Maison neuve (Victorien SARDOU)

Comédie en un cinq actes, en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 4 décembre 1866.

 

Personnages

 

RENÉ

GENEVOIX

DE MARSILLE

PONTARMÉ

L’AUBÉPIN

GUDIN

BONNEFOY

ANDRÉ

LEGUÉPY 

GASPARD

MALANDRIN 

LE COMMISSAIRE

LE TAPISSIER

UN INVITÉ

CLAIRE

THÉODOSIE

BASTIENNE

ADELINA

MADAME LEGUÉPY

GABRIELLE 

 

La scène se passe à Paris.

 

 

À MADEMOISELLE FARGUEIL

 

Permettez-moi de vous dédier cette pièce, à vous, ma chère Fargueil, qui, dans ce rôle de Claire, avez réalisé pour nous l’idéal même de la perfection dramatique !... – Je veux mettre ma comédie sous la protection de votre nom glorieux, comme je l’ai mise déjà sous la sauvegarde de votre merveilleux talent, certain que votre amitié ne refusera pas son patronage à cette étude de mœurs, qui, pour discutée qu’elle soit, n’est pas de toutes mes œuvres, celle que je signe le moins fièrement.

 

Victorien Sardou.

 

 

ACTE I

 

Vieille maison. Haut plafond. Un salon confortablement meublé de meubles anciens, et décoré de portraits de famille, Premier plan à gauche, porte de la cuisine ; pan coupé du même côté, porte qui mène au magasin. Entre les portes, une grande armoire. Au fond, porte de salle à manger. À droite, premier plan, porte d’appartement ; pan coupé, porte d’entrée. Entre les deux, un secrétaire à la Tronchin ; grand fauteuil à droite. Une vieille horloge au fond.

 

 

Scène première


BASTIENNE, L’AUBÉPIN

 

Au lever du rideau, et pendant toute la scène, Bastienne tire de la grande armoire de l’argenterie qu’elle nettoie et prépare pour le diner. La porte de l’armoire ouverte laisse voir des piles de linge. On frappe à la porte d’entrée du fond.

L’AUBÉPIN, entrant, après avoir frappé.

C’est moi, Bastienne.

BASTIENNE.

Ah ! monsieur L’Aubépin !

L’AUBÉPIN, gaiement.

Ils ne sont pas encore arrivés ?

BASTIENNE.

Pas encore.

L’AUBÉPIN.

C’est ce que m’a dit Gudin. Avant de monter, je suis passé par la caisse.

BASTIENNE.

C’est que le chemin de fer n’est pas près d’ici.

L’AUBÉPIN.

Prends toujours ça, en attendant.

Il lui donne deux bouteilles qu’il porte sous son paletot.

BASTIENNE

Pour le dîner de ce soir ?... Faut-il mettre à la cave ?

L’AUBÉPIN, s’essayant.

Non ! Du bordeaux ! laisse-le ici. Avec ces volets fermés, c’est juste la température voulue... Gare aux étoiles ! c’est du vin comme on n’en fait plus

BASTIENNE.

Soyez tranquille !...

Elle entre dans la cuisine, à gauche.

L’AUBÉPIN, continuant à lui parler par la porte ouverte.

Ah ! ça sent bon ! Tu nous prépares un bon petit dîner, j’espère ?

BASTIENNE, de la cuisine.

Dame ! on y tâche.

L’AUBÉPIN, humant l’air.

Parions pour une daube à la provençale.

BASTIENNE, rentrant.

Juste !

L’AUBÉPIN.

Quel parfum ! Il n’y a que toi pour la daube. Tout leur bœuf à la mode que je mange ailleurs... je leur dis : « Ce n’est pas ça... vous ne vous en doutez pas. C’est à sept mille lieues de la daube de Bastienne ! »

BASTIENNE, donnant un coup de balai sur le seuil de la cuisine.

C’est qu’il y faut le temps, voyez-vous. Ça mijote là depuis huit heures, sous la cendre.

L’AUBÉPIN, assis à droite.

À la bonne heure !

BASTIENNE, après avoir déposé le balai dans la cuisine.

Mais ce n’est plus d’aujourd’hui, ces cuisines-là. On se presse trop ! Je vois ces jeunesses vous trousser un plat à la vapeur. V’lin ! Vlan !... la mine y est... mais c’est dur, – et la daube demande à fondre sous la dent.

L’AUBÉPIN, qui l’écoute avec bonheur.

Quel cordon bleu ! C’est ce que je dis à Genevoix : « Tu sais, je m’invite à dîner chez toi, pas pour toi seulement... pour Bastienne aussi. »

BASTIENNE.

Et vous payez votre écot en bon vin !

L’AUBÉPIN.

Ah ! ma pauvre fille, c’est la fin. – Comme il s’en va, le scélérat !

BASTIENNE.

Plaignez-vous ! La plus belle cave du quartier !

L’AUBÉPIN.

Ma cave !... Il n’y a plus de cave, ma pauvre Bastienne. C’est comme cette belle argenterie-là, tiens ; et ce beau linge entassé dans de grandes armoires ! Il fallait pour ça les bonnes vieilles familles d’autrefois, où ça se léguait de père en fils, avec le logement et le mobilier.

Voyant qu’elle monte sur une chaise pour prendre du linge, et se levant.

Veux-tu que je t’aide ?

BASTIENNE.

Ah ! monsieur L’Aubépin, je ne touche pas à ce beau linge, sans le cœur bien gros, allez ! – Je crois toujours voir madame préparer tout ça avec moi, pour un grand dîner.

L’AUBÉPIN.

Ah ! quelle ménagère, ma pauvre cousine !... Et son mari, ce pauvre Pillerat, quel homme !

BASTIENNE, regardant les portraits.

Il n’y a qu’à voir leurs portraits.

L’AUBÉPIN.

Elle t’aimait bien, sais-tu... la chère femme !

BASTIENNE.

Et je le lui rendais assez. – Pensez, monsieur L’Aubépin, que je suis entrée dans la maison, je n’avais pas seize ans.

L’AUBÉPIN.

Je m’en souviens : un soir qu’il pleuvait. J’étais là, tiens... Je jouais aux dominos avec Pillerat... Madame Pillerat brodait, et Genevoix lisait le Courrier français (en ce temps-là, c’était le Courrier français). Gudin, qui n’était pas encore sourd, ouvre tout à coup la porte en criant, comme s’il l’était déjà : « Madame Pillerat, c’est une petite bonne qui vous arrive par les Messageries... » Et de fait, c’était toi, toute rouge, toute mince, avec un petit châle jaune à palmettes, que je vois encore. – Et si fraîche ! Tu étais jolie à croquer, sais-tu ?

BASTIENNE.

Il parait qu’oui.

L’AUBÉPIN.

Et avenante, et douce ! Tu es bien toujours la même, pas au physique, je m’entends ; mais de cœur et de tête... Mais oui, car enfin, quand Pillerat est mort il y a une vingtaine d’années, et que sa pauvre femme l’a suivi de si près... qu’est-ce que Genevoix serait devenu, sans toi ; lui qui n’avait pas voulu prendre femme, par amitié pour sa sœur, et qui restait là, avec tout sur les bras: le commerce et les deux enfants ? Le garçon... René, passe ; il n’avait besoin de personne. Un grand gaillard de vingt-deux ans ! Mais la petite Gabrielle qui nous avait tous surpris en venant au monde, si tard, après son frère, et qui était encore en nourrice !... Genevoix se serait marié, pour sa nièce. Une sottise à son âge ! Et sa femme n’aurait jamais été qu’une marâtre pour l’a petite... tandis qu’avec toi... Que de fois il me l’a dit : « Bastienne, ce n’est pas une bonne... c’est une mère ! »

BASTIENNE.

Ah ! ça... pour aimer la petite comme il faut !...

L’AUBÉPIN.

De sorte que, grâce à toi, tout a marché le mieux du monde. Genevoix, tranquille du côté du ménage, a fait face à toute la besogne du commerce, comme si son beau-frère était encore au magasin, et sa sœur au comptoir. La Vieille Cocarde est demeurée ce qu’elle était, la première maison du quartier, pour les soieries et rubaneries en gros... René s’est marié... la petite a grandi... et tout est sauvé ; parce que la maison a eu la bonne fortune, ayant d’excellents maîtres, de rencontrer aussi d’excellents serviteurs.

BASTIENNE, soupirant.

Ah ! le malheur est que la pauvre petite était si frêle, si délicate... qu’il a fallu s’en séparer, quand elle avait à peine ses onze ans.

L’AUBÉPIN.

Après sa grande maladie, c’est vrai, et l’envoyer à Pau, chez notre vieille tante Duhamel... Mais qu’est-ce que ça nous fait, puisqu’elle va bien maintenant !... que Genevoix nous la ramène, et que nous allons fêter son retour !

BASTIENNE.

Comme ils tardent, monsieur L’Aubépin !... Vous ne trouvez pas ?

L’AUBÉPIN.

Non ! Ils ne peuvent pas encore être ici. Qui avons-nous à dîner ?

BASTIENNE.

Toute la famille.

L’AUBÉPIN.

Alors, c’est fête carillonnée ?

BASTIENNE.

Mais oui. C’est aussi la fête de madame René.

L’AUBÉPIN.

Claire !...

BASTIENNE.

Et l’anniversaire de son mariage.

L’AUBÉPIN.

Le mariage aussi ! Ah ! mon Dieu ! comme le temps passe ! Dire qu’il y a déjà dix ans de ce mariage-là !

BASTIENNE.

Oui, dix ans.

L’AUBÉPIN.

Et pas d’enfants... Voilà un chagrin, par exemple ! la maison manque d’enfants.

BASTIENNE.

Ah ! oui, ça manque.

L’AUBÉPIN.

Ah ! quel soupir ! Après avoir été maman, tu voudrais être grand’mère, toi ?

BASTIENNE.

Oh ! ce n’est pas pour moi, c’est pour madame René. 

L’AUBÉPIN.

Ça l’attriste ?

BASTIENNE.

Non ! je crois même qu’elle ne s’en soucierait pas beaucoup. 

L’AUBÉPIN.

Eh bien, alors ?

BASTIENNE.

Mais elle aurait un enfant, que ça n’en vaudrait que mieux pour nous. – Ça l’attacherait à son ménage.

L’AUBÉPIN.

Est-ce que, de ce côté-là, il y aurait... ?

BASTIENNE, après un soupir.

Ah ! voyez-vous, monsieur L’Aubépin, ne me parlez pas d’une éducation pareille pour les filles de commerçants.

L’AUBÉPIN.

Alors, tu trouves que madame René a été élevée... ?

BASTIENNE.

Dans un grand pensionnat des Champs-Élysées, avec des filles de marquis et de banquiers, pour finir par tenir un magasin... C’est dur ! Tout ça, par la faute de son père, qui était un vaniteux ; voilà comme on gâte bien des choses !

L’AUBÉPIN.

Mais enfin, depuis dix ans, elle a dû s’habituer...

BASTIENNE.

Au contraire. – Tant qu’on est toute jeune, ça va encore... Mais il vient un âge où une femme compte ses plus belles années disparues, et c’est le moment où la tête travaille !... Je vois bien que le cœur lui manque parfois, et c’est pour ça que je lui voudrais un enfant : l’enfant ne vous laisse pas le temps de songer à vous. Il n’y a plus que lui. Tandis qu’il grandit, on vieillit sans y prendre garde ; et la sagesse nous vient, pendant que la raison lui pousse. – Ah ! si elle avait un enfant !

L’AUBÉPIN.

Diable ! cela me fâche, ce que tu me dis là ! Je n’avais jamais remarqué...

BASTIENNE.

Oh ! vous ! Mais M. René doit bien le voir, lui, quoiqu’il ne dise rien ! Lui-même, je ne sais pas ce qu’il a aussi... Il rentre, il sort !... Un mari inquiet ! une femme ennuyée !... Oh ! ça ne va pas comme je voudrais.

L’AUBÉPIN.

Gabrielle tiendra lieu d’enfant.

BASTIENNE.

Ah ! celle-là ! je suis tranquille, par exemple ! Élevée à la bourgeoise, simplement et solidement. Je connais la tante de Pau. Et puis M. Genevoix y avait l’œil, quoiqu’à distance.

L’AUBÉPIN.

Je crois bien ! Il était toujours sur la route. Eh bien, en les attendant, je retourne chez moi.

BASTIENNE.

Chez vous ?

L’AUBÉPIN.

Oui. Deux bouteilles de vin pour toute la famille, tu comprends, ma fille, que c’est une dérision !... Je vais en chercher quatre autres.

BASTIENNE.

Et à six heures précises, le dîner.

L’AUBÉPIN, dehors, sortant par la droite.

Oui, oui, sois tranquille !

 

 

Scène II

 

CLAIRE, BASTIENNE

 

CLAIRE, entrant par la porte de gauche au moment où sort L’Aubépin.

Bastienne, n’est-ce pas L’Aubépin qui sort ?

BASTIENNE.

Oui, madame ; faut-il l’appeler ?

CLAIRE.

Non, au contraire ! Laisse-moi ! J’ai là quelqu’un.

BASTIENNE.

Bien, madame ; je vais mettre mon couvert.

Elle sort par la porte de la salle à manger.

 

 

Scène III

 

CLAIRE, THÉODOSIE

 

Dès que Bastienne est sortie, Claire rouvre la porte par laquelle elle est entrée, et qu’elle tenait entr’ouverte, et attire Théodosie par la main.

CLAIRE.

Maintenant, tu peux entrer.

THÉODOSIE.

Eh ! mon Dieu ! que de cérémonies, ma chère ! Peut-on s’embrasser au moins, sur ce seuil redoutable ?

CLAIRE.

De tout mon cœur ! – Dix ans, dix ans sans nous voir !

THÉODOSIE.

Et il faut croire que ces années-là m’ont bien changée !

CLAIRE.

Mais non.

THÉODOSIE.

Alors, c’est que tu ne voulais pas me reconnaître ; car, si je n’avais insisté...

CLAIRE.

C’est vrai, un mauvais petit sentiment dont je m’accuse.

THÉODOSIE.

Lequel ?

CLAIRE, l’interrompant et la faisant asseoir.[1]

Explique-moi d’abord comment tu es dans ce quartier, qui, pour toi, doit être le bout du monde.

THÉODOSIE.

De la façon la plus simple. – J’achète il y a huit jours ce ruban-galon qui me séduit. Il en manque pour la garniture : j’envoie au magasin ; il n’en reste plus... Je fais courir dans deux, trois maisons... Rien ! – Désolée, je me mets moi-même en campagne, et un marchand me dit : « Vous n’avez chance, madame, de rassortir que dans une maison de gros de la rue Thévenot, à la Vieille Cocarde. » J’arrive, je te vois... Tu détournes les yeux... mais je suis entêtée... je romps la glace ! Et voilà comme une amitié de pension, brisée depuis dix ans, peut se renouer à la faveur de six mètres de ruban ponceau.

CLAIRE.

Tu es bien toujours la même ! la plus remuante et la plus gaie de la classe des petites !... Le Grelot, comme nous t’appelions là-bas !

THÉODOSIE.

Mais, toi, quoique parmi les grandes, tu ne cédais pas ta part de folie aux autres.

CLAIRE.

Oh ! moi, je suis devenue la raison même.

THÉODOSIE.

Mariée, cela va sans dire ?

CLAIRE.

Oui.

THÉODOSIE.

Des enfants ?

CLAIRE.

Non.

THÉODOSIE.

Tant mieux, va ; c’est si assujettissant ! Moi, je n’ai qu’une petite fille, et Dieu sait !...

CLAIRE.

Ah ! grande ?

THÉODOSIE.

Sept ans, ma chère ; c’est effrayant ! Heureusement qu’elle est depuis six ans chez ma mère, à Bar-sur-Aube.

CLAIRE.

Eh bien, mais alors...

THÉODOSIE.

Oh ! n’importe ; c’est toujours un tourment. Ainsi ma mère m’écrit ce matin : « Bébé a une grosse toux. » Comme c’est ridicule ! On ne devrait m’écrire ces choses-là que quand c’est tout à fait passé... Si je n’étais pas si occupée, voilà du tourment pour toute la journée.

CLAIRE.

Et quelle occupation encore ?

THÉODOSIE.

Mais d’abord, tu sais, je suis veuve.

CLAIRE.

Ah !

THÉODOSIE.

Oh ! mon Dieu, oui, un mariage de convenance... Le baron de Lavardec, bonne famille de province... quelque fortune... mais une santé !... Nous avons fait toutes les villes d’eaux, et enfin il est mort à Monaco. Malheureusement, il avait très mal arrangé ses affaires ! La famille m’a fait un procès, et, bref, je ne suis qu’usufruitière du bien de la petite... dix mille francs de revenu. Avec ça, on ne va pas bien loin... Je pourrais me remarier ; mais j’ai été si privée du vivant du défunt... Et puis j’ai de bons amis dans le monde financier : on m’invite, je vais partout... l’hiver, des soirées... l’été, des voyages. – Mon veuvage ne me pèse guère.

CLAIRE.

Mais ces affaires dont tu parles ?

THÉODOSIE.

Ah ! voici. – Tu comprends, chère belle, qu’une dizaine de mille francs pour faire figure à Paris, ce n’est rien. À la majorité de la petite, je reste avec ma dot : la misère !... si je ne trouve pas d’ici là quelque spéculation à patronner. – Avec mes relations, tu conçois..

CLAIRE.

Tu as trouvé ?

THÉODOSIE.

Oh ! des affaires d’or ! Ainsi, dans ce moment, je tiens une spéculation.

CLAIRE.

Très bonne ?

THÉODOSIE.

Oh ! splendide, ma chère !... Les lièges de Bou-Sada.

CLAIRE.

Bou-Sada !

THÉODOSIE.

Figure-toi, ma mignonne, trois cent mille hectares de chênes-lièges, dans la province de Constantine : ce n’est pas exploité depuis les Romains. Si l’affaire s’organise, et je travaille pour ça, nous montons une société au capital nominal de quatorze millions ; on lance les actions, j’en ai cinq cents pour ma part, que je vends dès que ça monte un peu, et c’est une affaire de sept à huit cent mille francs, où ma fille n’a rien à voir.

CLAIRE.

Sept à huit cent mille francs !

THÉODOSIE.

Plus un tant pour cent sur les bénéfices, ce qui fait le million... qu’il me faut ; car qui est-ce qui vit maintenant à moins d’un million ? Je veux le million !

CLAIRE.

Et tu crois que les bénéfices.... ?

THÉODOSIE, debout.[2]

Ah ! ma belle, mais pense donc ! c’est l’importance que le liège va prendre dans la construction moderne ! Nous faisons des parquets en liège ; c’est sain, léger, pas d’humidité, et, en cas d’incendie, ça noircit, voilà tout ! Les moulures, les corniches, les rosaces... en liège ! Et puis le pavage en liège pour les rues ! Une élasticité ! Le cheval trotte, la voiture bondit, c’est une joie !... Enfin, une révolution, ma chère, et, parce temps de bâtisse, si ça part... on ne sait plus où ça s’arrêtera.

CLAIRE.

Et tu t’emploies à faire réussir... ?

THÉODOSIE.

Oh ! je n’en dors plus. Entre nous, j’ai audience après-demain rue Laffitte, et ce ruban est pour ma toilette.

CLAIRE.

Alors, je comprends tant d’efforts pour le rassortir.

THÉODOSIE.

Ah çà ! et toi ? Parlons de toi, maintenant.

CLAIRE.

Oh ! moi, je ne fréquente pas la rue Laffitte. – La rue Thévenot le matin, la rue Thévenot le soir ; voilà ma vie.

THÉODOSIE, regardant la pièce.

C’est ici que tu reçois ?

CLAIRE.

C’est ici que je reçois, oui.

THÉODOSIE.

Ce n’est pas élégant, sais-tu ?

CLAIRE.

Mobilier de famille !

THÉODOSIE.

Et tu n’as pas trouvé dans toute la maison un pauvre petit coin ?

CLAIRE.

Mais, ma chère, toute la maison est au commerce.

THÉODOSIE.

Pauvre belle ! moi qui t’ai connu à la pension des instincts d’une élégance !...

CLAIRE.

Ah ! si l’on m’avait dit, dans ce temps-là, que les dix plus belles années de ma vie s’étioleraient rue Thévenot !...

THÉODOSIE.

Mais comment cela s’est-il fait ?

CLAIRE.

Hélas ! comme cela devait se faire... Fille de commerçant, j’étais vouée au commerce. Mais qui de nous se fait, en pension, une idée précise de l’avenir qui l’attend au seuil de la porte ? J’apprenais à danser, à chanter, à peindre ; à faire des vers ! Ah ! ma chère Théodosie, tout cela prépare mieux à porter les rubans qu’à les vendre. Une imagination exaltée, romanesque, des rêves ardents tout peuplés d’hôtels somptueux, de galants équipages, de fêtes, de bals, de rubis, d’or et d’azur ! Voilà ce que j’ai recueilli de plus certain, à cette école qui s’appelait déjà et qui s’appelle encore : une éducation brillante.

THÉODOSIE, la faisant asseoir à gauche et s’asseyant aussi.[3]

De sorte que... ?

CLAIRE.

De sorte qu’un jour, un vieil ami de la famille, M. Genevoix, vint me chercher tout en larmes. Mon pauvre père venait de mourir dans la rue, d’un coup de sang. L’isolement, des affaires embrouillées, des créanciers ; triste apprentissage de la vie, où j’appris d’abord que le premier savoir dont j’avais à faire usage, la tenue des livres, était précisément celui dont j’étais le plus ignorante. Plus de romances, plus d’aquarelles, plus d’équitation, mais des chiffres !... des chiffres encore ! Et, tout compte fait, quarante mille francs sauvés à grand’peine pour ma dot. Je me voyais déjà, avec effroi, vieille fille ou mariée à quelque obscur détaillant, quand mon mari s’offrit. Il m’agréait plus que tout autre ; et puis ce n’était pas l’horrible boutique, c’était le grand commerce, une maison célèbre, solide ; l’aisance tout de suite, la richesse un jour ! Et je dis oui, sans enthousiasme mais sans regret !

THÉODOSIE.

Et depuis lors, ta vie... ?

CLAIRE, avec amertume.

Ah ! ma vie !... À huit heures, je suis debout ! correspondance, factures, écritures ; c’est le fort de la vente. La commission ne se fait guère que le matin... On dîne, quand on peut... Puis même occupation jusqu’à trois heures, où le caissier me remplace. Je puis sortir, mais où aller ? L’hiver, il fait presque nuit ; l’été, tout ce que j’aimerais est trop loin. Je préfère monter dans ma chambre, où je tue le temps à lire. Mon mari rentre, on soupe avec l’oncle, en discutant l’escompte anglais ou la crise cotonnière. Après souper, l’été, mon jardin : quatre mètres carrés de pauvres fleurs encadrées de buis, à qui les murs voisins marchandent un soleil avare... l’hiver, le coin du feu et les journaux, tandis que ces messieurs font leur partie de domino. À dix heures, le sommeil, et le lendemain à recommencer ! – Voilà ma vie depuis dix ans, sans autre diversion à ce ronron monotone que les inventaires de fin d’année, les rhumes, les dîners en ville... et les feux de cheminée !

THÉODOSIE.

Ce n’est pas gai !

CLAIRE.

Ah ! non !

THÉODOSIE.

Et tu acceptes cela ? Tu te résignes ?

CLAIRE.

Ah ! Dieu, non ! – Dans cette cage vitrée où tu m’as vue, la plume à la main, j’ai d’horribles mouvements de révolte, ou des heures d’oubli qui tournent à l’extase. – Tout disparaît !... Je n’entends plus les ballots qu’on entasse, le va-et-vient des commis, ni le roulement des lourds camions qui s’éloignent... Non : je rêve, les yeux tournés vers mes désirs. Je suis dans un de ces salons pour qui je me sentais faite, éblouissant de lumières, de fleurs et de splendeurs élégantes. Tout le Paris intelligent est là, et je sens avec orgueil que j’en fais partie ! Ou bien, je voyage : plus de chaînes ridicules, ni de soucis mesquins ! mais la vie exquise, la nature en fleur, la poésie à pleine coupe, les forêts, les mers et les monts ; l’Italie, les soleils ardents, les nuits bleues... tout ce qui émeut, passionne, exalte l’âme et fait aimer la vie, en lui donnant un sens... J’embrasse tout, j’aspire tout... je m’en grise... et je m’élance à plein vol dans ces pays rêvés !... quand l’appel subit d’un commis m’éveille en sursaut... et me casse les ailes au comptoir.

THÉODOSIE.

C’est clair, pauvre mignonne ! Tant de grâce, d’esprit ! une vraie Parisienne ! Pauvre biche ! il y a de quoi tomber malade !

CLAIRE.

C’est fait, va !... et de la pire des maladies ! J’ai la nostalgie de Paris et le spleen... Je m’ennuie !...Tout m’obsède ! jusqu’aux vertus du logis que j’ai fini par prendre en horreur! La vieille bonne, un modèle !... l’oncle, un antique ! Ils sont tous parfaits ! et cette perfection m’écœure... Cette chambre, celte maison, ces portraits, tout me pèse ! Les meubles sont honnêtes... ils sont bêtes ! – Les portraits sont vertueux... ils sont nuls ! Tout est mort : c’est d’un autre âge... Ce n’est pas Paris, c’est la province... Ce n’est pas aujourd’hui, c’est hier... Ce n’est pas une maison, c’est l’odeur humide de la cave et de la fade vertu ! À deux cents pas d’ici, le Paris nouveau, brillant, vivant, spirituel, fiévreux, éblouissant, roule ses flots ardents sur le boulevard où je l’entends gronder ! Je l’appelle de tous mes vœux, et j’aspire les bouffées que le vent m’en apporte... Mais la vague se brise à mes pieds. On démolit en face, à côté, tout autour, on démolit partout, on démolit tout... sauf cet implacable logis que la pioche n’atteindra jamais !

THÉODOSIE.

Et, Paris ne venant pas à toi, tu ne vas pas à lui ?

CLAIRE.

Et comment ?

THÉODOSIE.

Mais en changeant de quartier, voilà tout ! un magasin moderne en plein Paris nouveau. Aujourd’hui, chère, mais je ne vois partout que femmes de commerçant comme toi, des plus à la mode, et le commerce n’en va que mieux ! – C’est une affiche !

CLAIRE.

Va dire cela à l’oncle Genevoix !

THÉODOSIE.

Mais ton mari ?

CLAIRE.

Mon mari m’aime. Il est intelligent, somme toute : il me comprend, et la rue Thévenot ne le charme pas plus que moi.

THÉODOSIE.

Eh bien, alors ?

CLAIRE.

Mais la maison prospère, et quitter le certain... Dix ans d’association qui expirent aujourd’hui ne nous ont pas donné, pour notre part, moins de cinq cent mille francs de bénéfice net.

THÉODOSIE.

Déjà ! mais je vous mets dans les lièges d’Algérie et vous avez le million ! Votre association expire ?...

CLAIRE.

D’hier au soir.

THÉODOSIE.

J’espère bien que ton mari ne va pas renouveler ? Tu l’empêcheras ?

CLAIRE.

Ah ! si je puis !

THÉODOSIE.

Allons ! allons ! tu l’empêcheras !

Regardant l’heure.

Mais tout en causant, j’oublie mes rendez-vous, moi ! Il faut que je sois à quatre heures au Jardin des Plantes, pour consulter sur un échantillon de liège. Déjà cinq heures ; je me sauve.

CLAIRE.

Si vite ?

THÉODOSIE.[4]

Oui, mais un peu rassurée ! Car tu m’as fait un mal, pauvre cœur, va ! Tu me manquais ! Il faut voir les gens pour savoir combien on les aime. C’est ce que j’écris quelquefois à ma mère, quand elle parle de m’amener ma fille à Paris. « Non, non, gardez-la, je me connais ; je ne pourrais plus me séparer d’elle : j’aime mieux ne pas la voir. »

CLAIRE.

Et toi, quand te reverrai-je ?

THÉODOSIE.

Oh ! mais je reviendrai ! Je ne te donne pas mon adresse, je vais déménager, et je n’ai pas encore de logement...

 

 

Scène IV

 

CLAIRE, THÉODOSIE, ANDRÉ

 

ANDRÉ, entrant par la droite.

Madame, c’est une lettre de madame Leguépy.

CLAIRE.

Madame Leguépy !

THÉODOSIE.

Qu’est-ce que c’est que cela, madame Leguépy ?

CLAIRE, prenant la lettre.

Une ancienne voisine à moi ! Fleurs artificielles ! La vanité même ! Son mari a eu le bonheur d’être exproprié ; il s’est installé sur le boulevard du Temple.

Ouvrant la lettre, où eue trouve de l’étoffe.

Tu permets, n’est-ce pas ?... Mais c’est un échantillon !

ANDRÉ.

Oui, madame, le domestique attend...

CLAIRE.

Mettez cela sur la table, je verrai tout à l’heure.

ANDRÉ.

Oui, madame.

GENEVOIX, dans la coulisse.

Par ici, enfant, par ici !

ANDRÉ.

Je crois que j’entends M. Genevoix.

CLAIRE.

Mon oncle !

ANDRÉ.

Oui, avec mademoiselle Gabrielle.

CLAIRE.

C’est bien ! dites que je conduis madame, et que je remonte.

ANDRÉ.

Oui, madame.

Il l’a déposer l’échantillon sur la table.

CLAIRE, à Théodosie, en sortant.

Prends garde à la rampe !

THÉODOSIE, dehors.

Oui. Ah ! quel escalier !

 

 

Scène V

 

GENEVOIX, GABRIELLE, ANDRÉ, UN GARÇON DE MAGASIN, avec des paquets

 

GENEVOIX, en dehors, appelant.

Claire ! Bastienne !

Il entre avec Gabrielle sous le bras, gaiement, bruyamment.

René ! Claire ! Par ici, ma fille, par ici... Bonjour, André.

ANDRÉ.

Bonjour, monsieur.

GENEVOIX.

Eh bien, il n’y a personne ? Où diable sont-ils donc ?

ANDRÉ.

Madame va monter.

GENEVOIX, à André.

Appelle Bastienne ! Non, non... 

À Gabrielle.

Toi plutôt, appelle...

GABRIELLE.

Bastienne !

BASTIENNE, de la salle à manger.

Oui !

GENEVOIX.

Vois-tu ! elle a entendu... Chut ! Tiens-toi là et ne bouge pas.

Il la place derrière lui.

BASTIENNE, accourant par le fond.

Monsieur !

Elle s’arrête et cherche Gabrielle du regard.

GENEVOIX.

Ah ! bonjour, ma chère Bastienne.

BASTIENNE.[5]

Bonjour, monsieur. Eh bien, et Gabrielle ?

GENEVOIX.

Gabrielle ?... Ma foi, ma pauvre Bastienne, elle a voulu rester encore un an là-bas, et je reviens sans elle.

BASTIENNE.

Comment ! je viens de l’entendre.

GENEVOIX.

Gabrielle ?

BASTIENNE

Mais oui, elle m’appelait.

GENEVOIX.

C’est André... Tu as confondu avec André...

BASTIENNE, allant à André.

Mais non, je vous dis. Ah ! mon Dieu ! s’il est possible de faire languir comme ça !... Je vous dis qu’elle est là !

Elle se retourne, au moment où Genevoix, qui a fait lever l’enfant, la jette dans ses bras.

Ah ! quand je le dis !

GENEVOIX.

Mais oui, la voilà !

BASTIENNE, embrassant Gabrielle.

Ah ! chère enfant ! encore ! encore ! encore ! Ah ! que ça fait donc de bien de retrouver ces petites joues-là !

GENEVOIX, à Gabrielle.

Eh bien, dis qu’elle ne t’aime pas, celle-là !

GABRIELLE.

Oh ! si !

GENEVOIX, à Bastienne.

Eh bien ! eh bien ! voilà que tu pleures, maintenant !

GABRIELLE.

Ma bonne Bastienne !

GENEVOIX.

Allons donc, voyons, vieille enfant ! qu’est-ce que c’est que ça donc ? Tu pleures quand je te la ramène ?

BASTIENNE.

Oh ! ne faites pas attention, monsieur, c’est la joie... Pensez donc, depuis le temps ! sa voix m’a fait un effet quand elle a crié : « Bastienne ! » Dire que c’est cette enfant-là qui était si frêle, si malade ! Je la tenais dans mes bras ! Elle avait une fièvre ! Elle pleurait ! Je me disais : « Elle ne passera pas la nuit. » Et la voilà maintenant si grande ! si belle ! Ah ! monsieur, non, voyez-vous, les hommes ne sentent pas ça ! Il n’y a que les femme... il n’y a que nous ! C’est un enfant à moi, ça !... c’est à moi.

À Gabrielle, en la serrant dans ses bras.

N’est-ce pas que c’est bien à moi ?

GABRIELLE.

Mais ne pleure pas, ou je vais pleurer aussi, moi.

BASTIENNE.

Ah! c’est fini, tenez! Mais ça fait du bien tout de même ! Ah ! il n’y a pas à dire, allez ! le bon Dieu est bon !

GABRIELLE.

Mais mon frère ?

GENEVOIX.

Oui, René ? Claire ?

BASTIENNE.

Ils sont dehors, mais ils vont rentrer !

Admirant Gabrielle.

Mais est-elle grandie !

GENEVOIX.

Comprend-on ce René qui n’est pas là ? 

À André.

Viens ici, toi ! Celui-là, fillette, le reconnais-tu ?

GABRIELLE.

C’est M. André.

GENEVOIX.

C’est ça ! Ton camarade d’enfance, et notre commis à présent. Un brave garçon ! – Appelle-moi Gudin.

André descend.

BASTIENNE.

Et avec ça, jolie ! Est-ce étonnant comme ses cheveux ont changé de couleur ! C’était tout blond, et ça frisait !

GABRIELLE.

Ça frise encore. Qu’est-ce que tu regardes ?

BASTIENNE.

Une brûlure qu’elle s’est faite un jour dans la cuisine. Ça m’inquiétait, ça, mais ça ne paraît plus du tout.

GABRIELLE.

Tu te rappelles ?

