Les vieux garçons (Victorien SARDOU)

Comédie en cinq actes, en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase, le 21 janvier 1865.

 

Personnages

 

DE MORTEMER

DE NANTYA

DE VEAUCOURTOIS

CLAVIÈRES

DE CHAVENAY

DE TROËNES

DU BOURG

JEAN

BAPTISTE

ANTOINETTE

CLÉMENCE

REBECCA

LOUISE

NINA

 

La scène est, au premier acte, à la campagne ; aux autres actes, à Paris, chez Chavenay et Mortemer.

 

 

ACTE I

 

Un salon de campagne ouvert au fond sur des jardins, à l’automne ; portes latérales. À gauche, premier plan, canapé, chaises, petit guéridon de femme, chargé de broderies. À droite, premier plan, une fenêtre garnie d’une vigne qui pousse ses rameaux jusque dans la chambre. Un canapé contre cette fenêtre. Et du même côté table couverte de livres, de brochures, etc.

 

 

Scène première

 

CLÉMENCE, LOUISE

 

CLÉMENCE, à droite, à demi couchée sur le canapé, est assoupie, un livre à la main, sans ouvrir les yeux.

Louise !

LOUISE, de même, à gauche, sur le canapé, un livre à la main.

Ma chérie !

CLÉMENCE.

Tu dors ?

LOUISE

Je crois que oui.

CLÉMENCE.

Qu’est-ce donc que tu lis ?

LOUISE.

Un roman anglais. – Et toi ?...

CLÉMENCE.

Moi aussi !

LOUISE.

Lequel ?

CLÉMENCE.

Je n’en sais rien : c’est le vingtième que je lis et c’est toujours le même.

LOUISE.

C’est pourtant plein de jolis détails !

CLÉMENCE.

Mais l’ensemble est bien maussade... Image de la vie !

LOUISE, se soulevant.

Tiens ! tu es à la mélancolie aujourd’hui !

CLÉMENCE, de même.

Je suis à la mélancolie !

LOUISE, se levant.

C’est l’automne ! La feuille jaunit et notre âme aussi ! Dieu ! que je suis donc lasse de cette belle nature ! Ô Paris !...

CLÉMENCE.

Voilà bien de ma provinciale, à peine mariée... et qui ne rêve que le boulevard !

LOUISE, venant à elle.

Et toi, tu n’es peut-être pas ravie que nous partions tous demain ?

CLÉMENCE, indifféremment.

Suis-je ravie ?

LOUISE.

Mais au moins ces messieurs ne chasseront plus !... N’est-il pas révoltant qu’un nouveau marié de six semaines, comme M. de Troënes, me laisse-là, en proie au roman anglais, pour aller tuer de petites bêtes dans le parc ?

CLÉMENCE, debout.

J’avoue, puisque tu me mets sur ce chapitre, que M. de Troënes me semble avec toi un peu... comment dire ?...

LOUISE.

Dis toujours !

CLÉMENCE.

Embarrassé !...

LOUISE.

Embarrassé !... dis : très froid ! glacial !... Il me regarde à peine, il me parle rarement, il bat sur la vitre des airs inconnus, en regardant luire le soleil ou tomber la pluie... et voilà !...

CLÉMENCE.

Même seuls !

LOUISE.

Surtout seuls ! – Enfin, si je te disais qu’il ne m’a pas encore tutoyée...

CLÉMENCE.

Mais c’est très grave, cela !

LOUISE.

D’autant plus grave que c’est ma faute, à ce qu’il paraît.

CLÉMENCE.

Comment ?

LOUISE.

J’ai eu des renseignements sur mon seigneur et maître, et on prétend que cette timidité n’existait pas du tout, mais du tout, quand il était garçon. Monsieur se ruinait à Paris en plaisirs de toutes sortes !... Enfin, il fréquentait des actrices, ma chère !

CLÉMENCE.

Ah !

LOUISE.

Si bien qu’il a fallu l’interdire et le rappeler. Et c’est alors qu’on l’a marié pour le ranger. – Seulement, j’ai peur qu’on ne l’ait trop rangé !... Ah ! Dieu ! quand je le compare à M. de Chavenay. Voilà un mari, le tien !... si bon, si prévenant.

CLÉMENCE.

Oh ! il a aussi ses défauts, va !

LOUISE.

Je te défie d’en citer un !

CLÉMENCE.

Eh bien, quand ce ne serait que celui de n’en pas avoir ! C’est un très grand défaut quelquefois !

LOUISE.

Ah !...

CLÉMENCE.

Mais certainement ! il m’écrase de sa supériorité, et me prive du plaisir d’exercer mes petites vertus domestiques. C’est de l’égoïsme !... Et puis dix-huit mois de mariage, toujours au beau fixe ! Rien que du bleu ! c’est mourant !... Je demande un nuage !...

LOUISE.

Tu aimerais mieux ton mari quinteux, bizarre, emporté ?

CLÉMENCE.

Ah ! Dieu ! s’il pouvait donc se mettre une bonne fois en colère !

LOUISE.

Qu’est-ce que tu ferais ?

CLÉMENCE.

Je placerais l’attaque de nerfs qui me ronge depuis trois mois !

LOUISE, elle va pour se rasseoir.

Ce que c’est de nous, pourtant ! – Se plaindre d’un mari qui s’occupe trop de toi.

Regardant au fond.

Tiens ! veux-tu avoir une idée de la tendresse du mien, observe-le...

CLÉMENCE.

Il vient ?

LOUISE, regagnant son canapé.

Oui, fais semblant de dormir...

CLÉMENCE.

Mais !

LOUISE.

C’est lui !... dormons !...

Elles reprennent toutes deux l’attitude qu’elles avaient au commencement de la scène.

 

 

Scène II

 

CLÉMENCE, LOUISE, TROËNES

 

TROËNES, entrant par le fond et cherchant autour de lui.

Où diable ai-je fourré mon paletot ?

Il l’aperçoit sur le dos du siège où est étendue sa femme. Louise a le bras sur le vêtement.

Ah ! le voilà !

Il monte doucement derrière le siège, et tire le paletot pour l’avoir. Louise soupire et tourne la tête de son côté en lui tendant la joue que Troënes est obligé d’effleurer pour tirer l’habit ; il n’y prend pas garde, et, maître du paletot, redescend en fouillant dans les poches.

Sapristi !... j’ai perdu mon porte-cigares !...

Cherchant à terre, en s’en allant.

Un souvenir de Florine !... jamais !... Il me le faut !... Il me le faut !...

Il s’éloigne par le fond en cherchant à terre.

 

 

Scène III

 

LOUISE, CLÉMENCE, puis REBECCA

 

LOUISE, quand il est parti.

Eh bien ?

CLÉMENCE.

Ah ! ma pauvre amie !

LOUISE.

Mais conviens-en, quel vilain mari !...

REBECCA, entrant par la porte latérale de droite, un livre de messe à la main.

Le mien, n’est-ce pas ?... Vous parlez de M. Du Bourg ?

CLÉMENCE.

Non !

REBECCA.[1]

Ah ! je croyais !

LOUISE.

Nous vous avons cherchée partout...

CLÉMENCE.[2]

D’où venez-vous donc, chère amie ?

REBECCA, avec onction.

De l’église !

LOUISE.

Encore ! – Quelle dévotion ! vous ne la quittez plus !

REBECCA.

Quand vous aurez trois ans de mariage comme moi, chère petite, vous comprendrez qu’il n’y a que Dieu !

Elle remonte vers la table et après avoir cherché.

Où est donc mon roman ?

LOUISE.

Votre roman ?

REBECCA.

Oui, Fanny, que j’avais laissé là !

CLÉMENCE, prenant le roman sur son canapé.

Oh ! c’est donc vous ! Je l’avais caché de peur que ma petite belle-sœur...

Elle lui tend le livre.

Mais savez-vous que cela m’a paru un peu bien vif !

REBECCA.

Oui, oui, c’est très passionné, très ardent !

LOUISE.

Ah ! voyons !

REBECCA.

Chut ! ce n’est pas pour les demoiselles ! cela brûle.

LOUISE.

Mais, je suis une dame, moi !

REBECCA.

Oh ! si peu !...

LOUISE, à Clémence.

Je comprends !... C’est quand elle a lu un chapitre qu’elle va demander pardon à Dieu !

On entend un coup de fusil au loin.

Allons, voilà ces messieurs qui chassent.

Soupirant et reprenant son livre.

Jusqu’à notre voisin qu’ils ont emmené avec eux !... et qui ne demandait qu’à nous tenir compagnie !... Voilà un homme aimable, celui-là, à la bonne heure... et qui ferait un gentil mari !...

 

 

Scène IV

 

LOUISE, CLÉMENCE, REBECCA, ANTOINETTE, écartant les branches de la treille et passant sa tête à travers les feuilles, en grappillant, debout sur une échelle

 

ANTOINETTE.

M. de Nantya ? Je crois bien !

LOUISE.

Antoinette !

CLÉMENCE.

Voyez la petite sournoise qui nous écoute sur son échelle !

ANTOINETTE, mangeant du raisin.

Je n’écoute pas, j’entends !

Descendant.

Et en ma qualité de demoiselle à marier !... du moment qu’il est question de futur... je fais mieux...

Elle descend sur le canapé et de là sur la scène.

j’arrive !

CLÉMENCE.

Quelle étourdie ! – Qui vous dit qu’il soit question de ce jeune homme ?

ANTOINETTE, gaiement.[3]

Mais la logique donc ! – Un futur mari !... Il est donc garçon... or je n’en connais que trois au château. D’abord... le cousin Veaucourtois... qui est vieux, laid, ridicule...

CLÉMENCE.

Eh bien ! Eh bien !

ANTOINETTE.

Un mot de plus, je l’appelle !

LOUISE et REBECCA.

Ah ! non !

ANTOINETTE.

Le voilà jugé ! puis, M. Clavières, qui n’est ni beau, ni laid... ni jeune, ni vieux... ni spirituel, ni sot... ni blanc ni noir... ni ceci, ni cela, ni autre chose que lui-même, et c’est déjà trop...

REBECCA.

Vous êtes sévère !

ANTOINETTE.

Mettons que ce n’est pas assez !... et je ne vois plus pour mériter l’épithète de Louise que le troisième, qui est précisément M. de Nantya... Donc, c’est lui ! Donc j’arrive à point et nous allons dire du bien de M. de Nantya... ce qu’il fallait démontrer !

CLÉMENCE.

Mais voulez-vous bien vous taire !

ANTOINETTE.

Pourquoi ?

REBECCA, descendue, souriant.

Ah ! voici les pourquoi d’Antoinette qui vont recommencer !

LOUISE, de même.

Mademoiselle pourquoi !

ANTOINETTE.

Dame ! Je sors du couvent, moi, et il faut bien demander pour savoir.

CLÉMENCE.

Il est des choses que vous n’avez pas à savoir !

ANTOINETTE.

Oh ! ma grande sœur ; là... – Madame de Maintenon ! – Eh bien ! je ne veux plus qu’on parle bas devant moi, comme lorsque j’étais petite fille, et j’entends que l’on me dise tout ; comme à Louise qui a mon âge !

LOUISE, avec importance.

Oh ! mais moi, je suis mariée, c’est bien différent !

ANTOINETTE.

En quoi ?

REBECCA, souriant.

Ah ! c’est en quoi, maintenant ?

ANTOINETTE.

Enfin, vous vous moquez de moi ; mais cela m’est égal, et je continue sur le compte de ce monsieur.

CLÉMENCE.

Encore ?

ANTOINETTE.

Et pourquoi cacherais-je que depuis six mois qu’il est question de me marier, celui-là est le premier, le seul, sur qui mes regards se soient arrêtés avec complaisance ?

CLÉMENCE.

Allons, voilà ses regards qui s’arrêtent avec complaisance sur M. de Nantya !... Mais il n’est venu qu’à titre de voisin et d’ami, et jamais de prétendant !

ANTOINETTE.

Hélas ! je le sais bien ; – j’aurais dit oui si volontiers !

CLÉMENCE.

Mais en vérité, Antoinette, vous me ferez rougir pour vous !

ANTOINETTE.

De ce que je suis franche ?... Aimeriez-vous mieux, petite sœur, que je dise : je le trouve laid, disgracieux et mal appris ! Sa vue me crispe, et je ne saurais entendre craquer ses pas sur le sable, que je ne me sauve tout au fond du parc ? Mon Dieu, je veux bien, moi, je dirai tout cela, si vous voulez !... mais comme je mentirai !

REBECCA.

Et que trouvez-vous donc en lui, mignonne, qui force votre inclination à ce point ?

ANTOINETTE.

Oh ! mille choses !... mais surtout ! – car j’y ai bien réfléchi, allez !... surtout...

Avec importance.

ses idées sur la vie qui sont tout à fait d’accord avec les miennes !

LOUISE, railleuse.

Oh ! les idées d’Antoinette sur la vie !

ANTOINETTE, importante.

Mais...

CLÉMENCE.

Vous avez assez causé avec lui ?...

ANTOINETTE, l’interrompant.

Non ! mais je l’ai étudié !...

TOUTES TROIS, souriant.

Oh ! oh !

ANTOINETTE.

Oh ! je sais bien, vous me croyez légère, parce que je dis un peu tout ce que je pense, à l’aventure ! mais je ne suis pas légère du tout. Ainsi je connais tout le passé de M. de Nantya !

REBECCA.

Et ce passé ?...

ANTOINETTE.

Oh ! c’est bien simple !... Il a vingt-deux ans – c’est sa mère qui l’a élevé – c’était une très belle dame, qui vivait retirée dans sa terre, ne voyant personne que le curé, – et jamais son mari qui était à Paris, parce qu’ils étaient séparés... J’ai demandé pourquoi... mais on n’a pas voulu me le dire...

REBECCA.

Je m’en doute bien.

ANTOINETTE.

Pourquoi ?

CLÉMENCE.

Parce que c’est une chose qu’on ne dit qu’aux dames !

ANTOINETTE.

Louise me le dira alors ! 

À Louise.

Tu me le diras, n’est-ce pas ? – Après la mort de sa mère, M. de Nantya s’est mis à faire valoir sa terre, en vrai gentilhomme campagnard ; il vend ses fourrages, il coupe ses bois et ne passe à Paris que deux mois, tous les ans, en plein hiver, ce qui est charmant... parce qu’on va au spectacle que j’adorerai dès qu’on me l’aura fait voir une fois !...

LOUISE, l’interrompant.

Et le reste du temps à la campagne ?

ANTOINETTE.

Je crois bien ! Moi qui aimerais tant à être fermière !

CLÉMENCE.

Elle est folle !

ANTOINETTE.

Oh ! que non ! – Je veux un mari campagnard, comme moi, et quand je compare M. de Nantya si calme, avec ses manières si loyales et si franches, à tous ces empressés qui, l’autre soir, au bal de la Préfecture, faisaient la cour... à ma dot, il me semble que je sors d’une rue bien étroite où l’on se bouscule, et que je me trouve en face d’une belle prairie où mon regard se repose. – C’est bien large, bien frais, bien ouvert, et je reste-là à regarder, en me disant : ah ! que je suis bien là !... ah ! que je suis donc bien !...

CLÉMENCE.

Mais quelle enfant gâtée ! mais c’est énorme, ce que vous dites-là !

ANTOINETTE, gaiement.

Oh bien ! laissez-moi le dire ici, ou je le crierai tout haut dans ma chambre !

REBECCA.

Et ce que vous parlez de crier, mon cœur, le diriez-vous à M. de Nantya lui-même ?

ANTOINETTE.

À lui ?... Oh ! non !... Voyons...

REBECCA.

Pourquoi ?

ANTOINETTE.

Oh ! mais parce que... Cela se sent enfin ! ce ne serait pas bien.

CLÉMENCE.

Donc, il y a des choses qu’il faut comprendre, sans les expliquer.

ANTOINETTE.

Peut-être, oui !... Pourquoi ?...

REBECCA.

Ah ! bien, elle est incorrigible !

 

 

Scène V

 

LOUISE, CLÉMENCE, REBECCA, ANTOINETTE, UN DOMESTIQUE

 

CLÉMENCE, au domestique.

Qu’est-ce que c’est ?

LE DOMESTIQUE.

Il y a là un monsieur qui demande si madame veut lui faire l’honneur de le recevoir ?

CLÉMENCE.

Quel monsieur ?

LE DOMESTIQUE, lui donnant une carte.

Il est, dit-il, voisin de campagne de madame !

CLÉMENCE, lisant.

M. de Mortemer !

REBECCA.

Mortemer ?

CLÉMENCE.

Tu le connais ?

REBECCA.

De vue seulement. – Il me semblait bien, en effet, que c’était lui que nous avions ce matin croisé sur la route...

CLÉMENCE.

Et qu’est-ce que ce monsieur ?

REBECCA, à demi-voix, à Clémence.

Le Mortemer de madame de Naullant et de lady Grâce ! – Mortemer, un vieux garçon très charmant, très aimé, très gâté ! Sans principes, du reste, et dont on dit un mal !...

Vivement.

Il faut le voir, ma chère...

CLÉMENCE.

Mais je ne sais... en l’absence de M. de Chavenay...

REBECCA.

Bon, nous sommes quatre !

ANTOINETTE.

Oui, nous sommes quatre !

CLÉMENCE.

C’est une raison ! 

Au domestique.

Faites entrer ce monsieur.

ANTOINETTE, à demi-voix, à Rebecca.

Qu’est ce que cela veut dire : Le Mortemer de madame de Naullant et de lady Grâce ?...

REBECCA.

Cela veut dire... Cela ne veut rien dire...

ANTOINETTE.

Ah !

CLÉMENCE.

Le voici !

REBECCA.

C’est bien lui.

 

 

Scène VI

 

LOUISE, CLÉMENCE, REBECCA, ANTOINETTE, MORTEMER

 

MORTEMER.

Pardonnez-vous à un inconnu, madame, la hardiesse qu’il a de franchir votre porte, sans autre excuse que celle qu’il attend de votre bonté ?

CLÉMENCE, lui indiquant un siège.

Vous êtes tout pardonné, monsieur ; ces dames et moi ne saurions considérer comme une faute le désir de nous voir.

MORTEMER, s’asseyant.[4]

Toutefois, madame, si grand que fût ce désir, et malgré le titre de voisin que je pouvais peut-être invoquer, je ne me serais pas cru suffisamment autorisé à solliciter l’honneur de votre accueil, si je n’avais eu la fortune de trouver un excellent...

S’arrêtant en souriant.

Si je dis prétexte, madame, l’entendrez-vous ?...

CLÉMENCE.

Dites-le bien vite, alors !...

MORTEMER, gaiement.

Mais, je me hâte d’ajouter... sérieux !

REBECCA.

Nous le pensons bien.

MORTEMER.

Très sérieux. – Vous voyez en moi, mesdames... Je ne sais, en vérité, comment dire cela, car je crois bien que le mot n’existe pas... J’ose me présenter au nom de pauvres gens du pays, pour qui je fais une quête de bienfaisance...

Surprise des femmes, qui se regardent. Continuant.

Des incendiés... Mon Dieu, oui ! – Pauvres gens, bien à plaindre, très intéressants... Et enfin, c’est en frère quêteur que j’ose venir à vous, ou si vous l’aimez mieux... en dame de charité !

Petit rire étouffé de Clémence et d’Antoinette. Souriant.

J’attendais un peu de surprise, en effet !

CLÉMENCE.

Pardonnez-nous, monsieur, mais...

MORTEMER.

Oh ! madame, je ne m’abuse pas ! – Évidemment, je fais tort à la charité que je représente : elle aime à s’offrir sous un aspect plus séduisant... qui est le vôtre ; et j’usurpe des fonctions qui sont à vous, aussi sûrement que les ailes sont aux anges... Aussi, me voyez-vous bien décidé à ne pas dire un mot de mon rôle ! – Je vous abandonne entièrement le soin de plaider vous-mêmes la cause de mes protégés... et je ne veux être ici que la main qui reçoit, tandis que vous serez tout à la fois le cœur qui demande et celui qui donne ! – Deux charités pour une !

CLÉMENCE.

Il n’est pas possible, monsieur, de s’effacer avec plus de grâce dans une action qui vous fait le plus grand honneur. Voici mon obole pour ces pauvres gens.

Mortemer se lève et reçoit son offrande.

REBECCA.
Et la mienne.

Même jeu de Mortemer.

LOUISE.

Et la mienne.

Même jeu.

MORTEMER.

Que ne puis-je, en leur portant tout cet or, mesdames, garder pour moi tous les sourires !

Il tend la main à Antoinette.

ANTOINETTE, se levant et gaiement.

Ce serait d’autant plus à propos, monsieur, que je n’ai que cela à vous offrir !

CLÉMENCE.

Voici pour ma sœur, monsieur.

MORTEMER.

J’aurais fait crédit à mademoiselle, sur la mine.

CLÉMENCE.

Et maintenant, monsieur, il nous reste à faire excuser la surprise que nous avons témoignée tout à l’heure ; mais, vraiment, votre démarche est si peu d’accord avec le caractère que l’on vous prête...

MORTEMER, gaiement, et se rasseyant.

Je vois bien, madame, que ma réputation m’avait précédé ; mais, s’il fut un temps où elle valait mieux que moi... aujourd’hui, je vaux un peu mieux qu’elle. Les années sont venues, apportant la sagesse !

REBECCA.

Et vous voilà ermite !

MORTEMER.

Je ne veux pas relever la malice de l’expression qui me compare à un vieux diable.

CLÉMENCE.

Enfin, pénitent !

LOUISE.

Et solitaire !

MORTEMER.

Oh ! mais ni l’un ni l’autre !

TOUTES.

Ah !

MORTEMER.

Vous l’avouerai-je ?... On peut l’avouer.

CLÉMENCE et REBECCA.

Oui, oui !

MORTEMER.

Eh bien ! je ne me repens pas du tout !... mais du tout !

REBECCA.

Ah !

MORTEMER.

Et quant à la solitude, ce n’est pas une antipathie ! c’est une horreur !

REBECCA, vivement.

Ah ! comme je comprends cela !

MORTEMER.

Mondain j’étais... et mondain je suis resté !... L’été, je vague ; mais, aux premiers froids, il me faut vite mon Paris, ses bals, ses théâtres et surtout, oh ! surtout, celles qui sont à sa splendeur ce que le regard est à la tendresse, ce que l’éclat de rire est à la gaîté !... surtout... vous, mesdames ! Que je me résigne à ne plus vivre par vous, oui, peut-être... mais que je consente à ne plus vivre près de vous... jamais ! Qu’une seule ne remplisse pas mon existence... comme autrefois ! soit !... mais à la condition que toutes seront là pour la charmer... Et enfin, permettez-moi cette image un peu surannée, tandis que nos jeunes gens ne sont pas là pour en rire... Je renonce bien à cueillir les bouquets... mais qu’on me laisse le jardin !...

REBECCA.

Mais voilà une manière de retraite tout à fait galante.

MORTEMER.

Ah ! je crois bien ! si vous saviez quelle douceur pour un vieux garçon tel que moi...

CLÉMENCE.

Oh ! vieux...

MORTEMER.

Si ! si ! je ne me fais pas illusion : je suis vieux !... Savez-vous bien que j’ai quarante-huit ans tout à l’heure !

REBECCA.

Eh bien ! c’est la seconde jeunesse, la bonne pour un homme !

MORTEMER, ravi.

Peut-être !... peut-être !...

CLÉMENCE.

Et j’en sais plus d’un de trente ans...

MORTEMER, de même.

Oh ! sûrement !... sûrement !... Il est incontestable que je me porte admirablement bien et que je ne fais pas une très grande différence de ce que je suis aujourd’hui à ce que j’étais il y a dix ans !

REBECCA.

Vous voyez bien !

MORTEMER.

Mais enfin je suis vieux et...

CLÉMENCE.

Allons !... vous n’êtes plus jeune, c’est très différent !

MORTEMER, se levant et saluant.

Après la charité pour mes pauvres, madame, la voici pour moi ! – Permettez-vous !

CLÉMENCE, lui tendant la main.

De tout cœur !

MORTEMER, baisant la main.

Nos jeunes galants se contenteraient de vous serrer la main, et ne sauraient pas, les maladroits, tout ce qu’on y perd !

Il réitère.

REBECCA.

Vous disiez donc qu’il est très doux...

MORTEMER, même jeu avec elle.

De vous remercier de la sorte, madame... infiniment doux !

Il va pour passer à Louise.

LOUISE.

Non !... non... pas cela... ce que vous disiez avant !...

MORTEMER.

Avant !... ah ! pardon !... je m’oublie un peu !...

ANTOINETTE, à demi-voix à Louise.

Mais oui, pour un homme qui ne cueille pas de bouquets, il marche assez dans les plates-bandes.

MORTEMER, qui l’a entendue, la regarde en souriant, elle se penche vivement sur un album. À Clémence.

Mademoiselle votre sœur ?...

CLÉMENCE.

La sœur de mon mari qui sort du couvent !...

MORTEMER.

Au même charme j’aurais parié pour la parenté !

REBECCA.

Avec tout ce marivaudage, nous ne saurons jamais ce qui était si doux et que vous alliez dire.

MORTEMER, assis.

Eh bien !... mais de faire ce que je fais. Voilà mon occupation tous les jours, mesdames, de deux heures de l’après-midi à deux heures du matin !... Riche, oisif, indépendant, et n’ayant plus à vivre assez de ma propre vie, à quoi serais-je mieux occupé qu’à vivre celle des autres ? Je ne pratique plus et je contemple ! Je connais tout le monde, tout le monde me connaît !... On me dit la moitié de tous les secrets, je devine le reste et m’en amuse. À trois heures une visite... à quatre heures, une autre ; puis le dîner en ville, puis la soirée, une petite place à la table, au feu, de quelques bons amis qui me consultent... les dames surtout... en ma qualité de grand explorateur des terres galantes... Tout cela, vous le voyez, est fort occupant, très amusant, très innocent surtout... surtout très innocent !... Puisque je ne suis plus dangereux !

REBECCA.

Oui ! – Eh bien ! je vais peut-être dire quelque chose d’énorme. – Permettez-vous ?

MORTEMER.

Je vous en prie !

REBECCA.

Je crois que vous êtes un peu comme Sixte-Quint !... et que vous jetez souvent les béquilles !

MORTEMER.

Jamais... je tomberais...

CLÉMENCE.

À nos pieds ?...

MORTEMER.

Oh ! sûrement !

REBECCA.

Là ! qu’est-ce que je dis ?

 

 

Scène VII

 

LOUISE, CLÉMENCE, REBECCA, ANTOINETTE, MORTEMER, CLAVIÈRES, NANTYA

 

Ils paraissent au fond, donnant leurs fusils et leurs carnassières aux domestiques.

ANTOINETTE.

Voici les chasseurs !

Elle monte vers eux.

CLAVIÈRES, au fond.

Deux seulement !

CLÉMENCE.

Vous avez perdu nos maris ?

CLAVIÈRES, descendant. Antoinette reste au fond avec Nantya.

Tout à fait. – Et Veaucourtois, qui rabattait avec nous sur le château, vient de disparaître dans des roseaux.

CLÉMENCE.[5]

Permettez-moi de vous présenter monsieur...

CLAVIÈRES, surpris.

Tiens ! Mortemer !

CLÉMENCE.

Vous vous connaissez ?

CLAVIÈRES.

Lui, Veaucourtois et moi... depuis quinze ans ! – Seulement, je te croyais aux Pyrénées !

MORTEMER.

J’en viens, mon ami, et comme j’ai dans ce pays des fermes assez importantes que je n’avais pas visitées depuis plus de vingt ans j’ai pris le partis, heureusement pour mes intérêts...

CLÉMENCE.

Et pour le pays !...

À Clavières.

Monsieur fait une quête de charité ?...

CLAVIÈRES, stupéfait.

Ah !... il quête !...

MORTEMER, modestement.

Oui, mon ami !

CLAVIÈRES, de même.

À l’église ?

MORTEMER.

Non, à domicile... de pauvres incendiés... une famille bien intéressante, mon ami... un père infirme... quatre enfants... J’espère que ton offrande...

LOUISE.

Allons, M. Clavières ! À l’escarcelle !

CLAVIÈRES, regardant Mortemer.

Comment donc, madame !... avec empressement ! avec empressement...

À part en cherchant son porte-monnaie.

Lui !... qu’est-ce que ça veut dire ?

REBECCA, se tournant vers le fond où Nantya est demeuré avec Antoinette.

Et M. de Nantya ! – Allons, M. de Nantya !

Toutes les dames se tournent de même vers Nantya.

CLAVIÈRES, seul à l’avant-scène avec Mortemer.

Dis donc ! Tu me le rendras, hein ? je ne donne pas dans tes incendies, moi !

MORTEMER.

Tais-toi donc, bavard, et donne donc !

CLAVIÈRES.

Mais...

MORTEMER, vivement, voyant les femmes revenir à eux.

Quatre enfants, cher ami, et une femme enceinte !

CLAVIÈRES, donnant l’argent et repassant à gauche.

Oh ! sapristi !... Restons-en là ! je vois venir les jumeaux !

CLÉMENCE, à Nantya qui est descendu.

Allons, M. de Nantya ! Pour nos incendiés !

NANTYA.[6]

Oh ! cela est sacré !

Tirant sa bourse.

Des habitants de ce pays ?

MORTEMER.

Hélas ! oui, monsieur.

CLAVIÈRES.

Quatre enfants !... Trois jumeaux...

MORTEMER.

Pas encore !... seulement...

CLAVIÈRES.

Tout les annonce !

NANTYA.

C’est singulier ! Je ne connais personne dans le pays qui ait brûlé...

MORTEMER.

Ah ! monsieur, si l’on connaissait toutes les misères qui se cachent.

NANTYA, souriant.

Pourtant, monsieur, un incendie... C’est le cas de dire qu’il n’y a pas de feu sans...

CLÉMENCE.

Fi, M. de Nantya ! vous marchandez votre aumône !

NANTYA, remettant l’argent à Mortemer.

Au contraire, madame, je considère ce petit secours comme tellement insuffisant que je vais prier monsieur de me donner l’adresse de ces pauvres gens.

MORTEMER, à part.

Aïe !

LOUISE.

C’est vrai ! on leur enverra du linge et des vêtements !

CLÉMENCE et REBECCA.

Mais oui !

MORTEMER.

Comment donc !... l’adresse : rien de plus simple !... l’adresse !... Pauvres gens... vont-ils être heureux !... C’est que je n’ai pas de crayon pour écrire !

NANTYA.

Voici le mien !...

MORTEMER, à part.

Diable d’homme ! je n’en sortirai jamais de la quête !

ANTOINETTE, au fond.

Je vous annonce le cousin Veaucourtois !... Trempé !...

