Gabriel (George SAND)

Roman dialogué en cinq parties et un prologue.

1839.

 

Personnages

 

LE PRINCE JULES DE BRAMANTE

GABRIEL DE BRAMANTE, son petit-fils

LE COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE

ANTONIO

MENRIQUE

SETTIMIA, mère d’Astolphe

LA FAUSTINA

PERINNE, revendeuse à la toilette

LE PRÉCEPTEUR de Gabriel

MARC, vieux serviteur

FRÈRE CÔME, cordelier, confesseur de Settimia

BARBE, vieille demoiselle de compagnie de Settimia

UN MAÎTRE DE TAVERNE

GIGLIO

BANDITS

ÉTUDIANTS

SBIRES

JEUNES GENS

COURTISANES

 

 

NOTICE
 

            J’ai écrit Gabriel à Marseille, en revenant d’Espagne, mes enfants jouant autour de moi dans une chambre d’auberge. – Le bruit des enfants ne gêne pas. Ils vivent, par leurs jeux mêmes, dans un milieu fictif, où la rêverie peut les suivre sans être refroidie par la réalité. Eux aussi d’ailleurs appartiennent au monde de l’idéal, par la simplicité de leurs pensées.

Gabriel appartient, lui, par sa forme et par sa donnée, à la fantaisie pure. Il est rare que la fantaisie des artistes ait un lien direct avec leur situation. Du moins, elle n’a pas de simultanéité avec les préoccupations de leur vie extérieure. L’artiste a précisément besoin de sortir, par une invention quelconque, du monde positif qui l’inquiète, l’oppresse, l’ennuie ou le navre. Quiconque ne sait pas cela, n’est guère artiste lui-même.

 

GEORGE SAND.

Nohant, 2l septembre 1854.

 

À ALBERT GRZYMALA,

(Souvenir d’un frère absent.)


 

PROLOGUE

 

                Au château de Bramante.

 

 

Scène première

 

LE PRINCE, LE PRÉCEPTEUR, MARC

 

Le prince est en manteau de voyage, assis sur un fauteuil. Le précepteur est debout devant lui. Marc lui sert du vin.

LE PRÉCEPTEUR.

Votre altesse est-elle toujours aussi fatiguée ?

LE PRINCE.

Non. Ce vieux vin est ami du vieux sang. Je me trouve vraiment mieux.

LE PRÉCEPTEUR.

C’est un long et pénible voyage que votre altesse vient de faire... et avec une rapidité...

LE PRINCE.

À quatre-vingts ans passés, c’est en effet fort pénible. Il fut un temps où cela ne m’eût guère embarrassé. Je traversais l’Italie d’un bout à l’autre pour la moindre affaire, pour une amourette, pour une fantaisie ; et maintenant il me faut des raisons d’une bien haute importance pour entreprendre, en litière, la moitié du trajet que je faisais alors à cheval... Il y a dix ans que je suis venu ici pour la dernière fois, n’est-ce pas, Marc ?

MARC, très intimidé.

Oh ! oui, monseigneur.

LE PRINCE.

Tu étais encore vert alors ! Au fait, tu n’as guère que soixante ans. Tu es encore jeune, toi !

MARC.

Oui, monseigneur.

LE PRINCE, se retournant vers le précepteur.

Toujours aussi bête, à ce qu’il paraît ?

Haut.

Maintenant laisse-nous, mon bon Marc, laisse ici ce flacon.

MARC.

Oh ! oui, monseigneur.

Il hésite à sortir.

LE PRINCE, avec une bonté affectée.

Va, mon ami...

MARC.

Monseigneur... est-ce que je n’avertirai pas le seigneur Gabriel de l’arrivée de votre altesse ?

LE PRINCE, avec emportement.

Ne vous l’ai-je pas positivement défendu ?

LE PRÉCEPTEUR.

Vous savez bien que son altesse veut surprendre monseigneur Gabriel.

LE PRINCE.

Vous seul ici m’avez vu arriver. Mes gens sont incapables d’une indiscrétion. S’il y a une indiscrétion commise, je vous en rends responsable.

Marc sort tout tremblant.

 

 

Scène II

 

LE PRINCE, LE PRÉCEPTEUR

 

LE PRINCE.

C’est un homme sûr, n’est-ce pas ?

LE PRÉCEPTEUR.

Comme moi-même, monseigneur.

LE PRINCE.

Et... il est le seul, après vous et la nourrice de Gabriel, qui ait jamais su...

LE PRÉCEPTEUR.

Lui, la nourrice et moi, nous sommes les seules personnes au monde, après votre altesse, qui ayons aujourd’hui connaissance de cet important secret.

LE PRINCE.

Important ! Oui, vous avez raison ; terrible, effrayant secret, et dont mon âme est quelquefois tourmentée comme d’un remords. Et dites-moi, monsieur l’abbé, jamais aucune indiscrétion...

LE PRÉCEPTEUR.

Pas la moindre, monseigneur.

LE PRINCE.

Et jamais aucun doute ne s’est élevé dans l’esprit des personnes qui le voient journellement ?

LE PRÉCEPTEUR.

Jamais aucun, monseigneur.

LE PRINCE.

Ainsi, vous n’avez pas flatté ma fantaisie dans vos lettres ? Tout cela est l’exacte vérité ?

LE PRÉCEPTEUR.

Votre altesse touche au moment de s’en convaincre par elle-même.

LE PRINCE.

C’est vrai !... Et j’approche de ce moment avec une émotion inconcevable.

LE PRÉCEPTEUR.

Votre cœur paternel aura sujet de se réjouir.

LE PRINCE.

Mon cœur paternel !... L’abbé, laissons ces mots-là aux gens qui ont bonne grâce à s’en servir. Ceux-là, s’ils savaient par quel mensonge hardi, insensé presque, il m’a fallu acheter le repos et la considération de mes vieux jours, chargeraient ma tête d’une lourde accusation, je le sais ! Ne leur empruntons donc pas le langage d’une tendresse étroite et banale. Mon affection pour les enfants de ma race a été un sentiment plus grave et plus fort.

LE PRÉCEPTEUR.

Un sentiment passionné !

LE PRINCE.

Ne me flattez pas, on pourrait aussi bien l’appeler criminel ; je sais la valeur des mots, et n’y attache aucune importance. Au-dessus des vulgaires devoirs et des puérils soucis de la paternité bourgeoise, il y a les devoirs courageux, les ambitions dévorantes de la paternité patricienne. Je les ai remplis avec une audace désespérée. Puisse l’avenir ne pas flétrir ma mémoire, et ne pas abaisser l’orgueil de mon nom devant des questions de procédure ou des cas de conscience !

LE PRÉCEPTEUR.

Le sort a secondé merveilleusement jusqu’ici vos desseins.

LE PRINCE, après un instant de silence.

Vous m’avez écrit qu’il était d’une belle figure ?

LE PRÉCEPTEUR.

Admirable ! C’est la vivante image de son père.

LE PRINCE.

J’espère que son caractère a plus d’énergie ?

LE PRÉCEPTEUR.

Je l’ai mandé souvent à votre altesse, une incroyable énergie !

LE PRINCE.

Son pauvre père ! C’était un esprit timide... une âme timorée. Bon Julien ! quelle peine j’eus à le décider à garder ce secret à son confesseur au lit de mort ! Je ne doute pas que ce fardeau n’ait avancé le terme de sa vie...

LE PRÉCEPTEUR.

Plutôt la douleur que lui causa la mort prématurée de sa belle et jeune épouse...

LE PRINCE.

Je vous ai défendu de m’adoucir les choses ; monsieur l’abbé, je suis de ces hommes qui peuvent supporter toute la vérité. Je sais que j’ai fait saigner des cœurs, et que ceci en fera saigner encore ! N’importe, ce qui est fait est fait... Il entre dans sa dix-septième année ; il doit être d’une assez jolie taille ?

LE PRÉCEPTEUR.

Il a plus de cinq pieds, monseigneur, et il grandit toujours et rapidement.

LE PRINCE, avec une joie très marquée.

En vérité ! Le destin nous aide en effet ! Et la figure, est-elle déjà un peu mâle ? Déjà ! Je voudrais me faire illusion à moi-même... Non, ne me dites plus rien ; je le verrai bien... Parlez-moi seulement du moral, de l’éducation.

LE PRÉCEPTEUR.

Tout ce que votre altesse a ordonné a été ponctuellement exécuté, et tout a réussi comme par miracle.

LE PRINCE.

Sois louée, ô fortune !... si vous n’exagérez rien, monsieur l’abbé. Ainsi rien n’a été épargné pour façonner son esprit, pour l’orner de toutes les connaissances qu’un prince doit posséder pour faire honneur à son nom et à sa condition ?

LE PRÉCEPTEUR.

Votre altesse est douée d’une profonde érudition. Elle pourra interroger elle-même mon noble élève, et voir que ses études ont été fortes et vraiment viriles.

LE PRINCE.

Le latin, le grec, j’espère ?

LE PRÉCEPTEUR.

Il possède le latin comme vous-même, j’ose le dire, monseigneur ; et le grec... comme...

Il sourit avec aisance.

LE PRINCE, riant de bonne grâce.

Comme vous, l’abbé ? À merveille, je vous en remercie, et vous accorde la supériorité sur ce point. Et l’histoire, la philosophie, les lettres ?

LE PRÉCEPTEUR.

Je puis répondre oui avec assurance ; tout l’honneur en revient à la haute intelligence de l’élève. Ses progrès ont été rapides jusqu’au prodige.

LE PRINCE.

Il aime l’étude ? Il a des goûts sérieux ?

LE PRÉCEPTEUR.

Il aime l’étude, et il aime aussi les violents exercices, la chasse, les armes, la course. En lui l’adresse, la persévérance et le courage suppléent à la force physique. Il a des goûts sérieux, mais il a aussi les goûts de son âge : les beaux chevaux, les riches habits, les armes étincelantes.

LE PRINCE.

S’il en est ainsi, tout est au mieux, et vous avez parfaitement saisi mes intentions. Maintenant, encore un mot. Vous avez su donner à ses idées cette tendance particulière, originale... Vous savez ce que je veux dire ?

LE PRÉCEPTEUR.

Oui, monseigneur. Dès sa plus tendre enfance (votre altesse avait donné elle-même à son imagination cette première impulsion), il a été pénétré de la grandeur du rôle masculin, et de l’abjection du rôle féminin dans la nature et dans la société. Les premiers tableaux qui ont frappé ses regards, les premiers traits de l’histoire qui ont éveillé ses idées, lui ont montré la faiblesse et l’asservissement d’un sexe, la liberté et la puissance de l’autre. Vous pouvez voir sur ces panneaux les fresques que j’ai fait exécuter par vos ordres : ici l’enlèvement des Sabines, sur cet autre la trahison de Tarpéia ; puis le crime et le châtiment des filles de Danaüs ; là une vente de femmes esclaves en Orient ; ailleurs, ce sont des reines répudiées, des amantes méprisées ou trahies, des veuves indoues immolées sur les bûchers de leurs époux ; partout la femme esclave, propriété, conquête, n’essayant de secouer ses fers que pour encourir une peine plus rude encore, et ne réussissant à les briser que par le mensonge, la trahison, les crimes lâches et inutiles.

LE PRINCE.

Et quels sentiments ont éveillés en lui ces exemples continuels ?

LE PRÉCEPTEUR.

Un mélange d’horreur et de compassion, de sympathie et de haine...

LE PRINCE.

De sympathie, dites-vous ? A-t-il jamais vu aucune femme ? A-t-il jamais pu échanger quelques paroles avec des personnes d’un autre sexe que... le sien ?...

LE PRÉCEPTEUR.

Quelques paroles, sans doute ; quelques idées, jamais. Il n’a vu que de loin les filles de la campagne, et il éprouve une insurmontable répugnance à leur parler.

LE PRINCE.

Et vraiment vous croyez être sûr qu’il ne se doute pas lui-même de la vérité ?

LE PRÉCEPTEUR.

Son éducation a été si chaste, ses pensées sont si pures, une telle ignorance a enveloppé pour lui la vérité d’un voile si impénétrable, qu’il ne soupçonne rien, et n’apprendra que de la bouche de votre altesse ce qu’il doit apprendre. Mais je dois vous prévenir que ce sera un coup bien rude, une douleur bien vive, bien exaltée peut-être... De telles causes devaient amener de tels effets...

LE PRINCE.

Sans doute... cela est bon. Vous le préparerez par un entretien, ainsi que nous en sommes convenus.

LE PRÉCEPTEUR.

Monseigneur, j’entends le galop d’un cheval... C’est lui. Si vous voulez le voir par cette fenêtre... il approche.

LE PRINCE, se levant avec vivacité et regardant par la fenêtre en se cachant avec le rideau.

Quoi ! ce jeune homme monté sur un cheval noir, rapide comme la tempête ?

LE PRÉCEPTEUR, avec orgueil.

Oui, monseigneur.

LE PRINCE.

La poussière qu’il soulève me dérobe ses traits... Cette belle chevelure, cette taille élégante... Oui, ce doit être un joli cavalier... bien posé sur son cheval ; de la grâce, de l’adresse, de la force même... Eh bien ! va-t-il donc sauter la barrière, ce jeune fou ?

LE PRÉCEPTEUR.

Toujours, monseigneur.

LE PRINCE.

Bravissimo ! Je n’aurais pas fait mieux à vingt-cinq ans. L’abbé, si le reste de l’éducation a aussi bien réussi, je vous en fais mon compliment et je vous en récompenserai de manière à vous satisfaire, soyez-en certain. Maintenant j’entre dans l’appartement que vous m’avez destiné. Derrière cette cloison, j’entendrai votre entretien avec lui. J’ai besoin d’être préparé moi-même à le voir, de le connaître un peu avant de m’adresser à lui. Je suis ému, je ne vous le cache pas, monsieur l’abbé. Ceci est une circonstance grave dans ma vie et dans celle de cet enfant. Tout va être décidé dans un instant. De sa première impression dépend l’honneur de toute une famille. L’honneur ! mot vide et tout-puissant !...

LE PRÉCEPTEUR.

La victoire vous restera comme toujours, monseigneur. Son âme romanesque, dont je n’ai pu façonner absolument à votre guise tous les instincts, se révoltera peut-être au premier choc ; mais l’horreur de l’esclavage, la soif d’indépendance, d’agitation et de gloire triompheront de tous les scrupules.

LE PRINCE.

Puissiez-vous deviner juste ! Je l’entends... son pas est délibéré !... J’entre ici... Je vous donne une heure... plus ou moins, selon...

LE PRÉCEPTEUR.

Monseigneur, vous entendrez tout. Quand vous voudrez qu’il paraisse devant vous, laissez tomber un meuble ; je comprendrai.

LE PRINCE.

Soit !

Il entre dans l’appartement voisin.

 

 

Scène III

 

LE PRÉCEPTEUR, GABRIEL

 

Gabriel en habit de chasse à la mode du temps, cheveux longs, bouclés, en désordre, le fouet à la main. Il se jette sur une chaise, essoufflé, et s’essuie le front.

GABRIEL.

Ouf ! je n’en puis plus.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous êtes pâle, en effet, monsieur. Auriez-vous éprouvé quelque accident ?

GABRIEL.

Non, mais mon cheval a failli me renverser. Trois fois il s’est dérobé au milieu de la course. C’est une chose étrange et qui ne m’est pas encore arrivée depuis que je le monte. Mon écuyer dit que c’est d’un mauvais présage. À mon sens, cela présage que mon cheval devient ombrageux.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous semblez ému... Vous dites que vous avez failli être renversé ?

GABRIEL.

Oui, en vérité. J’ai failli l’être à la troisième fois, et à ce moment j’ai été effrayé.

LE PRÉCEPTEUR.

Effrayé ? vous, si bon cavalier ?

GABRIEL.

Eh bien ! j’ai eu peur, si vous l’aimez mieux.

LE PRÉCEPTEUR.

Parlez moins haut, monsieur, l’on pourrait vous entendre.

GABRIEL.

Eh ! que m’importe ? Ai-je coutume d’observer mes paroles et de déguiser ma pensée ? Quelle honte y a-t-il ?

LE PRÉCEPTEUR.

Un homme ne doit jamais avoir peur.

GABRIEL.

Autant voudrait dire, mon cher abbé, qu’un homme ne doit jamais avoir froid, ou ne doit jamais être malade. Je crois seulement qu’un homme ne doit jamais laisser voir à son ennemi qu’il a peur.

LE PRÉCEPTEUR.

Il y a dans l’homme une disposition naturelle à affronter le danger, et c’est ce qui le distingue de la femme très particulièrement.

GABRIEL.

La femme ! la femme, je ne sais à quel propos vous me parlez toujours de la femme. Quant à moi, je ne sens pas que mon âme ait un sexe, comme vous tâchez souvent de me le démontrer. Je ne sens en moi une faculté absolue pour quoi que ce soit : par exemple, je ne me sens pas brave d’une manière absolue, ni poltron non plus d’une manière absolue. Il y a des jours où sous l’ardent soleil de midi, quand mon front est en feu, quand mon cheval est enivré, comme moi, de la course, je franchirais, seulement pour me divertir, les plus affreux précipices de nos montagnes. Il est des soirs où le bruit d’une croisée agitée par la brise me fait frissonner, et où je ne passerais pas sans lumière le seuil de la chapelle pour toutes les gloires du monde. Croyez-moi nous sommes tous sous l’impression du moment, et l’homme qui se vanterait devant moi de n’avoir jamais eu peur me semblerait un grand fanfaron, de même qu’une femme pourrait dire devant moi qu’elle a des jours de courage sans que j’en fusse étonné. Quand je n’étais encore qu’un enfant, je m’exposais souvent au danger plus volontiers qu’aujourd’hui : c’est que je n’avais pas conscience du danger.

LE PRÉCEPTEUR.

Mon cher Gabriel, vous êtes très ergoteur aujourd’hui... Mais laissons cela. J’ai à vous entretenir...

GABRIEL.

Non, non ! je veux achever mon ergotage et vous prendre par vos propres arguments... Je sais bien pourquoi vous voulez détourner la conversation...

LE PRÉCEPTEUR.

Je ne vous comprends pas.

GABRIEL.

Oui-da ! vous souvenez-vous de ce ruisseau que vous ne vouliez pas passer parce que le pont de branches entrelacées ne tenait presque plus à rien ? et moi j’étais au milieu, pourtant ! Vous ne voulûtes pas quitter la rive, et à votre prière je revins sur mes pas. Vous aviez donc peur ?

LE PRÉCEPTEUR.

Je ne me rappelle pas cela.

GABRIEL.

Oh ! que si !

LE PRÉCEPTEUR.

J’avais peur pour vous, sans doute.

GABRIEL.

Non, puisque j’étais déjà à moitié passé. Il y avait autant de danger pour moi à revenir qu’à continuer.

LE PRÉCEPTEUR.

Et vous en voulez conclure...

GABRIEL.

Que, puisque moi, enfant de dix ans, n’ayant pas conscience du danger, j’étais plus téméraire que vous, homme sage et prévoyant, il en résulte que la bravoure absolue n’est pas le partage exclusif de l’homme, mais plutôt celui de l’enfant, et, qui sait ? peut-être aussi celui de la femme.

LE PRÉCEPTEUR.

Où avez-vous pris toutes ces idées ? Jamais je ne vous ai vu si raisonneur.

GABRIEL.

Oh ! bien, oui ! je ne vous dis pas tout ce qui me passe par la tête.

LE PRÉCEPTEUR, inquiet.

Quoi donc, par exemple ?

GABRIEL.

Bah ! je ne sais quoi ! Je me sens aujourd’hui dans une disposition singulière. J’ai envie de me moquer de tout.

LE PRÉCEPTEUR.

Et qui vous a mis ainsi en gaieté ?

GABRIEL.

Au contraire, je suis triste ! Tenez, j’ai fait un rêve bizarre qui m’a préoccupé et comme poursuivi tout le jour.

LE PRÉCEPTEUR.

Quel enfantillage ! et ce rêve...

GABRIEL.

J’ai rêvé que j’étais femme.

LE PRÉCEPTEUR.

En vérité, cela est étrange... Et d’où vous est venue cette imagination ?

GABRIEL.

D’où viennent les rêves ? Ce serait à vous de me l’expliquer, mon cher professeur.

LE PRÉCEPTEUR.

Et ce rêve vous était sans doute désagréable ?

GABRIEL.

Pas le moins du monde ; car, dans mon rêve, je n’étais pas un habitant de cette terre. J’avais des ailes, et je m’élevais à travers les mondes, vers je ne sais quel monde idéal. Des voix sublimes chantaient autour de moi ; je ne voyais personne ; mais des nuages légers et brillants, qui passaient dans l’éther, reflétaient ma figure, et j’étais une jeune fille vêtue d’une longue robe flottante et couronnée de fleurs.

LE PRÉCEPTEUR.

Alors vous étiez un ange, et non pas une femme.

GABRIEL.

J’étais une femme ; car tout à coup mes ailes se sont engourdies, l’éther s’est fermé sur ma tête, comme une voûte de cristal impénétrable, et je suis tombé, tombé... et j’avais au cou une lourde chaîne dont le poids m’entraînait vers l’abîme ; et alors je me suis éveillé, accablé de tristesse, de lassitude et d’effroi... Tenez, n’en parlons plus. Qu’avez-vous à m’enseigner aujourd’hui ?

LE PRÉCEPTEUR.

J’ai une conversation sérieuse à vous demander, une importante nouvelle à vous apprendre, et je réclamerai toute votre attention.

GABRIEL.

Une nouvelle ! ce sera donc la première de ma vie, car j’entends dire les mêmes choses depuis que j’existe. Est-ce une lettre de mon grand-père ?

LE PRÉCEPTEUR.

Mieux que cela.

GABRIEL.

Un présent ? Peu m’importe. Je ne suis plus un enfant pour me réjouir d’une nouvelle arme ou d’un nouvel habit. Je ne conçois pas que mon grand-père ne songe à moi que pour s’occuper de ma toilette ou de mes plaisirs.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous aimez pourtant la parure, un peu trop même.

GABRIEL.

C’est vrai ; mais je voudrais que mon grand-père me considérât comme un jeune homme, et m’admit à l’honneur insigne de faire sa connaissance.

LE PRÉCEPTEUR.

Eh bien, mon cher monsieur, cet honneur ne tardera pas à vous être accordé.

GABRIEL.

C’est ce qu’on me dit tous les ans.

LE PRÉCEPTEUR.

Et c’est ce qui arrivera demain.

GABRIEL, avec une satisfaction sérieuse.

Ah ! enfin !

LE PRÉCEPTEUR.

Cette nouvelle comble tous vos vœux ?

GABRIEL.

Oui, j’ai beaucoup de choses à dire à mon noble parent, beaucoup de questions à lui faire, et probablement de reproches à lui adresser.

LE PRÉCEPTEUR, effrayé.

Des reproches ?

GABRIEL.

Oui, pour la solitude où il me tient depuis que je suis au monde. Or, j’en suis las, et je veux connaître ce monde dont on me parle tant, ces hommes qu’on me vante, ces femmes qu’on rabaisse, ces biens qu’on estime, ces plaisirs qu’on recherche... Je veux tout connaître, tout sentir, tout posséder, tout braver ! Ah ! cela vous étonne ; mais, écoutez : on peut élever des faucons en cage et leur faire perdre le souvenir ou l’instinct de la liberté : un jeune homme est un oiseau doué de plus de mémoire et de réflexion.

LE PRÉCEPTEUR.

Votre illustre parent vous fera connaître ses intentions, vous lui manifesterez vos désirs. Ma tâche envers vous est terminée, mon cher élève, et je désire que son altesse n’ait pas lieu de la trouver mal remplie.

GABRIEL.

Grand merci ! Si je montre quelque bon sens, tout l’honneur en reviendra à mon cher précepteur ; si mon grand-père trouve que je ne suis qu’un sot, mon précepteur s’en lavera les mains en disant qu’il n’a pu rien tirer de ma pauvre cervelle.

LE PRÉCEPTEUR.

Espiègle ! m’écouterez-vous enfin ?

GABRIEL.

Écouter quoi ? J’ai cru que vous m’aviez tout dit.

LE PRÉCEPTEUR.

Je n’ai pas commencé.

GABRIEL.

Cela sera-t-il bien long ?

LE PRÉCEPTEUR.

Non, à moins que vous ne m’interrompiez sans cesse.

GABRIEL.

Je suis muet.

LE PRÉCEPTEUR.

Je vous ai souvent expliqué ce que c’est qu’un majorat, et comment la succession d’une principauté avec les titres, les droits, privilèges, honneurs et richesses y attachés...

Gabriel bâille en se cachant.

Vous ne m’écoutez pas ?

GABRIEL.

Pardonnez-moi.

LE PRÉCEPTEUR.

Je vous ai dit...

GABRIEL.

Oh ! pour Dieu, l’abbé, ne recommencez pas. Je puis achever la phrase, je la sais par cœur : « Et richesses y attachés, peuvent passer alternativement, dans les familles, de la branche aînée à la branche cadette, et repasser de la branche cadette à la branche aînée, réciproquement, par la loi de transmission d’héritage, à l’aîné des enfants mâles d’une des branches, quand la branche collatérale ne se trouve plus représentée que par des filles. » Est-ce là tout ce que vous aviez de nouveau et d’intéressant à me dire ! Vraiment, si vous ne m’aviez jamais appris rien de mieux, j’aimerais autant ne rien savoir du tout.

LE PRÉCEPTEUR.

Ayez un peu de patience, songez qu’il m’en faut souvent beaucoup avec vous.

GABRIEL.

C’est vrai, mon ami, pardonnez-moi. Je suis mal disposé aujourd’hui.

LE PRÉCEPTEUR.

