Les pommes du voisin (Victorien SARDOU)

Comédie en trois actes et quatre tableaux.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le l5 octobre l864.

 

Personnages

 

LA ROSIÈRE

LIMOUROUX

PUYSEUL 

CHAMOISEAU 

PAOLA

ANGÉLIQUE 

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE

MADAME DE PORTEMAHON 

COLINETTE 

UN GARDE-CHAMPÊTRE

UN GENDARME

MARMITONS

VOYAGEURS

PAYSANS

 
La scène se passe à Dijon, de nos jours.

 

 

LETTRE À MONSIEUR JOUVIN

 

Mon Cher Monsieur Jouvin,

 

Me permettez-vous de mettre cette lettre sous le patronage de l’homme qui m’a, le premier, défendu contre l’accusation de plagiat qui m’est intentée par la Commission de la Société des gens de lettres ? – Puisque le public est saisi de l’affaire, il faut bien que je parle à mon tour. Mais pourquoi ces messieurs ne m’ont-ils pas averti qu’ils imprimeraient leur lettre sans attendre ma réponse, qui n’a pourtant pas tardé ?... Je me serais bien gardé de leur adresser des explications catégoriques et courtoises, que je ne leur devais à aucun titre.

À aucun titre !... et je le prouverai. – Et, sans aller plus loin, il ne tiendrait qu’à moi de laisser la question sur le terrain où vous l’avez placée vous-même, et d’examiner, au point de vue le plus général, cette fameuse accusation de plagiat qui revient sur l’eau toutes les fois que l’une de mes pièces réussit. Il ne me serait pas difficile d’établir, après vous, que le droit de l’auteur  dramatique à s’inspirer des sujets traités avant lui, sous une autre forme littéraire, est consacré par l’usage de tous les temps ; que le seul fait de transformer un récit en action théâtrale constitue, par la mise en œuvre tout autre qu’il exige, un art bien différent du premier, et, par suite, une création et une paternité toutes nouvelles. J’établirais, par de très bonnes preuves, que l’art dramatique consiste moins dans le choix du sujet, nécessairement restreint aux sept ou huit situations primitives qui se répètent toujours depuis Adam, que dans le développement original par lequel on le rajeunit ; et que, depuis Hamlet, qui est Oreste, jusqu’au Père Goriot, qui est le Roi Lear, il n’est pas deux œuvres dont on puisse dire qu’elles soient sorties tout armées du cerveau de leur auteur, sans rien devoir à personne. – Je répéterais, une fois encore, ce que j’ai déjà dit : que les plus grands maîtres de tous les temps n’ont pas eu de procédé plus fréquent que celui de l’emprunt, et qu’il est bien cruel d’exiger de nous une création spontanée, que l’on ne trouve pas chez des gens qui, outre la supériorité de leur génie, avaient encore sur nous l’avantage de nous précéder.

Je pourrais démontrer tout cela et bien d’autres choses encore ; mais j’aime mieux renvoyer tout de suite M. Édouard Fournier à l’excellent traité de Nodier sur le Plagiat ; il y trouvera de bons arguments pour le soutien de ma cause, et je laisse à sa loyauté le soin de les insérer dans le prochain feuilleton qu’il promet aux Pommes du voisin. Je l’invite également, pour s’éclairer sur le fameux : Je prends mon bien où je le trouve, qu’il a prétendu un jour expliquer à sa manière, – laquelle n’est pas du tout la bonne, – je l’invite, dis-je, à relire l’Avare, par exemple ; et quand il aura bien constaté que Molière a mis à contribution, pour cette seule, pièce, outre Plaute copié d’un bout à l’autre, comme on sait, le Docteur dévot, la Belle plaideuse, la Cameriera nobile, les Suppositi, le Laquais, les Esprits,  de Larivey ; les Corrivaux, de Jehan de la Taille ; l’Arlequin dévaliseur, Lélie et Arlequin, etc., je lui demanderai si tous ces Arlequins-là réunis ne font pas un Avare qui est bien à Molière, et pas à un autre, en dépit de tous les Trissotins passés, présents et futurs.

Or, si ma cause, défendue par ces seuls arguments littéraires, vous a paru de celles que l’on gagne, mon cher monsieur Jouvin, combien vous eût-elle semblé meilleure, si vous aviez connu toute la vérité, que messieurs de la Commission se sont bien gardés de faire savoir et que voici :

C’est que, spontanément, de mon plein gré, j’ai demandé à l’héritier littéraire de de Bernard, au mandataire à qui la veuve de l’écrivain avait cédé tous ses droits, la permission de tirer une pièce de la nouvelle dont il s’agit ; et que cette permission, dont je pouvais me dispenser, en vertu des arguments qui précèdent, ne m’a été accordée qu’à la condition que ledit mandataire toucherait, tous les soirs, un tiers de mes droits d’auteur : à quoi j’ai consenti.

Et c’est pour cette conduite toute franche et plus loyale qu’il n’était besoin, que je suis traité de plagiaire dans certains journaux et de voleur dans les lettres anonymes que je reçois par douzaines !...

Plagiaire, par conséquent, d’un sujet qui m’appartient à titre de collaboration !

Et voleur d’un bien que j’achète de mon propre argent !

Mais si j’étais ce que vous dites, messieurs de la Commission, qui n’osez pas me l’écrire, mais qui le proclamez partout, qui donc m’empêchait de prendre ce sujet à nia convenance, de débaptiser les personnages, de changer le lieu de la scène, et de servir le tout comme de mon crû ?... On ne crierait pas davantage après moi ; j’y gagnerais tout justement le tiers de mes droits, et je défierais bien tous les membres de toutes les commissions de tous les gens de lettres du monde de me faire un procès dans ces conditions-là et de le gagner...

Je vous entends bien : ce n’est pas là ce que vous me reprochez, – mais de ne point nommer Ch. de Bernard sur mon affiche... Ce sont ses intérêts moraux, dites-vous, que vous défendez. – C’est-à-dire, en bon français, sa réputation, n’est-ce pas ? – Et contre qui la défendez-vous ? Contre moi, qui, par ma pièce, ai remis à l’ordre du jour une charmante nouvelle oubliée ? – Contre moi, qui suis cause que le nom de de Bernard a été prononcé plus de fois dans une semaine que jadis dans toute l’année ?... – Contre moi, qui, au lieu de dissimuler l’emprunt, l’ai proclamé partout, et qui ai poussé le scrupule jusqu’à respecter servilement le nom de ses personnages, hormis un seul, et pour cause ?

– Mais vous ne le nommez pas !

– Et de quel droit le désignerais-je comme auteur d’une pièce dont il n’est pas ? – Faut-il mentir au public ?... – Est-il de la pièce, oui ou non ?... Et si elle était tombée, cette pièce ?... Ah ! vous auriez poussé de beaux cris !... – Exposer de Bernard à cette avanie, sans son consentement ! – Attirer les sifflets sur un homme qui a été douze ans de la Société des gens de lettres !...

– Bon ; mais il fallait, après le titre, écrire en toutes lettres : Tirée de lu Nouvelle de M. Ch. de Bernard, une Aventure de magistrat...

Sur l’affiche du Palais-Royal ? – Parlez-vous sérieusement ? Mais vous auriez été les premiers à vous moquer de moi et des directeurs, s’ils avaient eu la folie d’y consentir...

Et la chose enfin fût-elle praticable, depuis quand est-elle de mode ? – D’où vous vient, ô Seigneur ! ce zèle excessif pour les intérêts des morts, à vous qui prenez si mal ceux des vivants ? – Pourquoi donc n’avez-vous pas protesté quand on a joué le Voyage de Nanette sans citer George Sand ?[1] – Riche d’amour sans citer Alphonse Karr ? – Michel Perrin sans nommer Mme de Bawr ? – la Fille de l’avare sans mentionner Balzac ? – le Gentilhomme pauvre, sans rappeler Conscience ? – Et cent autres pièces dont je vous enverrai la liste, si vous y tenez, et dont les auteurs, moins scrupuleux que moi, ne payaient aucun droit ?

Et à propos de ce même de Bernard, dont vous prenez si chaudement les intérêts moraux, où étiez-vous donc, le soir fameux où l’on jouait à l’Odéon certaine pièce évidemment inspirée de l’Innocence d’un forçat ? – L’emprunt était flagrant. Ses auteurs, gens d’esprit dont j’aurais dû suivre l’exemple, avaient largement usé de leur droit : ils avaient modifié, transformé, élargi... – La pièce tombe... N’ayez pas peur que messieurs de la Commission réclament. – Ce n’est pas un succès !...

Il ne tiendrait qu’à moi de compléter ici ma pensée : mais à quoi bon ? Elle est assez claire. – Ah ! qu’un auteur dramatique avorté, enragé d’impuissance et d’envie, distille tout au long son fiel dans les colonnes obscures de quelque gazette, il est dans son rôle, et le contraire seul m’étonnerait ; mais que cette Commission, riche de noms justement célèbres, donne contre moi le signal de la persécution que j’endure depuis huit jours !... qu’elle me mette dans le cas de lui dire : – Ces invectives que l’on m’adresse sous le voile de l’anonyme ; ces menaces réitérées de faire tomber ma pièce, malgré le public ; – cette explosion de haine et de rage contre un homme à qui l’on ne pardonne ni des succès achetés par des années d’épreuves, ni son travail assidu, ni sa vie tranquille... tout cela, c’est à vous que je le dois, car c’est vous qui avez crié à tous ces gens-là de me courir sus, comme à un braconnier littéraire. Le mot est du triste journal auquel vous avez confié la primeur de votre lettre !...

Et voilà les mœurs littéraires en l’an de grâce 1864 !

J’ai pourtant des amis dans cette Commission (on le voit assez). Il était donc bien difficile de déléguer l’un d’eux vers moi ? – Amédée Achard, par exemple, ou Hippolyte Lucas, qui savent bien où je demeure. Ils m’auraient exprimé l’insatiable désir que la Commission éprouvait, sur l’heure, de voir le nom de de Bernard sur l’affiche. Et au vœu formulé dans ces termes, j’atteste que j’eusse répondu par un consentement immédiat, le voisinage de ce nom ne pouvant qu’être glorieux pour le mien...

Mais de cette façon-là, tout allait bien, et l’on évitait le scandale. Et le journal déjà nommé ne veut pas que l’on s’y trompe. Il l’écrit en tête de son article : – Un scandale !...

Eh bien !... le voilà; vous l’avez : qu’allez-vous en faire ?

Nous attaquer, le mandataire de Mme de Bernard et moi ? – Méchant procès.

En rester là après une aussi, vive attaque ? – Mauvaise campagne !...

J’attends !... Et je m’arrête ; car j’ai peur, mon cher monsieur Jouvin, que vous ne trouviez pas la place d’une si longue lettre.

Notez que je pouvais me borner à répondre à ces messieurs : Ch. de Bernard, ce n’est pas vous ; c’est le mandataire de la veuve, avec qui j’ai traité... Pourquoi êtes-vous plus royalistes que le roi ? – Et de quoi vous mêlez-vous ?

Mais j’ai compris que le public attendait ma réponse, que mon honneur d’écrivain était en jeu, et c’est pour le public seul que j’ai répondu.

Et c’est à lui maintenant de juger la question...

 

Veuillez agréer, cher monsieur Jouvin, l’assurance de mes meilleurs sentiments.

 

Victorien Sardou.

 

 

ACTE I

 

L’Arquebuse. De grands arbres. Café à gauche, tables, chaises sur la scène. Un arbre isolé, à droite, troisième plan, vers le milieu.

 

 

Scène première

 

ANGÉLIQUE, MADAME DE PORTEMAHON, MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, PROMENEURS,MARCHANDS DE COCO, DE GAUFRES, BOUQUETIÈRE, etc.

 

Au lever du rideau on voit au fond, à gauche, entourée de promeneurs, la musique militaire qui exécute un quadrille. Angélique et ses deux tantes sont assises au premier plan à droite. La musique continue à jouer eu sourdine ; les tables et les chaises sont occupées pour la plupart.

MADAME DE PORTEMAHON.[2]

Ne trouvez-vous pas, ma sœur, que la musique du 45e devient chaque jour plus agréable à entendre ?

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Il est certain, ma sœur, qu’elle s’est fort améliorée depuis son arrivée à Dijon ; qu’en dit ma nièce ?

ANGÉLIQUE.

Mais vous voyez, ma tante, je ne dis rien.

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Vraiment, Angélique, ne sauriez-vous chasser, une bonne fois, les soucis de ce veuvage qui vient d’expirer ; ou bien serait-ce que notre compagnie n’aurait pas l’heur de vous plaire ?

MADAME DE PORTEMAHON.

Si nous ne vous quittons pas plus que votre ombre, ma sœur et moi, c’est qu’une jeune femme, dans votre position, ne saurait, sans danger pour sa renommée, aller seule par la ville.

La musique s’éloigne avec les promeneurs.

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Et si le veuvage vous pèse, chère mignonne, n’avons-nous pas trouvé, ma sœur et moi, l’homme qui vous siéra le mieux ?...

ANGÉLIQUE, avec une petite moue dédaigneuse.

M. La Rosière !...

MADAME DE PORTEMAHON, avec chaleur.

Homme charmant de tout point !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, de même.

Avocat distingué, qui a, pour ma sœur et moi, des égards !...

MADAME DE PORTEMAHON.

Et une vie si rangée, si...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Vous n’ignorez pas qu’il attend journellement sa nomination de substitut.

ANGÉLIQUE.

Eh bien ! ma tante ?

MADAME DE PORTEMAHON.

Eh bien ! ma nièce, cela ne vous dit rien d’être la femme d’un substitut, dont la seule vue fera palpiter le cœur des coupables ?

ANGÉLIQUE.

Hélas ! ma tante, ne vaudrait-il pas mieux qu’il fit palpiter un peu le mien !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, revêche.

C’est donc qu’un autre a décidément conquis vos bonnes grâces ?

ANGÉLIQUE, un peu troublée.

Quel autre ?...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Ce Parisien arrivé cette après-midi, que vous avez connu à Paris, du vivant de votre mari !

ANGÉLIQUE.

M. de Puyseul !

MADAME DE PORTEMAHON.

Peu m’importe son nom ! Il me suffit de savoir que les toilettes de ce monsieur, autant que ses manières...

ANGÉLIQUE.

Il suit les habitudes de Paris, ma tante.

Ici La Rosière paraît au fond, au milieu des promeneurs qui le saluent, cherchant ces dames.

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Est-ce donc la mode à Paris que de rendre visite à la nièce, sans manifester aucun empressement pour les tantes ?...

MADAME DE PORTEMAHON.

Et ne sommes-nous plus d’âge à lui rendre ce devoir facile, ma sœur et moi ?

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Ah ! ce n’est certes pas M. La Rosière qui...

La Rosière les aperçoit et descend vivement en s’embarrassent dans le cerceau d’un gamin.

Ah ! le voici !

 

 

Scène II

 

ANGÉLIQUE, MADAME DE PORTEMAHON, MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, LA ROSIÈRE, PROMENEURS, MARCHANDS DE COCO, DE GAUFRES,BOUQUETIÈRE, etc.

 

MADAME DE PORTEMAHON.

Eh ! arrivez donc, monsieur La Rosière.

LA LOUEUSE DE CHAISES, tendant la main.

C’est sis sous, mesdames !...

LA ROSIÈRE.

Ah ! par exemple !... Madame ! ah ! madame ! de grâce, permettez-moi !... 

À la femme.

Tenez !

Il lui remet l’argent, elle s’éloigne ; saluant ces dames.

Payer vos chaises ! vous dont on devrait acheter la présence en ces lieux !...

Il prend les fleurs que lui tend la bouquetière et les offre aux deux tantes, sans avoir l’air de remarquer la nièce.

MADAME DE PORTEMAHON.

Toujours aimable, Démosthènes !

La Rosière lui baise la main.

LA ROSIÈRE.

Je n’ai pour cela qu’à vous refléter, mesdames !

LES DEUX DAMES, ravies.

Il est charmant ! Vous écoutiez la musique ?

LA ROSIÈRE.

Dites que je vous cherchais à mon ordinaire, persuadé qu’il n’est pas musique plus délicieuse que votre adorable conversation.

MADAME DE PORTEMAHON, lui avançant la chaise qui était au milieu d’elles.

Et ces nouvelles de Paris que vous attendiez hier ?

LA ROSIÈRE, assis.

Les meilleures du monde ! Ma nomination doit être en roule, et j’ai calculé que vers dix heures du soir, ce sera un substitut, belles dames, qui aura l’honneur de vous offrir son bras jusqu’à la porte de votre hôtel.

MADAME DE PORTEMAHON.

Et, en attendant, il paraît que vous avez plaidé tantôt comme un ange !

LA ROSIÈRE, se rengorgeant.

Ah ! vous savez !... Oui, j’ai eu quelque succès, en effet ! Mais comment ne serait-on pas éloquent à flétrir publiquement l’immoralité du siècle !... Une affaire si scandaleuse !... Des détails d’une nature !...

LES DEUX DAMES, vivement, se rapprochant avec leurs chaises.

Ah !... Quoi donc ? quoi donc ?

Angélique se lève et passe à l’extrême droite, où elle se rassied.

LA ROSIÈRE.

Eh ! mon Dieu ! une séduction, toujours !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, déconcertée.

Voilà tout ! j’ai cru, à vous entendre, qu’il s’agissait de choses plus...

LA ROSIÈRE.

Non ! non ! rien qu’une séduction, compliquée de rapt !... Deux jeunes gens que l’on refusait de marier !... Le galant, charmant garçon d’ailleurs, a pris le parti d’enlever sa belle. J’ai plaidé pour la partie civile et naturellement conclu pour le maximum de la peine.

MADAME DE PORTEMAHON.

La prison.

LA ROSIÈRE.

Dix ans !... Oui, belle dame !... Dix ans ! oh ! pas plus !...

ANGÉLIQUE.

Pauvre garçon !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Quoi, ma nièce, vous l’excusez ?

ANGÉLIQUE.

Je ne l’excuse pas, ma tante, je le plains, et il me semble qu’à la place des parents, un bon mariage !...

LA ROSIÈRE.

C’était la conclusion du ministère public, qui a fait triompher ce système !... Mais si j’osais blâmer cet excès d’indulgence...

ANGÉLIQUE.

Quoi ! un peu de pitié...

LA ROSIÈRE, avec éloquence, debout.

Non ! madame, non ! point de pitié !... Car la pitié pour le criminel, c’est la cruauté pour l’innocence !

Plaidant et frappant sur le dos de la chaise comme sur une tribune.

Et si la loi protectrice se fait elle-même trop bénigne, qui désormais protégera ce sexe timide et frêle ?...

MESDAMES DE VALEMBRÈCHE et DE PORTEMAHON.

Oui ! qui nous protégera ?

LA ROSIÈRE.

Donc, flagellons, foudroyons cette immoralité grandissante qui s’apprête à nous submerger ! – Silence à la chair qui rugit !... Silence à l’orgie ! guerre à l’amour !

LES DEUX DAMES, enthousiasmées.

Ah ! qu’il est beau !

LA ROSIÈRE.

Je me résume donc et demande à la cour...

MADAME DE VALEMBRÈCHE.

La cour ?

LA ROSIÈRE, riant.

Ah ! mille pardons, je m’oublie... Je vous prenais pour le tribunal !... et vous n’êtes que celui des Grâces...

MADAME DE PORTEMAHON.

Il est délicieux !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Caton mitigé d’Horace... Il a toute l’austérité du barreau !...

MADAME DE PORTEMAHON.

Et c’est un barreau garni de fleurs !

LA ROSIÈRE.

Ah ! voilà un mot que je vous volerai... charmante dame !

MADAME DE PORTEMAHON.

Il est à vous !... Mais n’est-il pas temps d’aller au salut ?

LA ROSIÈRE.[3]

Il est sept heures, tout au plus.

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Oui, mais le vent commence à fraîchir.

LA ROSIÈRE.

N’est-ce que cela ?... En deux pas je suis à votre hôtel, et deux châles que je vous apporte...

MADAME DE PORTEMAHON.

Quoi, vous prendriez ?...

LA ROSIÈRE.

Et pourquoi suis-je au monde ?... En deux sauts, belles dames, je cours et je reviens... je cours et je reviens.

Il s’élance  dehors par le fond en leur envoyant un salut qui ressemble à un baiser.

 

 

Scène III

 

ANGÉLIQUE, MADAME DE PORTEMAHON, MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, PROMENEURS, etc., puis PUYSEUL

 

MADAME DE PORTEMAHON.

Et voilà l’homme que vous dédaignez, ma nièce !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Et cela pour ce Parisien !

Puyseul paraît au fond, entré par la gauche.

MADAME DE PORTEMAHON, sans le voir.

Ce mal appris !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, de même.

Ce fat...

Puyseul descend doucement.

MADAME DE PORTEMAHON.

Avec ses cigares !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Et son lorgnon !...

MADAME DE PORTEMAHON.

Et sa petite canne !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Et ses moustaches !...

PUYSEUL, qui a écouté chaque mot derrière elles sans être vu, s’avance entre elles deux et leur fait un grand salut.

Mesdames !...

TOUTES DEUX, saisies.

Ah !

Elles se lèvent vivement.

PUYSEUL, saluant Angélique et leur tournent le dos.[4]

Comment vous portez-vous ce soir, chère madame ?

ANGÉLIQUE.

Fort bien, et vous-même ?

Ils causent tout bas.

MADAME DE PORTEMAHON, à part.

Quelle effronterie !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, à part.