BASTIENNE.

Ah ! Dieu ! Tout ce qui te regarde ! Vous me permettez de la tutoyer toujours, n’est-ce pas, monsieur ?

GENEVOIX.

Mais je ne sais pas trop si je dois...

BASTIENNE.

Ah ! monsieur, je ne pourrais jamais m’habituer...

GENEVOIX.

Vieille enfant, va ! qui ne voit pas que je me moque d’elle ! Eh ! tutoie donc et embrasse, nigaude ! Est-ce qu’elle n’est pas ta fille ?

 

 

Scène VI

 

GENEVOIX, GABRIELLE, ANDRÉ, L’AUBÉPIN

 

L’AUBÉPIN, accourant arec deux bouteilles dans la main et deux autres dans les poches de sa redingote.

Où est-elle, cette fleur, cette étoile ?

GENEVOIX.

Ah ! voilà le cousin ! Arrive donc, toi !

GABRIELLE.

C’est le cousin L’Aubépin !

L’AUBÉPIN.

Elle m’a reconnu ! Ah ! chère enfant !... Ah ! non ! gare aux bouteilles !

GENEVOIX.

Hein !

L’AUBÉPIN, donnant les bouteilles à Bastienne.

Tiens, toi.

Il ouvre ses bras.

Maintenant...

S’arrêtant.

Non, pas encore !

GABRIELLE.

Plaît-il ?

L’AUBÉPIN.

Les autres.

Il tire de ses poches deux autres bouteilles qu’il passe à Genevoix.

GENEVOIX, riant.

Toujours !

L’AUBÉPIN.

Maintenant, rien ne s’oppose.

Il embrasse Gabrielle.

GENEVOIX.

Il n’embrasse pas, il trinque !

L’AUBÉPIN.

Mais est-elle belle !...

 

 

Scène VII

 

GENEVOIX, GABRIELLE, ANDRÉ, L’AUBÉPIN, GUDIN

 

GENEVOIX, voyant entrer Gudin.

Ah ! le voilà enfin ! Avance, toi. 

À Gabrielle.

Celui-là, chère petite, je ne te le présente pas non plus.

GABRIELLE.

C’est M. Gudin !

GENEVOIX, très haut.

C’est ça ; c’est ce bon Gudin, notre caissier.

Baissant la voix.

Parle un peu haut, ma fille, il a l’oreille dure... C’est ce bon Gudin...

Baissant la voix sans en avoir l’air.

Je ne veux pas, tu comprends, ça le fâche...

Haut.

Qui le faisait des bateaux en papier ; t’en souviens-tu ?

GABRIELLE.

Ah ! si je m’en souviens ! je crois bien !

GUDIN.[6]

Ah ! mademoiselle est bien plus grande que moi, maintenant.

GENEVOIX.

C’est, ma foi, vrai !

GABRIELLE, parlant haut.

Et vous allez bien, mon bon monsieur Gudin ? Vous avez tout à fait bonne mine.

GUDIN.

Bonne mine, oui... comme une rose.

GENEVOIX.

Il croit que tu parles de toi, vois-tu.

Haut.

Oui, mon bon Gudin, oui, elle est fraîche, oui !

GUDIN.

Oui !

GENEVOIX.

C’est ça !

Bas.

Pauvre homme, va !

GUDIN.

Ah ! ça me rajeunit ! Elle était si gentille déjà quand elle avait six ans. Elle me faisait enrager quelquefois, à ma caisse, le prenais ma grosse voix ! je lui disais : « Hou ! hou !... » Et elle se sauvait en riant... Puis elle revenait en me disant : « Encore, Gudin ! encore ! »

GENEVOIX.

Excellent homme, va !

GUDIN.

Mais je bavarde, moi ! Bastienne a peut-être besoin d’un coup de main. Ce sont les chapeaux, ça ?

Il prend un carton.

ANDRÉ.

Chut ! voulez-vous laisser !

GUDIN, il prend un carton à chapeau.

Si ! si ! ça me fait plaisir !

Pendant ce qui suit, on transporte les effets dans la chambre de droite.

GABRIELLE, à Genevoix.

Pauvre homme, est-il bon !

GENEVOIX.

Oui, oui, regarde-le avec respect, va, chère petite ! Il est de la famille, le digne homme ; c’est l’image vivante de la probité du logis !... Voilà cinquante ans, chère enfant, que cet honnête homme est tous les matins à son poste, plus soucieux de notre fortune que nous-mêmes ! En 1848, nous fûmes aux trois quarts ruinés ; ton père et moi, nous courions tout Paris pour faire face à la terrible échéance de février... Nous rentrons à midi, désespérés ; pas d’amis, pas d’argent... Et tout ce monde qui, depuis dix heures, doit nous attendre au guichet ! que lui dire ? Nous allons à la caisse, le cœur défaillant, la sueur au front. Il y a foule en effet, mais pas de bruit, pas de plainte, chacun passe et s’en va satisfait, car Gudin paye. Oui, ma fille, oui, Gudin payait, là, tranquillement ! Et toutes les économies de trente ans, réalisées l’avant-veille, acquittaient l’honneur du logis... Et, quand ton père lui cria : « Gudin, qu’est-ce que vous faites ? – Mais, monsieur, vous n’étiez pas là. Alors, je me suis permis, pensant que vous ne me blâmeriez pas... » Grand homme de bien, va ! Non ! non ! on ne te blâme pas !

Il serre la main de Gudin qui vient de rentrer.

GUDIN.

Vous dites, monsieur ?...

GENEVOIX.

Rien, mon bon Gudin ; descends au magasin, et dis qu’on ferme ; c’est jour de fête, et je donne congé à tout le monde.

GUDIN.

Ah ! je ne sais pas s’ils vont être contents, les galopins, d’aller ce soir au spectacle !

Il s’en va.

GENEVOIX, à Gabrielle.

Eh bien, tu le vois, tiens ! Il est enchanté du plaisir qu’il va leur faire ! – Eh ! Gudin ! à six heures à table, tu sais !... Et le bel habit, là !

GUDIN.

Oui, oui ! Et, au dessert, la petite chansonnette, comme autrefois.

GENEVOIX.

Comme autrefois, c’est ça ! Pauvre homme, il ne s’entend plus, il croit toujours...

Haut.

Oui, oui, c’est ça... nous chanterons l’amour et la folie ! Va, mon bonhomme, va !

Bas.

André, prends garde qu’il ne tombe ; l’escalier est mauvais !

ANDRÉ.

Oui, monsieur, soyez tranquille.

Il sort avec Gudin.

GENEVOIX, à Gabrielle, l’horloge du fond sonnant une demie, d’un timbre lent et grave.

Ah ! ce René qui n’est pas là ! Et Claire non plus ! Je suis contrarié.

À Bastienne, qui baise les mains de Gabrielle.

Eh bien, et ton dîner, toi ! qu’est-ce que tu fais là ?

BASTIENNE.

C’est vrai, mon dîner ! Et sa chambre avec tous ses paquets ! Je suis à la bête, moi, aujourd’hui !

GABRIELLE.

Attends, je te suis.

BASTIENNE.

Non, non, quand ce sera rangé.

GABRIELLE.

Moi, je rangerai.

BASTIENNE.

Non, non, Tenez-la, monsieur.

Elle sort.

GENEVOIX, retenant Gabrielle.

Elle y met de la coquetterie, vois-tu, laisse-la faire ! Eh ! L’Aubépin ! Où est-il ?

Il l’aperçoit dans un coin occupé à ranger les bouteilles.

Qu’est-ce que tu fais là ?

L’AUBÉPIN.

Je rangeais les bouteilles !

GENEVOIX.

Dis donc, tu serais bien gentil, avant dîner, d’aller jusque chez maître Loyseau.

L’AUBÉPIN.

Tout de suite.

GENEVOIX.

Demande-lui donc l’acte en question qui devrait déjà être ici ; il saura ce que c’est.

L’AUBÉPIN.

Bon ! j’y cours. Ne mangez pas la soupe sans moi.

GENEVOIX, tandis qu’il sort.

Sois tranquille.

 

 

Scène VIII

 

GENEVOIX, GABRIELLE

 

GENEVOIX.

Encore un, tiens ! voilà un ami ! Ah ! si tu as fait provision de cœur, chère petite, il n’y a que du monde à aimer autour de toi.

GABRIELLE.

Mais vous le premier.

GENEVOIX.

Oh ! moi, je suis un vieux radoteur. Je tâcherai de trouver un remplaçant plus jeune, quelque brave garçon qui me continuera ;  et, pourvu que j’aie encore la joie de faire sauter des mioches sur mes genoux !...

GABRIELLE.

Comment ! j’arrive ! et vous pensez déjà à vous débarrasser de moi ?

GENEVOIX.

Que nenni ! Tu ne nous quitteras pas. J’arrangerai cela. J’ai déjà mon idée. En attendant, ma fille, je t’ai préparé là, sur le jardin, une petite chambre de demoiselle, tout en perse. Tu la reconnaîtras, c’est celle de ta mère ; je n’ai pas cru trouver un meilleur asile pour ton sommeil que l’alcôve toute pleine de son cher souvenir.

GABRIELLE.

Merci, mon bon oncle.

GENEVOIX.

À part cela, du reste, rien n’est changé ici, tu vois. Les vieux meubles, les portraits, tu dois reconnaître tout cela.

GABRIELLE.

Oh ! parfaitement !

GENEVOIX.

Moi, j’y tiens, vois-tu ! Tout ça, c’est un peu comme moi ! Le corps est caduc, mais je me dis : « Il n’y a pas là un accroc qui ne se soit fait à notre service. » Et, à force de souvenirs, ils sont vraiment de la famille, ces pauvres meubles. Tout ça vit, ça parle ! c’est le fauteuil où ton père s’endormait tous les soirs ! c’est le secrétaire où ton aïeul a serré pour la première fois l’argent gagné dans sa petite mercerie du rez-de-chaussée ! l’armoire de ta grand’mère et le premier luxe qu’elle se soit permis ! – Tout cela est bien fané, bien démodé ! Il ne tiendrait qu’à moi de le remplacer par un mobilier tout neuf ; mais que nous diraient ces nouveaux venus qui vaille le langage de ceux-là ?... Ils ne parleraient pas honneur comme ce fauteuil, probité comme ce secrétaire, économie comme cette armoire ; ce ne seraient plus de vieux amis, confidents de nos rires et de nos larmes... Et les vieux amis, chère petite, garde-les le plus que tu pourras... car, tu le verras bien quand je n’y serai plus... on ne les remplace pas.

BASTIENNE, arrivant.

C’est prêt !

GENEVOIX.

Allons, mademoiselle !

 

 

Scène IX

 

GENEVOIX, GABRIELLE, CLAIRE

 

GENEVOIX.

Ah ! voilà Claire !

CLAIRE, que Gabrielle court embrasser.

Chère enfant ! Je ne vous connais que par vos lettres ; mais elles m’ont appris à vous aimer, comme une bonne petite sœur que vous êtes !

GABRIELLE.

Merci de tout mon cœur !

GENEVOIX, à Claire.

Eh bien, n’est-ce pas qu’elle est jolie, et que j’avais raison ?

CLAIRE.

Elle est charmante, et, quand le petit air provincial aura disparu...

GABRIELLE.

Je suis un peu gauche, n’est-ce pas ?

CLAIRE, souriant.

C’est gentil ! et cela vous va bien ! 

À Genevoix.

A-t-elle vu sa chambre ?

GENEVOIX.

Pas encore ! Je l’y mène ! Viens-tu ?

CLAIRE.

Vais oui.

ANDRÉ, timidement, montrant la lettre de madame Leguépy.

Pardon, madame, la lettre !...

CLAIRE.

Ah ! oui, une lettre de madame Leguépy, pour affaires.

GENEVOIX.

Oh ! celle-là, je la fuis, même en écriture ! Viens, fillette ! Battez, tambours, sonnez, trompettes ! mademoiselle Gabrielle entre chez elle !

CLAIRE, commençant à lire.

Je vous rejoins.

GENEVOIX, entraînant Gabrielle.

Oui.

 

 

Scène X

 

CLAIRE, ANDRÉ, au fond

 

CLAIRE, lisant.

« Ma belle amie... »

Riant ironiquement.

Amie !

Elle poursuit.

« Je me suis mise deux fois en campagne pour aller vous voir ; mais je n’ai pas encore le courage de retourner dans mon ancien quartier. »

S’interrompant.

Insolente !

Lisant.

« Mon valet de chambre... » Son valet de chambre ! « ... Vous remettra un petit échantillon de soie bleue, pour mon boudoir ! » Son boudoir !... « Vous serez bien aimable de lui dire si vous pouvez rassortir ! sinon, où il faut s’adresser. Il irait avec ma voiture... » Sa voiture ! Elle n’en manque pas un !

Lisant.

« Venez donc voir mon petit palais en passant, cela vous distraira de la monotonie de votre vilaine rue ! » Bon petit cœur ! 

À André.

Dites à M. le valet de chambre de madame Leguépy que nous n’avons pas cette nuance-là... et qu’il peut remonter dans madame sa voiture.

ANDRÉ.

Si madame veut me donner l’échantillon...

CLAIRE.

Tenez ! voici.

Il sort.

Si je puis jamais te rendre tes insolences !

 

 

Scène XI

 

CLAIRE, RENÉ

 

RENÉ, en dehors.

Oui, oui, petite sœur, je reviens.

CLAIRE, courant au-devant de lui.

Ah ! René !

RENÉ, entrant.

Ah ! bien ! je te cherchais.

CLAIRE.

Moi aussi. Mais d’abord, un mot ! vite ! – Tu viens de chez le notaire ?

RENÉ, surpris.

Moi ? Non.

CLAIRE.

Bien sûr ?

RENÉ.

D’honneur ! Je viens d’embrasser Gabrielle, et je te cherchais.

CLAIRE.

Enfin, je respire ! 

À part.

Et je puis lutter !

RENÉ.

Dis donc ! nous sommes seuls ?

CLAIRE.

Oui.

RENÉ.

Attends !

Il remonte et va fermer les portes.

CLAIRE, surprise.

Pourquoi ?

RENÉ.

J’ai quelque chose à te dire. – C’est ça ! Personne ici, personne là ! Tout va bien !

CLAIRE.

Que de cérémonies, mon Dieu ! De quoi s’agit-il ?

RENÉ, à demi-voix.

Il s’agit de te souhaiter d’abord ta fête. Tu permets ?

CLAIRE.

C’est pour cela ?

RENÉ.

Et de t’offrir ton cadeau.

CLAIRE.

Ah ! montre !

RENÉ.

Je ne l’ai pas là. Ce n’est pas portatif, c’est trop gros.

CLAIRE, vivement.

Un meuble ?

RENÉ.

Non ! au contraire.

CLAIRE, surprise.

Au contraire ?

RENÉ.

Un immeuble.

CLAIRE.

Hein ?

RENÉ.

Le cadeau que je te fais... Tu ne t’évanouiras pas ?

CLAIRE.

Non ! non ! mais vite... parle ! vite, je meurs !

RENÉ, après avoir regardé autour de lui.

Eh bien, c’est un appartement nouveau.

CLAIRE, anxieuse.

Un appartement nouveau ?

RENÉ.

Magasin, entresol et sous-sol pour le commerce ; et tout le premier pour nous.

CLAIRE, de même.

Où ça ?

RENÉ.

Mais...

CLAIRE.

Mais, mon Dieu ! où ça ? Vite !

RENÉ.

Boulevard Malesherbes.

CLAIRE, avec un cri de joie.

Ah !

Elle lui saute au cou.

Ah ! que je t’aime !

RENÉ.

Chut !

CLAIRE.

Ah ! mon petit René ! que tu es bon ! et que je t’aime !... que je t’aime ! mon trésor, mon amour, ma vie !

RENÉ.

J’ai donc trouvé le chemin de ton cœur ?

CLAIRE.

Ah ! oui !

RENÉ.

C’est le boulevard Malesherbes !

CLAIRE.

Ah ! tu as deviné que je mourais d’ennui dans cette affreuse rue ?

RENÉ.

Parbleu ! et moi ! si tu crois que je l’adore ! Je n’attendais que la fin de l’association avec l’oncle. 

CLAIRE.

Mais ce logement, c’est retenu, au moins ?

RENÉ.

Mieux que retenu, c’est loué !... un bail, cinq, dix, quinze. Pas pour rien, par exemple. Mazette !

CLAIRE.

C’est loué !

RENÉ.

Depuis trois mois.

CLAIRE, stupéfaite.

Depuis ?

RENÉ.

Trois mois. J’y ai mis les peintres à Pâques ; c’est sec.

CLAIRE, avec joie.

C’est sec !

RENÉ.

Mieux que sec, c’est meublé !

CLAIRE.

Ah !

RENÉ.

Ça, par exemple, c’est gras ! Voici les notes.

CLAIRE.

Je ne veux pas les voir. Ainsi, depuis trois mois... ?

RENÉ.

On décore le magasin, l’entresol, le premier, tout.

CLAIRE.

Et tu me cachais ?...

RENÉ.

Pour te faire la surprise complète.

CLAIRE.

Mais tu es un ange, tout simplement !

RENÉ.

Je suis un ange, tout simplement ! – Ainsi, ces soieries que je te montrais il y a quelque temps, en te demandant ton avis...

CLAIRE.

Oui !

RENÉ.

C’était pour ton salon.

CLAIRE.

Mon salon ! c’est vrai, j’ai un salon, maintenant, comme les Leguépy ! Mon salon !

Tendrement.

J’ai un salon !

RENÉ.

Et un boudoir.

CLAIRE.

Et un boudoir !

RENÉ.

Rose de Chine.

CLAIRE.

Ma couleur ! Oh ! amour, va ! – Je voudrais n’être pas ta femme, tiens, pour te récompenser comme tu le mérites.

RENÉ.

Malheureusement, à cet égard...

CLAIRE, lui fermant la bouche.

Chut ! Il y a dans un cœur de femme des réserves d’amour pour ces cas-là. – Mon chapeau, vite, allons !

RENÉ.

Où ?

CLAIRE.

À l’appartement !

RENÉ.

Pas encore !

CLAIRE.

Comment, pas encore ? Mais je veux le voir !

RENÉ.

Malheureuse ! veux-tu baisser la voix ! Et l’oncle, et le dîner de famille ?

CLAIRE.

On dînera plus tard !

RENÉ.

Mais...

CLAIRE.

Oh ! mais il ! n’y a pas de mais ! Je veux voir mon appartement, mes meubles, mon salon ! Je veux voir mon salon ! On dînera sans nous, voilà tout !

RENÉ.

Voyons, voyons, pas de folies, ma petite Claire. — Ne faisons pas de la peine à notre oncle, excellent homme !

CLAIRE.

C’est vrai ; mais comment faire ? Tu ne comptes pas renouveler, n’est-ce pas ?

RENÉ.

Peut-être.

CLAIRE.

Comment, peut-être ?

RENÉ.

Cela dépend de lui. Pourquoi papa Genevoix ne resterait-il pas notre associé ? On mettrait cette maison-ci en location, et, sur l’enseigne du boulevard Malesherbes, qui est encore blanche, on écrirait tout bonnement comme ici : « Pillerat et Genevoix. »

CLAIRE.

À la Vieille Cocarde ? – Ah ! mon ami !

RENÉ.

Oh ! non, diantre ! ça, c’est moisi... Tiens, Pontarmé, un ancien camarade de magasin que j’ai retrouvé justement sur l’escalier de notre nouveau logement, et qui habite le second... entre parenthèses, mon complice depuis trois mois, celui-là !... excellent garçon...

CLAIRE.

Oui, oui, oui.

RENÉ, continuant.

...Très Parisien, très à la mode. C’est lui qui m’a trouvé le tapissier, le peintre, etc...

CLAIRE, impatientée.

Eh bien, Pontarmé, enfin ?

RENÉ.

Pontarmé, dis-je ; m’a trouvé une petite enseigne, d’un moderne...

CLAIRE.

C’est ?

RENÉ.

Au Bouton d’or !

CLAIRE.

Oui, c’est joli, ça ! au Bouton d’or ! à la bonne heure ! c’est frais, coquet !

RENÉ.

J’en ai fait sculpter un, gros comme ça. Ça se verra de la Madeleine.

CLAIRE.

Au Bouton d’or ! c’est délicieux ! Mais, pour décider l’oncle, si routinier...

RENÉ.

Essayons toujours ! Il tient à nous, il nous aime, nous l’aimons. Décidons-le au déménagement, et le tour est fait !

CLAIRE.

Et s’il refuse ?

RENÉ.

Oh ! non, c’est impossible !... Et puis enfin..., dame ! tant pis pour lui !... nous n’aurons rien à nous reprocher.

CLAIRE.

C’est vrai. Mais comment, ce soir, avec tout ce monde ?

RENÉ.

Ce soir ? Tout de suite, avant dîner !

CLAIRE.

Au fait, oui ! J’aime mieux ça !

RENÉ.

Aide-moi, par exemple !

CLAIRE.

Ah ! Dieu ! si je t’aiderai ! Pour mes dieux domestiques ! si je t’aiderai, âme de ma vie ! Tiens !

Elle l’embrasse.

Voilà du cœur.

RENÉ, stupéfait.

Mais quel amour !

CLAIRE.

Bouton d’or, marchons !

RENÉ.

Marchons !

GENEVOIX, ouvrant la porte à gauche.

Bastienne, n’oublie pas le Champagne dans les carafes.

CLAIRE.

C’est lui !

RENÉ.

De l’adresse ! procédons par petites tranches, minces, minces, minces !

CLAIRE.

Va ! Je te suis !

 

 

Scène XII

 

CLAIRE, RENÉ, GENEVOIX

 

GENEVOIX.

Tiens, vous êtes là ?

RENÉ.

Oui, mon oncle.

GENEVOIX.

Tu n’as pas vu L’Aubépin ?

RENÉ.

Pas encore.

GENEVOIX.

Je l’ai envoyé chez Loyseau, chercher l’acte.

RENÉ.

Précisément, mon oncle, à ce propos, nous voulions, ma femme et moi, vous soumettre quelques idées.

GENEVOIX, s’asseyant.

Eh bien, mais parfait ! Voyons ces idées, mes enfants !

RENÉ, à part.

Voilà le feu !

Haut.

Mon oncle, il s’agirait de quelques idées... relatives à de petits projets.

GENEVOIX.

De petits projets ?

RENÉ, s’asseyant à sa droite. Claire, assise à sa gauche.

De réforme.

GENEVOIX, surpris.

De réforme ?

RENÉ.

Oui, de petites réformes qui nous semblent vraiment opportunes, dans l’intérêt de la maison.

GENEVOIX.

Tu aurais constaté quelques infidélités, quelques... ?

RENÉ.

Oh ! grâce à Dieu, non, mon oncle !

GENEVOIX.

Ah ! je disais aussi !

CLAIRE.

René, mon cher oncle, fait allusion à des modifications plutôt extérieures !...

RENÉ.

Plutôt extérieures, c’est ça !

GENEVOIX.

Par exemple, chers enfants ?

RENÉ.

Par exemple, mon oncle... l’enseigne...

GENEVOIX.

L’enseigne ?

RENÉ.

Oui, mon oncle. – La Vieille Cocarde, vous ne trouvez pas que ça sonne mal ?

GENEVOIX.

Ça sonne mal ? Par exemple !

Faisant vibrer.

La Vieille Cocarde ! mais ça sonne très bien, au contraire !

CLAIRE.

C’est peut-être un peu vieux.

GENEVOIX.

Parbleu ! oui, et voilà bien le mérite. Vieille enseigne, bonne maison ! Ah çà ! qu’est-ce que j’entends là, donc ? supprimer ma cocarde ! Connais-tu seulement son origine ?

RENÉ.

Non, mon oncle, j’avoue que...

GENEVOIX.

Allons donc ! Je ne m’étonne plus ! Eh bien, alors, enfants ! sachez-le donc, cette noble enseigne remonte à 1789. Elle est liée aux glorieux souvenirs de notre immortelle révolution.

RENÉ et CLAIRE.

Ah !

GENEVOIX.

Quelques jours après la prise de la Bastille, ton grand-père, qui ne tenait alors qu’un simple débit de mercerie au rez-de-chaussée, se trouve, par hasard, de garde à l’Hôtel de ville, juste au moment où les électeurs décrètent que les couleurs de la cocarde nationale seront désormais celles de la ville. Mon père ne fait ni une ni deux, il jette là son fusil, et arrive ici bride abattue, criant à ta grand’mère : « Bellote, vite, tout ce que tu trouveras dans le quartier, de rubans bleus, rouges et blancs, achète ! achète ! » À l’aube, tout Paris s’éveille tricolore, les hommes au chapeau, les femmes au bonnet. Dans tous les magasins, plus de rubans, sauf chez nous ! À dix heures du soir, la maison Genevoix était fondée. La Révolution, la Terreur, le Directoire, la Restauration, tout passe. La maison Genevoix seule grandit toujours ! Et, en 1830, je réinstalle triomphalement sur notre enseigne les trois couleurs éternelles, avec ces mots : À la Vieille Cocarde ! c’est-à-dire : à l’ancienne, à la vraie, à l’unique, à la victorieuse cocarde tricolore !... ce blason de notre bourgeoisie !

RENÉ.

Très joli, mon oncle, très joli ! 

À Claire.

N’est-ce pas ?

CLAIRE, sans conviction.

Très joli, oui !

RENÉ.

Seulement, tout ça, c’est d’un 1830 !

GENEVOIX.

Comment, d’un 1830 ?

RENÉ.

Je m’entends, mon oncle !... Au fond, le drapeau tricolore toujours... l’arc-en-ciel de la liberté, et la Fayette en cheveux blancs... En avant, marchons !... Très bien ; mais la soierie ? Qu’est-ce que ça fait à la soierie, tout ça ?

GENEVOIX.

Comment, garnement ! une opinion pour laquelle je me suis battu !

RENÉ.

Eh bien, oui, la, mon oncle, vous vous êtes battu, c’est convenu, et vous avez mangé du Suisse ! – Mais c’est fini, voyons ! Ça ne sert plus, le Suisse !

CLAIRE.

Il a raison, mon oncle ! Et une enseigne un peu plus moderne, un peu plus gracieuse... par exemple, celle-ci : Au Bouton d’or !

GENEVOIX.

Au Bouton d’or ! Pourquoi le bouton d’or ?

CLAIRE, doucement.

Cela fait bien, le mot or !

GENEVOIX.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

CLAIRE.

L’or dit toujours assez !

GENEVOIX.

Mais ça n’a ni opinion ni couleur !

RENÉ.

Si, mon oncle, ça a la couleur de l’or.

CLAIRE.

Une opinion qui rallie tout le monde.

GENEVOIX.

Mais non, sapredienne ! je veux dire : ce n’est pas un principe.

CLAIRE.

Et voilà bien le mérite, mon oncle ! Pas de principe, c’est tout à fait moderne. La Vieille Cocarde, c’est une idée batailleuse ! – Le Bouton d’or, c’est un sentiment doux et frais : mon enseigne a sur la vôtre toute la supériorité du bouquet sur le drapeau.

GENEVOIX.

Et vous avez pensé... ? Comment ! voilà une maison connue partout depuis cent ans, et je la débaptiserais pour dérouter ta commande ! – Mais alors autant changer de rue !

CLAIRE.

Aussi, mon oncle, nous n’étions pas éloignés de changer de rue.

GENEVOIX.

Quitter la rue Thévenot, dont le nom est inséparable de celui des Genevoix et des Pillerat !...

CLAIRE.

Mais, mon oncle, Paris s’est déplacé, et les nouveaux quartiers !

GENEVOIX, se levant et passant à droite.

Ah ! allons donc ! voilà le grand mot lâché ! les nouveaux quartiers ! et une nouvelle boutique, n’est-ce pas, dans une nouvelle rue du nouveau Paris ?

RENÉ.

Pourquoi pas, mon oncle ?

GENEVOIX.

Mais jamais de la vie ! jamais !

RENÉ, debout.

Enfin, mon oncle, pourquoi ? Qu’est-ce que vous lui reprochez, à ce nouveau Paris ?

CLAIRE, de même.

Oui, qu’est-ce qu’on y perd, voyons, de bonne foi ?

GENEVOIX.[7]

Ah ! chère enfant ! on y perd le vieux Paris, le vrai, celui-là ! Une ville étroite, malsaine, insuffisante, mais pittoresque, variée, charmante, pleine de souvenirs, et si bien faite à nos tailles ! si commode par son exiguïté même ! Nous avions là nos promenades à deux pas, nos spectacles habilement groupés en corbeille ; nous faisions là nos petites révolutions entre nous : c’était gentil ! – La course à pied n’était pas une fatigue, c’était une joie. Elle avait enfanté ce compromis si parisien, entre la paresse et l’activité, la flânerie ! Aujourd’hui, pour la moindre course, des lieues à faire ! une chaussée boueuse que les femmes traversent sans grâce, n’ayant plus pour rebondir l’élasticité du pavé ! un trottoir éternel, tout le long le long de l’aune ! – Un arbre, un banc, un kiosque !... un arbre, un banc, un kiosque !... un arbre, un banc... Et, là-dessus, un soleil ! une poussière ! un gâchis de propreté ! Une foule bigarrée, cosmopolite, baragouinant toutes les langues, bariolée de toutes les couleurs. Plus rien de ce qui nous constituait un petit monde à part, jugeur, amateur, frondeur, l’élite de l’esprit et du goût. – Ce que nous y perdons, grand Dieu ? Mais tout ! Ce n’est plus Athènes, c’est Babylone ! Ce n’est plus une ville, c’est une gare ! Ce n’est plus la capitale de la France, c’est celle de l’Europe entière ! une merveille sans égale ! un monde ! d’accord.  – Mais enfin, ce n’est plus Paris... puisqu’il n’y a plus de Parisiens...

CLAIRE.

Alors, mon oncle, vous ne comprenez pas tout ce qu’il y a de grand, de commode et d’hygiénique ?

GENEVOIX.

Mais puisque je te dis que je l’admire ! C’est forcé ; on devait le faire, on l’a fait ! On a bienfait ! et, somme toute, c’est le mieux qui l’emporte ! Vivat ! et j’applaudis des deux mains... en me félicitant que le bon Dieu n’ait pas connu ce merveilleux système municipal, et qu’il n’ait pas fait tous les arbres de la nature sur une seule ligne... avec toutes les étoiles sur deux rangs !

RENÉ.

Enfin, mon oncle, sans discuter, la ville étant ainsi, il faut bien la prendre telle qu’elle est.

GENEVOIX.

Et se mettre au ton luxueux du jour, n’est-ce pas ? 

RENÉ.

Saprelotte ! mon oncle ! vous allez faire une tirade contre le luxe !

GENEVOIX.

Eh ! vive le luxe, au contraire ! c’est l’expansion de la richesse ; mais à bas l’ostentation, qui n’est que sa grimace !

CLAIRE.

L’ostentation !

GENEVOIX.

Oui, chère enfant, le mal qui nous ronge tous, grâce à tes quartiers nouveaux, à tes rues nouvelles, et à tes maisons neuves !

RENÉ.

Par exemple !

GENEVOIX.

Oui, tes maisons neuves ! car tout s’enchaîne. On change de logis ; ce n’est rien, on le croit ! c’est le renouvellement de toute la vie ! le mobilier modeste qui seyait si bien à l’ancien logement jure avec le nouveau. Et alors, mobilier neuf, digne du logis, puis toilettes en harmonie avec les meubles, et enfin, habitudes conformes aux toilettes ! le tout débordant nos moyens. Total, plus de superflu, moins de nécessaire ; plus de confort, moins de bien-être ; dix fois plus de plaisirs, mais cent fois moins de bonheur !

RENÉ.

Mais, mon oncle, vous avez une façon de présenter les choses... C’est le raisonnement de la routine, ça ; je vois des magasins...

GENEVOIX.

Oh ! parbleu ! je les connais, tes magasins à la mode ! Tout pour le pas de la porte ! ostentation ! Au lieu de belles étoffes solides, harmonieuses, mais coûteuses, succéderont peu à peu à ta devanture des chiffons douteux, criards, de mauvais goût, mais bon marché. Enfin un boui-boui de magasins très brillants, tripotant de grandes affaires peut-être !... mais avec moins de profils qu’où nous sommes, et surtout avec moins d’honneur ! – Car enfin, c’est quelque chose que de vendre de belles et bonnes marchandises ! et de se dire le soir, en se couchant : « Je me suis enrichi, et ce n’est au détriment de personne ! » – C’est peut-être bête, c’est 1830, c’est manches à gigot ! tout ce que tu voudras, mais c’est notre honneur, à nous ; ça me fait plaisir, et je dors mieux là-dessus !

CLAIRE.

De sorte, mon oncle, qu’il faut se résigner à vivre ici, dans cette rue Thévenot, où l’on sèche, sans même se faire honneur du peu de bien-être que l’on a pu acquérir ?

GENEVOIX.

Eh ! chers enfants, qui dit cela ?

RENÉ, bas, à Claire.[8]

N’insistons pas.

GENEVOIX.

Mais prenez tous les plaisirs du monde, pourvu qu’ils soient de votre rang et de vos moyens. Dans cinq ans, j’ai cent mille livres de rente bien comptées. Tout cela est à vous et à Gabrielle. Nous nous retirons, nous achetons quelque belle terre en Touraine où nous menons la grande vie des champs, large, abondante, la chasse, la pêche, les grands feux danse l’âtre ! Et Paris pendant quatre mois d’hiver ! Parbleu ! nous serons bien à plaindre !

CLAIRE.

Ah ! mon oncle, ceci est bien différent.

RENÉ.

Vous avez raison.

GENEVOIX.

Parbleu !

CLAIRE.

Voilà qui est fait, mon oncle ; nous ne pensons plus vous convaincre.

GENEVOIX.

Vous vous rendez ?... Il se rend ?

RENÉ.

Tout à fait, mon oncle ; notre parti est pris.

GENEVOIX.

Eh ! à la bonne heure ! Ah ! je suis content ! Ah ça ! je dînerais bien ; il est l’heure, et ta diablesse de discussion m’a creusé ! Je parie que Bastienne a oublié mon champagne ! pour arroser notre nouveau contrat !