Je m’en aperçois. Peut être vaudrait-il mieux remettre la conversation à demain ou à ce soir.

Léger bruit dans le cabinet.

GABRIEL.

Qui est là-dedans ?

LE PRÉCEPTEUR.

Vous le saurez si vous voulez m’entendre.

GABRIEL, vivement.

Lui ! mon grand-père, peut-être ?...

LE PRÉCEPTEUR.

Peut-être.

GABRIEL, courant vers la porte.

Comment peut-être ! et vous me faites languir !...

Il essaie d’ouvrir. La porte est fermée en dedans.

Quoi ! il est ici, et on me le cache !

LE PRÉCEPTEUR.

Arrêtez, il repose.

GABRIEL.

Non ! il a remué, il a fait du bruit.

LE PRÉCEPTEUR.

Il est fatigué, souffrant ; vous ne pouvez pas le voir.

GABRIEL.

Pourquoi s’enferme-t-il pour moi ? Je serais entré sans bruit ; je l’aurais veillé avec amour durant son sommeil ; j’aurais contemplé ses traits vénérables. Tenez, l’abbé, je l’ai toujours pressenti, il ne m’aime pas. Je suis seul au monde, moi : j’ai un seul protecteur, un seul parent, et je ne suis pas connu, je ne suis pas aimé de lui !

LE PRÉCEPTEUR.

Chassez, mon cher élève, ces tristes et coupables pensées. Votre illustre aïeul ne vous a pas donné ces preuves banales d’affection qui sont d’usage dans les classes obscures...

GABRIEL.

Plût au ciel que je fusse né dans ces classes ! Je ne serais pas un étranger, un inconnu pour le chef de ma famille.

LE PRÉCEPTEUR.

Gabriel, vous apprendrez aujourd’hui un grand secret qui vous expliquera tout ce qui vous a semblé énigmatique jusqu’à présent ; je ne vous cache pas que vous touchez à l’heure la plus solennelle et la plus redoutable qui ait encore sonné pour vous. Vous verrez quelle immense, quelle incroyable sollicitude s’est étendue sur vous depuis l’instant de votre naissance jusqu’à ce jour. Armez-vous de courage. Vous avez une grande résolution à prendre, une grande destinée à accepter aujourd’hui. Quand vous aurez appris ce que vous ignorez, vous ne direz pas que vous n’êtes pas aimé. Vous savez, du moins, que votre naissance fut attendue comme une faveur céleste, comme un miracle. Votre père était malade, et l’on avait presque perdu l’espoir de lui voir donner le jour à un héritier de son titre et de ses richesses. Déjà la branche cadette des Bramante triomphait dans l’espoir de succéder au glorieux titre que vous porterez un jour...

GABRIEL.

Oh ! je sais tout cela. En outre, j’ai deviné beaucoup de choses que vous ne me disiez pas. Sans doute, la jalousie divisait les deux frères Julien et Octave, mon père et mon oncle ; peut-être aussi mon grand-père nourrissait-il dans son âme une secrète préférence pour son fils aîné... Je vins au monde. Grande joie pour tous, excepté pour moi, qui ne fus pas gratifié par le ciel d’un caractère à la hauteur de ces graves circonstances.

LE PRÉCEPTEUR.

Que dites-vous ?

GABRIEL.

Je dis que cette transmission d’héritage de mâle en mâle est une loi fâcheuse, injuste peut-être. Ce continuel déplacement de possession entre les diverses branches d’une famille ne peut qu’allumer le feu de la jalousie, aigrir les ressentiments, susciter la haine entre les proches parents, forcer les pères à détester leurs filles, faire rougir les mères d’avoir donné le jour à des enfants de leur sexe !... Que sais-je ! L’ambition et la cupidité doivent pousser de fortes racines dans une famille ainsi assemblée comme une meute affamée autour de la curée du majorat, et l’histoire m’a appris qu’il en peut résulter des crimes qui font l’horreur et la honte de l’humanité. Eh bien, qu’avez-vous à me regarder ainsi, mon cher maître ? vous voilà tout troublé ! Ne m’avez-vous pas nourri de l’histoire des grands hommes et des lâches ? Ne m’avez-vous pas toujours montré l’héroïsme et la franchise aux prises avec la perfidie et la bassesse ? Êtes-vous étonné qu’il m’en suit resté quelque notion de justice, quelque amour de la vérité ?

LE PRÉCEPTEUR, baissant la voix.

Gabriel, vous avez raison ; mais, pour l’amour du ciel, soyez moins tranchant et moins hardi en présence de votre aïeul.

On remue avec impatience dans le cabinet.

GABRIEL, à voix haute.

Tenez, l’abbé, j’ai meilleure opinion de mon grand-père ; je voudrais qu’il m’entendît. Peut-être sa présence va m’intimider ; je serais bien aise pourtant qu’il put lire dans mon âme, et voir qu’il se trompe, depuis deux ans, en m’envoyant toujours des jouets d’enfant.

LE PRÉCEPTEUR.

Je le répète, vous ne pouvez comprendre encore quelle a été sa tendresse pour vous. Ne soyez point ingrat envers le ciel ; vous pouviez naître déshérité de tous ces biens dont la fortune vous a comblé, de tout cet amour qui veille sur vous mystérieusement et assidûment...

GABRIEL.

Sans doute je pouvais naître femme, et alors adieu la fortune et l’amour de mes parents ! J’eusse été une créature maudite, et, à l’heure qu’il est, j’expierais sans doute au fond d’un cloître le crime de ma naissance. Mais ce n’est pas mon grand-père qui m’a fait la grâce et l’honneur d’appartenir à la race mâle.

LE PRÉCEPTEUR, de plus en plus troublé.

Gabriel, vous ne savez pas de quoi vous parlez.

GABRIEL.

Il serait plaisant que j’eusse à remercier mon grand-père de ce que je suis son petit-fils ! C’est à lui plutôt de me remercier d’être né tel qu’il me souhaitait ; car il haïssait... du moins il n’aimait pas son fils Octave, et il eût été mortifié de laisser son titre aux enfants de celui-ci. Oh ! j’ai compris depuis longtemps malgré vous : vous n’êtes pas un grand diplomate, mon bon abbé ; vous êtes trop honnête homme pour cela...

LE PRÉCEPTEUR, à voix basse.

Gabriel, je vous conjure...

On laisse tomber un meuble avec fracas dans le cabinet.

GABRIEL.

Tenez ! pour le coup, le prince est éveillé. Je vais le voir enfin, je vais savoir ses desseins ; je veux entrer chez lui.

Il va résolument vers la porte, le prince la lui ouvre et paraît sur le seuil. Gabriel, intimidé, s’arrête. Le prince lui prend la main et l’emmène dans le cabinet, dont il referme sur lui la porte avec violence.

 

 

Scène IV

 

LE PRÉCEPTEUR, seul

 

Le vieillard est irrité, l’enfant en pleine révolte, moi couvert de confusion. Le vieux Jules est vindicatif, et la vengeance est si facile aux hommes puissants ! Pourtant son humeur bizarre et ses décisions imprévues peuvent me faire tout à coup un mérite de ce qui est maintenant lui semble une faute. Puis, il est homme d’esprit avant tout, et l’intelligence lui tient lieu de justice ; il comprendra que toute la faute est à lui, et que son système bizarre ne pouvait amener que de bizarres résultats. Mais quelle guêpe furieuse a donc piqué aujourd’hui la langue de mon élève ? je ne l’avais jamais vu ainsi. Je me perdrais en de vaines prévisions sur l’avenir de cette étrange créature : son avenir est insaisissable comme la nature de son esprit... Pouvais-je donc être un magicien plus savant que la nature, et détruire l’œuvre divine dans un cerveau humain ? Je l’eusse pu peut-être par le mensonge et la corruption ; mais cet enfant l’a dit, j’étais trop honnête pour remplir dignement la tâche difficile dont j’étais chargé. Je n’ai pu lui cacher la véritable moralité des faits, et ce qui devait servir à fausser son jugement n’a servi qu’à le diriger...

Il écoute les voix qui se font entendre dans le cabinet.

On parle haut... la voix du vieillard est âpre et sèche, celle de l’enfant tremblante de colère... Quoi ! il ose braver celui que nul n’a bravé impunément ! Ô Dieu ! fais qu’il ne devienne pas un objet de haine pour cet homme impitoyable !

Il écoute encore.

Le vieillard menace, l’enfant résiste... Cet enfant est noble et généreux ; oui, c’est une belle âme, et il aurait fallu la corrompre et l’avilir, car le besoin de justice et de sincérité sera son supplice dans la situation impossible où on le jette. Hélas ! ambition, tourment des princes, quels infâmes conseils ne leur donnes-tu pas, et quelles consolations ne peux-tu pas leur donner aussi !... Oui, l’ambition, la vanité, peuvent l’emporter dans l’âme de Gabriel, et le fortifier contre le désespoir...

Il écoute.

Le prince parle avec véhémence... Il vient par ici... Affronterai-je sa colère ?... Oui, pour en préserver Gabriel... Faites, ô Dieu, qu’elle retombe sur moi seul... L’orage semble se calmer ; c’est maintenant Gabriel qui parle avec assurance... Gabriel ! étrange et malheureuse créature, unique sur la terre !... mon ouvrage, c’est-à-dire mon orgueil et mon remords !... mon supplice aussi ! Ô Dieu ! vous seul savez quels tourments j’endure depuis deux ans... Vieillard insensé ! toi qui n’as jamais senti battre ton cœur que pour la vile chimère de la fausse gloire, tu n’as pas soupçonné ce que je pouvais souffrir, moi ! Dieu, vous m’avez donné une grande force, je vous remercie de ce que mon épreuve est finie. Me punirez-vous pour l’avoir acceptée ? Non ! car à ma place un autre peut-être en eût odieusement abusé... et j’ai du moins préservé tant que je l’ai pu l’être que je ne pouvais pas sauver.

 

 

Scène V

 

LE PRINCE, GABRIEL, LE PRÉCEPTEUR

 

GABRIEL, avec exaspération.

Laissez-moi, j’en ai assez entendu ; pas un mot de plus, ou j’attente à ma vie. Oui, c’est le châtiment que je devrais vous infliger pour ruiner les folles espérances de votre haine insatiable et de votre orgueil insensé.

LE PRÉCEPTEUR.

Mon cher enfant, au nom du ciel, modérez-vous... Songez à qui vous parlez.

GABRIEL.

Je parle à celui dont je suis à jamais l’esclave et la victime ! Ô honte ! honte et malédiction sur le jour où je suis né !

LE PRINCE.

La concupiscence parle-t-elle déjà tellement à vos sens que l’idée d’une éternelle chasteté vous exaspère à ce point ?

GABRIEL.

Tais-toi, vieillard ! Tes lèvres vont se dessécher si tu prononces des mots dont tu ne comprends pas le sens auguste et sacré. Ne m’attribue pas des pensées qui n’ont jamais souillé mon âme. Tu m’as bien assez outragé en me rendant, au sortir du sein maternel, l’instrument de la haine, le complice de l’imposture et de la fraude. Faut-il que je vive sous le poids d’un mensonge éternel, d’un vol que les lois puniraient avec la dernière ignominie !

LE PRÉCEPTEUR.

Gabriel ! Gabriel ! vous parlez à votre aïeul !...

LE PRINCE.

Laissez-le exprimer sa douleur et donner un libre cours à son exaltation. C’est un véritable accès de démence dont je n’ai pas à m’occuper. Je ne vous dis plus qu’un mot, Gabriel : entre le sort brillant d’un prince et l’éternelle captivité du cloître, choisissez ! Vous êtes encore libre. Vous pouvez faire triompher mes ennemis, avilir le nom que vous portez, souiller la mémoire de ceux qui vous ont donné le jour, déshonorer mes cheveux blancs... Si telle est votre résolution, songez que l’infamie et la misère retomberont sur vous le premier, et voyez si la satisfaction des plus grossiers instincts peut compenser l’horreur d’une telle chute.

GABRIEL.

Assez, assez, vous dis-je ! Les motifs que vous attribuez à ma douleur sont dignes de votre imagination, mais non de la mienne...

Il s’assied et cache sa tête dans ses mains.

LE PRÉCEPTEUR, bas au prince.

Monseigneur, il faudrait en effet le laisser à lui-même quelques instants ; il ne se connaît plus.

LE PRINCE, de même.

Vous avez raison. Venez avec moi, monsieur l’abbé.

LE PRÉCEPTEUR, bas.

Votre altesse est fort irritée contre moi ?

LE PRINCE, de même.

Au contraire. Vous avez atteint le but mieux que je ne l’aurais fait moi-même. Ce caractère m’offre plus de garantie de discrétion que je n’eusse osé l’espérer.

LE PRÉCEPTEUR, à part.

Cœur de pierre !

Ils sortent.

 

 

Scène VI

 

GABRIEL, seul

 

Le voilà donc, cet horrible secret que j’avais deviné ! Ils ont enfin osé me le révéler en face ! Impudent vieillard ! Comment n’es-tu pas rentré sous terre, quand tu m’as vu, pour te punir et te confondre, affecter tant d’ignorance et d’étonnement ! Les insensés ! comment pouvaient-ils croire que j’étais encore la dupe de leur insolent artifice ? Admirable ruse, en effet ! M’inspirer l’horreur de ma condition, afin de me fouler aux pieds ensuite, et de me dire : Voilà pourtant ce que vous êtes... voilà où nous allons vous reléguer si vous n’acceptez pas la complicité de notre crime ! Et l’abbé ! l’abbé lui-même que je croyais si honnête et si simple, il le savait ! Marc le sait peut-être aussi ! Combien d’autres peuvent le savoir ? Je n’oserai plus lever les yeux, sur personne. Ah ! quelquefois encore je voulais en douter. Ô mon rêve ! mon rêve de cette nuit, mes ailes !... ma chaîne !

Il pleure amèrement. S’essuyant les yeux.

Mais le fourbe s’est pris dans son propre piège, il m’a livré enfin le point le plus sensible de sa haine. Je vous punirai, ô imposteurs ! je vous ferai partager mes souffrances ; je vous ferai connaître l’inquiétude, et l’insomnie, et la peur de la honte... Je suspendrai le châtiment à un cheveu, et je le ferai planer sur ta tête blanche, à vieux Jules ! jusqu’à ton dernier soupir. Tu m’avais soigneusement caché l’existence de ce jeune homme ! ce sera là ma consolation, la réparation de l’iniquité à laquelle on m’associe ! Pauvre parent ! pauvre victime, toi aussi ! Errant, vagabond, criblé de dettes, plongé dans la débauche, disent-ils, avili, dépravé, perdu, hélas ! peut-être. La misère dégrade ceux qu’on élève dans le besoin des honneurs et dans la soif des richesses. Et le cruel vieillard s’en réjouit ! Il triomphe de voir son petit-fils dans l’abjection, parce que le père de cet infortuné a osé contrarier ses volontés absolues, qui sait ? dévoiler quelqu’une de ses turpitudes, peut-être ! Eh bien ! je te tendrai la main, moi qui suis dans le fond de mon âme plus avili et plus malheureux que lui encore ; je m’efforcerai de te retirer du bourbier, et de purifier ton âme par une amitié sainte. Si je n’y réussis pas, je comblerai du moins par mes richesses l’abîme de ta misère, je te restituerai ainsi l’héritage qui t’appartient ; et, si je ne puis te rendre ce vain titre que tu regrettes peut-être, et que je rougis de porter à ta place, je m’efforcerai du moins de détourner sur toi la faveur des rois, dont tous les hommes sont jaloux. Mais quel nom porte-t-il ? Et où le trouverai-je ? Je le saurai : je dissimulerai, je tromperai, moi aussi ! Et quand la confiance et l’amitié auront rétabli l’égalité entre lui et moi, ils le sauront !... Leur inquiétude sera poignante. Puisque tu m’insultes, ô vieux Jules ! puisque tu crois que la chasteté m’est si pénible, ton supplice sera d’ignorer à quel point mon âme est plus chaste et ma volonté plus ferme que tu ne peux le concevoir !...

Allons ! du courage ! Mon Dieu ! mon Dieu ! vous êtes le père de l’orphelin, l’appui du faible, le défenseur de l’opprimé !

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Une taverne.

 

 

Scène première

 

GABRIEL, MARC, GROUPES attablés, L’HÔTE, allant et venant, puis LE COMTE ASTOLPHE DE BRAMANTE

 

GABRIEL, s’asseyant à une table.

Marc ! prends place ici, en face de moi ; assis, vite !

MARC, hésitant à s’asseoir.

Monseigneur... ici ?...

GABRIEL.

Dépêche ! tous ces lourdauds nous regardent. Sois un peu moins empesé... Nous ne sommes point ici dans le château de mon grand-père. Demande du vin.

Marc frappe sur la table. L’hôte s’approche.

L’HÔTE.

Quel vin servirai-je à vos excellences ?

MARC, à Gabriel.

Quel vin servira-t-on à votre excellence ?

GABRIEL, à l’hôte.

Belle question ! pardieu ! du meilleur.

L’hôte s’éloigne. À Marc.

Ah çà ! ne saurais-tu prendre des manières plus dégagées ? Oublies-tu où nous sommes, et veux-tu me compromettre ?

MARC.

Je ferai mon possible... Mais en vérité je n’ai pas l’habitude... Êtes-vous bien sûr que ce soit ici ?...

GABRIEL.

Très sûr. Ah ! le local a mauvais air, j’en conviens ; mais c’est la manière de voir les choses qui fait tout. Allons, vieil ami, un peu d’aplomb.

MARC.

Je souffre de vous voir ici !... Si quelqu’un allait vous reconnaître...

GABRIEL.

Eh bien ! cela ferait le meilleur effet du monde.

Groupe d’Étudiant.

UN ÉTUDIANT.

Gageons que ce jeune vaurien vient ici avec son oncle pour le griser et lui avouer ses dettes entre deux vins.

AUTRE ÉTUDIANT.

Cela ? C’est un garçon rangé. Rien qu’aux plis de sa fraise on voit que c’est un pédant.

UN AUTRE.

Lequel des deux ?

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

L’un et l’autre.

MARC, frappant sur la table.

Eh bien ! ce vin ?

GABRIEL.

À merveille ! frappe plus fort.

Groupe de spadassins.

PREMIER SPADASSIN.

Ces gens-là sont bien pressés ! Est-ce que la gorge brûle à ce vieux fou ?

SECOND SPADASSIN.

Ils sont mis proprement.

TROISIÈME SPADASSIN.

Hein ! un vieillard et un enfant ! quelle heure est-il ?

PREMIER SPADASSIN.

Occupe l’hôte, afin qu’il ne les serve pas trop vite. Pour peu qu’ils vident deux flacons, nous gagnerons bien minuit.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Ils sont bien armés.

TROISIÈME SPADASSIN.

Bah ! l’un sans barbe, l’autre sans dents.

Astolphe entre.

PREMIER SPADASSIN.

Ouf ! voilà ce ferrailleur d’Astolphe. Quand serons-nous débarrassés de lui ?

QUATRIÈME SPADASSIN.

Quand nous voudrons.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Il est seul ce soir.

QUATRIÈME SPADASSIN.

Attention !

Il montre les étudiants, qui se lèvent.

Le groupe d’étudiants.

PREMIER ÉTUDIANT.

Voilà le roi des tapageurs, Astolphe. Invitons-le à vider un flacon avec nous ; sa gaieté nous réveillera.

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

Ma foi, non. Il se fait tard ; les rues sont mal fréquentées.

PREMIER ÉTUDIANT.

N’as-tu pas ta rapière ?

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

Ah ! je suis las de ces sottises-là. C’est l’affaire des sbires, et non la nôtre, de faire la guerre aux voleurs toutes les nuits.

TROISIÈME ÉTUDIANT.

Et puis je n’aime guère ton Astolphe. Il a beau être gueux et débauché, il ne peut oublier qu’il est gentilhomme, et de temps en temps il lui prend, comme malgré lui, des airs de seigneurie qui me donnent envie de le souffleter.

DEUXIÈME ÉTUDIANT.

Et ces deux cuistres qui boivent là tristement dans un coin me font l’effet de barons allemands mal déguisés.

PREMIER ÉTUDIANT.

Décidément le cabaret est mal composé ce soir. Partons.

Ils paient l’hôte et sortent. Les spadassins suivent tous leurs mouvements. Gabriel est occupé à examiner Astolphe qui s’est jeté sur un banc d’un air farouche, les coudes appuyés sur la table, sans demander à boire et sans regarder personne.

MARC, bas à Gabriel.

C’est un beau jeune homme ; mais quelle mauvaise tenue ! Voyez, sa fraise est déchirée et son pourpoint couvert de taches.

GABRIEL.

C’est la faute de son valet de chambre. Quel noble front ! Ah ! si j’avais ces traits mâles et ces larges mains !...

PREMIER SPADASSIN, regardant par la fenêtre.

Ils sont loin... Si ces deux benêts qui restent là sans vider leurs verres pouvaient partir aussi...

DEUXIÈME SPADASSIN.

Lui chercher querelle ici ? L’hôte est poltron.

TROISIÈME SPADASSIN.

Raison de plus.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Il criera.

QUATRIÈME SPADASSIN.

On le fera taire.

Minuit sonne. Astolphe frappe du poing sur la table. Les sbires l’observent alternativement avec Gabriel, qui ne regarde qu’Astolphe.

MARC, bas à Gabriel.

Il y a là des gens de mauvaise mine qui vous regardent beaucoup.

GABRIEL.

C’est la gaucherie avec laquelle tu tiens ton verre qui les divertit.

MARC, buvant.

Ce vin est détestable, et je crains qu’il ne me porte à la tête.

Long silence.

PREMIER SPADASSIN.

Le vieux s’endort.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Il n’est pas ivre.

TROISIÈME SPADASSIN.

Mais il a une bonne dose d’hivers dans le ventre. Va voir un peu si Mezzani n’est pas par là dans la rue ; c’est son heure. Ce jeune gars qui ouvre là-bas de si grands yeux a un surtout de velours noir qui n’annonce pas des poches percées.

Le deuxième spadassin va à la porte.

L’HÔTE, à Astolphe.

Eh bien ! seigneur Astolphe, quel vin aurai-je l’honneur de vous servir ?

ASTOLPHE.

Va-t’en à tous les diables !

TROISIÈME SPADASSIN, à l’hôte à demi-voix, sans qu’Astolphe le remarque.

Ce seigneur vous a demandé trois fois du malvoisie.

L’HÔTE.

En vérité ?

Il sort en courant. Le premier spadassin fait un signe au troisième, qui met un banc en travers de la porte comme par hasard. Le deuxième rentre avec un cinquième compagnon.

LE PREMIER SPADASSIN.

Mezzani ?

MEZZANI, bas.

C’est entendu. D’une pierre deux coups... Le moment est bon. La ronde vient de passer. J’entame la querelle.

Haut.

Quel est donc le malappris qui se permet de bâiller de la sorte ?

ASTOLPHE.

Il n’y a de malappris ici que vous, mon maître.

Il recommence à bâiller, en étendant les bras avec affectation.

MEZZANI.

Seigneur mal peigné, prenez garde à vos manières.

ASTOLPHE, s’étendant comme pour dormir.

Tais-toi, bravache, j’ai sommeil.

PREMIER SPADASSIN, lui lançant son verre.

Astolphe, à ta santé !

ASTOLPHE.

À la bonne heure ; il me manquait d’avoir cassé quelque cruche ou battu quelque chien aujourd’hui.

Il s’élance au milieu d’eux en poussant sa table au-devant de lui avec rapidité. Il renverse la table des spadassins, leurs bouteilles et leurs flambeaux. Le combat s’engage.

MEZZANI, tenant Astolphe à la gorge.

Eh ! vous autres, lourdauds, tombez donc sur l’enfant.

PREMIER SPADASSIN, courant sur Gabriel.

Il tremble.

Marc se jette au-devant, il est renversé. Gabriel tue le spadassin d’un coup de pistolet à bout portant. Un autre s’élance vers lui. Marc se relève. Ils se battent. Gabriel est pâle et silencieux, mais il se bat avec sang-froid.

ASTOLPHE, qui s’est dégagé des mains de Mezzani, se rapproche de Gabriel en continuant à se battre.

Bien, mon jeune lion ! courage, mon beau jeune homme !...

Il traverse Mezzani de son épée.

MEZZANI, tombant.

À moi, camarades ! je suis mort...

L’HÔTE crie en dehors.

Au secours ! au meurtre ! on s’égorge dans ma maison !

Le combat continue.

DEUXIÈME SPADASSIN.

Mezzani mort... Sanche mourant... trois contre trois... Bonsoir !

Il s’enfuit vers la porte ; les deux autres veulent en faire autant. Astolphe se met en travers de la porte.

ASTOLPHE.

Non pas, non pas. Mort aux mauvaises bêtes ! À toi ! don Gibet ; à toi, coupe-bourse !...

Il en accule deux dans un coin, blesse l’un qui demande grâce. Marc poursuit l’autre qui cherche à fuir. Gabriel désarme le troisième, et lui met le poignard sur la gorge.

LE SPADASSIN, à Gabriel.

Grâce, mon jeune maître, grâce ! Vois, la fenêtre est ouverte, je puis me sauver... ne me perds pas ! C’était mon premier crime, ce sera le dernier... Ne me fais pas douter de la miséricorde de Dieu ! Laisse-moi !... pitié !...

GABRIEL.

Misérable ! que Dieu t’entende et te punisse doublement si tu blasphèmes !... Va !

LE SPADASSIN, montant sur la fenêtre.

Je m’appelle Giglio... Je te dois la vie !...

Il s’élance et disparaît. La garde entre et s’empare des deux autres, qui essayaient de fuir.

ASTOLPHE.