Allons-nous servir de paravent à ce scandaleux entretien, ma sœur ?

Elle remonte.

MADAME DE PORTEMAHON, haut.

Ma nièce, nous allons au salut.

Elle remonte.

ANGÉLIQUE.

Déjà, et sans attendre ?...

MADAME DE PORTEMAHON.

Il nous rejoindra à l’église.

PUYSEUL, à Angélique.

Voulez-vous me permettre, madame, de vous offrir mon bras jusque-là, sous la surveillance maternelle de ces dames ?

ANGÉLIQUE.

Volontiers.

Elle remonte avec lui et sort par la gauche en causant.

MADAME DE PORTEMAHON, suffoquée.

Maternelle !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

L’insolent !...

TOUTES DEUX.

Maternelle !...

Elles sortent, furieuses, derrière Angélique.

 

 

Scène IV

 

LA ROSIÈRE, PROMENEURS au fond
GARÇON DE CAFÉ

 

 

 

LA ROSIÈRE, accourant par la droite avec les deux châles.

Mille pardons !

Il redescend croyant parler à ces dames ; très souriant.

Voilà, charmantes dames, voilà !

Voyant les chaises vides.

Parties !... C’était bien la peine de m’essouffler pour leurs châles !

Il s’essuie le front en redescendant.

À vrai dire, ce n’est pas là précisément ce qui m’a mis sur les dents !... mais ces circuits, ces détours, ces zigzags que je viens de décrire dans la foule pour considérer ce petit monsieur si suspect... qui a fini par se dérober à ma vue... de ce côté...

Il regarde au fond.

Ouf !... je n’en puis plus !

Regardant toujours les passants.

Mais c’est curieux !... Ah ! c’est curieux !... Où diantre est-il ? où est-elle passée ? Car c’est une femme déguisée en homme, j’en mettrais cette main au feu !... À Dijon, un travesti !.. Je flaire là-dessous quelque drame... Si j’étais déjà substitut, je ferais du zèle, et je lui flanquerais les gendarmes aux trousses... et moi-même avec eux. Saperlotte, elle trotte bien, toujours... La soif m’étrangle et j’ai le palais en feu !... Garçon !...

LE GARÇON, qui pose une table à droite.

Monsieur ?...

LA ROSIÈRE.

Une glace vanille, citron, tout ce que vous voudrez !

Il s’assied à table.

Au diable ces dames ! Je les rejoindrai à la sortie de l’église !...

Essuyant la table avec les châles qu’il jette dans la coulisse.

Et quand je pense que je vais encore être obligé de faire le boston de ces deux vieilles pyramides !

 

 

Scène V

 

LA ROSIÈRE, PAOLA, LE GARÇON

 

PAOLA, en homme, costume d’été, frappant sur la table de gauche avec sa canne.

Garçon !... un sorbet au rhum ![5]

LA ROSIÈRE, relevant le nez, à part, et saisi en la voyant.

Ah ! c’est lui... c’est elle !

PAOLA, l’apercevant, à part.

Encore cet imbécile !

LA ROSIÈRE, à lui-même.

Elle m’a reconnu !...

PAOLA, de même.

Si je ne le déroute pas, je suis compromise ! 

Elle prend un cigare sur la jatte que le garçon a placée devant elle, et avec aplomb.

Hum ! hum !

Au garçon qui lui apporte le sorbet ; se dandinant.

Garçon ! du feu!

LA ROSIÈRE, à part.

Un cigare ! c’est un collégien.

PAOLA, le regardant de côté en allumant son cigare.

Si encore il était beau, ce serait drôle !... mais tu es affreux !

Elle s’assied.

LA ROSIÈRE, qui a pris un journal et fait semblant de lire en regardant du coin de l’œil.

Voilà l’inconvénient d’une vie studieuse et chaste comme la mienne. On sait son Tribonien comme son Pater, et l’on n’est pas capable de discerner à première vue le sexe de cet être amphibie ! Si ce viveur de Puyseul était là, il me dirait tout de suite ce qu’il en est, lui !

Il se renfonce dans son journal.

PAOLA, respirant.

Enfin, il y a renoncé !...

Le regardant.

Déjà !

Elle détourne la tête, même jeu.

Non ! il ne me regarde plus...

Contrariée.

Il ne me regarde plus, tenez !... cet imbécile !

LA ROSIÈRE, le nez sur son journal.

À quel caractère spécial peut-on bien reconnaître un travesti ?...

PAOLA, à part, surprenant son coup d’œil.

Ah ! nous y revenons !... À la bonne heure !

LA ROSIÈRE, de même.

Est-ce à la taille ?... des cheveux évidemment retroussés !...

PAOLA, à part toujours.

Il regarde mes cheveux !... Mais oui, les cheveux ne sont pas mal !

Elle fait comme si elle caressait sa moustache.

LA ROSIÈRE, à part.

Une petite main ! Elle caresse, il est vrai, sa moustache ! mais je veux être damné s’il y en a l’ombre... Et ses pieds !

Il regarde les pieds de Paola qu’elle a allongés.

Oh ! les petits pieds !

PAOLA, surprenant son regard et ramenant ses pieds sous la chaise par un mouvement instinctif.

Eh bien ! a-t-il fini ?

LA ROSIÈRE, vivement, à part.

Par Mahomet ! voilà un mouvement de chatte et de femme, ou je n’y connais rien !

Il repose le journal sur la table.

PAOLA, après avoir croisé ses jambes d’une façon, puis d’une autre, puis essayé d’une outre posture ; très embarrassée.

Ah ! mais, il devient très gênant, ce monsieur...

LA ROSIÈRE, debout, à part.

J’ai ouï dire que les femmes ont toutes les genoux en dedans ! Bah ! de l’aplomb ! il faut que je la voie de près !...

PAOLA, inquiète.

Il vient !...

LA ROSIÈRE, après avoir pris un cigare sur l’assiette que le garçon a déposée près de lui, l’allant trouver.

Monsieur !

PAOLA, le retournant.

Monsieur !

LA ROSIÈRE.

Voulez-vous avoir la complaisance de me donner du feu ?

PAOLA, souriant, en lui tendant son cigare allumé.

Signor ! Si !... Ecco !...

LA ROSIÈRE.

Miséricorde ! trop de feu ! quels yeux !... Grazie !

PAOLA.

Inutile !

LA ROSIÈRE.

Italiano, Signorino?...

PAOLA.

Signor, si... da Catavia !

LA ROSIÈRE, à part.

Une Sicilienne !

Il essaye d’allumer sans en venir à bout.

PAOLA, riant.

Mais vous n’allumerez jamais votre cigare comme cela !

LA ROSIÈRE, s’épuisant à tirer.

Jamais... c’est probable !

PAOLA, éclatant de rire.

Eh ! vous n’avez pas coupé ! Ah ! Giovinetto.

LA ROSIÈRE.

Tiens ! c’est vrai !...

PAOLA.

Lasciate far da me

Elle coupe avec son canif.

Eccolo ! 

LA ROSIÈRE.

Mille grazie !

PAOLA, riant.

Vous ne fumez donc jamais ?...

LA ROSIÈRE.

Rarement !... C’est la première fois.

PAOLA, de même.

Da verò ?...

LA ROSIÈRE, tirant.

Si ! 

Effrayé.

Si les vieilles me voyaient comme ça, mon Dieu !...

Il se retourne.

PAOLA, lui donnant une allumette qui brûle.

Vous allez vous rendre malade.[6]

LA ROSIÈRE, avalant le soufre.

Ah ! certain !... Pouf !... Oh !... j’ai avalé le soufre !

Il la regarde à la lueur de l’allumette.

Pas l’ombre de moustache !

L’allumette s’éteint et le cigare aussi.

PAOLA, riant.

E spento ?...

Elle lui tend son cigare, qu’elle garde entre ses dents ; ils l’allument bouche à bouche.

LA ROSIÈRE.

Merci !... je...

Il regarde.

Oh ! le menton!... Oh !... et le gilet ! et le gilet !

PAOLA, saisie du cri.

Hein ?

LA ROSIÈRE, étourdi par la fumée et la regardant.

Mais c’est une femme !... ça !

PAOLA, effrayée.

Qu’est-ce qu’il a à me regarder comme ça ?

LA ROSIÈRE, un peu grisé.

Et une jolie femme même !

PAOLA, le regardant, inquiète.

Il a le mauvais œil, cet homme !... Garçon ! payez-vous.

Elle traverse en remontant.

LA ROSIÈRE, voulant payer.

Oh ! permettez-moi de vous offrir...

Étourdi par le tabac.

Oh ! mais ça tourne ! je ne vois plus !...

PAOLA, effrayée.

Ces yeux !... c’est un jettatore !...

LA ROSIÈRE.

Signorina !

PAOLA, faisant tes cornes.[7]

Accidente !... accidente ! 

Elle se sauve.

LA ROSIÈRE, effaré.

Accidente !... Hein !... quoi !... oh ! mais ça tourne ! ça tourne !...

 

 

Scène VI

 

LA ROSIÈRE, PUYSEUL

 

PUYSEUL, entrant par la gauche et courant le soutenir, gaiement.

Eh bien !... eh bien !... eh bien !...

LA ROSIÈRE, sans le reconnaître.

Tenez bon !... c’est le cigare !

PUYSEUL, le reconnaissant.

La Rosière !...

LA ROSIÈRE.

Puyseul !

PUYSEUL.

Miséricorde ! tu es gris, toi !

LA ROSIÈRE.

Ah ! mon pauvre ami, je viens de me livrer pour la première fois à une débauche de tabac... Ne lâche pas !

PUYSEUL.

Gamin, va... on fait ces choses-là au collège, dans un petit coin.

LA ROSIÈRE, subitement et avec effroi.

Les vieilles ne sont pas là ?

PUYSEUL.[8]

Ni vieilles, ni jeunes !... Bois-moi ce verre d’eau glacée.

LA ROSIÈRE, buvant.

Ouf ! oh ! la ! la !... Ah ! c’est ça que vous trouvez agréable, vous autres !

PUYSEUL.

Nous tenons-nous ?... une, deux !

LA ROSIÈRE.

Oh ! lâche tout !... tu peux lâcher !... j’ai retrouvé mon assiette ! merci ! –

Lui tendant les deux mains.

Ah çà !... comment diable es-tu ici, toi, à point nommé pour m’empêcher de choir ?...

PUYSEUL.

De la manière la plus simple... Arrivé cette après-midi, pour affaires, je comptais te demander à dîner ; mais porte close !... tu dînais en ville. Et comme il est sept heures et demie, que je suis encore à jeun, voilà un garçon qui m’a bien la mine de m’apporter tout à l’heure un demi-poulet froid et une bouteille de Chambertin auxquels je dirai deux mots...

Le garçon, qui a entendu l’ordre, rentre vivement dans le café.

en écoutant tes fredaines...

LA ROSIÈRE.

Mes fredaines !

PUYSEUL, riant.

Oui, puisque tu te débauches !

LA ROSIÈRE.

Moi !

PUYSEUL, de même, s’installant à la table de droite, où le garçon le sert sur un plateau.

Ah ! La Rosière ! tu es sur une mauvaise pente, mon ami ! À mon dernier voyage, Dijon retentissait encore du bruit de tes vertus, et les mauvais sujets t’appelaient la Rosière du Palais... Je te trouve aujourd’hui sur le seuil d’un estaminet, fumant un cigare : demain ce sera le petit verre, dans trois jours le souper ; et dimanche prochain tu es capable de faire une déclaration à une femme !

LA ROSIÈRE, effrayé.

Dimanche !...

PUYSEUL.

Prends garde, vertueux célibataire !...Ne risque pas au soleil le plus petit bout de ton nez, ou gare la débâcle !

LA ROSIÈRE.

Pour un malheureux petit cigare !

PUYSEUL.

Il n’y pas de fumée sans feu ! tu fumes, donc tu brûles !... Et ta neige fond !... je n’en veux pour preuve que ton cri d’effroi de tout à l’heure... Où sont les vieilles ? cachez-moi des vieilles !...

LA ROSIÈRE.

Silence, malheureux !

Il regarde autour de lui.

PUYSEUL.

Vois-tu ça ?

LA ROSIÈRE, très agité, allant et venant.

Eh bien ! après ! après ! après ! après !

PUYSEUL, mangeant.

Comment, après ?

LA ROSIÈRE, résolument, appuyé sur la table, face à face avec lui, à demi-voix, avec irritation contenue et sourde.

Quand tu dirais vrai ! Est-ce une vie que je mène depuis trente ans ? Au collège... étudiant, ma sotte réputation de piocheur ne m’a-t-elle pas toujours relégué au rang des petits vieux ? À toi, cancre et désœuvré, les distractions sans nombre ! mais moi ! m’arracher à mon cher barreau !

Avec ironie.

Ah ! ah ! l’on n’aurait eu garde !... Et j’en avalais, du barreau !... et j’en mangeais, du barreau !... et je m’en fourrais, du barreau !... Et mort de fatigue, endormi sur mes bouquins, je voyais toute la nuit en rêve cent femmes adorables valser avec toi sur mon estomac et me jeter en passant cet éloge railleur : Oh ! vous, mon cher, on ne vous invite pas !... Vous êtes un travailleur, un saint !... c’est-à-dire un imbécile n’ont on ne peut rien faire !...

PUYSEUL.

Ô Aristide !... es-tu fatigué de t’entendre appeler juste ?

LA ROSIÈRE, s’échauffant peu à peu.

L’âge mûr est venu, et je suis considéré, estimé, admiré même... des hommes, toujours, ou des vieilles femmes !... enfin de tout le sexe mâle ! Mais dans tout cela, pas un amour !... pas un regard tendre échangé à la dérobée ; pas une pauvre petite fleur glissée secrètement dans cette main ! Rien ! rien !... J’ai vu défiler au tribunal toutes les noirceurs, tous les crimes, et tous, en cherchant bien, avaient une femme pour cause ou pour objet ! Voleurs, assassins, faussaires, tout pour les femmes ! tout par les femmes ! – Je plaidais et j’étais éloquent, et je les faisais condamner tous ! et je triomphais !... mais je triomphais seul !... et quand mes yeux cherchaient dans l’assistance celle qui aurait dû triompher avec moi, – Ubi femina ? où est la femme ? – je ne rencontrais, en fait de robe, que celle du premier président triturant sa prise en murmurant : Abrégeons, maître La Rosière, abrégeons ; vous nous feriez dîner trois quarts d’heure trop tard !...

PUYSEUL.

Pauvre garçon !

LA ROSIÈRE, arpentant le théâtre. Avec passion.

Oh ! l’enivrement de la passion ! oh ! le fruit défendu ! oh ! les pommes du voisin ! oh ! les déclarations, et les lettres, et les brouilles, et les raccommodements ! Oh ! les terreurs et les armoires où l’on se cache ! et la fenêtre par où l’on descend ! Oh ! l’amour et ses folies !... Et tout ce que je foudroie chaque jour de mon éloquence indignée !... Oh ! Dieu ! que je voudrais donc essayer de tout ça une bonne fois... pour savoir au moins ce que c’est !

PUYSEUL.

Mais, malheureux ! tu es en pleine débâcle, mais tu charries ! 

LA ROSIÈRE.

C’est toi, vois-tu, qui m’as coulé du vitriol dans les veines avec tes lettres et tes récits d’aventures galantes !...

PUYSEUL.

Moi ?

LA ROSIÈRE.

Oui, toi ; et maintenant je suis enragé !...

PUYSEUL, debout.

Enfin ! jarnicoton !... tu ne vas peut-être pas commettre un crime pour le plaisir de connaître ?...

LA ROSIÈRE.

Un crime ! non ! une faute ! non ! mais j’éprouve une tentation atroce de prendre une fois le chemin de traverse, de tordre le cou à mes principes, de commettre quelque chose de prohibé... d’illégal, d’extrajudiciaire, d’échevelé, d’abracadabrant !

PUYSEUL.

Il est fou !

LA ROSIÈRE.

Je ne suis pas fou !... mais je vais me marier, entends-tu ? Et je vais être substitut, entends-tu ? et avant de faire une fin, je veux faire un commencement !

PUYSEUL.

Ah ! nigaud, va, qui se plaint d’être au port sans avoir connu les coups de vent, le mal de mer et les requins voraces qui ont de la crinoline ! Mais sais-tu de combien de fatigues, de remords, de déceptions et de rhumatismes se compose le bonheur d’un homme à bonnes fortunes tel que moi ?

LA ROSIÈRE.

Oui, oui ! Tu sors de table bien repu ! et tu prêches l’abstinence aux affamés !

PUYSEUL, se levant.

Quoi ! misérable, au moment d’épouser quelque charmante jeune fille...

LA ROSIÈRE.

Non, c’est une veuve.

PUYSEUL.

Peu importe !

LA ROSIÈRE.

Merci ! Les rôles sont intervertis ! Je ne suis veuf de personne, moi, et me voilà ridicule !... et encore si c’était une veuve ardente, bizarre, volcanique, comme Paola !...

PUYSEUL, surpris, prenant son café.

Où prenons-nous Paola ?

LA ROSIÈRE.

Dans ta collection, scélérat ! m’en as-tu assez entretenu de celle-là !...

PUYSEUL.

Ah ! oui !

LA ROSIÈRE.

Ton Italienne, qui logeait rue Paradis-Poissonnière, une brune admirable que je vois d’ici, tant tu me l’as décrite ; des yeux longs comme ça et noirs comme l’enfer, et jalouse ! et violente !... Tu devais l’épouser ; mais sa coquetterie, ses fureurs, le poignard qu’elle portait à sa ceinture ou à sa jarretière, je ne sais plus... tout cela t’a effrayé, si bien qu’au moment de conclure, ta dernière lettre m’annonçait ton départ subit pour Marseille...

PUYSEUL.

D’où je lui ai fait écrire que j’étais mort.

LA ROSIÈRE.

Mort ?

PUYSEUL, tranquillement.

Oui, noyé dans la Méditerranée en faisant une pleine eau.

LA ROSIÈRE.

Tu as eu le cœur de ?...

PUYSEUL.

J’ai eu ce cœur.

LA ROSIÈRE.

Mais, dans son désespoir, la malheureuse a dû se jeter...

PUYSEUL, froidement, se versant un petit verre.

Dans son désespoir, la malheureuse s’est jetée aux bras de Limouroux et compagnie, riche bijoutier du boulevard Poissonnière, et présentement son mari.

LA ROSIÈRE, saisi.

Paola ?

PUYSEUL.

Paola.

LA ROSIÈRE.

Eh bien ! à la bonne heure ! c’est de l’énergie cela ! On sent là une nature résolue qui prend le dessus !... Tandis que ma veuve à moi n’est pas seulement capable de se décider à me dire oui ou non... Et à propos de non, quel nom !

Avec mépris.

Angélique !

PUYSEUL, saisi.

Angélique !

LA ROSIÈRE, de même.

Oui ! est-ce assez fade ?... Un nom de fruit confit, pour un homme qui rêve le piment... et avec cela toujours flanquée de deux obélisques !

PUYSEUL, vivement.

Les tantes ?...

LA ROSIÈRE.

Oui !

PUYSEUL, vivement.

Mais alors, c’est de madame de Genancourt que tu me parles ?

LA ROSIÈRE.

Tu la connais ?

PUYSEUL, suffoqué.

Si je... Elle... toi !... Comment ?... jour de Dieu !...

LA ROSIÈRE.

Hein !

PUYSEUL, calme subitement.

Rien... une femme adorable que j’ai connue à Paris ! beaucoup connue ! 

À part.

Mon rival ! lui !... Et moi qui lui prêche ! Ah ! mais non. Alors volte-face !

Haut.

Tiens ! tiens, tiens ! Elle t’aime donc ?

Il lui prend le bras amicalement.

LA ROSIÈRE.

Jamais !... Ce sont les vieilles qui m’aiment !

PUYSEUL.

Alors, ce mariage...

LA ROSIÈRE.

Ah ! du côté du cœur, néant ! l’Angélique ne me dit rien. – Mais la raison a son empire, et au point de vue des convenances et de l’argent...

PUYSEUL.

Je la croyais pauvre ?

LA ROSIÈRE.

Oui, mais les deux sphinx lui assurent par contrat toute leur fortune, si le mari est de leur choix.

PUYSEUL, à part.

Ah ! ah !

LA ROSIÈRE.

Et comme je suis rangé, vertueux, que je ne fume pas... c’est-à-dire... enfin je fume si peu... et que leur chien, leurs châles, je porte tout, j’ai toute chance.

PUYSEUL, à part.

Le fat !

LA ROSIÈRE.

Tu dis...

PUYSEUL.

Mais, malheureux, je disque tout à l’heure tu risquais de tout perdre pour un cigare.

LA ROSIÈRE, mystérieusement.

Ah ! c’est qu’au bout du cigare... il y avait une femme !

PUYSEUL.

Une femme !

LA ROSIÈRE, de même.

Oui, une femme qui me donnait du feu !... une femme délicieuse, déguisée en homme !

PUYSEUL.

Une Dijonnaise ?

LA ROSIÈRE.

Non ! à la tournure, j’ai lieu de la croire Parisienne. Elle s’est assise à cette table, et, ma foi...

Apercevant à terre le portefeuille de Paola sous la table.

Tiens !

PUYSEUL, apercevant le portefeuille.

Un portefeuille !

LA ROSIÈRE, le ramassant vivement.

Qu’elle a perdu !

PUYSEUL, prenant le portefeuille.

Bravo !... nous saurons qui elle est.

Il ouvre le portefeuille.

Un passeport !