En haut, sur le point de sortir.

Et la vieille cocarde for ever ! À bas les boutons d’or qui passent, et vivent les vieilles cocardes qui durent !... n’est-ce pas ? Oui !... Eh ! vous voyez bien !...

Il sort par le fond.

 

 

Scène XIII

 

RENÉ, CLAIRE, se regardant en silence

 

RENÉ.

Eh bien ?

CLAIRE

Qu’est-ce que je disais ?

RENÉ.

Ô routine !

CLAIRE.

Veux-tu mon avis ?

RENÉ.

Oui.

CLAIRE.

Nous sommes bien décidés à la rupture, n’est-ce pas ?

RENÉ.

Dame ! oui ; maintenant, il n’y a plus moyen de faire autrement.

CLAIRE.

Le bail, l’appartement, tout !...

RENÉ.

C’est évident.

CLAIRE.

Oui ; mais nous n’oserons jamais lui dire en face : « Adieu, mon oncle ! séparons-nous ! »

RENÉ.

Oh ! oui, cela me coûtera beaucoup, je l’avoue.

CLAIRE.

Eh bien, ce qu’on n’ose pas dire, on l’écrit.

RENÉ.

Écrire ?

CLAIRE.

Oui.

RENÉ.

Au fait, tu as raison, c’est le seul moyen d’en sortir.

CLAIRE.

Écris là, vite, nos adieux.

RENÉ.

Nos adieux, oui !

CLAIRE.

Et, après, mon chapeau, une voiture, et nous partons.

RENÉ.

Oh ! ça, tout de suite. 

Il écrit.

CLAIRE, qui est allée prendre au fond son chapeau.

Cela ne vaut-il pas mieux qu’une scène, une discussion, des larmes ?

RENÉ.

Oh ! Dieu, oui !

CLAIRE.

N’arrachons pas, tranchons.

RENÉ.

Tranchons ! – Où mettre cela ?

CLAIRE.

Laisse-le sur la table ; et maintenant, en route !

RENÉ, montrant la gauche.

Pas par là !... Par le petit escalier ; j’ai la clef du magasin.

CLAIRE.[9]

Ouvre tout doucement; prends garde !

RENÉ.

Tu les entends ?

CLAIRE.

Oui, ils sont tous là.

GENEVOIX, dans la coulisse.

Eh bien, petite, à table !

RENÉ, prêt à sortir.

Pauvre homme !

CLAIRE.

Quel chagrin nous allons lui faire !

RENÉ.

Il vaut mieux les chagriner de loin que de près.

CLAIRE.

Nous les consolerons demain.

RENÉ.

C’est ça, demain, oui, tu as raison.

CLAIRE.

On vient.

RENÉ.

Passe, vite, vite !

Ils sortent en fermant la porte.

 

 

Scène XIV

 

GENEVOIX, puis GABRIELLE, BASTIENNE, ANDRÉ, L’AUBÉPIN, GUDIN

 

On voit la salle à manger éclairée, le couvert mis, etc.

GENEVOIX.

Allons ! à table, enfants !

Il ouvre la porte.

Ils sont tous là !...à t...

Il s’arrête à la vue de la pièce vide.

Tiens ! où sont-ils ?

Il va à leur chambre.

René ! Claire !

GABRIELLE, qui est entrée derrière lui.

Ils ne sont pas là ?

GENEVOIX, qui a ouvert la porte à droite.

Mais non !

Appelant.

René ! 

À Gabrielle.

Appelle donc en bas, dans le magasin.

GABRIELLE.

René ! mon frère !

Silence.

GENEVOIX, stupéfait.

Personne ?

BASTIENNE.

Comment, personne ?

L’AUBÉPIN.

Au moment de dîner ?

GABRIELLE, apercevant la lettre sur la table.

Une lettre !... de mon frère !... Pour vous !

Elle lui tend ta lettre.

GENEVOIX, vivement, prenant la lettre.

Pour moi ? Ah ! c’est singulier ! cette lettre, ce... Allons, du cœur !

Il lit, sa main tremble et s’abaisse avec la lettre sans qu’il dise un mot, et il essuie une larme.

GABRIELLE, qui ne l’a pas quitté des yeux.

Mon oncle ! mon bon oncle !

Genevoix, sans rien dire, lui montre la lettre, qu’elle parcourt des yeux.

Ah ! partis !

BASTIENNE.
Partis ? René ? Ah !

Elle se détourne pour pleurer.

GENEVOIX.

Oui ! René ! Claire !... nos enfants !... Ah ! que c’est cruel !

Tout le monde l’entoure.

L’AUBÉPIN.

Genevoix ! allons, mon bon Genevoix !

GENEVOIX.

Ah ! ce n’est rien ! Le premier coup seulement ! Mais s’en aller ainsi ! un jour de fête ! quand nous sommes...

GABRIELLE, lui sautant au cou.

Mais je suis là, moi, mon oncle adoré ! près de vous ! Je suis là, moi ! je vous reste, et ne vous quitterai jamais ! jamais !

GENEVOIX.

Oui, chère enfant, tu es là, toi ! Ah ! que tu as bien fait de revenir ! Allons, mon brave Gudin, allons !... L’Aubépin, mon ami !... Bastienne !... allons, courage...Où est-elle, Bastienne ? où est-elle ?

BASTIENNE, qui est allée s’asseoir et pleurer au fond.

Je suis là, monsieur !

GENEVOIX, allant à elle.

Allons, dînons ! l’enfant nous reste ! C’est encore une fête ! Fais-nous dîner, ma bonne Bastienne ! Il faut chasser ça !

BASTIENNE, debout.

Oui, monsieur. Je vais ôter leurs couverts.

GENEVOIX, vivement.

Non ! Laisse les couverts, ma fille ! Et laisse-les tous les jours !... en les attendant... car ils reviendront !

BASTIENNE, avec doute.

Oh !

GENEVOIX, contenant ses sanglots.

Si ! si ! ils reviendront ! Tu verras ! Ils reviendront ! je t’assure qu’ils reviendront.

Les larmes le gagnent ; il ne peut plus parler ; il retombe assis ; tout le monde l’entoure.

 

 

ACTE II

 

Un boudoir très élégant. Au fond, à gauche, porte d’entrée. À droite, la chambre de Claire. Cheminée à droite, premier plan. Une borne au milieu avec jardinière. À gauche, une S. À droite, une chaise longue, un crapaud, etc.

 

 

Scène première

 

BONNEFOY, puis ADELINA

 

Au lever du rideau, Bonnefoy, en livrée, debout à droite, le plumeau sous le bras, achève de corriger des épreuves sur la cheminée. L’horloge sonne quatre heures.

LE GROOM, entr’ouvrant la porte d’entrée.

Monsieur Bonnefoy, c’est une femme de chambre envoyée par le bureau.

BONNEFOY.

Une femme de chambre ?... Qu’elle entre.

Adelina entre, en chapeau et toilette très élégante.

Eh ! petit, si l’on vient de l’imprimerie, tu diras qu’on attende. Je vais donner le bon à tirer.

LE GROOM.

Oui, monsieur Bonnefoy.

Il sort et ferme.

BONNEFOY, sans regarder Adelina, qui lorgne tout l’appartement.

Prenez donc la peine de vous asseoir.

ADELINA, s’asseyent sur la borne.

Est-ce que madame n’y est pas ?

BONNEFOY.

Si ! elle est à sa toilette, elle va venir.

ADELINA.

Ah bien, tant mieux ! je ne suis pas fâchée de causer d’abord avec vous. Vous êtes le valet de chambre ?

BONNEFOY.

Si cela vous est égal, dites le maître d’hôtel ?

Corrigeant.

Vous permettez, n’est-ce pas ? J’achève de corriger les épreuves de mon article.

ADELINA.

Quel article ?

BONNEFOY.

Dans notre nouvel organe : la Gazette des gens de maison.

ADELINA.

Oh ! mais attendez donc !

BONNEFOY.

Hein ?

ADELINA.

Mais je vous connais... J’ai dansé avec vous.

BONNEFOY.

En effet, ces yeux noirs...

ADELINA.

Au dernier bal de notre syndic.

BONNEFOY.

Parfaitement, ma jolie valseuse ! Mademoiselle ?...

Il s’avance près d’elle.

ADELINA.

Adelina !

BONNEFOY.

Comme la Patti !

Lui baisant la main.

Vous permettez ?

ADELINA.

Comment donc !

BONNEFOY, il s’assied sur un pouf à côté d’elle.

Comme on se retrouve ! Vous venez chez nous ?

ADELINA.

Si la place est bonne.

BONNEFOY, galamment.

Ne me consultez pas ; car, pour moi, elle devient exquise.

ADELINA.

Voyons, en ami, qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?

BONNEFOY, en gentilhomme.

Peuh ! vous savez... des commerçants !

ADELINA.

Des petites gens ?

BONNEFOY.

Cela sort de la rue Thévenot. Pourtant pas aussi chipotiers sur la dépense que l’est en général ce monde-là.

ADELINA.

Alors, il y a quelque chose à faire ?

BONNEFOY.

Avec de la patience, oui.

ADELINA, regardant autour d’elle.

Ce n’est pas élégant, élégant ; mais enfin, c’est propre.

BONNEFOY.

Oui, c’est encore frais ! Il n’y a que six semaines que nos magasins du Bouton d’or sont inaugurés, avec banquet, réclames et tout le grand flafla.

ADELINA.

Et ça marche ?

BONNEFOY.

Ça boulotte !

ADELINA.

Et vois comptez rester ici ?

BONNEFOY.

Ah ! grand Dieu ! non, ce n’est pas mon milieu ! – Je suis légitimiste. – Et vous, chère enfant, d’où sortez-vous ?

ADELINA.

De la finance : M. Ottocar !

BONNEFOY.

Bonne maison !

ADELINA.

Oui, mais des parvenus. Pas de tenue. Ce n’est pas mon genre ! Madame recevait des gens qui ne me plaisaient pas ; aussi je n’entre ici qu’à mes conditions : une, deux ; c’est oui ou non.

BONNEFOY, assis.

Est-ce dur ?

ADELINA.

Non, très simple. D’abord, le chapeau. Toute la desserte des robes de madame ; mon service, pas avant neuf heures du matin. Deux soirées à moi par semaine. Ma chambre hors de l’appartement, où recevoir qui bon me semble. Un grand dîner à mes amis, une fois par mois. Jamais d’escalier de service, et pas de bêtes... ni d’enfants.

BONNEFOY.

Ah ! Dieu non !

ADELINA.

La maison est bien habitée ?

BONNEFOY, debout.

Un peu mêlée. – Rez-de-chaussée, sous-sol, entresol, nos magasins ! –  Ici, au premier, sept fenêtres sur le boulevard, avec balcon ; notre appartement !... et sept autres fenêtres qui nous continuent : celui de notre voisin, M. de Marsille, un viveur.

ADELINA.

Au second ?

BONNEFOY.

Mademoiselle Mandarine.

ADELINA.

Une grande rousse, pour ne pas dire orange ; d’où son nom ! Pas de cils ? et très mangeuse ?

Elle se lève.

BONNEFOY.

C’est ça !

ADELINA.

Je ne connais qu’elle : nous, avons été en apprentissage ensemble. – Et au troisième ?

BONNEFOY.

La baronne de Laverdec, veuve à ce qu’elle dit ; amie de madame, de qui elle a voulu se rapprocher, en louant dans cette maison.

ADELINA.

Et porte en face ?

BONNEFOY.

M. Pontarmé, ou de Pontarmé, ou le Pontarmé.

ADELINA.

La justice informe ?

BONNEFOY.

Oui, un ancien commis de nouveautés, un ami de monsieur et son lanceur.

ADELINA.

Ah ! monsieur se lance ?

BONNEFOY.

Monsieur ? Bourgeois vaniteux ! Pas méchant, mais la manie d’être quelqu’un.

ADELINA.

Et madame ?

BONNEFOY.

Du style, celle-là, une Parisienne ! Très mondaine ! – Nous courons les bals, les fêtes ! Il y a de l’avenir.

ADELINA.

Des galants ?

BONNEFOY.

Pas encore ! mais je compte beaucoup sur le voisin du premier.

ADELINA.

M. de Marsille ?

BONNEFOY.

Oui, balcon à balcon. C’est indiqué ! Et il tourne déjà autour de notre porte ! Il rencontre madame, par hasard, toutes les fois qu’elle sort... Enfin, il va bien, je suis content de lui.

ADELINA.

Oui, il y a peut-être quelque chose de ce côté-là.

BONNEFOY.

Et, après tout, nous ne resterons, vous et moi, que le temps de faire nos affaires.

ADELINA.

Oh ! dès que j’aurai de quoi vivre...

BONNEFOY.

Mais ce doit être en bonne voie, hé ?

ADELINA.

Oui, quelques valeurs.

BONNEFOY.

Françaises ?

ADELINA.

Un peu de tout.

BONNEFOY.

Méfiez-vous du papier ! Achetez plutôt des terrains ! comme moi.

ADELINA.

C’est chanceux.

BONNEFOY.

Mais non, en bâtissant, sept et demi pour cent, et sur ! Croyez-moi, le papier perdra ; l’avenir est aux immeubles.

On sonne.

ADELINA.

Elle sonne ! Tenez...

BONNEFOY, galamment.

Je vous annonce, ma belle amie.

ADELINA.

Annoncez, cher.

Bonnefoy entre chez madame.

 

 

Scène II


ADELINA, GENEVOIX

 

GENEVOIX.

Mon neveu n’est pas là ?

LE GROOM.

Non, monsieur, il est sorti avec M. André. Mais il va rentrer, sans doute. Madame se lève, elle s’habille.

GENEVOIX.

Bien ! bien ! Je ne suis pas pressé.

Apercevant Adelina.

Ah ! pardon, madame.

Il salue avec empressement.

ADELINA, d’un grand air.

Monsieur !

BONNEFOY, reparaissant, à Adelina.

Vous pouvez entrer, ma chère.

Il la fait entrer.

GENEVOIX, saisi.

Ma chère ! comment, ma chère ? – Qu’est-ce que c’est donc que cette dame-là ?

BONNEFOY.

Qui entre ?... C’est une femme de chambre, monsieur.

GENEVOIX.

Le diable les emporte ! Je suis là à...

Il fait le geste de saluer.

On ne sait plus, maintenant...

LE GROOM.

Monsieur Bonnefoy, on demande les épreuves.

BONNEFOY, signant vivement.

Bon à tirer ! J’y vais.

GENEVOIX, ahuri.

Il corrige des... ? Pardon... je ne suis pas curieux... mais...

Il lui montre les épreuves d’un air interrogatif.

BONNEFOY.

Ça, monsieur ? C’est mon premier-Paris que l’imprimeur vient chercher pour la gazette.

GENEVOIX, le regardant.

Un article ?

BONNEFOY.

Oui monsieur... sur les devoirs des maîtres envers les domestiques.

Il sort.

 

 

Scène III

 

GENEVOIX, puis MALANDRIN

 

GENEVOIX, seul.

Et dire qu’on avait l’esclave, et qu’on l’a supprimé !... On y reviendra.

Il s’assied.

Ouf ! c’est le boudoir ? C’est bien ça !

Il regarde.

Des bibelots, des chiffons, des journaux de modes.

BONNEFOY, introduisant Malandrin.

Prenez la peine d’attendre, monsieur ; madame est occupée...

MALANDRIN, cravate blanche, ganté, officiel.

C’est bien, mon ami, c’est bien ! – Remettez ma carte.

GENEVOIX, se lève et salue.

Si monsieur veut bien attendre avec moi...

Quand ils sont assis.

Voici les premiers froids, monsieur.

MALANDRIN.

J’étais en train de me le dire, monsieur.

GENEVOIX.

Les arbres perdent toutes leurs feuilles... Pas ceux du boulevard ! Ils n’en ont jamais eu !

MALANDRIN.

Ne souhaitons pas qu’ils en aient, monsieur : leur ombrage ferait le plus grand tort aux boutiques.

GENEVOIX.

Alors, monsieur, quand ils seront grands, il faudra donc les abattre ?

MALANDRIN.

Incontestablement, monsieur.

GENEVOIX.

Alors, monsieur, pourquoi les a-t-on plantés ?

MALANDRIN.

On les a plantés comme décoration, monsieur, mais pas comme ombrage !

GENEVOIX.

Des arbres qui... Très curieux !...

Malandrin prend un journal qu’il parcourt à l’aide de son lorgnon.

GENEVOIX, continuant, à part.

J’ai eu tort ! c’est quelque employé de l’édilité publique. Je l’ai froissé...

Haut.

Heu ! heu ! 

À part.

Pourtant, il n’est pas décoré... Très bien, du reste.

Haut, avec amabilité.

Monsieur !

MALANDRIN.

Monsieur ?

GENEVOIX.

En y réfléchissant, je suis de votre avis. Je crois que la façade de la maison perdrait à être cachée. – Très belle, celle maison ! 

À part.

Je la flatte !

MALANDRIN, parcourant toujours le journal.

Oui, elle ne manque pas de style ; sauf le vestibule, qui n’est que du campana, un peu convenu !

GENEVOIX, riant.

Ah ! le vestibule, oui... un petit air tombeau qui n’est point du tout folâtre !

MALANDRIN.

C’est la mode, monsieur ; ne luttons pas !

GENEVOIX.

Je ne lutte pas, monsieur ! 

À part.

C’est un artiste ! C’est drôle qu’il ne soit pas décoré ! Peut-être que ses critiques...

MALANDRIN.

Pour moi, je ne vois qu’un seul reproche à faire à cet appartement : c’est son prix !

GENEVOIX, vivement.

Ah ! oui ! quinze mille francs !...

MALANDRIN.

C’est pour rien !

GENEVOIX, saisi.

C’est... ? 

À part, se levant.

Ah bien ! non ! nous ne nous entendons plus.

BONNEFOY, reparaissant.

Madame est à sa toilette, et prie M. Malandrin de vouloir bien revenir tantôt.

MALANDRIN.

Dites à madame que mes occupations ne me laissent pas ce loisir... Et que j’étais venu lui rendre compte de la démarche dont j’ai bien voulu me charger auprès de M. de Marsille, de la part de M. Pillerat.

BONNEFOY.

Et cette démarche...

MALANDRIN.

M. de Marsille viendra tantôt s’en expliquer lui-même...

Saluant Genevoix.

Veuillez agréer, monsieur...

GENEVOIX, saluant.

Monsieur... 

À part, quand Malandrin est sorti.

Il est très bien ! 

À Bonnefoy.

Qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là ?

BONNEFOY.

Malandrin ?... Monsieur ne l’a pas vu en bas, dans sa loge ?

GENEVOIX, stupéfait.

C’est le concierge !

 

 

Scène IV

 

GENEVOIX, PONTARMÉ, puis GASPARD

 

PONTARMÉ, entrant, courbé, chauve, enroué.

Comment ! il n’est pas là, ce cher ami ?

GENEVOIX, à lui-même.

Oh ! sapristi ! il est enroué, celui-là. 

À Bonnefoy.

Ce n’est pas le bottier, au moins ?

BONNEFOY.

Non, monsieur, c’est M. de Pontarmé.

GENEVOIX.

Bon ! – C’est que maintenant je me méfie !

PONTARMÉ, le saluant de la main.

Monsieur !

Il s’assied sur la borne.

GENEVOIX, de même.

Monsieur !

Il va à la cheminée.

GASPARD, entrant, élégant, sautillant, binocle, mouchoir de batiste.

M. Pillerat n’est pas rentré ?

Apercevant Genevoix.

Monsieur...

Apercevant Pontarmé.

Ah !

Il descend à lui.

PONTARMÉ.

Ah ! ce cher ami, comment va ?

GASPARD.

Pas mal !... pas mal !...

PONTARMÉ.

On ne vous a pas vu dimanche ! – Vous êtes allé à la Marche ?

GASPARD.

Oui.

PONTARMÉ.

Joli turf ?

GASPARD.

Joli turf ! – J’ai gagné une centaine de louis !

PONTARMÉ.

Ah ! c’est bien, ça ! – Et le soir ?

GASPARD.

Nous avons soupé chez Mariana ; on a taillé un petit bac, et j’ai tout perdu !

PONTARMÉ.

Ah !... moins bien !...

GASPARD, remontant, à Bonnefoy.

Des lettres pour monsieur, personnelles !

Il monte au fond et écrit au crayon sur la console.

BONNEFOY.

Bien, monsieur !

La pendule sonne cinq heures avec une extrême rapidité.

GENEVOIX, adossé à la cheminée, s’en éloigne vivement en la regardant.

Elle est pressée, cette pendule !... 

À Bonnefoy.

Et qu’est-ce qu’il fait ici, celui-là ?

BONNEFOY.

Comment, ce qu’il fait ? – C’est le caissier !

GENEVOIX.

C’est le caissier !

PONTARMÉ, à Genevois.

Il a du chic, pas vrai ? – C’est un cousin à moi, que j’ai procuré à René.

GENEVOIX.

Mes compliments !

PONTARMÉ.

Oui, il revient d’Amérique, d’où il a rapporté un petit système de comptabilité à lui ; c’est neuf, gentil tout plein !

GENEVOIX.

Je le crois ! Joli caissier !

PONTARMÉ, avec admiration.

Il mène le cotillon !...

GENEVOIX.

Diable ! c’est précieux, ça ! – Et la caisse ? En quoi est-elle, la caisse ? en bois de rose ?

GASPARD, achevant d’écrire.

La ! 

À Bonnefoy.

Vous remettrez à monsieur ! 

À Pontarmé.

Bonsoir, cher ! Je me sauve ! Quand je ne suis pas à la caisse, toutes les clientes s’impatientent ! Bonsoir, cher !... Bonsoir, monsieur !

Il sort comme il est entré, en sautillant.

 

 

Scène V

 

GENEVOIX, PONTARMÉ

 

GENEVOIX.

Joli ! joli caissier ! – Il sent bon !

PONTARMÉ.

N’est-ce pas ?

Se levant péniblement.

Moi qui suis un jeune !...

GENEVOIX, à lui-même, le regardant.

Ah !

PONTARMÉ.

J’aime bien ce garçon-là... parce qu’il est tout à fait dans les idées nouvelles !

GENEVOIX.

Pardon !... qu’appelons-nous les idées nouvelles ?

PONTARMÉ.

Les idées nouvelles, cela s’entend... quoi !... C’est tout ce qui est jeune !

GENEVOIX.

Comme vous ?

PONTARMÉ.

Comme moi !... oui !

GENEVOIX, à lui-même.

Mâtin !

PONTARMÉ, à part.

Qu’est-ce qu’il a donc, ce vieux-là, à me regarder comme ça ?

Haut.

J’ai même fondé un club à nous, de jeunes gens comme moi, de vingt-cinq à trente ans ! pour protester

Le regardant en riant.

contre les vieux qui ne peuvent plus aller !

GENEVOIX.

Ah ! ces pauvres vieux !

PONTARMÉ.

Oui, nous sommes comme ça une vingtaine... le commerce, les arts, la banque ! une fusion ! – Nous nous appelons : les Jeune-Paris !

GENEVOIX.

De mon temps, nous étions Jeune-France... Mais nous avions des cheveux, nous... et une verve... et un enthousiasme !

PONTARMÉ, riant.

Ah ! l’enthousiasme ! quelle pose ! – Qui est-ce qui a encore de l’enthousiasme ? Vous vous battiez à Hernani, pas vrai... pour la fameuse armoire ?...

GENEVOIX.

Mais oui, monsieur, et je m’en vante.

PONTARMÉ.

En voilà un genre ! Ah bien, ce n’est pas moi qui me battrais pour la Belle Hélène !

GENEVOIX.

Ah ! voilà vos convictions !

PONTARMÉ.

Ah bien, encore une rengaine, la conviction ! – La machine réussit, ou elle ne réussit pas. – Si c’est le chic d’y aller, j’y vas ; si c’est pas le chic, j’y vas pas ; voilà tout !

Il passe à droite.

GENEVOIX.

Oui, c’est une opinion littéraire, comme une autre.

PONTARMÉ, prenant une petite chaise et s’asseyant dessus à cheval.

Eh bien, quoi donc ? Je n’aime peut-être pas la jeune littérature ?

GENEVOIX, assis sur la borne.

Ah ! il y a aussi une jeune littérature ?

PONTARMÉ.

Celle qui est drôle, oui.

GENEVOIX.

Et celle qui instruit et qui éclaire, c’est la vieille, celle-là ?

PONTARMÉ, ricanant.

Encore une fameuse rengaine, ce qui éclaire ! – Je n’ai pas besoin d’être éclairé, moi ! je veux qu’on m’amuse ! Je paye pour ça... Amusons-nous ! Au moins, c’est XIXe siècle, ça, c’est moderne... comme nous.

GENEVOIX.

C’est curieux ! Moi, je ne vous trouve pas moderne du tout.

PONTARMÉ.

Vous ne me trouvez pas moderne ; parce que vous ne me regardez pas bien.

GENEVOIX.

Mais si !... Vous êtes vermoulu... vous êtes déplumé !

PONTARMÉ, passant la main sur son crâne.

Oui... le duvet n’y est plus... parce que j’ai vécu.

GENEVOIX.

Mais, moi aussi, j’ai vécu.

PONTARMÉ.

Pas tant que moi. Les femmes... si vous saviez !...

GENEVOIX.

Eh bien, et moi, vous croyez donc que... ? Saprebleu !

PONTARMÉ.

Oh ! c’est que les femmes de votre temps !...

GENEVOIX.

Eh bien ?

PONTARMÉ.

Ça ne devait pas être bien chic. – Rien qu’à les voir maintenant !...

GENEVOIX, à lui-même.

Il est sublime !

Il se lève.

PONTARMÉ.

Et puis vous devez être de la province, pas vrai ?... où l’on est toujours un peu rococo et chauvin !

GENEVOIX, s’échauffant.

J’aime mieux être chauvin à soixante ans, que chauve à trente.

PONTARMÉ.

Chauve, c’est bien porté.

GENEVOIX.

Ce n’est pas porté du tout.

PONTARMÉ.

Tiens, un mot !

GENEVOIX.

Oui, c’est le jeune esprit, ça ! n’est-ce pas ?

PONTARMÉ, à part.

Je crois qu’il se fiche de moi !

GENEVOIX, à lui-même.

Misère, va ! Dire que j’ai fait trois révolutions... pour l’avènement de ces gaillards-là !

 

 

Scène VI

 

GENEVOIX, PONTARMÉ, RENÉ

 

RENÉ, dans la coulisse.

Mon oncle est ici ? Ah ! tant mieux !...

Entrant, très vif, très gai.

Ah ! mon oncle ! Bravo ! Enfin ! – Ah ! c’est gentil à vous, de venir nous voir ! – Ah ! que je suis content !...

Il l’embrasse.

GENEVOIX.

Bonjour, garnement !

RENÉ.

Vous nous aviez fait tant de peine, quand nous sommes allés, Claire et moi, solliciter notre pardon ! « Jamais je ne mettrai les pieds à votre Bouton d’or, jamais ! »

GENEVOIX.

Eh ! oui ! je l’avais juré pour vous punir. Mais je crois bien que j’étais le seul puni.

RENÉ.

Oh ! ne dites pas ça, cher oncle ! vous savez si l’on vous aime !

À Pontarmé.

Bonjour, toi !

Pontarmé s’assied sur un petit crapaud, à la cheminée, tournant le dos au public et les pieds en l’air.

GENEVOIX.

Ta femme se lève, m’a-t-on dit ?

Il s’assied à gauche sur l’S.

RENÉ.

Déjà cinq heures ?... Oui ; c’est son heure. Or çà, mon oncle, vous allez bien ?

GENEVOIX.

Et toi ?

RENÉ.

Oh ! moi, le poisson dans l’eau ! Je nage dans mon élément.

GENEVOIX.

Oh ! je ne sais pas où tu nages ; mais je suis venu trois fois ce matin sans te voir.

RENÉ.

Oh ; le matin, jamais ; Je fais mon petit tour de bois à cheval. Puis le tir. À onze heures, déjeuner au cercle... Journaux, cigares, puis la Bourse, puis Drouot, et me voilà !

GENEVOIX.

Et la soierie ! À quelle heure, la soierie ?

RENÉ, s’asseyant sur l’S, à côté de lui, à gauche.

Brrr !... la soierie ! elle va toute seule !... Avez-vous vu cette petite file d’équipages à la porte ?

GENEVOIX.

Oui.

RENÉ.

La Vénitienne ! mon invention ! Poil de chèvre ! bon marché, c’est lancé ! comme nous, d’ailleurs !

Se frottant les mains.

Nous sommes, lancés ! mais nous sommes lancés !... N’est-ce pas, Pontarmé ?

PONTARMÉ.

Je crois bien !

GENEVOIX, de sa place, sans bouger.

Ah ! ah !

RENÉ.

Bals, concerts, spectacles ! on ne voit plus que nous. Ça pose une maison, et votre nièce a un succès dans le monde !

GENEVOIX.

Ah ! Claire ?

RENÉ.

Oh ! inouï ! Au dernier bal masqué de l’ambassade du Brésil, vous ne vous figurez pas !... Elle était en vapeur d’été...

GENEVOIX.

En vapeur ! – Mais si, je me figure !... très bien !...

RENÉ.

Je n’ai jamais vu ma femme aussi bien que ce soir là.

GENEVOIX, à lui-même.

Les autres non plus !

RENÉ.

Oh ! pour jouir de la vie, saperlotte ! nous jouissons de la vie !

GENEVOIX.

Jeune soierie ! De mon temps, on avait aussi ses petits plaisirs !

RENÉ, riant, interrompant.

Oui, oui, les chansons de Béranger, la Boulangère et le loto.

PONTARMÉ, riant de sa place.

Ah ! le loto, oui !

RENÉ, debout.[10]

Le déjeuner aux Prés-Saint-Gervais et les montagnes russes, à Tivoli, le dimanche !

GENEVOIX.

Eh bien, mais Tivoli !...

RENÉ.

Eh ! mon oncle ! mais rasé, Tivoli ! c’est la gare du Havre ! Finis, les Prés-Saint-Gervais, c’est annexé ! – Aujourd’hui, on joue au baccarat, on chante la Femme à barbe, on soupe chez Bignon et on lit Rocambole. Voilà la note !... et, somme nous sommes en 66, et pas en 25, je mène la vie de mon temps, et non pas celle d’un brave homme d’oncle, comme vous, échappé d’un roman de Paul de Kock, et égaré sur le boulevard Malesherbes, en demandant les bois de Romainville !

Pontarmé, étendu sur le canapé, de dos, applaudit, les mains en l’air.

GENEVOIX.

Oui, tu vis comme ta pendule, tiens, qui sonne deux fois plus vite que la mienne ! Toc toc toc ! la fièvre !

RENÉ.

Et le plaisir ! car enfin, nous nous amusons.

GENEVOIX.

En êtes-vous bien sûrs ?

RENÉ, se récriant et avec une extrême volubilité.

Ah ! par exemple ! Lundi, thé et soirée chez les Dupéril : mardi, dîner chez Leguépy et première au Lyrique : mercredi, le bal susdit, ma femme en vapeur, moi en langouste. Jeudi, concert à la salle Hertz, et souper chez la baronne ; vendredi, comédie bourgeoise, chez les Grandvilliers. Hier, course et dîner à Chantilly ; ce soir, je ne sais plus quoi... Je suis éreinté, je n’en puis plus, je ne dors plus ! J’ai du plaisir jusque-là, et nous ne nous amusons pas ?

GENEVOIX.

Toc toc toc toc !

RENÉ.

Et la joie de fréquenter tout ce qui est riche, artistique, élégant, et de devenir des gens du monde : ce n’est donc rien ? Et ces salons, car enfin, j’ai des salons ! Avez-vous seulement vu mes salons ?

GENEVOIX.

Je vois celui-ci !

RENÉ.

Et ce n’est pas joli, ça ? Ça ne vaut pas mieux que la rue Thévenot et les vénérables bahuts ? des meubles coquets, moelleux... tout étoffe !

PONTARMÉ, de sa place, de dos.

Vive l’étoffe !

RENÉ, revenant à Pontarmé.

Vive l’étoffe !

PONTARMÉ.

Au moyen âge, la Sculpture ; à la renaissance, la Peinture ; au XIXe siècle, la Tenture !

GENEVOIX.

La tenture ?

RENÉ.

Eh ! parbleu ! oui, la tenture ! Il a raison ! – Aux vieux chênes gothiques qui vous grattaient le dos mystiquement, pour humilier la chair ; au fauteuil officiel du grand roi, qui tenait le seigneur droit comme un I, devant le roturier, assis sur un tabouret, l’échine courbe... aux X du Directoire, image d’une société mal assise, c’est un trait de génie que d’avoir substitué ces meubles élastiques, aux formes basses, aplaties, qui nous caractérisent si bien ;

Il s’assied sur la borne.

ces dos-a-dos, si personnels ! ces S, si spirituelles et si perfides ! ces ganaches si bien endormies dans la matière ! ces petits poufs si fébriles, si actifs, qu’on tire par tous les fils !... et enfin, ces chaises longues si tendres... et ces crapauds, si habiles à en profiter !

GENEVOIX.

Et le capitonné, dont tu ne parles pas ! une trouvaille ! le matelas élégant ! Vautrez-vous !... vautrons-nous !

Montrant Pontarmé.

Qu’il se vautre !

Ils sont tous trois étendus tout de leur long.

PONTARMÉ, de sa place.

Et le capitonné, oui !

RENÉ, faisant jouer les ressorts de la borne.

Et des ressorts !... XIXe siècle ! tout nerfs ! sans compter que ceux-ci viennent d’une danseuse !

GENEVOIX, debout, vivement.

D’une danseuse ?

RENÉ.

Oui, saisis par Ribou, mon tapissier ! vendus et rachetés par Ribou ! une occasion !

GENEVOIX.

C’est donc ça, que je leur trouve un air...

RENÉ.

Un air ?

GENEVOIX, faisant le geste de danser.

Comme ça !

PONTARMÉ, de sa place.

Un air jeune !

GENEVOIX.

Et tu t’assieds là-dessus, toi ?