Bon ! à votre affaire, messieurs les sbires ! Vous arrivez, selon l’habitude, quand on n’a plus besoin de vous ! Enlevez-nous ces deux cadavres ; et vous, monsieur l’hôte, faites relever les tables.

À Gabriel, qui se lave les mains avec empressement.

Voilà de la coquetterie ; ces souillures étaient glorieuses, mon jeune brave !

GABRIEL, très pâle et près de défaillir.

J’ai horreur du sang.

ASTOLPHE.

Vrai Dieu ! il n’y paraît guère quand vous vous battez ! Laissez-moi serrer cette petite main blanche qui combat comme celle d’Achille.

GABRIEL, s’essuyant les mains avec un mouchoir de soie richement brodé.

De grand cœur, seigneur Astolphe, le plus téméraire des hommes !

Il lui serre la main.

MARC, à Gabriel.

Monseigneur, n’êtes-vous pas blessé ?

ASTOLPHE.

Monseigneur ? En effet, vous avez tout l’air d’un prince. Eh bien ! puisque vous connaissez mon nom, vous savez que je suis de bonne maison, et que vous pouvez, sans déroger, me compter parmi vos amis.

Se retournant vers les sbires, qui ont interrogé l’hôte et qui s’approchent pour le saisir.

Eh bien ! à qui en avez-vous maintenant, chers oiseaux de nuit ?

LE CHEF LES SBIRES.

Seigneur Astolphe, vous allez attendre en prison que la justice ait éclairci cette affaire.

À Gabriel.

Monsieur, veuillez aussi nous suivre.

ASTOLPHE, riant.

Comment ! éclairci ? Il me semble qu’elle est assez claire comme cela. Des assassins tombent sur nous ; ils étaient cinq contre trois, et parce qu’ils comptaient sur la faiblesse d’un vieillard et d’un enfant... Mais ce sont de braves compagnons... Ce jeune homme... Tiens, sbire, tu devrais te prosterner. En attendant, voilà pour boire... Laisse-nous tranquilles...

Il fouille dans sa poche.

Ah ! j’oubliais que j’ai perdu ce soir mon dernier écu... Mais demain... si je te retrouve dans quelque coupe-gorge comme celui-ci, je te paierai double aubaine... entendu ? Monsieur est un prince... le prince de... neveu du cardinal de...

À l’oreille du sbire.

Le bâtard du dernier pape...

À Gabriel.

Glissez-leur trois écus, et dites-leur votre nom.

GABRIEL, leur jetant sa bourse.

Le prince Gabriel de Bramante.

ASTOLPHE.

Bramante ! mon cousin germain ! Par Bacchus et par le diable ! il n’y a pas de bâtard dans notre famille...

LE CHEF DES SBIRES, recevant la bourse de Gabriel et regardant l’hôte avec hésitation.

En indemnisant l’hôte pour les meubles brisés et le vin répandu... cela peut s’arranger... Quand les assassins seront en jugement, vos seigneuries comparaîtront.

ASTOLPHE.

À tous les diables ! c’est assez d’avoir la peine de les larder... Je ne veux plus entendre parler d’eux.

Bas à Gabriel.

Quelque chose à l’hôte, et ce sera fini.

GABRIEL, tirant une autre bourse.

Faut-il donc acheter la police et les témoins, comme si nous étions des malfaiteurs !

ASTOLPHE.

Oui, c’est assez l’usage dans ce pays-ci.

L’HÔTE, refusant l’argent de Gabriel.

Non, monseigneur, je suis bien tranquille sur le dommage que ma maison a souffert. Je sais que votre altesse me le paiera généreusement, et je ne suis pas pressé. Mais il faut que justice se fasse. Je veux que ce tapageur d’Astolphe soit arrêté et demeure en prison jusqu’à ce qu’il m’ait payé la dépense qu’il fait chez moi depuis six mois. D’ailleurs je suis las du bruit et des rixes qu’il apporte ici tous les soirs avec ses méchants compagnons. Il a réussi à déconsidérer ma maison... C’est lui qui entame toujours les querelles, et je suis sûr que la scène de ce soir a été provoquée par lui...

UN DES SPADASSINS, garrotté.

Oui, oui ; nous étions là bien tranquilles...

ASTOLPHE, d’une voix tonnante.

Voulez-vous bien rentrer sous terre, abominable vermine ?

À l’hôte.

Ah ! ah ! déconsidérer la maison de monsieur !

Riant aux éclats.

Entacher la réputation du coupe-gorge de monsieur ! Un repaire d’assassins... une caverne de bandits...

L’HÔTE.

Et qu’y veniez-vous faire, monsieur, dans cette caverne de bandits ?

ASTOLPHE.

Ce que la police ne fait pas, purger la terre de quelques coupe-jarrets.

LE CHEF DES SBIRES.

Seigneur Astolphe, la police fait son devoir.

ASTOLPHE.

Bien dit, mon maître : à preuve que sans notre courage et nos armes nous étions assassinés là tout à l’heure.

L’HÔTE.

C’est ce qu’il faut savoir. C’est à la justice d’en connaître. Messieurs, faites votre devoir, ou je porte plainte.

LE CHEF DES SBIRES, d’un air digne.

La police sait ce qu’elle a à faire. Seigneur Astolphe, marchez avec nous.

L’HÔTE.

Je n’ai rien à dire contre ces nobles seigneurs.

Montrant Gabriel et Marc.

GABRIEL, aux sbires.

Messieurs, je vous suis. Si votre devoir est d’arrêter le seigneur Astolphe, mon devoir est de me remettre également entre les mains de la justice. Je suis complice de sa faute, si c’est une faute que de défendre sa vie contre des brigands. Un des cadavres qui gisaient ici tout à l’heure a péri de ma main.

ASTOLPHE.

Brave cousin !

L’HÔTE.

Vous, son cousin ? fi donc ! Voyez l’insolence ! un misérable qui ne paie pas ses dettes !

GABRIEL.

Taisez-vous, monsieur, les dettes de mon cousin seront payées. Mon intendant passera chez vous demain matin.

L’HÔTE, s’inclinant.

Il suffit, monseigneur.

ASTOLPHE.

Vous avez tort, cousin, cette dette-ci devrait être payée en coups de bâton. J’en ai bien d’autres auxquelles vous eussiez dû donner la préférence.

GABRIEL.

Toutes seront payées.

ASTOLPHE.

Je crois rêver... Est-ce que j’aurais fait mes prières ce matin ? ou ma bonne femme de mère aurait-elle payé une messe à mon intention ?

LE CHEF DES SBIRES.

En ce cas les affaires peuvent s’arranger...

GABRIEL.

Non, monsieur, la justice ne doit pas transiger ; conduisez-nous en prison... Gardez l’argent, et traitez-nous bien.

LE CHEF DES SBIRES.

Passez, monseigneur.

MARC, à Gabriel.

Y songez-vous ? en prison, vous, monseigneur ?

GABRIEL.

Oui, je veux connaître un peu de tout.

MARC.

Bonté divine ! que dira monseigneur votre grand-père ?

GABRIEL.

Il dira que je me conduis comme un homme.

 

 

Scène II

 

GABRIEL, ASTOLPHE, LE CHEF DES SBIRES, MARC

 

En prison.

Adolphe dort étendu sur un grabat. Marc est assoupi sur un banc au fond. Gabriel se promène à pas lents, et chaque fois qu’il passe devant Astolphe, il ralentit encore sa marche et le regarde.

GABRIEL.

Il dort comme s’il n’avait jamais connu d’autre domicile ! Il n’éprouve pas, comme moi, une horrible répugnance pour ces murs souillés de blasphèmes, pour cette couche où des assassins et des parricides ont reposé leur tête maudite. Sans doute, ce n’est pas la première nuit qu’il passe en prison ! Étrangement calme ! et pourtant il a ôté la vie à son semblable, il y a une heure ! son semblable ! un bandit ? Oui, son semblable. L’éducation et la fortune eussent peut-être fait de ce bandit un brave officier, un grand capitaine. Qui peut savoir cela, et qui s’en inquiète ? celui-là seul à qui l’éducation et le caprice de l’orgueil ont créé une destinée si contraire au vœu de la nature : moi ! Moi aussi, je viens de tuer un homme... un homme qu’un caprice analogue eût pu, au sortir du berceau, ensevelir sous une robe et jeter à jamais dans la vie timide et calme du cloître !

Regardant Astolphe.

Il est étrange que l’instant qui nous a rapprochés pour la première fois ait fait de chacun de nous un meurtrier ! Sombre présage ! mais dont je suis le seul à me préoccuper, comme si, en effet, mon âme était d’une nature différente... Non, je n’accepterai pas cette idée d’infériorité ! les hommes seuls l’ont créée, Dieu la réprouve. Ayons le même stoïcisme que ceux-là, qui dorment après une scène de meurtre et de carnage.

Il se jette sur un autre lit.

ASTOLPHE, rêvant.

Ah ! perfide Faustina ! tu vas souper avec Alberto, parce qu’il m’a gagné mon argent !... Je te... méprise...

Il s’éveille et s’assied sur son lit.

Voilà un sot rêve ! et un réveil plus sot encore ! la prison ! Eh ! compagnons ?... Point de réponse ; il paraît que tout le monde dort. Bonne nuit !

Il se recouche et se rendort.

GABRIEL, se soulevant, le regarde.

Faustina ! Sans doute c’est le nom de sa maîtresse. Il rêve à sa maîtresse ; et moi, je ne puis songer qu’à cet homme dont les traits se sont hideusement contractés quand ma balle l’a frappé... Je ne l’ai pas vu mourir... il me semble qu’il râlait encore sourdement quand les sbires l’ont emporté... J’ai détourné les yeux... je n’aurais pas eu le courage de regarder une seconde fois cette bouche sanglante, cette tête fracassée !... Je n’aurais pas cru la mort si horrible. L’existence de ce bandit est-elle donc moins précieuse que la mienne ? La mienne ! n’est-elle pas à jamais misérable ? n’est-elle pas criminelle aussi ? Mon Dieu ! pardonnez-moi. J’ai accordé la vie à l’autre... je n’aurais pas eu le courage de la lui ôter... Et lui !... qui dort là si profondément, il n’eût pas fait grâce ; il n’en voulait laisser échapper aucun ! Était-ce courage ? était-ce férocité ?

ASTOLPHE, rêvant.

À moi ! à l’aide ! on m’assassine...

Il s’agite sur son lit.

Infâmes ! six contre un !... Je perds tout mon sang !... Dieu, Dieu !...

Il s’éveille en poussant des cris. Marc s’éveille en sursaut et court au hasard ; Astolphe se lève égaré et le prend à la gorge. Tous deux crient et luttent ensemble. Gabriel se jette au milieu d’eux.

GABRIEL.

Arrêtez, Astolphe ! revenez à vous : c’est un rêve !... Vous maltraitez mon vieux serviteur.

Il le secoue et l’éveille.

ASTOLPHE va tomber sur son lit et s’essuie le front.

C’est un affreux cauchemar en effet ! Oui, je vous reconnais bien maintenant ! Je suis couvert d’une sueur glacée. J’ai bu ce soir du vin détestable. Ne faites pas attention à moi.

Il s’étend pour dormir. Gabriel jette son manteau sur Astolphe et va se rasseoir sur son lit.

GABRIEL.

Ah ! ils rêvent donc aussi, les autres !... Ils connaissent donc le trouble, l’égarement, la crainte... du moins en songe ! Ce lourd sommeil n’est que le fait d’une organisation plus grossière... ou plus robuste ; ce n’est pas le résultat d’une âme plus ferme, d’une imagination plus calme. Je ne sais pourquoi cet orage qui a passé sur lui m’a rendu une sorte de sérénité ; il me semble qu’à présent je pourrai dormir... Mon Dieu, je n’ai pas d’autre ami que vous !... Depuis le jour fatal où ce secret funeste m’a été dévoilé, je ne me suis jamais endormi sans remettre mon âme entre vos mains, et sans vous demander la justice et la vérité !... Vous me devez plus de secours et de protection qu’à tout autre, car je suis une étrange victime !...

Il s’endort.

ASTOLPHE, se relevant.

Impossible de dormir en paix ; d’épouvantables images assiègent mon cerveau. Il vaudra mieux me tenir éveillé ou boire une bouteille de ce vin que le charitable sbire, ému jusqu’aux larmes par la jeunesse et par les écus de mon petit cousin, a glissée par là...

Il cherche sous les bancs, et se trouve près du lit de Gabriel.

Cet enfant dort du sommeil des anges ! Ma foi ! c’est bien, à son âge, de dormir après une petite aventure comme celle de ce soir. Il a pardieu ! tué son homme plus lestement que moi ! et avec un petit air tranquille... C’est le sang du vieux Jules qui coule dans ces fines veines bleues, sous cette peau si blanche !... Un beau garçon, vraiment ! élevé comme une demoiselle, au fond d’un vieux château, par un vieux pédant hérissé de grec et de latin ; du moins c’est ce qu’on m’a dit... Il paraît que cette éducation-là en vaut bien une autre. Ah ça ! vais-je m’attendrir comme le cabaretier et comme le sbire parce qu’il a promis de payer mes dettes ? Oh, non pas ! je garderai mon franc-parler avec lui. Pourtant je sens que je l’aime, ce garçon-là ; j’aime la bravoure dans une organisation délicate. Beau mérite, à moi, d’être intrépide avec des muscles de paysan ! Il est capable de ne boire que de l’eau, lui ! Si je le croyais, j’en boirais aussi, ne fut-ce que pour avoir ce sommeil angélique ! mais, comme il n’y en a pas ici...

Il prend la bouteille et la quitte.

Eh bien ! qu’ai-je donc à le regarder ainsi comme malgré moi ? avec ses quinze ou seize ans, et son menton lisse comme celui d’une femme, il me fait illusion... Je voudrais avoir une maîtresse qui lui ressemblât. Mais une femme n’aura jamais ce genre de beauté, cette candeur mêlée à la force, ou du moins au sentiment de la force... Cette joue rosée est celle d’une femme, mais ce front large et pur est celui d’un homme.

Il remplit son verre et s’assied, en se retournant à chaque instant pour regarder Gabriel. Il boit.

La Faustina est une jolie fille... mais il y a toujours dans cette créature, malgré ses minauderies, une impudence indélébile... Son rire surtout me crispe les nerfs. Un rire de courtisane ! J’ai rêvé qu’elle soupait avec Alberto ; elle en est, mille tonnerres ! bien capable.

Regardant Gabriel.

Si je l’avais vue une seule fois dormir ainsi, j’en serais véritablement amoureux. Mais elle est laide quand elle dort ! on dirait qu’il y a dans son âme quelque chose de vil ou de farouche qui disparaît à son gré quand elle parle ou quand elle chante, mais qui se montre quand sa volonté est enchaînée par le sommeil... Pouah ! ce vin est couleur de sang... il me rappelle mon cauchemar... Décidément je me dégoûte du vin, je me dégoûte des femmes, je me dégoûte du jeu... Il est vrai que je n’ai plus soif, que ma poche est vide, et que je suis en prison. Mais je m’ennuie profondément de la vie que je mène ; et puis, ma mère l’a dit, Dieu fera un miracle et je deviendrai un saint. Oh ! qu’est-ce que je vois ? c’est très édifiant ! mon petit cousin porte un reliquaire ; si je pouvais écarter tout doucement le col de sa chemise, couper le ruban et voler l’amulette pour le lui faire chercher à son réveil...

Il s’approche doucement du lit de Gabriel et avance la main. Gabriel s’éveille brusquement et tire son poignard de son sein.

GABRIEL.

Que me voulez-vous ? ne me touchez pas, monsieur, ou vous êtes mort !

ASTOLPHE.

Malepeste ! que vous avez le réveil farouche, mon beau cousin ! Vous avez failli me percer la main.

GABRIEL, sèchement et sautant à bas de son lit.

Mais aussi, que me vouliez-vous ? Quelle fantaisie vous prend de m’éveiller en sursaut ? C’est une fort sotte plaisanterie.

ASTOLPHE.

Oh ! oh ! cousin ! ne nous fâchons pas. Il est possible que je sois un sot plaisant, mais je n’aime pas beaucoup à me l’entendre dire. Croyez-moi, ne nous brouillons pas avant de nous connaître. Si vous voulez que je vous le dise, la relique que vous avez au cou me divertissait... J’ai eu tort peut-être ; mais ne me demandez pas d’excuses, je ne vous en ferai pas.

GABRIEL.

Si ce colifichet vous fait envie, je suis prêt à vous le donner. Mon père en mourant me le mit au cou, et longtemps il m’a été précieux ; mais, depuis quelque temps, je n’y tiens plus guère. Le voulez-vous ?

ASTOLPHE.

Non ! Que voulez-vous que j’en fasse ? Mais savez-vous que ce n’est pas bien, ce que vous dites là ? La mémoire d’un père devrait vous être sacrée.

GABRIEL.

C’est possible ! mais une idée !... Chacun a les siennes !

ASTOLPHE.

Eh bien ! moi, qui ne suis qu’un mauvais sujet, je ne voudrais pas parler ainsi. J’étais bien jeune aussi quand je perdis mon père ; mais tout ce qui me vient de lui m’est précieux.

GABRIEL.

Je le crois bien !

ASTOLPHE.

Je vois que vous ne songez ni à ce que vous me dites ni à ce que je vous réponds. Vous êtes préoccupé ? à votre aise ! fatigué peut-être ! Buvez un gobelet de vin. Il n’est pas trop mauvais pour du vin de prison.

GABRIEL.

Je ne bois jamais de vin.

ASTOLPHE.

J’en étais sûr ! à ce régime-là votre barbe ne poussera jamais, mon cher enfant.

GABRIEL.

C’est fort possible ; la barbe ne fait pas l’homme.

ASTOLPHE.

Elle y contribue du moins beaucoup ; cependant vous êtes en droit de parler comme vous faites. Vous avez le menton comme le creux de ma main, et vous êtes, je crois, plus brave que moi.

GABRIEL.

Vous croyez ?

ASTOLPHE.

Drôle de garçon ! c’est égal, un peu de barbe vous ira bien. Vous verrez que les femmes vous regarderont d’un autre œil.

GABRIEL, haussant les épaules.

Les femmes ?

ASTOLPHE.

Oui. Est-ce que vous n’aimez pas non plus les femmes ?

GABRIEL.

Je ne peux pas les souffrir.

ASTOLPHE, riant.

Ah ! ah ! qu’il est original ! Alors qu’est-ce que vous aimez ? le grec, la rhétorique, la géométrie, quoi ?

GABRIEL.

Rien de tout cela. J’aime mon cheval, le grand air, la musique, la poésie, la solitude, la liberté avant tout.

ASTOLPHE.

Mais c’est très joli, tout cela ! Cependant je vous aurais cru tant soit peu philosophe.

GABRIEL.

Je le suis un peu.

ASTOLPHE.

Mais j’espère que vous n’êtes pas égoïste ?

GABRIEL.

Je n’en sais rien.

ASTOLPHE.

Quoi ! n’aimez-vous personne ? N’avez-vous pas un seul ami ?

GABRIEL.

Pas encore ; mais je désire vous avoir pour ami.

ASTOLPHE.

Moi ! c’est très obligeant de votre part ; mais savez-vous si j’en suis digne ?

GABRIEL.

Je désire que vous le soyez. Il me semble que vous ne pourrez pas être autrement d’après ce que je me propose d’être pour vous.

ASTOLPHE.

Oh ! doucement, doucement, mon cousin. Vous avez parlé de payer mes dettes ; j’ai répondu : Faites, si cela vous amuse ; mais maintenant, je vous dis : Pas d’airs de protection, s’il vous plaît, et surtout pas de sermons. Je ne tiens pas énormément à payer mes dettes ; et si vous les payez, je ne promets nullement de n’en pas faire d’autres. Cela regarde mes créanciers. Je sais bien que, pour l’honneur de la famille, il vaudrait mieux que je fusse un garçon rangé, que je ne hantasse point les tavernes et les mauvais lieux, ou du moins que je me livrasse à mes vices en secret...

GABRIEL.

Ainsi vous croyez que c’est pour l’honneur de la famille que je m’offre à vous rendre service ?

ASTOLPHE.

Cela peut être ; on fait beaucoup de choses dans notre famille par amour-propre.

GABRIEL.

Et encore plus par rancune.

ASTOLPHE.

Comment cela ?

GABRIEL.

Oui ; on se hait dans notre famille, et c’est fort triste.

ASTOLPHE.

Moi, je ne hais personne, je vous le déclare. Le ciel vous a fait riche et raisonnable ; il m’a fait pauvre et prodigue : il s’est montré trop partial peut-être. Il eût mieux fait de donner au sang des Octave un peu de l’économie et de la prudence des Jules, au sang des Jules un peu de l’insouciance et de la gaieté des Octave. Mais enfin, si vous êtes, comme vous le paraissez, mélancolique et orgueilleux, j’aime encore mieux mon enjouement et ma bonhomie que votre ennui et vos richesses. Vous voyez que je n’ai pas sujet de vous haïr, car je n’ai pas sujet de vous envier.

GABRIEL.

Écoutez, Astolphe ; vous vous trompez sur mon compte. Je suis mélancolique par nature, il est vrai ; mais je ne suis point orgueilleux. Si j’avais eu des dispositions à l’être, l’exemple de mes parents m’en aurait guéri. Je vous ai semblé un peu philosophe ; je le suis assez pour haïr et renier cette chimère qui met l’isolement, la haine et le malheur à la place de l’union, des sympathies et du bonheur domestique.

ASTOLPHE.

C’est bien parler. À ce compte, j’accepte votre amitié. Mais ne vous ferez-vous pas un mauvais parti avec le vieux prince mon grand-oncle, si vous me fréquentez ?

GABRIEL.

Très certainement cela arrivera.

ASTOLPHE.

En ce cas, restons-en là, croyez-moi. Je vous remercie de vos bonnes intentions : comptez que vous aurez en moi un parent plein d’estime, toujours disposé à vous rendre service, et désireux d’en trouver l’occasion ; mais ne troublez pas votre vie par une amitié romanesque où tout le profit et la joie seraient de mon côté, où toutes les luttes et tous les chagrins retomberaient sur vous. Je ne le veux pas.

GABRIEL.

Et moi, je le veux, Astolphe ; écoutez-moi. Il y a huit jours j’étais encore un enfant : élevé au fond d’un vieux manoir avec un gouverneur, une bibliothèque, des faucons et des chiens, je ne savais rien de l’histoire de notre famille et des haines qui ont divisé nos pères ; j’ignorais jusqu’à votre nom, jusqu’à votre existence. Ou m’avait élevé ainsi pour m’empêcher, je suppose, d’avoir une idée ou un sentiment à moi ; et l’on crut m’inoculer tout à coup la haine et l’orgueil héréditaires, en m’apprenant, dans une grave conférence, que j’étais, moi enfant, le chef, l’espoir, le soutien d’une illustre famille, dont vous étiez, vous, l’ennemi, le fardeau, la honte.

ASTOLPHE.

Il a dit cela, le vieux Jules ? Ô lâche insolence de la richesse !

GABRIEL.

Laissez en paix ce vieillard ; il est assez puni par la tristesse, la crainte et l’ennui qui rongent ses derniers jours. Quand on m’eut appris toutes ces choses, quand on m’eut bien dit que, par droit de naissance, je devais éternellement avoir mon pied sur votre tête, me réjouir de votre abaissement et me glorifier de votre abjection, je fis seller mon cheval, j’ordonnai à mon vieux serviteur de me suivre, et, prenant avec moi les sommes que mon grand-père avait destinées à mes voyages dans les diverses cours où il voulait m’envoyer apprendre le métier d’ambitieux, je suis venu vous trouver afin de dépenser cet argent avec vous en voyages d’instruction ou en plaisirs de jeune homme, comme vous l’entendrez. Je me suis dit que ma franchise vous convaincrait et lèverait tout vain scrupule de votre part ; que vous comprendriez le besoin que j’éprouve d’aimer et d’être aimé ; que vous partageriez avec moi en frère ; qu’enfin vous ne me forceriez pas à me jeter dans la vie des orgueilleux, en vous montrant orgueilleux vous-même, et en repoussant un cœur sincère qui vous cherche et vous implore.

ASTOLPHE, l’embrassant avec effusion.

Ma foi ! tu es un noble enfant ; il y a plus de fermeté, de sagesse et de droiture dans ta jeune tête qu’il n’y en a jamais eu dans toute notre famille. Eh bien, je le veux : nous serons frères, et nous nous moquerons des vieilles querelles de nos pères. Nous courrons le monde ensemble ; nous nous ferons de mutuelles concessions, afin d’être toujours d’accord : je me ferai un peu moins fou, tu te feras un peu moins sage. Ton grand-père ne peut pas te déshériter : tu le laisseras gronder, et nous nous chérirons à sa barbe. Toute la vengeance que je veux tirer de sa haine, c’est de t’aimer de toute mon âme.

GABRIEL, lui serrant la main.

Merci, Astolphe ; vous m’ôtez un grand poids de la poitrine.

ASTOLPHE.

C’est donc pour me rencontrer que tu avais été ce soir à la taverne ?

GABRIEL.

On m’avait dit que vous étiez là tous les soirs.

ASTOLPHE.

Cher Gabriel ! et tu as failli être assassiné dans ce tripot ! et je l’eusse été, moi, peut-être, sans ton secours ! Ah ! je ne t’exposerai plus jamais à ces ignobles périls ; je sens que pour toi j’aurai la prudence que je n’avais pas pour moi-même. Ma vie me semblera plus précieuse unie à la tienne.

GABRIEL, s’approchant de la grille de la fenêtre.

Tiens ! le jour est levé : regarde, Astolphe, comme le soleil rougit les flots en sortant de leur sein. Puisse notre amitié être aussi pure, aussi belle que le jour dont cette aurore est le brillant présage !