Lisant.

Joseph-Alexandre Lancival, étudiant en droit.

LA ROSIÈRE, surpris.

Étudiant en droit !...

PUYSEUL, à lui-même.

Lancival !... je connais ça, Lancival !

LA ROSIÈRE, lisant sur son épaule.

Taille, 1 mètre 65 centimètres... fichtre !

Il saisit vivement le passeport et regarde en myope.

on a altéré ce chiffre ! Il y avait là évidemment 85 centimètres... le 8 est gratté et surchargé d’un 6. Il y a encore là une odeur de sandaraque.

Il flaire le passeport falsifié.

Passeport falsifié !...

PUYSEUL, de même.

Lancival !... Eh ! c’est le cousin de Paola, sarpejeu ! Est-ce que le travesti serait...

LA ROSIÈRE, qui a continué à fouiller dans le portefeuille, tirant
une carte photographique.

Un portrait !

PUYSEUL.

D’homme ?

LA ROSIÈRE.

Oui.

PUYSEUL, à part, s’en emparant vivement et le cachant.

Le mien !... c’est Paola !

LA ROSIÈRE, ahuri.

Sapristi !... Les deux yeux sont crevés !

PUYSEUL.

Crevés ?

LA ROSIÈRE.

Avec des ciseaux !... regarde !

PUYSEUL.

C’est vrai... deux trous... crac, crac !

LA ROSIÈRE, effrayé, le regardant.

Crevés... les yeux crevés !... bigre !

PUYSEUL.

Ah ! je la reconnais bien là !

LA ROSIÈRE.

Tu la reconnais ?...

PUYSEUL, se reprenant et agité.

La femme !... la femme en général... Elle se voit trompée, abandonnée pour une autre, elle est sur la trace du traître qui se croyait en sûreté, elle jure de se venger et commence par aveugler la copie, avant d’arracher les yeux à l’original !... Et si l’original n’a pas sous la main...

Il saisit le bras de La Rosière.

quelque imbécile qui lui serve de paratonnerre...

LA ROSIÈRE, naïvement.

Ah ! je serais bien cet imbécile-là, moi, si la foudre s’y prêtait un peu !

PUYSEUL.

Oui ! 

À part.

Eh bien ! sois heureux ! Tu le seras.

LA ROSIÈRE.

Seulement, des yeux crevés... Saperlotte ! Si elle n’y va que comme ça, c’est effrayant !

PUYSEUL, avec chaleur.

Allons donc ! c’est adorable !

LA ROSIÈRE.

Hein ?

PUYSEUL.

Ah ! Dieu, une femme capable de me crever les yeux par amour ! voilà ce que j’ai rêvé toute ma vie.

LA ROSIÈRE.

Merci !

PUYSEUL.

Tu renoncerais à poursuivre l’aventure ?

LA ROSIÈRE, regardant l’image et hésitant.

Ma foi, ce scélérat de portrait avec ces deux trous...

PUYSEUL, vivement.

Tu me céderais la place !

LA ROSIÈRE.

À toi ?

PUYSEUL.

Oui !

LA ROSIÈRE, hésitant.

Mais !... mais !

PUYSEUL, avec un faux empressement.

Merci !...

Fausse sortie.

LA ROSIÈRE, le rattrapant.[9]

Mais non ! mais non ! Eh ! diable ! pas si vite !

PUYSEUL.

Puisque tu renonces...

LA ROSIÈRE.

Pas encore !

PUYSEUL.

Tu veux risquer...

LA ROSIÈRE.

Qui ne risque rien, n’a rien.

PUYSEUL, avec chaleur.

Moi, bien ; mais toi, un innocent, vois dans quel abime tu vas te jeter : une femme, à en juger par ce seul témoignage, évidemment nerveuse, passionnée, violente !

LA ROSIÈRE, alléché.

Oui !

PUYSEUL.

Et qui te fera faire plus de chemin en quarante-huit heures dans le pays de Tendre, que toutes les Angéliques du monde en deux ans !

LA ROSIÈRE, ébloui.

Oui !

PUYSEUL, avec chaleur.

Une sirène, une magicienne, un démon qui ne versera pas seulement dans la coupe empoisonnée l’amour brûlant... mais le délire !

LA ROSIÈRE, radieux.

Le délire !

PUYSEUL.

Le vertige !

LA ROSIÈRE, de même, crescendo.

Le vertige !

PUYSEUL.

Et la folie !

LA ROSIÈRE, enthousiasmé.

Et la folie, tout !... J’y cours !

PUYSEUL.

Malgré mes avis ?

LA ROSIÈRE, grisé.

À cause de les avis. Je n’étais pas décidé... mais, maintenant, une femme pareille !... Circé ! Médée ! Calypso !... Je risque un œil !...

PUYSEUL.

Mais arrête, malheureux !... Sais-tu seulement sa demeure ?

LA ROSIÈRE.

Je la saurai.

PUYSEUL.

Comment ?

LA ROSIÈRE, fou.

Le petit père Bonin, chargé de la vérification des registres d’hôtel... C’est l’affaire d’un quart d’heure.

PUYSEUL.

Mais...

LA ROSIÈRE.

Je risque un œil.

Il se sauve par le fond à droite.

 

 

Scène VII

 

PUYSEUL

 

Allons conquérir Angélique, me délivrer de Paola, et tort cela on donnant à cet excellent ami une leçon de vertu. C’est pain bénit !... Et si ma conscience me reprochait quelque chose, l’amour saurait bien encore lui prouver qu’elle a tort. Quelqu’un ! Diable ! C’est elle !

Il te cache à droite, derrière les arbres.

 

 

Scène VIII

 

PAOLA, PUYSEUL

 

Paola entre sans rien dire par la gauche au rond et va à la table du café, où elle cherche son portefeuille.

PUYSEUL, à part.[10]

Elle cherche son portefeuille.

PAOLA, impatientée et frappant sur la table avec sa canne.

Garçon !

LE GARÇON, accourant.

Monsieur !

PAOLA.

Vous n’avez pas trouvé un portefeuille en maroquin vert ?

LE GARÇON, cherchant dans ses souvenirs.

Un portefeuille ?

PAOLA.

Oui, sur cette table !

LE GARÇON, cherchant profondément.

Un portefeuille en maroquin vert ? Non, monsieur.

PAOLA.

Eh ! dis-le donc, maledetto

Le garçon se retire.

C’est cet imbécile avec son cigare ! Quand je dis qu’il a le mauvais œil !... Voilà mon passeport perdu, tenez ! avec le portrait de ce monstre !

PUYSEUL, effrayé du ton et du geste, derrière l’arbre.

Gare là !

PAOLA.

Mais ton portrait, infâme ! je ne peux plus rien lui faire à ton portrait ! – C’est toi que je veux tenir maintenant, damnato !

PUYSEUL, à part.

Merci !

PAOLA.

Toi et ton Angélique !

PUYSEUL, à part.

Aussi ?

PAOLA.

Pour lui apprendre à te connaître !

PUYSEUL, inquiet.

Elle veut dire à Angélique...

PAOLA.

Le salut est fini... Si c’est bien elle que l’on m’a montrée tout à l’heure, elle doit passer par ici pour rentrer chez elle, et je trouverai bien le moyen de l’aborder.

Regardant au fond.

La voici !

PUYSEUL.

Heureusement, les vieilles sont là.

PAOLA, à part.

Elle n’est pas seule !... Que faire ? 

Elle se tient à l’écart, à gauche, dans l’angle du café.

 

 

Scène IX

 

PAOLA, PUYSEUL, MADAME DE PORTEMAHON, MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, ANGÉLIQUE

 

Elles entrent par le fond à gauche.

MADAME DE PORTEMAHON.

Il est vraiment inouï que M. de La Rosière nous laisse ainsi frissonner sans nos châles !...

ANGÉLIQUE.

Mais, ma tante, puisque vous avez quitté la place !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Il n’importe, ma nièce. N’a-t-il pas l’habitude de nous venir quérir à l’église !... Et nous laisser ainsi toutes seules, par les rues, à huit heures et demie du soir !...

ANGÉLIQUE.

N’allez pas plus loin... je rentrerai toute seule.

PAOLA, à part.[11]

Bon !...

MADAME DE PORTEMAHON.

Cela ne serait pas décent, ma nièce ; vous pourriez rencontrer quelque mal appris, et notre seule présence fera fuir tous les hommes.

PAOLA.

Diavolo !... Il faut ruser.

Faisant semblant de sortir du café en fredonnant une chanson et s’avançant vers elles.

Trois jeunes femmes seules par les rues !... Ah ! charmantes jeunes filles, permettez-moi de vous offrir...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, effrayée.

C’est un ivrogne, ma sœur !

PAOLA, insistant, prend leur taille en riant.

Jusque chez moi !...

MADAME DE PORTEMAHON.

Horreur !... il est ivre-mort !

Se défendant.

Monsieur !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, de même.

Monsieur !...

TOUTES DEUX, poussant un cri d’épouvante.

Au secours !...

Elles se dégagent et se sauvent par le fond.

PUYSEUL, à part, toujours caché.

Au diable !... voilà toute la vieille garde en déroute.

 

 

Scène X

 

PAOLA, ANGÉLIQUE, PUYSEUL, caché

 

PAOLA, descendant.

Et vous, madame, serez-vous aussi ?...

ANGÉLIQUE, remontant à gauche, entre le café et la table.

Passez votre chemin, monsieur...

PAOLA.

Dites madame et demeurez sans crainte, c’est une femme qui vous parle...

ANGÉLIQUE.

Alors, madame, permettez-moi de vous demander ce qu’il peut y avoir de commun entre vous et moi ?

PAOLA.

Ce qu’il y a de commun, madame ?... Le cœur d’un scélérat.

PUYSEUL, prêtant l’oreille.[12]

Je n’entends rien !

Il gagne l’arbre isolé, et prête l’oreille.

ANGÉLIQUE, surprise.

Un scélérat ?...

PAOLA.

Qui vous faisait une cour assidue à Paris, et qui parle de vous épouser.

ANGÉLIQUE.

M. de Puyseul ?

PAOLA.

Ah ! poverina !...

ANGÉLIQUE.

Mais, madame, en vérité, en vérité, que vous importe ?...

PAOLA.

Ah ! il m’importe, bambina mia, de vous détromper sur ce birbante.

PUYSEUL, caché.

Si j’en réchappe !...

Il traverse et va se cacher à l’entrée du café.

ANGÉLIQUE, confondue.[13]

M. de Puyseul !...

PAOLA, vivement, à demi-voix et la prenant sur le devant de la scène.

Êtes-vous femme à venir chez moi dans une heure ?

ANGÉLIQUE.

Chez vous ?

PAOLA.

Hôtel de l’Épi-de-Blé, n°17.

PUYSEUL.

Je n’entends plus rien.

PAOLA.

Je vous ferai voir les lettres qu’il m’écrivait il y a trois mois, au moment même où il commençait à vous faire la cour.

ANGÉLIQUE.

Est-il possible ?

PAOLA.

Toutes ses paperasses !... haut comme ça.

ANGÉLIQUE.

Si je croyais...

PUYSEUL, à part.

Que peut-elle lui dire ?...

PAOLA.[14]

Et si vous ne venez pas ce soir !... et si vous l’épousez... et si... ah ! meschina !... 

Arpentant la scène et faisant le geste.

je l’étrangle et toi aussi, et moi après, au pied des autels !... V’lan !

ANGÉLIQUE.

Madame.

PAOLA, avec force.

À l’Épi-de-Blé, n° 17.

ANGÉLIQUE.

J’irai.

Elle se sauve par la droite.

PAOLA, éclatant de rire, avec mépris.

Ce n’est pas une femme, c’est un roseau.

Elle sort par le fond, à gauche.

 

 

Scène XI

 

PUYSEUL, seul

 

Que diable a-t-elle pu lui dire ? je vais le savoir !...

Il va pour s’élancer par le côté où est sortie Angélique et s’arrête tout à coup.

Non ! il est plus pressé de connaître la demeure de Paola !

Même jeu, s’arrêtant.

Est-ce plus pressé ? L’autre peut être irritée... celle-ci je m’en moque !

Il s’élance de côté d’Angélique, s’arrêtant.

Non, je ne m’en moque pas !... Il faut savoir où campe l’ennemi !...

Il va pour sortir par le côté de Paola et se heurte dans la valise que traîne Limouroux, qui arrive rouge, essoufflé, n’en pouvant plus.

 

 

Scène XII

 

LIMOUROUX, PUYSEUL

 

PUYSEUL, se frottant le tibia en sautant sur une jambe.[15]

Le diable vous emporte, vous !... Oh !

LIMOUROUX, de même.

Ah ! crebleu !... Oh ! la ! la !

Ils se regardent tous les deux en sautant à cloche-pied.

PUYSEUL.

Limouroux !

LIMOUROUX.

M. de Puyseul !

PUYSEUL, à part.[16]

Le mari de Paola !... ô fortune ! voilà celui qui me débarrassera d’elle ! c’est son métier.

LIMOUROUX.

M. de Puyseul ici !...

Pris d’une idée subite.

Mais alors c’est vous qui avez enlevé ma femme !... Rendez-moi ma femme, misérable !

PUYSEUL.

Moi ?

LIMOUROUX.

Oui, oui, rendez-moi Pa... pa...

Il balbutie et sa voix s’étrangle.

Pa... pa... ola !... Ouf !... ah!... cette chaleur... cette fatigue !... Une chaise ! je m’évanouis !

Il tombe sur la chaise que lui tend vivement Puyseul.

PUYSEUL.

Eh bien ! eh bien !

LIMOUROUX.

Ah ! la malheureuse ! elle me fera mourir d’un coup de sang.

PUYSEUL.

Eh ! Limouroux !... Limouroux !... Un peu d’eau. Eh !...

Il lui jette de l’eau au nez.

LIMOUROUX.

Et le médecin qui me défend les émotions... La cravate ! ouf, j’étrangle.

PUYSEUL, lui ôtant sa cravate.

Oui, oui, vous avez le cou apoplectique et la face congestionnée... Il ne faut qu’une colère ! Permettez, cher monsieur Limouroux !...

Il lui jette de l’eau ; Limouroux respire.

vous n’êtes pourtant pas venu de Paris, à pied, comme ça ?

Limouroux fait signe que non.

Vous êtes arrivé par le chemin de fer... le train de quatre heures quarante.

Limouroux fait signe que oui.

Et voilà trois heures que vous circulez avec votre valise... Sacrebleu, je comprends que vous ayez chaud... Encore un peu d’eau !... là. – Et maintenant que vous voilà plus à votre aise, parlons raison, voulez-vous ?

LIMOUROUX, vivement, voulant se lever.

Raison, mais...

PUYSEUL, le faisant asseoir en le calmant.

Oh ! ne recommençons pas, ou gare l’apoplexie.

LIMOUROUX, calme.

Je suis encore bien rouge, hein ?

PUYSEUL.

Un peu, oui.

LIMOUROUX, lui montrant son œil.

Le globe de l’œil est injecté ?

PUYSEUL, regardant.

Un peu ; nous disons donc que madame Limouroux est à Dijon ?

LIMOUROUX, vivement.

J’en suis sûr !... monsieur...

Même jeu.

J’en suis sûr.

PUYSEUL.

Sans votre aveu ?

LIMOUROUX.

Hélas !

PUYSEUL.

Elle s’est évadée du domicile conjugal, et, me voyant ici, les injustes soupçons que la malveillance vous avait fait concevoir avant votre mariage, vous sont immédiatement revenus à l’esprit ? Je suis ravi de cette rencontre, cher monsieur Limouroux, car elle va me permettre de détruire dès leur naissance des doutes injurieux pour une femme digne de respect. Je vous jure que le hasard seul m’amène à Dijon au moment même où madame Limouroux s’y trouve, et que je donnerais beaucoup pour la voir à cinq cents lieues d’ici !...

LIMOUROUX, toujours avec des doutes.

Oh ! si je vous croyais...

PUYSEUL.

Je vais me marier.

LIMOUROUX, convaincu.

Ah ! ah !... que ne le disiez-vous tout de suite !... Vous marier !... Mais alors... ah !... je vous crois ! alors ce n’est pas vous !...

PUYSEUL.

Évidemment.

LIMOUROUX, se levant avec l’empressement du commerçant à son comptoir.

Et puisque monsieur se marie, il aura besoin sans doute de quelque parure pour la corbeille de madame... J’ai l’honneur de me recommander à vous, monsieur !... J’ai là tous mes échantillons, des pierres de la plus belle eau... des diamants premier choix ! J’ai fait venir un artiste de Hollande, car on ne taille bien qu’en Hollande, monsieur, c’était l’avis de Paola ; elle s’y entend si bien !

Ému.

Et une femme que j’adorais me tromper ainsi !... 

À genoux pour ouvrir sa valise.

Encore si c’était pour vous, je comprendrais son entraînement !... mais un autre... Nous avons aussi les bijoux Campana !... Monsieur, pur Campana !...

Ému.

Ah ! Paola !... Paola !... une femme qui fait si bien l’article !...

PUYSEUL.

Allons ! voyons ! soyons hommes, que diable ! puisque nous voilà deux maintenant pour reconquérir cette belle échappée !

LIMOUROUX, lui serrant la main.

Ah ! vous êtes un ange !

PUYSEUL, de même.

Pas tout à fait, mais...

LIMOUROUX, ému.

Si ! si ! vous avez toujours pris tant de part aux folies de Paola.

PUYSEUL, de même.

Une part énorme, monsieur Limouroux !

LIMOUROUX, de même.

Merci !

PUYSEUL.

Voyons !... la main sur la conscience, n’avez-vous pas eu ensemble quelque altercation ? Les femmes sont si susceptibles ! celle-là surtout, exaltée, nerveuse !...

LIMOUROUX.

Eh ! monsieur !... Ah !... à moins que ce ne soit cette partie de Montmorency où je n’ai pas voulu la laisser aller toute seule.

PUYSEUL.

Toute seule ?

LIMOUROUX.

Oui, avec son cousin Lancival !...

PUYSEUL.

Eh ! voilà ce que c’est ! Ne cherchez plus ! Madame Limouroux se sera dit : Ah ! mon mari ne veut pas que j’aille à Montmorency ! eh bien ! pour lui apprendre, j’irai à Dijon.

LIMOUROUX.

Peut-être !

PUYSEUL.

Sûrement.

Vivement, lui donnant son chapeau

Il faut donc la retrouver, vite ! et l’emmener à Paris, vite ! Et pour cela savoir où elle est ! vite, vite !

LIMOUROUX, se coiffant.

Mais je le sais, moi, où elle est.

PUYSEUL, vivement.

Vous le savez ?

LIMOUROUX.

La première chose que j’ai faite en descendant de wagon a été d’interroger tout le monde, en donnant son signalement ; alors...

PUYSEUL, vivement.

Alors ?...

LIMOUROUX.

Un cocher m’entend et me crie : Mon bourgeois, c’est hier, à l’arrivée de six heures ; c’est moi qui l’ai menée à l’hôtel du Dragon rouge.

PUYSEUL.

Du Dragon rouge ? Bon !...

LIMOUROUX.

Je m’élance par la ville et je demande au premier passant : L’hôtel du Dragon rouge, s’il vous plaît ? Il me répond : Lequel ? il y en a cinq.

PUYSEUL.

Diable !

LIMOUROUX.

Je me dis : je visiterai les cinq hôtels, voilà tout ! Dijon n’est pas si grand ! procédons par ordre ! On m’indique un premier Dragon rouge, à un quart de lieue d’ici, j’y cours ; ce n’est pas là. Je me rabats sur le second, à une demi-lieue du premier, près de Saint-Bénigne, même insuccès, et je vais tenter le troisième à la porte Guillaume ; ce n’est qu’une demi-lieue !

PUYSEUL.

Enfin, du moment que nous sommes sûrs que c’est à un Dragon rouge, nous la tenons.

LIMOUROUX.

Oh ! sûrement, et avec son signalement bien exact...

PUYSEUL.

Sans doute, un costume si particulier !

LIMOUROUX.

Robe de mérinos, fond gris...

PUYSEUL.

Hein !...

LIMOUROUX.

Toréador feutre à plumes blanches !...

PUYSEUL.

Comment ! comment !

LIMOUROUX.

Burnous bleu !...

PUYSEUL.

Burnous ? mais non ! 

À part.

Mais il n’y est pas !...

Haut.

Dites donc pantalon...

LIMOUROUX.

Ah ! des pantalons brodés, oui... mais ce n’est pas un signalement à donner ça, tandis que le burnous, le...

PUYSEUL, à part.

Miséricorde !

Haut.

Et c’est ce signalement-là que vous avez donné au cocher ?

LIMOUROUX.

Qui l’a reconnu tout de suite.

PUYSEUL, ahuri.

Ah ! bien !

LIMOUROUX.

Je vais donc au troisième Dragon rouge

Il va ramasser sa valise et remonte pour sortir.

PUYSEUL, à part.

Il va au troisième Dragon rouge. Mais, malheureux...

S’arrêtant.

Ah ! non, non, si je lui dis que je l’ai vue, il va croire encore... moi qui ai feint l’étonnement !... Comment... sacrebleu ! j’aurai trouvé le mari, et il ne pourra pas me délivrer de sa femme...

Haut.

Eh ! monsieur Limouroux !

LIMOUROUX.

Plaît-il ?

PUYSEUL.

Un scrupule, dites donc !... Si le cocher s’était trompé sur le costume ?

LIMOUROUX.

Impossible.

Il veut s’en aller.

