Les Gens nerveux (Victorien SARDOU - Théodore BARRIÈRE)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 4 novembre 1859.

 

Personnages

 

BERGERIN, rentier

MARTEAU, propriétaire

TIBURCE, employé de la Poste

CÉSAR, neveu de Marteau

TUFFIER, rentier

LOUIS, son fils

UN NOTAIRE

AUGUSTE

MADAME TUFFIER

MARION, fille adoptive de Marteau

PLACIDE, femme de charge de Marteau

LUCIE

 

La scène se passe aux Batignolles, dans la maison de Marteau.

 

 

ACTE I

 

Un salon. Tous les meubles couverts de housses. Deux portes latérales au premier plan ; à gauche, celle de Marteau ; à droite, celle de ses filles. Au second plan, deux pans coupés avec une porte à gauche, salle à manger, une fenêtre à droite qui s’ouvre sur un jardin. L’appartement est au rez-de-chaussée. Entre les deux portes, à gauche, un piano ; entre la porte et la fenêtre, à droite, une cheminée. Au fond, la porte d’entrée ; un chiffonnier à gauche de cette porte. À droite, une console, une table et un fauteuil ; à gauche, une causeuse et une chaise.

 

 

Scène première

 

PLACIDE, AUGUSTE, TIBURCE

 

Au lever du rideau, Placide assise sur un fauteuil devant la cheminée, lit le journal ; Auguste assis sur le tabouret du piano.

PLACIDE, lisant le journal.

On lit dans la Sentinelle du Jura : « es premières neiges viennent de faire leur apparition... »

S’interrompant.

Déjà ! à la fin de septembre !... en voilà un de pays !

Se retournant vers Auguste.

Eh bien ! qu’est-ce que vous faites donc là, vous ?... et ce salon ?...

AUGUSTE.

Ah ! je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui, madame Placide, mais je me sens tout je ne sais comment... je n’ai pas de cœur à l’ouvrage.

PLACIDE.

C’est comme moi ; c’est le temps.

AUGUSTE, soupirant.

C’est le temps !...

Il essuie le piano ; Placide continue sa lecture ; Tiburce en grande toilette ouvre discrètement la porte du fond et reste un moment sur le seuil.

TIBURCE, à Auguste.

Monsieur Marteau, s’il vous plaît ?

Silence. Auguste continue à essuyer, Placide à lire ; Tiburce vient frapper sur une touche de piano, en répétant.

Monsieur Marteau ?

AUGUSTE.

Il est à table.

TIBURCE.

C’est pourtant bien aujourd’hui que monsieur reçoit ?...

AUGUSTE.

Sans doute ; mais ça ne l’empêche pas de dîner, peut-être !

TIBURCE.

En effet.

Regardant l’heure à sa montre.

Sept heures vingt...

Haut.

Et ce sera long, ce dîner ?

AUGUSTE.

Ah ! vous avez bien le temps de faire un bon tour dans les Batignolles. Il fait beau... c’est le premier jour de l’automne...

TIBURCE.

Merci... j’aime mieux m’asseoir.

Il s’assied sur la chaise à gauche.

PLACIDE, se retournant.

Qu’est-ce qu’il y a ?

AUGUSTE.

C’est monsieur qui demande monsieur.

PLACIDE.

Si vous ôtiez vos housses, vous...

AUGUSTE.

Oui, madame Placide.

Il tire la housse de la chaise sur laquelle est assis Tiburce.

Pardon !...

TIBURCE.

Quoi ?...

AUGUSTE, même jeu.

La housse !

Tiburce se lève et cherche des yeux où s’asseoir.

PLACIDE, à Tiburce.

Qu’est-ce que vous lui voulez donc, vous, à monsieur ?

TIBURCE, stupéfait.

Tiens, cette question !... Elle est bonne, la bonne !

PLACIDE.

D’abord, je ne suis pas bonne, entendez-vous ?

TIBURCE, saluant.

Ah ! pardon...

À part.

C’est le suisse...

Il s’assied à droite sur le fauteuil qui est près de la table.

PLACIDE.

Je suis femme de charge de monsieur Marteau... et depuis vingt ans... entendez-vous ?... Et j’ai rebroussé des nez qui étaient mieux faits que le vôtre !

TIBURCE, d’un air de doute.

Mieux faits !...

AUGUSTE, tirant la housse du fauteuil.

Pardon !

TIBURCE.

Quoi ?

AUGUSTE.

La housse...

TIBURCE, se levant impatienté.

Encore ?

Il va se chauffer les pieds à la cheminée.

PLACIDE.

Enfin ! voulez-vous me faire le plaisir de me dire votre nom ?

TIBURCE, debout devant la cheminée.

Tiburce !

PLACIDE.

Connais pas.

TIBURCE.

Ça ne m’empêche pas de m’appeler Tiburce, ça.

PLACIDE.

Et qu’est-ce que vous faites ?

TIBURCE.

Du mauvais sang !

PLACIDE.

C’est votre métier ?

TIBURCE.

De neuf heures à cinq... à la Grande Poste... cour des Malles, escalier G, Bureau des réclamations.

PLACIDE.

Tiens ! l’ancien bureau de monsieur Bergerin, avant sa retraite...

TIBURCE.

Eh bien, justement. Mon chef m’a présenté à monsieur Bergerin, qui me présente ce soir à monsieur Marteau... Êtes-vous contente ?...

Il s’assied sur un fauteuil à l’extrême droite.

PLACIDE, à part, en se levant.

Tiens !... tiens !... Est-ce qu’il viendrait pour nos demoiselles, celui-là, avec sa cravate blanche ?

AUGUSTE, tirant la housse du fauteuil où est assis Tiburce.

Pardon !

TIBURCE, impatienté.

Encore !

Il se lève et cherche où s’asseoir.

PLACIDE.[1]

Puisque vous connaissez monsieur Bergerin, vous feriez mieux de nous débarrasser le salon pendant qu’on dîne, et de monter chez lui !

TIBURCE.

Où ça ?

PLACIDE.

Eh bien ! au second, la porte en face ; c’est bien malin à trouver, la maison de monsieur n’a que deux étages...

TIBURCE.

Ah !... la maison est à monsieur Marteau ?

PLACIDE.

À qui voulez-vous donc qu’elle soit ?

TIBURCE.

Et... il n’a pas de fils, n’est-ce pas ? monsieur Marteau ?

PLACIDE.

Non. Il n’avait qu’un neveu, qu’il a même mis à la porte... mais il a une demoiselle... ou deux.

TIBURCE.

Comment, ou deux ?...

PLACIDE.

Mais, dam ! oui... D’abord mademoiselle Lucie, qui est bien sa fille, puisqu’il l’a eue de sa défunte femme... et puis mademoiselle Marion, qu’il a recueillie.

TIBURCE, à lui-même.

C’est bien ce qu’on m’avait dit : une enfant trouvée !

PLACIDE.

En savez-vous assez comme ça ?

TIBURCE.

Mais je...

PLACIDE.

Dieu merci !... Vous êtes assez indiscret, vous...

TIBURCE.

Pardon ! mais je vous ferai observer...

PLACIDE, lui tendant des lettres qu’elle prend sur la table.[2]

Tenez... en montant chez monsieur Bergerin, vous porterez ça...

TIBURCE, avec dignité.

Vos lettres ?... Eh bien, par exemple !...

PLACIDE.

Allez donc, allez donc, je vous souhaite de ne jamais rien faire de plus déshonorant que ça...

TIBURCE.

Plaît-il ?

PLACIDE.

Il n’y a qu’à sonner au premier, chez monsieur Tuffier. Vous le connaissez bien, monsieur Tuffier ?

TIBURCE.

Mais, pas le moins du monde.

PLACIDE, haussant les épaules.

Laissez-moi donc tranquille ! Monsieur Tuffier, un vieil ami de monsieur, qui s’est fait des rentes dans la quincaillerie !... un avare qui est poltron... et nerveux. Ah ! il ne faut pas le contrarier, celui-là, et son fils non plus, monsieur Louis. Il ne parle que de casser et de tuer... et coureur, avec ça !... Je l’ai connu tout petit, moi ! il a été élevé quasiment avec ces demoiselles... et je lui donnais des calottes !... ça n’a pas de fiel. Mais c’est égal, il est trop coureur... Vous devriez lui dire ça, vous !

TIBURCE.

Moi ? mais puisque je...

PLACIDE.

Vous ne le connaissez peut-être pas non plus, lui !

TIBURCE.

Qui ?...

PLACIDE.

Monsieur Louis !

TIBURCE, impatienté.

Mais, ni Tuffier père, ni Tuffier mère, ni Tuffier fils !... Sont-ils ennuyeux avec leurs histoires !... Il en faut une patience, ici !...

Il s’assied sur la causeuse.

AUGUSTE.

Pardon !

TIBURCE, furieux.

Eh bien !... Quoi ?... puisqu’elle est enlevée, la housse.

AUGUSTE, tenant délicatement des garde-tête au crochet.

Les guipures !

TIBURCE, se levant.

Sapristi !... Tenez, j’aime encore mieux porter vos lettres !

PLACIDE.

Ah bien ! je vous préviens : si vous voulez que monsieur Bergerin vous mette à la porte, vous n’avez qu’à vous traîner comme ça sur tous ses meubles !

TIBURCE.

On ne s’assied pas non plus chez lui ?

PLACIDE.

Ah mais ! c’est que c’est plus beau qu’ici... tout velours et tout soie, et six pièces pour monsieur Bergerin tout seul !... Je vous demande un peu !... un vieux garçon... ça devrait lui donner envie de se marier ; mais il est bien trop égoïste pour ça... Il faut dire aussi qu’il a des nerfs !...

TIBURCE.

Lui aussi ?...

PLACIDE.

Ah ! je le crois bien !... mais ce n’est rien auprès de monsieur !

TIBURCE.

De monsieur Marteau ?

PLACIDE.

Oui !... En voilà un qui est nerveux, depuis qu’il n’a plus rien à faire...

Violent coup de sonnette dans la salle à manger.

Tenez ! Voilà sa manière !...

TIBURCE, après avoir sauté.

Mâtin !... on prévient, au moins...

Autre coup de sonnette dans le vestibule.

Sapristi !

AUGUSTE.

C’est monsieur Louis !

Il sort pour aller ouvrir.

PLACIDE, prenant un plateau et des tasses.

Vous allez faire connaissance.

TIBURCE.[3]

Merci ! sur ce ton-là ?

Les deux sonnettes carillonnent à la fois.

PLACIDE.

Mais on y va !... on y va !... Ils sont enragés !...

Elle ouvre d’un coup de pied la porte de la salle à manger et entre avec son plateau.

TIBURCE, sautant encore.

Bigre ! mais elle est nerveuse aussi, la vieille...

Récapitulant.

Ah çà ! voyons... Bergerin, nerveux ! Tuffier père, nerveux ! Tuffier fils, nerveux ! le père Marteau, nerveux !... mais cette maison-là est épileptique !... Je tombe bien, moi !...

 

 

Scène II

 

TIBURCE, LOUIS

 

LOUIS, dans le vestibule, criant.

Est-ce que vous vous fichez du monde de me faire attendre ainsi ?... A-t-on jamais vu... ces drôles-là !...

Il entre.

Placide !...

Cherchant.

Allons bon ! où est-elle encore fourrée ?... Personne !...

TIBURCE, à part, devant la cheminée.

Eh bien ! et moi ?

LOUIS, sans faire attention à Tiburce, frappant sur la table avec sa canne.

Personne !... En voilà une baraque !...

Il s’assied sur le fauteuil, près de la table.

On ne sait jamais à quelle heure ils dînent !...

Regardant sa montre.

Je vous demande un peu... huit heures moins dix... j’avais le temps de fumer deux cigares...

Il se lève et va a la cheminée pour allumer un cigare ; Tiburce s’écarte vivement. Louis a beau tirer, le cigare ne veut pas s’allumer.

C’est fait pour moi ces choses-là !... Je pars de la Bastille... trois omnibus pleins !... allez donc !... je finis par grimper en haut, et j’exècre ça... c’est ridicule !... on a l’air de veaux sur une charrette.

TIBURCE.

Ce n’est pas un cigare, c’est un clou qu’il fume !

LOUIS, jetant son cigare.

J’arrive, je sonne... Attends qu’on ouvre, va !... Et cet imbécile... avec son nez !... Monsieur est à table !... monsieur a ses nerfs... Sacrebleu ! moi aussi, j’ai mes nerfs !...

Avec colère, saisissant un tabouret et le jetant par terre.

J’ai envie de tout casser ici !

TIBURCE, effrayé.

Décidément, je monte au second !...

Il se sauve.

 

 

Scène III

 

LOUIS, seul, le suivant des yeux

 

Qu’est-ce que c’est encore que ce nigaud-là ?... Le voilà-t-il qui court !...

Reprenant son chapeau, avec réflexion.

Ah ! tiens, je vais faire comme lui, moi... je m’en vais.

Il sort et ferme vivement la porte, puis rouvre un battant tout doucement, et rentre sur un sentiment tout différent.

Eh bien, oui ! mais au fait... et Marion !... Ma chère petite Marion que je ne verrais pas encore aujourd’hui !... quand voilà huit jours déjà que je n’ai pressé ses petites mains !...

Envoyant des baisers vers la salle à manger.

Oh ! je t’aime, Marion !... je n’aime que toi !... Tu es mon bonheur, ma joie... ma gaieté.

Revenant au premier ton et redescendant la scène.

Ah ! oui, va ! elle est jolie ! ta gaieté... – Je cours depuis trois jours... je ne dors plus... je ne mange plus... je ne vis plus !... Trois billets à ordre, et pas d’argent... et dame ! je n’ai pas de temps à perdre pour en trouver. Aussi, je suis encore joliment bête d’être venu ici pour cette petite fille qui ne devine pas que je suis là, qui ne reconnaît seulement pas mon coup de sonnette !... – C’est déjà femme !... De la coquetterie !... On se fait attendre... – Tiens ! je compte jusqu’à cent !... – Si elle n’est pas venue à la centaine, je pars... – Cela t’apprendra, petit serpent !

Il se jette sur la causeuse, le dos tourné à la salle à manger, se met à compter tout haut en frappant avec sa canne sur le bras du meuble.

 

 

Scène IV

 

LOUIS, MARION

 

Marion sort tout doucement de la salle à manger, et vient derrière lui sans qu’il entende.

LOUIS, comptant.

Vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre, quarante-cinq ! cinquante-sept !

S’arrêtant.

C’est assommant, j’y renonce.

Il penche la tête sur le dos du meuble.

Ah ! j’ai un mal de tête !

MARION, lui prenant la tête à deux mains, et la renversant de sou côté.

C’est votre punition !

LOUIS.[4]

Marion !

MARION, lui tenant toujours la tête.

Huit jours sans venir !

LOUIS, criant.

Tu me tires les cheveux !

MARION, de même.

Demandez-moi pardon !

LOUIS, de même.

Je te demande pardon!... Oh ! la ! la !

MARION.

Mieux que cela !

LOUIS.

Pardon !... Pardon !...

MARION, le lâchant.

Eh ! bien, non, je ne vous pardonne pas ! Et savez-vous ce qui arrivera une autre fois ? Quand vous viendrez, je ne vous dirai pas un mot.

Elle s’appuie contre la causeuse en lui tournant le dos.

LOUIS.

Écoute ! vrai !... Ce n’est pas ma faute !... Si tu savais.

MARION.

Je ne veux rien savoir ; je ne vous demande pas vos secrets.

LOUIS, insistant.

Eh bien... j’ai besoin d’argent, voilà !

MARION.

Toujours ?

LOUIS.

Tiens ! je voudrais bien t’y voir, toi, avec quinze cents francs du ministère ?

MARION.

Quinze cents francs !... Mais qu’est-ce que vous faites donc de tout cet argent-là ?

LOUIS.

Ce que j’en fais ?...

MARION.

Mais sans doute...

LOUIS.

Eh bien, j’en fais des folies ! Je mène une vie de satrape ; j’ai un hôtel, des chevaux, des voitures, et trente-deux personnes à dîner tous les jours ! Trente-deux femmes !

MARION, piquée et descendant.

Si vous vouliez bien ne pas vous moquer de moi, d’abord ?

LOUIS.

C’est vrai, cela... C’est inouï, ces petites filles !... Parce que c’est nourri, éclairé, chauffé, blanchi !... que ça n’a pas un souci, que ça n’a qu’à s’amuser !...

MARION.

S’amuser ?... joliment !... C’est pour cela que mercredi dernier j’ai refusé d’aller au spectacle, pensant que vous viendriez le soir !

LOUIS.

Vous avez refusé parce que les places étaient mauvaises... voilà tout !

MARION.

Et mon bal, l’autre mercredi ?

LOUIS, se levant et venant à elle vivement.

Vous avez refusé un bal à cause de moi, vous ?

MARION.

Oui, monsieur, et un bal de noce, encore !

LOUIS.

Mais jamais de la vie !

MARION.

Oh ! si l’on peut...

LOUIS.

Mais jamais ! jamais !

MARION.

Eh bien ! non, là... ce n’est pas vrai ! Je ne me prive de rien pour vous, et j’en serais bien fâchée... Vous êtes trop méchant et trop ingrat !... Allez-vous-en ! Pourquoi êtes-vous venu ?... Je ne vous connais pas.

Elle tombe assise sur le fauteuil et fond en larmes.

LOUIS.

Tu pleures ?

MARION, cachant ses yeux.

Non ! au contraire...

LOUIS, cherchant à écarter ses mains.

Je te dis que tu pleures.

MARION, détournant la tête.

Je vous dis que non, moi !

LOUIS.

Marion, je suis un brutal ! Ma petite Marion !... donne-moi tes mains !... je t’en prie... C’est plus fort que moi, tu le sais bien... j’ai mal aux nerfs ! Je t’en supplie, dis-moi que tu ne m’en veux pas !

Il se met à genoux devant elle.

MARION, même jeu.[5]

Laissez-moi !

LOUIS.

Je ne suis pas méchant !... je t’aime bien... Tu sais que je t’aime !

Avec désespoir.

Est-ce que je ne t’aime pas, voyons ?

MARION, faiblement.

Si !

Elle lui abandonne une main.

LOUIS, tendrement.

Et toi ! m’aimes-tu ?... dis ?

MARION, de même.

Mais oui.

LOUIS.

Eh bien, alors, pourquoi pleures-tu ?... C’est mon caractère : on ne se change pas... Mais regarde-moi donc !

MARION, se détournant toujours.

Je ne veux pas... vous êtes trop mauvais !

LOUIS, insistant.

Je t’en prie !

MARION.

Non !

LOUIS, même jeu.

Je t’en supplie !

Il la force à le regarder.

MARION.

Ah ! c’est bien malin ! Si tu y mets toute ta force !

Louis lui baise les mains. Marion se laisse faire.

Ah ! c’est égal... je suis bien lâche... Si tu savais comme j’étais inquiète... et je n’osais rien dire, encore ! Enfin, sans en avoir l’air, j’ai soufflé à ta mère d’envoyer le concierge au Ministère. On a répondu qu’on t’avait vu la veille, et voilà comment j’ai été rassurée. Mais il était temps, va... j’étais si tourmentée ! si triste !

LOUIS, lui tenant les deux mains.

Heureusement qu’il n’y paraît pas ; tu es fraîche et rose comme...

MARION, piquée.

Hein !... Vous me le reprochez ?

LOUIS, riant.

Moi ?... Ah ! par exemple !

MARION.

C’est-à-dire qu’il fallait tomber malade pour vous plaire, n’est-ce pas ?

LOUIS, vivement.

Ah ! pauvre mignonne ! toi malade !

Un peu railleur.

Mais enfin tu m’avoueras bien que, sans tomber malade... on ne perd pas de vue pendant huit jours les personnes qu’on aime... sans y laisser un peu de ses couleurs...

MARION.

En tous cas, il vaut mieux les garder ainsi que de les perdre comme vous... au jeu.

LOUIS.

Il ne s’agit pas de moi !

MARION.

Il fallait perdre l’appétit, le sommeil, n’est-ce pas ?

LOUIS.

Mais non...

MARION, s’excitant de plus en plus.

Je devais me consumer lentement dans le désespoir et dans les larmes...

LOUIS.

Du tout...

MARION.

Il aurait fallu me couvrir de cendres, me frapper la poitrine et m’arracher les cheveux, n’est-ce pas, pendant que vous vous amusiez...

LOUIS, impatienté et remontant.

Ah ! si vous me faites dire des bêtises !

Il s’assied sur le bras du fauteuil

MARION.

Je vous fais dire ce que vous pensez...

LOUIS.

Vous êtes trop aimable...

MARION.

Et vous trop bon.

LOUIS.

Je m’y attendais... je voulais partir !... j’aurais mieux fait !

MARION.

Ah ! certainement... plutôt que de me chercher de sottes querelles.

LOUIS, se levant brusquement.

C’est mon congé, n’est-ce pas ?

MARION.

Comme il vous plaira !

LOUIS, prenant son chapeau et sa canne.

Il fallait donc le dire tout de suite.

MARION, éclatant.[6]

Ah ! c’est trop fort, à la fin ! Tenez... vous êtes un méchant esprit... un mauvais cœur !... un être insupportable... insociable !... Je ne vous aime plus... je vous fuis... et je vous hais !... là !...

Elle entre chez elle à droite et ferme la porte.

LOUIS, seul, frappant à la porte.

Marion ! Marion !... écoute-moi... Marion ! j’ai tort !... je te dis que j’ai tort ! là... Je ne recommencerai plus jamais de la vie !... Marion, je te demande pardon... ma petite Marion... à genoux... parole d’honneur... je suis à genoux !...

Il se met à genoux et regarde par-dessous la porte ; à part.

Elle est là !... je vois ses bottines !...

Il frappe.

Ouvre-moi, Marion.

Tragiquement.

