La Papillonne (Victorien SARDOU)

Comédie en trois actes, en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français, par les Comédiens ordinaires de l’Empereur, le 11 avril 1862.

 

Personnages[1]

 

DE CHAMPIGNAC

FRIDOLIN 

RIVEROL

JOSSELIN, tapissier

CAMILLE

CONSTANCE

UNE FEMME DE CHAMBRE

 

 

Ami Lecteur, Salut !

 

J’avais recommandé à mon Éditeur de laisser ici deux grandes pages blanches destinées à une préface ; mais j’ai lu l’article qu’un ami inconnu, M. Édouard Cadol, a consacré à la Papillonne dans L’esprit Public du 17 avril, et je l’ai trouvé si sage et si bien pensé, que je me range à son avis.

Donc, voici ma pièce que je t’offre sans autre cérémonie : puisses-tu goûter autant de plaisir à la lire que le vrai public en trouve à l’entendre, si j’en crois ses bruyants éclats de rire. Seulement munis-toi de vinaigre, car la Papillonne est ici telle qu’on l’a jouée le premier jour, c’est-à-dire farcie d’indécences, de grivoiseries et de turpitudes à faire rougir tous les Mascarilles de l’ancien répertoire, et cela dans un style qui n’est proprement que du haut patois. J’ai poussé la précaution jusqu’à te signaler ces passages pestilentiels par des guillemets qui t’indiqueront les coupures de la seconde représentation ; mais je te recommande comme particulièrement dangereux par les images qu’ils évoquent, les peupliers du premier acte, p. 37, et le chat à cette hauteur, 2e acte, sc. 8, allusions évidentes qui ne peuvent être saisies que par des esprits d’une haute moralité ! La bonne est aussi quelque chose d’insoutenable, et il faut rendre gorge au riz au gras. Ne lis donc qu’avec mille précautions ; et du mal qui pourra t’advenir, ne t’en prends qu’à toi, car te voilà bien averti !

Sur quoi, je te tire ma révérence : ami lecteur, salut et au revoir !

 

L’auteur.

 

 

ACTE I

 

Petit salon de campagne au rez-de-chaussée. Au fond, porte d’entrée sur un vestibule. À droite, dans un pan coupé, une fenêtre. À gauche, pan coupé, une porte conduisant à l’intérieur. Premier plan à droite : une cheminée avec du feu ; devant, un canapé, face au public, et une petite table. À gauche, premier plan, porte de cabinet. Entre la cheminée et la fenêtre, un paravent dont deux feuilles seulement sont déployées. À gauche, sur le devant, un fauteuil et un pouf à côté.

 

 

Scène première

 

FRIDOLIN, JOSSELIN, UN GARÇON TAPISSIER

 

Au lever du rideau, Fridolin est assis sur le canapé et lit un journal ; Josselin, suivi de son garçon, entre par la gauche.

JOSSELIN, tenue de gentleman, air important.

Monsieur, j’ai mis la dernière main à mon œuvre.

FRIDOLIN.

Déjà ?... La chambre à coucher de Constance...

Se reprenant.

de ma cousine ?... le salon du premier étage ?...

JOSSELIN.

Au premier étage, monsieur, comme ici au rez-de-chaussée, tout est prêt et défie l’examen le plus méticuleux !

FRIDOLIN.

Ah ! vous n’êtes pas un tapissier vulgaire, monsieur Josselin !

JOSSELIN.

Monsieur, un artiste se doit à son art.

Le garçon ramasse la scie, tes rabots, etc.

FRIDOLIN.

Oui, je viens de passer deux heures à vérifier la facture... Il paraît que vous devez à votre art de vous faire bien payer... Où diable l’ai-je mise, cette facture ?

Il cherche dans ses poches.

JOSSELIN.

J’ose dire, monsieur, que, grâce à moi et à mon élève, ce logis est aujourd’hui la plus jolie maison de campagne de Melun. Une habitation dont le délabrement faisait saigner le cœur !...

FRIDOLIN, se levant et cherchant toujours.

C’est une fantaisie de mon cousin de Champignac, qui l’a achetée sur la recommandation de son architecte et sans même la voir. Il n’y pensait plus du tout, quand Constance...

Se reprenant.

ma cousine s’avise de lui dire, il y a quelques jours : « Et cette propriété de Melun, mon ami, si nous la faisions réparer pour l’été ? »

Il va à la cheminée pour y chercher la facture.

Champignac répond : « « Ma foi, cela te regarde, je te donne carte blanche... Nous avons à Melun un cousin qui t’aidera... C’est Fridolin,

Il se désigne.

un garçon sérieux, rangé, très rangé. » Où diable ai-je fourré cette facture ?... « Il est professeur de piano des plus jolies demoiselles de Melun ; avec cela, organiste de la paroisse... et puis gentil garçon, aimable, charmant, réservé... modeste... Il te fera de la musique ; tu ne t’ennuieras pas du tout. »

Il continue à chercher parmi les papiers qu’il vient de prendre.

JOSSELIN.

Permettez-moi, monsieur, de m’étonner que madame ait choisi le milieu de l’hiver, le moment des bals et des fêtes, pour venir s’enterrer ici dans les glaces.

FRIDOLIN.

Le fait est qu’il neige...

Trouvant la facture au milieu des papiers.

Ah ! voici la note !... C’est vérifié !... J’ai moi-même écrit le total !...

Il signe.

L’intendant de monsieur payera à présentation.

Il lui tend la note.

JOSSELIN, la prenant.

De vous à moi, monsieur, c’est de confiance !

Il parcourt la note.

Chambre à coucher, salon, premier étage, rideaux, ganaches, divans... cinq mille. – Zéro, zéro, cinq, et vingt, vingt-cinq, et dix de report...

FRIDOLIN, à lui-même.

Trente-cinq !... trente-cinq mille francs !... Et ces tapissiers ne sont pas millionnaires !... Il faut qu’ils aient tous des défauts cachés... comme leurs meubles !

JOSSELIN, continuant.

Total... Tiens !

FRIDOLIN.

Quoi ?

JOSSELIN, relisant

Total... Constance !...

FRIDOLIN.

Hein !... Il y a ça ?

JOSSELIN.

Dame, voyez, monsieur.

FRIDOLIN, à part, en reprenant la note.

Quelle distraction !...

Haut.

Oui, oui, je sais ce que c’est... des vers !... Je rimais une... une chanson à boire !...

JOSSELIN.

Ah !

FRIDOLIN.

« Vive Constance et ses vins parfumés ! » « Le vin de Constance !... »

Il efface.

JOSSELIN.

Ah ! oui !

FRIDOLIN, à part

Suis-je fin !

Haut.

Tenez !

JOSSELIN, prenant la note.

Monsieur, il me reste à vous faire agréer l’assurance de notre entier dévouement.

Il se retire avec son garçon par le fond.

FRIDOLIN.

Bonjour, monsieur Josselin, bonjour !...

 

 

Scène II

 

FRIDOLIN, seul

 

Quel oubli, mon Dieu !... Ce nom de Constance qui me poursuit partout !... que j’entends partout, que j’écris partout !...

Il s’assied sur le canapé.

Voilà, Fridolin, voilà le juste effet des passions coupables !... Ah ! tu oses aimer... et qui ? ta cousine !... Toi, l’homme chaste, réservé, modeste, le protégé des mères de famille, le professeur de piano des pensionnats de demoiselles !... Mais si tu te trahis, malheureux !... si on le sait...

Il se lève.

si le ciel !...

Baissant la voix.

Mais tu perdras toutes tes leçons !...

Passant à gauche.

Heureusement, j’ai une présence d’esprit !... Qui aurait imaginé sur ce nom de Constance ?...

 

 

Scène III

 

FRIDOLIN, CONSTANCE

 

CONSTANCE, entrant par le fond, suivie de sa bonne qui porte les guipures des meubles.

Plaît-il ?

FRIDOLIN, stupéfait.

Ma cousine !...

CONSTANCE.

J’ai bien entendu mon nom ?

FRIDOLIN, perdant la tête.

Eh ! oui !... je disais... je... c’était... c’est...

CONSTANCE.

Eh ! mais... qu’est-ce que vous avez donc, mon cousin ?... Je me suis trompée, voilà tout.

FRIDOLIN, à part.

Voilà tout !... J’ai eu trop de présence d’esprit l’autre fois ; cette fois-ci...

CONSTANCE.

Portez le reste au premier, Julie !...

Elle prend quelques guipures des mains de la femme de chambre qui sort par la gauche.

FRIDOLIN.

Si vous voulez me permettre, ma cousine... je vous aiderai...

CONSTANCE.

Tenez, mon cousin.

Elle va à petits pas vers le canapé, Fridolin la suit en emboîtant son pas, Constance étend une guipure sur le dossier du canapé et y attache des épingles du côté droit ; Fridolin en fait autant du côté gauche.

Au moins, vous n’avez pas oublié ma commission ?

FRIDOLIN, cherchant.

Votre commission ?

CONSTANCE.

Oui, je vous ai prié d’envoyer Pierre avec le coupé au chemin de fer, pour l’arrivée de deux heures.

FRIDOLIN.

Oh ! parfaitement ! je l’ai dit... Est-ce que vous attendez mon cousin Champignac ?

CONSTANCE, plaçant une guipure sur le bras droit du canapé.

Non, j’attends une parente.

FRIDOLIN, de même sur le bras gauche.

Une parente à nous ?

CONSTANCE.

Non, à moi.

FRIDOLIN.

Permettez, ma cousine... si elle est à vous, elle est aussi à...

CONSTANCE.

Ah ! mais non ! Elle est ma tante, ce n’est pas une raison pour qu’elle soit la vôtre.

FRIDOLIN.

Ah ! une tante âgée ?...

CONSTANCE.

De trente ans...

FRIDOLIN.

Trente ans !

Il lève la tête ; Constance lève la tête à son tour, et Fridolin baisse aussitôt la sienne.

CONSTANCE.

Mais oui. C’est que vous ne savez pas tout, mon cousin... Camille a épousé M. de Berville, mon oncle, qui avait le double de son âge, et qui est mort l’année dernière à Nice.

FRIDOLIN.

Ah ! elle est veuve ?

CONSTANCE.

Elle est veuve.

FRIDOLIN.

Cela rajeunit encore un peu.

CONSTANCE.

Depuis quatre ans, elle habitait Nice avec son mari. Nous en étions réduits à nous écrire... Enfin, il y a trois jours, après avoir eu là-bas des procès et des discussions qui n’en finissaient pas, elle arrive à Paris, court chez M. de Champignac, qu’elle n’a jamais vu...

FRIDOLIN.

Ah !

CONSTANCE.

Mais oui... mon mariage s’est fait pendant son absence.

FRIDOLIN.

Ah !

CONSTANCE.

Elle ne le trouve pas à l’hôtel, apprend mon séjour à Melun et m’écrit tout de suite : « C’est moi, j’irai t’embrasser demain !... »

On entend rouler une voiture.

Eh ! mon Dieu ! est-ce que je n’entends pas la voiture ?

FRIDOLIN.

Si !

CONSTANCE.

La voilà !

FRIDOLIN.

Comment ! par la neige ?

CONSTANCE, courant à la porte du fond en passant devant le canapé.

Elle est bien femme à s’inquiéter de la neige !...

On entend rire Camille.

Tenez ! l’entendez-vous ?

Tendant les bras à Camille.

Mais arrive donc !... arrive donc !...

 

 

Scène IV

 

CONSTANCE, CAMILLE, FRIDOLIN

 

CAMILLE, entrant en riant.

Ah ! ah ! ah !... embrasse-moi !... Ah ! que je suis contente... contente de te voir !... Ah ! ah ! ah !...

Elles s’embrassent.

CONSTANCE.

Mais est-elle folle !... Qu’est-ce que tu as donc ?

CAMILLE.

Ah ! laisse-moi un peu rire... Cela me rappelle le temps où je n’étais pas encore mariée... Ah ! ah !... une aventure... un monsieur... Ah ! ah ! je vais te...

S’arrêtant court à la vue de Fridolin, qui rit bêtement.

Monsieur de Champignac ?

CONSTANCE, vivement.

Non !...

CAMILLE, à demi-voix.

Ah ! tant mieux !

CONSTANCE.

Mon cousin, que je te présente !

FRIDOLIN.

Madame ! Je voudrais pouvoir dire Ma Tante !...

CAMILLE, bas, à Constance.

Il est bête ?...

CONSTANCE, de même.

Naïf seulement. 

À Fridolin.

Ayez donc la complaisance, mon cousin, pour les bagages...

FRIDOLIN.

Vous êtes trop bonne, ma cousine.

Il sort par le fond.

 

 

Scène V

 

CONSTANCE, CAMILLE

 

CAMILLE, de même.

Allons ! n’en parlons plus, il est bête... comme ce monsieur !... Ah ! ah ! ah !...

CONSTANCE.

Mais enfin, dis-moi au moins...

CAMILLE.

Figure-toi qu’à l’embarcadère, tantôt, je trouve dans la salle d’attente une dame de ma connaissance... une Italienne hors d’âge... et laide comme un péché mortel, – quand il est vieux !... mais la plus jolie tournure, un pied, une main adorables. Aussi est-elle toujours voilée et marche-t-elle toujours la bottine en avant et les deux mains là... pinçant la robe... Enfin, on a un joli pied, une jolie main, on sait ce que c’est !... Avec cela un luxe, une toilette !... Dans cette petite robe de voyage, j’avais l’air de sa femme de chambre. Nous n’étions pas en wagon qu’un monsieur arrive essoufflé, jette un coup d’œil égaré par la portière, ouvre, grimpe, s’élance et retombe en arrêt devant elle. Je prévois une aventure, et je dis à mon Italienne : Chi é questo signore ?... Elle me répond : É un fastidioso... Et il m’est facile de voir qu’elle ne le trouve pas si fâcheux qu’elle le veut bien dire. – On part. – Nous bavardons comme deux femmes, et en italien, ce qui est bien pis !... Le monsieur dresse l’oreille, écarquille les yeux, entend tout et n’entend rien, et, en cet équipage, nous arrivons à la station... Nous descendons. Il descend. Une voiture attend mon Italienne, qui m’offre une place. Je monte, elle monte ; et le monsieur s’apprête évidemment à monter derrière... Une idée bouffonne me vient tout à coup ; je me penche négligemment à la portière, et, le doigt sur ma lèvre, je lui indique trois peupliers qui grelottent là-bas, au bord de la rivière... Il comprend... et d’un air radieux... après m’avoir fait : Oui !... oui !... oui !... il s’élance à travers champs vers les peupliers... Le fou rire me prend...

Elle rit.

Mon Italienne fait chorus du bout des dents... Ah ! ah ! Je ris encore plus de la façon dont elle rit, et, tout en riant, j’arrive à ta porte où je prends congé d’elle, et d’où j’aperçois sur la rivière... mon fâcheux... les mains dans ses poches, le chapeau rabattu, le cache-nez relevé... nous envoyant un baiser, et là-dessus partant les deux talons en l’air... et s’étalant !... –

Riant aux larmes.

Ah ! ah ! ah !... – Ah ! mon Dieu ! que cela fait donc mal de rire comme cela ! –

Elle tombe en riant sur le canapé.

CONSTANCE.

Ah ! tu n’es pas changée, va !

CAMILLE.

J’aurais bien tort.

CONSTANCE, regardant de loin à la fenêtre.

Mais c’est vrai... Il me semble que je vois quelqu’un là-bas à travers le brouillard !... On dirait qu’il glisse pour se réchauffer !

CAMILLE.

Ah ! s’il tombe encore, tu m’appelleras...

CONSTANCE, redescendant à droite et prenant une chaise sur laquelle elle s’assied entre la cheminée et le canapé.

Ah çà !... laissons ce monsieur et parlons de toi... J’aime à croire que tu ne viens pas si loin...

CAMILLE.

Dans ta Sibérie...

CONSTANCE.

Pour repartir ce soir ?...

CAMILLE.

Non ! – Je te donne trois jours.

CONSTANCE.

Oh ! que tu es gentille !... Nous retournerons ensemble à Paris.

CAMILLE.

Très bien !

 

 

Scène VI

 

FRIDOLIN, CAMILLE, CONSTANCE

 

FRIDOLIN, une caisse et un sac à chaque main.

Ma cousine !...

CONSTANCE, voyant les bagages que les domestiques portent au fond.

Tout cela de bagages !

CAMILLE.

Trois caisses... On ne sait cas ce qui peut arriver ! Je puis tourner la tête de monsieur.

Elle montre Fridolin qui redescend avec le sac de voyage.

FRIDOLIN.

De moi ?...

CONSTANCE.

Ah ! Fridolin, vous seriez bien aimable si vous vouliez faire tout transporter...

FRIDOLIN.

Dans la chambre de madame ?... À l’instant, belle cousine, à l’instant !... Vous êtes trop bonne !

Il sort avec les domestiques par la gauche.

CONSTANCE.

Merci !

 

 

Scène VII

 

CAMILLE, CONSTANCE

 

CONSTANCE.

Là ! nous en voila débarrassées !

CAMILLE.

Ah ! c’est le bon Fridolin, ce monsieur ?

CONSTANCE.

Oui, un parent de campagne.

CAMILLE, s’asseyant.

Qui t’adore...

CONSTANCE.

Lui ?

CAMILLE.

C’est assez visible pour une femme comme moi qui a passé sa vie à étudier l’amour des autres, faute d’observations personnelles à faire chez elle.

CONSTANCE.

Pauvre garçon, si je le croyais !... Ah çà ! tu n’arrives pas de Nice pour me parler de Fridolin !... Causons de toi, il n’y a que cela de bon, et tu as tant de choses à me dire !...

CAMILLE.

Ah ! chère enfant, quand je pense que me voilà veuve, et que c’est à recommencer !

CONSTANCE.

Et quand je pense, moi, que je suis mariée, et que c’est fini !...

CAMILLE.

Mais au moins, c’est un sort, cela !... Tu as un mari... toi ! c’est bien !... ou c’est mal ; mais bien ou mal, tu sais à quoi t’en tenir... tandis que moi !... une veuve, ma belle !... une femme qui a été mariée... c’est trop ! qui ne l’est plus... ce n’est pas assez ! et qui se trouve partagée entre le regret de l’avoir été, le plaisir de ne l’être plus... et l’envie de l’être encore !... c’est...

CONSTANCE.

Je ne croyais pourtant pas que ta première épreuve fût si mauvaise...

CAMILLE.

Mon mari !... Ah ! quel homme charmant !... hors de chez lui. –

Quelle galanterie !... pour la femme des autres. – Quel cœur !... dans la rue. – Et quel esprit !... en ville... Léger, capricieux, despote, libertin !... Mais il est mort !... je ne veux me rappeler que ses vertus...

CONSTANCE.

Vraiment ! tu étais malheureuse ?

CAMILLE.

Comment ne pas l’être ?... Les trois quarts du temps toute seule ! pas d’enfant ! pas de parents ! pas d’amis !... négligée, délaissée pour des femmes qui ne me valaient pas... je te prie de le croire ; j’avais tout essayé pour me distraire : la tapisserie, la musique, le chant, la peinture... quand j’eus le bonheur de trouver enfin ma véritable voie : la comédie !

CONSTANCE.

La comédie ?

CAMILLE.

Oui, la comédie de salon qui faisait fureur là-bas, par imitation de Paris. Je jouais les soubrettes ; et monsieur de Berville lui-même, grisé par la rampe, allait s’énamourer de sa femme !... quand il est mort sur cette bonne intention !...

S’arrêtant.

Mais sais-tu que ton sort me paraît avoir plus d’un rapport avec le mien, et que pour te laisser seule ici, dans cette campagne, au cœur de l’hiver, ton mari ne me paraît pas non plus bien ?...

CONSTANCE, vivement.

Voilà comme on porte de faux jugements ! C’est moi qui ai demandé mon exil !...

CAMILLE.

Tu as demandé à venir t’enterrer ici, sous les frimas ?

CONSTANCE.

Oui !

CAMILLE.

Avec Fridolin ? malheureuse !

CONSTANCE.

Avec Fridolin, malheureuse !

CAMILLE, lui prenant la main.