PUYSEUL, le retenant.

Attendez ! – Si elle s’était déguisée ?...

LIMOUROUX.

Paola ?

PUYSEUL.

Oui, pour vous dérouter.

LIMOUROUX.

Oh !

PUYSEUL.

Déguisée en homme, par exemple !

LIMOUROUX.

En homme ?... elle ?

PUYSEUL.

Dame !

LIMOUROUX.

Jamais, monsieur, jamais ! un coup de tête, bon ! monsieur mais se travestir... Paola ! – Ah ! si vous la connaissiez aussi bien que moi, monsieur...

PUYSEUL.

Ah ! c’est que je la connais bien aussi...

LIMOUROUX.

Non, monsieur, non. – Je vais au Dragon rouge.

PUYSEUL, à part.

Eh ! va au diable si tu veux, animal.

LIMOUROUX, revenant à lui, et lui tendant la main.

Merci de vos bonnes paroles !

PUYSEUL.

Il n’y a pas de quoi.

LIMOUROUX.

Permettez, monsieur ; boulevard Poissonnière...

Tirant sa carte qu’il lui donne.

À l’Améthyste ! Bijoux, spécialité pour corbeilles de noce... Parures en tous genres. Paola s’y entend si bien ! Limouroux et compagnie.

PUYSEUL.

Et compagnie, oui.

LIMOUROUX, traînant sa valise.

Va-t-elle être émue en me voyant ! Pauvre Paola !

PUYSEUL.

Je le crois !... monsieur Limouroux, je le crois.

LIMOUROUX, traînant sa valise.

C’est de ce côté-ci ce Dragon-là ! Enfin, il n’y en a plus que trois !

Sortant en traînant sa valise.

Ah ! Paola ! Paola !

PUYSEUL, seul.

Allons ! il était écrit que le mari ne me débarrasserait pas de sa femme. Rabattons-nous sur l’autre... que voici.

 

 

Scène XIII

 

PUYSEUL, LA ROSIÈRE

 

LA ROSIÈRE, essoufflé, arrivant vivement.

Victoire ! j’ai mes renseignements.

PUYSEUL.[17]

Bravo !

LA ROSIÈRE, enchanté.

Un jeune homme imberbe, d’aspect féminin, sans bagage, arrivé hier, par le train de trois heures quarante, descendu à l’hôtel des Trois-Couronnes ; d’où déménagé ce matin pour s’établir à l’Hôtel de France, d’où déménagé cette après-midi pour s’installer à la Barbe d’or...

PUYSEUL, à part.

Et l’autre qui barbote dans les Dragons ! 

Haut.

Que de déplacements !

LA ROSIÈRE.

Ruse pour dérouter !... Cette petite dame ne court pas les grands chemins en amazone, sans qu’il y ait là-dessous quelque galanterie, un amant...

PUYSEUL.

Un mari peut-être...

LA ROSIÈRE, effrayé.

Miséricorde ! Ne dis pas cela !... je suis assez ému déjà ! Si je voyais le mari se dresser devant moi !... Ah ! bien non !...

Prenant la main de Puyseul et l’appuyant sur son cœur.

Tiens ! est-ce ridicule ! Tic, tac, tic, tac.

PUYSEUL.

Ton premier rendez-vous, heureux homme ! Voilà des émotions qu’on ne retrouve pas !

LA ROSIÈRE.

J’ai des emportements nerveux à sauter par-dessus les maisons, et des sueurs froides !... Est-ce assez stupide, à mon âge !

Il s’assied et boit.

Ah ! tu avais bien besoin de me parler du mari ! Me voilà désarçonné !... Je n’ai pas tant flageolé à mon premier plaidoyer...

PUYSEUL.

Voyons, morbleu ! de l’aplomb ! Regarde-moi en face, lui... Et ébouriffons un peu ces cheveux-là !

LA ROSIÈRE.

Comme ceci !

PUYSEUL.

Parfait ! Et ce nœud de cravate trop méthodique, un peu de lyrisme !

LA ROSIÈRE, détaillant le nœud.

Ecco ! accidente !...

PUYSEUL.

Un bouton de moins au gilet... et de la fantaisie donc !

LA ROSIÈRE.

C’est qu’il fait encore grand jour... si quelqu’un me voyait !

On entend sonner et battre la retraite, tout au loin. Le bruit du tambour continue en s’éteignant peu à peu.

PUYSEUL.

Sois tranquille. – Voici la retraite, et les étoiles commencent à briller...

LA ROSIÈRE.

Celle du berger me soit propice !... J’ai une envie d’aller me coucher...

PUYSEUL.

Eh bien ! par exemple.

LA ROSIÈRE, assis.

Non, jamais !... non, jamais je n’oserai dire à cette femme-là ce que j’ai à lui dire... d’autant que je n’ai rien à lui dire... Qu’est-ce que j’ai à lui dire ?

PUYSEUL.

Oh ! bourreau, va ! la plus belle situation du monde !... Un avocat, un magistrat, un homme à cravate blanche, presque un substitut, et qui, ce passeport falsifié à la main, a le droit de la menacer...

LA ROSIÈRE.

Je crois bien... Article 453 – un an à cinq ans de prison !...

PUYSEUL.

Eh ! t’y voilà ! tu lui fais une peur atroce, et rien n’assouplit une femme comme la peur. Tu l’interroges, elle perd la tête. Voilà les rôles intervertis ; c’est elle qui supplie, c’est toi qui résistes !... Elle va tomber à tes pieds ! changement de front !... Tu tombes aux siens : – Belle Arsène ! vous avez vaincu !... – Il n’y a plus ici de magistrat ni de substitut, il n’y a plus qu’un berger qui vous adore !... Non ! je ne ferai pas pleurer de si beaux yeux !... Oui !... et cætera !... Une fois lancé, si tu ne trouves pas le reste tout seul...

LA ROSIÈRE.

Mais, mais, mais, je ne suis pas encore substitut pour avoir le droit...

PUYSEUL.[18]

Bah ! tu l’es avant la lettre !

LA ROSIÈRE.

Fichtre !... Usurpation de titres, article...

PUYSEUL.

Ah ! va au diable ! tu ne seras jamais qu’une poule mouillée !...

LA ROSIÈRE, se battant les flancs.

Donne-moi un verre de rhum !

PUYSEUL, lui passant le verre.

Voilà !

LA ROSIÈRE, résolu.

Eh ! sangdieu !... c’est trop de lâcheté !... Tiens ! j’irai !

PUYSEUL.

C’est ça !...

LA ROSIÈRE.

Attends ! – deux minutes seulement, pour me remettre un peu.

PUYSEUL.

Ah ! bien.

LA ROSIÈRE, tirant sa montre.

Non ! non ! quand l’aiguille sera au quart, je partirai coûte que coûte !

Il boit.

PUYSEUL.

Ça y est.

LA ROSIÈRE, étranglé.

Déjà !...

On entend la retraite qui se rapproche.

PUYSEUL.

Et en avant, mordieu ! Sur la redoute !

LA ROSIÈRE.

Eh, en avant !...

PUYSEUL.

Bien !

LA ROSIÈRE, un peu grisé, les pouces dans les entournures du gilet.

Au pas de charge, là !

TOUS DEUX.

Ran, plan, plan, plan !...

Mesdames de Portemahon et de Valembrèche paraissent à droite au fond.

LA ROSIÈRE, pirouettant, les deux mains dans les entournures de son gilet.

Et vive l’amour !

LES DEUX DAMES, stupéfaites.

Oh !

LA ROSIÈRE.

Sacrebleu ! – les deux momies !

Il se sauve, épouvanté, par la droite.

 

 

Scène XIV

 

PUYSEUL, MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, MADAME DE PORTEMAHON, PROMENEURS

 

TOUTES DEUX, stupéfaites.

M. La Rosière !

PUYSEUL, à part.

À mon tour !...

Haut.

Mesdames, ce sont vos châles probablement que vous cherchez. – Voulez-vous me permettre de réparer l’incroyable oubli de M. La Rosière et de vous les offrir ?

Il va prendre gravement les châles sur la chaise.

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, saisie.

Monsieur !...

MADAME DE PORTEMAHON, de même.

Lui !

Clairon sonnant la fin de la retraite.

PUYSEUL, prenant les châles.

Paola bloquée, La Rosière compromis... les tantes amadouées ! Je n’ai pas perdu ma soirée !

Haut.

Mesdames !...

Il offre son bras.

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, prenant son bras.

Ah ! monsieur !... 

À part.

Mais il a du bon !...

MADAME DE PORTEMAHON, de même.

Il gagne à être connu !

Puyseul leur offre le bras à toutes deux ; elles se retournent avec leurs châles impossibles. Roulement de tambour.

PUYSEUL, sévèrement, à un fumeur qui passe en fumant.

Prenez donc garde, monsieur ; on ne fume pas ainsi dans le nez des dames...

 

 

ACTE II

 

 

Premier Tableau

 

Une chambre d’auberge assez élégante. À gauche, premier plan, cheminée, deuxième plan, porte d’entrée ; à droite, premier plan, porte de communication avec un autre appartement. Au fond, alcôve au milieu avec lit ; une petits porte est percée dans le milieu de cette alcôve, elle est très peu apparente, étant tendue comme le reste de l’appartement ; à gauche de l’alcôve, dans un pan coupé qui fait presque face au spectateur, fenêtre ouvrant sur des toits. À droite, dans un pan coupé semblable, armoire-placard à pendre des vêtements. Guéridon au milieu de la pièce, chaises, etc. Il fait nuit, mais la pièce est éclairée par une bougie pendant toute la durée de l’acte.

 

 

Scène première

 

PAOLA, COLINETTE

 

COLINETTE, introduisent Paola, une bougie à la main.

J’espère que monsieur ne se plaindra pas. La plus jolie chambre de l’hôtel !

PAOLA,
toujours en homme, son sac de voyage à la main, avant d’entrer.

C’est bien celle que j’ai retenue tantôt, n’est-ce pas ?

COLINETTE.[19]

Le numéro dix-sept... Oui, monsieur.

Elle allume une bougie sur la cheminée.

PAOLA.

Dix-sept, oui... 

À part.

C’est bien celui que j’ai indiqué à la Dijonnaise.

Posant son bagage à droite : à elle-même.

Encore un changement de domicile pour dérouter M. Limouroux s’il me poursuit ! Une nuit ici, et demain matin je m’envole ailleurs !...

Elle monte vers le lit.

COLINETTE, allumant une bougie sur la cheminée et le regardant avec amour.

Oui, monsieur !

À part.

Dieu ! le joli jeune homme !

PAOLA, apercevant la porte de droite.

Qu’est-ce que c’est que cette porte-là ?

COLINETTE.

Ça, monsieur, c’est la chambre du petit Anglais !

PAOLA.

Comment ! la chambre du petit Anglais ?

COLINETTE.

Oui, monsieur, ça communique si on veut... mais maintenant c’est condamné.

PAOLA, s’en assurant.

Oui, c’est condamné ; et ça ?...

Elle montre l’armoire.

COLINETTE, montrant l’armoire.

Ça, c’est l’armoire de monsieur, pour pendre ses habits. Ici, la fenêtre de monsieur, qui ouvre sur une terrasse.

PAOLA.[20]

Sur les toits ?

COLINETTE, étourdiment.

Ah ! monsieur, c’est joliment commode pour fumer son cigare. Il y avait ici avant monsieur un commis-voyageur pour les savons... Tous les soirs, nous fumions...

Se reprenant.

je veux dire il fumait... lui... pas moi !

PAOLA, riant.

Enfin, on fumait, quoi !... très bien. 

Elle monte au fond et ôte ses bottines derrière le rideau.

COLINETTE, à part.

Dieu ! le joli jeune homme quand il sourit.

Haut.

Si monsieur veut que je l’aide à ôter ses bottines ?...

PAOLA.

Non, merci !

COLINETTE.

Monsieur n’a plus besoin de rien ?

PAOLA, ôtant son paletot pour mettre un petit vêtement de chambre.

De rien.

COLINETTE, soupirant.

Tant pis ! Je serais si heureuse d’avoir encore quelque chose à faire pour être agréable à monsieur. Bonne nuit, monsieur.

PAOLA.

Bonsoir !

COLINETTE, sur le seuil, soupirant.

Ah ! il est bien mieux que le commis-voyageur.

Elle sort.

PAOLA, se reprenant.

Ah ! si ! pardon ! j’oubliais...

COLINETTE, ouvrant vivement la porte.

Monsieur m’appelle ?

PAOLA.

Oui. Il viendra tout à l’heure quelqu’un pour moi, que vous aurez la complaisance de guider à travers tous ces corridors...

COLINETTE.

Un monsieur ?

PAOLA.

Non, une dame.

COLINETTE, prenant un air rogue.

Une dame !

PAOLA.

Vous m’avez compris, ma fille ?

COLINETTE, de même, grommelant.

Pardine ! je serais donc bien bête si je ne comprenais pas ! Une dame, à cette heure-ci, merci ! c’est assez clair !

PAOLA.

Vous dites ?

COLINETTE, de même.

Dans une maison honnête !...

On frappe.

PAOLA.

C’est elle... ouvrez !

COLINETTE.

Mais, Monsieur...

PAOLA, ouvrant.

Mais ouvrez donc. 

À Angélique voilée qui reste sur le seuil.

Entrez, madame, entrez. 

Elle lui prend la main et la fait entrer.

ANGÉLIQUE, émue et essoufflée.

Je vous demande pardon ; mais, j’ai couru si vite...

PAOLA, avançant une chaise,
et à Colinette qui cherche à voir la figure d’Angélique.

Laissez-nous !

COLINETTE.

Oui, monsieur, on s’en va !

À demi-voix.

Merci : en voilà du propre !

Elle sort en faisant battre la porte.

 

 

Scène II


PAOLA, ANGÉLIQUE

 

ANGÉLIQUE.

Qu’est-ce qu’elle dit ?

PAOLA, riant.[21]

Ah ! ne faites pas attention.

ANGÉLIQUE, sans s’asseoir, un peu émue.

Je suis un peu en retard... parce qu’il fallait donner à mes tantes le temps de se coucher ; heureusement leur maison est voisine de celle-ci.

Avant de s’asseoir.

Au moins, madame, vous êtes bien sure que vous êtes une femme ?

PAOLA.

J’ai toujours agi dans cette hypothèse, et on ne m’a jamais détrompée.

ANGÉLIQUE.

Et vous m’avez dit...

PAOLA.

Que monsieur de Puyseul m’avait aimée en même temps que vous, et je le prouve

Plaçant sur la table un gros coffret en forme de petite malle.

par sa correspondance !... Ecco !

ANGÉLIQUE, effrayée.

Ce coffret plein !...

PAOLA, vidant le coffret sur la table.

De ses mensonges, l’infâme ! Des fleurs et des chiffons, tout le bric-à-brac du cœur.

Tirant une rose desséchée.

Une rose de sa boutonnière ! Notre première entrevue ! Emblème de l’amour : ça commence en bouton, ça s’épanouit en rose ! et ça finit...

Arrachant les feuilles et montrant le reste.

Comme ça.

Elle fait voler la fleur d’un coup de canne et prend un gant.

Et ce gant peau de chien !... Je lui ai recousu un bouton, madame...

Avec fureur.

oui, je l’ai recousu, et ce jour-là !... Ah ! briccone, va, si je pouvais te tordre le cou.

Elle tord le gant et le fait voler par la chambre de la même façon que la rose.

Et ce mirliton de la foire aux Loges.

Soufflant et imitant le son.

Ah ! ciartalano. 

Elle lui flanque un coup de cravache qui le fait voler.

Et ses cheveux ! une boucle... comme s’il en avait de trop !

Effilant la boucle à la bougie.

Brûle, maudit, en attendant l’enfer.

Avec fureur.

Grille, damné !... grille ! grille ! grille !

ANGÉLIQUE, qui pendant ce temps a pris une lettre et a regardé l’enveloppe.

C’est bien son écriture !...

PAOLA, vivement.

Si c’est son écriture ! Lisez avec moi ; ou plutôt je les sais par cœur... tenez !... au hasard.

Lui désignant avec sa canne un paquet noué d’une faveur rose.

Paquet rose, premier trimestre : ça commence par : Mon ange, avec trois points d’exclamation !...

ANGÉLIQUE, lisant.

Mon ange, trois points d’exclamation ! oui...

PAOLA, de même.

Deuxième trimestre ! Paquet jaune ! Ce n’est plus que, ma chère, virgule. Il ne mettait plus un pauvre petit point d’exclamation, l’indigne. Ma chère, virgule ! Singe !...

ANGÉLIQUE, lisant.

C’est vrai !

PAOLA, lui arrachant la lettre.

Et dire qu’on lit ça, qu’on le relit et qu’on ne veut pas comprendre, jusqu’au jour où le traître ne vient plus et ne se donne même plus la peine de vous écrire.

Prenant les lettres à poignée et les jetant à terre.

Ah ! renégat, je te foulerai aux pieds ! je t’écraserai.

Trépignant sur les lettres.

je te trépignerai...

ANGÉLIQUE, rejetant les paquets de lettres sur la table.

Enfin, madame, où voulez-vous en venir ? J’ai pris connaissance de ces lettres pour vous complaire ; mais la conclusion que vous en tirez ?

PAOLA, s’arrêtant court dans ses mouvements de colère et la regardant.

Elle est sublime, cette femme ! Mais la conclusion, madame, c’est qu’il m’aimait avant vous, et considérablement, comme vous pouvez voir.

ANGÉLIQUE.

Mais je n’ai jamais pensé que je fusse la première femme que monsieur de Puyseul eût distinguée. Il me suffit, – et vous le reconnaissez vous-même, – que son amour pour vous eût cessé le jour où il commençait pour moi, et que je sois entrée dans son cœur, sans avoir le fâcheux honneur de m’y rencontrer avec vous...

PAOLA.

C’est-à-dire que madame est le présent, et moi le passé ! voilà mon paquet !...

ANGÉLIQUE.

Permettez-moi de ne pas accepter de comparaison ! Je n’ai donné à monsieur de Puyseul, qui doit être mon mari, aucun droit pareil à ceux que vous...

PAOLA, ironiquement.

Ah ! ah ! oui ! vous en êtes encore aux points suspendus. Il vous parle amour idéal et pur, n’est-ce pas ? le soir en regardant le ciel, et il vous dit en soupirant : Ô Angélique, voyez cette petite étoile là-haut ; ne vous semble-t-il pas que c’est celle de notre amour ?...

Mouvement d’Angélique.

Et alors vous soupirez tous deux, le nez en l’air, comme des dindons magnétisés par la lune !

ANGÉLIQUE.

Mais, madame !...

PAOLA.

Connue l’étoile ! Je m’y suis assez promenée dans l’étoile !

ANGÉLIQUE, vivement.

Il vous disait aussi ?...

PAOLA.

Pardieu !

Lui prenant la main et l’attirant devant la fenêtre.

La voilà celle qu’il avait choisie pour moi !

Lui montrant le poing.

Ah ! candelaccia ! je me suis renseignée depuis : ça s’appelle la Corne, et c’est à quatre cent mille lieues de la terre ! Va-t’en voir s’ils viennent !

ANGÉLIQUE, inquiète.

Pardon ! où dites-vous, madame, qu’est cette étoile ?

PAOLA, lui désignant le ciel.[22]

Sur le tuyau de poêle !

ANGÉLIQUE.

Celle-ci ?

PAOLA.

Oui ! et la vôtre ?

ANGÉLIQUE, agitée.

La mienne, mais...

PAOLA.

Mais quoi ?

ANGÉLIQUE, balbutiant.

Mais... mais... mais...

PAOLA.

Ah !

Triomphante.

C’est la même...

ANGÉLIQUE, indignée.

Oh ! ce n’est pas possible !

PAOLA, de même.

Si, si ! c’est la même ! Ah ! c’est trop fort !... Illuminer pour elle et pour moi avec le même lampion, quand il n’y a qu’à choisir !

ANGÉLIQUE.

Et moi qui, tous les soirs, la regardais tendrement avant de m’endormir... Tandis que madame de son côté...

PAOLA.

Mais je vous conseille de m’accuser encore de vous voler votre astre !... je l’avais avant vous !

ANGÉLIQUE.

Eh bien, je ne vous disputerai rien, madame, ni l’étoile, ni le reste ! c’est trop indigne !... ah !

On frappe sous leurs pieds avec impatience.

Ce bruit !...

PAOLA.

Rien, le voyageur de dessous qui se fâche.

Autre coup.

PUYSEUL, de l’étage inférieur.

Eh ! dites donc, là-haut ! avez-vous fini de jacasser ?

ANGÉLIQUE.

Cette voix !...

PAOLA, vivement.

Taisez-vous !...

PUYSEUL, de même.

On ne peut pas dormir...

PAOLA.

C’est lui !...

ANGÉLIQUE.

Monsieur de Puyseul !

PAOLA.

Ah ! j’en réponds, il loge ici. Ô providence, nous allons rire !

ANGÉLIQUE.

Que voulez-vous faire ?...

PAOLA.

Je veux qu’il monte ! Écoutez ça !

Elle frappe avec la table.

Crac.

PUYSEUL, en bas, comme an homme qui se lève en sursaut.

Mille tonnerres !

PAOLA, tranquillement, prêtant l’oreille à la porte.[23]

L’effet est produit : il se lève, il ouvre la porte, il monte !...

ANGÉLIQUE, enrayée.

Sans s’habiller ?

PAOLA.

Peu m’importe !...

ANGÉLIQUE, vivement.