Marion ! si tu ne m’ouvres pas, je me brise la tête contre cette porte !... Tu ne veux pas m’ouvrir... Une fois !... trois fois !...

Il se lève.

Eh bien ! tant pis !... Tiens ! je suis bien sot, après tout.

Criant.

Vous n’avez pas de cœur !... vous êtes un petit monstre !... Adieu !...

Il va pour sortir à reculons et manque de renverser son père qui entre.

 

 

Scène V

 

LOUIS, TUFFIER, puis MADAME TUFFIER

 

TUFFIER, épouvanté.

Ah !

LOUIS.

Mon père !

TUFFIER.

Une chaise !...

Il tombe assis en grelottant de tous ses membres.

Que le diable t’emporte, méchant gamin !

LOUIS, lui frappant dans les mains en regardant la porte de Marion.

Ce n’est rien !... Voyons... courage !...

TUFFIER, de même.

Aujourd’hui surtout que le temps va changer... que le vent tourne à la pluie... j’ai le système nerveux dans un état !...

Grelottant.

Tiens ! vois mes mains !...

LOUIS.

Aussi, mon père, vous m’avouerez qu’il n’est pas permis d’être si peureux !

Il se penche pour voir si les bottines de Marion sont toujours là.

TUFFIER, se redressant tout à coup.

Moi ?... peureux ? Mais, polisson ! ce n’est pas vrai... je ne suis pas peureux !... j’ai été soldat pendant dix-huit mois !... et je n’ai jamais eu peur, entendez-vous ? Et pourtant j’ai fait dix garnisons : Melun, Vincennes, Saint-Germain...

MADAME TUFFIER, qui vient d’entrer avec une tapisserie à la main, et qui n’entend jamais que le dernier mot des phrases.[7]

Eh bien ! c’est encore une drôle d’idée que vous avez là !

TUFFIER.

Allons, bon ! De quoi donc croyez-vous que je parle ?

MADAME TUFFIER, assise sur la causeuse.

Vous parlez de Saint-Germain !

TUFFIER.

Eh bien ?

MADAME TUFFIER.

Eh bien, c’est que vous avez l’intention d’aller chez les Lacombe.

TUFFIER.

Tenez, madame Tuffier, je vous l’ai déjà dit cent fois, vous avez une manie déplorable...

MADAME TUFFIER.

Oh ! mon Dieu !... eh bien ! quelle manie ?

TUFFIER.

Celle d’arriver toujours mal à propos dans une conversation.

MADAME TUFFIER.

J’arrive toujours mal à propos avec vous. Après tout, il n’y a pas là de quoi pendre un chat. J’avais cru comprendre que vous aviez la fantaisie d’aller à Saint-Germain, et je trouvais le moment mal choisi, attendu que ce n’est pas quand il fait déjà froid, quand il...

TUFFIER.

Oh ! quelle patience !...

MADAME TUFFIER, se levant.

J’étais d’autant mieux en droit de m’étonner que vous voulussiez aller aujourd’hui chez les Lacombe, qui ne sont pas prévenus, que cet été...

Louis impatienté va prendre son chapeau en cachette, pour se sauver.

vous avez refusé d’y aller, alors qu’ils nous attendaient.

Se retournant vers Louis et l’arrêtant.[8]

N’est-ce pas, Louis ?

TUFFIER.

Mais encore un coup...

MADAME TUFFIER, retenant Louis et l’empêchant à tout moment de sortir.

Et, enfin ces gens ne sont pas riches ; ce n’est pas que je les méprise pour ça... pauvreté n’est pas vice !... mais enfin ils ne roulent pas sur l’or, et ça pourrait les gêner beaucoup, si nous tombions chez eux sans être attendus... car enfin, quand on n’attend personne...

TUFFIER, qui tout le temps a voulu parler, commençant à rager.

Madame Tuffier !...

LOUIS, énervé aussi.

Ah ! oui, maman, hein ?

MADAME TUFFIER, continuant.

Avec ça qu’il y a une lieue de chez eux au village...

TUFFIER.

Madame Tuffier !...

LOUIS, à part.

Ah ! elle est agaçante, maman !

MADAME TUFFIER.

Et que pour avoir une méchante côtelette...

TUFFIER et LOUIS, criant.

Assez ! assez !

Tuffier est repris d’une nouvelle crise et il tombe assis sur le fauteuil, près de la table.

MADAME TUFFIER, à Louis.

C’est bien ! c’est bien !

Elle va s’asseoir à droite avec sa tapisserie.

 

 

Scène VI

 

LOUIS, MADAME TUFFIER, TUFFIER, BERGERIN, TIBURCE

 

BERGERIN, suivi de Tiburce.

Qu’est-ce que c’est ?

TUFFIER, geignant.

Elle me tuera, Bergerin.

MADAME TUFFIER, se levant.

Tout cela parce que...

TUFFIER, criant.

Est-ce que vous allez recommencer ? Oh ! les nerfs ! les nerfs !...

Madame Tuffier hausse les épaules et se rassied.

LOUIS, dénouant la cravate de son père.

Dites donc, si vous m’aidiez un peu, monsieur Bergerin ?

BERGERIN, tournant le dos à Tuffier et descendant à gauche.[9]

Oh ! mon garçon, ne comptez pas sur moi pour ces choses-là... je me connais... rien que de la vue d’un animal qui souffre... je ne regarderais pas Tuffier pour tout au monde.

TUFFIER, revenant à lui.

Ah !

LOUIS, le secouant.

Courage !

BERGERIN.

Tenez !... à la seule pensée que ce pauvre ami est là presque évanoui... je suis forcé de m’asseoir.

Il s’assied sur la causeuse en tournant le dos à Tuffier.

TIBURCE, le regardant.

Ah ! c’est étonnant !... à vous voir, on ne vous croirait jamais si impressionnable.

BERGERIN, assis et s’étalant.

Moi ?... mais je ne suis qu’un paquet de nerfs, jeune homme... mais la moindre émotion, une contrariété, un changement de temps... Aujourd’hui, tenez !... que le vent tourne au sec !...

TUFFIER, se redressant.

À la pluie !...

À Louis et à sa femme.

Dites-lui donc qu’il tourne à la pluie...

BERGERIN, à Tiburce.

Aussi, si vous saviez quel régime !... Une vie calme, réglée !... la promenade... une bonne cuisine... le spectacle, souvent... celui qui fait rire... une chambre chaude... de bons tapis... le soin d’éviter les impressions pénibles... la vue de la souffrance, de la misère... Ah ! je ne peux pas supporter la vue de la misère...

LOUIS, à part.

Cet homme-là me redonnerait une attaque de nerfs... je me sauve...

Il sort vivement.

BERGERIN, continuant.

Je ne me suis pas marié !... parce qu’une femme... les querelles... la jalousie, l’amour lui-même... ce sont des sujétions... Il faut... et on n’est pas toujours... et alors... la femme... vous comprenez... et les enfants !... Ah ! les enfants surtout !... Un enfant crie, il souffre... il fait ses dents... il faut se lever... la nuit... courir chez le médecin !... et voir souffrir mon enfant !... Je me connais... Ah ! pauvre petit... je serais parti pour la campagne !...

MADAME TUFFIER, debout, devant la cheminée, où elle prend des ciseaux, et n’entendant encore que le dernier mot.

Ah ! vous l’avez achetée ?...

TUFFIER.

Quoi ?...

MADAME TUFFIER.

C’est cette maison de campagne dont vous nous aviez parlé, n’est-ce pas ?... du côté de Colombes ?

TUFFIER.

Il n’est pas question de ça !...

BERGERIN.

Non, madame, je disais...

MADAME TUFFIER, allant à Bergerin.[10]

À la bonne heure... Je m’étonnais aussi que vous eussiez l’intention de vous fixer tout à fait à la campagne... c’est si monotone !...

TUFFIER, désespéré.

Elle ne va plus en finir...

MADAME TUFFIER.

Ainsi, on avait proposé à monsieur Tuffier une recette générale à Pithiviers...

TUFFIER.

Bergerin, regardez l’heure...

MADAME TUFFIER.

Mais j’ai exigé qu’il la refusât !...

TUFFIER.

Eh bien ! j’ai refusé !

MADAME TUFFIER.

Et vous avez bien fait.

TUFFIER.

Eh bien ! c’est entendu.

MADAME TUFFIER.

Oui, monsieur, vous avez bien fait, car j’y serais morte !...

BERGERIN, à part, se levant.

Ah ! ma foi !...

MADAME TUFFIER, à Bergerin.

Songez-y donc, monsieur...

BERGERIN, tranquillement.

J’y songe, madame...

MADAME TUFFIER.

Quitter Batignolles... à mon âge ?...

BERGERIN.

Oui !...

TUFFIER.

Oh !...

MADAME TUFFIER.

Car je suis née à Batignolles, monsieur, rue des Moines prolongée.

BERGERIN.

Il n’y a pas de mal à ça.

MADAME TUFFIER.

Mon père était pharmacien.

BERGERIN.

On n’est pas parfait...

Il s’assied.

TUFFIER, qui n’a pas placé un mot.

Mais ne lui répondez donc pas, Bergerin !

MADAME TUFFIER, avec sentiment.

Vous autres hommes, vous ne tenez pas au sol qui vous a vu naître... mais nous y tenons, nous...

TUFFIER.

Mais puisqu’on vous le laisse, votre sol...

MADAME TUFFIER.

Oh ! mon Dieu !... j’ai cherché bien souvent à me raisonner là-dessus... je me suis dit que la patrie était partout avec l’homme aimé...

Bas à Bergerin.

Mais d’abord, moi, je n’ai jamais aimé mon mari...

BERGERIN.

Alors, ça simplifie la question...

MADAME TUFFIER.

D’ailleurs, pourquoi aurait-il exigé que j’allasse m’ensevelir au fond d’une province ?...

BERGERIN, à Tuffier.

Oui, pourquoi ?... pourquoi ?

TUFFIER, à sa femme.

Mais vous ne voyez donc pas que Bergerin se fiche de vous ?...

BERGERIN.

Par exemple !...

MADAME TUFFIER.

Vous en avez menti !...

TIBURCE, à part.

Ils ne m’ont pas l’air de faire bien bon ménage...

MADAME TUFFIER.

Vous croyez que tout le monde est comme vous !...

BERGERIN, pour la calmer.

Madame !...

MADAME TUFFIER.

Non, voyez-vous, monsieur, cet homme-là n’est content que quand il m’insulte... et cela, parce qu’il m’a épousée sans dot...

TUFFIER, criant.

Voilà autre chose, à présent !...

MADAME TUFFIER, passant à droite.

Mais vous étiez vieux, et moi j’étais jeune, je le serais même encore sans tous les chagrins que vous m’avez causés...

TUFFIER, criant.

Oh !...

MADAME TUFFIER, pleurant.

Voyez-vous, monsieur, eh bien ! quelque jour, je retournerai chez ma mère !...

TUFFIER, criant.

Assez !... assez !...

TIBURCE, à part.

On doit être vite malade, dans cette maison !

 

 

Scène VII

 

TIBURCE, BERGERIN, MADAME TUFFIER, TUFFIER, PLACIDE

 

PLACIDE, sortant précipitamment de la salle à manger.

Taisez-vous !...

TOUS.

Quoi donc ?...

PLACIDE.

Monsieur Marteau ! Il a ses nerfs !

TIBURCE, vivement à Bergerin.

Diable !... ne me présentez pas, dites donc !

BERGERIN.

Bah ! il est toujours comme cela !

MADAME TUFFIER.[11]

Je remonte chez moi...

BERGERIN.

Vous nous quittez ?

TUFFIER.

Parbleu ! Madame Tuffier pourrait être utile maintenant, si Marteau est malade ; alors elle s’en va comme elle est venue : mal à propos.

MADAME TUFFIER.

Tenez, monsieur Tuffier... vous n’êtes qu’un criquet !... un criquet !

Elle sort.

PLACIDE.

Le voilà ! regardez-moi cette figure !... Ma foi ! moi, je me sauve !

Elle sort.

 

 

Scène VIII

 

BERGERIN, TUFFIER, TIBURCE, MARTEAU

 

Marteau sort de la salle à manger les mains derrière le dos, la tête inclinée d’un air lugubre. Tout le monde le regarde en silence ; il serre la main de Tuffier sans le regarder, et sans rien dire il passe. Même jeu avec Bergerin ; arrivé devant Tiburce, qui cherche à se dissimuler, il lui prend la main sans le regarder, s’apprête à la serrer, lève la tête, le considère avec étonnement, laisse retomber sa main, lui tourne le dos et traverse de nouveau la scène de gauche à droite, pour s’asseoir sur le fauteuil près de la table.

BERGERIN, à Marteau.

Cela ne va pas, hein ?

MARTEAU.

Non !

BERGERIN.

Les nerfs ?

MARTEAU.

Oui !

TUFFIER.

Le vent qui change ?

MARTEAU.

Oui !

BERGERIN.

C’est ce que je disais : le temps sec !

TUFFIER.

La pluie !

MARTEAU.

Oui, l’orage.

BERGERIN, à Marteau.

Si vous essayiez des chaînes Pulvermacher ?

Marteau déploie un journal.

TUFFIER.

Ou du Paullinia !

À Marteau, qui lui tend le journal tout déployé.

Il faut lire ?

Marteau lui fait signe que oui, lui montre le passage et s’assied sur la causeuse.

TUFFIER, lisant.

« Dix mille francs de récompense à celui qui guérira une affection nerveuse invétérée. S’adresser à Batignolles, rue de l’Église, n° 35, chez monsieur M... »

Parlé.

Vous ?

Marteau fait signe que oui.

Et il est venu quelqu’un ?

Marteau lève les dix doigts.

BERGERIN.

Des charlatans ?

Signe affirmatif de Marteau.

TUFFIER.

Eh bien, où sont-ils ?

Marteau allonge le pied.

À la porte ?

Signe affirmatif de Marteau.

TIBURCE, à mi-voix.

Enfin, ça lui a toujours fourni l’occasion de passer ses nerfs sur quelqu’un.

Il fait le même geste du pied.

MARTEAU se lève, le regarde avec surprise, et tire Bergerin par la manche, désignant Tiburce.

D’où sort-il, celui-là ?

BERGERIN, à Tiburce.

Ah ! vous voilà pris. Alors je vous présente. Mon cher Marteau, monsieur Tiburce, employé de mon ci-devant bureau, à la poste...

TIBURCE, saluant Marteau.[12]

Cour des Malles, escalier G, Bureau des réclamations.

MARTEAU.

Eh bien ! qu’est-ce que vous réclamez ?

TIBURCE, interdit.

Mon Dieu, monsieur, je...

MARTEAU.

Moi, je ne réclame rien : alors, c’est donc vous ?

TIBURCE.

C’est-à-dire que...

À Bergerin.

Aidez-moi donc ?

BERGERIN, assis sur la causeuse.

Ah ! mon ami, non... cela pourra amener des discussions, et elles me sont fatales... je me connais.

MARTEAU, à Tiburce.

Eh bien ! voyons, monsieur, parlez !

BERGERIN, le poussant.

Parlez donc !

TIBURCE.

Mais, c’est que...

BERGERIN.

Allons donc !

TIBURCE, saluant Marteau.

Cher et honoré monsieur : employé à la Grande Poste, cour des Malles, escalier G...

BERGERIN.

Oui, c’est convenu !

TIBURCE, continuant.

Après un an de surnumérariat, et actuellement rétribué au prix de douze cents francs, auxquels il faut joindre dix mille francs de rente annuelle que m’ont laissés mes défunts parents ; certain d’ailleurs d’un avancement rapide, grâce à la protection de mon chef et de son éminent prédécesseur...

Il salue Bergerin.

BERGERIN.

Bien, très bien !

TIBURCE, continuant.

J’ose, monsieur,

Il salue Marteau.

solliciter l’honneur sans égal de votre alliance, et briguer la main de mademoiselle votre fille.

MARTEAU.

Lucie ?

TIBURCE.

Non... l’autre, s’il vous plaît.

MARTEAU.

Marion ?

TIBURCE.

Mademoiselle Marion... oui, monsieur.

MARTEAU.

Vous connaissez Marion ?

TIBURCE.

Pour avoir eu l’honneur de danser plusieurs fois avec elle, cet hiver.

MARTEAU, aux autres.

Eh bien ! dites, si ce n’est pas fait pour moi, ces choses-là ? J’ai dîné de travers, le gigot n’était pas cuit, la volaille était brûlée, le café n’était point chaud, ma digestion était pénible ; il ne me fallait qu’une cérémonie aussi bête que celle-là pour la troubler tout à fait, et l’on n’a pas manqué de la provoquer... Oh ! c’est fait pour moi...

À Bergerin.

C’est un tour que vous avez voulu me jouer, vous, n’est-ce pas !

BERGERIN, prisant.[13]

Moi ! je m’en moque ! décidez ce qu’il vous plaira !

MARTEAU.

Mais je ne décide rien du tout !... Est-ce que je le connais, moi, ce monsieur ?... est-ce que j’ai jamais dansé avec lui ?

Il se promène de long en large.

TIBURCE, humblement.

Je dois l’avouer... jamais je n’ai eu cet honneur.

MARTEAU.

Est-ce que je connais ses qualités, ses défauts... son tempérament, surtout ? car c’est une question capitale que le tempérament d’un gendre... Celui-ci est d’un tempérament nerveux ?

TIBURCE.

Non, monsieur !

MARTEAU, continuant sa promenade sans regarder Tiburce et remontant la scène.

Sanguin ?

TIBURCE.

Non !

MARTEAU, redescendant.

Bilieux !

TIBURCE.

Non !

MARTEAU, même jeu.

Bilioso-sanguin ?

TIBURCE.

Non plus !

MARTEAU.

Nervoso-sanguin ?

TIBURCE.

Pas davantage !

MARTEAU.

Nervoso-bilioso-sanguin ?

TIBURCE, effrayé.

Jamais !

MARTEAU, s’arrêtant court, à Bergerin.

Ah çà ! il n’a donc pas de tempérament du tout ?

BERGERIN.

Eh bien ?... est-ce que je sais, moi ?

TIBURCE.

Mais...

MARTEAU.

Pas de tempérament ! donc, pas de caractère, et alors ce n’est pas un homme.

Il remonte et va tisonner à la cheminée.

TIBURCE, se révoltant.

Comment ? Mais, au contraire...

TUFFIER, à Tiburce.

Eh bien, voyons ?... Décidément, de quel tempérament êtes-vous ?

TIBURCE.

Mais, sacrebleu ! jamais de la vie on n’a demandé...

BERGERIN.

Répondez donc !

TIBURCE, à demi-voix.[14]

Comme cela, il faut absolument que je sois d’un tempérament quelconque ?

TUFFIER, à Bergerin.

Parbleu !

TIBURCE.

Eh bien ! voyons ?

À Bergerin.

Aidez-moi donc un peu, vous, vous êtes là... Ne serais-je pas sanguin, par exemple ?

MARTEAU, se retournant, la pincette à la main.

Sanguin ?... donc, prédisposé à la congestion ! à l’apoplexie !... Danger pour la femme, pour les enfants, pour le beau-père... Refusé le candidat !

TIBURCE.

Non, non, je disais que je ne suis pas sanguin, oh ! pas du tout ! mais bilieux ! ça vous irait-il, bilieux ?

MARTEAU, même jeu.

Bilieux !... donc, prédisposé à la mélancolie, aux humeurs noires, à la folie. Danger pour la femme, pour les enfants, pour le beau-père... Refusé le candidat !

TIBURCE.

Permettez... Je me souviens parfaitement... je ne suis pas bilieux. Loin de là...

MARTEAU, vivement, en redescendant.[15]

Alors vous êtes nerveux ?

TIBURCE.

Nerveux ?

MARTEAU, BERGERIN et TUFFIER.

Oui ?

TIBURCE, embarrassé.

Mon Dieu ! je le suis et je ne le suis pas !

TOUS LES TROIS.

Expliquez-vous !

TIBURCE.

Voilà ce que c’est ! Je le suis, si vous le voulez... mais si vous ne le voulez pas...

MARTEAU.

Je le crois bien que je ne le veux pas ! Il ne me manquerait plus qu’un gendre nerveux comme moi pour me rendre fou !

TOUS.

Ah ! oui !

MARTEAU.

Tâtez-vous donc, jeune homme, et dépêchons !... Si vous n’êtes pas d’humeur douce, facile à vivre et prévenante... Si vous n’êtes point habile à choisir les sujets de conversation qui peuvent m’être agréables... Si vous ne savez pas sonner, rire, vous moucher sans bruit... parler dans les cordes graves, et ne bouger que dans les cas d’absolue nécessité...

TIBURCE.

Mais...

MARTEAU.

Enfin, si vous continuez à mettre de la pommade comme celle que vous avez là, et si tous vos gilets sont comme celui-ci, d’un ton criard et irritant, vous n’êtes point mon fait ! Refusé le candidat !

TIBURCE.

Enfin, je...

MARTEAU.

Et pour ne vous laisser aucun doute à cet égard... sachez que j’ai mis hors de céans un garçon spirituel, instruit, le propre fils de ma sœur, mon neveu César, tout simplement parce qu’il me tapait sur les nerfs... Donc, tâtez-vous, et si vous êtes de nature à vous agacer et à m’agacer, à vous énerver et à m’énerver...

Il va s’asseoir sur le fauteuil près de la table.

TIBURCE, le suivant.

Mais permettez.

MARTEAU.

Vous comprenez bien, n’est-ce pas, que je ne suis point embarrassé de Marion ?

TIBURCE.

Certes, je....

MARTEAU.

Et que quand je voudrai la marier...

TIBURCE.

Oh ! je ne doute pas de...

MARTEAU.

Il ne me sera pas difficile de trouver...

TIBURCE.

Assurément, monsieur.

MARTEAU, qui a donné plusieurs fois des marques d’impatience, éclatant enfin et se levant.