 

 

Scène VIII

 

LOUISE, CLÉMENCE, REBECCA, ANTOINETTE, MORTEMER, CLAVIÈRES, NANTYA, VEAUCOURTOIS, en chasseur très élégant, courbé, échiné, myope et portant perruque, des douleurs rhumatismales à l’épaule et une petite toux sèche d’épuisement

 

Il se secoue... il est tout mouillé.

VEAUCOURTOIS, suivi d’un domestique muni d’une éponge.

Suivez-moi, mon ami, avec votre éponge !...

CLÉMENCE.

Ah ! mon Dieu !

VEAUCOURTOIS, secouant ses guêtres.

Cousine, ce n’est rien... une petite dégringolade dans un ruisseau ! voilà tout !

CLAVIÈRES.

Bonne affaire pour tes rhumatismes.

VEAUCOURTOIS, s’épongeant lui-même.

Il s’agit bien de rhumatismes !...

Enthousiasmé.

Je viens de faire une trouvaille !...

MORTEMER.

Dans l’eau ?

VEAUCOURTOIS.[7]

Tiens ! Mortemer !... Ah ! c’est idéal ! Dans l’eau, oui !

CLAVIÈRES.

Des canards ?

VEAUCOURTOIS, de même.

Au contraire !... Un rossignol !

CLAVIÈRES.

Miséricorde, une cantatrice ! Encore une qu’il a dénichée !... La dix-septième de l’année.

VEAUCOURTOIS.

Oh ! oui, mais celle-là !...

MORTEMER.

Une jeunesse !... hein !

VEAUCOURTOIS.

Quinze ans !

CLAVIÈRES, à Mortemer.

C’est ça !... toujours !

VEAUCOURTOIS.

Une saveur ! une sève ! et une voix !

Avec ravissement.

Entre le... et le... je ne trouve pas le mot !... Elle chantait en lapant du pied comme ça... dans la boue... pour faire sortir les écrevisses !

Chantant.

Oh ! la ! la !

Il veut l’imiter, douleur aux reins qui l’arrête.

CLAVIÈRES.

Eh ! là ! gare la machine !

VEAUCOURTOIS, se remettant,
inquiet et hagard, et cherchant à rassembler ses idées.

Qu’est-ce que je disais donc ?...

CLAVIÈRES, lui soufflant.

Les écrevisses !

VEAUCOURTOIS, repartant.

Ah ! c’est idéal ! vous allez m’en dire des nouvelles.

CLÉMENCE.

Il l’a amenée ?

VEAUCOURTOIS.

Oui ! oui !

Criant vers le fond.

Entre, ma Nina. Elle s’appelle Claudine Trouillon ! mais je l’ai baptisée Nina, Nina Troïoni – pour l’affiche ! – Nina !...

Miaulant.

Nina mia !

CLAVIÈRES.

Eh bien ! elle ne vient pas !

VEAUCOURTOIS.

C’est encore un peu sauvage... mais quand je l’aurai lancée...

MORTEMER.

Ça changera, oui.

 

 

Scène IX

 

LOUISE, CLÉMENCE, REBECCA, ANTOINETTE, MORTEMER, CLAVIÈRES, NANTYA, VEAUCOURTOIS, NINA, paraissant au fond

 

VEAUCOURTOIS.

Ah ! brava ! voilà la Nina ! voilà la diva !

NINA, en pêcheuse d’écrevisses, pieds nus, sabots.

Quoi que vous me voulez ?

VEAUCOURTOIS.

Figurez-vous ça entrant en scène ! hein !

CLAVIÈRES, assis à gauche ainsi que Mortemer.

Mais avance donc, petite dinde !

NINA, riant bêtement.

Oh ! dinde !... Oh ! c’est drôle tout de même !... C’est-y que vous vous gaussez de moi ?...

VEAUCOURTOIS, enchanté.

Quelle saveur ! – Allons, chante un peu ce que tu chantais tout à l’heure.

NINA, riant de même.

Quoi que vous me donnerez pour ça ?

NANTYA.

Ah ! déjà ?

VEAUCOURTOIS.

L’artiste ! l’indépendance !

CLÉMENCE.

Allons ! on te donnera une robe et ce ne sera pas mal.

NINA.

Avec un bonnet ?

ANTOINETTE.

Oui, avec un bonnet.

NINA.

Oh ! bon alors, v’là ce que c’est !

Elle chante.[8]

Les écreviss... c’est bien soumis !

Pingui, pingo, pingo les doigts...

Ça se fourr’ sous terre en tapinois,

Bibelin, bibelo, popo la guenago !

Pingui, pingo !...

Pingo la guenago, pingo les doigts.

 

Pour les pincer faut être adroit,

Pingui, pingo, pingo les doigts...

On remu’ les deux pieds à la fois...

Bibelin, etc.

 

On croit en pincer deux ou trois.

Pingui, pingo, pingo les doigts ;

Mais c’est ell’ qui vous pinc’ les doigts...

Bibelin, etc.

Veaucourtois accompagne le mouvement en battant la mesure, et s’extasiant.

VEAUCOURTOIS.

Ah ! brava ! divina ! maravigliosa !

CLAVIÈRES.

Un peu aigre !

VEAUCOURTOIS.

Le fruit vert ! Mais quand je l’aurai lancée comme la Farinelli...

À Rebecca.

Car vous savez que c’est moi qui ai lancé la Farinelli !

REBECCA, fuyant.

Oui, oui, je sais !

VEAUCOURTOIS, à Mortemer.

En mil huit cent quarante-cinq, elle vendait des allumettes dans la rue.

MORTEMER, de même, s’esquivant.

Oui, oui !

VEAUCOURTOIS, à Clémence.

Je l’ai fait engager à l’Opéra, et...

NINA.

J’ai faim !

VEAUCOURTOIS, ravi.

Elle a faim !

CLAVIÈRES.

Toutes les qualités de l’emploi !

CLÉMENCE, à Baptiste.

Qu’on la mène à l’office !

VEAUCOURTOIS.

C’est ça !

CLÉMENCE, à Mortemer.

Et si vous voulez bien nous attendre un instant, monsieur, nous allons, ces dames et moi, rassembler pour vos protégées quelques objets... M. de Nantya nous aidera.

Elle sort par la droite avec Louise, Rebecca et Nantya pendant ce qui suit.

MORTEMER.

Mille grâces ! madame.

ANTOINETTE, à Nina.

Allons, viens, petite.

Elle l’emmène par la gauche.

NINA.

Vous me donnerez t’y à boire du vin pur ?

ANTOINETTE.

Oui, oui ! tu boiras du vin pur !...

Elle l’entraîne.

VEAUCOURTOIS.

Du vin pur ! quelle maestria ! c’est idéal !

Suivant Nina du regard et l’applaudissant.

Brava ! brava ! la diva !

 

 

Scène X

 

MORTEMER, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS

 

MORTEMER, à lui-même.

Ouf ! j’esquive l’adresse.

Haut.

Ah ça ! laissons la diva et causons un peu, nous autres. Vous êtes donc familiers du logis ?...

Il l’assied près de la table.

CLAVIÈRES, de même.

Tu vois !

VEAUCOURTOIS.[9]

Il faut bien quelqu’un pour l’égayer !

MORTEMER.

À titre de parents, d’amis ?

CLAVIÈRES.

L’un et l’autre ; Veaucourtois est cousin de madame de Chavenay.

VEAUCOURTOIS.

Nous nous ressemblons assez.

CLAVIÈRES.

Et Chavenay est un de mes amis d’enfance.

MORTEMER.

Jolie garnison, ce château ! Et qu’est-ce que ce Chavenay ?

CLAVIÈRES.

Le fils du général.

MORTEMER.

Et sa femme ?

VEAUCOURTOIS, cherchant sans trouver.

C’est une... une... ma famille enfin ! une... je ne trouve plus le nom ! c’est bizarre !...

Il cherche.

CLAVIÈRES, à Mortemer.

Une d’Affranville !

MORTEMER.

Mariés depuis... ?

CLAVIÈRES.

Dix-huit mois.

MORTEMER.

Convenance ?

CLAVIÈRES.

Inclination.

MORTEMER.

Alors, ce Chavenay est un homme ?...

CLAVIÈRES.

Charmant !

MORTEMER.

Et la brune ?

VEAUCOURTOIS, qui n’a cessé de chercher, trouvant.

Ah ! j’y suis ! c’est une d’Affranville !

CLAVIÈRES.

Oui, on l’a dit !

VEAUCOURTOIS.

Alors, pourquoi le demander ?

CLAVIÈRES, haussant l’épaule.

Vieille marmotte, va ! 

À Mortemer.

La brune, c’est madame Du Bourg.

MORTEMER.

Mariée aussi ?

CLAVIÈRES, soupirant.

Par ma faute !

MORTEMER.

Bah !

CLAVIÈRES.

Mon Dieu, oui : je devais l’épouser... Mais tu sais, moi, ma tranquillité avant tout ! À l’idée d’enchaîner ma liberté de garçon, je rompis ; et Du Bourg fut agréé par dépit.

MORTEMER.

Alors indifférent, ce Du Bourg ?

CLAVIÈRES.

Peuh ! un mari !... Tu sais...

MORTEMER.

Deux ans de mariage ?...

CLAVIÈRES.

Trois ans !

MORTEMER.

Quant aux deux plus jeunes, l’une est sœur de M. de Chavenay, si je ne me trompe !

CLAVIÈRES.

Oui, sœur d’un second lit !

MORTEMER.

Eh ! mais, j’ai connu la seconde madame de Chavenay, une belle personne blonde qui est morte toute jeune.

CLAVIÈRES.

C’était la mère de mademoiselle Antoinette... La dernière de ces dames est mariée depuis six semaines à ce petit Troënes qui s’est ruiné !...

VEAUCOURTOIS.

Pour Florine ?

MORTEMER.

Lune de miel, celui-là ?...

CLAVIÈRES.

Oh ! si pâle...

MORTEMER.

Par indifférence de la femme ?

CLAVIÈRES.

Non, mais par ennui du mari.

MORTEMER.

Très bien ! De sorte que dans ce séjour embelli par tant de grâces, vous chassez avec les maris, mes gaillards, en coquetant avec les femmes ?

CLAVIÈRES, se récriant.

Celles-là ?

MORTEMER.

Eh bien ?

CLAVIÈRES

Oh ! jamais !...

MORTEMER, railleur.

Hypocrites ! va ! vous appartenez à l’aimable confrérie des vieux garçons : dont je suis ! et nous sommes au mois d’octobre ! Or, ce qui se passe dans l’âme des vieux garçons au mois d’octobre, je le sais par expérience, elle grelotte !... et cherche à se réchauffer...

VEAUCOURTOIS.

Grelotter, moi !

MORTEMER.

Vous grelottez, chers amis : – car voici la bise ; et prêts à regagner Paris, vous ne songez pas, sans frissons, à cet appartement glacé où vous allez rentrer le cœur vide, sans un pauvre petit tison d’amour dont vous puissiez tirer une étincelle !

VEAUCOURTOIS.

Prrr ! j’ai la braise, la fournaise, moi !... tout le corps du ballet !

CLAVIÈRES.

Et l’on trouve bien toujours quelque bonne âme...

MORTEMER.

Oui, oui. Mais ce n’est pas ce feu qui fait le foyer, ô mes amis ! Et c’est de foyer que je parle !

CLAVIÈRES.

Où diable veux-tu en venir avec ton foyer ?

MORTEMER.

Ah ! mes très chers ! Il n’y a pas au monde liberté plus douce que la nôtre... Mais comme les fruits les plus savoureux ont leur ver caché... notre cher célibat a le sien, qui se révèle ordinairement vers la fin de l’automne, et dans les circonstances que je vais dire...

Debout.

Un beau jour de ces premiers froids, où tout Paris rentre à Paris... vous êtes seul, le cigare aux lèvres, sur le boulevard, à la hauteur du Café Riche, entre six et sept heures du soir... Le brouillard tombe... et les voitures roulent sans fin ! c’est l’heure du repas, et vous pensez : Où irai-je dîner ? Au cabaret ! j’en suis las ! Au cercle ?... Écouter, répondre ! c’est assez d’y passer la soirée !... Où irai-je dîner ? – Vient un ami tout courant ! Vous l’arrêtez !... Dîne avec moi ! – Non, ma femme m’attend ! – Bah ! elle attendra ! – Merci ! et le bébé qui est à sa troisième dent ; non ! non, une autre fois ! Bonsoir !...Et de courir ! – Vous souriez : « Sa femme l’attend !... son petit fait ses dents !... Pauvre homme !... » Et peu à peu, cependant, ce sourire s’éteint... car vous apercevez dans une douce vision la salle à manger appétissante et claire, et le bon feu qui flambe en l’honneur du maître !... Et la femme inquiète qui va et vient de la pendule à la fenêtre... Et l’enfant qui crie du haut de l’escalier : – Voilà papa !...c’est papa !... Mais il fait froid, le brouillard tombe, les voitures roulent sans fin... et vous êtes seul, absolument seul... horriblement seul !...

CLAVIÈRES.

Il est certain que parfois...

VEAUCOURTOIS.

Quand il neige !

MORTEMER.

Or, mes amis, cet accès de mélancolie... savez-vous bien ce que c’est ?

CLAVIÈRES.

Le spleen ?

VEAUCOURTOIS.

La grippe ?

MORTEMER.

C’est la nostalgie du ménage !

CLAVIÈRES.

Regretter le ménage, nous ?

MORTEMER, vivement.

Oh ! entendons-nous bien ! Je n’ai pas dit le mariage qui est l’institution ; j’ai dit le ménage qui en est le profit ! – Dame nature nous connaît bien ! Elle ne nous atteint pas dans nos sentiments, ce qui serait d’un médiocre effet sur Veaucourtois ; mais elle nous prend par notre égoïsme ! – Un bon feu ! – Un bon repas... ce calme, ce bien-être délicat et fin que la femme exhale autour d’elle, et que l’empressement du garçon d’hôtel imite à peu près comme la parfumerie rappelle les fleurs !

CLAVIÈRES.

Mais tout ça – on l’a aussi pour son argent !

MORTEMER.

Oui, mais on n’en a que pour son argent ! – Triste ! –

CLAVIÈRES.

Ah ça ! veux-tu conclure à nous marier ?... toi ?

MORTEMER.

Trop tard !

VEAUCOURTOIS.

Tiens, moi, j’allais dire : déjà ! car...

CLAVIÈRES, à Mortemer.

Eh bien ! alors, que veux-tu que nous fassions ?...

MORTEMER.

Mais, ce que font tous les vieux garçons, depuis le diable de l’Éden – ce premier des célibataires !

CLAVIÈRES.

Marauder chez le prochain ?

MORTEMER.

Et nous ranger... dans le ménage des autres !

CLAVIÈRES.

Oh !

MORTEMER, gaiement.

Mais, dame ! il ne s’agit que de se poser résolument cette question : «  Le mariage est-il absolument fait pour les maris ? » mais non, puisqu’ils s’en trouvent mal ! Il est donc plutôt fait pour les vieux garçons, qui s’en trouvent bien ! – Que cherches-tu, ô célibataire ? La maison sans la famille !... la femme sans l’épouse et sans la mère ; le mariage sans ses périls, et le ménage sans sa cuisine ! – Eh bien, mais voici un bon monsieur qui a la bonté de se marier pour toi et de te préparer tout cela. – Une jolie femme – un appartement tout frais – de bons tapis – une chère exquise ! – Mets tes gants blancs, ô célibataire ! – On n’attend plus que toi. – Tu entres ; monsieur qui bâillait, en regardant sa montre, t’avance son meilleur fauteuil, et madame qui bâillait en regardant monsieur, t’avance son meilleur sourire. Le mari s’enfuit délivré par toi jusqu’à l’heure où tu fuiras à ton tour, délivré par lui ! Il fait ton bonheur ; tu fais le sien ; madame les deux... Et te voilà tout à la fois le plus indépendant des maris et le plus rangé des garçons !

CLAVIÈRES.

Il est certain que pour quelqu’un comme moi qui aime ses aises... Et tu crois que nous trouverions ici...

MORTEMER.

Votre foyer d’hiver, mais oui, et moi aussi !

CLAVIÈRES, vivement.

Toi !

MORTEMER.

Je ne viens pas pour autre chose !

CLAVIÈRES.

Allons donc ! Je me disais bien aussi que l’incendie et la quête...

MORTEMER.

Parbleu !... je quête pour mon compte ! Et l’incendié, c’est moi !

CLAVIÈRES.

Ah ! le traître, qui nous demande des renseignements !

VEAUCOURTOIS, qui a cherché à placer un mot, depuis la phrase  qu’on lui a coupée.

Oui, je voulais dire...

MORTEMER.

Trois jeunes ménages ! Parfait ! Il n’y a que le choix ! Trois ans, dix-huit mois... six semaines... Une lune rousse... une lune de miel à son dernier quartier, et une autre si pâle qu’on n’a qu’à souffler dessus pour l’éteindre... Tous ces astres-là me semblent au point où le croissant ne demande qu’à dessiner ses deux pointes !... Donc ! c’est mûr !... Donc, célibataire, debout !... Présent, et me voilà !...

CLAVIÈRES.

Mais, comme il y va, lui !

VEAUCOURTOIS, cherchant ce qu’il voulait dire.

Oui !.. moi... je voulais dire...

CLAVIÈRES.

Toujours le même, alors ?...

MORTEMER.[10]

Et pourquoi ne serais-je pas le même ?

CLAVIÈRES.

Que sais-je, moi !... On est plus vieux tous les jours, et...

MORTEMER.

Allons donc ! Plus vieux !... Est-ce qu’on vieillit ?

VEAUCOURTOIS, de même.

Est-ce qu’on vieillit ?... Parbleu !... Je disais...

CLAVIÈRES.

Et l’âge ?

MORTEMER.

Préjugé ! Luttez donc, mordieu ! Faites comme moi ! Ai-je encore ma verve d’autrefois ! Suis-je toujours prêt à faire mille folies pour mes caprices ? Toujours ! – Je suis donc toujours jeune... Qu’importe, après cela, que le temps vole, si moi je m’arrête, et que les années pleuvent sur mon front, si ce front les secoue et les domine !... C’est une lutte entre la vieillesse et moi ! Elle me crie : J’arrive et tu n’aimeras plus !... Et je lui réponds : Oui, mais j’aime encore, et tu ne viendras pas !

CLAVIÈRES.

C’est qu’il me donne envie d’en faire autant ! Peut-on savoir au moins laquelle de ces dames ?...

MORTEMER.

Toutes, en attendant que j’aie fixé mon choix !

CLAVIÈRES.

Mais pour t’ouvrir les portes de ces maisons-là ?...

MORTEMER.

C’est fait !

VEAUCOURTOIS, continuant.

Je voulais dire !...

CLAVIÈRES, écartant Veaucourtois.

Avec Chavenay qui sait tes fredaines ?

MORTEMER.

Bah ! Il m’invitera !

CLAVIÈRES.

Ah ! je demande à voir ça !

MORTEMER.

Tu le verras tout de suite, car je crois qu’on vient !

CLAVIÈRES.

Eh bien, décidément, c’est beau et je suis ton exemple ; marche !

VEAUCOURTOIS, exaspéré de n’avoir pas pu placer sa phrase.

Mais, sapristi !... laissez-moi donc dire !

CLAVIÈRES.

Quoi ?

VEAUCOURTOIS.

Eh ! je ne sais plus !... je ne sais plus ce que je voulais dire.

 

 

Scène XI

 

MORTEMER, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS, CLÉMENCE, LOUISE, REBECCA, ANTOINETTE, avec divers objets d’habillement, NANTYA, CHAVENAY, DU BOURG, en chasseurs

 

Veaucourtois disparaît pendant la scène. Un domestique au fond.

CLÉMENCE.

Nous apportons tout ce qu’on a pu trouver ! 

À Chavenay.

Mon ami, M. de Mortemer dont je vous ai expliqué la visite...

CHAVENAY, à Mortemer qui le salue.[11]

C’est à monsieur Didier de Mortemer que j’ai l’honneur de parler ?

MORTEMER.

Oui, monsieur.

CHAVENAY, le regardant.

Sans avoir le plaisir de vous connaître, monsieur, j’ai beaucoup entendu parler de vous.

CLAVIÈRES, à part.

Ah ! voila !

MORTEMER.

J’espère que madame de Chavenay voudra bien me permettre de compléter mon œuvre en lui apportant des nouvelles de mes protégés.

CLÉMENCE, regardant son mari, et embarrassée.

Mais nous partons ce soir pour Paris, monsieur.

MORTEMER.

Et moi-même après-demain, madame ; et si vous m’autorisez à vous faire savoir, dès mon arrivée...

CHAVENAY, à sa femme qui va accepter.

Oh ! ce serait trop exiger, vraiment !... Et si vous le permettez, monsieur, c’est moi qui aurai le plaisir de vous rendre cette visite.

CLAVIÈRES, à part.

Battu !...

MORTEMER.

C’est qu’il y a une petite difficulté, monsieur ; je ne saurais vous dire ma future adresse, l’ignorant encore, en ma qualité de garçon très nomade...

CLAVIÈRES, à part.

Oh ! le menteur ! Il y a dix ans que nous habitons la même maison.

CHAVENAY, regardant Mortemer, surpris de son insistance.

Ah ! très bien !

MORTEMER, toujours souriant.

Il faut donc absolument que ce soit moi qui le premier...

CHAVENAY.

Ceci est tout différent, monsieur, et vous serez le bienvenu chez moi !...

À partir de ce moment, Chavenay ne le quitte plus des yeux.

MORTEMER.

Mille grâces, monsieur ! 

À part, à Clavières.

Un peu dur, le mari, mais c’est enlevé !...

ANTOINETTE, au fond avec le domestique qui porte les paquets  de vêtements et de linge.

Où doit-on faire porter ceci, monsieur ?

MORTEMER.

Mais chez notre excellent curé, mademoiselle, si vous le voulez bien ; il le fera parvenir à qui de droit, avec cet argent.

Il lui remet l’argent de la quête.

CLÉMENCE.

Vous entendez, Antoine ?

MORTEMER, saluant pour sortir.

Et maintenant...

NANTYA, l’arrêtant.

Pardon, monsieur !... mais cette adresse que vous avez eu la bonté de me promettre ?...

MORTEMER.

L’adresse ?

NANTYA.

Oui, de ces pauvres gens ?...

MORTEMER.

Ah ! mille pardons !... c’est vrai ! 

À part.

Il y tient !

Haut.

C’est que... il est assez difficile... en pleine campagne... une maison isolée... pas de rue... Il faudrait vous dessiner tout un plan... des champs, des routes... mais j’aurai l’honneur de vous revoir, monsieur, à titre de voisin, et...

Il va pour lui tendre la main, Nantya s’incline poliment et froidement sans la prendre et remonte vers Chavenay ; un peu saisi, Mortemer à lui-même.

Hein !... je lui tends la main, et...

À Clavières.

Qu’est-ce donc que ce petit monsieur ?

CLAVIÈRES.

M. de Nantya.

MORTEMER, se contenant.

Ah ! ah ! il me gêne !

Saluant Chavenay et Du Bourg.

Messieurs...

Saluant madame de Chavenay.

Madame...

CHAVENAY, à part, à Nantya.

Est-ce que cet homme-là vous plaît, Nantya ?

NANTYA, de même.

Du tout !

CHAVENAY.

Je vous en offre autant.

VEAUCOURTOIS, accourant.

Au secours ! à l’aide !

TOUS.

Quoi donc ?

VEAUCOURTOIS, effaré.

La Troïoni étouffe ! – Elle a trop mangé !

CLAVIÈRES.

Trop mangé ! – Elle commence bien !

Mortemer au fond, salue, toujours suivi des yeux par Chavenay et Nantya.

 

 

ACTE II

 

Un salon chez M. de Chavenay. Portes latérales à droite et à gauche et dans les deux pans coupés. Au fond, cheminée, avec deux causeuses. Piano à droite, le clavier tourné vers le milieu du salon. Il est assez distant du mur pour laisser un passage. La première porte à droite est celle de la salle à manger ; la deuxième porte est l’entrée. La première porte à gauche est une porte d’appartement ; la deuxième, du même côté, est celle du cabinet de Chavenay. Table-guéridon au milieu, entourée de chaises. À gauche, petite table avec damier, fauteuils, poufs, etc., etc. Le soir, après dîner.

 

 

Scène première


CHAVENAY, DU BOURG

 

Ils sortent de la salle à manger.

CHAVENAY.

Entre ; ici nous serons seuls ! Et tandis que ces dames quittent la table pour suivre madame de Chavenay chez elle, nous causerons.

DU BOURG.[12]

Que de mystères, donc !... Où veux-tu en venir ?

CHAVENAY, assis à la table en face de Du Bourg, qui est assis de l’autre côté.

Du Bourg, mon ami, voilà trois ans que tu es marié... As-tu jamais pensé sérieusement au mariage ?

DU BOURG.

Avant ou après ?

CHAVENAY.

Après ?

DE BOURG.

Ma foi, que te dirai-je, moi... J’ai pris femme pour faire comme tout le monde... Je l’ai prise jolie et richement dotée, parce que c’est plus agréable... Je l’aime le plus possible ; je tâche à la rendre heureuse...

CHAVENAY, l’interrompant.

Et tu dors tranquille ?...

DU BOURG.

Et je dors tranquille !

CHAVENAY.

Et pourtant, Du Bourg, tu as eu quelques orages de jeunesse, et tu ne t’es marié que pour faire une fin.

DU BOURG.

Comme tous les hommes...

CHAVENAY.

Comme tous les hommes, oui ; tandis que ta femme se mariait pour faire un commencement, comme toutes les femmes !

DU BOURG.

Dame !...

CHAVENAY.

Dame, oui !... Et tu crois l’accord facile entre cette fin qui se repose, et ce commencement qui piaffe ?...

DU BOURG.

Mais, dis donc ! tu n’es pas gai, toi, ce soir !...

CHAVENAY.

Ah ! Du Bourg, que cet attelage conjugal, du passé, qui est le mari, et de l’avenir, qui est la femme, part d’un joli trot le premier jour !... Mais, à quelques lieues de là, monsieur, qui a vu tout le pays, commence à ralentir son allure, et c’est précisément à l’heure où madame, qui n’a rien vu, prend goûta la promenade. Courons ! dit celle-ci, qui aspire la vie à pleins poumons. À quoi bon ? dit celui-là, j’en suis gris !... Oh ! oh ! pense la dame, ce compagnon que l’on m’a donné me semble bien maussade ! Passe un coursier qui gambade, celui-là... il est garçon et ne traîne rien !... Voilà mon fait, dit madame. – Elle s’élance !... Monsieur résiste, les traits volent en éclats, et le char conjugal roule sur monsieur... tandis que madame caracole dans la plaine !

DU BOURG.

Si c’est pour me faire cette vilaine métaphore que tu m’as invité à dîner !...

CHAVENAY.

Pas pour autre chose !

DU BOURG, inquiet.

Parce que ?

CHAVENAY.

Parce que j’en suis aux secousses, ami Du Bourg... et que j’ai besoin de ton aide pour ne pas verser... À charge de revanche.

DU BOURG, respirant.

Ah ! il s’agit de toi !... bon... J’ai cru... Parlons donc de toi !... Madame de Chavenay t’inquiète ?

CHAVENAY.

Beaucoup !

DU BOURG.

Tu as appris ?...

CHAVENAY.

Rien !

DU BOURG.

Enfin, quelques coquetteries ?...

CHAVENAY.

Pas encore !

DU BOURG.

Du moins un peu plus de froideur ?...

CHAVENAY.

Oui !

DU BOURG, se levant.

Voilà tout ?... Ah ! bien, si nous parlions de Rebecca !

CHAVENAY, de même.

Oui, mais nous ne parlons pas de Rebecca !... Et puis ceci n’est rien : tu as raison. Mais le vrai mal, le voici : Madame de Chavenay est riche, jeune, belle, adorée... et rien ne lui manque, pour être parfaitement heureuse... que de l’être un peu moins.

DU BOURG.

Ah !

CHAVENAY.

Elle s’ennuie, mon ami, c’est évident. Sa vie manque d’accidents, et par conséquent d’émotions, seule pâture des femmes. Je l’ai tellement aimée, qu’elle a fini par trouver cela tout naturel, et à force de le trouver naturel, elle le trouve banal... Il n’y a, vois-tu bien, Du Bourg, qu’une dose d’amour possible entre deux êtres : ce que l’un n’a pas, c’est l’autre qui l’a. J’ai tout pris, elle n’a plus rien !... L’idéal serait que le niveau fût égal entre les deux cœurs, mais ceci c’est le ciel... Et sur la terre, la sagesse consiste peut-être à se tenir un peu au-dessous du niveau de la personne aimée, pour qu’elle s’entête à rétablir l’équilibre.

DU BOURG.

Oui !... c’est encore une métaphore, mais je la tolère !... Seulement, sur quoi juges-tu que ta femme en soit à ce point de ?...

CHAVENAY, l’interrompant.

Ah ! Dieu ! à mille symptômes ! D’abord des bizarreries, des caprices, des migraines, des attaques de nerfs, des larmes sans raison, des rires sans motif !... Le plaisir d’ergoter, de discuter, avec préoccupation évidente de me mettre dans mon tort, pour se déclarer, après, froissée dans sa dignité... L’ardente envie de se précipiter tout à coup dans mes bras en s’écriant : « Ah ! je t’aime bien, va !... » d’un ton qui signifie : mais j’ai bien besoin de me le prouver, pour en être sûre !... Puis tout aussitôt, des pruderies de l’autre monde !... Ensuite, la rage de l’enfant, la monomanie du bébé... les regards d’envie jetés aux nourrices... avec ce cri de l’âme, flatteur pour moi... « Ah ! voilà le vrai bonheur, celui-là !... » Enfin, que te dirai-je ?... mille choses que tu dois connaître aussi bien que moi, puisque le même quartier de lune nous éclaire tous deux de ses reflets jaunâtres !...

DU BOURG.

Mais non !... Rebecca, elle !... lit des romans et va à l’église !

CHAVENAY.

Ah ! bien, tiens !... encore un symptôme que j’oubliais ! Une recrudescence de dévotion qui fait trembler... à la pensée des tentations ou des remords que cela suppose !... Mais plus effrayant à lui seul que tous les autres symptômes !... le dernier, Du Bourg, le terrible, le formidable !...

DU BOURG.

C’est ?...

CHAVENAY.

C’est l’apparition du célibataire dans la maison !

DU BOURG, saisi.

Ah !...

CHAVENAY.