RENÉ.

Parbleu !

GENEVOIX.

Moi, ça me gênerait ! Je croirais toujours que je vais m’asseoir sur quelqu’un !

RENÉ.

Oh !

GENEVOIX.

Dame ! une sensation à moi. Quand on n’a jamais fréquenté que de braves gens de meubles, qui n’ont rien à se reprocher !... Allons, bonsoir !

RENÉ.

Vous partez ?

GENEVOIX.

Oui.

RENÉ.

Mais Claire ?

GENEVOIX.

Je reviendrai.

RENÉ.

Je vais lui dire...

GENEVOIX.

Non, non ! – Laisse-la s’habiller, il est temps !

RENÉ.

Mais, mon oncle...

GENEVOIX.

Non ! je te dis que je reviendrai !

Il va pour prendre son chapeau et aperçoit le portrait du père de René posé sur une chaise à gauche, la face contre le mur.

Ah ! ah ! ton pauvre père !...

RENÉ, embarrassé.

Oui ! je ne sais pas comment cela se fait ! on ne lui a pas encore trouvé sa vraie place.

GENEVOIX.

Ah ! dame ! il n’était pas XIXe siècle, lui ! – vieux chêne ! Et je conçois que parmi ces chiffons... Tu trouveras à l’accrocher quelque part ?

RENÉ.

Oh ! certainement ! Tout à l’heure.

GENEVOIX.

Allons, au revoir ! Non ! non ! reste là. 

À Pontarmé, saluant.

Monsieur, ma soixantaine fait la révérence à vos trente ans.

PONTARMÉ, le saluant de la main.

Monsieur !

GENEVOIX, souriant.

Vous avez raison ! ne vous courbez pas ; vous ne pourriez pas vous relever !

Il sort.

 

 

Scène VII

 

RENÉ, PONTARMÉ

 

PONTARMÉ.

C’est un Gallo-Romain, le vieux ! Il sort d’une fouille !

RENÉ.

Oui ! quelques ridicules ; mais si brave homme ! Or ça, nous sommes seuls !

Avec âme.

Aux affaires sérieuses !

Il tire une lettre.

PONTARMÉ, debout.

Une lettre ?

RENÉ.

Chut ! Tu connais la locataire du second, toi ?

PONTARMÉ.

Là-dessus ?

RENÉ.

Oui.

PONTARMÉ, montrant le plafond.

Mandarine ?

RENÉ, avec un accent très tendre.

Oui, Mandarine ! oui, oui, Mandarine !

PONTARMÉ.

Parbleu ! si je la connais. Un bon bébé !

RENÉ.

Une actrice, n’est-ce pas ?

PONTARMÉ.

Mandarine ? Jamais !

RENÉ, montrant la lettre.

Elle signe : « Artiste dramatique. »

PONTARMÉ.

Ah ! oui ! elle a figuré dans la Biche au Bois ! elle faisait une sonnette ; et encore...

RENÉ.

Enfin, elle m’écrit.

PONTARMÉ.

Ah ! bah !

RENÉ.

Oui, un compte de soieries... qu’elle offre de payer par billets... espacés...

PONTARMÉ.

Les billets, elle les fera. Quant au payement...

RENÉ, tendrement.

Peu m’importe.

PONTARMÉ.

Hein !

RENÉ.

Je ne refuserai jamais d’obliger une voisine si délicieuse.

PONTARMÉ.

Tu l’as vue ?

RENÉ.

Si je l’ai vue ! je ne vois qu’elle dans l’escalier ! Une tournure ! un galbe !... Elle a une façon à elle de tourner le palier, la ! frrrou !... Non ! c’est une révélation !... Et des toilettes ! des chignons !... Il n’y a qu’un mot ! c’est suave ! suave ! suave !...

PONTARMÉ.

Eh ! la, donc !

RENÉ.

Et quels parfums ! Avant qu’elle passe, quand elle passe, quand elle est passée, l’escalier embaume. Il s’illumine. Je m’y plais, dans cet escalier ; j’y demeure. À présent que je connais ses heures, je la guette, et je monte l’étage à petits pas ; je le descends, je le remonte, le nez dans un journal que je ne lis pas ; si bien que, dans mon trouble, hier, j’ai failli me jeter dans ses bras !

PONTARMÉ.

Il fallait... La présentation était faite !

RENÉ.

Je n’ai pas osé, un reste de timidité ; ajoute que ce malheureux logement là-haut... Je ne dors plus ! Cette nuit, ils étaient cinq ou six à souper chez elle, et je pensais : « Je n’en suis pas ! ça me manque ! » C’est une note qui manque à ma vie pour qu’elle soit complète !

PONTARMÉ.

Si ce n’est que ça ! Il ne tient qu’à toi de te faire inviter.

RENÉ.

Au fait, avec sa lettre, oui ! – Je lui parlerais commerce au dessert.

PONTARMÉ.

Elle est si conciliante !

RENÉ, se ravisant.

Mais non !... je ne peux pas souper ! je ne peux pas !

PONTARMÉ.

Pourquoi ?

RENÉ.

Ma femme !

PONTARMÉ.

Ta femme ne saura pas...

RENÉ.

Eh ! si ! Je ne puis pas rentrer à des heures... Nous n’avons qu’une chambre.

PONTARMÉ.

Ah bien, voilà du Genevoix ! une seule chambre, comme les épiciers !

RENÉ.

Vieille coutume ! Et enfin, c’est comme ça depuis dix ans. Qu’y faire ?

PONTARMÉ.

Mais vous séparer. Chacun la sienne.

RENÉ.

Oh ! ce n’est pas si facile ! Claire se fâcherait. Elle verrait la...

PONTARMÉ.

Quoi ?... Ce n’est pas autrement chez les gens qui se respectent. Entre mari et femme, on se respecte, que diable ! – Dans ta vieille maison, bon ! mais dans la neuve ! Monsieur à droite, madame à gauche. Tout Paris nouveau est comme ça !

RENÉ.

Mon Dieu ! je ne demanderais pas mieux, mais...

PONTARMÉ, sans l’écouter.

Allons donc ! et ça veut mener la jeune vie ! Infect ! Parole d’honneur ! Infect ! infect !

RENÉ.

Chut ! C’est elle ! Ne dis rien ! J’attacherai le grelot dans un instant.

PONTARMÉ.

À la bonne heure !

 

 

Scène VIII

 

RENÉ, PONTARMÉ, CLAIRE, THÉODOSIE, ADELINA

 

CLAIRE, entre en toilette de ville, suivie de Théodosie et d’Adelina, qui arrange les plis de sa robe. Lumière.

Bonjour, messieurs !

La baronne reste au fond avec Adelina.

RENÉ.

Bonjour, chère enfant !

CLAIRE.

Le soleil se lève.

RENÉ.

Oh ! quelle toilette !

CLAIRE, gaiement.

Les soieries de la maison, que je fais valoir ! C’est joli, n’est-ce pas ?

PONTARMÉ.

Exquis !

CLAIRE.

Où est mon oncle, que je l’éblouisse ?

RENÉ.

Parti. 

CLAIRE.

Déjà ? Ah ! moi qui voulais tant l’embrasser !

PONTARMÉ.

Oh bien ! devant ça, il aurait pris une course...

CLAIRE, riant.

Le fait est que, dans la rue Thévenot... 

À Adelina.

Mes bagues ! 

À René.

Vous savez que je ne dîne pas ?

RENÉ, regardant Pontarmé.[11]

Tiens !

THÉODOSIE, descendant.

Non. Nous dînons ensemble.

RENÉ.

Ah ! pardon, baronne. Eh bien, et les lièges ?

THÉODOSIE.

Ah ! les lièges ! au fond de l’eau !

CLAIRE, avec une glace, achevant de s’arranger.

Elle est dans les houilles, maintenant.

THÉODOSIE.

Oui, une affaire splendide !

CLAIRE.

Des millions !

THÉODOSIE.

Des millions ! Une découverte ! Figurez-vous un gisement énorme de houille là où personne ne s’en doute !

RENÉ.

Où ça ?

THÉODOSIE.

Entre Argenteuil et Bois-Colombes. Et ça s’étend, ça s’étend, on ne sait pas jusqu’où ça s’étend.

PONTARMÉ.

Jusqu’à Asnières.

THÉODOSIE.

Peut-être.

RENÉ.

Donc, pour parler de choses sérieuses, vous dînez toutes deux.

CLAIRE.

Et nous allons à une première au Châtelet. Théodosie a une loge.

RENÉ.

Une féerie ?

CLAIRE.

Oui ! Je ne sais plus le titre. 

À Adelina.

J’avais un journal...

Elle prend un journal sur la cheminée et le parcourt.

RENÉ, à Pontarmé, bas.

Toute ma soirée ! Quelle chance !

PONTARMÉ.

Oui ; mais les deux chambres ?

RENÉ.

Plus tard !

CLAIRE, s’arrêtant tout à coup et poussant un cri de joie.

Ah !

TOUS.

Hein ?

CLAIRE.

Ah ! par exemple ! ah ! quelle... Ah ! que cela fait un singulier effet !

RENÉ.

Mais quoi ?

CLAIRE, radieuse, montrant le journal.

Quoi ? Mon nom, ici ! et le vôtre !

RENÉ.

Dans... ?

CLAIRE.

Dans la gazette !... Nous y sommes... enfin, nous y sommes !

RENÉ, serrant la main de Pontarmé avec effusion.

Ah ! quel bonheur, mon ami ! quel bonheur !

CLAIRE, lisant.

« Parmi les personnes dont le travestissement a eu le plus de succès à l’ambassade du Brésil, etc., etc... nous citerons madame, etc., et... » voici ! «... la charmante madame Pillerat. »

TOUS.

La charmante madame Pillerat !

RENÉ, vivement.

Pillerat ! avec un T ! Il a bien mis le T ?

CLAIRE.

Oui !...

Lisant.

« Costumée en vapeur d’été ! et tout à son avantage. »

RENÉ, vivement.

C’est bien toi.

CLAIRE.

Oui ! Entre la duchesse de Rio-Marès et madame Ouloubischoff ! Et madame Ouloubischoff après moi, s’il vous plaît, et une trentaine d’autres à la suite. 

À René.

Je le fais remarquer, parce que je sais que ça vous fait plaisir.

RENÉ.

Oui, oui.

CLAIRE.

Ce n’est pas tout. Vous aussi ! Lisez.

RENÉ.

Moi ?

CLAIRE.

Lisez.

RENÉ.

Ma bonne amie, mes yeux ! l’émotion ! enfin, j’essayerai.

Il lit.

« On sait que cette délicieuse vapeur dissimulait à peine... »

S’interrompant.

Est-ce écrit ! « ... l’une de nos vraies Parisiennes. »

CLAIRE, ravie.

Vraies Parisiennes !

RENÉ, avec sentiment et émotion.

« Femme de l’un de nos plus spirituels commerçants-gentlemen ! »

S’interrompant.

Voilà le mot ! Gentleman-commerçant. Voilà ce que je suis ; c’est ça ! Il a le génie du style, cet homme.

CLAIRE.

Mais achevez donc ! « M. Pillerat... »

RENÉ, lisant.

« Propriétaire du Bouton d’or, déguisé, lui, en homard cuit. » Il n’oublie rien ! Ah ! ces journalistes ! Et on dit du mal de ces gens-là ! Quelle âme ! quel cœur pourtant ! voyez un peu quel cœur !

CLAIRE.

J’espère que vous allez écrire à ce monsieur.

RENÉ.

Écrire ? J’irai ! Un ami pareil !...

CLAIRE, reprenant le journal.

Ne perdez pas ça ! Je veux le faire lire à madame Leguépy.

RENÉ.

Elle en mourra !

CLAIRE.

Justement.

RENÉ.

Gentleman-commerçant !

CLAIRE.

Et vraie Parisienne ! car il y a vraie Parisienne ! Vous avez vu ?

THÉODOSIE, RENÉ, PONTARMÉ.

Oui, oui.

CLAIRE, le journal à la main.

Enfin ! ah ! grand Dieu !... Eh bien, je puis l’avouer maintenant, j’ai assez travaillé pour cela. Je me suis fait assez voir au bal, au spectacle, aux concerts au Bois. J’ai mis assez de robes nouvelles et de chapeaux exquis ! Et je me disais toujours : « C’est inouï ! On cite ces dames une telle, une telle et une telle, et moi, rien !... Mais que leur faut-il donc, à ces hommes ? » Enfin, le voilà, c’est fait ! D’aujourd’hui, je ne suis plus la petite provinciale de la rue Thévenot, madame n’importe qui ? Je vis ! j’existe ! je suis moi ! « Qui entre là dans cette loge ? – C’est madame Pillerat... – Tiens, madame Pillerat qui passe... – Ah ! la jolie toilette qu’a ce soir madame Pillerat ! » Madame Pillerat, enfin, comme on dit : la princesse une telle, c’est-à-dire une des nôtres ; une femme appréciée, classée ; une vraie Parisienne, enfin, du vrai Paris... Allons ! allons ! on a beau dire : vanité ! c’est puéril, c’est ridicule. Eh bien, oui. Mais, la, franchement, cela rend très heureux.

RENÉ, ému, essuyant une larme en lui serrant la main avec effusion.

Oui ! Et ça ne nous serait jamais arrivé à la Vieille Cocarde, va !

CLAIRE, riant.

Ah ! non.

Apercevant le portrait.

Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ?

RENÉ.

Ça, c’est le portrait de mon père ; tu sais bien.

CLAIRE.

Comment ! il n’est pas encore placé, ce portrait ?

RENÉ.

Non ! Au fait, si nous lui trouvions une place tout de suite ?

CLAIRE.

Mais voilà huit jours que nous disons cela.

RENÉ.

Enfin ! en cherchant bien, à nous quatre, une bonne fois.

CLAIRE.

Eh bien, voyons, où ça ?

RENÉ.

Par exemple, ici ?

Il le pose contre le mur entre les deux portes à gauche.

CLAIRE.

Là ?

THÉODOSIE.

Oh ! c’est affreux.

CLAIRE.

Si le cadre était ovale encore... Mais ce cadre carré, c’est d’un goût.

RENÉ, allant au fond.

Là, C’est encore pis ! – Et ici ?

Silence d’une seconde, il regarde.

PONTARMÉ, lorgnant le portrait.

Est-il fagoté, hein ?

CLAIRE, souriant.

Dire qu’on a porté des cols comme ça.

PONTARMÉ.

Et le toupet ?

RENÉ, riant.

Le fait est que le toupet...

Le rabattant.

Dites donc ! mais il me fatigue, moi ! avec tout ça ! Où le mettons-nous, décidément ?

Il descend en le portant péniblement.

CLAIRE.

Mais ailleurs. Voyons ! ce n’est pas ma faute à moi, s’il jure avec la tenture. Jure-t-il, oui ou non ?

RENÉ.

Pour jurer, il jure !

PONTARMÉ.

Une idée ! La pièce d’entrée !

RENÉ et CLAIRE, protestant.

Oh !

THÉODOSIE.

Ah ! sur la tenture verte, il ne ferait pas mal !

PONTARMÉ.

Et puis c’est la première figure qu’on verrait en entrant, cette bonne figure honnête. Ça me plaît assez, ça ! Il y a une idée là dedans !... le père de famille qui vous accueille, c’est hospitalier.

CLAIRE.

Pourtant, vraiment ! dans l’antichambre... Non !

RENÉ.

Ah bien, décidément, c’est éreintant ! Remettons-le là jusqu’à ce qu’on trouve.

Il le replace dans son coin.

PONTARMÉ.

Ah ! on aura beau faire, avec ce cadre-là, ce sera toujours gênant.

 

 

Scène IX

 

RENÉ, PONTARMÉ, CLAIRE, THÉODOSIE, ADELINA, BONNEFOY, puis MARSILLE

 

BONNEFOY.

Madame peut-elle recevoir M. le comte de Marsille ?

CLAIRE, surprise.

M. de Marsille ?

RENÉ, vivement.

Oui, parfaitement ! Qu’il entre !

Bonnefoy sort.

THÉODOSIE, à Claire, sans être entendue de René.

Ce monsieur qui te suit partout ?

CLAIRE.

Mais je ne comprends pas comment...

RENÉ, redescendant.

Un comte, ma chère ! un comte ! notre voisin !

CLAIRE.

Mais je le sais bien. Il se montre assez sur son balcon.

RENÉ, sans l’écouter.

Justement, le balcon ! Tu vas voir... Je tenais à me lier... J’ai besoin de lui pour les chasses de Chantilly, et j’ai trouvé un prétexte adorable.

CLAIRE.

Oh ! c’est cela que M. Malandrin... Et c’est vous ?

RENÉ, enchanté.

C’est moi... Un comte dans ton salon... tu comprends ! c’est d’un effet...

Allant au-devant.

Entrez donc, monsieur le comte ! de grâce !

Théodosie et Pontarmé remontent.

MARSILLE, entrant et saluant.

Pardonnez-moi, madame, la liberté d’une visite qui, je l’espère, n’a rien d’indiscret.

RENÉ.

Comment donc, monsieur le comte !... C’est nous qui...

MARSILLE.

Vous avez eu la bonté, monsieur, de m’adresser une petite requête, à laquelle je n’ai pas voulu répondre par l’entremise de M. Malandrin... pour avoir le bonheur de m’en expliquer, moi-même, avec madame.

CLAIRE.

Avec moi, monsieur ? Mais j’ignore absolument, je l’avoue...

MARSILLE.

Ah ! mille pardons, madame, j’avais cru comprendre que c’était en votre nom...

RENÉ.

Pardon, monsieur le comte, en son nom... au mien... J’ai dit, en effet...mais elle, c’est moi ; moi, c’est elle !... Enfin, c’est nous ! Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Marsille traverse et s’assied à droite de la cheminée.[12]

CLAIRE, à René.

Veuillez m’expliquer d’abord cette énigme.

RENÉ.

Voici, ma bonne amie ! Il s’agit de notre balcon et de celui de M. le comte qui fait suite au nôtre.

MARSILLE.

Exactement !... car, n’était la grille qui nous sépare, ce ne serait qu’une seule et même terrasse.

CLAIRE.

Eh bien, ce balcon alors ?...

RENÉ.

Eh bien, chère amie, il s’agit de cette grille précisément que le propriétaire a eu la singulière idée de revêtir de planches ! ce qui la transforme en une sorte de cloison fort gênante pour nous !

CLAIRE, protestant.

Mais pas pour moi.

RENÉ.

Si, je t’ai entendue plusieurs fois te plaindre...

CLAIRE, vivement.

Mais jamais !

RENÉ.

Si ! si ! tu ne t’en souviens pas ; mais tu te plaignais de ce qu’elle te dérobe toute la vue du boulevard.

MARSILLE.

En effet, madame.

CLAIRE.

Mais, en vérité, monsieur, je regrette que, pour si peu...

RENÉ.

Oh ! mais ce n’est pas peu de chose ! c’est notre vue ! et je suis sûr que M. le comte, avec sa galanterie bien connue...

MARSILLE.

Comment donc, monsieur ! mais, pour être agréable à madame, je supprimerais jusqu’à la grille elle-même !

RENÉ.

Nous n’allons pas jusque-là !

CLAIRE, à part.

C’est heureux !

MARSILLE.

Voilà qui est dit, madame ; cette vilaine cloison aura disparu avant une heure.

RENÉ.

Ah ! monsieur le comte, je ne sais comment...

CLAIRE.

Mon mari est d’une indiscrétion, monsieur !

MARSILLE, se levant.

Nullement, madame ; de voisin à voisin, il n’y a que la main.

Il tend la main à René, debout.

RENÉ, la serrant avec effusion.

Vous nous comblez, monsieur le comte !

MARSILLE, apercevant Pontarmé et Théodosie qui descendent.

Ah ! monsieur de Pontarmé !... Baronne !... Pardon.

CLAIRE, à René, qui descend avec elle.

Mais vous êtes fou ! nous ne sommes plus chez nous, maintenant !

RENÉ.

Mais si ! la grille reste ! et le voilà de nos amis ! C’est tout ce que je voulais !... Chantilly !

CLAIRE.

Chantilly !... Enfin... ce monsieur est...

RENÉ.

Charmant, n’est-ce pas ?

CLAIRE.

Charmant, oui ! 

À elle-même.

Que voulez-vous ! c’est une grâce d’état.

 

 

Scène X

 

RENÉ, PONTARMÉ, CLAIRE, THÉODOSIE, ADELINA, MARSILLE, BONNEFOY

 

BONNEFOY, mystérieusement, tandis que Marsille cause à l’écart avec Pontarmé et Théodosie.

Madame !...

CLAIRE.

Qu’est-ce ?

BONNEFOY, entré sur la pointe du pied, une carte à la main.

C’est un homme assez mal tourné, avec deux bouteilles sous le bras.

RENÉ, vivement.

L’Aubépin !

CLAIRE, contrariée.

Ah !

BONNEFOY.

Il est si ridicule avec ses deux bouteilles !

Il remonte et attend.

CLAIRE, à René, à part.

Ah ! le malheureux ! Il vient nous demander à dîner avec son petit écot !

RENÉ.

Saprelotte ! devant M. de Marsille !

CLAIRE.

Avec sa tournure ! nous sommes déshonorés !

RENÉ.

Le fait est que L’Aubépin, dans le paysage, avec ses flacons...

CLAIRE.

Ce n’est pas possible !

RENÉ.

J’y vais ! Tu as la migraine.

CLAIRE.

C’est ça ; qu’il vienne dîner une autre fois : demain ; quand nous serons seuls.

RENÉ.

Oui !

CLAIRE.

Et gentiment, tu sais ?

RENÉ.

Parbleu !...

Haut.

Monsieur le comte, je suis à vous !

Il sort.

CLAIRE, à part.

Il vient très à point, au contraire... Je ne veux pas laisser croire à ce monsieur...

 

 

Scène XI


CLAIRE, MARSILLE, THÉODOSIE et PONTARMÉ, à la cheminée, ADELINA


CLAIRE, à Marsille, qui descend.

Je ne sais, en vérité, monsieur, comment vous exprimer l’ennui que je ressens de la démarche indiscrète de mon mari...

MARSILLE.

Que parlez-vous d’indiscrétion, madame ? Depuis longtemps, cette cloison était condamnée dans mon esprit, et vingt fois j’aurais pris initiative de sa suppression, si je n’avais craint de vous déplaire.

CLAIRE.

Vous avez d’autant plus raison, monsieur, que je n’ai pas les mêmes motifs que mon mari, pour souhaiter qu’elle disparaisse : tout au contraire...

MARSILLE.

De grâce, madame, ne revenez pas sur une décision qui fait toute ma joie, et ne me punissez pas d’une bonne fortune que j’ai désirée... oui, mais non pas provoquée. S’il est vrai que j’ai maudit plus d’une fois l’obstacle qui interdisait à mes yeux de vous admirer à loisir...

CLAIRE, l’interrompant.

C’est me dire fort clairement, monsieur, ce que j’avais cru remarquer avec quelque déplaisir, et me promettre un joli résultat de la décision qui vient d’être prise.

MARSILLE.

Eh ! madame ! que mes regards se tournent plus à l’aise de votre côté... qu’ils expriment de loin, discrètement, mille choses que mes lèvres n’oseraient vous dire... que vous importe... si le plus profond respect... ?

CLAIRE.

Ah ! nous nous égarons... Il s’agit de cloison... parlons cloison... Je crois plus que jamais qu’elle a sa raison d’être, et je vous prie de la laisser dans l’état présent, au mépris de ce qui s’est dit tout à l’heure.

MARSILLE.

Quoi ! madame, vous exigez, sérieusement... ?

CLAIRE.

Je le désire tout au moins !

MARSILLE.

Mais j’ai promis à M. Pillerat...

CLAIRE.

Vous oublierez votre promesse !

MARSILLE.

Madame, que demandez-vous là ? Mais je suis un galant homme !... J’ai donné ma parole... et, pour justifier cet oubli...

CLAIRE.

Mon Dieu ! une raison... la première venue...

MARSILLE, vivement.

Mais encore, laquelle, madame ?

CLAIRE.

Mais que sais-je ? C’est votre affaire !

MARSILLE.

Oh ! moi, madame, j’y mettrai toute la mauvaise grâce imaginable. Croyez-moi, acceptez plutôt le fait comme accompli.

CLAIRE.

S’il le faut ! – Mais vous ne douterez pas au moins que cela ne me soit fort désagréable !

Elle remonte à gauche.

MARSILLE, souriant.

Oh ! madame... cela va de soi !

CLAIRE, le regardant sérieusement.

Mais oui, monsieur !

MARSILLE.

Mais oui, madame, c’est ce que je dis. 

À part, en traversant.

Allons ! ce sera un peu plus long que je ne pensais, voilà tout.

Il remonte vers Pontarmé, au fond, à gauche.

CLAIRE, à Théodosie.

Viens-tu ?

THÉODOSIE.

Allons dîner !

CLAIRE.

Oui ! 

À Adelina.

J’attends René qui est là.[13]

Elle prend ses gants sur la cheminée.

THÉODOSIE.

Pourquoi ?

CLAIRE.

Pour lui dire adieu, et le prévenir... Nous rentrerons fort tard ; car on ne sait jamais à quelle heure finissent ces féeries.

THÉODOSIE, mettant ses gants.

Ah ! ça, deux heures du matin ! mais il n’a pas besoin de t’attendre.

CLAIRE, à demi-voix. Cette scène ne peut être entendue des deux hommes.

Mais si, tu sais bien.

THÉODOSIE.

Ah ! c’est vrai ! j’oublie toujours que vous n’avez qu’une chambre ! Ah ! voilà qui est ridicule, par exemple ! – Que c’est donc ridicule, mon Dieu !

CLAIRE.

Enfin, c’est ainsi !

THÉODOSIE.

Là-bas, bon ! mais ici, voyons...

CLAIRE.

C’est fort gênant, oui... c’est convenu.

THÉODOSIE.

Mais plus que gênant, ma chère, c’est grotesque... et, si tu avais bien voulu déjà...

CLAIRE.

Nous en avons déjà causé, et je ne demande pas mieux ; tu le sais !

THÉODOSIE.

Eh bien, alors, essaye ce soir ; tu ne trouveras jamais de meilleur prétexte.

CLAIRE.

Au fait, oui, peut-être.

THÉODOSIE.

C’est dit ?

CLAIRE.

Oui. – Emmène donc ces messieurs.

THÉODOSIE.

À la bonne heure !

Haut.

– Messieurs, qui m’offre son bras ?

PONTARMÉ.

Moi, madame.

CLAIRE, à Pontarmé, qui la salue.

Au revoir.

Ils sortent.

MARSILLE, sur le seuil de la porte.

Le mot est-il aussi pour moi, madame ?

CLAIRE.

Mais...

MARSILLE, suppliant.

C’était pour me l’entendre dire que j’étais venu.

CLAIRE.

Alors, au revoir ! – mais pas trop souvent !

MARSILLE.

Merci, madame.

Il sort.

 

 

Scène XII

 

RENÉ, CLAIRE

 

CLAIRE, seule.

Ah ça ! maintenant, cette chambre !

Elle s’assied à la cheminée.

Eh ! c’est assez délicat !

RENÉ, entrant en riant par la chambre de sa femme.

Ah ! ah ! – Tiens, tu es seule ?

CLAIRE.

Cette gaieté !

RENÉ.

Ah ! ah ! il y a de quoi ! Furieux, les Leguépy ! enragés, les Leguépy !

CLAIRE.

Comment ! ils sont là ? Où sont-ils ?

RENÉ.

Ah ! ah ! partis comme une flèche ! Ils venaient pour voir ton appartement.

CLAIRE.

Oui, c’était convenu.

RENÉ.

Eh bien, ils n’ont fait qu’entrer et sortir ! Mais je ne leur ai pas fait grâce d’un robinet ! « Vous voyez, madame Leguépy, de l’eau ici, et, là, le gaz ! Devant les réchauffoirs de la salle à manger », Leguépy titubait sur ses jambes. Et, à la salle de bains, j’ai vu l’heure où la Leguépy s’évanouissait dans la baignoire ! « Viens, Leguépy, partons, nous sommes en retard ! Embrassez bien votre chère femme pour moi. »

L’embrassant.

Ce que je fais de meilleure grâce qu’elle. 

À part, descendant.

Soyons langoureux !

CLAIRE.

Enfin, je suis vengée ! – Tu es content ?

RENÉ.[14]

Ma foi, oui ! ce qui m’enchante surtout, ma chérie, c’est la joie. Il y a assez longtemps qu’ils nous humiliaient, ces animaux-là !

CLAIRE, tendrement.

Oui, c’est une belle revanche ! grâce à toi !

RENÉ.

Et à toi, qui m’en as inspiré le désir !

CLAIRE, de même.

Cher aimé que vous êtes !

RENÉ.

Cher trésor, va ! 

À part.

Sapredieu ! la chambre ! Pas commode, le début !

CLAIRE, tisonnant.

Tu leur as fait voir aussi la chambre à coucher ?

RENÉ, à part.

Tiens !

Haut.

Oui !... oui !

CLAIRE.

Et comment l’ont-ils trouvée ?

RENÉ.

Très bien ! sauf une observation de madame Leguépy.

CLAIRE.

Ah ! laquelle ?

RENÉ.

Oh ! tu conçois, digne d’elle !

CLAIRE.

Mais encore ?

RENÉ.

« Tiens ! c’est toujours votre vieux bois de lit ? »

CLAIRE.

Ah ! elle a remarqué... ?

RENÉ.

Oui. À quoi j’ai répondu : « Mais certainement, c’est celui de notre mariage ; est-ce qu’on se sépare de ces choses-là ? »

CLAIRE.

Ah ! certes, c’est sacré ! – Mais la Leguépy, qu’a-t-elle répliqué ?

RENÉ.

Oh ! tu sais, son mauvais rire !

L’imitant.

« Ah ! ah ! c’est drôle ! »

CLAIRE.

Mauvaise pecque !

RENÉ.

Naturellement, c’était la seule chose où elle pût mordre.

CLAIRE.

Et avec quelque à-propos !... car, il faut le dire, il jure un peu avec le reste.

RENÉ.

Dame ! entre nous, un peu, oui. – Toute la chambre Louis XVI, et ce vieux palissandre là dedans !

CLAIRE.

Et qui tient une place ! et lourd !

RENÉ.

Ah ! le gredin ! quand il a fallu le monter !...

CLAIRE, venant à lui.

Mais, enfin, nous ne le gardons pas pour sa beauté, n’est-ce pas ?

RENÉ.

Oh ! non !

CLAIRE.

N’était le prix qu’on y attache !

RENÉ.

Et tout ce que le souvenir dicte pour sa défense.

CLAIRE.

Au moins, pensez-vous bien ce que vous dites là, monsieur ?

RENÉ, amoureusement, à distance.

Si je le pense, cher ange !

CLAIRE, de même.

À la bonne heure !

RENÉ, à part.

C’est vétilleux !

Il s’assied sur la borne.

CLAIRE, se levant.

Seulement, moi, je me mets un peu à la place des autres qui le voient tel qu’il est.

RENÉ.

Moi aussi.

CLAIRE.

Et on le rajeunirait seulement un peu... pour les Leguépy.

RENÉ.

C’est ça ! on le rajeunirait !

CLAIRE.

Rien qu’en supprimant le ciel !

RENÉ.

Oui.

CLAIRE.

Quand nous nous sommes mariés, bon ! mais maintenant, la, franchement, ce vieux ciel !...

RENÉ.

Ça a véritablement vieilli, oui !

CLAIRE.

D’autant que ces lambrequins, ces étoffes, dans une chambre qui n’est déjà pas trop grande !

RENÉ.

Ça coupe l’air.

CLAIRE.

En été surtout.

RENÉ.

On étouffe. – Moi, j’étouffe.

CLAIRE.

Et moi donc !

RENÉ.

Si tu veux, j’en parlerai à Ribou.

CLAIRE.

Oui ; en même temps, s’il peut nous retirer un peu de bois, de chaque côté...

RENÉ, vivement, l’attirant à lui en lui prenant les deux mains.

Ah ! tu es comme moi, n’est-ce pas ? Tu trouves cette charpente...

CLAIRE.

Dame ! oui. – De sorte que Ribou nous en ferait deux, par exemple, au lieu d’un !

RENÉ.

Justement.

CLAIRE.

Eh bien, ne serait-ce pas plus... ?

RENÉ, vivement.

Charmant ! charmant !

CLAIRE.

Tandis que maintenant... vraiment...

RENÉ.

C’est d’un bourgeois, d’un banal !

CLAIRE.

Et puis enfin, je ne sais pas, moi... mais c’est choquant.

RENÉ.

À la longue !... oui ! – Voilà le mot que je n’osais pas te dire.

CLAIRE, debout près de lui, lui arrangeant sa cravate, ses cheveux.

Au commencement, vois-tu, on ne pense pas à ces choses-là.

RENÉ.

Non ! c’est vrai, on est si bébé !

CLAIRE.

Mais peu à peu, l’amour se raffine !

RENÉ.

Se raffine !

CLAIRE, indiquant du geste quelque chose qui s’évapore.

Fin, fin, fin !

RENÉ.

Et on arrive à comprendre que la distance...

CLAIRE, tendrement.

Oui, va !

RENÉ.

Cher petit cœur ! comme nous nous entendons !

CLAIRE.

Je n’ai qu’une crainte : c’est que les deux ne tiennent pas dans la chambre.

RENÉ.

Crois-tu ?

CLAIRE, s’asseyant près de lui.

Oh ! non ! il faudrait supprimer l’armoire.

RENÉ, vivement.

Diable ! elle est indispensable, cette armoire.

CLAIRE.

Ou alors, se gêner.

RENÉ.

Ah ! voilà ce que je n’aime pas.

CLAIRE.

Ni moi. Mais que faire ?

RENÉ.

Et la cloison ! si on abattait la cloison, mon mignon !

 

CLAIRE.

Et mon boudoir, alors ?

RENÉ.

C’est juste ! le boudoir ! C’est fâcheux, ça ! – S’il y avait une autre pièce à côté !

CLAIRE.

Ah ! c’est clair !

RENÉ.