Le geôlier et le chef des sbires entrent.

LE CHEF DES SBIRES.

Messeigneurs, en apprenant vos noms, le chef de la police a ordonné que vous fussiez mis en liberté sur-le-champ.

ASTOLPHE.

Tant mieux, la liberté est toujours agréable : elle est comme le bon vin, on n’attend pas pour en boire que la soif soit venue.

GABRIEL.

Allons ! vieux Marc, éveille-toi. Notre captivité est déjà terminée.

MARC, bas à Gabriel.

Eh quoi ! mon cher maître, vous allez sortir bras dessus bras dessous avec le seigneur Astolphe ?... Que dira son altesse si on vient à lui redire...

GABRIEL.

Son altesse aura bien d’autres sujets de s’étonner. Je le lui ai promis : je me comporterai en homme !

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

Dans la maison d’Astolphe.

 

 

Scène première

 

ASTOLPHE, LA FAUSTINA

 

Astolphe, en costume de fantaisie très riche, achève sa toilette devant un grand miroir. La Faustina, très parée, entre sur la pointe du pied et le regarde. Astolphe essaie plusieurs coiffures tour à tour avec beaucoup d’attention.

LA FAUSTINA, à part.

Jamais femme mit-elle autant de soin à sa toilette et de plaisir à se contempler ? Le fat !

ASTOLPHE, qui voit Faustina dans la glace. À part.

Bon ! je te vois fort bien, fléau de ma bourse, ennemi de mon salut ? Ah ! tu reviens me trouver ! Je vais te faire un peu damner à mon tour.

Il jette sa toque avec une affectation d’impatience et arrange sa chevelure minutieusement.

FAUSTINA, s’assied et le regarde. Toujours à part.

Courage ! admire-toi, beau damoiseau ! Et qu’on dise que les femmes sont coquettes ! Il ne daignera pas se retourner !

ASTOLPHE, à part.

Je gage qu’on s’impatiente. Oh ! je n’aurai pas fini de si tôt.

Il recommence à essayer ses toques.

FAUSTINA, à part.

Encore !... Le fait est qu’il est beau, bien plus beau qu’Antonio ; et on dira ce qu’on voudra, rien ne fait tant d’honneur que d’être au bras d’un beau cavalier. Cela vous pare mieux que tous les joyaux du monde. Quel dommage que tous ces Alcibiades soient si vite ruinés ! En voilà un qui n’a plus le moyen de donner une agrafe de ceinture ou un nœud d’épaule à une femme !

ASTOLPHE, feignant de se parler à lui-même.

Peut-on poser ainsi une plume sur une barrette ! Ces gens-là s’imaginent toujours coiffer des étudiants de Pavie !

Il arrache la plume et la jette par terre. Faustina la ramasse.

FAUSTINA, à part.

Une plume magnifique ! et le costumier la lui fera payer. Mais où prend-il assez d’argent pour louer de si riches habits ?

Regardant autour d’elle.

Eh mais ! je n’y avais pas fait attention ! Comme cet appartement est changé ! Quel luxe ! C’est un palais aujourd’hui. Des glaces ! des tableaux !

Regardant le sofa où elle est assise.

Un meuble de velours tout neuf, avec des crépines d’or fin ! Aurait-il fait un héritage ? Ah ! mon Dieu, et moi qui depuis huit jours... Faut-il que je sois aveugle ! Un si beau garçon !...

Elle tire de sa poche un petit miroir et arrange sa coiffure.

ASTOLPHE, à part.

Oh ! c’est bien inutile ! Je suis dans le chemin de la vertu.

FAUSTINA, se levant et allant à lui.

À votre aise, infidèle ! Quand donc le beau Narcisse daignera-t-il détourner la tête de son miroir ?

ASTOLPHE, sans se retourner.

Ah ! c’est toi, petite ?

FAUSTINA.

Quittez ce ton protecteur, et regardez-moi.

ASTOLPHE, sans se retourner.

Que me veux-tu ? Je suis pressé.

FAUSTINA, le tirant par le bras.

Mais, vraiment, vous ne reconnaissez pas ma voix, Astolphe ? Votre miroir vous absorbe !

ASTOLPHE, se retourne lentement et la regarde d’un air indifférent.

Eh bien ! qu’y a-t-il ? Je vous regarde. Vous n’êtes pas mal mise. Où passez-vous la nuit ?

FAUSTINA, à part.

Du dépit ? La jalousie le rendra moins fier. Payons d’assurance.

Haut.

Je soupe chez Ludovic.

ASTOLPHE.

J’en suis bien aise, c’est là aussi que je vais tout à l’heure.

FAUSTINA.

Je ne m’étonne plus de ce riche déguisement. Ce sera une fête magnifique. Les plus belles filles de la ville y sont conviées ; chaque cavalier amène sa maîtresse. Et tu vois que mon costume n’est pas de mauvais goût.

ASTOLPHE.

Un peu mesquin ! C’est du goût d’Antonio ? Ah ! je ne reconnais pas là sa libéralité accoutumée. Il paraît, ma pauvre Faustina, qu’il commence à se dégoûter de toi ?

FAUSTINA.

C’est moi plutôt qui commence à me dégoûter de lui.

ASTOLPHE, essayant des gants.

Pauvre garçon !

FAUSTINA.

Vous le plaignez ?

ASTOLPHE.

Beaucoup, il est en veine de malheur. Son oncle est mort la semaine passée, et ce matin à la chasse le sanglier a éventré le meilleur de ses chiens.

FAUSTINA.

C’est juste comme moi : ma camériste a cassé ce matin mon magot de porcelaine du Japon, mon perroquet s’est empoisonné avant-hier, et je ne t’ai pas vu de la semaine.

ASTOLPHE, feignant d’avoir mal entendu.

Qu’est-ce que tu dis de Célimène ? J’ai dîné chez elle hier. Et toi, où dînes-tu demain ?

FAUSTINA.

Avec toi.

ASTOLPHE.

Tu crois ?

FAUSTINA.

C’est une fantaisie que j’ai.

ASTOLPHE.

Moi, j’en ai une autre.

FAUSTINA.

Laquelle ?

ASTOLPHE.

C’est de m’en aller à la campagne avec une créature charmante dont j’ai fait la conquête ces jours-ci.

FAUSTINA.

Ah ! ah ! Eufémia, sans doute ?

ASTOLPHE.

Fi donc !

FAUSTINA.

Célimène ?

ASTOLPHE.

Ah bah !

FAUSTINA.

Francesca ?

ASTOLPHE.

Grand merci !

FAUSTINA.

Mais qui donc ? Je ne la connais pas.

ASTOLPHE.

Personne ne la connaît encore ici. C’est une ingénue qui arrive de son village. Belle comme les amours, timide comme une biche, sage et fidèle comme...

FAUSTINA.

Comme toi ?

ASTOLPHE.

Oui, comme moi ; et c’est beaucoup dire, car je suis à elle pour la vie.

FAUSTINA.

Je t’en félicite... Et nous la verrons ce soir, j’espère ?

ASTOLPHE.

Je ne crois pas... Peut-être cependant.

À part.

Oh ! la bonne idée !

Haut.

Oui, j’ai envie de la mener chez Ludovic. Ce brave artiste me saura gré de lui montrer ce chef-d’œuvre de la nature, et il voudra faire tout de suite sa statue... Mais je n’y consentirai pas ; je suis jaloux de mon trésor.

FAUSTINA.

Prends garde que celui-là ne s’en aille comme ton argent s’en est allé. En ce cas, adieu ; je venais te proposer d’être mon cavalier pour ce soir. C’est un mauvais tour que je voulais jouer à Antonio. Mais puisque tu as une dame, je vais trouver Menrique, qui fait des folies pour moi.

ASTOLPHE, un peu ému.

Menrique ?

Se remettant aussitôt.

Tu ne saurais mieux faire. À revoir, donc !

FAUSTINA, à part, en sortant.

Bah ! il est plus ruiné que jamais. Il aura engagé le dernier morceau de son patrimoine pour sa nouvelle passion. Dans huit jours, le seigneur sera en prison et la fille dans la rue.

Elle sort.

 

 

Scène II

 

ASTOLPHE, seul

 

Avec Menrique ! à qui j’ai eu la sottise d’avouer que j’avais pris cette fille presque au sérieux... Je n’aurais qu’un mot à dire pour la retenir...

Il va vers la porte, et revient.

Oh ! non, pas de lâcheté. Gabriel me mépriserait, et il aurait raison. Bon Gabriel ! le charmant caractère ! l’aimable compagnon ! comme il cède à tous mes caprices, lui qui n’en a aucun, lui si sage, si pur ! Il me voit sans humeur et sans pédanterie continuer cette folle vie. Il ne me fait jamais de reproche, et je n’ai qu’à manifester une fantaisie pour qu’aussitôt il aille au-devant de mes désirs en me procurant argent, équipage, maîtresse, luxe de toute espèce. Je voudrais du moins qu’il prit sa part de mes plaisirs ; mais je crains bien que tout cela ne l’amuse pas, et que l’enjouement qu’il me montre parfois ne soit l’héroïsme de l’amitié. Oh ! si j’en étais sûr, je me corrigerais sur l’heure ; j’achèterais des livres, je me plongerais dans les auteurs classiques ; j’irais à confesse ; je ne sais pas ce que ne ferais pas pour lui !... Mais il est bien longtemps à sa toilette.

Il va frapper à la porte de l’appartement de Gabriel.

En bien ! ami, es-tu prêt ? Pas encore. Laisse-moi entrer, je suis seul. Non ? Allons ! comme tu voudras.

Il revient.

Il s’enferme vraiment comme une demoiselle. Il veut que je le voie dans tout l’éclat de son costume. Je suis sûr qu’il sera charmant en fille ; la Faustina ne l’a pas vu, elle y sera prise, et toutes en crèveront de jalousie. Il a eu pourtant bien de la peine à se décider à cette folie. Cher Gabriel ! c’est moi qui suis un enfant, et lui un homme, un sage, plein d’indulgence et de dévouement !

Il se frotte les mains.

Ah ! je vais me divertir aux dépens de la Faustina ! Mais quelle impudente créature ! Antonio la semaine dernière, Menrique aujourd’hui ! Comme les pas de la femme sont rapides dans la carrière du vice ! Nous autres, nous savons, nous pouvons toujours nous arrêter ; mais elles, rien ne les retient sur cette pente fatale, et quand nous croyons la leur faire remonter, nous ne faisons que hâter leur chute au fond de l’abîme. Mes compagnons ont raison ; moi qui passe pour le plus mauvais sujet de la ville, je suis le moins roué de tous. J’ai des instincts de sentimentalité, je rêve des amours romanesques, et, quand je presse dans mes bras une vile créature, je voudrais m’imaginer que je l’aime. Antonio a dû bien se moquer de moi avec cette misérable folle ! J’aurais dû la retenir ce soir, et m’en aller avec Gabriel déguisé et avec elle, en chantant le couplet : Deux femmes valent mieux qu’une. J’aurais donné du dépit à Antonio par Faustina, à Faustina par Gabriel... Allons ! il est peut-être temps encore... Elle a menti, elle n’aurait pas osé aller trouver ainsi Menrique... Elle n’est pas si effrontée ! En attendant que Gabriel ait fini de se déguiser, je puis courir chez elle ; c’est tout près d’ici.

Il s’enveloppe de son manteau.

Une femme peut-elle descendre assez bas pour n’être plus pour nous qu’un objet dont notre vanité fait parade comme d’un meuble ou d’un habit !

Il sort.

 

 

Scène III

 

GABRIEL, en habit de femme très élégant, sort lentement de sa chambre, PÉRINNE le suit d’un air curieux et avide

 

GABRIEL.

C’est assez, dame Périnne, je n’ai plus besoin de vous. Voici pour la peine que vous avez prise.

Il lui donne de l’argent.

PÉRINNE.

Monseigneur, c’est trop de bonté. Votre seigneurie plaira à toutes les femmes, jeunes et vieilles, riches et pauvres ; car, outre que le ciel a tout fait pour elle, elle est d’une magnificence...

GABRIEL.

C’est bien, c’est bien, dame Périnne. Bonsoir !

PÉRINNE, mettant l’argent dans sa poche.

C’est vraiment trop ! Votre altesse ne m’a pas permis de l’aider... je n’ai fait qu’attacher la ceinture et les bracelets. Si j’osais donner un dernier conseil à Votre Excellence, je lui dirais que son collier de dentelle monte trop haut ; elle a le cou blanc et rond comme celui d’une femme, les épaules feraient bon effet sous ce voile transparent.

Elle veut arranger le fichu, Gabriel la repousse.

GABRIEL.

Assez, vous dis-je ; il ne faut pas qu’un divertissement devienne une occupation si sérieuse. Je me trouve bien ainsi.

PÉRINNE.

Je le crois bien ! Je connais plus d’une grande dame qui voudrait avoir la fine ceinture et la peau d’albâtre de votre altesse !

Gabriel fait un mouvement d’impatience. Périnne fait de grandes révérences ridicules. À part, en se retirant.

Je n’y comprends rien. Il est fait au tour ; mais quelle pudeur farouche ! Ce doit être un huguenot !

 

 

Scène IV

 

GABRIEL, seul, s’approchant de la glace

 

Que je souffre sous ce vêtement ! Tout me gêne et m’étouffe. Ce corset est un supplice, et je me sens d’une gaucherie !... je n’ai pas encore osé me regarder. L’œil curieux de cette vieille me glaçait de crainte !... Pourtant, sans elle, je n’aurais jamais su m’habiller.

Il se place devant le miroir et jette un cri de surprise.

Mon Dieu ! est-ce moi ? Elle disait que je ferais une belle fille... Est-ce vrai ?

Il se regarde longtemps en silence.

Ces femmes-là donnent des louanges pour qu’on les paie... Astolphe ne me trouvera-t-il pas gauche et ridicule ? Ce costume est indécent... Ces manches sont trop courtes !... Ah ! j’ai des gants !...

Il met ses gants et les tire au-dessus des coudes.

Quelle étrange fantaisie que la sienne ! elle lui paraît toute simple, à lui !... Et moi, insensé qui, malgré ma répugnance à prendre de tels vêtements, n’ai pu résister au désir imprudent de faire cette expérience !... Quel effet vais-je produire sur lui ? Je dois être sans grâce !...

Il essaie de faire quelques pas devant la glace.

Il me semble que ce n’est pas si difficile, pourtant.

Il essaie de faire jouer son éventail et le brise.

Oh ! pour ceci, je n’y comprends rien. Mais, est-ce qu’une femme ne pourrait pas plaire sans ces minauderies ?

Il reste absorbé devant la glace.

 

 

Scène V

 

GABRIEL, devant la glace, ASTOLPHE rentre doucement

 

ASTOLPHE, à part.

La malheureuse m’avait menti ! elle ira avec Antonio ! Je ne voudrais pas que Gabriel sût que j’ai fait cette sottise !

Après avoir fermé la porte avec précaution il se retourne et aperçoit Gabriel qui lui tourne le dos.

Que vois-je ! quelle est cette belle fille ?... Tiens ! Gabriel !... je ne te reconnaissais pas, sur l’honneur !

Gabriel très confus, rougit et perd contenance.

Ah ! mon Dieu ! mais c’est un rêve ! que tu es belle !... Gabriel, est-ce toi ?... As-tu une sœur jumelle ? ce n’est pas possible... mon enfant !... ma chère !...

GABRIEL, très effrayé.

Qu’as-tu donc, Astolphe ? tu me regardes d’une manière étrange.

ASTOLPHE.

Mais comment veux-tu que je ne sois pas troublé ? Regarde-toi. Ne te prends-tu pas toi-même pour une fille ?

GABRIEL, ému.

Cette Périnne m’a donc bien déguisé ?

ASTOLPHE.

Périnne est une fée. D’un coup de baguette, elle t’a métamorphosé en femme. C’est un prodige, et, si je t’avais vu ainsi la première fois, je ne me serais jamais douté de ton sexe... Tiens ! je serais tombé amoureux à en perdre la tête.

GABRIEL, vivement.

En vérité, Astolphe ?

ASTOLPHE.

Aussi vrai que je suis à jamais ton frère et ton ami, tu serais à l’heure même ma maîtresse et ma femme si... Comme tu rougis, Gabriel ! mais sais-tu que tu rougis comme une jeune fille ?... Tu n’as pas mis de fard, j’espère ?

Il lui touche les joues.

Non !... Tu trembles ?

GABRIEL.

J’ai froid ainsi, je ne suis pas habitué à ces étoffes légères.

ASTOLPHE.

Froid ! tes mains sont brûlantes !... Tu n’es pas malade ?... Que tu es enfant, mon petit Gabriel ! ce déguisement te déconcerte. Si je ne savais que tu es philosophe, je croirais que tu es dévot, et que tu penses faire un gros péché... Oh ! comme nous allons nous amuser ! tous les hommes seront amoureux de toi, et les femmes voudront, par dépit, t’arracher les yeux. Ils sont si beaux ainsi, vos yeux noirs ! Je ne sais où j’en suis. Tu me fais une telle illusion, que je n’ose plus te tutoyer !... Ah ! Gabriel ! pourquoi n’y a-t-il pas une femme qui te ressemble ?

GABRIEL.

Tu es fou, Astolphe ; tu ne penses qu’aux femmes.

ASTOLPHE.

Et à quoi diable veux-tu que je pense à mon âge ? Je ne conçois point que tu n’y penses pas encore, toi !

GABRIEL.

Pourtant tu me disais encore ce matin que tu les détestais.

ASTOLPHE.

Sans doute, je déteste toutes celles que je connais ; car je ne connais que des filles de mauvaise vie.

GABRIEL.

Pourquoi ne cherches-tu pas une fille honnête et douce ? une personne que tu puisses épouser, c’est-à-dire aimer toujours ?

ASTOLPHE.

Des filles honnêtes ! ah ! oui, j’en connais ; mais, rien qu’à les voir passer pour aller à l’église, je bâille. Que veux-tu que je fasse d’une petite sotte qui ne sait que broder et faire le signe de la croix ? Il en est de coquettes et d’éveillées qui, tout en prenant de l’eau bénite, vous lancent un coup d’œil dévorant. Celles-là sont pires que nos courtisanes ; car elles sont de nature vaniteuse, par conséquent vénale ; dépravée, par conséquent hypocrite ; et mieux vaut la Faustina, qui vous dit effrontément : Je vais chez Menrique ou chez Antonio, que la femme réputée honnête qui vous jure un amour éternel, et qui vous a trompé la veille en attendant qu’elle vous trompe le lendemain.

GABRIEL.

Puisque tu méprises tant ce sexe, tu ne peux l’aimer !

ASTOLPHE.

Mais je l’aime par besoin. J’ai soif d’aimer, moi ! J’ai dans l’imagination, j’ai dans le cœur une femme idéale ! Et c’est une femme qui te ressemble, Gabriel. Un être intelligent et simple, droit et fin, courageux et timide, généreux et fier. Je vois cette femme dans mes rêves, et je la vois grande, blanche, blonde, comme te voilà avec ces beaux yeux noirs et cette chevelure soyeuse et parfumée. Ne te moque pas de moi, ami ; laisse-moi déraisonner, nous sommes en carnaval. Chacun revêt l’effigie de ce qu’il désire être ou désire posséder : le valet s’habille en maître, l’imbécile en docteur ; moi je t’habille en femme. Pauvre que je suis, je me crée un trésor imaginaire, et je te contemple d’un œil à demi triste, à demi enivré. Je sais bien que demain tes jolis pieds disparaîtront dans des bottes, et que ta main secouera rudement et fraternellement la mienne. En attendant, si je m’en croyais, je la baiserais, cette main si douce... Vraiment ta main n’est pas plus grande que celle d’une femme, et ton bras... Laisse-moi baiser ton gant !... ton bras est d’une rondeur miraculeuse... Allons, ma chère belle, vous êtes d’une vertu farouche !... Tiens ! tu joues ton rôle comme un ange : tu remontes tes gants, tu frémis, tu perds contenance ! À merveille ! Voyons, marche un peu, fais de petits pas.

GABRIEL, essayant de rire.

Tu me feras marcher et parler le moins possible ; car j’ai une grosse voix, et je dois avoir aussi une bien mauvaise grâce.

ASTOLPHE.

Ta voix est pleine, mais douce ; peu de femmes l’ont aussi agréable ; et, quant à ta démarche, je t’assure qu’elle est d’une gaucherie adorable. Je te vois passer pour une ingénue ; ne t’inquiète donc pas de tes manières.

GABRIEL.

Mais certainement ta femme idéale en a de meilleures ?

ASTOLPHE.

Eh bien ! pas du tout. En te voyant, je reconnais que cette gaucherie est un attrait plus puissant que toute la science des coquettes. Ton costume est charmant ! Est-ce la Périnne qui l’a choisi ?

GABRIEL.

Non ! elle m’avait apporté l’autre jour un attirail de bohémienne ; je lui ai fait faire exprès pour moi cette robe de soie blanche.

ASTOLPHE.

Et tu seras plus paré, avec cette simple toilette et ces perles, que toutes les femmes bigarrées et empanachées qui s’apprêtent à te disputer la palme. Mais qui a posé sur ton front cette couronne de roses blanches ? Sais-tu que tu ressembles aux anges de marbre de nos cathédrales ? Qui t’a donné l’idée de ce costume si simple et si recherché en même temps ?

GABRIEL.

Un rêve que j’ai fait... il y a quelque temps.

ASTOLPHE.

Ah ! ah ! tu rêves aux anges, toi ? Eh bien ! ne t’éveille pas, car tu ne trouveras dans la vie réelle que des femmes ! Mon pauvre Gabriel, continue, si tu peux, à ne point aimer. Quelle femme serait digne de toi ? Il me semble que le jour où tu aimeras je serai triste, je serai jaloux.

GABRIEL.

Eh ! mais, ne devrais-je pas être jaloux des femmes après lesquelles tu cours ?

ASTOLPHE.

Oh ! pour cela, tu aurais grand tort ! il n’y a pas de quoi ! On frappe en bas !... Vite à ton rôle.

Il écoute les voix qui se font entendre sur l’escalier.

Vive Dieu ! c’est Antonio avec la Faustina. Ils viennent nous chercher. Mets vite ton masque !... ton manteau !... un manteau de satin rose doublé de cygne ! c’est charmant !... Allons, cher Gabriel ! à présent que je ne vois plus ton visage ni tes bras, je me rappelle que tu es mon camarade... Viens !... égaie-toi un peu. Allons, vive la joie !

Ils sortent.

 

 

Scène VI

 

GABRIEL, déguisé en femme, est assis sur un sofa, ASTOLPHE entre, donnant le bras à la FAUSTINA

 

Chez Ludovic. Un boudoir à demi éclairé, donnant sur une galerie très riche, et au fond un salon étincelant.

FAUSTINA, d’un ton aigre.

Un boudoir ? Oh ! qu’il est joli ! mais nous sommes trop d’une ici.

GABRIEL, froidement.

Madame a raison, et je lui cède la place.

Il se lève.

FAUSTINA.

Il parait que vous n’êtes pas jalouse !

ASTOLPHE.

Elle aurait grand tort ! Je le lui ai dit, elle peut être bien tranquille.

GABRIEL.

Je ne suis ni très jalouse ni très tranquille ; mais je baisse pavillon devant madame.

FAUSTINA.

Je vous prie de rester, madame...

ASTOLPHE.

Je te prie de l’appeler mademoiselle, et non pas madame.

FAUSTINA, riant aux éclats.

Ah bien ! oui, mademoiselle ! Tu serais un grand sot, mon pauvre Astolphe !...

ASTOLPHE.

Ris tant que tu voudras ; si je pouvais t’appeler mademoiselle, je t’aimerais peut-être encore.

FAUSTINA.

Et j’en serais bien fâchée, car ce serait un amour à périr d’ennui.

À Gabriel.

Est-ce que cela vous amuse, l’amour platonique ?

À part.

Vraiment, elle rougit comme si elle était tout à fait innocente. Où diable Astolphe l’a-t-il pêchée ?

ASTOLPHE.

Faustina, tu crois à ma parole d’honneur ?

FAUSTINA.

Mais, oui.

ASTOLPHE.

Eh bien ! je te jure sur mon honneur (non pas sur le tien) qu’elle n’est pas ma maîtresse, et que je la respecte comme ma sœur.

FAUSTINA.

Tu comptes donc en faire ta femme ? En ce cas, tu es un grand sot de l’amener ici ; car elle y apprendra beaucoup de choses qu’elle est censée ne pas savoir.

ASTOLPHE.

Au contraire, elle y prendra l’horreur du vice en vous voyant, toi et tes semblables.

FAUSTINA.

C’est sans doute pour lui inspirer cette horreur bien profondément que tu m’amenais ici avec des intentions fort peu vertueuses ? Madame... ou mademoiselle... vous pouvez m’en croire, il ne comptait pas vous trouver sur ce sofa. Je n’ai pas de parole d’honneur, moi, mais monsieur votre fiancé en a une ; faites-la lui donner !... qu’il ose dire pourquoi il m’amène ici ! Or, vous pouvez rester ; c’est une leçon de vertu qu’Astolphe veut vous donner.

GABRIEL, à Astolphe.

Je ne saurais souffrir plus longtemps l’impudence de pareils discours ; je me retire.

ASTOLPHE, bas.

Comme tu joues bien la comédie ! On dirait que tu es une jeune lady bien prude.

GABRIEL, bas à Astolphe.

Je t’assure que je ne joue pas la comédie. Tout ceci me répugne, laisse-moi m’en aller. Reste ; ne te dérange pas de tes plaisirs pour moi.

ASTOLPHE.

Non, par tous les diables ! Je veux châtier l’impertinence de cette pécore !