Ah ! mon ami !... le célibataire dans un ménage, c’est l’oïdium dans la vigne !... quand le célibataire s’y met !... Et, d’abord, il est de tous les mariages ; il était certainement du tien, le premier à signer le registre paroissial et à saluer ta femme en souriant... Et quel sourire ! Puis dans ces premiers mois de ta félicité conjugale, il a disparu, patient de son heure !... Un soir !... soir néfaste... tu le vois apparaître de nouveau... Il a flairé ton jeune ménage, mûr à point pour sa présence. Le voici, souriant dans sa cravate blanche, avec cet insolent aplomb qui semble dire : Eh bien ! cher monsieur, à mon tour maintenant !... et merci de m’avoir mis le couvert !

DU BOURG.

Il est certain que cela donne froid dans le dos !

CHAVENAY.

Tant qu’il ne s’est agi que du cousin Veaucourtois et de l’ami Clavières... je ne me suis point effarouché !... mais le jour où je vis ce roué bien connu !... ce Mortemer ! forcer la porte, je me dis : je veillerai ! et depuis six semaines que nous sommes à Paris, je guette l’arrivée du renard. Trop fin pour démasquer son jeu par une prompte visite, c’est lundi dernier seulement qu’il s’est présenté. J’étais là ! Il est revenu jeudi soir !... j’étais là ! Il reviendra ce soir !... je suis là !... je serai toujours là !

DU BOURG.

Et jusqu’ici tu n’as rien vu ?

CHAVENAY.

Rien ! Il tourne en rond, autour de ces dames... Quœrens quem devoret ! Mais le cercle se resserre tous les jours autour de Clémence, l’esprit de cet homme l’amuse ; elle n’en est encore qu’à le déclarer charmant ! Tant qu’elle le dira, bon !... mais quand elle ne le dira plus, je serai bien malade ! et pour que ce moment-là n’arrive jamais, Du Bourg... j’ai compté sur toi !

DU BOURG.

Comment !

CHAVENAY.

Ma femme s’ennuie !... et il l’occupe...

DU BOURG.

Oui !

CHAVENAY.

De plus, elle est effroyablement curieuse...

DU BOURG.

Oui !

CHAVENAY.

Eh bien, d’aujourd’hui, je la prends par la curiosité, et ce soir même...

DU BOURG.

On vient !

CHAVENAY.

Silence !...

 

 

Scène II

 

CHAVENAY, DU BOURG, NANTYA

 

BAPTISTE, annonçant.

Monsieur de Nantya !

CHAVENAY, avec joie.

Ah ! comment ?... c’est Nantya !...

NANTYA, entrant et leur serrant la main.[13]

Moi-même, cher voisin !

CHAVENAY.

Eh ! quel bon vent vous amène ? mon ami, vous n’êtes jamais à Paris qu’à la fin de l’année !

NANTYA.

J’ai un peu avancé mon voyage cette fois... Une affaire sérieuse ; une grande résolution que j’ai prise, et à laquelle vous ne serez peut-être pas étranger !

CHAVENAY.

Moi ?

Du Bourg remonte et va feuilleter les albums du piano.

NANTYA.[14]

Je vous dirai cela. – Et madame de Chavenay ?

CHAVENAY.

Vous aurez le plaisir de la saluer tout à l’heure, ainsi que madame Du Bourg, qui a bien voulu dîner ce soir avec nous, et le jeune ménage à qui je donne l’hospitalité tout cet hiver, pour veiller un peu sur ce gamin de Troënes !

NANTYA, après un coup d’œil autour de lui.

Et mademoiselle Antoinette ?

CHAVENAY.

Mademoiselle Antoinette est un peu grise de Paris, comme une petite échappée de couvent qu’elle est !... Ce soir, elle va à l’Opéra.

NANTYA.

Sans vous ?

CHAVENAY.

Madame de Luz, qui loge dans cette maison et dont la fille est amie de pension d’Antoinette, désirait conduire ces demoiselles à l’Opéra. C’était la première fois qu’Antoinette allait au théâtre ! Elle en mourait d’envie, et je n’ai pas su lui refuser cette joie...

NANTYA.

De sorte que je n’aurai pas le plaisir de la saluer ce soir ?

CHAVENAY.

Vous la verrez demain, cher ami... quand vous viendrez causer avec moi de cette grave affaire... qui me regarde un peu, et que je pourrais bien pressentir !

NANTYA, vivement.

Oh ! je ne crois pas !

CHAVENAY, souriant.

Me permettez-vous d’en parler devant Du Bourg ?

NANTYA.

Assurément !

Du Bourg descend.

CHAVENAY.

Eh bien ! vous voulez vous marier, mon cher Nantya, et vous venez à Paris pour demander la main de la jeune personne... Y suis-je un peu ?

NANTYA, un peu embarrassé.

En effet... il s’agit de...

CHAVENAY.

Une personne que vous aimez beaucoup... et qui pourrait bien vous le rendre ?...

NANTYA, très ému.

J’espère, du moins, ne pas lui être indifférent... Mais la connaissez-vous donc ?

CHAVENAY.

Mais, un peu !... s’il s’agit, comme je pense, de mademoiselle Antoinette, ma sœur !

NANTYA.

Ah ! vous avez deviné que...

CHAVENAY, gaiement.

Mais allez donc, grand enfant ! Parlez donc !... Voilà trois mois que je vous attends pour vous dire : Oui, et de grand cœur !

NANTYA.

Et moi, je vous remercie de toute mon âme ; mais, en vérité, vous ne me laissez pas le temps de vous dire...

CHAVENAY.

Quoi donc ?

NANTYA.

Que cela ne va pas aussi droit que votre amitié et que mon amour le désirent !...

CHAVENAY.

Parce que ?...

DU BOURG, fausse sortie.

Je vais...

NANTYA, prenant le milieu.

Non, non ; demeurez, je vous en prie, cher monsieur ! La présence d’un homme d’honneur n’est pas de trop pour l’aveu que je vais faire.

CHAVENAY.

Eh ! mon Dieu, quel aveu donc, cher Nantya ?

NANTYA.

Hélas ! que le nom que vous venez de me donner n’est pas le mien.

CHAVENAY.

Vous ne vous appelez pas de Nantya ?

NANTYA.

Ce n’est qu’un nom de terre !

CHAVENAY.

Et l’autre ?

NANTYA.

L’autre... Je ne le porte pas, par un scrupule que vous trouverez peut-être exagéré, et qui m’a paru pourtant bien naturel. Il me semble qu’un homme ne peut légitimement porter que le nom de son père. Or, ma mère... ma mère vivait séparée de son mari, après une faute dont je suis la triste preuve, et qu’elle a trop sévèrement expiée pour que je conserve d’elle un autre souvenir que celui de son adorable bonté ! Dès que je sus la vérité, et que je portais le nom d’un homme qui ne m’était rien, j’estimai que c’était assez d’avoir volé son honneur, sans encore lui voler son nom. Celui de mon véritable père, je l’ignorais ; et d’ailleurs, je n’y avais aucun droit. Et c’est alors que je me décidai à garder ce titre de l’une de mes terres, que ma mère avait pris pour elle et pour moi. Voilà, mon ami, comment je suis M. de Nantya pour tout le monde, excepté pour vous, à qui je devais cette vérité... afin que vous décidiez si elle est un obstacle à mon bonheur.

CHAVENAY.

J’avais quelque idée de tout cela, cher ami, et je n’y ai jamais vu qu’une petite difficulté, que nous lèverons facilement. À quelque titre que ce nom vous appartienne, vous l’avez fait celui d’un honnête homme, et c’est l’honnête homme que nous épousons !... Par conséquent...

NANTYA.

Je puis espérer, toujours ?...

CHAVENAY, lui tendant la main.

Tout !

NANTYA, la serrant avec effusion.

Ah ! vous êtes le meilleur des hommes !

CHAVENAY.

Et des beaux-frères !... Voulez-vous que je prévienne dès ce soir madame de Chavenay ?

NANTYA.

Non, non !... Oh ! je vous en prie ! Pas un mot à personne que je n’aie vu d’abord mademoiselle Antoinette ! J’ai dû vous demander sa main... mais son cœur, il n’y a qu’elle pour le donner !

CHAVENAY.

Et vous voulez que je vous autorise à lui faire votre cour ?...

NANTYA.

Mais il me semble, oui !

CHAVENAY, à Du Bourg.[15]

Ils sont charmants ces amoureux ! Voilà trois mois qu’il la fait.

NANTYA.

Ah ! sur l’honneur, je n’ai pas prononcé un mot...

CHAVENAY.

Oh ! je sais bien !... Mais elle vous a bien compris tout de même !... Allons ! grand enfant ! je vous permets de plaire !

À Du Bourg.

Encore un mari, tiens !

NANTYA.

Quoi donc ?

CHAVENAY.

Rien ! rien ! Une réflexion à nous ! Voici ces dames !

 

 

Scène III

 

CHAVENAY, DU BOURG, NANTYA, CLÉMENCE, REBECCA, LOUISE

 

CLÉMENCE, entrant par la gauche, suivie de Rebecca et de Louise.

Ah ! monsieur de Nantya !

NANTYA.

Voulez-vous me permettre, madame, de vous serrer les mains, en vrai villageois ?

Il lui prend les deux mains.

CLÉMENCE.

Voici une aimable surprise !... On ne vous attendait pas encore !...

Nantya remonte pour saluer les deux autres dames qui vont s’asseoir à la cheminée.

CHAVENAY, seul avec sa femme à l’avant-scène, au milieu.

Oui, des intérêts sérieux qui l’appellent à Paris.

CLÉMENCE.

Des intérêts d’affaires ?

CHAVENAY.

De cœur ; mais il est d’une discrétion !...

CLÉMENCE, à demi-voix.

Antoinette ? n’est-ce pas ?

CHAVENAY, surpris.

Tiens, vous savez ?

CLÉMENCE.

Vous me croyez donc bien sotte !

Elle remonte.

CHAVENAY, à Du Bourg, assis à droite devant le piano.

Échantillon de ses grâces !...

NANTYA, à Rebecca.

Et cette chère santé, madame ?

REBECCA, assise au fond, sur la causeuse de droite.

Ah ! ne m’en parlez pas ! J’ai une migraine, ce soir !...

CLÉMENCE, à Nantya.

Monsieur de Chavenay aurait dû nous faire savoir plus tôt que vous étiez-là !

CHAVENAY, à Du Bourg.

Monsieur de Chavenay !... Autrefois j’étais Gaston...

DU BOURG, de même.

Rebecca m’appelle toujours Anatole.

CHAVENAY.

Ça ne prouve pas grand’chose non plus, va !

 

 

Scène IV

 

CHAVENAY, DU BOURG, NANTYA, CLÉMENCE, REBECCA, LOUISE, TROËNES, TROËNES, entrant par la même porte que les dames

 

CHAVENAY.

Oh ! voici Troënes qui vient de fumer...

Nantya et Troënes se serrent la main.

TROËNES, ennuyé.

Il faut bien tuer le temps !... On a oublié de m’interdire ça !

CHAVENAY, à Du Bourg.

Il n’a pas encore digéré l’interdiction !

Il remonte vers les dames.

TROËNES, à Nantya.[16]

S’il croit que je m’amuse chez lui !...

NANTYA.

Vous ne manquez pourtant pas de personnes assez aimables !

TROËNES, surpris, regardant derrière lui.

Ah !...des femmes comme ça ! merci ! – Vous les trouvez drôles, vous ?

NANTYA.

Drôles ! non ! mais...

TROËNES.

Quand je pense aux parties que je faisais avec Florine, Crevette et Cocotte ! Voilà des femmes qui étaient drôles !

NANTYA, railleur

Oh ! je le pense bien !...

TROËNES.

Mais des femmes honnêtes !...

NANTYA.

Eh bien, et madame de Troënes ! Vous ne la trouvez donc pas charmante ?

TROËNES, indifféremment.

Si... si, elle est charmante !

NANTYA.

Et jolie ?

TROËNES.

Si... si... elle est jolie !

NANTYA.

Et bonne, et douce, et ?...

TROËNES.

Tout ça, oui, mais elle n’est pas drôle !

NANTYA, à lui-même.

Comme Crevette !

Il remonte vers le groupe de tous à la cheminée tandis que Troënes, qui remonte avant lui, va s’asseoir à la petite table de droite, et s’installe devant l’échiquier, le dos tourné à tout le monde.

REBECCA, à la cheminée, continuant la conversation.

Comment, ce roman-là ne vous plaît pas ?

CHAVENAY.

Peuh !

DU BOURG.

Quel roman ?

REBECCA.

Celui que m’a prêté M. de Mortemer !

NANTYA.

Ah ! vous avez revu ce monsieur ?

CHAVENAY, redescendant.

Oui, quelquefois... le soir !

NANTYA, railleur.

Il quête toujours ?...

CHAVENAY, debout derrière le piano, près de Du Bourg qui feuillette toujours un album.

Mais oui, les suffrages de ces dames.

Bas à Du Bourg.

Écoute ça !

LOUISE, assise, à la table du milieu de face.

Eh bien, il a conquis le mien d’abord !

Regardant son mari qui fait des petits châteaux avec les échecs, en lui tournant le dos.

Il n’est pas possible d’être plus distingué, plus gai, mieux élevé, enfin plus charmant !

CHAVENAY, bas, à Du Bourg.

Voilà pour Troënes.

CLÉMENCE, assise à droite de la table et prenant son ouvrage.

C’est un homme, assurément, avec lequel il n’y a pas moyen de s’ennuyer un instant !

CHAVENAY, même Jeu, à Du Bourg.

Voilà pour moi !

REBECCA, descendant pour s’asseoir à droite, et prenant la laine de sa tapisserie.

Et quel feu dans ses yeux !... tous les orages de la vie !... Comme on comprend bien que cet homme ait fait des passions.

Elle s’assied.

CHAVENAY, à Du Bourg.

Et voilà pour toi !... nous autres, vois-tu, les passions... pas moyen !

DU BOURG.

Je ne peux pourtant pas enlever Rebecca.

NANTYA, derrière les dames.

Et croyez-vous que nous verrons ce monsieur, ce soir ?

CLÉMENCE.

Mais oui, je pense, avec M. de Clavières et le cousin.

CHAVENAY, regardant sa montre, à Du Bourg.

Neuf heures !... L’ennemi n’est pas loin.

DU BOURG, debout, à demi-voix.

Alors, achève et dis-moi ce que tu comptes faire avec ta curiosité.

CHAVENAY, écoutant toujours.

Quand ils seront arrivés !...

DU BOURG.

Tu les entends ?

CHAVENAY, de même.

Je les flaire !

La porte s’ouvre.

À nos pièces, Du Bourg !... voici le camp des célibataires !

 

 

Scène V

 

CHAVENAY, DU BOURG, NANTYA, CLÉMENCE, REBECCA, LOUISE, TROËNES, VEAUCOURTOIS, CLAVIÈRES

 

BAPTISTE, annonçant.

Monsieur de Veaucourtois ! monsieur Clavières !

CHAVENAY, bas à Du Bourg.

Ah ! le général se fait entendre !

VEAUCOURTOIS, entrant, mis avec une grande élégance.

Ah ! bravo ! ah ! bravo !... ces fleurs sur le palier... dans le vestibule !...

Sa voix se casse, et il reste la bouche ouverte sans pouvoir continuer.

CLÉMENCE.

Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ?

Tout le monde se lève, et entoure Veaucourtois qu’on fait asseoir.

CLAVIÈRES.

Je vous demande pardon !... une petite extinction de voix... quelquefois !... Eh ! Veaucourtois !...

VEAUCOURTOIS, retrouvant la moitié de sa voix.

Ce n’est rien !... ma coqueluche... cet escalier... je monte quatre à quatre !... et chez moi le sang se porte au cœur... avec une telle vivacité !...

CHAVENAY.

Toujours délicat, donc !

VEAUCOURTOIS, se levant.

Le tempérament de la femme ! – Il n’y a que les portefaix... qui se portent bien !...

CLAVIÈRES.

Le voilà remonté !...

Il salue les dames.

VEAUCOURTOIS, prenant la main de Chavenay pour la baiser.

Et votre santé d’ailleurs, charmante cousine ?...

CHAVENAY.

Mais pas mal, et vous ?

VEAUCOURTOIS.

Ah ! pardon ! je vous prenais pour cette adorable cousine... où donc est-elle ?

Il traverse pour la chercher.

CHAVENAY, à Clavières.

Un peu plus myope que l’autre mois, hein ?...

CLAVIÈRES.

Pardieu !... Il passe toutes les nuits ! – Eh bien, où va-t-il, où va-t-il ?

Il remonte et traverse plus haut que la table.

VEAUCOURTOIS, qui a traversé toute l’avant-scène, arrivant à Troënes, même jeu.

Chère cousine !...

Troënes le regarde, étonné.

Ah ! pardon ! je vous prenais...

CLAVIÈRES, arrivant à Veaucourtois et le faisant retourner du côté de Clémence.

Par là !... par là !...

VEAUCOURTOIS.

Ah ! très bien !

Il salue Clémence.

CLAVIÈRES, revenant à droite et s’asseyent sur une chaise à côté de Rebecca.

Ouf ! un siège ! 

À Rebecca.

Et vous vous portez bien, chère madame ?

REBECCA.

Merci, oui...

Après un coup d’œil pour s’assurer qu’on ne les entend pas, baissant la voix.

Vous n’étiez donc pas où je vous ai dit ?

CLAVIÈRES, de même, penché vers elle, comme pour regarder son travail.

Comment, je n’y étais pas ! je vous ai attendue une heure !

REBECCA, de même, vivement.

Ah ! par exemple ! vous étiez à quatre heures ?...

CLAVIÈRES.

De quatre à cinq, et j’ai fait onze fois le tour de Saint-Germain des Prés !

REBECCA.

L’Auxerrois ?

CLAVIÈRES.

Des Prés !...

REBECCA.

Mais je vous ai dit l’Auxerrois.

CLAVIÈRES.

Vous m’avez dit des Prés.

REBECCA, avec, dépit.

Ah ! si vous entendez comme ça !... Silence, on nous regarde !

Du Bourg se lève et vient à eux, ils feignent de regarder la tapisserie.

DU BOURG.

Oui, n’est-ce pas, ma femme brode bien ?

CLÉMENCE.

Vous n’avez pas vu M. Mortemer, ce soir, monsieur Clavières ?

CLAVIÈRES.

Pardonnez-moi, madame, nous habitons le même toit ; je sais positivement qu’il doit venir.

VEAUCOURTOIS, penché sur Louise qui regarde des albums de photographie.

Oh ! frappant ! celui-ci !

LOUISE.

Vous le reconnaissez ?

VEAUCOURTOIS.

C’est Thérésa !...

LOUISE, riant.

Mais non, regardez donc !...

VEAUCOURTOIS.

Oh ! frappant !... C’est Tom Pouce !...

LOUISE, de même.

Mais non !... c’est un monsieur vu de dos.

VEAUCOURTOIS.

Oh ! frappant !...

CHAVENAY, au delà de la table et des dames.

Et la pêcheuse d’écrevisses, cousin ?

VEAUCOURTOIS.

Ah ! exquise ! Une perle ! Je lui fais donner des leçons de chant !... Une voix ! – Elle me rappelle la Farinelli !

CLAVIÈRES, à lui-même.

Oh ! sapristi ! gare là-dessous !

Il se lève et gagne l’extrême droite.

VEAUCOURTOIS, à Clémence.

Car vous savez que c’est moi qui ai découvert la... la...

Cherchant.

Comment disais-je ? Je n’ai pas la mémoire des noms !... La...

CLÉMENCE.

La Farinelli, oui, nous savons !

Elle se lève et s’esquive vers la droite.

VEAUCOURTOIS, se retournant vers Chavenay.

La Farinelli !... Elle vendait dans la rue... des... des... Je ne trouve pas le mot... des...

CHAVENAY.

Des allumettes !... Oui !

Il remonte.

VEAUCOURTOIS, même jeu avec Du Bourg, qui regarde le petit travail de Troënes.

Des allumettes !... C’était en l’année... en l’année... Attendez donc !... En... en... Je n’ai pas la mémoire des dates.

DU BOURG.

En 45... Allons !

Il remonte.

VEAUCOURTOIS.

En 45 ! Je disais bien !...

Se rabattant sur Troënes.

Je la fis engager à l’Opéra où elle fut... elle fut...

TROËNES, s’esquivant.

Sifflée... J’en étais...

VEAUCOURTOIS.

Sifflée... Vous en étiez !... Mais ce n’est pas ça !...

Seul devant le petit château de Troënes qu’il lorgne.

Je voulais dire !...

 

 

Scène VI

 

CHAVENAY, DU BOURG, NANTYA, CLÉMENCE, REBECCA, LOUISE, TROËNES, VEAUCOURTOIS, CLAVIÈRES, MORTEMER

 

BAPTISTE.

Monsieur de Mortemer !

Mouvement différent de tous.

CLÉMENCE, à Mortemer qui entre.

On ne vous espérait plus, monsieur.

MORTEMER, gaiement.

On m’avait donc espéré, madame ?...

Saluant.

Mesdames !

Saluant Chavenay.

Cher monsieur !... Messieurs !...

Il aperçoit Nantya. Salut froid de part et d’autre.

J’arrive de l’Opéra.

REBECCA.

Ah ! Et cette débutante ?

MORTEMER.

Jolie, mais faible !

VEAUCOURTOIS, assis à gauche, premier plan, sur une petite chaise, entre les deux tables, mais en avant.

On entendra la Nina !!!

CLÉMENCE, rassise à sa place.

Et quoi de nouveau, du reste ?

MORTEMER.

J’allais vous faire un compliment, mais je passe !

CLÉMENCE.

Comment, vous qui avez toujours les poches pleines de petites histoires !... Pas de nouvelles ?

LOUISE, assise à sa place qu’elle n’a pas quittée.

Pas de jolis mots ?

REBECCA, de même.

Pas de jolis procès ?...

NANTYA, à l’extrême gauche.

Pas d’incendie ?

MORTEMER, se serrant les lèvres et se contenant.

Pas d’incendie !... Mon Dieu, non, je suis honteux... Faut-il que je me sauve ?

CLÉMENCE.

Non !... Asseyez-vous ; mais je vous condamne à être très spirituel !...

MORTEMER, assis entre la chaise de Rebecca et le piano.

Si vous m’aidez !

CLÉMENCE.

Vous n’êtes donc pas sorti aujourd’hui, et n’avez pas vu tout Paris à votre ordinaire ?

MORTEMER.[17]

Pardonnez-moi : à onze heures j’étais chez M. le Préfet pour cette petite requête de madame Du Bourg, au sujet de ce vilain arbre des Champs-Élysées qui lui interdit la vue du rond-point.

REBECCA, vivement.

Ah ! vous ne m’avez pas oubliée ?

MORTEMER.

On le voudrait...

REBECCA.

Et le Préfet ?

MORTEMER.

Il ne s’agit pas précisément, lui ai-je dit, que madame Du Bourg voie les passants, mais ce qui est bien autrement sérieux, que les passants voient madame Du Bourg... À quoi M. le Préfet a répondu en riant : C’est trop juste !

REBECCA.

Et on ébranchera ?

MORTEMER.

Et on ébranchera !

REBECCA.

Baisez ma main ! 

À Du Bourg.

Vous permettez, monsieur ?

MORTEMER, à Du Bourg.

C’est fait !...

DU BOURG.

Alors ! je permets !

MORTEMER, à Clémence.

Ceci terminé, madame, à une heure j’étais en campagne pour cette fameuse étoffe...

CLÉMENCE.

Ah !

À Rebecca.

Cette robe, chère amie... Cette délicieuse robe de madame Vladeonoff, l’autre jour aux Italiens ! Un tissu des Mille et une Nuits !

REBECCA.

Eh bien ?

CLÉMENCE.

Il s’agissait de savoir d’où cette merveille...

MORTEMER.

Et je le saisi

CLÉMENCE.

Il le sait !

MORTEMER.

C’est indien.

REBECCA.

Et comment avez-vous découvert ?

MORTEMER.

Ah ! ceci est mon secret !

CLÉMENCE.

Mais pour l’avoir maintenant, s’il faut aller dans l’Inde.

MORTEMER.

J’en viens !

Il lui présente un échantillon.

CLÉMENCE, ravie.

L’échantillon ! – J’aurai l’étoffe ?...

MORTEMER.

Demain matin !...

LOUISE.

C’est un rêve !

CLÉMENCE, tendant ses deux mains à Mortemer.

Une fée !... Vous êtes une fée !...

MORTEMER.

Voilà donc pour la première partie de la journée ; le reste de l’après-midi... j’ai travaillé un peu pour moi : quelques visites, sans oublier pour M. de Chavenay certain prospectus qu’il avait désiré des mines de houille de Saint-Florent.

Il lui donne le prospectus.

CHAVENAY.

Mille remerciements !

MORTEMER, debout.

Ni les billets de concert de madame de Troënes !

Même jeu pour les porter à Louise.

LOUISE.

Moi aussi ?

MORTEMER.

Ni ce fameux portrait introuvable du général-sud Beauregard, pour la collection de M. Du Bourg.

DU BOURG, à qui il remet le portrait.

Ah ! monsieur !

CLÉMENCE.

Enfin, le soleil... il a des rayons pour tout le monde !... Et à cinq heures, vous êtes rentré chez vous ?...

MORTEMER, reprenant sa place.

Où m’attendait une aventure assez neuve.

REBECCA.

Allons donc, voilà l’histoire !

MORTEMER, se reprenant.

C’est-à-dire, m’attendait !... non! pardon ! Ce n’est pas à moi positivement que la chose est advenue, mais à l’un de mes amis ; seulement, j’étais là !

LOUISE, REBECCA, CLÉMENCE.

L’histoire ! l’histoire !

MORTEMER.

Oh ! mais ce n’est rien !... Il n’y a pas de demoiselles ?...

CLÉMENCE, inquiète.

Est-ce donc ?...

MORTEMER, vivement.

Oh !... toujours possible, madame, avec moi ; mais enfin la présence des demoiselles n’est pas indispensable.

REBECCA.

On vous écoute !

MORTEMER, gaiement.

Un monsieur que j’appellerai M. C..., épouse, il y a un an, madame B..., jolie femme, un peu coquette, déjà veuve d’un premier mari. Madame B... meurt à son tour, et, dans ses papiers, M. C... découvre toute une correspondance entre la défunte et mon ami que j’appellerai A... Il arrive chez celui-ci, tantôt, comme un furieux, et parle de se couper la gorge... Diable, dit mon ami A..., voilà qui est vif. Et pourquoi se couper la gorge ? – Parce que ma femme et vous... – Mais, jamais ! – Ce ne sont pas là vos lettres ?... Mon ami jette un coup d’œil... Si ! mais cela ne vous regarde pas !... – Cela ne me regarde pas ?... – Dame, voyez la date : 1859 ! Or, en 59, madame C... n’était pas encore votre femme... elle était celle de M. B... Logiquement, c’est donc à M. B... que j’aurais à faire, et je ne sais pas trop de quoi vous vous mêlez ?... M. C..., déconcerté, reprend les lettres, regarde, se gratte l’oreille... – Ah ! comme ça, oui, peut-être... Pourtant !... – Quoi ?... – Mais je suis toujours un peu, moi... – Rien ! c’est ce pauvre B... – C’est juste, c’est ce pauvre B... Monsieur, je vous demande pardon... – Monsieur, il n’y a pas de quoi... Jean ! reconduisez donc monsieur... Et voilà un homme qui part, enchanté que ce qu’il craignait tant fût arrivé un peu plus tôt qu’il ne le pensait.

CHAVENAY.

Le cas est nouveau, en effet, et il y aurait fort à dire...

CLAVIÈRES.

Mais rien du tout !... Cet homme-là n’a aucun droit à demander raison.

NANTYA, qui joue aux échecs avec Du Bourg de l’autre côté du salon, tranquillement et sans emphase.

Je n’en aurais pas jugé de même, je l’avoue. J’aurais pensé, à la place de ce mari, qu’épousant cette dame j’épousais aussi l’honneur de son passé, et j’aurais tué ce M. A... pour le compte de mon prédécesseur.

MORTEMER, souriant et se retournant tranquillement pour lui répondre.

Oh ! mais il eût fallu tout au moins que ce M. A... se laissât tuer... et il n’y eût point consenti.

NANTYA, de même, jouant.

Aussi ne lui aurais-je pas demandé son avis !

MORTEMER, de même.

Si vous connaissiez celui dont vous parlez, monsieur, vous sauriez qu’il n’est pas homme plus doux dans le commerce de la vie, mais plus dangereux pour qui l’offense.

NANTYA.

Je ne le connais pas, en effet, monsieur, et ce que j’en apprends ne m’inspire nullement l’envie de le connaître ; je n’estime guère, je l’avoue, celui qui peut railler si agréablement la chose la plus sérieuse en soi, la juste indignation d’un homme qui vient demander compte de son honneur.

MORTEMER.

Voilà qui me semble bien puritain pour votre âge, jeune homme, et le commerce du monde s’accommoderait fort mal de cette rigueur qui prétend supprimer le sourire.

NANTYA.

Mais tout au contraire, monsieur, bien loin de supprimer le sourire, comme-vous dites, je le voudrais aussi railleur et mordant que possible ; mais pour des ridicules et des vices vraiment dignes de ses attaques.

MORTEMER.

Quels ridicules et quels vices, par exemple, monsieur ?

NANTYA.

Mais, par exemple, celui de ces gens qui, comme votre ami, ne tiennent à rien, et qui ne se sont jamais demandé si la vie ne comportait pas d’autre obligation que de mener l’existence la plus agréable du monde. Le ridicule évident et nuisible de certaines personnes qui, tout à leur oisiveté et ne voulant être, par égoïsme, ni maris, ni pères, ne vivent plus sur la société qu’en parasites, le plus près possible de tous les plaisirs et le plus loin de tous les devoirs !...

MORTEMER, souriant toujours.

Fort bien !...

NANTYA.

D’autant plus dangereux, ces hommes dont je parle, qu’ils ne savent pas vieillir !... qu’à l’âge où ils nous doivent l’exemple du bien, le spectacle qu’ils donnent est celui d’un être douteux qui n’a du jeune homme que la violence de ses passions, et du vieillard que son expérience du mal !... et qu’ils ne nous présentent que des vices, là où nous serions en droit d’exiger des vertus.

MORTEMER, pâle, et se contenant subitement, à Veaucourtois.

Veaucourtois, c’est à toi de répondre !

VEAUCOURTOIS, réveillé en sursaut.

Plaît-il ?... je... moi !

MORTEMER.

Allons ! réponds à cette petite tirade que monsieur vient de te décocher dans les jambes.

VEAUCOURTOIS.

Mais c’est très... très... Je ne trouve pas le mot !...

MORTEMER, debout.

Je le trouve, moi ! C’est charmant, et d’une vérité parfaite !... Je ne sais rien de plus impertinent...

Nantya se lève vivement, mouvement pareil de tous.

que ces gens qui ne veulent jamais avoir leur âge !... Et... quand je serai vieux, je le crierai par dessus les toits !...