Par exemple ; cette pièce là-bas, où nous mettons tes robes, et qui ne sert à rien, si elle était ici !

CLAIRE.

Malheureusement, elle est là-bas ! là-bas !

RENÉ, debout.

Est-ce bête, qu’elle soit là-bas au lieu d’être ici !

CLAIRE.

Oh ! ce n’est pas qu’elle soit très loin de ma chambre !

RENÉ.

Au fait, non ! – Il n’y a guère que deux pièces entre elles !

CLAIRE.

Et en laissant toutes les portes ouvertes...

RENÉ.

C’est la même chose absolument !

CLAIRE.

Absolument. Et enfin, vraiment, la, tu sais !... eh bien, c’est plus gentil. 

RENÉ.

Positivement !

CLAIRE.

C’est la pensée... de tout à l’heure, mais plus complète.

RENÉ.

C’est ça ! – Madame chez elle !

CLAIRE.

Monsieur chez lui !

RENÉ.

Ou madame chez lui.

CLAIRE.

Et monsieur chez elle !

RENÉ, vivement.

De l’imprévu !...

CLAIRE.

Quelque obstacle !...

RENÉ.

Le désir !...

CLAIRE.

Un verrou !...

RENÉ.

Un peu de la maîtresse dans la femme !...

CLAIRE.

Un peu de l’amant dans le mari !...

RENÉ.

Délicieux, mon ange !

CLAIRE.

N’est-ce pas ?

RENÉ, amoureusement.

C’est dit !

CLAIRE, de même.

Les deux chambres !

RENÉ.

Ah ! je t’embrasse, tiens, pour cette trouvaille-là !

CLAIRE.

Dis qu’on ne t’aime pas, ingrat, pour ménager ainsi ton bonheur !

À part. Se levant.

C’est fait !

RENÉ, à part, de même.

Enlevé !

Haut.

Un mot à Ribou, et c’est prêt ce soir.

CLAIRE.

Je vais rejoindre Théodosie, tu sais ?

RENÉ.

Oui. – Moi, je dine au cercle !

Ils remontent chacun de leur côté.

CLAIRE.

Alors, cela se trouve bien !

RENÉ.

Divinement !

CLAIRE, prête à entrer chez elle, sur le seuil.

Bonsoir, mignon. Je vais mettre mon chapeau.

Elle lui envoie un baiser.

RENÉ, de même, prêt à sortir par la gauche.

À demain, chérie ! à demain !

 

 

ACTE III

 

Un salon richement décoré ; au fond, autre salon de danse qui communique avec le premier par trois arcades à portières. Des tapissiers achèvent de poser des lustres et des tentures. À droite, à gauche, portes d’appartement. Table, chaises. À gauche, premier plan. Canapé à droite, item.

 

 

Scène première

 

RENÉ, PONTARMÉ, LE MAÎTRE D’HÔTEL, LE TAPISSIER-DÉCORATEUR

 

RENÉ, à Pontarmé.

Viens de ce côté, toi, tandis que mes convives sont à leurs cigares et ces dames à leurs toilettes ; j’ai deux mots à te dire.

PONTARMÉ, regardant les ouvriers.

On travaille encore ?

RENÉ.

Aux préparatifs du bal, oui ! – Monsieur le maître d’hôtel !...

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Monsieur ?

RENÉ.

Où mettez-vous le buffet ?

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Dans la salle à manger, monsieur, dès que mes hommes auront desservi la table du dîner. Monsieur est-il satisfait du service ?

PONTARMÉ.

Euh ! euh ! Votre sommelier est bien maladroit !

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Il est difficile, monsieur, de suffire à une table de vingt-cinq couverts, avec cinq laquais de renfort seulement.

RENÉ.

Et puis les livrées n’étaient pas des plus fraîches !...

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

C’est pourtant ce que notre maison a de plus distingué, monsieur.

PONTARMÉ.

Oui ; mais j’aurais voulu tout ce monde-là poudré !

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Monsieur n’a pas commandé avec poudre.

RENÉ.

C’est vrai ! Un oubli ! Alors, veillez à ce buffet, n’est-ce pas ? Et faites-moi un beau coup d’œil.

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Que monsieur se repose sur moi.

RENÉ.

Toute l’argenterie bien en vue !

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

J’ai apporté notre plus beau christophe.

RENÉ.

Bon ! Et vous, monsieur le tapissier, avançons-nous ?

LE TAPISSIER.

C’est fait, monsieur.

RENÉ.

Ah ! voilà les girandoles ?

LE TAPISSIER.

Oui, monsieur.

RENÉ, à Pontarmé.

Comment trouves-tu le lustre ?

PONTARMÉ.

Pas mal ! C’est à Ribou, ça ?

RENÉ.

Non ! C’est un autre qui me fournit tout pour la nuit : tentures, jardinières, cristaux, banquettes, bougies ! Ça s’apporte, ça s’emporte, comme un décor ! C’est charmant ! Tandis que Ribou... ! J’en ai assez de Ribou !

PONTARMÉ.

Ah !...

Ils restent seuls.

RENÉ.

Ah ! l’animal ! C’est justement de lui que j’ai à te parler, maintenant que nous sommes seuls.

Ils s’assoient à gauche.

PONTARMÉ.

J’écoute !

RENÉ.

À mon installation, au commencement de l’hiver, il y a six mois, nous réglons sa note : soixante-deux mille francs ; vingt mille comptant, et le reste payable fin mars, c’est-à-dire demain !

PONTARMÉ.

Bon !

RENÉ.

Il y a trois jours, un peu gêné dans mes affaires...

PONTARMÉ.

Ah !

RENÉ.

Oui ! Cela ne va pas aussi bien que je le voudrais ! Bref, je prévois que la fin du mois sera rude, je lui propose un renouvellement... qu’il accepte. Et, tout à l’heure, au dessert, je reçois ce petit mot de mon gredin, prêt à renouveler, mais réclamant cette fois, outre les quarante-deux mille francs à mon compte,

Baissant la voix.

dix mille cinq cents francs pour le loyer des meubles de Mandarine, pendant neuf mois !

PONTARMÉ.

Oui ; eh bien ?

RENÉ.

Eh bien, qu’est-ce que c’est que ça ? d’où ça sort-il, ça ? Mandarine est donc dans les meubles de Ribou ?

PONTARMÉ.

Mais oui ! Tu ne sais pas ça ?

RENÉ.

Mais elle ne me l’a jamais dit !

PONTARMÉ.

Par discrétion alors ! Elle est si discrète !... Mais voilà l’histoire : je la connais, moi ! Mandarine était l’an passé dans un dénuement... Tu connais l’âme de Ribou ! Il ne peut pas voir une jolie femme dans la misère ; il lui arrange donc ce petit nid, là-haut, moyennant billets endossés par un Péruvien ! – En ce temps-là, c’était un Péruvien !

RENÉ.

Oui. Passons !

PONTARMÉ.

Le premier billet payé ! le second, rien ! et-le Péruvien disparu ! Protêt, commandement, saisie ! Mandarine se désolait : « Mon cher Ribou, si on saisit, je suis disqualifiée ! Et, sans meubles, qu’est-ce que vous voulez que je devienne ? Laissez-moi mes armes ! » Ribou lui laissa ses armes.

RENÉ.

Ses meubles ?

PONTARMÉ.

Oui, à raison de quinze cents francs par mois.

RENÉ.

Que je paye ?

PONTARMÉ.

Dame ! comme usufruitier du tout.

RENÉ.

Depuis six mois seulement ! Il en compte neuf !

PONTARMÉ.

Avec l’arriéré !

RENÉ.

De mon prédécesseur ! Est-ce que je paye l’usufruit du Péruvien, moi ?... Et quinze cents francs par mois encore, un mobilier de quarante mille francs !... De l’argent à trente !...

PONTARMÉ.

Elle use, Mandarine ! elle use beaucoup !

RENÉ.

Allons ! c’est une dérision ! Je ferai expertiser, et, au besoin, nous plaiderons.

PONTARMÉ.

Mais tu ne peux pas, malheureux !

RENÉ.

Comment, je ne peux pas ?

PONTARMÉ.

Mais non !... Ta femme !

RENÉ.

Ah ! crrr... ! Ah ! le corsaire, il a spéculé là-dessus !... Coquin de meuble nacarat, va ! Je n’ai jamais pu le souffrir ! Je me doutais qu’il était à Ribou !...

PONTARMÉ.

Et encore, est-il à Ribou ?

RENÉ.

Hein ?

PONTARMÉ.

Car il est fantastique, ce mobilier ? – On ne sait plus son vrai propriétaire.

RENÉ.

Ah !

PONTARMÉ.

C’est un drame ! – Avant de le vendre à Mandarine, Ribou l’avait déjà vendu à Colomba, qui occupait l’appartement avant elle. – Tu comprends, moi, je suis au courant de tout ça.

RENÉ.

Oui ! oui !

PONTARMÉ.

Colomba, elle, payait par trimestre. Elle paye le premier et part pour Pétersbourg ! – Suis-moi bien.

RENÉ.

Oui !

PONTARMÉ.

Le propriétaire saisit ! Ribou saisit ! Procès ! Ribou perd ! accord amiable ! – Il paye le propriétaire et reste maître du mobilier et du bail, qu’il sous-loue à Mandarine.

RENÉ.

Bon !

PONTARMÉ.

Mais voilà que, de Pétersbourg, Colomba introduit un référé comme indûment expulsée de son domicile et de ses meubles ! – Procès ! – Elle gagne ! – d’où cette situation nouvelle, que Mandarine est dans les meubles de Colomba.

RENÉ.

Mais alors... ?

PONTARMÉ, poursuivant.

Appel de Ribou ! – Remise sur remise : et ça en est là ! – Si Ribou perd, Colomba attaque Mandarine, en location ; Mandarine attaque Ribou, en restitution de loyer ! – Ribou attaque le propriétaire, en reddition de comptes ! – Le propriétaire actionne Colomba, en exécution du bail ! – Colomba attaque en résiliation de bail Mandarine, qui attaque Ribou en maintien du même bail...

RENÉ.

Mais !

PONTARMÉ.

...Ribou retombe sur le propriétaire, qui tombe sur Mandarine, qui tombe sur Colomba, qui retombe sur Ribou, qui retombe sur toi !... Et ça peut durer comme ça toute la vie !

RENÉ.

Mais, alors, je le tiens, cet animal de tapissier ! – Dans le doute, moi, je ne le paye pas.

PONTARMÉ.

Oui, mais il t’attaque.

RENÉ, exaspéré, debout.

Et moi, je les attaque tous ! propriétaire, Colomba, Mandarine, Ribou, toi ! – Qui est-ce qui m’a fiché une collection de coquins pareils ! Tous propriétaires du mobilier, excepté moi, le seul qui paye ! – Je plaide !

PONTARMÉ.

Tu ne peux pas !

RENÉ.

Allons donc, je ne peux pas !

PONTARMÉ.

Ta femme !

RENÉ.

Ah ! crrr !

PONTARMÉ.

Les inconvénients de la galanterie !

RENÉ.

Une idée !

PONTARMÉ.

Va !

RENÉ.

Je flanque le meuble dans la rue.

PONTARMÉ.

Tu ne peux pas ! – Le mobilier de Colomba ! expulsé de chez Colomba !

RENÉ.

Credié !... Autre chose ! Mandarine déménage !...

PONTARMÉ.

Et son bail qui court !

RENÉ.

Eh bien, c’est ça ! Il court ! il se sauve !

PONTARMÉ.

On court après ! et tu payes encore ! – Paye tout de suite, va ! C’est plus vite fait !

RENÉ.

Eh ! si je pouvais !

PONTARMÉ.

Si gêné que ça ?...

RENÉ.

Parbleu ! une fin de mois déplorable ! une bourse désastreuse ! Si je ne me rattrape pas avec mon opération de ce matin !...

PONTARMÉ.

La Bourse ? Ah !

RENÉ.

Oh ! un coup superbe !... Mais, en attendant...

PONTARMÉ.

Emprunte !

RENÉ.

À qui ?

PONTARMÉ.

Ton oncle !

RENÉ.

Jamais ! – Lui moins que tout autre.

PONTARMÉ.

Alors, des rentrées ?

RENÉ.

Il n’y a que ça ! – Par exemple, toi !

PONTARMÉ.

Moi ?

RENÉ.

Oui. Je t’ai prêté douze mille francs au moins...

PONTARMÉ.

Eh ! mon pauvre bonhomme, je n’ai pas quatre cents francs en caisse, moi !

RENÉ.

Allons donc ! Avec tes revenus ?

PONTARMÉ.

Combien donc me crois-tu de rente ?

RENÉ.

Au train que tu mènes, de vingt-cinq à trente mille, au moins !

PONTARMÉ.

C’est bien par là que je suis, essentiellement moderne, mon bon ! C’est de faire figure pour vingt-cinq mille francs... quand je n’en ai que cinq, pour tout potage.

RENÉ.

Que cinq ?

PONTARMÉ.

Pas davantage ! – Mâtin ! si l’on ne dépensait pas que ce qu’on a !... D’abord, ma nourriture : je n’ai que mon déjeuner... Le dîner : jamais chez moi. J’ai sept ou huit maisons comme la tienne, tous bons amis que j’ai lancés !

RENÉ.

Oui...

PONTARMÉ.

Ensuite, le mobilier. Ribou m’a meublé pour tous les clients que je lui ai fournis, et mon tailleur m’habille à bon marché, parce que j’ai le chic, et que je lui fais de la réclame ambulante. Reste donc ma grosse dépense ! Et pour tout ça, le casuel ! Je joue ; j’ai quelque veine... Je parie, je maquignonne, j’achète à Drouot, je revends, je gagnote, je tripote... je popote... enfin, je fais des affaires...

RENÉ.

A-t-il dû me voler sur mes chevaux !

PONTARMÉ.

Ah ! René !

RENÉ.

Mais tout ça ne me donne pas mon argent !

PONTARMÉ.

Écris à Ribou... demande du temps... Je porterai la lettre.

RENÉ.

Oui ; car, avec ce bal, ce monde qui va m’arriver...

PONTARMÉ.

Oui. Allons vite dans ton cabinet.

RENÉ.

Il n’y a plus de cabinet !.... On l’a transformé, pour ce soir, en salle de jeu... Et mon secrétaire est chez ma femme !

PONTARMÉ.

Ah ! Eh bien, le premier coin venu ! Ici, tiens !...

Il désigne la table, à gauche.

RENÉ.

Voici l’affaire.

PONTARMÉ.

J’attends.

René fait signe à André qui paraît au fond.

 

 

Scène II

 

RENÉ, PONTARMÉ, GASPARD, puis GENEVOIX, ANDRÉ, DEUX AUTRES JEUNES GENS, au fond, en toilette de bal

 

André descend à l’appel de René, sort, et reparaît tout aussitôt avec ce qu’il faut pour écrire.

PONTARMÉ, à René.

On a fini de fumer ; voici tes commis.

GASPARD, descendant, à droite, une tête de léopard en carton à la main.

Ah ! Pontarmé ! regardez donc !

PONTARMÉ, assis sur le canapé.

Pour le cotillon ?

GASPARD.

Oui... Ce sera drôle, hein ?

PONTARMÉ, lorgnant.

Très chic !

Il continue à parler bas avec Gaspard.

RENÉ, à André, qui vient de lui apporter de quoi écrire.

Eh bien, allez!

ANDRÉ, à demi-voix.

Monsieur, c’est que...

RENÉ.

Quoi ?...

ANDRÉ.

On a apporté tout à l’heure...

RENÉ.

Une note ? un compte ?...

ANDRÉ.

Non, monsieur.

RENÉ.

Eh bien, demain.

ANDRÉ.

C’est que...

RENÉ.

Demain !... Ce soir, je suis à mon bal, ne me rompez pas la tête.

Il écrit, André remonte.

PONTARMÉ, à Gaspard.

Dites donc ! vous êtes bien gai, vous !...

Baissant la voix.

Est-ce que c’est vrai, le bruit qui court ?

GASPARD.

Quel bruit ?

PONTARMÉ.

Que vous avez perdu à la Bourse des sommes !...

GASPARD, embarrassé.

Chut !... Oui !... une déveine ! depuis un mois !... cette coquine de baisse !...

PONTARMÉ.

Est-ce que c’est pour payer que vous avez vendu ce matin à Ribou... tous vos bibelots et votre cheval ?...

GASPARD.

Ah ! vous savez ?... Oui ! Chut ! on vient !

Haut, affectant de rire.

Ce sera très drôle, n’est-ce pas ? Regardez donc...

Il met la tête du léopard et fait jouer la machine ; il remonte en valsant et se trouve devant les commis qui rient, puis devant Genevoix qui entre.

GENEVOIX, se trouvant nez à nez avec lui.

Ça !... Je n’ai pas besoin de demander ; c’est le caissier !

Gaspard remonte vers le groupe du fond et disparaît dans l’autre salon.

PONTARMÉ, à lui-même, suivant Gaspard des yeux.

Oui !... Il a une drôle de tête, ce soir, léopard à part. 

À Genevois.

Ah ! vous avez fini de fumer ?

GENEVOIX, à Pontarmé.

Ah ! toujours enroué, donc ?

PONTARMÉ.

Oui, quand je sors de table !

RENÉ, se levant en cachetant sa lettre.

Un beau dîner, pas vrai ; mon oncle ?

GENEVOIX.

Oui !

PONTARMÉ, le poussant du coude.

Dites donc, regardez donc votre neveu !... Quelle tournure, hein ! comme on voit que j’ai passé par là !... Le voilà joliment lancé, maintenant !...

GENEVOIX.

Oui ; il n’a plus qu’à dégringoler !

Il passe à droite.

RENÉ, à Pontarmé, en lui remettant la lettre.

Voilà !... Cours !...

PONTARMÉ, prenant son chapeau.

Je vole !... Et je reviens !...

On voit paraître au fond des invites qui arrivent.

GENEVOIX.

Voilà tes invités qui arrivent, M. et madame Leguépy. Tiens, t’es bons amis !...

RENÉ, mettant ses gants vivement.

Déjà !... Eh bien, où est Claire ?

GENEVOIX.

La voici !

 

 

Scène III

 

RENÉ, GENEVOIX, CLAIRE

 

RENÉ, à Claire qui entre par la gauche.

Eh ! arrive donc ! Nos invités...

CLAIRE, languissamment, d’un air endormi.

Mon Dieu, j’arrive ! J’ai cru que je ne pourrais jamais finir de m’habiller.

Elle se cache les lèvres en baillant légèrement.

RENÉ.

Eh bien, qu’est-ce que c’est ?

CLAIRE.

Ne faites pas attention... C’est plus fort que moi !

RENÉ, regardant.

Elle bâille !

GENEVOIX.

Elle bâille !

CLAIRE.

Je vous demande pardon, mais c’est la quatrième nuit que je passe. Je dors tout debout !

RENÉ, saisi.

Elle va tous nous faire bâiller ; voilà un commencement de soirée !

CLAIRE.

Je suis morte, morte, morte !

Elle tombe assise.

RENÉ.

Voyons, Claire, secouez-vous, ma chère, voici notre monde !

CLAIRE, fermant les yeux.

Deux minutes seulement !... comme ça, les yeux fermés, et j’y vais !

RENÉ.

Mais non, voyons !

GENEVOIX, avançant.

Eh ! laisse-la !

RENÉ.

Mais c’est indécent !... Allons, Claire !...

CLAIRE, grognant comme un enfant.

Oh !

GENEVOIX.

Mais va donc à tes invités, et laisse-la une seconde !

RENÉ.

J’y vais !...

Il remonte vivement. Les portes se referment.

Mais, mon oncle, réveillez-la, je vous prie.

 

 

Scène IV

 

GENEVOIX, CLAIRE

 

CLAIRE.

Dieu ! ce que je donnerais pour dormir une heure ! j’ai un petit mal de tête !... Je finirai par m’évaporer au milieu d’une valse !

Elle se lève en s’aidant du bras de Genevois.

GENEVOIX

Parbleu ! le manque de sommeil !

CLAIRE.

Je crois plutôt que c’est l’effet de l’opium.

GENEVOIX.

Comment, de l’opium ?

CLAIRE.

Oui ; voyant que je ne pouvais pas venir à bout de dormir dans le jour, j’ai demandé au docteur... une potion... n’importe quoi ! Il m’a remis un petit flacon... des gouttes de Rousseau... je crois. J’ai pris la dose indiquée... En sorte que, maintenant... je ne suis plus éveillée, je ne suis pas endormie !... Je ne sais vraiment plus si je dors, ou si je ne dors pas !

GENEVOIX.

Le joli régime !... Le faux sommeil, maintenant ! – Ô maison ! Éloigne au moins ces fleurs !...

Il va pour prendre le bouquet de lilas blancs qu’elle tient à la main.

CLAIRE.

Non !... non !... Laissez-moi mon bouquet.

GENEVOIX.

Ah ! n’est-ce pas M. de Marsille qui t’a envoyé cela ?

CLAIRE.

Si !... Il est beau, n’est-ce pas ?...

GENEVOIX, à lui-même.

J’en étais sûr !...

CLAIRE.

Vous dites, mon oncle ?

GENEVOIX.

Rien ! Tu ne peux donc pas te reposer une semaine, malheureuse ?

CLAIRE.

Si je me repose au milieu de l’hiver, mon oncle...

Baillant derrière son bouquet.

quand m’amuserai-je ?

GENEVOIX.

C’est juste. Tu t’amuses !

Regardant ses boucles d’oreilles.

Diable ! les beaux diamants ! Cela ne peut pas être vrai ?

CLAIRE.

Non, ce sont des cailloux du Rhin ! Mais n’en dites rien !

GENEVOIX.

Pourquoi des cailloux du Rhin ? Tu as de superbes dormeuses de ta pauvre mère...

CLAIRE.

Oui, mon oncle ; mais que voulez-vous faire de deux méchants diamants ? J’avais besoin de gouttes d’eau pour mon costume de naïade, au bal de la Marine, et j’ai troqué le vrai pour le faux qui fait beaucoup plus d’effet !

GENEVOIX.

Toujours le faux !

CLAIRE.

Plait-il ?

Marsille parait au fond, saluant des invités.

GENEVOIX.

Rien ! Voici M. de Marsille, là-bas, qui te cherche.

CLAIRE, se détachant de lui et se ramassant doucement, sans affectation.

Il faut se secouer pourtant ! – C’est ridicule, une maîtresse de maison !

Elle remonte, trouve Marsille au milieu du salon et lui donne le bras. Marsille sort avec elle, après un léger salut à Genevois.

 

 

Scène V

 

GENEVOIX, puis ANDRÉ et GABRIELLE

 

GENEVOIX, la suivant des yeux.

Ah ! voilà qui ne me plaît pas !... C’est ce monsieur, dont le seul nom nous réveille en sursaut.

Claire et Marsille disparaissent au fond, les portes se ferment.

GABRIELLE, à demi-voix, mystérieusement.

Mon oncle !

GENEVOIX.

Hein !

GABRIELLE.

Vous êtes seul ?

GENEVOIX.

Tu vois bien.

GABRIELLE, entraînant André par la main.

Allons ! venez, monsieur André ; venez donc !

GENEVOIX.

Qu’est-ce que c’est ?

GABRIELLE.

C’est M. André qui a quelque chose à vous dire, et qui n’ose pas !

GENEVOIX, à André.

De la timidité avec moi, toi ?

ANDRÉ.

Monsieur Genevois, c’est que c’est si délicat !... Je ne voudrais pas trahir la confiance de M. Pillerat par une démarche...

GENEVOIX.

Es-tu fou, garçon !... Si je t’ai placé chez mon neveu, au lieu de te garder chez moi, n’est-ce pas à cette condition tacite qu’en cas d’accident ou de malheur je serais le premier averti... dans l’intérêt commun ?

ANDRÉ.

Comme ça, oui, monsieur Genevoix !... C’est bien ce que je pense.

GENEVOIX.

Eh bien, alors, quand tu voudras...

ANDRÉ.

Voilà ce que c’est, monsieur Genevoix. J’étais tout à l’heure sur le seuil du magasin qu’on fermait, quand on m’a remis pour M. Pillerat...

GENEVOIX.

Quoi ?

ANDRÉ, lui remettant un papier.

Ceci !

GENEVOIX, tressaillant.

Du papier timbré !

ANDRÉ.

Une assignation, oui, monsieur Genevoix !... que personne n’a vue que moi, et ce n’est pas la première.

GENEVOIX, à lui-même.

Déjà !...

ANDRÉ.

J’allais tout à l’heure la donner à M. Pillerat, mais il n’a pas voulu m’écouter ; et, pensant que cela peut être pressé...

GENEVOIX.

Tu as bien fait !

GABRIELLE.

La, quand je vous le disais !...

ANDRÉ.

Alors, vous croyez que M. Pillerat ne me grondera pas ?

GENEVOIX.

Non, non ! – Allez, allez, mes enfants ! Allez danser ! – Va, mignonne, va !

GABRIELLE, prenant le bras de son oncle.

Dites donc, mon oncle !

Faisant signe à André de s’éloigner.

Monsieur André, s’il vous plaît...

ANDRÉ, s’éloignant.

Oh ! mademoiselle !

GABRIELLE, bas à l’oreille de son oncle.

C’est qu’il a l’intention de me faire beaucoup danser, M. André, je vous en préviens.

GENEVOIX.

Eh bien ?

GABRIELLE.

Eh bien, ce n’est peut-être pas très convenable ! Il a retenu toutes les contredanses !

GENEVOIX.

Toutes ?

GABRIELLE.

Toutes !

GENEVOIX.

Et... est-ce qu’il te déplaît, ce garçon ?

GABRIELLE.

Oh ! non.

GENEVOIX.

Eh bien, alors ?

GABRIELLE.

Mais c’est pour ce qu’on dira, dans le bal !

GENEVOIX.

Qu’est-ce que tu veux qu’on dise ?

GABRIELLE.

Cela ne se fait pas, il me semble, avec la même personne... à moins de... 

GENEVOIX.

De quoi ?

GABRIELLE, baissant les yeux.

À moins qu’il ne soit autorisé... par vous... Ah ! s’il était autorisé par vous !...

GENEVOIX.

Ah ! oui, comme futur mari, hein ?

GABRIELLE.

Dame ! je ne sais pas, moi, voyez !

GENEVOIX.

Eh bien, si je l’y autorise, moi, t’y opposeras-tu ?

GABRIELLE.

Peut-être que non !

GENEVOIX.

Eh bien, alors, danse !...

GABRIELLE, vivement.

Ah ! si c’est comme ça ! oui ! si c’est comme ça !

GENEVOIX.

Mais c’est comme ça !...

GABRIELLE.

Oh bien, alors ! non seulement les contredanses, mais les polkas, les rédowas, tout !

GENEVOIX.

C’est ça !

GABRIELLE.

Venez, monsieur André, allons danser !... toute la nuit ! Voilà la ritournelle !...

Ils sortent en courant.

GENEVOIX, la suivant des yeux.

Au moins, cela me console un peu du reste.

 

 

Scène VI

 

RENÉ, GENEVOIX, LE MAÎTRE D’HÔTEL, au fond

 

RENÉ, au maître d’hôtel.

Des glaces dans la salle de jeu ?

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Oui, monsieur !... Si monsieur veut donner un coup d’œil au buffet.

Il pose des glaces sur la cheminée.

RENÉ.

Oui.

GENEVOIX.

Pardon ! je voudrais te dire deux mots.

RENÉ.

À moi ?

GENEVOIX.

Oui.

RENÉ.

Vite, alors, mon oncle ; car, vous voyez, on m’attend.

GENEVOIX.

On t’attendra !

RENÉ, préoccupé.

Enfin, mon oncle... parlez !... je vous écoute !

GENEVOIX.

Tu m’écoutes mal !... ton esprit est ailleurs !

RENÉ.

En effet, ce bal !

GENEVOIX.

Ce n’est pas ce bal ; et ce que tu penses, je le sais.

RENÉ.

Et quoi donc, mon oncle ?

GENEVOIX.

Tu te dis que voici tout à l’heure le printemps, où ton bouton d’or doit fleurir !... et ton bouton d’or ne fleurit pas !

RENÉ.

Image qui donne à entendre que mon affaire...

GENEVOIX.

Et je ne dis rien de dettes criardes : telles que tapissier, carrossier...

RENÉ.

Vous savez... ?

GENEVOIX.

Ni de quatre-vingt mille francs engloutis à la Bourse, dans l’espace de deux mois !

RENÉ.

Du malheur ! une veine atroce !... Enfin, mon oncle, où voulez-vous en venir ?

GENEVOIX.

À ceci !

Il lui tend le papier timbré.

RENÉ, embarrassé, après un silence.

Eh bien, quoi, mon oncle ?... Un moment de gêne, c’est l’histoire de tout le monde.

GENEVOIX.

Et ton échéance de demain ?

RENÉ.

Mais je suis en règle !... Cent douze mille à payer, et j’en ai cent dix-huit mille en caisse !... Vous voyez bien que ça ne m’inquiète pas, et que la maison n’est pas ébranlée pour une méchante feuille de papier !...

Genevoix lève les yeux.

Qu’est-ce que vous regardez ?

GENEVOIX, lui montrant le plafond.

Une lézarde ! au plafond !

RENÉ.

Une lézarde ?

GENEVOIX.

Le second qui menace de s’écrouler sur le magasin, en crevant tout le premier !

RENÉ.

Qu’est-ce que cela signifie, mon oncle ?

GENEVOIX.

Cela signifie qu’il y a là-haut une demoiselle d’une lourdeur !...

RENÉ.

Mandarine ! – Quoi de commun entre elle et moi ?

GENEVOIX.

Parbleu ! elle et toi !... Me prends-tu pour un imbécile ?

RENÉ.

Eh bien, mon oncle, après tout, quand il serait vrai que... ? 

GENEVOIX.

C’est qu’elle va bien, Mandarine ! et quand elle a passé quelque part !... On parle des sauterelles !...

RENÉ.

Mais non, mon oncle, je vous assure qu’elle ne mange pas tant que cela !...

GENEVOIX.

C’est qu’elle pâture sur plusieurs localités !... seulement, toi, tu es l’Algérie !...

RENÉ.

Eh bien, après ?... Mon oncle, c’est convenu, ça !... dans le milieu où je vis... un homme qui a sa maîtresse, que diable !...

GENEVOIX.

Et la femme a-t-elle un amant ?

RENÉ.

Mais ce n’est pas la même chose !

GENEVOIX.

Pour le mari, non !

RENÉ.

Mais pour tout le monde ! La femme est déconsidérée par l’amant, et la maîtresse pose le mari.

GENEVOIX.

Du Pontarmé, ça ! Jeune morale !

RENÉ.

Et grande vie ! Je ne vois autour de moi...

GENEVOIX.

Ah ! belle raison ! Le fasse d’ailleurs qui le peut ! Mais toi !... Viveur au petit pied !... qui ne comprends pas que, pour nous autres, gens de commerce, la vie conjugale n’est pas une règle de morale seulement, mais de sagesse et d’habileté, et que tu es plus coupable qu’un autre d’attenter, toi, bourgeois, toi, marchand, à ces vertus domestiques dont notre bourgeoisie marchande est la meilleure gardienne !

RENÉ.

Mais, mon oncle !

GENEVOIX.

Mais vanité ! vanité ! Toute cette infernale maison n’est que vanité !...

RENÉ.

Oh ! mon oncle, à la fin !...

GENEVOIX.

Ah ! mordieu ! tu m’écouteras ! et j’épancherai une bonne fois la bile amassée depuis six mois que cela dure !

RENÉ.

Parce que j’ai des magasins décorés... et des salons...

GENEVOIX.

Tes salons ! Un malheureux appartement qui ment depuis les bourrelets de la porte jusqu’aux cendres du foyer ! Partout la singerie du beau et du riche ! nulle part le vrai confortable, qui est le solide, ni le vrai beau, qui est le simple ! – Mais du stuc qui joue le marbre ! du carton pâte qui joue la sculpture ! du poirier qui joue l’ébène ! Frottez, ça s’efface ! Frappez, ça s’écaille ! Des jardinières et des vases d’emprunt, des valets de louage que tu appelles « mes gens ! » Des amis que tu ne connais pas !... Des familiers, choisis comme tes meubles, au-dessus de tes moyens, et, comme eux, d’occasion ! – Partout, au moral, au physique, vernis, plaqué, frelat, cartonnage et similibronze !... Et les voilà, tes salons similibeaux, peuplés d’un monde similipropre !... Et la voilà, ta maison qui mériterait sur la façade cette enseigne de bijoux suspects : « Imitation ! Ruolz ! Maison de faux !... »

RENÉ.

Mon oncle ! pas si haut, de grâce !

GENEVOIX.

Eh ! qu’on m’entende ! que m’importe ? Et qui viendrait d’ailleurs ? Tes invités ? tes amis ?... Des ombres ! J’attends que le chant du coq dissipe tous ces fantômes, et fasse rentrer sous terre cette maison du diable, qui déjà craque de toutes parts et s’écroule !

RENÉ.

Comment, s’écroule ?...

GENEVOIX.

Oui, s’écroule !... et fasse Dieu que, dans cette ruine de toutes choses, une du moins reste debout : l’honneur de ton ménage !

RENÉ.

Vive-Dieu ! mon oncle, que voulez-vous dire ? Et qui donc... ?

GENEVOIX.

Oh ! ne cherche pas ! Ton gentilhomme !...

RENÉ.

Marsille !

GENEVOIX.

Oui, M. le comte !

RENÉ.

Mon ami !

GENEVOIX.

Ah ! naturellement ! le galant de la femme, déguisé en intime du mari, c’est clair !

RENÉ.

Allons donc, mon oncle ! Mais ce n’est pas sérieux, voyons ! Marsille, un viveur qui a dix maîtresses par la ville... un garçon qui...

GENEVOIX.

Et, de grâce, que fait-il chez toi, ce viveur ?

RENÉ.

Il s’est pris d’affection pour nous.

GENEVOIX, ironiquement.

Pour nous ?

RENÉ.

Eh bien, oui, pour nous ; si vous savez quelque chose de plus précis, dites-le !

GENEVOIX.