Haut.

Faustina, va-t’en, laisse-nous. J’avais envie de me venger d’Antonio ; mais j’ai vu ma fiancée ; je ne songe plus qu’à elle. Grand merci pour l’intention ; bonsoir.

FAUSTINA, avec fureur.

Tu mériterais que je foulasse aux pieds la couronne de fleurs de cette prétendue fiancée, déjà veuve sans doute de plus de maris que tu n’as trahi de femmes.

Elle s’approche de Gabriel d’un air menaçant.

ASTOLPHE, la repoussant.

Faustina ! si tu avais le malheur de toucher à un de ses cheveux, je t’attacherais les mains derrière le dos, j’appellerais mon valet de chambre, et je te ferais raser la tête.

Faustina tombe sur le canapé, en proie à des convulsions. Gabriel s’approche d’elle.

GABRIEL.

Astolphe, c’est mal de traiter ainsi une femme. Vois comme elle souffre !

ASTOLPHE.

C’est de colère, et non de douleur. Sois tranquille, elle est habituée à cette maladie.

GABRIEL.

Astolphe, cette colère est la pire de toutes les souffrances. Tu l’as provoquée, tu n’as plus le droit de la réprimer avec dureté. Dis-lui un mot de consolation. Tu l’avais amenée ici pour le plaisir, et non pour l’outrage.

La Faustina feint de s’évanouir.

Madame, remettez-vous ; tout ceci est une plaisanterie. Je ne suis point une femme ; je suis le cousin d’Astolphe.

ASTOLPHE.

Mon bon Gabriel, tu es vraiment fou !

FAUSTINA, reprenant lentement ses esprits.

Vraiment ! vous êtes le prince de Bramante ? ce n’est pas possible !... Mais si fait, je vous reconnais. Je vous ai vu passer à cheval l’autre jour, et vous montez à cheval mieux qu’Astolphe, mieux qu’Antonio lui-même, qui pourtant m’avait plu rien que pour cela.

ASTOLPHE.

Eh bien ! voici une déclaration. J’espère que tu comprends, Gabriel, et que tu sauras profiter de tes avantages. Ah çà ! Faustina, tu es une bonne fille, ne va pas trahir le secret de notre mascarade. Tu en as été dupe. Tâche de n’être pas la seule, ce serait honteux pour toi.

FAUSTINA.

Je m’en garderai bien ! je veux qu’Antonio soit mystifié, et le plus cruellement possible ; car il est déjà éperdument amoureux de monsieur.

À Gabriel.

Bon ! je l’aperçois qui vous lorgne du fond du salon. Je vais vous embrasser pour le confirmer dans son erreur.

GABRIEL, reculant devant l’embrassade.

Grand merci ! je ne vais pas sur les brisées de mon cousin.

FAUSTINA.

Oh ! qu’il est vertueux ! Est-ce qu’il est dévot ? Eh bien, ceci me plaît à la folie. Mon Dieu, qu’il est joli ! Astolphe, tu es encore amoureux de moi, car tu ne me l’avais pas présenté ; tu savais bien qu’on ne peut le voir impunément. Est-ce que ces beaux cheveux sont à vous ? et quelles mains ! c’est un amour !

ASTOLPHE, à Faustina.

Bon ! tâche de le débaucher. Il est trop sage, vois-tu !

À Gabriel.

Eh bien ! voyons ! Elle est belle, et tu es assez beau pour ne pas craindre qu’on t’aime pour ton argent, je vous laisse ensemble.

GABRIEL, s’attachant à Astolphe.

Non, Astolphe, ce serait inutilement ; je ne sais pas ce que c’est que d’offenser une femme, et je ne pourrais pas la mépriser assez pour l’accepter ainsi.

FAUSTINA.

Ne le tourmente pas, Astolphe, je saurai bien l’apprivoiser quand je voudrai. Maintenant songeons à mystifier Antonio. Le voilà, brûlant d’amour et palpitant d’espérance, qui erre autour de cette porte. Qu’il a l’air lourd et souffrant ! Allons un peu vers lui.

GABRIEL, à Astolphe.

Laisse-moi me retirer. Cette plaisanterie me fatigue. Cette robe me gêne, et ton Antonio me déplaît !

FAUSTINA.

Raison de plus pour te moquer de lui, mon beau chérubin ! Oh ! Astolphe, si tu avais vu comme Antonio poursuivait ton cousin pendant que tu dansais la tarentelle ! Il voulait absolument l’embrasser, et cet ange se défendait avec une pudeur si bien jouée !

ASTOLPHE.

Allons, tu peux bien te laisser embrasser un peu pour rire ; qu’est-ce que cela te fait ? Ah ! Gabriel, je t’en prie, ne nous quitte pas encore. Si tu t’en vas, je m’en vais aussi ; et ce serait dommage, j’ai si bonne envie de me divertir !

GABRIEL.

Alors je reste.

FAUSTINA.

L’aimable enfant !

Ils sortent. Antonio les accoste dans la galerie. Après quelques mots échangés, Astolphe passe le bras de Gabriel sous celui d’Antonio et les suit avec Faustina en se moquant. Ils s’éloignent.

 

 

Scène VII

 

ASTOLPHE, très agité, GABRIEL, courant après lui

 

Toujours chez Ludovic. Un jardin ; illumination dans le fond.

GABRIEL, toujours en femme, avec une grande mantille de dentelle blanche.

Astolphe, où vas-tu ? qu’as-tu ? pourquoi sembles-tu me fuir ?

ASTOLPHE.

Mais rien, mon enfant ; je veux respirer un peu d’air pur, voilà tout. Tout ce bruit, tout ce vin, tous ces parfums échauffés me portent à la tête, et commencent à me causer du dégoût. Si tu veux te retirer, je ne te retiens plus. Je te rejoindrai bientôt.

GABRIEL.

Pourquoi ne pas rentrer tout de suite avec moi ?

ASTOLPHE.

J’ai besoin d’être seul ici un instant.

GABRIEL.

Je comprends. Encore quelque femme ?

ASTOLPHE.

Eh bien ! non ; une querelle, puisque tu veux le savoir. Si tu n’étais pas déguisé, tu pourrais me servir de témoin : mais j’ai appelé Menrique.

GABRIEL.

El tu crois que je te quitterai ? Mais avec qui t’es-tu donc pris de querelle ?

ASTOLPHE.

Tu le sais bien : avec Antonio.

GABRIEL.

Alors c’est une plaisanterie, et il faut que je reste pour lui apprendre que je suis ton cousin, et non pas une femme.

ASTOLPHE.

Il n’en sera que plus furieux d’avoir été mystifié devant tout le monde, et je n’attendrai pas qu’il me provoque, car c’est à lui de me rendre raison.

GABRIEL.

Et de quoi, mon Dieu ?

ASTOLPHE.

Il t’a offensé, il m’a offensé aussi. Il t’a embrassé de force devant moi, quand je jouais le rôle de jaloux, et que je lui ordonnais de te laisser tranquille.

GABRIEL.

Mais, puisque tout cela est une comédie inventée par toi, tu n’as pas le droit de prendre la chose au sérieux.

ASTOLPHE.

Si fait, je prends celle-ci au sérieux.

GABRIEL.

S’il a été impertinent, c’est avec moi, et c’est à moi de lui demander raison.

ASTOLPHE, très ému, lui prenant le bras.

Toi ! jamais tu ne te battras tant que je vivrai ! Mon Dieu ! si je voyais un homme tirer l’épée contre toi, je deviendrais assassin, je le frapperais par derrière. Ah ! Gabriel, tu ne sais pas comme je t’aime, je ne le sais pas moi-même.

GABRIEL, troublé.

Tu es très exalté aujourd’hui, mon bon frère.

ASTOLPHE.

C’est possible. J’ai été pourtant très sobre au souper. Tu l’as remarqué ? Eh bien, je me sens plus ivre que si j’avais bu pendant trois nuits.

GABRIEL.

Cela est étrange ! quand tu as provoqué Antonio, tu étais hors de toi, et j’admirais, moi aussi, comme tu joues bien la comédie.

ASTOLPHE.

Je ne la jouais pas, j’étais furieux ! Je le suis encore. Quand j’y pense, la sueur me coule du front.

GABRIEL.

Il ne t’a pourtant rien dit d’offensant. Il riait ; tout le monde riait.

ASTOLPHE.

Excepté toi. Tu paraissais souffrir le martyre.

GABRIEL.

C’était dans mon rôle.

ASTOLPHE.

Tu l’as si bien joué que j’ai pris le mien au sérieux, je te le répète. Tiens, Gabriel, je suis un peu fou cette nuit. Je suis sous l’empire d’une étrange illusion. Je me persuade que tu es une femme, et, quoique je sache le contraire, cette chimère s’est emparée de mon imagination comme ferait la réalité, plus peut-être ; car, sous ce costume, j’éprouve pour toi une passion enthousiaste, craintive, jalouse, chaste, comme je n’en éprouverai certainement jamais. Cette fantaisie m’a enivré toute la soirée. Pendant le souper, tous les regards étaient sur toi ; tous les hommes partageaient mon illusion, tous voulaient toucher le verre où tu avais posé tes lèvres, ramasser les feuilles de rose échappées à la guirlande qui ceint ton front. C’était un délire ! Et moi j’étais ivre d’orgueil, comme si en effet tu eusses été ma fiancée ! On dit que Benvenuto, à un souper chez Michel-Ange, conduisit son élève Ascanio, ainsi déguisé, parmi les plus belles filles de Florence, et qu’il eut toute la soirée le prix de la beauté. Il était moins beau que toi, Gabriel, j’en suis certain... Je te regardais à l’éclat des bougies, avec ta robe blanche et tes beaux bras languissants dont tu semblais honteux, et ton sourire mélancolique dont la candeur contrastait avec l’impudence mal replâtrée de toutes ces bacchantes !... J’étais ébloui ! Ô puissance de la beauté et de l’innocence ! cette orgie était devenue paisible et presque chaste ! Les femmes voulaient imiter ta réserve, les hommes étaient subjugués par un secret instinct de respect ; on ne chantait plus les stances d’Arétin, aucune parole obscène n’osait plus frapper ton oreille... J’avais oublié complètement que tu n’es pas une femme... J’étais trompé tout autant que les autres. Et alors ce fat d’Antonio est venu, avec son œil aviné et ses lèvres toutes souillées encore des baisers de Faustina, te demander un baiser que, moi, je n’aurais pas osé prendre... Alors mille furies se sont allumées dans mon sein : je l’aurais tué certainement, si on ne m’eût tenu de force, et je l’ai provoqué... Et à présent que je suis dégrisé, tout en m’étonnant de ma folie, je sens qu’elle serait prête à renaître, si je le voyais encore auprès de toi.

GABRIEL.

Tout cela est l’effet de l’excitation du souper. La morale fait bien de réprouver ces sortes de divertissements. Tu vois qu’ils peuvent allumer en nous des feux impurs, et dont la seule idée nous eût fait frémir de sang-froid. Ce jeu a duré trop longtemps, Astolphe ; je vais me retirer et dépouiller ce dangereux travestissement pour ne jamais le reprendre.

ASTOLPHE.

Tu as raison, mon Gabriel. Va, je te rejoindrai bientôt.

GABRIEL.

Je ne m’en irai pourtant pas sans que tu me promettes de renoncer à celle folle querelle et de faire la paix avec Antonio. J’ai chargé la Faustina de le détromper. Tu vois qu’il ne vient pas au rendez-vous, et qu’il se tient pour satisfait.

ASTOLPHE.

Eh bien, j’en suis fâché ; j’éprouvais le besoin de me battre avec lui ! Il m’a enlevé la Faustina : je n’en ai pas regret ; mais il l’a fait pour m’humilier, et tout prétexte m’eût été bon pour le châtier.

GABRIEL.

Celui-là serait ridicule. Et, qui sait ? de méchants esprits pourraient y trouver matière à d’odieuses interprétations.

ASTOLPHE.

C’est vrai ! Périsse mon ressentiment, périssent mon honneur et ma bravoure, plutôt que cette fleur d’innocence qui revêt ton nom... Je te promets de tourner l’affaire en plaisanterie.

GABRIEL.

Tu m’en donnes la parole ?

ASTOLPHE.

Je te le jure !

Ils se serrent la main.

GABRIEL.

Les voici qui viennent en riant aux éclats. Je m’esquive.

À part.

Il est bien temps, mon Dieu ! Je suis plus troublé, plus éperdu que lui.

Il s’enveloppe dans sa mantille, Astolphe l’aide à s’arranger.

ASTOLPHE, le serrant dans ses bras.

Ah ! c’est pourtant dommage que tu sois un garçon ! Allons, va-t’en. Tu trouveras ta voiture au bas du perron, par ici ?...

Gabriel disparaît sous les arbres, Astolphe le suit des yeux et reste absorbé quelques instants. Au bruit des rires d’Antonio et de Faustina, il passe la main sur son front comme au sortir d’un rêve.

 

 

Scène VIII

 

ASTOLPHE, ANTONIO, FAUSTINA, MENRIQUE, GROUPES DE JEUNES GENS et DE COURTISANES

 

ANTONIO.

Ah ! la bonne histoire ! J’ai été dupe au delà de la permission ; mais, ce qui me console, c’est que je ne suis pas le seul.

MENRIQUE.

Ah ! je crois bien, j’ai soupiré tout le temps du souper, et, en ôtant sa robe ce soir, il trouvera un billet doux de moi dans sa poche.

FAUSTINA.

Le bel espiègle rira bien de vous tous.

ANTONIO.

Et de vous toutes !

FAUSTINA.

Excepté de moi. Je l’ai reconnu tout de suite.

ASTOLPHE, à Antonio.

Tu ne m’en veux pas trop ?

ANTONIO, lui serrant la main.

Allons donc ! je te dois mille louanges. Tu as joué ton rôle comme un comédien de profession. Othello ne fut jamais mieux rendu.

MENRIQUE.

Mais où est donc passé ce beau garçon ? À présent nous pourrons bien l’embrasser sans façon sur les deux joues.

ASTOLPHE.

Il a été se déshabiller, et je ne crois pas qu’il revienne ; mais demain je vous invite tous à déjeuner chez moi avec lui.

FAUSTINA.

Nous en sommes ?

ASTOLPHE.

Non, au diable les femmes !

 

 

Scène IX

 

MARC, GABRIEL

 

La chambre de Gabriel dans la maison d’Astolphe. Gabriel, vêtu en femme et enveloppé de son manteau et de son voile, entre et réveille Marc qui dort sur une chaise.

MARC.

Ah, mille pardons !... Madame demande le seigneur Astolphe. Il n’est pas rentré... C’est ici la chambre du seigneur Gabriel.

GABRIEL, jetant son voile et son manteau sur une chaise.

Tu ne me reconnais donc pas, vieux Marc ?

MARC, se frottant les yeux.

Bon Dieu ! que vois-je ?... En femme, monseigneur, en femme !

GABRIEL.

Sois tranquille, mon vieux, ce n’est pas pour longtemps.

Il arrache sa couronne et dérange avec empressement la symétrie de sa chevelure.

MARC.

En femme ! J’en suis tout consterné ! Que dirait son altesse ?...

GABRIEL.

Ah ! pour le coup, son altesse trouverait que je ne me conduis pas en homme. Allons, va te coucher, Marc. Tu me retrouveras demain plus garçon que jamais, je t’en réponds ! Bonsoir, mon brave.

Marc sort.

Ôtons vite la robe de Déjanire, elle me brûle la poitrine, elle m’enivre, elle m’oppresse ! Oh ! quel trouble, quel égarement, mon Dieu !... Mais comment m’y prendrai-je ?... Tous ces lacets, toutes ces épingles...

Il déchire son fichu de dentelle et l’arrache par lambeaux.

Astolphe, Astolphe, ton trouble va cesser avec ton illusion. Quand j’aurai quitté ce déguisement pour reprendre l’autre, tu seras désenchanté. Mais moi, retrouverai-je sous mon pourpoint le calme de mon sang et l’innocence de mes pensées ?... Sa dernière étreinte me dévorait ! Ah ! je ne puis défaire ce corsage ! Hâtons-nous !...

Il prend son poignard sur la table et coupe les lacets.

Maintenant, où ce vieux Marc a-t-il caché mon pourpoint ? Mon Dieu ! j’entends monter l’escalier, je crois !

Il court fermer la porte au verrou.

Il a emporté mon manteau et le voile !... Vieux dormeur ! Il ne savait ce qu’il faisait... Et les clefs de mes coffres sont restées dans sa poche, je gage... Rien ! pas un vêtement, et Astolphe qui va vouloir causer avec moi en rentrant... Si je ne lui ouvre pas, j’éveillerai ses soupçons ! Maudite folie ! Ah !...avant qu’il entre ici, je trouverai un manteau dans sa chambre...

Il prend un flambeau, ouvre une petite porte de côté et entre dans la chambre voisine. Un instant de silence, puis un cri.

ASTOLPHE, dans la chambre voisine.

Gabriel, tu es une femme ! Ô mon Dieu !

On entend tomber le flambeau. La lumière disparaît. Gabriel rentre éperdu. Astolphe le suit dans les ténèbres et s’arrête au seuil de la porte.

Ne crains rien, ne crains rien ! Maintenant je ne franchirai plus cette porte sans ta permission.

Tombant à genoux.

Ô mon Dieu, je vous remercie !

 

 

TROISIÈME PARTIE

 

Dans un vieux petit castel pauvre et délabré, appartenant à Astolphe et situé au fond des bois ; une pièce sombre avec des meubles antiques et fanés.

 

 

Scène première

 

SETTIMIA, BARBE, GABRIELLE, FRÈRE CÔME

 

Settimia et Barbe travaillent près d’une fenêtre ; Gabrielle brode au métier, près de l’autre fenêtre ; frère Côme va de l’une à l’autre, en se traînant lourdement, et s’arrêtant toujours près de Gabrielle.

FRÈRE CÔME, à Gabrielle, à demi-voix.

Eh bien, signora, irez-vous encore à la chasse demain ?

GABRIELLE, de même, d’un ton froid et brusque.

Pourquoi pas, frère Côme, si mon mari le trouve bon ?

FRÈRE CÔME.

Oh ! vous répondez toujours de manière à couper court à toute conversation !

GABRIELLE.

C’est que je n’aime guère les paroles inutiles.

FRÈRE CÔME.

Eh bien, vous ne me rebuterez pas si aisément, et je trouverai matière à une réflexion sur votre réponse.

Gabrielle garde le silence, Côme reprend.

C’est qu’à la place d’Astolphe je ne vous verrais pas volontiers galoper, sur un cheval ardent, parmi les marais et les broussailles.

Gabrielle garde toujours le silence, Côme reprend en baissant la voix de plus en plus.

Oui ! si j’avais le bonheur de posséder une femme jeune et belle, je ne voudrais pas qu’elle s’exposât ainsi...

Gabrielle se lève.

SETTIMIA, d’une voix sèche et aigre.

Vous êtes déjà lasse de notre compagnie ?

GABRIELLE.

J’ai aperçu Astolphe dans l’allée de marronniers ; il m’a fait signe, et je vais le rejoindre.

FRÈRE CÔME, bas.

Vous accompagnerai-je jusque là ?

GABRIELLE, haut.

Je veux aller seule.

Elle sort. Frère Côme revient vers les autres en ricanant.

FRÈRE CÔME.

Vous l’avez entendue ? Vous voyez comme elle me reçoit ? Il faudra, Madame, que votre seigneurie me dispense de travailler à l’œuvre de son salut : je suis découragé de ses rebuffades : c’est un petit esprit fort, rempli d’orgueil, je vous l’ai toujours dit.

SETTIMIA.

Votre devoir, mon père, est de ne point vous décourager quand il s’agit de ramener une âme égarée ; je n’ai pas besoin de vous le dire.

BARBE se lève, met ses lunettes sur son nez, et va examiner le métier de Gabrielle.

J’en étais sûre ! pas un point depuis hier ! Vous croyez qu’elle travaille ? elle ne fait que casser des fils, perdre des aiguilles et gaspiller de la soie. Voyez comme ses écheveaux sont embrouillés !

FRÈRE CÔME, regardant le métier.

Elle n’est pourtant pas maladroite ! Voilà une fleur tout à fait jolie et qui ferait bien sur un devant d’autel. Regardez cette fleur, ma sœur Barbe ! vous n’en feriez pas autant peut-être.

BARBE, aigrement.

J’en serais bien fâchée. À quoi cela sert-il, toutes ces belles fleurs-là ?

FRÈRE CÔME.

Elle dit que c’est pour faire une doublure de manteau à son mari.

SETTIMIA.

Belle sottise ! son mari a bien besoin d’une doublure brodée en soie quand il n’a pas seulement le moyen d’avoir le manteau ! Elle ferait mieux de raccommoder le linge de la maison avec nous.

BARBE.

Nous n’y suffisons pas. À quoi nous aide-t-elle ? à rien !

SETTIMIA.

Et à quoi est-elle bonne ? à rien d’utile. Ah ! c’est un grand malheur pour moi qu’une bru semblable ! Mais mon fils ne m’a jamais causé que des chagrins.

FRÈRE CÔME.

Elle paraît du moins aimer beaucoup son mari !...

Un silence.

Croyez-vous qu’elle aime beaucoup son mari ?

Silence.

Dites, ma sœur Barbe ?

BARBE.

Ne me demandez rien là-dessus. Je ne m’occupe pas de leurs affaires.

SETTIMIA.

Si elle aimait son mari, comme il convient à une femme pieuse et sage, elle s’occuperait un peu plus de ses intérêts, au lieu d’encourager toutes ses fantaisies et de l’aider à faire de la dépense.

FRÈRE CÔME.

Ils font beaucoup de dépense ?

SETTIMIA.

Ils font toute celle qu’ils peuvent faire. À quoi leur servent ces deux chevaux lins qui mangent jour et nuit à l’écurie, et qui n’ont pas la force de labourer ou de traîner le chariot ?

BARBE, ironiquement.

À chasser ! C’est un si beau plaisir que la chasse !

SETTIMIA.

Oui, un plaisir de prince ! Mais quand on est ruiné, on ne doit plus se permettre un pareil train.

FRÈRE CÔME.

Elle monte à cheval comme saint Georges.

BARBE.

Fi ! frère Côme ! ne comparez pas aux saints du paradis une personne qui ne se confesse pas, et qui lit toute sorte de livres.

SETTIMIA, laissant tomber son ouvrage.

Comment ! toute sorte de livres ! Est-ce qu’elle aurait introduit de mauvais livres dans ma maison.

BARBE.

Des livres grecs, des livres latins. Quand ces livres-là ne sont ni les Heures du diocèse, ni le saint Évangile, ni les Pères de l’Église, ce ne peuvent être que des livres païens ou hérétiques ! Tenez, en voici un des moins gros que j’ai mis dans ma poche pour vous le montrer.

FRÈRE CÔME, ouvrant le livre.

Thucydide ! Oh ! nous permettons cela dans les collèges... Avec des coupures, on peut lire les auteurs profanes sans danger.

SETTIMIA.

C’est très bien ; mais quand on ne lit que ceux-là, on est bien près de ne pas croire en Dieu. Et n’a-t-elle pas osé soutenir hier à souper que Dante n’était pas un auteur impie ?

BARBE.

Elle a fait mieux, elle a osé dire qu’elle ne croyait pas à la damnation des hérétiques.

FRÈRE CÔME, d’un ton cafard et dogmatique.

Elle a dit cela ? Ah ! c’est fort grave ! très grave !

BARBE.

D’ailleurs, est-ce le fait d’une personne modeste de faire sauter un cheval par-dessus les barrières ?

SETTIMIA.

Dans ma jeunesse, on montait à cheval, mais avec pudeur, et sans passer la jambe sur l’arçon. On suivait la chasse avec un oiseau sur le poing ; mais on allait d’un train prudent et mesuré, et on avait un valet qui courait à pied tenant le cheval par la bride. C’était noble, c’était décent ; on ne rentrait pas échevelée, et on ne déchirait point ses dentelles à toutes les branches pour faire assaut de course avec les hommes.

FRÈRE CÔME.

Ah ! dans ce temps-là votre seigneurie avait une belle suite et de riches équipages !

SETTIMIA.

Et je me faisais honneur de ma fortune sans permettre la moindre prodigalité. Mais le ciel m’a donné un fils dissipateur, inconsidéré, méprisant les bons conseils, cédant à tous les mauvais exemples, jetant l’or à pleines mains ; et, pour comble de malheur, quand je le croyais corrigé, quand il semblait plus respectueux et plus tendre pour moi, voici qu’il m’amène une bru que je ne connais pas, que personne ne connaît, qui sort on ne sait d’où, qui n’a aucune fortune, et peut-être encore moins de famille.

FRÈRE CÔME.

Elle se dit orpheline et fille d’un honnête gentilhomme ?

BARBE.

Qui le sait ? On ne l’entend jamais parler de ses parents ni de la maison de son père.

FRÈRE CÔME.

D’après ses habitudes, elle semblerait avoir été élevée dans l’opulence. C’est quelque fille de grande maison qui a épousé votre fils en secret contre le gré de ses parents. Peut-être elle sera riche un jour.

SETTIMIA.

C’est ce qu’il voulut me faire croire lorsqu’il m’annonça ses projets, et je n’y ai pas apporté d’obstacle ; car la fausseté n’était pas au nombre de ses défauts. Mais je vois bien maintenant que cette aventurière l’a entraîné dans la voie du mensonge, car rien ne vient à l’appui de ce qu’il avait annoncé ; et, quoique je vive depuis longues années retirée du monde, il me paraît très difficile que la société ait assez changé pour qu’une pareille aventure se passe sans faire aucun bruit.

FRÈRE CÔME.