Mais pas à moi ! je ne veux ni le voir, ni être vue.

PAOLA.

Au fait, c’est une idée ! Cachez-vous dans l’alcôve et prêtez l’oreille ! vous apprendrez à connaître cette âme fétide !

ANGÉLIQUE, courant à l’alcôve.

Ah ! mon Dieu, si j’avais prévu...

On entend Puyseul furieux qui arrive.

PAOLA.

Vite ! le voilà !

Angélique se cache derrière les rideaux.

 

 

Scène III

 

PAOLA, PUYSEUL

 

PUYSEUL, toilette de nuit, il entre vivement en traversant toute la scène, sans voir Paola qui est entre la porte et la fenêtre.

Ah çà ! est-ce que vous-vous... vous...

Se retournant en cherchant Paola et la reconnaissant.

vous ?

PAOLA, gracieusement.

Moi.

PUYSEUL.

Je...

Il gesticule et s’arrête.

Ah ! bigre !

PAOLA.

Voilà !...

PUYSEUL, tranquillement.

Ne vous étonnez pas, Paola, si la violence de mon émotion en paralyse l’essor... Votre vue... la joie soudaine... l’ivresse...

Avec élan tout à coup.

Mais vous ici... dans cette chambre !... Ah ! si je m’en étais douté... Ah ! si je m’en étais donc douté.

Mouvement pour sortir.

PAOLA, lui barrant le passage, les bras croisés.

Vous ne seriez pas monté ?

PUYSEUL.

Oh ! non !... oh ! non !... car votre présence

Avec aplomb.

me fait trop de mal, en me rappelant votre perfidie !

PAOLA, stupéfaite.

Vous dites ?

PUYSEUL, avec une dignité froissée, mouchant sa bougie.

Car votre présence, dis-je, me fait trop de mal, en me rappelant votre perfidie, et j’aime bien mieux...

Même jeu pour sortir.

PAOLA, bondissant devant lui et fermant la porte.

Madre mia ! Mais écoutez cet homme ! En vérité, il me fait rire. Alors le perfide, c’est moi ! Et cette lettre de votre ami bordée de noir... cette lettre disait bien la vérité ? vous êtes bien noyé !... vous êtes bien au fond de la mer !... n’est-ce pas ? vous êtes mort, enfin ? Mais répondez donc, êtes-vous mort, oui ou non ?

PUYSEUL, tranquillement.

Mon Dieu, je ne suis pas mort précisément, Paola !... mais à quoi l’on m’interroger ? Si je vous dis qu’ayant plongé dans un trou, la tête en avant, je me suis trouvé dans un rocher creux, en forme de dôme, où j’ai vécu de moules et d’oursins jusqu’au jour où des pécheurs m’ont ramené à la lumière et m’ont appris votre fatal mariage... vous ne me croirez jamais, Paola. Non, vous ne me croirez jamais, et j’aime infiniment mieux...

Même jeu pour s’en aller.

PAOLA, lui barrant le passage.

Tu ne t’en iras pas !... Mon mariage ? – Que lui reprochez-vous, dites, à mon mariage ?

PUYSEUL.

Mais...

PAOLA, sans l’écouter, avec sentiment.

Sublime désespoir ! – C’était encore un hommage rendu à votre souvenir ! – Je me jetais dans cette union comme dans un abîme, et, ne voulant d’aucun homme, j’épousais Limouroux !

PUYSEUL, mouchant la bougie.

Mais je trouve que Limouroux...

PAOLA.

Oh ! Limouroux n’est que Limouroux ; et l’épouser, ingrat, ah ! c’était encore pleurer sur votre tombe !

Elle tombe en pleurant sur son épaule.

PUYSEUL, embarrassé de son bougeoir, très calme et essuyant une larme.

Eh bien, oui ! eh bien, oui ! – Mais que voulez-vous, Paola, ce qui est fait est fait... Devant ce malheur qui nous sépare, je pourrais

Dramatiquement.

me révolter, accuser le ciel,

Ému.

maudire !

Tranquillement.

Mais j’aime bien mieux...

PAOLA, le retenant et achevant pour lui, les bras passés autour de son cou ; passant de gauche à droite.

T’en aller ?...

PUYSEUL, de même.[24]

M’en aller... car 

Avec sentiment.

je suis un honnête homme, madame... Limouroux est mon ami... C’est assez d’être malheureux, grand Dieu ! grand Dieu ! ne soyons pas coupable !...

PAOLA, sans changer d’attitude, lui faisant tourner la tête de son côté, lentement, et le faisant regarder face à face, à demi-voix.

Ah ! canaglia !

PUYSEUL.

Hein ?...

PAOLA, éclatant.

Canaglia !... Tu n’es pas tombé dans l’eau...

PUYSEUL.

Moi ?

PAOLA.

Mais tu veux épouser la Dijonnaise !...

PUYSEUL.

Oh !...

PAOLA.

Je la connais ! je l’ai vue ! je lui ai parlé !... Elle s’appelle Angélique ; elle est veuve et flanquée de deux vieilles tours. Osez me dire en face que vous ne connaissez pas cette femme !...

PUYSEUL.

Vous dites ?... Comment dites-vous ?...

PAOLA.

Angélique !...

PUYSEUL, feignant de chercher.

Ange !... Ange...

PAOLA.

Angélique, oui, Angélique, oui, Angélique !

PUYSEUL, comme s’il trouvait tout à coup.

Ah !...

PAOLA, l’imitant.

Ah !...

PUYSEUL.

Madame de Genancourt ! la veuve d’un ancien ami !... Oh ! s’il est possible ! oh ! oh !...

PAOLA, triomphante.

Vous la reniez ?... Dites tout haut que vous la reniez !...

Elle remonte vivement vers l’alcôve.[25]

PUYSEUL, qui a surpris le regard, et à lui-même.

Très bien !... Elle est dans l’alcôve !...

PAOLA, vivement.

Dites qu’elle est laide, affreuse, horrible !... Dites, dites-le tout haut, et je vous pardonne tout !...

PUYSEUL, avec chaleur.

Oh ! s’il ne faut que vous dire que je la trouve laide...

PAOLA, triomphante, regardant l’alcôve.

Oui !

PUYSEUL.

Et sotte !...

PAOLA, de même, agitant le rideau.

Sotte !... oui !...

PUYSEUL.

Et ridicule !...

PAOLA, de même, criant vers l’alcôve.

Et ridicule !...

PUYSEUL, tranquillement.

Je ne dirai jamais ça, attendu que je l’adore !

PAOLA, suffoquée.

Vous l’ad... ah !... ah !...

Elle frappe des pieds et tombe dans ses bras avec une attaque de nerfs.

Ah ! tradita ! tradita !...

PUYSEUL, la soutenant jusqu’à la chaise de droite.

Ça, je l’attendais !

PAOLA, se débattant.

Ah ! poverina Paola ! Ah ! meschina, perdita ! oh ! la ! la ! disgraziata !

PUYSEUL, embarrasse.

Oui, oui, charabia, va !... 

À part.

Elle ne sortira donc pas !...

Haut.

Un peu d’eau, un flacon !...

ANGÉLIQUE, sortie de l’alcôve et lui tendant un flacon.

Tenez !...

PUYSEUL, jouant la surprise.

Angélique ! vous étiez là ?...

ANGÉLIQUE.

Et bien heureuse d’avoir tout entendu !

PAOLA.

Ah ! la morte ! la morte !...

ANGÉLIQUE.

Adieu ! je me sauve !

Elle sort vivement.

PUYSEUL, vivement.

Mais je vous accompagne, madame, attendez !...

PAOLA, revenue subitement à elle, se relevant et le faisant rasseoir  en le prenant au collet.

Non, tu ne partiras pas, scélérat, qu’elle ne soit sortie de l’hôtel !

PUYSEUL, qu’elle tient solidement.

Paola ! si vous n’étiez pas une faible femme !...

On entend le bruit de la porte extérieure qui se ferme.

PAOLA, de même.

C’est fait !... Maintenant...

Elle va ouvrir la porte.

tu peux...

PUYSEUL, traversant lestement à l’avant-scène en se garant.

M’en aller !... merci !...

Il reprend son bougeoir sur la cheminée.

PAOLA, tragiquement, de même.

Mais ne crois pas que je le pardonne !... Je me vengerai, et tu connaîtras Hermione et toutes ses fureurs.

PUYSEUL, sur le seuil, de même.

Aux menaces d’Hermione, je ne répondrai que quatre mots, concis mais énergiques : Limouroux est à Dijon !

PAOLA, effrayée.

Mon mari !...

PUYSEUL.

Et si vous n’êtes pas sage, je lâche Limouroux.

PAOLA, sautant sur sa canne, qui est à terre.

Oh ! birbaccio !

PUYSEUL, se sauvant.

Bonsoir, voisine !...

 

 

Scène IV

 

PAOLA, seule

 

L’infâme est capable d’aller le chercher tout de suite... monstre !...

Elle ouvre la porte et crie dans l’escalier.

Va ! va ! je te prépare d’effroyables tortures !... Attends-moi le jour de tes noces !

PUYSEUL, dehors.

Je lâche Limouroux !...

PAOLA, fermant la porte et dénouant sa robe de chambre vivement.

C’est le cas de changer encore une fois d’hôtel.

Elle sonne.

Je les ai tous faits !... Peu importe !...

Elle ôte sa robe de chambre.

Où est mon paletot ?

Allant et venant, en cherchant ses vêtements et bousculant tout.

Ah ! lâche ! lâche ! lâche ! – Où ai-je fourré mon paletot ? Je l’étranglerai avec les cheveux de ton Angélique... si elle en a !... mais elle n’en a pas !... l’indigne !... Et mes bottes, où sont mes bottes !

Bousculant les meubles en les secouant.

Maledetto !... sbirro !! J’ai perdu mes bottes !

Elle remonte en cherchant jusqu’à l’alcôve. On Frappe timidement à la porte. Cherchant toujours, elle disparaît derrière les rideaux.

Entrez... c’est la bonne !

 

 

Scène V

 

PAOLA, LA ROSIÈRE

 

LA ROSIÈRE, entrebâillant la porte et passant la tête seulement. Il est très ému et tout rouge.

Je me suis cassé le nez à la Barbe d’Or, mais on m’a dit ici : n° 17, et voilà trois quarts d’heure que je rôde autour de l’hôtel sans oser entrer !... Enfin !... le moment me semble opportun, et si c’est bien ici...

Son pied rencontre les pincettes au coin de la cheminée et les fait tomber.

PAOLA, dans l’alcôve.

Entrez... je suis à vous !...

LA ROSIÈRE.

C’est elle !... et elle est à moi ! J’en accepte l’augure !

S’arrêtant sans lâcher la porte.

Ouf, je dois être comme une pivoine !... l’émotion.

Il met la main sur son cœur.

Tic, tac ! toujours. – J’aurais dû prendre le temps de me remettre un peu... dans le corridor. Mettons mes deux gants... Non, je crois qu’un seul et l’autre à la main... C’est plus...

Cherchant son outre gant qu’il croit avoir perdu ; les deux sont mis.

Eh bien, où est l’autre ? qu’est-ce que j’ai fait de l’autre gant ?

Il cherche autour de lui, laisse tomber son mouchoir et son chapeau, qu’il envoie rouler au milieu de la chambre.

Sapristi ! pas de gant, le chapeau... écarlate... voilà une entrée !... J’ai perdu mon chapeau, mon aplomb... Je ferais mieux de revenir ; elle ne m’a pas vu, je reviendrai dans un petit quart d’heure.

Il s’avance sur la pointe des pieds jusqu’au milieu de la chambre pour ramasser son chapeau.

PAOLA, dans l’alcôve.

J’arrive !

LA ROSIÈRE, au moment de ramasser son chapeau.

Elle arrive !... Ciel !...

Il ne ramasse pas le chapeau et se sauve.

 

 

Scène VI

 

PAOLA, sortant de l’alcôve ; elle a ses bottines

 

Il s’agit, ma fille, de...

S’arrêtant à la vue de chapeau qui est an milieu de la pièce.

de...

Elle regarde autour d’elle, et surprise de voir le chapeau.

D’où sort-il, celui-là ?

Elle lève le nez au plafond.

Ah ! c’est le chapeau de cet infâme !...Tiens !

Elle l’aplatit.

plat gueux... autant en arrive à ton maître !

Elle le jette par la fenêtre, sur le toit.

Je croyais qu’oïl avait frappé.

Elle va pour ouvrir la porte. Au même instant on entend dans l’escalier la voix de Limouroux qui crie : Où diable me conduisez-vous ?...

On dirait la voix de M. Limouroux !

 

 

Scène VII

 

LIMOUROUX, COLINETTE, PAOLA

 

COLINETTE, dehors.

Par ici, monsieur, par ici...

LIMOUROUX, de même.

Si haut que ça, au troisième ?

PAOLA, épouvantée.

C’est lui !... miseria ! Je suis perdue.

Elle se jette dans l’alcôve.

COLINETTE, ouvrant la porte.

Entrez, monsieur, entrez. 

À part.

Ah ! tu reçois des petites dames, la nuit...

LIMOUROUX, entrant ; il est éreinté et traîne toujours sa valise.

J’y renonce, j’ai vu tous les Dragons rouges, pas de Paola !... Enfin, j’ai trouvé cet hôtel sur ma route ! je suis mort, je vais me coucher. Je recommencerai demain au petit jour...

COLINETTE, s’adressent à Paola, derrière l’alcôve.

Monsieur, c’est un voyageur qui arrive ; toutes nos chambres sont prises... et comme votre lit est assez grand pour deux.

À part.

Attrape.

Haut.

Si vous voulez en céder la moitié, monsieur n’est pas gros.

LIMOUROUX.

Dites-lui que je suis bien tranquille, bien rangé.

Ils écoutent ; moment de silence.

COLINETTE, insistant et remuant les rideaux.

Monsieur est bien tranquille et bien rangé. – Monsieur !

Criant.

Monsieur !...

LIMOUROUX, à demi-voix.

Il ne répond pas !

COLINETTE, riant en prenant le guéridon qu’elle porte au fond ; près de l’alcôve, à droite.

Il dort, ou il fait semblant pour ne pas céder de son lit ! 

Elle pose le guéridon avec bruit.

LIMOUROUX, à lui-même.

Comme Paola ! – Voilà la scène que j’ai tous les soirs avec Paola...

COLINETTE, de même, à demi-voix, replaçant la chaise de droite, même jeu.

Bah ! qui ne dit mot consent. – Couchez-vous, vous vous expliquerez plus tard !

LIMOUROUX.

Au fait !... oui...

COLINETTE, tendant la main.

Bonne nuit, monsieur !

LIMOUROUX, prenant la main.

Bonsoir...

Colinette rit en le regardant.

Ah ! bon !... tiens !...

Il lui donne une pièce de monnaie, puis la rappelle et lui pince le menton.

Elle est gentille !...

COLINETTE, à part, sortant.

Ça fait que si la petite dame est là, ça sera drôle.

Elle sort en riant.

 

 

Scène VIII

 

LIMOUROUX, PAOLA, cachée

 

LIMOUROUX, mettant son foulard.

Je n’en peux plus... et dire qu’il y a peut-être un sixième Dragon rouge ! Il faudra que j’aie recours à la gendarmerie départementale. Oh ! Paola ! Paola !

On entend craquer le lit qui est dans l’alcôve.

Diable ! j’ai réveillé ce monsieur !

Doucement.

Monsieur !...

Silence.

Non, il dort toujours !

Ôtant son paletot.

Pourvu qu’il ne soit pas en travers comme Paola ! – Si je pouvais donc gagner la ruelle !

Elle se lève pour remonter vers l’alcôve ; le lit craque et grince très fort comme sous la pression de quelqu’un qui remue beaucoup, et Paola pousse le profond soupir d’un malade. Limouroux s’arrête à moitié chemin et écoute avec stupeur ; le gémissement devient régulier et continu ; le mouvement du lit et des rideaux l’accompagne régulièrement.

Il a un sommeil agité, ce monsieur !

Il écarte le rideau tout doucement, et on voit Paola qui s’est étendue tout habillée dans le lit, la tête dans l’oreiller, avec son mouchoir roulé sous le menton, comme si elle avait mal aux dents ; elle bat des pieds et des deux mains le bois du lit, comme quelqu’un que la douleur fait trépigner, et elle geint d’une façon lamentable.

Saprédié... vous n’avez pas l’air d’être à la noce, vous, dites donc ?

PAOLA, gémissant en levant la main au ciel.

Ah !

LIMOUROUX.

Une indigestion ? une rage de dents ?

PAOLA, de même.

Ah !

LIMOUROUX.

C’est une rage de dents... je connais ça. Paola en a souvent qui lui prennent le soir au moment... à ce moment-là, justement...

PAOLA, de même.

Ah !

LIMOUROUX.

Vous devriez essayer de mettre un peu d’ail : ça réussit quelquefois.

PAOLA, de même, redoublant.

Ah !

LIMOUROUX.

Ça ne vous réussit pas ?

PAOLA, de même.

Ah !

LIMOUROUX.

L’ail ne lui réussit pas ! – Ce n’est qu’une crise, voyez-vous ; si vous pouviez seulement dormir tranquille sept ou huit heures de suite, ça se passerait comme par enchantement... Voulez-vous me permettre ?

Il va pour se glisser dans le lit en écartant les draps.

PAOLA.

Oh ! la, la !

Elle redouble de trépignements et de lamentations.

LIMOUROUX, sautant à distance et effrayé.

Quoi ?

En trépignant, Paola finit par faire sauter sur lui l’oreiller, le traversin, etc.

Eh ! l’oreiller, le traversin ! la table !

Il s’élance sur la table de nuit qui va tomber avec tous ses accessoires.

Arrêtez !

Paola s’enveloppe dans les draps et disparaît dans le lit, où elle se pelotonne en gémissant comme à bout de douleurs.

Alors, si vous êtes hydrophobe, dites-le ! – Cristi ! c’est moi qui me sauve ! Eh bien, merci !

Il ramasse à la hâte sa valise et tous ses effets.

Je vais dessus ou dessous, n’importe...

PAOLA.

Oh !

LIMOUROUX, effrayé.

Oui ! oui ! faites-la arracher, allez ! il n’y a que ça... quand je le disais, que ça finirait comme avec Paola !

Il se sauve.

 

 

Scène IX

 

PAOLA, seule, soulevant les couvertures et sortant toute bottée et vêtue

 

Sauvée !... Maintenant, il s’agit de ne pas s’endormir...

Elle va et vient en ramassant tout.

Mes habits de femme ?... Les voilà !... mon coffre ?... ici ! bon ! – et maintenant fuyons.

Elle ouvre la porte et vient sur ses pas.

Ah ! mon sac que j’oublie !...

 

 

Scène X

 

LA ROSIÈRE, PAOLA

 

LA ROSIÈRE, rentrant lestement par la porte ouverte tandis que Paola prend son sac de nuit.

C’est moi, je reviens, j’ai retrouvé mon aplomb !... marchons !

PAOLA, se retournant, surprise.

Qui va là ?

LA ROSIÈRE, saisi, voulant faire l’aimable, souriant bêtement et perdant complètement la tête.[26]

Pardon !... je... c’est moi, qui... c’est bien à vous, madame, que j’ai l’honneur de parler ?

PAOLA, effrayée.

L’homme au mauvais œil !

LA ROSIÈRE, à lui-même.

Bah ! le Rubicon est franchi, de l’audace ! et procédons par l’intimidation !

Il ferme la porte et tourne la clef.

PAOLA, inquiète.

Par le ciel ! que veut cet homme ?

Elle saute sur sa cravache.

LA ROSIÈRE, sévère, à la porte.

Madame ! je regrette que mes devoirs de magistrat...

PAOLA.

De magistrat !...

LA ROSIÈRE, sévèrement.

Oui, madame !... je suis... quand je dis que je le suis.

Il regarde à sa montre.

je vais l’être dans un quart d’heure ! Enfin, prenons que je suis,

Souriant avec amabilité.

je suis substitut...

PAOLA.

Substitut !...

LA ROSIÈRE, souriant bêtement.

Oui, madame, oui...

PAOLA.

Eh bien ! monsieur, qu’ai-je à démêler avec la justice ?

LA ROSIÈRE.

Madame, je reconnais...

PAOLA, vivement.

Qu’ai-je fait ?... Quoi ? que me veut-on ? mais répondez, monsieur, répondez donc !

LA ROSIÈRE.

Madame... je... 

À part.

saperlotte !... c’est elle qui m’intimide... Une falsification... certain passeport...

PAOLA, vivement.

Mon portefeuille ! Ah! merci !

Elle saute sur le portefeuille et le saisit.[27]

LA ROSIÈRE, stupéfait.

Je ne peux pourtant pas être venu comme ça...

Résolument et avec élan.

Madame, vous m’avez deviné !... Oui, hier au soir déjà, vous avez lu dans mes yeux...

Paola le regarde effrayée, et fait le geste des cornes, et il la regarde avec stupeur. Il la suit en tournant autour d’elle.[28]

Pourquoi ce geste ?... Et en ce moment même mon émotion achève de trahir mon secret... Pour être magistrat, on n’en est pas moins homme. Et comment rester aveugle à cet assemblage de grâce idéales qui... en pénétrant jusqu’au fond de mon cœur, me font éprouver un sentiment que ?...

Même geste de Paola, qui se trouble.

Et ces grâces enchanteresses dont l’éclat...

Cherchant sa tabatière.

Je suis si troublé !... mais je vous jure, madame, que... d’ailleurs le tribunal appréciera...