Il y a de la brouille ?... Conte-moi cela !

CONSTANCE.

Pas un nuage !... J’adore mon mari, il m’adore ! et mon ménage est très heureux, trop heureux peut-être !...

CAMILLE.

Trop heureux ?

CONSTANCE.

Mon Dieu ! oui !... Comment t’expliquer cela ?... C’est si régulier, si bien aligné, si droit !... 

CAMILLE.

Oui, comme vos nouveaux boulevards, n’est-ce pas ?... C’est superbe !... mais tout le long ! le long ! c’est toujours la même chose !

CONSTANCE.

Voilà !

CAMILLE.

Le chemin est bien doux, la marche est bien facile ! Tout est luisant, brillant, charmant ; mais en fait d’ombre et de verdure, c’est constamment le même petit arbre, et, en fait de flamme, le même bec de gaz.

CONSTANCE.

Je crois que c’est cela.

CAMILLE.

Ingrate ! Et si tu n’avais connu comme moi que le réverbère !

CONSTANCE, vivement.

Oh ! ce n’est pas moi qui me plains ! Ce n’est pas moi qui suis fâchée de ce bonheur si tranquille ! Au contraire, sa sécurité même et sa monotonie sont une douceur pour moi. Au fond de l’âme, je caresse mon amour comme une mère embrasse son enfant, – sans me lasser ! C’est bien toujours le même enfant et la même caresse, mais elle semble nouvelle tous les jours... car tous les jours... l’enfant grandit !

CAMILLE.

Eh bien, alors ?...

CONSTANCE, secouant la tête.

Mais... c’est mon mari... c’est lui... qui...

CAMILLE, vivement.

Ah ! j’y suis !

CONSTANCE.

Comment ?

CAMILLE.

J’y suis !... – réponds-moi seulement. – Il a des distractions fréquentes auprès de toi, n’est-ce pas ?

CONSTANCE.

Assez souvent, oui !

CAMILLE.

Il va et vient toute la journée et ne fait que rentrer et sortir ?

CONSTANCE.

Oui.

CAMILLE.

Autrefois il se mettait à genoux devant toi sur le tapis et ne le trouvait pas trop dur.

CONSTANCE.

Ah ! il s’y met encore.

CAMILLE.

Oui... mais il va d’abord prendre un tabouret ?

CONSTANCE.

C’est vrai.

CAMILLE.

Enfin il trouve son dîner trop chaud ou trop froid ?

CONSTANCE.

Tous les jours.

CAMILLE.

Et après... il bâille ?

CONSTANCE.

Oui !

CAMILLE.

En se balançant et en mettant ses deux mains comme cela derrière la tête ?

Elle en fait le signe.

CONSTANCE.

Oui.

CAMILLE.

C’est la papillonne !

CONSTANCE.

La papillonne ?

CAMILLE, se levant.

Ah ! c’est l’horrible papillonne !

CONSTANCE, se levant aussi.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ?

CAMILLE.

Ah ! ma pauvre enfant ! c’est la maladie de mon mari !

CONSTANCE, effrayée.

Dont il est mort ?

CAMILLE.

Au contraire... dont il a vécu ! car elle ne l’a pas quitté un jour, une heure, pendant cinq ans de mariage ! Et c’est lui qui m’a révélé le nom et la nature de son mal d’après M. Fourier, qui était son dieu. – As-tu lu Fourier ?

CONSTANCE.

Jamais !

CAMILLE.

Eh bien, je l’ai lu, moi ! comme on lit un livre de médecine, pour savoir à quoi m’en tenir sur la maladie de mon mari, et voici ce que j’ai trouvé : « Papillonne ou Engrenante... besoin qu’éprouvent les hommes de varier leurs occupations ! de changer de place... de goûts... d’habitudes... et d’abandonner les groupes anciens pour former de nouveaux groupes... » J’attire ton attention sur cette formation de nouveaux groupes !

CONSTANCE.

Et tu crois que M. de Champignac ?...

CAMILLE.

Ah ! ma pauvre amie ! la papillonne est aux jeunes ménages ce que la rougeole est aux petits enfants... les mieux portants sont les plus menacés ! Un jour, monsieur donne les marques d’une agitation inconnue ; il a la tête en feu, il étouffe chez lui, où il se plaisait d’ordinaire. Faible accès de papillonne ! Petite papillonne volante ! – Le lendemain, il fait dire qu’il ne dînera pas !... Papillonne maligne ! – Le surlendemain, il rentre à trois heures du matin ! Grosse papillonne avec redoublement... fièvre et délire !

CONSTANCE.

Mais la cause de cette affreuse maladie ?

CAMILLE.

La cause ? N’en cherche pas d’autre que son bonheur. C’est qu’il est trop heureux, tu l’as dit ! – C’est qu’il est sûr de l’être aujourd’hui comme hier, et demain comme aujourd’hui. C’est qu’il se carre dans sa félicité conjugale comme dans un fauteuil à lui ! – La première fois, il s’est écrié : « Ah ! qu’on est bien assis ! » Mais un jour vient où il ne pense plus à s’en étonner : c’est si naturel ! Et ce jour-là, il invente une manière de te dire : « Ah ! je t’aime bien, va, ma pauvre enfant !... » qui rappelle exactement comme musique cette autre phrase : « Ah ça ! mais, il est sept heures, est-ce qu’on ne dîne pas ? » – Tout cela, tu comprends, est de même ordre domestique. On dîne à sept heures, c’est l’usage ; il t’aime, c’est convenu ! De quoi te plains-tu ?

CONSTANCE.

C’est vrai, pourtant !... Ah ! quelle découverte !

Elle s’assied sur le canapé.

CAMILLE, s’approchant d’elle.

Les derniers becs de gaz étaient plus pâles que les autres, n’est-ce pas ?

CONSTANCE.

Un peu !...

CAMILLE.

Et alors ?...

CONSTANCE.

Ah ! alors, j’ai eu mes petits moments de chagrin, quand j’étais seule, et je me réveillais avec les yeux rouges. Je devenais affreuse ! si bien que j’ai pris enfin une résolution héroïque. Je suis venue m’enfermer ici quinze jours sous prétexte de réparations à faire à cette maison de campagne que mon mari a achetée sans la voir.

CAMILLE.

Pas mal !... Et il t’a laissée partir ?

CONSTANCE.

Oui !

CAMILLE.

Et, à la faveur de cette retraite sur le mont Blanc, tu espères ?...

CONSTANCE.

J’espère que monsieur de Champignac, livré à la solitude, s’apercevra que mon absence contrarie un peu sa félicité ; que depuis mon départ il manque à sa vie quelques fleurs et quelque duvet... et que la privation...

CAMILLE.

« Médicalement, c’est la diète ! »

CONSTANCE.

« Justement ! »

CAMILLE.

Bon moyen, mais mal appliqué !

CONSTANCE.

Pourquoi ?

CAMILLE.

Parce qu’il faudrait qu’il fût chez lui pour s’apercevoir qu’il y manque quelque chose.

CONSTANCE.

Eh bien ?

CAMILLE.

Eh bien, il n’y est jamais ; je ne l’ai jamais vu.

CONSTANCE.

Preuve qu’il s’ennuie tout seul...

CAMILLE.

Et qu’il s’amuse avec d’autres.

CONSTANCE.

Mais que fallait-il faire ?

CAMILLE.

Ah ! il fallait, il fallait... il fallait faire ce que je fais avec monsieur de Riverol.

CONSTANCE.

Monsieur de Riverol ?...

CAMILLE.

Ah ! bon !... quelle étourderie ! Me voilà forcée d’avouer maintenant qu’il y a un monsieur de Riverol ! Eh bien, confidence pour confidence : monsieur de Riverol est un aimable monsieur, un peu fou, un peu violent, mais passionné !... ne me regarde pas, je rougirais... un officier que j’ai connu à Nice, à son retour d’Italie, et qui sollicite depuis un an la faveur de me faire regretter un jour l’époque de mon veuvage. Il m’aime ! ah !... et pour être franche, je crois que je l’aime !... ah !... ne me regarde donc pas !... Enfin, cet aimable jeune homme a commis l’impertinence de me suivre à Paris sans ma permission, et il a bien fait, car je n’attendais que cela pour lui donner toute mon estime... mais...

CONSTANCE.

Il y a un mais ?...

CAMILLE.

Il y en a toujours ! Mais monsieur de Riverol... (je te demande pardon ; maintenant je suis lancée et tu peux me regarder, je ne rougis plus) monsieur de Riverol est-il jaloux ? très jaloux ? voilà la question ; car s’il est très jaloux...

CONSTANCE, se levant.

Tu ne l’épouses pas ?...

CAMILLE.

Au contraire, je l’épouse tout de suite.

CONSTANCE.

Parce que ?

CAMILLE.

Ah ! parce que, cette fois, je veux un mari qui ne s’occupe que de moi ; et avec un jaloux, tu comprends, je suis tranquille !...

CONSTANCE.

Il s’en occupera trop !

CAMILLE.

Jamais trop !

CONSTANCE.

Et tu ne sais pas encore ?...

CAMILLE.

Oh ! je le saurai aujourd’hui ou demain. Ce matin, je l’ai prié de passer chez moi et je lui ai tenu à peu près ce langage : Je pars pour trois jours ; pourquoi ? je ne puis le dire !... – où ?... c’est un secret ! – chez qui ?... c’est un mystère ! – Attendez-moi tranquillement, et à mon retour nous nous occuperons de la publication des bans.

CONSTANCE.

Eh bien ?

CAMILLE.

Eh bien, tu ne comprends pas ? Mais, s’il est réellement jaloux, il est parti par le même train que moi ; il sait déjà où je suis !

CONSTANCE.

Et s’il ne t’a pas suivie ?

CAMILLE, vivement.

Oh ! s’il ne m’a pas suivie !... malgré toute la tendresse qui plaide pour lui dans ce cœur-là... je ne l’épouse pas. Est-ce que j’autorise dans un mari cette folle sécurité ! Allons donc ! Un mari qui ne suit pas sa femme !... À quoi veux-tu qu’il s’occupe, si ce n’est à suivre celle des autres ?

CONSTANCE.

Et tu me conseilles ?...

CAMILLE.

Chut !... c’est le Fridolin.

 

 

Scène VIII

 

CAMILLE, FRIDOLIN, CONSTANCE

 

FRIDOLIN, entrant par le fond.

Tout est prêt. J’ai transporté les trois caisses de madame, moi-même.

CAMILLE.

Alors, je vous remercie moi-même, cher monsieur.

FRIDOLIN.

Voici, ma cousine, une carte de monsieur de Villedon.

CONSTANCE.

Ah !

CAMILLE.

Hé !

CONSTANCE, embarrassée.

Ce n’est rien !... c’est un monsieur... un voisin de campagne... qui a des serres magnifiques... n’est-ce pas, mon cousin ?

CAMILLE, à part, la regardant.

Il n y a pas de quoi rougir pour cela.

FRIDOLIN.

Il a fait demander si madame serait visible ce soir ?

CONSTANCE, vivement.

Non ! non ! pas ce soir !... Viens-tu, Camille ?

Elle sort part la gauche.

CAMILLE, à part.

Il paraît qu’on n’a pas tout dit, et que la papillonne ravage aussi les campagnes.

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène IX

 

FRIDOLIN seul, puis DE CHAMPIGNAC

 

FRIDOLIN, suivant des yeux Camille.

Une jolie femme... Encore une... C’est effrayant ! c’est effrayant !

Il va à la cheminée.

DE CHAMPIGNAC, entrant par le fond sans le voir. Il a le col de l’habit relevé, le chapeau sur les yeux, le cache-nez sur le nez et les deux mains dans ses poches. Il descend en silence à l’avant-scène à gauche.

Quelle pouvait être l’intention de cette femme en me donnant rendez-vous sous les peupliers ? – Heureusement, j’ai aperçu de loin cette maison où je vais demander l’hospitalité. – Pas de maître, pas de domestique... tant pis, je m’installe, car j’ai beau battre la semelle et exécuter tout seul les diverses figures du ballet des patineurs...

Vivement et gaiement.

Mais c’est égal, c’est charmant !... c’est délicieux !... c’est original !... Une maison ouverte, déserte et chauffée !... À la bonne heure, Champignac !... c’est la vie comme tu la rêves ! Rien de réglé ! rien de vraisemblable. Le hasard ! le caprice ! l’imprévu ! la surprise !

Il se trouve près du canapé et aperçoit de dos Fridolin, qui se relève.

Oh ! pardon, monsieur !

FRIDOLIN, étonné.

Ah !...

DE CHAMPIGNAC.

Fridolin !

FRIDOLIN.

Champignac !

DE CHAMPIGNAC.

Ventre d’un petit poisson ! te voilà, toi !

FRIDOLIN, stupéfait.

Moi-même !

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! c’est charmant !... dans ce pays-ci ?

FRIDOLIN.

Eh bien ! est-ce que ce n’est pas mon pays, Melun ?

DE CHAMPIGNAC, sautant.

Comment ? Melun !

FRIDOLIN.

Mais dame !

DE CHAMPIGNAC, enchanté.

Ah ! c’est charmant !... Je suis à Melun ?

FRIDOLIN.

Eh bien ! tu ne savais pas ?...

DE CHAMPIGNAC, gaiement.

Mais rien du tout, mon bon !... Je suis descendu, parce qu’elle descendait... J’ai bien entendu crier quelque chose comme M’lan ! M’lan !... mais je n’avais plus d’oreilles, je n’avais que des yeux pour la voir, pour la suivre au bout du monde ; j’avais pris mon billet jusqu’à Lyon ! – Non, ce n’est pas possible, je ne suis pas à Melun, c’est trop drôle !

FRIDOLIN, venant en scène.

Mais puisque te voilà chez toi !... dans ta maison de campagne !...

DE CHAMPIGNAC.

Chez moi ?

FRIDOLIN.

Certainement.

DE CHAMPIGNAC.

Je suis dans ma maison de... Ah ! c’est charm... Mais alors, ma femme est ici ?

FRIDOLIN.

Là-haut !

DE CHAMPIGNAC, très gaiement.

Ah ! c’est délicieux !...

Il passe à droite.

Eh bien, voilà des émotions !... voilà de ces événements qui vous donnent un coup là !... C’est brusque, inattendu, saisissant !... Mais quelle poésie !... quelle aimable fantaisie !... Voilà la vie, Champignac !... la vie passionnée... fougueuse... idéale !... Tu n’es plus l’escargot qui rampe, mais l’oiseau qui vole au caprice du vent, et au vent du caprice ! Tu ne sais pas d’où tu viens... tu ne sais point où tu vas... tu ne sais plus où tu es... c’est adorable !...

FRIDOLIN.

Comment ! tu ne sais ?...

DE CHAMPIGNAC, d’un ton régence.

Que je meure, si je m’en doutais !...

FRIDOLIN.

Tu ne viens pas voir ?...

DE CHAMPIGNAC.

Ma femme ?... allons donc !... fi donc ! Prendre le convoi à midi 45 précis... pour venir embrasser madame de Champignac à deux heures 46, exactement !...Est-ce assez bourgeois !... assez plat !... assez banal !... Est-ce que je suis une machine, moi ?... Est-ce que je suis un automate ?... Je veux fonctionner au gré de ma fantaisie !... Je ne veux pas qu’on me mette à l’heure !

FRIDOLIN.

Ah !

DE CHAMPIGNAC.

Mais, au contraire, de la fenêtre d’un café où l’on s’apprête à déjeuner, voir passer sur le boulevard le caprice d’un moment sous la figure d’une femme voilée que l’on a déjà suivie aux Champs-Élysées... courir à jeun sur ses pas, le front découvert, et ne prendre que le temps de saisir au vol ce chapeau chez le premier marchand !... rattraper l’inconnue à la station de l’omnibus, grimper sur l’impériale et arriver avec elle à l’embarcadère ; monter après elle dans le même wagon, descendre avec elle sans savoir où... et sur un geste douteux qui peut signifier : allez m’attendre ou allez au diable, s’élancer dans la rivière qui est gelée, et s’y morfondre une heure !... se réfugier dans la première maison venue et se trouver... où N... chez soi !... le dernier endroit où l’on croyait être !... avec qui ?... sa femme !... la dernière personne que l’on croyait voir !... mais voilà, mon bon, voilà la façon détournée dont on visite sa maison de campagne et sa femme, quand on n’a pas l’esprit prosaïque et vulgaire !...

Il pose son paletot sur le fauteuil à droite.

FRIDOLIN.

Ah ! bah !

DE CHAMPIGNAC.

Il ne comprend pas, tenez, ce provincial !...

FRIDOLIN.

Mais à mon dernier voyage à Paris... mais tu n’étais pas comme cela ! mais tu rentrais chez toi pour rentrer ! mais tu embrassais ta femme... pour l’embrasser !

DE CHAMPIGNAC.

C’est que la poésie n’avait pas encore brisé la chrysalide de cette âme !... C’est que je barbotais encore dans les marais impurs de la vie domestique !... Et je me croyais heureux !... Et à tout moment, je me disais : que je suis heureux !... Quelle dérision ! mais je ne l’étais pas, Fridolin ; raisonnablement, je ne pouvais pas l’être !...

Dans sa stupeur, Fridolin tombe sur le pouf.

FRIDOLIN.

Bah !

DE CHAMPIGNAC.

Mais réfléchis donc, malheureux ! Qu’est-ce qui embellit notre existence ?

FRIDOLIN.

Dame !...

DE CHAMPIGNAC.

Ne cherche pas !... C’est la poésie !...

FRIDOLIN.

On le dit.

DE CHAMPIGNAC.

On ne le dit pas assez, Fridolin. Et quelle poésie veux-tu, dans cette vie de ménage ?... dans cet attelage conjugal qui va son petit trot, tranquillement, doucettement... avec ses étapes régulières fixées d’avance pour le déjeuner, le dîner, le coucher ? Et rien pour l’imprévu ! rien pour le hasard !... Toujours le couvert mis, toujours le feu allumé !... toujours le... ! Non ! cela ne répond pas aux besoins d’une nature exaltée et poétique comme la mienne !

FRIDOLIN.

Toi !...

DE CHAMPIGNAC.

Eh bien ! le départ de Constance pour cette campagne m’a ouvert les yeux !... Oui !... pour la première fois depuis mon mariage, je me suis trouvé seul, libre de mes faits et gestes !... J’ai revu d’excellents amis... des garçons très gais... de bons vivants que ma vie puritaine avait jusque-là tenus à l’écart... et, ma foi ! la bride sur le cou, j’ai fait un petit temps de galop... j’ai joué !... j’ai soupé !... je me suis même un peu... ! Ah ! il le faut, Fridolin !... Hippocrate recommande une bonne débauche tous les quinze jours... c’est hygiénique !...

FRIDOLIN.

Pourtant...

DE CHAMPIGNAC.

C’est hygiénique, mon ami ! cela fouette le sang, la bile... Une bonne débauche tous les huit jours... ne sors pas de là !

FRIDOLIN.

Tous les quinze jours ?

DE CHAMPIGNAC.

Tous les huit jours !

FRIDOLIN.

Hippocrate ne dit que tous les quinze...

DE CHAMPIGNAC.

Oh ! bien oui, de son temps ! mais aujourd’hui, avec nos tempéraments maladifs... il faut redoubler d’hygiène !

FRIDOLIN, se levant, et mystérieusement.

Et en fait d’hygiène... est-ce qu’il y avait ?... est-ce qu’il y avait des petites femmes ?

DE CHAMPIGNAC, d’un air fat, se frottant les mains.

Mais oui !... mais oui ! il y en avait des petites femmes !... J’ai tout lieu de croire qu’il y en avait.

FRIDOLIN.

Des femmes... de quel monde ?

DE CHAMPIGNAC.

De quel monde ? – De tout le monde !

FRIDOLIN.

Ah !

DE CHAMPIGNAC.

Provincial, va ! qui me demande s’il y avait des femmes ?... mais c’est là ce qui grise, malheureux !... Ce n’est pas le vin, ce sont les regards brûlants qui vous traversent !... c’est le froufrou amoureux de la soie !... ce sont les cheveux chatoyants... les fleurs qui les parfument et les diamants qui les éclairent... ce sont les blanches épaules qui miroitent, qui ondulent ; c’est le pied, la main, la bouche ; c’est tout !... tout !... tout !... brouh !...