Mais, ventre d’un petit poisson ! ne me coupez donc pas mes phrases comme ça !

TIBURCE.

Oui, monsieur.

À part.

C’est une torpille que ce beau-père-là !

MARTEAU.

Je disais donc qu’il ne me serait pas difficile de trouver un gendre aussi joli, aussi spirituel.

TIBURCE, vexé.

Mais...

MARTEAU.

Car vous ne devez pas être fort, vous ?

TIBURCE, à Bergerin.

Ah ! il est agaçant !

MARTEAU, après lui avoir fait signe de revenir.

Vous n’êtes pas beau non plus.

Mouvement de Tiburce, qui passe à droite.

Mais cela m’est égal. Ce qui m’importe, encore une fois, c’est le tempérament de mon gendre. Ma pauvre Marion, je ne veux pas qu’elle ait à souffrir des nerfs de son mari... comme ma pauvre défunte... car ce sont mes nerfs, je le parierais, qui ont tué madame Marteau.

BERGERIN, tranquillement.

Moi, j’en suis persuadé.

MARTEAU.

Aussi, je l’ai juré, mes deux filles épouseront n’importe qui et n’importe quoi, pourvu que ce n’importe quoi-là ne soit pas nerveux... Voilà ... vous êtes fixé.

TIBURCE, vivement.

Ah ! monsieur, mais c’est que je suis parfaitement votre homme, parfaitement... car je ne suis pas nerveux du tout, je vous jure que je ne suis pas nerveux !

MARTEAU.

Vous le jurez, vous le jurez... c’est facile à dire.

À part.

Mais nous allons bien voir...

Sans rien dire, et au moment où Tiburce s’y attend le moins, il lui donne en criant une tape formidable sur l’épaule, puis lui saisit le poignet d’une main, et prend sa montre de l’autre.

TIBURCE, surpris.

Fichtre ! vous m’avez démanché l’épaule !

MARTEAU, qui compte.

Ça ne fait rien.

À lui-même.

Le pouls est bon, il est calme. Une autre épreuve.

Allant au canapé.

Venez ici, jeune homme.

Faisant le simulacre de gratter à rebours le velours du meuble.

Faites donc un peu comme cela, pour voir.

TIBURCE, à part.

Le velours !... Voilà un examen !

Il frotte le velours avec acharnement.

BERGERIN et TUFFIER, agacés.

Bien ! bien !...

MARTEAU, très agacé.

C’est bien, jeune homme.

TIBURCE.

Est-ce fini ?

MARTEAU.[16]

Pas encore.

Lui tendant un couteau et un bouchon qu’il vient de trouver sur le guéridon.

Prenez ce couteau et ce bouchon, maintenant, et coupez.

Tiburce coupe, le bouchon crie ; Tuffier, Bergerin et Marteau grincent des dents.

MARTEAU, TUFFIER et BERGERIN, criant.

Assez ! assez !

TIBURCE.

Voilà !

Tuffier lui arrache le couteau et le bouchon des mains.

MARTEAU, avec admiration.

Il n’a pas bronché ! pas sourcillé ! Il n’a pas grincé des dents ! C’est admirable !

BERGERIN.[17]

Inouï !

MARTEAU, solennellement, à Tiburce.

Il suffit, jeune homme ; vous n’êtes pas nerveux, je vous permets d’aspirer à la main de Marion.

TIBURCE.

Quel bonheur !

MARTEAU, à Tiburce.

Ah ! vous ne sentez rien ! Ah ! vous êtes une vraie machine ! Ventre d’un petit poisson ! vous êtes bien l’homme qu’il me fallait ! Je pourrai donc m’énerver, m’agacer tout mon saoul. J’aurai donc quelqu’un sur qui tomber !

TUFFIER, serrant la main de Tiburce.

Et moi aussi !

BERGERIN, même jeu.

Et moi aussi !

TIBURCE.[18]

Ah ! mais, permettez...

MARTEAU, le serrant dans ses bras.

Pas nerveux !... tu seras mon gendre !

 

 

Scène IX

 

TUFFIER, TIBURCE, MARTEAU, BERGERIN, LOUIS

 

LOUIS, qui entrait et qui a entendu, criant.

Son gendre !

MARTEAU, TUFFIER et BERGERIN, sautant.

Ah !

MARTEAU.

Que le diable l’emporte, celui-là !

LOUIS.[19]

Votre gendre, ce monsieur-là !

TIBURCE.

Monsieur !

MARTEAU.

Mais sans doute...

LOUIS, criant.

Non, non, cela ne sera pas !

MARTEAU.

Hein ?

TUFFIER.

Veux-tu te taire ?

LOUIS.

Je ne veux pas qu’il épouse Marion, moi. Je lui défends de l’épouser.

TIBURCE, ahuri.

Ah çà ! mais...

MARTEAU.

Sortez, monsieur !

LOUIS, criant.

Oui, je le lui défends ; et s’il l’épouse, je le tue !

TOUS.

Grand Dieu !

TIBURCE, effrayé.

Plaît-il ?

LOUIS, trépignant et frappant sur une chaise.

Oui, je le tue !

TUFFIER, épouvanté.

Il le tuera !

MARTEAU.

Il le tue !

BERGERIN.

Il l’a tué !

LOUIS, hors de lui.

Et je mets le feu à la maison !

MARTEAU.

Chez moi, le feu !

TIBURCE, TUFFIER et BERGERIN, perdant la tête.

Au feu !

 

 

Scène X

 

TUFFIER, TIBURCE, MARTEAU, BERGERIN, LOUIS, CÉSAR

 

CÉSAR, entrant vivement.

Le feu ! où çà ?...

LOUIS, courant à César.

Ah ! César !

MARTEAU, au milieu, étendu sur le fauteuil et incapable de bouger.

Mon neveu !

CÉSAR, à Louis.

Où çà... où est-il ?

LOUIS.

Quoi ?...

CÉSAR.

Le feu ?...

LOUIS.

Ah ! nulle part !

TUFFIER, étendu à gauche.

Eh ! les nerfs !...

BERGERIN, de même, à droite.

Les nerfs !...

MARTEAU, au milieu.

Les nerfs !...

TIBURCE, à part.

Qu’est-ce que c’est que cette maison-là ? misère !

CÉSAR.

Alors, on ne brûle pas ? non !... Très bien !

Saluant Marteau.

Bonjour, mon oncle ! Merci, ça ne va pas mal ; et toi ?

MARTEAU, toujours étendu et d’une voix plaintive.

Misérable !... je croyais t’avoir chassé avec ma malédiction !

CÉSAR.

Vous ne vous trompiez pas, mon oncle... mais je vous la rapporte... On ne veut pas me prêter dessus.

MARTEAU, se redressant.

Vraiment ? Eh bien, moi, je veux que tu te sauves !... polisson !... Qui t’a prié de remettre les pieds chez moi ?...

CÉSAR, tranquillement.

Mais, toi-même...

MARTEAU

Moi ?...

CÉSAR, tirant un journal de sa poche.

Lis plutôt...

Lisant.

« Dix mille francs à qui guérira...»

MARTEAU.

Mon avis !

CÉSAR, repliant le journal.

Dix mille francs... c’est joliment mon affaire, à moi ! Quand j’ai vu : « À Batignolles, rue de l’Eglise, 35 » je me suis dit : Parbleu ! c’est l’oncle Marteau... cela ne sortira pas de la famille... marchons !... et il me semble que j’arrive à temps... hein ?

MARTEAU, se levant.

Écoute !

CÉSAR.

Oui !

MARTEAU.

Veux-tu me guérir positivement ?

CÉSAR.

Positivement.

MARTEAU.

Eh bien ! va-t’en tout de suite...

CÉSAR.

Non ! non ! non !... Je ne serai pas plutôt parti que tu retomberas...

Il gesticule comme Marteau quand il a mal aux nerfs.

MARTEAU.

Je t’assure...

CÉSAR.

Non ! non ! non ! Je ne soigne pas le monde comme cela, moi... il me faut une guérison complète, là !... une cure dont on parle !...

MARTEAU, à Bergerin.

Si j’envoyais chercher la garde ?...

CÉSAR.

La garde-malade ?... je m’en charge !...

Marteau, désespéré, lève les mains au ciel. César, se tournant vers Tuffier et Bergerin.

Mais faites vos affaires, je vous en prie... continuez ! cela ne gêne pas le traitement ! De quoi parliez-vous si chaudement quand je suis entré ?

TUFFIER.

Nous parlions mariage.

CÉSAR, derrière la table.

Mariage !... Vous n’en parlez que comme ça... Et qui marie-t-on ?

À Marteau.

toi ?

MARTEAU, sautant.[20]

Moi !

CÉSAR.

Non !... Alors c’est donc monsieur Bergerin qu’on marie avec Placide ?

BERGERIN.

Par exemple !

Il remonte près de la fenêtre.

CÉSAR, montrant Louis.

C’est donc le petit avec Lucie ?

LOUIS.

Mais non !

CÉSAR.

Tant mieux ! alors c’est avec Marion ?

MARTEAU.

Le plus souvent !

CÉSAR, descendant devant la cheminée à droite.[21]

Eh bien ! qu’est-ce qu’il y aurait donc là de si extraordinaire ? Je le connais, le petit Louis, je le connais d’enfance ; il est un peu fou, mais...

MARTEAU.

Un peu !... c’est-à -dire qu’il lui faudrait une camisole de force !

LOUIS, entre son père et Marteau.

Ah ! monsieur Marteau !

TUFFIER, piqué, se levant.

Mais, au bout du compte, vous n’avez pas besoin de tant vous démener ; il me semble qu’on ne vous la demande pas, votre fille.

CÉSAR, à Tuffier.

Et c’est bien le tort que vous avez.

LOUIS.

Oui, certainement !

MARTEAU.

Oui... eh bien ! qu’on y vienne !

TUFFIER.

Mais on n’y viendra pas !

MARTEAU.

C’est-à-dire que ce n’est pas un homme, mais une pile de Volta ! une machine électrique !

LOUIS.

Mais... monsieur Marteau, à la fin !...

TUFFIER.

Mais, veux-tu t’en aller, méchant gamin !

LOUIS.

Ah ! C’est comme ça !

Enfonçant son chapeau sur sa tête.

Eh bien ! non, je ne m’en irai pas !

MARTEAU.

Voyez ! ce polisson !

CÉSAR.

Allons donc !... c’est un charmant garçon, et moi aussi !... et toi-même, tu es le meilleur homme du monde, avec tes travers... et j’espère bien que tu ne nourris pas l’idée grotesque de donner pour époux à la Mariette ce monsieur là -bas, qui a une si drôle de tête ?...

Il montre Tiburce.

TIBURCE.

Plaît-il ?

MARTEAU.

Positivement si, monsieur !... je nourris cette idée grotesque, et je n’attendais plus que votre consentement.

CÉSAR.

Eh bien, je le refuse !

MARTEAU, exaspéré.

A-t-on jamais vu ?...

Bergerin redescend et s’assied sur le fauteuil de la table pour lire le journal.

CÉSAR.

De mauvais mariages ?... on ne voit que ça... raison de plus pour en faire un bon !... Ainsi, c’est convenu, Bergerin épouse Placide, Louis, Marion... et moi... Lucie ! Qu’est-ce que tu dis de cette idée-là ?

MARTEAU, stupéfait.

Je dis...

À Bergerin et à Tuffier.

Ma parole ! il est superbe !...

CÉSAR.

D’abord, je suis superbe voilà un avantage et puis je l’aime, moi, cette enfant-là, c’est une idée à moi... une vieille idée... Elle le sait, elle ne dit pas non... c’est oui... donc, c’est fait !

MARTEAU, à Bergerin et à Tuffier.

Ah çà !... mais je ne sais plus si je rêve ? Comment, voilà un drôle que j’ai chassé de chez moi, et qui revient effrontément... et qui marie Pierre, et qui marie Paul... Non, mais regardez-moi cela, je vous en prie !... c’est trop drôle !... Ah ! tu veux faire la loi chez moi ?... Eh bien ! ce mariage ne se serait peut-être pas fait ; car, après tout, et en y réfléchissant, il ne m’allait pas positivement, celui-là...

TIBURCE.

Hein ?

MARTEAU.

Mais il épousera... maintenant, je le veux ! ne fût-ce que pour que tu en crèves de dépit !

CÉSAR.

Alors, vous marierez votre fille par entêtement ?

MARTEAU.

Par entêtement, soit ; mais je la marierai. Tu verras alors si je suis le maître chez moi. Et quant à tes beaux projets sur Lucie...

Frappant sur l’épaule de Tuffier.

Laissez-moi l’humilier... je vais l’humilier...

Même jeu sur l’épaule de Bergerin, qui, s’étant endormi, se lève et va se rasseoir sur la chaise derrière la table.

CÉSAR.[22]

Ah ! voyons un peu ce que ça va faire.

Il s’assied à droite.

MARTEAU.

Ah ! méchant garnement ! tu parles de te marier !

CÉSAR.

Mais oui...

MARTEAU.

As-tu un métier, seulement... as-tu un état... Que fais-tu ?

CÉSAR.

De la philosophie, mon oncle.

MARTEAU, BERGERIN, TUFFIER.

De la philosophie !

CÉSAR.

Mais oui !

MARTEAU.

Où ça ?

CÉSAR.

En plein air.

MARTEAU.

Et cela te fait vivre ?

CÉSAR.

Oh ! non.

BERGERIN.

Alors, de quoi vit-il ?

MARTEAU.

Oui, de quoi vis-tu ?

CÉSAR.

Je ne vis pas, mon oncle... j’existe, et c’est déjà bien joli !

MARTEAU.

Enfin, tu manges bien ?

CÉSAR.

Non, je mange mal.

MARTEAU.

Qu’est-ce que je disais ?... un bohème !

BERGERIN et TUFFIER.

Un bohème !

CÉSAR.

Donnez-moi vos rentes, je me range !

MARTEAU.

Gagne-les, fainéant !

CÉSAR, se levant.

Ah ! voilà le grand mot lâché : fainéant ! Ah ! jour de Dieu ! je te conseille de m’appeler fainéant, toi qui n’as eu que la peine d’hériter de ta femme, et qui n’as pas fait dans ta vie le quart de ce que je fais en un jour pour venir à bout de payer mon terme !

Il frappe sur les livres, que Bergerin enlève prudemment à mesure.

As-tu été, comme moi, tour à tour maître d’études, métier de chien, chien de métier ? clerc d’huissier... avec du cœur... et déplacé ? employé... avec du zèle... et ridicule ? écrivain... avec du style... et malvenu ? commis... buraliste... imprimeur, traducteur, inventeur... exploité, grugé, rançonné, et manquant toujours un million faute de cent mille francs... cent mille francs faute de dix mille... dix mille faute de cinq cents... et cinq cents faute de cent sous ?...

Dernier coup sur la table, que Bergerin attire à lui.

MARTEAU, agacé.

Ventre d’un...

CÉSAR.[23]

Ah ! vous m’appelez fainéant ! vous qui n’avez qu’à gronder vos domestiques et à dorloter vos prétendus nerfs !

TUFFIER et BERGERIN.

Nos prétendus nerfs !

MARTEAU, serrant les poings.

Brouhouhou !

CÉSAR.

Eh ! brouhouhou !... plonge ta tête dans un baquet, cela te calmera... Qui est-ce qui m’a bâti des bonshommes comme cela, crispés comme des chats !...

MARTEAU, TUFFIER, BERGERIN.

Des chats !

CÉSAR.

Oui, des chats !... un animal nerveux et paresseux comme vous, et comme vous égoïste. Monsieur Bergerin se roule dans l’édredon, et ne veut pas songer à ceux qui grelottent... un chat ! Monsieur Tuffier a mal aux nerfs : ô Dieu ! ne lui demandez pas d’argent, il aurait une crise ! une crise d’égoïsme et d’avarice... un chat ! Monsieur Marteau a ses nerfs, c’est-à-dire Monsieur Marteau n’a rien à faire, il faut bien qu’il bâille, qu’il s’ennuie et qu’il s’occupe à faire enrager les autres... des chats ! des chats ! des chats !

MARTEAU.[24]

Ah ! quelle patience !... Une fois... deux fois... trois fois... Veux-tu t’en aller ?

CÉSAR.

Non ! je suis venu pour te guérir, et de par tous les diables !... je te guérirai !

MARTEAU.

Malgré moi, bandit ?

CÉSAR.

Malgré toi... et Bergerin aussi, et Tuffier aussi, malgré eux, et toute la maison, et cela en dix visites à mille francs le cachet.

MARTEAU.

Eh bien ! aie le front de te représenter ici !

CÉSAR.

Je l’aurai !

MARTEAU.

Je te ferme la porte !

CÉSAR.

J’entre par la fenêtre.

MARTEAU, exaspéré et retenu par Tuffier.

Ma canne !

CÉSAR.

Voilà ... Et nous goûterons tous un bonheur pur et sans mélange... lui avec Marion...

LOUIS.

Oui, oui !

CÉSAR, prenant son chapeau.

Et moi avec Lucie !... Sur quoi, je pense que c’est assez pour une première visite.

À Tiburce.

Allons ! jeune homme, dites bonsoir à tout le monde, et en route avec moi !

TIBURCE.

Moi ?

CÉSAR, lui prenant le bras.

En route... vous vous gâteriez ici !

TIBURCE.

Voulez-vous me lâcher !

CÉSAR, l’entraînant.

Premier cachet, mon oncle ; à demain !

BERGERIN, MARTEAU, TUFFIER.

Oh !...

CÉSAR.

Aux chats ! aux chats !...

Il se sauve en entraînant Tiburce ; Marteau tombe épuisé sur un fauteuil.

 

 

ACTE II

 

Même Décor.

 

 

Scène première

 

MARTEAU, LUCIE, MARION, PLACIDE

 

Lucie fait des gammes an piano ; Marion, à droite, remonte la pendule qui est sur la cheminée ; Marteau, au milieu de la scène, assis dans un grand fauteuil et les pieds sur un tabouret, est enveloppé de chaînes électro-médicales qui l’empêchent de bouger : la pendule sonne successivement neuf heures, neuf heures et demie, dix heures, dix heures et demie, onze heures, etc. ; Placide au fond nettoie dans l’antichambre.

MARTEAU, après un moment de silence, avec colère.

Marion !

MARION.

Papa !

Elle continue à tourner l’aiguille.

MARTEAU, doucement.

Non !... je ne veux pas me mettre en colère... avec ces chaînes électromagnétiques, les courants... le fluide... on ne sait pas ce qui peut arriver.

Avec beaucoup de douceur.

Est-ce que tu n’as pas bientôt fini, mon enfant chérie ?

MARION.

Mais, papa, il faut bien la remettre à l’heure.

MARTEAU, de même.

Si tu en sautais, ma mignonne...

MARION.

Quelle idée, papa, elle sonnerait tout de travers... J’ai bientôt fini, je n’ai plus que onze heures et midi.

La pendule sonne onze heures.

Il est midi et demi.

MARTEAU, à lui-même.

Il y a des pendules qui s’arrangeraient de façon à n’avoir qu’un ou deux coups à sonner... mais celle-là, je crois qu’elle le fait exprès, ma parole d’honneur ; il faut que tout le cadran y passe.

MARION, sonnant la demie.

Allons ! papa, courage ! il n’y en a plus que douze.

MARTEAU.

Non... on n’imagine pas ce que ces petits meubles-là inventent pour vous taquiner !... Ainsi, quand je pense à la remonter, je suis sûr de trouver une aiguille sur l’un des trous... elle sait que cela m’agace, elle n’y manque pas !

La pendule sonne les douze coups.

Ventre d’un petit poisson ! c’est à devenir fou !... Lucie !

LUCIE, sans interrompre ses gammes.

Papa !

MARTEAU, à lui-même.

Je ne veux pourtant pas me mettre en colère !

Doucement.

Lucie, mon enfant... est-ce que c’est bien nécessaire ce que tu fais là ?

LUCIE.

Mes gammes ?

MARTEAU.

Oui...

LUCIE.

Mais dame, papa, il faut bien que j’étudie.

MARTEAU.

C’est positif... il faut qu’elle étudie... je le ferai transporter dans le jardin... ce piano...

LUCIE.

C’est cela qui l’accordera ?

MARION.

Ah ! oui !

MARTEAU.

Ah ! à propos de jardin, appelle Placide !... pendant que j’y pense...

Marion va à la porte du fond appeler Placide.

LUCIE, quittant le piano.

Qu’est-ce que c’est donc cela, papa, que tu t’es mis autour du corps ?

MARTEAU, avec effroi.

N’y touche pas !

LUCIE.

Ça mord ?

Marion et Placide redescendent.

MARTEAU.

C’est électrique !...

TOUTES LES TROIS, écoutant.

Électrique ?

MARTEAU.

Comme la foudre !... la foudre m’étreint de ses bras puissants... aussi, tu vois, je n’ose pas bouger ; la moindre étincelle...

PLACIDE.[25]

En voilà encore une invention de se planter ça autour du corps, comme un paratonnerre !

MARTEAU.

C’est pour rétablir la circulation nerveuse, ignorante ; c’est de l’électricité.

PLACIDE, de même.

L’électricité ! je connais ça aussi bien que vous... C’est un télégraphe, quoi, que le petit de la poste vous aura apporté... car c’est avec cela qu’ils envoient leurs lettres maintenant, que les trois quarts se perdent en route.

MARTEAU.

Ah ! quel malheur ! mon Dieu !... Avez-vous fini... et voulez-vous me faire le plaisir de m’écouter ?

PLACIDE.

Eh bien ! quoi, qu’est-ce qu’il y a encore ?

MARTEAU.

Il y a que si mon neveu César se présente...

PLACIDE.

Eh bien ! je le ferai entrer... quoi...

MARTEAU, criant.

Vous lui fermerez la porte au nez, entendez-vous !