Paola fait le geste des deux mains. Il la regarde abruti.

Pourquoi ce geste ?...

PAOLA, éclatant de rire, après l’avoir regardé.

Mon Dieu ! que vous avez donc une drôle de tête ! 

Elle remonte pour reprendre ses effets.

LA ROSIÈRE, ne sachant plus où il en est.

J’ai une drôle de tête !

PAOLA.

Bonsoir !

Elle court à la porte.

LIMOUROUX, dehors.

Paola !

PAOLA, saisie.

Ah !

LIMOUROUX, de même.

Paola !...

LA ROSIÈRE, surpris.

Paola... elle s’appelle...

PAOLA, à La Rosière.

Silence, donc...

La Rosière effrayé reste la bouche béante.

LIMOUROUX, de même.

Paola ! je sais que vous êtes là ; monsieur de Puyseul me l’a dit, et je vous entends... Vous êtes avec un homme. Voulez-vous ouvrir ?...

LA ROSIÈRE, ému et balbutiant.

Que... que... quelle est cette voix ?

PAOLA, la main sur la clef, à voix basse.

Mon mari !

LA ROSIÈRE, épouvanté.

Son mari !... elle a... vous avez... son mari !...

Avec une extrême volubilité.

Miséricorde !... onze heures du soir ! heure indue ! chambre d’auberge... fermée à clef... lieu suspect... conversation criminelle... article 337... Ouvrez vite, ou nous sommes perdus !

PAOLA, à demi-voix.

Non ! cachez-vous.

LA ROSIÈRE, perdu, allant de la cheminée à l’armoire.

Me cacher... où ?... où ?...

PAOLA, ouvrant l’armoire, à droite.

Là dedans !

LA ROSIÈRE.

L’armoire ! jamais ! – L’homme qui se cache dans une armoire constitue, par ce seul fait, le flagrant délit, deux ans de prison, article 338.

Limouroux continue à frapper.

PAOLA, poussant La Rosière dans l’armoire et le faisant entrer malgré lui.

Entrez donc !

LA ROSIÈRE, résistant et suppliant.

Madame, nous constituons le flagrant délit.

PAOLA, poussant la porte sur lui.

Mais entrez donc !... M’en voilà débarrassée ; maintenant, il s’agit de sortir.

LIMOUROUX, dehors, donnant des coups de pied.

Paola ! si vous ne m’ouvrez pas, j’enfonce.

LA ROSIÈRE, ouvrant l’armoire, passant la tête et d’une voix suppliante.

Madame, en n’ouvrant pas, nous établissons devant le tribunal...

PAOLA, exaspérée.

Mais finirez-vous, vous ?

Elle referme l’armoire sur lui et tourne la clef.

LIMOUROUX, cessant de frapper.

Je vous avertis, madame, que j’attends à cette porte et qu’on est allé chercher le commissaire de police et un serrurier.

LA ROSIÈRE, dans l’armoire.

J’étouffe !

PAOLA.

Par où fuir ?... Il y a une porte dans l’alcôve !

Elle court au fond, saute sur le lit et frappe à la porte percée dans l’alcôve.

Fermée !...

Elle court à la porte du deuxième plan à droite.

Ah ! la fenêtre, les toits !...

Elle court à la fenêtre.

LA ROSIÈRE.

J’étouffe !... je meurs !... je suis mort !...

Il pèse sur la porte de l’armoire qui se brise à grand fracas, et il roule sur la scène au milieu des débris. On aperçoit de l’autre côté la cloison également défoncée et béante sur une autre pièce.

PAOLA, descendant.

Encore ! – Vous ne pouviez pas rester où je vous ai mis !

LA ROSIÈRE, à terre, se ramassant piteusement.

Madame, je vous assure que je ne pouvais pas y rester.

PAOLA, apercevant la cloison défoncée.

Ah ! nous sommes sauvés ! Vous avez enfoncé l’armoire du petit Anglais qui est sorti : c’est une issue.

LA ROSIÈRE, effrayé, à genoux au milieu des débris.

J’ai enfoncé l’armoire du petit Anglais...

PAOLA.

Voyez !

Elle saute dans la pièce voisine par les deux brèches.

LA ROSIÈRE, sans se lever.

Juste ciel !... une effraction maintenant... Paragraphe...

PAOLA, revenant avec un tas de vêtements qu’elle jette sur lui.

Faites comme moi ! Vite ! déguisez-vous avec tout ça... 

Elle prend le plaid de l’Anglais.

LA ROSIÈRE, effaré, toujours à genoux.

Tout ça ?

PAOLA.

À l’Anglais !... Son plaid que je prends pour n’être pas reconnue !...

LA ROSIÈRE, épouvanté, toujours à terre.

Qu’elle prend !... Un vol !... dans une auberge ! article 386 !... Madame, au nom du ciel !

Il s’accroche au plaid pour l’empêcher de le jeter sur ses épaules et se fait traîner.

Notre cas est bien assez terrible sans le compliquer davantage ! Ne prenez pas ça !... il y va pour vous de la réclusion et pour moi des galères !

Bruit de voix et de clefs dans la coulisse.

PAOLA, se dégageant.

Silence !... j’entends le serrurier !... En route ! et prenez mon poignard.

Elle lui tend un poignard qu’elle tire de son sein.

LA ROSIÈRE, à genoux.

Le poignard ?

PAOLA, montrant la chambre de l’Anglais.

Oui, pour dévisser la serrure si la porte est fermée à clef. Savez-vous dévisser les serrures ?

LA ROSIÈRE.

Si je sais dévisser !... Moi ! que je dévisse !... Arme cachée !... main armée, serrure crochetée ! Article 381, paragraphe 3, et 383, paragraphe...

On entend crocheter la serrure.

LIMOUROUX, dehors.

Patience ! Nous voilà !... madame !...

PAOLA, arrachant le poignard.

Ah ! au diable ! laissez-vous prendre si vous voulez ! 

Elle va pour entrer chez l’Anglais.

LA ROSIÈRE, se cramponnant à elle avec désespoir.

Mais, madame ! madame ! je suis innocent !... Vous êtes témoin avec le bon Dieu que je suis innocent !

PAOLA, se dégageant.

Oui, oui, bonsoir.

Elle s’élance dans la brèche.

LA ROSIÈRE.

Ici, l’adultère ! là, le vol et l’effraction ! De tous côtés, je suis perdu !... Malheur ! la porte cède !

Il se lève.

Il faut se déguiser alors !...

Il passe une manche de l’un des vêtements et une manche de l’autre, et se sauve par l’armoire.

Malheur ! malheur !

 

 

Scène XI

 

LIMOUROUX, PUYSEUL, COLINETTE

 

LIMOUROUX, s’élançant par la porte qui s’ouvre vu moment où disparait La Rosière.

Fermez la porte !

On ferme la porte.

Nous les tenons ! Où sont-ils ?

PUYSEUL, cherchant à le calmer.

Allons, Limouroux, du calme !

LIMOUROUX.

Partis !

COLINETTE, apercevant l’armoire.

Par là ! l’armoire est enfoncée !...

LIMOUROUX.

Par là ?

Il s’élance dans l’armoire.

Paola ! Paola !

Puyseul et Colinette le suivent et disparaissent ; au même instant, la porte du fond de l’alcôve vole en éclats, puis tombe arrachée au dehors, et La Rosière s’élance sur le lit, égaré, hérissé, un poignard d’une main, un chenet de l’autre, suivi de Paola.

LA ROSIÈRE.

Où sommes-nous ?

Il saute à terre.

Où sommes-nous ?

PAOLA.

Dans ma chambre.

Elle court à la porte d’entrée qui est fermée à clef.

LA ROSIÈRE.

Malédiction !

PAOLA, lui montrant la porte de droite.

Cette porte !... Vite, les voici !...

Elle ramasse un des éclats de la porte.

LA ROSIÈRE, ne sachant plus ce qu’il dit.

Les voici !

Il fait sauter la serrure de droite à coups de chenet, et s’élance dehors suivi de Paola.

 

 

Scène XII

 

LIMOUROUX, PUYSEUL, COLINETTE, VALETS, SUIVANTES, etc.

 

LIMOUROUX, entrant par l’alcôve et roulant sur le lit, et de là à terre.

Paola ! femme coupable, je t’ai vue avec ton complice !

PUYSEUL, cherchant toujours à le calmer, en riant.

Voyons, voyons, Limouroux...

LIMOUROUX, apercevant la porte enfoncée.

Par ici... par ici...

Limouroux s’élance par cette porte, les autres le suivent.

 

 

Scène XIII


PAOLA, LA ROSIÈRE

 

LA ROSIÈRE, débraillé, plus ébouriffé que jamais, le poignard et le chenet à la main, se précipitant sur la scène par l’armoire enfoncée.

Où sommes-nous ?

PAOLA.

Dans ma chambre.

LA ROSIÈRE.

Enfer et damnation !...

On entend toujours dehors Limouroux criant : Paola ! Paola !

PAOLA.

Les voici ! Où fuir ?... Ah ! sur les toits !

LA ROSIÈRE, répétant comme un fou et sans savoir ce qu’il dit.

Sur les toits !

PAOLA, sautant sur la fenêtre.

Par ici !...

LA ROSIÈRE, de même, brandissant le chenet.

Par ici !...

Il saute sur le toit.

LIMOUROUX.

Paola ! Paola !

Il entre par l’armoire, Puyseul par l’alcôve et Colinette par la porte de droite, au moment où La Rosière disparaît et où la toile tombe.

Entr’acte de musique. Changement de décor.[29]

 

 

Deuxième Tableau

 

Les toits.

À gauche, toit très incliné qui s’abaisse vers le milieu du théâtre, avec fenêtre à tabatière. En avant, une cheminée. Autre inclinaison moins forte d’un autre toit remontant vers la droite, avec tabatière également. Cheneau au milieu. À gauche, mur et treillage qui se prolonge vers le fond jusqu’à une sorte de grenier. Ce grenier a une fenêtre accessible par le toit, mais ouverte vers la cour. Elle est surmontée d’une poulie à fourrage et d’une corde. À droite, mur élevé de maison avec fenêtre ; au fond, du grenier de gauche à la maison de droite, un petit mur bas surmonté d’une cheminée au milieu, avec tuyaux de poêle et bouches de cheminée en briques. Il fait jour. Le chapeau de La Rosière, que Paola a aplati au tableau précédent et qu’elle a jeté par la fenêtre, est au milieu du cheneau.

 

 

Scène première

 

PAOLA, LA ROSIÈRE

 

PAOLA, sortant de la fenêtre à tabatière de gauche.

Par ici !...

LA ROSIÈRE, surgissant de la même fenêtre, toujours avec son chenet.

Où sommes-nous ?

PAOLA, sur l’appui de la fenêtre du grenier, regardant la cour.

Sur les toits de la maison voisine.

LA ROSIÈRE, sortant.

Sang et massacre ! Nous auraient-ils suivis ?

PAOLA.

Non : ils ont perdu nos traces. Seulement nous voilà plus loin de la rue que tout à l’heure. Et comment descendre ? Je vois bien une charrette de foin dans la cour. Mais cette cour est pleine de monde, et voici l’aurore !

LA ROSIÈRE, échiné, à quatre pattes sur le toit.

Ah ! c’est maintenant que je comprends le sens de cette phrase : Il est doux de voir lever...

PAOLA, vivement, rentrant dans la fenêtre du grenier.

Ne vous levez pas ! 

La Rosière retombe aplati.

Mon mari !...

On entend très loin la voix de Limouroux.

LIMOUROUX, en dehors.

Paola ! Paola !

LA ROSIÈRE, d’une voix tremblante.

Est-il armé ?

PAOLA, regardant avec précaution.

Oui, il a quelque chose de long à la main ; je ne sais pas ce que c’est.

Elle disparaît dans le grenier.

LA ROSIÈRE, d’une voix étouffée.

Un fusil !

Assis sur la bouche de cheminée, en avant.

C’est un fusil ! Le meurtre commis par l’époux sur l’épouse, ainsi que sur le complice, à l’instant où il les surprend en flagrant délit, sous le toit conjugal, est excusable : article 324. – Si cet homme me trouve, il a le droit de me tuer... Dans l’espèce, nous ne sommes pas, il est vrai, sous le toit conjugal... nous serions plutôt dessus, – mais c’est une question accessoire. Le principal, c’est le flagrant délit, qui est incontestable.

Se levant.

Et je le prouve !... Le mieux qui puisse m’arriver est donc d’avoir la vie sauve et d’être condamné à deux ans d’emprisonnement, le maximum. Car, en ma qualité de fonctionnaire, ils me donneront le maximum. J’y conclurais, moi, en pareil cas. Et quant aux circonstances atténuantes, dérision, messieurs... il n’y en a pas... à moins de plaider la folie.

Il perd pied et dégringole du haut du toit dans le cheneau du milieu.

Il faudrait donc alors plaider la folie !

PAOLA, reparaissant.

Mais voulez-vous bien vous taire !

LA ROSIÈRE.

Et c’est ça qu’on appelle la volupté !

PAOLA, effrayée, arrivant sur le toit au-dessus de lui.

Les voici qui remontent et qui viennent par le grenier.

LA ROSIÈRE, se ramassant.

Ils viennent par le grenier !... Fuyons, alors !... La maison voisine !

Apercevant la fenêtre de droite.

Cette fenêtre ?...

PAOLA.

Elle est fermée.

LA ROSIÈRE, s’élançant sur le toit de droite avec son chenet.

Fermée... Ah ! c’est bien cela qui m’arrête, à présent, les portes, les fenêtres, les serrures !

Il arrive au sommet du toit et commence è enfoncer la fenêtre avec son chenet. La fenêtre s’ouvre tout à coup, et mademoiselle de Valembrèche paraît ainsi que madame de Portemahon, toutes deux en toilette de nuit, et criant : Au voleur !

– Les vieilles !...

Il dégringole avec les pots de fleurs de la fenêtre.

LIMOUROUX, dehors. On entend sa voix par la tabatière de gauche.

Par ici ! au grenier !...

LA ROSIÈRE.

Le mari !...

La Rosière bondit sur le toit de gauche, où il se cramponne en pesant sur la tabatière.

PAOLA, effarée.

Ils arrivent !... Sauve qui peut !...

Elle remonte vers le grenier.

UN MARMITON, soulevant la tabatière de gauche.

Les voilà !... à moi !...

Il s’élance hors de la tabatière pour prendre le pied de La Rosière et le tirer dans le cheneau ; La Rosière se dégage en secouant la jambe, et le marmiton va retomber dans la tabatière ; il se relève, tout cela en criant. Bandit, voleur, etc., et veut reprendre La Rosière par l’autre jambe. Même jeu de La Rosière, qui l’envoie d’un coup de pied sauter dans la cour, par-dessus le petit mur. Le marmiton pousse un cri et disparaît. La Rosière terrifié demeure aplati sur son toit.

PAOLA, penchée vers la cour, sans être entendue de La Rosière.

Heureusement, il est tombé sur la charrette de foin. Ma foi, j’en fais autant. Arrive que pourra !

Elle saisit les cordes de la poulie et se laisse descendre.

LA ROSIÈRE, sans la voir et sans l’entendre, en s’essuyant le front  et en murmurant d’une voix étranglée. Après un silence.

Homicide, 304. « Le meurtre entraînera la peine de mort, toutes les fois qu’il aura pour objet de favoriser la fuite et d’assurer l’impunité des auteurs. » Maintenant toutes les herbes de la Saint-Jean y sont : adultère, voleur, assassin en un quart d’heure. Quelle monstruosité puis-je encore commettre ?

VOIX, au dehors.

Par ici !... Par ici !...

LIMOUROUX, plus rapproché.

En avant !... Voici les gendarmes !...

LA ROSIÈRE, debout, ramassant son chapeau tout bossué dont il se coiffe et son chenet qu’il brandit.

Les gendarmes !... Il ne s’agit plus que de défendre sa vie, comme une bête fauve ! Tu es devenu tigre, La Rosière ! défends-toi comme un tigre ! – Qui vient là ? Place au tigre !...

Il fait pirouetter le chenet et tape sur les tuyaux de poêle comme un furieux en les faisant sauter, et reste debout sur le petit mur du fond, dans une attitude féroce.

Je suis un tigre !...

 

 

Scène II

 

LA ROSIÈRE, LIMOUROUX, GENDARMES, MARMITONS, puis MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE et MADAME DE PORTEMAHON, VOYAGEURS, etc.

 

LIMOUROUX, sortant de la tabatière de gauche avec sa valise.

À l’aide ! je le tiens !

Voix de PUYSEUL, dehors.

Limouroux !... La Rosière !...

LA ROSIÈRE, arrivant à Limouroux.

Tu me tiens, toi !... C’est moi qui te tiens !

Il empêche Limouroux de se lever.

UN GENDARME, à la fenêtre des vieilles.

Courage, monsieur de La Rosière ! où est-il ?

LA ROSIÈRE, qui tient Limouroux, terrassé, tandis que celui-ci se défend avec sa valise, saisi d’une idée subite.

Le voilà !

Il coiffe Limouroux avec son propre chapeau.

LIMOUROUX, cherchant à se dégager du chapeau en défendant sa valise.

Moi !...

Le gendarme saute par la fenêtre et dégringole sur le toit de droite, suivi d’un domestique de l’auberge.

LA ROSIÈRE, au gendarme.

Au nom de la loi, emparez-vous de cet homme !...

Il pousse Limouroux qui roule dans le cheneau, où le gendarme s’empare de lui, et il se trouve garder à la main la valise du bijoutier.

LE GENDARME, contenant Limouroux, qui se débat aveuglé.

Oui, monsieur de La Rosière !...

LA ROSIÈRE.

Gagnons la frontière !...

Il s’élance à la poulie et disparaît avec la valise de Limouroux.

LIMOUROUX, se défendant, sans pouvoir se dépêtrer du chapeau.

Mais ce n’est pas moi, – je suis le mari, – c’est moi qui suis...

PUYSEUL,
sortant de la tabatière de gauche et criant de l’un à l’autre.

Mais c’est le mari !... – La Rosière !... La Rosière !...

LE GENDARME, triomphant.

Nous le tenons !... –

Des voyageurs paraissent à toutes les fenêtres, et tous répètent : Nous le tenons. – Ces dernières paroles se disent en même temps : le rideau tombe sur le tableau.

 

 

ACTE III

 

Une auberge de campagne assez délabrée. À gauche, premier plan, la bouche d’un four avec sa porte de fer. Le fourneau est censé de l’autre côté, dans la coulisse. Près du four, la cheminée, puis pan coupé et porte intérieure. À droite, premier plan, une grande huche à mettre le pain ; pan coupé, fenêtre sur la campagne ; au fond, à gauche, porte d’entrée ; à droite, grand dressoir garni de bouteilles de toutes formes et de toutes étiquettes. Table à gauche vers le milieu.

 

 

Scène première

 

CHAMOISEAU, seul

 

Il est assis à califourchon sur une chaise et plongé dans de pénibles reflétions.

Quand on a du guignon, on a du guignon. – Mon cousin Laverdure me dit un matin : « Chamoiseau, je pars pour l’Amérique, où j’ai un commandement dans l’armée du Sud !... Veux-tu acheter mon petit bouchon de la route de Dijon ?... Crâne affaire, va !... avec la literie, les meubles et cinquante bouteilles de liqueurs, tout ce qu’il y a de plus fin, douze cents francs !... ça va-t-il pour mille ?... ça va ! » Je paye, – il file, – je prends possession du bouchon, et je mets un carré de veau sur le feu, en attendant les voyageurs ! – Il se passe un jour, quatre jours, huit jours !... pas de voyageurs ! Et le veau cuit toujours ! – Pour me consoler, je veux goûter mes liqueurs ! – Je me verse un petit verre d’eau de noyau...

Il va au fond et se verse un verre de liqueur qu’il goûte.

– Pour de l’eau, c’est de l’eau !... mais de noyau, jamais ! – Je tâte l’anisette.

Même jeu.

de l’eau ! – Le kirsch !... de l’eau ! Mes cinquante flacons de liqueurs... tous, de l’eau pure dont ce polisson de Laverdure a rempli toutes les bouteilles à étiquettes ! Et si je n’avais pas apporté avec moi une vraie bouteille de fine Champagne,

Il montre la bouteille sur la table.

je n’aurais pas eu une pauvre goutte de liqueur pour sortir de l’évanouissement où vient de me plonger cette affreuse découverte ! – Et le veau cuit toujours ! – Gredin de Laverdure, va !... Si le ciel est juste, il te fera couler en mer, toi, et le navire qui te porte... avec tous passagers et tout l’équipage !

Roulement de voiture.

Une calèche... – Sauvé ! c’est un voyageur !...

 

 

Scène II

 

CHAMOISEAU, PUYSEUL

 

PUYSEUL, essoufflé, entrant vivement, le prenant au collet pour le faire descendre.

Aubergiste !

CHAMOISEAU.

Voilà, monsieur ! – Voilà ! – Que faut-il servir ?...

PUYSEUL.

Avez-vous vu passer un homme de moyen âge, – figure ronde, taille ronde, nez rond, menton rond ?...

CHAMOISEAU, même jeu.

Non, monsieur, mais j’ai un petit carré de veau aux carottes...

PUYSEUL, remontant.

C’est qu’il n’a pas pris la traverse...

CHAMOISEAU, cherchant à le retenir.

Monsieur, excellent dîner !...

PUYSEUL, le bousculant.

Eh ! au diable !... Postillon, en avant !

Il sort, la voiture s’éloigne.