FRIDOLIN, de même, frissonnant.

Brouh !

DE CHAMPIGNAC.

Et tu me demandes ce que c’est que la poésie ?... mais la voilà !... c’est le souper !... c’est la femme !... la femme d’un autre ! les femmes des autres !...

FRIDOLIN.

« Il me semble pourtant que Constance !... »

DE CHAMPIGNAC.

« Ma femme !... tu veux que je fasse une orgie à deux, avec ma femme... ce serait lugubre, mon ami, ce serait lugubre !... »

FRIDOLIN.

Mais tu ne l’aimes donc plus ?

DE CHAMPIGNAC.

Moi ! je l’adore, mon bon ! Mais c’est tout à fait en dehors de la question, ça !... c’est le côté positif de la vie !... Ah ! quand je lui faisais la cour, oui, c’était pittoresque, romanesque, chevaleresque !... mais aujourd’hui... je rentre chez moi, je mets des pantoufles !... elle met des papillotes !... je règle ma montre !... c’est honnête, irréprochable au point de vue de la morale ; mais cela manque de montant ! – Je suis trop tranquille, comprends-tu ?... « Je sais trop bien que Constance ne va pas appeler au secours, et que personne ne va enfoncer la porte en me criant : Arrête, Champignac, cette femme n’est pas à toi !... » « Pardieu, si ! elle est à moi, voilà le malheur !... » Ah ! si c’était ta femme, oui ! Il y aurait là quelque chose de... la crainte... l’espoir... le péril... les nuits passées sous ses fenêtres !... le balcon de Roméo avec l’alouette !... et le vent qui balance l’échelle de soie !... et la lune qui se couche, et Fridolin qui se lève, qui arrive, et que je jette par la fenêtre !... Voilà ! voilà la poésie !...

FRIDOLIN.

Pour toi !

DE CHAMPIGNAC.

Pour toi aussi, malheureux ! au lieu de mourir bourgeoisement, platement dans ton lit !...

Il remonte un peu.

FRIDOLIN, se montant la tête.

Ah ! c’est comme ça !... Eh bien !

Il passe à droite.

moi aussi, j’aime une femme !...

DE CHAMPIGNAC, revenant.

Hé ! dis-le donc !

FRIDOLIN.

La femme d’un autre !...

DE CHAMPIGNAC.

À la bonne heure !

FRIDOLIN.

Et ce mari est mon ami !

DE CHAMPIGNAC, riant.

Naturellement !

FRIDOLIN.

Dame !

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! farceur, tu fais tes petits coups à la sourdine !

FRIDOLIN.

Mais tout de même !

DE CHAMPIGNAC.

Et allons donc !... Et la femme ?... oui ? oui ?

FRIDOLIN.

Pas encore ! pas encore !

DE CHAMPIGNAC.

Enfin tu as bien échangé déjà ?...

FRIDOLIN.

Bien du tout... je n’ose pas !...

DE CHAMPIGNAC.

Es-tu bête !...

FRIDOLIN.

« Ah ! tu me conseilles...

DE CHAMPIGNAC.

« Mais je crois bien... mais veux-tu... »

FRIDOLIN.

Elle a l’air si réservé !

DE CHAMPIGNAC.

Allons donc ! grimaces !

FRIDOLIN.

Elle fait si peu attention à moi !

DE CHAMPIGNAC.

« Comédie !

FRIDOLIN.

« Tu crois ?...

DE CHAMPIGNAC.

« Mais, parbleu ! c’est qu’elle t’aime, nigaud ! – Moins une femme nous regarde, plus elle nous considère !... »

FRIDOLIN.

Ah !

DE CHAMPIGNAC.

Je te donne vingt-quatre heures pour enlever la place.

FRIDOLIN.

Diable ! mais...

DE CHAMPIGNAC.

Vingt-quatre heures !... tu me conteras tout !...

FRIDOLIN.

Oh ! non !

DE CHAMPIGNAC.

Si ! si !... Ce sera drôle. – Où peut-on réparer le désordre de sa toilette ?

FRIDOLIN.

Dans ce cabinet.

Il indique le premier plan, à gauche.

DE CHAMPIGNAC.

Bon ! soyons poétique !

Il prend son paletot.

Trouver sa femme, comme cela, sans la chercher, cela a un petit air d’aventure !... Il y a surprise ; il me semble qu’elle n’est plus tant ma femme qu’à l’ordinaire, et que je vais me jeter dans ses bras comme si elle ne l’était plus du tout !

Fausse sortie.

FRIDOLIN, le suivant des yeux avec envie.

Mais « c’est un monstre ! »

DE CHAMPIGNAC, se retournant vivement avant d’entrer.

Ah !... ne dis pas à Constance que je suis là !... entends-tu ? je veux la surprendre !

FRIDOLIN.

Oui !...

DE CHAMPIGNAC.

En bonne fortune avec ma femme !... C’est adorable !...

Il entre dans le cabinet.

 

 

Scène X

 

FRIDOLIN, RIVEROL

 

La nuit vient.

FRIDOLIN, même jeu.

Mais c’est un monstre de débauche !

RIVEROL paraît au fond, jette un coup d’œil à droite, à gauche, puis descend, et vient frapper sur l’épaule de Fridolin.

Monsieur !...

FRIDOLIN.

Monsieur !

RIVEROL.

Quelle est cette maison ?

FRIDOLIN.

Cette maison ? mais c’est une maison honnête, monsieur, je vous prie de le croire !

RIVEROL.

J’ai quelques raisons d’en douter, monsieur !

FRIDOLIN.

Si c’est pour moi que vous dites cela, monsieur, expliquez-vous.

RIVEROL, ironiquement.

C’est inutile, monsieur, cela ne vous regarde pas ! Quel est cet homme qui est entré ici tout à l’heure ?

FRIDOLIN.

Ah ! bien ! Si vous voulez lui parler, j’aime mieux cela ; c’est mon cousin de Champignac, le maître de la maison.

RIVEROL.

Le maître !... oh ! je comprends tout maintenant !

FRIDOLIN.

Alors, si vous comprenez, ayez donc la bonté de m’expliquer...

RIVEROL.

Osez me soutenir qu’il n’est pas venu ici, avant cet homme, une femme, robe grise, chapeau gris, rubans bleus !

FRIDOLIN.

Mais !...

RIVEROL.

Rubans bleus !

FRIDOLIN.

Eh bien, oui !

RIVEROL.

Elle compte rester trois jours ici, n’est-ce pas ? Oh ! ce mystère, ce soin de se cacher... de me défendre de la suivre... Vous seriez resté à Paris, vous, n’est-ce pas ?

Il rit d’une façon rageuse qui stupéfie Fridolin.

Eh ! bien, moi, j’ai surveillé tous ses pas... je l’ai suivie jusqu’au chemin de fer... Votre Champignac l’escortait à distance, et ils avaient l’air de ne pas se connaître ! Quelle ruse !...

Il rit.

Et je les ai vus monter dans le même wagon, monsieur !... et ils sont descendus ensemble, monsieur !... et j’ai surpris un geste, un signal, monsieur !... et cet homme est allé vers la rivière, où il a fait semblant de glisser, comme s’il était venu de Paris pour glisser !

Il rit.

Comprenez-vous, monsieur ?

FRIDOLIN.

Mais non, je ne comprends pas.

RIVEROL.

Je le crois bien ! Mais quand le moment de l’explication sera venu...

FRIDOLIN.

Ah ! bien ! voilà ce qui manque, tenez, c’est une bonne explication !...

RIVEROL, s’approchant vers la gauche.

Du bruit !

FRIDOLIN, passant à droite.

Oui, on vient ; vous allez vous expliquer...

RIVEROL.

Pas encore ! oh ! il me faut un flagrant délit. Ah ! cette femme ! et voilà celles à qui l’on donne son nom ! Adieu !

Il remonte.

FRIDOLIN, à part, le croyant parti.

Ah ! la tante s’est remariée en secret, c’est l’oncle !

Haut.

Vous êtes l’oncle ?

RIVEROL, redescendant sans lui répondre.

Je reviendrai cette nuit !...

FRIDOLIN.

Ah !

RIVEROL, mystérieusement.

Mais sur votre vie, ne lui dites rien, ne lui expliquez rien !...

FRIDOLIN, de même.

Mais puisque je ne sais rien ! qu’est-ce que vous voulez que je dise ?

RIVEROL, sans lui répondre.

Cela ne vous regarde pas !

Il se sauve par le fond.

FRIDOLIN.

Il prend le chemin de fer pour courir après elle. – Elle arrive, et il se sauve. – Le convoi s’est arrêté trop longtemps à Charenton.

 

 

Scène XI

 

CAMILLE, CONSTANCE, avec une lampe, FRIDOLIN

 

CONSTANCE, entrant de la gauche, à Camille.

Voici la nuit : veux-tu me permettre de faire ma petite ronde du soir, pour veiller à ce qu’on ferme bien les volets et les portes ?

CAMILLE.

Tu as donc des portes ?

CONSTANCE.

Deux seulement : la grande, par laquelle tu es entrée, et celle du jardin qui ouvre sur l’escalier de service ; mais la maison est isolée, et les domestiques sont si négligents !

Un domestique entre par le fond, apportant les clefs et une lanterne allumée.

CAMILLE.

Si tu as besoin d’un lieutenant du guet...

Elle passe à droite.

CONSTANCE, prenant les clefs.

Oh ! monsieur Fridolin suffit... Ne bouge pas... Allons, monsieur Fridolin !...

FRIDOLIN, prenant la lanterne.

Belle cousine !... 

À part.

Heureusement que Champignac est ici... l’autre a un si mauvais œil !...

CONSTANCE, de l’antichambre du fond.

Eh bien !

FRIDOLIN.

Me voila, me voilà, belle cousine !

Il sort par le fond avec Constance.

 

 

Scène XII

 

CHAMPIGNAC, CAMILLE

 

CAMILLE, seule, assise sur le canapé.

Hum ! ce ne sont pas les voleurs qui sont le plus à craindre ! Ce sont les messieurs qui envoient leurs cartes !...

DE CHAMPIGNAC, sortant de la petite pièce, en achevant de s’ajuster.

Là ! maintenant...

CAMILLE, se retournant.

Ah !

Elle se lève.

DE CHAMPIGNAC, à part.

La femme de chambre !

CAMILLE, de même.

L’homme aux peupliers !

DE CHAMPIGNAC, vivement.

Quelle imprudence ! malheureuse ! chez moi !

CAMILLE, à elle-même, surprise.

Chez lui !

DE CHAMPIGNAC, inquiet.

Si ma femme... si Constance arrivait !...

Il remonte pour voir s’ils sont seuls.

CAMILLE, à part.

Comment ! c’est... c’est mon fripon de neveu !

DE CHAMPIGNAC, redescendant.

Personne !... voyons ! vite ! le message que tu m’apportes !...

CAMILLE, choquée.

Hein ?

DE CHAMPIGNAC, surpris.

Hein !... Ah ! oui, oui, c’est juste... soldons l’arriéré d’abord...  Tiens, voici pour toi !

Il lui donne un louis.

Fine soubrette !

Il l’embrasse sur le cou.

Et voilà pour ta maîtresse.

CAMILLE, à part.

Ah ! l’horreur ! il me prend pour la femme de chambre !

DE CHAMPIGNAC, après avoir regardé à gauche.

Et maintenant, causons ! vite, vite, vite !

CAMILLE, à part.

Eh bien, attends ! va !

Elle écoute.

DE CHAMPIGNAC.

Hé ?...

CAMILLE.

Chut !

DE CHAMPIGNAC.

Tu entends quelque chose ?

Elle fait signe que oui ; il remonte en écoutant vers la gauche, puis il va au fond.

CAMILLE, passant à gauche pendant qu’il remonte.

Ah ! tu trompes ta femme ! ah ! tu as la papillonne !... et tu prends ta tante pour une femme de chambre !... Je vais te donner une leçon, moi ! Les soubrettes, c’est mon emploi !... Voici Marton !...

Elle se campe les deux mains dans la poche et prend l’allure d’une soubrette.

DE CHAMPIGNAC, redescendant à la gauche de Camille.

Ce n’est rien ! vite, le poulet !

CAMILLE.

Ta ta ta !... Il n’y a pas de poulet, monsieur !

DE CHAMPIGNAC.

Bah !

CAMILLE.

Oh ! oh ! nous sommes bien trop fine ! nous n’écrivons pas !

DE CHAMPIGNAC.

C’est prudent... mais alors, comment savoir ?...

CAMILLE.

Eh bien, et moi donc, est-ce que je ne sais pas parler ?

DE CHAMPIGNAC.

Oh ! si fait, délicieuse créature ! même par gestes... seulement je me défie de tes gestes !

CAMILLE.

Pourquoi ?

DE CHAMPIGNAC.

Oh ! oui, les peupliers là-bas ! – Voilà un geste bien malheureux !

CAMILLE.

Ce n’était donc pas clair ?

DE CHAMPIGNAC.

Était-ce bien clair ?

CAMILLE.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

DE CHAMPIGNAC, imitant les gestes de Camille.

Ça... en montrant les arbres... et puis ça... sur les lèvres de rose.

CAMILLE.

Et monsieur n’a pas compris le sens ?...

DE CHAMPIGNAC.

Mais voilà le diable ! C’est qu’il y avait beaucoup de sens ! Cela pouvait signifier tout simplement : Oh ! les beaux peupliers ; regardez donc ! – Mais n’en dites rien à personne ! – C’était bête ! – Ou bien, par un symbolisme subtil et profond : Vos intentions sont-elles droites comme cet arbre ? – et saurez-vous être discret ? – Ou enfin, par un affreux calembour : « Notre cœur peut pli...

CAMILLE, l’arrêtant.

« Oh ! monsieur !

DE CHAMPIGNAC.

« Cette hypothèse étant infâme, je ne m’y suis pas arrêté...

CAMILLE.

« On voit que monsieur est novice en fait de galanteries.

DE CHAMPIGNAC.

« Novice, moi ?... Allons donc, friponne ! Tu ne sais pas à qui tu parles... »

CAMILLE.

Cela voulait dire tout simplement...

DE CHAMPIGNAC.

D’aller t’attendre et de geler ?...

CAMILLE.

Eh ! non : Faites semblant de regarder le paysage, et suivez-nous sans en avoir l’air !

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! ventre de biche ! c’est vrai ! c’était clair !

CAMILLE, tendant la main.

Et il a fallu chercher monsieur... courir tout le pays... dans la neige.

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! pauvre petite chatte ! – Tiens ! tiens !

Il lui donne une pièce d’or.

CAMILLE, empochant.

Ma maîtresse était bien résolue à ne plus vous voir, et je vous réponds que sans moi...

Elle tend la main.

DE CHAMPIGNAC.

C’est une perle ! Tiens, encore !

Même jeu.

CAMILLE.

Ah ! monsieur, une femme si distinguée !

Même jeu.

DE CHAMPIGNAC, ravi.

Une femme honnête !... C’est une femme honnête ?...

CAMILLE.

Mais il me semble que cela se voit, monsieur.

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! certainement, ce soin de se cacher !

CAMILLE.

J’ai prononcé le mot de rendez-vous...

DE CHAMPIGNAC, avec espoir.

Ah !

CAMILLE.

Chez elle !

DE CHAMPIGNAC, charmé.

Bon !

CAMILLE.

Oh ! dame... elle a pris son grand air !

DE CHAMPIGNAC, inquiet.

Bah !...

CAMILLE.

Et m’a répondu : Non ! jamais !

DE CHAMPIGNAC, déconcerté.

Ah !

CAMILLE.

Mais j’ai insisté.

DE CHAMPIGNAC, avec espoir.

Oui !

CAMILLE.

Et elle consent !

DE CHAMPIGNAC, radieux.

Ah !

Il veut lui baiser le cou.

CAMILLE, glissant à droite, à part.

Quel malheur de jouer si bien sans public !

DE CHAMPIGNAC.

Un rendez-vous !... d’amour !... avec une femme du monde !... Heureux Champignac !

CAMILLE.

Eh ! mon Dieu ! monsieur, on dirait que c’est le premier !

DE CHAMPIGNAC.

Mais justement, c’est le premier !

Se reprenant.

d’aujourd’hui ! d’aujourd’hui ! – Et ce rendez-vous que tu m’as obtenu, friponne, c’est... ?

CAMILLE.

Tout de suite !

DE CHAMPIGNAC.

Tout de suite ?

CAMILLE.

Mais oui !

DE CHAMPIGNAC.

Comment ! sans dîner ?... sans voir ma femme ?... sans y être préparé ?... 

À part.

Ventre de loup ! – Une première fois ! – Cela me saisit !

CAMILLE, à part.

Il hésite ! – Si le remords le pouvait prendre !

DE CHAMPIGNAC.

Bah ! ma femme ne sait pas que je suis ici. – Sauvons-nous, je souperai avec ta maîtresse !...

CAMILLE, à part.

Ah ! le traître !

DE CHAMPIGNAC.

Le temps de prendre mon paletot que j’ai mis là... et mon cache-nez ! Ne bouge pas, je te suis !... Une femme honnête ! – Une Italienne !... Des yeux noirs ! Un ciel de feu ! Le Vésuve !... L’Etna !... Ne bouge pas !...

Il s’élance dans la petite pièce dont la porte reste ouverte.

CAMILLE, seule.

Et les voilà tous ! – Ah ! tu payeras pour les autres, toi, – et particulièrement pour mon mari ! –

Apercevant Constance.

Ah !

 

 

Scène XIII

 

CAMILLE, CONSTANCE, puis DE CHAMPIGNAC

 

CONSTANCE, rentrant.

Me voilà !

CAMILLE, à demi-voix.

Chut !

CONSTANCE.

Quoi donc ?

CAMILLE, lui prenant les clefs de la main.

Tes clefs !

CONSTANCE.

Mais...

CAMILLE.

Vite donc !... Regarde, écoute, et tais-toi !

Elle la fait mettre derrière le paravent.

DE CHAMPIGNAC, rentrant. Il éternue.

Atch !... Je me suis déjà enrhumé sous tes peupliers !...

CONSTANCE, à part.

Oh ! c’était lui !

DE CHAMPIGNAC.

« Voyons ! comment entrerai-je ?... comme ceci ?... comme ça ?...

Il essaye deux ou trois poses de chapeau.

La première impression est importante ! – Non ! j’entrerai plutôt d’un trait... vivement,

Il fait le mouvement.

en jetant mon chapeau sur un meuble !... n’est-ce pas ?...

CAMILLE.

« Oui, c’est plus chaud !

DE CHAMPIGNAC.

« Et je vais mettre mes gants, c’est aussi plus chaud !... » Allons ! en route, en route !

Il remonte vers le fond.

CAMILLE, passant à gauche.

Oh ! pas si vite !

DE CHAMPIGNAC.

Comment ?

CAMILLE.

Vous oubliez une petite cérémonie !

DE CHAMPIGNAC, revenant.

Laquelle ?

CAMILLE, qui a détaché son mouchoir de cou.

Ce bandeau sur vos yeux !

DE CHAMPIGNAC.

Un bandeau !

CAMILLE.

Ah ! vous pensez bien que madame, dans sa position, à trop de choses à ménager ! Et tant que nous ne serons pas sûres de votre amour et de votre discrétion...

DE CHAMPIGNAC.

Diable ! c’est gênant, dis donc !

CAMILLE.

Ah ! c’est à prendre ou à laisser !

DE CHAMPIGNAC, souriant avec contentement.

Après cela... un bandeau !...

CAMILLE, insinuante.

Oui !...

DE CHAMPIGNAC, de même.

Des précautions ! du mystère !... Nous voilà à Venise, maintenant ! – Je suis à Venise... l’hiver !

CAMILLE, voulant lui mettre le bandeau.

C’est cela, nous sommes à Venise...

DE CHAMPIGNAC, reculant.

Comment ? tout de suite ?

CAMILLE.

Pour essayer seulement !...