PLACIDE.

Mais jamais de la vie ! Pourquoi donc que je lui fermerais la porte au nez, à ce jeune homme, qui a toujours été poli avec moi ?

MARTEAU.

Parce qu’il ne l’est pas avec moi...

PLACIDE.

Ah ! je n’entre pas dans ces cancans-là... moi... c’est pas mon affaire. Débrouillez-vous avec lui, ça ne me regarde pas !

MARTEAU.

Ah çà !...

PLACIDE, de même, sans l’écouter.

Non, non, non, non !

MARTEAU.

Ah ! que vous êtes heureuse que la foudre m’enveloppe, et que je n’ose pas me mettre en colère...

PLACIDE.

Ah bien ! ce n’est pas pour dire ; mais si ça pouvait vous tenir un peu, et vous empêcher d’être si rageur...

MARTEAU.

Lucie ! Marion !

LUCIE et MARION.

Papa !

MARTEAU.

Chassez-la, je sens que je m’emporte !

LUCIE.

Oui, papa !

MARION, à Placide.

Va-t’en !

Marion et Lucie poussent Placide vers la porte.

PLACIDE, tranquillement.

C’est le télégraphe qui joue... tenez.

MARTEAU, se levant furieux.

Je te chasse !

PLACIDE, riant.

Oui, monsieur !

MARTEAU.

Mais pas comme les autres jours, entends-tu ?... pour tout de bon !

PLACIDE, riant.

Oui, monsieur !... Ah bien ! si c’est comme cela que ça calme ses nerfs !...

MARTEAU, arrachant ses chaînes et lui en jetant une partie.

Tiens !...

PLACIDE.

Miséricorde !

Elle se sauve en riant.

MARION et LUCIE, voulant retenir Marteau.

Petit père !

MARTEAU.

Tiens !... encore !

Il jette un autre fragment dans le vestibule en poursuivant Placide, et vient retomber sur son fauteuil.

Elle me tuera !

 

 

Scène II

 

MARTEAU, LUCIE, MARION

 

LUCIE, cherchant à calmer Marteau.

Voyons, papa !

MARION, de même.

Si l’on peut se mettre dans cet état-là !...

MARTEAU.

Je ne suis pas dans cet état-là !... Vous êtes de petites sottes ! allez à votre piano... et faites vos gammes !

LUCIE et MARION.

Oui, papa...

Elles se mettent toutes deux au piano.

MARTEAU.

Quand je pense que je suis dans les chaînes depuis sept heures du matin pour arriver à ce résultat-là !

Lucie et Marion commencent à jouer des gammes à quatre mains.

et qu’il est une heure, et que je ne suis seulement pas rasé, et que ce jeune homme va venir... Ah ! Marion !

MARION, sans cesser de jouer.

Papa !

MARTEAU.

Je vous ordonne de faire bonne mine, tout à l’heure, à monsieur Tiburce, entendez-vous ?

MARION, de même.

Oui, papa.

MARTEAU.

Et si vous vous permettez d’écouter ce polisson de Louis... Il vous a donc dit qu’il vous aimait, ce drôle-là ?...

MARION, jouant toujours.

Oui, papa.

MARTEAU.

Oui, papa ! a-t-on jamais vu ?... Et cette autre aussi qui se permet de sourire aux offres de mariage de son cousin !... Je vous en donnerai, moi, des cousins !

On cogne en haut au plafond, à l’étage supérieur ; bruit sourd.

C’est à vous que je parle, mademoiselle Lucie, entendez-vous ?

LUCIE, jouant toujours.

Oui, papa.

MARTEAU.

Je vous défends...

On cogne au plafond.

Qui est-ce qui cogne là-haut ?

LUCIE, même jeu.

Oui, papa.

MARTEAU.

Enfin, je vous défends...

Les coups redoublent.

Mais qui est-ce qui cogne donc ?

LUCIE et MARION, jouant toujours.

Oui, papa.

MARTEAU, exaspéré.

Ah ! oui, papa !... le piano et boum ! boum ! boum ! je ne sais plus où j’en suis !... Ah ! si la journée commence comme cela !...

Éclatant.

Mais voulez-vous bien vous taire !

 

 

Scène III

 

MARTEAU, LUCIE, MARION, BERGERIN et TUFFIER, Bergerin avec ses pincettes, Tuffier avec sa canne, puis MADAME TUFFIER et PLACIDE

 

TUFFIER.

Mais, sabre de bois ! faites-les donc taire !

BERGERIN.

Mais voulez-vous vous taire !

MARTEAU.[26]

C’est donc vous qui cognez comme ça sur ma tête ?

TUFFIER, montrant Bergerin.

Tiens ! c’est lui qui cogne sur la mienne !

MARTEAU.

C’est donc bien spirituel, cela ?... c’est donc une plaisanterie à faire à nos âges ?

TUFFIER.

Comment ! une plaisanterie ?

BERGERIN.

Il est bon là !... Voilà une demi-heure que j’entends sous mes pieds...

Il imite la gamme.

sapristi ! On dirait qu’on danse... j’ai cru que c’était madame Tuffier, moi, j’ai cogné sur Tuffier.

TUFFIER, montrant Bergerin.

Et moi sur Bergerin.

MARTEAU.[27]

Et comme cela vous avez la prétention de les empêcher de jouer du piano ! vous ?...

BERGERIN.

Mais qu’elles jouent, cher ami, qu’elles jouent... seulement l’une après l’autre, à la file !...

TUFFIER.

C’est déjà bien joli !

BERGERIN.

C’est trop joli !

MARION.

Eh bien ! et les morceaux d’ensemble ?

LUCIE.

À quatre mains ?

TUFFIER.

Mais il n’y a pas de morceaux à quatre mains ?

BERGERIN.

La nature a prévu le cas... nous n’avons que deux mains !

TUFFIER.

Et quand on s’en sert bien !

Il frappe le plancher avec sa canne.

MARTEAU.

Ah ! j’ai bien entendu !...

BERGERIN.

Eh bien ! si nous avions cogné en même temps.

TUFFIER.

À quatre mains...

BERGERIN.

Voilà l’effet que ça aurait produit.

Ils frappent tous les deux en même temps.

MARTEAU.

Tenez ! voulez-vous savoir mon opinion... Eh bien, vous me faites pitié... vous me faites pitié !...

MARION.

Là !... nous ne pouvons plus jouer à notre aise, maintenant ; comme c’est agréable !

TUFFIER.

C’est agréable pour nous !

MADAME TUFFIER, qui vient d’entrer.

Mais est-ce que vous les écoutez... est-ce qu’il ne faut pas toujours qu’ils disent quelque chose ?

Elle s’assied derrière la table ; Marteau s’assied sur la causeuse.

TUFFIER.[28]

Ah ! vous êtes donc une fois à la conversation, vous !

MADAME TUFFIER.

Eh bien, est-ce que je n’y suis pas toujours? Je dis que ce sont des grimaces, moi !

TUFFIER.

Comme vos odeurs !... que vous ne pouvez pas sentir sans vous pâmer.

MADAME TUFFIER.

Ce n’est pas la même chose !

TUFFIER.

C’est la même chose !

MADAME TUFFIER, LUCIE, MARION.

Ce n’est pas la même chose !

BERGERIN, à part.

Là !... trois femmes ! tire-toi de là !...

MARION.

Les odeurs énervent tout de suite.

LUCIE.

Cela porte à la tête !...

MARION.

Surtout la pommade ! comme ce monsieur d’hier,

Avec intention, à son père.

monsieur Tiburce, avec qui j’ai dansé cet hiver. Ah ! Dieu ! sent-il assez la vanille... Heu !

TOUTES.

Heu !...

MARTEAU, de même.

Ça, c’est vrai, mais il m’a promis de n’en plus mettre...

PLACIDE, entrée sans être vue et ramassant un cahier de musique sur le piano.

Ah ! le fait est que le salon empestait ce matin... que j’ai été obligée d’ouvrir toutes les fenêtres...

TUFFIER.

À l’autre !...

BERGERIN.

Et de quatre !

MARTEAU, se levant.

Vous voilà encore, vous ?

PLACIDE.[29]

Tiens, maintenant que vous n’avez plus votre tonnerre...

Elle prend les pincettes des mains de Bergerin.

MARTEAU.

Je ne vous ai pas chassée, dites ?

PLACIDE.

Ah ! bien, voilà vingt ans que vous me chassez tous les matins, est-ce que je m’en suis allée pour ça ?

MARTEAU, à Tuffier et Bergerin.

Eh bien ! comment la trouvez-vous ?

PLACIDE.

Ah ! quel malheur, mon Dieu !... comme si je ne savais pas mieux que vous ce qu’il vous faut !... Trouvez-la donc, ma pareille...

MARTEAU.

Ah ! non...

PLACIDE.

Le plus souvent que je vous quitterais... non ! non ! où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute !

MARTEAU, furieux.

Eh bien ! broute !... mais tais-toi !

PLACIDE.

Parce que je refuse de fermer la porte à monsieur César !...

MADAME TUFFIER, qui depuis un instant est déjà à cent lieues de la conversation, entend le dernier mot et dit.

César, est-ce qu’il est revenu ?

MARTEAU, à lui-même.

Oui, l’animal !...

MADAME TUFFIER, feuilletant une brochure.

Ah ! j’en suis bien contente...

MARTEAU, étonné.

Pourquoi donc ça ?

MADAME TUFFIER.

Il devait être bien crotté...

MARTEAU.

Hein ?

Surprise générale.

TUFFIER, à part.

Allons, bon ! elle croit qu’il s’agit du chien du portier...

MADAME TUFFIER.

Est-il reconnaissant ! Il se souvient toujours que je lui ai ôté un os du gosier...

MARTEAU.

Vous avez ôté un os du gosier à mon neveu ?

MADAME TUFFIER, se levant.

C’est donc de votre neveu que vous parlez ?

MARTEAU.

Parbleu !

MADAME TUFFIER, descendant.

Eh ! le bon Dieu vous bénisse !...

TUFFIER.

Hein ! en faut-il une patience ?...

MADAME TUFFIER.

Vous m’ennuyez, vous !

LUCIE.

Cette pauvre madame Tuffier !...

MADAME TUFFIER.

Dites donc !... dites donc, petite fille, ce ton de commisération me déplaît, savez-vous ?

Elle remonte et s’assied sur le fauteuil.

LUCIE.

Ah ! madame, croyez bien que...

PLACIDE.[30]

Voilà ce que c’est, madame... C’est monsieur Marteau, qui veut que je renvoie monsieur César...

MADAME TUFFIER, sans l’entendre.

Je suis vieille, mais je ne radote pas encore.

PLACIDE, continuant.

Un brave jeune homme, qui est bien gentil...

MADAME TUFFIER.

Et après tout, n’arrive pas qui veut à mon âge...

PLACIDE.

Et ça, pour ouvrir la porte à un monsieur Tiburce...

MADAME TUFFIER.

J’ai bon pied, bon œil !

PLACIDE.

Un imbécile...

MARTEAU, à Placide.

Taisez-vous !

MADAME TUFFIER, furieuse, se levant.

On m’impose silence ?... à moi...

MARTEAU, criant.

Mais non ! c’est...

PLACIDE.

Ah ! bien, alors, si vous ne m’écoutez pas...

Elle remonte.

MADAME TUFFIER.

Qu’est-ce que c’est ?... Jusqu’à la servante qui m’insulte !

PLACIDE.

Moi ?

TUFFIER, exaspéré.

Oh ! oh ! oh !

MARTEAU, de même.

C’est à sauter par la fenêtre...

MADAME TUFFIER.

Je sors... adieu... Je ne remettrai jamais les pieds ici !

Elle s’en va.

MARION et LUCIE.

Madame !...

TUFFIER, avec effroi.

Ne la retenez pas !... Ah ! je n’en puis plus !...

Il tombe assis à droite.

PLACIDE.

C’est votre monsieur Tiburce qui est cause de tout.

LUCIE.

Certainement ! avec sa vanille.

MARTEAU, à Marion.

Ne les écoute pas, Marion ; elles veulent t’influencer ; c’est un charmant garçon ; il ne mettra plus de pommade ; tu seras très heureuse. Tu sais bien que je ne veux que ton bonheur, n’est-ce pas ?

MARION.[31]

Mais encore une fois, papa, je ne l’aime pas.

MARTEAU.

Tu l’aimeras, chère petite, quand il n’aura plus de pommade... tu verras... Songe donc, un homme qui peut couper du bouchon sans crier ; on en fera tout ce qu’on voudra.

MARION, à part.

On ne m’en fera pas un mari, toujours.

On sonne dans le vestibule.

BERGERIN.

Voilà Tiburce.

Il remonte jusqu’à la porte.

LUCIE, à demi-voix.

Ah ! la vanille !

PLACIDE, tout haut.

Ça empoisonne, quoi !

Elle sort par la salle à manger.

MARTEAU.

Silence !

À Marion.

Sois gentille avec lui... fais cela pour ton père adoptif.

BERGERIN, sur le seuil de la porte, annonçant.

Monsieur Tiburce Ratisson !

 

 

Scène IV

 

MARION, MARTEAU, TIBURCE et BERGERIN, au fond, LUCIE, TUFFIER

 

MARTEAU.

Mais entrez donc, cher ami, entrez donc !... ces demoiselles parlaient de vous, tenez...

MARION, à Lucie, de loin.

Il est affreux !

LUCIE, de même.

Affreux !

TIBURCE, saluant.

Vous êtes bien bonnes, mesdemoiselles !

LUCIE.

Monsieur !

MARION.

Monsieur !

À Lucie.

Viens, nous allons calmer madame Tuffier.

Elles sortent le mouchoir sous leur nez.

 

 

Scène V

 

MARTEAU, BERGERIN, TUFFIER et TIBURCE

 

MARTEAU.

Ah !... j’aime autant qu’elles soient parties. Maintenant, asseyons-nous, jeune homme, et parlons sérieusement, si nous le pouvons !

On s’assied.[32]

Et d’abord vous avez fait savoir à monsieur Bergerin que vous viendriez ce matin ?

TIBURCE.

Oui, monsieur !

MARTEAU.

Très bien... Est-ce pour vous dédire... et la scène d’hier...

TIBURCE, se levant.

Oh ! monsieur !

MARTEAU, le faisant asseoir.

Vous êtes donc toujours dans les mêmes dispositions ?

TIBURCE, se levant.

Plus que jamais !

MARTEAU, le faisant asseoir.

Très bien !... Je vous en félicite... il était à craindre que cette sortie avec mon neveu n’eût des suites...

TUFFIER.

Dans l’état d’irritation où vous étiez tous les deux... car lui-même...

BERGERIN.

Comme il nous a traité !

TUFFIER, se levant.

Il nous a traités comme des chiens.

BERGERIN, se levant.

Dites donc comme des chats.

MARTEAU.

Quand vous aurez fini...

TUFFIER.

Allez... allez...

TIBURCE.

Oui... oui... Ah ! le fait est qu’il était très monté... moi aussi, j’étais très monté.

BERGERIN, MARTEAU, TUFFIER, inquiets.

Oui ?

TIBURCE.

Ah ! mon Dieu ! il est arrivé ce qu’on pouvait prévoir.

TOUS LES TROIS, de même.

Ah !

TIBURCE.

Je lui ai demandé l’explication de sa conduite.

TOUS LES TROIS, même jeu.

Oui ?

TIBURCE.

Nous nous sommes échauffés en parlant, vous comprenez... et de paroles en paroles...

TOUS LES TROIS.

Oui ?

TIBURCE.

Nous sommes allés souper ensemble.

TOUS LES TROIS, surpris.

Ah !

TIBURCE.

Oui... Oh ! ma foi, c’est un bon garçon... un peu fou... mais si gai ; il m’a bien fait rire, et nous nous sommes séparés amis. Il me tutoie...

TUFFIER.

Allons, tant mieux !

BERGERIN.

C’est plus touchant !

MARTEAU.

Oui, peu importe ; il ne vous a donc rien dit pour vous dissuader ?

TIBURCE.

Rien...

MARTEAU, se levant.

Ça n’avait donc plus l’air de le contrarier, votre mariage ?

TIBURCE.

Mon Dieu non !...

À part.

Que je suis bête, moi, je ne me souvenais plus de...

Haut.

Si, si, il avait l’air furieux, et il a fini par dire que ce mariage ne se ferait pas.

MARTEAU, se rasseyant.

Ah ! vraiment !... Eh bien, nous verrons.

TIBURCE, à part.

Suis-je assez fin ?...

MARTEAU.

Laissons là monsieur César, et passons à la discussion d’intérêts... car c’est là, je pense, ce qui vous amène ce matin ?

TIBURCE.

La discussion d’intérêts... positivement, monsieur.

MARTEAU.

Oui... Bergerin vous a dit le point capital, n’est-ce pas ?... À savoir que Marion n’est pas ma fille...

TIBURCE.

Mais une enfant recueillie... oui, monsieur... Ah ! cela fait bien l’éloge de votre cœur.

MARTEAU.

Oui... ne m’interrompez pas... Une enfant, disons-nous, recueillie, élevée dans ma maison, comme ma propre fille...

TIBURCE.

Je ne saurais dire assez mon admiration pour une conduite...

MARTEAU.

Ne m’interrompez pas, sapristi !

BERGERIN.

Ne l’interrompez donc pas, sapristi !

Il tire sa montre et commence à la remonter.

TIBURCE.

Non, monsieur !

MARTEAU, impatienté par le bruit de la montre.

Vous a-t-il dit le lieu, le jour, les circonstances ?

TIBURCE.

Pas un mot !

MARTEAU.

Chose indispensable, pourtant.

Il se penche vers Bergerin pour le faire cesser.

BERGERIN, lui montrant le cadran.

Une heure et demie... mais je crois que j’avance.

MARTEAU.

Avant d’aborder l’autre question...

TIBURCE, qui a tiré sa montre.

Oui, de deux bonnes minutes au moins.

TUFFIER, sa montre à la main, à Tiburce.

Tiens, je vais comme vous, moi !

Mouvement d’impatience de Marteau.

BERGERIN, l’interrompant et se levant.

Racontez-le donc, cher ami, car pour moi, vous savez, avec ma nature impressionnable, c’est comme si vous me demandiez de jouer un mélodrame.

Il tourne les aiguilles.

Je suis tout secoué rien que d’y penser.

Il passe à la cheminée.

TUFFIER, se mouchant.

Certainement ! rien que d’y penser.

MARTEAU, agacé.

Oui, c’est convenu !...

À Tiburce.

Vous saurez donc, mon cher qu’un soir de janvier... était-ce janvier ou février ?

TUFFIER.

Février.

BERGERIN.

Janvier...

MARTEAU.

Oui... c’était décembre... enfin, peu importe, c’était en...

BERGERIN.

Mil huit cent quarante...

TUFFIER.

Trente-neuf...

BERGERIN.

Quarante...

MARTEAU.

Enfin trente-neuf ou quarante.

BERGERIN.

Quarante. J’étais déjà sous-chef à la poste.

MARTEAU.

Mettons quarante.

TIBURCE.

Marchons sur quarante...

MARTEAU.

Donc, jeune homme...

BERGERIN.

Il faisait un temps de neige...

TUFFIER.

Et un froid !

BERGERIN.

Le thermomètre Chevalier marquait...

MARTEAU, criant.

Avez-vous bientôt fini ?

BERGERIN.

Tiens, qu’est-ce qu’il lui prend ?

TUFFIER.

Est-il nerveux donc aujourd’hui !

BERGERIN.

Allez ! allez, continuez.

Il se met à se promener de long en large au fond de la pièce.

MARTEAU.

C’est bien heureux.

À Tiburce.

Donc, jeune homme, nous sortions de chez notre notaire qui nous avait convoqués pour une communication des plus importantes. Il s’agissait d’un vieil ami à nous, qui, en mourant, nous avait fait à chacun un legs assez considérable...

BERGERIN, s’arrêtant.

Oui, quarante mille francs à Marteau...

MARTEAU.

Il n’est pas nécessaire de...

TUFFIER, de l’autre côté.

Douze mille francs à Bergerin...

MARTEAU, se retournant vers Tuffier.

Il importe peu...

BERGERIN, continuant.

Et treize mille francs à Tuffier...

MARTEAU, se retournant vers lui.

Mais, ventre d’un petit poisson !...

TUFFIER, à Tiburce, en se levant.

Notez qu’il y a dix-neuf ans de cela...

MARTEAU, même jeu.

Je...

BERGERIN, à Tiburce.

Et que nous n’avons encore rien reçu...

MARTEAU.

Voulez-vous ?...

TUFFIER, à Tiburce.

Du reste, on nous fait espérer que d’un jour à l’autre...

Marteau se lève, saisit Tuffier à la gorge, et le rassied dans son fauteuil.

TUFFIER, criant.

Eh bien ?... eh bien ?...

Bergerin s’assied effrayé sur le tabouret du piano.

MARTEAU, se rasseyant.

Il y a de quoi vous rendre enragé...

TIBURCE.

Calmez-vous...

MARTEAU, après avoir attendu un moment.

Ah ! enfin...

Reprenant.

Donc, jeune homme, nous sortions...

BERGERIN.

Vous l’avez déjà dit...

MARTEAU, il se lève comme pour tomber sur Bergerin, et se rassied plus près de Tiburce, sur la chaise laissée vide par Bergerin ; ici, Tiburce commence à balancer son pied.

Oh !...

Continuant.

Je m’arrête rue Laffitte, pour allumer un cigare dans l’angle d’une porte, et, tout à coup, j’entends à me pieds

Il arrête brusquement le pied de Tiburce.

un vagissement d’enfant je me baisse, et je vois un berceau, et dedans, un enfant emmailloté... J’appelle ces messieurs... Inspiré par son excellent cœur, Bergerin propose de remettre l’enfant au portier ; Tuffier lui, propose de le porter chez le commissaire... Cette dernière motion est adoptée... Nous allons donc chez le commissaire, nous faisons la déclaration ; l’enfant était une fille, et ma foi, séance tenante, je propose à ces messieurs de l’adopter !...

