCHER et AMANDA.

Ah ! pauvre mignonne !

POMEROL.

Où est-elle ?

FRÉDÉRIC.

Dans sa chambre. Elle s’habille !... Oh ! ce n’est rien ! Pas une écorchure !... Elle prie ces dames de se mettre à table ! sans attendre madame. – Quant à elle, elle va descendre.

BRACASSIN.

À table, alors !

Prenant le bras de la Santa-Cruz.

Allons, mesdames ! place aux jeunes !!...

Il entraîne la Santa-Cruz dans un mouvement de galop, suivi du Commandeur qui donne son bras à Fleur-de-Pêcher ; d’Anatole, qui le donne à Amanda, et de Maresquier, qui le donne à Gibraltar. Civry et Pomerol restent en arrière.

 

 

Scène VIII

 

POMEROL, CIVRY

 

POMEROL.[13]

Monsieur de Civry !... Pardon !... Voulez-vous me permettre ?

CIVRY.

Comment donc, monsieur ?

POMEROL.

À titre d’ancien !... Car si vous êtes étudiant en droit, je suis, moi, avocat, et j’ai eu l’honneur de plaider devant monsieur votre père !

CIVRY.

Voilà bien des titres, monsieur, à ma sympathie et à ma déférence !

POMEROL, lui serrant la main.

Eh bien, merci !... vous me mettez à l’aise !

ANATOLE, sur le seuil, reparaissant.

Eh bien Civry, allons donc ?

POMEROL.

Oui ! nous y allons !

Anatole disparaît. À Civry.

Répondez-moi donc, comme si nous étions de vieux camarades... C’est Richon qui vous a conduit ici ?

CIVRY.

Mais oui, sur ma demande !

POMEROL.

Ah !

CIVRY.

Vous comprenez, nous autres provinciaux, nous sommes un peu curieux ! Et quand on a vu tous les monuments, tous les théâtres, tous les bals publics !... Enfin j’ai exprimé à M. Richon le désir de connaître un peu le Paris... comment dire ?... souterrain...

POMEROL.

Le grand collecteur ?...

CIVRY, protestant.

Oh !

POMEROL.

Oh ! mais pardon, c’est que nous y sommes !...

CIVRY.

Je ne puis, monsieur, qualifier si sévèrement un endroit où j’ai l’honneur de vous voir !

POMEROL.

J’attendais la réponse ! – Eh bien ! non, ma présence ne prouve rien ; sinon que je suis, moi, à l’orifice par où l’on sort... et que vous êtes, vous, à celui par où l’on entre !

CIVRY.

En vérité, monsieur, je ne sais comment ?

POMEROL.

Monsieur de Civry... Un jour, un homme jeune, riche, honnête comme vous, et comme vous, poussé par la curiosité des choses malsaines, s’est fait introduire dans une maison pareille à celle-ci, par un ami...comme Richon ! – Cet homme dont je parle, venu pour un soir, est revenu le lendemain, puis les jours suivants, puis toujours ! – Attiré, enlacé par la hideuse passion du logis, le jeu... il s’est fait, lui, galant homme, le camarade nocturne de misérables sans aveu, qu’il n’oserait saluer on pleine rue. Puni ! ah ! bien puni de sa dégradation volontaire par l’obligation de leur serrer la main, et de se laisser à chaque instant souffleter de leur tutoiement amical !...

CIVRY, embarrassé.

Monsieur !...

POMEROL, continuant.

La fortune que ses parents lui avaient acquise par toute une vie de luttes et de privations héroïques !... Disparue ! engloutie !... Le travail paternel enrichit des escrocs ; les saintes économies de sa mère ornent de guipures le lit infâme des drôlesses... Et ce que le jeu lui a dévoré, ce n’est pas son or seulement, tombé là pièce à pièce ; mais tout le sang de sa jeunesse, versé goutte à goutte ; c’est ce que rien ne rend ni ne répare !... les plus belles heures de la vie gaspillées !... Si bien que cet homme aujourd’hui corrigé, guéri, sauvé par miracle gardera toute sa vie la sensation de son boulet, comme tous les forçats évadés du vice !... Et j’en parle savamment, monsieur !... Car cet homme-là, c’est moi !...

CIVRY.

Vous ?

POMEROL.

Allez-vous-en ! Monsieur, allez-vous-en ! croyez-moi !

CIVRY.

Mais, monsieur, je ne suis pas joueur !

POMEROL.

Pardieu ! Est-ce que je l’étais, moi ?

CIVRY.

C’est que l’on m’a vu ; et si je pars ainsi, que pensera-t-on de moi ?

POMEROL.

Que vous êtes un homme d’esprit, et si vous restez, le contraire.

CIVRY, offensé.

Ah ! monsieur !

POMEROL, vivement.

Ah ! bien une idée, tenez ! je vous insulte, voilà une sortie !... Et nous nous battons demain, j’aime mieux ça !

CIVRY.

Pas moi !

POMEROL.

Alors, le chapeau, vite !

CIVRY.

Mais !

POMEROL.

Mais, malheureux enfant ! Pensez-y donc ! – La porte s’ouvre ! Le commissaire paraît... saisit tout, et vous demande votre nom ! « Le vicomte de Civry ! »

CIVRY.

Oh !

POMEROL.

« Des Civry de Toulouse, monsieur le commissaire ; ne confondez pas, je vous prie... Famille parlementaire... mon père, président de cour... mon oncle, procureur impérial... ma mère !... »

CIVRY.

Monsieur !

POMEROL.

« Enfin, un vrai Civry, c’est-à-dire l’honneur même !... Vous le voyez bien, puisque je suis ici !... »

CIVRY.

Ah ! monsieur, jamais cela !... Je pars, vous avez raison !

POMEROL.

Allons donc !

CIVRY.[14]

Permettez-moi de vous serrer la main et de vous remercier !... de toute mon âme !

POMEROL.

Adieu, mon cher enfant !

CIVRY.

Oh ! non, pas adieu... Je vous retrouverai, et ma mère vous bénira... Je lui dirai tout !

POMEROL.

Vous êtes un brave cœur !

CIVRY.

Au revoir !... Puis-je dire : « mon ami ! »

POMEROL.

Dites !...

CIVRY.

Eh bien !... au revoir, mon ami !...

Il se sauve.

 

 

Scène IX


POMEROL, ROQUEVILLE, FRÉDÉRIC

 

POMEROL, seul.

Voilà le seul bon côté des fautes commises !... C’est de pouvoir les épargner aux autres !... Ah ! le Roqueville !

ROQUEVILLE, il entre en donnant son chapeau et son paletot à Frédéric.

Quel est donc ce monsieur qui sort si vivement ?

FRÉDÉRIC.

Un ami de monsieur Anatole qui venait dîner.

ROQUEVILLE.

Eh bien ! alors ?...

Apercevant Pomerol.

Ah ! pardon, monsieur !

Pomerol salue froidement.

Monsieur de Pomerol, si je ne me trompe ?

POMEROL, de même, très froid.

Oui, monsieur !

ROQUEVILLE.

Il y a longtemps qu’on n’a eu le plaisir de vous voir, monsieur.

POMEROL, de même.

Oui, monsieur.

ROQUEVILLE, un peu embarrassé de la froideur, après un silence.

Vous savez pourquoi ce jeune homme s’en va ?

POMEROL, de même.

Je ne vous dirai pas, monsieur ?

ROQUEVILLE.

Ah !... Vous n’entrez pas, monsieur ?

POMEROL.

Non, monsieur, non !

ROQUEVILLE, se mordant les lèvres.

Ah ! c’est différent !... monsieur !

Il salue.

POMEROL, le saluant froidement.

Monsieur !

Roqueville entre dans la salle à manger. On entend un bruit de voix qui le saluent. Frédéric ressort par l’entrée, en emportant son paletot et son chapeau.

POMEROL, seul.

Sinistre coquin !... Assurément non, je ne dînerai pas en face de toi !... Allons, décidément, je verrai Fernande une autre fois... à mon retour !... J’étais venu pour une bonne action ! – Eh bien !... je n’ai pas perdu ma journée !

Il cherche son chapeau.

 

 

Scène X

 

FRÉDÉRIC, POMEROL

 

FRÉDÉRIC.

Madame n’est pas rentrée par le jardin... par hasard ?

POMEROL, mettant ses gants pour sortir.

Non !... Pourquoi ?

FRÉDÉRIC.

Il y a là une dame qui la demande et qui a l’air si comme il faut... que je ne sais pas si je dois la laisser entrer ici...

POMEROL, de même.

Voilà un scrupule qui te sera compté là-haut !

FRÉDÉRIC.

C’est qu’elle insiste... J’ai beau cligner de l’œil et faire des signes, elle ne comprend pas... c’est une naïve.

POMEROL.

Bah ! quelque farceuse... Où est mon chapeau ?

FRÉDÉRIC.

Je fais entrer alors ?

Il sort.

POMEROL.

Une femme comme il faut !... Quand ce ne serait que pour la rareté du fait !

Il met son chapeau sur sa tête et s’apprête à sortir.

 

 

Scène XI

 

FRÉDÉRIC, POMEROL, CLOTILDE

 

FRÉDÉRIC, faisant entrer Clotilde.

Si madame veut !...

POMEROL, stupéfait.

Clotilde !

CLOTILDE.

Tiens, cousin, c’est vous ?

POMEROL.[15]

Clotilde ici ?

À Frédéric.

Va t’en, toi !

FRÉDÉRIC, à demi-voix.

Vous voyez bien... Je ne voulais pas !

POMEROL, le poussant dehors.

Veux-tu t’en aller !

 

 

Scène XII


CLOTILDE, POMEROL

 

CLOTILDE.

Pourquoi rudoyer ce garçon ?

POMEROL, vivement.

Cousine, un mot, un seul ? – C’est la première fois que vous franchissez le seuil de cette porte ?

CLOTILDE.

Mais oui !... et il faut un hasard !...

POMEROL, respirant.

Alors... vous ne jouez pas ?

CLOTILDE.

Je ne joue pas... quoi ?

POMEROL, baisant ses mains.

Adorable candeur !... Eh bien ! maintenant, cousine, votre bras et sauvons-nous !

CLOTILDE.

Mais comment ?... Permettez !

POMEROL.

Non ! je ne permets pas !... Vite ! vite !

CLOTILDE.

Mais pourquoi ?

POMEROL.

Parce qu’une femme comme vous, ma chère amie, n’entre pas dans une maison comme celle-ci ; et y séjourne encore moins !

CLOTILDE.

Par exemple !... Mais ce salon a bon air !

POMEROL, lui prenant le bras.

Oh ! le salon, ce n’est rien !...c’est la cage de l’escalier qu’il faut voir !

CLOTILDE.

Voyons, Philippe, je ne suis pas une petite fille, et une veuve de mon âge peut tout entendre. – Où suis-je ?

POMEROL.

Chez la Sénéchal, ci-devant madame Adolphe !

CLOTILDE.

La Sénéchal ?

POMEROL.

Table d’hôte de sept à huit heures ! Mal tenue, mal hantée, mal famée !

CLOTILDE.

Et vous y êtes ?

POMEROL.

Oh ! moi, j’ai rôti le balai ! Et cette fois, d’ailleurs, c’est pour une bonne œuvre !

CLOTILDE.

Mais moi aussi !

POMEROL.

Vous ?

CLOTILDE.

Mais oui ! Un accident de voiture, toute une histoire !

POMEROL.

Ah !

CLOTILDE.

Il n’y a pas un quart d’heure, sur le boulevard extérieur, ma voiture s’arrête brusquement au milieu de cris !... C’est une jeune fille que l’on relève presque sous la roue, et qui, heureusement, n’a pas la moindre égratignure.

POMEROL.

Fernande ?... C’est vous ?...

CLOTILDE.

Je la fais monter près de moi, toute pâle, tout effarée, je l’interroge : elle répond à peine, et ce n’est pas sans mal que je lui arrache un nom, celui de sa mère, et une adresse...

POMEROL.

Celle-ci !

CLOTILDE.

Je la conduis à cette porte où elle me quitte, en me remerciant d’un air de tristesse et de douleur qui m’enchantent, et je poursuis ma route jusqu’au théâtre...

POMEROL.

Quel théâtre ?

CLOTILDE.

Celui de l’endroit !

POMEROL.

Le théâtre Montmartre ?

CLOTILDE.

Oui.

POMEROL, stupéfait.

Vous ?

CLOTILDE.

Oui... Je vous expliquerai cela !... En descendant de voiture, je crois utile de gourmander mon cocher sur sa maladresse. Il se récrie : « Mais, madame, ce n’est pas moi qui me suis jeté sur cette demoiselle, c’est elle qui s’est élancée sous la roue ! »

POMEROL, saisi.

Allons donc !

CLOTILDE.

« Du reste, il n’y a qu’à la voir !... Madame peut être sûre qu’elle recommencera !... »

POMEROL.

Fernande ?

CLOTILDE.

« Comment ? elle recommencera ? » Cette affreuse idée m’obsède ; je ne vois plus que cette jeune fille sous les pieds des chevaux, écrasée, morte !... Je remonte vivement en voiture, en criant à François : « Vite ! à cette maison où nous l’avons conduite ! » J’arrive, je m’informe, on me regarde avec stupeur, j’insiste, je monte... et me voilà un peu rassurée déjà de la savoir ici, et tout à fait, mon cher Philippe, de vous y voir avec moi.

POMEROL.

Ah ! cœur de femme ! Il n’y a que vous pour ces choses-là !

CLOTILDE.

Vous connaissez cette jeune fille ?

POMEROL.

Du premier jour de mes folies !... Je l’ai vue haute comme cela !

CLOTILDE.

Mais elle est encore jeune !

POMEROL.

Vingt ans au plus !

CLOTILDE.

Se tuer à vingt ans, la malheureuse ! – Elle a l’air si douce !

POMEROL.

La douceur même !

CLOTILDE.

Et si intéressante !

POMEROL.

Ah ! je vous en réponds ! – Et ce que vous me racontez là !... c’est bien un peu de ma faute !

CLOTILDE.

Vous ?

POMEROL.

Eh ! oui !... Quand je me suis marié !...

CLOTILDE.

Et, entre parenthèses, si votre petite femme, qui n’est pas jalouse du tout, vous savait ici...

POMEROL.

Oui, je serais gentil !...

CLOTILDE.

Quand vous vous êtes marié, donc ?...

POMEROL.

En disant adieu pour jamais aux tables d’hôte et à leur abominable séquelle, j’ai promis à la pauvre enfant, pour laquelle je m’étais pris tout doucement de l’intérêt que j’aurais pour une fleur poussée entre deux pavés, je lui promis, dis-je, que je m’occuperais d’elle et la ferais sortir de cet horrible milieu. Mais on promet tant de choses !... Le déplacement ! l’amour, le travail !... Bref, tantôt... hasard ou pressentiment, je me dis : « Qu’est-elle devenue ? Je suis bien coupable ! Je pars demain pour longtemps !... J’irai tout de suite !... » Je suis venu tout de suite, et m’y voilà !...

CLOTILDE.

J’ai donc bien fait aussi d’y venir !

POMEROL.

Grand Dieu, oui !... J’allais partir sans lui parler, écœuré de tout ce que je vois !... Votre arrivée m’épargne un joli remords.

CLOTILDE.

Et à moi peut-être une grande folie !

POMEROL.

Comment ?

CLOTILDE.

Vous savez, mon ami, qu’André est depuis dimanche en Touraine, et pour huit jours encore ?...

POMEROL.

Oui ! J’ai diné avec lui, chez vous, la veille de son départ !

CLOTILDE.

Eh bien ! voici ce que j’ai reçu tantôt !... Lisez !

POMEROL.

Une lettre anonyme ?

CLOTILDE.

Lisez !

Elle remonte.

POMEROL, lisant.

«  Madame de La Roseraie est bien bonne de croire M. le marquis en Touraine !... Il est revenu à Paris secrètement jeudi matin ; et si madame la comtesse croit à la fidélité de son futur mari, qu’elle aille ce soir au théâtre Montmartre, bien déguisée sous le voile ; elle y trouvera sûrement celui qu’elle aime, car depuis son retour il n’a pas manqué d’y passer toutes ses soirées !... » – Fi donc ! Clotilde ; on jette au feu ces choses-là !...

CLOTILDE, allant s’asseoir sur le canapé.

Oui, mon ami, mais on les a lues. J’ai dit comme vous ; quelle indignité ! accuser mon André d’une telle trahison ! supposer qu’il va chaque soir à ce théâtre pour quelque comédienne !... Allons ! c’est stupide ! je n’irai certes pas où l’on m’envoie ; ce serait trop indigne de lui et de moi !...

POMEROL.

Certes !

CLOTILDE.

Oh ! certes !... Et j’y allais, vous le voyez... sans cette jeune fille !...

POMEROL.

Qui vous sauve d’une vilaine action ! Clotilde, vous l’avez dit...

CLOTILDE.

Je le crois, n’en parlons donc plus, mon ami, et faites que je m’acquitte envers elle par le bien que je lui poux faire !

POMEROL.

Vous voulez donc bien être de moitié avec moi dans son salut ?

CLOTILDE.

Quelle demande ?

POMEROL.

Merci !... Eh bien ! je vais agir tout de suite.

Prenant son chapeau.

Le temps seulement de vous mettre en voiture !

CLOTILDE.

Comment, en voiture !... m’en aller ?

POMEROL.

Parbleu !

CLOTILDE.

Voyons ! il faut pourtant être logique, mon ami, et si vous voulez que je vous aide !...

POMEROL.

Oh ! mais chez vous !... Demain... à distance !

CLOTILDE.

Parce que ?

POMEROL.

Mais je vous l’ai dit, une maison !

CLOTILDE.

Bah ! une table d’hôte !

POMEROL.

Une table ?... un tripot !...

Clotilde se lève vivement.

Eh ! oui ! il faut bien l’avouer, ma chère amie, notre protégée se noie en pleine corruption !... Et c’est à la nage qu’il faut la tirer de là ! – Laissez-moi faire le terre-neuve, vous ferez plus tard la sœur de charité !

CLOTILDE, curieuse, regardant.

Ah ! c’est un tripot, cela ! – Alors on joue ici ?

POMEROL.

Et des jeux !...

CLOTILDE, curieusement.

Mais qui joue ?

POMEROL.

Mon Dieu ! la clientèle ordinaire ! joueurs de passion ; joueurs de profession !... Ceux qui en vivent et ceux qui en meurent !

CLOTILDE.

Du plus bas monde !

POMEROL.

Oh ! de tous les mondes ! – Fils de famille, aventuriers, anciens militaires, repris de justice, banqueroutiers, ci-devant magistrats, étrangers suspects, provinciaux naïfs, rentières, entremetteuses, petites bourgeoises, filles perdues !... tous les âges, tous les métiers ! Tous les sexes !... Une purée de vicieux !

CLOTILDE.

Et tout ça fait sa petite cuisine en commun ?

POMEROL.

Pêle-mêle !... égalité du tapis vert ! Tout ça accourt des quatre coins de l’horizon, à l’heure où les honnêtes gens se couchent, et après une nuit de frénésies à se croire, je ne dirai pas dans une ménagerie !... ce serait calomnier les bêtes ! mais dans un enfer !... Tout ça, aux premières lueurs du jour qui blanchit la vitre, comme un sabbat dispersé par le chant du coq... s’enfuit, qui d’un côté, qui de l’autre !... Les hommes débraillés, livides, abrutis ; les femmes, l’œil éteint, les lèvres pendantes, le chignon de travers, les bas sur les talons, et le châle dans la boue... si bien que le balayeur matinal qui les voit passer, se demande s’il ne doit pas les ramasser avec le reste !

CLOTILDE.

Quel tableau !... Et tout ce monde-là, sort d’ici ?

POMEROL.

D’ici !...

CLOTILDE.

Ce doit être curieux !

POMEROL.

C’est laid !

CLOTILDE.

Oui ! mais bien curieux ! convenez-en !

POMEROL, surpris, la regardant.

Curieux !...c’est !... Miséricorde !... ma description vous donne envie !...

CLOTILDE.

Oui.

POMEROL.

C’est ça !... Horreur !...

CLOTILDE, vivement.[16]

Philippe, faites-moi voir cela !... Je vous en prie !

POMEROL.

Ah bien ! quelle idée ! Par exemple !

CLOTILDE.

Philippe !... mon ami !

POMEROL.

Mais jamais !

CLOTILDE.

Mon Dieu, je ne serais pas venue pour le voir, mais puisque j’y suis !

POMEROL.

Vous y êtes mal !

CLOTILDE.

Avec vous !

POMEROL.

Et d’autres !... Et quels autres !

CLOTILDE.

Pas plus qu’au bal de l’Opéra, où l’on va bien !... Et avec ce voile qui vaut un masque.

POMEROL.

Mais quelle épidémie de curiosité chez les honnêtes femmes ! – Elles sont toutes comme ça, maintenant !

CLOTILDE.

Mon cher Philippe !

POMEROL.

Non ! non ! non ! non !

CLOTILDE.

Mais enfin, voyons, qui veut la fin veut les moyens. Vous me recommandez là votre jeune fille ; est-ce que je la connais, moi ?... Je l’ai à peine entrevue. Pour apprécier ce qu’elle est, ce qu’elle vaut, c’est bien le moins que je l’étudie, et où le faire mieux qu’ici, chez elle, dans son entourage ?

POMEROL.

Mais c’est !...

CLOTILDE.

Une œuvre de charité, justement !... Est-ce que tous les jours, pour une quête ou des secours à domicile, nous n’allons pas dans d’affreux quartiers, chez d’horribles gens, braver le contact de la maladie, de la misère et du vice ? mais c’est louable !... mais c’est courageux, c’est généreux ! c’est même recommandé !... Et c’est tout au plus mon devoir que je fais là !

POMEROL.

Oh ! devoir est sublime... Une curiosité !...

CLOTILDE.

Eh bien, curiosité soit ! c’est la part du diable !... mais il y a le service à rendre, qui est celle de Dieu !

POMEROL.

Mais !

CLOTILDE.

Enfin, cousin !... dernier argument ; c’est un marché !... Ou je m’occupe de votre protégée, mais je reste !... ou je pars, mais je vous l’abandonne, et je vais à ce théâtre !... choisissez !

POMEROL.

Ah ! Clotilde !

CLOTILDE.

Je reste ?

POMEROL.

Mais vous me prenez là !... Me menacer de faire perdre à cette malheureuse enfant une protection comme la vôtre ! Moi qui pars demain !...

CLOTILDE.

Donc, je reste !

POMEROL.

Eh bien, mon Dieu... peut-être !... Mais je ne vous accorde qu’une heure de ce spectacle... pas plus !

CLOTILDE.

Une heure, soit !

POMEROL.

Et je suis tranquille, le dégoût vous chassera plus tôt !... Seulement, vous causerez avec ma pauvre petite Fernande !

CLOTILDE.

Et je la tire de cet enfer ?

POMEROL.

Dès demain ?

CLOTILDE.

Dès demain.

POMEROL.

C’est promis ?

CLOTILDE.

C’est juré !

POMEROL.

Allons ! le but est louable, et si je fais une sottise, je la mets bien sur votre conscience.

 

 

Scène XIII 

 

CLOTILDE, POMEROL, MADAME SÉNÉCHAL, FRÉDÉRIC

 

MADAME SÉNÉCHAL, à la cantonade.

Un accident !... ma fille ?

POMEROL, vite à Clotilde.

La mère !

CLOTILDE.

Oh ! faites-la causer !

Elle s’assied à l’extrême gauche au delà de la table.

MADAME SÉNÉCHAL, entrant vivement et toute bouleversée.

Comment, une voiture ? – Où est-elle ?

POMEROL.

Un accident, maman ! Et sans conséquence !

MADAME SÉNÉCHAL.

Oui, oui, on dit cela ! – Où est-elle ?

POMEROL.

À table !

Il fait signe à Frédéric qui soulève le store, même jeu que précédemment, rires, éclats de voix.

Parole d’honneur !... Tenez voyez plutôt !

MADAME SÉNÉCHAL, après avoir regardé et vu sa fille.

Oui ! C’est vrai !

Frédéric baisse le store.

Ah ! Dieu !...

Elle tombe sur le canapé.

Pour une malheureuse fois que je m’attarde un peu !

POMEROL.

Voyons ! remettez-vous, maman... et remerciez d’abord madame, qui vous a ramené votre fille dans sa voiture...

MADAME SÉNÉCHAL, apercevant Clotilde pour la première fois et se levant.

Ah ! madame ! c’est bien à vous ! Et je vous en remercie de tout cœur !

Elle va pour lui prendre la main, puis s’arrête.

Pardon ! mais... 

À Pomerol, avec hésitation.

Madame sait-elle où elle est ?

POMEROL.

Oui... oui !... oui ?... mais à vous dire vrai, Sénéchal, le péché mignon de ma cousine est un peu la curiosité, et...

MADAME SÉNÉCHAL.

Je comprends, oui !... Ah ! madame ! ce n’est pourtant pas beau !... allez !

Elle remonte.

POMEROL.

C’est bien mon avis !... mais si c’est aussi le vôtre, Sénéchal... Comment diable ?...

Pendant ce qui suit, jeu muet entre Pomerol et Clotilde, qui lui fait signe que c est bien et qu’il faut insister.

MADAME SÉNÉCHAL.

Comment y suis-je, n’est-ce pas ?

POMEROL.

Oui ! vous n’avez pas toujours tenu une table d’hôte ?

MADAME SÉNÉCHAL, pliant son châle.

Ah ! si l’on m’avait prédit ça, le jour de mes noces !

POMEROL.

C’est vrai ! maman... vous avez été mariée... à un négociant de Montpellier, n’est-ce pas ?

MADAME SÉNÉCHAL.

Non !... de Bordeaux !

POMEROL.

Ah ! de Bordeaux, c’est vrai, oui... que vous avez quitté !...

MADAME SÉNÉCHAL, vivement.

Moi !... qui vous a dit ça ?...

POMEROL.

Ma foi, je ne sais plus !...

MADAME SÉNÉCHAL, descendant.

Il en a menti, celui-là !... c’est mon mari qui m’a abandonnée, le lâche !...

POMEROL.

Ah ! c’est très différent, en effet !...

Même jeu avec Clotilde.

MADAME SÉNÉCHAL.

Non !... mais c’est que c’est bien cela !... on voit une femme à terre !... on ne demande pas qui l’y a mise !... Pour les hommes, c’est toujours sa faute !... On m’a mariée à seize ans, madame. J’avais une belle-mère ! vous comprenez ! un mari de son choix !... Deux ans après, ma dot était dévorée !... Mon père, excédé de demandes, nous fermait sa porte. Et des dettes, et des saisies !!... Un soir, on m’apporte mon mari sur un brancard : il s’était fait sauter la cervelle dans un bois!!je nourrissais !... Je pousse un cri, je tombe, et me voilà pour six mois au lit, avec un délire qui ressemble à de la folie ! Quand je renais à la vie, personne ! la maison vide, tout vendu !... ni ami, ni parent !...moi seule, avec un enfant de six mois sur les bras et cinquante francs de charités dans la poche !...

CLOTILDE.

Pauvre femme !

MADAME SÉNÉCHAL, assise, ainsi que Pomerol.[17]

J’arrive à Paris. Je me dis : Je suis jeune, courageuse, je travaillerai. Je trouve dans un petit pensionnat des leçons de piano à quarante sous, je me crois sauvée ! Les vacances arrivent, mes élèves partent... La misère !... Je sais dessiner et peindre !... Je dessine des broderies, je peins des éventails !... Mes yeux, brûlés par les larmes et le travail, s’enflamment, il faut y renoncer, sous peine d’être aveugle. Je me rabats sur la couture ; mais luttez donc contre les machines !... c’est vingt... vingt-deux sous, en travaillant dix heures par jour. Et toujours mes yeux, et les privations, l’épuisement, et au bout, l’hôpital !

CLOTILDE.

Est-ce possible ?

MADAME SÉNÉCHAL.

Si c’est possible !... on est donc là, madame, près d’un berceau qui crie !... Et l’on se demande si la vertu mérite après tout tant de combats, à voir la façon dont les hommes l’apprécient ! Et un jour vient où, de désespoir, de rage, de besoin, on se vend !... on se vend !... oui !... mais au moins on se chauffe, au moins on dort, au moins on mange !!...

Clotilde regarde Pomerol.

Alors, qu’est-ce que vous voulez ! j’ai fait comme les autres !... Et, une fois tombée, de chute en chute ! me voilà !...

CLOTILDE.

Et vous vivez heureuse, comme cela ?

MADAME SÉNÉCHAL.

Heureuse ! oh ! non !... c’est un qui-vive perpétuel !... Je suis à la merci du premier imbécile dépouillé, qui se vengera en me dénonçant, ou du premier parasite à qui je refuserai crédit !... Il y a ici un homme, tenez... Roqueville – M. de Pomerol le connaît bien. – Oh ! celui-là n’y a pas fait tant de façons... Il est venu me dire un soir : « Sénéchal !... la police a des soupçons... mais j’y ai des amis, pour qui ma présence en ce logis serait une garantie de sa moralité... On ne saura que ce que je dirai, et nous ne dirons que ce qu’il nous plaira !... Je serai le paratonnerre ! mais le paratonnerre ne quitte pas la maison !... Je viendrai donc déjeuner, dîner, gratis bien entendu, et vous me donnerez de plus, tant pour cent sur le produit de la cagnotte... Vous n’êtes pas forcée d’accepter, mais, si vous refusez, je ne réponds pas que la police ne sera pas ici ce soir !