DE CHAMPIGNAC, baisant le bandeau.

Ah ! ce tissu parfumé qui appartient à ta belle maîtresse !... si elle est belle, car je l’ai à peine vue !

CAMILLE, nouant le bandeau et ayant passé derrière Champignac.

La surprise n’en sera que plus délicieuse...

DE CHAMPIGNAC.

C’est juste !... comme en Turquie... C’est adorable ! me voilà en Turquie, maintenant !... l’hiver, toujours !

CONSTANCE, à demi-voix, sortant du paravent.

Camille !

CAMILLE, à Constance.

Chut ! laisse-moi faire !

DE CHAMPIGNAC, rabattant vivement le bandeau.

Quoi ?

CAMILLE, cachant la retraite de Constance.

Je dis : Voilà l’affaire ! – Vous n’avez rien vu ?

DE CHAMPIGNAC.

Non !

CAMILLE.

Eh bien, c’est tout ce qu’il faut ! – Maintenant, monsieur, en route !...

DE CHAMPIGNAC.

En route ! Et toi, divin Amour !...

 

 

Scène XIV

 

FRIDOLIN, CHAMPIGNAC, CAMILLE, CONSTANCE

 

FRIDOLIN, entrant avec la lanterne et apercevant Champignac.

Mon cousin !

DE CHAMPIGNAC, lui prenant la lanterne.

Ah ! Fridolin, ne dis pas à ma femme que je suis venu !... malheureux !...

FRIDOLIN.

Hein ?

DE CHAMPIGNAC.

Sur ta vie, ne parle pas de ce qui m’arrive.

FRIDOLIN.

Mais quoi ?

CAMILLE, remettant le bandeau à Champignac.

Marchons !

DE CHAMPIGNAC.

Marchons !

Ils disparaissent.

FRIDOLIN, les suivant des yeux.

Une femme !... un bandeau !... Mais c’est un monstre de débauche !

CONSTANCE.

Ah ! quelle trahison !

 

 

ACTE II

 

Un salon élégamment et fraîchement meublé. Grande fenêtre au fond, avec balcon. Quand la fenêtre est ouverte, on voit le balcon et la campagne couverte de neige. À gauche, troisième plan, pan coupé, porte menant à l’intérieur. Deuxième plan, une cheminée et du feu. Au premier plan, le mur se coupe en demi-rotonde et présente face au spectateur la porte d’un cabinet de toilette. À droite, au troisième plan, la porte d’entrée. Au premier plan, même disposition que de l’autre côté, avec une petite porte de dégagement sur un corridor. Devant la cheminée, un divan, un tabouret. À droite, fauteuil, guéridon. Au fond, de chaque côté de la fenêtre, une console ; une lampe allumée sur celle de gauche.

 

 

Scène première

 

CONSTANCE, seule, regardant par la fenêtre entrebâillée

 

Où le conduit-elle ? je ne les vois plus.

Descendant.

Oh ! je n’aurais pas dû le laisser partir ainsi !... J’aurais dû me montrer et lui dire...

S’arrêtant.

Des reproches ! des larmes !... il est bien temps !... maintenant c’est fini ! Du moment qu’il est capable de suivre une femme... la première venue... et de se laisser conduire chez elle !...

Vivement.

Car je ne puis plus en douter, cet importun du chemin de fer, c’était lui !... Camille lui a fait croire qu’elle le menait chez cette Italienne, et monsieur la suit avec empressement ! – Voilà pourtant comme on nous aime !...

LA FEMME DE CHAMBRE, entrant et apportant une lettre et un bouquet de lilas blanc.

Madame... de la part de monsieur de Villedon, – un bouquet et une lettre.

CONSTANCE, se détournant pour cacher ses yeux.

C’est bien, mettez... là... Sur cette table.

La femme de chambre se retire.

Une lettre de monsieur de Villedon !... Il est bien audacieux !... Certainement je ne la lirai pas !... Je ne le dois pas !... je ne le dois pas !... À qui ?... à monsieur de Champignac !

Elle prend la lettre.

Ah ! s’il revenait pourtant !... Je ne la lirai pas cette lettre... et je la brûlerais de si bon cœur !...

Elle court à la fenêtre.

Rien ! rien !...

En parlant elle froisse et ouvre machinalement la lettre... et la regarde.

Eh bien ! quand je la lirais, après tout ?... C’est bien lui qui l’a voulu.

Elle lit.

« Trois jours, madame, trois jours entiers sans vous voir !...

Elle se penche pour écouter si Champignac revient. Reprenant sa lecture.

Suis-je donc si coupable pour avoir eu l’audace de vous aimer...

Même jeu.

de vous aimer et de vous l’avouer un jour ?... S’il en est ainsi, faites un signe, et je pars... Ce soir, je serai sous votre balcon... Un seul mot me rendrait la vie en m’ordonnant de rester ; le silence me tuera. » Pauvre jeune homme !... on voit bien qu’il est sincère, lui !...

Déchirant la lettre.

Si je voulais me venger, pourtant !... et si je n’étais pas une honnête femme !...

Elle déchire lentement la lettre et va jeter les morceaux au feu.

 

 

Scène II

 

CONSTANCE, FRIDOLIN

 

FRIDOLIN, entrant doucement par la droite.

Elle est seule ! quelle occasion, si j’avais un peu d’audace !...

Il pose son chapeau sur la console, à droite.

CONSTANCE, se retournant au bruit.

Qu’est-ce que c’est ?

FRIDOLIN.

Voici la nuit close, ma cousine, je vais rentrer chez moi, et je viens vous souhaiter le bonsoir.

CONSTANCE.

Bonsoir, mon cousin, bonsoir !

Elle remonte à la fenêtre et regarde.

FRIDOLIN, à part.

Elle est émue ! Est-ce que ma présence... ? Champignac a peut-être raison, ce soin de m’éviter, cette brusquerie dans les réponses, cet air agacé, ennuyé, dès que j’arrive... c’est peut-être un doux intérêt !...

CONSTANCE, à part, à la fenêtre.

Je ne vois rien !...

FRIDOLIN.

Ah ! si je n’étais pas si timide ! Elle n’attend peut-être qu’un mot.

Il fait un pas vers Constance.

CONSTANCE, se retournant.

Ah ! vous êtes encore là ?

FRIDOLIN.

Encore... oui, ma cousine... j’attendais... j’attends...

CONSTANCE.

Quoi donc ?

FRIDOLIN.

Quelque commission que vous avez sans doute à me donner...

CONSTANCE, impatientée.

Mais non !... rien ! Bonsoir, mon cousin !

Elle retourne à la cheminée.

FRIDOLIN, à lui-même.

C’est cela !... Elle s’impatiente !... Champignac a raison... elle voudrait plus de... plus de...

Haut.

Eh bien ! non, je ne m’en irai pas ! non, je ne m’en irai pas

Il va vivement au divan pour se rapprocher de Constance.

sans vous dire une fois tout ce que je pense !...

CONSTANCE, le regardant.

Et de quoi donc ?...

FRIDOLIN, intimidé et perdant la tête.

De... de... de ce tapissier, dont le mémoire me paraît véritablement bien cher.

CONSTANCE, ennuyée.

Ah ! je songe bien à cela !...

Elle remonte à la fenêtre en passant devant le public.

FRIDOLIN.

Comment, il ose !... 

À part.

C’est fini maintenant !...

Haut.

Il ose...

Bas.

me voilà sur la pente !...

Haut.

il ose vous...

Bas.

je dégringole !...

Haut.

vous compter son étoffe à vingt-cinq francs !

CONSTANCE, cherchant à voir par la fenêtre dans tous les sens.

Ah !... par la fenêtre de ma chambre, je les verrai peut-être !

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène III

 

FRIDOLIN, seul, croyant qu’elle est toujours là, et regardant toujours le divan

 

Mais c’est une étoffe qui vaut tout au plus douze ou quinze francs !... et encore, ma cousine !...

Il lève la tête et ne voit personne.

Partie !... Eh bien !... qu’est-ce que je disais ?... mon affreuse timidité l’impatiente !... Une si belle occasion, mon Dieu !... Ah !... la première déclaration ne vient pas toute seule !... C’est égal !... ce n’est pas trop mal débuter !... elle aurait pu se fâcher !... elle ne s’est pas fâchée !... donc elle m’encourage à continuer... Je risquerai un peu plus une autre fois... dans deux ou trois jours... la semaine prochaine !...

Il va prendre son chapeau.

Maintenant, allons au jardin contempler sa fenêtre pendant une heure... dans la neige !... dans la neige !...

Il sort par la droite, en laissant la porte ouverte.

 

 

Scène IV

 

CAMILLE, DE CHAMPIGNAC

 

CAMILLE a paru à la petite porte de droite, faisant face au public ; elle suit Fridolin de l’œil, et dit à voix basse.

Il s’en va !...

Elle écoute.

Il descend !... Là... maintenant !

Elle se retourne vers le corridor.

Donnez-moi la main !...

De Champignac paraît et lui tend la main à tâtons ; il a toujours le bandeau sur les yeux et porte la lanterne.

DE CHAMPIGNAC, avançant le pied avec défiance.

Y a-t-il une marche ?

CAMILLE.

Chut !... pas si haut !

DE CHAMPIGNAC, sondant l’air avec le pied.

Pas si haut !... où ça ?

CAMILLE.

Eh ! non ! je dis : ne parlez pas si haut ! Il n’y a pas de marche !

DE CHAMPIGNAC, l’éclairant.

Y vois-tu clair, au moins ? Tout à l’heure... en montant ce petit escalier... j’ai cru que c’était fini !... et je me suis cogné... Ah ! ça, où diable sommes-nous ?

CAMILLE.

Devant la porte de ma maîtresse.

Elle le quitte et regarde vers la gauche.

DE CHAMPIGNAC.

Enfin !... voilà bien une lieue que nous faisons depuis que nous sommes partis !... Il était cinq heures et demie, et maintenant...

Il tire sa montre et va pour regarder ; s’apercevant qu’il a un bandeau.

Ah ! non !... c’est juste !... j’oubliais...

CAMILLE, revenant.

Allons ! la main... et un peu de courage... nous arrivons !

DE CHAMPIGNAC, lui donnant la main.

Il n’y a pas de marches ?

CAMILLE.

Non !...

Elle le fait traverser de droite à gauche en montant.

DE CHAMPIGNAC.

Tiens !... je sens sous le pied quelque chose de doux comme un tapis... Ce n’est pourtant pas un tapis, cela !...

CAMILLE, riant.

Non ! c’est un paillasson !

DE CHAMPIGNAC.

Je disais bien... c’est un paillasson !... L’habitude de ces aventures-là... vois-tu !... j’ai fini par acquérir le flair du sauvage !...

CAMILLE, de même.

Je vois bien !...

DE CHAMPIGNAC.

« Ainsi, je te dirais tout de suite où nous sommes !

CAMILLE, lâchant sa main.

« Ah ! voyons un peu !... où sommes-nous ?

DE CHAMPIGNAC entre la cheminée et le divan, dans le haut.

« Attends !

Il frotte le tapis avec son pied.

Un paillasson !... À gauche...

Il étend le bras gauche et cogne avec la lanterne le dossier du divan.

un mur !... À droite...

Il étend la main droite et touche la cheminée.

un autre mur... c’est un corridor !

CAMILLE.

« Ah ! c’est étonnant !

DE CHAMPIGNAC, face au public.

« Un corridor dans ce sens-là !...

CAMILLE, riant.

« Oh ! c’est admirable ! »

DE CHAMPIGNAC.

L’habitude !...

CAMILLE, lui prenant la main gauche.

Allons !... continuons !...

DE CHAMPIGNAC.

Il n’y a pas de marches ?

CAMILLE, le faisant descendre.

Si ! mais baissez la tête !... Voilà une petite porte ; baissez ! baissez !

DE CHAMPIGNAC.

Eh bien !... je la sentais, tiens... cette porte !... je me baissais par instinct !

CAMILLE, devant un tabouret au bout du divan.

« Maintenant levez le pied !... plus haut !... c’est une marche... mais ne levez pas la tête, vous allez vous cogner !

DE CHAMPIGNAC, montant sur le tabouret et courbé.

« Diable ! voilà un passage difficile !

Il lève la jambe pour monter une seconde marche.

CAMILLE.

« Maintenant, descendez !

DE CHAMPIGNAC, la jambe en l’air.

« Comment, que je descende !

CAMILLE.

« Oui !

DE CHAMPIGNAC.

« Déjà ?

CAMILLE.

« Dame !

DE CHAMPIGNAC.

« Je viens de monter une marche... il faut que je redescende... tout de suite ?

CAMILLE.

« Mais oui !

DE CHAMPIGNAC.

« Voilà une drôle de construction !

CAMILLE.

« C’est pourtant bien naturel !

DE CHAMPIGNAC.

« C’est curieux ! quand on ne voit plus !... Il y a des choses comme cela dont on ne se rend pas compte !... »

Il descend.

CAMILLE, au milieu du théâtre.

Nous voilà dans la salle à manger.

DE CHAMPIGNAC.

Oui, je sens cela !

CAMILLE.

Bah !

DE CHAMPIGNAC.

Parfaitement ! quand on n’a pas dîné !...

CAMILLE, allant à la grande porte à droite.

Eh bien, pendant que je vais prévenir madame, vous allez attendre là-dedans.

DE CHAMPIGNAC.

Là-dedans ! un buffet ?

CAMILLE.

Non !... une antichambre ?

Elle le fait passer devant elle.

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! bon !... je puis ôter le bandeau, alors ?

CAMILLE, vivement.

Ah ! mais non !

DE CHAMPIGNAC.

Pas encore ?

CAMILLE.

« Oh ! non ! c’est madame qui doit l’ôter elle-même ! Croyez-vous qu’elle va se montrer comme cela ?

DE CHAMPIGNAC.

« Elle ne va pas se montrer ! Alors, pourquoi me fait-elle venir ? »

CAMILLE.

Ah ! monsieur ! si vous êtes fâché, je vais vous reconduire. 

Elle lui prend la lanterne et la porte sur la console à gauche.

DE CHAMPIGNAC.

Non ! non ! je le garderai !

CAMILLE.

Vous le jurez ?

DE CHAMPIGNAC.

Parole d’honneur !

CAMILLE.

Entrez vite, et ne bougez pas que je ne vous appelle !

DE CHAMPIGNAC.

Oui ; – tout droit ?

CAMILLE.

Tout droit !

DE CHAMPIGNAC.

Il n’y a pas de marches ?

Il disparaît.

CAMILLE.

« Si ! il y en a deux !

DE CHAMPIGNAC, dans la pièce.

« Bon !

On entend le trépignement des deux pieds.

CAMILLE.

« Ah ! non ! je me suis trompée, il n’y en a pas !

DE CHAMPIGNAC, dehors, grognant.

« Il fallait le dire plus tôt... Quelle secousse ! »

CAMILLE.

Quelqu’un ! Taisez-vous !

Elle ferme vivement la porte.

 

 

Scène V

 

CAMILLE, seule

 

Là !... voilà le mari prisonnier et en pénitence...

Elle descend.

Maintenant, occupons-nous de la femme...

Elle aperçoit le bouquet de lilas.

Oh ! oh ! bouquet blanc... que me veux-tu ? d’où viens-tu ?... qui es-tu ?...

Elle prend le bouquet.

Du lilas au mois de décembre !... cela vient de Paris.

Elle regarde.

Non !... c’est cueilli d’une heure à peine !... monsieur de Villedon a des serres magnifiques !... c’est du lilas Villedon !... bouquet blanc !... tu ne sens rien !... mais je flaire une sottise !...

Elle porte le bouquet sur la console à droite, regardant vers la porte de Constance.

Constance ! « Nous allons bien voir !... Franchement, voilà un foyer domestique que j’ai bien de la peine à rallumer. »

 

 

Scène VI

 

CONSTANCE, CAMILLE

 

CONSTANCE.

Enfin !

CAMILLE.

Me voilà !

CONSTANCE.

Et lui ?

CAMILLE, montrant la pièce.

Là !

CONSTANCE, étonnée.

Là ?

CAMILLE.

Il se croit chez son Italienne.

CONSTANCE.

Et il t’a suivie ?... et il attend ?...

CAMILLE.

Oui, ma chère. – Voilà une crise de papillonne !

CONSTANCE.

Oh ! quelle indignité !

Elle descend en scène.

Mais je m’en doutais... Je le sentais bien, va, que son cœur me quittait tous les jours un peu !... Et on me l’a tant prédit... Toutes mes bonnes amies qui étaient jalouses de mon bonheur !... « Patience ! vous verrez, vous verrez... après deux, trois ans de mariage ! » Ah ! c’est tout vu maintenant !... mais j’aime mieux que ce soit tout de suite !... Au moins, je n’ai plus rien à perdre à présent, ni rien à ménager !...

Elle passe à droite comme pour ouvrir la porte de la pièce où est Champignac.

CAMILLE.

Et que feras-tu ?

CONSTANCE, redescendant.

Ce que je ferai ?... Ah ! je n’en suis pas embarrassée, va !... Je ferai comme s’il n’existait plus !... Je ne penserai plus qu’à moi, à mon plaisir, à ma toilette !... Je vivrai dehors... j’irai au bal, au spectacle... partout !... et je serai coquette !... Comme c’est difficile !... Et je me laisserai dire que je suis belle, et je me le ferai dire, devant lui, derrière lui aussi !... Ah ! monsieur court les aventures !... Ah ! monsieur se conduit en garçon !... tandis que moi !...

CAMILLE, à part.

Je crois que je brûle !...

CONSTANCE.

Tandis que je me défends de voir les personnes qui me plaisent !...

CAMILLE, à part.

Ah ! le lilas blanc !

CONSTANCE.

Et même de lire leurs lettres !

CAMILLE, à part.

Il a écrit, et elle a lu !... Très bien !

CONSTANCE, passant à gauche et s’exaltant de plus en plus.

C’est trop fort ! tu l’avoueras ; on n’est pas dupe à ce point-là !... Et je lui ferai bien voir que je suis libre aussi, moi !... Et moi aussi, j’aurai mes romans, mes fantaisies, mes caprices !... Et moi aussi, je serai...

CAMILLE.

Hé !

CONSTANCE, fondant en larmes.

Ah ! je serai bien malheureuse !... car je le suis déjà !

CAMILLE, l’entourant de ses bras.

Tête folle, va ! tu ne crois pas un mot de ce que tu dis ! Ce n’est pas toi qui parles !

CONSTANCE.

Oh !

CAMILLE, l’interrompant.

Oh ! ce n’est pas toi !... C’est une enfant qui ne mesure pas la portée de ses paroles. Des menaces !... toi !... des menaces de légèreté... de coquetterie... de fautes !... et tout cela pour te consoler !... Quelle triste consolation du bonheur perdu, pauvre enfant, que de se rendre indigne de son retour !...

CONSTANCE.

Oh ! cela le punirait, au moins !

CAMILLE.

Cela ne punirait que toi, ma mignonne ! Le plus puni, c’est le plus coupable ; et le plus coupable, c’est celui qui, au lieu de pardonner la faute, aime mieux la justifier en l’imitant.

CONSTANCE, essuyant ses pleurs.

Et il faut que j’accepte tout, n’est-ce pas ?... et que je me résigne ?...

CAMILLE.

Hé ! ma pauvre enfant, résignation, dévouement et sacrifice de toute la vie... est-ce que ce n’est pas notre destinée ?

CONSTANCE.

Et que faut-il que je fasse ?

CAMILLE.

Ah ! il faut filer la laine et garder la maison ! comme Lucrèce, en enrageant (par exemple, il est permis d’enrager), mais en suivant toujours du coin de l’œil monsieur qui voltige et papillonne, mais en se disant tout bas : Pourvu qu’il ne se casse pas le cou, mon Dieu !... Ô ciel ! il se cogne ici !... Seigneur ! il va se brûler là !... il se brûle !... il s’est brûlé !... Et ainsi de suite, jusqu’au soir où le papillon revient écloppé, meurtri, traînant de l’aile, et vous reprochant amèrement toutes les sottises qu’il vient de faire !

CONSTANCE.

C’est charmant !...

CAMILLE.