TIBURCE.

À vous trois ?...

MARTEAU.

À nous trois !... sur quoi mon Tuffier de pousser de beau cris...

TUFFIER, se levant.

Comment, sabre de bois !... avec femme et enfant !...

Il se rassied dans le fauteuil abandonné par Marteau.

MARTEAU.

Et Bergerin de se lamenter...

BERGERIN, se levant, à Tiburce.

Moi qui me prive de l’un, de peur de l’autre !...

Il passe à la cheminée.

MARTEAU, à Tiburce.

Eh bien ! nous y revoilà, tenez ! c’était le même enthousiasme !... Quand je vois celui-ci prétexter l’inquiétude de sa femme, Bergerin bâiller sur sa chaise, et l’enfant pleurer sur la table ; ma foi, cela me remue, moi... C’est vrai, cette mignonne créature-là, avec ses petites mains rougies par le froid... abandonnée comme un paquet, je pense à ma petite Lucie, qui dort tranquillement dans sa chambrette ; je me la figure grelottant dans la neige... la nuit, sous les pieds des passants... Le cœur me fend, je me mets à pleurer comme une bête, je remets le bébé sous mon bras, el je l’emporte à la maison... en le serrant comme s’il était à moi, sapristi !...

TUFFIER.

Un beau mouvement !

BERGERIN, se chauffant les pieds.

Ah ! certes.

MARTEAU, à Tiburce.

Nous voilà donc dans la rue.

BERGERIN, recommençant à se promener au fond, derrière Marteau.

Ah ! je me la rappellerai, cette nuit-là... pas une voiture, et un froid !...

MARTEAU, agacé par la promenade de Bergerin.

Un rude froid, oui, qui m’éclaircissait les idées ; si bien qu’en marchant avec le berceau dans mes bras...

Regardant Bergerin.

Il va recommencer !... Ceux-ci derrière-moi, comme pour un baptême, je commence à faire des calculs dans ma tête ! Ah çà ! voyons... Je prends l’enfant, bien ; je paye tout, je me charge de tout, bien... mais, quand elle sera grande, qui est-ce qui payera la dot ?

TIBURCE, cessant de pleurer.

Plaît-il ?

Il remet sou mouchoir dans ta poche.

MARTEAU.

Qui est-ce qui la payera, la dot ?

BERGERIN.

Oui, qui est-ce qui payera la dot ?

MARTEAU.

Voyez-vous, déjà des soucis... Une idée me vient tout à coup ; je me retourne, et je dis à Bergerin : Ah çà ! vous allez me laisser toute la charge de l’enfant, vous deux, vous avez ce cœur-là ?

BERGERIN, descendant à droite.

Le cœur !... je pleurais plus que lui.

Il s’assied sur le fauteuil à l’extrême droite.

MARTEAU s’assied sur le fauteuil.

De froid !... Voici donc ce que je leur propose et ce qu’ils acceptent... Dressez l’oreille, jeune homme. Acheter un coffre-fort... un vrai coffre-fort, vous m’entendez bien... en fer.

TIBURCE.

Oui !

MARTEAU.

Avec trois serrures différentes, et par conséquent trois clefs.

TIBURCE.

Oui !

MARTEAU.

Une pour chacun de nous, de peur d’indiscrétion.

TIBURCE.

Oui !

MARTEAU.

Et par une ouverture supérieure pratiquée audit coffre, comme aux tirelires... d’y verser tous les trois ce qu’on pourrait économiser bon an, mal an, qui plus, qui moins, à notre aise, et sans contrôle... de sorte qu’il ne restât plus qu’à ouvrir, quand la Mariette serait en âge d’être pourvue, et quand nous serions tous d’accord sur le choix du mari... Comprenez-vous !

Il se lève.

TIBURCE, de même.

Une tirelire ?

MARTEAU, ouvrant le dessus du chiffonnier, qui laisse voir le coffre-fort de fer engagé dans le bois.

Que voici !...

TIBURCE.

Ah !

MARTEAU.

Et qui a eu le temps de s’emplir en dix-huit ans...

TIBURCE, frappant sur le coffre.

Très bien !... Alors la dot de mademoiselle Marion est là-dedans ?

TOUS.

Oui !

Tuffier se lève.

TIBURCE, à Marteau.

Et pour l’avenir vous ne vous engagez pas...

MARTEAU, lui serrant la main.

À mourir dans deux ans ? Non, jeune homme, je ne puis pas faire cela pour vous... épousez-vous, n’épousez-vous pas ?

Ils descendent.

TIBURCE, serrant la main de Tuffier.

Oh ! j’épouse, j’épouse... mais nous ouvrons d’abord !

MARTEAU.[33]

Oh ! tout de suite ! et nous finissons séance tenante...

TOUS.

Très bien !

Ils fouillent tous trois à leur poche.

 

 

Scène VI

 

MARTEAU, TIBURCE, TUFFIER, BERGERIN, CÉSAR

 

CÉSAR, poussant le battant de la fenêtre, et parlant du jardin.

Très bien... et si la somme n’est pas au gré de monsieur Tiburce, monsieur Tiburce vous tire la révérence, et vous en êtes pour vos frais de politesse.

MARTEAU.

Encore lui !

CÉSAR.

Ah ! je t’ai prévenu... par la fenêtre.

Il saute dans la chambre.

Et à propos, j’ose le dire, pour t’empêcher de faire une maladresse...

TUFFIER, arrêtant Marteau et appelant Bergerin.

Mais dites donc, dites donc... c’est qu’il a raison, le neveu... Si la dot ne lui convient pas, bonsoir...

BERGERIN.[34]

Il n’épouse pas.

Il va s’asseoir sur la causeuse.

CÉSAR.[35]

Et le charme est détruit... vieillards ! vous êtes encore bien jeunes pour votre âge !

TUFFIER.

Alors, nous n’ouvrons pas.

Il remonte.

TIBURCE.

Comment ! comment !... et la dot ?... Elle n’a plus de dot, maintenant ?

CÉSAR.[36]

Un seul mot, mon fils !... épouses-tu la jeune fille ou la dot ?

TIBURCE.

Toutes les deux !

CÉSAR.

Laquelle préférablement ?

TIBURCE, embarrassé.

Mais, la jeune fille.

CÉSAR.

Alors, marie-toi !... nous ouvrirons la caisse après !

Il remonte.

TIBURCE.

Comment ! comment ! que j’épouse sans voir l’argent ?

MARTEAU.

Il hésite !

TIBURCE.

Mazette !...

MARTEAU, lui tournant le dos.

Refusé le candidat !

TIBURCE.

Il avait bien besoin de venir, celui-là !

MARTEAU.

Quant à toi...

Mouvement vers César.

CÉSAR, lui serrant la main.

Oh !... ne me remercie pas... va... il n’y a pas de quoi... seulement, offre-moi à déjeuner ; je meurs de faim !

Il sonne.

MARTEAU, sautant.

À déjeuner !

 

 

Scène VII

 

BERGERIN, TUFFIER, MARTEAU, CÉSAR, TIBURCE, PLACIDE

 

PLACIDE, sortant de la salle à manger.

Monsieur César !

CÉSAR, assis à table.

Vite... du café !...

PLACIDE.

Tout de suite !...

À Marteau.

Vous voyez bien qu’il est entré ?

Elle rentre en courant dans la salle à manger.

MARTEAU.

Eh bien ! nous allons voir comment il en sortira !... Vite, mon habit !

Il ôte sa robe de chambre.

TIBURCE, courant à lui.[37]

Mais enfin, monsieur Marteau ?...

MARTEAU.

Mais, qu’est-ce que vous me voulez, vous ?... Je vous donne une heure pour vous décider.

TIBURCE.

Une heure ?

MARTEAU.

Pas plus !... si vous ne me donnez pas ici, tantôt, votre parole d’épouser indépendamment de la dot...

TIBURCE.

Et si je vous la donne ?

MARTEAU.

Devant témoins... très bien ! nous ouvrirons après !

CÉSAR, rangeant la table pour déjeuner.

Eh bien ! et s’il la donne, sa parole, et s’il la retire après ?

TUFFIER.

Cela s’est vu !

BERGERIN.

Qu’il essaye ! je le fais chasser de la poste !

MARTEAU.

Et moi, je le calotte !

TIBURCE.

Merci !

MARTEAU.

Est-ce compris ?

TIBURCE.

Je le crois bien !

MARTEAU, regardant l’heure.

Vous avez jusqu’à deux heures pour vous décider.

TIBURCE.

Mazette !...

PLACIDE, entrant avec le déjeuner sur un plateau et l’habit sous le bras.

Le v’là, votre habit.

MARTEAU, prenant l’habit avec colère.

S’il est permis de donner un habit !...

À César.

Quant à vous, monsieur...

CÉSAR, s’installant pour manger.

Bon appétit ! merci.

MARTEAU, avec dignité.

Je vais savoir, chez mon commissaire de police, si vous avez le droit de forcer ma porte.

CÉSAR, tranquillement.

Tu sais ?... ton commissaire... la troisième rue à gauche, en montant... une lanterne rouge...

MARTEAU, prenant sa canne.

Oh !

Il va pour sortir.

TIBURCE, suppliant et l’arrêtant.

Monsieur Marteau ! donnez-moi jusqu’à demain !

MARTEAU, le repoussant.

Mais laissez-moi la paix, vous !... Je le trouve toujours dans mes jambes, celui-là !

Il sort en le faisant pirouetter.

TIBURCE.

Monsieur Marteau ! monsieur Marteau !

À part.

Décidément je vais consulter mon notaire. Monsieur Marteau ! monsieur Marteau !

Il sort en courant.

 

 

Scène VIII

 

TUFFIER, BERGERIN, CÉSAR

 

CÉSAR, à part.

À nous trois, maintenant, et, j’en jure Dieu, mon oncle Marteau, vous n’ouvrirez pas votre tirelire aussi facilement que vous le croyez.

La cafetière à la main.

Allons, messieurs, le café veut être pris bouillant !

TUFFIER.

Comment ?

BERGERIN, se levant.

Du café ?... nous ?

CÉSAR.

Ah ! monsieur Tuffier, vous ne me refuserez pas cela.

TUFFIER.[38]

Oh ! merci... Impossible, je ne dormirais pas de huit jours.

BERGERIN.

Et moi non plus, je dois m’en priver : encore une concession à ces malheureux nerfs !

CÉSAR, sa tasse à la main, assis sur une chaise, à droite.

Savez-vous que c’est déplorable des organisations pareilles ?...

BERGERIN.

Oh ! ne m’en parlez pas !

TUFFIER.

Une vie de privations... quand on pourrait ne rien se refuser...

BERGERIN, soupirant.

Avec une jolie fortune, c’est-à-dire qu’il vaudrait mieux être pauvre...

TUFFIER.

Et n’avoir pas mal aux nerfs !

CÉSAR.

Au moins on aurait le droit de prendre son café à son aise...

TUFFIER.

Parbleu !

CÉSAR.

Seulement, on n’aurait pas de quoi le prendre !

TUFFIER, surpris de ce raisonnement.

Oui !

BERGERIN, surpris comme Tuffier.

Oui !

À lui-même.

Il a une façon de raisonner, ce garçon-là !...

César lui met sa tasse dans la main ; Bergerin étonné la passe à Tuffier, qui la dépose sur la table.

CÉSAR.

Enfin ! on ne peut pas tout avoir, n’est-ce pas ?

TUFFIER et BERGERIN.

Non !

CÉSAR, se levant.

Ainsi, moi, je n’ai rien...

TUFFIER.

C’est maigre !

CÉSAR.

Mais je me porte bien !... tandis que monsieur Bergerin... voilà, pourtant, un homme qui a... qu’est-ce qu’il a ? vingt, vingt-cinq mille francs de revenus ?...

BERGERIN.

Ah !... vingt mille francs, tout au plus.

CÉSAR.

Et pour lui seul...

BERGERIN.

Ah ! pour moi seul !

CÉSAR.

Vous me direz à cela que je n’ai pas comme lui un grand diable d’appartement assez vaste pour loger une famille anglaise, rembourré, tapissé, capitonné, avec l’obligation de m’y promener tout seul, un bougeoir à la main, et de me tirer la langue dans les glaces !... Je loge au sixième, moi ; je touche là, là et là avec la main, et je ne puis pas me bâiller au nez avec les miroirs, pour vingt-cinq bonnes raisons... la première...

BERGERIN, d’un air malin.

Attendez !... laissez-moi dire... C’est qu’il n’y en a pas !

Il rit enchanté de lui-même.

CÉSAR.

Voilà !... J’ai donc un grand avantage sur lui !

BERGERIN.

Un avantage ?

TUFFIER.

D’être mal logé ?...

CÉSAR, assis sur la causeuse.

Dame ! je ne tiens pas à mon logement, n’est-ce pas ?

TUFFIER.

Eh bien !

CÉSAR.

Et je déménagerai quand on voudra... avec plaisir...

TUFFIER.

En voilà un raisonnement... Eh bien ! et lui aussi !

CÉSAR.

Lui ! je l’en délie !

TUFFIER.

Ah ! par exemple !

CÉSAR.

Il s’y ennuie, dans sa caserne... il y végète... mais je parie qu’il jette des cris de paon, si on lui propose de la quitter !

BERGERIN, effaré.

Quitter mon logement !

CÉSAR.

Qu’est-ce que j’ai dit ?

TUFFIER.

Mais, s’il vous ennuie !

BERGERIN.

Ah ! depuis vingt ans !

CÉSAR.

Justement ! c’est une habitude, cela ! il y est fait, c’est passé ans le sang.

BERGERIN.

Parbleu !... j’ai mon fauteuil ici, n’est-ce pas, ma table là, ma cheminée plus loin, mon lit derrière... Eh bien, je me lève, je vais m’ennuyer à ma table... et puis je retourne m’ennuyer devant ma cheminée... et ainsi de suite, de long en large, en rond, en zigzag, dans tous les sens, jusqu’à ce que j’aille définitivement m’ennuyer dans mon lit !... Et c’est tous les jours la même chose, c’est réglé... je m’y attends ; et s’il fallait bouleverser mes habitudes et changer mes heures, et bâiller ici, au lieu de bâiller là... ah bien ! j’en ferais un maladie.

CÉSAR, à part.

Je te tiens, toi... toi, déjà, tu ne donneras pas la clef !

BERGERIN.

Tenez, rien que d’y songer, je me sens tout je ne sais comment... Oui, parole d’honneur, je ne suis pas bien... j’ai les nerfs dans une agitation... il faut absolument que je prenne quelque chose de calmant, et si vous le permettez ?...

Il tire un petit paquet de sa poche.

CÉSAR.

Qu’est-ce que c’est que cela ?

BERGERIN, allant à la cheminée où se trouve une bouilloire.

C’est du tilleul !

CÉSAR.

Du tilleul ?

BERGERIN.

Oui, j’en ai toujours sur moi.

TUFFIER, haussant les épaules.

Ah ! mon Dieu !

BERGERIN.[39]

Ça va aller tout seul.

Il se dispose à faire son infusion, et pendant ce qui suit, ne fait plus nulle attention aux autres personnages.

TUFFIER, à demi-voix à César.

Quelle existence de cloporte !

Il s’assied près de lui sur la causeuse.

CÉSAR, de même.

Les fruits du célibat ! Ah ! ce n’est pas gai... À la bonne heure le mariage.

TUFFIER.

Ah ! oui, parlons-en, en fait de gaieté.

CÉSAR.

Une femme...

TUFFIER.

Folle !

CÉSAR.

Un fils...

TUFFIER.

Enragé !

CÉSAR.

Mariez-le, il se calmera.

TUFFIER.

Le marier ? avec Marion, n’est-ce pas ?

CÉSAR.

Eh ! pourquoi non ? Elle a tout pour elle : esprit, bonté, beauté !... et quant à la dot...

TUFFIER, avec mépris.

La tirelire ?

CÉSAR.

Eh bien ! ce qu’il y a dedans, personne ne le sait, n’est-ce pas ?

TUFFIER.

Dame ! non, c’est vrai.

CÉSAR.

Eh bien ! à votre place, moi, je verrais toujours, tantôt, quand on ouvrira en secret, et je ne dirais décidément non à mon fils que si la dot est... Vous comprenez ?

TUFFIER.

Mais, mais, mais, c’est une idée cela ; je suis bien bête, moi.

Il se lève.

CÉSAR.

Parbleu !

TUFFIER.

Parbleu ! il faut voir d’abord...

Il regarde la tirelire.

CÉSAR, à part, se levant.

Je te tiens aussi, toi.

BERGERIN, à lui-même.

Elle est trop forte !

TUFFIER.

Quoi ?

BERGERIN.

L’infusion.

TUFFIER, impatienté.

Eh !...

CÉSAR, bas à Tuffier.

Ne faites pas attention, il est idiot... Ainsi vous attendrez.

TUFFIER.

Oui, oui, aussi bien ces pauvres enfants !... Ils s’aiment, à ce qu’il paraît...

CÉSAR.

Ils en dessèchent.

TUFFIER, avec sentiment.

Je veux faire leur bonheur si la dot est...

CÉSAR.

Bien entendu.

TUFFIER.

Mais si, au contraire, elle n’est pas ?...

Changeant de ton.

Ah ! ils pourront bien aller au diable, par exemple.

CÉSAR.

C’est paternellement penser !...

BERGERIN, à lui-même.

Je crois que j’ai mis trop d’eau, à présent...

TUFFIER, se retournant.

Hein ?

CÉSAR.

Il a mis trop d’eau.

TUFFIER, avec humeur.

Qu’est-ce que ça me fait !

BERGERIN.

Oh ! ça ne fait rien, je vais remettre du tilleul.

TUFFIER, bas.

Il est insupportable !... Allons, à tout à l’heure, et pas un mot à ma folle de femme... elle ferait quelque sottise...

CÉSAR.

C’est entendu.

TUFFIER.

À bientôt !... à bientôt.

Il sort vivement.

 

 

Scène IX

 

CÉSAR, BERGERIN puis LOUIS, puis PLACIDE

 

CÉSAR, à part.

Toi non plus, tu ne donneras pas ta clef ! Allez ! allez ! pantins nerveux !... je viens d’attacher vos ficelles !...

S’approchant de Bergerin.

Eh bien! monsieur Bergerin, vous sentez-vous mieux ?

BERGERIN.

Oui, je suis déjà plus calme... Voyez-vous, c’est souverain... d’abord, moi, j’ai la plus grande vénération pour ce petit-fils des tiliacées... Du reste, les anciens la partageaient, car Bescherelle nous apprend que les anciens choisissaient son ombre pour tenir leurs conseils et recevoir les hommages de leur postérité.

CÉSAR.

En vérité ?

BERGERIN.

C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

Il est interrompu par un sanglot de Louis, qui est venu s’asseoir près de la cheminée. Sautant.

Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

LOUIS, pleurant.

Marion ne m’aime plus !

Il tombe dans les bras de Bergerin.

BERGERIN.

Qu’est-ce que ça fait ?

CÉSAR.

Allons donc !

LOUIS, empêchant toujours Bergerin de boire.

Voilà une heure que je me promène dans le jardin, sous ses fenêtres... J’ai appelé, crié, rien !... J’ai jeté des pierres dans les carreaux...

Pleurant plus fort.

j’en ai même cassé trois...

BERGERIN, effrayé.

Trois carreaux !... Êtes vous bien sûr que c’étaient les siens ?

LOUIS, continuant.

Rien n’y fait... Elle n’a pas paru...

Sanglotant.

Elle ne veut plus me voir, elle ne m’aime plus.

Il tombe dans les bras de César.

BERGERIN, à part.

Oh ! je ne peux pas voir pleurer comme ça, moi.

Il prend sa tasse, la bouillotte, etc.

LOUIS, tout à coup changeant de ton.

Mais, c’est assez de larmes.

Il frappe sur la table.

BERGERIN.

C’est un enfer, ici !... Je vais boire chez moi, j’aime mieux ça !

Il se sauve en emportant la théière.

LOUIS.

C’est une coquette, une fille sans cœur, sans âme, sans rien du tout !

Il frappe avec fureur sur la table.

CÉSAR.

Sans rien du tout !... La colère t’aveugle !

LOUIS, sans l’écouter.

J’ai les nerfs dans un état !

CÉSAR.

Bois un peu d’eau.

LOUIS.

Oui, oui !

Louis saisit le verre convulsivement.

CÉSAR.

Ah ! il ne faut pas manger le verre.

LOUIS.

Ne crains rien, je suis plus calme.

Il pose le verre sur la table et le casse.

CÉSAR.

Ah ! bon !

LOUIS.

Croyez donc aux serments des femmes ! Cette Marion qui m’avait juré !...

Il tortille la fourchette.

CÉSAR, la lui ôtant.

Il bossèle l’argenterie !

LOUIS, de même.

Fragilité ! fragilité !...

Il casse une assiette.

CÉSAR.

Aux assiettes, maintenant ! Je ne t’engage pas à te mettre en ménage.

LOUIS.

Oh ! il n’y a pas de danger... je resterai garçon, comme ce vieux crétin de Bergerin.

Changeant de ton.

Perfide !... infidèle !

CÉSAR.

Bergerin ?

LOUIS, criant.

Marion !

CÉSAR.

Elle va croire que tu l’appelles.

LOUIS.

Elle se trompera ; c’est fini... je ne veux plus la voir... je ne la connais plus. Je vais lui écrire.

Il se lève précipitamment.

CÉSAR.

Louis ! Louis !

LOUIS, sonnant à tout rompre et criant.

Placide ! Placide ! des plumes, de l’encre, du... Ah ! là, sans doute.

Il revient à la table.

CÉSAR.

Oui... Voyons, du calme, du calme !