CHAVENAY, debout, à lui-même.

Incorrigible, décidément !

Nantya revient aux dames. On apporte le thé. Clémence se prépare à le servir.

MORTEMER, seul à l’avant-scène avec Clavières et Veaucourtois à droite.

Ah ça ! que fait donc ici ce petit monsieur ?

VEAUCOURTOIS.

Il me déplaît !

MORTEMER.

Je le crois, il vient de tirer sur vous deux à boulets rouges.

CLAVIÈRES.

Sur nous ?

MORTEMER.

Oui, enfin, vous le retrouverez !

VEAUCOURTOIS.

Nous le retrouverons, parbleu...

CHAVENAY, au fond, à gauche, bas à Du Bourg.

À nous, Du Bourg !

DU BOURG.

C’est le moment !

Ils remontent tout deux vers le cabinet où ils disparaissent tout doucement. Veaucourtois traverse et regarde fièrement le vide en croyant regarder Nantya, qui est remonté à la cheminée où sont Louise et Rebecca.

CLAVIÈRES, retenant Mortemer qui va remonter.

Dis donc ! décidément, as-tu fait ton choix ?

MORTEMER.

Parmi... ma foi non, pourquoi choisir ? – Toutes !

CLAVIÈRES, même jeu.

Ah ! mais c’est que moi !... J’ai suivi tes instructions, tu comprends !... J’ai mon foyer !... Et pour qu’il n’y ait pas double emploi...

MORTEMER.

Madame Du Bourg, hein ?

Clavières cligne de l’œil.

Et tu as déjà obtenu ?...

CLAVIÈRES.

Rien !... qu’un premier rendez-vous hier, au Père La Chaise.

MORTEMER.

C’est gai !

CLAVIÈRES.

Et un autre tantôt à Saint-Germain des Prés, où j’ai fait une petite étude de Flandrin !... Je suis éreinté !...

CLÉMENCE, qui a préparé la tasse.

Monsieur Clavières.

CLAVIÈRES.

Madame !...

Il prend la tasse et va s’asseoir à gauche sur le siège laissé par Veaucourtois.

Dieu ! que c’est donc bon de s’asseoir tranquillement et de prendre une tasse de thé !

 

 

Scène VII

 

NANTYA, CLÉMENCE, REBECCA, LOUISE, TROËNES, VEAUCOURTOIS, CLAVIÈRES, MORTEMER

 

MORTEMER, seul à l’avant-scène, à droite, regardant Chavenay qui disparaît avec Du Bourg dans son cabinet.

Les maris s’éloignent ; mais ce petit monsieur, toujours là ! Le moyen d’écarter ces fâcheux et de rester seul avec les femmes !...

Apercevant Veaucourtois qui prend subrepticement son chapeau sur le piano.

Tu pars ?...

VEAUCOURTOIS.

Chut !... je vais rejoindre Nina !

MORTEMER.

Où ça !

VEAUCOURTOIS.

Chez Florine ! Je l’ai lancée dans la société de Florine, pour la former !... On soupe, viens-tu ?

MORTEMER.

Non, mais tu devrais bien emmener Troënes.

VEAUCOURTOIS, regardant Troënes, qui dort derrière le piano.

Cette marmotte ?

MORTEMER.

Ça le dégourdira, ce garçon, il sent le renfermé !... Et puis tu te lieras avec lui ; et sa femme, à qui tu ne déplais pas...

VEAUCOURTOIS, ravi, regardant Louise qui sucre une tasse.

Eh ! eh ! c’est que je l’ai regardée tantôt, pauvre petite femme, c’est l’œil !...

Ouvrant un œil fascinateur.

Moi, tout est dans l’œil !... Je les regarde, comme ça !... Je les fascine !...

Il se tourne où il a vu Louise ; mais elle est remontée, Clavières a pris sa place pour se verser du rhum, et c’est lui qu’il regarde avec amour.

CLAVIÈRES, tranquillement.

Dis donc, toi, je te défends de me magnétiser.

CLÉMENCE.

Monsieur de Mortemer !

MORTEMER.

Madame !

Il remonte pour prendre son thé.

LOUISE, à Troënes.

Monsieur mon mari !...

TROËNES.

Hein ?

LOUISE.

Voulez-vous une tasse de thé ?

TROËNES, se soulevant.

Du thé ! de la tisane ! c’est pour quand on a une indigestion !

Louise remonte.

VEAUCOURTOIS, à Troënes, par-dessus le piano.

Si vous tenez tout de même à l’indigestion, j’en ai une fameuse à vous offrir, moi.

TROËNES.

Où ça ?

VEAUCOURTOIS.

Un petit souper chez Florine !

TROËNES.

Mon ancienne !... qui est si drôle !

VEAUCOURTOIS.

Du nanan, quoi !

TROËNES, se levant en sursaut.

Pristi, je crois bien que j’en suis ! Je file par l’escalier de service et je vous retrouve en bas.

VEAUCOURTOIS, chantant.

C’est ça !

TROËNES, ravi, à lui-même, chantonnant.

Je fuis comme une ombre, en me disant : Je ne reviendrai pas.

Il s’esquive par la salle à manger.

MORTEMER, assis à gauche et prenant son thé, à Veaucourtois.

Eh bien ?

VEAUCOURTOIS.

Enlevé !... et je l’emmène chez...

Autre absence. S’arrêtant d’un air effaré.

Où est-ce que nous disons que je le mène ?

MORTEMER.

Chez Florine.

VEAUCOURTOIS.

Chez Florine, parbleu ! C’est idéal !

Chantonnant.

Oui, je fuis comme une ombre.

Il sort après s’être adressé à Nantya, qu’il prend pour Troënes.

MORTEMER.

En voilà toujours quatre de moins ! 

À Clavières.

Tu ne les suis pas ?...

CLAVIÈRES, assis à gauche.

Merci ! Je suis trop bien, je me repose... et j’ai du plaisir à oublier un peu Rebecca.

 

 

Scène VIII

 

NANTYA, CLÉMENCE, REBECCA, LOUISE, CLAVIÈRES, MORTEMER

 

CLÉMENCE.

Monsieur de Chavenay...

Cherchant son mari.

Eh bien ! où sont donc ces messieurs ?

LOUISE.

Dans le cabinet de M. de Chavenay.

La porte du cabinet est restée entrouverte.

CLÉMENCE.

Ils ne prennent pas de thé ?

Appelant.

Monsieur de Chavenay !

CHAVENAY, passant sa tête par la porte entrebâillée. Il a l’air très effaré et tient une lettre à la main.

Hein ! Plaît-il ; vous m’appelez ?

CLÉMENCE.

Eh ! mon Dieu, qu’avez-vous donc ?

CHAVENAY.

Rien ! Une affaire ! une nouvelle !... Laissez-moi causer avec Du Bourg !

Il disparaît.

CLÉMENCE.

Une affaire ?

DU BOURG, paraissant à la place de Chavenay, l’air très ébouriffé aussi.

Au nom du ciel, madame, un petit moment !...

Il disparaît.

REBECCA, frappée, se levant. À part.

Anatole aussi !

CLÉMENCE, insistant.

Mais, dites-moi...

CHAVENAY, de l’intérieur.

Plus tard ! Ferme la porte, Du Bourg !

On ferme la porte à clef.

CLÉMENCE, à Louise.

Mais, conçoit-on ?

Elle reste près de la porte du cabinet, avec Nantya qui cherche à la calmer.

REBECCA, debout, agitée.

Cette figure ! Mon mari !... Il sait tout !... 

À Clavières, qui prend son thé tranquillement.

Levez-vous, je suis perdue !

CLAVIÈRES, tressautant.

Hein !

REBECCA.

Mon mari sait tout !... On nous aura vus au Père La Chaise !

CLAVIÈRES, effaré.

Bah !

REBECCA.

Il faut que je vous parle !

CLAVIÈRES.

Mais...

REBECCA.

Tout de suite ! Votre chapeau et votre bras !

CLAVIÈRES.

Je...

REBECCA.

Silence !...

Elle remonte et se rajuste au fond pour partir.

CLAVIÈRES, reposant sa tasse.

Sapristi !

Il cherche son chapeau.

MORTEMER.

Tu pars ?

CLAVIÈRES, ennuyé.

Eh ! oui... Avec elle !

MORTEMER.

Bravo !

CLAVIÈRES.

Merci !

Traversant.

Un si bon feu ! de si bon thé !

CLÉMENCE, à Rebecca, au fond.

Déjà ?

REBECCA, fiévreuse et agitée.

Oui, chérie ; ma migraine augmente ! Vous direz à M. Du Bourg que je ne l’attends pas, et que je prends la voiture... M. Clavières m’accompagne.

CLÉMENCE.

Bonsoir.

REBECCA.

Merci ! – Allons, monsieur...

CLAVIÈRES.

Voilà, madame !... Mesdames...

À lui-même, suivant Rebecca et regardant le feu d’un air piteux.

J’étais si bien là !

 

 

Scène IX

 

MORTEMER, CLÉMENCE, LOUISE, NANTYA

 

MORTEMER, au fond, contre la cheminée, et regardant Nantya qui feuillette la musique.

Et de six ! – Le petit jeune homme ne s’en ira donc pas ?

CLÉMENCE, regardant toujours la porte du cabinet.

Il a ferme à clef !... Mais, qu’est-ce que cela peut être ?

LOUISE, à droite.

Tiens ! mon mari a disparu !

MORTEMER.

Avec M. de Veaucourtois ; oui, madame !

LOUISE.

Ah ! mon Dieu ! Le voilà bien !

CLÉMENCE.

Mais où le mène-t-il ?

MORTEMER.

À l’Opéra, je crois.

LOUISE, effrayée.

Dans les coulisses !... Je ne veux pas ! On m’a tant recommandé de ne pas le laisser aller de ce côté-là !

NANTYA.

Voulez-vous que je le trouve, madame, et que je vous le ramène ?

LOUISE.

Ah ! je vous en prie !

NANTYA.

Tout de suite !...

Prenant son chapeau. À part.

L’Opéra ! J’apercevrai peut-être Antoinette !

Haut.

Je ne reviens, madame, qu’avec lui !...

LOUISE.

Merci !...

Courant après lui.

Ah ! prenez la voiture !... monsieur de Nantya !...

Elle sort en parlant.

La voiture !

 

 

Scène X

 

CLÉMENCE, MORTEMER

 

MORTEMER, triomphant.

Et de sept ! Enfin !

Il feint de chercher son chapeau pour sortir... Clémence prête l’oreille à la porte du cabinet.

CLÉMENCE,
se retournant au bruit que fait Mortemer en déplaçant une chaise.

Vous partez ?

MORTEMER.

Si vous me le dites !...

CLÉMENCE.

Tout à l’heure ! Vous direz bonsoir à M. de Chavenay qui ne peut pas rester toujours enfermé dans cette chambre.

MORTEMER, doucement et replaçant son chapeau sur un meuble.

Je suis là pour vous tenir compagnie jusqu’au jour !

CLÉMENCE.

Que pensez-vous que ce puisse être ?

MORTEMER.

Quoi donc ?

CLÉMENCE.

Cette affaire qu’il me cache !...

MORTEMER.

Peu de chose, sans doute... Ne connaissez-vous pas cette habitude des maris de faire mystère à leurs femmes des choses les plus ordinaires ?

CLÉMENCE, au fond regardant toujours la porte.

Ce n’est pas sa coutume.

MORTEMER.

En vérité, mais cette agitation, ces yeux brillants, cela vous préoccupe, je suis sûr que vous avez la fièvre !

CLÉMENCE.

Pas à ce point !

MORTEMER, prenant sa main.

Mais si fait !... Permettez ! je suis un peu médecin !...

CLÉMENCE, toujours préoccupée du cabinet.

Vraiment !

MORTEMER.

Et le secret de cette agitation que je vous vois souvent, si vous le permettiez, j’userais bien vous le dire !

CLÉMENCE.

Osez !

MORTEMER, doucement.

Eh bien !... C’est l’ennui, madame !

CLÉMENCE, répondant sans songer à ce qu’il dit.

L’ennui ?...

Prêtant l’oreille.

On a bougé !

MORTEMER.

Non ! Et comme M. de Chavenay est un fort galant homme, la probité, la bonté même ! et qu’il vous aime très raisonnablement, si vous n’êtes pas aussi heureuse que vous le méritez, ce n’est pas sa faute, mais, permettez-moi de le dire... la vôtre !...

CLÉMENCE.

Ma faute... à moi ?

MORTEMER.

Oui, oui ! il ne faut pas attendre d’un mari, si parfait qu’il soit, cette tendresse assidue... cette fièvre, cette passion que vous avez peut-être rêvée ; car tout cela, c’est quelquefois l’amour, mais ce n’est pas le mariage; un mari n’est pris un amant, et...

CLÉMENCE. .

Décidément !... ce n’est pas nature !... je frappe !...

MORTEMER.

Vous frappez ?

CLÉMENCE, à la porte du cabinet. Frappant.

Mon ami !... Il est minuit !

CHAVENAY, du dehors.

Oui... tout à l’heure !

MORTEMER, vivement.

Eh bien, vous le voyez ! Vous l’appelez !... Et voilà sa réponse : Tout à l’heure !... Un homme, madame, un homme à qui vous dites, il est minuit, et qui répond : Tout à l’heure !

CLÉMENCE, descendant en s’asseyant près de la table.

Si pourtant il a quelque affaire !

MORTEMER.

Eh! quelle autre que de vous aimer ? Ah ! madame, quel avenir pour vous dans ces trois mots si indifféremment jetés à travers une porte ! Un homme, excellent sans doute, je suis le premier à aire son éloge, mais peut-être incapable d’apprécier tout son bonheur... Aujourd’hui, la tiédeur, demain, l’indifférence, et après-demain !... seule dans la vie... Mais je suis là !

CLÉMENCE, répétant sans l’écouter.

Vous êtes là !...

MORTEMER.

Et dans le péril où je vous vois, jeune, belle et délaissée comme vous l’êtes, j’ose vous offrir à genoux une affection sincère et discrète qui ne voudra connaître de votre vie que les ennuis pour les distraire, et les chagrins pour les consoler... je viendrai à vos heures ; un mot m’appellera, un geste me congédiera, et, ne laissant rien paraître au dehors de ce doux commerce dont le mystère fait le plus grand charme, j’aurai tout à la fois pour vous le dévouement du mari et la tendresse de l’amant, sans les exigences de l’un ni de l’autre.

CLÉMENCE, se retournant et le regardant.

Mais c’est une déclaration que vous faites-là ?

MORTEMER.

Eh bien ! oui, madame, oui, c’est une déclaration... d’amitié !

CLÉMENCE.

D’amitié !... bien... mais...

Vivement frappée d’une idée.

Oh ! la porte qui ouvre sur le vestibule !... Ils ne l’auront pas fermée !... Pardon, je suis à vous.

Elle sort vivement par la première porte à gauche.

MORTEMER, seul, très déconcerté.

Ah ! Allons, je suis venu trop tôt.

La porte du fond s’ouvre et l’on voit Antoinette se débarrasser de sa pelisse dans les mains d’une femme de chambre.

ANTOINETTE.

Bonsoir, chère madame ! Merci, merci ! Bonsoir, bonsoir !

 

 

Scène XI

 

MORTEMER, ANTOINETTE

 

ANTOINETTE, entrant en grande toilette, brillante, vive, animée.

Tiens ! monsieur de Mortemer ?...

MORTEMER, se remettant.

Mademoiselle !

ANTOINETTE.

Ma sœur ! mon frère !... Personne ? 

À Mortemer avec un petit accent de triomphe.

Je viens de l’Opéra !

MORTEMER, la regardant.

Je le sais. Jolie toilette !

ANTOINETTE.

N’est-ce pas ?... Mon premier spectacle !

MORTEMER, la regardant toujours.

Oh ! oh ! 

À part.

Elle est charmante, cette petite !

Il prend son chapeau pour s’en aller.

ANTOINETTE, avec élan.

Oh ! que c’est beau !

MORTEMER.

N’est-ce pas ?

ANTOINETTE.

Oh ! cette salle, ces lumières, ces diamants ! Les fleurs, les lustres, les décors, la musique !... tout cela papillote, danse, chante ! On ne sait plus où on en est ! C’est exquis.

MORTEMER, souriant.

En vérité ?...

ANTOINETTE.

Et cela grise !... cela m’a grisée, voilà ! l’orchestre surtout ! Et le chant ! Ah ! le chant !...

Elle ouvre le piano et joue les premières mesures d’un air du Trouvère.

MORTEMER, souriant.

Le Trouvère ?...

ANTOINETTE.

Ah ! je le jouais au couvent sur le piano !... Comme cela se ressemble... Joli ! le piano !...

Elle joue tout debout.

Piano, mon ami, tu ne t’en doutes pas...

Elle s’assied et joue.

MORTEMER, venant se placer en face d’elle, accoudé sur le piano  et très amusé de son animation.[18]

Il est certain que le chant...

ANTOINETTE.

Dieu ! comme elle chantait cette femme ! Et lui... ce duo !...

Elle fredonne.

Bûcher infâme,

Qui la réclame !

L’horrible flamme...

MORTEMER, la regardant tandis qu’elle continue à jouer.

C’est charmant ! c’est charmant ! c’est charmant !...

Il repose son chapeau sur la chaise.

ANTOINETTE, tout en jouant.

Où se passe-t-elle, cette histoire-là ?

MORTEMER.

Mais en Espagne, je crois.

ANTOINETTE, s’interrompant.

C’est arrivé, n’est-ce pas ?

MORTEMER.

Le Trouvère !... cela m’étonnerait !

ANTOINETTE.

Moi, je crois que si !... Oh ! c’est arrivé ! j’en suis sûre, je le sens !

Elle joue.

MORTEMER, de même, souriant.

Oh ! alors ! – Voilà ce qu’on ne retrouve jamais, pourtant !

ANTOINETTE.

Quoi donc ?

MORTEMER, la regardant de tous ses yeux.

Ah ! cette joie naïve qui me ravit !

ANTOINETTE.

Vous n’éprouvez donc rien de tel au spectacle ?

MORTEMER.

Hélas ! non, il y a si longtemps que j’y vais, moi !

ANTOINETTE.

Pas moi !... je pleurais au Miserere. Ce comte de Luna me faisait une frayeur !... Ah ! quand il chante, tenez !...

Elle chante en imitant sa voix et son accent.

Je songe avec ivresse

Aux tourments de sa mort !

MORTEMER.

Bravo !... continuez !... c’est d’un accent !...

ANTOINETTE.

Oui, oui, vous pouvez vous moquer de moi ! Je sais bien que je n’ai pas de voix... mais c’est Léonor qu’il faut entendre ! Et cette musique !... Comme cela parle et vous vient là... au cœur !... mais au cœur... il n’y a pas à dire !... Et c’est un frisson !... 

Elle frissonne.

Oh ! cette musique !...

Elle joue doucement.

MORTEMER, accoudé sur le piano, la regardant, la tête entre ses mains, à lui-même, lentement.

Ô jeunesse ! fraîcheur ! printemps ! aurore ! – Et dire qu’à son premier amour il en sera de même !... Oui, le même feu !... la même ardeur !... le même !... décidément, elle est adorable !...

ANTOINETTE, s’interrompant.

Seulement, dans ce duo, qu’est-ce qu’il lui dit à cette femme ?

MORTEMER.[19]

Le comte !... mais vous avez bien compris ?

ANTOINETTE, assise au piano, toujours, en se retournant vers lui.

À demi !... Elle lui crie : Sauvez-le !... Sauvez le prisonnier.

MORTEMER.

Et je vous aime !

ANTOINETTE.

Ah !... Ah ! bien ! Comme je mentirais aussi, moi !... pour sauver l’autre !... mais je lui dirais :

Sans conviction.

Je vous aime, je vous aime, je vous adore ! je vous adore !... mais sauvez-le.

MORTEMER.

Oui, mais après ?

ANTOINETTE, naïvement.

Oh ! après !... Pourvu qu’il soit sauvé, lui !...

Elle joue le Miserere.

MORTEMER, à lui-même. À l’avant-scène.

Comprend-elle ? Ne comprend-elle pas ?

La regardant.

Et il y aura un homme assez heureux pour épeler l’amour à cette jeune âme !... Oh ! la neige, la neige que personne n’a foulée aux pieds !... Ah ! c’est le ciel !... Bah ! j’y vais !...

ANTOINETTE, fermant le piano brusquement.

Tais-toi !... piano, tu es infâme !

MORTEMER, lui prenant les mains, vivement.

Nous disons donc !...

 

 

Scène XII

 

MORTEMER, ANTOINETTE, NANTYA

 

La porte s’ouvre et Nantya paraît sur le seuil.

ANTOINETTE, avec joie, courant à lui.

Ah ! monsieur de Nantya !... Quelle surprise !

MORTEMER, à part, avec dépit.

Encore !

NANTYA, regardant Mortemer.

Mademoiselle !... Je viens de l’Opéra où j’espérais vous saluer...

ANTOINETTE.

Oh !... J’arrive !... Et je faisais de la musique avec monsieur !... Que c’est gentil à vous d’être venu de si bonne heure à Paris !

NANTYA, regardant Mortemer.[20]

Mais oui, j’ai cru ma présence nécessaire !... Et maintenant, j’en suis sur !...

MORTEMER, à part.

Tiens ! tu l’aimes donc, toi !...

 

 

Scène XIII

 

MORTEMER, ANTOINETTE, NANTYA, LOUISE, CLÉMENCE

 

LOUISE, à Nantya.

Ah ! vous voilà, monsieur ! Eh bien ? mon mari !...

NANTYA.

Impossible de le retrouver, madame, je venais vous le dire !

LOUISE.

Ah ! mon Dieu ! Où l’ont-ils mené ?

CLÉMENCE.

Et le mien barricadé !...

Frappant à la porte de son mari.

Gaston ! Il est une heure !

CHAVENAY, de même.

Oui ! tout à l’heure !...

NANTYA, à Mortemer.

Si monsieur... qui va, je pense, descendre avec moi, veut bien m’indiquer la demeure de M. de Veaucourtois.

Mortemer s’incline sans répondre.

LOUISE.

Oh ! oui, je vous en prie...

MORTEMER.

Madame, on vous le retrouvera...

ANTOINETTE, tendant la main à Nantya.

Et à demain !

NANTYA.

À demain !

MORTEMER.[21]

Mesdames !... 

À part.

Allons, je tiens ma vengeance...

Il regarde Antoinette.

Et elle est jolie !...

À Nantya lui montrant le chemin.

Monsieur...

NANTYA, ne le quittant pas du regard.

Après vous, monsieur ! De grâce !...

Il le fait passer devant lui.

 

 

ACTE III

 

Le salon très élégant d’un appartement de garçon. Au fond, porte d’entrée. À gauche, pan coupé, fenêtre. Au premier plan, autre entrée qui conduit à l’appartement de Clavières et de Veaucourtois. À droite, premier plan, cheminée, canapé à gauche de la cheminée, fauteuil à droite. Pan coupé, chambre de Mortemer. À gauche, secrétaire, canapé, face au public.

 

 

Scène première

 

BAPTISTE, JEAN, CLAVIÈRES

 

Au lever du rideau, Jean est étendu sur le canapé de gauche. À gauche Baptiste, derrière, cause avec lui.

CLAVIÈRES, entrant, et descendant, morfondu, le nez dans son cache-nez, les mains dans son paletot.

Ouh ! bouh ! quel froid !

Sans les voir.

Et personne là-haut pour m’ouvrir chez moi !... Ici, c’est différent, toutes les portes ouvertes ! Gredins de domestiques, va !

BAPTISTE.

Monsieur !

CLAVIÈRES.

Ah ! vous voilà ici, vous, au lieu d’être chez moi !... Et il dormait, je parie !

BAPTISTE, brossant avec frénésie.

Non, monsieur ; je brosse monsieur.

CLAVIÈRES.

Dans le salon de Mortemer !... Allons ! ce feu, voyons ; vite !... Une bûche, je grelotte.

BAPTISTE.

Oui, monsieur.

CLAVIÈRES, assis sur le canapé devant le feu.

Mortemer n’est pas levé ?

BAPTISTE, mettant une bûche.

Je ne crois pas, monsieur, ni M. de Veaucourtois non plus, car je ne l’ai pas entendu marcher sur ma tête.

CLAVIÈRES.

Qu’est-ce que vous faites ici, à onze heures du matin, au lieu de monter faire ma chambre ?

BAPTISTE.

Je ferai observer à monsieur...

CLAVIÈRES.

Allons, c’est bon ! En voilà assez !

Tandis que Baptiste sort.

Et ça se mêle encore de raisonner !

JEAN, debout, avec importance.

Je serais désolé de voir mes opinions en désaccord avec celles de monsieur...

CLAVIÈRES, se retournant, les pincettes à la main.

Hein ? D’où sort-il celui-là ?

JEAN, continuant.

Mais j’oserai dire, pour justifier mon confrère, que Baptiste ne peut pas faire la chambre de monsieur ?

CLAVIÈRES.

Parce que ?

JEAN.

Parce qu’il y a quelqu’un là-haut, endormi sur le canapé de monsieur.

CLAVIÈRES, à lui-même, tisonnant.

Ah ! Troënes, c’est vrai. Il dort encore, celui-là ?

JEAN.

Cela est concevable, monsieur ; il était dans un tel état, quand vous et M. de Veaucourtois l’avez ramené de ce souper...

CLAVIÈRES, se retournant.

Plaît-il ?

JEAN.

Je me permets de dire, monsieur, que ce jeune homme était gris ! Et, comme je le faisais observer au valet de chambre de madame de Chavenay, que vous m’avez envoyé prévenir à deux heures du matin...

CLAVIÈRES, le regardant avec stupeur.

Mais où allons-nous ? Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

JEAN.

Monsieur, je disais seulement à mon collègue que, si nous nous présentions jamais, nous autres domestiques, dans cet état d’ivresse...

CLAVIÈRES.

Mais je vous défends de dire un mot de plus, entendez-vous ? Voilà une comparaison !

JEAN.

Monsieur, je me courbe.

CLAVIÈRES.

Peuh !

JEAN, après être remonté, se retournant sur le seuil de la porte.

Il est pourtant certain que si je paraissais jamais devant monsieur...

Clavières le regarde.

Monsieur... je me courbe.

Il sort.

CLAVIÈRES, seul.

Quelle campagne !... J’ai l’onglée !... Et dire qu’on ne trouvera pas un domestique capable de dresser trois bûches dans l’harmonie voulue ! Et on veut que les hommes soient égaux ! Farceurs, va !

Il continue à faire à son feu.

 

 

Scène II

 

CLAVIÈRES, MORTEMER

 

MORTEMER, sortant de chez lui.

Jean !... Jean !...

Apercevant Clavières.

Tiens, te voilà déjà debout, toi ?

CLAVIÈRES, lui tendant la main.

Tu vois ! bonjour ! quel froid, hein, ce matin ?

MORTEMER.

La première gelée ! Tu sors ?...

CLAVIÈRES.

Je rentre !

MORTEMER, prenant ses journaux et ses lettres sur le secrétaire.

D’où ça ?

CLAVIÈRES.

Du Luxembourg !

MORTEMER.

Tu viens de faire un tour au Luxembourg ?

CLAVIÈRES, soufflant son feu.

Un tour ! j’en ai bien fait quatre-vingt-deux !... Dans la pépinière, autour de Velléda !

MORTEMER, assis sur le fauteuil contre la cheminée en face de lui.

Cette idée !

CLAVIÈRES, ôtant son cache-nez et son paletot.

Par la neige ! moi qui aime tant mon lit le matin ! Et dire que j’ai fait la cour à cette femme pour me créer un foyer !... C’est une glacière !

MORTEMER.

Un rendez-vous ?

CLAVIÈRES.

Toujours !

MORTEMER.

La dame en question ?

CLAVIÈRES.

Et qui diantre veux-tu qui donne des rendez-vous à cette heure-là dans la pépinière ?... Ne s’est-elle pas imaginé, hier au soir, que son mari avait des soupçons !... Alors une scène dans sa voiture, tandis que je la reconduisais... Mon mari sait tout ! je suis perdue... je suis une femme coupable ! Mes devoirs... ma vertu !... Elle a un tic, cette femme, c’est le remords !

MORTEMER.

Ah !

CLAVIÈRES, arrangeant son feu.

Tu aimes ça, toi, le remords... chez les femmes ?

MORTEMER.

Quelquefois !

CLAVIÈRES.

Moi pas ! je ne sais rien d’agaçant comme cette vertu qui rebondit toujours ! C’est à décourager des femmes honnêtes !

MORTEMER.

Qui ne le sont pas !

CLAVIÈRES, agacé.

Et encore ! quand elles ne le sont pas... je comprends ça ! Mais celle-là !... Remords de quoi ?... Alors ! qu’est-ce que je disais ?... Je suis comme Veaucourtois, je ne sais plus... Ah ! oui, elle a voulu rompre...

MORTEMER.

Et ce rendez-vous symbolique dans la glace était ?...

CLAVIÈRES.

Pour lui rendre toute sa correspondance... deux lettres !

MORTEMER.

Que tu as rendues !

CLAVIÈRES.

Mais non, sapristi ! Elle n’est pas venue !

MORTEMER.

Ah ! c’est lâche !

CLAVIÈRES.

Toutes ses frayeurs seront tombées en voyant, hier au soir, M. Du Bourg rentrer tranquillement... Mais voilà, par exemple, ce qui me met hors de moi !

MORTEMER.

Quoi ?

CLAVIÈRES.

Le mari ! ce gredin de mari qui dort comme une souche tandis que je cours et que je me gèle pour sa femme !

MORTEMER.

C’est dans l’ordre.

CLAVIÈRES.

C’est idiot ! Alors, l’homme heureux, le favorisé, c’est lui ! Et l’imbécile qu’on fait aller et qu’on trompe par-dessus le marché...

MORTEMER.

C’est toi...

CLAVIÈRES, descendant à l’avant-scène.

C’est moi ! toujours ! et nous restons garçons pour être indépendants ! Mais il n’y a pas de mari qui soit mené comme je le suis !... Elle parle, cette femme ! je vole !... À deux heures, sur la colonne Vendôme ! M’y voilà ! – À quatre heures, sur la colonne de Juillet ! J’y suis ! Et, je l’aimais !... et il ne tenait qu’à moi de l’épouser, et j’ai dit non, pour être tranquille ! Mais, triple crétin ! le moyen d’être tranquille, c’était justement d’être son mari !...

MORTEMER, debout et venant à lui.[22]

Oui, mais alors, c’est toi qui serais... à la place de Du Bourg !

CLAVIÈRES, saisi.

Ah, sapristi !

Se remettant.

Eh bien, quoi... Je n’en saurais rien !