CHAMOISEAU, qu’il a fait choir sur une chaise, à gauche de la porte.

Parti ! parti ! – Mille diables, le premier qui passe !...

On entend un fouet et des grelots.

Une voiture !... un autre !... sauvé !...

 

 

Scène III

 

CHAMOISEAU, LIMOUROUX

 

LIMOUROUX, entrant, effaré et le prenant au collet pour le faire descendre.

Aubergiste !...

CHAMOISEAU.

Monsieur ?...

LIMOUROUX, vivement.

Vous n’avez pas vu un jeune homme frêle, mince, d’apparence féminine, avec une valise ?...

CHAMOISEAU.

Non, monsieur, non... mais j’ai un petit carré de veau aux carottes...

LIMOUROUX, remontant.

Au diable les carottes !

CHAMOISEAU, se cramponnant à lui.

Monsieur, vous ne savez pas ce que vous refusez !...

LIMOUROUX, l’envoyant rouler sur la chaise, à droite de la porte.

Sacrédié ! avez-vous fini, vous ?

Il s’élance dehors.

En route, postillon !

CHAMOISEAU, seul, lamentablement.

Parti ! et le veau cuit toujours !...

Flairant l’air.

Que dis-je... il cuit ! il brûle !...

Se levant vivement.

Mon veau brûle !

Il sort vivement par la gauche.

 

 

Scène IV

 

CHAMOISEAU, PAOLA, LA ROSIÈRE

 

PAOLA, paraissant dehors et poussant la fenêtre avec précaution.

Une auberge ! et personne !... Entrons.

Elle enjambe la fenêtre ; La Rosière entre de même, échiné, avec le bonnet de l’Anglais, et descend, en faisant le grand tour, dans un état de profond accablement, sans rien dire.

Dix heures de marche à travers bois et à jeun !

Gaiement.

En voilà une campagne ! – Où diable sommes-nous ?

LA ROSIÈRE, lugubre.

Où nous sommes ? nous venons de Cythère et nous arrivons à Paphos !

Il jette la valise à terre et s’assied dessus.

PAOLA, assise à droite, au fond, sur la sienne.

C’est-à-dire que vous m’avez perdue !... Quand je dis que vous avez le mauvais œil !...

LA ROSIÈRE, de même.

Le voilà, le mauvais œil !...

Il montre son œil droit.

C’est celui qui vous a vue le premier.

PAOLA, tombant assise.

Je suis morte !

LA ROSIÈRE, assis sur la valise.

Et moi, suis-je donc sur des roses ?... Le siège même sur lequel je repose est encore un crime !... Cette valise que je traîne là depuis dix heures... à qui est-elle ? Comment est-elle en mon pouvoir ?... Je n’en sais rien !... J’en suis déjà à ce point de décrépitude morale, que je commets les forfaits sans y penser !...

PAOLA, regardant autour d’elle, après avoir fait tout le tour de la pièce.[30]

Si seulement je savais où cela nous a conduits.

LA ROSIÈRE, bondissant, debout.

Où cela nous a conduits ! Mais, madame, à l’heure où je parle, le télégraphe joue dans toutes les directions ; mais la gendarmerie départementale sème sur toutes les routes mon signalement et ma photographie !... Mais enfin, madame... Je suis depuis hier substitut, et si je faisais mon devoir... je nous arrêterais, vous et moi, de ma propre main, pour nous traîner à la barre des tribunaux ! Et voilà, femme Limouroux, voilà où cela nous a conduits !...

PAOLA, riant.

Allons ! vous êtes fou !

LA ROSIÈRE.

Vous en témoignerez ! car je compte bien l’établir devant le jury...

PAOLA.

Quel jury ?

LA ROSIÈRE, stupéfait, après l’avoir regardée.

Quel ?... Alors, tout ce que nous faisons depuis hier vous semble régulier et normal ? Et forcer les portes, dépouiller les Anglais, faire pleuvoir des marmitons du haut des toits ?...

PAOLA, riant.

Ah ! le marmiton ! Si c’est celui-là...

Elle remonte en furetant.[31]

LA ROSIÈRE, confondu.

Mais c’est un monstre, cette femme !

Saisissant sa main et la faisant redescendre.

Mais la justice, malheureuse ! J’ai fait mon compte avec la justice pour cet essai de maraude dans les vergers de M. Lamouroux, et savez-vous ce qu’elles me coûtent, ces pommes déjà trop mûres ?...

PAOLA.

Hein ?

LA ROSIÈRE.

J’en ai pour cent quarante-sept ans de galères, madame, suivis de dix ans de prison, suivis de vingt-cinq ans de surveillance !... Voilà le prix de vos pommes !

PAOLA.

Et vous ai-je imité à les cueillir ? impudente ?... Vous ai-je prié d’entrer chez moi, rouge, essoufflé, ridicule et fait comme vous l’êtes, pour m’empêcher de fuir à temps et m’assommer de vos galanteries d’hippopotame ?

LA ROSIÈRE.

Tu l’entends, cette femme, ô tonnerre !... toi qui l’as vue ma décocher ses regards les plus brûlants et ses sourires les plus humides.

PAOLA.

Moi, j’ai ?...

LA ROSIÈRE, sans l’écouter.

Quarante ans !... quarante ans de vertu et de chasteté... Cette femme passe, et le vent de sa robe me flétrit dans ma fleur... Et c’est l’ouragan qui s’en prend au tourbillon !... c’est le feu qui accuse l’incendie !... c’est Omphale qui fait le procès à Hercule.

PAOLA, éclatant de rire.

Hercule ! vous !... Ah ! ah ! ah !... 

Elle remonte.

LA ROSIÈRE, sans l’écouter.

Mais tu l’as voulu, La Rosière ! – Ah ! il te fallait du pittoresque et de l’échevelé ! – Eh bien, en voilà !... marche, maintenant, Juif-Errant de la galanterie, côte à côte avec ton infernale complice.

Plaidant.

Voyez-le, messieurs, cet homme hier considérable et considéré !... traînant aujourd’hui le boulet de ses amours interlopes !... Ah ! messieurs, quel spectacle pour un cœur vertueux comme le nôtre, que la vue de ce grand coupable qui... que... je...

Cherchant le coupable et se reconnaissant.

Horreur ! c’est moi !... et je fais mon propre réquisitoire !...

PAOLA, riant.

Bien plaidé !... mais moi, je vais chercher un gîte ailleurs, et si vous trouvez que ma compagnie...

LA ROSIÈRE, riant d’un air amer.

Ta compagnie !... ô femme ! c’est l’enfer ! la compagnie !... mais nous sommes rivés l’un à l’autre pur la chaîne du crime.

Prenant le bras de Paola et sa valise.

Marchons, femme Limouroux !

 

 

Scène V

 

LA ROSIÈRE, PAOLA, CHAMOISEAU

 

CHAMOISEAU, sorti de sa cuisine.

Des voyageurs qui partent.

Haut, en travers de la porte.

Je vous arrête !...

LA ROSIÈRE, épouvanté.

Oh !

CHAMOISEAU, gracieusement.

Que servirai-je à ces messieurs ?... Commandez ! messieurs, commandez !

PAOLA.

C’est l’aubergiste !...

CHAMOISEAU, souriant.

Chamoiseau !...

LA ROSIÈRE, tremblant encore.

Cham... Dieux immortels ! s’il est permis de faire une peur !... oh ! la ! la !... je !... oh ! la ! la !...

Il a une faiblesse et passe à gauche, où il s’assied près de la table.

CHAMOISEAU.

Ciel !

PAOLA, ennuyée.

Rien ! la fatigue !... des sels !

CHAMOISEAU, s’élançant.

Oui, du sel !... Je n’en ai pas.

PAOLA.

Un flacon ! de l’éther !...

CHAMOISEAU, même jeu.

Oui, de l’éther !... je n’en ai pas.

PAOLA.

Du vinaigre !

CHAMOISEAU.

C’est juste !... du vinaigre !... je n’en ai pas.

LA ROSIÈRE, revenant à lui.[32]

Merci de vos secours, digne aubergiste, je vais mieux.

PAOLA.

Alors, en route !...

CHAMOISEAU.

Déjà ?...

Fronçant le sourcil.[33]

Ces messieurs sont donc bien pressés de partir ?

LA ROSIÈRE, à part, effrayé.

Hein ?...

Il regarde Chamoiseau qui remonte, et vivement, bas à Paola.

Cet homme a des soupçons ! Souriez, madame, sourions, et de l’adresse ! ou nous sommes perdus !...

PAOLA, riant et haussant les épaules.

Ah ! che buffone !

LA ROSIÈRE, à lui-même, la faisant passer à gauche.[34]

De l’adresse !...

Haut, d’un ton dégagé.

Mon ami !... sommes-nous encore bien loin de la frontière ?

CHAMOISEAU, surpris.

De la frontière ?

LA ROSIÈRE, de même.

Oui, nous faisons un petit voyage d’agrément tous deux, et je me suis dit : Tiens, si nous allions voir la frontière ?...

CHAMOISEAU.

À jeun ?... vous dînerez bien avant ?

PAOLA.

Ici ?

LA ROSIÈRE, bas, imité par Paola que Chamoiseau imite sans comprendre.

Silence, malheureux, acceptez et souriez.

Haut, souriant.

Excellente idée ! Dînons !... N’est-ce pas que tu veux bien dîner, cher enfant ?... 

À Chamoiseau.

Mon frère...

CHAMOISEAU.

Ah ! monsieur est votre frère ?...

LA ROSIÈRE.

Aîné ! oui, mon frère aîné !

CHAMOISEAU.

Aîné ?

LA ROSIÈRE, troublé.

Je veux dire germain ! cousin germain !... Nous allons ensemble à Strasbourg !... prendre les bains de mer !... 

À Paola. 

Chère petite, va !

CHAMOISEAU, stupéfait.

Petite !... Lui !

LA ROSIÈRE.

Non !... Pas lui !... Elle !

CHAMOISEAU, ahuri.

Qui ?

LA ROSIÈRE, perdant la tête.

Ma tante !

CHAMOISEAU, de plus en plus ahuri, cherchant autour de lui.

Où va... la tante ?

LA ROSIÈRE, idem.

Au Havre !...

CHAMOISEAU, stupéfait.

Ah ! oui !...

Croyant comprendre.

Ah !...

S’arrêtant en reconnaissant qu’il ne comprend pas.

Eh ! bien, non ! Je ne comprends pas !... Mais pourvu qu’ils me débarrassent du veau !...

Il remonte.

LA ROSIÈRE, à Paola, en lui prenant la main à la dérobée.

Sauvés !... par ma présence d’esprit !...

PAOLA, riant.

Oui, c’est joli !

CHAMOISEAU.[35]

Il ne me reste plus qu’à demander à ces messieurs...

LA ROSIÈRE, à part, effrayé.

Nos papiers ?...

CHAMOISEAU.

Ce qu’ils désirent pour leur souper ?

PAOLA.

Oh ! n’importe quoi !

CHAMOISEAU, à part.

Bon ! 

Il s’élance.

PAOLA.

Sauf du veau !...

CHAMOISEAU, S’arrêtant, à part.

Bigre !... Après ça, maintenant qu’il est brûlé, il passera pour du mouton !

Fausse sortie. S’arrêtant. [36]

Ah ! et quelle chambre désirent ces messieurs pour la nuit ?...

PAOLA.

Mais, la nuit !... je compte bien...

LA ROSIÈRE, l’interrompant.

Silence !

Haut et prenant le milieu.

Combien avez-vous de chambres à nous offrir, aubergiste ?

CHAMOISEAU.

J’en ai une !

LA ROSIÈRE.

Je la choisis.

CHAMOISEAU.

Alors, je vais préparer le lit !

Fausse sortie.

PAOLA, l’arrêtant.

Comment ! le lit !... Il n’y en a qu’un ?

LA ROSIÈRE.

Qu’importe, madame ? 

Bas.

Au point où nous en sommes !...

CHAMOISEAU, qui a surpris le mot de Madame, regardant Paola en redescendant.

Il n’y a qu’un lit, mais si large !...

LA ROSIÈRE.

Oui, si large !...

Avec affectation.

Cher petit...

PAOLA.

Mais je...

Chamoiseau passe derrière et vient regarder Paola de près.

LA ROSIÈRE, vivement, bas.

Silence, malheureux, je prendrai le lit, vous dormirez sur une chaise...

PAOLA, à part.

Comme je vais décamper, moi !... quand il ne sera plus là !

En se retournant elle se trouve nez à nez avec Chamoiseau, pousse un petit cri d’étonnement et remonte.

CHAMOISEAU.

Ah !

Il traverse et va à La Rosière en suivant Paola des yeux. À demi-voix.

Dites donc, monsieur !

LA ROSIÈRE.

Hein ?...

CHAMOISEAU.

Vous avez bien tort de faire des manières avec moi, allez ! je vois bien maintenant de quoi il retourne !

LA ROSIÈRE, suffoqué.

Ah !...

CHAMOISEAU.

La petite dame qui fait la pincée là, pour un lit...

LA ROSIÈRE.

La petite dame ?

Il feint de chercher à sa droite.

CHAMOISEAU, le faisant retourner.

Mais non, par là. – Pardine ! ça ne se voit peut-être pas ?

Il fait le geste de montrer les hanches.

LA ROSIÈRE, à lui-même, épouvanté.

Ah !

CHAMOISEAU.

Gros farceur, va ! Il ne vous les faut que comme ça !...

Il lui tape sur le ventre, à part.

Seulement, vous manderez mon veau maintenant. Oh ! je suis d’une morale !...

Il sort par la gauche en courant.

 

 

Scène VI

 

LA ROSIÈRE, PAOLA

 

LA ROSIÈRE, après une seconde d’épouvante où il ne peut parler, retrouvant la parole.

Fuyons !

PAOLA.

Hein ?...

LA ROSIÈRE.

Cet homme a notre secret ; il sait que vous êtes un homme, que je suis une femme... que nous sommes mariés, fuyons !

PAOLA.

Je ne demande pas mieux...

LA ROSIÈRE, prenant le bras de Paola et sa valise.

Marche, paria !... et traîne avec toi ton abominable complice ! Marchons, femme Limouroux.

Même jeu que précédemment.

PAOLA, regardant par la porte vitrée.

Silence !...

LA ROSIÈRE.

Hein ?

PAOLA, effrayée.

Mon mari ! Les voici !

Elle ferme vivement la porte.

LA ROSIÈRE, regardant à droite par la fenêtre, qu’il ferme vivement.

Et les vieilles ? Les sphinx !... On est sur nos traces !... Où se cacher ?... Ah ! cette huche !...

Il montre la hache à pain.

PAOLA.

Jamais !...

LA ROSIÈRE.

Alors, dites que vous voulez mon supplice, madame ! dites-le.

PAOLA.

Comment, vous voulez que je me fourre ?

LA ROSIÈRE, frappé du mot et pensant au four.

Le four !... quelle idée ! Là dedans.

Il traverse vivement et ouvre la porte du four.

PAOLA.

C’est trop noir !

LA ROSIÈRE, exaspéré.[37]

Et quand j’ai tué pour vous un marmiton, madame, n’était-ce pas encore plus noir ?

PAOLA.

Les voici !

LA ROSIÈRE.

Entrez !

Il court à la huche, l’ouvre et plonge ta tête dedans.

PAOLA, regardant le four, à elle-même.

Ah ! non ! décidément, c’est trop noir, j’aime mieux la fenêtre.

Elle y court.

Personne... je me sauve !... 

Elle saute par la fenêtre.

LIMOUROUX, dehors.

Par ici, mesdames, par ici !...

Bruit de voix.

LA ROSIÈRE, retirant sa tête de la huche.

Y êtes-vous, madame ?

Il se retourne et la croit entrée dans le four.

Malheureuse ! fermez donc la porte !

Il s’élance, pousse la porte du four et retourne en courant à sa huche.

Les voici ! grand Dieu ! silence !...

Il laisse retomber avec bruit le couvercle de la huche sur lui, et disparaît au moment où le bruit éclate et où l’on envahit la chambre.

 

 

Scène VII

 

LA ROSIÈRE, caché, LIMOUROUX, MADAME DE PORTEMAHON, MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, ANGÉLIQUE, HAMOISEAU, UN GARDE-CHAMPÊTRE, PAYSANS armés de fourches

 

LIMOUROUX, entrant et secouant Chamoiseau.

Je vous dis, aubergiste, qu’il est ici ! on l’a vu !

CHAMOISEAU, effaré.

Qui ?...

MADAME DE PORTEMAHON.

Ce monstre !

CHAMOISEAU.

Quel monstre ?

LIMOUROUX.

Un gros !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Gras !...

MADAME DE PORTEMAHON.

Laid !

LIMOUROUX.

Avec une valise !... ma valise !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Et une gourgandine qui est la femme de monsieur.

LIMOUROUX, saisi.

Madame !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, criant.

Une gourgandine, monsieur !... dites-le donc ! criez-le donc... que tout le monde le sache !...

LIMOUROUX, ahuri.

Mais je ne tiens pas à ce que tout le monde le...

MADAME DE PORTEMAHON.

Oui, paysans, oui : voici un pauvre mari outragé par sa femme qui est une créature...

LIMOUROUX, voulant la faire taire.

Mais, madame !...

MADAME DE PORTEMAHON.

Et nous poursuivons le séducteur et sa complice.

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

En compagnie de l’infortuné Limou...

LIMOUROUX, désespéré, cherchant à fermer sa bouche.

Pas le nom !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Limou...

LIMOUROUX, même jeu.

Pas le nom !

LES DEUX FEMMES, ensemble, criant.

Limouroux !

LIMOUROUX, furieux, criant.

Eh bien ! oui ; Oscar-Antoine, bijoutier, boulevard Poissonnière, 152, à Paris !

Jetant des adresses en l’air.

Au moins, que ça serve à quelque chose.

Les paysans les ramassent.

CHAMOISEAU, aux deux vieilles.

Vous cherchez un voyageur qui s’est enfui avec une dame ?

MADAME DE PORTEMAHON.

Oui.

CHAMOISEAU.

Pour l’arrêter ?

LIMOUROUX.

Pardieu...

CHAMOISEAU, à part.

Merci... Et mon veau, qui est-ce qui le mangerait ?

MADAME DE PORTEMAHON.

Eh bien ?...

CHAMOISEAU, haut.

Eh bien ! il y a longtemps qu’il a pris la traverse.

LIMOUROUX.

Laquelle ?

CHAMOISEAU.

Celle-là... Je vas vous conduire.

LIMOUROUX.

En route !...

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Aux armes, paysans !

MESDAMES DE VALEMBRÈCHE et DE PORTEMAHON.

Aux armes !...

Ils sortent tous en tumulte.

 

 

Scène VIII

 

LA ROSIÈRE, seul

 

Il soulève lentement le couvercle de la huche.

Ma tête est mise à prix !...

Sortant du coffre.

Ah ! c’est ma tête qu’il vous faut, bourreaux...

Se boutonnant de travers.

Venez la prendre ! Tu me déclares une lutte à mort, société... je l’accepte ! Fuyons !

Courant au fond.

Paola... Madame... ils sont partis : vite ! sortez !... L’aubergiste va revenir. Madame !...

Se retournant.

Ah ! non ! elle ne peut pas, la porte est fermée.

Il traverse et va pour ouvrir au moment où entre Chamoiseau. Il s’arrête, collé contre le four.

 

 

Scène IX

 

LA ROSIÈRE, CHAMOISEAU

 

CHAMOISEAU.

Me v’là !... Ah ! je les ai bien dépistés, et je vous ai rendu un crâne service, hein, petit père !

Le regardant.

Tiens ! vous étiez dans la huche.

LA ROSIÈRE.

Oui ! j’étais un instant dans la huche !

CHAMOISEAU.

Cristi ! pourvu que vous ne vous soyez pas assis sur ma tarte !

Il court à la huche.

LA ROSIÈRE, lui-même.

Ma foi, Paola s’en tirera comme elle pourra !... Je fuis !... c’est ignoble, mais je n’en suis plus à la délicatesse !...

Il remonte avec précaution pour gagner la porte sans être vu.

CHAMOISEAU, tirant sa tarte de la huche à pain.

Intacte !... Je vas tout de suite la mettre au four !

LA ROSIÈRE, prêt à sortir, pirouettant sur le mot four, qui frappe son oreille.

Au four !...

CHAMOISEAU.

Et ça va cuire pour votre dessert !...

LA ROSIÈRE, descendant, inquiet.

Ça va cuire !.. Qui va cuire ?...

CHAMOISEAU, lui montrant la tarte.

La tarte !

LA ROSIÈRE.

Où ça ?

CHAMOISEAU, montrant le four et traversant.

Là dedans ! – Il y a un quart d’heure que le fourneau ronfle de l’autre coté.

LA ROSIÈRE, effrayé.

Le fourneau ronfle ?...

CHAMOISEAU.

Je crois bien !... dix fagots auxquels je mettais le feu quand ils sont arrivés !

LA ROSIÈRE.

Le feu !... Mais alors ce four ?...

CHAMOISEAU.

Brûlant !...

Il ouvre la porte : on voit l’intérieur du four tout rouge.

LA ROSIÈRE, terrifié.

Ah !... Paola !

CHAMOISEAU, avec satisfaction, regardant.

Hein ?...

LA ROSIÈRE, à lui-même.

Et c’est moi qui ai... la porte !... c’est moi !... Ah ! horrible !... horrible !... horrible !...

CHAMOISEAU.

Quoi ?... Qu’est-ce qu’il y a ?...