Il m’a semblé souvent qu’elle disait des choses contradictoires. Quand on lui fait des questions, elle se trouble, se coupe dans ses réponses, et finit par s’impatienter, en disant qu’elle n’est pas au tribunal de l’inquisition.

SETTIMIA.

Tout cela finira mal ! J’ai eu du malheur toute ma vie, frère Côme ! Un époux imprudent, fantasque (Dieu veuille avoir pitié de son âme !) et qui m’a été bien funeste. Il avait bien peu de chose à faire pour rester dans les bonnes grâces de son père. En flattant un peu son orgueil et ne le contrecarrant pas à tout propos, il eût pu l’engager à payer ses dettes et à faire quelque chose pour Astolphe. Mais c’était un caractère bouillant et impétueux comme son fils. Il prit à tâche de se fermer la maison paternelle, et nous portons aujourd’hui la peine de sa folie.

FRÈRE CÔME, d’un air cafard et méchant.

Le cas était grave... très grave !...

SETTIMIA.

De quel cas voulez-vous parler ?

FRÈRE CÔME.

Ah ! votre seigneurie doit savoir à quoi s’en tenir. Pour moi, je ne sais que ce qu’on m’en a dit. Je n’avais pas alors l’honneur de confesser votre seigneurie.

Il ricane grossièrement.

SETTIMIA.

Frère Côme, vous avez quelquefois une singulière manière de plaisanter ; je me vois forcée de vous le dire.

FRÈRE CÔME.

Moi, je ne vois pas en quoi la plaisanterie pourrait blesser votre seigneurie. Le prince Jules fut un grand pêcheur, et votre seigneurie était la plus belle femme de son temps... on voit bien encore que la renommée n’a rien exagéré à ce sujet ; et, quant à la vertu de votre seigneurie, elle était ce qu’elle a toujours été. Cela dut allumer dans l’âme vindicative du prince un grand ressentiment, et la conduite de votre beau-père dut détruire dans l’esprit du comte Octave, votre époux, tout respect filial. Quand de tels événements se passent dans les familles, et nous savons, hélas ! qu’ils ne s’y passent que trop souvent, il est difficile qu’elles n’en soient pas bouleversées.

SETTIMIA.

Frère Côme, puisque vous avez ouï parler de cette horrible histoire, sachez que je n’aurais pas eu besoin de l’aide de mon mari pour repousser des tentatives aussi détestables. C’était à moi de me défendre et de m’éloigner. C’est ce que je fis. Mais c’était à lui de paraître tout ignorer, pour empocher le scandale et pour ne pas amener son père à le déshériter. Qu’en est-il résulté ? Astolphe, élevé dans une noble aisance, n’a pu s’habituer à la pauvreté. Il a dévoré en peu d’années son faible patrimoine ; et aujourd’hui il vit de privations et d’ennuis au fond de la province, avec une mère qui ne peut que pleurer sur sa folie, et une femme qui ne peut pas contribuer à le rendre sage. Tout cela est triste, fort triste !

FRÈRE CÔME.

Eh bien, tout cela peut devenir très beau et très riant ! Que le jeune Gabriel de Bramante meure avant Astolphe, Astolphe hérite du titre et de la fortune de son grand-père.

SETTIMIA.

Ah ! tant que le prince vivra, il trouvera un moyen de l’en empêcher. Fallût-il se remarier à son âge, il en ferait la folie ; fallût-il supposer un enfant issu de ce mariage, il en aurait l’impudeur.

FRÈRE CÔME.

Qui le croirait ?

SETTIMIA.

Nous sommes dans la misère ; il est tout-puissant !

FRÈRE CÔME.

Mais, savez-vous ce qu’on dit ? Une chose dont j’ose à peine vous parler, tant je crains de vous donner une folle espérance.

SETTIMIA.

Quoi donc ? Dites, frère Côme !

FRÈRE CÔME.

Eh bien, on dit que le jeune Gabriel est mort.

SETTIMIA.

Sainte Vierge ! serait-il bien possible ! Et Astolphe qui n’en sait rien !... Il ne s’occupe jamais de ce qui devrait l’intéresser le plus au monde.

FRÈRE CÔME.

Oh ! ne nous réjouissons pas encore ! Le vieux prince nie formellement le fait. Il dit que son petit-fils voyage à l’étranger, et le prouve par des lettres qu’il en reçoit de temps en temps.

SETTIMIA.

Mais ce sont peut-être des lettres supposées !

FRÈRE CÔME.

Peut-être ! Cependant il n’y a pas assez longtemps que le jeune homme a disparu pour qu’on soit fondé à le soutenir.

BARBE.

Le jeune homme a disparu ?

FRÈRE CÔME.

Il avait été élevé à la campagne, caché à tous les yeux. On pouvait croire qu’étant né d’un père faible et mort prématurément de maladie, il serait rachitique et destiné à une fin semblable. Cependant, lorsqu’il parut à Florence l’an passé, on vit un joli garçon bien constitué, quoique délicat et svelte comme son père, mais frais comme une rose, allègre, hardi, assez mauvais sujet, courant un peu le guilledou, et même avec Astolphe, qui s’était lié avec lui d’amitié, et qui ne le conduisait pas trop maladroitement à encourir la disgrâce du grand-père.

Settimia fait un geste d’étonnement.

Oh ! nous n’avons pas su tout cela. Astolphe a eu le bon esprit de n’en rien dire, ce qui ferait croire qu’il n’est pas si fou qu’on le croit.

SETTIMIA, avec fierté.

Frère Côme, Astolphe n’aurait pas fait un pareil calcul ! Astolphe est la franchise même.

FRÈRE CÔME.

Cependant son mariage vous laisse bien des doutes sur sa véracité. Mais passons.

SETTIMIA.

Oui, oui, racontez-moi ce que vous savez. Qui donc vous a dit tout cela ?

FRÈRE CÔME.

Un des frères de notre couvent, qui arrive de Toscane, et avec qui j’ai causé ce matin.

SETTIMIA.

Voyez un peu ! Et nous ne savons rien ici de ce qui se passe, nous autres ! Eh bien ?

FRÈRE CÔME.

Le jeune prince, ayant donc fait grand train dans la ville, disparut une belle nuit. Les uns disent qu’il a enlevé une femme ; d’autres, qu’il a été enlevé lui-même par ordre de son grand-père, et mis sous clef dans quelque château, en attendant qu’il se corrige de son penchant à la débauche ; d’autres enfin pensent que, dans quelque tripot, il aura reçu une estocade qui l’aura envoyé ad patres, et que le vieux Jules cache sa mort pour ne pas vous réjouir trop tôt et pour retarder autant que possible le triomphe de la branche cadette. Voilà ce qu’on m’a dit ; mais n’y ajoutez pas trop de foi, car tout cela peut être erroné.

SETTIMIA.

Mais il peut y avoir du vrai dans tout cela, et il faut absolument le savoir. Ah ! mon Dieu ! et Astolphe qui ne se remue pas !... Il faut qu’il parte à l’instant pour Florence.

 

 

Scène II

 

ASTOLPHE, SETTIMIA, BARBE, GABRIELLE, FRÈRE CÔME

 

FRÈRE CÔME.

Justement, vous arrivez bien à propos ; nous parlions de vous.

ASTOLPHE, seulement.

Je vous en suis grandement obligé. Ma mère, comment vous portez-vous aujourd’hui ?

SETTIMIA.

Ah ! mon fils ! je me sens ranimée, et, si je pouvais croire à ce qui a été rapporté au frère Côme, je serais guérie pour toujours.

ASTOLPHE.

Le frère Côme peut être un grand médecin ; mais je l’engagerai à se mêler fort peu de notre santé à tous, de nos affaires encore moins.

FRÈRE CÔME.

Je ne comprends pas...

ASTOLPHE.

Bien. Je me ferai comprendre ; mais pas ici.

SETTIMIA, toute préoccupée et sans faire attention à ce que dit Astolphe.

Astolphe, écoute donc ! Il dit que l’héritier de la branche aînée a disparu, et qu’on le croit mort.

ASTOLPHE.

Cela est faux ; il est en Angleterre, où il achève son éducation. J’ai reçu une lettre de lui dernièrement.

SETTIMIA, avec abattement.

En vérité ?

BARBE.

Hélas !

FRÈRE CÔME.

Adieu tous nos rêves !

ASTOLPHE.

Pieux sentiments ! charitable oraison funèbre ! Ma mère, si c’est là la piété chrétienne comme l’enseigne le frère Côme, vous me permettrez de faire schisme ! Mon cousin est un charmant garçon, plein d’esprit et de cœur. Il m’a rendu des services ; je l’estime, je l’aime ; et, s’il venait à mourir, personne ne le regretterait plus profondément que moi.

FRÈRE CÔME, d’un air malin.

Ceci est fort adroit et fort spirituel !

ASTOLPHE.

Gardez vos éloges pour ceux qui en font cas.

SETTIMIA.

Astolphe, est-il possible ? Tu étais lié avec ce jeune homme, et tu ne nous en avais jamais parlé ?

ASTOLPHE.

Ma mère, ce n’est pas ma faute si je ne puis pas dire toujours ce que je pense. Vous avez autour de vous des gens qui me forcent à refouler mes pensées dans mon sein. Mais aujourd’hui je serai très franc, et je commence. Il faut que ce capucin sorte d’ici pour n’y jamais reparaître.

SETTIMIA.

Bonté du ciel ! Qu’entends-je ? Mon fils parler de la sorte à mon confesseur !

ASTOLPHE.

Ce n’est pas à lui que je daigne parler, ma mère, c’est à vous... Je vous prie de le chasser à l’heure même.

SETTIMIA.

Jésus, vous l’entendez. Ce fils impie donne des ordres à sa mère !

ASTOLPHE.

Vous avez raison, je ne devais pas m’adresser à vous, Madame. Vous ne savez pas et ne pouvez pas savoir... ce que je ne veux pas dire. Mais cet homme me comprend.

À frère Côme.

Or donc, je vous parle, puisque j’y suis forcé. Sortez d’ici.

FRÈRE CÔME.

Je vois que vous êtes dans un accès de démence furieuse. Mon devoir est de ne pas vous induire au péché en vous résistant. Je me retire en toute humilité, et je laisse à Dieu le soin de vous éclairer, au temps et à l’occasion celui de me disculper de tout ce dont il vous plaira de m’accuser.

SETTIMIA.

Je ne souffrirai pas que sous mes yeux, dans ma maison, mon confesseur soit outragé et expulsé de la sorte. C’est vous, Astolphe, qui sortirez de cet appartement et qui n’y rentrerez que pour me demander pardon de vos torts.

ASTOLPHE.

Je vous demanderai pardon, ma mère, et à genoux si vous voulez ; mais d’abord je vais jeter ce moine par la fenêtre.

Frère Côme, qui avait repris son impudence, pâlit et recule jusqu’à la porte. Settimia tombe sur une chaise prête à défaillir.

BARBE, lui frottant les mains.

Ave Maria ! quel scandale ! Seigneur, ayez pitié de nous !...

FRÈRE CÔME.

Jeune homme ! que le ciel vous éclaire !

Astolphe fait un geste de menace. Frère Côme s’enfuit.

 

 

Scène III

 

SETTIMIA, BARBE, ASTOLPHE

 

ASTOLPHE, s’approchant de sa mère.

Pour l’amour de moi, ma mère, reprenez vos sens. J’aurais désiré que les choses se passassent moins brusquement, et surtout loin de votre présence. Je me l’étais promis ; mais cela n’a pas dépendu de moi : le maintien cafard et impudent de cet homme m’a fait perdre le peu de patience que j’ai.

Settimia pleure.

BARBE.

Et que vous a-t-il donc fait, cet homme, pour vous mettre ainsi en fureur ?

ASTOLPHE.

Dame Barbe, ceci ne vous regarde pas. Laissez-moi seul avec ma mère.

BARBE.

Allez-vous donc me chasser de la maison, moi aussi ?

ASTOLPHE lui prend le bras et l’emmène vers la porte.

Allez dire vos prières, ma bonne femme, et n’augmentez pas, par votre humeur revêche, l’amertume qui règne ici.

Barbe sort en grommelant.



Scène IV

 

ASTOLPHE, SETTIMIA

 

SETTIMIA, sanglotant.

Maintenant, me direz-vous, enfant dénaturé, pourquoi vous agissez de la sorte ?

ASTOLPHE.

Eh bien, ma mère, je vous supplie de ne pas me le demander. Vous savez que je n’ai que trop d’indulgence dans le caractère, et que ma nature ne me porte ni au soupçon ni à la haine. Aimez-moi, estimez-moi assez pour me croire : j’avais des raisons de la plus haute importance pour ne pas souffrir une heure de plus ce moine ici.

SETTIMIA.

Et il faut que je me soumette à votre jugement intérieur, sans même savoir pourquoi vous me privez de la compagnie d’un saint homme qui depuis dix ans a la direction de ma conscience ? Astolphe, ceci passe les limites de la tyrannie.

ASTOLPHE.

Vous voulez que je vous le dise ? Eh bien, je vous le dirai pour faire cesser vos regrets et pour vous montrer entre quelles mains vous aviez remis les rênes de votre volonté et les secrets de votre âme. Ce cordelier poursuivait ma femme de ses ignobles supplications.

SETTIMIA.

Votre femme est une impie. Il voulait la ramener au devoir, et c’est moi qui l’avais invité à le faire.

ASTOLPHE.

Ô ma mère ! vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas comprendre... votre âme pure se refuse à de pareils soupçons !... Ce misérable brûlait pour Gabrielle de honteux désirs, et il avait osé le lui dire.

SETTIMIA.

Gabrielle a dit cela ? Eh bien, c’est une calomnie. Une pareille chose est impossible. Je n’y crois pas, je n’y croirai jamais.

ASTOLPHE.

Une calomnie de la part de Gabrielle ? Vous ne pensez pas ce que vous dites, ma mère !

SETTIMIA.

Je le pense ! je le pense si bien que je veux la confondre en présence du frère Côme.

ASTOLPHE.

Vous ne feriez pas une pareille chose, ma mère ! non, vous ne le feriez pas !

SETTIMIA.

Je le ferai ! nous verrons si elle soutiendra son imposture en face de ce saint homme et en ma présence.

ASTOLPHE.

Son imposture ? Est-ce un mauvais rêve que je fais ? Est-ce de Gabrielle que ma mère parle ainsi ? Que se passe-t-il donc dans le sein de cette famille où j’étais revenu, plein de confiance et de piété, chercher l’estime et le bonheur ?

SETTIMIA.

Le bonheur ! Pour le goûter, il faut le donner aux autres ; et vous et votre femme ne faites que m’abreuver de chagrins.

ASTOLPHE.

Moi ! si vous m’accusez, ma mère, je ne puis que baisser la tête et pleurer, quoique en vérité je ne me sente pas coupable ; mais Gabrielle ! quels peuvent donc être les crimes de cette douce et angélique créature ?

SETTIMIA.

Ah ! vous voulez que je vous les dise ? Eh bien ! je le veux, moi aussi ; car il y a assez longtemps que je souffre en silence, et que je porte comme une montagne d’ennuis et de dégoûts sur mon cœur. Je la hais, votre Gabrielle ; je la hais pour vous avoir poussé et pour vous aider tous les jours à me tromper en se faisant passer pour une fille de bonne maison et une riche héritière, tandis qu’elle n’est qu’une intrigante sans nom, sans fortune, sans famille, sans aveu, et, qui plus est, sans religion ! Je la hais, parce qu’elle vous ruine en vous entraînant à de folles dépenses, à la révolte contre moi, à la haine des personnes qui m’entourent et qui me sont chères... Je la hais, parce que vous la préférez à moi ; parce qu’entre nous deux, s’il y a la plus légère dissidence, c’est pour elle que vous vous prononcez, au mépris de l’amour et du respect que vous me devez. Je la hais...

ASTOLPHE.

Assez, ma mère ; de grâce, n’en dites pas davantage ! vous la haïssez parce que je l’aime, c’est en dire assez.

SETTIMIA, pleurant.

Eh bien ! oui ! je la hais parce que vous l’aimez, et vous ne m’aimez plus parce que je la hais. Voilà où nous en sommes. Comment voulez-vous que j’accepte une pareille préférence de votre part ? Quoi ! l’enfant qui me doit le jour, que j’ai nourri de mon sein et bercé sur mes genoux, le jeune homme que j’ai péniblement élevé, pour qui j’ai supporté toutes les privations, à qui j’ai pardonné toutes les fautes ; celui qui m’a condamnée aux insomnies, aux angoisses, aux douleurs de toute espèce, et qui, au moindre mot de repentir et d’affection, a toujours trouvé en moi une inépuisable indulgence, une miséricorde infatigable : celui-là me préfère une inconnue, une fille qui l’excite contre moi, une créature sans cœur qui accapare toutes ses attentions, toutes ses prévenances, et qui se tient tout le jour vis-à-vis de moi dans une attitude superbe, sans daigner apercevoir mes larmes et mes déchirements, sans vouloir répondre à mes plaintes et à mes reproches, impassible dans son orgueil hypocrite, et dont le regard insolemment poli semble me dire à toute heure : – Vous avez beau gronder, vous avez beau gémir, vous avez beau menacer, c’est moi qu’il aime, c’est moi qu’il respecte, c’est moi qu’il craint ! Un mot de ma bouche, un regard de mes yeux, le feront tomber à mes genoux et me suivre, fallût-il vous abandonner sur votre lit de mort, fallût-il marcher sur votre corps pour venir à moi ! Mon Dieu, mon Dieu ! et il s’étonne que je la déteste, et il veut que je l’aime !

Elle sanglote.

ASTOLPHE,
qui a écouté sa mère dans un profond silence, les bras croisés sur sa poitrine.

Ô jalousie de la femme ! soif inextinguible de domination ! Est-il possible que tu viennes mêler ta détestable influence aux sentiments les plus purs et les plus sacrés de la nature ! Je te croyais exclusivement réservée aux vils tourments des âmes lâches et vindicatives. Je t’avais vue régner dans le langage impur des courtisanes ; et, dans les ardeurs brutales de la débauche, j’avais lutté moi-même contre les instincts féroces qui me rabaissaient à mes propres yeux. Quelquefois aussi, ô jalousie ! je t’avais vue de loin avilir la dignité du lien conjugal et mêler à la joie des saintes amours les discordes honteuses, les ridicules querelles qui dégradent également celui qui les suscite et celui qui les supporte. Mais je n’aurais jamais pensé que dans le sanctuaire auguste de la famille, entre la mère et ses enfants (lien sacré que la Providence semblé avoir épuré et ennobli jusque chez la brute), tu osasses venir exercer tes fureurs ! Ô déplorable instinct, funeste besoin de souffrir et de faire souffrir ! est-il possible que je te rencontre jusque dans le sein de ma mère !

Il cache son visage dans ses mains et dévore ses larmes.

SETTIMIA essuie les siennes et se lève.

Mon fils, la leçon est sévère ! Je ne sais pas jusqu’à quel point il sied à un fils de la donner à sa mère ; mais, de quelque part qu’elle me vienne, je la recevrai comme une épreuve à laquelle Dieu me condamne. Si je l’ai méritée de vous, elle est assez cruelle pour expier tous les torts que vous pouvez avoir à me reprocher.

Elle veut se retirer.

ASTOLPHE, tâchant de la retenir.

Pas ainsi, ma mère, ne me quittez pas ainsi. Vous souffrez trop, et moi aussi !

SETTIMIA.

Laissez-moi me retirer dans mon oratoire, Astolphe. J’ai besoin d’être seule et de demander à Dieu si je dois jouer ici le rôle d’une mère outragée ou celui d’une esclave craintive et repentante.

Elle sort.

 

 

Scène V

 

ASTOLPHE, seul, puis GABRIELLE


ASTOLPHE.

Orgueil ! toute femme est ta victime, tout amour est la proie !... excepté toi, excepté ton amour, ô ma Gabrielle !... ô ma seule joie, ô le seul être généreux et vraiment grand que j’aie rencontré sur la terre !

GABRIELLE, se jetant à son cou.

Mon ami, j’ai tout entendu. J’étais là sous la fenêtre, assise sur le banc. Je sais tout ce qui se passe maintenant dans la famille à cause de moi. Je sais que je suis un sujet de scandale, une source de discorde, un objet de haine.

ASTOLPHE.

Ô ma sœur ! ô ma femme ! depuis que je t’aime, je croyais qu’il ne m’était plus possible d’être malheureux ! Et c’est ma mère !...

GABRIELLE.

Ne l’accuse pas, mon bien-aimé, elle est vieille, elle est femme ! Elle ne peut vaincre ses préjugés, elle ne peut réprimer ses instincts. Ne te révolte pas contre des maux inévitables. Je les avais prévus dès le premier jour, et je ne t’aurais fait pressentir, pour rien au monde, ce qui t’arrive aujourd’hui. Le mal éclate toujours assez tôt.

ASTOLPHE.

Ô Gabrielle ! tu as entendu ses invectives contre toi !... Si toute autre que ma mère eût proféré la centième partie...

GABRIELLE.

Calme-toi ! tout cela ne peut m’offenser ; je saurai le supporter avec résignation et patience. N’ai-je pas dans ton amour une compensation à tous les maux ? et pourvu que tu trouves dans le mien la force de subir toutes les misères attachées à notre situation...

ASTOLPHE.

Je puis tout supporter, excepté de te voir avilie et persécutée.

GABRIELLE.

Ces outrages ne m’atteignent pas. Vois-tu, Astolphe, lu m’as fait redevenir femme, mais je n’ai pas tout à fait renoncé à être homme. Si j’ai repris les vêtements et les occupations de mon sexe, je n’en ai pas moins conservé en moi cet instinct de la grandeur morale et ce calme de la force qu’une éducation mâle a développés et cultivés dans mon sein. Il me semble toujours que je suis quelque chose de plus qu’une femme, et aucune femme ne peut m’inspirer ni aversion, ni ressentiment, ni colère. C’est de l’orgueil peut-être ; mais il me semble que je descendrais au-dessous de moi-même, si je me laissais émouvoir par de misérables querelles de ménage.

ASTOLPHE.

Oh ! garde cet orgueil, il est bien légitime... Être adoré ! tu es plus grand à toi seul que tout ton sexe réuni. Rapportes-en l’honneur à ton éducation si tu veux ; moi, j’en fais honneur à ta nature, et je crois qu’il n’était pas besoin d’une destinée bizarre et d’une existence en dehors de toutes les lois pour que tu fusses le chef-d’œuvre de la création divine. Tu naquis douée de toutes les facultés, de toutes les vertus, de toutes les grâces, et l’on te méconnaît ! l’on te calomnie !...

GABRIELLE.

Que t’importe ? Laisse passer ces orages ; nos têtes sont à l’abri sous l’égide sainte de l’amour. Je m’efforcerai d’ailleurs de les conjurer. Peut-être ai-je eu des torts. J’aurais pu montrer plus de condescendance pour des exigences insignifiantes en elles-mêmes. Nos parties de chasse déplaisent, je puis bien m’en abstenir ; on blâme nos idées sur la tolérance religieuse, nous pouvons garder le silence à propos ; on me trouve trop élégante et trop futile, je puis m’habiller plus simplement et m’assujettir un peu plus aux travaux du ménage.

ASTOLPHE.

Et voilà ce que je ne souffrirai pas. Je serais un misérable si j’oubliais quel sacrifice tu m’as fait en reprenant les habits de ton sexe et en renonçant à cette liberté, à celle vie active, à ces nobles occupations de l’esprit dont tu avais le goût et l’habitude. Renoncer à ton cheval ? hélas ! c’est le seul exercice qui ait préservé la santé des altérations que ce changement d’habitudes commençait à me faire craindre. Restreindre ta toilette ? elle est déjà si modeste ! et un peu de parure relève tant ta beauté ! Jeune homme, tu aimais les riches habits, et tu donnais à nos modes fantasques une grâce et une poésie qu’aucun de nous ne pouvait imiter. L’amour du beau, le sentiment de l’élégance est une des conditions de ta vie, Gabrielle : tu étoufferais sous le pesant vertugadin et sous le collet empesé de dame Barbe. Les travaux du ménage gâteraient tes belles mains, dont le contact sur mon front enlève tous les soucis et dissipe tous les nuages. D’ailleurs que ferais-tu de tes nobles pensées et des poétiques élans de ton intelligence au milieu des détails abrutissants et des prévisions égoïstes d’une étroite parcimonie ? Ces pauvres femmes les vantent par amour-propre, et vingt fois le jour elles laissent percer le dégoût et l’ennui dont elles sont abreuvées. Quant à renfermer tes sentiments généreux et à te soumettre aux arrêts de l’intolérance, tu l’entreprendrais en vain. Jamais ton cœur ne pourra se refroidir, jamais tu ne pourras abandonner le culte austère de la vérité ; et malgré toi les éclairs d’une courageuse indignation viendraient briller au milieu des ténèbres que le fanatisme voudrait étendre sur ton âme. Si d’ailleurs toutes ces épreuves ne sont pas au-dessus de tes forces, je sens, moi, qu’elles dépassent les miennes ; je ne pourrais te voir opprimée sans me révolter ouvertement. Tu as bien assez souffert déjà, tu t’es bien assez immolée pour moi.

GABRIELLE.

Je n’ai pas souffert, je n’ai rien immolé ; j’ai eu confiance en toi, voilà tout. Tu sais bien que je n’étais pas assez faible d’esprit pour ne pas accepter les petites souffrances que ces nouvelles habitudes dont tu parles pouvaient me causer dans les premiers jours ; j’avais des répugnances mieux motivées, des craintes plus graves. Tu les as toutes dissipées ; je ne suis pas descendue comme femme au-dessous du rang où, comme homme, ton amitié m’avait placée. Je n’ai pas cessé d’être ton frère et ton ami en devenant ta compagne et ton amante ; ne m’as-tu pas fait des concessions, toi aussi ? n’as-tu pas changé ta vie pour moi ?