POMEROL.

C’est clair !

MADAME SÉNÉCHAL.

Que faire, madame ?... on sait bien que cet homme-là est un aventurier, qui n’a nul crédit !... Mais s’il n’a pas celui du bien, il a celui du mal !... on se résigne !...

POMEROL.

Ah ! ce n’est pas gai !

CLOTILDE.

Et... et votre fille, dont vous ne parlez pas ?

MADAME SÉNÉCHAL.

Ah ! madame ! vous touchez la plaie !... voilà le plus cruel de tout !... c’est de voir ma fille là-dedans !... mais que faire d’elle ?... Vous l’avez vue ! elle est jolie, distinguée, charmante... Et avec tout cela quel mari trouvera-t-elle, si ce n’est de l’espèce du mien ?... Un métier honnête ?... Je sais à quoi m’en tenir !... J’ai pensé au théâtre ; mais elle est naturellement triste et timide ; et aujourd’hui on veut de la gaieté, quand même !... Le ciel l’avait faite pour être une bonne petite bourgeoise, tout à sa maison ; elle ferait le bonheur d’un honnête homme, et la fatalité ne le voudra pas !... Ah !... madame, quand j’y pense, mon cœur se fend, et j’en ai pleuré plus d’une fois, la nuit !... Et puis, l’habitude... on oublie.

CLOTILDE.

Mais enfin, pourquoi la laisser ici !... où il n’y a que mauvais exemple et danger pour elle.

MADAME SÉNÉCHAL.

Que vous dirai-je, madame, un espoir que j’ai !... Il ne vient pas ici que gens à mépriser !... Il y a aussi des égarés, des curieux, des honnêtes gens fourvoyés, comme monsieur... Je me dis quelquefois : il s’en trouvera peut-être un qui se prendra d’amour pour elle, et qui lui fera un sort !...

CLOTILDE.

En l’épousant !...

MADAME SÉNÉCHAL.

Peut-être !... mais nous n’avons pas le droit d’être si morales que ça, nous autres !

Elle se lève ainsi que Clotilde et Pomerol.[18]

CLOTILDE, à Pomerol, en lui serrant la main.

Oh ! Philippe ! quelles mœurs !...

POMEROL, de même.

Je vous ai prévenue !

Éclats de voix et de rire dans la salle à manger. On lève le store.

MADAME SÉNÉCHAL.

Voilà qu’on sort de table !... Vous restez, madame ?

CLOTILDE.

Oui, oui, je reste !

MADAME SÉNÉCHAL.

Une dame comme vous, au milieu de ce monde-là !...

CLOTILDE, prenant son voile.

On ne me verra pas !... surtout ne dites pas à votre fille que je suis là !...

MADAME SÉNÉCHAL, surprise.

Ah !

CLOTILDE.

Je veux la voir, l’étudier un peu, et je vous aiderai peut-être à la sortir d’ici !

MADAME SÉNÉCHAL, vivement, avec reconnaissance.

Oh ! madame !

La porte s’ouvre.

CLOTILDE.

Ne me quittez pas, Philippe !

POMEROL.

Parbleu !... Mais vous savez : plus qu’une demi-heure !

CLOTILDE.

C’est assez !

POMEROL.

C’est trop !

 

 

Scène XIV

 

CLOTILDE, POMEROL, MADAME SÉNÉCHAL, FRÉDÉRIC, FERNANDE, AMANDA, FLEUR-DE-PÊCHER, GIBRALTAR, SANTA-CRUZ, ROQUEVILLE, BRACASSIN, ANATOLE, LE COMMANDEUR, MARESQUIER, AUTRES CONVIVES, HOMMES, FEMMES et JOUEURS, qui viennent peu à peu

 

Les dîneurs entrent bruyamment les uns après les autres, en gens qui ont bien dîné.

FLEUR-DE-PÊCHER, entrant la première avec Amanda.

Ah ! voilà maman Sénéchal !

AMANDA.

Bonjour, maman !

GIBRALTAR.

Tu nous as bien manqué, ma chère. Le commandeur a payé du champagne ! et Bracassin a été d’un drôle !...

MADAME SÉNÉCHAL, sans l’écouter.

Oui ! Où est donc Fernande ?

Appelant.

Fernande ?...

FERNANDE.

Comment ! Tu es là ?...

Elle se jette à son cou.

MADAME SÉNÉCHAL, l’embrassant.

Oui. Je causais de toi, avec...

POMEROL, vivement.

Avec moi !...

FERNANDE, lui tendant la main.

Ah ! monsieur de Pomerol !... 

À sa mère.

Mais comme tu rentres tard !...

MADAME SÉNÉCHAL.[19]

Tu n’as aucun mai, au moins ? Cet accident ?...

FERNANDE.

Ah ! tu sais ?... Non, rien ! je t’assure !...

MADAME SÉNÉCHAL.

Chère mignonne... va !... Dire que tu pouvais...

FERNANDE, lui fermant la bouche.

Chut !... Puisque je te dis qu’il n’y a rien !...

FLEUR-DE-PÊCHER, à madame Sénéchal.

Oui, oui, embrassez-la, allez ! c’est une bonne fille... Elle n’a pas dîné de ne pas vous voir là !...

MADAME SÉNÉCHAL, prenant la tête de Fernande et l’embrassant à plusieurs reprises.

Ma chérie !...

Elles remontent ensemble et disparaissent pendant ce qui suit.

BRACASSIN, du fond.[20]

Et le café ?

ROQUEVILLE, à Frédéric, qui prépare la table au fond.

Le café, les liqueurs, vite donc !

POMEROL, à Clotilde.

Roqueville !

CLOTILDE.

Je m’en doute !

ANATOLE, assez échauffé.

Ah ça ! et mon ami ?... qu’est-ce qu’il est devenu, mon ami ?...

POMEROL.

Il est parti...

ANATOLE.

Comme çà !... C’est raide !...

AMANDA.

Et vous, vous ne dînez donc pas ?

POMEROL.

Non... J’ai quelqu’un !

AMANDA,
apercevant Clotilde qui cache sa figure sous son voile.

Ah ! pardon ! 

À Fleur-de-Pécher.

Mazette ! quelle robe !... Rien que ça de chic !

Elle va au piano.

FLEUR-DE-PÊCHER, à demi-voix.

Elle se cache ! elle est laide !

ROQUEVILLE.

Qui veut des liqueurs ?

GIBRALTAR.

Moi !

ROQUEVILLE.

Cognac, kirsch ?

GIBRALTAR.

Les deux !...

FLEUR-DE-PÊCHER.

Mon amour de Bracassin, fais-moi une cigarette ![21]

LE COMMANDEUR, lui présentant un cigare.

Votre Grâce ne préfère-t-elle pas un cigare, fait avec mon propre tabac, par mes propres esclaves ?...

FLEUR-DE-PÊCHER, le prenant.

Ce n’est pas, par hasard, le cigare de madame votre mère ?

LE COMMANDEUR.

Plaît-il ?

FLEUR-DE-PÊCHER.

Non !... c’est que si c’était comme le diamant, faudrait le dire !

Le Commandeur offre un cigare à Clotilde qui le refuse et il remonte.

ANATOLE.

Elle est drôle, cette Fleur-de-Pécher !...

Il donne du feu à Fleur-de-Pêcher.

CLOTILDE, assise sur le canapé, à Pomerol, qui est derrière.

Fleur-de-Pêcher !...

POMEROL.

Oui !... on l’appelle comme ça.

CLOTILDE.

Mais, Pêcher ?... Il y a deux orthographes !

POMEROL.

Accent aigu !...

Amanda tapote du piano. Roqueville offre des liqueurs. Gibraltar en boit !... Maresquier, assis dans un coin, son foulard sur les genoux, sirote son café. Santa-Cruz fourre le sucre dans ses poches, etc. Arrivent des joueurs, hommes et femmes.

FLEUR-DE-PÊCHER.

Amanda, un tour de valse, ma biche !

Amanda entame une mazurka : Fleur-de-Pêcher et Anatole dansent en fumant.

CLOTILDE, à demi-voix.

Le drôle de monde !

POMEROL, de même.

N’est-ce pas ?...

CLOTILDE.

Renseignez-moi un peu... Qu’est-ce que celui-là, au fond, avec des lunettes ?...

POMEROL.

Un provincial, évidemment !... quelque bon père de famille de Coulommiers ou de Carcassonne, qui a des vices, et les mène de temps en temps à Paris, prendre l’air !

CLOTILDE.

Et cet autre dans son coin, à cheveux gris... Et sinistre !

POMEROL.

Oh ! Thomasseau !... un drame, celui-là !... Un ancien notaire de Grenoble, qui, pour le jeu, a dévoré sa charge, ruiné tous les siens, et de si près rasé la cour d’assises, qu’il lui en reste comme un parfum de galères ! Sa femme est morte de chagrin... son fils, d’un coup d’épée ; tout ça tué par lui ! Sa fille s’en va de la poitrine, et il a dû mettre en gage ses boucles d’oreilles pour jouer ce soir, en se disant qu’elle n’en aura plus besoin la semaine prochaine !...

CLOTILDE.

Quelle horreur !... Et ce petit roux qui bat la mesure avec sa tête ?

POMEROL.

Oh ! c’est autre chose, celui-là !... Gai, vif, un écureuil !... Un commis de je ne sais quel magasin, qui vole son patron, joue ce qu’il vole, perd ce qu’il joue, revole ce qu’il perd... Et toujours comme ça... De l’avenir, ce gaillard-là !...

CLOTILDE.

Et cette grande, assez distinguée, qui est debout, nous tournant le dos ?

POMEROL.

La comtesse ! ci-devant femme du monde ! Mystère et dégringolade !...

CLOTILDE.

Celle qui boit tant de liqueurs ?

POMEROL.

Gibraltar !... Utilité et complaisance !

CLOTILDE.

Celle en bleu... qui joue du piano ?

POMEROL.

Une jeune !

CLOTILDE.

La noire ?

POMEROL.

Une vieille !... La rose, une pas grand’chose !... et la puce, une rien du tout !...

Ils remontent tous deux.

ROQUEVILLE.

Allons, messieurs, c’est fini, ce café ! Ne perdons pas notre temps.

Il traverse le théâtre.

TOUS.

Oui ! oui !...

ROQUEVILLE, à Frédéric, qui dessert vivement.

Tout est fermé ?

FRÉDÉRIC.

Recta !...

ROQUEVILLE.

Les chiens ?

FRÉDÉRIC.

Lâchés !

ROQUEVILLE.

Vérifie la sonnette d’alarme... Et bonne garde !

FRÉDÉRIC.

Oui, monsieur.

Madame Sénéchal et Fernande reparaissent.

ROQUEVILLE.

Allons, mesdames !... allons !... au jeu !

On prépare vivement les tables de jeu.

MADAME SÉNÉCHAL.

Fernande !

FERNANDE.

Oui, mère !

Elle descend à droite, et ouvre un meuble fermé à clef, d’où elle tire des cartes.

ROQUEVILLE, à Fernande, à demi-voix, en lui prenant les jeux de cartes des mains à mesure qu’elle les tire.

Je veux vous parler ! ce soir !

Fernande lui tend les cartes sans rien dire. Nettement.

Vous m’entendez ?

FERNANDE.

Oui, monsieur !

Roqueville remonte avec les cartes. Fernande va porter d’autres jeux dans la salle à manger, où s’installent d’autres joueurs.

BRACASSIN, à madame Sénéchal qui prépare les jetons.

Allons, allons, maman Cagnotte. Plus vite que ça donc !... Nous perdons notre temps !...

TOUS.

Oui ! Vite donc !

Ils se placent. À gauche, autour d’une roulette, Maresquier, Anatole et d’autres. Au fond, devant le piano, Bracassin, Fleur-de-Pêcher, Santa-Cruz. Jeu dans la salle à manger.

SANTA-CRUZ, à Amanda.

Pardon, pardon, j’ai retenu la charnière avant vous !

AMANDA, installée.

Ah bien, moi, je l’ai prise !

SANTA-CRUZ.

Voulez-vous me rendre ma place... intrigante !...

AMANDA.

Ah ! dites donc, vous... débris !

ROQUEVILLE.

Silence, les femmes !

FLEUR-DE-PÊCHER.

C’est vrai, ça, elle est assommante !...

BRACASSIN.

Cette vieille décharnée acharnée à sa charnière !

SANTA-CRUZ.

Manants !

Murmures. Roqueville met le bon ordre.

CLOTILDE, bas à Pomerol en redescendant.[22]

Au fait, pourquoi y tient-elle tant, à sa charnière ?

POMEROL.

C’est qu’elle croit que ça lui portera bonheur !... Un fétiche ! c’est aussi usé que le sou troué !... mais c’est de son temps !

CLOTILDE.

Un fétiche ?

POMEROL.

Oui... Tenez ! Voyez-vous le petit père Maresquier qui se coiffe d’un bonnet de soie noire ?

CLOTILDE.

Oui !

POMEROL.

Eh bien, c’est un fétiche !... Il ne jouerait pas sans son bonnet ! Le même depuis dix ans !

CLOTILDE.

Il gagne donc avec ?

POMEROL.

Jamais ?

CLOTILDE.

Eh bien ! alors ?

POMEROL.

Ah bien ! si nous raisonnons les superstitions !... Thomasseau, lui, ne jouerait pas sans empiler son or de certaine façon ! Anatole nous a gagné pendant deux mois, à la faveur d’une araignée dans sa montre... Bracassin, qui rit de ces folies, magnétise les cartes ! Et Gibraltar, qui les méprise, évoque l’esprit de Mazarin, le plus grand tricheur de son temps !

CLOTILDE.

Mon Dieu ! Le drôle de monde !

POMEROL.

Oh ! bien ! Et les comètes !... Et les martingales !... mais on n’en finirait pas !

On commence à jouer. Fernande, ressortie de la salle à manger, est venue lentement par la droite jusqu’au canapé, où elle tombe assise, triste et comme à bout de forces.

CLOTILDE.

La voilà seule... n’est-ce pas le moment.

POMEROL.

Oui.

Il va doucement à Fernande qui tout à ses réflexions ne le voit pas venir.[23] Bruit des joueurs.

FERNANDE.

Ah ! vous êtes encore là !... M. de Pomerol ?

POMEROL.

Oui, mon enfant, oui !...

FERNANDE.

Pourquoi êtes-vous resté ?... vous avez tort...

POMEROL, gaiement.

Oh ! je ne joue plus... je suis bien guéri !...

FERNANDE.

On croit cela. Et puis un jour...

Clotilde traverse peu à peu et vient derrière le canapé écouter.

POMEROL.

Pas moi !... J’ai fait serment à celle que j’aime de ne plus toucher une carte.

FERNANDE, sans voir Clotilde.

Oh ! alors, si vous aimez !

POMEROL.

Est-ce que vous vous ressentez de cet accident de tantôt ?

FERNANDE.

Non ! rien !

POMEROL.

C’est que vous semblez si triste !

FERNANDE.

Oh ! moi, vous savez... Je ne suis jamais bien gaie !

POMEROL.

Et vous n’avez guère sujet de l’être, c’est vrai, ma pauvre enfant !...

Rires, cris des joueurs au fond.

Tout cela est si laid à voir et à entendre !

FLEUR-DE-PÊCHER, gaiement.

À nous, Amanda !... ramasse !

Elles rient.

FERNANDE.

Elles s’amusent !... elles rient ! Elles sont bien heureuses !

POMEROL.

Vous les enviez ?

FERNANDE.

Ah ! Dieu oui, je les envie !... Du moins elles mènent la vie qu’elles aiment ; tandis que moi !...

Après un silence.

Et dire qu’il y a des femmes à cette heure-ci, qui travaillent tranquillement au coin du feu, entre leur mari qui se repose et leurs enfants qui dorment !... Je ne connaîtrai jamais cela, moi !... jamais !... Ce n’est pourtant pas si ambitieux, ce bonheur-là... la dernière des paysannes le possède !...

POMEROL, lui prenant la main amicalement.

Et pourquoi, ma chère enfant, ne le connaîtriez-vous pas comme les autres ?

FERNANDE, après avoir secoué la tête tristement et luttant contre les larmes.

Ah ! monsieur de Pomerol !... Je suis bien à bout de force et de courage, allez !... je ne peux plus !... vrai !... Je ne peux plus !...

POMEROL.

Eh bien, eh bien ! voyons ! voyons !... qu’est-ce que c’est que ça ?... des larmes !...

FERNANDE, sanglotant.

Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux être morte !... Ah ! quand je pense que je serais morte, maintenant !... Je serais si tranquille !...

Rires, éclats de voix des joueurs.

POMEROL, vivement.

Taisez-vous, malheureuse enfant !... Alors c’est donc vrai, ce que l’on dit... et cette voiture... c’est bien volontairement ?...

FERNANDE, vivement.

Qui dit cela ?

POMEROL.

Enfin !... je le sais !

FERNANDE.

Ma mère aussi ?

POMEROL.

Non ! non !... pas elle !...

FERNANDE.

Ah ! monsieur de Pomerol, ne le dites pas à ma mère !... Je vous en supplie !... Pas à elle !...

POMEROL.

À personne, mon enfant !... mais vous qui parlez de votre mère ; mais pensez donc, la pauvre femme, où en serait-elle à présent, si par malheur ?...

FERNANDE.[24]

Oh ! je sais bien !... mais je ne pensais pas à cela !... j’avais la tête perdue !...

POMEROL.

Jurez-moi au moins que vous ne recommencerez plus !

CLOTILDE, prenant la main de Fernande.

Recommencer !... maintenant qu’elle n’est plus seule !

FERNANDE, la reconnaissant.

Madame !...

CLOTILDE assise à côté d’elle sur le canapé.

C’est moi, oui, je suis revenue, pour vous consoler, ma chère enfant, et tenir la promesse qu’il vous a faite !

FERNANDE.

Ah ! madame ! ah ! faites cela ! je vous en supplie ! oh ! c’est une charité bien placée !... je vous assure !...

CLOTILDE.

Eh bien, demain, chez moi à cinq heures !... je me charge de vous !... de votre mère aussi !... Est-ce dit ?...

FERNANDE, lui baisant les mains.

Ah ! madame !

CLOTILDE.

Chut ! on nous regarde... Essuyez vos yeux.

ROQUEVILLE, au fond, vivement.[25]

Arrêtez !...

Les joueurs surpris s’arrêtent.

Les chiens aboient !

PLUSIEURS JOUEURS, effrayés.

Les chiens aboient !

Tous prêtent l’oreille, anxieux.

BRACASSIN.

La police !

TOUS.

La police !

BRACASSIN, à demi-voix, au commandeur.

Laissez donc l’argent, vous, s’il vous plaît.

LE COMMANDEUR.

Mais !...

ROQUEVILLE, avec autorité.

Taisez-vous donc !

Mouvement d’épouvante. La roulette est remplacée par un échiquier. Les dames ont tiré leur ouvrage de leur poche et travaillent. Amenda joue du piano, un amateur chante, le commis bat la mesure, etc. Frédéric parait sur le seuil.

MADAME SÉNÉCHAL.

Il y a quelque chose ?...

FRÉDÉRIC.

Mais non ! rien !

ROQUEVILLE.

Mais ces chiens qui aboient avec fureur !

FRÉDÉRIC.

Ah ! les chiens !... C’est la lune ; ils aboient à la lune !

Tous respirent.

BRACASSIN, rassuré.

Le diable les emporte !

GIBRALTAR.

Mes enfants !... quelle souleur !...

ANATOLE.

J’en ai chaud !...

FLEUR-DE-PÊCHER.

Est-on bête !...

Ils se mettent tous à rire, et le jeu reprend de plus belle.

BRACASSIN.

Qui prend la banque ?

ANATOLE.

Moi ! moi !

ROQUEVILLE descend à droite, à Fernande.

Qu’est-ce donc que cette femme qui vous serrait la main si tendrement ?

FERNANDE.

Que vous importe, monsieur ?

ROQUEVILLE.

Il m’importe !... Je me défie de ce monsieur de Pomerol, et je désire savoir ce qui se complote là, entre vous, depuis une heure !

FERNANDE.

Rien qui vous regarde !

ROQUEVILLE.

Nous allons voir !... chez vous !... je vous rejoins !

FERNANDE, se levant.

C’est inutile, monsieur !... Je n’irai pas chez moi !

ROQUEVILLE.

Plaît-il ?

FERNANDE.[26]

Je n’irai pas !

ROQUEVILLE.

Prenez garde !... ma chère enfant !... Vous avez depuis quinze jours des velléités d’indépendance... et j’aime assez qu’on m’obéisse !...

FERNANDE.

Oh ! c’est que je ne veux pas vous obéir !... Je ne le veux plus !...

ROQUEVILLE.

Allons donc ! c’est une révolte ! dites-le donc, alors !

FERNANDE.

Eh bien ! je le dis.

ROQUEVILLE, riant d’un mauvais rire.

Allons !... petite folle !... va.

FERNANDE.

Ah ! ne me touchez pas, monsieur, ou je crie !

CLOTILDE attirant l’attention de Pomerol sur ce qui se passe.[27]

Philippe !

ROQUEVILLE.

Parce que ?...

FERNANDE.

Parce que je vous hais et je vous méprise !...

ROQUEVILLE, hors de lui, lui prenant le bras.

Ah !... Tu viendras !... de gré ou de force !

FERNANDE, poussant un cri.

Ah !

POMEROL, sautant à la gorge de Roqueville, qu’il terrasse sur le canapé.

Bandit !...

Tous les joueurs se lèvent en tumulte.

MADAME SÉNÉCHAL, accourant et prenant sa fille dans ses bras.

Ma fille !... Il ose toucher ma fille !...

ROQUEVILLE, écumant.

Laissez-moi, vous !

Bracassin et Anatole les séparent.

POMEROL.

Torturer cette enfant !

ROQUEVILLE, hors de lui.

De quoi vous mêlez-vous, vous ? Ne puis-je parler tranquillement à ma m...

Mouvement.

POMEROL.

Achève !... et je t’étrangle !

MADAME SÉNÉCHAL

Ma fille !... il ment !... l’infâme !... Fernande ?

FERNANDE, défaillante.

Ah ! mère ! emmenez-moi !

Les femmes l’entourent.

ROQUEVILLE, se dégageant.

Ah ! je me vengerai !

MADAME SÉNÉCHAL, revenant sur lui et contenue par Pomerol.[28]

Te venger !... mais je ris de toi !... lâche coquin !

AMANDA, FLEUR-DE-PÊCHER, GIBRALTAR.

Voyons ! Sénéchal !

MADAME SÉNÉCHAL, hors d’elle-même.

Et sortez tous ! Tous ! avec lui ! Entendez-vous !

Elle ouvre la fenêtre toute grande.

Ou j’appelle !... Et je crie dans la rue qu’il y a ici une caverne de voleurs, où l’on tue mon enfant...

AMANDA, effrayée.

Ah ! mais non !

ANATOLE.

Bigre ! mais elle est folle !

BRACASSIN.

Le Commandeur a pris mon argent ! Eh ! Commandeur !

Il sort en courant. Les joueurs ramassent leurs enjeux vivement et se dispersent pendant ce qui suit.

ROQUEVILLE, à Pomerol.[29]

Mais soyez tranquille ! je vous retrouverai !...

Il s’élance dehors.

POMEROL.

Ah ! Je te le conseille !... Allons ! Clotilde ! vite ! le commissaire n’est peut-être pas loin ! Nous nous occuperons d’elle demain !

MADAME SÉNÉCHAL, cherchant à ranimer sa fille.

Ma fille !... ma Fernande !...

CLOTILDE, prête à sortir avec Pomerol.

Pauvre fille !... Je comprends maintenant pourquoi elle voulait mourir !

 

 

ACTE II

 

Salon chez Clotilde. Porte d’entrée au fond. Fendre à droite, donnant sur la cour. Portes d’appartements au fond, des deux côtés, cheminée à gauche, avec glace sans tain. Canapé devant la cheminée, obliquement. Petite table au bout du canapé. À droite, table. Fauteuils, chaises, deux chaises basses.

 

 

Scène première

 

CLOTILDE, GEORGETTE

 

Clotilde est assise sur le canapé et écrit. Georgette entre vivement en parlant à la femme de chambre qui lui ouvre la porte.

GEORGETTE, très fiévreuse.

Monsieur de Pomerol n’est pas ici ? Il n’y est pas, n’est-ce pas ?

CLOTILDE.

Ton mari ?

GEORGETTE.

Oui, mon mari, oui !... mon mari, oui !...

CLOTILDE.

Mais non ! Tu vois !...

GEORGETTE.

C’est cela ! Il n’y est pas !... J’en étais sûre !

CLOTILDE.

Mais, grand Dieu ! quelle entrée ! qu’y a-t-il ?

GEORGETTE.

Ah ! cousine, tu me reproches souvent ce que tu appelles mes folles jalousies !... mais cette fois, par exemple !...

CLOTILDE.

Eh bien ?

GEORGETTE.

Ah non ! non, non ! Je n’admets pas ça ![30] Il part à huit heures du matin en me disant : j’irai ici, puis là, et puis chez Clotilde, et je serai de retour à trois heures : il en est cinq et j’attends encore... c’est trop fort !

Elle s’assied à gauche.

CLOTILDE.

Mon Dieu, ma chère ! un jour de départ, franchement ! Un avocat qui va plaider si loin !... il est sans doute au Palais.

GEORGETTE, se levant.

Oui ! Et hier au soir, y était-il, au Palais, pour me rentrer à minuit passé ?

CLOTILDE.

Ah ! hier ? Il ne t’a rien dit de sa soirée d’hier ?

GEORGETTE.

Mais rien !

CLOTILDE.

C’est donc qu’il n’y a rien là qui t’intéresse ! Et, en vérité ! tu es bien enfant, avec tes jalousies sans motif.

GEORGETTE.[31]

Sans motif !... un mari pareil ! un passé ! une jeunesse !...

CLOTILDE, se levant.

Raison de plus pour te rassurer ! Il n’y a pas comme ces fous d’autrefois pour faire des maris raisonnables !... ils sont si calmes !

GEORGETTE.

Calme !... lui ?... je trouve des femmes plein ses tiroirs !

CLOTILDE.

Des femmes !

GEORGETTE.

Eh ! oui... je ne peux pas fouiller un peu dans ses papiers, sans y découvrir des lettres, des photographies !... Mais tiens, tout à l’heure encore en préparant son départ !...

Elle montre des portraits photographiés.

CLOTILDE.

Des portraits !...

GEORGETTE.

De femmes !... Tiens, celle-ci... est-elle assez décolletée !... l’effrontée !... et celle-là, avec ces cheveux en l’air !... et cette autre qui a l’air de me rire au nez !... et au revers cette écriture de blanchisseuse : « Le bon petit chien-chien à son chat-chat chéri !... »

CLOTILDE, embarrassée.

Mon Dieu, que sais-je... d’anciennes clientes !...

GEORGETTE.

C’est ça !... des clientes !... C’est son mot !... Lorsqu’il vient à la maison quelque jolie femme voilée !... avec laquelle il s’enferme pendant des heures !... Une cliente !... Et si je veux rester... « Oh ! non ! Le secret de la profession ! – Mais pourtant ce voile ?... – Sans doute, on vient chez nous comme chez les médecins !... – Mais si c’est comme les médecins ! – Georgette, mon enfant, c’est ridicule, je l’en prie !... Va dans ta chambre ! » Je m’en vais ! Je fais un mauvais sang !... et je pleure !... c’est-à-dire je pleurais ; car maintenant j’ai un procédé à moi, pour me rassurer !

CLOTILDE.

Ah !

GEORGETTE.

Oui ! un petit trou que j’ai percé dans la cloison, et par où je vois tout ce qui se passe dans son cabinet !

CLOTILDE.

Eh bien ! qu’as-tu vu, dans son cabinet ?...

GEORGETTE.

Oh ! la première fois ! il y a huit jours... un scandale !... C’était une grande blonde, celle-là, encapuchonnée jusque-là ! elle entre, il ferme la porte ! je m’installe à mon observatoire, elle ôte son voile !... elle était jolie !... Mon mari se rapproche, elle parle... parle !... Je voyais bien, mais je n’entendais rien ! Tout à coup, elle se lève et dégrafe son corsage...

CLOTILDE.

Ah !...

GEORGETTE.

Arrache son col, et découvre toute son épaule !...

CLOTILDE.

Oh !

GEORGETTE.

Je n’attends pas le reste, tu penses !... je m’élance à la porte, je frappe, je crie : Philippe ouvre, effarée, la femme se rajuste !... tableau !... explication !... j’étais dans mon tort !

CLOTILDE.

Ah !

GEORGETTE.

Elle plaidait en séparation, et lui faisait voir les bleus dont l’avait tatouée son mari ! – Ça, je les ai vus !... aucun doute !

CLOTILDE.

Et cela ne t’a pas corrigée de tes maudits soupçons ?...

GEORGETTE.

Non ! et tu vois bien que j’ai raison, et qu’il y a quelque chose... Car enfin, ces cartes !

CLOTILDE.

Bon !... le passé !

GEORGETTE.

Mais je suis aussi jalouse du passé, moi ! – L’idée qu’il a dit à d’autres femmes : je vous aime !... Oh !... Et encore s’il n’avait dit que cela !... et s’il n’avait fait que de le dire !... Non, vois-tu ?... Toute femme qu’il regarde un peu dans la rue ! Je pense : C’en est une !... et je lui arracherais les yeux !... Je comprends le crime !

CLOTILDE.

Il faut pourtant bien te dire, ma mignonne, que ton histoire est celle de toutes les nouvelles mariées.