MORTEMER.

C’est juste, alors ; que veux-tu ? marions-nous ?

CLAVIÈRES.

Ah ! s’il n’était pas trop tard.

MORTEMER.

Est-il trop tard ?

CLAVIÈRES, surpris.

Je trouve !

MORTEMER, soupirant.

Alors, Clavières, tant pis pour nous, car nous mourrons tous deux, connaissant ce qu’il y a de plus enivrant au monde, la femme, – mais ignorant ce qu’il y a de plus frais, de plus exquis, de plus suave... la jeune fille !...

CLAVIÈRES, étonné.

Tiens... d’où ça sort-il ça ?

MORTEMER.

Ah ! la jeune fille, Clavières !... Pense à tout ce que ce mot exprime de grâces pudiques et tendres, de chastes rougeurs, de réserves coquettes et de craintes puériles. La jeune fille !... c’est-à-dire la promesse, la fleur... l’inconnu !... la page blanche où tu peux écrire tout ton cœur, et qui gardera cette empreinte ineffaçable !... Quel rêve ! Et quel enchantement !... À toi de donner la volée à ces désirs curieux et timides qui palpitent de toutes leurs ailes ! Ah ! Clavières, ce jour-là, tu n’es pas seulement un amant, un maître... mais un créateur, un Dieu, toi qui apportes à ce jeune être le feu sacré qui l’anime, et qui la complètes deux fois : dans ses grâces qui sont un peu frêles, et dans son âme qui est un peu vide !

CLAVIÈRES.

Dieu me damne ! Tu es amoureux d’une jeunesse, toi ?

MORTEMER.

Pourquoi pas ?

CLAVIÈRES.

Alors, épouse-la !

MORTEMER.

J’y ai songé toute la nuit !...

CLAVIÈRES.

Miséricorde !

MORTEMER, retournant à la cheminée.

Seulement... à quoi bon épouser, si ce n’est pas nécessaire ?

CLAVIÈRES.

Une séduction ?

MORTEMER, railleur.

Ah ! bien, si tu te fais le champion des mœurs, toi, avec ta Rebecca !

CLAVIÈRES.

Mais une femme mariée, malheureux, ce n’est pas la même chose !

MORTEMER.

C’est vrai ! Il y a un mari de plus ! c’est bien pis !

CLAVIÈRES.

Mais qu’il se défende, cet homme ! qu’elle se défende, cette femme ! c’est de bonne guerre ! vois Rebecca ! quelle défense ! c’est sublime ! Tandis qu’une jeune fille, l’innocence, la candeur !...

MORTEMER, fredonnant devant la glace.

Tarare, pompon !

CLAVIÈRES.

La vertu...

MORTEMER, de même.

Oh ! la vertu, maintenant !

CLAVIÈRES.

Mais oui, la vertu !

Il traverse et va s’asseoir sur le bras du fauteuil.[23]

Comment, être fétide ! tu ne crois pas qu’il y ait au monde une âme assez virginale, assez pure, assez angélique pour ne rien soupçonner, ne rien... ?

MORTEMER, se retournant et venant à lui.

Eh bien ! non ! non ! non ! je ne le crois pas ! et je ne veux pas le croire !... car ce serait la condamnation de toute notre vie ! et s’il y avait au monde de telles créatures, que la plus innocente, comme tu l’appelles, ne fût pas la plus hypocrite, comme je le pense, quels tristes imbéciles ne ferions-nous pas, toi et moi, qui, au lieu d’épouser d’honnêtes filles, pour faire d’honnêtes maris, nous serions condamnés volontairement à cette vie de pantins et de polichinelles que nous menons !

CLAVIÈRES.

Merci !

MORTEMER.

Ah ! grand innocent, va, qui ne s’est jamais posé ce simple dilemme : – Ou on rougit ou on ne rougit pas ! – Celle qui ne rougit pas est donc bien effrontée ; et celle qui rougit est donc bien savante !...

Il remonte à gauche.

CLAVIÈRES, bondissant.

Oh ! quel sophisme ! mais, misérable, il y a aussi celle qui ne rougit pas encore.

MORTEMER, assis sur le canapé à gauche.

Ah bien, si nous parlions des bébés !

CLAVIÈRES, venant s’asseoir à côté de lui.

Et celle qui rougit sans savoir pourquoi ?

MORTEMER, se récriant.

Oh ! maman !

CLAVIÈRES.

Quel homme !

MORTEMER.

Tiens, tu me désoles ! Déjeunons.

Les domestiques apportent une table servie.

 

 

Scène III

 

MORTEMER, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS

 

VEAUCOURTOIS, entrant par la gauche, en costume du matin, très élégant, molleton, petite casquette.

Bonjour, très chers !... Eh ! bonjour donc ! eh ! bonjour !

CLAVIÈRES.[24]

Comment va la toux, ce matin, Alcibiade ?

VEAUCOURTOIS.

Merveilleusement bien ! je viens de faire mon hydrothérapie !... avec l’arrosoir sur le crâne !

CLAVIÈRES.

Ah ! ah !

VEAUCOURTOIS.

Délicieux ! les membres sont d’une souplesse...

CLAVIÈRES.

Ça se voit ! oui !

Il passe à gauche, où les domestiques ont placé la table toute servie.

MORTEMER, souriant.

Oui, va te chauffer, va !

Même jeu.

VEAUCOURTOIS.[25]

Me chauffer ! ah ! ah ! je suis d’un bois trop vert pour me chauffer ! il éclaterait ! la sève !

MORTEMER, assis à gauche de la table, Clavières est assis en face.

Déjeunes-tu, avec ta sève ?

VEAUCOURTOIS, traversant et allant s’asseoir à droite.

Palsambleu ! si je déjeune ! – J’attendais ce petit ange qui ne vient pas !

MORTEMER, se servant.

Qui ça, l’ange ? Ton écrevisse ?

VEAUCOURTOIS, indigné.

Mon écrevisse ?...

CLAVIÈRES.

La diva Nina ?

VEAUCOURTOIS, enthousiasmé.

Une perle ! une créature idéale !... Et qui m’aime... à ne pas le croire !...

MORTEMER.

C’est bien ce qu’on fait !

VEAUCOURTOIS.

Elle a des mots d’une saveur ! Cette nuit, à souper, chez Florine, vous ne croiriez jamais...

MORTEMER, l’interrompant.

Ah ! à propos de souper ; ce dormeur éternel, le réveille-t-on pour déjeuner ?

CLAVIÈRES, à Baptiste qui dresse le couvert avec Jean.

Baptiste !

BAPTISTE.

Il dort toujours, monsieur.

VEAUCOURTOIS, cherchant le fil de son discours.

Vous ne croiriez jamais, disais-je...

CLAVIÈRES.

Ma foi, laissons-le, et déjeunons !

VEAUCOURTOIS, hagard, cherchant son idée.

Jamais... ne croiriez... Jamais ! jamais !

MORTEMER.

Oui, tu ne trouves pas le mot, hein ?

VEAUCOURTOIS, un plat à la main.

Jamais !... Je ne sais plus ce que je voulais dire !...

CLAVIÈRES, le servant.

Va, va, pour ce qu’on y perd !

 

 

Scène IV

 

MORTEMER, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS, JEAN, puis NINA

 

JEAN.

Mademoiselle Trouillon demande à parler à M. de Veaucourtois.

VEAUCOURTOIS, choqué.

Trouillon ! Troïoni ! dis donc Troïoni, animal !

JEAN.

Mademoiselle Trognoni !...oui, monsieur !... Faut-il faire entrer ?

VEAUCOURTOIS.

S’il faut ? la Nina ?

MORTEMER.

Je crois bien !... Faites entrer la Diva, qu’on l’admire !

NINA, entrant par le fond, robe de soie, chapeau élégant, etc.

Eh bien ! vous êtes encore gentil, vous ! Voilà comme vous venez me prendre ![26]

VEAUCOURTOIS.

Mais, au contraire, ange adoré, c’est moi qui vous attendais.

NINA.

Et un joli temps, avec ça, pour venir à pied !

VEAUCOURTOIS.

À pied, la diva !

NINA.

Dame ! puisqu’on ne veut pas me donner de voiture. Enfin ! venez-vous avec moi, oui ou non ?

VEAUCOURTOIS, debout.

Le temps seulement de me faire beau !

NINA, lui riant au nez.

Ah bien ! si j’attends que vous soyez beau !

MORTEMER, à Clavières.

Un ange !

CLAVIÈRES.

Une perle !

VEAUCOURTOIS.

Nina !... vous avez sur ma personne des mois d’une désinvolture !

NINA, le contrefaisant.

Des mots d’une désinvolture !...

VEAUCOURTOIS.

Je trouve, dis-je, vos mots...

NINA, de même, riant.

Il trouve mes mots !... mais il ne trouve pas les siens ! jamais ! Pas vrai ?... Bonsoir !

VEAUCOURTOIS, l’arrêtant.

Elle part !

NINA, pirouettant.

Oui, je pars... à pied !

VEAUCOURTOIS, ravi, aux autres.

Quelle artiste !... quelle fantaisie !

MORTEMER et CLAVIÈRES.

Ah !...

VEAUCOURTOIS.

Mais il ne faut pas l’entendre parler.

CLAVIÈRES.

Ah ! non, il ne faut pas...

VEAUCOURTOIS.

Il faut l’entendre chanter !

MORTEMER, se récriant.

Merci ! on l’a entendue !

VEAUCOURTOIS.

Oh ! oui, mais maintenant elle donne le contre-mi

À Nina.

Chante un peu, mon bichon, pour faire voir tes progrès !

NINA.

Non ! je me suis enrhumée en venant à pied !

VEAUCOURTOIS.

Donne le contre-mi ! Donne, mon poulet, donne !

NINA.

Si je donne le contre-mi, aurai-je un coupé ?

VEAUCOURTOIS.

Oui, au mois !

NINA.

Non, à moi !

VEAUCOURTOIS.

Eh bien ! oui, tu l’auras ! un coupé à toi !... mais chante !... mais chante !...

CLAVIÈRES, à Mortemer.

Et il croit que c’est elle qui chante !

Elle commence à chanter. Veaucourtois, assis à gauche sur le canapé, se pâme.

NINA, s’arrêtant tout à coup.

Quand ça, l’aurai-je ?

VEAUCOURTOIS.

Tantôt !

NINA.

Bon !

Elle continue et fait des roulades insensées.

VEAUCOURTOIS, dans l’extase.

Oh ! les cocottes ! oh ! les cocottes ! Ah ! Nina ! sublima créatara ! 

À Mortemer.

Et dire que j’ai trouvé ça dans un ruisseau !

MORTEMER.

Ça se voit !

VEAUCOURTOIS, à Nina, qui mord à une pomme qu’elle a prise sur la table.

Arrête, malheureuse ! ne mange pas ça !

NINA.

Pourquoi ?

VEAUCOURTOIS, épouvanté.

Les acides !... Tu veux tuer ta voix !

NINA, se sauvant vers la gauche.

Allons donc ! est-ce que quelque chose peut tuer ma voix !

CLAVIÈRES, ramassant un portrait-carte qu’elle laisse tomber en se sauvant.

Qu’est-ce qui tombe-là ?

NINA.

Mon portrait !

Elle saute sur lui.

CLAVIÈRES, se garant.

Eh bien ! eh !

NINA, hors d’elle-même.

Je veux ça ! voulez-vous me le rendre !

Courant après lui autour de la table.

Je le veux !

Clavières en riant fait passer le portrait à Mortemer.

VEAUCOURTOIS, croyant qu’elle parle de la pomme.

La voilà !

NINA, furieuse et pleurant.

Ah ! grand lâche, va ! Lâche ! je vous hais !

VEAUCOURTOIS.

Nina ! Diva ! Ninetta !

MORTEMER, regardant le portrait avec Clavières.

Il y a quelque chose d’écrit derrière !

NINA, poussant un cri.

Oh ! je meurs !

Elle tombe sur le canapé à gauche.

VEAUCOURTOIS, perdant la tête.

Elle meurt !

CLAVIÈRES, à droite, lisant, avec Mortemer, ce qui est écrit sur le portrait.

Oh ! sapristi, avec une orthographe... Ô mon cha !

VEAUCOURTOIS, empressé autour de Nina.

Ô mon cha !... c’est moi !

MORTEMER, lisant.

Charles ! Oh ! mon Charles !

VEAUCOURTOIS, levant la tête.

Ô mon Charles !...

CLAVIÈRES, à Veaucourtois.

Tu t’appelles André.

VEAUCOURTOIS.

Je m’appelle André, oui !

Il continue.

CLAVIÈRES, lisant en prononçant comme c’est écrit.

Voa... voasi !... mon paur...

MORTEMER, de même.

Tré !... voasi mon paurtré !....

CLAVIÈRES.

Je t’écriré !... Kan !... Presti !... K. A. N... kan !... c’est du tartare mongol !

MORTEMER, de même.

Tu !... Pourras veni !...

CLAVIÈRES.

Can ran...

MORTEMER.

Gontré... c’est de l’allemand maintenant... mon !... mon...

CLAVIÈRES.

Mon vieu... S... c’est une S, ça ?

MORTEMER, lisant.

Sans rencontrer mon vieux sin...

CLAVIÈRES.

Jeu !

MORTEMER.

Singe !!... sans rencontrer...

MORTEMER et CLAVIÈRES regardant VEAUCOURTOIS qui est venu prendre un flacon de vinaigre sur la table et qui passe la tête entre eux deux pour lire.

Mon vieux singe !...

VEAUCOURTOIS.

Qu’entend-elle par son vieux singe ?

Se retournant.

Nina !...

NINA, bondissant debout et le faisant choir sur le canapé.

Taisez-vous ! je ne vous connais plus. Vous êtes un sans-cœur ! de me laisser voler par ces hommes !

Elle arrache le portrait à Mortemer et remonte.

MORTEMER, l’accompagnant pour la faire sortir.

Nina, ma fille ! trop de saveur ! ça va se gâter !

NINA, leur jetant les débris du portrait.

Lâches ! qui se mettent deux contre une femme ! Allez ! vous n’êtes que des manants ! Et on voit bien que vous n’avez affaire qu’à des drôlesses !

Elle sort par le fond magnifiquement.

CLAVIÈRES, à droite riant aux éclats.

Ça, c’est sublime !

MORTEMER, railleur, à Clavières.

Eh bien, voilà ton innocence de quinze ans, tiens !

CLAVIÈRES.

Oh ! bien, celle-là !

MORTEMER.

Celle-là ne rougit plus, c’est clair !... Et je vais voir... celle qui rougit... déjà !

CLAVIÈRES.

Dis-moi au moins qui c’est.

MORTEMER.

Un ange que je te présenterai quand il aura perdu ses ailes !

Il entre chez lui.

 

 

Scène V

 

CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS

 

CLAVIÈRES, se retournant, à Mortemer qui sort.

Tu seras damné !... Eh ! Veaucourtois ! Veaucourtois !...

VEAUCOURTOIS, sur le canapé à gauche où il est resté affaissé le nez sur son flacon, ne se rappelant plus ce qui s’est passé.

Vieux singe !...

Il descend en cherchant à se rappeler, et regarde tout autour de lui.

CLAVIÈRES.

Eh bien ! comment ça va-t-il ?

VEAUCOURTOIS, de même, machinalement.

Ça va ! ça va ! – Vieux singe !

CLAVIÈRES.

Va t’habiller, alors !

VEAUCOURTOIS, de même.

Alors, je vais m’habiller, oui !...

Regardant autour de lui en s’en allant et très préoccupé.

Qui donc a parlé de vieux singe ?...

Il sort par la gauche.

 

 

Scène VI

 

CLAVIÈRES seul, puis PIERRE

 

CLAVIÈRES.

Celui-là !... Quand on lui aura fait une tête de bois comme à l’invalide, il sera parfait !

BAPTISTE, au fond.

Monsieur !

CLAVIÈRES.

Hé !

BAPTISTE.

Il y a là un monsieur et deux dames.

CLAVIÈRES.

Qui me demandent ?

BAPTISTE.

Non, monsieur, c’est pour la personne qui dort là-haut.

CLAVIÈRES, vivement.

Madame de Troënes et madame de Chavenay ! Enlevez tout ça !

Il court au fond, tandis que les domestiques enlèvent la table.

 

 

Scène VII

 

CLAVIÈRES, LOUISE, CLÉMENCE, NANTYA

 

CLAVIÈRES.

Ah ! chère madame, mille pardons !

CLÉMENCE.

Pardon, nous-mêmes, monsieur ; mais j’ai vu Louise tellement inquiète, depuis l’avis que vous avez bien voulu nous adresser, que j’ai profité de l’offre de M. de Nantya, qui voulait bien nous accompagner en l’absence de mon mari...

CLAVIÈRES.

Monsieur est le bienvenu, comme vous, mesdames ; pardonne, un ménage de garçon ! Asseyez-vous.

CLÉMENCE.

Non, non ! des nouvelles seulement.

LOUISE.

Oh ! oui, monsieur. Où est-il ?

CLAVIÈRES.

Votre mari, madame ; mais il dort si bien que nous n’avons pas voulu le réveiller pour déjeuner.

LOUISE.

Ah ! il dort ?

CLAVIÈRES.

Là haut, dans ma chambre, sur un canapé.

CLÉMENCE.[27]

Ainsi, il n’y a rien que ce que nous disait votre petit mot de cette nuit ?

CLAVIÈRES.

Rien de plus ! un souper qui s’est prolongé ; M. de Troënes qui, ayant perdu l’habitude de ces médianoches, n’a pas été d’une sobriété spartiate, de sorte que, ne pouvant vous le ramener dans un état... un peu...

CLÉMENCE, à Nantya.

Et marié depuis trois mois ! Oh ! les maris !...

NANTYA, souriant.

Ils ne sont pas tous...

CLÉMENCE, l’interrompant.

Ah ! mon Dieu ! quand ce n’est pas cela, c’est autre chose ! Voyez M. de Chavenay avec ses mystères !

LOUISE, à Clavières.

Enfin, tout va bien, puisqu’il dort !

CLAVIÈRES.

Du sommeil de l’innocence !

CLÉMENCE, à Nantya.

Hypocrites, même en dormant !

LOUISE.

Vous voulez bien me promettre de veiller sur lui ?...

CLAVIÈRES.

Comment donc, madame !... Seulement, je vous prierai de vouloir bien nous envoyer quelques vêtements, car il y a un pan d’habit... qui s’est un peu allongé !

LOUISE.

C’est que je ne voudrais pas qu’un domestique...

NANTYA.

Mais moi, madame, si vous le permettez !...

LOUISE.

Vous êtes mille fois bon !

CLAVIÈRES.

Alors, monsieur prendra la peine de revenir ?

NANTYA.

Dans une demi-heure.

CLAVIÈRES.

Par le même escalier, alors... C’est une entrée dérobée qui aboutit à la rue, et s’il ne vous est pas agréable d’être vu portant son petit trousseau...

CLÉMENCE.

Dites sa layette ! On n’est pas jeune comme ce malheureux garçon là !

CLAVIÈRES.[28]

Je vais vous montrer...

NANTYA.

Ne prenez donc pas la peine ; je saurai bien trouver, et si ces dames veulent bien me suivre...

CLÉMENCE, à Clavières.

Adieu, monsieur.

CLAVIÈRES.

Mesdames...

LOUISE.

Oh ! certes, je vous remercie de tout mon cœur, monsieur.

CLAVIÈRES.

Mais, comment donc, madame.

Il les suit du regard, tandis qu’elles sortent par la gauche.

 

 

Scène VIII

 

JEAN, puis REBECCA, puis CLAVIÈRES

 

Jean paraît d’abord le premier au fond, suivant des yeux les personnes qui sortent ; puis il fait signe à Rebecca, vêtue de noir et voilée.

CLAVIÈRES, refermant la porte de gauche sans voir Rebecca au fond qui fait signe au domestique de s’éloigner et de fermer la porte.

Ah ! je vais donc enfin fumer tranquillement

S’asseyant sur le canapé, avec satisfaction.

et oublier un peu...

Rebecca, descendue tragiquement, arrive devant lui et ôte son voile par un mouvement dramatique.

Rebecca !...

REBECCA, tragiquement.

Rebecca ! oui, Rebecca ! oui... Rebecca qui est perdue !

CLAVIÈRES.[29]

Encore !

REBECCA.

Mon mari sait tout !... et je viens voir si vous voulez mourir avec moi !

CLAVIÈRES, sautant.

Hein !... comme ça ? Mais qu’est-ce qu’il y a ?

REBECCA, après avoir jeté son manchon sur le fauteuil à droite, éclatant d’un rire ironique.

Ce qu’il y a ?... Il y a que le ciel est juste ! Oui, tu es juste, ô ciel ! car ta main s’appesantit sur la femme coupable !

CLAVIÈRES, à part.

Sapristi ! les remords !

REBECCA.

Et pourtant je voulais rompre avec cet homme, tu le sais ! Et la preuve, c’est ce billet, ce fatal billet que j’ai perdu !

CLAVIÈRES.

Un billet ?

REBECCA, haletante.

Oui, un billet, oui... où je vous disais que n’ayant pu vous rejoindre au Luxembourg...

CLAVIÈRES, frissonnant au souvenir.

Brouh !

REBECCA, de même.

Je vous attendais cette après-midi, avec mes lettres, à trois heures précises, au parc Monceaux, sous la grotte !

CLAVIÈRES.

Eh bien ?

REBECCA, rapidement, fiévreuse.

Eh bien ! ce billet, je le mets sous enveloppe et j’écris l’adresse ; on m’annonce mademoiselle de Chavenay avec sa voiture !... J’avais pris rendez-vous, ce matin, avec Antoinette, sous prétexte d’emplettes, afin de sortir sans éveiller les soupçons, de la ramener chez elle à deux heures et de courir en fiacre au parc Monceaux !...

CLAVIÈRES.

Sous la grotte ! – On vous dit donc qu’elle est là !...

REBECCA.

Je me lève... cherchant à cacher sur moi ce malheureux billet, avant de le remettre à un commissionnaire ! Et je me décide pour ce gant que je boutonne, en embrassant Antoinette ; je mets mon chapeau, mon châle, et je monte en voiture, persuadée que ce billet est là !... Nous entrons à la Ville de Paris, puis à la Ville de Londres, puis aux Villes de France. J’aperçois un commissionnaire ; je fais arrêter, je cherche ma lettre !...

Elle fait le geste.

CLAVIÈRES.

Et rien ?...

REBECCA, mimant toute la scène.

Rien !... j’arrache l’autre gant ! tous les gants !... Rien ! Dans la voiture, sur moi, les coussins... Rien ! – Antoinette s’étonne de mon trouble ! Je fais regagner l’hôtel au galop, je monte, je cours chez moi !... Et ma femme de chambre qui me voit effarée me dit : « Ah ! si c’est une lettre que madame avait oubliée sur son secrétaire, qu’elle se rassure : monsieur sort de chez madame... et il tenait une lettre à la main ! »

CLAVIÈRES.

Horrible !...

REBECCA.

Horrible ! n’est-ce pas ?... Je remonte en voiture presque folle, mais affectant de rire avec Antoinette ; je me fais conduire ici sous prétexte de deux mots à dire à mon médecin qui loge dans la maison, et je gravis les marches quatre à quatre en me disant : Je puis aller chez lui, cette fois, car ce que je monte... c’est l’escalier de notre tombeau !

CLAVIÈRES.

Merci !

REBECCA.

Maintenant !... trouvez le moyen de renvoyer Antoinette chez elle ! éloignez vos gens !... et mourons ensemble... voici du laudanum !

CLAVIÈRES, allant jeter le flacon dans la cheminée.

Oh ! – Voulez-vous bien jeter ça !

REBECCA.[30]

Vous ne voulez pas mourir ?

CLAVIÈRES.

Jamais de la vie !

REBECCA, avec mépris.

Et voilà ce qu’on aime !

Allant tomber assise sur le canapé de gauche.

Et vous croyez que je vivrai avec mon déshonneur, moi ?

CLAVIÈRES.

Mais quel déshonneur ? Mais, madame, permettez-moi donc de vous rappeler...

REBECCA, tragiquement.

Je suis coupable !... je suis coupable !... mes remords me le disent assez !

CLAVIÈRES.

Mais, parole d’honneur, ils mentent !

REBECCA, le regardant face à face.

Le lâche !...

Se levant et repassant à droite.

Courageux seulement pour faire oublier ses devoirs à une malheureuse femme !

CLAVIÈRES.

Mais puisque je n’ai jamais pu vous les faire oublier ces malheureux devoirs !

REBECCA, avec dignité.

Oh ! grâce à Dieu ! monsieur !

CLAVIÈRES.

Eh bien, alors ? Madame !

REBECCA.

Mais lui, le croira-t-il ? avec ce fatal billet...

CLAVIÈRES.

Et qui nous dit que c’était le vôtre qu’il tenait à la main ? Il a pu écrire, lui aussi ; et vous aurez perdu la lettre dans un magasin.

REBECCA, répétant, égarée.

Perdu dans un magasin...

CLAVIÈRES, s’essuyant le front.

Ah !... ouf !... voyons !... avez-vous ôté vos gants dans un de ces magasins ?...

REBECCA, montrant son gant droit.

Oui, celui-ci ! à la Ville de Paris, pour tâter une étoffe !...

CLAVIÈRES.

Voyez-vous !

REBECCA.

Et celui-là aussi... à la Ville de Londres ?...

CLAVIÈRES.

Allons donc !... je cours à la Ville de Paris : courez à la Ville de Londres !... nous nous retrouverons aux Villes de France !

REBECCA, passant à gauche.

Ah ! Seigneur, faites que...

CLAVIÈRES, lui apportant son manchon.

Il le fera, madame ! il le fera ! courons !

Il remonte.

REBECCA, vivement.

Pas par là !

CLAVIÈRES, s’arrêtant, saisi.

Qu’est-ce qu’il y a encore ?

REBECCA.

Antoinette qui m’attend !... Que lui dire !

CLAVIÈRES, montrant la porte de gauche.

Par ici, alors !... Sortez seule !

REBECCA.

Mais elle ?

CLAVIÈRES.

On va lui dire que votre médecin vous garde, et qu’elle ait à rentrer chez elle !

REBECCA, sur le seuil de la porte de gauche.

Ah ! si je retrouve cette lettre ! ah ! je fais le serment de vous haïr !

CLAVIÈRES, levant les bras au ciel.

Dieu vous entende !

Prenant son chapeau.

Et dire que j’allais me reposer ! – Jean !

Il sonne.

 

 

Scène IX

 

CLAVIÈRES, MORTEMER

 

MORTEMER, sortant de chez lui le chapeau sur la tête.

Tu sors aussi ?

CLAVIÈRES, effaré, prenant son paletot et son cache-nez.

Oui, oui, je sors... Rebecca !

MORTEMER.

Encore ?

CLAVIÈRES, mettant son paletot à la hâte.

Toujours ! – Vite ! un service !

Ne trouvant pas les manches.

Mais il n’y a donc plus de manches !

MORTEMER, l’aidant.

Dis !

CLAVIÈRES, vivement.

Mademoiselle de Chavenay est en bas !

MORTEMER, frappé.

Antoinette ! comment, elle est ?...

CLAVIÈRES, de même.

Oui, dans une voiture ! Fais-lui dire que madame Du Bourg, retenue par son médecin, la prie de ne pas l’attendre et de rentrer chez elle...

MORTEMER.

Oui !

CLAVIÈRES.

Et maintenant, une voiture ! que je trouve cette lettre, et que Rebecca me haïsse !

Il se sauve par le fond.

 

 

Scène X

 

MORTEMER, seul

 

Ici ?...

Il pose son chapeau vivement.

Ici !... la fortune l’amène chez moi... Chez moi ! Allons ! décidément, c’est écrit !... 

À Jean qui entre.

Jean ! descendez ; vous trouverez à la porte de la rue une jeune dame dans une voiture, et vous la prierez de monter, en lui disant seulement que madame Du Bourg l’invite à la rejoindre !

JEAN.

Oui, monsieur !

MORTEMER.

Cela fait, vous pouvez sortir.

JEAN.

Bien, monsieur !

MORTEMER.

Allez ! vite !

Seul, anxieux, souriant devant la glace.

Si je doutais que ce cœur fût encore jeune, voici un petit battement qui lui prouverait le contraire !

Regardant l’heure à sa montre.

C’est trois minutes à attendre ! Allons ! patience ! je voulais de l’émotion... en voilà !...

Il prête l’oreille, assis sur le canapé devant le feu, avec une grande anxiété nerveuse.

Elle ne vient pas ! Elle refusera peut-être de monter ! Et ce Jean est si maladroit !

Écoutant.

Bien ! ah ! que c’est long !

Il se lève.

Un pas... dans l’escalier... une voix... c’est elle... La voici... enfin !...

Il recule vers le fond de façon à ce qu’Antoinette ne le voie pas tout d’abord.

 

 

Scène XI

 

MORTEMER, ANTOINETTE

 

JEAN, ouvrant la porte du fond.

Si mademoiselle veut entrer...

ANTOINETTE, entrant tranquillement.

Ici !...

JEAN.

Oui, mademoiselle.

Mortemer du fond fait signe à Jean de se retirer, Il obéit.

ANTOINETTE, traversant pour aller au feu.

Eh bien ! mais elle n’est pas là... où donc est-elle ?

MORTEMER, se montrant.

Si vous voulez l’attendre en ma compagnie ?

ANTOINETTE, gaiement.

Tiens ! monsieur Mortemer ! Je croyais Rebecca chez son médecin ; c’est vous le médecin ?[31]

MORTEMER.

Non, mais l’un de ses amis qui partage avec lui cet appartement. Et la consultation devant être un peu longue, on n’a pas voulu vous laisser grelotter plus longtemps dans cette vilaine voiture.

ANTOINETTE, de même.

Le fait est que ce froid !... Je suis glacée !...

MORTEMER.

En vous rapprochant du feu et en rabattant les portières...

ANTOINETTE, devant le feu.

Oui, fermez bien ! vous avez des courants d’air ici.

MORTEMER, rabattant la portière de sa chambre.

De ce côté surtout !

ANTOINETTE, assise sur le canapé, devant le feu.

Alors, cette consultation va durer ?...

MORTEMER, debout devant elle, à droite.

Mais il paraît ? – Et je na m’en plains pas !

ANTOINETTE.

Moi non plus !

MORTEMER.

Vous causerez avec moi, sans ennui ?

ANTOINETTE.

Oh ! j’aime beaucoup... mais beaucoup votre esprit !

MORTEMER.

C’est quelque chose, cela.

ANTOINETTE, gaiement.

Je crois bien ! Tout le monde n’a pas le bonheur de me plaire ! Tiens !...

Elle prend un petit objet sur la cheminée.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

MORTEMER.