LOUIS, rageant.

Oh ! j’en ai !...

Il renverse d’un coup de pied une chaise qui le gêne. S’asseyant.

Écrivons : Mademoiselle...

S’arrêtant.

Non...

Il déchire la feuille, la froisse, la jette et en prend une autre. Écrivant.

Ingrate !

Même jeu.

Non, pas ça.

Même jeu.

Petit monstre !

Même jeu.

Pas ça non plus.

Même jeu.

Non, cent fois non! je ne lui écrirai pas !

Il jette au vent le reste du cahier.

CÉSAR, aux cent coups.

Sacrebleu ! mais c’est un massacre !

LOUIS, marchant à grands pas.

Je vais chercher le Tiburce jusque dans les entrailles de la terre. Tiburce ! cet animal qu’elle me préfère ! je le trouverai, et je me couperai la gorge avec lui !

PLACIDE, entrant.

Bonté divine !

LOUIS.

Va-t’en au diable !

PLACIDE.

Que dirait monsieur, s’il rentrait ?

LOUIS.

Ce qu’il voudrait, je m’en moque !... je le déteste aussi, lui, comme sa fille, sa Marion, comme toi ! je vous déteste tous !...

Tombant sur une chaise.

Oh ! Marion ! Marion !

PLACIDE, effrayée.

Il tombe en syncope !... Vite de l’eau !

Elle court à la carafe.

LOUIS, se relevant.

L’eau ! oui, c’est cela.

À Placide.

Adieu ! tu lui donneras mon dernier baiser !

Il l’embrasse.

PLACIDE.

Hein ?

LOUIS.

Je vais me jeter à la rivière !

Il disparaît.

PLACIDE.

Ah ! mon Dieu !

 

 

Scène X

 

CÉSAR, PLACIDE, MARION, LUCIE, puis TIBURCE et LOUIS

 

MARION et LUCIE, entrant.

Que se passe-t-il ?

PLACIDE.

Monsieur Louis qui va se neyer.

MARION.

Ah !

LUCIE.

Ciel !

Elles chancellent.

CÉSAR.

Mais non, mais non, est-ce qu’on se neye !

MARION, pleurant.

Si, si, j’en suis sûre. Ah ! je sens que je m’en vais.

LUCIE.

Et moi aussi !

Les deux femmes tombent chacune sur un siège.

CÉSAR, courant de l’une à l’autre.

Lucie, Marion... ça se gagne !...

Il frappe dans les mains de Marion et embrasse Lucie.

TIBURCE parait un bouquet à la main.

Mon notaire ne reviendra que tout à l’heure, et en attendant...

PLACIDE.[40]

Ah ! vous voilà, vous... Contemplez votre ouvrage.

TIBURCE.

Mon ouvrage ?

LOUIS, rentrant.

Cette fois je ne me suis pas trompé, je l’ai vu entrer... oui... Ah ! je te tiens donc, enfin !

TIBURCE.

Monsieur !

LOUIS.

Tu vas te battre avec moi.

TIBURCE, effrayé.

Jamais de la vie.

LOUIS, le secouant.

Ah ! lâche !... ah ! misérable !

CÉSAR, les séparant.

Eh bien ! eh bien !

TIBURCE, se sauvant autour de la table.

À l’aide !

LOUIS, le poursuivant.

Attends ! attends !

TIBURCE.

À la garde ! au secours ! au secours !

Il gagne la porte et se sauve, Louis le poursuit, César court après Louis.

CÉSAR.

Louis ! Louis !

PLACIDE, perdant la tête.

Mademoiselle Lucie !... mademoiselle Marion !... Ah ! bien, en voilà de la belle ouvrage !

 

 

ACTE III

 

Même décor. Les meubles déplacés ; la table au premier plan à gauche, la causeuse devant la cheminée, une chaise à droite de la table, une derrière la causeuse, une autre au premier plan à droite.

 

 

Scène première

 

CÉSAR, MARION, LUCIE, PLACIDE

 

Au lever du rideau, Lucie est assise à gauche près de la table et respire un flacon de sels ; Placide est debout à côté d’elle ; Marion est assise sur la causeuse ; César devant elle, contre la cheminée.

CÉSAR, reprenant un verre d’eau sucrée des mains de Marion.

Eh bien ! cela va-t-il mieux ?

MARION.

Oui !

PLACIDE, à Lucie.

Est-ce fini ?

LUCIE.

Tout à fait.

CÉSAR.

Ah ! vous allez bien aussi, quand vous vous y mettez !

MARION, à César, se levant.

Tu es sûr qu’il n’est pas allé se jeter à l’eau, au moins ?

CÉSAR.

Très sûr ! Il y a peut-être jeté le Tiburce, par exemple !

MARION, avec gentiment, en se rasseyant.

Oh ! ça, ça m’est égal !

Placide range au fond.

CÉSAR.

Ah ça ! tu l’aimes donc bien, ton Louis ?

MARION.

Mon Louis !... Il n’est pas à moi tant que cela !

LUCIE.

C’est moi qui n’épouserais pas monsieur Tiburce !

Elle va au piano prendre sa tapisserie.

MARION.

Si tu crois que je l’épouserai davantage ?

PLACIDE, allant à Marion.

Ah ! prenez garde, mademoiselle... vous savez, monsieur Marteau est bien entêté ! et quand il a quelque chose dans la tête...

MARION, vivement.

Eh bien ! et moi donc ! D’abord, je sais bien ce que je ferai si l’on veut me forcer à épouser monsieur Tiburce Ratisson.

LUCIE, redescendant avec sa broderie.

S’il est permis de s’appeler Ratisson !

MARION.

Je les laisserai tout préparer... j’aurai l’air bien décidée, je serai bien aimable avec monsieur Tiburce, et puis, quand monsieur le Maire me dira, avec son écharpe : « Mademoiselle Marion, acceptez-vous monsieur Ratisson, ici présent, pour époux ? » je lui dirai :

Elle fait la révérence.

Non, monsieur !... comme cela.

Ils descendent.

CÉSAR.

Et voilà !

MARION.[41]

Tiens !

CÉSAR.

Tu n’auras pas cette peine-là, je l’espère !

MARION.

Tu l’espères !... tu l’espères !... Avec tout cela, tu m’avais bien promis de me débarrasser de monsieur Tiburce, et tu ne m’en débarrasses pas du tout !

CÉSAR.

Patience !

LUCIE.

Nous voulons que tu ailles plus vite.

MARION.

Et que tu le mettes à la porte tout de suite.

LUCIE.

Et même avant !

CÉSAR.[42]

Voyons !...

MARION, sans l’écouter.

Vous êtes arrivé ici comme un homme qui va tout mener...

LUCIE.

Moi, je ferai ceci !... moi je ferai cela !...

MARION.

Et, en définitive, qu’avez-vous fait ?

LUCIE.

Oui, voyons ! qu’avez-vous fait ?

CÉSAR.

J’ai déjeuné !

LUCIE.

Voilà de quoi être fier !

CÉSAR, frappant sur son gousset vide.

Mais, on ne sait pas... on ne sait pas... Du reste, tu peux être tranquille, va ! qu’il se dédise ou non, tu ne seras pas sa femme. Je voulais guérir les nerfs de toute la maisonnée ; mais, maintenant, j’ai un autre projet, je veux, au contraire, les leur monter si bien à tous qu’ils en deviennent fous.

LUCIE.

Fous ?... Eh bien, après ?

CÉSAR.

Eh bien, après nous les ferons enfermer. Ça fait que nous en serons débarrassés.

MARION, boudant.

Ah ! tu ris toujours, toi !

Placide remonte.

CÉSAR.

Et toi, tu es sérieuse, parce que monsieur Louis ne revient pas, hein ?

MARION.

Eh bien, oui, là !... Il est fâché, sans doute.

CÉSAR.

C’est peut-être bien un peu ta faute aussi.

MARION, se retournant vivement.

Ma faute ?

CÉSAR, reculant.

Eh ! ne me mange pas ! mais c’est qu’il paraîtrait qu’hier soir...

MARION.[43]

Tiens, je voudrais bien t’y voir, toi, si tu crois que c’est amusant d’attendre quelqu’un une semaine entière, et quand il arrive et qu’on est bien contente, de recevoir des reproches et de vilaines paroles.

Pleurant presque.

Eh bien, voilà ce qui m’arrive tous les jours.

CÉSAR.

Tu l’attends tous les jours pendant une semaine ? Mais c’est affreux, ça !

MARION.

Mais non. Ah ! qu’il est donc taquin !

Elle se met à rire tout en pleurant et cache son visage sur l’épaule de César.

CÉSAR, la berçant comme un petit enfant.

Nous ne sommes pas nerveuse non plus... non...

Il lui caresse les cheveux.

c’est le petit chat.

LUCIE.

Que tu es donc sotte de pleurer comme cela !

MARION, de même.

Eh bien ! c’est plus fort que moi, là !

CÉSAR.

Voyons... sais-tu ce qu’il faut faire, la Mariette, quand il viendra te chercher querelle ?

MARION, relevant la tête en s’essuyant les yeux.

Oui, voyons, qu’est-ce qu’il faut faire ?

CÉSAR.

Il faut accueillir sa méchante humeur... sans lui faire l’honneur de la remarquer, et, en trois leçons, je te promets le calme plat !

MARION.

Oui, mais s’il est trop plat ?

CÉSAR.

Ah ! que veux-tu, je t’indique le meilleur procédé... celui que je recommande à Lucie, si je m’avise jamais d’avoir mal aux nerfs quand elle sera ma femme.

Il passe à Lucie et va pour l’embrasser, Marion se penche et regarde, César s’arrête et dit à Mario.

Eh bien ?

MARION.

Ah ! c’est bien ! c’est bien, je m’en vais.

Elle remonte vers Placide.

CÉSAR, à Lucie.

N’est-ce pas, petite cousine, que tu seras ma femme ?

LUCIE, embarrassée et jouant avec sa tapisserie.

Mais...

CÉSAR, lui baisant le front.

Va, tope là, mademoiselle Lucie ! et je te jure que tu seras heureuse ! Je sais bien, chère enfant, que j’aurais dû y mettre un peu plus de mystère et de cérémonie... Mais que veux-tu ? entre parents... Ainsi je t’ai aimée d’abord comme une gentille petite sœur, puis comme une charmante cousine, puis comme une belle jeune fille... voici que je commence à t’aimer comme celle qui doit être ma femme... cela s’est fait peu à peu... un jour l’un, un jour l’autre, sans y penser... C’est bourgeois, c’est vulgaire, c’est pot-au-feu !... mais c’est comme cela. Si bien que si tu me disais : « Décidément, mon cousin, j’ai réfléchi... c’est non ! » Eh bien !...

S’attendrissant.

Voilà ! c’est bête, un homme qui pleure... mais voilà.

LUCIE, vivement.

Mais c’est oui, c’est oui !

CÉSAR, essuyant une larme.

Eh bien !... c’est égal... il faut que cela sorte !

Changeant de ton.

C’est cette petite fille avec ses nerfs !

MARION.

Moi !

PLACIDE.

Ah ! oui, mademoiselle, vous en avez des nerfs !

CÉSAR, riant.

Décidément, cela se gagne... Voyons, chères petites, nous faisons les bergers, là... il faut nous entendre.

MARION et LUCIE.[44]

Oui !

CÉSAR.

Le papa va revenir... il est allé chercher des sbires pour m’arrêter !

LOUIS et MARION.

Ah ! mon Dieu !

CÉSAR.

Mais je les brave !... Quant à vous, quoi qu’il arrive, et même devant mon supplice, soyez douces, obéissantes, affectueuses, caressantes, et consentez à tout.

MARION.

Même à épouser Tiburce ?

CÉSAR.

Toutes les deux ! en attendant que je le flanque à la porte ! Ah çà, mais, l’oncle Marteau ne revient pas... Ce n’est pas si loin, le commissaire...

PLACIDE.

Ah ! au fait, vous ne savez pas ? J’ai oublié de vous dire...

CÉSAR.

Eh bien, dis-nous-le...

PLACIDE.

Je l’ai appris par la bonne de monsieur Tuffier ; son maître, monsieur Marteau et monsieur Bergerin ont reçu, il y a deux heures, un avis de l’homme d’affaires, vous savez bien, qui était chargé des choses pour la succession de cet ami...

CÉSAR.

Oui, je sais...

PLACIDE.

Eh bien, il les prévenait que l’argent était à leur disposition qu’ils n’avaient qu’à venir chez lui pour le toucher.

CÉSAR, se levant.

On ne m’écrit jamais de ces lettres-là, à moi.

PLACIDE.

Le fait est qu’il y a des gens qui ont une chance !...

Elle remonte.

CÉSAR.

Ils vont revenir ici tous les trois, bourrés de billets de banque !... Si ça pouvait donc calmer leurs nerfs ! Ah ! mais non, au fait, je ne le souhaite pas, ça ne ferait pas nos affaires. Car je tiens à mon idée, je vais les rendre tous fous.

LUCIE, regardant du côté de la fenêtre.

César, j’aperçois papa, il vient de ce côté.

CÉSAR.

C’est bien ; dissimulons !... Voilà le tyran.

Il s’assied à gauche et fait semblant de lire un journal.

 

 

Scène II

 

PLACIDE, LUCIE, CÉSAR, MARION, MARTEAU

 

MARTEAU, il entre sans les voir.

Qu’est-ce que vous voulez ?

Il pose son chapeau sur le chiffonnier ; le chapeau tombe, il le ramasse.

Qu’est-ce que vous voulez ?

Même jeu, il donne un coup de pied au chapeau et dépose sa canne qui tombe et roule. Furieux.

Tout est détruit, maintenant. Il n’y a plus de lois, plus de justice.

Placide ramasse le chapeau, Marion la canne, et Placide sort avec le chapeau et la canne.

Voilà un commissaire, un magistrat, un homme qui a pour mission de faire respecter les propriétés, de sauvegarder la famille, et qui me répond, quand je lui parle de faire arrêter ce misérable qui s’est introduit chez moi, avec effraction : « Ah ! monsieur Marteau, réfléchissez donc ; votre propre neveu... est-ce que nous pouvons nous mêler de ces choses-là !... » Mais, de quoi te mêles-tu alors, magistrat prévaricateur, de quoi te mêles-tu ?

Il se retourne et aperçoit César assis qui tient le journal étendu de manière à cacher son visage, et les deux petites filles qui bavardent tout bas avec lui.

Oh ! il est encore là !...

Il s’avance lentement vers César ; jeu muet et paroles étouffées de Marion et de Lucie qui le voient venir ; il abaisse lentement le journal.

CÉSAR.

Coucou !...

Marion et Lucie se sauvent au fond.

Ah ! le voilà !...

MARTEAU, à César.

Ainsi, vous voilà installé chez moi, malgré moi... Vous y avez déjeuné, vous y dînerez et y coucherez sans doute ?...

CÉSAR.

J’y coucherai très certainement, mon oncle, pour être plus à portée de vous donner mes soins... Vous comprenez ?... la nuit, on ne sait pas... un vertige...

Il se lève.

MARTEAU.[45]

Et cela durera ?...

CÉSAR.

Jusqu’à ce que tu sois prudent et calme... comme il convient à un père de famille, et disposé à écouter mes conseils...

MARTEAU.

Qui sont ?...

CÉSAR.

Tu le sais bien... de débouter Tiburce de toute prétention maritale...

MARTEAU.

Oui-da !...

CÉSAR.

Et de donner la main de Marion à mon ami Louis...

MARTEAU.

Parce que... ?

CÉSAR.

Parce qu’ils s’aiment !...

MARTEAU.

La belle raison !...

MARION, descendant.

Mais, papa, il me semble...

MARTEAU.

Qu’est-ce que c’est ? mademoiselle... il vous semble ?...

CÉSAR.

Mais, dame !... il lui semble que c’est plus logique que de la donner à un autre, sous prétexte qu’ils ne s’aiment pas...

MARTEAU.

Et quel choix ?... un spadassin qui tue tout le monde...

MARION.

Mais, papa, puisqu’on n’en meurt pas...

LUCIE.

Puisqu’on n’en meurt pas...

MARTEAU.

Un débauché, qui dépense tout ce qu’il a...

CÉSAR.

Allons donc !... il n’a pas seulement ce qu’il dépense...

MARTEAU.

Un énergumène, qui est sans cesse en combustion, et qui me met toujours les nerfs dans un état !...

CÉSAR, tranquillement.

Eh bien !... qu’est-ce que ça fait ?...

MARTEAU.

Comment !... qu’est-ce que ça fait ?...

CÉSAR.

Ce n’est pas vous qu’il épouse...

MARTEAU.[46]

Il ne manquerait plus que ça... Non, ce n’est pas moi qu’il épouse ; mais si je veux voir Marion, il faudra que je le voie aussi, lui, et je serai dans une irritation continuelle...

CÉSAR.

Ça ne regarde pas Marion, ça, que diantre !... On ne consulte pas ses nerfs pour prendre un gendre comme on consulte le baromètre pour prendre un parapluie.

MARTEAU, criant.

Assez, perturbateur !... Tu veux pousser mes filles à la révolte, n’est-ce pas ?... au mépris de mon autorité, mais tu n’y parviendras pas, elles obéiront à leur père, car elles sont bien élevées...

Marion et Lucie remontent en lui tournant le dos.

N’est-ce pas, Marion, que tu obéiras au papa Marteau ?...

MARION.

Mais, dame... oui, si... !

CÉSAR.

Si tu lui ordonnes d’épouser son amoureux...

MARTEAU.[47]

Jamais...

CÉSAR.

Allons !... voyons !... un bon mouvement, mon oncle... Dis oui... et mets dans la tirelire à la Mariette ce gros portefeuille

Il touche la poche de Marteau.

qui abîme ton habit...

MARTEAU.

Hein ?... qu’est-ce que c’est ?

CÉSAR.[48]

Vrai... cette bosse, c’est vilain comme tout.

MARTEAU.

Ah !... tu veux t’immiscer dans mes affaires ?... ah ! tu m’espionnes...

CÉSAR.

Ce n’est pas un secret.

MARTEAU.

Ah ! tu disposes de mes capitaux comme ça !

CÉSAR.

Eh ! non... mon Dieu ! Après tout, gardez-les, vos capitaux, et donnez-nous notre amoureux !

LUCIE et MARION.

Oui ! oui !

MARTEAU.

Ce Louis endiablé !

Violent coup de sonnette, Marteau sautant.

Tenez, je n’ai pas besoin de demander qui sonne.

MARION, à part, avec joie.

Ni moi... c’est lui !

MARTEAU.

Et j’introduirais dans ma famille un gaillard qui s’annonce de cette façon-là !... jamais ! C’est une question de vie ou de mort pour moi.

Autre coup de sonnette.

Mais cet enragé-là me ferait éclater comme une vitre !

CÉSAR.

Cependant, il faut qu’il épouse Marion.

MARTEAU.[49]

Et cependant Marion épousera Tiburce, et tout à l’heure, ici. Le notaire va venir, et ces messieurs aussi, et nous ouvrirons la tirelire, et... je vais chercher ma clef, pirate !

CÉSAR.

Va la chercher, bourreau !

Marteau entre chez lui ; Louis paraît, il a le cordon de sonnette à la main et entre d’un air abattu.

 

 

Scène III

 

CÉSAR, LOUIS, MARION, LUCIE

 

MARION, à part.

Le voilà !

CÉSAR, prenant le cordon de sonnette.

Tu poursuis donc le cours de tes dévastations ?

LOUIS, très calme.

Je ne sais pas comment cela s’est fait, j’ai à peine tiré.

Il va s’asseoir à gauche.

CÉSAR.

Cela se voit bien !

MARION, à César.[50]

Il a l’air tout drôle.

LUCIE, de même.

Comme il est calme !

MARION.

Il est peut-être malade.

CÉSAR, riant.

C’est l’abattement qui suit les grandes crises, l’extrême des gens nerveux.

À Lucie.

Ah ! dame ! je n’avais pas prévu cela.

LOUIS, se levant.

Mademoiselle Lucie, mademoiselle Marion, je viens humblement vous demander pardon du scandale que tantôt...

MARION.

Oh ! il n’y a pas de mal.

LOUIS.

Si, si, j’ai eu tort, je l’ai même reconnu devant monsieur Tiburce.

LUCIE.

Bah ?

LOUIS.

Ma mère m’a fait entendre...

CÉSAR.

La mère Tuffier s’est mêlée de ça, eh bien ! nous voilà propres !

Il remonte.

LOUIS.

Après tout, monsieur Tiburce est dans son droit, puisqu’il est agréé par votre père et par vous peut-être.

MARION.

Par moi ?

LUCIE, à César.

Qu’est-ce qu’il dit donc ?

LOUIS.

Aussi je viens vous dire un éternel adieu.

Il va pour prendre son chapeau sur la table.

MARION, retirant le chapeau pour qu’il ne le prenne pas.

Hein ?

CÉSAR, assis sur la causeuse.

Allons, bon ! qu’est-ce que je disais ?

MARION, à Louis.

Monsieur Tiburce agréé par moi, as-tu dit ?

LOUIS, d’un ton dolent.

Oh ! je ne vous en veux pas, Marion.

MARION.

Mais...

LOUIS, toujours sans l’écouter.

Vous n’êtes pas votre maîtresse.

MARION.

Je...

LOUIS.

Vous ne vous appartenez pas.

MARION.

Encore une fois...

LOUIS.

Et puis, cet homme... s’il a su vous plaire ?

LUCIE et MARION.

Mais...

LOUIS, de même.

Je dois le respecter. Car ce ne peut être un homme ordinaire, celui qui a su se faire aimer de Marion.

MARION.

Mais quand je te dis...

LOUIS, se retournant vers elle.

Vous voudriez peut-être faire violence à vos sentiments...

MARION.

Mais je te répète...

LOUIS.