Ce n’est pas charmant, ma fille !... mais c’est bon ! c’est tendre, et presque doux au cœur, comme tout ce qui est honnête !... Quand mon pauvre mari, après une crise de papillonne un peu forte, me revenait aigri, maussade, mécontent de lui et des autres, je trouvais je ne sais quel charme à le soigner comme un enfant malade, sans lui laisser deviner que je devinais tout, et il se montrait si reconnaissant de mon affection !... « il me baisait les mains avec tant d’effusion !... » il se sentait si coupable, si petit, et m’élevait si haut dans son esprit et dans son cœur, que je n’étais plus jalouse des autres, va ! car toutes ses paroles, tous ses regards semblaient me dire : « Ah ! elles sont le mensonge qui passe, elles !... mais toi, tu es la vérité qui reste !... »

CONSTANCE.

Au moins, il revenait, ton mari !... mais si le mien allait ne plus revenir ?...

CAMILLE.

Mais sois donc tranquille !... ils reviennent toujours, si l’indulgence et le sourire les attendent ; ils reviennent parce qu’ils ont laissé à notre garde les meilleurs trésors de leur vie : leur probité, leur honneur, l’estime d’eux-mêmes !... et quand on a bien couru après ce qu’on adore, tu ne saurais croire comme il est bon de revenir à ce que l’on aime !

CONSTANCE.

C’est cela ! toute l’indépendance pour ces messieurs, toute la liberté...

CAMILLE, l’interrompant.

De mal faire !... Est-ce que tu l’envies ?

CONSTANCE.

Au moins qu’ils n’exigent pas de nous toutes les vertus !

CAMILLE.

Hé ! chère enfant ! s’ils les exigent de nous, c’est qu’ils se sentent bien incapables de les avoir !

CONSTANCE.

Et tu crois que je me résignerai à perdre ainsi l’amour de mon mari, et sans avoir rien fait pour mériter ?...

CAMILLE.

Rien !... En es-tu bien sûre ?

CONSTANCE.

Moi ?

CAMILLE.

Oui, toi ! Il y a si souvent de la faute de la femme dans les sottises du mari !... Ah ! si l’on était un peu moins coquette avec les autres, et si on l’avait été un peu plus avec lui !...

CONSTANCE.

Avec lui ! comment ?

CAMILLE.

Ah ! comment ; voilà ce qui est délicat à dire !... mais enfin... il n’y a que nous ici !... eh bien, tu vas me comprendre tout de suite !... Je parie que tu n’as pas de verrou à la porte de ta chambre ?

CONSTANCE, surprise.

Non !

CAMILLE.

Ahi !... j’en étais sûre !

CONSTANCE.

Tu veux ?...

CAMILLE.

Eh ! un petit verrou à cette porte-là !... vite ! vite !

CONSTANCE.

Mais...

CAMILLE.

Ah ! un petit verrou ciselé, sculpté, doré, petit, petit, petit !... mais un verrou, pour l’amour de Dieu ! vite un verrou !

CONSTANCE.

Mais enfin !...

CAMILLE.

Ah ! malheureuse enfant !... pas de verrou !... Mais il n’y a que le verrou au monde !... Mais hors du verrou, point de salut !... C’est la galanterie du mari, c’est la coquetterie de la femme ! c’est la bonne humeur de monsieur, c’est le prestige de madame, c’est l’obstacle ! la passion ! la poésie ! l’amour !... Hé ! qu’est-ce que je fais donc, moi, avec monsieur de Riverol, que j’aime !... que j’adore !... dont je suis folle ?... Je tire constamment le verrou ! Est-ce que je commets la sottise de lui dire : – Je vous aime ? – jamais !... Je le contemple avec amour s’il a le dos tourné, mais dès qu’il me regarde... crac !... le verrou ! Il se jette à mes pieds, il parle, il est éloquent... et je sens que je m’en vais, que je m’en vais...

Résolument.

Non !... le verrou !... Enfin je pars aujourd’hui, je lui défends de me suivre, encore un verrou !... Des verrous toujours ! des verrous partout !... Il faut bien leur laisser le plaisir d’enfoncer la porte... même quand elle est ouverte !...

CONSTANCE.

Mais il me semble qu’il la laisse bien tranquille, la porte... ce monsieur Riverol ?

CAMILLE.

Patience, il viendra ! Et tu verras... quand on aime !...

CONSTANCE.

Ah ! quand on aime !... oui !... Il t’aime, lui, mais mon mari...

CAMILLE.

Eh bien ?

CONSTANCE.

Ah ! il ne m’aime plus !

CAMILLE.

Mais il n’aime que toi, folle que tu es !... et je te le prouverai, moi, et je te le ferai dire par lui-même !

CONSTANCE.

Ah ! oui certainement, devant moi !...

CAMILLE.

Sans qu’il te voie !... tout à l’heure, ici !...

CONSTANCE.

Ici ?... tu veux...

On entend tomber une chaise dans la pièce à droite.

CAMILLE, prêtant l’oreille.

Tiens ! vois-tu ? il tourne dans sa cage.

Elle s’approche de la porte, et à demi-voix.

Monsieur !...

DE CHAMPIGNAC, par le trou de la serrure.

J’ai faim !...

CAMILLE.

Oui, monsieur, madame va venir !... mais ne remuez pas tant, les domestiques pourraient vous entendre !

DE CHAMPIGNAC, de même.

Mais, ventre de loup ! c’est que j’ai bien faim !

CAMILLE.

Taisez-vous ! voilà quelqu’un !...

Silence.

Il est calmé !... Maintenant, allons dîner !

CONSTANCE.

Et lui ?

CAMILLE, la prenant par la main et l’entraînant.

Lui ! il s’en passera !... C’est par la faim qu’on prend les bêtes féroces !... à table !

CONSTANCE.

Pourtant !...

CAMILLE, soufflant la bougie.

Voilà un bel exemple ! Tiens ! il a faim, n’est-ce pas ? il veut dévorer... il ouvre déjà la bouche ; tu tires le verrou !... Il n’a rien ! voilà le secret que je te recommande. Allons, à table !

Elle éteint la lampe et emporte la lanterne. Elles sortent ensemble par la gauche.

 

 

Scène VII

 

DE CHAMPIGNAC, seul

 

Nuit. Il appelle d’abord par le trou de la serrure.

Marton !... Julie ! Dorine !... 

Avec douceur.

Lisette ! Lisette !

Avec impatience.

Hé !

Il cogne tout doucement, puis fort.

« La bonne ! la bonne ! »

Silence. Il ouvre et passe la tête. Le bandeau est rabattu sur son cou.

Elle n’est plus là ? ma foi, tant pis ! je sors !...

Il sort du cabinet.

Et j’ai supprimé le bandeau. D’ailleurs, je ne manque pas à ma parole... car je ne vois pas clair. Mais tant mieux !... cette obscurité !... cette attente !... ce mystère !...

Il continue à descendre.

Heureux coquin ! ai-je du bonheur pour ma première aventure ! Rencontrer une femme de qualité... une femme distinguée, qui a de la fortune, des domestiques, des meubles...

Il se cogne le bras au bois du divan. Se frottant.

trop de meubles même ! Je ne serai pas obligé de lui en offrir !... Un remords de moins !... Ah ! voilà peut-être ce qui me manque !... le remords !... Je n’ai peut-être pas assez de remords !... C’est ce qui dramatise une situation... Tâchons donc d’en avoir... Allons, Champignac, un peu de remords, mon ami ; songe à ta pauvre petite femme !... que tu trompes, scélérat !...

La pendule sonne.

et qui se met à table à cette heure-ci, en pensant à toi !... À table !... Je crois que je tiens le remords !... c’est de n’avoir pas dîné avant de venir ! Dieu ! que j’ai donc faim ! et dire que je n’ai rien !...

Il fouille dans ses poches.

Bien !... ah !... si !... un morceau de chocolat... Voilà mon affaire...

Il croque.

Un mets léger !... parfumé !... poétique !...

Il croque.

« Ce chocolat est échauffé ! » Ce chocolat est atroce... il est poétique !... mais atroce !...

Il jette le chocolat à gauche.

Allons ! dompte la bête, Champignac !

En remontant à droite il se cogne à un fauteuil.

C’est un fauteuil ! dompte la bête !

Il s’assied.

Tu ne peux pas faire ta carte, n’est-ce pas ?... Tu n’es pas au café Anglais !... tu n’y es malheureusement pas !... car ce serait si facile, quand on y pense !...

Il s’assied avec complaisance et sa main gauche touche le guéridon.

Ah ! mon Dieu !... tout simplement potage bisques, turbot hollandais !... non, genevoise... non, hollandais !...

Oubliant où il est et appelant.

Garçon !...

Il s’aperçoit de sa méprise.

Ah ! non !... ah ! mon Dieu !... J’ai déjà des hallucinations, comme les naufragés de la Méduse ! Mais j’ai faim ! mais j’ai faim !...

Il se lève.

Mais que fait-elle donc, cette femme ? Elle s’attife ! elle se met de la poudre de riz !... Qu’est-ce que ça me fait, à moi, la poudre de riz ? « Du riz au lait, du riz au gras... mais de la poudre de riz !... » Elle est donc bien ridée, bien édentée, qu’il lui faut si longtemps !... C’est une vieille !... je suis dupé !... c’est une affreuse vieille !... Décidément je reviens au chocolat ! mon Dieu ! que je retrouve le chocolat !

Il se met à chercher à tâtons.

 

 

Scène VIII

 

DE CHAMPIGNAC, RIVEROL

 

RIVEROL, entrant par la petite porte à droite.

J’ai vu les domestiques aller et venir en bas. On doit dîner.

DE CHAMPIGNAC, cherchant toujours et entendant le dernier mot, près de la cheminée.

Dîner ! tenez !... j’ai des hallucinations d’oreilles, maintenant !

Il remonte en cherchant et fait le tour du divan.

RIVEROL.

Le moment me paraît favorable pour m’introduire par cette petite porte qu’on a oublié de fermer !... Orientons-nous ! Un guéridon !... un fauteuil !... Ce doit être un salon !... En me glissant dans un cabinet, je puis attendre, les surprendre... et forcer ce misérable à me rendre raison !

DE CHAMPIGNAC, descendu devant le divan.

Maudit chocolat !... Il se cache, tenez. Il se venge de mon mépris !

Il cherche par terre de la main droite et tient la gauche en l’air pour se garer de quelque meuble.

RIVEROL. Arrivé au milieu du théâtre, sa tête se trouve à la hauteur de la main gauche de Champignac.

Tâchons de trouver !

DE CHAMPIGNAC, en tâtonnant, touche la barbe de Riverol.

Hé !

RIVEROL, à lui-même.

Hein ?

Silence.

DE CHAMPIGNAC, à part, avec effroi.

Une barbe !

RIVEROL, de même.

On m’a touché !

DE CHAMPIGNAC.

« Un chat à cette hauteur, c’est invraisemblable ! »

RIVEROL.

C’est quelque domestique.

DE CHAMPIGNAC.

Cachons-nous !

Il va à tâtons vers la gauche.

RIVEROL.

Allons-nous-en ! ce n’est pas encore le moment !

Il va à tâtons vers la droite.

DE CHAMPIGNAC, trouvant la porte du cabinet à gauche.

Un cabinet !

Il entre.

RIVEROL.

Ah ! voici la porte par où je suis entré !

DE CHAMPIGNAC, rouvrant la porte du cabinet.

Oh ! mais cela commence à devenir agaçant !

Riverol ferme sa porte et de Champignac ouvre.

Ah !

RIVEROL, rouvrant vivement.

Hé !

DE CHAMPIGNAC, fermant.

Décidément, il y a quelqu’un.

RIVEROL.

Décidément, ce n’est pas encore le moment.

Les deux portes se referment.

 

 

Scène IX

 

CAMILLE, seule, avec une lampe et des biscuits qu’elle pose sur la cheminée

 

Il me semble avoir entendu un bruit de porte.

Elle regarde.

Personne !... Je me serai trompée... Allons ! le dîner m’a fait une âme plus douce, et j’ai promis à Constance d’abréger le supplice du traître ! J’ai là une douzaine de biscuits !... Quand il aura mangé cela, sans boire ! je crois que je pourrai pardonner !...

Elle s’avance vers la porte d’entrée, à droite.

Psitt !...

Silence ; elle réitère.

Psitt !...

Elle ouvre.

Parti !... Ah ! le monstre, il s’est sauvé !...

Elle aperçoit le chapeau de Champignac.

Non ! voilà son chapeau !... Alors, il joue à cache-cache !

Elle appelle mystérieusement.

Monsieur de Champignac !... monsieur de Champignac !... 

À elle-même.

Ah ! mais, je ne le laisse pas partir ainsi !...

Même jeu.

Monsieur de Champignac !...

Elle va au cabinet de gauche, l’ouvre, et on voit de Champignac assis sur une caisse entourée de robes accrochées tout autour du cabinet.

Eh bien ! qu’est-ce que vous faites donc là ?

 

 

Scène X

 

DE CHAMPIGNAC, CAMILLE

 

DE CHAMPIGNAC, sans bouger.

Chut !

CAMILLE.

Hé !

DE CHAMPIGNAC.

Chut !

CAMILLE.

Quoi ?

DE CHAMPIGNAC.

J’ai rencontré une barbe !

CAMILLE.

Une barbe !

DE CHAMPIGNAC.

Oui, une barbe en l’air !... Une barbe qui a crié... Ah !

CAMILLE.

Bah ! c’est quelque domestique. « Je sais ce que c’est. »

DE CHAMPIGNAC.

Qu’est-ce que c’est ?

CAMILLE.

C’est monsieur !

DE CHAMPIGNAC.

Quel monsieur ?

CAMILLE.

Eh bien, monsieur !... le mari de madame !

DE CHAMPIGNAC, troublé.

Le mari ! Il y a donc un mari ?...

CAMILLE.

Mais oui. Est-ce que je ne vous l’ai pas dit ?

DE CHAMPIGNAC, traversant à droite.

Mais non, tu ne me l’as pas dit !

CAMILLE.

Eh bien, est-ce que cela vous fait peur ?

DE CHAMPIGNAC.

Peur ! allons donc !... au contraire ! Un mari ! un Italien, n’est-ce pas, un Italien ?

CAMILLE.

Non, un Catalan !

DE CHAMPIGNAC, épouvanté.

Un Catalan ! merci ! Il fallait me dire : « Il y a un mari. » J’aurais pris mes précautions, une arme ! un masque ! Bonsoir.

Il va pour prendre son chapeau.

CAMILLE, vivement.

Partir !... ah ! non pas !

DE CHAMPIGNAC.

Montre-moi la porte.

CAMILLE.

Chut !

DE CHAMPIGNAC.

Quoi ?

CAMILLE, regardant vers la gauche.

Sauve qui peut ! Je vois monsieur.

DE CHAMPIGNAC.

Le Catalan !

CAMILLE.

Vite ! vite ! cachez-vous !

DE CHAMPIGNAC, perdant la tête.

Où ?

Il court à droite.

CAMILLE.

Pas là !

DE CHAMPIGNAC, descendant.

Où ?

CAMILLE.

Pas là !

DE CHAMPIGNAC.

Dans le cabinet ?

CAMILLE, ouvrant la fenêtre du fond qui laisse voir le balcon couvert de neige et éclairé par la lune.

Non ! sur le balcon.

DE CHAMPIGNAC court sur le balcon et ouvrant la fenêtre.

Est-ce qu’il est armé ?

CAMILLE.

Je ne sais pas.

Elle va pour fermer.

DE CHAMPIGNAC, rouvrant.

Mais je m’expliquerai !

CAMILLE, poussant la fenêtre.

Vite donc !

DE CHAMPIGNAC, repoussant la fenêtre.

Je lui dirai : Je ne savais pas que vous étiez marié.

CAMILLE.

Le voilà !

DE CHAMPIGNAC, même jeu.

Je lui dirai que c’est toi !

CAMILLE.

Mais le voilà !...

Champignac, effrayé, ferme la fenêtre sur lui. Camille fermant l’espagnolette.

Eh ! allons donc ! tu ne t’en iras pas !

 

 

Scène XI

 

CONSTANCE, CAMILLE

 

CONSTANCE, à demi-voix, sur le seuil de sa porte.

Eh bien ?

CAMILLE.

Viens ! viens !

CONSTANCE.

Où est-il ?

CAMILLE.

Sur le balcon !

CONSTANCE.

Ah ! mon Dieu ! 

À part.

Monsieur de Villedon qui va venir sous la fenêtre !

CAMILLE. Elle descend en scène.

Qu’as-tu donc ?

CONSTANCE.

Rien. Fais-le rentrer, vite !

CAMILLE.

Pourquoi ?

CONSTANCE.

Parce que... il aura froid !

CAMILLE.

Eh bien ! quand ses ailes de papillon seraient un peu gelées, le grand mal ? Tiens, j’ai oublié de lui donner les biscuits.

CONSTANCE.

Je t’en prie, ne le laisse pas là.

CAMILLE.

Tu as peur qu’il ne s’enrhume ? Oh ! tu fais trop de concessions, ma mignonne ; tu ne te résoudras jamais au verrou. 

Elle va à la fenêtre ; Constance la suit en passant à droite.

Au moins, ne te montre pas.

Elle remonte.

CONSTANCE.

Pourquoi ! Est-ce qu’il n’est pas temps ?...

CAMILLE.

Que t’ai-je promis ?

CONSTANCE.

De me prouver que mon mari n’aimait que moi.

CAMILLE.

Eh bien ! je vais te le prouver.

Elle tourne le fauteuil de droite, le dossier vers le milieu de la scène.

Assieds-toi là, et ne bouge pas.

CONSTANCE.

Là ?

CAMILLE.

Oui.

Après avoir ouvert la fenêtre, à haute voir.

Venez, monsieur est parti !

 

 

Scène XII

 

CHAMPIGNAC, CAMILLE, CONSTANCE, assise et cachée

 

DE CHAMPIGNAC, grelottant sur le seuil de la fenêtre.

Il est pa... a... arti ?... Tu est sûre qu’il est pa... a... arti ?

CAMILLE.

Pour Paris, oui, monsieur... Victoire : il vous cède la place ; est-ce assez piquant ?

Elle ferme la fenêtre.

DE CHAMPIGNAC, descendant en claquant des dents.

Le froid... oui, le froid est piquant. Tu as bien fait de venir, car le balcon n’est pas haut, et, ma foi ! j’allais sauter et déguerpir. Il fait si froid !

CAMILLE, fermant la fenêtre.

Est-ce qu’on pense au froid, monsieur, sur un balcon... avec un joli clair de lune ?... c’est si poétique...

DE CHAMPIGNAC, frissonnant et allant à la cheminée.

Oui, oui... c’est poétique... Où sont les bûches ?

CAMILLE.

Un autre m’eût demandé : « Où est ta maîtresse ? »

DE CHAMPIGNAC.

Oui, oui, où est ta maîtresse ? « Mais où sont les bûches ? »

CAMILLE, regardant vers la chambre à coucher.

J’entends madame qui ouvre sa porte et qui vient.

DE CHAMPIGNAC, assis sur le divan.

Que le diable l’enlève !... Vous verrez que je ne pourrai pas me réchauffer !

CAMILLE, faisant remonter sur le visage de Champignac le bandeau qu’il a autour du cou.

Allons, allons ! remontons, remontons !

DE CHAMPIGNAC.

Quoi ?

CAMILLE.

Le bandeau !

DE CHAMPIGNAC, l’interrompant.

Ah ! c’est vrai ! oui. C’est malheureux, il me servait de cache-nez !

CAMILLE.

Allons, allons ! remontons !

DE CHAMPIGNAC, suppliant.

Est-ce que c’est bien nécessaire ?

CAMILLE.

Ah ! monsieur, c’est à prendre ou à laisser : le bandeau sur les yeux, ou partons !

DE CHAMPIGNAC.

Alors, laisse un petit trou !

CAMILLE.

Non ! non !

DE CHAMPIGNAC, voulant lui donner une pièce d’or.

Un tout petit !

CAMILLE, le repoussant.

Non, monsieur !

DE CHAMPIGNAC, se résignant et tendant le front.