GEORGETTE.

Cela ne me console pas.

CLOTILDE.

Et, en vérité, un mari qui n’aurait jamais aimé avant, offrirait de pauvres garanties de sécurité ; sans compter qu’il serait bien un peu ridicule.

GEORGETTE.

Ah ! voilà le grand mot : ridicule !... Le bel argument ! Cent maîtresses à monsieur avant la noce... Très bien !... Un seul amant à madame... Très mal !

CLOTILDE.

Sans doute.

GEORGETTE.

Je trouve cela indigne, moi, et monstrueux. Pourquoi monsieur ne m’apporte-t-il pas les prémices de son cœur, comme il a ceux du mien ?

CLOTILDE.

Grand bébé, va !

GEORGETTE.

Bébé n’est pas une raison. – Pourquoi exigent-ils de nous des vertus qu’ils n’ont pas ?

CLOTILDE.

Parce que ce sont ces vertus-là qui font tout notre prestige à leurs yeux. S’ils les estiment tant chez nous, c’est qu’ils se reconnaissent incapables de les avoir. Plains-toi de cette supériorité qu’ils nous accordent !

GEORGETTE.

Je me moque de la supériorité, moi ; l’égalité me suffit.

CLOTILDE.

Ah ! mignonne, le jour où nous ne serons plus que leurs égales, comme nous leur serons inférieures !...

GEORGETTE.

Enfin, tu n’es donc pas jalouse, toi ?

CLOTILDE.

Autant que toi, peut-être.

GEORGETTE.

Eh bien ?

CLOTILDE.

Mais du présent seulement ; et c’est bien assez, grand Dieu !

GEORGETTE.

Jalouse comme moi, à mordre, à déchirer, à tuer !

CLOTILDE.

Eh ! mon Dieu !...

GEORGETTE.

Enfin, si tu étais trompée, que ferais-tu ?

CLOTILDE.

Moi ?

GEORGETTE.

Oui !

CLOTILDE, toute pâle.

Ce que ah ! je ne sais pas ; mais je ne me souhaite pas de le voir !... Laissons ces folies qui me troublent, et...

Elle va à la cheminée.

GEORGETTE, remontant.

Au contraire, et, puisque nous sommes sur ce chapitre, veux-tu me permettre un bon avis, cousine ?...

CLOTILDE.

Un avis ?...

GEORGETTE.

Oui, sur ton futur mariage.

CLOTILDE.

Parle.

GEORGETTE.

Hier j’étais en visite chez Hortense.

CLOTILDE.

Madame de Brionne ?

GEORGETTE.

Oui... cette Brionne qui est si doucereuse... et si fausse !

CLOTILDE.

Donc ?...

GEORGETTE.

Donc, tout en feuilletant un album, je prêtais l’oreille à certaine conversation qui se tenait un peu plus loin, à demi-voix, et où ton nom venait d’être prononce... Mais, disait l’un, à quand ce fameux mariage ? Il serait plus que temps, disait l’autre, car enfin le marquis...

CLOTILDE.

Ah ! il s’agissait du marquis ?

Elle s’assied sur le canapé.

GEORGETTE.

Le marquis est partout avec elle... Il faudrait pourtant savoir à quoi s’en tenir, afin de régler sa conduite là-dessus. Quelqu’un m’ayant ici parlé, je n’ai plus entendu le reste, sauf cette phrase de la charitable Hortense : « En vérité, ce serait très fâcheux pour Clotilde, car elle s’est compromise avec lui un peu plus que de raison. »

CLOTILDE.

Compromise ?

GEORGETTE.

C’est ce mot-là, cousine, qui m’a décidée à te faire part de l’incident, et quand ce ne serait que pour faire enrager cette peste d’Hortense.

CLOTILDE.

Oui, c’est une méchante créature !

THÉRÈSE.

Madame de Brionne demande si madame...

GEORGETTE.

Elle ?...

CLOTILDE.

Oui, oui, faites entrer !

Elle se lève.

 

 

Scène II

 

CLOTILDE, MADAME DE BRIONNE, GEORGETTE

 

MADAME DE BRIONNE.

Ne vous dérangez pas, chère belle, je ne fais qu’entrer et sortir.

CLOTILDE, lui montrant un siège.

Mais, ma toute bonne, vous êtes toujours la bienvenue, vous le savez !

MADAME DE BRIONNE.

Non, non ! pas de siège !... je ne pose pas !

À Georgette.

Bonjour, mon cœur ! 

À Clotilde.

On m’attend en bas... deux mots et je me sauve !

CLOTILDE.

Dites !...

MADAME DE BRIONNE.

Ma sœur et moi, chère amie, nous mourons d’envie d’aller demain à la Chambre, où il se dira, paraît-il, des choses fort curieuses !... et j’ai pensé qu’à votre recommandation, le marquis voudrait bien employer pour nous son crédit !...

CLOTILDE.

Le marquis ?... Mais il est absent, vous le savez !

MADAME DE BRIONNE.

Ah ! il n’est pas de retour ?

CLOTILDE.

Mais non !

MADAME DE BRIONNE.

Oh ! que vous m’étonnez !... Comment cela se peut-il ? Châteaugiron me dit l’avoir rencontré hier !...

CLOTILDE.

Le marquis ?

MADAME DE BRIONNE.

Hé, oui, en voiture fermée !

CLOTILDE.

C’est une erreur !

MADAME DE BRIONNE.

Évidemment !... Vous seriez la première instruite de son arrivée ! Je gronderai Châteaugiron, qui semblait pourtant bien sûr de son fait...

CLOTILDE, dissimulant son inquiétude.

Il s’est pourtant bien trompé.

MADAME DE BRIONNE.

Il y a de ces ressemblances... n’en parlons donc plus, ma toute charmante, je vais frapper ailleurs.

CLOTILDE.

Déjà ?

MADAME DE BRIONNE.

Oh ! oui, je n’ai que le temps pour mes places... 

À Georgette.

Au revoir, mignonne. A-t-elle bonne mine, la chérie !... Votre mari part ?

GEORGETTE.

Ce soir.

MADAME DE BRIONNE.

Avec vous ?

GEORGETTE.

Non, seul.

MADAME DE BRIONNE.

Oh ! quelle imprudence, mon enfant !... Il ne faut pas laisser les maris aller si loin tout seuls... et pour si longtemps. Mais je bavarde là... je suis si heureuse de vous voir !... À bientôt, n’est-ce pas ?

CLOTILDE.

À bientôt.

MADAME DE BRIONNE.

C’est ça... À bientôt !... à bientôt !

Elle sort.

 

 

Scène III


GEORGETTE, CLOTILDE

 

GEORGETTE, exaspérée.

Serpent !... Elle sait que je suis jalouse !...

CLOTILDE, qui a sonné Thérèse.

Thérèse ! est-on venu du télégraphe ?

THÉRÈSE.

Non, madame, pas encore.

GEORGETTE.

Tu attends une dépêche ?

CLOTILDE.

D’André, oui.

GEORGETTE.

Oui, et tu es inquiète !... Eh bien, je ne suis pas fâchée de voir que je ne suis pas la seule.

POMEROL.

Madame est visible ?

GEORGETTE.

Mon mari !... Enfin !... oui, oui, arrivez !...

 

 

Scène IV


GEORGETTE, CLOTILDE, POMEROL

 

POMEROL.[32]

Ah ! Georgette !... Tant mieux !... Bonjour, Clotilde !...

GEORGETTE.

D’où venez-vous, monsieur ?

POMEROL.

Oh ! c’est trop long.

GEORGETTE.

D’où venez-vous ?

POMEROL.

Une scène !... Oh ! non ! écoute, pas aujourd’hui, je t’en prie !... À mon retour.

GEORGETTE.

Oui-dà !...

POMEROL.

D’autant que je suis d’une humeur !... je viens de bouleverser tous mes cartons, sans pouvoir trouver un petit paquet.

GEORGETTE.

Eh bien, moi, je trouve sans chercher.

POMEROL.

Quoi ?

GEORGETTE, lui mettant les cartes sous le nez.

Ça !

POMEROL.

Ah ! les voilà !

GEORGETTE.

Hein !

POMEROL.

Mais ce que je cherche !... Et c’est elle qui l’a !...

GEORGETTE.

Oui, c’est moi !

POMEROL.

J’aurais dû m’en douter !... Mais quelle rage de fouiller dans tous mes dossiers !

GEORGETTE.

Ça, un dossier !

POMEROL.

Eh ! oui... Le dossier Machanneau !

GEORGETTE.

La femme aux bleus ?

POMEROL.

La femme aux bleus. Injures et sévices ! Introduction par le mari de femmes galantes au domicile conjugal, et preuves à l’appui... Photographies d’icelles, avec dédicaces incendiaires !...

GEORGETTE.

Alors le chien-chien et le chat-chat ?

POMEROL.

Machanneau !

GEORGETTE.

Ah ! moi qui croyais que c’était toi !

POMEROL.

Toujours ?... Moi, un chat-chat !...

GEORGETTE, lui fermant la bouche.

Bon ! bon, assez !... je vous pardonne ça !

POMEROL, baisant la main.

Merci ![33]

GEORGETTE.

Mais ceci !

Elle montre un petit écrin.

POMEROL.

Encore, quoi ?

GEORGETTE.

Cette miniature, dans votre bureau !...

POMEROL.

Une miniature ?

GEORGETTE.

Un portrait d’actrice !... en robe Louis XVI, et poudrée !

POMEROL.

Chez moi ?

GEORGETTE.

Niez-le !

Elle ouvre et montre.

POMEROL, regardant.

Mon arrière-grand-mère !...

GEORGETTE.

Votre ?... une femme si jeune que ça !...

POMEROL.

Dame, en 87 !

GEORGETTE, stupéfaite.[34]

Ah !

POMEROL, à Clotilde.

Elle est folle, elle est folle, elle est folle !

Il s’assied à la table.

GEORGETTE.

Bon, assez, je vous pardonne encore ça !... Mais il y en a tant d’autres !...

POMEROL.

Et mes malles, et mon linge, rien n’est prêt ?

GEORGETTE.

Mon Dieu, c’est bien, j’y vais !... Montrez-moi encore.

Elle regarde le portrait.

Oui ! c’est vieux !

L’embrassant.

Ah ! que je t’aime et que je suis contente ! 

À demi-voix.

Jure-moi que tu ne me tromperas pas en Corse !...

POMEROL.

Je le jure !

GEORGETTE.

Sur cette vénérable image !...

POMEROL.

Oui !... mes malles ?

GEORGETTE.

J’y cours. Mais reviens vite !

POMEROL.

Tout de suite.

GEORGETTE.

Oh ! que je suis contente ! ah ! que je suis donc contente !

Elle sort en courant.

 

 

Scène V


POMEROL, CLOTILDE

 

CLOTILDE.

Avouez qu’elle vous aime de tout son cœur.

POMEROL.

Et convenez que je le lui rends de toute mon âme.

CLOTILDE.

Ça... je le crois...

POMEROL.

André, parlons d’André... Avez-vous des nouvelles d’André ?...

CLOTILDE.

Oui... une lettre, ce matin.

POMEROL.

De Blois ?

CLOTILDE.

Voici le timbre !...

POMEROL.

À la bonne heure.

CLOTILDE.

Elle m’est arrivée comme je venais de faire partir une dépêche pour savoir si André est réellement là-bas ! Et j’attends la réponse !

POMEROL.

Ah çà, des soupçons... Encore ?...

CLOTILDE.

Ah ! mon ami ! Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me demande s’il m’aime toujours autant ? – Enfin, que vous dirai-je, vous qui aimez, faites la part de la femme et de ses nerfs, et d’une femme naturellement assez jalouse...

POMEROL.

Et pas mal nerveuse !

CLOTILDE.

Et peut-être un peu folle.

POMEROL.

Peut-être !

CLOTILDE.

Tenez, vous avez raison !... Laissons là mes craintes ridicules et parlons de vos protégées !... car vous avez fait, je pense, tout ce qui était convenu !

POMEROL.

Et au delà de nos souhaits !... À neuf heures du matin, j’étais rue des Acacias, où j’ai trouvé les pauvres femmes assez tristes, comme vous pensez !

CLOTILDE.

Oui... Et nous ne nous sommes pas trompés ?... Cet affreux Roqueville ?...

POMEROL.

Hélas, oui !

CLOTILDE.

Quel malheur !

POMEROL.

C’est au moment où sa mère était arrêtée... Ce misérable qui a persuadé qu’il la ferait sortir de prison, et, abusant de ce qu’elle était seule, sans défense, à force de promesses et de menaces !...

CLOTILDE.

Pauvre fille !...

POMEROL.

Et je n’étais pas là !... quels remords !...

CLOTILDE.

Et toutes deux, n’est-ce pas, bien résolues au départ ?

POMEROL.

Ah ! Dieu !... Les malles étaient déjà faites ! Gibraltar s’est trouvée là à point nommé... pour traiter avec elles de l’achat du mobilier... et du fonds... y compris tous les coquins ! – À dix heures tout était conclu... On signait le transfert du bail chez le propriétaire... À onze heures elles montaient en fiacre, et un quart d’heure après, je les installais à l’hôtel de Normandie... rue du Havre... comme deux nouvelles débarquées de leur province !...

CLOTILDE, se levant.

Très bien, le reste me regarde...

POMEROL, se levant.

Je n’osais vous le rappeler, ma chère Clotilde ; mais vous le voyez, je pars : c’est à vous de continuer l’œuvre commencée, jusqu’à mon retour, qui peut tarder.

CLOTILDE.

Reposez-vous sur moi... Mais elles ne comptent pas rester à cet hôtel ?

POMEROL.

Non ! – Seulement, elles n’en sortiront que par votre conseil, et pour habiter le quartier qui cadrera le mieux avec vos projets sur elles !

CLOTILDE.

Nous y aviserons !... Et... car tout importe maintenant... leur tenue ?... leur toilette ?...

POMEROL.

Parfaites !... Vous pouvez du reste en juger tout de suite... car elles sont là dans le square, en face ! assises sur un banc.

CLOTILDE.

Là ?

POMEROL, montrant la glace sans tain.

Voyez !

Ils s’approchent de la cheminée.

CLOTILDE.

Ah ! ces deux femmes en toilette sombre ? n’est-ce pas ?

POMEROL.

Précisément.

CLOTILDE.

Vous avez raison ! une très bonne mise ! – Mais que font-elles là ?

POMEROL.

Elles attendent... Elles n’ont qu’un rêve, vous le pensez bien : c’est d’être reçues par vous... mais malgré votre invitation formelle et mon insistance, elles n’ont jamais voulu consentir à monter avec moi... réserve dont on ne peut que leur savoir gré ; et je suis là pour leur transmettre vos ordres... Décidez !...

CLOTILDE.

Mais qu’elles viennent !... Il faut bien que je cause avec elles !...

POMEROL.

Vous les recevrez ?

CLOTILDE.

Mais tout de suite !

POMEROL, après un signe fait à la fenêtre.

J’en étais sûr... elles m’ont vu... c’est le signal convenu pour leur dire de monter. – Mais décidément, Clotilde, vous êtes l’ange du bienfait ! – Je vous dis adieu et vous laisse avec elles, car l’heure me talonne !

CLOTILDE.

Alors, à quand ?

POMEROL.

Ah !... un mois, six semaines !... que sais-je... mon adresse à Bastia !... Hôtel Paoli !

CLOTILDE.

Bien !...

LE DOMESTIQUE, entrant.

Il y a là des dames ?...

CLOTILDE, l’interrompant.

Faites entrer !...

On introduit Fernande et sa mère.

 

 

Scène VI 

 

POMEROL, CLOTILDE, FERNANDE, MADAME SÉNÉCHAL

 

POMEROL, allant à Fernande et prenant sa main.

Ma chère Clotilde... voici une enfant qui tremble, mais qui n’aura plus peur de vous, quand elle vous connaîtra aussi bien que je vous connais...

CLOTILDE, prenant la main de Fernande.

Mais non, n’est-ce pas que vous ne tremblez pas ?

FERNANDE, timidement.

Un peu, madame.

POMEROL.[35]

Allons, adieu, ma chère enfant! Je vous laisse, votre mère et vous, en meilleures mains que les miennes !

CLOTILDE.

Je vous en rendrai bon compte, Philippe... Bonne route !...

POMEROL, l’embrassant.

Merci, cousine, et au revoir !... Au revoir !

 

 

Scène VII

 

CLOTILDE, FERNANDE, MADAME SÉNÉCHAL

 

CLOTILDE.

Maintenant, nous trois, causons.

Elle leur fait signe de s’asseoir sur le canapé.

MADAME SÉNÉCHAL, sans s’asseoir.

Ah ! madame ! vous êtes si bonne pour nous, que nous ne savons, ma fille et moi, comment vous remercier !

CLOTILDE.

Vous me remercierez plus tard, quand j’aurai fait quelque chose pour vous... Mais, asseyez-vous, je vous en prie... Voyons ! vous êtes à l’hôtel, m’a dit Pomerol ?[36]

MADAME SÉNÉCHAL.

Oui, madame, en attendant.

CLOTILDE.

Sans doute ! vous ne pouvez pas rester là.

MADAME SÉNÉCHAL.

Oh ! non, madame... j’ai pensé à nous mettre en quête d’un petit logement, dans un quartier bien éloigné de celui où nous étions... du côté de Sainte-Geneviève, par exemple ; mais monsieur de Pomerol m’a dit de ne rien faire sans vous consulter.

CLOTILDE.

Il a raison, c’est peut-être un peu loin !... Et puis, ce n’est pas tout, le logement. Il faut le meubler, et toutes vos petites ressources y passeront. Avez-vous vendu bien cher à cette femme ?

MADAME SÉNÉCHAL.

Dix mille francs, madame... le mobilier et loin !... mais je n’ai reçu que deux mille francs comptant... tout le reste en billets.

CLOTILDE.

Avec deux mille francs on ne va pas loin, et les frais d’installation vous auraient bientôt ruinées... Je vais vous proposer autre chose...

Se levant avec elles.[37]

J’ai là, dans cette maison qui m’appartient, et de l’autre côté de la cour,

Elle montre la fenêtre.

un petit logement, tout meublé, occupé précédemment par mon intendant, qui est mort il y a deux mois... et rien ne saurait mieux vous convenir... Des meubles tout trouvés... une chambre pour vous... une pour votre fille... Un petit salon !... un piano !... jouez-vous du piano, mon enfant ?

FERNANDE.

Oui, madame !

MADAME SÉNÉCHAL.

Elle pourrait vous dire, madame, qu’elle y est de première force, et musicienne dans l’âme...

CLOTILDE.

Tant mieux !... c’est un talent qui pourra déjà nous servir !... Le piano aura peut-être besoin d’être accordé, mais tout le reste est en parfait état !... Et si mon offre vous plaît.

MADAME SÉNÉCHAL et FERNANDE.[38]

Oh ! madame !

CLOTILDE.

J’y vois pour vous, outre l’avantage de l’économie, celui de n’avoir de renseignements à donner à personne, et de vous trouver absolument en dehors du milieu où vous avez vécu jusqu’ici. – Alors c’est dit !... nous allons voir ensemble cet appartement !... un domestique ira prendre vos bagages à l’hôtel, et vous n’aurez plus qu’à vous installer chez vous... Ah ! un mot encore... Vous ne pouvez pas entrer ici ni pour vous, ni pour moi, sous le nom que vous portiez là-bas...

MADAME SÉNÉCHAL.

Ce n’était qu’un nom d’emprunt, madame, et grâce à Dieu, personne ne me connaît à Paris sous mon véritable nom de femme...

CLOTILDE.

Votre véritable nom... c’est celui-là qu’il faut reprendre... votre mari s’appelait ?...

MADAME SÉNÉCHAL.

De la Brière, madame, et c’est sous ce nom déjà qu’on me connaît à l’hôtel.

CLOTILDE.

Et que l’on vous connaîtra chez moi... Votre fille n’a-t-elle pas aussi un autre nom que celui de Fernande ?

MADAME SÉNÉCHAL.

Elle s’appelle aussi Marguerite !

CLOTILDE.

On ne l’appellera donc plus que Marguerite... Pour tout le monde, vous n’êtes que la veuve de M. de la Brière, mort d’un accident de chasse, et ruiné !... Vous avez vécu jusqu’ici en province, du peu qu’il vous a laissé, et vous arrivez à Paris pour y trouver une position qui vous donne de quoi vivre ?...

MADAME SÉNÉCHAL.

Oui, madame.

CLOTILDE.

Nous sommes bien forcées de mentir !... Et ce n’est pas la vérité qui nous rendrait intéressantes... 

À Fernande qui s’efforce depuis quelques moments de cacher ses larmes.

Je ne dis pas cela pour vous faire de la peine, mon enfant !

FERNANDE.

Pardonnez-moi, madame, c’est plus fort que moi !... je n’ai jamais si bien compris mon indignité, qu’en ce moment où il faut la déguiser sous tant de mensonges !...

MADAME SÉNÉCHAL.

Mon enfant !...

FERNANDE.

Ah ! je vous en prie, madame, ne me jugez pas sur ce que vous savez de moi... Vous n’aurez pas à regretter vos bontés ! je vous le jure, madame, je vous le jure...

MADAME SÉNÉCHAL.[39]

Ma fille !... ma chérie !...

CLOTILDE.

Calmez-vous, mon enfant !... à toute faute miséricorde !

MADAME SÉNÉCHAL.

Ah ! dites-lui bien cela, madame, car moi j’ai beau le répéter !... elle ne me croit pas, et depuis hier son désespoir me désole... mais vous...

CLOTILDE, à Fernande.[40]

Allons, allons, bon courage ! croyez votre mère !... croyez-moi... et ne pensez qu’au bonheur d’échapper à la triste vie qui vous était faite.

FERNANDE, essuyant ses yeux.

Ah ! madame, c’est le ciel !

CLOTILDE.

Eh bien ! défendons notre ciel !... Et allons voir votre logement !

 

 

Scène VIII


CLOTILDE, FERNANDE, MADAME SÉNÉCHAL, THÉRÈSE

 

THÉRÈSE.

Madame, c’est la réponse.

CLOTILDE, vivement.

Ah !... une dépêche !... vous permettez ?...

MADAME SÉNÉCHAL.

Ah Dieu, madame !

CLOTILDE, lisant.

« M. le marquis venu Blois, mercredi... reparti pour Paris lendemain matin. »

Saisie.

Le lendemain matin !... Il est à Paris depuis cinq jour !

THÉRÈSE, vivement.

Que madame prenne garde !...

CLOTILDE, très troublée.

Ah ! oui !... Thérèse... emmène-les !...

Haut.

Pardonnez-moi, mais une nouvelle que je reçois ! Je ne puis vous faire voir cet appartement !... Thérèse va vous conduire !...

FERNANDE.[41]

Mon Dieu, madame, vous êtes toute pâle ! Est-ce que cette nouvelle ?...

CLOTILDE.

Non, une surprise un peu vive, voilà tout !... Allez, mon enfant, allez avec votre mère... nous recauserons plus tard !

FERNANDE, se retirant lentement et la regardant avec inquiétude.

Oui, madame.

MADAME SÉNÉCHAL.

Mais, viens donc !...

FERNANDE, bas, de même.

Oh ! mère ! je l’assure qu’elle a du chagrin... Je méconnais...

Elles sortent avec Thérèse.

 

 

Scène IX

 

CLOTILDE, seule et relisant, puis THÉRÈSE

 

« Le lendemain matin... » Oui !... depuis jeudi !... Et voilà cinq jours, cinq jours qu’il est à Paris... et qu’il n’est pas à son hôtel... que je ne le vois pas... que je ne sais rien... et que je reçois des lettres datées de là-bas... Ah ! ça, par exemple, c’est une infamie ! Me tromper ainsi... Mais pourquoi ? Il y a une raison.

Trouvant tout à coup.

Un duel !... un duel qu’il m’a caché... Oui, c’est cela... Non, ce n’est pas cela... Depuis cinq jours, ce serait fait... Ah ! la lettre anonyme disait vrai, et mes pressentiments aussi... Il ne m’aime plus il me trompe... Et c’est pour une autre qu’il... Ah ! si j’en étais sûre !... Et s’il ne t’aime plus, malheureuse, qu’y peux-tu faire ?... C’est fini... Ah ! mon Dieu !... quelle torture !... Et il est ici... et je ne sais où le prendre... et je ne puis pas...

THÉRÈSE, accourant joyeusement.[42]

Madame, madame !... monsieur le marquis !

CLOTILDE.

André !

THÉRÈSE.

La voiture entrait dans la cour ; j’ai quitté ces dames pour vous prévenir. Il monte !

CLOTILDE.

Enfin... Ah ! Dieu soit loué !... Je vais donc savoir... Ah ! tu me diras tout... va... malgré toi... Et je saurai bien te l’arracher, la vérité.

THÉRÈSE.

Madame, si je pouvais me permettre... si j’osais... Il ne faudrait pas gronder trop fort monsieur le marquis.

CLOTILDE, se retournant souriante.

Regarde-moi donc... Ai-je l’air de quelqu’un qui va gronder ?...

THÉRÈSE, surprise.

Non, madame, non.

CLOTILDE, tressaillant.

Voici son pas...

THÉRÈSE.

Oui, madame... c’est lui.

Elle remonte.

CLOTILDE.

Allons... du courage... Il y va de toute ma vie !

 

 

Scène X

 

CLOTILDE, ANDRÉ

 

CLOTILDE, gaiement.

Comment... c’est vous ?...

ANDRÉ, de même, lui serrant la main.

C’est moi...

CLOTILDE.

Comme cela, sans crier gare ?...

ANDRÉ.

Mais, vous voyez...

CLOTILDE, l’arrêtant doucement et lui serrant la main.

Chut !

ANDRÉ, surpris.

Mais nous sommes seuls ?...

Thérèse sort.

CLOTILDE, sans répondre.

Alors, vous arrivez à l’instant ?...

ANDRÉ.

À l’instant.

CLOTILDE, assise sur le canapé.[43]

Vous êtes donc parti bien brusquement ; car votre lettre me dit, au contraire : « Ne comptez pas sur moi avant la fin de la semaine. »

ANDRÉ.

Oui ; mais des circonstances imprévues... Enfin, me voilà !

CLOTILDE.

C’est l’important... Asseyez-vous là... et causons un peu...

Assis tous deux sur le canapé.

Comment avez-vous passé tout ce temps-là, loin de moi ?...

ANDRÉ.

Mon Dieu, mille occupations... ma chère amie : des fermages à toucher, des baux à renouveler, des coupes à régler... un peu de chasse... deux ou trois dîners de voisinage...

CLOTILDE.

Bref, vous n’avez pas eu le temps de vous ennuyer ?...

ANDRÉ.

Si !... de ne pas vous voir !

CLOTILDE, gaiement.

Pas de madrigal... avouez, André... que vous n’avez pas trop souffert de cette absence, voyons... avouez-le !

ANDRÉ, stupéfait.

Je ne vous comprends pas, Clotilde !...

CLOTILDE, se levant.

Vous allez donc me comprendre !... Quand vous êtes parti, mon cher André, je me suis dit : – Voici une bien grande épreuve !...[44] depuis trois ans que nous nous aimons, c’est la première fois qu’il nous arrive de vivre ainsi toute une semaine séparés l’un de l’autre. Pourvu que l’un de nous n’aille pas en souffrir seul !...

ANDRÉ, qui s’est levé.

Eh bien ! mais ?...

CLOTILDE, doucement.

Laissez-moi achever, mon ami ! – Votre lettre de ce matin m’a déjà rassurée sur votre compte... elle est très affectueuse... mais très calme. Vous y plaisantez même tort agréablement sur vos fonctions de gentilhomme fermier en sabots, et la prolongation de votre séjour ne vous arrache que des regrets très modérés... tels que les exigerait la simple politesse !...

ANDRÉ.

Ah ! ma chère Clotilde !...

CLOTILDE, souriant.

Mais laissez-moi donc finir ! Je n’ai pas l’air d’une femme en colère, n’est-ce pas, et ce n’est pas une scène de reproches ?...

ANDRÉ.

Mais justement ! ce qui me passe, c’est la tranquillité avec laquelle vous me dites tout cela !...

CLOTILDE.

Ah ! André, c’est que je suis soulagée d’un grand poids !... je n’avais qu’une terreur !... Mon Dieu ! s’il m’allait être prouvé, qu’il ne peut vivre sans moi, et que mon abandon lui serait un coup fatal !

ANDRÉ.

Votre abandon !

CLOTILDE, continuant.

Mais non !... Grâce à Dieu, l’épreuve est faite ! vous m’avez quittée sans déchirement... vous me retrouvez sans ivresse ! Et nous aurons eu cette bonne fortune, bien rare en amour, que partis tous deux du même pas, nous voici tout doucement arrivés ensemble au terme du voyage... sans que l’un de nous ait donné cet ennui à l’autre... de se faire un peu traîner sur la route !

ANDRÉ.

Mais, Clotilde, y pensez-vous ?... mais c’est mon congé que vous me donnez là ?...

CLOTILDE.

Mais pas autre chose, mon pauvre ami !

ANDRÉ.

Mais si je m’attendais à rien de tel !...

CLOTILDE.

Voyons, André, de bonne foi, est-ce qu’avant ce départ vous n’aviez pas remarqué... que je n’étais plus la même avec vous ?...

ANDRÉ.

Mais jamais !

CLOTILDE.