ASTOLPHE.

Oh ! loue-moi de mes sacrifices ! J’ai quitté le désordre dont j’étais harassé, et la débauche qui de plus en plus me faisait horreur, pour un amour sublime, pour des joies idéales ! Et loue-moi aussi pour le respect et la vénération que je te porte ! J’avais en toi le meilleur des amis ; un soir Dieu fit un miracle et te changea en une maîtresse adorable : je ne t’en aimai que mieux. N’est-ce pas bien charitable et bien méritoire de ma part ?

GABRIELLE.

Cher Astolphe, je vois que tu es calme : va embrasser et rassurer ta mère, ou laisse-moi lui parler pour nous deux. J’adoucirai son antipathie contre moi, je détruirai ses préventions ; ma sincérité la touchera, j’en suis sûre ; il est impossible qu’elle ne soit pas aimante et généreuse, elle est ta mère !...

ASTOLPHE.

Cher ange ! oui, je suis calme. Quand je passe un instant près de toi, tout orage s’apaise, et la paix des cieux descend dans mon âme. J’irai trouver ma mère, je ferai acte de respect et de soumission, c’est tout ce qu’elle demande ; après quoi nous partirons d’ici ; car le mal est sans remède, je le sais, moi ! Je connais ma mère, je connais les femmes, et tu ne les connais pas, toi qui n’es pas à moitié homme et à moitié femme comme tu le crois, mais un ange sous la forme humaine. Tu ferais ici de vains efforts de patience et de vertu, on n’y croirait pas ; et, si on y croyait, on te serait d’autant plus hostile qu’on serait plus humilié de ta supériorité. Tu sais bien que le coupable ne pardonne pas à l’innocent les torts qu’il a eus envers lui ; c’est une loi fatale de l’orgueil humain, de l’orgueil féminin surtout, qui ne connaît pas les secours du raisonnement et le frein de la force intelligente. Ma mère est orgueilleuse avant tout. Elle fut toujours un modèle des vertus domestiques ; tristes vertus, crois-moi, quand elles ne sont inspirées ni par l’amour ni par le dévouement. Pénétrée depuis longtemps de l’importance de son rôle dans la famille et du mérite avec lequel elle s’en est acquittée, elle songe beaucoup plus à maintenir ses prérogatives qu’à donner du bonheur à ceux qui l’entourent. Elle est de ces personnes qui passeront volontiers la nuit à raccommoder vos chausses, et qui d’un mot vous briseront le cœur, pensant que la peine qu’elles ont prise pour vous rendre un service matériel les autorise à vous causer toutes les douleurs de l’âme.

GABRIELLE.

Astolphe ! tu juges ta mère avec une bien froide sévérité. Hélas ! je vois que les meilleurs d’entre les hommes n’ont pour les femmes ni amour profond ni estime complète. On avait raison quand on m’enseignait si soigneusement dans mon enfance que ce sexe joue sur la terre le rôle le plus abject et le plus malheureux !

ASTOLPHE.

Ô mon amie ! c’est mon amour pour toi qui me donne le courage de juger ma mère avec cette sévérité. Est-ce à toi de m’en faire un reproche ? T’ai-je donc autorisée à plaindre si douloureusement la condition où je t’ai rétablie.

GABRIELLE, l’embrassant avec effusion.

Oh ! non, mon Astolphe, jamais ! Aussi je ne pense pas à moi quand je parle avec cette liberté des choses qui ne me regardent pas. Permets-moi pourtant d’insister en faveur de ta mère : ne la plonge pas dans le désespoir, ne la quitte pas à cause de moi.

ASTOLPHE.

Si je ne le fais pas aujourd’hui, elle m’y forcera demain. Tu oublies, ma chère Gabrielle, que tu es vis-à-vis d’elle dans une position délicate, et que tu ne pourras jamais la satisfaire sur ce qu’elle a tant à cœur de connaître : ton passé, ta famille, ton avenir.

GABRIELLE.

Il est vrai. Mon avenir surtout, qui peut le prévoir ? dans quel labyrinthe sans issue t’es-tu engagé avec moi ?

ASTOLPHE.

Et quel besoin avons-nous d’en sortir ? Errons ainsi toute notre vie, sans nous soucier d’atteindre le but de la fortune et des honneurs. Ne faisons-nous pas ensemble ce bizarre et délicieux voyage, qui n’aura pour terme que la mort ? N’es-tu pas à moi pour jamais ? Eh bien, qu’avons-nous besoin l’un ou l’autre d’être riche et de nous appeler prince de Bramante ? Mon petit prince, garde ton titre, garde ton héritage, je n’en veux à aucun prix ; et si le vieux Jules trouve dans sa tortueuse cervelle quelque nouvelle invention cachée pour t’en dépouiller, console-toi de n’être qu’une femme, pauvre, inconnue au monde, mais riche de mon amour et glorieuse à mes yeux.

GABRIELLE.

Crains-tu que cela ne me suffise pas ?

ASTOLPHE, la pressant dans ses bras.

Non, en vérité ! je n’ai pas cette crainte. Je sens dans mon cœur comme tu m’aimes.

 

 

 

 

QUATRIÈME PARTIE

 

Dans une petite maison de campagne, isolée au fond des montagnes. Une chambre très simple, arrangée avec goût ; des fleurs, des livres, des instruments de musique.

 

 

Scène première

 

GABRIELLE, seule

 

Elle dessine et s’interrompt de temps en temps pour regarder à la fenêtre.

Marc reviendra peut-être aujourd’hui. Je voudrais qu’il arrivât avant qu’Astolphe fût de retour de sa promenade. J’aimerais à lui parler seule, à savoir de lui toute la vérité. Notre situation m’inquiète chaque jour davantage, car il me semble qu’Astolphe commence à s’en tourmenter étrangement... Je me trompe peut-être. Mais quel serait le sujet de sa tristesse ? Le malheur s’est étendu sur nous insensiblement, d’abord comme une langueur qui s’emparait de nos âmes, et puis comme une maladie qui les faisait délirer, et aujourd’hui comme une agonie qui les consume. Hélas ! l’amour est-il donc une flamme si subtile, qu’à la moindre atteinte portée à sa sainteté il nous quitte et remonte aux cieux ? Astolphe ! Astolphe ! tu as eu bien des torts envers moi, et tu as fait bien cruellement saigner ce cœur, qui te fut et qui te se sera toujours fidèle ! Je t’ai tout pardonné, que Dieu te pardonne ! Mais c’est un grand crime d’avoir flétri un tel amour par le soupçon et la méfiance : et tu en portes la peine ; car cet amour s’est affaibli par sa violence même, et tu sens chaque jour mourir en toi la flamme que tu as trop attisée par la jalousie. Malheureux ami ! c’est en vain que je t’invite à oublier le mal que tu nous as fait à tous deux ; tu ne le peux plus ! Ton âme a perdu la fleur de sa jeunesse magnanime ; un secret remords la contriste sans la préserver de nouvelles fautes. Ah ! sans doute il est dans l’amour un sanctuaire dans lequel on ne peut plus rentrer quand on a fait un seul pas hors de son enceinte, et la barrière qui nous séparait du mal ne peut plus être relevée. L’erreur succède à l’erreur, l’outrage à l’outrage, l’amertume grossit comme un torrent dont les digues sont rompues... Quel sera le terme de ses ravages ? Mon amour, à moi, peut-il devenir aussi sa proie ? Succombera-t-il à la fatigue, aux larmes, aux soucis rougeurs ? Il me semble qu’il est encore dans toute sa force, et que la souffrance ne lui a rien fait perdre. Astolphe a été insensé, mais non coupable ; ses torts furent presque involontaires, et toujours le repentir les effaça. Mais s’ils devenaient plus graves, s’il venait à m’outrager froidement, à m’imposer cette captivité à laquelle je me dévoue pour accéder à ses prières... pourrais-je le voir des mêmes yeux ? pourrais-je l’aimer de la même tendresse ?... Est-ce que ses égarements n’ont pas déjà enlevé quelque chose à mon enthousiasme pour lui ?... Mais il est impossible qu’Astolphe se refroidisse ou s’égare à ce point ! C’est une âme noble, désintéressée, généreuse jusqu’à l’héroïsme. Que ses défauts sont peu de chose au prix de ses vertus !... Hélas ! il fut un temps où il n’avait point de défauts !... Ô Astolphe ! que tu m’as fait de mal en détruisant en mot l’idée de ta perfection !

On frappe.

Qui vient ici ? C’est peut-être Marc.

 

 

Scène II

 

MARC, GABRIELLE

 

MARC, botté et le fouet en main.

Me voici de retour, signora, un peu fatigué ; mais je n’ai pas voulu prendre un instant de repos que je ne vous eusse rendu un compte exact de mon message.

GABRIELLE.

Eh bien, mon vieux ami, comment as-tu laissé mon grand-père ?

MARC.

Un peu mieux que je ne l’avais trouvé ; mais bien malade encore, et n’ayant pas, je pense, trois mois à vivre.

GABRIELLE.

A-t-il été bien irrité que je n’allasse point moi-même m’informer de ses nouvelles ?

MARC.

Un peu. Je lui ai dit, ainsi que cela était convenu, que votre seigneurie s’était démis la cheville à la chasse, et qu’elle était retenue sur son lit avec grand regret...

GABRIELLE.

Et il a demandé sans doute où j’étais ?

MARC.

Sans doute, et j’ai répondu que vous étiez toujours à Cosenza. Sur quoi il a répliqué : « Il est à Cosenza cette année comme il était l’année dernière à Palerme, et il était alors à Palerme comme il était l’année précédente à Gênes. » J’ai fait une figure très étonnée, et, comme il me croit parfaitement bête (c’est son expression), il a été complètement dupe de ma bonne foi. « Comment, m’a-t-il dit, ne sais-tu pas où il va depuis trois ans ? – Votre altesse sait bien, ai-je répondu, que je garde pendant ce temps le palais que monseigneur Gabriel occupe à Florence. Aux environs de la Saint-Hubert, sa seigneurie part pour la chasse avec quelques amis, tantôt les uns, tantôt les autres, et elle n’emmène que ses piqueurs et son page. Je voudrais bien l’accompagner, mais elle me dit comme cela : « Tu es trop vieux pour courir le cerf, mon pauvre Marc ; tu n’es plus bon qu’à garder la maison. » Et la vérité est... » Alors monseigneur m’a interrompu... « Moi, j’ai ouï dire qu’il n’emmenait aucun de ses domestiques, et qu’il partait toujours seul. Et l’on a remarqué qu’Astolphe Bramante quittait toujours Florence vers le même temps. » Quand j’ai vu le prince si bien informé, j’ai failli me déconcerter ; mais il me croit si simple, qu’il n’y a pas pris garde, et il a dit en se tournant vers M. l’abbé Chiavari, votre précepteur : « L’abbé, tout cela ne m’effraie guère. Il est bien évident qu’il y a de l’amour sous jeu ; mais ils sont plus embarrassés pour sortir d’affaire que je ne le suis de les voir embarqués dans cette sotte intrigue. »

GABRIELLE.

Et l’abbé, qu’a-t-il répondu ?

MARC.

Il a baissé les yeux en soupirant, et il a dit : La femme...

GABRIELLE.

Eh bien ?

MARC.

...Sera toujours femme ! Son altesse jouait avec votre petit chien, et semblait rire dans sa barbe blanche, ce qui m’a un peu effrayé ; car, lorsque le prince rumine quelque chose de sinistre, il a coutume de sourire et de faire crier ce pauvre Mosca en lui tirant les oreilles.

GABRIELLE.

Et que t’a-t-il chargé de me dire ?

MARC.

Il a parlé assez durement...

GABRIELLE.

Redis-le-moi sans rien adoucir.

MARC.

« Tu diras à ton seigneur Gabriel que, quelque plaisir qu’il prenne à la chasse, ou quelque entorse qu’il ait au pied, il ait à venir prendre mes ordres avant huit jours. Il a peu de temps à perdre, s’il veut me retrouver vivant, et s’il veut que je lui fasse conférer légalement son titre et son héritage, qui, après ma mort, pourraient fort bien lui être contestés avec succès. »

GABRIELLE.

Que voulait-il dire ? Pense-t-il qu’Astolphe veuille faire du scandale pour rentrer dans ses droits ?

MARC.

Il pense que le seigneur Astolphe a fortement la chose en tête ; et si j’osais dire à votre seigneurie ce que j’en pense, moi aussi...

GABRIELLE.

Tu n’en penses rien, Marc.

MARC.

Monseigneur veut me fermer la bouche. Il n’en est pas moins de mon devoir de dire ce que je sais. Le seigneur Astolphe a fait venir l’été dernier à Florence la nourrice de votre seigneurie, et lui a offert de l’argent si elle voulait témoigner en justice de ce qu’elle sait et comment les choses se sont passées à la naissance de votre seigneurie...

GABRIELLE.

On t’a trompé, Marc ; cela n’est pas.

MARC.

La nourrice me l’a dit elle-même ces jours-ci au château de Bramante, et m’a montré une belle bourse, bien ronde, que le seigneur Astolphe lui a donnée pour se taire du moins sur sa proposition ; car elle lui a nié obstinément qu’elle eût nourri un enfant du sexe féminin.

GABRIELLE.

La trahison de cette femme est au plus offrant ; car elle a été raconter cela à mon grand-père, sans aucun doute ?

MARC.

Je le crains.

GABRIELLE.

Qu’importe ? Astolphe a fait sans doute cette démarche pour éprouver la fidélité de mes gens.

MARC.

Quelle que soit l’intention du seigneur Astolphe, je crois qu’il serait temps que votre seigneurie obéit aux intentions de son grand-père ; d’autant plus qu’au moment où je quittai le château l’abbé s’est approché de moi furtivement et m’a glissé ceci à l’oreille : « Dis à Gabriel, de la part d’un véritable ami, qu’il ne fasse pas d’imprudence ; qu’il vienne trouver son grand-père, et lui obéisse ou feigne de lui obéir aveuglément ; ou que, s’il ne se rend point à son ordre, il se cache si bien, qu’il soit à l’abri d’une embûche. Il doit savoir que le cas est grave, que l’honneur de la famille serait compromis par la moindre démarche hasardée, et que dans un cas semblable le prince est capable de tout. » Voilà, mot pour mot, ce que m’a dit votre précepteur ; et il vous est sincèrement dévoué, monseigneur.

GABRIELLE.

Je le crois. Je ne négligerai pas cet avertissement. Maintenant, va te reposer, mon bon Marc ; tu en as bien besoin.

MARC.

Il est vrai ! Peut-être que, quand je me serai reposé, je retrouverai dans ma mémoire encore quelque chose, quelque parole qui ne me revient pas dans ce moment-ci.

Il se retire. Gabrielle le rappelle.

GABRIELLE.

Écoute, Marc : si mon mari t’interroge, aie bien soin de ne pas lui parler de la nourrice...

MARC.

Oh ! je n’ai garde, monseigneur !

GABRIELLE.

Perds donc l’habitude de m’appeler ainsi ! Quand nous sommes ici et que je porte ces vêtements de femme, tout ce qui rappelle mon autre sexe irrite Astolphe au dernier point.

MARC.

Eh ! mon Dieu, je ne le sais que trop ! Mais comment faire ? Aussitôt que je prends l’habitude d’appeler votre seigneurie madame, voilà que nous partons pour Florence et qu’elle reprend ses habits d’homme. Alors j’ai toujours le madame sur les lèvres, et je ne commence à ne reprendre l’habitude du monseigneur que lorsque votre seigneurie reprend sa robe et ses cornettes.

Il sort.

 

 

Scène III

 

GABRIELLE

 

Cette histoire de la nourrice est une calomnie. C’est une nouvelle ruse de mon grand-père pour m’indisposer contre Astolphe. Il aura payé cette femme pour faire à mon pauvre Marc un pareil conte, bien certain que Marc me le rapporterait. Oh ! non, Astolphe, non, ce genre de torts, tu ne l’auras jamais envers moi ! C’est toi qui m’as empêchée de démasquer la supercherie qui me condamne à te frustrer publiquement des biens que je te restitue en secret, et du titre auquel tu dédaignes de succéder. C’est toi qui m’as défendu, avec toute l’autorité que donne un généreux amour, de proclamer mon sexe et de renoncer aux droits usurpés que l’erreur des lois me confère. Si tu avais eu le moindre regret de ces choses, tu aurais eu la franchise de me le dire ; car tu sais que, moi, je n’en aurais eu aucun à te les céder. Dans ce temps-là je ne pensais pas qu’il te serait jamais possible de me faire souffrir. J’avais une confiance aveugle, enthousiaste !... À présent, j’avoue qu’il me serait pénible de renoncer à être homme quand je veux ; car je n’ai pas été longtemps heureuse sous cet autre aspect de ma vie, qui est devenu notre tourment mutuel. Mais, s’il le fallait pour te satisfaire, hésiterais-je un moment ? Oh ! tu ne le crains pas, Astolphe, et tu n’agirais pas en secret pour me forcer à des actes que ton simple désir peut m’imposer librement ! Toi, me tendre un piège ! toi, traîner des complots contre moi ! Oh ! non, non, jamais !... Le voici qui revient de la promenade ; je ne lui en parlerai même pas, tant j’ai peu besoin d’être rassurée sur son désintéressement et sur sa franchise.

 

 

Scène IV

 

ASTOLPHE, GABRIELLE

 

ASTOLPHE.

Eh bien, ma bonne Gabrielle, ton vieux serviteur est revenu. Je viens de voir son cheval dans la cour. Quelles nouvelles t’a-t-il apportées de Bramante ?

GABRIELLE.

Selon lui, notre grand-père se meurt ; mais, selon moi, il en a pour longtemps encore. Ce n’est point un homme à mourir si aisément. Mais désirons-nous donc sa mort ? Quels que soient ses torts envers nous deux (et je crois bien que les plus graves ont été envers celui qu’il semblait favoriser au détriment de l’autre), nous ne hâterons point par des vœux impies l’instant suprême où il lui faudra rendre un compte sévère de la destinée de ses enfants. Puisse-t-il trouver là-haut un juge aussi indulgent que nous, n’est-ce pas, Astolphe ? Tu ne m’écoutes pas ?

ASTOLPHE.

Il est vrai ; tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle ; tu argumentes du soir au matin comme un académicien de la Crusca. Ne saurais-tu être femme, du moins pendant trois mois de l’année ?

GABRIELLE, souriant.

C’est qu’il y a bien longtemps que ces trois mois-là sont passés, Astolphe. Le premier trimestre eut bien trois mois, mais le second en eut six, et l’an prochain je crains que, malgré nos conventions, le trimestre n’envahisse toute l’année. Donne-moi le temps de m’habituer à être aussi femme qu’il me faut l’être à présent pour te plaire. Jadis tu n’étais pas si difficile avec moi, et je n’ai pas songé assez tôt à me défaire de mon langage d’écolier. Tu aurais dû m’avertir, dès le premier jour où tu m’as aimée, qu’un temps viendrait où il serait nécessaire de me transformer pour conserver ton amour !

ASTOLPHE.

Ce reproche est injuste, Gabrielle ! Mais quand il serait vrai, ne me suis-je pas transformé, moi, pour mériter et conserver l’affection de ton cœur ?

GABRIELLE.

Il est vrai, mon cher ange, et je ne demande pas mieux que d’avoir tort. J’essaierai de me corriger.

ASTOLPHE marche d’un air soucieux, puis s’arrête et regarde Gabrielle avec attendrissement.

Pauvre Gabrielle ! Tu me fais bien du mal avec ton éternelle résignation.

GABRIELLE, lui tendant la main.

Pourquoi ? Elle ne m’est pas aussi pénible que tu le penses.

ASTOLPHE presse longtemps la main de Gabrielle contre ses lèvres, puis se promène avec agitation.

Je le sais ! tu es forte, toi ! Nul ne peut blesser en toi la susceptibilité de l’orgueil. Les orages qui bouleversent l’âme d’autrui ne peuvent ternir l’éclat du beau ciel où ta pensée s’épanouit libre et fière ! On chargerait aisément de fers tes bras dont une éducation spartiate n’a pu détruire ni la beauté ni la faiblesse ; mais ton âme est indépendante comme les oiseaux de l’air, comme les flots de l’Océan ; et toutes les forces de l’univers réunies ne la pourraient faire plier, je le sais bien !

GABRIELLE.

Au-dessus de toutes ces forces de la matière, il est une force divine qui m’a toujours enchaînée à toi, c’est l’amour. Mon orgueil ne s’élève pas au-dessus de cette puissance. Tu le sais bien aussi.

ASTOLPHE, l’arrêtant.

Oh ! cela est vrai, ma bien-aimée ! Mais n’ai-je rien perdu de cet amour sublime qui ne se croyait le droit de me rien refuser ?

GABRIELLE, avec tendresse.

Pourquoi l’aurais-tu perdu ?

ASTOLPHE.

Tu ne t’en souviens pas, cœur généreux, ô vrai cœur d’homme !

Il la presse dans ses bras.

GABRIELLE.

Vois, mon ami, tu ne trouves pas de plus grand éloge à me faire que de m’attribuer les qualités de ton sexe ; et pourtant tu voudrais souvent me rabaisser à la faiblesse du mien ! Sois donc logique !

ASTOLPHE, l’embrassant.

Sais-je ce que je veux ? Au diable la logique ! Je t’aime avec passion !

GABRIELLE.

Cher Astolphe !

ASTOLPHE, se laissant tomber à ses genoux.

Tu m’aimes donc toujours ?

GABRIELLE.

Tu le sais bien.

ASTOLPHE.

Toujours comme autrefois ?

GABRIELLE.

Non plus comme autrefois, mais autant, mais plus peut-être.

ASTOLPHE.

Pourquoi pas comme autrefois ? Tu ne me refusais rien alors !

GABRIELLE.

Et qu’est-ce que je te refuse à présent ?

ASTOLPHE.

Pourtant il est quelque chose que tu vas me refuser si je me hasarde à te le demander.

GABRIELLE.

Ah ! perfide ! tu veux m’entraîner dans un piège ?

ASTOLPHE.

Eh bien, oui, je le voudrais.

GABRIELLE.

Je t’en supplie, pas de détours avec moi, Astolphe. Quand je te cède, est-ce avec prudence, est-ce avec des restrictions et des garanties ?

ASTOLPHE.

Oh ! je hais les détours, tu le sais. Mon âme était si naïve ! Elle était aussi confiante, aussi découverte que la tienne. Mais, hélas ! j’ai été si coupable ! J’ai appris à douter d’autrui en apprenant à douter de moi-même.

GABRIELLE.

Oublie ce que j’ai oublié, et parle.

ASTOLPHE.

Le moment de retourner à Florence est venu. Consens à n’y point aller. Tu détournes les yeux ! Tu gardes le silence ? Tu me refuses ?

GABRIELLE, avec tristesse.

Non, je cède ; mais à une condition : tu me diras le motif de la demande.

ASTOLPHE.

C’est me vendre trop cher la grâce que tu m’accordes ; ne me demande pas ce que je rougis d’avouer.

GABRIELLE.

Dois-je essayer de deviner, Astolphe ? est-ce toujours le même motif qu’autrefois ?

Astolphe fait un signe de tête affirmatif.

La jalousie ?

Même signe d’Astolphe.

Eh quoi ! encore ! toujours ! Mon Dieu, nous sommes bien malheureux, Astolphe !

ASTOLPHE.

Ah ! ne me dis pas cela ! cache-moi les larmes qui roulent dans tes yeux, ne me déchire pas le cœur ! Je sens que je suis un lâche, et pourtant je n’ai pas la force de renoncer à ce que tu m’accordes avec des yeux humides, avec un cœur brisé ! – Pourquoi m’aimes-tu encore, Gabrielle ? que ne me méprises-tu ! Tant que tu m’aimeras, je serai exigeant, je serai insensé, car je serai tourmenté de la crainte de te perdre. Je sens que je finirai par là, car je sens le mal que je te fais. Mais je suis entraîné sur une pente fatale. J’aime mieux rouler au bas tout de suite, et, dès que tu me mépriseras, je ne souffrirai plus, je n’existerai plus.

GABRIELLE.

Ô amour, tu n’es donc pas une religion ? Tu n’as donc ni révélations, ni lois, ni prophètes ? Tu n’as donc pas grandi dans le cœur des hommes avec la science et la liberté ? Tu es donc toujours placé sous l’empire de l’aveugle destinée sans que nous ayons découvert en nous-mêmes une force, une volonté, une vertu pour lutter contre tes écueils, pour échapper à tes naufrages ? Nous n’obtiendrons donc pas du ciel un divin secours pour te purifier en nous-mêmes, pour t’ennoblir, pour t’élever au-dessus des instincts farouches, pour te préserver de tes propres fureurs et te faire triompher de tes propres délires ? Il faudra donc qu’éternellement tu succombes dévoré par les flammes que tu exhales, et que nous changions en poison, par notre orgueil et notre égoïsme, le baume le plus pur et le plus divin qui nous ait été accordé sur la terre ?

ASTOLPHE.

Ah ! mon amie, ton âme exaltée est toujours en proie aux chimères. Tu rêves un amour idéal comme jadis j’ai rêvé une femme idéale. Mon rêve s’est réalisé, heureux et criminel que je suis ! Mais le tien ne se réalisera pas, ma pauvre Gabrielle ! Tu ne trouveras jamais un cœur digne du tien ; jamais tu n’inspireras un amour qui te satisfasse, car jamais culte ne fut digne de ta divinité. Si les hommes ne connaissent point encore le véritable hommage qui plairait à Dieu, comment veux-tu qu’ils trouvent sur la terre ce grain de pur encens dont le parfum n’est point encore monté vers le ciel ? Descends donc de l’empyrée où tu égares ton vol audacieux, et prends patience sous le joug de la vie. Élève tes désirs vers Dieu seul, ou consens à être aimée comme une mortelle. Jamais tu ne rencontreras un amant qui ne soit pas jaloux de toi, c’est-à-dire avare de toi, méfiant, tourmenté, injuste, despotique.