Je ne sais rien ! Je devais t’avertir, c’est fait, voilà tout !

RENÉ.

Alors, mon oncle, on se tait, que diantre ! et on ne vient pas troubler la paix d’un homme...

GENEVOIX.

On prévient un fou qui ne voit rien, et qu’un bon avis peut sauver.

RENÉ.

Mordieu ! si je savais !...

GENEVOIX.

Regarde et tu sauras.

RENÉ.

Eh ! non ! ce n’est pas possible !... Voyons, ce n’est pas sérieux, c’est absurde !

GENEVOIX.

Soit ! j’ai fait mon devoir, brisons là !

RENÉ.

Vous partez déjà ?

GENEVOIX.

Oui ; car tout ceci me choque et me blesse, et ce n’est que chagrin pour moi !

RENÉ.

Mais Gabrielle qui danse !

GENEVOIX.

Je la laisse sous la garde de Bastienne. Adieu !

RENÉ.

Au revoir !

GENEVOIX.

Non, adieu !... ici !... car je n’y reviendrai plus !

RENÉ.

Mon oncle !

GENEVOIX.

Rappelle-toi seulement, à l’heure de désastre, qu’il est quelque part une vieille maison qui fut celle de ton père, et que là, votre chambre est restée ce qu’elle était le jour du départ ! que j’ai gardé vos deux places à la table commune ! et vos deux places à mon feu, comme je les ai conservées dans mon cœur ! Et, de jour, de nuit, quoi qu’il arrive, dites-vous tous les deux, sans honte et sans arrière-pensée : « Allons, rentrons, on nous attend ; rentrons chez nous !... »

RENÉ, ému.

Mon oncle, vous êtes toujours le meilleur des hommes ! Mais, sapristi ! vous avez une façon amicale de me souhaiter la débâcle !...

GENEVOIX, avec force.

Ah ! grand Dieu ! si je la souhaite ! Veux-tu me rendre bienheureux, tiens ?

RENÉ.

Ah ! oui !

GENEVOIX.

Eh bien, écroule-toi, cette nuit, je t’en supplie !

RENÉ.

Non ! non !

GENEVOIX.

Je vous emporte tout de suite dans mes bras, et c’est fini !...

RENÉ.

Non ! non ! Bonsoir, mon oncle.

GENEVOIX.

Ah ! chers ingrats que vous êtes, mais dépêchez-vous donc d’être malheureux !... que je vous retrouve !

Il sort.

 

 

Scène VII


PONTARMÉ, RENÉ

 

PONTARMÉ, entrant vivement, des papiers à la main.

Enfin !... tu es seul ?

RENÉ.

Oui.

PONTARMÉ, à la table, préparant tout, à demi-voix.

Je guettais la sortie de l’oncle.

RENÉ.

Eh bien ?

PONTARMÉ.

Eh bien, Ribou consent.

RENÉ, ravi.

Ah ! bravo !

PONTARMÉ.

Voici des timbres ; tu fais des billets à trois, six, neuf, par tiers ; je les lui porte ; il rend ceux de demain, et c’est, fait !...

RENÉ.

Merci !

PONTARMÉ.

Seulement, signe-lui ça, d’abord.

RENÉ.

Quoi ?

PONTARMÉ.

Un transport en nantissement du bail de ton appartement.

RENÉ.

Un transport de mon bail, à Ribou ?... un acte qui le fait mon associé ?

PONTARMÉ.

Dame ! tu conçois ; il dit : « M. Pillerat n’est pas dans de bonnes affaires ; c’est ma garantie. »

RENÉ.

Et tu as accepté pour moi ?

PONTARMÉ.

Dame ! ça se fait tellement !...

RENÉ.

Allons donc ! tu es fou.

Il déchire l’acte.

Signons les billets, et finissons.

PONTARMÉ.

Mais, malheureux ! Il n’y a plus de billets.

RENÉ.

Hein !

PONTARMÉ.

Mais il ne renouvelle qu’à cette condition ! Pas d’acte, pas de renouvellement.

RENÉ.

Et il attend le dernier moment pour me mettre le couteau sous la gorge !

PONTARMÉ.

Chut ! Tais-toi donc !

RENÉ, furieux.

Ah ! triple coquin ! J’y vais, moi...

PONTARMÉ.

Ne fais pas ça, malheureux ! Un scandale !...

RENÉ, frappé.

Ah ! c’est vrai ! Je ne puis rien.

PONTARMÉ.

Et il le sait assez, va.

RENÉ.

C’est la moralité... tiens, ça. Ah ! l’oncle a raison. Ah ! il te faut une maîtresse, imbécile ! ah ! tu tranches du financier et du mangeur d’argent ! Eh bien, on te traite pour ce que tu veux être. Ta maîtresse te gruge, tes fournisseurs te volent, et tous se moquent de toi. Allons, paye, nigaud ! Paye, grotesque, et tais-toi.

On entend la musique du bal.

PONTARMÉ.

Alors, décidément, je vais lui dire...

RENÉ.

De présenter son billet demain ! On payera.

PONTARMÉ.

Avec quoi ?...

RENÉ.

Allons ! J’ai plus de cinquante mille francs à moi qui dansent là, dans mon salon. Ce ne sont qu’amis et clients qui me doivent tous. Je trouverai bien cet argent dans tout le bal, et dis à ce coquin de ne pas se trouver sur ma route, ou je l’étrangle.

Il pousse la porte du fond, on voit les valseurs.

PONTARMÉ, sortant.

J’adoucirai.

GABRIELLE, passant avec André et dansant. À René.

Je m’amuse joliment, va !

Ils disparaissent.

RENÉ.

Moi aussi, je m’amuse, chère enfant. C’est inouï comme je m’amuse...

Il entre dans le bal.

 

 

Scène VIII

 

MARSILLE, CLAIRE

 

Ils paraissent au fond, achevant de valser. Claire s’arrête contre le montant de la porte, les portes se ferment, la valse continue. Musique très douce pendant toute la scène.

CLAIRE.

Ah ! je suis morte ! Je vous demande grâce ! arrêtons-nous une seconde.

MARSILLE.

Mais j’aime infiniment mieux me trouver seul ici, avec vous...

Il ferme la porte par laquelle ils sont entrés.

CLAIRE, seule, au milieu de la scène.

Ah ! j’ai un petit vertige !

MARSILLE, redescendant.

La valse !... Je vous demande pardon, c’est moi !...

CLAIRE.

Cela ne sera rien !... Donnez-moi le bras. En me reposant là, un instant...

MARSILLE.

La causeuse ?

CLAIRE.

Oui, la causeuse.

MARSILLE.

Voici, madame.

CLAIRE.

Merci !

Elle s’assied, et s’étend sur la causeuse.

MARSILLE.[15]

Vous vous tuez avec toutes ces fêtes.

CLAIRE.

Non ; seulement, je ne dors plus.

MARSILLE.

Pas même le jour ?

CLAIRE.

Pas même le jour ! Les portes sont fermées, n’est-ce pas ?

MARSILLE, derrière la causeuse.

Oui, madame.

CLAIRE.

On me croirait évanouie ! Laissez-moi fermer les yeux cinq minutes !...

MARSILLE.

Que ne puis-je faire la solitude et le silence complet autour de nous !

CLAIRE.

Ah ! mais vous pouvez parler ! Je vous entends à demi... comme dans un rêve.

MARSILLE.

Un rêve en effet, et bien doux pour moi. Je puis donc enfin me croire seul avec vous, un instant... et vous parler sans témoin.

CLAIRE.

Cela nous arrive-t-il donc si rarement ?

MARSILLE, à demi-voix, mais avec chaleur.

Mais jamais, madame ! jamais une heure, un moment d’isolement complet, où mon cœur puisse s’épancher à l’aise et peut-être émouvoir le vôtre ! M’éloigner, vous fuir... Vingt fois je me le suis juré, mais... le dirai-je ? au moment où j’y étais le plus résolu, il me semblait qu’un regard plus doux m’invitait à demeurer, et je n’ai voulu voir, dans ce jeu cruel, qu’une épreuve que vous vous plaisiez à faire... N’a-t-elle pas assez duré ?... Pouvez-vous douter de la sincérité d’un cœur qui la subit depuis six mois, sans un murmure... et mon amour... ?

CLAIRE.

Oh ! le gros mot ! Si j’étais éveillée, pourtant, et que je vous entendisse !...

MARSILLE.

Dormez donc toujours, madame... et laissez-le dire... car lui seul exprime la vérité !... ce sentiment d’ineffable tendresse que je vous ai vouée, et qui, pour tout salaire, n’a même pas le droit de se faire connaître à loisir.

CLAIRE.

Mais, puisqu’à la faveur de ce sommeil, où vous me surprenez... il lui est permis, à ce sentiment, de s’affirmer sans que je m’en offense... de quoi se plaint-il encore ?

MARSILLE.

Eh ! madame ! de ne pas trouver chez vous l’écho des mêmes pensées, de vous aimer seul, sans que l’espoir du retour...

CLAIRE.

Avouez que je suis bonne personne, quand je dors, et que j’entends là d’étranges confidences.

MARSILLE.

Écoutez-les toujours, madame, pour vous en souvenir au réveil, et pour vous répéter à vous-même que je vous aime, que je vous adore !

CLAIRE.

Oh ! prenez garde !... Vous allez m’éveiller.

MARSILLE.

Disons-le donc plus doucement... Que je vous adore !...

CLAIRE.

Si je me répète ces paroles, quand je ne dormirai plus, je sais bien ce que je répondrai.

MARSILLE.

Et quoi donc ?

CLAIRE.

Flatterie !

MARSILLE.[16]

Vérité ! Nous rêvons, madame ; laissez-moi rêver !... Que tout ce qui nous entoure s’éteigne et disparaisse ! Plus de Paris, plus de vie étriquée et mesquine ! Mais supposez un palais... à Gènes, à Florence, à Naples... un palais à nous !... ou plutôt, vous seule, reine et maîtresse... et moi, humblement assis à vos pieds comme un esclave, attentif à vous créer une vie de splendeur et de poésie...

CLAIRE.

C’est un rêve !

MARSILLE.

Un mot de vous, et c’est une réalité.

CLAIRE.

Trop tard.

MARSILLE.

Quoi ! cette vie que vous menez vous satisfait ?

CLAIRE.

Ah ! Dieu, non !... Aimer, souffrir peut-être, avoir ses heures de jalousie, de terreur, de colère, de douleur ; que sais-je ? mais aussi de calme et d’extase ! Du moins, je pourrais dire après : « J’ai vécu !... Tout ce que l’âme humaine comporte de fièvre et d’émotion, je l’ai ressenti ; tous les battements possibles du cœur, je les ai comptés doux et terribles. » Ah ! la passion... l’ardente passion, la fièvre, la lutte, les déchirements, rien ne m’épouvante. Tout me charme ; c’est un vertige. Je sens que c’est la vie pour laquelle j’étais faite, et qui m’attire, m’attire, m’attire !...

MARSILLE.

Eh bien, alors ?

CLAIRE, laissant retomber sa tête sur le dossier de la causeuse.

Non ; laissez-moi dormir.

MARSILLE, debout, derrière elle.

Tant de désirs et si peu de courage à les satisfaire, vous qui n’avez qu’à dire...

CLAIRE.

Je dors.

MARSILLE.

Mais, à défaut de la vie entière, une heure... du moins, rien qu’une heure !... Cette nuit même !...

CLAIRE.

Ah ! quel dommage ! Vous allez m’éveiller.

MARSILLE.

Non, non. Quand tout le monde aura quitté le bal, nous pouvons, à la faveur de ce balcon, nous voir seule à seul...

CLAIRE, mouvement.

Oh !...

MARSILLE, vivement.

Ah ! de grâce, pas encore !... Ce balcon, auquel je dois ma première entrée dans cette maison, peut servir encore mon amour... et, depuis hier...

CLAIRE, émue.

Depuis hier ?

MARSILLE.

La grille qui nous sépare est préparée de telle sorte...

CLAIRE.

Ah ! mais je vais m’éveiller.

MARSILLE.

Qu’elle peut s’ouvrir à volonté.

CLAIRE.

Je m’éveille !

MARSILLE.

Un mot, je suis près de vous !...

CLAIRE, se levant.

Je suis éveillée.

La musique cesse au fond.

MARSILLE, saisi.

Madame !

CLAIRE.

Je vous demande pardon : mon bouquet, je vous prie.

MARSILLE, le lui donnant.

Le voici...

CLAIRE.

Est-ce qu’on valse encore ?

MARSILLE.

Non, madame ; mais...

CLAIRE.

Alors, merci. Je ne vous retiens plus.

MARSILLE.

Quoi ! de tout cet entretien... ?

CLAIRE.

Ah ! oui, j’ai un peu rêvé et divagué, n’est-ce pas ?

MARSILLE.

Mais non !

CLAIRE.

Si, j’ai divagué ; mais n’en parlons plus, bonsoir.

MARSILLE, humblement, la retenant.

Madame, je laisserai ma fenêtre ouverte, et un seul mot d’appel...

CLAIRE.

Allons, quelle folie !

GASPARD, au fond, entrant.

Pardon ! Cette polka, madame. Ne m’avez-vous pas fait l’honneur... ?

CLAIRE, à Gaspard.

Oui, tout à l’heure.

Gaspard remonte et rentre dans l’autre salon. À Marsille.

Je vous ai laissé parler... je dormais... Mais, à présent, c’est une femme bien éveillée qui vous parle et qui vous dit : restons-en là de cet enfantillage.

MARSILLE.

Enfantillage !

CLAIRE.

Car je ne suis pas libre, car j’ai des devoirs et je ne les hais pas. Que vous ayez un moment surpris mon imagination plus que mon âme... oui, c’est vrai, et je l’avoue avec d’autant plus de franchise que, si je signale aujourd’hui le danger, c’est pour mettre une barrière éternelle entre nous !

MARSILLE.

Madame !

CLAIRE.

Demain matin, vous fermerez cette grille, et, demain soir, vous partirez.

MARSILLE.

Quoi !

CLAIRE, avec émotion.

Voua partirez, mon ami, je vous en prie !

MARSILLE.

Alors, adieu, comme cela ? une séparation ?

CLAIRE, doucement et tendrement.

De quelques mois. Nous nous reverrons plus tard, mon ami, en souriant du passé. Cette rêverie à deux aura du moins servi à nous charmer une heure... comme ce bouquet, qui me vient de vous, et qui sera fané demain, mais après m’avoir donné tous ses parfums. Allons, n’est-ce pas ? c’est dit... Donnez-moi votre main, et jurez-moi que vous partez !

MARSILLE.

Mais dans quelques jours. Laissez-moi...

CLAIRE.

Oh ! demain. – Allons, adieu ! n’est-ce pas ? c’est juré.

MARSILLE.

Si vous m’en aviez du moins quelque reconnaissance.

CLAIRE.

Ah ! de toute mon âme !

MARSILLE.

Alors, adieu donc !

CLAIRE.

Merci ! merci !... 

À Gaspard.

Je suis à vous, monsieur.

Polka au fond.

MARSILLE, à part.

Ah ! double coquette ! Je ne partirai pas, et j’aurai mon heure.

Haut.

Madame... Adieu, madame.

Il sort en faisant un signe d’adieu à Claire, qui le lui rend avec son bouquet.

CLAIRE, à Gaspard.

Allons, monsieur.

 

 

Scène IX

 

RENÉ, CLAIRE, GASPARD

 

RENÉ, entrant et s’essuyant le front.

Et rien ! rien ! Ah ! c’est vous ; je vous cherchais !

CLAIRE.

Dépêchez alors, car monsieur attend !

RENÉ, très nerveux, très fiévreux.

Mon Dieu ! vous danserez plus tard ! Il ne s’agit pas de danser ! Restez, je vous prie. 

À Gaspard.

Non ! restez aussi... J’ai à vous parler. 

GASPARD, posant sur le guéridon de droite le bouquet de Claire.

À moi, monsieur ?

RENÉ.

Oui ! à vous... Combien avez-vous en caisse ?

GASPARD, tressaillant.

Ce soir ? Quatre-vingt-dix mille francs.

RENÉ.

Et à recouvrer demain matin ?

GASPARD.

Vingt-sept !

RENÉ.

Et à payer ?

GASPARD.

Cent douze mille quatre cent trente-deux.

RENÉ.

Alors, en règle ?

GASPARD, affectant l’aisance.

Oui, monsieur, parfaitement.

RENÉ.

Urgents, tous ces payements ?

GASPARD.

Dame, monsieur !...

RENÉ.

Il faut voir si on ne peut pas reculer, différer... Descendez à la caisse et allumez le gaz, je descends !

GASPARD, suffoqué.

Nous allons... ?

RENÉ.

Examiner le carnet d’échéances, article par article ! – Oui, allez !

GASPARD.

Bien, monsieur !... j’y vais !...

CLAIRE.

Eh bien, qu’est-ce que vous avez donc ?

GASPARD.

Eh ! ce n’est rien, madame ; la valse qui m’a un peu...

RENÉ.

Allons vite !...

GASPARD, dans le plus grand trouble.

Oui, monsieur, le temps seulement de monter chez moi prendre la clef !... C’est curieux, cette valse... m’a étourdi !...

Il sort.

 

 

Scène X

 

RENÉ, CLAIRE, puis GABRIELLE

 

La polka continue dans l’autre salon.

CLAIRE.

Alors, c’est pour me faire assister à ces conversations commerciales que vous me retenez ?...

RENÉ.

Eh bien, oui, c’est pour cela !... Quand j’ai une contrariété, c’est bien le moins...

CLAIRE.

Vous pourriez choisir un autre moment !

RENÉ.

Et lequel ? Toute la nuit, vous dansez... tout le jour, vous êtes couchée, et, aux heures des repas...

CLAIRE.

Vous n’êtes pas là !

RENÉ.

Naturellement, vous dînez en ville !

CLAIRE.

Pas plus que vous !... Enfin, vous ne me faites pas demeurer pour me conter ces gentillesses ! Qu’y a-t-il ?

RENÉ.

Il y a que, depuis une heure, je cours de l’un à l’autre pour une misérable somme dont j’ai besoin demain matin, et que je n’ai pas !

CLAIRE.

Quelle somme ?...

RENÉ.

Cinquante mille francs ! La note de Ribou...

CLAIRE.

Cette misère ?

RENÉ.

Eh ! oui, cette misère !

CLAIRE.

Empruntez !

RENÉ.

À qui ? À vos amies, qui me doivent toutes ?... Jolies espèces !

CLAIRE.

Mes amis valent les vôtres !

RENÉ.

Oh ! ça, d’accord !

CLAIRE.

Enfin, notre oncle !

RENÉ.

Ah ! cela me coûte horriblement. Il a tellement raison !... Et puis il est parti...

CLAIRE.

Si cela vous coûte tant de lui parler, écrivez... on portera la lettre... Quelqu’un... Gabrielle !... Je n’ai qu’à l’appeler.

RENÉ, allant à la table de gauche et se préparant à écrire.

Allons ! puisqu’il le faut !

Claire va au fond et fait signe à Gabrielle.

 

 

Scène XI

 

RENÉ, CLAIRE, THÉODOSIE, GABRIELLE

 

THÉODOSIE, entrant par la gauche, vivement.

Me voici !... On danse donc sans moi ?...

CLAIRE.

Si tard ?...

THÉODOSIE, descendant.

Oui, je viens de l’Opéra...

CLAIRE, lui montrant René.

Chut !

THÉODOSIE, baissant la voix.

Quoi donc ?

CLAIRE, à demi-voix.

Une contrariété !... un ennui !...

THÉODOSIE, de même.

D’argent ?

CLAIRE, de même.

Oui !...

THÉODOSIE.

Ah ! ma chère, à propos d’argent !... grande nouvelle !...

CLAIRE.

Quelle nouvelle ?...

THÉODOSIE.

J’arrive à l’Opéra !... Je vais à la loge de mon personnage... tu sais, mon financier ?

CLAIRE.

Oui.

THÉODOSIE.

Je lui parle de mon privilège... ma nouvelle affaire. Les vélocipèdes pour circuler dans l’Exposition !... ces machines !...

Elle fait le geste de tourner une manivelle.

CLAIRE.

Oui ! Eh bien ?...

THÉODOSIE.

Eh bien !... au moment où je le quitte, il me dit : « À propos, baronne, vous qui jouez à la Bourse, êtes-vous à la hausse ? »

RENÉ, qui écrit, dressant l’oreille.

La hausse ?

THÉODOSIE.

Oui !

RENÉ.

Pourquoi la hausse ?

THÉODOSIE.

Comment, pourquoi ?... Parce qu’il y en aura une, demain, formidable.

RENÉ.

La hausse... Ce n’est pas possible !... C’est stupide ! Voyons !... Où prenez-vous la hausse ? Pourquoi la hausse ?

THÉODOSIE.

Dame ! voici la nouvelle !... à six heures, on a reçu une dépêche télégraphique. C’est la paix !

RENÉ.

La paix ! vous êtes sûre ?

THÉODOSIE.

Mais oui.

RENÉ, d’une voix sourde.

Misère de moi !... Je suis perdu !...

CLAIRE.

Perdu ?...

RENÉ, de même.

J’ai cru à la baisse ! Je suis vendeur !... Je me suis quadruplé ! La paix ! c’est cinq francs de hausse ! et, pour moi, c’est quatre cent mille francs de différences à payer.

CLAIRE.

Oh !

RENÉ, chancelant, désespéré.

C’est la ruine ! Je ne les ai pas !... Je suis perdu !... Je vous dis que je suis perdu !...

Il tombe assis sur le canapé.

CLAIRE.

Mais pas encore, voyons !... Avant de désespérer...

RENÉ.

Ah ! quel coup !... Mon Dieu !... Comment prévoir cela ?... Et rien à faire... rien !... J’étouffe !... de l’air ! ouvrez... la fenêtre !...

Théodosie court ouvrir la fenêtre.

CLAIRE, à demi-voix, à Théodosie.

Oui !... Pas de bruit !... si cela se répandait dans le bal !...

GABRIELLE.

Sa cravate ! Il étouffe !...

Elle arrache la cravate.

THÉODOSIE.

J’appelle !...

CLAIRE.

N’appelle pas !

RENÉ, d’une voix faible.

Si, le caissier !... appelle-le !...

CLAIRE, à Gabrielle.

Le caissier !... Trouve-le !...

GABRIELLE.

Dans le bal ?

CLAIRE.

Non... à la caisse.

GABRIELLE.

J’y vais...

Elle sort par la droite.

CLAIRE, à René.

Du courage, voyons ! Du cœur, donc ! J’en ai bien, moi !...

PONTARMÉ, qui entre par le fond.

Est-ce que René... ?

CLAIRE.

Le caissier !... seul !... Pour Dieu ! fermez !...

PONTARMÉ, au fond, regardant René.

Qu’est-ce donc ?...

CLAIRE, le cachant et légèrement.

Rien !... un petit étourdissement !... Ce n’est rien ! Laissez-nous, cher ami... Allez ! allez !

PONTARMÉ.

Bien !... Je vous laisse...

Il sort.

CLAIRE, courant fermer la porte.

Mais fermez donc !...

Redescendant et retournant à René.

Ah ! mon Dieu !... Et il faut sourire encore !... 

À Gabrielle qui rentre.

Eh bien, ce caissier ?...

GABRIELLE.

Mais il n’y est pas !

CLAIRE.

Mais si, il vient de descendre !

GABRIELLE.

Oui, la caisse est éclairée.

CLAIRE.

Eh bien, alors, frappe donc !

GABRIELLE.

Mais je n’ai pas à frapper ! la porte est toute grande ouverte.

CLAIRE.

Ouverte ?... La porte ouverte ?... Reste là !... j’y vais !...

Elle sort vivement. Silence d’une seconde. Toujours l’orchestre.

GABRIELLE, à René qui revient à lui.

Cela va mieux ?...

RENÉ.

Oui, chère petite !... Où est Claire ?...

THÉODOSIE.

Elle est descendue, cher ami.

RENÉ.

Descendue, pourquoi ?...

GABRIELLE.

Tu as demandé le caissier.

RENÉ.

Oui. Où est-il ?

GABRIELLE.

Elle est allée le chercher. Je suis descendue à la caisse, mais il n’y était pas !...

RENÉ.

Comment, il n’y était pas ?... Tu es sûre ?

GABRIELLE.

Bien sûre !... Tout est ouvert !

RENÉ.

Ouvert ! La caisse ?...

GABRIELLE.

Oui.

RENÉ, debout.

Ce n’est pas possible !... J’y vais !...

Claire rentre toute pâle et défaite, au moment où il se lève.

CLAIRE.

Ah !... Où vas-tu ?

RENÉ.

En bas.

CLAIRE.

N’y vas pas !

RENÉ.

Pourquoi ?

CLAIRE, ne sachant plus ce qu’elle dit.

N’y va pas ! Ne descends pas !... Tu ne peux pas descendre !... Reste là !... René, je t’en prie ! ce n’est rien !...

RENÉ.

Comment, ce n’est rien ? Quoi ? qu’est-ce qui n’est rien ?

CLAIRE.

Rien ! Je te dirai !... Reste là !... Je te dis de rester là !

RENÉ, épouvanté.

Claire !... Il y a encore un malheur !... Je veux voir !

CLAIRE, le retenant.

Non !

RENÉ.

Je veux savoir !... Je le veux !

CLAIRE.

René !

RENÉ.

Mais laisse-moi donc ! Je te dis que je veux voir !...

Il la rejette de côté et s’élance dehors.

GABRIELLE.

Qu’est-ce qu’il y a, mon Dieu ?...

CLAIRE, éclatant.

Il y a ?... Il y a que le caissier est en fuite !

THÉODOSIE et GABRIELLE.

Oh !...

CLAIRE, de même.

Et que la caisse est vide !...

On entend le cri de René dans la coulisse... Les portes du fond s’ouvrent. La musique cesse.

 

 

Scène XII

 

CLAIRE, THÉODOSIE, GABRIELLE, PONTARMÉ, LEGUÉPY, MADAME LEGUÉPY, ANDRÉ, ADELINA, BONNEFOY, LE MAÎTRE D’HÔTEL, LE TAPISSIER, INVITÉS

 

PONTARMÉ.

Ce cri !...

CLAIRE.

Courez en bas !... La caisse !... René !... Moi, je n’en ai pas la force.

Elle tombe dans un fauteuil. Pontarmé sort par la gauche, suivi de deux ou trois invités. Théodosie, Gabrielle, André, madame Leguépy, entourent Claire près de la fenêtre et la cachent au public.[17]

ADELINA, à droite, à demi-voix.

Qu’est-ce donc ?

LEGUÉPY, de même.

Je ne sais pas.

BONNEFOY, qui a suivi des yeux Pontarmé, comme tout le monde.

C’est le caissier !... 

ADELINA.

Eh bien ?

MADAME LEGUÉPY, descendant.

Parti avec tout l’argent !... 

Elle remonte.

TOUS.

Ah !...

THÉODOSIE, à madame Leguépy.

Et cinq cent mille francs de perte à la Bourse !

MADAME LEGUÉPY.

Six cent mille francs de perte à la Bourse !...

BONNEFOY.

Diable !...

PREMIER INVITÉ, à droite.

Quoi donc ?

ADELINA.

Sept cent mille francs de perte à la Bourse !...

GABRIELLE, à André.

Mais renvoyez donc tout ce monde !...

ANDRÉ.

Oui, mademoiselle !...

Il remonte. Les groupes du fond se dispersent.

LEGUÉPY.

Je le savais bien, que M. Pillerat était dans de mauvaises affaires...

BONNEFOY.

Parbleu ! il ne pleut ici que papier timbré !

LEGUÉPY.

Protêts ?

ADELINA.

Mieux que ça !... Jugements !

BONNEFOY.

Commandements !

LEGUÉPY.

Mais saisie, alors !

LE TAPISSIER, effaré, paraissant au milieu d’eux.

Comment, saisie ?... On saisit ?...

LEGUÉPY.

Mais demain, peut-être.

LE TAPISSIER.

Une saisie !... Mais, j’enlève tout ce que j’ai loué pour la nuit !

À son garçon qui parait à droite.

Saisie !...

LE GARÇON.

Saisie !...

Il passe le mot à un autre.

LE TAPISSIER.

Eh ! maître d’hôtel ! saisie !...

LE MAÎTRE D’HÔTEL.

Saisie !

Le bruit court de l’un à l’autre.

LE TAPISSIER, au fond.

Aux bougies ! Éteignez d’abord ! Aux échelles, vite !

Ils disparaissent vivement.

PREMIER INVITÉ, traversant vers la droite.

Dites donc !... y avait-il beaucoup d’argent dans cette caisse ?

LEGUÉPY.

Ce n’est pas probable !...

On voit au fond les maris aller et venir, apportant à leurs femmes les capelines, etc., tandis que les tapissiers éteignent les bougies, et enlèvent les banquettes et les jardinières de louage.

DEUXIÈME INVITÉ, mettant son cache-nez.

Est-ce que c’est un de vos amis, Pillerat ?

PREMIER INVITÉ.

Non, je suis venu avec les Bergerin.

LEGUÉPY.

Mais c’est un de mes bons amis, à moi !

PREMIER INVITÉ, regardant l’heure.

Et moi qui comptais souper !

TROISIÈME INVITÉ, paraissant en boutonnant son paletot.

Je m’en vais, moi. Dites donc, venez-vous ?

DEUXIÈME INVITÉ.

Au fait, oui, allons-nous-en.

LEGUÉPY.

J’attends ma femme !

PREMIER INVITÉ, à Leguépy.

Dites donc... où sont nos paletots ?

LEGUÉPY.

Là !...

PREMIER INVITÉ, au troisième en sortant.

Avez-vous des cigares ?

TROISIÈME INVITÉ.

Oui !

Ils sortent. On voit les musiciens traverser les pièces du fond, avec leurs instruments ; les salons du fond s’éteignent. Madame Leguépy à gauche, Gabrielle et Théodosie entourent Claire. Bonnefoy et Adelina rentrent avec la capeline et le paletot de M. et de madame Leguépy.

MADAME LEGUÉPY, à Claire.

Allons, allons, cela va mieux, n’est-ce pas ?

CLAIRE, debout.

Oui... 

À Gabrielle.

Ton frère ?

ANDRÉ.

Il est parti avec M. de Pontarmé porter plainte...

MADAME LEGUÉPY, à Claire.

C’est ça ! Vous verrez que ce ne sera rien, allez !...

LEGUÉPY.

Mais oui, c’est ce que je dis !... Ça s’arrangera !

THÉODOSIE, tandis que Adelina lui jette sa capeline sur les épaules.

Mais certainement.

MADAME LEGUÉPY.

Allons, adieu !... pauvre chat !... Maintenant qu’elle est bien !

Elle l’embrasse.

LEGUÉPY, boutonnant son paletot.

Chère madame !...

MADAME LEGUÉPY.

Si elle peut dormir un peu !...

LÉGUÉPY.

Oui... 

À sa femme.

Couvre-toi bien, il fait froid !

MADAME LEGUÉPY, à son mari.

La voiture est avancée ?

Ils sortent. Les ouvriers au fond enlèvent le lustre... Tout cela sans bruit, sans voix.

LE TAPISSIER.

Allons ! lestement ! dépêchons !

Le maître d’hôtel passe, suivi de deux laquais qui ramassent toute l’argenterie.

UN OUVRIER, sur l’échelle.

On ne voit pas clair !

LE TAPISSIER, à un valet.

Mais éclairez donc !

LE VALET, passant avec sa livrée sur le bras.

Tiens ! j’ai fini mon service, moi ; qu’on se débrouille !

Coups de marteau au fond.

LE TAPISSIER, au fond, à l’ouvrier qui frappe.

Voulez-vous vous taire, par là ?

Il disparaît au fond. Claire se retourne, regarde ce tableau d’un air hébété, assise à demi sur le fauteuil.

GABRIELLE, à Claire.

Comment te sens-tu ?...

CLAIRE, avec effort.

Mieux !...

Silence. Elle regarde autour d’elle.

Qu’est-ce que l’on fait là ?

THÉODOSIE.

On éteint, tu vois ! tout le monde est parti.

CLAIRE.

Et on enlève tout ?

GABRIELLE, embarrassée.

Oui !... Puisque le bal est fini, tu comprends ?

CLAIRE.

Je comprends, oui ! Veille à tout cela, Théodosie ; moi, je ne puis pas !... Tu vois !...

THÉODOSIE.

Oui ! nous allons fermer les portes.

Gabrielle, André, Théodosie sortent. Groupe à droite de Bonnefoy, Adelina, qui continuent, près de la cheminée, une conversation commencée, sans faire attention à Claire.

BONNEFOY.

Il y aura faillite, pour sûr !...

Claire, au mot de faillite, relève la tête, et les écoute.

ADELINA.

S’il n’y a pas banqueroute frauduleuse !

Claire descend en les écoutant.

BONNEFOY.

Et nos six mois de gages qu’on nous doit !

ADELINA.

Est-ce qu’on ne fait pas un avantage aux domestiques, en cas de saisie ?

BONNEFOY.

Si, un an de privilège... après le propriétaire !...

ADELINA, au maître tapissier, qui regarde si rien n’est oublié.

Dites-donc, tapissier, vous croyez que M. Ribou saisira ?

LE TAPISSIER.

Parbleu ! il en est pour cinquante mille francs de meubles, ici, et là-haut !...

CLAIRE, à part, tressaillant, et sans comprendre.

Là-haut ?

BONNEFOY.

Oui, la danseuse.

CLAIRE.

La danseuse ?

ADELINA.

Ça ! je l’ai assez dit, que le second finirait par manger le premier.

CLAIRE.

Vous dites ?

ADELINA.

Madame !

CLAIRE les regarde tour à tour, lève les yeux, et, comprenant tout à coup, pousse un cri.

Ah ! c’est pour cette...

Elle se contient.

Ce n’est pas vrai. Vous êtes une malheureuse !... Vous mentez !...

ADELINA.

Mais, madame...

CLAIRE.

Sortez de chez moi, sortez ! je vous chasse !...

ADELINA.

Nous ne demandons pas mieux, mais nos gages ?

CLAIRE.