Alors, j’ai donc bien joué mon rôle ; car je puis vous l’avouer à présent. Que de fois, mon ami, en ces derniers temps surtout, je me suis dit, quand vous quittiez ce salon : Ai-je à me plaindre de lui ?... – Non. Est-il toujours aussi digne d’être aimé, aussi empressé, aussi tendre ?... Oui !... Pourquoi donc son cœur étant le même, le mien est-il changé ?... car il l’est, je ne saurais me le cacher. Je ne l’attends plus avec la même impatience... Cette inquiétude, quand il tardait un peu ! cette émotion si douce au bruit de sa voiture, au son de sa voix ou de ses pas... je ne l’éprouve plus !... je l’estime, je le révère... autant et plus que jamais ! – Mais pour l’aimer, non. Il faut bien en convenir, je ne l’aime plus...

ANDRÉ.

Vous, Clotilde !... et c’est vous qui ?...

CLOTILDE, remontant à la table et jouant avec une petite glace à main.

Mon Dieu, mon ami, je vous entends bien... comment cela s’est-il fait ?... Le sais-je moi-même ?... Comment l’amour s’en va-t-il ?... Comme il est venu ! – Je n’avais pas ordonné à mon cœur de vous aimer... je ne lui ai pas interdit de le faire... Il se reprend comme il s’est donné... à mon insu... C’est la loi commune que toute chose ait un terme et qu’elle meure de ce qu’il l’a fait vivre !...[45] J’en étais donc à ce point douloureux... Eh bien, du moins, il ne saura rien. Je me sacrifierai... je mentirai...Il se croira adoré comme au premier jour, et je souffrirai seule... Mais quel supplice, mon ami... que ce mensonge de tous les instants, et combien je bénis ce voyage de m’avoir appris que ma tendresse ne vous était pas aussi indispensable que je le voulais croire !... Mentir à présent !... c’est bien inutile, n’est-ce pas ?... Vous savez tout... vous me plaindrez... Et si mon inconstance a besoin d’excuses... Eh bien, vous les trouverez dans votre propre cœur, en le comparant à lui-même.

ANDRÉ, s’asseyant.

Clotilde... vous êtes une femme adorable, une femme exquise... une femme comme il n’y en a pas !...Votre franchise me confond ; elle devrait me faire mourir de honte... Ah ! quelle supériorité ce moment vous donne sur moi ! C’est vous qui avez parlé la première, et c’est moi... moi qui fus le premier coupable !

CLOTILDE, saisie.

Ah !

ANDRÉ, tendrement.

Votre sincérité m’entraîne ; elle me délivre. Et je puis enfin l’avouer à mon tour : cette histoire de votre cœur, mon amie, c’est mot à mot l’histoire du mien. Tout ce que vous vous êtes dit, je me le suis dit... tout... mais je me taisais... je souffrais... et je ne sais quand j’aurais eu le courage de parler, si vous ne m’en aviez donné l’exemple.

CLOTILDE, très pâle et dissimulant sa douleur sous un faux sourire.

Vrai ?...

ANDRÉ.

Mais si vrai, que ce voyage n’était de ma part qu’un prétexte.

CLOTILDE.

Ah ! vous n’êtes allé en Touraine ?...

ANDRÉ, gaiement, se levant.

Qu’un seul jour !... oui, oui, ma chère amie, un jour seulement... je vous dis que c’est toute une comédie. Figurez-vous que...[46] Ah ! mais que j’ai donc de joie à vous le dire à présent... je respire ! –Enfin... enfin... plus d’hypocrisie... Je redeviens moi-même.

CLOTILDE, se levant.

Vous disiez : Figurez-vous...

ANDRÉ.

Figurez-vous que je n’ai pris que le temps d’arriver là-bas, et de confier à un ami ces lettres que vous avez reçues, avec mission de les mettre à la poste, en les échelonnant par dates...

CLOTILDE.

Ah ! mais... c’est très ingénieux, cela, pour me tromper.

ANDRÉ.

Eh ! sans doute... Et voilà à quoi nous oblige une situation fausse.

CLOTILDE.

De sorte que vous êtes revenu à Paris secrètement ?

ANDRÉ, gaiement.

Le lendemain.

CLOTILDE.

Il y a donc une autre femme ?

ANDRÉ.

Oh !

CLOTILDE.

André, la vérité...

ANDRÉ.

Eh bien, oui. Pourquoi vous le cacher, maintenant ?... Oui et non : oui en rêve, mais en réalité, non.

CLOTILDE.

Oh !...

ANDRÉ.

Oh ! cela, Clotilde, croyez-moi. Non, je ne vous ai pas fait l’injure de vous apporter ici les restes d’un amour prodigué aux pieds d’une autre... Avant d’en venir là, j’aurais eu la bravoure de l’aveu... Que ma passion se soit éteinte comme la vôtre, vous l’avez dit... c’est fatal... Tout s’use... mais que mon cœur oublie jamais ce qu’il vous doit, jusqu’à vous payer d’ingratitude et d’outrage... Oh ! cela, jamais... Vous m’avez aimé : c’est assez pour vous mériter le respect de toute ma vie... Et ce n’est pas seulement chez moi religion du souvenir, c’est légitime orgueil !... Je suis trop fier de me dire : « Elle ne m’a pas jugé indigne de sou amour, » pour ne pas souhaiter que vous pensez toujours de même !

CLOTILDE.

Enfin, il y a une femme ?...

ANDRÉ.

En rêve !... en rêve !...

CLOTILDE.

En rêve, soit !... Et ce beau retour à Paris, c’est pour elle !...

ANDRÉ.

Oui !

CLOTILDE.

Voyons cela ?

ANDRÉ, allant à la cheminée.

Est-ce bien utile ?...

CLOTILDE, s’asseyant sur une chaise basse.

Comment donc !... mais... indispensable !... J’ai bien le droit d’être un peu curieuse... avouez-le !... maintenant que cela est sans conséquence !

ANDRÉ.

Et puis cela est si innocent.

CLOTILDE, gaiement.

Voyons donc cette innocence !...

ANDRÉ.

Vous êtes adorable !... Eh bien donc, c’était un soir !... Il y a quinze jours, tenez !... Ah ! mon Dieu ! ce soir où nous nous sommes un peu querellés, je ne sais pourquoi ?

CLOTILDE.

Oui... ce soir-là donc ?

ANDRÉ.[47]

Je vous quittai après dîner, assez maussade et résolu à ne vous voir que le lendemain... Une soirée perdue... sans emploi !... Chagrin et désœuvré... je m’en allai par les rues... au hasard, et ce hasard me conduisit sur le boulevard extérieur, tout en haut de la rue des Martyrs... Ce faubourg est assez animé !... j’allais où m’attirait le bruit et la lumière, bien surpris de m’y voir, et plus surpris encore de me trouver subitement en face d’un théâtre...

CLOTILDE.

Le théâtre Montmartre ?

ANDRÉ.

Que je connaissais à peine de nom !... Ma foi, par ennui autant que par curiosité de ce monde si nouveau pour moi, j’entrai !... Du spectacle, je ne vous dirai rien : je n’ai jamais eu la perception bien nette de ce que l’on y jouait !... et j’allais partir indifféremment, comme j’étais venu, quand mes regards s’arrêtèrent sur deux femmes, qui venaient d’entrer dans une loge, à trois pas de moi !

CLOTILDE.

Ah !

ANDRÉ.

La mère à ce qu’il me parut, et la fille : et celle-ci tout à fait charmante !... Des traits d’une modestie, d’une douceur !... enfin charmante !

Il s’assied sur une chaise qu’il a apportée.

CLOTILDE.

Si bien que vous ne sortîtes point ?

ANDRÉ.

Si bien que je ne sortis point ! Et que je ne la perdis pas de vue pendant tout l’acte suivant !... Cet acte était assez gai, je suppose, car on riait beaucoup autour de moi... j’observai que ma jeune inconnue souriait à peine, et d’un sourire bien pâle aux bons endroits, jamais à une trivialité !... Marque de finesse qui me donna la meilleure opinion de son esprit !... mais en revanche, quand ce fut le moment des larmes !... elle pleura bien à point, et avec une sincérité de douleur... qui me donna également la meilleure opinion de son cœur !

CLOTILDE.

Bref !... vous voilà bel et bien épris de cette petite, qui rit si à propos et pleure si bien à point ?

ANDRÉ.

Épris, non !... mais intrigué, curieux, intéressé ! oh ! vivement !... De là à remarquer la finesse tout aristocratique de sa main, la distinction de ses manières, le bon goût et la simplicité de sa mise... et à me demander comment elle était là ; puis à bâtir tout un petit roman sur son compte... il n’y a qu’un pas !... Vous me voyez d’ici, galoper dans le pays des hypothèses ! Mais ce que vous ne voyez pas, c’est mon désappointement, quand regagnant ma place, au dernier acte, je constatai que la loge était vide, et qu’elles avaient disparu avant la fin !... Je sors à la hâte !... personne !... la nuit, un quartier inconnu... et je rentre chez moi, inquiet, mécontent et sous l’empire de ce singulier malaise qui précède toujours les maladies ou les fortes crises !...

CLOTILDE.

Et le lendemain ?

ANDRÉ.

Le lendemain, dans l’après-midi, j’accours ici pour faire ma paix avec vous, mais le démon s’en mêle !... Vous êtes sortie... Le hasard de la veille me fait remonter la rue des Martyrs !...

CLOTILDE.

Jusqu’au théâtre ?

ANDRÉ.

Où je ne trouve pas ce que j’y cherche, vous le pensez bien ! Je redescends tristement la montagne, et Providence !...

CLOTILDE, avec intention, soulignant.

Providence ?

ANDRÉ.

Oui, oui... Providence ! Et pas hasard, cette fois !... Sur les marches de Notre-Dame-de-Lorette, qu’est-ce que je vois ? ma jeune fille de la veille, qui entre à l’église et toute seule... J’entre après elle ! Elle s’agenouille et prie... Et j’attends, et j’admire ! Elle priait, comme elle pleurait ! de si bon cœur ! Elle sort ! Je la suis sans être vu... Je vous entends... c’est ridicule... de mauvais goût... c’est vrai... Mais je n’en étais déjà plus aux délicatesses ! Elle entre dans un magasin ! J’attends à la porte, dix minutes, un quart d’heure, une heure... Exaspéré, j’entre à mon tour ; on me rit au nez ! La boutique a une autre issue sur la rue de Navarin, et c’est par là qu’elle est sortie... Jugez de mon dépit ! Je redescends et j’accours ici... nerveux, querelleur, insupportable !...

CLOTILDE.

Au point que ce soir-là j’ai pressenti quelque danger à venir...

ANDRÉ.

Eh bien ! il n’était pas à venir, Clotilde!... Il était venu !

CLOTILDE.

Et depuis ?

ANDRÉ, debout.

Rien !

CLOTILDE.

Mais vous l’avez bien retrouvée ?...

ANDRÉ.

Jamais !

CLOTILDE.

Jamais !

ANDRÉ.

Et ce n’est pas faute d’arpenter cette rue si bien nommée pour moi... mais on n’a pas deux fois la chance heureuse du second jour... Enfin, dépité, je me dis : Ce théâtre : elle y reviendra... Retournons tous les soirs à ce théâtre... Mais pour cela, il me fallait mes soirées libres, et je vous les donnais toutes... De là mon départ en Touraine et mon retour, secret... Depuis huit jours, ma chère amie, toutes mes soirées, toutes !... je les ai passées là !... Et sans profit... Si bien que ce matin je me suis dit : Vraiment c’est trop d’extravagance... J’y renonce !... c’est-à-dire j’emploierai quelque autre moyen... Et me voilà...

CLOTILDE, se levant.

Mais c’est charmant, cette petite histoire...

ANDRÉ.

Ah ! ce qui est charmant, Clotilde, c’est qu’il me soit permis de vous la conter... Avouez qu’il est curieux de voir deux amants, devenus deux amis, échanger de telles confidences, et s’en réjouir au lieu de s’en fâcher... n’est-ce pas délicieux ?...

CLOTILDE.

C’est délicieux !...

ANDRÉ, prenant ses deux mains qu’il serre affectueusement.

Oh ! amitié... suave amitié qui commence !... Plus de jalousie... plus de tourments ! La fraîcheur et le calme ! Quel charme que l’amitié d’une femme, quand elle succède à son amour ! Car enfin, je vous aime autant qu’on peut aimer, amour à part... Vous avez pour moi la même estime, vous l’avez dit : Nous continuerons à nous voir, comme par le passé... Mais avec quelle sécurité, maintenant !... quelle confiance ! – Je bénis deux fois mon destin qui, après m’avoir donné la joie de vous aimer avec tant d’ivresse... me donne aujourd’hui celle de vous aimer avec tant de douceur !

CLOTILDE.

Excellent ami !

ANDRÉ.

Je ne vous cèlerai rien de mes petites aventures. Vous m’aiderez de vos conseils...

CLOTILDE.

Et puis vous vous marierez, et alors ?...

ANDRÉ.

Ma marierai-je ?

CLOTILDE.

Pourquoi pas !

ANDRÉ.

Eh bien ! franchement !... j’y ai pensé !...

CLOTILDE.

Ah !...

ANDRÉ.

Oui, à Blois !... d’Espilly... l’ami dont je vous parlais, et chez qui j’ai dîné à mon arrivée, s’est marié il y a quinze jours ! Une petite Tourangelle qui sort de son couvent, blonde avec des yeux bleus, encore tout étonnés de l’aventure !... C’est innocent !... c’est frais !... c’est mignon !... Ah ! l’heureux mortel !

CLOTILDE.

Eh bien ! mais il n’y a pas que cette petite blonde-là !... s’il vous la faut blonde !... Et votre inconnue ?

ANDRÉ.

Blonde aussi !... C’est vrai !... Elle lui ressemble !... Ah ! Dieu !... une petite âme comme celle-là, toute neuve, quel idéal !... Ah ! si je la retrouvais !

CLOTILDE.

Eu cherchant bien !... à nous deux !...

ANDRÉ.

Vous m’aiderez ?

CLOTILDE.

Pourquoi pas !... Entre hommes ?

ANDRÉ.

Ah ! décidément, Clotilde, les femmes valent mieux que nous !... Et voilà ce dont un homme ne serait pas capable !...

CLOTILDE, vivement et avec une lueur d’espoir.

Vous ne me marierez donc pas, moi ?

ANDRÉ.

Vous ?

CLOTILDE.

Oui !... quelqu’un serait épris de moi par hasard, et voudrait m’épouser ! Vous n’êtes donc pas si bien détaché du passé, que vous consentiez à cet amour et favorisiez ce mariage ?

ANDRÉ, naïvement.

Oh ! si !...

CLOTILDE, frappée.

Ah !...

ANDRÉ.

Oh ! de toutes mes forces, si je pensais que votre bonheur fût là.

CLOTILDE, à part, brisée.

Oh !... C’est bien fini !...

Haut, affectant de sourire.

Vous voyez bien, mon ami, que nous nous valons !

ANDRÉ.

Peut-être !... Mais, si quelqu’un m’eût dit ce matin que nous en serions maintenant à nous marier à d’autres !...

CLOTILDE.

Voilà la vie !

ANDRÉ.

Ah ! ma chère Clotilde !... qu’elle est belle telle que vous me l’avez faite ! Que je pars plus léger que je ne suis venu !

CLOTILDE.

Vous partez ?

ANDRÉ.

Ah ! oui ! je vais dîner, et de là retourner à mon théâtre !... Car maintenant !... vous comprenez !... Mais, avant laissez-moi déposer sur votre chère main ce dernier baiser où je mets tout mon cœur...

CLOTILDE, qui contient avec peine ses larmes.

Bien, bien, sauvez-vous !

ANDRÉ.

Vous êtes émue.

CLOTILDE, se détournant.

Un peu !...

ANDRÉ, baisant ses mains.

Et moi, beaucoup !... c’est le passé qui s’envole et je le bénis du fond de l’âme !...

CLOTILDE, étouffant.

Au revoir !...

ANDRÉ.

À demain !...

CLOTILDE.

À demain, oui !...

ANDRÉ, prêt à sortir.

Ah ! vous êtes bien, ma chère Clotilde, ce qu’il y a de meilleur au monde ! Et si je ne vous avais tant aimée !... Eh bien ! d’honneur... je commencerais aujourd’hui !...

Il sort vivement.

 

 

Scène XI


CLOTILDE, THÉRÈSE

 

CLOTILDE, qui s’est contenue jusque-là, chancelant.

Thérèse !... À moi, Thérèse !

THÉRÈSE, accourant.

Madame !

CLOTILDE.

Je n’y vois plus !... Ouvre !... De l’air, j’étouffe !

THÉRÈSE.

Ah ! mon Dieu !

Thérèse court à la fenêtre qu’elle ouvre. Clotilde tombe sur le canapé, épuisée. Thérèse court à elle et lui présente de l’eau qu’elle repousse.

CLOTILDE, étendue sur le canapé et désespérée. D’une voix étouffée.

Ah ! lâche !... infâme !... misérable ! misérable ! misérable !...

THÉRÈSE, pleurant.

Ma chère maîtresse.

CLOTILDE, passant toujours de la douleur à la colère.

Non, non, il n’y a plus rien !... Il m’a torturée là, pendant une heure, sans voir, sans comprendre !... Et j’ai aimé cela, moi !... et je me suis perdue de réputation pour cela !

Pleurant.

Et il ne se rappelle rien... rien ne compte plus... L’ingrat ! Adieu ! c’est fini !... Et me voilà seule !...

Se levant.

Et je ne le punirais pas ?... Ah ! je me vengerai, va !... Oh ! comme je me vengerai...

Tombant épuisée et pleurant.

Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que je pourrai jamais trouver pour lui faire souffrir tout ce que je souffre !

THÉRÈSE, vivement.

Madame, c’est lui.

CLOTILDE, se redressant avec un cri de joie.

Il revient !...

 

 

Scène XII


ANDRÉ, CLOTILDE

 

ANDRÉ, rentrant tout joyeux.

Ah ! Clotilde !

CLOTILDE.

André.

ANDRÉ.

Clotilde... mais c’est elle !

CLOTILDE.

Elle !

ANDRÉ, radieux.

Mais c’est elle, vous dis-je... c’est elle !...

CLOTILDE.

Qui ?

ANDRÉ.

Mon inconnue... Ici, chez vous !

CLOTILDE.

Chez moi ?...

ANDRÉ, essoufflé.

Oui, oui, dans voire maison !... Comprenez-vous cela !... quelle rencontre !... Quand je vous dis que le ciel s’en mêle !... Figurez-vous !... Je traverse la cour pour sortir ! Le son d’un piano frappe mon oreille, je lève les yeux, et je vois, par une fenêtre ouverte, là, sur la cour... ma jeune fille !...

CLOTILDE.

Ici !...

ANDRÉ, courant à la fenêtre.[48]

Eh ! oui, oui, au second ; mais regardez... on la voit encore mieux de cette fenêtre !... Ah ! j’ai monté quatre à quatre ! je n’en puis plus !...

CLOTILDE, à elle-même.

Fernande !...

Haut.

Elle... c’est ?...

ANDRÉ.

La jeune fille qui joue là !... Oui, oui, vous dis-je !...

CLOTILDE.

Vous êtes sûr ?

ANDRÉ.

Si je suis sûr !... Et quelle autre, bon Dieu ! En est-il deux pareilles !... Mais regardez-la donc... Ce visage, cet air de candeur et d’honnêteté ! Si c’est elle !... Dieu, si c’est elle !... Ah ! oui, c’est elle !

CLOTILDE, à part.

Oh !... comme il l’aime !

ANDRÉ, regardant toujours.

Mais, c’est que je ne l’avais jamais si bien vue. Elle est ravissante !... quels yeux !... Et ces petites mains !... Oh ! mais voyez, voyez ces petites mains... Et quel jeu, quelle âme !... Ah ! elle joue comme un ange, qu’elle est !

CLOTILDE, amèrement.

Un ange ?

ANDRÉ, extasié, à la fenêtre.

Avec une figure pareille !... Oh ! Dieu ! Il suffit de la voir !...

CLOTILDE, à elle-même, le regardant.

Un ange !... cette créature !... Et c’est pour elle que !... Il la dévore des yeux !... Ah ! non ! jamais il ne m’a regardée comme cela !... Et c’est cette fille !... cette fille que je ramasse ! ma rivale !... ça !... Eh bien, attends, va.

Elle saisit une plume et écrit fiévreusement, après avoir sonné.

ANDRÉ, de même.

Ah ! nous parlions jeune fille !... voilà une vraie jeune fille, à la bonne heure !... Ah ! l’innocence ! quel charme et quelles promesses !

CLOTILDE, debout, résolue, après avoir donné la lettre à Thérèse, le regardant avec ironie.

Oui, n’est-ce pas ?

ANDRÉ.

S’il est un amour durable au monde... et un bonheur sans réserve !... ah ! Clotilde, il est là, sûrement !... et jamais ailleurs, du moins pour moi !

CLOTILDE, à part.

Ah ! si tu dis vrai !

ANDRÉ, se retournant.

Vous dites ?

CLOTILDE.

Moi... mon ami, je dis... c’est vrai !

Le piano cesse.

ANDRÉ, fermant la fenêtre.

C’est fini !... Le charme est rompu !... Ah ! Clotilde, je suis comme un fou !... jamais je n’ai rien éprouvé de tel !

Il descend.

CLOTILDE, souriant amèrement.

Merci !

ANDRÉ.

Pardonnez-moi !... je ne sais plus ce que je dis... Mais c’est qu’aussi tout cela est si imprévu ! si surprenant !... La chercher partout et la retrouver ici !... chez vous !... Mais qui est-elle, vous la connaissez ?

CLOTILDE.

Si je la connais ?... Marguerite !

ANDRÉ, avec amour.

Elle s’appelle Marguerite ?

CLOTILDE.

De la Brière !... petite noblesse de province, le père un gentilhomme campagnard est mort d’un accident de chasse, ruiné par des spéculations malheureuses !... et laissant la mère et la fille dans une situation des plus précaires !

ANDRÉ.

Pauvres femmes !

CLOTILDE.

Elles ont vécu jusqu’ici du peu qu’il avait laissé, mais à la fin tout s’épuise, et les voilà solliciteuses !... Je les avais connues au temps de leur prospérité, et les rencontrant hier, j’ai mis à leur disposition ce petit logement, en me promettant bien d’employer pour elles tout mon crédit... que vous ne me refuserez pas... je pense !...

ANDRÉ.

Ah ! mauvaise... vous me raillez !...

CLOTILDE.

Sérieusement, mon ami... Elles sont vraiment dignes d’intérêt, et bien méritantes !...

ANDRÉ, vivement.

Oui, n’est-ce pas ?

CLOTILDE.

La fille surtout !... Avec cette figure !... vous pensez bien que toutes les portes lui seraient ouvertes.

ANDRÉ.

Je le crois bien !

CLOTILDE.

Mais elles ne sont pas femmes à user de tels avantages !... une honnêteté ! une rigueur qui va même jusqu’à l’excès !

ANDRÉ.

Vous m’enchantez !

CLOTILDE.

Deux provinciales, pour tout dire !... un peu dévotes, un peu prudes ! et dont la timidité passe toute croyance !

ANDRÉ.

Mais tout cela est délicieux !... Talents... beauté, vertu !... mais c’est un trésor que cette fille-là !...

CLOTILDE.

Vous on jugerez mieux à l’instant.

ANDRÉ.

Comment ?

CLOTILDE.

Elle dîne avec moi... et la voici !...

ANDRÉ, suffoqué.

Ah !... comme cela ! sans me prévenir !...

 

 

Scène XIII


ANDRÉ, CLOTILDE, FERNANDE, THÉRÈSE

 

CLOTILDE, à Fernande.

Comment... seule ?...

FERNANDE.

Ma mère est tellement fatiguée, madame, qu’elle vous prie de l’excuser si elle n’accepte que pour moi votre bonne invitation, dont je suis vraiment bien confuse !

CLOTILDE.

Je lui suis fort reconnaissante, mon enfant, de sa bonne grâce à se priver de sa fille en ma faveur ! – Thérèse... vous vous mettrez aux ordres de madame de la Brière, que l’on servira chez elle !...

Thérèse sort.

FERNANDE.

Ah ! madame, tant de bontés !...

CLOTILDE.

Mon enfant ! vous m’êtes confiée ce soir pour faire toutes mes volontés.

Présentant, André.

Monsieur le marquis des Arcis, mon ami... marquis, mademoiselle Marguerite de la Brière, dont vous admiriez tout à l’heure le beau talent de musicienne !

ANDRÉ.

Je me suis tenu à quatre, mademoiselle, pour ne pas vous applaudir de cette fenêtre !

FERNANDE, embarrassée.

Monsieur...

ANDRÉ, à part.

Et rougissant comme une pensionnaire !... c’est exquis.

CLOTILDE, bas, à Fernande.

Tâchez de plaire au marquis, mon enfant... j’ai mes raisons.

FERNANDE, ingénument.

Il a une place pour moi ?

CLOTILDE, de même.

Peut-être.

FERNANDE.

Ah ! madame, tâchez que cela réussisse !

CLOTILDE.

J’y travaille !... soyez tranquille !...

FERNANDE.

Ah ! vous êtes si bonne !... Tout cela me fait l’effet d’un rêve, et j’ai peur de me réveiller.

JOSEPH ouvre à deux battants la porte de la salle à manger, que l’on voit éclairée au fond, à gauche.

Madame la comtesse est servie !

ANDRÉ, très ennuyé de partir.

Alors !... Bonsoir !...

CLOTILDE, très simplement.

Comment... vous ne dînez pas avec nous ?

ANDRÉ, timidement.

Mais !...

CLOTILDE, de même.

Mais votre couvert est mis.

ANDRÉ, vivement et se débarrassant de son chapeau.

Ah ! si le couvert est mis !... c’est différent ! je reste !...

CLOTILDE, bas, à demi-voix passant devant.

Dites que je ne suis pas un bon garçon.

ANDRÉ.

Ah ! si !...

CLOTILDE.

Allons ! offrez votre bras à mademoiselle Marguerite, marquis !... Allons ! Allons !

ANDRÉ, vivement.

Mademoiselle ?

Il offre son bras que Fernande prend : ils remontent ensemble en causant.

CLOTILDE, seule, les suivant des yeux.

Ah ! il te faut une innocente.

 

 

ACTE III

 

Même décor.

 

 

Scène première


JOSEPH, POMEROL

 

POMEROL en tenue de voyageur.

Ma femme est ici ?

JOSEPH.

Oui, monsieur...

POMEROL.

Où çà ?

GEORGETTE, en dehors.

À bientôt.

JOSEPH.

Elle sort de chez madame... Elle va être bien contente.

Il sort par le fond.

POMEROL, seul.

Mais je l’espère bien... Il est bon, lui...

 

 

Scène II


GEORGETTE, POMEROL

 

GEORGETTE, poussant un cri et se jetant dans ses bras.

Ah !... mon Philippe !

POMEROL.

Ma chère, chère mignonne !

GEORGETTE.

Encore... de l’autre côté... là ! – Oh !... quelle barbe !

POMEROL.

Ah ! dame...

GEORGETTE.

Ah ! mon chéri... mon trésor... mon amour !... Mais tu n’as pas l’air content ?...

POMEROL, ahuri de baisers.

Je suis ahuri... je n’y vois plus...

GEORGETTE.

Ah ! mais qu’est-ce que c’est que ça ? Vous êtes d’un froid !...

POMEROL.

Une scène, déjà ?

GEORGETTE.

Ah ! je vous gâte... j’ai tort... Mais c’est plus fort que moi... Tant pis !... Ah ! Dieu ! un mois sans te voir.

POMEROL.

Le bon moment !... On s’en irait... rien que pour le plaisir du retour.

GEORGETTE.

Oh ! si je t’attendais !

Avec soupçon.

Au fait, comment se fait-il que vous arriviez comme ça, sans me prévenir ?

POMEROL.

Si ça te fâche, je vais repartir...

GEORGETTE.

Ah ! non...

POMEROL.

Voilà la coquetterie... c’est de ne pas te prévenir... J’arrive à Paris... je saute en voiture : Cocher, cinq francs de pourboire et crève ton cheval... Je grimpe nos étages quatre à quatre... Je me dis : Elle est couchée, elle dort... Quel réveil !... Point. Madame est sortie... « Avant neuf heures du matin ? – Oui, monsieur, elle est chez la cousine de madame... Monsieur sait bien, c’est ce matin... » Je ne sais rien, mais c’est égal... Je remonte en voiture, second pourboire... Et me voilà... Et te voilà... Et nous voilà !...

GEORGETTE.

Mais... elle a raison, cette fille... C’est ce matin...

POMEROL.

Ce matin, quoi ?

GEORGETTE.

Mais, le mariage...

POMEROL.

Le mariage !... Eh ! en effet, cette toilette...

GEORGETTE.

Mais, oui...

POMEROL.

André ?

GEORGETTE.

Eh ! oui.

POMEROL.

Ah ! bravo !... Quelle bonne idée j’ai eu de revenir !

GEORGETTE.

Mais comment ?... Puisque c’est moi qui te l’ai écrit.

POMEROL.

Mais, non.

GEORGETTE.

Mais, si... Ma dernière lettre qui est partie, avec celle de Clotilde...

POMEROL.

Je n’ai pas reçu de lettre de Clotilde...

GEORGETTE.

Ah ! c’est trop fort ! C’est elle qui s’est chargée de mettre ma lettre à la poste, avec la sienne...

POMEROL.

Enfin... peu importe... Elle se marie, et j’en suis bien heureux pour elle...

GEORGETTE.