Il ne le faut pas. Si vous reveniez à moi, ce ne serait que par charité, sans doute.

MARION.

Hein ?

LOUIS.

Et mon cœur ne demande pas l’aumône ; je ne veux pas de votre pitié.

MARION, impatientée.

Ah ! à la fin...

LOUIS.

Ah ! du moins, Marion, ne me maltraitez pas, ne me dites pas de duretés...

MARION.

Moi !

LOUIS.

Puisque je me fais justice moi-même, en me retirant, puisqu’enfin je vous rends votre liberté.

MARION, se crispant.

Oh ! ça va finir mal !

Voulant parler.

Une dernière fois...

LOUIS, lui tendant la main, sans la regarder.

Oui, une dernière fois votre main, Marion.

MARION.

Ma main ?

LOUIS.

Cette main à laquelle j’avais eu la hardiesse de prétendre.

MARION.

Oh ! les nerfs ! les nerfs !

LOUIS.

Que j’emporte du moins ce souvenir dans mon douloureux exil.

Il se jette dans les bras de César.

MARION, éclatant et, dans un paroxysme nerveux, se mettant à le taper de toutes ses forces.

Tiens donc ! la voilà, ma main !...

LOUIS.

Ah ! qu’est-ce qu’il lui prend ?

Il se sauve, Marion le poursuit et frappe toujours.

MARION.

Tiens ! voilà pour ton adieu éternel, et pour ton Tiburce, et pour ton aumône, et pour ta charité !

Tombant épuisée sur un siège. [51]

Ah ! ça va mieux !

CÉSAR, riant.

Ah ! tu ne l’as pas volé !

LOUIS, joyeux et se jetant aux genoux de Marion.[52]

Mon Dieu ! mais tu m’aimes donc toujours ?

MARION, levant la main de nouveau.

Tu en doutes encore !

LOUIS, se garant des coups.

Non, non, je n’en doute plus !

MARION, retombant assise.

Ah ! tant mieux, car je suis bien fatiguée !

CÉSAR.

Décidément, il faudra établir des douches ici !...

LOUIS, se relevant.

Ah ! mon Tiburce !... ah ! imbécile ! elle ne t’aime pas !... Ah ! elle ne peut pas te souffrir, animal ! Eh bien ! ton compte est bon.

CÉSAR, riant.

Il revient à lui !

LOUIS, à Marion.

S’il ne renonce pas à t’épouser, je l’étrangle !

CÉSAR.

C’est ça !...

Reprenant le cordon de sonnette.

et tiens !... Voilà ton affaire.

LOUIS, mettant le cordon dans sa poche sans y prendre garde.

Merci ! je vais attendre un peu... Je veux voir... je serai bien calme...

CÉSAR.[53]

Je m’en rapporte à toi !

LOUIS.

Mais quand tout sera bien convenu, quand il aura accepté...

CÉSAR, faisant le geste d’étrangler.

Couïc !... c’est entendu... mais, chut !... voici la victime.

MARION, se levant.

Mon père !

LUCIE, regardant du côté de la fenêtre.

Et ses messieurs !

CÉSAR.

Sauvez-vous, mes petites chattes, et comptez sur moi, je veille à votre bonheur.

MARION.

Merci !

LOUIS.

Vrai !... tu m’aimes bien ?

MARION.

Encore !... voilà !...

Elle lui donne un soufflet et se sauve avec Lucie dans sa chambre.

LOUIS, joyeux.

Oh ! que je suis heureux !

CÉSAR.

Tu sais ?... maintenant le pli est pris.

Il fait signe de le battre.

LOUIS.

Ah ! ça m’est bien égal !

CÉSAR.

Et à moi, donc !...

Voyant paraitre les autres.

Les voilà ... Amoureux, à nos pièces !

Bergerin et Tuffier entrent par le fond ; Marteau sort de sa chambre.

 

 

Scène IV

 

LOUIS, CÉSAR, MARTEAU, TUFFIER, BERGERIN, TIBURCE

 

BERGERIN, à Marteau, avec satisfaction.

Dites donc, vous avez votre affaire, n’est-ce pas ?

Il montre un portefeuille.

MARTEAU, avec humeur.[54]

Oui, oui ! mais...

TUFFIER.

Nous aussi !...

Il frappe sur la place du portefeuille, et se frotte les mains.

Dès demain, un bon petit placement...

BERGERIN.

J’en connais un à dix pour cent.

MARTEAU.

Mais, ventre d’un petit poisson ! il ne s’agit pas de ça ; mais bien de... Le notaire est là, il prépare l’acte, et...

Cherchant autour de lui.

Eh bien ! où diable est-il donc, le Tiburce ?

TIBURCE, qui a paru depuis un instant et qui hésitait à entrer.

Me voilà !... me voilà !...

MARTEAU.

Ah !...

À Tuffier et à Bergerin.

Vous avez vos clefs ?

TUFFIER, hésitant.

Je crois que oui.

BERGERIN.

La mienne doit être dans mon gilet.

MARTEAU.

Bien !... Tout le monde assis !

TIBURCE, à part, prenant sa chaise.

Je suis fâché qu’il soit là, le petit rageur... Après ça, s’il était sincère, tout à l’heure ?

MARTEAU, à Tiburce.[55]

Parlez, vous !...

TIBURCE.

Monsieur, après en avoir conféré avec mon notaire...

MARTEAU.

Abrégeons !

TIBURCE.

Et lui avoir exposé...

MARTEAU.

Abrégeons ! Abrégeons !

TIBURCE.

Décidé par ses conseils...

MARTEAU, se levant.

Vous n’épouses pas ?

TIBURCE, même jeu.

J’épouse...

Louis fait un mouvement ; César le regarde.

MARTEAU.

Vous épousez ?... sans voir ?...

TIBURCE.

Les yeux fermés...

TOUS, surpris.

Ah !...

MARTEAU, se levant.

Très bien !... vous êtes moins rat que je ne croyais... Touchez là ... et puisque j’ai votre parole, puisque c’est une chose arrêtée, nous allons ouvrir tout de suite, et après nous signerons l’acte, séance tenante...

Se retournant vers César.

pour faire enrager monsieur...

CÉSAR.

Laisse donc, je parie qu’on n’ouvre pas...

MARTEAU.

En vérité ?... eh bien, tu vas voir... messieurs, vos clefs ?

BERGERIN.

À l’instant...

Il fouille à sa poche.

CÉSAR, bas à l’oreille de Tuffier.

Pensez à votre fils...

TUFFIER, de même.

Parbleu !...

LOUIS, se contenant à peine, bas à César.

Mais je ne veux pas que...

CÉSAR, le retenant.

Attends donc...

MARTEAU, très  nerveux.

Eh bien !... les clefs ?

TUFFIER, debout.

Les clefs... les clefs... Vous êtes bien pressé, vous !... d’abord, est-ce que nous allons ouvrir comme ça devant tout le monde ?...

MARTEAU.

Eh bien ?...

BERGERIN.

Pourquoi pas ?...

TUFFIER.

Moi, je trouve cela ridicule... c’est une chose à faire à huis clos, à nous trois...

CÉSAR, bas.

Très bien...

MARTEAU.

Qu’est-ce qu’il va nous chercher là ?...

TUFFIER.

Au moins, de cette façon, on verrait... on saurait...

MARTEAU, s’échauffant.

On saurait ?... on verrait ?... mais c’est justement pour voir que...

TUFFIER.

Non... mais enfin, je trouve que vous allez trop vite... Vous n’êtes pas un père sérieux, vous !...

MARTEAU.

Je ne suis pas un père sérieux ?...

TUFFIER.

Eh ! non... vous n’avez pas l’air de vous douter de ce que vaut votre petite Marion... vous la jetez au nez de monsieur, comme s’il n’y avait que monsieur au monde pour l’épouser... mais il y en a d’autres...

LOUIS, par-dessus l’épaule de Tiburce.

Parbleu ! il y a moi !...

TIBURCE, se retournant, à Louis.

Ah bah !... encore ?...

César le contient.

TUFFIER, à son fils.

Qui est-ce qui vous parle à vous ?... Taisez-vous !...

MARTEAU.

Enfin, donnez-vous votre clef, oui ou non ?...

TUFFIER.

Eh bien !... non... je ne la donne pas... là !...

CÉSAR, bas.

Très bien...

MARTEAU.

Tenez !... voulez-vous que je vous dise votre fait, à vous ?... Eh bien ! c’est pour votre garçon que vous travaillez là !...

TUFFIER.

Moi ?... est-ce que j’ai soufflé mot de mon garçon ?...

LOUIS, même jeu.

Non... et c’était bien le tort que vous aviez...

TUFFIER, bas.

Mais, tais-toi donc !...

LOUIS.

Non... je ne me tairai pas !...

TIBURCE, à Louis.

Mais ce que vous me disiez tantôt ?

LOUIS.

Eh ! c’était pour me moquer de vous !

TIBURCE, se levant.

Monsieur.

Il passe à droite.

LOUIS, à son père.[56]

Pourquoi ne vous occupez-vous pas de moi ? Je ne suis donc pas votre fils ?... Vous me reniez donc ?

TUFFIER, à demi-voix.

As-tu fini, imbécile !

LOUIS.

Non, je n’ai pas fini... Je ne veux pas être renié, moi !

À Marteau.

Eh bien ! oui, là ! c’est pour moi qu’il travaille.

TUFFIER.

Mais ce n’est pas vrai, méchant galopin !

LOUIS.

Si !

TUFFIER.

Non !

LOUIS.

Si !

TUFFIER, furieux, le jetant sur la causeuse.[57]

Ah ! c’est comme cela ! Eh bien ! tiens, la voilà la clef, va te promener avec ta Marion !

Il traverse et pose la clef sur la table, puis remonte.

CÉSAR, à Louis.

Attrape, mon mignon !

MARTEAU, prenant la clef.

Enfin ! et d’une !

CÉSAR, à part.

Oui, mais il en faut encore deux.

TIBURCE.

Eh bien ! maintenant, il me semble que ça va aller tout seul.

CÉSAR.

Parbleu !

MARTEAU, le narguant.

Mais certainement que... Bergerin, votre clef ?

BERGERIN, qui était resté tranquillement dans son fauteuil.

A-t-on fini de se chamailler ?

MARTEAU.

Oui.

BERGERIN.

Je puis donc ?

MARTEAU, le secouant.

Votre clef ?

BERGERIN.

Eh là, là... une minute.

Il se fouille.

CÉSAR, à part.

Au moins...

Haut.

Ah ! à propos, Tiburce, tu sais que mon oncle ne veut pas que Marion loge ailleurs qu’ici ?

TIBURCE.

Oh ! je logerai où l’on voudra, moi.

MARTEAU, à César.

De quoi vous mêlez-vous, vous ?

CÉSAR, de même.

Vous occuperez un logement dans la maison.

MARTEAU.

Mais voulez-vous bien nous laisser tranquilles !

CÉSAR.

Par exemple, celui de Bergerin.

BERGERIN, bondissant.

Hein ? mon appartement ?

CÉSAR.

D’abord, il n’y a que celui-là.

LOUIS.

C’est le seul.

MARTEAU, menaçant César.

Forban, va !

BERGERIN, très agité.

Me prendre mon second, à moi ? pour ce monsieur-là, mon appartement !

MARTEAU.

Eh bien, après tout ? Le grand malheur !

BERGERIN.

Un appartement que j’occupe depuis vingt ans !... dont j’ai refait les plafonds, les armoires, les parquets, les...

MARTEAU.

Mais où voulez-vous que je les mette, ces pauvres enfants ?

BERGERIN.

Eh ! mettez-les à la cave si vous voulez, mais je suis bien où je suis, et j’y reste.

MARTEAU, s’échauffant encore.

Vous y restez, vous y restez ?... Si je vous y laisse, dites donc ; il ne faut pas crier si fort, non plus...

BERGERIN.

Vous aurez le toupet de me donner congé ?

MARTEAU.

Mais, très bien ; et par huissier, encore.

BERGERIN.

Ah ! c’est comme ça !... eh bien ! donnez-moi congé ; moi, je ne donne pas ma clef.

Il la remet dans sa poche.

TIBURCE.

Allons, bon !

MARTEAU.

A-t-on jamais vu ?

TIBURCE.

Voyons, monsieur Bergerin.

CÉSAR, de même.

Monsieur Bergerin, il faut être juste aussi.

BERGERIN.[58]

Ah ! je sais bien qu’un changement d’habitudes, à votre âge, c’est souvent dangereux.

BERGERIN.

Mais je crois bien que c’est dangereux !

LOUIS.

C’est mortel !

CÉSAR.

Mortel !

BERGERIN.

Mortel ! voilà le mot

MARTEAU.

Va, va, souffle le feu, flibustier !

CÉSAR.

Mais cependant... ces pauvres enfants ?

BERGERIN.

Qu’ils aillent au diable ! Pas de clef, ou mon appartement.

Il se lève et passe à l’extrême gauche.

MARTEAU.

Et bien ! je vous le laisse, votre appartement, là !

CÉSAR, à part.

Diantre !

LOUIS.

Fichtre !

BERGERIN.

Oui, oui, vous voulez m’extirper ma clef pour me donner congé demain.

CÉSAR.

Positivement...

MARTEAU, après un geste de menace à César.[59]

Je vous dis que je vous le laisse, ventre d’un petit poisson !... Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?... Voulez-vous un bail ?

BERGERIN.

Oui... de cinquante ans.

MARTEAU.

De cent, si vous voulez !

BERGERIN.

Vous me ferez réparer mes cheminées ?

MARTEAU.

Oui...

BERGERIN.

Et mettre en couleur le palier ?

MARTEAU.

Oui, et vous aussi... Est-ce tout ?

BERGERIN.

Vous m’en donnez parole devant témoins ?...

MARTEAU.

Oui.

BERGERIN.

À ce prix-là je donne la clef.

TIBURCE.

Enfin !

MARTEAU.

Ouf !

BERGERIN, cherchant dans sa poche.

Eh bien ! où donc l’ai-je fourrée ?

CÉSAR, bas, à Tuffier.

Dites donc ? c’est donc vous qu’on va mettre à la porte, alors ?

TUFFIER.

Mais, au fait.

À Marteau.[60]

Dites donc ? Est-ce que c’est moi que vous allez mettre à la porte ?

MARTEAU.

Allons, bon ! à l’autre... Qui est-ce qui vous parle de ça ?

TUFFIER.

Mais dame ! c’est que...

Il désigne César.

MARTEAU.

Ce serpent-là ! si vous l’écoutez...

TUFFIER, insistant.

Mais, enfin...

MARTEAU.

Enfin, je ne renvoie personne, là !

TOUS.

Ah !

MARTEAU.

Ah ! Et je donne aux mariés le pavillon du jardin... avec le potager... Ah !

TUFFIER.

C’est-à-dire que vous le leur louez ?

MARTEAU.

Je ne leur loue rien du tout... je leur donne.

TUFFIER.

Comment ?

MARTEAU.

Par contrat !

TIBURCE.[61]

Ah ! monsieur !

TUFFIER.

Et le potager avec ?

MARTEAU.

Oui.

TUFFIER, à Louis.

Méchant gamin, va ! Vois ce que tu perds...

LOUIS.

C’est votre faute !

CÉSAR.

Mâtin ! un pavillon à deux étages et le potager avec !... et la tirelire... en voilà une dot !

TUFFIER.

Mais je crois bien !

MARTEAU.

En finirons-nous aujourd’hui ?

TIBURCE.

Poursuivons-nous ?

TUFFIER, arrêtant.

Voyons ! voyons ! n’allons pas à l’aveuglette... hein ? et tâchons de ne pas être nerveux.

MARTEAU.

Mais dame ! c’est vous...

TUFFIER.[62]

C’est moi... c’est moi !... Vous avez des engouements... vous ! Vous allez ! vous allez !

MARTEAU.

Eh bien ?

TUFFIER.

Eh bien ! eh bien !... Je ne sais pas, moi ; mais ce garçon-là... c’est louche !...

MARTEAU.

Quoi ?

TIBURCE.

Comment ?

TUFFIER.

C’est louche !

LOUIS.

Parbleu !

TUFFIER.

Il y a du trafic là dedans, comprenez-moi bien.

Il écarte Tiburce.

BERGERIN, tirant Marteau par la manche.

Dites donc ?

TUFFIER.

Il sait qu’il y a une tirelire... bon !... Et puis c’est le logement !

CÉSAR.

Et puis c’est le pavillon !

LOUIS.

Et puis le potager !

TIBURCE, à Marteau.

Poursuivons-nous ?

BERGERIN, à Marteau.

Je pense à une chose.

TUFFIER, à Louis et à César.

Mais il prend tout, quoi... il prend tout !

LOUIS.

C’est un coup de filet.

CÉSAR.

Tout bonnement.

TUFFIER.

C’est ignoble !

LOUIS.

Honteux !

CÉSAR.

Immoral !

TUFFIER, se retournant vers Marteau.

Immoral !

BERGERIN, à Marteau.

Si nous faisions le bail tout de suite ?...

TUFFIER, poursuivant.

Et les espérances donc !... et une jolie fille par-dessus le marché !... Ah ! peste ! je crois bien qu’il épouse !

BERGERIN, à Marteau.

Faisons-nous le bail tout de suite ?...

TIBURCE, de même.

Poursuivons-nous ?

TUFFIER.

C’est une spéculation ! Cette pauvre petite, il ne l’aime pas !

CÉSAR et LOUIS.

Il ne l’a jamais aimée.

TUFFIER.

Et je souffrirais qu’on la sacrifie !

LOUIS et CÉSAR.

Non !

TUFFIER.

Non !

MARTEAU, ahuri.

Ça va recommencer !

Il remonte.

BERGERIN, à Tuffier.

Ah çà ! ce n’est pas sérieux, hein ?

TUFFIER, traversant et allant reprendre sa clef sur la table.

Comment ! ce n’est pas sérieux ? C’est tellement sérieux que je n’accepte pas le candidat ! ma moralité s’y oppose.

MARTEAU.[63]

Eh bien ! et la clef ? vous aurez le front ?...

TUFFIER, la mettant dans sa poche.

De la garder ?... mais je crois bien.

MARTEAU.

Oui ! C’est votre dernier mot ! vous refusez de la donner de bonne volonté ? eh bien, on vous la fera donner de force.

TUFFIER.

C’est ce que nous verrons.

MARTEAU.

Certainement... car il va y avoir majorité, donnez vite votre clef, Bergerin, pour qu’il y ait majorité.

BERGERIN, la plume et le papier à la main.

Oui, oui, je vais vous la donner ; seulement, signons le bail tout de suite.

MARTEAU, exaspéré.

Mais, ventre d’un petit poisson ! puisque vous avez ma parole, ma parole, ma parole !

CÉSAR.[64]

Puisque Tiburce a le pavillon !

BERGERIN, irrésolu.

Oui !

TIBURCE.

Sans doute.

CÉSAR.

Et le potager !

BERGERIN, de même.

Oui...

TIBURCE.

En effet.

CÉSAR, à Bergerin, bas.

Le potager, où leurs enfants pourront hurler toute la journée.

BERGERIN, retirant la clef.

Leurs enfants ?

CÉSAR, haut.

Car enfin, il faut bien espérer qu’ils en auront des enfants !

TIBURCE, souriant.

Parbleu !

BERGERIN, effrayé.

Ils auront des enfants !

MARTEAU, reprenant sa tête dans ses mains.

Quoi encore ?

TUFFIER.[65]

Avec vos fenêtres qui donnent sur le jardin.

CÉSAR.

Et sur le pavillon !

TUFFIER.

Ça jouera toute la journée.

CÉSAR.

Ça pleurnichera toute la nuit.

TUFFIER.

Ce sera bien agréable !

CÉSAR.

Toute cette marmaille !

LOUIS.

Des petits Tiburce !

CÉSAR.

Qui sentiront la vanille.

BERGERIN, épouvanté.

Ah ! mais, non... ah ! mais, non ! Eh bien ! il ne me manquerait plus que cela ! Mais je n’en veux pas, moi, de leurs enfants ! mais qu’ils aillent multiplier ailleurs ! Je ne donne pas ma clef !

Il remonte.

TUFFIER, LOUIS et CÉSAR.

Bravo, Bergerin !

CÉSAR.

Enfoncée la majorité !

MARTEAU.[66]

Oh ! je deviens fou !... ma tête éclate, je vais faire explosion !

Il s’assied à gauche à la place de Bergerin.

TIBURCE, suppliant.

Mais, monsieur Bergerin ?

BERGERIN.

Mais voulez-vous bien vous sauver, vous, avec vos petits !

MARTEAU, se levant.

Ah ! c’est comme cela ; eh bien ! non, il ne s’en ira pas, et il épousera, de par tous les diables !... Il épousera malgré vous, malgré ce misérable qui a tout mené. Il épousera malgré les hommes, malgré les femmes, il épousera malgré lui-même. Asseyez-vous là !

Il prend Tiburce par le collet et le fait asseoir dans son fauteuil.

TIBURCE, qui n’en peut plus, à part.

Ah ! je commence à en avoir assez, moi !

MARTEAU, prenant la table et la plaçant au milieu, en bousculant tous les meubles.

Et vite le notaire ! Placide ! Placide ! qu’on apporte le notaire !

 

 

Scène V

 

LOUIS, CÉSAR, MARTEAU, TUFFIER, BERGERIN, TIBURCE, LE NOTAIRE

 

LE NOTAIRE, paraissant.

Vous m’appelez, je crois ?

MARTEAU.

Oui !

Le tirant à la table.

Mettez-vous là.

Aux autres.

Je me passerai de vous et de vos clefs.

Il force le Notaire à s’asseoir.

BERGERIN et TUFFIER.[67]

Et comment ?

MARTEAU.

Vous allez voir.

Il a bousculé convulsivement les papiers du Notaire.