On vous les payera, vos gages !...

BONNEFOY, ironiquement.

À la caisse ?

ADELINA, de même.

Quand tout sera saisi ?

CLAIRE. Elle se fouille, ne trouve rien sur elle ; elle détache ses bracelets et ses boucles d’oreilles.

Ah ! tenez, tenez !...

ADELINA.

Ça ! madame sait bien que c’est faux !

Claire frappée s’arrête, rires contenus des tapissiers prêts à sortir par la gauche. Elle redresse la tête, les fait taire du regard. Silence prolongé.

CLAIRE.

C’est faux ! oui... c’est faux... Je n’ai rien... Je vous prie d’attendre.

ADELINA, émue de sa douleur.

Madame...

CLAIRE.

Laissez-moi, je vous en prie !... Je veux être seule ! Laissez-moi, allez !

Elle leur fait signe de sortir, sans pouvoir parler. Restée seule, elle regarde tout autour d’elle la chambre vide et sombre, puis lève les yeux, et, d’une voix sourde, en dévorant ses larmes.

L’amant de cette femme !... lui !... Et alors !... seule ! plus rien !...

Elle tombe assise à gauche, sa main rencontre le bouquet de Marsille, elle le regarde.

 

 

ACTE IV

 

Chambre à coucher de Claire. À gauche, premier plan, porte de cabinet ; deuxième plan, fenêtre avec balcon. Au fond ; le cadre d’une alcôve, dont on ne voit que les rideaux fermés. À droite, premier plan, toilette ; deuxième plan, porte d’entrée. Au milieu, une table, et à gauche, canapé ; à droite, fauteuil. Un petit sac de voyage ouvert, sur le tapis, et divers objets à emporter, sur le guéridon.

 

 

Scène première

 

CLAIRE, puis GABRIELLE et ANDRÉ

 

Au lever du rideau, et tandis que la musique de l’ouverture continue, Claire, debout à gauche, près de la table, écrit rapidement un petit billet qu’elle plie, puis elle ouvre sa fenêtre et disparaît sur le balcon. Au même instant, Gabrielle entre par la droite. Elle cherche Claire du regard, et, ne la voyant pas, va d’abord ouvrir la porte de gauche.

GABRIELLE, appelant.

Claire !...

Elle remonte et va à l’alcôve, où elle appelle une seconde fois.

Claire !...

CLAIRE, rentrant et fermant la fenêtre. La musique cesse.

Quoi ? qu’y a-t-il ?

GABRIELLE.

Sur le balcon ?...

CLAIRE.

Oui !... Je donnais un peu d’air !... Cette odeur de fleurs, venue du salon...

GABRIELLE.

Mais, avec ce froid, il y a de quoi te rendre malade !... Tu as la fièvre !...

CLAIRE.

Ce n’est rien !... Quelle heure est-il donc ?

GABRIELLE.

Une heure !...

CLAIRE.

Tous ces ouvriers ?

GABRIELLE.

Partis. Il n’y a plus ici que Bastienne, qui ferme toutes les portes ; M. André, qui est là, dans le salon,

André descend.

et moi !

CLAIRE, préoccupée de la fenêtre.

Eh bien, maintenant, chère petite, va te reposer, va !

GABRIELLE.

Mais je ne veux pas te laisser seule. Les domestiques sont partis avec les autres ; c’est une maison vide !

CLAIRE.

Je n’ai besoin de personne ! D’ailleurs, André montera dans sa chambre après vous avoir reconduites toutes les deux, et je n’aurai qu’à le sonner au besoin. Allons, va, mignonne...

GABRIELLE.

Mais !... Je voulais tant dire quelque chose à René... que je te dirai bien à toi, si tu veux...

CLAIRE, impatientée.

Oh !... plus tard !...

GABRIELLE.

Mais trop tard, alors !

Mouvement d’impatience de Claire.

Je t’en prie, écoute-moi, et ne te fâche pas !... Je ne sais pas trop déjà comment m’y prendre... si tu ne m’aides pas un peu.

CLAIRE, de même, assise à droite.

Eh bien, vite alors ! Voyons !...

GABRIELLE, assise à côté d’elle.

C’est à dix heures, n’est-ce pas, que la caisse s’ouvre ?

CLAIRE, amèrement.

Et que nous sommes en faillite !... Oui.

GABRIELLE.

Oh ! en faillite, peut-être.

Claire la regarde sans rien dire.

Si on me consultait seulement un peu...

CLAIRE.

Toi ?

GABRIELLE.

Certainement ! – Qu’est-ce que la maison doit payer ce matin ? – Cent cinquante mille francs, n’est-ce pas ?

CLAIRE.

Eh bien ?

GABRIELLE.

Eh bien, il y a peut-être quelqu’un qui les a, ces cent cinquante mille francs, et, qui serait bien content si on voulait les prendre pour payer.

CLAIRE.

Qui ?

GABRIELLE, timidement.

Moi !... C’est juste ma dot !...

CLAIRE, l’attirant sur son cœur.

Ah ! chère enfant ! Et voilà ce qu’elle n’osait pas dire !

GABRIELLE, gaiement.

Alors, tu acceptes ?

CLAIRE.

Ah ! grand Dieu, non ! Je ne veux de ton offre que la douceur de l’entendre et le bonheur de t’en aimer davantage ! Pardonne-moi, tiens, d’avoir méconnu si longtemps tout ce qu’il y a de grâce ingénue et tendre dans tes rougeurs timides et dans les silences. Embrasse-moi, ma fille ; en six mois de plaisirs, je n’ai connu qu’un moment de joie, et c’est toi qui me le donnes !

GABRIELLE.

Oui, mais enfin, tu refuses !... Pourquoi ?

CLAIRE.

Pourquoi ?... Ta dot !

GABRIELLE.

À cause de mon mariage !... Oh ! mais tu ne connais pas mon mari !

Appelant.

Monsieur André !... monsieur André !

ANDRÉ, sur le seuil ; elle lui fait signe d’entrer.

Mademoiselle ?

GABRIELLE, à Claire.

Écoute bien !

À André.

Mon oncle vous a permis de me faire la cour, et moi aussil mais je vous préviens d’une chose.

À Claire.

Tu vas voir ! Je le connais, moi.

Haut.

Je n’ai plus de dot.

ANDRÉ.

Ah !

GABRIELLE.

Oh ! mais plus du tout ! J’avais tout mis dans les affaires de mon frère... Ainsi, réfléchissez !

CLAIRE.

Enfant !

GABRIELLE.

Chut ! 

À André.

Est-ce réfléchi ?

ANDRÉ.

Oui, mademoiselle.

GABRIELLE.

Et alors... Adieu ?

ANDRÉ.

Au contraire, mademoiselle, c’est le moment de vous épouser : vous n’aurez jamais tant besoin de moi !

GABRIELLE, à Claire.

Quand je te dis que je le connais, mon André !

CLAIRE, tendant la main à André.

Il est digne de toi !

GABRIELLE.

Alors, tu dis oui, maintenant ?

CLAIRE.

À une condition : c’est que, n’étant pas majeure, tu auras le consentement de notre oncle !

GABRIELLE.

Oh ! il consentira.

CLAIRE, souriant.

J’en doute.

GABRIELLE.

Si !... André m’aidera, n’est-ce pas ?

ANDRÉ.

Sûrement !...

CLAIRE, debout.

Alors, va le trouver, vite !

GABRIELLE.

Tout de suite !

CLAIRE.

C’est cela ! Bastienne est là ?

ANDRÉ.

Oui, madame.

GABRIELLE.

Mais, par exemple, cette fois-ci, tu jures bien... ?

CLAIRE.

Oui, oui !... s’il consent... j’accepte.

GABRIELLE.

Ah ! vous entendez, monsieur André !

ANDRÉ.

Oui, mademoiselle.

CLAIRE.

Chère enfant ! Que Dieu vous récompense tous deux !

GABRIELLE.

Oh ! mais André est déjà récompensé, lui. Je l’aime mieux qu’auparavant ! – À tantôt !

CLAIRE.

À tantôt ! Oui, va !...

GABRIELLE.

Allons, monsieur ! 

Elle sort avec André.

 

 

Scène II

 

CLAIRE, seule

 

Bon petit cœur ! Je ne la reverrai plus ! c’est le dernier parfum de ma vie d’autrefois qui s’envole !...

On entend fermer la porte.

Partis !... Allons ! je suis toute seule et libre !

Elle court à la fenêtre, qu’elle ouvre.

Il n’est pas encore là, le balcon serait éclairé !... Rentrera-t-il ? Pourvu qu’il rentre ! Et s’il ne voyait pas ma lettre sur son tapis !... C’est lui-même qui me l’a dit : « Je laisserai la fenêtre ouverte !... » D’ailleurs, s’il ne vient pas... à la première lueur des carreaux... j’appelle... j’y vais ! – Que m’importe, à présent, par où je sortirai de cette maison... pourvu que je ne reste pas une heure de plus sous ce toit maudit !...

Assise près de la table et levant les yeux au plafond.

Cette fille ! c’était cette fille ! Comment ne l’ai-je pas compris, qu’il y avait une femme quelque part ? Je me disais : « Mais cet argent, où passe-t-il, cet argent ?... Je gaspillé ! oui !... mais des cent mille francs à la fois ! Ce n’est pas ma dépense !... » C’était pour elle !... Ces quarante mille francs qu’il a cherchés toute la soirée !... Pour elle ! Ces jeux de Bourse, depuis trois mois !... Pour elle ! Cette chambre à part... et là...

Elle indique la gauche.

ce petit escalier !... Pour elle, toujours ! C’est par là qu’il se rendait chez elle ! Et je n’ai rien deviné !... rien !... Vingt fois, j’ai rencontré cette créature traînant ses dentelles sur l’escalier !... et m’éclaboussant d’un luxe payé par moi !... Et, à son sourire insolent, je n’ai pas compris... Imbécile ! – Et je me défends, moi !... Luttez donc ! défendez-vous ! écoutez la voix de cette conscience qui vous crie : « C’est mal ! assez de folies !... ne va pas plus loin : il est temps ! » Faites appel, comme je l’ai fait ce soir, atout ce qui vous reste là... d’honneur et de vertu... et... après tout, d’affection pour celui avec qui vous avez vécu, aimé, souffert jusqu’ici !... dites-vous : « L’amour des premiers temps n’est pas si loin qu’on ne puisse le rappeler encore !... » Et, forte de cet élan qui vous sauve, rompez avec le péril !... et chassez la faute ! – Celui pour qui tu combats... sais-tu ce qu’il fait à l’heure où tu refuses d’ouvrir cette fenêtre ? Il est là-haut, avec sa maîtresse, tiens ! sur ta chambre, sur la tête !... Innocente, va !

Elle se lève, et vient, jetant fiévreusement dans le sac de voyage tout ce qui est préparé sur le canapé.

Ah ! c’est la ruine, et tu comptes sur moi pour l’accepter, quand elle est due aux caprices d’une autre ?... Ah ! non !... Béni soit le coup de foudre quia tout brisé, car il m’éclaire et me délivre !... Enfin !... Passion, liberté, émotions, aventures, rêves ardents que j’étouffais dans l’absurde contrainte de mes devoirs bourgeois, je puis vous appeler et vous livrer mon âme tout entière ! Merci, désastre !... Et rentre maintenant, si tu veux... Nous n’y serons plus, ni moi, ni mes devoirs, ni mes scrupules, qui seront allés rejoindre les tiens !

Elle s’arrête épuisée.

Voyons, je suis folle !... Un peu de sang-froid !... Qu’est-ce que je fais ? et qu’est-ce que j’emporte ? Ceci !... cela encore ! – Le reste !... qu’il le donne à l’autre s’il veut !...

Elle traverse la scène et va à la toilette.

Je n’oublie rien ?... Ah ! ce flacon. À quoi bon ? Après tout, tu es bien le sommeil, toi !... mais tu es aussi la mort !... Je ne sais pas ce qui m’attend... et je t’emporte...

Elle prend le flacon et le pose sur la table. Le balcon s’éclaire.

De la lumière ! Il est chez lui. C’est lui !...

 

 

Scène III

 

CLAIRE, MARSILLE

 

MARSILLE, entrant dans la chambre, gaiement.

C’est moi !... oui...

CLAIRE.[18]

Enfin !

MARSILLE, fermant la fenêtre.

C’est commode, ces maisons nouvelles avec leurs balcons qui courent tout le long, le long, le long... On va de l’un chez l’autre... Bonsoir, voisine !

CLAIRE, à la porte d’entrée où elle écoute.

Ah ! mon ami, ne plaisantez pas ; ce n’est pas l’heure.

MARSILLE, baissant la voix.

Quoi ? quelqu’un ?

CLAIRE.

Non ; nous sommes seuls. La maison est vide.

MARSILLE.

Tiens !... Et le bal ?...

CLAIRE.

Il est fini, le bal ! Ce n’est plus la danse... c’est la ruine...

MARSILLE.

La ruine ?

CLAIRE, redescendant.

De tout. Désastre sur désastre ! Mon mari perd trois cent mille francs à la Bourse, et le caissier vient de s’enfuir avec tout ce qui restait en caisse. La faillite pour demain.

MARSILLE, légèrement.

Eh ! mon Dieu !

CLAIRE.

Mais ce n’est rien cela, mon ami... Comprenez-vous que la première cause de tout, la cause ignoble, la cause infâme, c’est une femme... cette femme qui loge au-dessus de moi ?

MARSILLE.

Mandarine ?

CLAIRE, s’exaltant.

Oui, Mandarine ! L’argent perdu, gaspillé ! Mandarine ! – Les sorties constantes, la froideur, les ennuis... les querelles, le jeu, les pertes et la catastrophe de ce soir !... Mandarine !... Une fille perdue... vendue... je ne sais quoi, qui a traîné partout ! Et, tandis que je me reprochais comme un crime les quelques paroles d’amour que je vous laissais murmurer à mon oreille, il riait peut-être de ce raffinement qui rapprochait la femme légitime de la... Ah ! misérable ! Près de moi, devant moi, chez moi !...

MARSILLE, souriant.

Et pour Mandarine, encore !...

CLAIRE, remontant.

Ah ! vous le prenez gaiement, vous !

MARSILLE.

Et comment voulez-vous que je le prenne, chère amie ? Gaiement, c’est clair... Il vous trompe ?... Eh ! bravo ! plus de préjugés ! plus de scrupules !... Vous vous vengez ; nous nous vengeons...

CLAIRE.

Hein ?

MARSILLE, la bouche pâteuse.

Eh bien, je dis : Nous nous vengeons. Vous m’appelez !... J’arrive le cœur plein de consolation.

CLAIRE, le regardant.

Vous êtes singulier, ce soir !

MARSILLE.

Singulier !... moi ?

CLAIRE, de même.

Oui ; regardez-moi donc !

MARSILLE.

Ouf !... Il fait chaud ici, vous ne trouvez pas ?

CLAIRE, de même.

Non.

MARSILLE, assis sur le canapé.

Si fait, très chaud !... C’est ce bal, les lumières... Enfin... Alors, nous sommes seuls ?

CLAIRE, le regardant toujours.

Nous sommes seuls, oui...

MARSILLE, gaiement.

C’est parfait. Je leur disais là-bas : « Je m’en vais (un pressentiment, voyez-vous...). – Mais non, reste donc !... Un petit baccarat. – Ah ! ma foi non ! il m’ennuie, votre baccarat ! » Est-ce heureux que je rentre, n’est-ce pas ?

CLAIRE, de même, ne le quittant pas des yeux. Marsille sur le canapé, Claire plus haut que la table.

C’est fort heureux, oui...

MARSILLE, riant.

Ils voulaient absolument me faire jouer... J’avais beau crier : « Mais, sapristi ! voyons, quelle diable de rage ! je perds toujours avec vous... » Le fait est, chère amie, que c’est inouï, ce que je perds depuis un mois !... Je perds, je perds...

Riant.

comme votre mari, tenez ! La comparaison me plaît. C’est drôle ! Elle est juste... En sorte que je me suis dit : « Non, je ne joue plus ! » Et alors, bonsoir, je me suis sauvé... Dieu ! qu’il fait chaud ! Si nous ouvrions un peu ?...

CLAIRE, qui est descendue tandis qu’il parle, le regardant en face, comprenant et reculant.

Ah !...

MARSILLE.

Quoi ?

CLAIRE.

Vous sortez de table, n’est-ce pas ?

MARSILLE.

Je sors de table, oui ; pourquoi ?

CLAIRE.

Parce que cela se voit.

MARSILLE, riant.

À quoi ?...

CLAIRE, le regardant avec stupeur.

Lui !... lui !

MARSILLE.

Je suis gai, voilà tout !... Je suis très gai ; c’est la joie, c’est vous !

CLAIRE, désespérée.

Ah ! misérable maison ! maison damnée ! Tout ce qui est dans tes murs est donc empoisonné ! menteur et faux !... tout, jusqu’à l’amour !

MARSILLE.

Vous dites ?...

CLAIRE.

Oh ! je dis que je ne croyais plus qu’à une seule chose au monde !... et que je ne sais plus maintenant !... Ah ! mon Dieu ! Ce n’était pas assez du reste !

D’une voix brisée.

Cela aussi !

MARSILLE, debout.

Eh bien, quoi donc ?...

CLAIRE,  reculant vivement.

Ah ! ne m’approchez pas !...

MARSILLE.

Tiens, pourquoi ?...

CLAIRE, froidement.

Parce que vous êtes gris !...

MARSILLE.

Moi ?

CLAIRE, avec un suprême dégoût.

Je vous dis de vous éloigner.

MARSILLE.

Ah ! par exemple !... Voyons !

CLAIRE, le regardant.

Et voilà mon rêve !... voilà ce que j’ai paré de toutes les élégances, de toutes les grandeurs, de toutes les poésies !... Voilà l’être idéal !

Riant amèrement.

Il est gris !

MARSILLE.

Mais non, je vous jure !...

Il s’assied sur un bras du canapé, face au public.

CLAIRE.

Et si j’avais !... C’est cela, tenez !... qui m’attendait au réveil !... Cette honte !... quelle leçon ! Ah ! tristes folles ! il vous faut des amours romanesques et coupables !... Eh bien, tenez, le voilà, l’adultère... Il a l’œil aviné, le rire stupide !... Ce n’est plus la passion, c’est le vice ! Ce n’est plus l’amour, c’est la débauche ! Ce n’est pas l’enivrement, c’est l’ivresse !... Dites, en voulez-vous encore ?... Allons, c’est ignoble ! Allez-vous-en !...

Elle va à la fenêtre et l’ouvre.

MARSILLE, debout.

Vous faites bien d’ouvrir, car j’étouffe, d’honneur!... Je voudrais un peu d’eau fraîche.

CLAIRE.

Vous boirez chez vous ! — Allez-vous-en !

MARSILLE.

Parce que...?

CLAIRE.

Parce que je le veux !

MARSILLE.

C’est drôle, que je vous fasse peur comme ça !... J’ai bien soupé, quoi ! voilà tout. Vous me faites venir pour me chasser comme un laquais !

CLAIRE.

Je vous dis encore une fois de sortir de chez moi.

MARSILLE, poussant la fenêtre pour la fermer.

Eh bien, non... je ne sortirai pas, corbleu !

CLAIRE.

Ah !

MARSILLE, adossé au montant de la fenêtre.

Vous m’appelez, eh bien, me voilà !...

CLAIRE.

J’ai appelé un gentilhomme ! – Voulez-vous rouvrir cette fenêtre ?

MARSILLE, de même.

Non, je ne rouvrirai pas ! non, je ne rouvrirai pas !...

Mouvement de Claire.

Non, je ne rouvrirai pas !...

CLAIRE.

Ah ! stupidité de l’ivresse ! Est-ce qu’il me comprend ?

Haut.

Voyons !... Marsille, mon ami !...

MARSILLE, de même.

Ah ! bien... doucement, bon !... Si vous parlez doucement, très bien !... mais je ne veux pas qu’on me menace, moi.

CLAIRE.

Eh bien, non ! Je ne menace pas, la !... Je vous parle doucement ; mais vous me faites un mal affreux, Henri ; vous me faites peur !... Allez-vous-en... Henri, je vous en prie... je vous en supplie, mon ami !

MARSILLE.

Eh bien, donnez-moi un verre d’eau fraîche, et je m’en vais.

CLAIRE, vivement et lui versant à boire de l’eau dans un verre.

Ah !... tenez !...

MARSILLE

Merci !...

CLAIRE.

Mais vous partirez ?...

MARSILLE, buvant en descendant.

Tout à l’heure, oui !

CLAIRE.

Tout de suite !

MARSILLE, reposant le verre sur la table.

Ah ! cela rafraîchit.

CLAIRE.

Oui !... une fois chez vous... Allons, partez, c’est promis !...

Elle lui prend le bras pour l’emmener doucement.

MARSILLE, saisissant son bras.

Oui, mais je vous emmène chez moi !

CLAIRE.

Chez vous ?

MARSILLE.

Autrement, je ne m’en vais pas !

CLAIRE, hors d’elle, se dégageant.

Encore !...

MARSILLE.

Ah ! c’est trop bête, de partir comme ça !... c’est ridicule ! Je ne veux pas être ridicule, moi.

CLAIRE.

Il ne s’agit pas de ridicule, il s’agit de mon mari qui va venir.

MARSILLE.

Eh bien, qu’il vienne ! qu’est-ce que ça me fait à moi ? Ah ! depuis des jours et des mois, vous me traînez à votre suite comme un animal apprivoisé, et vous vous croyez quitte en me disant à la fin : « Sortez d’ici ! » – Allons donc !... Quand on ne veut pas aimer sans réserve, on ne coquette pas ! C’est la probité des femmes, ça, pardieu ! On ne donne pas des espérances qu’on ne veut pas tenir, ou, si on les donne...

CLAIRE.

Misérable !...

MARSILLE, passant à droite.

Oh ! n’ayez pas peur !... je ne prends pas, j’accepte !... Vous m’avez appelé, je viens, c’est mon droit !... Maintenant, faites ce qu’il vous plaira ; moi, me voilà, j’y suis...

Il s’assied.

J’y reste !

CLAIRE.

J’appelle à mon aide.

MARSILLE.

Ah ! pardon, alors, c’est une trahison ; je me défends, et je montre...

CLAIRE, effrayée.

Ma lettre !

MARSILLE.

Les coquettes... voilà comme il faut les mener.

CLAIRE.

Il le fera !... Rendez-moi ma lettre.

MARSILLE, toujours assis.

Que nenni !

CLAIRE.

Vous êtes un... Dans les mains de cet homme !... Rendez-moi cela, vous dis-je !...

Marsille la saisit, elle bondit en arrière en se dégageant avec un cri.

MARSILLE, gaiement.

Une scène ? Bon ! vive la scène ! j’aime les scènes ; moi ! Le raccommodement n’en est que plus doux !

Il repasse à gauche, reprend son verre et boit.

CLAIRE, désespérée.

Si j’appelle... Oui !... mais, s’il reste et que René rentre... Et, si je pars... Je pars !... Non ! René, rentrant, le trouvera ici, dans ma chambre et avec cet écrit !... Ah ! mon Dieu !

MARSILLE, appuyé sur le dossier d’une chaise, et la suivant des yeux.

Vous êtes fièrement belle comme ça !

CLAIRE.

Brute !... Et rien à faire ! rien ! toute la nuit ainsi...

Elle se retourne et voit Marsille qui est monté vers l’alcôve et qui va pour écarter le rideau. Elle s’élance vers lui en poussent un cri d’indignation, et le force à reculer.

Ah !... ne touchez pas à cela !...

MARSILLE, reculant à l’avant-scène sous son regard.

Eh ! diable !...

CLAIRE, au comble de l’exaspération, même jeu, le faisant descendre.

Allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en !

MARSILLE.

Mordieu ! quels yeux !...

CLAIRE, folle.

Mais il ne s’en ira donc pas ! Mais, infâme, qu’est-ce qu’il faut vous dire enfin ?... que je vous méprise comme le dernier des hommes !... que je vous hais, comme un lâche que vous êtes !... Qu’est-ce qu’il faut faire ? vous insulter ! vous souffleter ! vous cracher au visage !...

MARSILLE, riant.

Oh ! ça !...

CLAIRE.

Allez-vous-en ! – Tenez ! je ne sais plus ! je suis folle ! je suis capable de tout ! Allez-vous-en ! malheureux ! Vous ne voyez donc pas où j’en suis ? Allez-vous-en donc !

MARSILLE, la regardant, en riant stupidement, accoudé sur le dossier du canapé.

Eh non ! je suis bien ici ! je te vois et je t’adore !

CLAIRE.

On tuerait cela pourtant !... on le tuerait !...

Elle passe à droite, cherche autour d’elle.

MARSILLE, riant.

Ah ! ah !

CLAIRE.

Rien ! et seule !... Rien ! seule !

MARSILLE.

Seulement la tête !... c’est vrai !... ça tourne !... C’est vous qui m’avez grisé avec cette scène que vous me faites !...

Il tombe assis sur le canapé.

CLAIRE, apercevant le flacon sur la table.

Ah ! le flacon !

MARSILLE.

Quoi ?

CLAIRE, froidement.

Voulez-vous que je vous dégrise, moi ?

MARSILLE.

Vous avez quelque chose ?

CLAIRE.

Oui.

MARSILLE.

Et vous ne me renverrez plus... après ?

CLAIRE.

Non. Je ne vous renverrai plus... 

À elle-même.

Je t’endormirai, et j’aurai ma lettre.

MARSILLE, debout, après avoir pris le verre sur la table.

Versez.

CLAIRE, versant quelques gouttes.

Tenez ! quelques gouttes, c’est assez.

MARSILLE, après avoir bu.

Hum ! drôle de goût... Cela ne fait rien.

CLAIRE, le regardant.

Pas encore ; attendons.

Elle dépose le flacon sur la table.

MARSILLE.

Ah ! je suis tout... Vous m’avez fait parler, tourner... Cela ne me fait rien du tout, votre liqueur !...

CLAIRE, assise à droite, le regardant.

Patience !...

MARSILLE, tendrement.

C’est vraiment parce que je suis gris que vous me traitez si mal ?

CLAIRE.

Oui.

MARSILLE.

Alors, quand je serai dégrisé, tu m’aimeras donc ?

CLAIRE.

Je t’adorerai...

MARSILLE.

Cela ne fait absolument rien... Il n’y en avait pas assez...

Il prend le flacon et le vide d’un trait.

CLAIRE, poussant un cri d’épouvante, et s’élançant, trop tard, pour lui arracher le flacon.

Ah !...

MARSILLE.

Quoi ?

CLAIRE, lui arrachant le flacon.

Malheureux !

MARSILLE.

Voilà.

CLAIRE.

Vide ! vide !...

MARSILLE.

Eh bien, oui, j’ai tout bu... pour être dégrisé plus vite !...

CLAIRE, balbutiant et le regardant avec effroi.

Ah ! mon Dieu !... Mais c’était... c’est...

MARSILLE.

C’est... amer en diable, oui !... Drôle de goût... On dirait de l’opium... C’est de l’opium, ça !... Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est une flamme, là !...

CLAIRE, stupéfiée.

Je ne sais pas... Je...

MARSILLE.

C’est de l’opium, sûrement... Vous avez de drôles de remèdes, ma chère !... Je tourne... je... Une chaise... Ah ! mon Dieu !... Mais qu’est-ce qui m’arrive ?... Je ne vois plus... De l’air !... de l’air !... Je me trouve mal... la fenêtre !... madame... Ah !

Il glisse et tombe étendu sur le tapis, la tête vers le public, entre la porte du cabinet et le canapé.

CLAIRE, revenant à elle, quand il est tombé.

Ah !... il est mort ! Je l’ai tué !... Henri ! Marsille !... mon ami ! Henri !...

Elle se jette sur lui à corps perdu et cherche à le ranimer.

Henri !... Ce n’est pas possible... Qu’est-ce qu’on fait pour ces choses-là ? Je ne sais pas, moi... Il y a quelque chose. Du secours !... Henri !... Et seule... la nuit... Non... André là-haut !...

Elle se lève.

Je leur dirai... Qu’est-ce que je leur dirai ?... Qu’il est venu par le balcon, je ne sais comment, étant gris... et qu’alors ce flacon sous sa main... Oui, c’est cela !... J’appelle...

S’arrêtant.

Non... Ma lettre qu’on trouvera sur lui !... Ma lettre d’abord... Où est-elle ? Il l’avait pourtant... Ah ! ce cœur qui ne bat plus ! Il est mort !...

Désespérée.

Mais il me faut ma lettre, alors; on dira que c’est moi qui l’ai tué....Et je suis perdue... Il me la faut ! Ah ! cette main fermée...

Avec joie.

Ah ! il l’a dans la main !

Elle essaye d’ouvrir la main.

Je ne peux pas... Mais rends-moi donc ma lettre !... malheureux !... Ma lettre ! ma lettre ! ma lettre donc !...

On frappe.

On frappe !

RENÉ, dehors.

Claire !

CLAIRE, épouvantée.

René !

RENÉ.

Vous êtes enfermée ?

CLAIRE.

C’est lui ! Ah ! mon Dieu !

RENÉ.

Ouvrez-moi donc ! Je suis avec M. le commissaire de police.

CLAIRE, debout.

Je suis perdue ! Ce mort chez moi ! C’est fini, je suis perdue.

RENÉ.

Si vous êtes couchée, levez-vous, nous attendrons ; mais il faut absolument que nous entrions chez vous !

CLAIRE.

Ils entreront ! Et rien ! La fenêtre, je n’ai pas le temps, ni la force !... Ah ! quelle fatalité ! Mon Dieu, que faire ?

RENÉ, s’impatientant.

Claire, m’entendez-vous ?

CLAIRE.

Ah ! ceci !

Elle tire le canapé devant le corps de Marsille ; elle traverse, à reculons et se retenant aux meubles, en regardant si l’ont peut voir Marsille.

RENÉ.

Mais répondez donc, Claire !

CLAIRE.

Oui ! j’y vais, j’y vais, me voici.

Elle ouvre et se tient appuyée au montant de la porte.

 

 

Scène IV

 

RENÉ, CLAIRE, puis LE COMMISSAIRE et SON SECRÉTAIRE

 

RENÉ.

Vous étiez donc couchée ?

CLAIRE.

Mais oui : il a fallu me lever, m’habiller.

RENÉ.

Je vous demande pardon ! Vous tremblez ?...

CLAIRE.

Vous m’avez réveillée en sursaut ! Je ne sais plus où j’en suis !

RENÉ.

Vous dormiez cette nuit ? Vous avez un beau sang-froid, ma chère. – Monsieur le commissaire, donnez-vous donc la peine d’entrer.

LE COMMISSAIRE.[19]

Je vous demande mille pardons, madame, de franchir le seuil de votre chambre, mais une formalité indispensable... Nous venons de constater l’état de la caisse et de saisir là-haut tous les papiers de ce fripon, et j’ai besoin de votre signature au bas de ce procès-verbal.

CLAIRE.

Bien, bien, monsieur.

RENÉ.

Ah ! il nous faut des plumes, de l’encre... Je vous demande pardon, monsieur le commissaire ! Tantôt, pour convertir mon cabinet en salle de jeu, on a transporté mon secrétaire dans cette petite pièce,

Il désigne le cabinet.

et je vais y chercher...

CLAIRE, effrayée.

Là ?...

RENÉ.

Oui là !...

CLAIRE.

Mais non... je ne crois pas !

RENÉ.

Si fait ! c’est moi-même qui ai tout porté. Avez-vous un bougeoir ?

Voyant le bougeoir.

Ah !

Il le prend et allume la bougie.

CLAIRE, défaillante, à elle-même.

Mon Dieu ! sauve-moi ! mon Dieu ! sauve-moi, et je renonce à toutes les folies qui m’ont perdue !... Mon Dieu, par pitié ! sauve-moi !

RENÉ, allumant le bougeoir.

Une seconde, messieurs, le temps seulement de prendre là de l’encre, Une plume...

Il va pour se diriger vers le cabinet.

CLAIRE, rassemblant ses forces, vivement.

Mais sur cette table...

RENÉ.

Hein ?

CLAIRE.

Je dis l’encre, la plume, sur la table, là !...

RENÉ.

C’est vrai !

Il souffle la bougie.

C’est tout ce qu’il vous faut, monsieur le commissaire ?

LE COMMISSAIRE, près de la table.

Parfaitement !

Au secrétaire.

Serrez ces papiers !

RENÉ.

Prenez donc la peine de vous asseoir, messieurs.

Il attire le canapé vers la table et démasque le corps.

CLAIRE, vivement, étouffant un cri.

Ici ! monsieur sera mieux !

Elle passe une chaise au commissaire.

LE COMMISSAIRE.

Mille grâces, madame.

Il s’assied.

Je vous demande pardon, vraiment, de tant d’embarras.

CLAIRE.

Oh ! Ce, n’est rien !

René s’assied sur le canapé ; le commissaire, à droite, écrit ; le secrétaire, debout, derrière la table. Moment de silence. Claire traverse comme pour aller à la table, sans perdre des yeux le corps de Marsille. Arrivée à la table, elle tourne et passe à gauche, où elle vient, en se cramponnant au canapé, masquer la tête de Marsille, que le mouvement de René a démasquée.

LE COMMISSAIRE.

Voilà qui est fait ! 

À René.

Signez, monsieur.

René signe.

Madame !

Il se lève et lui présente une plume.

CLAIRE.

Ah ! il faut !...

LE COMMISSAIRE.

Sans doute, madame !

CLAIRE, qui ne peut pas bouger sans démasquer Marsille, à elle-même, avec angoisse.

Je ne peux pas.

Elle chancelle. Mouvement.

LE COMMISSAIRE, qui est remonté à la table, redescendant.

Vous vous sentez mal, madame ?

CLAIRE.

Non ! je...

RENÉ, debout.

Mais qu’as-tu, mon enfant ? Tu es glacée. C’est cette fenêtre ouverte... Je vais...

Il va pour repousser le canapé.

CLAIRE, se cramponnant au meuble.

Non ! non ! j’ai besoin d’air.

RENÉ.

Mais assieds-toi donc !

CLAIRE.