Comment, elle se marie ?...

POMEROL.

Eh bien, oui...

GEORGETTE.

Mais, du tout... C’est André qui se marie, pas Clotilde.

POMEROL.

Comment... ce n’est pas elle ?

GEORGETTE.

Mais, non... du tout... Ah ! qu’il est arriéré, mon Dieu !... Oh ! la province !... André épouse mademoiselle Marguerite de la Brière... qu’il aimait depuis longtemps.

POMEROL, stupéfait.

Ah !... Et Clotilde ?...

GEORGETTE.

Clotilde !... Eh bien, Clotilde en prend son parti... et très bien même... C’est elle qui a fait le mariage.

POMEROL.

Ah bien ! alors, oui, tu as raison... C’est l’air de la Corse... Je ne suis plus dans le mouvement, moi, je n’y suis plus du tout...

GEORGETTE.

Oui ; et à propos de Corse... Votre serment !... Parlons un peu des femmes corses !...

POMEROL.

Les femmes corses... Il n’y en a pas !...

GEORGETTE.

Oh !

POMEROL.

Parole !... Dans toute l’île... pas une.

GEORGETTE.

Oh !... je ne vous laisserai plus partir seul, allez...

On voit André au fond qui se débarrasse de son paletot.

Tiens, voilà André, qui t’expliquera tout mieux que moi...

POMEROL.

Mais je n’ai pas déjeuné, moi...

GEORGETTE.

Je cours à la maison.

POMEROL.

Un bain, d’abord...

GEORGETTE.

Et puis un bon déjeuner...

POMEROL.

Et puis mes habits... Je ne veux pas manquer la mairie...

GEORGETTE, se sauvant.

Ah ! oui, oui ! Viens vite !

POMEROL.

Tout de suite !

GEORGETTE, en sortant à André.

C’est Philippe ! Voilà mon Philippe !

 

 

Scène III


POMEROL, ANDRÉ

 

ANDRÉ, très gaiement.

Eh ! oui. C’est ce bon Philippe !

POMEROL.

Mon cher André.

ANDRÉ.

À la bonne heure ! Te voilà. Et ce voyage ?

POMEROL.

Parfait !

ANDRÉ.

Les procès ?

POMEROL.

Des triomphes ! – Mais il s’agit bien de procès. Quelle nouvelle ! – Comment, on se marie, comme ça sans me prévenir ?

ANDRÉ.

Madame de Pomerol ne t’a pas écrit ?

POMEROL.

Eh non !... J’arrive, et j’apprends tout !

ANDRÉ.

Eh bien ! oui, mon cher Philippe, oui, je me marie !... Et bien heureux, va... Tu manquais seul à ma joie ! maintenant c’est complet.

POMEROL, baissant la voix.

Ah çà ! nous sommes bien seuls ?

ANDRÉ.

Oui !

POMEROL, de même.

Et... et Clotilde ?

ANDRÉ.

Clotilde ?

POMEROL.

Oui... Elle ne t’a ni empoisonné, ni étranglé ?...

ANDRÉ.

Tu vois.

POMEROL.

Tu comprends, moi, avec les idées de là-bas... Cela me renverse...

ANDRÉ.

C’est que tu retardes d’un mois... Clotilde et moi, nous avons eu lors de ton départ, tiens, précisément, certaine explication, d’où il résultait, ma foi, que de part et d’autre, le temps... l’habitude.

POMEROL.

Bref, rupture ?

ANDRÉ, vivement.

Amicale...

POMEROL, incrédule.

Amicale ?...

ANDRÉ.

Presque tendre !... d’ailleurs c’est elle qui l’a provoquée.

POMEROL.

Clotilde ?

ANDRÉ.

Clotilde !

POMEROL.

Alors, je ne comprends plus rien aux femmes... Car j’aurais bien juré que celle-là... Donc, réconciliation d’un commun accord ?...

ANDRÉ.

Avec promesse d’une affection mutuelle, dont elle m’a donné de telles preuves, que je me demande si son amitié ne vaut vraiment pas mieux que son amour...

POMEROL.

Allons ! De ce côté-là... tout va bien !... Ah çà ! maintenant, et la future ?

Ils s’asseyent à droite, entre la fenêtre et la table.[49]

ANDRÉ, avec chaleur.

Ah ! mon ami. Un rêve ! La beauté la plus douce, le caractère le plus égal... la nature la plus fine... musicienne, artiste... Jeune et pourtant raisonnable !... Honnête !... sans pruderie !... Spirituelle, sans bavardage... Pieuse, sans excès, et avec tout cela, ce je ne sais quoi qui la dispenserait de tout le reste, qui ne s’analyse ni ne se raisonne !... mais s’impose, vous subjugue et vous grise !... Le charme !...

POMEROL.

Tudieu ! Quelle passion...

ANDRÉ.

Juge d’elle par le chemin que j’ai fait. Me marier, moi... d’abord... ami par-dessus tout de mon indépendance... Mais que veux-tu ? Ce qui est écrit... Le ciel a voulu que ne l’ayant jamais vue qu’au théâtre, à l’église et dans la rue, je la retrouve un soir... où ?... Ici même.

POMEROL.

Ici ?

ANDRÉ, se levant.

Dans ce salon, locataire de Clotilde.

Lui montrant la fenêtre.

Là ! là.

POMEROL, debout.

Je ne vois personne.

ANDRÉ.[50]

Tu la verras...

Assis.

De Clotilde, qui fait grand cas de la mère et qui les connaît depuis des années... Elle a vu Marguerite tout enfant... Elle s’appelle Marguerite.

POMEROL.

Joli nom !... Et donc ce soir-là ?

ANDRÉ.

Ah ! quelle soirée !... Quel souvenir !... Ah ! Philippe !... Quand un cœur brûlé comme le mien par une de ces passions ardentes, où les sens ont plus de part que le cœur, se trouve aux prises tout à coup avec les séductions nouvelles de la pureté et de l’innocence !... ah ! mon ami, non, il n’y a pas à lutter, va !... Ce jour-là, je rentrai chez moi fou, absolument fou !... Le lendemain, un petit mot de Clotilde m’appelle !... J’accours !... « Mon ami, me dit-elle, au point où nous en sommes... nous pouvons tout nous dire, n’est-ce pas !... Vous êtes amoureux de Marguerite comme vous ne l’avez jamais été de personne... Et j’ai peur que vous ne vous prépariez bien du chagrin... Il ne s’agit pas ici d’une conquête plus ou moins facile à faire... Et quand vous ne seriez pas convaincu que la séduction est inutile à tenter... je me plais à croire que vous ne me feriez pas l’injure de l’essayer, dans ma propre maison, et sur une enfant sans défense, qui est de plus la fille d’une amie !... – Ah ! Clotilde, pouvez-vous croire ?... – Eh ! bien alors, quoi ?... L-’épouser ?... Ni sa naissance, ni sa fortune, ne sont de votre fait... concluez donc vous-même, en honnête homme que vous êtes. »

POMEROL.

C’était fort sagement dit !

ANDRÉ.

Et si bien d’accord avec ma propre conscience, que lui serrant la main sans répondre, je me sauvai, bien déterminé à ne plus revoir une personne qui ne pouvait être ni ma maîtresse, ni ma femme, et à ne plus remettre les pieds dans ce salon...

POMEROL.

En sorte que tu y revins le soir même ?

ANDRÉ.

Le soir même !...

POMEROL.

Et puis le lendemain aussi ?...

ANDRÉ.

Et tous les jours encore !...

POMEROL.

C’est ça !... Et Clotilde ?...

ANDRÉ.

Ah ! Clotilde ! Une patience !... Elle me regardait aller et venir dans ce salon, comme une bête en cage, les yeux tournés vers cette fenêtre !... et me disait... « Mais enfin, voyons, prenez un parti ! »

POMEROL.

Mais elle a raison, prends-le !

ANDRÉ.

Je le prends !... en me disant : « Il n’y a qu’un moyen d’en finir avec cette fatale passion... » Un beau samedi soir, je pars pour la campagne, j’y reste bravement le dimanche... le lundi !...

POMEROL.

Et le mardi ?...

ANDRÉ, se levant.

Je tombe ici, comme la foudre, en criant à Clotilde : « J’épouse !... »

POMEROL.

À la bonne heure !... Et Clotilde ?...

ANDRÉ.

Ah ! mon ami, une sœur ne serait pas plus tendre !... – « Mon cher André, je ne vous l’aurais pas conseillé... Il ne faut jamais conseiller ces choses-là !... Mais vous ne ferez jamais un choix qui me comble d’autant de joie !... seulement, n’allons pas trop vite... La fille est adorable, la mère est parfaite !... Mais il y va de votre bonheur, et vous permettrez à votre amie d’apporter ici la prudence et le sang-froid dont vous ne me semblez pas capable. J’écrirai dans leur province, je m’informerai... Enfin, laissez-moi la conduite de tout ceci, et ne faites rien que je ne vous dise : Allez !... »

POMEROL, se levant.

Oh ! l’amitié des femmes !... Voilà ! voilà !

ANDRÉ.

J’accepte ! – Huit jours se passent !... Les renseignements arrivent de toutes parts, et parfaits, cela va sans dire... À ma prière, Clotilde fait la demande qui est agréée... On publie les bans, nous signons le contrat... et ce matin... je l’épouse, mon cher Philippe !... je l’épouse, entends-tu !...

Le serrant dans ses bras.

Je la tiens ! Elle est à moi ! à moi ! à moi !...

POMEROL

Ne m’étrangle plus, heureux homme ! Je comprends ta joie ; seulement !...

ANDRÉ.

Tu oses risquer un seulement !...

POMEROL.[51]

Permets !... Dans tout ça, je vois bien ta passion à toi, qui me parait féroce !... Mais elle !... Elle ! Marguerite, t’aime-t-elle ?

ANDRÉ.

Oh ! oui !

POMEROL.

Sûrement ?

ANDRÉ.

Oh !... j’en réponds !... c’est une nature timide qui ne se livre guère, mais avec un regard, un mot, ce qu’elle dit !... Du reste, je parle de sa timidité !... Et la mienne !... Je n’ai pas encore trouvé le moyen d’échanger avec elle dix paroles seul à seule... et si Clotilde n’était toujours entre nous pour animer l’entretien, je crois que nous ne saurions que nous contempler tous deux, la main dans la main !... Je me retrouve comme à vingt ans ! au premier amour !... Et de fait, c’est le premier peut-être !...

POMEROL.

Oui !... Oui !

ANDRÉ.

Enfin, si je t’avouais que je tremble comme un écolier, à la pensée de me trouver seul tout à l’heure avec elle, dans un coupé de chemin de fer...

POMEROL.

Ah ! vous partez ?...

ANDRÉ.

Oh ! oui, tu comprends !... Tout cela a été si subit !... Mon hôtel n’était pas en état de la recevoir !... Je l’ai abandonné aux ouvriers, et me suis logé provisoirement là, sur la place. Rien ne sera prêt avant quinze jours, pendant lesquels j’emmène Marguerite à Blois, tandis que sa mère, un peu souffrante, va passer l’hiver à Nice !...

POMEROL.

Et ce départ ?...

ANDRÉ.

Au sortir de l’église... La cérémonie d’ailleurs très courte. Pas de messe, la bénédiction nuptiale seulement... c’est un désir de Marguerite, m’a dit Clotilde, et je m’y suis conformé. Pas de bruit du reste, ni de fanfare ; cela répond à mes goûts. Deux ou trois parents des plus proches... Les témoins de Marguerite, amis de Clotilde, les miens, toi, ta femme... Dix minutes à la mairie, un quart d’heure à l’église, et c’est tout !... Je réserve l’éclat et les fêtes pour mon retour !...

POMEROL.

Bon... et l’heure ?

ANDRÉ.

Onze heures précises à la mairie... Nous sommes les premiers.

POMEROL.

Diable !... Neuf heures déjà ?... Je n’ai que le temps !... Je me sauve !

ANDRÉ.

Sans voir Clotilde ?...

POMEROL.

Je la verrai à la mairie, en même temps que ta femme !...

ANDRÉ.

Et tu jugeras si j’ai tort d’enchaîner toute ma vie !...

POMEROL.

À une femme jeune et Julie !... qui t’aime et que tu aimes !... Ah ! sapristi !... il n’y a encore que ça, va !... On parle de liberté !... Ah ! je viens de me retrouver garçon pendant un grand mois !... Je me faisais l’effet d’un homme coupé en deux et séparé de ma meilleure moitié !... et je retourne à ma servitude avec une joie !... À tout à l’heure, heureux esclave.

Il sort, au moment où Clotilde sort de chez elle.

CLOTILDE, inquiète.

Qui donc est là ?... Cette voix !...

 

 

Scène IV


POMEROL, ANDRÉ, CLOTILDE

 

ANDRÉ, apercevant Clotilde et rappelant Pomerol.

Philippe ! Philippe !

CLOTILDE, effrayée.

Philippe !...

ANDRÉ.

Eh, oui ! 

À Pomerol.

Voici Clotilde !...

POMEROL, redescendant.

Ah bien ! je rentre alors!

CLOTILDE.

Ici... vous ?

POMEROL.

Pour vous embrasser, cousine, si vous le permettez !...

CLOTILDE, inquiète.

Mais qui vous attendait si tôt ?...

POMEROL.

Ah bien ! vous voulez qu’il se marie sans moi ?

CLOTILDE.

Ah ! oui, il vous a dit ?...

Joseph apporte et dépose sur la table un coffret. André va à la table. 

POMEROL.

Tout !... et vous êtes un ange !...

CLOTILDE, le regardant.

Vous croyez ?

POMEROL.

Si je le crois ! Nulle femme n’aurait fait ce que vous avez fait là ; il faut vous adorer à genoux !

CLOTILDE, à part.

Il ne sait rien !

POMEROL, remontant avec elle.[52]

À propos... Et ma petite protégée ?... et Fernande ?...

CLOTILDE.

Oh ! pour cela, je crois, mon ami, que vous serez content de moi.

POMEROL.

Ah ! elle est placée ?...

CLOTILDE.

Mieux qu’on ne pouvait l’espérer.

POMEROL.

Ah ! merci... Et où cela ?

CLOTILDE.

Ah bien ! ce serait trop long. Tantôt !... Tenez, venez me prendre ici, avec Georgette ; nous irons ensemble à la mairie !

POMEROL.

C’est dit !... Très bien !

ANDRÉ, qui a ouvert le coffret.

À onze heures précises, n’oublie pas !

POMEROL.

Mazette, mais mon bain, mon déjeuner !

CLOTILDE, sur le seuil, à Pomerol, sans être entendue d’André.

Bah ! Laissez dire cet amant qui s’impatiente ! et soyez ici à la demie, c’est assez tôt.

POMEROL.

Oui, n’est-ce pas, ces cérémonies-là !...

CLOTILDE.

On est toujours en avance.

POMEROL.

À la demie, c’est ça. Ici !...

CLOTILDE.

J’y compte ! Sauvez-vous !

POMEROL.

Je me resauve... À tantôt !...

Il sort.

ANDRÉ et CLOTILDE.

À tantôt !

 

 

Scène V

 

CLOTILDE, ANDRÉ

 

CLOTILDE, à part.

À la demie, on sera parti ! Et il sera trop tard ! Ah ! c’est une alerte !... Il faut à tout prix le retenir ici, ou tout est perdu.

ANDRÉ, le coffret à la main.

Je vous demande pardon, ma chère Clotilde, j’abuse de votre maison !... Mais un peu de patience, nous touchons à la fin !...

Il s’assied sur une chaise basse en face de la cheminée.

CLOTILDE, à la cheminée.

Quel enfant vous faites ! Ma maison est toujours la vôtre, vous le savez.

ANDRÉ.

C’est qu’il y a bien quelque chose d’un peu bizarre, pour ne pas dire plus, à me voir ici près de vous, un jour comme celui-ci.

CLOTILDE.

Ne dites pas cela, André, vous me feriez croire que vous doutez de la sincérité de mon amitié. N’est-il pas convenu que nous nous mettons tous deux au-dessus des préjugés du monde, pour ne consulter que notre affection mutuelle ?

ANDRÉ.

Il est écrit que vous serez toujours meilleure que moi. Eh bien, donc... je n’ai pas voulu faire porter ceci chez Marguerite, sans vous consulter sur quelques petits bijoux qui manquaient hier à la corbeille. Ce sont choses où les femmes s’entendent mieux que nous... Cette émeraude, par exemple ?

CLOTILDE.

Je n’en connais pas de plus belle... Mais pour une jeune mariée, c’est un peu femme.

ANDRÉ.

Et ces perles ?...

CLOTILDE.

Oh ! les perles... à la bonne heure... c’est jeune, cela...

THÉRÈSE, qui vient d’entrer par la droite avec un carton.

Mademoiselle de la Brière envoie ce carton à madame, avec ce petit mot.

André continue à examiner les bijoux.

CLOTILDE, lisant à part.[53]

« Madame, je ne puis me décider à faire choix de l’une de ces couronnes... Elles ne seraient pas un mensonge pour monsieur le marquis, puisque vous lui avez tout dit...

Elle regarde André, et s’éloigne de lui pour lire le reste.

Mais ne me trouvera-t-il pas bien résolue d’oser porter ces fleurs ?... Et pourtant je ne puis en choisir d’autres... Au nom du ciel, madame, dites-moi ce que je dois faire ; car ma mère et moi nous ne savons à quoi nous résoudre... »

ANDRÉ, de sa place.

Marguerite vous écrit ?...

CLOTILDE.

Oui, elle me demande mon avis sur ces trois couronnes et celle qu’elle doit choisir !...

Elle prend le carton.

ANDRÉ, se levant et descendant.

Mais comme le bijou !... la plus jeune et la plus chaste est celle qui lui siéra le mieux !...

CLOTILDE.

Sans doute !... Celle-ci, par exemple.

ANDRÉ.

Celle-ci, évidemment !...

CLOTILDE.

Vous entendez, Thérèse... reportez ceci à mademoiselle Marguerite.

ANDRÉ.

Avec ce petit coffret de ma part !...

Thérèse replace les objets.

CLOTILDE.

Et moi, j’achève ma toilette !

ANDRÉ.

Et merci toujours, mon excellente amie.

CLOTILDE, souriant.

Enfant !... attendez donc pour me remercier !

Elle rentre chez elle.

 

 

Scène VI


ANDRÉ, puis FERNANDE

 

ANDRÉ, à Thérèse.[54]

Ma foi !... j’ai envie de monter cela, moi-même.

THÉRÈSE.

Ces cartons ?... monsieur le marquis !...

ANDRÉ.

Bah ! donnez !... un jour de noce !

THÉRÈSE, apercevant Fernande qui vient de la droite.

Mademoiselle !...

ANDRÉ.

Marguerite !...

Il court à elle, Thérèse sort. Tendrement.

Ah ! c’est vous ?...[55]

FERNANDE, un peu embarrassée.

Je ne vous savais pas là, monsieur.

ANDRÉ, tendrement.

Et vous êtes fâchée de m’y voir ?

FERNANDE, timidement.

Vous ne le pensez pas !... Mais je voulais parler à...

ANDRÉ.

À Clotilde, oui, elle s’apprête... Et nous sommes seuls... Seuls tous les deux... Ce n’est pas coutume, Marguerite ; c’est la première fois que cela nous arrive...

FERNANDE.

C’est vrai !...

ANDRÉ.

Et j’en profite !... Car jusqu’ici, il y a toujours eu une personne entre nous... une personne amie, dévouée et à qui nous devons tous les deux bien de la reconnaissance... Mais enfin tout ce qu’elle peut me dire de votre part et vous dire de la mienne, ne vaut pas trois mots échangés de l’un à l’autre... Avant d’être votre mari, ma chère Marguerite, je voudrais bien me voir, ne fût-ce qu’une minute, le fiancé de votre cœur... vous tenir un peu de vous-même, et me dire : Elle m’accepte, oui ; elle consent, à la bonne heure... mais elle fait plus et mieux encore... elle se donne !...

FERNANDE.

Monsieur !...

ANDRÉ.

Oh ! surtout ne m’appelez plus monsieur ! et comprenez-moi bien, Marguerite !... Je vous ai fait demander si vous consentiez à devenir ma femme, et vous avez répondu oui... Mais ce oui-là, n’est-ce que la raison qui l’a dicté ?... Eh bien, nous sommes-là, tous deux, seuls... brisons toute convenance et dites-moi un mot que j’ai cru vingt fois surprendre dans vos regards, mais qui n’est jamais tombé de vos lèvres... dites-le bien vite... sans témoins, entre deux portes... aussi bas que vous voudrez !... On n’en saura rien !... dites-moi vite : « – Je vous aime !... »

FERNANDE.

Ah Dieu ! oui !... Je vous aime !...

ANDRÉ.

Ah !... ah ! ma chère Marguerite !...

FERNANDE.

Et comment ne vous aimerais-je pas, monsieur ?...

ANDRÉ, vivement.

Pas monsieur !... pas monsieur !...

FERNANDE.

Eh bien !... comment ne vous aimerai-je pas...

Avec amour.

André !... après ce que vous faites pour moi !

ANDRÉ.

Oh ! ce n’est que de la reconnaissance... cela... je veux de l’amour !...

FERNANDE.

Tous les deux !... car vous êtes mon sauveur !...

ANDRÉ, vivement.

C’est vous qui me sauvez... Et de moi-même !... ma chère bien-aimée... car vous m’arrachez aux plaisirs suspects, aux loisirs mauvais, aux amours menteurs... car sur ma vie folle et sans but vous êtes l’étoile qui se lève, pour m’enseigner le vrai chemin, celui du devoir, qui est aussi celui du bonheur... car vous amenez à mon foyer désert tout le cortège des saines émotions et des joies honnêtes, l’honneur et le calme, l’estime des autres, et, mieux encore... celle de moi-même...

FERNANDE.

Que vous êtes bon !

ANDRÉ.

Ce n’est pas de la bonté ! c’est du bonheur !... Vous ne pouvez pas comprendre, Marguerite adorée, quelle joie c’est de se dire : cette jeunesse, cette beauté... cette innocence...

Mouvement de Marguerite.

ce cœur tout neuf qui ne sait rien des choses de la vie... tout cela m’appartient... tout ce trésor sacré des saintes ignorances, des surprises naïves, des craintes et des joies enfantines !... tout cela est à moi, bien à moi ! car c’est moi qui l’ai faite ce qu’elle est, et qui lui ai vraiment donné la vie en lui soufflant l’amour !...

MARGUERITE, à part.

Mon Dieu !

ANDRÉ, debout.

Et maintenant que je suis sûr de vous obtenir de vous-même, allons nous apprêter, ma chère Marguerite ; et de ces trois couronnes dont le choix vous embarrassait tout à l’heure, prenez- la plus virginale ; c’est celle-là qui vous ira le mieux et dont votre mari sera le plus fier... À tout à l’heure, et après... ma chère bien-aimée... à toujours !...

Il sort.

 

 

Scène VII


FERNANDE, seule, puis CLOTILDE

 

FERNANDE, après l’avoir suivi des yeux, poussant un cri.

Ah !... il ne sait rien !... rien !...

CLOTILDE, sortant de chez elle.

Vous... Marguerite !... qu’avez-vous donc !

FERNANDE, avec douleur.

Ah !... madame... ah ! vous m’avez trompée... Ah ! que c’est mal à vous !...

CLOTILDE.

Trompée !

FERNANDE.

Madame !... quand vous m’êtes venu dire... « – André vous aime et demande votre main, que vous ai-je répondu ?... – Jamais !... »

CLOTILDE.

Oui !

FERNANDE, vivement.

Ah ! je vous l’ai dit, n’est-ce pas ?... jamais je n’accepterai, moi, l’offre d’un cœur dont je ne suis pas digne !... jamais je ne serai la femme d’un honnête homme, moi qui n’ai pas su rester honnête fille !

CLOTILDE.

Oui, vous avez dit cela !

FERNANDE.

Ah ! si je l’ai dit !... et avec assez de douleur, pour qu’à défaut de mes paroles vous vous rappeliez du moins mes larmes !

CLOTILDE.

Mais je me souviens de tout !... Eh bien ?

FERNANDE.

Eh ! bien, madame, vous êtes revenue le lendemain et vous m’avez dit... Il sait tout, et son amour reste le même...

CLOTILDE.

Oui...

FERNANDE.

Je doutais, moi ; je ne voulais pas croire à tant de bonté...

CLOTILDE.

Et pourquoi, mon enfant, puisque c’est la vérité...

FERNANDE.

La vérité... Mais ne dites pas cela, madame... Il ne sait rien...

CLOTILDE.

Il ne sait rien... Et qui vous fait penser ?

FERNANDE.

Mais lui, lui, qui vient de me parler là, comme on ne le fait qu’à celle que l’on croit honnête...

CLOTILDE, vivement.

Ah ! vous l’avez vu... Et que vous a-t-il dit ?

FERNANDE.

Ah ! ce qu’il m’a dit... Il m’a dit... ce que ma conscience me crie le jour et la nuit ! Il m’a dit qu’il n’adorait que ce qui est chaste et pur... car il n’y a que cela d’adorable en effet et je le sais mieux que lui, moi qui le sais par ma douleur. Mais vous m’avez trompée...vous m’avez menti...vous m’avez fait croire à ce qui n’est pas, ce qui ne peut être,... et voilà ce qui est bien affreux, c’est de m’avoir conduite à deux pas de mon bonheur, pour qu’il m’échappe et me laisse plus désolée que jamais !

Elle tombe sur un fauteuil à droite en sanglotant.

CLOTILDE, cherchant à l’apaiser.

Marguerite, voyons...

FERNANDE, désespérée.

Et quand je ne l’aimais pas, encore !... Mais vous ne savez pas ce que je souffre... depuis un mois... Et quelles nuits je passe... Quelles prières n’ai-je pas faites au ciel ?... Une éternité de bonheur !... je la donnerais pour anéantir ce passé que j’exècre, et qui est, quoi que je fasse, et qui sera toujours, quelques larmes que je verse. Ah ! mon Dieu ! Et l’on croit que cela s’oubliera !... Et puis un jour vient où l’on aime, et ce jour-là, malheureuse, tu t’aperçois que tu n’as plus le droit d’aimer... Et s’il ne sait pas, lui, tu trembles qu’il ne sache. Et s’il sait !... ses regards, ses paroles, son silence même sont autant de reproches et d’insultes.

Se levant.

Et il a raison. Il te méprise, et tu te dis : Eh bien, il a raison. Et si quelqu’un te crie :Mais on se rachète... On se relève... ne le crois pas. Non, ce n’est pas vrai. Non ! Il ment ! non, l’on ne se rachète pas. Mais le passé vous suit partout. Il vous dévore, il vous mine, il vous tue. Et ne vous lâche que morte !... Et encore... est-ce qu’on sait ce qui vous attend là-haut ?

CLOTILDE.

Voyons, Marguerite, vous vous exaltez-là... Mais je cherche à quel propos... Car enfin, il ne vous a pas dit un mot de reproche, n’est-ce pas ?

FERNANDE.

Et me reprocher quoi... ce qu’il ignore ?

CLOTILDE.

Mais je vous répète qu’il sait tout.

FERNANDE.

Oh ! lui qui me parle comme si j’étais l’innocence et la vertu même ?

CLOTILDE.

Et voilà tout ? C’est pour cela... En vérité, vous m’avez fait une peur ! Mais, mon enfant ! calmez-vous, voyons.

Elle la fait asseoir et s’assied.

Rappelez-vous à votre tour. Quand je suis revenue à vous, pour vous renouveler sa demande...

FERNANDE, égarée.

Oui.

CLOTILDE.

Outre les paroles que vous venez de rappeler, que vous ai-je dit encore ?

FERNANDE, de même, cherchant.

Encore...

CLOTILDE.

Oui... Je vous ai dit, et je vous le répète mot à mot... – « André, qui a toutes les délicatesses avec toutes les bontés, ne veut pas qu’il soit jamais question entre vous de cette triste confidence ; et jamais, jamais, entendez-vous bien, il ne sera prononcé un seul mot qui la rappelle. Il veut que ce passé soit comme s’il n’avait jamais été, et son rêve est de l’effacer si bien de son souvenir que vous en veniez tout doucement à l’effacer du vôtre... – » Ai-je dit cela, oui ou non ?

FERNANDE.

Oui, madame, oui !

CLOTILDE.

Et vous êtes surprise qu’il tienne parole... Vous ne comprenez pas cette sublime tendresse, de feindre l’ignorance pour vous dispenser de la honte ?...

FERNANDE.

Ah ! madame, si je pouvais le croire !

CLOTILDE.

Puisque je vous l’affirme...

FERNANDE.

Non, ce n’est pas possible ! Je ne me trompe pas !... Il ne sait rien !...

CLOTILDE.

Mais puisque je lui ai tout dit !

FERNANDE.

Vous le croyez ?...

CLOTILDE.

Mais tout ! vous dis-je ! tout !

FERNANDE.

Alors, il ne vous a pas comprise !... Car je vous atteste, madame, qu’il ne sait pas : Il ne sait pas !... Je vous jure qu’il ne sait pas !...

CLOTILDE.

Et dans cette croyance, enfin, car il faut bien en sortir !... Que comptez-vous faire ?...

FERNANDE, se levant.

Lui tout dire !...

CLOTILDE, effrayée, se levant aussi.

Vous ?

FERNANDE.

Moi-même !

CLOTILDE.

Marguerite !... y pensez-vous ?...

FERNANDE.[56]

Si j’y pense !... À défaut de vertu, que j’aie au moins la franchise !... c’est le seul honneur qui me reste !...