C’est indien !

ANTOINETTE.

C’est joli !

MORTEMER.

Mais savez-vous qu’il y a quelque danger à le dire ?

ANTOINETTE.

Que c’est joli ?

MORTEMER.

Non ! – que je vous plais !

ANTOINETTE.

Pourquoi ?

MORTEMER.

Mais parce que je pourrais le prendre au sérieux !...

ANTOINETTE.

Mais c’est très sérieux ! Je ne dis jamais que ce que je pense !

MORTEMER.

Alors, si je vous disais à mon tour que vous êtes adorable !...

ANTOINETTE, se levant.

Oh ! je le trouverais un peu exagéré, voilà tout !...

Regardant au fond, une grande potiche sur une console.

Ah !... Est-ce que c’est aussi indien, cela ?

MORTEMER, la suivant.

Aussi, oui !...Et vous ne vous fâcheriez pas de l’entendre dire ?...

ANTOINETTE.

Mais non !... J’aime bien que l’on me trouve aimable et qu’on me le dise !...

MORTEMER, vivement.

Ah ! vous avez bien raison, car ce qui vous fait plus charmante encore, c’est celte franchise d’allure... cette gaîté... ce...

ANTOINETTE, regardant un tableau à gauche.

Qu’est-ce que c’est donc que ce tableau-là ?

MORTEMER.[32]

Il vous plaît ?...

ANTOINETTE.

Non, c’est trop noir !

MORTEMER.

C’est un peu vieux !

ANTOINETTE.

Oh !... et trop noir ! – Mon dieu !

Descendant.

je vous demande pardon ; je suis un peu indiscrète.

MORTEMER.

Eh bien ! mais tant mieux...

ANTOINETTE.

Et d’une impatience !... Je ne puis pas tenir en place ! – Ainsi, tout à l’heure, dans cette voiture, je me disais : mais qu’est-ce qu’elle peut faire là-haut, et j’avais une ardente envie de monter !

MORTEMER.

Il fallait le faire...

ANTOINETTE.

Ah ! si j’avais su vous trouver... tout de suite !...

MORTEMER.

Ah !...

ANTOINETTE.

Bien que vous ne soyez pas marié... et qu’il ne soit pas permis aux dames, à ce qu’il paraît, de rendre visite aux garçons... Je l’ai appris ce matin à mes dépens. Je parlais à ma sœur de voir en passant monsieur de Nantya à son hôtel pour l’inviter à dîner, et j’ai vu que je venais de dire une énormité.

MORTEMER.

Dans un hôtel, bon ! mais dans une maison honnête !

Lui montrant le canapé à gauche.

Asseyez-vous donc...

ANTOINETTE.

C’est ce qu’il me semble...

S’asseyant.

Et puis, un jeune homme, bon ! – Mais vous !

MORTEMER, derrière le canapé.

Pourquoi cette distinction ?

ANTOINETTE.

Je ne sais... au fait !... parce qu’il me semble... et... C’est vrai, vous avez raison, j’ai dit une chose qui n’a pas de sens !

MORTEMER.

C’est peut-être qu’un homme plus jeune vous inspirerait plus de crainte ?

ANTOINETTE.

Quelle crainte ?

MORTEMER.

Que sais-je, moi ?... On craint toujours quelque chose !... Une jeune fille surtout qui sort du couvent.

ANTOINETTE.

Oh ! l’on m’a appris à n’avoir peur de rien ! je n’ai peur de rien !

MORTEMER.

Ah !

ANTOINETTE.

Et puis ! dans la rue peut-être... ces voitures m’étourdissent... et ce bruit !... Je ne sais plus où j’en suis !... Mais ici, dans une chambre, avec vous !... quel danger ?... Je ne vous comprends pas !...

MORTEMER.

Vous ne comprenez pas ! 

À part.

Allons donc !...

ANTOINETTE.

Non ! Expliquez-moi !...

MORTEMER, vivement.

Non ! non ! vous avez mille fois raison. – Il n’y a rien à craindre, en effet : avec moi surtout !... Et...

ANTOINETTE.

Pourtant, attendez !... Il paraît, au contraire, qu’il y a des réserves sur votre compte !

MORTEMER.

Ah !

ANTOINETTE.

Et même, je ne suis pas fâchée de vous demander des explications à ce sujet.

Elle lui fait place près d’elle sur le canapé.

MORTEMER, s’asseyant.[33]

Voyons !

ANTOINETTE.

J’ai entendu mon frère, l’autre jour, dire à M. Du Bourg que vous étiez un homme fort dangereux.

MORTEMER.

Oh !...

ANTOINETTE.

Attendez... j’ai trouvé cela, en effet, bien sévère... parce que je ne vois de dangereux que les gens criminels, et vous n’êtes pas un criminel assurément.

MORTEMER.

Je ne suis pas un criminel ; c’est clair !

ANTOINETTE.

Mais il parait que vous êtes un roué !

MORTEMER.

Un roué !

ANTOINETTE.

Oui... qu’est-ce que c’est que ça, un roué ?

MORTEMER.

C’est votre frère qui ?...

ANTOINETTE.

Qui le disait, oui !... Et comme je vous aime beaucoup et que je ne veux pas avoir d’arrière-pensée sur les personnes que j’aime...

MORTEMER.

Vous voulez savoir ?

ANTOINETTE.

Oui.

MORTEMER.

Eh bien ! mais un roué !... c’est un homme aimable !

ANTOINETTE.

Évidemment, vous l’êtes...

MORTEMER.

Qui plaît beaucoup... aux dames surtout...

ANTOINETTE.

Très bien !

MORTEMER.

Et qui en profite !

ANTOINETTE.

Et qui en profite !... Je ne comprends plus !...

MORTEMER.

Oh ! vous !... 

À part.

Elle ne comprend pas !... Ah çà ! se moque-t-elle de moi ?

ANTOINETTE.

Qu’il en profite... c’est trop juste... Pour qu’on le blâme, il faut donc que ce profit soit déshonnête ?

MORTEMER.

Aussi l’est-il ?... aux yeux des autres...

ANTOINETTE.

Voilà ce que je ne croirai jamais de vous !

MORTEMER.

Eh ! mon Dieu, si ; il y a un peu de vrai.

ANTOINETTE.

Dites-moi comment ?

MORTEMER.

Eh bien ! j’ai eu ce que l’on appelle des bonnes fortunes.

ANTOINETTE.

Oui, j’ai entendu parler de cela !...

MORTEMER.

Ah ! vous avez entendu ?

ANTOINETTE.

Oui ! vous avez eu du bonheur, enfin !

MORTEMER.

Oui, du bonheur !...celui... que nous donne le cœur des femmes !

ANTOINETTE, vivement, l’interrompant.

Ah ! je comprends !

MORTEMER, vivement.

Ah ! vous comprenez ?...

ANTOINETTE, se ravisant.

Mais pourtant vous n’êtes pas marie ! Alors, ce n’est pas ce que je pensais !

MORTEMER.

Qu’est-ce que vous pensiez ?

ANTOINETTE.

Mais le plaisir de vivre avec la personne que l’on aime... comme mon frère et ma belle-sœur !... La meilleure fortune n’est-elle pas de rencontrer cette personne-là, avec qui l’on est heureux de passer toute sa vie ?...

MORTEMER.

Très bien ; mais ce n’est pas tout à fait cela...

ANTOINETTE.

Ah !

MORTEMER.

Non ! ce dont je vous parle à son nom... et c’est...

Il s’arrête.

ANTOINETTE, le regardant bien franchement.

C’est ?...

MORTEMER, gêné. À part.

Elle m’intimide avec ses grands yeux ouverts et naïfs...

Haut.

Tenez ! hier au soir, je vous ai trouvée tout animée, toute brûlante d’émotion, d’enthousiasme !... n’est-ce pas ?...

ANTOINETTE.

Oui, j’étais un peu folle... la musique !...

MORTEMER.

Eh bien ! il s’agit d’une harmonie plus suave encore !... d’une joie que vous avez certes rêvée !...

ANTOINETTE.

Non. Jamais on ne m’a dit...

MORTEMER.

Oui ; mais vous l’avez devinée !...

ANTOINETTE, le regardant.

Quoi ?...

MORTEMER.

Comment, ange que vous êtes, votre cœur ne s’est jamais  inquiété de ce qu’un homme comme moi pouvait attendre de... de...

ANTOINETTE.

De quoi ?... Est-ce donc mal, pour hésiter à le dire ?...

MORTEMER.

Mal !... Dites enchanteur, au contraire... 

À part.

Elle ne comprend pas !...

Haut.

Dites enivrant !... Et la preuve, c’est que ma main tremble, et que près de vous...

ANTOINETTE, le regardant.

Près de moi !... Eh bien ?

MORTEMER, balbutiant, intimidé par son regard et ne sachant plus ce qu’il dit.

Rien !... je... mais ce regard si naïf... qui me suit partout ! Je voudrais vous dire... et je ne sais comment... que c’est cela qui m’enchante, qui m’attire... qui me charme...

Même jeu du regard.

et qui me trouble, vous le voyez, au point que... je veux parler...

Avec passion.

Ah ! je le veux pourtant avec passion !... et, je ne sais comment cela se fait...

Doucement.

Mais devant ce regard... je n’ose plus... Non !... – Ah ! c’est ridicule et stupide...mais je n’ose pas... je suis fou... je ne sais plus...

ANTOINETTE, debout, inquiète.

Mon Dieu ! mais qu’avez-vous donc ?

MORTEMER, dégagé de ses yeux, avec violence, sans se lever.

Ce que j’ai ? – Vous ne comprenez pas qu’il y a ici, près de vous, un homme qui s’est fait toute sa vie une loi de ses caprices... et qu’à l’ardente passion qui l’anime, il ne tiendrait qu’à lui de...

ANTOINETTE.

Mais, quoi donc ?... En vérité... mais à la fin, je vous assure que j’ai peur !

MORTEMER, avec triomphe.

Ah ! vous avez peur !

ANTOINETTE.

Pour vous, oui ; vous êtes si ému !...

MORTEMER, abandonnant sa main, à lui-même.

Pour moi ! c’est pour moi !... Elle ne comprend pas !... Elle n’a pas compris !... Rien, rien !

ANTOINETTE, un peu éloignée de lui.

Dois-je appeler ? Qu’avez-vous ? vous me regardez ?...

MORTEMER, toujours assis à demi, doucement, ému, tendre, avec adoration, la regardant, après un petit silence.

Oui, oui ! je vous regarde !... Oui !... Oh ! laissez-moi vous regarder de tous mes yeux, de toute mon âme ! Ah ! Dieu ! cela est donc vrai ?... Il y a donc une innocence, une vertu, une candeur pareilles !... Ah ! que cela est donc beau, et que cela fait de bien de le voir, de l’entendre... et de se dire, en tombant saintement aux pieds de cette chose divine :

Glissant à genoux.

Je ne suis pourtant pas si méchant qu’il me semblait, puisque je suis encore capable de la comprendre et de l’adorer !

ANTOINETTE.

Une larme ! vous pleurez ?

MORTEMER, debout, avec élan.

Une larme du démon... ange que vous êtes, et qui me sauvera, je vous jure !...

ANTOINETTE.

Mais de quoi donc ?

MORTEMER.

Ah ! je vous le dirai peut-être un jour ; mais maintenant, sortez !... quittez cette chambre, sortez vite !...

Il ouvre la porte de gauche toute grande.

ANTOINETTE.

Mais, Rebecca ?

MORTEMER.

Partie depuis longtemps !

ANTOINETTE.

Sans moi ?

MORTEMER.

Oui, je vous expliquerai cela aussi ! Mais retournez vite chez votre sœur, et surtout, que l’on ne vous voie pas sortir de chez moi !

ANTOINETTE, surprise.

Ah ! il ne faut pas...

MORTEMER, prêtant l’oreille à gauche.

Quelqu’un dans l’escalier !... Vite, par là !

Il ouvre la porte du fond.

ANTOINETTE, toute troublée.

Mais cependant cela est si... mais je ne sais où j’en suis...

MORTEMER.

Ah ! Dieu ! et moi donc ! – Ah ! je me rappellerai cette heure de ma vie.

ANTOINETTE.

Adieu, donc !

MORTEMER.

Adieu ? Oh ! non !

L’arrêtant.

Mais au revoir, toujours !... mon enfant ! ma fille ! ma fille !...

ANTOINETTE, émue, prête à sortir.

Ah ! – Ah ! vous l’avez dit comme le disait mon père.

MORTEMER, avec joie.

Oui !... Eh bien ! c’est tout ce que je demande !

Antoinette sort par le fond. Seul.

Hélas ! il y a des femmes pareilles !... et je le sais trop tard !

Bruit de voix à gauche. On entend Clavières qui cherche à retenir Nantya.

Qu’est-ce donc ?

 

 

Scène XII

 

MORTEMER, NANTYA, CLAVIÈRES

 

CLAVIÈRES.

Monsieur de Nantya !... monsieur de Nantya !...

NANTYA, entrant violemment par la gauche, suivi de Clavières qui cherche à le contenir, et se dégageant de ses bras.

Seul !... Elle est partie ![34]

MORTEMER, au fond.

Entrer ainsi chez moi !...

NANTYA, pâle, frémissant.

Monsieur ! j’ai trouvé à votre porte la voiture de madame de Chavenay, et j’ai su par votre ami, que dans cette voiture il y avait, il y a une heure, certaine personne que je n’ai pas à nommer et qui était ici à l’instant ! Je le sais... car elle vient de sortir à mon arrivée !

MORTEMER.

Il faudrait, pour vous répondre, monsieur, vous reconnaître d’abord le droit de m’interroger !

NANTYA.

Ah ! je vous les dirai, mes droits !... Osez seulement m’affirmer sur votre honneur que Mlle de Chavenay ne quitte pas cette chambre à l’instant même ?

MORTEMER.

Par égard pour l’état où je vous vois, monsieur, je vous atteste que j’étais seul !

Nantya le regarde ne sachant que croire. Jean paraît sur le seuil.

JEAN, descend vers le canapé.

Monsieur, c’est cette demoiselle qui a oublié...

NANTYA, apercevant sur le canapé le voile d’Antoinette, et faisant un pas pour s’en emparer.

Ah !

Mortemer le prévient et remet froidement le voile à Jean, sans quitter Nantya du regard ; le domestique sort.

NANTYA, pâle de colère, et d’une voix sourde.

Vous en avez menti !... monsieur, mais je la verrai !...

Il veut s’élancer.

MORTEMER, devant la porte, en travers.

Vous ne verrez rien !...

NANTYA, retenu par Clavières.

Ah ! je vous puerai, misérable !

MORTEMER.

Cela ! nous verrons bien ! Mais quant à cette femme qui sort d’ici, vous ne la verrez pas !

NANTYA, apercevant la porte de gauche.

Je vous dis que je la verrai !

Il s’élance par cette porte.

CLAVIÈRES, seul avec Mortemer.

Mais, c’est donc réellement ?...

MORTEMER, à la fenêtre.

Silence ! la voiture ?... Partie !...

On entend la voiture qui s’éloigne.

Ah ! Dieu soit loué ! – Mais pour la première fois que je me conduis en honnête homme, j’en suis bien mal récompensé !...

 

 

ACTE IV

 

Même décor. Au petit jour. Une lampe allumée, sur le secrétaire. Devant le feu, une table couverte de papiers avec bougie allumée.  Le secrétaire est ouvert et tous les tiroirs sont en désordre. Lettres, paquets, etc.

 

 

Scène première

 

MORTEMER, assis sur le canapé devant la table et achevant de cacheter une lettre

 

Cinq heures... déjà !... Ce feu ne brûle pas : je suis glacé ! Ah !

Reprenant une autre lettre.

Ceci pour Troënes qui dort toujours là-haut ; puisque j’ai pu m’occuper de lui, ne l’oublions pas... pour une fois que je rends service à un mari... On a beau s’être battu souvent ; la nuit qui précède l’aventure n’est jamais bien calme.

Il jette des papiers au feu.

Parlez-moi de nos braves ancêtres qui dégainaient tout de suite, dans la rue, sous un réverbère ; cela supprimait le mal de nerfs et la réflexion... la réflexion surtout !

Avec amertume.

Sotte affaire, qui me ramène à mes habitudes... à l’heure où cette douce enfant me les faisait oublier avec tant de joie !

Regardant la place où Antoinette s’est assise.

Elle était là... souriante et calme, comme une petite fée, certaine de son pouvoir, et sa baguette d’or réveillait dans ce cœur blasé toutes les pensées bonnes et généreuses d’autrefois !... Et il faut tuer un brave garçon qui l’aime, ou se faire tuer par lui !...

Soupirant.

Ah ! mon Dieu !... que la vie est donc bête !... Voyons, où en étais-je ?

Parcourant les dossiers.

Papiers d’affaires, loyers, fermages !...

Traversant pour aller au secrétaire, avec une liasse de papiers.

Clavières à raison : On vieillit !... La dernière fois que je me battis, il y a quatre ans... du diable, si je m’amusai à tout cela. Et aujourd’hui, je classe, je brûle, je relis, je plie bagage !...

Fermant un tiroir.

Plions donc !... Pour qui, au fait ? – Mes héritiers ! Je n’en ai pas ! Pas de frère, pas de sœur, pas d’enfant !...

Cherchant.

Et je ne sais personne autour de moi que j’aime et qui m’aime assez ?...

Amèrement.

Personne !... Je suis seul dans ma vie...

Regardant autour de lui.

comme dans cette chambre ! – Moi, devant moi !... Et que je revienne tout à l’heure percé d’un coup d’épée !... pour veiller à mon chevet, pour me pleurer... si je meurs !...

Il regarde encore la chambre et achève sa pensée par un geste.

Belle fin, Mortemer, avoue-le !... Qu’une vie est sagement conduite quand c’est là qu’elle nous mène !

Tristement.

Seul !... et de tous ces cœurs, de femmes qui charmaient ta vie... pas un pour adoucir ta mort !...

Regardant un tiroir entr’ouvert, plein de lettres.

Mais, des lettres jaunies, fanées, voilà tout ce qui reste !... Et pourtant que de passions là-dedans !...

Il prend une poignée de lettres.

La terre ne leur suffit plus !... Elles parlent de m’adorer jusque dans l’autre monde !

Il ouvre une lettre isolée.

La première... au hasard... Ah ! j’en suis bien sûr !...

Il lit.

« Ce qu’est mon amour pour vous, le saurez-vous jamais, mon ami ?...

Descendant et s’interrompant.

Nous y voilà !

Lisant.

« Peut-être, un jour... quand tout sera fini !... »

S’interrompant.

Ah ! pardon !... Celle-ci admet une fin !... De qui donc cette écriture ?...

Lisant.

« ...quand tout sera fini, et quand vous chercherez au bas de cette lettre, sans vous le rappeler, le nom de celle qui l’aura écrite !... »

S’arrêtant.

C’est pourtant vrai !...

Il lit.

« Tout cela, je le sais d’avance, ma raison me le dit sans cesse ; et cependant je vous aime assez pour l’oublier quand je vous vois, et quand je m’en souviens, pour vous aimer encore !... »

Ému.

Sincère et vraie !... tu l’étais, pauvre femme... on le sent bien !...

Regardant la lettre.

le bonheur était peut-être là, mais je ne voulais que mon plaisir... De qui donc cette lettre ?... Pas de nom !... ni de date ! – Ah ! ce cachet !...

Il le regarde à la lumière de son bougeoir.

Il ne me rappelle rien !... D’ailleurs !... il est bien temps !... Qu’ai-je affaire d’un remords de plus ?...

Il jette la lettre sur la table, frissonnant.

Ah !... décidément, cette fin de nuit est glacée !...

 

 

Scène II


MORTEMER, TROËNES

 

TROËNES, entrant par la gauche d’un air ahuri en regardant où il est, son paletot sur le bras.

Où donc est-ce que je suis, moi ?

MORTEMER, qui arrange le feu, se retournant.

Ah ! ah ! vous voilà, vous !

TROËNES.

Ah ! je suis chez vous ?

MORTEMER.

Vous voyez !

TROËNES.

Bonjour. Ça va bien ?

MORTEMER.

Pas ma ! Et vous, vous avez bien dormi ?

TROËNES.

Oui, un petit somme !

Regardant autour de lui, abruti.

Je suis chez lui ?...

Comprenant.

Ah !... je comprends !... J’étais un peu gai à ce souper, alors on m’a...

MORTEMER.

Voilà !

TROËNES, vivement.

Mazette ! Je vais rentrer avant le jour, je ne veux pas découcher.

MORTEMER.

Je comprends ça !

TROËNES, remontant sa montre.

Quelle heure ?

MORTEMER.

Six heures !

TROËNES.

Bon, je dirai à Louise que mon cocher s’est trompé d’adresse et que nous nous promenons comme ça...

MORTEMER.

Depuis avant-hier.

TROËNES, même jeu.

Comment, depuis avant-hier ! Depuis hier !

MORTEMER.

Avant-hier !

TROËNES.

Hier ! Voyons, farceur ! Je suis parti à onze heures du soir...

MORTEMER.

Mardi, 15 novembre !

TROËNES.

Eh bien ?

MORTEMER.

Eh bien ! comme nous sommes au jeudi 17...

TROËNES.

Jeudi ! Il n’y a donc pas eu de mercredi ?

MORTEMER.

Pas pour vous !

TROËNES.

Ah ! Je comprends ! Vous m’avez laissé dormir ! Oh ! sapre... Deux nuits dehors ! Qu’est-ce que je vais dire à Louise ?

MORTEMER.[35]

Qui est venue pendant votre sommeil !

TROËNES, atterré.

Elle est venue ! Ah ! Je vais passer pour un mauvais sujet, tenez !

MORTEMER, assis sur le canapé à gauche.

Je le crains...

TROËNES, venant à lui, derrière le canapé.

C’est pourtant votre ami Veaucourtois qui est cause de ça ! Il me propose à souper chez Florine. Moi, je me dis : Je vais joliment m’amuser ! Florine est si drôle ! J’y vole ! Florine me saute au cou ! Oh ! que c’est gentil, voilà mon bébé ! Moi, je pensais : Elle est vraiment bonne cette Florine ! Il y en a tant d’autres qui m’auraient arraché les yeux pour mon mariage ! Alors je me lance, vous comprenez ! Je trouve des mots d’un comique !... Je les éblouis, quoi !

MORTEMER.

Je le crois !

TROËNES.

Mais c’est ce qui m’a perdu ! En me voyant si étourdissant, voilà Florine qui se reprend d’amour pour moi, et alors la rage, vous comprenez, les femmes ! Elle dit : Voyons, bébé, jasons un peu. Elle a été bien mignonne, hein, ta petite Florine. Il ne tenait qu’à elle d’envoyer tes lettres au papa de la demoiselle et d’empêcher ton mariage, pas vrai ? – Moi, jobard, je crois ça, et je lui dis : Florine,

Avec des larmes.

ça, je t’en saurai un gré éternel. – Oui ? Eh bien ! alors, mon petit chat, paye-moi donc les deux premiers quartiers de ma pension qui sont échus ! – Moi, vous comprenez, je reste là ! – Quelle pension ? – Et là-dessus, est-ce qu’elle ne me tire pas un écrit, par lequel je m’engage à lui faire quatre mille francs de pension si je me marie !...

MORTEMER.

Oh ! oh !

TROËNES.

Je n’y pensais plus, moi ; j’avais fait ça... vous savez... comme on dit : ma parole d’honneur : ça n’engage à rien !

MORTEMER.

Oui !

TROËNES.

Je dis : Je ne payerai pas !... Elle me répond : « Tu t’en ferais mourir !... » Je me fâche ! j’étais un peu monté... j’entre dans une colère ! j’en dis ! j’en dis ! j’en dis tant que la tête me tourne... et puis... vous comprenez !... Et à partir de ce moment, plus personne !...

S’asseyant près de lui.

Voilà comme ça s’est fait !...

MORTEMER.

Dites donc ! mais c’est mauvais ça !

TROËNES.

Bah ! est-ce que je payerai ?

MORTEMER.

Elle fera un procès, vous aurez peur du scandale... et vous payerez !

TROËNES, convaincu.

Ai-je eu une fichue idée d’aller souper chez elle !... Si encore je m’étais amusé !... mais c’est que je ne me suis pas amusé du tout !

MORTEMER.

Bah ! elle est si drôle !

TROËNES.

Mais c’est qu’elle n’est plus drôle... Je ne la trouve plus drôle !...

MORTEMER.

Je comprends ça !

TROËNES.

Et les autres, donc ! sont-ils bêtes ! ils riaient tous de me voir en colère. Je me disais : Mais, est-ce que je suis bête comme ça, moi ?...

MORTEMER.

Oui ?

TROËNES.

Des vieilles filles toutes plâtrées !

MORTEMER.

Madame de Troënes est plus jolie que ça !

TROËNES, appuyant.

Madame de Troënes est bien plus jolie que ça !

MORTEMER.

Et on le lui dit assez !

TROËNES, de même.

Et on le lui dit...

S’arrêtant.

On le lui dit ! qui est-ce qui le dit ?

MORTEMER.

Tous ceux qui lui font la cour !

TROËNES.

Il y a des gens qui font la cour à ma femme ?

MORTEMER.

Moi, le premier !

TROËNES.

Oh ! vous ne le diriez pas, si c’était vrai !

MORTEMER.

Je vous le dis comme avis, cher ami ! De deux choses l’une : ou vous aimez votre femme, et vous êtes un bon mari, bien rangé, qui n’allez plus souper chez Florine, qui n’est plus drôle...

TROËNES.

Oh ! non !

MORTEMER.

Et je respecte en vous l’époux heureux et digne de l’être... Ou bien, vous continuez votre vie un peu légère, et alors...

Il tire, sans se lever, d’un tiroir, le papier qu’il a cacheté au début de l’acte.

Gare aux vieux garçons qui viendront trouver madame de Troënes avec cette pièce curieuse :

Tenant le papier en l’air.

« Je m’engage à faire une rente de quatre mille francs à Athénaïs-Miranda Boulingot, dite Florine, que j’adore... »

TROËNES.

Mon écrit !

MORTEMER.

Qui est bien à moi, mon bel ami, acquis hier au soir de la susdite Florine, avec mes propres deniers !

TROËNES.

Ah ! c’est un beau trait ! merci !

MORTEMER, continuant.

Mais que nous déchirerons ensemble...

TROËNES.

Tout de suite ?

MORTEMER, lui montrant la suscription.

Non, lisez : Pour remettre à M. de Troënes...

TROËNES, lisant.

Le jour du baptême de son premier-né.

MORTEMER.

Ça vous va-t-il ce marché-là ?

TROËNES, vivement.

Je crois bien !

MORTEMER.

Alors, c’est dit !

TROËNES.

Pristi ! Ce sera un garçon !

MORTEMER.

Tope-là !

TROËNES, debout.

Je prends mon chapeau et je me sauve !

 

 

Scène III

 

MORTEMER, TROËNES, VEAUCOURTOIS

 

VEAUCOURTOIS, entrant par le fond. Tenue de soirée, un peu chiffonnée, un reste d’ivresse. Il est grelottant, éreinté de sa nuit et fredonne en toussotant.

Tu, tu, tu !... Ah ! les voilà tous debout !... Ah ! bravo ! brava !... Tu, tu, tu !

MORTEMER.

D’où diable sors-tu, toi... en gilet blanc, à cette heure ?

VEAUCOURTOIS.[36]

Je viens de passer une petite nuit d’enchantement et d’ivresse !

Fredonnant.

Tu, tu, tu !

Il a un accès de toux.

TROËNES.

Eh bien ! eh bien !

VEAUCOURTOIS.

Ce n’est rien !... J’ai monté les escaliers, quatre à quatre, tout guilleret !

Il grelotte et claque des dents.

TROËNES.

C’est donc ça que vous grelottez !

VEAUCOURTOIS.

C’est le sang qui se porte au cœur avec une vivacité !...

MORTEMER.

La sève !

VEAUCOURTOIS.

Tu ! tu, tu !... Un petit verre de madère !...

Troënes va au fond lui verser un petit verre de vin d’Espagne.

Cette vivacité du sang m’éblouit !

Il chancelle sur Mortemer qui le soutient.

MORTEMER, à Troënes en lui faisant signe de le soutenir.

Eh ! gare-là !... 

À Veaucourtois.

À quoi as-tu passé ta nuit, vieux fou ?...

Il lui donne le biscuit et le verre qu’apporte Troënes.

VEAUCOURTOIS.

Une nuit babylonienne !... Nous avons pendu la crémaillère de Nina !...

MORTEMER.

L’écrevisse ?... Ce n’est donc pas fini ?

VEAUCOURTOIS, prenant son biscuit trempé.

Fini !... cela commence !... Je l’ai mis dans ses meubles, cet ange !

MORTEMER.

Et le vieux singe ?

VEAUCOURTOIS, riant et croquant.

Oh ! délicieux !... Elle m’a expliqué le vieux singe ! Je connais le vieux singe ! Il était là !

MORTEMER.

Dame !...

VEAUCOURTOIS.

C’est son professeur de chant qui lui fait la cour !...

Riant.

Eh ! eh ! vieille bête !

MORTEMER.

Et Charles !... Est-ce aussi un professeur de quelque chose ?... celui-là !

VEAUCOURTOIS, s’asseyant à droite, sur le fauteuil, presque face au public.

Charles... C’est Charlotte !... une petite blondinette.

MORTEMER.

Il y avait pourtant bien Charles.

VEAUCOURTOIS.

Charlotte !... C’est la blondinette elle-même qui me l’a dit : Ainsi !... Tu, tu, tu !... Je me sens une verve ce matin !...

Il s’assoupit dans le fauteuil.

TROËNES, à Mortemer, après l’avoir regardé tous deux en silence.

Ce n’est pas un homme, ça ! c’est un coucou !... Il doit marcher avec des poids !... Où sont les poids ?...

Il passe derrière lui.

Crrr !!!

MORTEMER.

Oui... Eh ! bien, tenez !... Voilà ce qui vous attend si vous...

TROËNES, effrayé.

Assez !... Je vais voir ma femme !

MORTEMER.

À la bonne heure !

TROËNES, criant à Veaucourtois qui s’endort.

Bonsoir papa !

Imitant le bruit du poids, il se sauve par le fond.

crrr !...

VEAUCOURTOIS, réveillé.

Nina ! Ninicha !

Debout, effaré.

Qu’est-ce que je disais donc ?

MORTEMER, haussant l’épaule.

Rien !

 

 

Scène IV

 

MORTEMER, VEAUCOURTOIS, CLAVIÈRES

 

CLAVIÈRES, entrant par la gauche, à Mortemer.

Oh ! déjà levé !... à la bonne heure !... 

À Veaucourtois.

Toi aussi ?

Mortemer remonte.