LA ROSIÈRE, allant et venant, la tête perdue, tandis que Chamoiseau remonte et sort un moment par la gauche.

Ce qu’il y a, malheureux !... Mais de l’eau... une carafe...

Courant au four.

Paola !... madame ! vous ne pouvez pas rester là dedans !... sortez !... Juste ciel, elle ne m’entend plus !...

Reculant avec horreur.

Elle est cuite !... J’ai fait cuire Paola !...

Baissant la voix.

Silence, malheureux, je me perds !... On dira que c’est moi qui l’ai cachée dans le four à l’arrivée du mari ! - Torture entraînant la mort, article 303...

CHAMOISEAU, rentrant avec la tarte sur une pelle.

Dites donc... Vous n’avez pas l’air content ! – Si c’est que vous n’aimez point la tarte, dites le ?...

LA ROSIÈRE, ne sachant plus où il en est.

La tarte !... au contraire, je l’adore !... C’est effroyable !... Enchanté ! ravi !... Je deviens fou !... Ce cher ami, une tarte aux prunes !

CHAMOISEAU.

Non, aux pommes !...

LA ROSIÈRE.

Ah ! aux pommes ! c’est infâme !

CHAMOISEAU, s’apprêtant à enfourner.

Alors !... je mets...

LA ROSIÈRE.

Sur Paola !... affreuse image !... Arrêtez !...

Il saisit le manche de la pelle.

CHAMOISEAU.

Hein ?...

LA ROSIÈRE.

Jette cela !...

CHAMOISEAU.

Mais !...

LA ROSIÈRE.

Mais jetteras-tu cela, te dis-je ?...

Il lui arrache sa pelle et envoie voler la tarte au fond.

CHAMOISEAU.

C’est bon ! – Si vous ne l’aimez pas, n’en dégoûtez pas les autres !

Il remonte pour ramasser sa tarte.

LA ROSIÈRE, égaré, épuisé, après une seconde de silence, la pelle à la main, à lui-même.

Une femme au four !... De forfaits en forfaits, voilà où j’en suis venu !... Je n’étais qu’un assassin ! je suis chauffeur !... Quelle monstruosité plus épouvantable puis-je commettre à présent, à moins de la manger ?...

CHAMOISEAU, lui reprenant la pelle.[38]

Manger, alors je vais la chercher.

LA ROSIÈRE.

Qui ?...

CHAMOISEAU.

La petite dame !

LA ROSIÈRE.

Ne la cherchez pas !... ne la cherchez jamais !

CHAMOISEAU, étonné.

Ah !... Elle est sortie ?... Elle prend le frais ?

LA ROSIÈRE, regardant le four.

Oui, oui ! elle prend le frais... comme moi !... Moi aussi, je vais aller prendre...

Il regarde la porte.

CHAMOISEAU, qui met la nappe sur la table.

Le fait est que vous avez l’air d’avoir chaud !

LA ROSIÈRE.

Oui, oui... j’ai un peu chaud !

CHAMOISEAU.

C’est le four !...

Il descend avec la table. La Rosière, arrêté par le mot descend en même temps que lui, répétant.

C’est le four !

LA ROSIÈRE, descendu. Il suit des yeux Chamoiseau qui remonte, et à lui-même avec effroi, d’une voix creuse.

Cet homme a des soupçons !...

CHAMOISEAU, redescendant avec sa bouteille d’eau-de-vie.

Dites donc, si vous voulez vous rafraîchir en attendant la soupe !... voilà un petit cognac... celui-là... du vrai !...

La Rosière le regarde d’un air sinistre, sans répondre.

Goûtez-moi ça, vous m’en direz des nouvelles !...

Il lui verse un petit verre d’eau-de-vie que La Rosière prend machinalement, sans cesser de le regarder, puis Chamoiseau remonte pour le couvert.

LA ROSIÈRE, le suivant des yeux.

Cet aubergiste sait déjà la moitié de mon secret... il est sur le point de deviner l’autre !... Cet aubergiste est de trop !... qu’est-ce que je vais faire de cet aubergiste ?...

Il boit une gorgée en regardant toujours Chamoiseau qui va et vient.

CHAMOISEAU, du fond.

C’est fameux, n’est-ce pas ?...

LA ROSIÈRE.

C’est exquis !

Il se verse encore un petit verre.

Être ou ne pas être pris, voilà la question !... Et au point où j’en suis, un forfait de plus ou de moins !... Puisque le sort a fait de moi un de ces monstres qui viennent tous les cent ans épouvanter l’univers de leurs scélératesses, pataugeons dans l’horrible et inventons des crimes inconnus !

Passant sa main dans ses cheveux, par un geste terrible.

Qu’est-ce que je vais faire de cet aubergiste ?...

CHAMOISEAU.

Eh bien, si je mettais le couvert ?...

LA ROSIÈRE, résolu, et d’une voix caverneuse.

Pas encore !... 

À part.

Le griser, et une fois gris... la frontière...

Il prend un petit verre. À lui-même.

Abusons-le par une fausse cordialité.

Lugubre et lui tendant un verre.

Trinque avec moi ![39]

CHAMOISEAU, à part.

Il me tutoie !

Haut.

Tout de même !...

LA ROSIÈRE, lugubre, trinquant.

Vive la joie !...

CHAMOISEAU.

Et à la santé de la petite dame !...

Riant.

Eh ! eh ! eh !

LA ROSIÈRE, terrible, sautant sur lui et le prenant à la gorge.

Pourquoi ce rire ?...

CHAMOISEAU, épouvanté.

Eh ! la ! la !

LA ROSIÈRE, après un silence, lâchant prise, avec un geste dramatique.

C’est bon !... Vive la joie !...

Il vide son verre.

CHAMOISEAU, se remettant, assis.

Cristi !... Vous avez des rats, vous, dites donc !...

LA ROSIÈRE, lui versant à boire, assis.

Silence ! et travaillons !

Il retrousse ses manches.

CHAMOISEAU.

Alors, c’est une farce !... Ah ! bon !... Ah ! gros farceur, va !...

Il lui tape sur le ventre, à part.

Tiens ! puisqu’il me tutoie...

LA ROSIÈRE, à part.

Abusons-le par une fausse allégresse.

Il chante d’une voix lamentable.

Eh ! gai, gai, gai !...

CHAMOISEAU, continuant.

Ma femme a rendu l’âme !...

LA ROSIÈRE, le regarde d’un air terrible et répond.

Gai, gai, gai !...

Chamoiseau, après l’avoir écouté avec stupeur, en replaçant et reprenant son verre à deux ou trois fois, finit par chanter avec lui aussi gaiement.

CHAMOISEAU, qui commence à être gris.

Cristi ! en voilà une manière de chanter !... Dire qu’avec une voix pareille on trouve encore une femme qui brûle pour vous !

LA ROSIÈRE, bondissant.

Malheureux !...

Il lui saute à la gorge.

CHAMOISEAU, étranglé.

Encore !...

LA ROSIÈRE, calmé et le lâchant.

C’est bon !... Vive la joie !... 

Il boit.

CHAMOISEAU, ahuri.

En v’là une façon de plaisanter !... Faudrait crier gare !...

LA ROSIÈRE, lui versant à boire.

Silence ! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser !... Travaillons !...

CHAMOISEAU, gris et riant.

Sapristi ! vous avez une gaieté, vous !... Moi, savez-vous, j’ai idée que vous n’êtes pas heureux !

LA ROSIÈRE, serrant les poings.

Moi, je ne suis pas heureux !... Moi, je ne suis pas heureux !...

CHAMOISEAU, gris.

Non, tu n’es pas heureux !... Je suis un malin, moi, voyez-vous !... Cette femme-là, que vous avez enlevée... eh bien, j’ai tout deviné !...

LA ROSIÈRE.

Ah !...

CHAMOISEAU.

Et maintenant que le coup est fait...

LA ROSIÈRE, serrant les poings.

Ah !...

CHAMOISEAU.

Elle te gêne cette femme !... Tu te dis : « Si le mari m’attrape, elle est cuite... et je suis flambé ! »

LA ROSIÈRE, rugissant et prit à le prendre à la gorge.

Oh !...

CHAMOISEAU, le prévenant et le faisant retomber.

Oh ! mais, minute, plus de farces ou je cogne !

LA ROSIÈRE, à lui-même.

Misérable !... Il sait tout !... Et pas d’or !... rien !... pour acheter son silence !... Si je ne le terrasse pas par l’ivresse, c’est fait de moi !...

Prenant la bouteille.

Vide !...

Apercevant les autres rangées sur le buffet.

Oh ! des bouteilles !... Travaillons !...

Il va vivement prendre deux bouteilles.

CHAMOISEAU, tout à fait gris, tendant son verre.

À boire ! et vivo la joie !... Et gai, gai !... chantons !...

Riant.

Dis donc, maintenant que je sais tout, j’ai envie de te faire chanter, moi !

LA ROSIÈRE, déposant les bouteilles sur la table.

Il veut me faire chanter !... Corsaire !...

CHAMOISEAU.

Et si tu ne veux pas chanter, je fais un train...

LA ROSIÈRE, menaçant.

Tu ne feras pas de train !

CHAMOISEAU, tout à fait gris.

Si tu ne veux pas chanter, j’appelle les gendarmes ?

LA ROSIÈRE, de même.

Tu n appelleras pas les gendarmes.

CHAMOISEAU, criant.

Gendarmes !...

LA ROSIÈRE, lui donnant une des bouteilles.

Bourreau !... bois et tais-toi !...

Il remonte effrayé vers la porte.

CHAMOISEAU, voulant boire et vidant la bouteille à côté.

Ah ! que c’est frais... que c’est bon ! Ah !... gendar... Gai ! gai ! ma femme !...

Il glisse sur la chaise absolument gris, la bouteille à la main.

LA ROSIÈRE, redescendant, gris aussi et trébuchant.[40]

C’est fait !...

Ramassant la bouteille.

Il a tout bu !... Quel vin est-ce qu’il a bu ?...

Il cherche à déchiffrer l’étiquette.

Kirsch !...

Épouvanté.

Je lui ai fait boire une bouteille, malheureux !... du poison... une bouteille ! Il est mort !... Chamoiseau !... je t’ai empoisonné !... Lève-toi !... Horreur !... Encore un !... ça fait trois !... Je ne descends plus l’escalier du crime !... je le dégringole !...

On entend frapper dehors à la porte d’entrée.

Des coups !... Les gendarmes... qu’est-ce que je vais faire de cet aubergiste ?...

Trébuchant, perdant la tête, il fait glisser Chamoiseau de la chaise à terre, et lève ses pieds pour le traîner du coté du four.

Dans le four, avec l’autre !

S’arrêtent et lâchant les pieds de Chamoiseau.

Non !... c’est trop lourd !...

Il aperçoit le petit porte-manteau de Paola à droite, oublie Chamoiseau et bondit vers ce nouvel objet.

Les effets de Paola !...

Il jette la valise dans la huche avec tout ce qui est dedans, et en revenant aperçoit Chamoiseau qu’il a oublié.

Encore l’aubergiste ! Enfer !...

Il le reprend par les pieds et le traîne sur la scène du coté du bahut.

Ah ! sous la table !...

Il le lâche et campe la table sur lui. Les bottes de Chamoiseau dépassent la nappe en avant.

Les bottes !...

Il les renfonce sous la table d’un coup de pied. Pendant tout ce temps on a continué à frapper en s’impatientent et en criant une ou deux fois : Ouvres !... Puis on entend ouvrir une porte.

Ils viennent !... du calme...

Débraillé, hagard, chancelant, gris et fou.

Et de l’aplomb !...

Il boit un petit verre, et reboutonnant son gilet de travers.

De l’aplomb !... du calme !...

 

 

Scène X

 

LA ROSIÈRE, CHAMOISEAU, PUYSEUL, LIMOUROUX, PAYSANS armés de fourches

 

LIMOUROUX, entrant triomphant.

Les voilà ! C’est lui que j’ai surpris dans la chambre de Mme Limouroux.

LA ROSIÈRE, affectant le calme de l’innocence.

Paola ?... Je ne connais pas Paola !

PUYSEUL, à Limouroux.

Oh ! s’il ne la connaît pas !...

LIMOUROUX.

Comment sait-il son petit nom, alors ?...

LA ROSIÈRE, gris et balbutiant toujours avec dignité.

Je le sais comme tout le monde !...

LIMOUROUX.

Insolent ! Ce n’est pas vous que j’ai poursuivi sur les toits et qui m’avez fait arrêter ?

LA ROSIÈRE.

Ce n’est pas moi ! C’est... c’est l’aubergiste ! Je dénonce l’aubergiste !... Écrivez

Il tape sur la table et s’y soutient avec majesté.

que je dénonce l’aubergiste !...

Ici il aperçoit sous la table une botte de Chamoiseau qui a fait un mouvement ; épouvanté.

Les bottes !... Ah !...

D’un coup de pied il repousse les bottes, qui disparaissent, et se cramponne à la table ; avec dignité.

Je suis calme !

PUYSEUL, à Limouroux.

Si c’est l’aubergiste !...

LIMOUROUX.

Mais, est-ce que vous l’écoutez !... Je vous dis que c’est lui !

Apercevant sa valise à droite, et courant à elle, avec triomphe.

Et la preuve, c’est que voici ma valise pleine des diamants qu’il m’a volés !

LA ROSIÈRE, ahuri, à lui-même.

J’ai aussi volé des diamants !...

Il cherche dans sa tête.

LIMOUROUX, triomphant.

Ce n’est peut-être pas vous qui l’avez apportée ?

LA ROSIÈRE.

Ce n’est pas moi ! Je prouverai l’alibi !

PUYSEUL, à Limouroux, voulant l’entraîner.

Du moment qu’il prouve l’alibi !...

LA ROSIÈRE, pleurant.

Je suis innocent ! Je suis un pauvre homme. Je demande des juges. Écrivez que je demande des juges.

Ici Chamoiseau, qui étouffe sous la table, a cherché à se relever, et sa main qu’il lève apparaît cherchant à se cramponner au bord pour se soulever. La Rosière en frappant sur la table rencontre cette main qui serre la sienne ; il se dégage avec un cri terrible et va tomber dans les bras de Puyseul en s’écriant, au comble de la terreur.

La main ! horreur !... La main ! la main !

TOUS, effrayés.

Quoi ?...

LA ROSIÈRE, sur la table, pâle.

La main !...

Les regardant d’un air effaré.

Qu’est-ce que vous avez tous !... Eh bien, quoi, c’est la main de l’aubergiste ! Et je le défie de rien dire ! qu’est-ce qu’il pourrait dire ?

CHAMOISEAU, qui est sorti peu à peu de dessous la table, se redressant.

Eh ! gai ! gai !...

LA ROSIÈRE, terrifié, trébuchant en poussant un autre cri et allant tomber à l’extrême gauche dans les bras de Puyseul.

Ah !...

Il saute sur lui.

Tais-toi, tais-toi ! J’aime mieux tout avouer. Cela m’étouffe !... Oui, je dirai tout... Cet homme qui chante, c’est moi qui l’ai tué... Demandez-lui plutôt si ce n’est pas moi qui l’ai tué...

CHAMOISEAU, pleurant.

Il m’a tué !

LA ROSIÈRE.

Avec du kirsch... Et quant à Paola, je l’ai fait cuire !

TOUS, avec horreur.

Oh !...

PAOLA, dehors.

Au secours ! Laissez-moi.

LA ROSIÈRE.

Cette voix...

La porte s’ouvre.

 

 

Scène XI

 

LA ROSIÈRE, CHAMOISEAU, PUYSEUL, LIMOUROUX, PAOLA, ANGÉLIQUE, MADAME DE PORTEMAHON, MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE, LE MARMITON, LE GENDARME, LE GARDE-CHAMPÊTRE, PAYSANS, GENDARMES

 

PAOLA, entraînée par les deux vieilles.

Laissez-moi...

LIMOUROUX.

Paola !...

PAOLA, l’apercevant.

Limouroux !...

Elle se dégage et s’élance à son cou.

Ah ! mon amour ! voilà vingt-quatre heures que je cours après toi.

Elle lui saute au cou et le couvre de caresses.

LA ROSIÈRE, stupéfait.

Chamoiseau ! Paola ! le marmiton ! Enfer !... Voilà tous les morts qui reviennent.

Il retombe dans les bras de Puyseul ; on s’empresse autour de lui. Silence. Musique. Revenant à lui peu à peu dégrisé.

Où suis-je ?

PUYSEUL.

Avec des amis. Allons, courage !

LA ROSIÈRE, fiévreusement.

Et mes victimes !...

PAOLA.

Bien portantes, comme vous voyez.

LA ROSIÈRE, montrant Chamoiseau.

Mais celui-là qui était mort ivre ?

PUYSEUL.

Il n’est qu’ivre mort.

CHAMOISEAU.

Je suis-t-ivre mort !

LA ROSIÈRE, ravi, se dilatant bien à l’aise.

Ô Providence ! Je ne suis donc ni séducteur, ni voleur, ni empoisonneur, ni tueur, ni chauffeur... et ce n’était qu’un cauchemar.

LIMOUROUX.

Mais, dites-moi comment ?...

PUYSEUL.

Mon Dieu ! voici votre femme, votre valise, qu’est-ce que vous voulez encore, vous ?

LIMOUROUX, câliné par sa femme.

Au fait, oui, qu’est-ce que je veux encore ?

LA ROSIÈRE.

Ah ! mes amis, c’est maintenant qu’il est vraiment doux de voir lever...

Apercevant.

Et ma future !... jusqu’à ma future !

LES DEUX VIEILLES.

Arrière, monsieur !

LA ROSIÈRE.

Hein ?

MADAME DE PORTEMAHON, ironiquement.

Vous êtes encore trop jeune pour le mariage !

MADEMOISELLE DE VALEMBRÈCHE.

Et l’époux de notre nièce c’est...

Montrant Puyseul.

monsieur !

LA ROSIÈRE, ravi.

Lui !... toi !... Ah ! quelle chance !...

Il bat un entrechat.

LES DEUX VIEILLES.

Hein ?

LA ROSIÈRE, à Angélique.

Pardon ! je veux dire que je regrette madame ! 

À part.

et encore... mais,

Se tournant vers les vieilles.

quant aux ruines de Memphis...

LES DEUX VIEILLES, avec colère, descendant sur lui.

Monsieur !

LA ROSIÈRE.

Écroulez-vous sur moi, je domine vos débris !...

Elles remontent, indignées.

PUYSEUL, lui tendant un pli.

Voici d’ailleurs pour te consoler...

LA ROSIÈRE.

Ma nomination !...

Lisant.

Je ne suis pas nommé ! quelle chance !

Autre entrechat.

Substitut, mon aventure courait la province ! j’étais perdu ! Simple avocat !

Déchirant la lettre.

Sauvé !

LIMOUROUX.

Voilà prendre les choses gaillardement.

LA ROSIÈRE, gaiement.

Ah ! c’est que je retrouve à la fois mon innocence et ma paix ! Chère vie, si laborieuse, pardonne-moi de t’avoir quittée pour courir les vergers de Cythère ; mais qu’on m’y rattrape encore à croquer les pommes du voisin !...

PAOLA, riant.

Elles sont trop vertes !...

LA ROSIÈRE.

Non !... mais elles coûtent trop cher !...

 

[1] M. Brisebarre ayant protesté par la voix du Figaro, que sa pièce était composée longtemps avant la publication du roman de Mme Sand, je ne doute pas une minute de la vérité de cette assertion ; mais la Mare au Diable a paru pour la première fois dans le Courrier Français, en l846 ; – et le Voyage de Nanette est du 23 décembre l848. – Ma citation conserve donc toute sa valeur et je la maintiens, car il n’y a de naissance légale pour les œuvres de l’esprit que leur apparition devant le public.

[2] Madame de Portemahon, Angélique, Mademoiselle de Valembrèche.

[3] La Rosière, Portemahon, Valembrèche, Angélique.

[4] Portemahon, Valembrèche, Puyseul, Angélique.

[5] Paola, le Garçon, La Rosière.

[6] La Rosière, Paola.

[7] Paola, La Rosière.

[8] La Rosière, Puyseul.

[9] Puyseul, La Rosière.

[10] Paola, Puyseul.

[11] Paola, Angélique, Valembrèche, Portemahon, Puyseul.

[12] Angélique, Paola, Puyseul.

[13] Puyseul, Angélique, Paola.

[14] Puyseul, Paola, Angélique.

[15] Limouroux, Puyseul.

[16] Puyseul, Limouroux.

[17] Puyseul, La Rosière.

[18] La Rosière, Puyseul.

[19] Colinette, Paola.

[20] Paola, Colinette.

[21] Paola, Angélique.

[22] Angélique, Paola.

[23] Paola, Angélique.

[24] Puyseul, Paola.

[25] Paola, Puyseul.

[26] La Rosière, Paola.

[27] Paola, La Rosière.

[28] La Rosière, Paola.

[29] Cet entr’acte ne peut pas durer plus de trois minutes, le décor du toit devant être équipé sur roulettes.

[30] Paola, La Rosière.

[31] La Rosière, Paola.

[32] Chamoiseau, La Rosière, assis, Paola.

[33] La Rosière, Chamoiseau, Paola.

[34] Paola, La Rosière, Chamoiseau.

[35] Paola, Chamoiseau, La Rosière.

[36] Chamoiseau, La Rosière, Paola.

[37] La Rosière, Paola.

[38] La Rosière, Chamoiseau.

[39] Chamoiseau, La Rosière.

[40] Chamoiseau, La Rosière.

PDF