CLOTILDE.

Vous aurez ce courage ?

FERNANDE.

Je le trouverai !...

CLOTILDE.

Marguerite, ne faites pas cela !... Prenez garde !... Il y a des paroles qui brûlent et des mots qui tuent !...

FERNANDE.

Eh bien ! qu’elles me tuent donc !... Mieux vaut mourir de son mépris que vivre avec le mien !

CLOTILDE.

Mais quelle folie !... Pensez-y donc !...Pour vous, pour lui-même, pour votre mère enfin, dont le bonheur dépend du vôtre !... Mais je ne le veux pas, moi, je vous le défends !

FERNANDE.

Et vous aimez mieux, madame, que je devienne sa femme, avec ce doute qui me torture ?... Vous voulez que j’aille tout à l’heure à l’autel, en me disant : Sait-il bien quelle femme il y mène ?... Mais c’est une infamie que vous me conseillez-là !...

CLOTILDE, vivement.

Non ! non !... Vous avez raison ; il faut s’assurer d’abord !...

FERNANDE.

Vous voyez bien !

CLOTILDE.

Mais il ne faut pas parler, à aucun prix !...

FERNANDE.

Quoi donc, alors ?... car je ne sais plus !...

CLOTILDE.

Écrire !... ce qui brûle à dire, on l’écrit !

FERNANDE.

Peut-être !... Oui !

CLOTILDE, préparant tout sur la table.

Et que cela vaut mieux !... mon enfant !... Il sait tout, et vous en êtes sûre, sans vous torturer l’un par l’autre !

FERNANDE, allant à la table.

Vous avez raison, madame, l’écrit vaut mieux ; c’est moins affreux que la parole !

CLOTILDE.

Tenez, du papier... Une plume !...

FERNANDE, assise et tremblante.[57]

Oui !... Il faut bien !... Ah ! mon Dieu !... par où commencer et comment dire cela ?...

CLOTILDE.

Pensez bien pour vous donner du cœur que vous ne lui apprenez rien qu’il ne sache !

Marguerite écrit, Clotilde remonte et gagne la droite.

Eh bien ?...[58]

FERNANDE, cessant d’écrire et pleurant.

Ah ! que c’est affreux d’écrire tout cela soi-même !...

CLOTILDE, émue, ébranlée et prête à l’arrêter.

Vous vouliez le dire !... Jugez donc !... Malheureuse enfant !...

FERNANDE.

Et je l’aime !... Et il m’aime !...

CLOTILDE, redevenue implacable.

Dépêchez, l’heure presse !...

FERNANDE, suffoquée par les larmes.

Je ne vois plus, madame.

CLOTILDE.

C’est assez...

FERNANDE.

Je ne sais plus.

CLOTILDE.

Puis-je lire ?...

Elle prend la lettre.

FERNANDE, avec désespoir.

Ah oui ! – Ah ! mon Dieu ! Un jour où les autres sont si heureuses ! Voilà mon matin de noces, à moi !...

CLOTILDE.

Il ne s’agit plus que de lui faire tenir cela, et je m’en charge !...

FERNANDE.

Oh non ! non, moi-même !...

CLOTILDE.

Quand je suis là... pour...

FERNANDE, debout.

Je la lui remettrai !... Je me sauverai chez moi, et j’attendrai à genoux son arrêt !...

CLOTILDE, à part, inquiète.[59]

Ah !...

Haut.

mais vous chancelez ! Vous êtes toute pâle.

FERNANDE, luttant, sans tomber.

Ah ! oui... je... je suis à bout de forces !...

CLOTILDE, la soutenant.

Vous voyez bien !

Appelant.

Thérèse !... Thérèse ! – Vous ne pourrez jamais affronter sa vue !...

FERNANDE, assise.

C’est vrai, madame, j’y renonce...

CLOTILDE, vivement, tendant la main.

Ah !

FERNANDE, donnant la lettre à Thérèse.

Thérèse ! Portez cette lettre à monsieur le marquis ! Tout de suite !...

Thérèse s’en va.

CLOTILDE, voulant l’arrêter.

Mais !...

FERNANDE, vivement, se cramponnant à elle.

Ah ! madame, ne m’abandonnez pas en l’état où je suis.

Thérèse sort.

CLOTILDE, de même.

C’est quel...

FERNANDE.

Je vous en conjure, ne me laissez pas seule !...

CLOTILDE, à part.

Ah ! il est écrit que je ne pourrai rien !...

FERNANDE, tressaillant.

C’est lui !...

CLOTILDE.

André !...

FERNANDE, prêtant l’oreille.

Oui, je reconnais sa voix, dans la cour !

CLOTILDE, avec une colère sourde.

Ne vous ayant pas trouvée... il vient ici !

FERNANDE, effrayée.

Ah ! Thérèse va le rencontrer...

CLOTILDE.

Eh oui !...

FERNANDE, se levant.[60]

Et c’est fini... Il va lire...

Épouvantée.

Non... je ne veux plus... pas encore !... ma lettre... je veux ma lettre... rendez-la moi !...

CLOTILDE.

Eh ! trop tard... vous l’avez voulu...

FERNANDE.

Criez !... appelez !...

CLOTILDE, regardant par la fenêtre.

Trop tard, vous dis-je... Voici Thérèse qui lui parle...

FERNANDE.

Et la lettre ?...

CLOTILDE.

Elle la donne... il la tient...

FERNANDE.

Ah !...

CLOTILDE.

Il déchire l’enveloppe...

FERNANDE.

Je suis perdue !...

CLOTILDE.

Il est entré sous le vestibule... Je ne le vois plus... Il vient...

FERNANDE, tombant épuisée sur le canapé.

Ah ! Dieu !... mon Dieu !... pardonnez-moi et faites qu’il me pardonne !...

CLOTILDE, appuyée au montant de ta fenêtre avec  découragement.

Allons... le ciel n’a pas voulu de cette vengeance... c’était pourtant la bonne...

FERNANDE.

Son pas... c’est lui !

Par la porte du fond ouverte, on voit André entrer vivement dans l’antichambre ; il est en tenue de mariage.

 

 

Scène VIII


CLOTILDE, ANDRÉ, FERNANDE

 

Il entre et reste une seconde sur le seuil, puis descend.

ANDRÉ.

Comment, vous n’êtes pas encore prête, ma chère Marguerite ?...

FERNANDE, tressaillant de joie, le regardant.

Non, monsieur... non... J’étais là... à attendre...

CLOTILDE, de même, surprise de l’attitude d’André.

Un peu nerveuse, la pauvre enfant...

ANDRÉ, gaiement.

Oh ! mais nous n’avons pas le temps d’avoir des nerfs... Le maire n’attendra pas, lui...

FERNANDE, debout.

Alors, il faut que je m’apprête ?... Vous voulez bien, toujours ?

ANDRÉ.

Comment ! si je le veux... mais tout de suite...

FERNANDE, tremblant et pleurant de joie.

C’est que je n’ose pas croire... Ô mon Dieu, est-ce vrai ?... quel bonheur !

ANDRÉ.

Eh bien ! eh bien !... quelle émotion !...

FERNANDE.

Pardonnez-moi... le saisissement... la joie... Mais ce n’est rien, c’est fini... Ah ! monsieur, que vous êtes généreux et bon !... Je n’ai que mon cœur à vous donner en échange, mais il n’aura jamais assez d’amour pour vous payer de ce que vous faites.

ANDRÉ.

Je ne fais rien, ma chère Marguerite, que ce que dicte le mien... Avez-vous pensé que je changerais d’avis ?...

FERNANDE.

Peut-être !...

ANDRÉ.

Quelle folie !... ne le pensez plus !... Allez, ma chère aimée, allez vite ! J’ai hâte de pouvoir dire : Ma femme.

FERNANDE.

Ah ! j’y cours...

À Clotilde.

Vous aviez raison, madame... Que je suis heureuse !... Oh ! je ne me ferai pas attendre !

ANDRÉ, lui tendant la couronne au moment où elle est sur le seuil.

Eh bien !... et votre couronne ?... Vous ne voulez donc plus votre couronne ?

FERNANDE, la prenant.

Oh ! si... Maintenant...

Elle sort par la droite.

 

 

Scène IX


CLOTILDE, ANDRÉ

 

ANDRÉ, la suivant des yeux.

La chère enfant... elle ne peut pas y croire...

CLOTILDE, vivement.

André... Thérèse vous a remis une lettre ?...

ANDRÉ.

Oui, tiens... c’est vrai... J’ai monté l’escalier si vit.

Il la tire de la poche de son habit.

Celle-ci ?...

CLOTILDE.

Vous ne l’avez pas lue ?...

ANDRÉ.

Non ; mais je vais le faire... Pardonnez-moi, c’est de vous, n’est-ce pas ?

CLOTILDE, vivement, l’arrêtant.

C’est de moi... oui...

ANDRÉ, gaiement.

Alors, lisons ensemble...

CLOTILDE, de même.

Non... Thérèse n’a pas bien fait sa commission... Cette lettre ne devait vous être donnée qu’à la sortie de l’église.

ANDRÉ.

Ah ! une surprise ?...

CLOTILDE.

Quelque chose comme ça... oui.

ANDRÉ, de même.

Cela est bien tentant, Clotilde, avouez-le, et si je lisais tout de suite ?...

CLOTILDE.

Vous me gâteriez tout le plaisir que je me promets à vous la voir lire un peu plus tard.

ANDRÉ.

Dieu me garde de vous faire ce petit chagrin... Je ne l’ouvrirai donc qu’au sortir de l’église.

CLOTILDE.

Vous me le jurez ?

ANDRÉ.

Je fais mieux... je vous la rends... Vous me la redonnerez vous-même au bon moment.

CLOTILDE, hésitant.

C’est vrai... comme cela...

ANDRÉ.

La voici...

CLOTILDE, la prenant.

Merci...

ANDRÉ, gaiement.

Vous me regardez d’un air singulier, Clotilde... À quoi pensez-vous donc, cette lettre à la main ?...

CLOTILDE, émue et hésitante.

Je pense que la vie est chose bien bizarre... Dire que tout l’avenir d’un homme dépend quelquefois d’un mot...

ANDRÉ, de même.

C’est au oui sacramentel que vous faites allusion ?...

CLOTILDE, le regardant.

Peut-être... Voici une heure bien décisive...

ANDRÉ, gaiement, regardant sa montre.

Et un quart d’heure de retard...

CLOTILDE.

C’est peut-être un répit que le ciel vous laisse...

ANDRÉ, surpris.

Un répit ?...

CLOTILDE, toujours la lettre à la main.

Voyons, André... il est encore temps... ce mariage, j’ai le cœur un peu serré, je l’avoue, à la pensée que c’est moi qui l’ai fait... et qu’à l’instant où je parle, votre bonheur tient à si peu de chose... pensez-y bien... et si vous avez quelque scrupule... quelque regret...

ANDRÉ.

De quoi ?

CLOTILDE.

Que sais-je !... de votre liberté, par exemple ?...

ANDRÉ.

Amoureux comme je le suis...

CLOTILDE.

On aime aujourd’hui, et demain ?... J’en suis bien la preuve, car enfin, vous m’avez...

ANDRÉ, vivement.

Adorée... mais de tout autre manière...

CLOTILDE.

Et ce n’était pas la bonne ?...

ANDRÉ, lui baisant la main, tendrement.

C’était la bonne... mais ce n’était peut-être pas la vraie...

CLOTILDE, serrant la lettre.

Décidément, vous avez raison, marquis... Épousez...épousez... vous le méritez bien !...

THÉRÈSE, entrant.

Mademoiselle de la Brière est prête, et l’on n’attend que M. le marquis pour partir...

ANDRÉ.

À la bonne heure ! Elle répare le temps perdu... Venez-vous, Clotilde ?...

CLOTILDE.

Je vous suis... J’attends Philippe, vous savez ?...

ANDRÉ.

Ne tardez pas, au moins...

CLOTILDE.

Allez ! allez... J’arriverai toujours trop tôt...

ANDRÉ.

Non, non, dépêchez-vous !...

Dehors, à droite.

Oui, oui, me voilà !...

CLOTILDE.

Thérèse... suis-les... et reviens m’avertir dès que l’on sortira de la mairie.

THÉRÈSE.

Bien, madame.

Elle sort.

 

 

Scène X

 

CLOTILDE, seule

 

Elle regarde par la fenêtre.

Les voici... Ils montent en voiture !... Il lui tend la main !... Elle est radieuse, cette fille !... Et lui !... il rayonne !... Oh !... tu dis vrai... non, tu ne m’as jamais aimée comme cela !... Et j’ai eu un moment de pitié ! Oui, j’ai failli lui donner cette lettre...

Elle va pour la brûler et s’arrête.

Oh ! non !... un aveu de sa main, cela est trop précieux !... gardons-le plutôt...

Bruit de voitures qui s’éloignent.

Ils partent !... va donc, va... cours où ton destin te mène !... et hâte-toi d’être heureux !... Tu n’as pas longtemps à l’être !... Ah ! je ne sais pas quelle sera la durée de mon tourment, lâche !... mais j’éterniserai le tien !...

 

 

Scène XI


CLOTILDE, POMEROL

 

POMEROL, habilla, cravaté et essoufflé.

Ah !... me voilà, moi !... et à temps !...

CLOTILDE.

Seul ?... et Georgette ?

POMEROL.

Oh ! bien ! Georgette !... la fantaisie en personne !... Nous venions vous prendre... nous rencontrons les voitures, là, au détour de la rue... Car on est parti pour la mairie, vous savez ?

CLOTILDE.

Oui, je sais !...

POMEROL.

Et ma Georgette de s’écrier... « Oh ! mais j’en suis, moi ! – Mais nous avons le temps !... – Non ! non ! je ne veux rien manquer – Mais tu vas faire antichambre au milieu d’autres noces ! – Justement, cela m’amuse !... Va chercher Clotilde... Moi, j’y cours !... » et de partir !...

CLOTILDE.

La bonne petite folle !...

POMEROL, mettant ses gants.

Elle a raison, du reste... C’est un spectacle amusant que les antichambres de mairie, les jours de mariage... Un grand diable de logis glacial... premier symbole !... Des plafonds d’une hauteur... qui fait rêver !... Des sièges d’une incommodité !... on n’est pas là pour s’amuser... et de grands murs, verts et nus... un faux air de tribunal !... on parle bas !... on attend avec anxiété... Va-t-on condamner les accusés au maximum de la peine !... combien de galères ?... Les mères pleurent... les pères sont émus... les témoins dissimulent péniblement des tiraillements d’estomac... Pour tuer le temps, les noces se raillent entre elles !... La mariée n° 1 critique la toilette de la mariée n° 2, qui jalouse celle du n° 3, qui les écrase toutes deux de son mépris... Enfin, un huissier ouvre, et vous invite... de l’air dont on dit ailleurs... « Messieurs les parents... » La grande porte se referme et engouffre un cortège !... pour le rendre, et en engloutir un autre, suivi d’un troisième !... avec la froide régularité d’une machine à confections !... Un coupe-bonheur !

CLOTILDE.

Si Georgette vous entendait...

POMEROL, gaiement.

Bah ! tout Français raille le mariage, se marie, et serait bien fâché de ne le pas faire... C’est dans le sang... Partons-nous ?

CLOTILDE, allant à la cheminée.

Laissez-moi d’abord me dégourdir un peu le bout des pieds... Votre description m’a glacée.

POMEROL.

Ne nous mettons pas en retard.

CLOTILDE.

Oh ! nous avons le temps... C’est pour la demie.

POMEROL.

Le quart.

CLOTILDE.

Non... la demie.

POMEROL.

Alors, si j’ajoutais une petite bûche hein ? Il ne va pas, ce feu-là.

CLOTILDE, s’asseyant sur le canapé.

Faites...

POMEROL, accroupi, arrangeant le feu.

Ah çà ! pendant que nous sommes seuls... recausons un peu de ma protégée...

CLOTILDE.

Fernande ?...

POMEROL, de même.

Oui... Nous disons donc que vous lui avez trouvé une bonne place ?...

CLOTILDE.

Ah ! si vous n’êtes pas content, vous serez bien difficile.

POMEROL.

Pauvre enfant !... tant mieux... Là, ça flambe... Et qu’est-ce que c’est ?

CLOTILDE.

Ah ! voilà... Je voudrais bien...

S’interrompant.

Passez-moi donc la boîte à gants... là, sur la table.

POMEROL, allant chercher la boîte.

Vous voudriez ?...

CLOTILDE.

C’est une gaminerie... Mais je voudrais vous en faire la surprise...

POMEROL.

Quand ?

CLOTILDE.

Après la messe...

POMEROL.

Ce n’est pas long... Et pourvu que je la sache heureuse...

CLOTILDE.

Trop heureuse, si cela dure.

POMEROL.

Eh bien, nous tâcherons... Va donc pour après la messe...

CLOTILDE.

Ah çà ! maintenant, et vous, voyageur, parlons de vous...

POMEROL.

Oh ! moi...

Le quart sonne dehors, à une horloge.

C’est le quart à la mairie !

CLOTILDE.

Oui.

POMEROL.

Eh bien... Mais le temps d’arriver...

CLOTILDE.

Impatient !... Vous savez bien que monsieur l’adjoint se fait toujours désirer... Il déjeune, cet homme... Et vraiment, grelotter là-bas, avec tout ce monde...

POMEROL.

Oh ! je n’y tiens pas !...

CLOTILDE.

Ni moi... Jasons donc...

POMEROL.

Mais si j’avais su : moi, qui n’ai pas pris le temps de fumer après déjeuner...

CLOTILDE.

Eh bien, fumez.

POMEROL.

Ici ?...

CLOTILDE.

Je vous permets une petite cigarette...

POMEROL.

Vous êtes une vraie femme !...

CLOTILDE.

Nous disons donc que vous avez gagné votre procès.

POMEROL, faisant une cigarette, à la table à droite.

Mes procès !...

CLOTILDE.

Comment, plusieurs ?...

POMEROL, de même.

Eh ! oui... J’ai eu un tel succès dans mon affaire des mines !... Car, vous savez... je plaidais pour une concession de mines de fer.

CLOTILDE.

Oui...

POMEROL.

...Que le lendemain m’arrive de la montagne un brave homme, suivi de deux gaillards hauts comme ça... avec des yeux splendides... qui me dit : Monsieur, voici mes quatre fils et mes deux gendres, et nous venons vous prier de plaider pour ma fille Ginevra, qui a eu un malheur !... – Le bonhomme avait si grand air, avec ses cheveux blancs et son cortège de héros, que je flaire un drame, et lui dis : « Voyons le malheur !... »

CLOTILDE.

Et c’était un drame ?

POMEROL.

À trois personnages : La belle Ginevra !... Orio Tibaldi, son fiancé, et Peppa... amie de Ginevra. – Premier acte : Ginevra aime Orio, et lui en donne les preuves... trop positives !... Deuxième acte : L’infidèle Orio s’amourache de Peppa et l’épouse... Troisième acte : Ginevra attend l’infidèle amant et l’amie perfide au sortir de la messe... et, armée du fusil de monsieur son père, les tue raide au seuil de l’église !...

CLOTILDE.

Tous les deux ?...

POMEROL.

Tous les deux !

CLOTILDE, se levant.

À la bonne heure, voilà une femme ! – Vous avez plaidé pour elle ?...

POMEROL.

Maître Lachaud n’étant pas là !...

CLOTILDE.

Et alors ?

POMEROL.

Et alors.

La demie sonne.

Sapristi ! Ma chère !... Mais voici la demie...

CLOTILDE, redescendant.[61]

Dieu ! quel homme ! soyez donc tranquille... Thérèse doit nous prévenir.

POMEROL.

Thérèse ?

CLOTILDE.

Oui ! vous vous interrompez là... Cette fille m’intéresse à un point... Vous l’avez bien défendue, j’espère !... Vous avez été éloquent, chaleureux...

POMEROL.

Sublime, tout bonnement ! – Sur le fait de l’amant massacré, il n’y avait pas grand doute ! Tu me séduis, tu me quittes ! Je te tue !... Toute l’île sur ce point n’avait qu’un seul cri !... qui est bien corse et tout local.

Haussant l’épaule et les imitant.

Té !... – C’est-à-dire !... Dame ! Que voulez-vous, c’est tout naturel !... Hommes et femmes, geôliers et gendarmes... unanimes !... Té !...

CLOTILDE.

Bon !

POMEROL.

Mais où l’affaire se gâtait, c’est à Peppa !... Peppa n’avait rien promis, Peppa n’avait rien juré !

CLOTILDE, vivement.

Qu’importe !... Elle n’était donc pas coupable aussi, cette fille, de se jeter à la traverse de leur amour.

POMEROL.

Oui, oui ; mais !...

CLOTILDE.

Ah Dieu ! je la comprends bien, moi, votre Ginevra !... J’aurais tué comme elle !

POMEROL.

Peppa aussi ?

CLOTILDE.

C’est une rivale !... Est-ce que l’on compte avec cela !... Elle n’avait qu’à ne pas se trouver là !

POMEROL.

Mais c’est sauvage, ma chère, votre théorie !

CLOTILDE.

Enfin, qu’avez-vous dit au tribunal ?

POMEROL.

Oh ! moi...

Regardant sa montre.

Vous savez qu’ils seront mariés !

CLOTILDE.

Mais non !

POMEROL.

Si !

CLOTILDE.

Mais non ! Allez donc ! Vous avez dit ?...

POMEROL.

Oh ! bien tout ce que l’on peut dire !

Plaidant.

Voyez, messieurs, cette malheureuse fille confiante, et séduite par celui qu’elle considère déjà comme son mari... et trompée, quittée pour une autre !...

CLOTILDE.

Et quelle autre !...

POMEROL.

Et quelle autre !... Tiens ! c’est vrai, je l’ai dit !... Sa vie brisée, son déshonneur public !... La rage ! Un peu de folie !... Elle frappe, elle tue... Qu’est-ce que vous voulez, messieurs, elle tue !... cette femme ... œil pour œil... Té !... je le leur ai dit : Té !... Ça leur a fait plaisir... Faites une loi qui punisse les séducteurs infidèles et venge les filles outragées... Et cette femme aura tort... Mais jusque-là, ne vous étonnez pas qu’elle se fasse elle-même la loi, le juge, le bourreau...

CLOTILDE.

Et l’effet ?...

POMEROL.

Immense !... Renvoi en police correctionnelle... Blessures par imprudence ayant occasionné la mort !... Cette législation fait mon bonheur ! Cinq ans de prison ! Et moi porté en triomphe !... Je ne répondrais pas qu’à Paris ça eût le même succès !

CLOTILDE.

Mais c’est une infamie, votre jugement !

POMEROL.

Oui, on devait...

CLOTILDE.

On devait l’acquitter !

POMEROL, riant.

Ah ! bon...

CLOTILDE.

Ah ! si la justice était rendue par des femmes !

POMEROL.

Oui, ce serait gentil.

CLOTILDE.

Ce serait juste !... Ah ! vos lâches voleurs d’amour y regarderaient à deux fois... Et l’on ne verrait pas ce qu’on voit ; Un misérable qui se croirait déshonoré de ne pas tenir sa parole donnée à un homme, et qui s’arroge le droit de fausser les serments faits à une femme... parce que c’est une femme.

POMEROL.

Clotilde, ma chère, vous vous exaltez !... Brisons là, et !...

Thérèse au fond.

CLOTILDE, avec joie.[62]

Thérèse !...

POMEROL.

Ah ! tant mieux, partons !

CLOTILDE, l’arrêtant.

Chut !... 

À Thérèse.

Eh bien ?... Où en est-on ?

THÉRÈSE.

Madame, on entre à l’église !...

CLOTILDE, avec joie, à part.

Ah !...

POMEROL, stupéfait.

À l’église !... Et la mairie ?...

THÉRÈSE.

C’est fini, monsieur, la mairie !

POMEROL, à Clotilde.

Ah !... Et nous jasons là !... Sapristi !... courons à l’église au moins !

THÉRÈSE.

C’est trop tard, monsieur !... Il n’y a que bénédiction nuptiale !... Ils seront ici, avant que vous arriviez là-bas !

Elle remonte et sort.

POMEROL.

Vous entendez, Clotilde ?

CLOTILDE.

Oui... oui, j’entends !

POMEROL.

Mais les voilà mariés, sans nous !...

CLOTILDE.

Oui !... Les voilà mariés !...

Éclatant.

Enfin !... Enfin !... c’est donc fait !...

POMEROL, stupéfait.

De quel air de triomphe vous dites cela !...

CLOTILDE.

Ah ! vous allez voir, si je triomphe !... Vous m’avez raconté comment on se venge là-bas, n’est-ce pas ?... Eh bien ! je vais vous dire, moi, comment on se venge ici !... C’est un drame à trois personnes, comme le vôtre !... André, sa femme !... et moi !...

POMEROL.

André ?...

CLOTILDE.

Et la même histoire ?... Car à moi, comme à l’autre, on a fait mille serments !... Car moi aussi, l’on m’a déshonorée publiquement, par une liaison que j’affichais avec un orgueilleux défi !... Car à moi aussi, l’on est venu dire un jour, d’un air dégagé !... « Ma foi, ma chère, je ne sais pas comment cela se fait, mais je ne vous aime plus et j’en aime une autre !... C’est comme ça !... »

POMEROL.

Mais !...

CLOTILDE.

Ah ! je vous ai écouté !... Écoutez-moi !... Frappée là !... j’ai dévoré mes larmes, et me suis faite amicale, et tendre, et dévouée ! Et il a cru à tout cela, votre indigne ami !... Il a pu croire que je le verrais, d’un œil joyeux, l’amant et le fiancé d’une autre !... que je l’aiderais, moi !... moi !... à jeter aux pieds d’une rivale, tout ce qui m’appartenait, et qu’il me volait... Que tant d’amour pouvait faire place à un autre sentiment que celui d’une effroyable haine !... Il l’a cru !... cet homme !... Et à la façon dont je lui tendais la main, il n’a pas compris, l’imbécile !... que cette main ne demandait qu’à lui broyer le cœur !...

POMEROL, effrayé.

Clotilde !...Que me dites-vous là ?...

CLOTILDE, hors d’elle.

Ah ! misérable lâche !... Je t’aurai donné trois des plus belles années de ma vie !... J’aurai foulé aux pieds pour toi, pudeur, orgueil, vertu !... Je me serai faite ion esclave et ta chose !... Je me serai étendue sous tes pas, en te disant : Marche !... Je me serai courbée, en te disant : Frappe !... Et pour en venir là !... que repu de mon amour, tu le jettes au vent, comme une écorce vide !... Et tu ne veux pas que je me venge !!...

POMEROL.

Clotilde !... Vous m’épouvantez !... Qu’avez-vous fait, malheureuse ?...

CLOTILDE.

Ce que j’ai fait ?... Il aimait une fille... Une fille !... Vous m’entendez bien !... de celles qu’on n’épouse pas !... Eh bien ! je l’ai marié à cette créature !... Oui, je l’ai enchaîné pour la vie à cette honte !... Et les voici qui rentrent... Tenez !... Voilà ce que j’ai fait.

Elle remonte vers la fenêtre.

POMEROL.

Mais c’est une atrocité, cela !... C’est une infamie !

CLOTILDE.

Ah ! que voulez-vous !...On fait ce qu’on peut !... L’homme écrase !... La femme rampe !

POMEROL.

Mais qui donc ? enfin qui lui avez-vous fait épouser ?...

CLOTILDE.

On descend de voiture !... regardez !...

POMEROL.[63]

Fernande !...

CLOTILDE.

Fernande, oui !... la fille de qui vous savez !... Et la maîtresse !...

POMEROL.

Vous avez trompé cet homme à ce point !...

CLOTILDE.

Oh ! mais attendez !... cela commence !... Votre Corse les guettait au sortir de l’église avec son arme !... je les attends au retour, avec la mienne !...

Assise à la table et montrant la lettre.

seulement, là où elle ne tuait que deux corps, je vais tuer deux âmes, moi !... c’est plus complet !

POMEROL, effrayé.

Vous les attendez ?

CLOTILDE.

Cette preuve à la main... une lettre d’elle... qui dit tout.

POMEROL.

Vous ferez cela ?

CLOTILDE, debout.

Ah ! si je le ferai !... Eh bien ! vous allez voir !...

POMEROL, résolu, froidement.[64]

Je ne verrai rien !... car vous ne le ferez pas !

CLOTILDE.

Et qui m’en empêchera ?...

POMEROL, de même.

Moi !

CLOTILDE.

Vous ?

POMEROL.

Moi !... qui n’ai rien à voir à vos querelles avec votre amant !... mais qui ne veux pas que votre vengeance atteigne une enfant innocente !

CLOTILDE.

Et qu’est-ce que ça me fait à moi !... je la hais, votre innocente !... je la hais, c’est elle qui m’a perdue !...

POMEROL.

Et moi je vous défends... je vous défends, entendez-vous... de lui coûter une seule larme !...

CLOTILDE.

Ah bien ! ses larmes !...

POMEROL.

Vous ne direz rien !

CLOTILDE.

Philippe !...

POMEROL.

Vous ne direz rien !... Ah ! je vous prends en flagrant délit d’assassinat moral, et vous croyez qu’il y a puissance au monde, pour m’empêcher de vous fermer la bouche et de vous lier les mains !

CLOTILDE, remontant pour aller à la porte.

Des menaces !... mais je les brave, et malgré vous !...

POMEROL, lui barrant le passage et la forçant à passer devant lui.