Non ! Je ne veux pas ! Je n’ai pas à m’asseoir.

RENÉ, lui présentant le papier et la plume, pour qu’elle signe debout.

Je vous demande pardon, messieurs... Toutes ces émotions !...

LE COMMISSAIRE.

Et notre présence, la nuit, qui est faite pour impressionner un peu...

CLAIRE, signant debout, en s’efforçant de sourire.

Un peu, oui !...

LE COMMISSAIRE.

Veuillez me pardonner, madame, cette visite, nous nous retirons.

Il salue et remonte.

RENÉ.

J’accompagne ces messieurs et je reviens.

CLAIRE, à elle-même.

Il revient !

LE COMMISSAIRE, à René, sur le seuil.

Non ! non ! restez avec madame, qui a besoin de vos soins !...

RENÉ, les accompagnant sur le seuil.

Mille grâces, messieurs.

CLAIRE, à bout de forces.

Mon Dieu ! encore !

 

 

Scène V

 

CLAIRE, RENÉ

 

RENÉ, rentrant.

Me voilà.

CLAIRE, courant à lui.

Mais vous les suivez ! vous vous en allez ! Allez donc !

RENÉ.

Pourquoi ?

CLAIRE.

Mais parce que... Vous ne pouvez rester ici, dans cette maison ! Vous ne le pouvez pas ! Si on vous arrête !...

RENÉ.

M’arrêter ?

CLAIRE.

On a prononce le mot de banqueroute frauduleuse.

RENÉ.

Moi ? C’est faux !

CLAIRE.

Et je vous dis qu’on vous arrêtera, moi ! je le sens ! je le sais ! Est-ce qu’on reste chez soi, dans ces cas-là ? On se réfugie chez un ami, un parent ! chez notre oncle, tenez ! chez notre oncle, justement, notre oncle !

Elle ouvre la porte pour qu’il sorte.

RENÉ.

Au fait, oui ! partons !

CLAIRE.

Non, pas ensemble ! vous devant, moi plus tard !

RENÉ.

Parce que ?...

CLAIRE.

Mon Dieu, que de raisons ! Des objets à prendre...

RENÉ.

C’est juste ! moi aussi !

Il traverse.

CLAIRE.

Ah ! où allez-vous ?

RENÉ, désignant le cabinet.

Je vais là !

CLAIRE.

Là ?

RENÉ.

Oui, je descendrai par mon escalier.

CLAIRE.

Pourquoi cet escalier et pas celui-ci ?

RENÉ.

Parce que j’ai à prendre dans mon secrétaire des papiers, mon portefeuille.

CLAIRE.

Vous ne pouvez pas sortir par là !

RENÉ.

Pourquoi ?

CLAIRE.

Pourquoi ? Mais parce que !... 

À elle-même.

Ah ! mon Dieu ! je ne trouve rien ! je suis à bout !

RENÉ.

Vous dites ?

CLAIRE, trouvant le prétexte.

Ah !...

Avec force.

Parce que je ne veux pas que vous alliez dire adieu, là-haut, à cette fille !

RENÉ, frappé.

Tu sais... ?

CLAIRE, le poussant vers la porte.

Je ne veux rien savoir ! Mais allez-vous-en ! et par là !

RENÉ.

Claire, on t’a dit... ? Qui est-ce qui t’a dit... ?

CLAIRE, même jeu.

Qu’importe ?... si j’oublie tout !

RENÉ.

Si tu me pardonnais, au moins !

CLAIRE, le poussant.

Ah ! s’il ne faut que cela ! oui, oui, je te pardonne, c’est convenu, va-t’en.

RENÉ.

Mais, enfin, je...

CLAIRE.

Mais puisque je te pardonne !...

RENÉ, sortant.

Ah ! merci, merci !

Il se sauve, Claire reste seule. Elle pousse un cri de délivrance.

CLAIRE.

Enfin !... Oh ! toi, maintenant !

Elle revient au canapé qu’elle écarte.

 

 

ACTE V

 

Même décor qu’au premier acte. Au petit jour. Une lampe est allumée.

 

 

Scène première

 

GABRIELLE, RENÉ, BASTIENNE

 

Au lever du rideau, Bastienne parait au fond, dans la salle à manger, dont la porte est ouverte. René entre par celle du magasin, à gauche.

BASTIENNE, se retournant au bruit de la porte.

Hein ! qui est là ?

RENÉ, au fond, déposant son chapeau sur une chaise.

C’est moi, Bastienne !

BASTIENNE, avec joie.

Ah ! c’est M. René !... Gabrielle !

GABRIELLE, accourant par la droite.

Mon frère !...

Elle se jette dans ses bras.

RENÉ, l’embrassant.

Oui, c’est moi, chère petite. Une chaise, Bastienne, je tombe de fatigue.

BASTIENNE, lui avançant une chaise.

Ah ! mon pauvre enfant, dans quel état ! Mais la porte est encore fermée ! – Comment êtes-vous entré ?

RENÉ.

Par le magasin ! ma petite clef d’autrefois !

GABRIELLE.

Comme tu es pâle !... et ces pauvres mains glacées !...

RENÉ.

Cher petit ange, va ! Toi aussi, tu es toute pâle... Tu ne t’es pas couchée en rentrant.

GABRIELLE.

Est-ce que j’aurais pu fermer l’œil ? Mais Claire... où est-elle ?

RENÉ.

Là-bas ! elle va venir !

Avec inquiétude.

Mon oncle ?

GABRIELLE.

Il est sorti ; mais il va rentrer.

RENÉ.

Et il sait... ? tu lui as appris... ?

GABRIELLE.

Tout ! Il dormait, pauvre oncle... Je l’ai réveillé pour cela !

RENÉ.

Et... qu’est-ce qu’il a dit ?

GABRIELLE.

Pas un mot ! Il s’est levé tout de suite, il a écrit une lettre, et, comme André nous avait accompagnées, Bastienne et moi, il la lui a donnée à porter. Puis il est sorti en disant que, si tu venais, je te retienne... et que tu l’attendes.

RENÉ.

Voilà tout ! Pauvre oncle ! il aurait pourtant le droit de parler plus que personne, lui qui a tout prédit !

BASTIENNE.

Voyons, laissons cela ! l’important, c’est que le voilà. Ici, avec nous, il sera tranquille, au moins ; on ne viendra pas le tourmenter, et nous le soignerons si bien, nous, qu’il ne voudra plus s’en aller.

RENÉ.

Ah ! c’est ce que je me disais, en retrouvant ma pauvre vieille rue que je n’avais pas vue depuis si longtemps ! Quelle bonhomie !... quel calme ! et que cela me reposait du tourbillon d’où je sors ! Je retrouvais toute chose telle que je l’avais laissée... Voici le jour. Les mêmes personnes ouvraient les mêmes volets ; les mêmes chariots attendaient l’heure da départ ; il y avait à notre porte une vieille femme avec ses boîtes de lait : elle m’a reconnu, et m’a fait de la tête un signe de bonjour amical ! C’était bien simple, bien banal, presque ridicule... et cela m’a tout ému ! J’ai revu, en une seconde, toute ma vie de vingt années ! et j’ai pressé le pas en me disant : « Rien n’est changé, pourtant ! Rien que moi-même ! »Et ici, tout à sa place, la table, le secrétaire, le portrait ! le portrait aussi... il est là !

GABRIELLE.

Oui, mon oncle l’a repris.

RENÉ, ému.

Et je ne m’en suis pas même aperçu !...

Silence. Il se lève.

Allons ! mon oncle à bien fait ! Il est à sa vraie place, ce portrait ! comme toi... comme Bastienne... comme tout ici, tout ! il n’y a plus que moi qui n’ai plus le droit d’y être !

Fausse sortie.

GABRIELLE.

Eh bien, où vas-tu ?

RENÉ.

Je m’en vais.

GABRIELLE.

Par exemple !

BASTIENNE.

Partir ?

RENÉ.

Oui !... je ne veux pas rester ici ! Adieu !

BASTIENNE.

Mademoiselle !

GABRIELLE.

Tu ne t’en iras pas, comme cela, tout à coup ! Mais quelle idée, maintenant !... Pourquoi ? qu’est-ce que tu as, voyons ?

RENÉ.

J’ai... j’ai qu’ici les regrets sont trop grands, les remords trop amers ! Je ne me sens plus ici chez moi, je n’y suis plus ! Laisse-moi partir, laisse-moi !

GABRIELLE.

Tu ne t’en iras pas !

RENÉ.

Gabrielle !

GABRIELLE.

Je te dis, moi, que tu ne t’en iras pas ! Est-ce donc réparer sa première faute, que de la répéter encore ? Tu nous dois toute l’affection dont tu nous as privés pendant six mois et tu te sauves ! Mais c’est plus mal encore que la première fois ! C’est cela, l’égoïsme ; la voilà, la lâcheté ! Tu nous appartiens, tu n’as pas le droit de nous priver encore de tout le bien qu’on peut te faire et de toute la tendresse qu’on a pour toi !

Elle se jette dans ses bras.

RENÉ, ému.

Ah ! chère petite !

GABRIELLE.

N’est-ce pas que tu ne t’en iras pas ? et que tu resteras avec nous, près de nous, près de moi ?

RENÉ.

Non, non, je ne m’en irai pas ! non, je te le jure !

GABRIELLE.

Oh ! oui, mais...

RENÉ.

Puisque je te le jure !

 

 

Scène II

 

GABRIELLE, RENÉ, BASTIENNE, GENEVOIX

 

GENEVOIX, sur le seuil.

À la bonne heure !

RENÉ.

Mon oncle !

GENEVOIX.

Allons ! courage, mon garçon, nous voilà ! Tous les Pillerat et tous les Genevoix à la rescousse ! et en avant la Vieille Cocarde !

RENÉ.

Ah ! mon oncle ! mon bon oncle ! aviez-vous raison !

GENEVOIX.

Chut ! Oh ! ne parlons plus de ça ! Tirons-nous de l’eau, et après, les harangues ! Le mal est fait... Au remède, et lestement !

RENÉ.

Vous avez songé... ?

GENEVOIX.

Parbleu ! si tu crois que je t’ai attendu ? Dès que j’ai su par l’enfant toute l’étendue du désastre... j’ai sauté à bas du lit, et, prenant mon chapeau...

RENÉ.

Elle me l’a dit, oui !

GENEVOIX.

Et t’a-t-elle dit aussi l’offre qu’elle m’a faite, de sacrifier toute sa dot à l’échéance de ce matin ?

RENÉ.

Ah ! pauvre mignonne !

GABRIELLE.

Mon oncle n’a pas voulu.

RENÉ.

Bon Dieu ! je crois bien, chère petite...

Il lui baise les mains avec effusion.

GENEVOIX.

Oui, oui, embrasse-la ! c’est une brave fille !...Et continuons, ou plutôt commençons le sauvetage !

RENÉ.

Ainsi vous espérez... tout de bon ?

GENEVOIX.

Parbleu ! Ton désastre, trois aspects : le caissier, la Bourse, l’échéance !

RENÉ.

Oui !

GENEVOIX.

Le caissier, la Bourse... attendons ! mais l’échéance, voilà ce qui est urgent, immédiat !

RENÉ.

Oui, mon oncle.

GENEVOIX.

Or, la caisse ouvre à dix heures ! Il est sept heures ! c’est donc trois heures pour trouver cent cinquante mille francs.

RENÉ.

Voilà l’impossible !

GABRIELLE.

Certainement, si on ne veut pas de mon argent !

GENEVOIX.

On n’en veut pas !

RENÉ.

Non !

GABRIELLE.

Mais enfin, c’est curieux, ça !

GENEVOIX.

C’est curieux, mais c’est comme ça ! J’ai donc fait mon compte, et, par une foule de procédés trop longs à dire, avec l’aide de mon notaire... À ce propos, signe-moi ça

Il lui présente un papier timbré.

que tu liras plus tard.

RENÉ, signant.

Dieu ! les yeux fermés !

Il le lui rend.

Avec l’aide du notaire, disons-nous... ?

GENEVOIX, serrant l’acte.

J’ai réalisé soixante mille francs que voici, plus une quarantaine qui seront à onze heures dans ta caisse.

RENÉ, radieux.

Cent mille francs ! Mais reste un tiers encore.

GENEVOIX.

Aussi ai-je écrit pour le reste à un vieil ami que j’impose de tout ce qu’il pourra.

RENÉ.

C’est ?...

GENEVOIX.

C’est quelqu’un que tu vas voir, car je le connais, celui-là : au reçu de ma lettre, le temps de s’habiller, de traverser la rue... Tiens ! voilà son coup de sonnette !

RENÉ.

Mais qui donc ?

GENEVOIX.

Le cousin L’Aubépin !

RENÉ.

Lui, mon oncle ? Je ne veux pas le voir.

GENEVOIX.

Hein !

RENÉ.

Je ne veux pas le voir !

GENEVOIX.

Pourquoi ?

RENÉ.

L’Aubépin !... ce pauvre homme qui venait dîner, et que j’ai...

GENEVOIX.

Ah bien, si tu crois qu’il se le rappelle !

RENÉ, voulant sortir.

Mon oncle !

GENEVOIX, le retenant.

Veux-tu rester là ! 

À L’Aubépin qui entre.

Eh ! arrive donc, paresseux !

 

 

Scène III

 

GABRIELLE, RENÉ, BASTIENNE, GENEVOIX, L’AUBÉPIN

 

L’AUBÉPIN.

Eh ! diable ! le temps de monter ! J’ai pris mon lait tout bouillant.

GENEVOIX, forçant René à se montrer.

Mais voilà un garçon qui est comme ton lait !

L’AUBÉPIN, cordialement, prenant les deux mains de René.

Ah ! mon pauvre enfant !... Quelle tuile ! bon courage ! allons, bon courage !

René lui serre la main, sans pouvoir parler.

GENEVOIX.

C’est bon, c’est bon ! Qu’est-ce que tu apportes ?

L’AUBÉPIN, tirant un gros portefeuille.

Je n’en sais trop rien : Tu m’écris : « Tout ce que tu as de valeurs ! » Voilà tout ce que j’ai !

GENEVOIX.

Ça ?

L’AUBÉPIN.

C’est tout ! déposé à la Banque ! Il y en a bien pour une cinquantaine de mille francs !

GENEVOIX.

Cinquante !... bon !

L’AUBÉPIN.

Maintenant, si René a besoin de ma signature voilà mes deux mains !

GENEVOIX, à René.

Tu ne le remercies pas, toi ?

RENÉ, essayant, et trop ému.

Si !... ah ! Dieu, si... je... Ah ! mon oncle !

GABRIELLE.

Eh bien, qu’est-ce qu’il a ?

L’AUBÉPIN.

Eh bien, quoi donc ?

GENEVOIX.

Voyons ! voyons !...

RENÉ.

Voilà ce qu’il fait pour moi... et moi !...

Il tombe assis sur le fauteuil et fond en larmes en se couvrant la figure. Gabrielle et Bastienne s’empressent autour de lui.

L’AUBÉPIN.

Qu’est-ce qu’il a ?

GENEVOIX.

Ce dîner !...

L’AUBÉPIN.

Ah ! ah ! bien ; est-il enfant ! N’est-ce pas naturel, ça : on a du monde, on ne veut pas recevoir ! J’étais indiscret !... on m’a renvoyé : c’est bien fait.

RENÉ.

Ah ! il s’accuse, encore !

GENEVOIX.

Or çà, tu vois que ça marche.

RENÉ.

Grâce à tous !...

GENEVOIX.

Il nous faut Gudin !... où est Gudin ?

 

 

Scène IV

 

GABRIELLE, RENÉ, BASTIENNE, GENEVOIX, L’AUBÉPIN, GUDIN, ANDRÉ

 

ANDRÉ, ouvrant la porte.

Le voici, monsieur.

GENEVOIX, élevant la voix.

Avance, mon vieux Gudin ! – Comment ça va-t-il ce matin ?

GUDIN.

Un peu de fièvre toujours !... mais voilà tout !

GENEVOIX.

Pauvre homme ! Il est un peu souffrant depuis hier au soir !

Haut.

Peux-tu céder ta caisse ce matin à André, et te charger de celle de René ?

GUDIN.

Oui, monsieur Genevoix ; je viens pour ça : André m’a tout conté !

RENÉ, lui serrant la main.

Tu le pourras sans te faire mal ?

GUDIN.

Au contraire, ça me secouera. Je me connais ; petit bonhomme vit encore. Il me faut des choses comme ça !

GENEVOIX, à part.

Pauvre vieux ! Il mourra à l’attache, comme le chien de la maison !

Haut.

Avec un peu de café noir que va te donner Bastienne, n’est-ce pas ?

BASTIENNE.

Non, pas de café ; du bon bouillon que je lui ai gardé d’hier.

GUDIN.

Non, du café ! du café !

BASTIENNE.

Non.

GENEVOIX.

Allons ! donne-lui du café, va ! Pauvre bonhomme, c’est son seul plaisir.

Haut.

Il s’agit d’être solide, mon vieux Gudin !... Tout le génie d’autrefois... comme dans les mauvais jours !... Tu te rappelles ?

GUDIN.

Ah ! prelotte, c’était dur !

GENEVOIX.

C’était dur, oui ! La vieille garde, la ! fichtre !... Il s’agit de ne pas laisser enfoncer le carré.

GUDIN.

On se serrera, monsieur Genevoix ! Où en sommes-nous ?...

GENEVOIX.

Le Bouton d’or a cent cinquante mille francs à payer ce matin.

GUDIN.

Cent cinquante, oui !

GENEVOIX.

Or, en voilà soixante mille comptant !... J’en aurai encore une quarantaine de onze heures à une heure, et le reste passé midi ! Il s’agit, mon brave Gudin, de payer le plus pressé, de faire patienter le reste, et de gagner l’après-midi en renvoyant tout le monde satisfait !

GUDIN.

Bien, monsieur Genevoix, j’en fais mon affaire. Où sont les livres ?

GENEVOIX.

André va te conduire.

RENÉ.

Non ! moi, je le conduis !

GENEVOIX.

Tu vas au feu !

RENÉ.

Et bravement encore ! Vive-Dieu ! il ne faut que trois hommes de cœur, pour en faire un quatrième... Me voilà debout, en avant, marche !

GENEVOIX.

Bravo ! moi, j’attends maître Loyseau... En route, L’Aubépin, à la Banque ! 

À André.

Va leur chercher une voiture, toi !

RENÉ.

C’est ça ! – Et le bras, mon bon Gudin !

GUDIN.

C’est que j’aurais voulu me faire beau !

RENÉ.

Non, non ! reste comme ça ! – Il me rappellerait l’autre ! En route ! À tantôt, mon oncle !

Ils sortent.

GENEVOIX, à Gabrielle, qui a mis sa mante et qui s’apprête à sortir avec Bastienne.

Tiens ! où allez-vous toutes deux ?

GABRIELLE.

À l’église.

GENEVOIX.

À l’église ?

GABRIELLE.

Oui, prier pour que ça marche bien ! Vous ne voulez pas de mon aide ! Je tâche de me rendre utile comme je peux.

GENEVOIX.

C’est juste ! Va à l’église ! va, bon petit cœur... va ! Et Bastienne aussi !... Je garderai la maison.

Elles sortent.

 

 

Scène V

 

GENEVOIX, puis CLAIRE

 

GENEVOIX.

Maître Loyseau ne donnera pas signe de vie avant une heure ! Ma foi, je vais descendre, je patienterai mieux en bas...

Il se retourne et aperçoit Claire qui vient d’entrer, et reste au fond, à se remettre.

Claire !

CLAIRE, pâle, haletante.

Oui ! René n’est pas là ?

GENEVOIX.

Non ! ma pauvre enfant. Tu es toute pâle... tout émue !

CLAIRE.

Je suis venue si vite !...

GENEVOIX.

De chez toi ! comme cela ? tête nue ?

CLAIRE.

Oui. J’ai l’air d’une folle, n’est-ce pas ? Tout le monde me regardait et pas une voiture !... Alors, j’ai couru !... Je suis morte !...

GENEVOIX.

Voyons ! voyons ! remets-toi ! courage... Tout va bien !

CLAIRE, indifféremment.

Ah !

GENEVOIX.

Eh ! oui, chère enfant, tout s’arrange !... nous payons, et plus de faillite ! Tu entends, plus de faillite !

CLAIRE.

J’entends... oui ! Et René ?

GENEVOIX.

René ? Il est retourné là-bas !

CLAIRE.

Là-bas ? Nous ne partons donc pas ?

GENEVOIX.

Comment ?

CLAIRE, effrayée.

Nous restons à Paris ?

GENEVOIX.

Sans doute ! Qu’as-tu ?

CLAIRE.

Mais je viens ici pour partir, moi ! – Il faut que je parte !

GENEVOIX.

Voyons ! tu ne me comprends pas, ma fille !... Je te dis que nous avons l’argent... nous payons !... Alors, pourquoi partir ?

CLAIRE.

Pourquoi ?

GENEVOIX.

Oui !

CLAIRE.

Pourquoi ?... c’est vrai ! oui... pourquoi ? Je suis perdue !... 

GENEVOIX, la retenant.

Perdue ? Mais alors !... Voyons, Claire, mon enfant !... ma fille !... Il y a quelque chose que j’ignore. Dis-le-moi ! à moi, ton père !... Voyons ! nous sommes seuls ! Qu’est-ce que c’est ?

CLAIRE, balbutiant.

C’est... ce que je ne peux pas !

GENEVOIX.

Mais, mon Dieu ! c’est donc bien grave ?

CLAIRE, éclatant de rire.

Ah ! mais oui, assez ! Pour n’être fias partie à temps... on va m’arrêter... tout à l’heure !...

GENEVOIX.

T’arrêter ! Pourquoi ?

CLAIRE.

Pour avoir tué un homme !

GENEVOIX.

Toi ?

CLAIRE.

Moi, oui !

GENEVOIX.

Ce n’est pas possible !

CLAIRE.

Regardez-moi ! Ai-je l’air d’une femme qui délire ? Je vous dis qu’à une heure du matin, un homme est entré chez moi, et qu’au moment où nous sommes, je ne sais pas si cet homme est mort ou vivant !... Il ne parle pas, il ne bouge pas, c’est un mort !

GENEVOIX.

Mais, malheureuse enfant ! tu me dis là des choses !... Voyons, un homme chez toi, cette nuit ! Comment ?

CLAIRE.

Ah ! comment ! Demandez-le à cette maison maudite !... Il est venu chez moi par le balcon !

GENEVOIX.

Malheureuse !... Marsille ! ton amant !

CLAIRE.

Il n’était pas mon amant, il ne l’a jamais été !... Mais, quand j’ai appris cette nuit que j’étais trompée pour cette misérable fille, dans un accès de rage, de jalousie !... Enfin... il vient ; je le regarde... il était gris !...

GENEVOIX.

Ah !

CLAIRE.

Un flacon se trouve là !... sous sa main... de l’opium !... Il le prend, le vide d’un trait !...

GENEVOIX.

Ah !

CLAIRE.

Après !... ce qui s’est passé !... Cet homme était là, par terre ! J’étais seule !... De sa fenêtre à la mienne, il n’y a que trois pas !... Je me dis : « J’aurai bien la force de le traîner d’une fenêtre à l’autre... jusque dans sa chambre... »

GENEVOIX.

Eh bien ?

CLAIRE.

Je l’ai fait ! Comment ? Je n’en sais rien ! mais je l’ai voulu, et je l’ai fait ! – Mais, une fois chez lui, le corps à terre, je veux avoir ma lettre, où je lui disais : « Venez, chez moi ! » sa main crispée résiste aux miennes. Elle tient là mon honneur, ma vie... tout... et ne veut rien rendre. Dans mon désespoir, je heurte un meuble !... qui tombe !... Une lumière s’allume dans une pièce voisine ! c’est le valet qui m’entend... qui se lève ! qui vient ; je n’ai que le temps de gagner la sortie sans être vue !... Je m’élance dans la rue... tête nue, comme je suis là, égarée, folle, appelant les voitures et fuyant celles qui arrivent, demandant mon chemin et courant sans attendre la réponse. Je vais ! je vole ! poursuivie par des voix qui me crient là... là !... de tous les côtés : « Tu es perdue ! La main s’ouvre !... Elle parle ! celle qu’ils vont arrêter, c’est toi ! toi ! Cours tant que tu voudras ! Tu  as beau courir ! tu es perdue ! perdue ! perdue ! »

GENEVOIX.

Mais pas encore ! malheureuse enfant, nous n’en sommes pas là.

CLAIRE.

Si ! si !

GENEVOIX.

Mais qui sait ? il n’est peut-être pas mort, cet homme ?

CLAIRE.

Il est mort !

GENEVOIX.

Peut-être.

CLAIRE, épouvantée.

On vient !

GENEVOIX.

Non.

CLAIRE.

Je vous dis qu’on vient ! Ce sont eux ! On vient m’arrêter, c’est fini.

GENEVOIX.

Claire !

CLAIRE, au comble de la terreur.

C’est fini ! on m’arrête ! on vient ! c’est fini ! Cachez-moi ! Cachez-moi !

Elle tombe dans un fauteuil à demi évanouie.

 

 

Scène VI

 

GENEVOIX, CLAIRE, PONTARMÉ

 

PONTARMÉ, virement, sans voir Claire, cachée par Genevoix.

C’est moi ! Madame Pillerat n’est pas là ?

GENEVOIX.

Non ! Pourquoi ?

PONTARMÉ.

On la cherche partout ! Je me sauve !...

GENEVOIX.

Attendez ! un mot ! Vous venez du boulevard ?

PONTARMÉ.

Oui.

GENEVOIX.

Qu’est-ce qui s’y passe ?

PONTARMÉ.

Ah ! des choses de l’autre monde !

GENEVOIX.

Mais encore ?...

PONTARMÉ.

Satanée maison, va ! Le guignon s’y campe ! Écoutez-moi, cette extinction de voix ! J’ai passé une nuit ! je déménage ! Il m’arriverait quelque malheur comme à René et à Marsille.

Fausse sortie, mouvement de Claire.

GENEVOIX.

Ah ! M. de Marsille est... ?

PONTARMÉ, s’arrêtant.

Au fait, c’est vrai, vous ne savez pas ! Nous sommes tout à l’heure réveillés par des cris ! Nous descendons, la baronne, moi, tout le monde... Et nous trouvons ce pauvre Marsille sur le carreau !...

GENEVOIX, serrant la main de Claire par derrière.

Mort ?

PONTARMÉ.

À peu près !

GENEVOIX, anxieux.

Mais enfin, mort ou vivant ?

PONTARMÉ.

Plutôt vivant !

GENEVOIX, même jeu, à Claire.

Ah !

PONTARMÉ.

Le médecin arrive... et crie : « Mais il est empoisonné !... »

Mouvement de Claire.

Et alors, de lui administrer du café, du café, du café !...

GENEVOIX.

Et enfin ?...

PONTARMÉ.

Ah ! je ne sais plus ! Le médecin le déclarant sauvé, je suis parti.

GENEVOIX, bas, à Claire.

Sauvé !

Haut.

Alors, pourquoi cherche-t-on madame Pillerat ?

PONTARMÉ.

C’est son mari qui veut lui parler !... Le voilà !... je l’entends !...

Il remonte et ouvre la porte.

GENEVOIX, bas, à Claire.

Tu vois, il n’est pas mort !...

CLAIRE.

Oui, mais on a reconnu le poison !... Et ma lettre ! Ah ! mon Dieu ! ne savoir rien, rien encore ! quel supplice !

RENÉ, du dehors.

Claire ! Claire !...

GENEVOIX.

Ton mari !... Debout !... Du sang-froid, ton mari ! Claire ma fille, du courage !

 

 

Scène VII

 

GENEVOIX, CLAIRE, PONTARMÉ, RENÉ, ANDRÉ, BASTIENNE, GABRIELLE, L’AUBÉPIN

 

RENÉ, arrivant effaré.

Claire ! où est Claire ?

GENEVOIX.

Ici.

RENÉ, sans remarquer le trouble de sa femme, agitant un télégramme et radieux.

Ah ! chère enfant ! mon oncle ! grande nouvelle !

GENEVOIX.

Quoi ?

RENÉ.

Ah ! quel bonheur ! J’étais avec Gudin, à regarder les livres !... On me prie de passer chez M. de Marsille... où le commissaire de police vient d’arriver et me demande !

Mouvement de Claire, contenu par Genevoix.

J’y cours... une chambre en l’air ! Ce pauvre Marsille sur un lit... un médecin ! le commissaire ! Je n’y comprenais rien !... Le commissaire me dit : « Je vous demande pardon, je venais pour vous, mais on parle ici de poison, d’opium... et je suis d’abord à ce malade...

Claire se rassied.

Voici ce que je reçois. » Et il me passe ce télégramme : « Lille !... cinq heures ! Caissier, joli jeune homme ! arrêté ! »

TOUS, mouvement.

Arrêté !

RENÉ.

Sa beauté l’a perdu ! On le suivait à la trace de ses parfums !

PONTARMÉ.

Et l’argent ?

RENÉ.

Tout !... Tout sur lui !...

GENEVOIX.

Vivat ! c’est un coup du ciel ! Mais Marsille ?

RENÉ.

Marsille ?

GENEVOIX.

Oui.

RENÉ.

Ah ! mais il est hors de danger !...

GENEVOIX.

Tout à fait ?

RENÉ.

Tout à fait. Un peu de somnolence encore... mais toute sa raison, et il l’a bien prouvé.

GENEVOIX.

Ah ! comment cela ?

RENÉ.

Je lisais mon télégramme ! Il ouvre les yeux, me regarde d’un air singulier... se dresse sur son lit, et, en balbutiant je ne sais quoi, de balcon, de flacon... répète deux ou trois fois avec anxiété : « La lettre ! Sa lettre ! – Quelle lettre ? dit le commissaire. – Je ne sais, dit le médecin... Cherchons ! » On cherche, et le docteur ramasse sur le tapis un petit chiffon de papier froissé, roulé comme une boule !... Il se met à le déplier pour le lire... Je regarde Marsille !... Je le vois tout livide... agitant ses mains tremblantes... sans pouvoir parler et faisant le geste de déchirer, avec une telle angoisse, que, ma foi... le premier mouvement ! d’instinct ! je saute sur la lettre ! je l’arrache au médecin... en lui criant ! : « Mais déchirez, monsieur ! déchirez donc !... Vous voyez bien qu’il ne veut pas qu’on lise !... »

GENEVOIX.

Et tu l’as déchirée ?...

RENÉ.

En mille morceaux !...

Mouvement de Claire.

GENEVOIX.

Tu entends ?

René regarde sa femme qui chancelle.

CLAIRE, prise d’un mouvement nerveux.

Ah ! quel bonheur ! quel bonheur ! Ah ! mon Dieu, quel bonheur !

Elle continue à rire, et elle fond en larmes.

RENÉ.

Qu’est-ce qu’elle a ?... qu’est-ce qu’elle a ?... Eh bien, eh bien, voilà une gaieté !

GENEVOIX.

Pauvre enfant ! l’émotion ! cette bonne nouvelle ! Ton caissier ! c’est bien naturel !

RENÉ.

Claire !... ma chérie !

GENEVOIX.

Ma fille ! allons, ma fille ! Allons, c’est fini ! c’est fini !

CLAIRE.

Ah ! mon oncle !... mon bon oncle !...

RENÉ, à Claire.

Et tu ne m’en voudras pas ?

CLAIRE.

De quoi ?

RENÉ.

De supprimer le Bouton d’or !...

CLAIRE.

Ah ! Dieu ! non... Je te le jure.

GENEVOIX, tirant le papier timbré de la deuxième scène.

C’est donc le cas de crier : Vive votre Vieille Cocarde !

RENÉ.

Notre ?

GENEVOIX.

Parbleu ! tu ne vas pas renier notre nouvel acte de société que tu m’as signé là, tout à l’heure.

RENÉ.

C’était... ?

CLAIRE.

Mon bon oncle !

GENEVOIX.

Seulement, il y a une clause de plus. Dans cinq ans, l’association de ce garçon-là,

Il montre André.

qui épouse la mignonne.

RENÉ.

Ah ! je crois bien !

PONTARMÉ, à part, les regardant.

Je m’en vais, moi !... Ce tableau de famille !... C’est d’un moisi !...

Il gagne la porte sur la pointe du pied.

GENEVOIX.

Mes enfants, je vais vous dire quelque chose de bien prosaïque ; mais j’ai une faim !

RENÉ.

Moi, je tombe !

GENEVOIX.

Si nous déjeunions ? L’Aubépin doit avoir par là...

L’AUBÉPIN, tirant deux bouteilles.

Présent !

GENEVOIX.

Toujours !... Allons ! à table, enfants !

RENÉ.

À table !

GENEVOIX, à Bastienne, et donnant le bras à Claire et à Gabrielle.

Eh bien, Bastienne, quand je te le disais, qu’ils nous reviendraient un jour !... Les voilà, les revoilà ! à la vieille maison !

RENÉ.

La plus solide, car c’est la plus honnête.

CLAIRE.

Et la plus jeune, car c’est là que l’on aime le mieux !...

 

[1] Claire, Théodosie.

[2] Théodosie, Claire.

[3] Théodosie, Claire.

[4] Théodosie, Claire.

[5] André, Bastienne, Genevois, Gabrielle.

[6] Bastienne, André, Genevoix, Gudin, Gabrielle, L’Aubépin.

[7] Claire, Genevoix, René.

[8] René, Claire, Genevoix.

[9] Musique jusqu’à la fin de l’acte.

[10] Genevoix assis, René, Pontarmé assis.

[11] Pontarmé, René, Théodosie, Claire.

[12] Claire, René, Marsille. Pontarmé et Théodosie au fond, à regarder des albums.

[13] Pontarmé, Marsille, Théodosie, Claire.

[14] René, à gauche du théâtre ; à l’avant-scène, Claire assise au feu.

[15] Claire, Marsille.

[16] Marsille, assis sur le pouf ; Claire.

[17] Toute cette scène doit être jouée à demi-voix, sans bruit.

[18] Marsille, Claire.

[19] Le commissaire, René, Claire, le secrétaire au fond.

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