VEAUCOURTOIS.

Moi aussi !

Fredonnant.

Tu, tu, tu !...

CLAVIÈRES, à Veaucourtois.

Ah ça ! on se bat tout à l’heure, voyons !

VEAUCOURTOIS.

Je le sais bien que nous nous battons tout à l’heure ! Je n’ai point quitté Nina pour autre chose !

Chantant.

Et doucement on y passe sa vie...

De l’amour, de l’amour au combat ! ba ! ba ! ba !

CLAVIÈRES.

Et tu te crois habillé pour un duel ?

VEAUCOURTOIS, de même, chantonnant.

Quand j’aurai revêtu, tu, tu, tu, mon harnais de combat !

CLAVIÈRES.

Oui, eh bien ! tu, tu, tu,... va vite !

VEAUCOURTOIS.

Je m’élance !...

Chantant.

De l’amour, de l’amour au combat !...

Il sort sur des fioritures, par la gauche.

 

 

Scène V

 

MORTEMER, CLAVIÈRES

 

MORTEMER.[37]

Eh bien ! où en sommes-nous ?

CLAVIÈRES.

À s’égorger !... Je rentrais hier au soir pour te rendre compte des pourparlers de la soirée, et ne te trouvant pas...

MORTEMER.

Oui, j’étais au cercle !

CLAVIÈRES.

C’est ce que l’on m’a dit !... Et ma foi, épuisé d’avoir couru et parlé toute la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, je me suis couché en disant à Jean de me réveiller à ton retour, mais ce maladroit l’a oublié...

MORTEMER.

Non !... C’est moi qui l’ai empêché de t’obéir !... Nous aurions passé toute la nuit à causer, comme on fait en pareil cas, et pour toi comme pour moi, je préférais le sommeil !... Donc, on se bat ce matin ?

CLAVIÈRES.

À Saint-Germain !

MORTEMER.

Je m’y attendais

Montrant ses papiers.

comme tu vois !... seulement je le regrette ; car enfin, ce jeune homme ne m’a donné aucun motif de haine !... Il aime mademoiselle de Chavenay... il la voit chez moi... il s’emporte ; c’est bien naturel !

CLAVIÈRES.

Ah ! il est terriblement monté !... Impossible de venir à conciliation ; nous ne voulions pas reculer ; ses témoins ne voulaient pas démordre...

MORTEMER, de même, l’interrompant.

Ah ! à propos, quels témoins ?

CLAVIÈRES.

M. Du Bourg et M. de Chavenay ?

MORTEMER.

Le frère ?

CLAVIÈRES.

Le frère !... J’étais surpris comme toi !... mais voici une lettre de M. de Nantya que j’ai pris la liberté de décacheter, vu l’urgence...

MORTEMER, prenant la lettre.

Tu as bien fait !...

Il lit.

« Monsieur... je crois de mon devoir de vous expliquer le choix de mes témoins qui peut vous paraître au moins étrange. Outre qu’il ne me semble pas malséant que M. de Chavenay soit témoin d’une affaire où l’honneur de son nom est en cause, il est le seul ami que j’aie à Paris, et un autre choix pourrait éveiller ses soupçons. Je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur, qu’il ignore absolument la vraie cause de cette rencontre. J’ai dû prétexter une querelle banale survenue chez vous à propos des dernières courses. Je pense, monsieur, que vous apprécierez les raisons de toute nature qui m’ont dicté cette conduite, et que vous ne refuserez pas de vous associer à une discrétion dont vous m’avez le premier donné l’exemple.

« Agréez, monsieur, etc. »

Eh bien, mais il a raison ! Et c’est d’un honnête garçon !

Il remet la lettre dans l’enveloppe et passe à gauche pour la serrer dans le secrétaire.

CLAVIÈRES.

J’ai donc traité avec Chavenay sur le fait d’un démenti à propos des chevaux anglais que tu vantais !

MORTEMER, fermant l’enveloppe de la lettre et la repliant.

Moi qui les déleste !

Il va pour la jeter dans un tiroir et s’arrête en la regardant. Moment de silence.

Tiens !...

CLAVIÈRES.

Quoi donc ?

MORTEMER, regardant de plus près.

Oh ! c’est singulier !

CLAVIÈRES.

Quoi, l’adresse ?

MORTEMER, très surpris, regardant de plus près.

Non ! Le cachet !

CLAVIÈRES.

Le cachet ?

MORTEMER, regardant toujours.

Donne-moi donc cette lettre, là... sur ma table !

Il lui indique la lettre qu’il a lue précédemment, quand il était seul.

CLAVIÈRES, allant à la table de droite prendre cette lettre.

Celle-ci ?...

MORTEMER.

Oui !

Clavières apporte la lettre. Mortemer descend, rapproche les cachets des deux enveloppes en les lui montrant.

CLAVIÈRES, surpris.

Le même !...

MORTEMER, vivement.

Ah ! c’est bien le même cachet, n’est-ce pas ? Je ne me trompe pas ?

CLAVIÈRES.

Parbleu !...

MORTEMER, très surpris.

Mais alors... je ne comprends pas !... Tu comprends, toi ?...

CLAVIÈRES.

Non !... Mais d’abord, de qui cette lettre-là ?

MORTEMER.

D’une femme !... Laquelle ?... Je ne sais plus !

CLAVIÈRES.

Alors, très ancienne, cette lettre ?

MORTEMER.

Évidemment !

CLAVIÈRES, tranquillement.

C’est bizarre, en effet !... Mais quoi, un cachet... on ne sait pas ! après tout ! ça va, ça vient !... comme autre chose !

MORTEMER.

Armorié ?

CLAVIÈRES, regardant.

C’est vrai !... armorié ! – Ah ! c’est curieux !

MORTEMER.

Dis, inouï, inconcevable !

Regardant.

Le même cachet ! le même ! Il n’y a pas de ces hasards-là, et ce rapprochement... ces deux lettres, là... ce matin !...

CLAVIÈRES.

Et tu ne soupçonnes pas ?...

MORTEMER, très agité.

Mais rien !... Je ne puis plus me rappeler !... Pourtant, cette lettre !... une femme !

CLAVIÈRES.

Quoi ?

MORTEMER.

Une femme envers qui j’ai des torts, assurément !... Et ce jeune homme qui me provoque !... Mieux que cela. Rappelle-toi ce refus, à notre première entrevue... de serrer la main que je lui tendais... Et avant-hier encore, cette ironie à mon adresse... Y aurait-il sous jeu une femme qui se venge ?

CLAVIÈRES, secouant la tête.

S’il aime mademoiselle de Chavenay...

MORTEMER.

C’est vrai !... Mais il y a quelque chose, enfin... c’est évident... Quoi ?... je n’en sais rien ; – mais il faut le savoir... et je le saurai !

CLAVIÈRES.

Avant le duel ?

MORTEMER.

Pardieu ! – Je veux connaître ce qui est au bout de mon épée !... Une rivalité... je me défends, voilà tout ; mais une haine... je la tue !

CLAVIÈRES.

C’est juste.

MORTEMER.

À quelle heure ce rendez-vous ?

CLAVIÈRES.

Mais il serait temps de partir !

MORTEMER, remontant pour entrer chez lui et regardant toujours ta lettre qu’il tient à la main.

Ah ! c’est inouï, cette écriture !... Et ne pas se rappeler...

Cherchant.

Nantya, Nantya !... Non, rien !

Il entre chez lui, sans refermer la porte.

CLAVIÈRES.

Allons ! ne t’énerve pas !... Où est Veaucourtois ?

 

 

Scène VI

 

MORTEMER, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS

 

VEAUCOURTOIS, armé en guerre, avec les armes, fredonnant avec bravoure.

Voilà ! voilà ! le harnais du combat !

CLAVIÈRES.

Tu sais que les témoins se battent aussi !

VEAUCOURTOIS, sautant.

Hein ?

CLAVIÈRES.

Allons, allons, n’aie pas peur !... Ce n’est pas vrai !

VEAUCOURTOIS, héroïque.

Mais je n’ai pas peur, ventremahon !... Marchons !

MORTEMER, reparaissant, son chapeau sur la tête et son paletot sur le bras.

Allons, en route !

La porte s’ouvre, et Chavenay parait au fond avec Du Bourg et Jean, au moment où Mortemer ferme son secrétaire. Mouvement de surprise. Se retournant.

Monsieur de Chavenay... Qu’est-ce donc ?

 

 

Scène VII

 

MORTEMER, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS, CHAVENAY, DU BOURG

 

CHAVENAY, entrant.[38]

Rien, rien. Un petit accident sans importance, messieurs. Au moment de partir, nous apprenons qu’il y a grande chasse dans la forêt de Saint-Germain, et nous croyons prudent de vous proposer un autre lieu de rencontre.

CLAVIÈRES.

Celui qui vous plaira, messieurs.

MORTEMER.

Peu importe !

CHAVENAY.

Ville-d’Avray, par exemple ?

CLAVIÈRES.

Va pour Ville-d’Avray ; nous nous rejoindrons au pont de Sèvres.

CHAVENAY.

Alors, messieurs...

Ils saluent.

MORTEMER, les arrêtant.

Pardon !... Mais avant de descendre, messieurs, vous plairait-il d’échanger avec moi deux mots, à titre de simples renseignements ?

CHAVENAY, surpris.

Volontiers, monsieur ; seulement, je vous ferai observer que M. de Nantya est en bas dans ma voiture, et...

MORTEMER.

Oh ! l’affaire d’une minute.

Chavenay descend avec Du Bourg. Veaucourtois remet les armes sur le canapé à droite ; Clavières traverse au fond et passe à gauche.

Le nom que vous venez, de prononcer, monsieur, est bien celui de votre ami ? Il s’appelle bien M. de Nantya ?

CHAVENAY.

Mais, sans doute, monsieur...

MORTEMER.[39]

C’est que ce nom, tout nouveau pour moi, est aussi inconnu à beaucoup d’autres... Et hier au soir, à mon cercle, je n’ai trouvé personne pour me renseigner sur son compte.

CHAVENAY.

Cela ne prouverait qu’une seule chose, monsieur, c’est que M. de Nantya n’est pas de votre monde.

MORTEMER.

Mais de quel monde est-il ? – Car, enfin, je ne sais de lui ni ses relations, ni sa parenté ?...

CHAVENAY.

Pardon, monsieur, mais vous savez que je lui sers de témoin ; et c’est assez pour attester qu’il est homme d’honneur !

MORTEMER.

Fort bien, monsieur ; mais comment cet homme d’honneur se sert-il d’un cachet qui n’est pas le sien ?...

Il présente la lettre.

CHAVENAY.

Mon Dieu, monsieur, permettez-moi d’être surpris des singuliers scrupules qui vous viennent à l’heure du combat... et...

MORTEMER, l’interrompant.

Oh ! monsieur, je me suis battu six fois !... Voilà pour le passé !... Et je désire savoir avec qui je me battrai la septième fois !... Voilà pour le présent.

CHAVENAY.

Mais, monsieur...

MORTEMER, l’interrompant en lui montrant la lettre de Nantya.

Mon Dieu, monsieur, reconnaissez-vous ceci pour le cachet ordinaire de votre ami ? Oui, ou non ?...

CHAVENAY.

Mais oui, monsieur !

MORTEMER.

Celui de la famille de Nantya ?...

CHAVENAY

Pardon !... Nantya n’est pas un nom de famille !... C’est un nom de terre que porte notre ami !...

MORTEMER, vivement.

Mais alors, ce n’est plus son nom... ou du moins il en a un autre ?

CHAVENAY.

Qu’il ne lui plaît pas de porter, oui, monsieur.

MORTEMER.

Parce que ?...

CHAVENAY.

Ah ! ceci est son affaire, et n’est pas la nôtre ?

MORTEMER, de plus en plus nerveux.

Mais enfin, monsieur... avec qui est-ce que je me bats ?

CHAVENAY.

Avec monsieur de Nantya !

MORTEMER.

Qui n’est pas monsieur de Nantya, ou qui ne l’est qu’à demi !... Allons donc, messieurs, l’autre nom, s’il vous plaît ?... le vrai nom ?... le vrai ?...

CHAVENAY.

Mais, monsieur, nous n’avons pas qualité pour vous le faire connaître.

MORTEMER.

Et moi, je n’ai pas l’habitude de me battre avec une personne que je ne sais comment désigner !... Veuillez en référer à votre ami... J’attendrai !

CHAVENAY.

Prenez garde, monsieur... que ceci m’atteint directement !...

MORTEMER.

Oh ! monsieur ! avec vous ce sera tout plaisir ; je saurai du moins à qui j’ai affaire !

CLAVIÈRES, intervenant.[40]

Voyons !... voyons, messieurs ! n’y a-t-il pas moyen d’accommoder cela ?

Chavenay et Du Bourg se consultent à part.

VEAUCOURTOIS.[41]

Oui, que diable !... ce jeune homme doit connaître son nom.

CLAVIÈRES, vivement, à Mortemer.[42]

Tout de bon, tu veux...

MORTEMER, à part, regardant Chavenay et Du Bourg.

Eh ! tais-toi donc, mordieu ! Ils parleront, et je saurai ce que je veux savoir.

CHAVENAY, reprenant le milieu.

Puisque vous nous y forcez, monsieur... et mon ami étant d’avis que ce n’est pas outrepasser nos droits, voici tout ce que nous pouvons dire... Ce nom de Nantya est celui d’une terre où la mère de notre ami a vécu longtemps, séparée de son mari... Et par un pieux scrupule, notre ami n’a pas voulu d’autre nom que celui qu’elle portait elle-même de son vivant.

MORTEMER, vivement.

De sorte que ce cachet serait aussi ?...

CHAVENAY, regardant.

Celui de la mère... oui, monsieur.

MORTEMER, à Clavières, vivement, à demi-voix, très nerveux.

Qu’est-ce que je disais ?... Une vengeance de femme !... Un fiis qui venge sa mère, que j’aurai connue... je ne sais où !

CLAVIÈRES.

Mon Dieu ! calme-toi !

MORTEMER, très fiévreux.

Oui, oui, je suis calme !... 

À Chavenay.

Et cette femme, monsieur, cette femme s’appelait ?

CHAVENAY.

Mais monsieur, en vérité, je ne sais quel intérêt !

MORTEMER, avec force.

Ah ! dites-le, monsieur !... Disons tout !... Il faut tout savoir...

Baissant la voix.

Cette dame était ?...

CHAVENAY, à lui seul.

Madame de Rilly.

MORTEMER.

De Rilly !... Elle !... comment ?... Le fils de... Eh ! monsieur, j’ai connu madame de Rilly !... Je l’ai connue lors de cette rupture avec le mari... précisément... Et madame de Rilly n’avait pas d’enfant !

CHAVENAY.

De son mari, non, monsieur !...

MORTEMER, vivement et haut.

Ni d’un autre !... Je connais toute cette histoire, je la connais bien, messieurs, le mari avait tout découvert... l’amant dont on n’a jamais su le nom... et bien coupable d’ailleurs, avait quitté Paris la veille avec une autre femme.

CHAVENAY.

En effet, monsieur...

MORTEMER, avec force.

Et par le ciel !... il n’y avait pas d’enfant de cet homme !...

CHAVENAY.

Pardonnez-moi, monsieur, il y en avait un qui est né six mois après !

MORTEMER, avec anxiété.

Un enfant de... de...

CHAVENAY.

De l’amant, oui monsieur !...

MORTEMER, de même.

Et c’est ?...

CHAVENAY.

Notre ami !

MORTEMER, à lui-même, reculant à gauche.

Lui !... lui !...

 

 

Scène VIII

 

MORTEMER, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS, CHAVENAY, DU BOURG, NANTYA

 

Nantya parait sur le seuil du fond. Mouvement de Mortemer qui se contient, et le regarde en cherchant à dompter son émotion.

MORTEMER, à lui-même.

Le voilà !... Le voilà !

NANTYA, du fond.

Je vous demande pardon, messieurs, mais il faut bien venir vous rappeler que le temps passe !...

Sans se tourner vers Mortemer et s’adressent aux témoins.[43]

Qu’est-il donc arrivé ?

CHAVENAY.

Je ne sais, mais depuis un quart d’heure ; les étranges questions de monsieur...

NANTYA, descendant en regardant fièrement Mortemer.

Les questions ?...

MORTEMER, à part, de même.

Et beau, et généreux, et noble !...

CLAVIÈRES, descendant à sa gauche.

Qu’as-tu donc ?

MORTEMER, l’écartant sans quitter Nantya du regard.

Rien !...Rien !... 

À lui-même.

Ah ! cela ne s’exprime pas...

Frappant sur son cœur.

C’est là !

À lui-même.

Mon fils !... à moi !...

NANTYA, qui a échangé deux mots avec Chavenay.

Maintenant que ces messieurs vous ont satisfait, monsieur, partirons-nous, enfin ?

MORTEMER, ne sachant plus où il en est.

Partir !... Pourquoi ?

CLAVIÈRES, stupéfait.

Mais pour te battre...

MORTEMER.

Me battre !... moi et lui ! allons donc !...

CHAVENAY, stupéfait.

Vous refusez ?

MORTEMER.

Ah ! oui !... oui !... Ah ! oui, certes, je refuse !

NANTYA.

Par exemple !

CLAVIÈRES, à Mortemer.

Comment ?

MORTEMER, à Clavières.

Tu veux que je me batte avec... avec...

Avec amour.

cet enfant !

NANTYA.

Mais cet enfant saura bien...

CHAVENAY, l’arrêtant.

Pardon !... ceci nous regarde !...

À Mortemer, après avoir fait passer Nantya à sa gauche.

Nous direz-vous au moins pourquoi ce singulier refus.

MORTEMER.

Pourquoi ?...

NANTYA.

Oui !

MORTEMER.

Ah ! c’est vrai !... Il faut bien vous le dire !...

Avec explosion.

Eh bien, je ne veux pas ! Je ne peux pas me battre, parce que...

NANTYA, entre ses deux témoins, achevant pour lui.

Vous avez peur !...

MORTEMER, prêt à lui ouvrir ses bras.

Peur ?... oui, j’ai peur...

De même.

car je suis...

NANTYA, de même, malgré les efforts de ses témoins pour le contenir.

Car vous êtes lâche avec les femmes, et lâche avec les hommes !...

MORTEMER, épouvanté.

Ah ! mon Dieu, il ne me laissera pas lui dire...

NANTYA, avec une colère croissante, de même.

Ah ! Pour vous décider à vous battre, il faut donc vous crier ce que je pense de vous; et vous jeter à la face mon mépris et ma haine ?

MORTEMER, à Clavières, désespéré.

Ah ! faites-le taire !... Qu’il se taise !

NANTYA, malgré les efforts de Chavenay pour le faire taire.

Un roué, capable d’attirer ici pour la séduire...

MORTEMER.

Oh ! sur mon honneur ! ce n’est pas vrai !

NANTYA, éclatant de rire et se dégageant de ses témoins.[44]

Ah ! ah ! son honneur !... L’honneur de cet homme qui s’est fait toute sa vie un jeu de celui des autres !... L’honneur d’un Mortemer !

MORTEMER, frappé au cœur.

Ah !... c’est bien assez !... Je vous jure que c’est assez !

NANTYA.

Vous vous battrez donc, enfin ?

MORTEMER, égaré.

Si je... non !... Ah ! je ne sais plus !... Et moi qui allais lui dire !...

Le regardant avec effroi.

Et voilà ce qu’il pense de moi !... mais c’est horrible, cela !... c’est horrible !

CHAVENAY.

Enfin, répondez donc, monsieur... refusez-vous toujours de nous rendre raison ?

MORTEMER, brisé.

Je refuse, oui !

CLAVIÈRES.

Quoi ?

MORTEMER.

Ah ! laisse-moi, toi !... Mon Dieu, qu’on me laisse !...

CLAVIÈRES.

Mais explique-nous...

MORTEMER, tombant désespéré sur le canapé de gauche.

C’est un enfant !... Je n’ai rien entendu !... Emmenez-le !... Emmenez cet enfant !... Emmenez-le !...

Silence, musique, les témoins se regardent avec stupeur, puis Chavenay se tourne vers Nantya.

CHAVENAY.

Il ne nous reste plus qu’à nous retirer !...

Chavenay et Du Bourg remontent lentement, emmenant Nantya.

NANTYA, après quelques pas, se retournant, pâle et frémissant de colère contenue, vers Mortemer assis et qui se cache le visage.

Ainsi !... C’est bien résolu. Vous refusez encore ?

MORTEMER, anéanti.

Vous voyez bien que je ne veux pas répondre !... Par charité, laissez-moi !...

NANTYA, éclatant.

Et je vous jure, moi... que je saurai bien vous forcer à vous battre !...

Il lève la main pour le souffleter.

MORTEMER, debout, l’arrêtant de la main et du geste.

Oh ! malheureux !... malheureux enfant !

Avec douleur.

Pas cela, au moins!... Pas cela !...

Nantya le regarde, comme foudroyé par son regard, et se laisse entraîner par Chavenay et Du Bourg.

CLAVIÈRES, à Mortemer.

Quoi, tu le laisses ?

MORTEMER, chancelant et balbutiant.

Pour Dieu, faites-le partir !... Qu’il s’en aille !... Je ne vois plus !... J’étouffe !... Qu’il parte ! J’étouffe !

Il retombe assis.

CLAVIÈRES, lui montrant Nantya sur le seuil de la porte.

Mais tu n’as donc pas vu ?... mais il t’a...

MORTEMER, à demi-voix.

Ah ! malheureux fou !... Tais-toi donc !... C’est mon fils !...

CLAVIÈRES, saisi.

Ton fils !... oh !...

Il fait signe aux témoins d’emmener Nantya.

MORTEMER.

Ah ! Seigneur Dieu ! Le voilà le châtiment !... le voilà !...

 

 

ACTE V

 

Chez M. de Chavenay. Même décor qu’au second acte.

 

 

Scène première

 

REBECCA, CLÉMENCE, DU BOURG

 

Clémence à gauche, près d’un guéridon de travail. Rebecca à droite, à côté d’elle. Du Bourg, au fond sur une causeuse devant le feu, parcourant un journal.

REBECCA, à Clémence.

Et il s’est enfin décidé à rentrer, ce monsieur ?

CLÉMENCE.

Ce matin seulement, chère amie, à sept heures ! Naturellement, tout le monde était couché. M. de Troënes, tout penaud et grelottant, entre chez sa femme qui fait semblant de dormir, et voilà un homme bien embarrassé de sa contenance, désirant et n’osant pas la réveiller !

REBECCA.

Alors ?

CLÉMENCE.

Alors, il va, il vient... Et ma Louison de regarder du coin de l’œil tout ce manège, jusqu’au moment où le pauvre garçon prit le parti de s’asseoir sur un tabouret au pied du lit, et d’attendre son réveil, d’un air si piteux et si drôle, que, ma foi, Louise n’y tint plus, et partit d’un bel éclat de rire ! – Après cela, vous pensez bien qu’il n’y avait plus moyen de se fâcher.

REBECCA.

C’est égal ! voilà un avantage ! Et si la petite femme veut en profiter...

CLÉMENCE.

Oh ! elle a de la tête ! et ce sera un mari bien mené !

REBECCA, regardant du coin de l’œil M. Du Bourg.

Et... à propos de mari, chère belle... 

À demi-voix.

Est-ce que vous ne trouvez pas M. Du Bourg bien singulier depuis deux jours ?

CLÉMENCE.

Mais non ! Toujours le même. Est-ce qu’il y a quelque chose entre vous ?

REBECCA, vivement.

Oh ! rien du tout !

À elle-même, tandis que Clémence choisit des laines.

Mais ce silence plus morne que jamais ! Oh ! cette lettre ! Et ne pas savoir !

Du Bourg se mouche. Elle tressaille.

CLÉMENCE.

Parlez-moi plutôt du mien !

Soupirant.

Ah ! c’est lui qui est changé !

REBECCA.

M. de Chavenay ?

CLÉMENCE.

Ah ! ma pauvre amie !

Avec larmes.

Ah ! je suis bien malheureuse, allez !

REBECCA, vivement.

Malheureuse !

Clémence lève les yeux au ciel et serre sa main sans répondre.

Mais pauvre belle ! qu’est-ce donc ?

CLÉMENCE.

M. de Chavenay ne m’aime plus !

REBECCA.

Est-ce possible ?

CLÉMENCE.

Ah ! c’est bien fini ! j’étais trop heureuse ! Cela ne pouvait pas durer !

REBECCA.

Pauvre petit cœur ! ce que j’apprends là ! – Vous avez donc découvert ?

CLÉMENCE.

Mais rien ! je n’ai rien découvert ; c’est bien ce qui me désole !

REBECCA.

Je ne comprends pas, ma mignonne !

CLÉMENCE.

Eh bien ! depuis deux jours, M. de Chavenay a un secret qu’il me cache avec soin, lui qui me disait tout autrefois. Ah ! ce que je souffre !

REBECCA.

Pauvre trésor !... et vous ne soupçonnez pas ?

CLÉMENCE.

Mais non ! Je ne peux pas vivre comme cela ! je suis trop malheureuse !

Se levant.

Ah ! chère, chère aimée que vous êtes, M. Du Bourg en est, de ce malheureux secret... il faut que vous le sachiez de lui ! et que vous me le disiez... Je vous serai si reconnaissante. Vous me sauverez la vie !

REBECCA.

C’est que... dans la circonstance... je ne sais trop comment ?...

La porte d’entrée s’ouvre.

CLÉMENCE.

Oh ! vous le trouverez !... Pas un mot ! mon mari !

 

 

Scène II

 

REBECCA, CLÉMENCE, DU BOURG, CHAVENAY

 

CHAVENAY, entrant vivement, et gâtaient, apercevant Du Bourg.

Ah ! te voilà ! tant mieux ! Chère madame ! vous dînez avec nous, j’espère !

DU BOURG, debout.

Mais non !

CHAVENAY.[45]

Mais si ! pas de raisons ! tu dînes ! 

À Rebecca.

Vous dînez ! J’ai besoin de votre mari ; et je compte sur Nantya.

CLÉMENCE, bas, vivement.

Dites oui ! c’est peut-être un moyen.

REBECCA.

Alors, oui !

Elle se lève et va ôter son châle et son chapeau à droite.

CHAVENAY.

À la bonne heure !

Venant à Clémence.

chère amie...

Il lui baise la main. ! Comment allez-vous, ce soir ?

CLÉMENCE.

Vraiment, ma santé vous intéresse, Gaston ?

CHAVENAY.

Tiens, cette question !

CLÉMENCE.

Bien vrai ?

CHAVENAY.

Parole d’honneur !

CLÉMENCE, l’attirant à elle et tendrement, tout bas.

Alors, dis-le moi ?

CHAVENAY.

Quoi ?

CLÉMENCE, de même, le retenant.

Ce que tu me caches depuis deux jours.

CHAVENAY, riant.

Encore ?

CLÉMENCE, de même.

Dis-le moi, et je t’adore !

CHAVENAY.

Eh bien ! puisque tu y tiens tant, et maintenant qu’il n’y a plus de danger, voici ce que c’est !

CLÉMENCE.

Ah ! enfin !

CHAVENAY.

Je croyais avoir perdu le portefeuille en cuir de Russie que tu m’as donné !... Et pas du tout, je l’ai retrouvé, tout à l’heure, dans un tiroir.

CLÉMENCE, déconcertée.

Que ça ?

CHAVENAY.

Que ça ! merci ! il y avait dedans une vingtaine de mille francs...

CLÉMENCE, offensée.

Et c’est pour ?...

CHAVENAY, tirant un écrin.

Que je destinais à t’offrir ceci !...

CLÉMENCE.

Oh ! que c’est joli !

L’embrassant.

Oh merci ! Rebecca! voyez donc ![46]

CHAVENAY, à lui-même.

Et le tour est joué !

CLÉMENCE, à Chavenay.

Seulement ! vous êtes un gros menteur ! et il y a autre chose que vous ne voulez pas me dire.

CHAVENAY.

Par exemple !... Demande à Du Bourg !

CLÉMENCE.

Osez dire que c’est pour ce portefeuille que vous êtes sorti de grand matin, si préoccupé ?

CHAVENAY.

Oh ! non ! ceci, c’est une autre affaire !

CLÉMENCE, vivement.

Ah ! voyez-vous ! – Quelle affaire ?

CHAVENAY.

Je puis le dire maintenant que cela n’aura pas de suite ! Il s’agissait d’un duel.

Mouvement de Rebecca qui regarde son mari.

CLÉMENCE, sautant à son cou.

Tu te battais !

CHAVENAY, l’embrassant.

Non !... pas moi !... M. de Mortemer et M. de Nantya, dont nous étions témoins, Du Bourg et moi !

REBECCA, surprise.

M. Du Bourg ?

CLÉMENCE.

Hein ! ma chère ! et on dit que nous sommes dissimulées !... Et pourquoi ce duel ?

CHAVENAY.

Oh ! le vrai motif ! voilà ce qui est encore bien trouble ! Mais du moment que l’affaire n’a pas de suites...

CLÉMENCE, câlinant.

C’est-à-dire que vous ne voulez pas nous avouer la vraie cause ?

CHAVENAY, riant.

Ah bien ! s’il faut dire aussi les secrets des autres...

CLÉMENCE.

Non ! non ! je ne demande rien ! je suis trop heureuse ! Oh ! méchant ! me tourmenter ainsi ! Dire que je ne pensais plus à autre chose !...

Elle revient à l’écrin.

CHAVENAY, bas à Du Bourg.

Eh bien ! mon procédé, hein ! comme dérivatif ?

DU BOURG.

Merci ! quel métier ! j’aime mieux dormir sur mes deux oreilles !

CHAVENAY, riant.

Tant que ce ne seront que des oreilles !...

 

 

Scène III

 

REBECCA, CLÉMENCE, DU BOURG, CHAVENAY, CLAVIÈRES

 

CLAVIÈRES, arrivant effaré.

Pardon ! mille pardons d’entrer sans me faire annoncer... mais vous n’avez pas vu Veaucourtois ?

TOUS.

Non !

CLAVIÈRES.

Oh ! là, là ! Ohi ! ohi ! ohi !

CHAVENAY.

Qu’est-il donc arrivé ?

CLAVIÈRES.

Ce qui est arrivé, monsieur !

Tragique.

Nina nous a planté là !

CHAVENAY.

Ahi !

REBECCA.

La diva ?

CLAVIÈRES.

La diva, madame, a vendu tout le mobilier que nous lui avions acheté, madame ! Tout, jusqu’aux pincettes ! – Quelle furia ! Et elle s’est retirée sur les hauteurs de Batignolles... avec Charles ! – Quelle sève !

CHAVENAY.

C’est Romain !

CLAVIÈRES.

C’est Romain, monsieur ! Seulement, cela nous a mis dans un état...