Un seul mot !... et foi d’honnête homme... vous n’achevez pas la phrase !...[65]

CLOTILDE.

Lâche ! comme tous les hommes !...

POMEROL, au fond.

Ils viennent !...

CLOTILDE.

Eh bien ! vous allez voir le cas que je fais de vos défenses !...

Elle veut courir à la porte.

POMEROL, lui barrant toujours le passage.

Et vous allez voir comment je traite, moi, les empoisonneuses de votre espèce !... Et d’abord, cette lettre !...

Il la lui arrache.

CLOTILDE, effrayée.

Laissez-moi !... ma lettre !

POMEROL, lui saisissant les poignets.

Rentrez chez vous !

CLOTILDE.

Ne me touchez pas... vous !

POMEROL.

Mais rentrez donc !...

CLOTILDE.

À l’aide !... à moi !... ah !

POMEROL, lui fermant la bouche d’une main et l’entraînant vers la porte de sa chambre.

Vous ne crierez pas... vous ne direz rien !

CLOTILDE, sur le seuil, se raccrochant à la porte.

Oh ! lâche !... une femme !... lâche !... infâme !...

POMEROL, hors de lui, l’entraînant.

Mais tais-loi donc, serpent !... tais-toi donc !...

Il l’entraîne dans la chambre où il disparaît une seconde avec elle, au moment où André paraît au fond, puis revient vivement et ferme la porte à double tour.

 

 

Scène XII


POMEROL, ANDRÉ, puis FERNANDE

 

ANDRÉ, au fond au domestique.

Et Clotilde ?... et Philippe ?...

POMEROL, essoufflé, rentrant et fermant la porte.

Deux portes !... Elle peut crier !...

ANDRÉ, entrant.[66]

Eh bien !... Vous êtes gentils tous deux !

POMEROL.

Doucement... Au moment de partir, Clotilde a eu une attaque de nerfs !... Des cris !... Tu me vois encore tout bouleversé !

ANDRÉ.

Ah ! mon Dieu !... J’y vais !...

POMEROL, le poussant vers la porte.

Inutile !... C’est fini !... Elle repose !... d’ailleurs, tu pars, tu n’as que le temps.

ANDRÉ.

Mais ma femme, que tu ne connais pas !...

POMEROL, de même.

Au retour !... Sauvez-vous !...

ANDRÉ.

Mais non... elle est allée mettre une robe de voyage !... et... tiens ! la voici !...

Il court à Fernande qui vient de la droite.

Marguerite ! Clotilde est souffrante !

FERNANDE.

Souffrante ?

ANDRÉ.

Oui, on ne peut pas la voir, mais à défaut d’elle, voici le meilleur de mes amis, que je vous prie d’embrasser de tout votre cœur !...

Il la fait passer devant lui et va prendre au fond une pelisse de voyage des mains du domestique.

FERNANDE, va pousser un cri.

Ah !...

POMEROL, l’interrompant vivement, en l’embrassant et à demi-voix.

Silence !... Je ne vous connais pas !...

Haut.

Ah ! madame ! je suis bien heureux !... Mais partez ! vite ! vite ! vous n’avez que le temps !...

ANDRÉ, au fond.

C’est vrai !...

FERNANDE, à Pomerol.

Vous ?... son ami ?...

POMEROL, son doigt sur la bouche.

Plus tard !... Plus tard !... chère et douce enfant !...

ANDRÉ, redescendant gaiement.

Allons ! allons, madame !...

FERNANDE, de même, entraînée par André.

Voilà, monsieur !...

À Pomerol.

Au revoir !... notre ami... à bientôt !...

POMEROL.

Bonne route !

ANDRÉ et FERNANDE.

Merci !

ANDRÉ, du fond et entraînant Fernande dans ses bras.

Et veille bien sur Clotilde !

POMEROL.

Oui, oui, sois tranquille !... Je veille !...

Fermant la porte et seul.

Allons !

Épuisé, tombant assis.

J’ai sauvé aujourd’hui !... Mais demain !...

 

 

ACTE IV

 

Un salon chez André. Fenêtre à gauche. Porte d’entrée, pan coupé à droite. Autre porte au fond, qui est celle de la chambre à coucher. Petite porte dans la boiserie à droite, premier plan. Cheminée et canapé, pan coupé à gauche.

 

 

Scène première

 

FERNANDE, LE GÉNÉRAL, UNE VIEILLE DAME, LA BARONNE, MADAME DE BRIONNE, ANDRÉ, LE BARON, GEORGETTE

 

Le soir. Une table de whist, à droite, où André, le baron, madame de Brionne et la baronne sont assis et jouent. À gauche, une table et du thé. Fernande se prépare à le servir. La vieille dame est assise sur le canapé. Georgette au fond, à droite, guette le retour de son mari. Le général à gauche de la cheminée.

MADAME DE BRIONNE.

Et neuf et dix... Nous avons gagné, baron ?

LA BARONNE.

Aussi, André, pourquoi ne répondez-vous pas à mon invite à cœur ?

ANDRÉ.

C’est une faute, ma tante. – Vous avez raison.

MADAME DE BRIONNE.

Le marquis a des distractions ! Il regarde toujours de ce côté, là-bas, et je ne pense pas que ce soit pour admirer le général...

LE BARON.

Oh ! marié d’un mois ! Nous t’excusons, va !

ANDRÉ.

Allons, mon oncle. Notre revanche !

LA VIEILLE DAME, à Fernande qui lui présente une tasse.

Ma petite marquise, beaucoup de sucre, s’il vous plait.

FERNANDE, la servant.

Comme cela ?

LA VIEILLE DAME.

Oui, mignonne.

Fernande continue à servir.

MADAME DE BRIONNE, tandis que l’on donne les cartes.

Ah çà, qu’est donc devenu Philippe ?

GEORGETTE, descendant.[67]

Ah ! voilà. Philippe nous a quittés après son café. Où est-il ?

FERNANDE.

Et la petite imagination de Georgette commence à travailler.

GEORGETTE.

Non ! Mais vous m’avouerez que cela est bien extraordinaire.

MADAME DE BRIONNE.

Mais oui ! – Moi, à la place de Georgette...

GEORGETTE, à part, redescendant à l’extrême gauche.[68]

La bonne pièce !

ANDRÉ, se sucrant, à Georgette.

Et les affaires, ma chère amie ?

GEORGETTE.

Vous n’allez pas me dire qu’il plaide à dix heures du soir !

LE BARON.

Allons ! allons, il n’est pas sorti pour son plaisir ; car il doit faire un froid !

LE GÉNÉRAL.

Je parie bien pour de la neige !

FERNANDE, lui donnant une tasse de thé.

Vous l’avez dit, général... Elle tombe.

LE GÉNÉRAL.

Je le sens à mes pauvres jambes !... Merci, marquise !

ALFRED, apportant des lettres.

Une lettre pour madame la marquise.

FERNANDE.

Ah ! de Nice. – C’est de maman. Vous permettez ?...

TOUS.

Certes !

ALFRED.

Et une autre que l’on vient d’apporter pour M. de Pomerol.

GEORGETTE, vivement.

Ah ! donnez...

Elle s’empare de la lettre.

ANDRÉ.

Bonnes nouvelles, marquise ?

FERNANDE, lisant.

Oh ! excellentes... Elle va aussi bien que possible !

ANDRÉ.

Tant mieux, nous la verrons plus tôt de retour.

LA BARONNE.

Quel jeu, grand Dieu !... quel jeu.

LE BARON.

Chut ! baronne... N’influencez pas les cartes !...

GEORGETTE, qui a retourné la lettre dans tous les sens.

J’ai bien envie de la décacheter ! – Non ! c’est d’un homme. Une écriture laide et bête... Ça sent le tabac... Ça ne prouve rien. Elles fument aussi.

Elle entrebâille la lettre et cherche à lire.

FERNANDE, descendant.[69]

Eh bien ! Georgette, qu’est-ce que vous faites ?

GEORGETTE.

Vous ne décachetez pas, vous ?... Avouez que vous décachetez quelquefois ?

FERNANDE.

Une lettre à mon mari... Jamais !

GEORGETTE.

Vous n’êtes pas jalouse, voilà tout !

FERNANDE.

Jalouse ! Pourquoi faire ? Je suis si heureuse. Je serais bien coupable de troubler ainsi mon bonheur.

GEORGETTE.

Est-elle jeune ! – Après cela, je vous comprends ! le modèle des maris, et puis la lune de miel. Enfin, voyons ! je suis calme, n’est-ce pas, on ne dira pas que je m’exalte !... Eh bien ! dites-moi un peu quel besoin de sortir à cette heure... Et qu’est-ce qu’il peut faire dans les rues par un temps pareil ?...

FERNANDE.

Philippe ?... Pourquoi voulez-vous qu’il soit dans les rues ?

GEORGETTE, d’une voix altérée.

Vous croyez donc qu’il est dans une chambre ?...

FERNANDE.

Mais, pour lui, je l’espère !

GEORGETTE.

Et avec qui, dans cette chambre ?

FERNANDE, surprise.

Que sais-je ?

GEORGETTE.

Oui, vous ne comprenez pas, vous !... Mais enfin, ma chère, depuis huit jours, depuis votre retour, tenez ! Il va, il vient, il sort à tous propos !... Il est distrait, préoccupé !... Il y a quelque chose !... une femme !... j’en suis sûre !... Oh ! cette lettre, si je pouvais la décacheter, sans m’en apercevoir !

LE BARON.

Et neuf !... à nous !... Marquez, ma belle !...

LA BARONNE.

Général ! une prise !

Le général se lève et vient à elle.

MADAME DE BRIONNE.

Ah çà !... qu’est donc devenue Clotilde ?

ANDRÉ.

Mais je ne sais !... Elle est partie le jour de notre mariage !... et n’est pas encore de retour !

MADAME DE BRIONNE.[70]

Et pas de lettres ?

FERNANDE.

Non !... C’est singulier !... Elle était un peu souffrante, au moment de notre départ.

MADAME DE BRIONNE, méchamment.

Vraiment !

GEORGETTE, à part.

Quelle peste !

LA BARONNE.

Eh bien ! qu’est-ce que vous faites donc, André ?... Vous coupez mon roi !

ANDRÉ.

C’est vrai, pardon !...

MADAME DE BRIONNE, à Fernande.

Si vous ne vous éloignez pas, ma mignonne, votre mari fera faute sur faute !

FERNANDE.

Oh ! alors je me sauve !

ANDRÉ, la retenant.

Mais non ! mais non !... Nous disons donc que je ne coupe pas ! Voilà tout !...

LE GÉNÉRAL.

Et que voici Philippe !...

 

 

Scène II

 

GEORGETTE, LA VIEILLE DAME, LE GÉNÉRAL, LA BARONNE, MADAME DE BRIONNE, FERNANDE, ANDRÉ, LE BARON, POMEROL


GEORGETTE.

Enfin !

ANDRÉ.

Allons donc, coureur !

POMEROL.

Je vous annonce qu’il neige à gros flocons !...

FERNANDE.

Venez vite vous chauffer !... Voici un bon feu !...

POMEROL, à Fernande.

Oui ! Et un peu de thé, bien brûlant !... Je suis gelé !

Voyant Georgette qui le regarde avec mépris.

Oh ! il fait encore bien plus froid de ce côté-ci !

GEORGETTE.[71]

D’où venez-vous, monsieur ?

POMEROL.

Je !...

GEORGETTE, vivement.

Répondez vite ! vite ! sans chercher !

POMEROL.

Si !...

GEORGETTE.

Philippe, ne mentez pas !...

POMEROL.

Je viens !...

GEORGETTE.

Ce n’est pas vrai !

POMEROL, riant.

Ah !

GEORGETTE.

Vous vous dites gelé, et vos mains sont brûlantes !

POMEROL.

Dame, les gants !

GEORGETTE.

Et ce chapeau est sec !... Il neige... et il est sec, ce chapeau !... Il est sec !...

POMEROL.

En voiture !...

GEORGETTE.

Prenez garde, monsieur, je suis sur la voie !...

POMEROL.

Toi !... tu as encore fouillé dans mes petits papiers !...

GEORGETTE.

Peut-être ! – Qu’est-ce que ceci ?

Elle lui montre la lettre.

POMEROL.

Ça ? c’est une lettre, pour moi.

GEORGETTE.

Voulez-vous que nous la décachetions ensemble, cette lettre ?

POMEROL, de même, serrant les dents.

Je le veux bien.

GEORGETTE, de même.

Eh bien, lisons.

POMEROL.

Eh bien, lisons.

GEORGETTE, lisant.

« ...Elle est de retour !...

POMEROL, vivement.

Il y a ça ?...

GEORGETTE, suffoquée.

Mais oui, il y a ça !

POMEROL, à lui-même.

Et moi qui vient de chez elle... et...

GEORGETTE.

Vous venez de chez elle !...

POMEROL.

Eh ! oui... et on me dit, au contraire !

GEORGETTE.

On vous dit, au contraire ?...

POMEROL, à lui-même, allant et venant, suivi par Georgette.[72]

Crédié, va !... voici le danger, maintenant ! Nous étions si heureux !...

GEORGETTE.

Vous étiez heureux !...

POMEROL.

...Si tranquilles !...

GEORGETTE.

Vous étiez tranquilles !...

POMEROL.

Elle avait bien besoin de revenir !

GEORGETTE.

Mais qui elle, qui elle, qui ?

POMEROL.

Ah ! oui, c’est vrai ! Tu ne sais pas, tu ne peux pas comprendre, tu ne dois même pas !...

GEORGETTE.

Mais je comprends très bien, au contraire !... Une femme !

POMEROL.

Eh non ! une femme ! allons donc ! jamais de la vie !

GEORGETTE.

Un homme, peut-être ?

POMEROL.

Parfaitement.

GEORGETTE.

Elle ! un homme ! il est de retour ! elle ?...

POMEROL.

Eh oui !

GEORGETTE, ironiquement.

Et qui est-il, cette elle-là ?

POMEROL.

Son Altesse !...

GEORGETTE.

Hein !

POMEROL.

Son Altesse le prince Woronsoff, pour qui je plaide ! Elle arrive de Russie... Son Altesse... elle !

GEORGETTE.

Oh !

POMEROL.

Dame, c’est comme ça !

GEORGETTE.

C’est assez, monsieur ! C’est assez !... Nous nous expliquerons ce soir, seul à seul.

POMEROL.

Ah ! ça tant que tu voudras !

GEORGETTE.

Faites-moi la grâce de ne pas me tutoyer, jusqu’à nouvel ordre !

POMEROL.

Oui, madame !...

Seul à part.

Douce querelle !... Le raccommodement sera délicieux... Mais Clotilde à Paris... en secret !... Quelle menace !

ALFRED.

Le neveu de madame la comtesse demande...

LA VIEILLE DAME.

Mon neveu... Oui, oui, qu’il entre... Vous permettez, André ?...

Elle se lève.

ANDRÉ.

Comment donc !... Dites que je vous en prie...

 

 

Scène III

 

FERNANDE, LE GÉNÉRAL, POMEROL, LA VIEILLE DAME, CIVRY, LA BARONNE, MADAME DE BRIONNE, ANDRÉ, LE BARON, GEORGETTE

 

LA VIEILLE DAME, le présentant.

Monsieur de Civry, mon neveu !

POMEROL, frappé.

Civry !

ANDRÉ.

Soyez le bienvenu, monsieur !... Marquise !

POMEROL, anxieux.

Mon Dieu !

ANDRÉ.

Monsieur de Civry, le neveu de notre excellente amie !

CIVRY.

Madame, pardonnez-moi l’heure un peu tardive de cette première visite !

FERNANDE.

Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous répondre à brûle-pourpoint, par l’offre d’une tasse de thé ?

CIVRY.

Je n’aurais garde, madame, de la refuser de votre main ?[73]

POMEROL, à part.

Eh ! c’est vrai, je suis bête ! Il ne l’a jamais vue !... grâce à moi !...

ANDRÉ.

Général...

POMEROL, respirant.

Mais, ouf !... quelle peur !...

CIVRY.

Je dérange votre partie, monsieur le marquis.

ANDRÉ.

Du tout !... Général, prenez donc ma place ![74] 

À Civry.

La bonne comtesse m’a parlé de votre affaire !... Il s’agit d’un duel, n’est-ce pas ?

LA VIEILLE DAME, fièrement.

Eh oui !... où il a tué son homme !...

CIVRY.

J’ai eu ce malheur... monsieur le marquis !... Et je ne sais quel parti prendre !... Dois-je rester, dois-je partir, pour éviter les ennuis de l’instruction !... Ma tante m’a fait espérer que vous voudriez bien m’éclairer de vos bons conseils !... Et m’appuyer de votre influence !...

ANDRÉ.

J’ai mieux à vous offrir, monsieur de Civry... J’ai là un de mes meilleurs amis, qui est de plus un fort habile avocat et qui vous dira mieux que moi !... Philippe !

POMEROL.

Plaît-il ?

CIVRY, joyeusement.

Monsieur de Pomerol !

POMEROL, lui serrant la main.

Pour vous servir !

ANDRÉ.

Vous vous connaissez ?

POMEROL.

J’ai ce plaisir !...

CIVRY.

Et moi cet honneur ! Et je comptais justement prier monsieur de vouloir bien se charger de ma défense.

POMEROL.

Avec joie !

ANDRÉ.

C’est un duel !

LA VIEILLE DAME, fièrement.

Où il a tué son homme !...

POMEROL.

Ah ! diable !... Comme vous y allez, mon jeune ami !... Et où cette rencontre !

CIVRY.

À Ville-d’Avray.

POMEROL.

Ah ! c’est fâcheux, ça !... Pourquoi ne pas aller en Belgique ?

CIVRY.

C’est si loin !... Et si long !

POMEROL.

Et la cause du duel ?

CIVRY.

Oh ! mon Dieu !...

FERNANDE, offrant sa tasse de thé à Civry.

Monsieur...

CIVRY.

Oh ! mille grâces, madame... La cause est des plus simples, et précisément, monsieur de Pomerol est un peu mêlé à tout cela.

POMEROL.

Moi !

CIVRY.

Oui !... Monsieur Anatole Richon

Mouvement de Fernande et de Pomerol.

m’avait introduit dans certain salon où un ami très généreux

Serrant la main de Pomerol.

m’a fait comprendre que ma place n’était pas !... Avant-hier, le hasard m’a remis en présence de ce monsieur que j’avais su éviter jusque-là ! Il s’est plaint assez amèrement de mon brusque départ de ce logis !... J’ai répondu comme il convenait... Certain personnage qui l’accompagnait ayant pris fait et cause pour monsieur Richon, et s’étant permis de qualifier mon procédé d’une façon plus que grossière, je me suis laissé entraîné à le souffleter !...

LA VIEILLE DAME.

Très bien, mon neveu !

CIVRY.

De là, malgré les efforts de mes témoins pour me dissuader de me commettre avec ce personnage, fort mal noté, à ce qu’il paraît, une rencontre à l’épée, bien fatale à mon adversaire, puisqu’il est mort sur la place !

ANDRÉ.

Alors, pas intéressant, le défunt !

CIVRY.

Monsieur de Pomerol en jugera mieux que moi !... Il s’appelait Roqueville !

POMEROL.

Hein !... lui !...

ANDRÉ, voyant Fernande qui pâlit.

Qu’avez-vous donc, Marguerite ?

On se lève.

POMEROL, vivement, soutenant Fernande.

Rien, un petit éblouissement !... La neige !... C’est comme moi, je vois tout trouble !

FERNANDE.

Oui... en effet...

POMEROL.

C’est la neige !... Je connais ça !... ce n’est rien !... En montant l’escalier tantôt, j’ai failli tomber... je n’y voyais plus !... C’est étonnant !

CIVRY.

Oui... les personnes nerveuses !...

POMEROL, de même.

C’est ça !... les nerfs !...

À Fernande, avec intention.

mais avec un peu de volonté !... de courage !... On lutte !... Et cela passe !

ANDRÉ.

Êtes-vous mieux, mon amie ?

FERNANDE.

Oui, merci !

ANDRÉ.

Prenez mon bras !... Cette histoire de duel et d’homme mort...

Il l’emmène vers sa chambre. Tout le monde remonte.

POMEROL, revenant à Civry.[75]

Oh ! vous !... Si nous étions seuls !... comme je vous embrasserais !

CIVRY.

Bah ! pour avoir !...

POMEROL.

Oui, oui, pour avoir... Ah ! crédié !... Quel coup !... Et on dit que les bonnes actions ne trouvent pas leur récompense !... Ah ! vous me payez bien les intérêts de la mienne !

CIVRY.

Alors, vous me défendrez !

POMEROL.

Ah !... et crânement encore ! soyez tranquille !

LA BARONNE, au fond.

Allons, baron, il se fait tard... Marguerite est souffrante... Retirons-nous !

MADAME DE BRIONNE, de même.

Oui, la pauvre mignonne ! qu’a-t-elle donc ?

ANDRÉ, reparaissant.

Ce n’est rien ! C’est fini !

LA VIEILLE DAME.

Bon ! bon ! nous vous laissons !... Allons, mon neveu !

CIVRY.

Oui, ma tante ! 

À Pomerol.

À demain !

POMEROL.

Non ! après-demain ! Chez moi ! Dix heures !

CIVRY.

Merci !

POMEROL, à part, tandis que tout le monde au fond fait ses adieux, à André.

Tranquille de ce côté-là ! pensons à l’autre !

Au domestique qui emporte son plateau.

Écoute-moi, toi ! [76]

ALFRED.

Je suis toujours heureux, quand monsieur daigne m’honorer de quelques instants d’entretien.

POMEROL.

Oui, assez !... Tu connais madame de la Roseraie ?...

ALFRED.

Je ne serais pas digne de l’honneur que monsieur me fait en ce moment, si depuis deux ans que je suis au service de monsieur le marquis, je n’étais pas au courant...

POMEROL.

Assez, assez !... Elle se présentera peut-être ici demain, empêche-la de voir ton maître !... À tout prix !

ALFRED.

Si monsieur voulait bien préciser ce qu’il entend par : À tout prix.

POMEROL.

Mille francs pour toi. 

À part.

Gredin !

ALFRED.

Je ne trahirai pas l’estime que monsieur m’accorde.

Il remonte.

POMEROL.

Avec cela, j’ai le temps de me retourner. Ce soir, je suis tranquille, à demain la bataille !...[77]

GEORGETTE, avec dignité.

Quand il vous plaira, monsieur !

POMEROL, de même.

Votre esclave, madame !

ANDRÉ, gaiement, surpris de leur ton.

Eh bien !... quoi donc !... Quelles cérémonies !...

POMEROL.

Lettre de femme, mon ami... méfie-toi des lettres de femme... dans ton ménage...

GEORGETTE.

Oui, oui, plaisantez... nous allons rire, tout à l’heure...

POMEROL.

Je crois, en, effet, que nous allons un peu rire... 

À André.

Veux-tu me donner à déjeuner demain, toi ?[78]

ANDRÉ.

Parbleu !

POMEROL, tendant son bras à Georgette.

À demain... Madame...

GEORGETTE.

Oui, monsieur.

POMEROL.

Marchons !

GEORGETTE.

Marchez !

Ils sortent.

 

 

Scène IV

 

ANDRÉ, seul

 

Enfin !... j’ai cru qu’ils ne partiraient jamais...

Il va pour entrer chez Fernande ; à la femme de chambre, qui sort.

Ah ! comment va madame ?

LA FEMME DE CHAMBRE.

Madame la marquise s’est retirée dans sa chambre, où elle écrit. Elle est tout à fait remise.

ANDRÉ.

Bien, bien, elle écrit à sa mère... laissons-la écrire...

 

 

Scène V

 

ANDRÉ, CLOTILDE

 

La petite porte de droite s’ouvre tout doucement, et Clotilde entre.

ANDRÉ, se retournant, avec plus de surprise que de joie.

Ah ! Clotilde... vous ?... et entrée... ?

CLOTILDE.

Par là.

ANDRÉ.

Le jardin ?

CLOTILDE.

Comme autrefois... ma petite clef... que j’ai oublié de vous rendre...

Elle la lui donne.

ANDRÉ, affectueusement.

Et pourquoi cette porte, maintenant, et non point la grande ?

CLOTILDE.

Parce que j’ai quelque raison de n’être point vue ce soir... Et du jardin, apercevant de la lumière chez votre femme, et voyant votre ombre aller et venir dans ce salon, je me suis dit : Il est seul, entrons et causons un peu... Le voulez-vous ?

ANDRÉ, sur le ton de reproche amical.

En vérité, l’heure n’est pas heureusement choisie.

CLOTILDE.

Celle où je venais autrefois...

ANDRÉ.

Je veux dire que par cet horrible temps...

CLOTILDE.

Je suis venue par des temps plus mauvais...

ANDRÉ.

Oh ! vous avez la religion du souvenir, Clotilde...

CLOTILDE.

Et vous ?

ANDRÉ.

Moi ?... j’honore le passé... mais j’adore le présent, et franchement, avec une jeune femme naturellement curieuse, jalouse, je ne voudrais ni pour elle, ni pour vous...

CLOTILDE.

Vous n’aviez pas de ces scrupules, autrefois ?

ANDRÉ.

C’est que je n’étais encore qu’un amoureux... et, comme tous mes pareils, je ne voyais rien hors de mon rêve... mais le mariage change terriblement l’optique de toute chose ; il oblige le plus délicat en fait d’honneur, à s’y raffiner ; car il est forcé d’en avoir pour deux... dont une femme...

CLOTILDE, achevant pour lui.

Et, conclusion, me voilà bel et bien expulsée de votre ménage, à titre de fâcheux souvenir et d’épouvantail ?...

ANDRÉ, protestant.

Ah ! les femmes ont un art merveilleux pour ne pas comprendre...

CLOTILDE.

Mais si, je comprends...

ANDRÉ, tendrement.

Mais non. Voyons, ma chère Clotilde, nous sommes amis... nous devons l’être... Ce que je vous dois, je ne l’oublierai de ma vie... mais je suis heureux, et le bonheur est si égoïste !... Ne me le reprochez pas, vous, mon amie, à qui je le dois !

CLOTILDE.

Vous avez raison... j’ai tort... parlons de votre bonheur, de lui seulement... Vous êtes donc très heureux ?

ANDRÉ.

Au delà de mes rêves !

CLOTILDE.

Vraiment !... En un mot le bonheur complet.

ANDRÉ.

Complet !

CLOTILDE.

En sorte qu’un événement imprévu qui viendrait troubler cette joie !...

ANDRÉ.

Oh ! quelle idée !

CLOTILDE.

Enfin, si cela arrivait !... Ce serait bien cruel, n’est-ce pas ?

ANDRÉ, surpris.

Et quoi donc ?... de quel air vous médites cela, Clotilde!... Qu’y a-t-il ?

CLOTILDE, changeant de ton.

Alors, tout de bon, monsieur, vous pensez qu’un homme peut être lâche et perfide, infidèle et parjure comme vous, sans foi, ni loi, ni probité, ni cœur, ni âme, ni rien, comme vous !... et qu’il en sera quitte pour l’impunité de son infamie !... Tout de bon, vous avez cru cela ?

ANDRÉ.

Clotilde, est-ce vous qui me parlez de la sorte ?... Est-ce que je rêve ?...

CLOTILDE.

Ah !... c’est plutôt l’heure du réveil, vous allez voir !

ANDRÉ.

Mon infamie ?... Quoi ?... Une rupture dont vous m’avez la première donné l’exemple ?...

CLOTILDE.

Moi ?.. Mais c’est toi, lâche ! qui as tout brisé !... Moi ne plus t’aimer !... Je t’adorais !... Et ton abandon m’a déchiré l’âme !...

ANDRÉ, stupéfait.

Vous !... vous qui m’avez dit ?...

CLOTILDE.

Mais tu ne m’aimais plus !... Mais tu en aimais une autre, et j’en ai voulu l’aveu de ta propre bouche !... Et tu n’as pas compris que je mentais pour t’arracher la vérité... Oh ! non !... Est-ce qu’il comprend ?... L’œil fixé sur sa chimère, l’âme toute pleine de cet ange qu’il a paré de toutes les vertus... il s’est trouvé là devant moi, ses regards sur les miens, sa main dans la mienne, et il n’a rien deviné... cet amant de la veille... il n’a rien vu, que sa passion pour moi rassasiée et son désir effréné d’une autre !... Et c’est quand il m’a bien torturée, foulée aux pieds !... qu’il s’écrie : Tiens, je vous ai donc fait quelque chose ?...

ANDRÉ, stupéfait.

Ah ! quel tissu de faussetés et de mensonges !...

CLOTILDE.

Et ce n’est pas tout !... non !... Ce n’est pas assez que celui qui m’a fait ma honte me la jette au visage ; il me restait encore un outrage à subir, et depuis que je suis là, je le dévore !... Je ne suis pas seulement de celles qu’on n’épouse pas !... Il a découvert autre chose maintenant !... Je suis aussi de celles que l’on ne reçoit plus !... Et pour me faire oublier qu’il s’est enfui de chez moi !... voilà ce qu’il a trouvé, cet homme !... C’est de me chasser ce soir de chez lui !

ANDRÉ.

Vous chasser... moi !

CLOTILDE.

Ah ! vous ne croyez pas, je suppose... que je sois dupe de vos prétendues délicatesses conjugales... et que dans votre embarras de tout à l’heure je n’aie pas su lire tout ce que vous ne me dites pas !... Oui, ma présence ici vous choque et vous blesse !... Oui, je suis de trop dans votre maison !... Je fais tache à sa candeur nuptiale !... Une femme de ma sorte ici !... Une femme qui s’est publiquement affichée... avec vous !... Ah ! non ! n’est-ce pas ?... La jeune vertu de votre femme en serait trop compromise ! Et son innocence aurait trop à rougir du contact de mon impudeur !