Je suis sûr qu’elle est hideuse, cette femme !... hideuse !... mais cela m’est égal, si je puis venir à bout de me chauffer les pieds.

Il bat des pieds.

CAMILLE.

Allons ! debout, debout, monsieur ! Voici madame !

Elle le prend par la main et le fait tourner sur lui-même en le menant à l’avant-scène.

DE CHAMPIGNAC.

Madame !... 

À lui-même.

J’ai oublié de m’orienter ! De quel côté est la cheminée ?

CAMILLE, appuyant.

Voici madame !...

Constance se lève et va près de Camille.

DE CHAMPIGNAC, cherchant la cheminée au hasard et étendant la main pour sentir la chaleur.

Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer ! Comment vous portez-vous ? 

À lui-même.

Je crois que c’est à droite.

CAMILLE, étouffant son rire.

« Madame est si émue !

DE CHAMPIGNAC, cherchant toujours.

« Et moi donc !... c’est le froid ! 

À lui-même.

Non, je crois que c’est à gauche, en montant.

Haut.

Positivement, c’est le froid, madame ; vers midi j’ai cru un moment au dégel, mais vers quatre heures, il s’est élevé une petite bise !... 

À lui-même.

Décidément c’est à droite !

CAMILLE.

« Si monsieur veut s’asseoir ?

DE CHAMPIGNAC.

« M’asseoir ! mais comment donc ? aux pieds de madame !... près du feu !...

CAMILLE.

« Ah ! monsieur, vous allez trop vite !

DE CHAMPIGNAC, à lui-même, cherchant.

« Pas à la cheminée, toujours !...

Arrivant à la cheminée.

Ah ! la voilà ! je la sens... la chaleur !...

Il se réchauffe avec bonheur.

Ah !... »

CAMILLE, à Constance.

Eh bien ! – Est-ce comme cela que tu te figures Don Juan ?

CONSTANCE, bas.

« Oui, mais tout à l’heure...

DE CHAMPIGNAC, se chauffant de cité, haut.

« Ah ! madame...

CAMILLE.

« À droite !

DE CHAMPIGNAC, parlant dans le vide à sa droite.

« Ah ! madame, vous ne sauriez croire quelle ivresse circule dans mes veines ! quelle douce flamme !... 

À part.

C’est le dos qui est bien froid !

Haut.

Quel feu délicieux !... Ah ! madame... depuis que je vous ai vue... votre image me poursuit partout ! Le son de votre voix que je crois toujours entendre... et que je n’entends pas !...

À part à sa gauche et sous le nez de Constance.

Car c’est étonnant, mais je ne l’entends pas du tout, le son de sa voix !

CAMILLE, accoudée au divan comme Constance.

Allons, madame, allons !

Elle fait signe à Constance de se taire.

DE CHAMPIGNAC, à sa droite.

Ah çà ! c’est donc toujours la bonne qui parle ?

CAMILLE, se penchant vers Champignac.

Ne vous étonnez pas, monsieur, si madame ne vous répond pas : elle ne comprend pas un mot de ce que vous dites !

DE CHAMPIGNAC.

Comment ! elle ne comprend pas un mot ?

CAMILLE.

Non, monsieur ! Elle ne sait que l’italien !

DE CHAMPIGNAC.

L’italien ! Vous ne comprenez... ? 

À Camille.

Mais je ne sais pas l’italien, moi !

CAMILLE.

Aussi vous voyez qu’elle ne vous dit rien, car ce serait bien inutile !

DE CHAMPIGNAC, s’approchant de Camille.

Mais il fallait me prévenir !... Mais en voilà une bonne fortune !... une femme qu’on ne voit pas et qui ne parle pas !

CAMILLE, l’amenant sur l’avant-scène.

« Je vous servirai de truchement, monsieur !

DE CHAMPIGNAC.

« Toujours ?

CAMILLE.

« Dame !

DE CHAMPIGNAC.

« Alors, renvoie-la, et restons seuls ! Il n’y aura pas besoin de truchement !

CAMILLE.

« Ah ! monsieur, si madame vous entendait !

DE CHAMPIGNAC.

« Mais sapristi ! (Je puis jurer, elle ne comprend pas !) Je me moque bien de madame !

Il va pour ôter son bandeau.

CAMILLE, l’arrêtant.

« Ah ! monsieur, arrêtez !

DE CHAMPIGNAC.

« Eh bien ! puisqu’elle est Italienne !... Ah ! non ! je la verrais tout de même, c’est juste ! »

CAMILLE.

Est-il possible, monsieur !... un homme comme vous ! attacher de l’importance à la vue et à la parole !... D’ailleurs, vous pouvez toujours échanger quelques mots avec elle : madame sait dire oui et non !

DE CHAMPIGNAC.

Ah !... si elle sait dire oui !...

CAMILLE.

Que faut-il lui traduire de votre part ?

DE CHAMPIGNAC.

Demande-lui si elle veut me donner sa belle main.

CAMILLE, à Constance.

Degnate dargli la mano ?

CONSTANCE, déguisant sa voix.

Oui !

CAMILLE.

Oui !

DE CHAMPIGNAC.

J’ai entendu ! Ah ! le joli oui, il a un petit accent original !

CAMILLE.

Tenez, monsieur !

Elle lui tend la main de Constance et passe à gauche.

DE CHAMPIGNAC, prenant la main de sa femme.

Ah ! la douce main ! la main suave !... Ah ! que voilà bien une main italienne !... Oh ! comme on sent que c’est une Italienne !...

CAMILLE.

N’est-ce pas ?

DE CHAMPIGNAC.

Eh bien ! maintenant tu peux t’en aller.

CAMILLE.

« Moi ?

DE CHAMPIGNAC.

« Oui, je ferai le truchement tout seul ! Va-t’en ! »

CAMILLE.

Oh ! que nenni ! madame ne veut pas que je m’en aille !

CONSTANCE, vivement.

Non !

DE CHAMPIGNAC.

Non ! – Elle a donc compris ?

CAMILLE.

« Elle a compris au geste ! Elle comprend les gestes !

DE CHAMPIGNAC.

« Parbleu ! si elle comprend les gestes, tu peux bien t’en aller ! Nous allons parler par gestes.

Il va pour enlever le bandeau.

CAMILLE, l’arrêtant.

« Eh ! monsieur, le bandeau !

DE CHAMPIGNAC, exaspéré.

« Ah ! mais il m’assomme, ton bandeau !

CAMILLE.

« Madame répond qu’elle ne consentira à vous l’enlever que lorsqu’elle sera bien sûre que vous l’aimez !

DE CHAMPIGNAC.

« Comment ! elle répond ? elle n’a rien dit !

CAMILLE.

« Elle a parlé par signes !... 

À Constance.

Non e vero, signora ?

CONSTANCE.

« Oui !

DE CHAMPIGNAC.

« Quels diables de signes peut-elle faire pour dire tout cela ?

CAMILLE.

« Madame vient de vous comprendre, tenez !

DE CHAMPIGNAC.

« Aux gestes ? »

CAMILLE.

Oui. Et elle répond...

DE CHAMPIGNAC.

Par signes ?

CAMILLE.

Oui... qu’elle ne peut pas croire votre amour bien sérieux.

DE CHAMPIGNAC.

Quel diable de signe peut-elle faire pour dire un amour sérieux ?

CAMILLE, continuant.

Et qu’elle de méfie de vous !

Elle passe derrière lui pour se rapprocher de Constance.

DE CHAMPIGNAC.

Pourquoi ?

CAMILLE.

Parce que vous êtes marié.

DE CHAMPIGNAC.

Eh bien ! qu’est-ce que ça fait ?

CONSTANCE.

Oh !

CAMILLE, lui fermant la bouche et la contenant.

Cela fait beaucoup !... Je continue à traduire les gestes de madame.

DE CHAMPIGNAC.

Je voudrais bien les voir.

CAMILLE, même jeu avec Constance. À part.

Oui, cela te ferait plaisir.

DE CHAMPIGNAC.

Réponds-lui qu’on peut être marié sans se piquer pour cela d’une fidélité ridicule, et que le plaisir légitime ne détruit pas la saveur de celui qu’on vole ; – au contraire !

CAMILLE.

Ah ! monsieur, je ne dirai jamais cela !

DE CHAMPIGNAC.

Pourquoi ?

CAMILLE.

Parce que ce n’est pas vrai !

DE CHAMPIGNAC.

« Ce n’est pas vrai ?...

CAMILLE.

« Non, monsieur !... Il faut choisir ! Ou vous aimez votre femme, ou vous ne l’aimez pas !

DE CHAMPIGNAC.

« Si, je l’aime !

CONSTANCE, avec ironie.

« Ah ! oui !

DE CHAMPIGNAC.

« Plaît-il ?

CAMILLE.

« Rien !... de l’italien !... Alors, si vous l’aimez... comment pouvez-vous ?...

DE CHAMPIGNAC.

« En aimer une autre ?

CAMILLE.

« Oui. »

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! la folle ! Les roses de mon jardin ferment-elles mes yeux à la beauté des roses qui fleurissent chez le voisin ? Le plaisir de feuilleter un livre à moi me défend-il de prendre goût à celui qu’on me prête ? Ta maîtresse est une fleur qui s’offre ; cueillons ! un livre qui se prête; feuilletons ! Et nargue du cœur assez étroit pour être plein d’un seul amour !

CAMILLE, déconcertée.

Eh bien ! eh bien !

DE CHAMPIGNAC.

N’aimer que ce qui est à nous, pour nous, et chez nous ! fi donc ! c’est encore de l’égoïsme !

CONSTANCE, à Camille bas.

Tu l’entends !...

CAMILLE.

« Et vous tromperez votre femme sans remords ?

DE CHAMPIGNAC.

« Quel mal est-ce que je lui fais ?...

CONSTANCE.

« Oh !

DE CHAMPIGNAC.

« Hein ?

CAMILLE, fermant la bouche de Constance.

« Rien ! de l’italien ! »

DE CHAMPIGNAC.

Ainsi donc, que ta belle maîtresse se rassure !

CAMILLE.

Oui, oui, c’est fait pour nous rassurer !

DE CHAMPIGNAC.

Car l’amour que j’ai pour elle...

CAMILLE, voulant le faire taire.

Oui, monsieur, en voilà assez !

DE CHAMPIGNAC, continuant malgré elle.

Ne ressemble pas à celui que j’ai pour madame de Champignac !...

CAMILLE, même jeu.

Oui, oui, je le sais, taisez-vous !

DE CHAMPIGNAC, id.

Le premier est de la poésie !

CAMILLE, id.

C’est convenu !

DE CHAMPIGNAC, id.

Et l’autre n’est que de la prose !

CONSTANCE.

Ah !...

DE CHAMPIGNAC, appuyant.

Si ! si ! de la prose !

CAMILLE, remontant d’un pas.

Ah ! va te promener !

CONSTANCE, à elle-même, remontant aussi.

Ah ! quelle leçon !...

DE CHAMPIGNAC, cherchant la main de sa femme.

Eh bien ! cette main ! cette main si jolie ?

CAMILLE, rudement en redescendant.

Ah ! ne la cherchez pas ! vous ne la trouverez plus !

DE CHAMPIGNAC.

Hein ?

CAMILLE.

Des partages ?... fi donc, monsieur ; pour être aimées de cette façon-là, toutes les femmes ont leur mari, et nous avons le nôtre ! un traître qui ne trouve pas le bonheur conjugal assez poétique ! 

DE CHAMPIGNAC, gaiement.

Comme moi !

CAMILLE.

Et qui s’amuse à Paris en garçon !

DE CHAMPIGNAC, de même.

Comme moi !

CAMILLE.

En laissant sa jeune femme à la campagne, se morfondre toute seule dans la neige.

DE CHAMPIGNAC, sérieusement.

Ah ! comme moi !

CAMILLE.

Et ce qu’elle devient pendant ce temps-là, ce qu’elle fait, ce qu’elle pense... il ne se le demanderait pas une seule fois, l’égoïste !

DE CHAMPIGNAC.

Oui... Comme...

Avec une certaine émotion.

comme moi !

CAMILLE.

Peu lui importe qu’elle s’attriste... qu’elle se désole... qu’elle pleure !...

DE CHAMPIGNAC.

Pleurer !...

Il arrache son bandeau ; Camille cache aussitôt Constance derrière elle : Champignac, tout à son émotion, parle sans les regarder.

Ma femme !... allons donc !... parce que, depuis quelque temps, je suis un peu... mais elle ne se doute de rien...

Frappé à cette idée.

Et si elle se doutait ?... Est-ce possible ?... Ces tristesses si fréquentes... ces regards où j’ai surpris... c’étaient des larmes ?... des larmes !... elle ! pour moi, à cause de moi !... et je suis ici ?... et qu’est-ce que tu fais ici, va-t’en donc ! et rentre donc chez toi, imbécile !

Il jette son bandeau.

CAMILLE, à Constance.

« Entends-tu ? 

À Champignac.

Eh bien ! eh bien ! ce bandeau ?

DE CHAMPIGNAC.

« Je veux sortir !

Il passe à droite.

CAMILLE.

« Mais...

DE CHAMPIGNAC.

« Je veux sortir !

Il prend son paletot qu’il avait mis sur le fauteuil.

CAMILLE, cachant toujours Constance, qu’elle a fait passer derrière elle à gauche.

« Et voilà tout l’amour ?...

DE CHAMPIGNAC.

« L’amour !... l’amour, c’est ma femme ! ma simple et douce et charmante femme vers qui je cours, en vous remerciant de m’avoir appris vous-même à quel point je l’aime ! »

Il passe son paletot.

CONSTANCE, bas, à Camille, avec joie.

Il m’aime !

CAMILLE, bas.

Tu l’embrasseras ce soir !

DE CHAMPIGNAC, cherchant son chapeau sur le guéridon.

Bonsoir, Lisette !... mon chapeau !

CAMILLE, poussant Constance vers la porte de sa chambre.

Ah ! mais non !... Et la leçon !

CONSTANCE, tout bas.

Tu veux ?...

CAMILLE, même jeu, jusqu’à la porte.

La leçon, la leçon, la leçon !

Elle fait rentrer Constance à gauche, et éclate de rire aussitôt.

 

 

Scène XIII

 

CAMILLE, DE CHAMPIGNAC

 

CAMILLE, riant, sur le seuil de la porte à gauche. Toute la scène doit être jouée très vive.

Adieu, monsieur !

DE CHAMPIGNAC, surpris, au moment où il va pour chercher la porte, et se retournant.

Pourquoi ris-tu ?

CAMILLE.

Je ris... parce que toutes les femmes ne pleurent pas, monsieur, de rester seules au logis.

DE CHAMPIGNAC.

Mon chapeau... et la porte !

CAMILLE, insistant, avec intention.

Il y en a qui se vengent !

DE CHAMPIGNAC, frappé.

Qui se vengent !... Heureusement ce n’est pas Constance.

CAMILLE, descendue en scène.

À trompeur, trompeuse et demie !... Il n’y a pas que ma tresse, et j’en sais dans le pays.

DE CHAMPIGNAC, inquiet.

Comment, dans le pays ?

CAMILLE, revenant à lui.

Je ne nomme personne.

DE CHAMPIGNAC, dont l’inquiétude augmente.

Je veux que tu nommes !...

CAMILLE, sans le regarder.

Mais celle-là a bien raison d’imiter son mari.

DE CHAMPIGNAC, se rapprochant d’elle.

Quel mari ?

CAMILLE.

Osez me dire qu’elle ne fait pas bien de faire mal ?

DE CHAMPIGNAC, vivement.

Qui est-ce qui fait bien de faire mal ?

CAMILLE, de même.

Celle dont je parle.

DE CHAMPIGNAC.

Et de qui est-ce que tu parles ?

CAMILLE, gaiement.

D’une dame qui trompe son mari.

DE CHAMPIGNAC.

C’est une coquine.

CAMILLE.

Parce que c’est un coquin.

DE CHAMPIGNAC.

Ce n’est pas la même chose.

CAMILLE.

C’est la même chose.

DE CHAMPIGNAC.

Le mari et la femme, ce n’est pas la même chose.

CAMILLE.

Naturellement ! mais c’est tout ce que je vous accorde !

DE CHAMPIGNAC, se montant de plus en plus.

Une femme mariée !

CAMILLE.

Eh bien ! est-ce qu’on ne peut pas être mariée sans se piquer d’une fidélité...

DE CHAMPIGNAC.

Une femme qui ose aimer un autre homme que son mari !

CAMILLE.

Les roses de mon jardin ferment-elles...

DE CHAMPIGNAC.

Ce n’est pas la même chose.

CAMILLE, gaiement.

C’est la même chose.

DE CHAMPIGNAC, tragiquement et à demi-voix.

« Et les enfants, malheureuse, et les enfants ?

CAMILLE, gaiement.

« Eh bien ! cela ne les empêche pas de venir au monde. »

DE CHAMPIGNAC.

Ce n’est pas la même chose !

CAMILLE.

Si !...

DE CHAMPIGNAC.

« Ah ! tu souris... ton regard diabolique, serpent !... Tu sais quelque chose ! Qu’est-ce que tu sais ?

CAMILLE, riant.

« Rien !

DE CHAMPIGNAC.

« Si !

CAMILLE, riant.

« Non ! »

DE CHAMPIGNAC.

Je veux retourner chez moi tout de suite ! tout de suite !

CAMILLE.

Bon voyage !

DE CHAMPIGNAC, passant à gauche.

Est-on assez bête !... Dire que j’ai chez moi bon feu, bonne table et bon gîte, et une femme qui m’aime, que j’aime, qui parle français, et que je puis voir à mon aise, et je viens ici jeûner, geler, m’aveugler et me disputer avec une bonne, tandis que ma femme... Pourvu que je n’arrive pas trop tard ! La porte ! montre-moi la porte !

CAMILLE, riant.

La voilà !

Elle ouvre la porte.

 

 

Scène XIV

 

DE CHAMPIGNAC, CAMILLE, RIVEROL, FRIDOLIN

 

CAMILLE, à la rue de Riverol, pousse un cri.

Ah !

DE CHAMPIGNAC, à la vue de Riverol.

Ah !

CAMILLE.

C’est lui !

RIVEROL.

Oui, moi !

DE CHAMPIGNAC, épouvanté.

Le mari !

CAMILLE, à elle-même, à la vue de Riverol.

Je le savais bien qu’il viendrait !

DE CHAMPIGNAC.

Mais c’est un traquenard !

Il se fait un retranchement du divan.

RIVEROL, à Camille.

Oui, c’est moi, perfide !

CAMILLE.

Comment, perfide ! mais...

DE CHAMPIGNAC, entre la cheminée et le divan.

Une arme !... les chenets !... les pincettes !... une arme !

RIVEROL, montrant une botte de pistolets qu’il vient de placer sur le guéridon.

Des armes ! en voici !

CAMILLE, à Riverol.

Laissez-moi vous expliquer...

RIVEROL, sans vouloir l’écouter.

Taisez-vous !... Et osez affirmer votre innocence, devant la figure de votre complice !...

CAMILLE, se plaçant devant lui.

Eh ! je me moque de sa figure, je vous dis...

RIVEROL, la repoussant.

Non !

DE CHAMPIGNAC, à lui-même.

Ô Dieu ! quelle idée !

RIVEROL, allant à Champignac.

Allons ! sortez de là, monsieur ; nous avons un témoin et des armes, descendons !

DE CHAMPIGNAC, remontant et s’abritant derrière Camille.

Mais pardon ! pardon ! pardon ! il y a erreur, monsieur !

CAMILLE, appuyant.

Mais oui !... il y a erreur !...

DE CHAMPIGNAC.

Il y a erreur !... Je ne suis pas ici pour la personne que vous croyez. Non, non, monsieur... j’y suis pour cette fille !

CAMILLE, se récriant.

Cette fille !

RIVEROL.

Cette fille !

CAMILLE, à Champignac.

Ah ! mais...

DE CHAMPIGNAC, lui glissant un louis qu’elle laisse tomber à terre.

Tais-toi ! tais-toi ! 

À part, en descendant à droite.