CLÉMENCE.

Pauvre cousin !... mais où est-il ?

CLAVIÈRES.

Où est-il ? voilà ! J’espérais le trouver ici ! Mais il ne sait plus... vous comprenez ! Nina ! le mobilier... Charles... les Batignolles... tout ça... dans une cervelle qui n’est pas solide, ça tourne ! ça tourne !

CLÉMENCE.

Mais, courez !...

CLAVIÈRES.

Je ne fais que ça !

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur de Veaucourtois.

TOUS.

Ah !

 

 

Scène IV

 

REBECCA, CLÉMENCE, DU BOURG,
CHAVENAY, CLAVIÈRES, VEAUCOURTOIS, défait, la perruque mal mise, sans blanc ni rouge, un bouquet fané à la main ; il descend d’un air égaré, comme un homme qui ne sait pas d’abord où il est, et les regarde on silence. Clavières et Chavenay lui serrent la main avec condoléance

 

CLAVIÈRES.

Eh bien ! pauvre ami, voyons !

On le fait asseoir. Veaucourtois, suffoqué, levé les bras au ciel et le prend a témoin de ce qui lui est arrivé.

CHAVENAY.[47]

Eh bien, oui !... eh bien, oui ! mais il faut prendre le dessus, que diable !

CLÉMENCE.

Vous allez dîner avec nous, et l’on vous distraira.

CHAVENAY.

C’est ça !

VEAUCOURTOIS.

Tout enlevé, monsieur !... Et partie, ma petite Nina ! Il n’y avait plus que ce bouquet dans la cheminée ! Celui de la crémaillère, dont elle s’était servi comme d’un balai ! Ah ! la petite ! la petite ! la... je ne trouve pas le mot.

CLAVIÈRES.

Moi, je le trouve, mais il ne faut pas le dire.

VEAUCOURTOIS.

Elle est aux Batignolles, monsieur... à un sixième... chez M. Charles !

S’élançant en avant avec fureur.

Je le tuerai !

CLAVIÈRES, qui l’a retenu, avec Chavenay, par le milieu du corps, le faisant rasseoir.

Eh bien, oui ! nous le tuerons, là !

VEAUCOURTOIS.

J’y suis allé !... Ils étaient à table, monsieur ! une table sans nappe ! et une chandelle !... Elle !... Et ils mangeaient du fromage d’Italie... avec...

Se levant de même, furieux.

Charles ! je le tuerai !

CHAVENAY.

Oui, oui, il est mort !

CLAVIÈRES, de même.

Tu l’as déjà dit !

VEAUCOURTOIS, ne sachant plus ce qu’il dit, fièrement.

Oui, je l’ai déjà dit ! Qu’est-ce que j’ai déjà dit ?

CLAVIÈRES.

Ah ! il n’y est plus ! – C’est un trop rude coup pour une vieille machine !

VEAUCOURTOIS, répétant machinalement.

C’est un trop rude coup pour une vieille machine !

CHAVENAY, à Clavières, en faisant remonter Veaucourtois.

Une si grande cantatrice, monsieur !

CLAVIÈRES.

Quelle perte pour l’art, monsieur !

CHAVENAY, de même.

Mais quelle trouvaille pour l’industrie !

Ils l’emmènent et sortent avec lui par la droite ; Clémence les suit jusqu’à la porte, puis remonte au fond.

DU BOURG, arrêtant Clavières qui va le suivre.

Pardon, monsieur Clavières !...

REBECCA, à part.[48]

Dieu !

DU BOURG, fouillant dans son portefeuille.

Il faut que je vous remette quelque chose que j’ai là depuis avant-hier et que toutes ces histoires m’ont empêché...

CLAVIÈRES, après un regard à Rebecca qui, toute pâle, s’appuie sur le piano.

Quelque chose... pour moi ?...

DU BOURG, baissant la voix et tirant la lettre de Rebecca.

Oui... une lettre...

REBECCA, à part.

Je suis perdue !

DU BOURG.

Que j’ai trouvée sur le secrétaire de ma femme, oubliée, et à votre adresse !

CLAVIÈRES.

Alors, monsieur, je vois bien que vous savez ce que c’est, et...

DU BOURG, de même, froissant la lettre cachetée.

Oh ! parbleu ! rien qu’au toucher ! ce sont des billets de ce concert de charité, dont elle bombarde tous ses amis !

CLAVIÈRES, saisi.

Ah !

DU BOURG, bas, en lui glissant la lettre.

Cachez donc ça, maladroit ! vous direz que vous ne l’avez pas reçu, et c’est une cinquantaine de francs que je vous sauve ! Cachez, cachez, elle nous regarde !

Il remonte.

CLAVIÈRES, stupéfait, le suivant du regard.

Ah !...

REBECCA, lui dérobant le billet vivement.

Sauvée !... mais qu’on m’y reprenne !

CLAVIÈRES.

Et moi donc ! Tous les quartiers de Paris, le Luxembourg, le Père-Lachaise... Éreinté !... Et rien !

REBECCA, le regardant avec dignité.

C’est encore trop !

CLAVIÈRES.

Merci !...

Rebecca se jette dons les bras de Du Bourg, qui est repassé à droite.

 

 

Scène V

 

REBECCA, CLÉMENCE, DU BOURG, CHAVENAY, NANTYA, puis ANTOINETTE

 

LE DOMESTIQUE.

M. de Nantya !...

CHAVENAY, qui vient de rentrer.

Ah ! enfin ! j’étais inquiet de vous, cher ami...

NANTYA.

Oui... je vous demande pardon ! – Quelques affaires à terminer avant de vous faire mes adieux !

Mouvement de surprise.

CHAVENAY, stupéfait.

Vos adieux !

NANTYA.

Je quitte Paris dans une heure !

CHAVENAY, l’amenant en avant, tandis que tous remontent, fort surpris.

Je ne vous comprends pas, mon ami ; après la conversation que nous avons eue ici même, et quand je me promettais ce soir de dire à Antoinette.

NANTYA.

Non ! et si vous le permettez, c’est moi-même qui échangerai, dans ce salon, quelques mots avec elle.

CHAVENAY.

Qu’à cela ne tienne... quelque pique d’amoureux !

Antoinette paraît, entrant par la gauche.

La voici ! On vous laisse !

NANTYA.

Non pas ! demeurez ! il me suffit de lui parler ici, à l’écart.

CHAVENAY, à Antoinette, qui descend.

Venez ici, petite sœur, et écoutez monsieur, que j’autorise à avoir avec vous un grave entretien...

ANTOINETTE.

Avec moi ?

CHAVENAY.

Oui !

Il remonte au fond rejoindre Du Bourg et les deux dames assises à la cheminée.

ANTOINETTE, à Nantya, avec qui elle reste seule à l’avant-scène à gauche.

Voyons donc, monsieur, ce que vous avez à me dire ?

NANTYA.

Un seul mot, mademoiselle !

Après s’être assuré qu’on ne peut pas l’entendre.

C’est qu’hier j’entrais chez M. de Mortemer, au moment où vous en sortiez !

ANTOINETTE, ingénument.

Tiens ! eh bien ?

NANTYA, surpris de son calme.

Eh bien ?

ANTOINETTE.

Oui ; ce n’est pas de cela que vous voulez m’entretenir, apparemment ?

NANTYA.

Pardon ! de cela même ?

ANTOINETTE.

Seulement ?

NANTYA, stupéfait de son accent.

Ce n’est pas assez à votre avis ? que vous alliez seule chez cet homme ?

ANTOINETTE.

Ah ! vous voulez dire qu’il n’est pas très convenable... Je le sais bien, et je ne m’en suis pas vantée au retour ; mais il n’y a pas de ma faute. Figurez-vous qu’on m’envoie le domestique pour me dire que Rebecca m’attend. Je monte... Je trouve M. de Mortemer dans son salon, et en attendant Rebecca, qui est probablement sortie par une autre porte...

S’arrêtant.

Comme vous me regardez ?

NANTYA.

Oui... oui... je vous regarde !... Car je ne sais, en vérité...

ANTOINETTE.

Quoi donc ?

NANTYA.

Rien, rien ! En attendant, disiez-vous...

ANTOINETTE.

Nous avons causé, M. de Mortemer et moi, un quart d’heure, une demi-heure... je ne sais !

NANTYA.

Et cette conversation ?...

ANTOINETTE.

Oh ! si originale... comme lui ! – Je n’y comprenais rien, car je le crois un peu fou, entre nous ; du reste, tant d’esprit !

NANTYA.

Beaucoup d’esprit, oui ; et alors ?

ANTOINETTE.

Alors ? mais voilà tout ! Je suis partie, ou plutôt c’est lui qui m’a fait partir... en me disant qu’il ne fallait pas attendre plus longtemps.

NANTYA.

C’est lui-même qui vous a fait sortir ?

ANTOINETTE.

Oui !

NANTYA.

Comme cela ?... sans autre...

ANTOINETTE.

Quoi donc ?

NANTYA, la regardant et ne sachant que penser.

Rien, rien !

ANTOINETTE.

Il semblait seulement fort ému... et certainement j’ai vu une larme dans ses yeux ! – Il m’a dit adieu en m’appelant sa fille...

NANTYA.

Ah !

ANTOINETTE.

Comme s’il regrettait de n’en avoir pas une...

NANTYA.

Voilà la pensée que vous emportiez de cet entretien ?

ANTOINETTE.

Oui... Est-ce vrai ?

NANTYA, ému et lui prenant les mains.

Oui, oui, tout ce que vous dites est vrai, pur et angélique comme vous !

CHAVENAY, du fond, debout.

Eh bien ! mais il me semble que nous commençons à nous entendre ?

NANTYA, radieux.

Oui ! oui !

ANTOINETTE.

Laissez-les se moquer de nous, et dites-moi ce que vous aviez pensé ?

NANTYA.

Oh ! pour cela, non !

ANTOINETTE.

Ah ! ce n’est pas bien !... Moi, je vous ai répondu tout de suite !

NANTYA.

Eh bien ! moi, je vous répondrai plus tard.

ANTOINETTE.

Quand ?

NANTYA.

Lorsque vous serez... ma femme !

ANTOINETTE.

Je serai donc votre femme ?

NANTYA, tendrement.

Si vous y consentez...

ANTOINETTE.

Et si je disais non ?

NANTYA.

Vous me feriez beaucoup de chagrin !

ANTOINETTE.

Alors, je ne le dirai pas !...

NANTYA.

C’est oui ?

ANTOINETTE.

De tout mon cœur !

NANTYA.

Ah ! que je vous aime ! et que j’ai depuis longtemps envie de vous le dire !

ANTOINETTE.

Et moi donc !

CHAVENAY, accourant.

Eh bien ! eh bien ! il faut les séparer maintenant !

LE DOMESTIQUE.

Il y a là une personne qui demande à voir monsieur !

CHAVENAY.

À l’heure du dîner ?

LE DOMESTIQUE.

C’est un monsieur qui est déjà venu !... M. de Mortemer !

CHAVENAY.

Ici ?

LE DOMESTIQUE.

Il est allé chez M. de Nantya, et insiste tellement pour lui parler, ainsi qu’à Monsieur...

CHAVENAY.[49]

Eh ! vous ne pouviez pas dire ?...

NANTYA.

Pardon, mon ami, mais je désire le voir... moi !

CHAVENAY, surpris.

Ah !...

NANTYA.

Car j’ai peur d’avoir de grands torts envers cet homme, je lui parlerai donc... seul à seul, si vous le permettez.

On se retire pendant ce qui suit. À Antoinette.

Il se peut que j’aie besoin de vous, Antoinette... voulez-vous entrer là, dans votre chambre ?

ANTOINETTE.

Volontiers !

Elle entre chez elle à gauche.

CHAVENAY, prêt à entrer dans son cabinet derrière Clémence et Rebecca.

Mais qu’est-ce que ?...

NANTYA.

Laissez-moi faire, je vous prie, et retirez-vous, mon ami !

CHAVENAY.

Il est écrit que nous ne dînerons pas ce soir !

Il sort.

NANTYA, au domestique.

Faites entrer !

 

 

Scène VI

 

NANTYA, MORTEMER

 

MORTEMER, s’arrêtant surpris de voir Nantya tout seul, et faisant un mouvement pour se retirer.

Pardonnez-moi, monsieur... mais je ne pensais pas vous trouver seul...

NANTYA.

Et moi, monsieur, j’avais le plus grand désir de me trouver seul avec vous.

MORTEMER, même jeu.

Ce que j’avais à dire, monsieur, exige pourtant la présence de M. de Chavenay ! J’ai peur que vous ne vouliez pas encore m’écouter, et...

NANTYA, doucement.

Non, monsieur, vous ne trouverez plus chez moi l’emportement de ce matin... que je déplore... Veuillez parler... je vous en prie !

Il lui avance un siège et lui retire son chapeau qu’il place sur la table, puis s’assied après lui.[50]

MORTEMER, assis.

Eh bien... eh bien... monsieur... j’ai beaucoup réfléchi à ce qui s’est passé entre nous : et dans tout cela, il m’a paru que nous étions, vous et moi, trop préoccupés de nous-mêmes et pas assez peut-être de la personne la plus intéressante... la jeune fille compromise ! Que j’affirme sa complète innocence, et que vous n’en croyiez pas ma parole, il n’y a là qu’une injure pour moi ; mais qu’elle passe à vos yeux pour victime ou complice de mon insigne folie... c’est pour elle un outrage que ma conscience ne peut accepter.

NANTYA.

Monsieur...

MORTEMER, doucement.

Oh ! monsieur, laissez-moi dire, de grâce ! Il m’a donc semblé qu’il serait plus sage de substituer au système de mystère que nous avons tous deux adopté, une complète franchise ; et, dans cette intention, j’ai eu... je puis dire le courage... de vous revoir en toute hâte, avant votre départ ! – Maintenant, monsieur, faites venir mademoiselle de Chavenay et tous les siens : que je m’accuse hautement, et que la parfaite innocence de cette enfant soit pour tout le monde, et pour vous-même, une éclatante vérité !

NANTYA.

C’est inutile, monsieur ; ce que vous désirez, mademoiselle de Chavenay vient de le faire ici même, à l’instant !

MORTEMER.

Elle vous a dit ?...

NANTYA.

Tout ce qu’elle savait, monsieur, et j’ai facilement deviné le reste.

MORTEMER.

Ah ! monsieur... vous me soulagez d’une grande peine... Et maintenant, vous ne doutez plus, n’est-ce pas ?

NANTYA.

De sa vertu, monsieur ? si peu... que je l’épouse.

MORTEMER, vivement.

Vous l’épousez ? mais alors, elle vous aime donc ?

NANTYA, souriant.

J’ai lieu de le croire !

MORTEMER, avec chaleur et effusion.

Ah ! tant mieux ! ah ! tant mieux, monsieur, tant mieux !

NANTYA, surpris.

Je vous remercie, monsieur, de la joie que vous faites paraître !...

MORTEMER, comprimant son émotion.

Oui, je suis très heureux, en effet, et je vous prie d’excuser la chaleur avec laquelle... mais je vois, monsieur, que je n’ai plus rien à faire ici, et je me retire !

NANTYA.

Pardonnez-moi, mais vous oubliez quelque chose.

MORTEMER.

Et quoi donc ?

NANTYA.

C’est que l’innocence reconnue de mademoiselle de Chavenay prouve à quel point j’étais injuste envers vous...

MORTEMER.

Oh ! ne parlons pas de moi !... et...

NANTYA, se levant.

Au contraire, monsieur... parlons de vous ! puisqu’il vous reste encore à recevoir mes excuses...

MORTEMER, debout et saisissant ses mains.

Ah ! monsieur !

NANTYA.

Et si vous souhaitez que je répète devant nos témoins...

MORTEMER, serrant ses mains.

Non ! non ! merci ! entre nous, c’est assez ! Entre nous !

Le regardant sans laisser ses mains et en domptant son émotion.

Soyez heureux comme vous le méritez, monsieur !... vous épousez une personne digne de vous... qui vous aime... vous entrez dans la vie par la bonne porte ; et vous ne connaîtrez pas un jour, comme d’autres, l’isolement, la lassitude, et, chose plus amère... la triste punition du passé, à l’heure où l’on commence à s’en repentir !...

Avec émotion.

Et encore tout cela n’est rien, auprès de ce qui m’arrive...

NANTYA.

Et quoi donc ?

MORTEMER.

Quoi ?

Le regardant.

Si je vous disais, monsieur, que dans ce désarroi de toute ma vie, j’ai... j’ai près de moi, à portée de cette main, le bonheur, la joie de mes vieux ans... une vie nouvelle... le salut enfin ! et tout cela ! vous le comprendrez... tout cela, dans un enfant !

NANTYA, vivement.

À vous ?

MORTEMER.

À moi ! oui, à moi !...

NANTYA, vivement.

Eh bien, alors ?...

MORTEMER.

Eh bien !... Eh bien ! j’en suis là, monsieur, de ne pouvoir lui dire : je suis ton père !

NANTYA.

Pourquoi ? et qui vous empêche ?

MORTEMER.

Qui ?... Vous !...

NANTYA.

Moi ?

MORTEMER.

Vous-même ! Quand je pense à lui ouvrir mes bras... Savez-vous quelle image se dresse devant moi ?... la vôtre ! Oui, la vôtre, monsieur, repoussant avec mépris cette main que je vous tendais !...

NANTYA.

Ah ! pourquoi voudriez-vous qu’il fût si cruel ?...

MORTEMER.

Et pourquoi l’étiez-vous, vous-même ?

NANTYA.

Mais, je ne vous connaissais pas ! moi !... Et, certes, si quelque chose devait le toucher, ce serait ce chagrin, ce remords si vrais...

MORTEMER, vivement.

Le croyez-vous ?... Eh bien ! non ; je ne l’espère pas.

NANTYA.

Que n’essayez-vous, pourtant ?

Vivement.

Voulez-vous que je vous aide... moi ?

MORTEMER, de même.

Si je le veux ! Ah ! Dieu ! Pardonnez-moi cette émotion, mais vous me donnez tant d’espoir !

NANTYA, de même.

Plus que de l’espoir ! – Comment ne serait-il pas ému... quand je le suis... moi qui ne suis pas en cause !

MORTEMER.

Ah ! c’est pour cela qu’il vous est facile d’être généreux... Mais si vous appreniez tout à coup qu’il s’agit de l’un des vôtres...

NANTYA, vivement.

Raison de plus !

MORTEMER.

Même si la personne dont je parle était tellement liée à votre propre vie qu’elle fût comme un autre vous-même ! Telle, par exemple, que...

Résolument.

Oui ! telle que... votre femme !...

NANTYA.

Antoinette ?

MORTEMER, vivement.

Antoinette ! oui ! prenons que ce soit Antoinette !

NANTYA, stupéfait.

C’est elle !

MORTEMER, anxieux.

Supposons ! supposons-le !

NANTYA.

Mais oui !... ce qu’elle m’a dit : ces larmes en l’appelant sa fille !... 

À voix basse à Mortemer.

C’est elle ! Antoinette ! Votre fille !

MORTEMER, de même.

Et, par conséquent, vous allez être un peu... mon fils ! 

À part, avec bonheur.

Je l’ai dit !

Haut.

Eh bien !... cette sympathie que je vous inspirais ?...

NANTYA.

Mon Dieu, pardonnez-moi, mais !...

MORTEMER, effrayé et défaillant.

Vous m’abandonnez ?...

NANTYA.

Ah ! Dieu ! non !... Mais la surprise !... Elle sait ?

MORTEMER.

Rien !

NANTYA.

C’est vrai, vous ne pouviez dire à cette enfant...

MORTEMER.

Et que lui dire, d’ailleurs ! Qu’ai-je à lui dire ? Ce n’est plus d’elle que mon sort dépend... c’est de vous ! De vous, qu’elle écoutera avec amour... et qui gagneriez ma cause, si vous consentiez à la plaider !

NANTYA.

Mais...

MORTEMER.

Ah ! monsieur, ne penserez-vous pas, dans votre bonheur, qu’il est un homme exclu de cette joie qu’il regarde avec des larmes d’envie... et qu’il serait généreux à vous de lui faire une place entre vous deux... près de vos enfants que j’aimerais... Ah ! que j’aimerais, je vous jure, de tout cet amour paternel dont mon cœur est plein... qui m’étouffe, et qui est, je le sens bien maintenant, la seule et la vraie jeunesse de mon âge ! Ah ! n’est-ce pas que vous me rendrez mon enfant, tout mon enfant ! n’est-ce pas ? n’est-ce pas ? 

NANTYA, lui serrant la main.

Ce n’est pas moi qui répondrai !...

MORTEMER.

Et qui donc ?

NANTYA, allant ouvrir la porte de la chambre d’Antoinette.

C’est elle !...

 

 

Scène VII

 

MORTEMER, NANTYA, ANTOINETTE

 

NANTYA, faisant descendre Antoinette.

Venez ici, Antoinette ! Il s’agit d’une bonne action.

MORTEMER, inquiet.

Vous voulez ?

NANTYA.

Je plaiderai votre cause, et c’est elle qui la jugera.

MORTEMER.

Eh bien ! oui !

NANTYA.[51]

Croyez-vous, Antoinette, qu’il y ait au monde action plus condamnable que celle d’un père qui abandonne son enfant ?

ANTOINETTE.

Oh ! il n’y en a pas qui fassent cela !

MORTEMER, douloureusement.

Si ! il y en a !

NANTYA.

Et si vous étiez la fille d’un homme si coupable... qui dès votre enfance ne se fût pas plus occupé de vous que si vous n’existiez pas ?...

ANTOINETTE, avec élan.

Je le chercherais ! je le trouverais, et je le forcerais à m’aimer !...

MORTEMER.

Ah ! cœur de femme !

NANTYA, bas à Mortemer en lui serrant la main avec joie, derrière Antoinette.

Courage !

Haut.

Ainsi donc, vous lui tendriez vos bras, s’il revenait à vous repentant ?

ANTOINETTE.

Ah ! Dieu ! est-ce que cela se demande ?

NANTYA, même jeu, à Mortemer, haut.

Tout va bien !

MORTEMER, prenant le milieu.[52]

Attendez !... ce n’est pas tout... Et il faut tout dire, afin que tout soit pardonné !

NANTYA, inquiet.

Quoi encore ?

MORTEMER.

Il faut lui dire que cet homme n’a pas été seulement coupable envers l’enfant !... mais envers la mère !

NANTYA.

Ah !

MORTEMER.

Il faut lui apprendre qu’il a disparu lâchement, le jour où sa présence était plus que jamais un devoir pour les défendre.

ANTOINETTE.

Ah ! que c’est mal !

NANTYA.

Il a fait cela ?

MORTEMER, très ému et pouvant à peine parler.

Il l’a fait ! 

À Antoinette.

Et maintenant, vous qui pardonniez pour l’enfant... pardonnerez-vous pour la mère ?

ANTOINETTE.

Elle est morte ?...

Mortemer, qui ne peut pas répondre, fait signe que oui.

NANTYA, à lui-même.

Comme la mienne !

ANTOINETTE.

Et sans jamais le revoir ?

MORTEMER.

Jamais !

ANTOINETTE.

Ah ! que c’est mal !...

MORTEMER.

Je suis jugé !

Il va pour sortir.

NANTYA, avec chaleur, le retenant.[53]

Pas encore ! 

À Antoinette.

Ah ! si vous étiez sûre, comme je suis, du changement qui s’est fait dans le cœur de cet homme !

MORTEMER, avec joie, lui serrant la main.

Ah ! oui, oui, parlez ! parlez toujours !

NANTYA, à Antoinette, de même.

Vous diriez : Eh bien ! oui, coupable... soit ! – mais égaré seulement !... mais bon et généreux au fond de l’âme !... et vous lui ouvririez vos bras, comme je les ouvrirais pour vous...

MORTEMER, à lui-même, ravi.

Ah ! Dieu !

NANTYA.

Moi qui n’oublierai jamais ces derniers mots de ma mère mourante ! « Pardonne tout !... Et ne te rappelle qu’une seule chose... c’est qu’il est... »

MORTEMER, lui ouvrant ses bras.

Ton père !

NANTYA, se retournant, le regardant et comprenant.

Ah !

Il s’élance dans ses bras.

Mon père ! mon père !...

 

 

Scène VIII

 

MORTEMER, NANTYA, ANTOINETTE, CHAVENAY, TROËNES, DU BOURG, CLÉMENCE, REBECCA, LOUISE, puis VEAUCOURTOIS, CLAVIÈRES

 

CHAVENAY.

Eh ! mon Dieu ! qu’est-ce que c’est ?

MORTEMER, fou de joie.

Ce que c’est ? – C’est que j’ai retrouvé mon fils !

TOUS.

Son fils !

MORTEMER.

Oui ! oui ! il est à moi ! le voilà ! je l’ai ! Ah ! je l’ai bien gagné ! Mon fils ! mon cher fils !

CHAVENAY.

Est-ce possible... Ah ! Dieu ! je comprends maintenant !

Il lui serre la main.

Mais, dites-nous...

MORTEMER, retenant toujours Nantya.

Oh ! ne me l’enlevez pas déjà ! Laissez-les moi, lui et elle !

Il attire Antoinette sur son cœur, et les tient tous deux embrassés.

Mes deux enfants !

ANTOINETTE.

C’était donc de vous que vous parliez ?

MORTEMER.

Oui, ange, c’était de moi !

ANTOINETTE.

Il fallait donc le dire ! Je lui aurais conseillé de se jeter tout de suite dans vos bras !

VEAUCOURTOIS, entrant avec Clavières.[54]

Comment ! comment ! un fils !

MORTEMER.

Oui, tiens ! Regarde-le ! il n’est peut-être pas beau, mon fils ?

CLAVIÈRES.

Sapristi ! comme ça, tout élevé !... J’en veux bien un aussi, moi !

À Veaucourtois.

Et toi ?

VEAUCOURTOIS.

Il est encore temps !

CHAVENAY.

Eh bien, là-dessus, voulez-vous m’en croire ; tout ce que l’on dit ne vaudra jamais tout ce qu’on pense ! – Donc, allons dîner !

CLÉMENCE.

Je vous préviens que j’ai placé tous les maris à côté de leurs femmes... pour qu’ils leur fassent la cour !

TROËNES.

Ah ! c’est gentil, cela ! – Alors, je prends la mienne !

Il court à sa femme.

CLÉMENCE.

Tiens ! il n’est plus timide !

LOUISE, baissant les yeux.

Oh ! mais du tout !

REBECCA, à Du Bourg, en regardant Clavières avec dédain.

Et moi, mon ami, je prends votre bras !

MORTEMER, prenant celui de Nantya et d’Antoinette.

Et moi, ces deux-là !

CLAVIÈRES.

Et nous, prenons mutuellement le nôtre, ô Veaucourtois ! et emboîtons le pas de la vieille garde !

VEAUCOURTOIS.

Les vétérans de l’amour !

MORTEMER, radieux.

Enfin ! enfin ! Je vais donc dîner en famille !

 

[1] Louise, Rebecca, Clémence.

[2] Louise, Clémence, Rebecca.

[3] Antoinette, Clémence, Rebecca.

[4] Tous en demi-cercle, Clémence sur le canapé à gauche, Mortemer, Rebecca, Louise, assises derrière le guéridon et travaillant, Antoinette près de la table.

[5] Mortemer, Rebecca, Clavières. Rebecca, Antoinette, Nantya, Louise, plus haut.

[6] Clavières, Mortemer, Clémence, Nantya, Louise, Antoinette.

[7] Clavières, Mortemer, Clémence, Veaucourtois, Nantya, Rebecca. Louise et Antoinette au fond.

[8] Voir le Recueil des chansons populaires des provinces de France, par Champleury et Wekerlin.

[9] Veaucourtois, Mortemer, Clavières.

[10] Mortemer, Veaucourtois, Clavières.

[11] Clavières, Du Bourg, Chavenay, Mortemer. Nantya et les dames près de la table où l’on dépose les effets.

[12] Du Bourg, Chavenay.

[13] Du Bourg, Nantya, Chavenay.

[14] Nantya, Chavenay, Du Bourg.

[15] Nantya, Chavenay, Du Bourg.

[16] Nantya, Troënes.

[17] Nantya, Du Bourg se préparant à jouer aux échecs, Veaucourtois en avant. Clémence, Louise, Rebecca, Mortemer, Chavenay, Troènes, assoupi derrière le piano, Clavières assis.

[18] Antoinette, Mortemer.

[19] Mortemer, Antoinette.

[20] Mortemer, Antoinette, Nantya.

[21] Louise, Clémence, Mortemer, Nantya, Antoinette.

[22] Clavières, Mortemer.

[23] Mortemer, Clavières.

[24] Mortemer, Clavières, Veaucourtois, les domestiques.

[25] Veaucourtois, Mortemer, Clavières.

[26] Nina, Mortemer, Clavières, Veaucourtois.

[27] Nantya, Clémence, Louise, Clavières.

[28] Clavières, Nantya, Clémence, Louise.

[29] Clavières, Rebecca.

[30] Rebecca, Clavières.

[31] Antoinette, Mortemer.

[32] Mortemer, Antoinette.

[33] Mortemer, Antoinette.

[34] Clavières, Mortemer, Nantya.

[35] Mortemer, Troënes.

[36] Mortemer, Veaucourtois, Troënes.

[37] Clavières, Mortemer.

[38] Mortemer, Chavenay, Du Bourg, Clavières, Veaucourtois.

[39] Clavières, Mortemer, Chavenay, Du, Bourg, Veaucourtois.

[40] Mortemer, Clavières, Chavenay, Du Bourg.

[41] Mortemer, Clavières, Veaucourtois, Chavenay, Du Bourg.

[42] Veaucourtois et Clavières au second plan, au delà du canapé. Du Bourg à droite un peu éloigné. Mortemer et Chavenay seuls à l’avant scène.

[43] Mortemer seul à l’avant-scène, Clavières, Veaucourtois, plus haut. Nantya sur le seuil de la porte, Chavenay, Du Bourg.

[44] Veaucourtois, Clavières, Mortemer, Chavenay, Du Bourg, Nantya.

[45] Clémence, Rebecca, Chavenay, Du Bourg.

[46] Du Bourg, Clavières, Clémence, Rebecca.

[47] Du Bourg, Chavenay, Veaucourtois, Clavières, Clémence, Rebecca.

[48] Du Bourg, Clavières, Rebecca.

[49] Antoinette, Nantya, Chavenay, les dames au fond, le domestique.

[50] Nantya, Mortemer.

[51] Nantya, Antoinette, Mortemer.

[52] Nantya, Mortemer, Antoinette.

[53] Mortemer, Nantya, Antoinette.

[54] Clémence, Rebecca, Louise, Chavenay, Antoinette, Mortemer, Clavières, Veaucourtois, Du Bourg, Troënes.

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