ANDRÉ.

Ah ! assez, madame, assez !...

CLOTILDE.

Oh ! Dieu m’est témoin que je suis venue ici, presque apaisée par un mois d’attente ! Tenant là votre bonheur dans la main... et me disant ! L’écraserai-je ?...

S’asseyant.

Mais que dans cette maison qui devrait être mienne, à cette porte qui devrait être celle de mon appartement, je sois humiliée à ce point au profit de celle qui tient ma place, et qui ne me vaut pas !... oh ! non ! non !... C’est trop, je vous assure, et bien décidément, j’écrase !...

André s’élance à la porte de sa femme qu’il ferme.

C’est juste !... Fermons la porte, et ne troublons pas son chaste sommeil !

ANDRÉ, redescendant à elle froidement.

Vous écrasez ?... vous écrasez quoi ?

CLOTILDE.

Vous avez donc bien peur que votre femme ne nous entende ?

ANDRÉ.

Oui, maintenant que je sais qui vous êtes !... Mais vous qui parlez de tuer mon bonheur !... Et comment le tuerez vous, je vous prie ?...

CLOTILDE.

Comment ?

ANDRÉ.

Mais je vous défends d’y toucher, à mon bonheur !... Mais je vous en défie !...

CLOTILDE.

Vraiment !

ANDRÉ.

Ah ! je sais bien ce que vous méditez !... Vous vous êtes dit !... J’irai trouver cette jeune femme, et je lui dirai !... Votre mari !... Il a été mon amant !... Voilà ce que vous vous êtes promis, n’est-ce pas ?

CLOTILDE.

Oh ! non !... C’est mieux que ça !

ANDRÉ.

Eh bien, ni cela, ni rien !... Car vous allez sortir ! Et cette fois, vous avez raison !... Je vous chasse !... Et si vous ne sortez pas de vous-même !... Sur ma vie ! je ne vous mets pas à la porte de chez moi !... je vous y jette !...

CLOTILDE.

Comme cela, tout de bon ?... sans savoir de quelle façon une femme comme moi se venge d’un homme comme vous ?... Hé bien, vrai, vous n’êtes pas curieux !

ANDRÉ.

Sortirez-vous... enfin !

CLOTILDE, se levant.

Eh bien ! oui, je sortirai !

ANDRÉ.

Allons donc !

CLOTILDE.

Mais puisque décidément on n’accepte ici que les femmes honnêtes !... dites donc à madame la marquise de se lever et de sortir avec moi !...

ANDRÉ.

Insulter ma femme !... Vous !... Vous osez !

CLOTILDE.

Allons donc, monsieur !... Est-ce que votre femme est de celles que l’on insulte !... Elle est au-dessous de l’injure !...

ANDRÉ, menaçant.

Ah !

CLOTILDE, le bravant.

J’ai dit au-dessous !... Ah ! il vous faut une innocente ! Ah ! vous rêvez une ingénue !... Eh bien ! réveillez-la, celle que je vous ai donnée pour épouse !... Et demandez-lui dans quel ruisseau je l’ai ramassée, pour la jeter dans vos bras.

ANDRÉ.

Vous mentez !...

CLOTILDE.

Je mens !... Eh bien, appelez-la, de grâce, appelez... appelez donc !

ANDRÉ, s’élançant vers la porte du fond qu’il rouvre et appelant à plusieurs reprises.

Marguerite !... Marguerite !...

Fernande paraît.

CLOTILDE.

Appelez-la Fernande !... Elle comprendra mieux !

 

 

Scène VI


ANDRÉ, FERNANDE, CLOTILDE

 

FERNANDE, descendant vivement pour embrasser Clotilde.

Clotilde !

ANDRÉ.

Oui !... Clotilde, que vous allez confondre... car elle ose accuser votre passé.

FERNANDE, tressaillant.

Mon passé ?

ANDRÉ.

Oui, je ne sais dans quelle misérable condition elle prétend vous avoir trouvée.

FERNANDE, balbutiant, et le regardant avec effroi.

Vous ne le savez pas ?

ANDRÉ, hors de lui.

Mais dites-lui donc qu’elle ment !

FERNANDE, faisant un effort pour parler.

Monsieur, je...

Elle se tourne suppliante vers Clotilde qui la regarde froidement.

Madame !...

Reculant effrayée de son regard et comprenant.

Ah !... C’est elle !...

ANDRÉ, de même.

Qui vous calomnie !

CLOTILDE.

Je calomnie, moi ? regardez-la donc !

FERNANDE, tombant à genoux.

Ah ! misérable femme ! vous m’avez perdue !

CLOTILDE.

Maintenant, marquis, vrai !... Je ne vous en veux plus !

Elle sort par la porte de droite au fond.

 

 

Scène VII


ANDRÉ, FERNANDE

 

ANDRÉ, foudroyé d’abord, puis se remettant.

Perdue !... Non, ce n’est pas possible ! Eh non !... Voyons, Marguerite !... Il y a là quelque infernale méprise ! Et ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Mais répondez-moi donc, maintenant, et dites-moi donc que ce n’est pas vrai !

Il soulève Fernande suffoquée par les larmes, et la regarde, elle incline la tête. Il la laisse retomber avec horreur.

Ah ! c’est vrai !... Ah !... infâme que vous êtes ! Je vous tuerai !...

FERNANDE, à genoux pleurant... avec effort.

Tout de suite, monsieur, et je vous bénirai... Au prix de ce que je souffre, c’est une charité à me faire.

ANDRÉ, terrible.

Pas avant de savoir à quel degré de honte j’ai associé ma vie... Vous allez tout me dire.

FERNANDE, vivement.

À vous ?... Oh non ! Accablez-moi d’injures, frappez-moi, monsieur, mais ne m’obligez pas à cela.

ANDRÉ.

Vous allez tout dire... Où cette femme vous a-t-elle trouvée ?

FERNANDE.

Chez ma mère... ma mère qui...

ANDRÉ.

J’attends !...

FERNANDE.

Qui tenait une table d’hôte !... on jouait le soir !

ANDRÉ.

Un tripot !... Après ?

FERNANDE.

Interrogez-moi, monsieur... moi, je n’ai pas la force !...

ANDRÉ.

Un tripot peuplé... cela va sans dire, de libertins et d’escrocs !... Vos amants !

FERNANDE, protestant douloureusement.

Oh !...

ANDRÉ.

Oh ! vous en avouerez bien au moins un !... Parlons de celui-là ?

FERNANDE, sanglotant.

Oh ! monsieur, si vous vouliez, j’aimerais mieux mourir tout de suite !

ANDRÉ.

Ce n’est pas répondre !... Celui-là ?

FERNANDE.

Ah ! monsieur !... Il s’était fait le maître de la maison !... abusant de ce que nous n’étions que deux femmes !... Et nous avions si peur de lui, ma mère et moi... que nous n’osions pas le renvoyer !...

ANDRÉ.

Alors ?...

FERNANDE.

Alors, la police a fait une descente chez nous... on a tout saisi... et mis ma mère en prison !...

ANDRÉ.

La prison aussi !...

FERNANDE, vivement.

Il ne faut pas continuer, n’est-ce pas... C’est trop affreux !

ANDRÉ.

Si !... si !... au contraire ! Tout ! vous m’entendez bien !... tout !...

Mouvement désespéré de Fernande qu’il redresse.

Votre mère était donc en prison, alors ?...

FERNANDE.

Alors...

Suppliante et sanglotante.

Ah ! monsieur, puisque vous le savez !...

ANDRÉ, brutalement lui serrant la main.

Alors ?...

FERNANDE.

Alors, il m’a dit qu’il la ferait sortir... Et que si je ne voulais pas, elle y resterait longtemps... et qu’après, il la poursuivrait partout de sa haine... qu’il nous ruinerait... nous perdrait... J’étais seule, sans défense !... à force de mensonges, de menaces... de violences !... Ah ! je suis bien coupable, monsieur, et rien ne m’excuse, je le sais bien !... mais quelle expiation, mon Dieu !... et quel calvaire !...

Elle tombe sur le tapis, la face contre terre.

ANDRÉ.

Et souillée, avilie que vous êtes !... vous avez dit : Voici un homme qui croit à ma vertu et sa stupide crédulité me fera marquise !

FERNANDE.

Ah !... ah ! monsieur, croyez tout, supposez tout... Mais cet affreux calcul, moi !... Ah ! si je l’ai fait un instant, que le Dieu qui m’entend m’écrase à vos pieds !...

ANDRÉ.

Et votre conduite alors ?... Et votre silence ?...

FERNANDE.

Mais j’ai cru que vous saviez tout, monsieur... Elle me l’a tant juré !... Ah ! sans cela... Si je ne m’étais pas crue pardonnée !

ANDRÉ.

Pardonnée... vous ?... Par moi ?...

FERNANDE.

Oui, c’est vrai... ce n’était pas possible !... Et j’ai bien refusé de le croire... Mais pourtant, après ma lettre ?...

ANDRÉ.

Votre lettre ! Une lettre à moi ?

FERNANDE, se relevant.

Oh ! mais, oui, rappelez-vous, monsieur... Je vous avouais tout... J’attendais votre arrêt, et vous êtes venu à moi, si généreux, si tendre !...

ANDRÉ.

Moi ?... Mais vous mentez impudemment !

FERNANDE.

Je mens ?...

Debout.

Oh ! ma lettre ! oh !... Mais je vous ai écrit, monsieur ; je vous jure que je vous ai écrit...

ANDRÉ.

Et je vous dis, moi, que je n’ai rien reçu, rien lu, rien !... Entendez-vous ? Rien !

FERNANDE.

Ah ! alors c’est...

Découragée.

Ah ! je ne sais plus... Si tout est contre moi...

ANDRÉ.

Et l’eussiez-vous fait... Était-ce là votre devoir, dites ?... Et au lieu de le confier à une lettre, cet aveu... n’est-ce pas à moi que vous le deviez, à moi seul, à moi-même ?...

FERNANDE.

Vous avez raison, monsieur, je voulais tomber à vos pieds... Mais je n’en ai pas eu le courage...

ANDRÉ.[79]

Non... je ne vous crois pas... Non... ce n’est pas la vérité... Non !... Vous n’avez rien écrit... vous n’avez rien avoué !... Mais vous vous êtes fait la complice de cette femme, pour me voler l’honneur de mon nom !

FERNANDE.

Ah ! monsieur !

ANDRÉ, la repoussant.

Juste ciel !... Et cela vous a des yeux limpides... un front virginal, et cela pleure... Et c’est à cela que l’on croit... Et c’est sur cela que l’on fonde l’espoir de toute sa vie !... Ah ! ne m’approchez pas ; je vous hais, je vous méprise, et je vous maudis... pour tout le mal que vous me faites !... Vous avez tué en moi tout ce qu’il y avait de généreux et de bon... Vous désolez ma vie... Vous m’arrachez le cœur !...

FERNANDE.

Ah ! monsieur, écoutez-moi !...

ANDRÉ, désespéré.

Ah ! mon Dieu ! l’horrible réveil !

Suffoqué par les larmes.

Ah ! malheureuse !... malheureuse que vous êtes !... quel amour vous avez tué ! moi qui vous aimais tant !...

Il tombe assis en sanglotant.

FERNANDE, se traînant jusqu’à lui.

Ah ! monsieur, plutôt votre colère que vos larmes !...

Désespérée.

Non, je ne vous ai pas trompée ! Ah ! monsieur, pitié !

ANDRÉ, la repoussant avec horreur et se levant.

Et ma femme !... c’est ma femme !...

FERNANDE, à genoux.

Ah non ! Oh ! cela, ah ! Dieu non ! J’ai bien conscience de mon indignité ! Ah ! c’est vrai, vous avez raison, monsieur, je ne puis plus être votre femme ! Mais vous avez été trompé !... Ce mariage qui vous déshonore, il y a peut-être moyen de le rompre !

ANDRÉ.

Dieu le veuille !

FERNANDE.

Ah ! tout ce qu’il faudra dire et faire, je le ferai avec joie ! Commandez, ordonnez !

ANDRÉ.[80]

Comédie !... comme tout le reste !... Retirez-vous !... allez-vous-en !

FERNANDE, se relevant.

Hélas, monsieur, où irai-je ?...

ANDRÉ, hors de lui.

Oh ! que m’importe, pourvu que je ne vous voie plus !... Allez-vous en, vous me faites horreur !

FERNANDE.

Oh ! mon Dieu !

ANDRÉ.

La fille d’une...

FERNANDE.

Oh ! monsieur !...

ANDRÉ.

Et la maîtresse de...

Il remonte à la cheminée.

FERNANDE, frappée.

Ah ! ah ! vous êtes implacable !... Oui, je m’en vais, monsieur !... Vous ne me verrez plus ! Je... pars !... je...

Elle fait quelque pas et chancelle sur le pas de sa porte.

Pardonnez-moi !... Je me sens très mal !... Je ne peux pas ! je ne peux pas !...

ANDRÉ, d’instinct, faisant un mouvement vers elle.

Marguerite !...

Il recule et puis il sonne ; deux femmes de chambre paraissent et au même instant Pomerol sur le pas de la porte du fond. Aux femmes de chambre.

Emmenez, emmenez votre maîtresse qui se trouve mal !

Pomerol soutient Fernande que les femmes emmènent. André tombe assis sur le canapé, la tête dans ses mains.

 

 

Scène VIII


ANDRÉ, POMEROL

 

POMEROL s’avance lentement sans être vu et lui prend la main.

André !

ANDRÉ.

Philippe... Ah ! mon ami, ce qui m’arrive !

POMEROL.

Je le sais !

ANDRÉ, debout.

Tu le sais !

POMEROL.

Tout ! C’est par moi que Clotilde a connu Fernande.

ANDRÉ.

Et tu ne m’as rien dit ?

POMEROL.

Et quand ?... Je n’ai su qui était ta femme qu’au sortir de l’église !...

ANDRÉ, désespéré.

C’est vrai !... ah !... Philippe... sauve-moi de cette honte !

POMEROL, cherchant à le calmer.

André !

ANDRÉ.

Tu es avocat ! tu sais la loi !... Il y a bien un moyen de rompre cet affreux mariage !...

POMEROL.

Non !

ANDRÉ.

Si !... Ah ! si ! trouve-le !... cherche, invente... Fais cela pour moi !...

POMEROL.

Mais il n’y a rien, le dis-je !

ANDRÉ.

Et je te dis, moi, que je ne veux plus être le mari de cette...

POMEROL, vivement.

Ne l’insulte pas, la malheureuse !... Je sais mieux que toi ce qui l’excuse !

ANDRÉ.

L’excuse ?...

POMEROL.

Oui, l’excuse !... Crois à tout ce qu’elle a pu te dire pour sa défense ! Car je l’atteste !... crois qu’il n’y a qu’une erreur dans sa vie... car c’est vrai !

ANDRÉ.

Où veux-tu en venir ?... Vas-tu, toi aussi, me parler de pardon ?

POMEROL.

De dévouement, de sacrifice !... Je te demande la grâce pleine et entière !

ANDRÉ.[81]

La grâce entière !... Allons, tu es fou !... Et quand j’aurais la faiblesse de te croire !... Mais ce que tu sais, toi !... mais ce que sait Clotilde !... mais cent autres le sauront demain !... Et j’afficherais ce scandale chez moi !... affronter ainsi le mépris du monde ?...

POMEROL.

Ah ! le monde ! Je savais bien que je l’aurais pour adversaire, celui-là, le mépris du monde !... Et quel monde ? Tout le monde, n’est-ce pas ? c’est-à-dire la foule ?...

ANDRÉ.

Je parle des honnêtes gens, et il en est !

POMEROL.

Mais certes oui !... Et des honnêtes femmes aussi, grâce à Dieu !... Mais crois-tu que celles-là auront un seul mot de raillerie à ton adresse ?... Mais jamais !... Est-ce que la vraie vertu n’est pas toujours indulgente au mal, charitable au repentir ?... Ceux qui crieront au scandale !... ce sont les libertins !... Ce sont les drôlesses de tous les étages !... Oh ! celles-là, oui ! implacables !... Après l’honneur des coquins, rien de chatouilleux comme la pudeur des coquines ! Oui tu les auras toutes contre toi, et avec elles, tout ce qui est vicieux, frelaté, moisi... Tous les maris qui trompent leurs femmes, toutes les femmes qui trompent leurs maris, tous les amants qui trompent leurs amis, et toutes les farceuses qui trompent tout le monde !... Oui cette ménagerie-là aboiera, jappera et te mordra jusqu’à l’os... Et qu’est-ce que cela te fait ?... Pardieu, la belle affaire !... Si tu as l’approbation d’un seul honnête homme pour balayer l’injure de trois mille adultères !...

ANDRÉ.

Oh ! l’injure, on la punit ; mais la raillerie muette et sourde... que lui répondre ?...

POMEROL.

Tu répondras à ces jolis plaisants qu’il vaut mieux, comme toi, arracher une fille au mal, que l’y pousser comme eux !... À ces jolies railleuses, dont les maris n’ont pas toujours payé les toilettes, que celle qui tombée remonte est plus estimable que celle qui debout s’écroule...

ANDRÉ.

Oh ! donner le bras à celle qui est ma femme, et rencontrer dans la rue cet homme !...

POMEROL.

Il est mort !

ANDRÉ.

Ah !

POMEROL.

Je te le jure !... c’est- lui que Civry a tué !

ANDRÉ.

C’est trop qu’il ait vécu... et la souillure est la même !

POMEROL.

Oh ! implacable orgueil !

ANDRÉ.

Oh ! tais-toi, tiens !... tu me demandes des vertus surhumaines ! Eh ! bien, non, je ne les ai pas !... Je ne suis pas un héros, moi !... Je ne suis qu’un homme...

POMEROL.

Faible comme les autres... Allons donc ! sois courageux et fort contre toi-même.

ANDRÉ.

Et pardonne... n’est-ce pas ? Car avec ton pardon, tu crois avoir tout dit !... Eh ! bien oui !... là !... Je la crois excusable !... puisque tu le veux !... Je pardonne ! Sois heureux !... c’est fait !... Et oublier ?... Crois-tu que j’oublierai jamais ?... Le crois-tu ?... Est-ce qu’entre elle et moi, il n’y aura pas toujours cet affreux souvenir pour empoisonner tout ?... J’en ai connu de ces généreux fous, comme toi, qui rêvaient de réhabiliter une femme !... On ramasse la femme, on ne la relève jamais !... Et fût-elle pour tous un ange de pureté !... elle n’est jamais pour vous que la veuve d’un autre !...Mais enfin... tu le sais bien... tu as aimé !... Rappelle-toi donc !... Et par les maîtresses... juge donc de l’épouse !...

POMEROL, passant devant lui.

Ah ! ne parle pas de moi !... J’aurais le courage que tu n’as pas !...

ANDRÉ.[82]

Mais vois donc d’où je tombe et mesure donc la chute !... Et tu veux que je l’aime encore !... Mais quand cela serait ! Quand je l’aimerais toujours avec passion, avec folie !... Ah ! Philippe, est-ce que ce serait l’amour d’autrefois ?... Jamais !... Jamais plus je n’aurai pour elle ce culte et cette tendresse dont on entoure celle de qui l’on peut se dire avec des frissons d’amoureuse joie... elle est mienne !... et toute mienne !... Ah ! mon ami, ce sera une femme de plus dans ma vie ! mais ce ne sera pas ma femme à moi, ma vraie femme !

Il tombe assis accablé, Fernande paraît au fond, un châle jeté sur les épaules, et gagne la porte de sortie, en cherchant à ne pas être vue. Pomerol l’aperçoit, court à elle et l’arrête sur le seuil de la porte, sans que le jeu de scène soit remarqué par André, qui prend une plume et écrit...

 

 

Scène IX


ANDRÉ, POMEROL, FERNANDE

 

FERNANDE, à Pomerol, bas et pleurant.

Laissez-moi !... Il m’a chassée... Je veux partir.

POMEROL, la retenant malgré elle.

Pas encore !

FERNANDE, de même.

Je lui fais horreur... Il m’accuse de l’avoir trompé... Il ne veut pas croire que je lui ai écrit une lettre...

POMEROL.

La lettre !... mais je l’ai !... La voilà !

FERNANDE.

Ah ! Dieu soit loué ! il verra du moins que je n’ai pas menti !... Adieu !

POMEROL, la retenant et la forçant doucement à s’asseoir.

Non, restez ! restez !

Il descend vers André.

André !...

ANDRÉ, écrivant et l’interrompant.

Je vais quitter cette affreuse maison... Je te laisse là tous mes pouvoirs pour agir.

POMEROL.

Dès demain... Tu as raison et tu m’as convaincu.

Mouvement de satisfaction d’André.

Oui, oui, il n’y a pas d’autre parti à prendre que la séparation... C’est maintenant mon affaire.

ANDRÉ.

Nous l’obtiendrons ?

POMEROL.

Oh ! j’en réponds ! tant de motifs...

ANDRÉ.

Oh ! surtout, dis-le bien on m’a trompé !... le jouet d’une intrigante !

Mouvement de Fernande, elle se lève et regagne doucement la porte.

POMEROL, à André.

Et puis les preuves ne manqueront pas... D’abord sur son passé, nous avons son aveu, écrit de sa propre main.

Il montre la lettre.

ANDRÉ.

De sa main ?

POMEROL.

Oui, oui ! une lettre.

ANDRÉ, vivement.

À qui ?... à moi ?

POMEROL.

Interceptée par Clotilde, à qui je l’ai arrachée.

ANDRÉ.

C’est donc vrai ?... Elle m’avait écrit.

POMEROL, Fernande prête à sortir s’arrête.

Le matin du mariage.

ANDRÉ.

Ah ! je me rappelle !... et c’est moi !...

POMEROL.

Tu penses bien que, quand au tribunal je lirai ceci : 

Lisant en le faisant lire.

« Monsieur, on a beau me dire que vous savez mon triste passé, et que vous voulez, bien l’oublier... je n’ose pas croire à tant de bonté. La conscience de mon indignité se réveille aujourd’hui plus forte que jamais, pour me désoler par le contraste de ce que je suis... et de ce que je devrais être...

« De grâce, monsieur, pensez-y bien, quand il en est temps encore : pensez qu’un jour peut venir où de cette bonne action il ne vous restera que le regret de l’avoir faite ! »

Parlé.

Pauvre fille ! Enfin, c’est honnête...

Fernande est descendue d’un pas pour écouter... André, ému, cesse de lire avec Pomerol, se détourne et s’accoude sur la table, la tête dans les mains. Pomerol fait signe à Fernande de descendre, elle obéit sans comprendre ; il lit.

« S’il vous semble, au contraire, que le repentir a pu faire de moi une autre femme... »

Il passe la lettre à Fernande, tout en continuant sans interruption comme s’il achevait de lire la phrase. 

« ah ! monsieur, le dévouement de toute ma vie ne suffira pas à vous en donner la preuve... »

FERNANDE, tremblante, et dévorant ses larmes, continue à lire, humblement, à distance.

« ...Je ne suis pas ce que vous pensez, monsieur, je vous l’assure. J’ai vécu au milieu de la corruption, sans m’y plaire... »

André, qui a tressailli au changement de voix, pleure silencieusement, en cachant son visage.

« Ah ! si vous pouviez lire dans mon cœur, et voir combien ma faute passée est loin de moi, à quel point je la déteste et je la pleure !... Si réellement vous daignez m’élever jusqu’à vous... ne me répondez pas, monsieur, je comprendrai votre silence, et le bénirai au fond de l’âme ; sinon j’accepterai ma condamnation sans murmure, en vous suppliant de me pardonner l’attention que vous avez accordée trop longtemps à mon humble personne !... »

Sa voix s’éteint dans les larmes et elle achève la lettre en tombant à genoux.

ANDRÉ, vaincu.

Ah ! Marguerite ! ma femme... relève-toi... Mais relevez-vous donc !... madame la marquise... ce n’est pas là votre place !...[83]

Il lui ouvre ses bras où elle sa jette.

POMEROL, radieux.

Ah ! mon brave André, va !... La raison fait de beaux discours... mais un cri du cœur... Eh ! qu’est-ce que vous voulez ?... Té !...

 

[1] Frédéric, Pomerol.

[2] Bracassin, Pomerol, Amanda.

[3] Pomerol, Bracassin, Fleur-de-Pêcher, Amanda.

[4] Pomerol, Fleur-de-Pêcher, Amanda, Bracassin.

[5] Pomerol, Bracassin, Anatole, Civry, Amanda, Fleur-de-Pêcher.

[6] Anatole, Bracassin, Fleur-de-Pêcher, Pomerol, Civry.

[7] Pomerol, Bracassin, Amanda, Fleur-de-Pêcher, Civry, Anatole.

[8] Bracassin, Anatole, Civry, Amanda, Fleur-de-Pêcher, Gibraltar, Pomerol.

[9] Bracassin, Anatole, Amanda, Gibraltar, Civry, Fleur-de-Pêcher, Frédéric, Pomerol.

[10] Bracassin, Civry, Amanda, le Commandeur, Gibraltar, Fleur-de-Pêcher, Pomerol, Anatole.

[11] Bracassin, Pomerol, Civry Amanda, le Commandeur, Gibraltar, Fleur-de-Pêcher.

[12] Bracassin, Fleur-de-Pêcher, Gibraltar, Amanda, Anatole, Santa-Cruz, Maresquier, Civry, Pomerol.

[13] Civry, Pomerol.

[14] Pomerol, Civry.

[15] Pomerol, Frédéric, Clotilde.

[16] Clotilde, Pomerol.

[17] Clotilde, Pomerol, madame Sénéchal.

[18] Clotilde, Pomerol, madame Sénéchal.

[19] Amanda, Gibraltar, Fernande, madame Sénéchal, Fleur-de-Pêcher Pomerol, Clotilde.

[20] Roqueville, Gibraltar, Fleur-de-Pêcher, Amanda, Anatole, Pomerol Clotilde.

[21] Bracassin, Roqueville, Gibraltar, Fleur-de-Pêcher, le Commandeur, Anatole, Pomerol, Clotilde.

[22] Clotilde, Pomerol.

[23] Pomerol, Fernande.

[24] Pomerol, Fernande, Clotilde.

[25] Clotilde, Pomerol, Fernande, Roqueville.

[26] Clotilde, Pomerol, Roqueville, Fernande.

[27] Clotilde, Pomerol, Fernande, Roqueville.

[28] Clotilde, Fernande, madame Sénéchal, Pomerol, Anatole, Bracassin, Roqueville.

[29] Fernande, madame Sénéchal, Clotilde, Pomerol, Roqueville, Frédéric.

[30] Georgette, Clotilde.

[31] Clotilde, Georgette.

[32] Georgette, Pomerol, Clotilde assise à la table.

[33] Pomerol, Georgette, Clotilde.

[34] Georgette, Pomerol, Clotilde.

[35] Clotilde, Pomerol, Fernande, madame Sénéchal.

[36] Clotilde assise sur un fauteuil, romande, madame Sénéchal sur le canapé.

[37] Fernande, madame Sénéchal, Clotilde.

[38] Fernande, Clotilde, madame Sénéchal.

[39] Fernande, madame Sénéchal, Clotilde.

[40] Madame Sénéchal, Fernande, Clotilde.

[41] Clotilde, Fernande, madame Sénéchal, Thérèse.

[42] Thérèse, Clotilde.

[43] Clotilde, André.

[44] André, Clotilde.

[45] Clotilde, André qui est remonté au-dessus de la table.

[46] André, Clotilde.

[47] Clotilde André.

[48] Clotilde, André.

[49] Pomerol, André.

[50] André, Pomerol.

[51] Pomerol, André.

[52] Clotilde, Pomerol, André.

[53] André, Clotilde, Thérèse.

[54] André, Thérèse.

[55] André, Fernande.

[56] Clotilde, Fernande.

[57] Clotilde, Fernande.

[58] Fernande, Clotilde.

[59] Clotilde, Fernande.

[60] Fernande, Clotilde.

[61] Pomerol, Clotilde.

[62] Pomerol, Thérèse, Clotilde.

[63] Clotilde, Pomerol.

[64] Pomerol, Clotilde.

[65] Clotilde, Pomerol.

[66] André, Fernande.

[67] Fernande, le général, la vieille dame, Georgette, la baronne, madame de Brionne, André, le baron.

[68] Georgette, Fernande, le général, la vieille dame, la baronne, madame de Brionne, André, le baron.

[69] Georgette, Fernande.

[70] Georgette, la vieille dame, le général, la baronne, madame de Brionne, Fernande, André, le Baron.

[71] Georgette, Pomerol.

[72] Pomerol, Georgette.

[73] La vieille dame, Fernande, Civry, le générai, Pomerol, la baronne, madame de Brionne, André, le baron, Georgette.

[74] La vieille dame est assise en avant de la table à côté de laquelle Civry s’assied ; André prend une chaise et s’assied à côté de Civry.

La vieille dame, Georgette derrière, Pomerol derrière Civry, Civry, Fernande, André, la baronne, madame de Brionne, le général, le baron.

[75] Civry, Pomerol.

[76] Alfred, Pomerol.

[77] Pomerol, Georgette, André.

[78] Georgette, Pomerol, André.

[79] Fernande, André.

[80] André, Fernande.

[81] Pomerol, André.

[82] André, Pomerol.

[83] André, Fernande, Pomerol.

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