Avec soixante qu’elle a déjà reçus, ça fait quatre-vingts francs pour cette partie de plaisir !

RIVEROL.

Mais, misérable ! vous êtes fou !

DE CHAMPIGNAC.

Mon Dieu ! est-ce que n’est pas son métier, monsieur ?

RIVEROL.

Son métier ?

CAMILLE.

Ah ! ma foi ! j’y renonce, et j’aime mieux en rire !

Elle remonte en riant aux éclats.

RIVEROL, traversant pour aller à Champignac.

Ah ! vous m’en rendrez raison !

DE CHAMPIGNAC, remontant derrière le guéridon.

Comment !... pour cette friponne ?...

FRIDOLIN.

Ah ! Champignac, ta tante !

RIVEROL.

Je vous tuerai !

FRIDOLIN, entre les deux.

Ah ! monsieur, votre neveu !

DE CHAMPIGNAC, passant derrière Fridolin.

Ah çà ! vous êtes enragé, vous !

FRIDOLIN.

Ah ! Champignac, ton oncle !

DE CHAMPIGNAC.

Mais qu’est-ce qu’il me chante, cet animal-là, avec mon oncle... ma tante ?

Il traverse et passe à gauche.

RIVEROL.

Vous n’aurez donc pas le cœur de vous battre pour elle ?

DE CHAMPIGNAC.

Pour elle !...

Avec épouvante.

Ah ! miséricorde ! j’y suis ! il est l’amant de sa bonne !

CAMILLE, riant plus fort.

Ah !

RIVEROL.

Une dernière fois, monsieur, voulez-vous me suivre, oui ou non ?

DE CHAMPIGNAC.

Non !

RIVEROL.

Non ?

DE CHAMPIGNAC.

D’ailleurs, j’ai bien d’autres choses à faire !... Et ma femme, pendant ce temps-là... – Je veux sortir !

Montant vers la droite.

RIVEROL.

Pas par là, toujours.

Il ferme à clef la porte de droite ; Camille cherche à s’emparer de la clef en riant.

DE CHAMPIGNAC, redescendant à gauche, puis remontant et tournant sur lui-même.

Mais c’est une bête fauve, cet homme ! Mais je veux sortir ! mais je veux sortir ! Une trappe ! un trou !

RIVEROL.

Et maintenant, vous allez prendre une de ces armes. 

Il ouvre la fenêtre.

Ou je vous fais sauter par la fenêtre.

Il descend au guéridon pour saisir la boîte.

DE CHAMPIGNAC.

La fenêtre !... Eh bien, c’est une idée !

Il s’élance sur le balcon et saute.

RIVEROL et FRIDOLIN.

Ah !

Camille s’empare lestement de la boîte de pistolets, qu’elle cache derrière elle.

DE CHAMPIGNAC, de la rue.

Merci, monsieur !

RIVEROL.

Vous ne m’échapperez pas !

Il va au balcon pour sauter aussi.

CAMILLE, riant aux éclats.

Ah ! je n’en puis plus ! j’en mourrai !

La toile tombe.

 

 

ACTE III

 

Même décor qu’au deuxième acte. On a dérangé les meubles ; le divan est toujours près de la cheminée, mais il fait face au public. Le guéridon, qui était à droite, est devant le divan. Un fauteuil-ganache est près de la cheminée, le dossier tourné au public ; le tabouret est tout auprès. On a rabattu des portières aux portes et mis des housses aux sièges.

 

 

Scène première

 

CAMILLE, puis CONSTANCE

 

CAMILLE, à un domestique qui place un fauteuil près de la cheminée.

Là !... c’est bien ; vous pouvez vous retirer. – Maintenant, avec ces meubles nouveaux, et ces housses, il me semble que le salon n’est pas trop reconnaissable. 

À Constance, qui entre de la droite.

Eh bien, quelles nouvelles ?

CONSTANCE, inquiète.

Je ne les vois plus ; j’ai envoyé tous les domestiques courir après eux.

CAMILLE.

Patience, tout ira bien !

CONSTANCE.

Aussi, comment ne leur as-tu pas dit tout de suite... ?

CAMILLE.

Eh ! que dire à des fous qui n’écoutent rien ?

CONSTANCE, allant à la fenêtre.

Oh ! je suis d’une inquiétude !

CAMILLE, s’asseyant à droite.

Quel bonheur ! n’est-ce pas ?

CONSTANCE, descendant à gauche.

Comment ! quel bonheur ?

CAMILLE.

Monsieur de Riverol, qui se trouve d’une jalousie féroce ! J’aurai donc un mari jaloux ! – Ah ! quelle occupation je vais lui donner !

CONSTANCE.

Mais je t’admire, toi ! tu es tranquille ! Tu ne penses qu’à ton mari !... Et s’il tuait le mien !

CAMILLE.

Bah ! Champignac a trop d’avance.

CONSTANCE.

Oui... et si mon pauvre mari tombe dans la neige et se blesse !

CAMILLE.

Bah ! la neige fera coussin.

CONSTANCE.

Mais enfin, il ne peut pas toujours courir comme cela ! Il faut qu’il aille quelque part ; où va-t-il ?

CAMILLE.

Chez lui.

CONSTANCE.

Ici ?

CAMILLE.

Mais j’y compte bien ! Il aura peut-être l’intelligence de demander à quelqu’un la maison de madame de Champignac ; et il va nous arriver par la porte, à fond de train, comme il est sorti par la fenêtre.

CONSTANCE.

Ah ! voilà le mauvais moment à passer.

CAMILLE.

Parce que ?

CONSTANCE.

Parce qu’il va se fâcher quand j’avouerai qu’on l’a trompé, et que c’est moi qui faisais l’Italienne.

CAMILLE.

Comment, avouer ? Mais je compte bien ne rien avouer.

CONSTANCE.

Rien ?

CAMILLE.

Mais rien ; tu auras l’air de l’innocence même.

CONSTANCE.

Mais dès qu’il te verra...

CAMILLE.

Il ne me verra que si je me montre, donc ! et je ne me ferai voir que quand il sera temps.

CONSTANCE.

Mais l’appartement, le salon... il va tout reconnaître !

CAMILLE.

Oh ! pour cela, je l’en défie bien ! Qu’est-ce qu’il a vu ? toujours dans cette chambre, ou dans ce cabinet, ou sur ce balcon ; tantôt dans l’obscurité, tantôt les yeux bandés, et à la fin le pistolet sur la gorge ! Je te réponds qu’il ne sait pas la couleur des meubles. D’ailleurs, après le petit déménagement que je viens de faire exprès...

CONSTANCE.

Oui, c’est vrai ; mais j’aimerais mieux tout lui dire.

CAMILLE, se levant.

Je te le défends. – La leçon, la leçon, la leçon !

On entend deux coups de feu.

CONSTANCE, poussant un cri.

Ah !

CAMILLE.

Des coups de feu !

CONSTANCE.

Ils se battent !

On entend crier.

CAMILLE.

Des cris !

CONSTANCE.

Ah ! mon Dieu !

 

 

Scène II

 

CONSTANCE, CAMILLE, FRIDOLIN

 

FRIDOLIN, sur le seuil de la porte, à droite.

Avez-vous entendu ?

CAMILLE.

Oui ! qu’est-ce que c’est ?

FRIDOLIN.

Je n’en sais rien !... Jamais...

Il va à la fenêtre.

CONSTANCE.

Ah ! j’y cours !

Elle remonte.

FRIDOLIN, regardant.

Mais voilà Champignac qui arrive à toutes jambes !

CONSTANCE, regardant aussi, avec joie.

C’est vrai, le voilà !...

CAMILLE.

Rentre chez toi !

CONSTANCE.

Oui !

CAMILLE, à Fridolin.

Et surtout, vous, ne vous avisez pas de lui expliquer ce qui est arrivé !

FRIDOLIN.

Plaît-il ?

CAMILLE.

Je vous dis de ne rien lui expliquer !

Elle sort par la gauche avec Constance.

FRIDOLIN.

Mais quoi ? mais qu’est-ce qu’on veut que je dise ?... je n’en sais rien !

DE CHAMPIGNAC, dehors, à droite.

C’est bon ! c’est bon ! je préviendrai madame moi-même.

FRIDOLIN, courant à la petite porte de droite, face au public.

Le cousin !... Ma foi ! je m’en vais. C’est si effrayant ce qui se passe dans cette maison ! si effrayant !

Il disparaît.

 

 

Scène III

 

DE CHAMPIGNAC, seul

 

Il arrive par la grande porte de droite, tête nue, défait, couvert de givre, essoufflé.

C’est peut-être poétique, mais j’en ai assez ! miséricorde !... Voilà une belle campagne ! – Je saute par la fenêtre, je tombe sur un monsieur qui était là le nez au vent à attendre je ne sais quoi... je lui crie : pardon ! et je gagne le large. Il se relève en jurant, l’autre enragé avec ses pistolets saute derrière moi, et tombe aussi sur lui, à califourchon ; et de deux ! Voilà l’enragé qui court après moi et l’écrasé qui court après l’enragé. Je rencontre une haie, et je saute ; là, hop ! l’enragé saute, l’écrasé saute, et nous courons ! « J’arrive sur un fossé, je prends mon élan, et je m’aplatis sur le bord. L’enragé accourt au galop !...brrr ! et roule au fond, et l’écrasé par-dessus l’enragé ! Je ne les ramasse pas et je me dirige vers une lumière qui brille devant moi... » J’aperçois un benêt de paysan qui me barre le chemin... je lui crie : gare donc !... il ne bouge pas ; j’arrive à lui comme la foudre, et d’un coup de revers... je m’envoie rouler à dix pas, les quatre fers en l’air ; C’est un poteau ; Je me relève abasourdi, aveuglé par la neige et aux trois quarts fou, je m’élance à droite, à gauche, à travers champs, jusqu’aux fameux peupliers !... Là, je me reconnais... ma maison n’est pas loin... Je m’oriente. Un dogue aboie... les mâtins du village font chorus ! On court, on s’appelle ! Au voleur ! On lâche les bêtes ! On tire des coups de fusil, je me vois perdu ! Je vole vers ma maison, j’arrive... « mon chien fidèle s’élance avec amour au-devant de moi, me mord, et ne se dit qu’après avoir goûté : Sapristi ! c’est le mollet de mon maître ! »

Il tombe assis sur le fauteuil, à droite.

Ah ! voilà ce qu’on appelle une bonne fortune ! merci !... Où est ma femme ?... Personne !... Elle est peut-être dans sa chambre !... Pourvu qu’elle y soit seule, grand Dieu !... Cette fille m’a donné la chair de poule avec ses menaces !...

Il regarde autour de lui avec complaisance.

Non ! Je ne vois rien de suspect ! tout est bien en place ! Tout est calme et tranquille !

Il se lève.

Voici son fauteuil près du feu.

Prenant un livre sur le guéridon.

Un livre !... Elle lisait... elle lisait en pensant à moi... « et ce n’est pas madame Bovary... c’est Picciola !... la lecture de l’innocence ! » D’ailleurs, regarde ce salon, Champignac... et rassure-toi... Il est évident que jamais il ne sera le théâtre de scènes aussi scandaleuses que celles de tout à l’heure... Le seul aspect d’un mobilier révèle le caractère des habitants et la nature de leurs mœurs ; ainsi je l’ai mal vu, le salon de cette Italienne, je l’ai certainement mal vu !... mais assez pour constater que tous ses meubles respiraient le vice et la corruption... Tandis qu’ici, quelle bonhomie bourgeoise !... quelle naïveté touchante !... « quel parfum de chasteté dans cette causeuse !...

Il s’y assied.

Que ce ganache est incapable de prêter les mains à une trahison !... Et ce fauteuil là-bas, quel air bon enfant !

Il se lève et va au fauteuil, à droite.

Et comme on sent bien que l’on peut se reposer sans crainte...

Il s’assied.

sur les principes de ce fidèle serviteur !... « Ah ! je respire !... » La paix rentre dans mon âme !... je m’épanouis dans cette atmosphère de vertus domestiques !... Qu’il est donc bon de se retrouver chez soi... et de se dire : Ce fauteuil où je m’étends est à moi !... ce feu qui flambe, flambe pour moi, cette lumière qui luit... luit pour moi, et cette femme, cette femme charmante qui va venir en m’ouvrant ses bras !...

 

 

Scène IV

 

CONSTANCE, DE CHAMPIGNAC

 

DE CHAMPIGNAC, l’apercevant, courant à elle et la serrant dans ses bras.

Ah ! elle est à moi ! bien à moi ! toute à moi...

CONSTANCE, jouant la surprise.

Comment ! vous voilà ?

DE CHAMPIGNAC, continuant à l’embrasser.

Oui, me voilà... oui, ma joie... oui, ma vie... oui, mon âme...

CONSTANCE.

Ah ! quelle surprise ! Je ne vous attendais pas.

DE CHAMPIGNAC.

Tant mieux, mon ange ! c’est plus poét...

S’arrêtant.

non ! je ne tiens plus à ce que ce soit poétique !

CONSTANCE, le regardant et poussant un cri.

Ah ! comme vous voilà fait !...

DE CHAMPIGNAC.

Oui, j’ai laissé mon chapeau là-bas... dans le wagon.

CONSTANCE.

Mais regardez-vous donc ! regardez !...

DE CHAMPIGNAC, se regardant.

Un peu de désordre, n’est-ce pas ?

CONSTANCE.

Mais d’où venez-vous, monsieur ?... Mais qu’est-ce qui vous a mis dans cet état-là ?...

DE CHAMPIGNAC, embarrassé.

Ah ! c’est... c’est le chemin de fer, parbleu !...

CONSTANCE.

Le chemin de fer ?

DE CHAMPIGNAC.

Oui, voilà comme ils arrangent les voyageurs, maintenant !

CONSTANCE.

C’est indigne !

DE CHAMPIGNAC.

C’est ignoble ! Pas de places... obligé de monter sur l’impériale ! 

À part.

Oh ! il n’y en a pas !

Haut.

J’étais si pressé de te voir !

Il l’embrasse sur le cou, à gauche.

CONSTANCE.

« Comme tu m’aimes !

À part, pendant qu’il l’embrasse sur le cou, à droite.

Menteur, va ! »

DE CHAMPIGNAC.

Chère petite femme ! 

À part.

Quelle innocence ! elle croit tout !

Haut.

Et tu étais seule, chère enfant ?

CONSTANCE.

Mais oui.

DE CHAMPIGNAC, à part.

Cette bête de fille qui me fait des peurs !...

Haut.

Et personne n’est venu te voir, ce soir, mon mignon ?

CONSTANCE.

Personne, non.

DE CHAMPIGNAC.

Ni hier ? ni avant-hier ?

CONSTANCE.

Jamais !

DE CHAMPIGNAC, à part.

Stupide fille, va !

Haut.

Et nous étions bien ennuyée d’être si loin de notre cher amour ?

CONSTANCE.

Oh ! oui...

DE CHAMPIGNAC, la tenant toujours dans ses bras.

Oh ! oui !... le pauvre trésor. Il était bien seul ici !

Constance appuie sa main sur le bras gauche de Champignac, qui fait un petit cri.

Ahi.

CONSTANCE.

Quoi donc ?

DE CHAMPIGNAC

Rien. Le coup que je me suis donné à ce poteau... en chemin de fer...

CONSTANCE.

Ah ! mon Dieu ! tu t’es fait mal ?

Elle va pour sonner.

DE CHAMPIGNAC, l’arrêtant.

Non ! non ! ne sonne pas ! restons seuls !... Ce n’est rien.

CONSTANCE, se dégageant.

Je vais ranimer le feu !

DE CHAMPIGNAC, pendant qu’elle attise le feu.

Elle est jolie, ma femme ! bien plus jolie que l’autre, que je n’ai pas vue...

Regardant la main de Constance.

Mais à la main, on devine toute une...

S’approchant.

Donne-moi donc ta petite main... et regarde-moi !...

Il s’est assis sur le divan, prend la main de sa femme et la caresse.

Ah ! parbleu ! c’est doux, c’est frais, c’est enfantin ! 

À part.

L’autre était osseuse !... ardente ! mais osseuse... Et dire que l’on va chercher si loin ce qu’on a chez soi !

CONSTANCE.

Quoi donc ?

DE CHAMPIGNAC, haut.

Rien. Je dis qu’on est bien chez soi ! Ah ! le bon feu ! ah ! que tu es belle, et que je prendrais bien un bouillon !...

CONSTANCE.

Tu n’as pas dîné ?

Elle sonne à la cheminée.

DE CHAMPIGNAC.

Euh ! j’ai dîné sans dîner ! Une si mauvaise maison ! Des allants... des venants... toujours dérangé !

CONSTANCE, à sa femme de chambre, qui entre à droite.

Vite, le couvert de monsieur !

LA FEMME DE CHAMBRE.

Ici, madame ?

DE CHAMPIGNAC.

Non, pas ici ; chez madame !

La femme de chambre sort.

CONSTANCE.

Chez moi ?

DE CHAMPIGNAC, amoureusement.

Oui, dans ta chambre, sur la petite table.

CONSTANCE.

Tu seras si mal !

DE CHAMPIGNAC.

Oh ! je serai si bien, au contraire, dans ta chambre ! dans notre chambre !... Qu’elle doit être coquette, notre chambre, et jolie !... comme tout ce qui est à toi !... Comment est-elle ?

CONSTANCE, s’asseyant sur le ganache en face de son mari.

Tout simplement, en mousseline blanche.

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! Dieu ! j’adore la mousseline... une chambre à coucher en mousseline blanche ! Ah ! que tu es belle ! et que je t’aime, et que je suis un misérable de t’avoir laissée quinze jours dans les champs, avec les loups !

À lui-même.

Ah ! ma foi, tant pis ! je vais séduire ma femme... 

CONSTANCE, à part.

Oh ! j’ai presque un remords... Si j’essayais de lui dire...

DE CHAMPIGNAC.

Et je t’en demande pardon, vois-tu, à deux genoux.

Repoussant le tabouret.

Que c’est gênant, ce tabouret ! Laisse-moi me mettre à genoux.

CONSTANCE.

Non ! mon ami, c’est moi !

DE CHAMPIGNAC, à genoux.

Je veux me mettre à genoux !

CONSTANCE.

Ah ! c’est moi qui ai besoin de pardon !

DE CHAMPIGNAC, frappant sa poitrine.

Non... c’est moi ! c’est moi !

CONSTANCE.

Si tu savais !...

DE CHAMPIGNAC, sans l’écouter.

Ah ! si je te disais !...

CONSTANCE.

On ne doit pas mentir...

DE CHAMPIGNAC.

À sa femme !... jamais !...

CONSTANCE.

Ni à son mari !

DE CHAMPIGNAC.

Ni à son mari surtout ! jamais à son mari...

CONSTANCE.

Et quand on l’a trompé...

DE CHAMPIGNAC, sautant.

Trompé !

CONSTANCE, effrayée, à part.

Il se fâche déjà !

DE CHAMPIGNAC.

Trompé !... qui trompé ?

CONSTANCE.

Je dis, mon ami, quand on s’est trompée !...

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! j’avais entendu... Oh ! là là !... Cette stupide fille, avec...

Il chancelle.

CONSTANCE.

Eh bien, quoi donc ?

DE CHAMPIGNAC.

Rien !... l’émotion !... le coup que tu viens de me donner... et puis celui du poteau !... et puis ce scélérat de bouillon qui ne vient pas !... Je m’éteins !... je m’éteins !... je m’éteins !...

Il tombe évanoui sur le divan.

CONSTANCE, perdant la tête et sonnant.

Ah ! mon Dieu !... Camille ! Camille !

 

 

Scène V

 

CAMILLE, DE CHAMPIGNAC, CONSTANCE

 

CAMILLE, accourant de la gauche.

Quoi donc ?

CONSTANCE.

Il se trouve mal !... Vite, du vinaigre !

CAMILLE.

Ah ! ce n’est pas du vinaigre qu’il lui faut, c’est à dîner !...

CONSTANCE, allant à la porte de droite.

Julie ! Julie !

CAMILLE, à la gauche de Champignac et le contemplant.

C’est bien cela !... il me semble que je vois mon mari... retour de papillonne !...