Écrivez, Notaire, écrivez là, à la suite... « Apporte en dot, un pavillon, un potager... »

LE NOTAIRE, écrivant.

Un potager...

MARTEAU, dictant.

« Et de plus, un coffre en fer avec couverture supérieure en forme de tirelire, sur la contenance duquel, invité à s’expliquer... »

Aux autres, raillant.

On a été clerc de notaire.

Le Notaire se lève pour le féliciter. Marteau le fait rasseoir, en reprenant sa dictée de plus belle.

« Invité à s’expliquer, le sieur Marteau dit qu’il n’est besoin, et qu’il donne ledit coffre en toute propriété à la future, avec tout ce qu’il pourra contenir, tant en espèces monnayées, que billets, actions au porteur, titres de propriétés, bijoux ou valeurs quelconques.

Le Notaire, effaré de la rapidité de la dictée, veut prendre de l’encre, Marteau saisit sa main au vol et la remet sur le papier, en redoublant de vitesse.

Ledit coffre hermétiquement fermé par trois serrures, pour être remis en cet état aux futurs conjoints et après la célébration du mariage, par eux ouvert... »

TUFFIER et BERGERIN.

Ouvert ?

BERGERIN.

Et comment ?

MARTEAU, avec majesté.

Comme ils le jugeront convenable !

BERGERIN.

C’est-à-dire forcé ?

MARTEAU.

Forcé !... Par eux, je m’en lave les mains ; j’ai le coffre, je le donne.

Au Notaire.

N’est-ce pas ?

TUFFIER.

Mais vous n’en avez pas le droit...

Il se lève avec lia chaise et vient se planter devant la table, le dos au public.

Mais, monsieur, il n’en a pas le droit.

LE NOTAIRE, à Marteau.[68]

En effet.

MARTEAU.

Eh bien ! je le prends !

LE NOTAIRE, à Tuffier.

Ah ! s’il le prend !

Pendant toute cette scène, le Notaire, qui parfois disparaît dans le groupe agité des trois hommes, n’est occupé qu’à se garantir des éclaboussures de leur dangereuse pantomime.

BERGERIN, au Notaire.

Il donne, par contrat, un objet qui est à nous.

LE NOTAIRE, à Marteau.

Ah ! c’est illégal !

MARTEAU.

Je donne par contrat un objet qui est à moi...

LE NOTAIRE, aux autres.

Le cas est différent !

TUFFIER.

Il est à nous trois.

BERGERIN.

À nous trois.

LE NOTAIRE, à Marteau.

Alors, propriété collective... Ils ont raison.

MARTEAU.

Il est à moi ! à moi, dans ma maison, depuis dix-huit ans acheté de mes deniers, dont j’ai quittance !

LE NOTAIRE, tiraillé de tous les côtés ; aux autres.

Alors, propriété individuelle ; il est dans son droit.

TUFFIER, s’échauffant.

Acheté pour le compte de la communauté !

BERGERIN.

Pour le compte de la communauté !

LE NOTAIRE, à Marteau.

Alors, caisse sociale. Vous êtes dans le faux !

TUFFIER et BERGERIN, triomphant.

Parbleu !

Tuffier passe à droite.

MARTEAU, prenant la chaise de Tuffier et se campant à la gauche du Notaire.

Mais il ne comprend rien ! mais il n’y a pas d’acte de société...

LE NOTAIRE, aux autres.

Il n’y a pas d’acte de société ? Alors, qu’est-ce que vous demandez ?

TUFFIER, avec colère, s’élançant vers lui.

Comment ? ce que nous demandons !

LE NOTAIRE, effrayé.

Permettez...

TUFFIER, furieux.

Il n’y a pas besoin d’acte de société !

LE NOTAIRE, effrayé.

Sans doute !

BERGERIN, de même.

La convention verbale devant témoins suffit.

Il frappe sur la table et passe à gauche.

LE NOTAIRE.

En effet...

MARTEAU, frappant sur la table.

Et je vous dis, moi, que c’est insuffisant.

LE NOTAIRE.

Quelquefois.

MARTEAU, criant.

Toujours !

LE NOTAIRE, tremblant.

Toujours...

TUFFIER, menaçant.

Jamais !

LE NOTAIRE.

Jamais...

BERGERIN, rayonnant et frappant sur la table.

Il y a donc société ! il y a donc société !

Il passe à droite.

LE NOTAIRE.

Cela est vrai.

MARTEAU.

Je le nie !

LE NOTAIRE, perdant la tête.

Vous faites bien...

BERGERIN et TUFFIER, sur le notaire.

Nous maintenons notre dire !

LE NOTAIRE, criant.

Vous avez raison !

BERGERIN.

Qui est-ce qui a raison ?

LE NOTAIRE.

Ah ! au diable !

Il parvient à se dégager, il est tout fripé.

MARTEAU, se levant.

Du reste, c’est bien simple : nous plaiderons !

TUFFIER, effrayé.[69]

Hein ?

TIBURCE.

Un procès à présent !

CÉSAR, à part.

Ça va bien ! ça va bien !

MARTEAU.

Et quand je devrais y laisser tout mon bien, je vous traînerai de tribunaux en tribunaux. je me procurerai un avocat très habile, qui saura embrouiller les choses et qui les fera durer trois ans.

TUFFIER.

Trois ans ?

MARTEAU.

Et pendant tout ce temps-là nous ne quitterons pas le palais : nous y déjeunerons, nous y dînerons, nous y coucherons.

TUFFIER.

Et ma vie sera troublée !

MARTEAU.

Et votre vie sera troublée.

TUFFIER.

Et je rêverai de robes noires et de bonnets carrés ! non, non, allez au diable !

Jetant la clef.

Débarbouillez-vous, je ne me mêle plus de rien.

BERGERIN, s’asseyant au milieu, gaiement.

Je ne renonce pas, moi... Un procès ? ça me distraira.

MARTEAU.[70]

Oui-da. Mais tous les journaux en parleront ; on connaîtra votre vie privée jusque dans ses moindres détails : ainsi on saura, par exemple, que maître Bergerin est un vieux garçon qui a trente-six montres et quatre-vingts tabatières.

BERGERIN, gaiement.

Eh bien ?

MARTEAU.[71]

Et l’un de ces jours on lira aux faits divers : « Un crime épouvantable vient de jeter la consternation dans les Batignolles... »

BERGERIN.

Hein ?

MARTEAU, continuant.

« Poussés par la cupidité, des malfaiteurs se sont introduits la nuit dernière dans le somptueux appartement qu’habitait seul le sieur Bergerin, rentier... »

BERGERIN, effrayé.

Chez moi !

MARTEAU, continuant.

« Et ce matin, la dame Placide venant pour faire son ménage, et comme à l’ordinaire, l’a trouvé pendu à la flèche de son lit. »

BERGERIN, épouvanté.

Pendu !

MARTEAU.

Pendu !

TUFFIER.

Pendu !

TIBURCE.

Pendu !

BERGERIN, criant.

Mais voulez-vous bien vous taire ! et ne pas dire de ces monstruosités-là !... Ah ! j’ai une sueur froide !... Pendu !... Tenez, que le diable vous emporte tous, vous, la dot, la tirelire, les gendres et toute la boutique ! Pendu... à la flèche... Mais la voilà votre clef, mais qu’on m’en débarrasse !... qu’on la jette à la rivière ; mais qu’on ne me parle plus de rien, ni de procès, ni de voleurs, ni de mariage, car je sens que je deviens fou !...

Il jette la clef.

Je deviens fou !

Il va retrouver le Notaire.

TIBURCE, qui depuis quelque temps a des mouvements nerveux annonçant une crise ; à part.

Ah ! moi aussi ! moi aussi !

MARTEAU, triomphant.

Enfin !

LOUIS, à César.

Comment faire ?

MARTEAU, brandissant ses clefs.

La victoire nous reste... Venez, mon gendre.

TIBURCE, avec des tics nerveux qu’il ne peut réprimer. Se levant.[72]

Votre gendre ? Pardon, monsieur Marteau... vous êtes bien bon et je vous respecte infiniment.

MARTEAU.

Qu’est-ce qu’il a donc à grimacer comme ça ?

TIBURCE.

Certainement... que je serais très flatté... mais là ... franchement...

MARTEAU.

Eh bien ?

TIBURCE.

Eh bien...

La crise redouble.

Non, voyez-vous, je ne pourrais jamais m’habituer à cette existence de diable dans un bénitier.

LOUIS, à part.

Que dit-il ?

MARTEAU.

Qu’est-ce qu’il chante ?

TIBURCE, avec des crispations et criant.

Oui, oui, j’en ai assez ! j’en ai assez ! et plutôt que de devenir votre gendre, j’aimerais mieux être condamné à l’orgue de Barbarie à perpétuité !

MARTEAU, bondissant.

Ventre d’un petit poisson ! il refuse ma fille !

Il veut sauter sur Tiburce.

TOUS, l’arrêtant.

Monsieur Marteau !

CÉSAR.

Mon oncle !

MARTEAU.

Laissez-moi l’assassiner !

TIBURCE, grinçant des dents et hurlant.

Ne m’approchez pas !

Bruit, tumulte.

 

 

Scène VI

 

LOUIS, CÉSAR, MARTEAU, TUFFIER, BERGERIN, TIBURCE, LE NOTAIRE, MARION, LUCIE, PLACIDE, entrant tout effarées, puis MADAME TUFFIER

 

LUCIE et MARION.

Quel bruit !

PLACIDE.

Que se passe-t-il donc ?

MARTEAU, rugissant.

Oh !

LUCIE, courant à Marteau.

Mon père ?

MARION, de même.

Qu’y a-t-il ?

MARTEAU, désignant Tiburce.

C’est lui... c’est ce galopin qui refuse de t’épouser !

MARION, avec joie.

Il refuse, lui ?

MARTEAU.

Oui, lui !

MADAME TUFFIER, entrant là-dessus.

Louis ! c’est faux !

MARTEAU.[73]

Comment ?

TUFFIER, à sa femme.

De quoi vous mêlez-vous ?

MADAME TUFFIER.

Mon fils m’a tout dit : on l’a sacrifié ; mais il n’a jamais refusé d’épouser !

MARTEAU.

Mais qu’est-ce qui vous parle de ça ?

MADAME TUFFIER.

À qui en avez-vous, alors ?

MARTEAU.

À lui !... lui !

Il montre Tiburce.

MADAME TUFFIER.

À la bonne heure...

Il passe à droite de Marteau.

MARTEAU, dont la crise change de nature et tourne aux larmes ; prenant Marion dans ses bras.

Ah ! ma pauvre petite !

MADAME TUFFIER, allant toujours.

Je me disais aussi !... mon fils a ses défauts comme un autre, mais il est incapable d’une trahison !

MARTEAU, agacé.

Ah çà !... voulez-vous me laisser finir ma phrase ?

MADAME TUFFIER.

Comment !... une mère n’aurait pas le droit de défendre son fils !

Elle prend Louis dans ses bras.

MARTEAU.

Tuffier !... attachez votre femme !

MADAME TUFFIER.

Porter la main sur moi !

LOUIS.

Maman !

MADAME TUFFIER, s’accrochant au Notaire.

Qu’on y vienne ! je suis sous la protection des lois !

LE NOTAIRE, voulant se dégager.

Madame ! vous me serrez trop !

Madame Tuffier se met à lui parler bas avec beaucoup d’animation.

MARTEAU, qui ne sait plus où il en est.

Mais, qu’est-ce que j’étais donc en train de faire ?

LUCIE, montrant Marion.

Papa, tu étais en train de l’embrasser.

MARTEAU, attendri.

Ah ! c’est vrai ! Viens, mon enfant ; viens dans mes bras !...

César se glisse sous l’un des bras de Marteau, qui l’embrasse pour Marion.

Qu’est-ce que j’embrasse là ?

CÉSAR.

Ah ! mon oncle ! ce baiser-là m’a fait tant de bien ! ne me le reprenez pas !

MARTEAU, avec sentiment.

Vrai ? au fait, ce pauvre garçon... Sans lui, Marion serait peut-être à cette heure la femme de cet olibrius-là.

CÉSAR.

Tandis qu’elle pourra être la femme du petit Louis qu’elle aime... comme moi j’aime Lucie.

MARTEAU.

Au fait ! oui, c’est cela.

À Tiburce.

Ce sera ta punition, petit malheureux !

À Louis.[74]

Je te donne Marion.

LOUIS.

Quel bonheur !

MARTEAU.

Placide, apporte la tirelire.

TOUS.

Ah !

TUFFIER, à part.

Oui, nous allons bien voir !

MARTEAU, à Louis.

Oui, je te donne Marion.

Placide pose la tirelire sur la table.

Je te la donne avec tout ce que contient la tirelire... Oui, tout !

Il ouvre.

BERGERIN, regardant.

Rien !

TUFFIER.

Rien !

LUCIE, CÉSAR, PLACIDE, MARION.

Rien du tout !

TIBURCE, à part et se frottant les mains.

Rien du tout !... Eh bien ! j’en ai une chance !

MARTEAU, à Tuffier et Bergerin.

Ah ! c’est dégoûtant !

TUFFIER.

Eh bien ! après tout ?

BERGERIN.

Vous n’y avez rien mis non plus.

MARTEAU.

Mais moi, j’élevais Marion.

TUFFIER.

Moi, j’élevais mon fils.

BERGERIN.

Et moi...

CÉSAR.

Vous éleviez des lapins.

TIBURCE, riant et à lui-même.

Ah ! bien, je suis content de ne pas être parti, à présent !

MARTEAU, regardant Tiburce qui rit.

Il rit, le misérable !... Il triomphe !...

MADAME TUFFIER, au Notaire.

Qu’est-ce que vous me chantez, vous, qu’une femme doit suivre partout ?

LE NOTAIRE, qui ne se sent pas bien.

Madame, je vous jure que j’ai besoin d’air.

Madame Tuffier continue à le retenir.

MADAME TUFFIER.

Vous êtes une ganache !

TUFFIER, à César et Louis qui lui parlaient.

Sans dot ! allons donc ! quarante mille francs, ou pas de mariage !

MARTEAU.[75]

Je tiens ma vengeance !

Parlant sous le nez de Tiburce.

Je les donne, moi, les quarante mille francs !

TIBURCE, qui ne rit plus.

Ah ! bah !

CÉSAR.

Ah ! mon oncle !

MARION.

Mon bon père !

MARTEAU, nerveusement.

Oui, je les donne !

Il a tiré son portefeuille, y prend les billets et les met sous le nez de Tiburce.

Je dote Marion, et je la dote seule !

Toisant Tuffier et Bergerin.

Et je défends à d’autres de mettre un rouge liard dans la tirelire,

Avec colère.

je le leur défends !

BERGERIN.

Vous le leur défendez ! vous le leur défendez !

MARTEAU.

Oui, je le leur défends !

BERGERIN.

Si on le voulait bien...

MARTEAU.

Je vous en défie !

BERGERIN.

Vous nous en défiez ?

MARTEAU.

Oui !

BERGERIN, tirant son portefeuille.

Vous m’en défiez !

Remettant son portefeuille dans sa poche.

Eh bien ! vous avez parfaitement raison !

MARTEAU, se retournant vers Tiburce.

Ah ! galopin ! tu as refusé ma fille !... ah ! tu préfères l’orgue de Barbarie !... Eh bien ! Marion a trouvé un mari, et elle a quarante mille francs de dot !

TIBURCE, à lui-même.

Quarante mille francs !... nom d’un petit bonhomme !... Je suis fâché d’être resté, à présent !

MARTEAU.

Le notaire ! vite le notaire !

CÉSAR.

Vite le notaire !

LE NOTAIRE, à moitié ivre et au milieu.

Ce bruit ! ces cris ! Ah ! ah ! ah ! je ne sais pas ce que j’ai...

CÉSAR, regardant le Notaire qui est tout crispé.

Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce qu’il lui prend donc ?

LE NOTAIRE.

Je crois que je vais avoir une attaque de nerfs.

CÉSAR.

Lui aussi... jusqu’au notaire !

On s’empresse autour de lui.


[1] Placide, Tiburce.

[2] Tiburce, Placide.

[3] Placide, Tiburce.

[4] Louis, Marion.

[5] Marion, Louis.

[6] Louis, Marion.

[7] Madame Tuffier, Tuffier, Louis.

[8] Louis, Madame Tuffier, Tuffier.

[9] Tiburce, Bergerin, Tuffier, Madame Tuffier.

[10] Tiburce, Bergerin, Madame Tuffier, Tuffier.

[11] Tiburce, Bergerin, Placide, Madame Tuffier, Tuffier.

[12] Bergerin, Tiburce, Marteau, Tuffier

[13] Bergerin assis, Marteau, Tiburce, Tuffier.

[14] Bergerin, Tiburce, Tuffier, Marteau.

[15] Bergerin, Tiburce, Marteau, Tuffier.

[16] Tiburce, Bergerin plus haut, Marteau, Tuffier.

[17] Tuffier, Tiburce, Marteau, Bergerin.

[18] Tuffier, Tiburce, Marteau derrière lui, Bergerin.

[19] Tiburce, Tuffier, Louis, Marteau, Bergerin.

[20] Tiburce, Louis et Tuffier plus haut, Marteau, César, Bergerin.

[21] Tiburce, Louis, Tuffier, Marteau, Bergerin près de la fenêtre César.

[22] Tiburce, louis, Tuffier, Marteau, Bergerin, César.

[23] Tiburce, Tuffier, César, Bergerin, Marteau.

[24] Tiburce, Tuffier, César, Marteau, Bergerin.

[25] Lucie, Marion, Marteau, Placide.

[26] Bergerin, Marion, Lucie plus haut, Tuffier, Marteau.

[27] Bergerin, Marion, Marteau, Lucie, Tuffier.

[28] Bergerin debout, Marteau assis, Marion, Madame Tuffier et Lucie assises, Tuffier debout.

[29] Bergerin, Placide, Marteau, Marion, Madame Tuffier, Lucie, Tuffier

[30] Bergerin, Marion, Marteau, Placide, Madame Tuffier, Lucie, Tuffier.

[31] Bergerin, Placide et Lucie plus haut, Marion, Marteau, Tuffier.

[32] Tiburce, Bergerin, Marteau, Tuffier.

[33] Marteau, Tiburce, Tuffier, Bergerin.

[34] Marteau, Tuffier, Bergerin, César, Tiburce.

[35] Bergerin, Marteau, César, Tuffier, Tiburce.

[36] Bergerin, Tuffier, Marteau, César, Tiburce.

[37] Bergerin, Tuffier, Marteau, Tiburce, César.

[38] César, Bergerin, Tuffier.

[39] César, Tuffier, Bergerin.

[40] Marion, Placide, Tiburce, César, Lucie.

[41] Lucie, Marion, César, Placide au fond.

[42] Lucie, César, Marion, Placide au fond.

[43] Lucie assise, César, Marion, Placide assise sur la causeuse.

[44] Placide, Lucie, César, Marion.

[45] César, Marteau, Marion, Lucie à la causeuse.

[46] César, Marteau, Marion assise sur la causeuse, Lucie debout.

[47] César, Lucie, Marion au fond, Marteau.

[48] Lucie, Marion au fond, Marteau, César.

[49] Marteau, César, Marion à la porte du fond, Lucie.

[50] Louis, Manon, César, Lucie.

[51] Louis, Marion, César, Lucie.

[52] Marion, Louis, César, Lucie.

[53] Marion assise, Louis, César, Lucie

[54] Marteau, Bergerin, Tuffier, César, Louis à la cheminée.

[55] Bergerin et Marteau assis, Tuffier sur la causeuse, Tiburce en avant, César debout à la cheminée, Louis à droite, sur le fauteuil.

[56] Bergerin, Marteau, Tuffier, Louis, César, Tiburce.

[57] Marteau, Bergerin, Tiburce, Tuffier, Louis, César.

[58] Bergerin, Marteau plus haut, César, Tuffier plus haut, Tiburce, Louis à la cheminée.

[59] Bergerin, Tuffier plus haut, Marteau, César, Louis, Tiburce.

[60] Bergerin, Marteau, Tuffier, Tiburce, Louis à la causeuse, César.

[61] Bergerin, Marteau, Tiburce, Tuffier, Louis, César.

[62] Bergerin, Marteau, Tiburce, Tuffier, Louis, César.

[63] Bergerin, Tuffier plus haut, César au fond, Marteau, Tiburce, Louis.

[64] César, Bergerie, Marteau, Tiburce, Tuffier plus haut, Louis.

[65] César, Tuffier, Bergerin, Marteau, Tiburce, Louis.

[66] César, Marteau, Tuffier, Bergerin, Tiburce, Louis.

[67] César et Louis près du piano, Tiburce assis, Marteau debout, le Notaire assis, Bergerin sur la causeuse, Tuffier assis à l’extrême droite.

[68] Tiburce assis, Marteau, le Notaire au delà de la table, assis, Tuffier assis en deçà, Bergerin debout à droite, César et Louis debout à la cheminée.

[69] Tiburce assis, le Notaire au fond, Marteau, Tuffier, Bergerin, Louis et César au fond.

[70] Tiburce, le Notaire au fond, Marteau, Bergerin, César, Louis, Tuffier.

[71] Le Notaire au fond, Tiburce, Bergerin, Marteau, César, Louis au fond, Tuffier.

[72] Bergerin, le Notaire au fond, César, Tiburce, Marteau, Louis, Tuffier.

[73] Tiburce, César, Manon, Madame Tuffier, Marteau, Tuffier, Lucie, Louis, le Notaire et Bergerin.

[74] Tiburce, Marion, Louis, Tuffier, Placide, Marteau, Bergerin, Lucie, César, le Notaire sur la causeuse, et Madame Tuffier en face.

[75] Tiburce, Lucie et Marion plus haut, Placide au fond, César, Louis au fond, Marteau, Bergerin, Tuffier, le Notaire à la fenêtre, Madame Tuffier sur la causeuse.

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