CONSTANCE, à la femme de chambre qui entre portant un bol de bouillon qu’elle lui prend des mains.

Vite donc ! ce couvert !

CAMILLE, prenant le bouillon des mains de Constance.

Attends, va !... je vais le réveiller, moi !... en lui rappelant son crime !...

Elle remue le bouillon avec une cuiller.

Je suis le remords !

CONSTANCE.

Prends garde !

CAMILLE, l’écartant.

Chut !...

Elle met le bol sous le nez de Champignac.

DE CHAMPIGNAC, rouvrant les yeux.

Ah ! je renais !... Ah ! cela sent bon ! c’est le bouillon !... ma chère âme !... donne-moi le bouillon...

Il boit à même le bol.

CAMILLE, lui donnant une cuillerée.

Prenez garde de vous brûler !

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! que c’est !...

Reconnaissant Camille, avec stupéfaction et terreur.

La bonne !...

CAMILLE, le regardant en riant.

À trompeur... trompeuse et demi !...

De Champignac n’ose plus la regarder, et reste atterré ; elle s’en va à reculons en riant et sans le quitter des yeux, et au moment de soulever la portière de la chambre de Constance elle disparaît avec un petit éclat de rire.

 

 

Scène VI

 

DE CHAMPIGNAC, CONSTANCE

 

DE CHAMPIGNAC.

Démon !... Satan !...

CONSTANCE.

Eh bien, mon ami, à qui en avez-vous ?

DE CHAMPIGNAC, effaré.

À la bonne !... tu n’as pas vu la bonne ?

CONSTANCE.

Mais non ! je n’ai rien vu !...

DE CHAMPIGNAC.

Comment ?... là ! là !

CONSTANCE.

Mais rien !... vous voyez !...

DE CHAMPIGNAC, stupéfait.

Ah ! c’est le cauchemar ! j’ai la tête si vague !

CONSTANCE.

Tu as bien faim !

DE CHAMPIGNAC.

Oui !

CONSTANCE.

Je vais voir si tout est prêt.

DE CHAMPIGNAC.

Oui, et de bon vin !... j’ai la tête vague !

CONSTANCE.

J’y cours !... 

À part.

Ma foi, je lui dirai tout au dessert ! 

Elle sort par la gauche.

 

 

Scène VII

 

DE CHAMPIGNAC, seul

 

Dès que sa femme est sortie, il se lève, regarde doucement derrière le fauteuil pour voir si Camille n’est pas là.

Elle n’est pas là !...

Même jeu, en soulevant le tapis de la table.

Ni là ! J’aurais pourtant juré !... C’est une vision ! c’est le remords !... Et pourtant j’ai bien entendu : « À trompeur... » Tenez ! voilà toutes mes terreurs qui me reviennent maintenant ! Car enfin, sur quoi repose ma sécurité ?... qui m’assure que pendant mon absence... ? Constance avait l’air tout... la figure toute... ce n’est pas naturel... Et puis ces paroles ambiguës !... ces réticences !... ce mot : trompé ! ce mot terrible sur lequel elle a voulu me donner le change !... Je suis sur la trace de quelque chose... d’impossible... Je sens... je...

Il se trouve en face de son chapeau qui est resté sur la cheminée.

Un chapeau !... oui... un chapeau d’homme !... ici ! Ah ! je suis fou ! c’est moi, en arrivant... mais non, ce n’est pas le mien... je suis arrivé tête nue, et j’ai laissé mon chapeau chez l’Italienne !... Quelqu’un est donc venu !... un homme !... un homme à cette heure chez ma femme !... Elle mentait donc !... elle me trompait !... Il n’est pas sorti... il est ici !... il s’est caché, le misérable, en entendant venir le mari qu’il outrage !... il se cache !... Ah ! je te trouverai bien, suborneur, et je te forcerai bien... Allons, monsieur, sortez... sortez, je sais tout ! j’ai des armes !...

Il veut entr’ouvrir la petite porte et guette la personne qui va entrer.

 

 

Scène VIII

 

DE CHAMPIGNAC, FRIDOLIN

 

FRIDOLIN, rentrant par la petite porte de droite.

Maintenant qu’il doit être calmé, je crois que je puis m’aventurer !

DE CHAMPIGNAC, le prenant par le bras.

Fridolin ! Ah ! Dieu ! si ce n’était que lui !... ah ! Dieu ! si ce n’était que toi !...

FRIDOLIN, effaré.

Comment ? que moi !

DE CHAMPIGNAC.

Tiens, maladroit ! voilà ton chapeau que tu as oublié.

FRIDOLIN.

Ça ?

DE CHAMPIGNAC.

Allons, mets-le sur ta tête et va-t’en !

Il lui met le chapeau sur la tête, et s’apercevant qu’il ne va pas, il dit à part.

Ciel ! ce n’est pas lui ! Mais au moins il doit savoir...

Haut.

Tu es venu tantôt ?

FRIDOLIN.

Tantôt ?

DE CHAMPIGNAC.

Tu es venu voir ma femme ?

FRIDOLIN.

Ta femme ! 

À part.

Est-ce qu’il saurait ?...

DE CHAMPIGNAC.

Réponds donc ! Es-tu venu ? n’es-tu pas venu ? qu’est-ce que tu as fait ?

FRIDOLIN, s’enhardissant.

J’ai fait... j’ai fait ce que tu m’as dit.

DE CHAMPIGNAC.

Comment ?

FRIDOLIN.

Tu m’as dit qu’elle m’aimait...

DE CHAMPIGNAC.

Toi ?

FRIDOLIN.

Et que tu voudrais que je fusse marié, pour avoir le plaisir de...

DE CHAMPIGNAC.

Veux-tu te taire ?

FRIDOLIN.

Et alors je me suis enhardi.

DE CHAMPIGNAC.

Et après ?

FRIDOLIN.

Et je suis venu.

DE CHAMPIGNAC.

Et après ?

FRIDOLIN.

Et après... l’autre m’a rencontré et pris au collet.

DE CHAMPIGNAC, exaspéré.

Un autre ! Mais qui ? quel autre ?

FRIDOLIN, montrant Riverol qui entre par la grande porte.

Mais lui, parbleu !... lui !...

 

 

Scène IX


DE CHAMPIGNAC, FRIDOLIN, RIVEROL

 

DE CHAMPIGNAC, à part.

Le mari ! Ah ! Providence ! pendant que j’étais chez sa femme, il était chez la mienne !

RIVEROL.

Parbleu ! monsieur, vous courez bien, mais j’étais sûr de vous retrouver ici, et cette fois, nous allons nous expliquer.

Il s’essuie le front de la main gauche et tient la droite derrière son dos.

DE CHAMPIGNAC.

Mais c’est donc un monstre, cet homme !... « Il est le mari de sa femme, l’amant de sa bonne, et il lui faut encore ma... » Enfin, soyons calme, et ne gardons plus l’ombre d’un doute !

Il lui tend le chapeau.

Couvrez-vous, monsieur !

RIVEROL.

Vous êtes bien bon.

Il se couvre de sa propre coiffure qu’il tenait de la main droite, derrière son dos.

DE CHAMPIGNAC, étonné, regardant son chapeau. À Fridolin.

Qu’est-ce que tu me chantes donc, toi... qu’il était ici pour ma femme ?

RIVEROL.

Votre femme !... moi ? Il ose dire...

FRIDOLIN, au milieu, plus haut.

Oh ! là, là, là, ne recommençons pas le gâchis de tout à l’heure, et ne sautons plus par les fenêtres !

RIVEROL.

Mais enfin !...

FRIDOLIN.

Il y a coq-à-l’âne ! il y a coq-à-l’âne !... Causons tranquillement, si c’est possible, et vous allez voir comme tout va s’expliquer par enchantement. – Causons-nous tranquillement ?

DE CHAMPIGNAC et RIVEROL.

Oui.

FRIDOLIN, à Riverol.

D’abord, vous, qu’est-ce que vous venez faire ici ?

RIVEROL.

Moi ! je viens le tuer !

DE CHAMPIGNAC.

Me tuer !

Mouvement de Champignac.

FRIDOLIN.

Bien ! – Pourquoi le tuer ?

RIVEROL.

Comment ? morbleu !... il me prend ma femme !...

DE CHAMPIGNAC.

Mais laissez-moi donc tranquille avec votre femme ! Je suis bien assez occupé de la mienne !

FRIDOLIN.

Mais laissez-le donc tranquille avec votre femme ! Il est bien assez occupé de la sienne !

RIVEROL.

Quoi ! je ne l’ai pas surpris tout à l’heure avec elle ?

DE CHAMPIGNAC.

Mais qui, elle ?... car c’est à perdre la tête, ma parole d’honneur ! De qui parlez-vous ? de la maîtresse ou de la soubrette ?

FRIDOLIN.

Chut ! ne nous échauffons pas !... Nous arrivons ! nous arrivons !... 

À Riverol.

Parlez-vous de la maîtresse ou de la soubrette ?

RIVEROL.

Quelle soubrette ?

DE CHAMPIGNAC.

Eh bien, Lisette... Dorine... Marton... Est-ce que je sais, moi ?

RIVEROL.

Eh non ! je ne parle pas de Marton !

FRIDOLIN, triomphant.

Il ne parle pas de Marton ! Tout s’explique. Ne parlons donc plus de Marton. Il est bien convenu qu’on ne parlera plus de Marton ?

RIVEROL et DE CHAMPIGNAC.

Oui !

FRIDOLIN.

Vous voyez bien ; si vous vous étiez expliqué comme cela, tranquillement, au lieu de crier !...

DE CHAMPIGNAC.

Tiens, parbleu ! il arrive comme un fou, pour me tuer, sous prétexte que je suis dans le salon de sa femme !

RIVEROL.

Le salon de ma femme ?...

DE CHAMPIGNAC.

L’Italienne !

RIVEROL, surpris.

L’Italienne ?

FRIDOLIN, revenant.

Il y a donc une Italienne ?

DE CHAMPIGNAC, à Riverol.

Eh bien, votre femme !...

RIVEROL.

Moi ! je ne suis pas marié !

FRIDOLIN, à Champignac.

Il n’est pas marié ! Tout s’explique !

DE CHAMPIGNAC.

Vous n’êtes pas marié avec elle ?

Ils se regardent tous les trois comme s’ils étaient abrutis.

Alors, c’est un mensonge de Marton ?

FRIDOLIN, vivement.

Oh ! il est convenu qu’on ne parlera plus de Marton. Ne parlons pas de Marton !... L’Italienne t’a donc dit ?...

DE CHAMPIGNAC.

Non, elle ne m’a rien dit !

FRIDOLIN.

Enfin, vous vous êtes vus et...

DE CHAMPIGNAC.

Mais non, je ne l’ai pas vue !...

FRIDOLIN.

Mais alors, si vous ne vous êtes rien dit, et si vous ne vous êtes pas vus !... – Sapristi ! ne parlons donc pas de l’Italienne ! « C’est bien assez embrouillé comme ça !

Il s’essuie le front.

RIVEROL.

« Et d’ailleurs, il ne s’agit pas de ça !

DE CHAMPIGNAC.

« Mais si ! il s’agit de ça ! Si vous n’êtes pas marié !... – En définitive, de quoi vous plaignez-vous ?

FRIDOLIN, à Riverol.

« Ah ! il a raison ; de quoi vous plaignez-vous ?

RIVEROL.

« Mais je me plains de ce qui me regarde !

FRIDOLIN.

« Chut ! ne nous échauffons pas, nous arrivons ! »

DE CHAMPIGNAC, à Riverol.

Vous n’aviez pas le droit de venir me relancer là-bas...

RIVEROL.

Là-bas ?...

FRIDOLIN.

Là-bas ?

DE CHAMPIGNAC.

Enfin, dans l’autre maison !

RIVEROL.

Quelle autre maison ?

DE CHAMPIGNAC.

Quelle maison ?... mais la maison où vous êtes venu me trouver avec vos pistolets !

RIVEROL.

Ici ?

DE CHAMPIGNAC.

Mais non, pas ici ! l’autre maison, l’autre !

RIVEROL.

Où ça, l’autre ?...

DE CHAMPIGNAC.

Mais est-ce que je sais, moi ! 

À Fridolin.

Enfin ! tu y étais, toi, tu le sais bien !

FRIDOLIN.

Moi ! – Je ne suis pas sorti d’ici !

DE CHAMPIGNAC.

« Mais... cette maison !... cette maison d’où j’ai sauté par la fenêtre et vous aussi !...

RIVEROL.

« Eh ! bien, c’est la vôtre !

DE CHAMPIGNAC.

« Mais non, elle n’est pas à moi, puisqu’elle est à l’Italienne !...

RIVEROL.

« Est-ce que je sais, moi ? c’est lui qui m’a dit qu’elle était à vous !

DE CHAMPIGNAC.

« Toi ?

FRIDOLIN.

« Mais dame ! – Je ne pouvais pas deviner, moi, que tu donnais ta maison à cette Italienne !...

DE CHAMPIGNAC.

« Mais ce n’est pas moi qui l’ai donnée...

FRIDOLIN.

« Qui donc ?

DE CHAMPIGNAC.

« Mais je n’en sais rien !

FRIDOLIN.

« Et tu souffres cela ? »

DE CHAMPIGNAC, exaspéré.

Tiens, va au diable !... Je deviens idiot ! ma cervelle bout !... Je n’ai que ce chapeau en tête ; et vous m’assommez tous deux !

Il remonte vers la droite.

RIVEROL.

Monsieur !

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! si c’est une balle que vous voulez, vous !... le moment est bien choisi ! tenez, finissons-en ; vous me laisserez peut-être tranquille, quand je vous aurai tué.

RIVEROL.

C’est moi qui vous tuerai !

Camille entre par la gauche, en grande toilette.

 

 

Scène X

 

FRIDOLIN, CAMILLE, CHAMPIGNAC, RIVEROL

 

CAMILLE, gaiement.

Et vous vous expliquerez après ! – N’est-ce pas ?

DE CHAMPIGNAC, FRIDOLIN, RIVEROL.

Elle !...

CAMILLE.

Eh ! bien, nous ne pouvons donc pas sortir de ce malheureux quiproquo ?

RIVEROL.

Ce langage !...

DE CHAMPIGNAC, passant derrière Camille.

Cette toilette !...

Il va à la cheminée.

CAMILLE.

Ah ! mon Dieu !... trois hommes ! dont deux passablement spirituels ; je ne désigne personne, pour ne pas décourager le troisième !...

FRIDOLIN, à lui-même.

C’est le militaire !

CAMILLE.

Et voilà où vous en êtes après trois quarts d’heure de discussion !... à la folie !...

RIVEROL.

Mais enfin, madame !...

CAMILLE.

Oh ! vous, monsieur, les yeux vous sortent de la tête... Et quant à mon fripon de neveu...

RIVEROL.

Votre neveu ?

DE CHAMPIGNAC, montrant Fridolin.

Lui ?

CAMILLE.

Mais vous !...

DE CHAMPIGNAC.

Moi ? – Vous êtes ?...

CAMILLE.

Madame de Berville, votre tante !

DE CHAMPIGNAC, étourdi.

Ma tante !

RIVEROL.

Mais alors, je me suis donc trompé, et vous ne vous aimez pas...

CAMILLE.

Pas encore ! vous voyez !

RIVEROL.

Ah ! qu’ai-je fait !

CAMILLE, à de Champignac.

Et maintenant, comprenez-vous ?

DE CHAMPIGNAC.

Ah ! je ne comprends pas du tout comment madame de Berville, ma tante, peut être femme de chambre...

CAMILLE.

Monsieur mon neveu, « vous êtes un sot !

DE CHAMPIGNAC.

« Madame ma tante !... pour la première fois que vous daignez !... »

CAMILLE.

Vous êtes un sot !... Vous avez pris madame de Berville pour une carriériste parce que sa mise était modeste ! Allons, demandez-moi pardon, monsieur...

Elle lui tend sa main à baiser.

et dites-moi si jamais soubrette vous a tendu la main de cette façon-là ?...

DE CHAMPIGNAC.

Non, madame... seulement, expliquez-moi...

CAMILLE.

Mon neveu, pour la seconde fois, vous êtes un sot !... si vous n’avez pas vu que c’était une leçon de fidélité que je vous donnais dans l’intérêt de ma nièce !...

DE CHAMPIGNAC, piqué.

Une leçon de fidélité ! – Je vous remercie de l’attention !... ce n’est pas à moi qu’il fallait la donner ; c’est à ma femme, qui, au moment même où je maudissais ma ridicule folie, introduisait un homme chez moi, dans ma maison, « et avec lui peut-être la honte et le malheur de toute ma vie !... »

CAMILLE.

Un homme !...

DE CHAMPIGNAC.

Oui, un homme ! et son amant ! j’en suis sûr !...

CAMILLE.

Et vous ignorez ?

DE CHAMPIGNAC, violemment.

Son nom !... Ah !... si je le savais ?...

CAMILLE.

Mais nul indice ?... rien ?

DE CHAMPIGNAC.

Si !... ce chapeau !... Et si je connaissais le misérable qui l’a laissé !...

CAMILLE, lui mettant le chapeau sur la tête.

Couvrez-vous donc, mon neveu ; le misérable, c’est vous !

DE CHAMPIGNAC, effaré.

Moi !...

CAMILLE, lui montrant successivement la petite porte, celle de la première pièce, le cabinet, le balcon, etc.

Vous que j’ai fait entrer par là, en aveugle !... vous que j’ai caché ici !... qui vous êtes caché là !... et qui vous êtes sauvé de chez vous par la fenêtre !

 

 

Scène XI

 

FRIDOLIN, CHAMPIGNAC, CONSTANCE, CAMILLE, RIVEROL

 

DE CHAMPIGNAC, stupéfait.

Est-ce possible !... Et l’Italienne ?

CAMILLE, poussant Constance dans ses bras.

L’Italienne ? la voilà, nigaud !...

DE CHAMPIGNAC.

Ma femme !

CAMILLE, à Constance.

Non è vero, signora ?

CONSTANCE.

Oui.

DE CHAMPIGNAC. Il regarde d’abord sa femme avec stupeur, puis pousse un cri, et tombe à ses pieds.

Ah ! pardonne-moi !... pardonne-moi !... pardonne-moi !...

CONSTANCE, l’embrassant.

Ah ! c’est fait depuis longtemps !

CAMILLE.

Et dire que nous sommes si bonnes que nous n’osons même pas leur avouer leurs propres fautes !

RIVEROL.

Ah madame, me pardonnerez-vous aussi, à moi ?

CAMILLE.

Oh ! vous, vous êtes un affreux jaloux ! un Othello ! un tigre !...

RIVEROL, effrayé.

Oh !...

CAMILLE, lui tend la main.

Et c’est pour cela que je vous épouse !

FRIDOLIN.

Ô bonheur ! je crois que je commence à comprendre !

DE CHAMPIGNAC.

Mais !... puisque j’étais chez moi, expliquez-moi donc quelque chose qui m’embarrasse encore.

CAMILLE.

Quoi donc ?

DE CHAMPIGNAC.

Qu’est-ce que c’est que ce monsieur qui était sous la fenêtre, et que j’ai écrasé aux trois quarts ?

RIVEROL.

Oui... Et que j’ai écrasé tout à fait !

CAMILLE, en regardant Constance.

Qui sait ! un de ces indiscrets qui se faufilent dans les maisons... mal gardées !... et qui n’y reviendra plus !

CONSTANCE, à demi-voix en lai serrant la main.

Oh ! non !...

DE CHAMPIGNAC.

Oh ! ma tante ! laissez-moi vous remercier de la peine que je vous ai donnée !

RIVEROL, à Camille.

Et moi, du bonheur qui m’attend !

CONSTANCE.

Et moi, de me l’avoir rendu !

FRIDOLIN.

Et moi... de m’avoir fait comprendre !...

CAMILLE.

À la bonne heure !... Mais rappelez-vous qu’on ne vous permet de papillonner que de là...

Elle donne sa main droite à baiser à Riverol.

à là !...

Elle lui donne sa main gauche.

 

[1]Nota. Toutes les indications, de droite et de gauche, sont prises du spectateur.

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