GABRIELLE.

Crois-tu que je rêve l’amour dans une autre âme que la tienne ?

ASTOLPHE.

Tu le devrais, tu le pourrais ; c’est ce qui justifie ma jalousie et la rend moins outrageante.

GABRIELLE.

Hélas ! en effet, l’amour ne raisonne pas ; car je ne puis rêver un amour plus parfait qu’en le plaçant dans ton sein, et je sens que cet amour, dans le cœur d’un autre, ne me toucherait pas.

ASTOLPHE.

Oh ! dis-moi cela, dis-moi cela encore ! répète-le-moi toujours ! Va, méconnais la raison, outrage l’équité, repousse la voix du ciel même si elle s’élève contre moi dans ton âme ; pourvu que tu m’aimes, je consens à porter dans une autre vie toutes les peines que tu auras encourues pour avoir eu la folie de m’aimer dans celle-ci.

GABRIELLE.

Non, je ne veux pas t’aimer dans l’ivresse et le blasphème. Je veux t’aimer religieusement et t’associer dans mon âme à l’idée de Dieu, au désir de la perfection. Je veux te guérir, te fortifier contre lui-même et t’élever à la hauteur de mes pensées. Promets-moi d’essayer, et je commence par te céder comme on fait aux enfants malades. Nous n’irons point à Florence, je serai femme toute cette année, et, si tu veux entreprendre le grand œuvre de ta conversion au véritable amour, ma tristesse se changera en un bonheur incomparable.

ASTOLPHE.

Oui, je le veux, ma femme chérie, et je te remercie à genoux de le vouloir pour moi. Peux-tu douter qu’en ceci je ne sois pas ton esclave encore plus que ton disciple ?

GABRIELLE.

Tu me l’avais promis déjà bien des fois, et comme, au lieu de tenir ta parole, tu abandonnais toujours ton âme à de nouveaux orages ; comme, au lieu d’être heureux et tranquille avec moi dans cette retraite ignorée de tous où tu venais me cacher à tous les regards, mes concessions ne servaient qu’à augmenter ta jalousie, et la solitude qu’à aggraver ta tristesse, de mon côté je n’étais point heureuse ; car je voyais toutes mes peines perdues et tous mes sacrifices tourner à ta perte. Alors je regrettais ces temps de répit où, sous l’habit d’un homme, je puis du moins, grâce à l’or que me verse mon aïeul, t’entourer de nobles délassements et de poétiques distractions...

ASTOLPHE.

Oui, les premiers jours que nous passons à Florence ou à Pise ont toujours pour moi de grands charmes. Je ne suis pas fait pour la solitude et l’oisiveté de la campagne ; je ne sais pas, comme toi, m’absorber dans les livres, m’abîmer dans la méditation. Tu le sais bien, en te ramenant ici chaque année, le tyran se condamne à plus de maux que sa victime, et mes torts augmentent en raison de ma souffrance intérieure. Mais, dans le tumulte du monde, quand tu redeviens le beau Gabriel, recherché, admiré, choyé de tous, c’est encore une autre souffrance qui s’empare de moi ; souffrance moins lente, moins profonde peut-être, mais violente, mais insupportable. Je ne puis m’habituer à voir les autres hommes te serrer la main ou passer familièrement leur bras sous le tien. Je ne veux pas me persuader qu’alors tu es un homme toi-même, et qu’à l’abri de ta métamorphose tu pourrais dormir sans danger dans leur chambre, comme tu dormis autrefois sous le même toit que moi sans que mon sommeil en fût troublé. Je me souviens alors de l’étrange émotion qui s’empara peu à peu de moi à tes côtés, combien je regrettai que tu ne fusses pas femme, et comment, à force de désirer que tu le devinsses par miracle, j’arrivai à deviner que tu l’étais en réalité. Pourquoi les autres n’auraient-ils pas le même instinct, et comment n’éprouveraient-ils pas en le voyant ce désordre inexprimable que ton déguisement d’homme ne pouvait réprimer en moi ? Oh ! j’éprouve des tortures inouïes quand Menrique pousse son cheval près du tien, ou quand le brutal Antonio passe sa lourde main sur tes cheveux en disant d’un air qu’il croit plaisant : «J’ai pourtant brûlé d’amour tout un soir pour cette belle chevelure-là !» Alors je m’imagine qu’il a deviné notre secret, et qu’il se plaît insolemment à me tourmenter par ses plates allusions ; je sens se rallumer en moi la fureur qui me transporta lorsqu’il voulut t’embrasser à ce souper chez Ludovic ; et, si je n’étais retenu par la crainte de me trahir et de te perdre avec moi, je le souffletterais.

GABRIELLE.

Comment peux-tu te laisser émouvoir ainsi, quand tu sais que ces familiarités me déplaisent plus qu’à toi-même, et que je les réprimerais d’une manière tout aussi masculine si elles dépassaient les bornes de la plus stricte chasteté ?

ASTOLPHE.

Je le sais et n’en souffre pas moins ! et quelquefois je t’accuse d’imprudence ; je m’imagine que, pour te venger de mes injustices, tu te fais un jeu de mes tourments ; je t’outrage dans ma pensée... et c’est beaucoup quand j’ai la force de ne pas te le laisser voir.

GABRIELLE.

Alors je vois que ta force est épuisée, que tu es près d’éclater, de te couvrir de honte et de ridicule, ou de dévoiler ce dangereux secret ; et je me laisse ramener ici, où tu m’aimes pourtant moins, car, dans la tranquille possession d’un objet tant disputé, il semble que ton amour s’engourdisse et s’éteigne comme une flamme sans aliment.

ASTOLPHE.

Je ne puis le nier, Dieu me punit alors d’avoir manqué de foi. Je sens bien que je ne t’aime pas moins : car, au moindre sujet d’inquiétude, mes fureurs se rallument ; puis, dans le calme, je suis saisi même à tes côtés d’un affreux ennui. Tu me bénis, et il me semble que tu me hais. La nuit je te serre dans mes bras, et je rêve que c’est un autre qui te possède. Ah ! ma bien-aimée, prends pitié de moi ; je te confesse mon désespoir, ne me méprise pas ; écarte de moi cette malédiction, fais que je t’aime comme tu veux être aimée !

GABRIELLE.

Que ferons-nous donc ? Le monde avec moi t’exaspère, la solitude auprès de moi te consume. Veux-tu te distraire pendant quelques jours ? veux-tu aller à Florence sans moi ?

ASTOLPHE.

Il me semble parfois que cela me fera du bien ; mais je sais qu’à peine j’y serai, les plus affreux songes viendront troubler mon sommeil. Le jour je réussirai à porter saintement ton image dans mon âme, la nuit je te verrai ici avec un rival.

GABRIELLE.

Quoi ! tu me soupçonnes à ce point ? Enferme-moi dans quelque souterrain, charge Marc de me passer mes aliments par un guichet, emporte les clefs, fais murer la porte ; peut-être seras-tu tranquille ?

ASTOLPHE.

Non ! un homme passera, te regardera par le soupirail, et rien qu’à te voir il sera plus heureux que moi qui ne te verrai pas.

GABRIELLE.

Tu vois bien que la jalousie est incurable par ces moyens vulgaires. Plus on lui cède, plus on l’alimente ; la volonté seule peut en guérir. Entreprends cette guérison comme on entreprend l’étude de la philosophie. Tâche de moraliser ta passion.

ASTOLPHE.

Mais où donc as-tu pris la force de moraliser la tienne et de la soumettre à ta volonté ? Tu n’es pas jalouse de moi ; tu ne m’aimes donc que par un effort de ta raison ou de ta vertu ?

GABRIELLE.

Juste ciel ! où en serions-nous si je te rendais les maux que tu me causes ! Pauvre Astolphe ! j’ai préservé mon âme de cette tentation, je l’ai quelquefois ressentie, tu le sais ! mais ton exemple m’avait fait faire de sérieuses réflexions, et je m’étais juré de ne pas t’imiter. Mais qu’as-tu ? comme tu pâlis !

ASTOLPHE, regardant par la fenêtre.

Tiens, Gabrielle ! qui est-ce qui entre dans la cour ? Vois !

GABRIELLE, avec indifférence.

J’entends le galop d’un cheval.

Elle regarde dans la cour.

Antonio, il me semble ! Oui, c’est lui. On dirait qu’il a entendu l’éloge que tu faisais de lui, et il arrive avec l’à-propos qui le caractérise.

ASTOLPHE, agité.

Tu plaisantes avec beaucoup d’aisance... Mais que vient-il faire ici ? Et comment a-t-il découvert notre retraite ?

GABRIELLE.

Le sais-je plus que toi ?

ASTOLPHE, de plus en plus agité.

Mon Dieu ! que sais-je !...

GABRIELLE, d’un ton de reproche.

Oh ! Astolphe !...

ASTOLPHE, avec une fureur concentrée.

Ne m’engagiez-vous pas tout à l’heure à aller seul à Florence ? Peut-être Antonio est-il arrivé un jour trop tôt. On peut se tromper de jour et d’heure quand on a peu de mémoire et beaucoup d’impatience...

GABRIELLE.

Encore ! Oh ! Astolphe ! déjà tes promesses oubliées ! déjà ma soumission récompensée par l’outrage !

ASTOLPHE, avec amertume.

Se fâcher bien fort, c’est le seul parti à prendre quand on a fait une gaucherie. Je vous conseille de m’accabler d’injures, je serai peut-être encore assez sot pour vous demander pardon. Cela m’est arrivé tant de fois !

GABRIELLE, levant la main vers le ciel avec véhémence.

Oh ! mon Dieu ! grand Dieu ! faites que je ne me lasse pas de tout ceci !

Elle sort, Astolphe la suit et l’enferme dans sa chambre, dont il met la clef dans sa poche.

 

Scène V

 

MARC, ASTOLPHE

 

MARC.

Seigneur Astolphe, le seigneur Antonio demande à vous voir. J’ai eu beau lui dire que vous n’étiez pas ici, que vous n’y étiez jamais venu, que j’avais quitté le service de mon maître... Quels mensonges ne lui ai-je pas débités effrontément !... Il a soutenu qu’il vous avait aperçu dans le parc, que pendant une heure il avait tourné autour des fossés pour trouver le moyen d’entrer ; qu’enfin il était venu chez vous, et qu’il n’en sortirait pas sans vous voir.

ASTOLPHE.

Je vais à sa rencontre ; toi, range ce salon, fais-en disparaître tout ce qui appartient à ta maîtresse, et tiens-toi là jusqu’à ce que je t’appelle !

À part.

Allons ! du courage ! je saurai feindre ; mais, si je découvre ce que je crains d’apprendre, malheur à toi, Antonio ! malheur à nous deux, Gabrielle !

Il sort.



Scène VI

 

MARC, puis GABRIELLE

 

MARC.

Qu’a-t-il donc ? Comme il est agité ! Ah ! ma pauvre maîtresse n’est point heureuse !

GABRIELLE, frappant derrière la porte.

Marc ! ouvre-moi ! vite ! brise cette porte. Je veux sortir.

MARC.

Mon Dieu ! qui a donc enfermé votre seigneurie ? Heureusement j’ai la double clef dans ma poche...

Il ouvre.

GABRIELLE, avec un manteau et un chapeau d’homme.

Tiens ! prends cette valise, cours seller mon cheval et le tien. Je veux partir d’ici à l’instant même.

MARC.

Oui, vous ferez bien ! Le seigneur Astolphe est un ingrat, il ne songe qu’à votre fortune... Oser vous enfermer !... Oh ! quoique je suis bien fatigué, je vous reconduirai avec joie au château de Bramante.

GABRIELLE.

Tais-toi, Marc, pas un mot contre Astolphe ; je ne vais pas à Bramante. Obéis-moi, si tu m’aimes ; cours préparer les chevaux.

MARC.

Le mien est encore sellé, et le vôtre l’est déjà. Ne deviez-vous pas vous promener dans le parc aujourd’hui ? Il n’y a plus qu’à leur passer la bride.

GABRIELLE.

Cours donc !

Marc sort.

Vous savez, mon Dieu ! que je n’agis point ainsi par ressentiment, et que mon cœur a déjà pardonné ; mais, à tout prix, je veux sauver Astolphe de cette maladie furieuse. Je tenterai tous les moyens pour faire triompher l’amour de la jalousie. Tous les remèdes déjà tentés se changeraient en poison ; une leçon violente, inattendue, le fera peut-être réfléchir. Plus l’esclave plie, et plus le joug se fait pesant ; plus l’homme fait l’emploi d’une force injuste, plus l’injustice lui devient nécessaire ! Il faut qu’il apprenne l’effet de la tyrannie sur les âmes fières, et qu’il ne pense pas qu’il est si facile d’abuser d’un noble amour ! Le voici qui monte l’escalier avec Antonio. Adieu, Astolphe ! puissions-nous nous retrouver dans des jours meilleurs ! Tu pleureras durant cette nuit solitaire ! Puisse ton bon ange murmurer à ton oreille que je t’aime toujours !

Elle referme la porte de sa chambre et en retire la clef ; puis elle sort par une des portes du salon, pendant qu’Astolphe entre par l’autre suivi d’Antonio.

 

 

CINQUIÈME PARTIE

 

À Rome, derrière le Colisée. Il commence à faire nuit.

 

 

Scène première

 

GABRIEL, en homme

 

Costume noir élégant et sévère, l’épée au côté. Il tient une lettre ouverte.

Le pape m’accorde enfin cette audience, et en secret, comme je la lui ai demandée ! Mon Dieu ! protège-moi, et fais qu’Astolphe du moins soit satisfait de son sort ! Je t’abandonne le mien, ô Providence, destinée mystérieuse !

Six heures sonnent à une église.

Voici l’heure du rendez-vous avec le saint-père. Ô Dieu ! pardonne-moi cette dernière tromperie. Tu connais la pureté de mes intentions. Ma vie est une vie de mensonge ; mais ce n’est pas moi qui l’ai faite ainsi, et mon cœur chérit la vérité !...

Il agrafe son manteau, enfonce son chapeau sur ses yeux, et se dirige vers le Colisée. Antonio, qui vient d’en sortir, lui barre le passage.

 

 

Scène II

 

GABRIEL, ANTONIO

 

ANTONIO, masqué.

Il y a assez longtemps que je cours après vous, que je vous cherche et que je vous guette. Je vous tiens enfin ; cette fois, vous ne m’échapperez pas.

Gabriel veut passer outre ; Antonio l’arrête par le bras.

GABRIEL, se dégageant.

Laissez-moi, monsieur, je ne suis pas des vôtres.

ANTONIO, se démasquant.

Je suis Antonio, votre serviteur et votre ami. J’ai à vous parler ; veuillez m’entendre.

GABRIEL.

Cela m’est tout à fait impossible. Une affaire pressante me réclame. Je vous souhaite le bonsoir.

Il veut continuer ; Antonio l’arrête encore.

ANTONIO.

Vous ne me quitterez pas sans me donner un rendez-vous et sans m’apprendre votre demeure. J’ai eu l’honneur de vous dire que je voulais vous parler en particulier.

GABRIEL.

Arrivé depuis une heure à Rome, j’en repars à l’instant même. Adieu.

ANTONIO.

Arrivé à Rome depuis trois mois, vous ne repartirez pas sans m’avoir entendu.

GABRIEL.

Veuillez m’excuser ; nous n’avons rien de particulier à nous dire, et je vous répète que je suis pressé de vous quitter.

ANTONIO.

J’ai à vous parler d’Astolphe. Vous m’entendrez.

GABRIEL.

Eh bien, dans un autre moment. Cela ne se peut aujourd’hui.

ANTONIO.

Enseignez-moi donc votre demeure.

GABRIEL.

Je ne le puis.

ANTONIO.

Je la découvrirai.

GABRIEL.

Vous voulez m’entretenir malgré moi ?

ANTONIO.

J’y parviendrai. Vous aurez plus tôt fini de m’entendre et ici à l’instant même. J’aurai dit en deux mots.

GABRIEL.

Eh bien, voyons ces deux mots ; je n’en écouterai pas un de plus.

ANTONIO.

Prince de Bramante, votre altesse est une femme.

À part.

C’est cela ! payons d’audace !

GABRIEL, à part.

Juste ciel ! Astolphe l’a dit !

Haut.

Que signifie cette sottise ? J’espère que c’est une plaisanterie de carnaval ?

ANTONIO.

Sottise ? le mot est leste ! Si vous n’étiez pas une femme, vous n’oseriez pas le répéter.

GABRIEL.

Il ne sait rien ! piège grossier !

Haut.

Vous êtes un sot, aussi vrai que je suis un homme.

ANTONIO.

Comme je n’en crois rien...

GABRIEL.

Vous ne croyez pas être un sot : je veux vous le prouver.

Il lui donne un soufflet.

ANTONIO.

Halte-là ! mon maître ! Si ce soufflet est de la main d’une femme, je le punirai par un baiser ; mais si vous êtes un homme, vous m’en rendrez raison.

GABRIEL, mettant l’épée à la main.

Tout de suite.

ANTONIO tire son épée.

Un instant ! Je dois vous dire d’abord ce que je pense ; il est bon que vous ne vous y mépreniez pas. En mon âme et conscience, depuis le jour où pour la première fois je vous vis habillé en femme à un souper chez Ludovic, je n’ai pas cessé de croire que vous étiez une femme. Votre taille, votre figure, votre réserve, le son de votre voix, vos actions et vos démarches, l’amitié ombrageuse d’Astolphe, qui ressemble évidemment à l’amour et à la jalousie, tout m’a autorisé à penser que vous n’étiez pas déguisé chez Ludovic et que vous l’êtes maintenant...

GABRIEL.

Monsieur, abrégeons ; vous êtes fou. Vos commentaires absurdes m’importent peu, nous devons nous battre ; je vous attends.

ANTONIO.

Oh ! un peu de patience, s’il vous plaît. Quoiqu’il n’y ait guère de chances pour que je succombe, je puis périr dans ce combat ; je ne veux pas que vous emportiez de moi l’idée que j’ai voulu faire la cour à un garçon, ceci ne me va nullement. De mon côté, je désire, moi, ne pas conserver l’idée que je me bats avec une femme ; car cette idée me donnerait un trop grand désavantage. Pour remédier au premier cas, je vous dirai que j’ai appris dernièrement, par hasard, sur votre famille, des particularités qui expliqueraient fort bien une supposition de sexe pour conserver l’héritage du majorat.

GABRIEL.

C’est trop, monsieur ! Vous m’accusez de mensonge et de fraude. Vous insultez mes parents ! C’est à vous maintenant de me rendre raison. Défendez-vous.

ANTONIO.

Oui, si vous êtes un homme, je le veux ; car, dans ce cas, vous avez en tout temps trop mal reçu mes avances pour que je ne vous doive pas une leçon. Mais, comme je suis incertain sur votre sexe (oui, sur mon honneur ! à l’heure où je parle, je le suis encore !), nous nous battrons, s’il vous plaît, l’un et l’autre à poitrine découverte.

Il commence à déboutonner son pourpoint.

Veuillez suivre mon exemple.

GABRIEL.

Non, monsieur, il ne me plaît pas d’attraper un rhume pour satisfaire votre impertinente fantaisie. Chercher à vous ôter de tels soupçons par une autre voie que celle des armes serait avouer que ces soupçons ont une sorte de fondement, et vous n’ignorez pas que faire insulte à un homme parce qu’il n’est ni grand ni robuste est une lâcheté insigne. Gardez votre incertitude, si bon vous semble, jusqu’à ce que vous ayez reconnu, à la manière dont je me sers de mon épée, si j’ai le droit de la porter.

ANTONIO, à part.

Ceci est le langage d’un homme pourtant !...

Haut.

Vous savez que j’ai acquis quelque réputation dans les duels ?

GABRIEL.

Le courage fait l’homme, et la réputation ne fait pas le courage.

ANTONIO.

Mais le courage fait la réputation... Êtes-vous bien décidé ?... Tenez ! vous m’avez donné un soufflet, et des excuses ne s’acceptent jamais en pareil cas... pourtant je recevrai les vôtres si vous voulez m’en faire... car je ne puis m’ôter de l’idée...

GABRIEL.

Des excuses ? Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, et ne me forcez pas à vous frapper une seconde fois...

ANTONIO.

Oh ! oh ! c’est trop d’outrecuidance !... En garde !... Votre épée est plus courte que la mienne. Voulez-vous que nous changions ?

GABRIEL.

J’aime autant la mienne.

ANTONIO.

Eh bien, nous tirerons au sort...

GABRIEL.

Je vous ai dit que j’étais pressé ; défendez-vous donc !

Il l’attaque.

ANTONIO, à part, mais parlant tout haut.

Si c’est une femme, elle va prendre la fuite !...

Il se met en garde.

Non... Poussons-lui quelques bottes légères... Si je lui fais une égratignure, il faudra bien ôter le pourpoint...

Le combat s’engage.

Mille diables ! c’est là le jeu d’un homme ! Il ne s’agit plus de plaisanter, faites attention à vous, prince ! je ne vous ménage plus !

Ils se battent quelques instants ; Antonio tombe grièvement blessé.

GABRIEL, relevant son épée.

Êtes-vous content, monsieur ?

ANTONIO.

On le serait à moins ! et maintenant il ne m’arrivera plus, je pense, de vous prendre pour une femme !... On vient par ici, sauvez-vous, prince !...

Il essaie de se relever.

GABRIEL.

Mais vous êtes très mal !... Je vous aiderai...

ANTONIO.

Non ; ceux qui viennent me porteront secours, et pourraient vous faire un mauvais parti. Adieu ! j’eus les premiers torts, je vous pardonne les vôtres. Votre main ?

GABRIEL.

La voici.

Ils se serrent la main. Le bruit des arrivants se rapproche, Antonio fait signe à Gabriel de s’enfuir. Gabriel hésite un instant et s’éloigne.

ANTONIO.

C’est pourtant bien là la main d’une femme ! Femme ou diable, il m’a fort mal arrangé !... Mais je ne me soucie pas qu’on sache cette aventure, car le ridicule aussi bien que le dommage est de mon côté. J’aurai assez de force pour gagner mon logis... Voilà pour moi un carnaval fort maussade !...

Il se traîne péniblement, et disparaît sous les arcades du Colisée.

 

 

Scène III

 

ASTOLPHE, LE PRÉCEPTEUR

 

ASTOLPHE, en domino, le masque à la main.

Je me fie à vous ; Gabrielle m’a dit cent fois que vous étiez un honnête homme. Si vous me trahissiez... qu’importe ? je ne puis pas être plus malheureux que je ne le suis.

LE PRÉCEPTEUR.

Je me dis à peu près la même chose. Si vous me trahissiez indirectement en faisant savoir au prince que je m’entends avec vous, je ne pourrais pas être plus mal avec lui que je ne le suis ; car il ne peut pas douter maintenant qu’au lieu de chercher à faire tomber Gabriel dans ses mains, je ne songe à le retrouver que pour le soustraire à ses poursuites.

ASTOLPHE.

Hélas ! tandis que nous la cherchons ici, Gabrielle est peut-être déjà tombée en son pouvoir. Vieillard insensé ! qu’espère-t-il d’un pareil enlèvement ? Cette captivité ne peut rien changer à notre situation réciproque ; elle ne peut pas non plus être de longue durée. Espère-t-il donc échapper à la loi commune et vivre au delà du terme assigné par la nature ?

LE PRÉCEPTEUR.

Les médecins l’ont condamné il y a déjà six mois. Mais nous touchons à la fin de l’hiver ; et, s’il résiste aux derniers froids, il pourra bien encore passer l’été.

ASTOLPHE.

Ce qu’il s’agit de savoir, c’est le lieu où Gabrielle est retirée ou captive. Si elle est captive, fiez-vous à moi pour la délivrer promptement.

LE PRÉCEPTEUR.

Dieu vous entende ! Vous savez que le prince, si Gabriel n’est pas retrouvé bientôt, est dans l’intention de vous citer comme assassin devant le grand conseil ?

ASTOLPHE.

Cette menace serait pour moi une preuve certaine que Gabriel est en son pouvoir. Le lâche !

LE PRÉCEPTEUR.

J’ai des craintes encore plus graves...

ASTOLPHE.

Ne me les dites pas ; je suis assez découragé depuis trois mois que je la cherche en vain.

LE PRÉCEPTEUR.

La cherchez-vous bien consciencieusement, mon cher seigneur Astolphe ?

ASTOLPHE, avec amertume.

Vous en doutez ?

LE PRÉCEPTEUR.

Hélas ! je vous rencontre en masque, courant le carnaval, comme si vous pouviez prendre quelque amusement...

ASTOLPHE.

Vous autres instituteurs d’enfants, vous commencez toujours par le blâme avant de réfléchir. Ne vous serait-il pas plus naturel de penser que j’ai pris un masque et que je cours toute la ville pour chercher plus à l’aise sans qu’on se défie de moi ? Le carnaval fut toujours une circonstance favorable aux amants, aux jaloux et aux voleurs.

LE PRÉCEPTEUR.

Ouvrez-moi votre âme tout entière, seigneur Astolphe ; Gabrielle vous est-elle aussi chère que dans les premiers temps de votre union ?

ASTOLPHE.

Mon Dieu ! qu’ai-je donc fait pour qu’on en doute ? Vous voulez donc ajouter à mes chagrins ?

LE PRÉCEPTEUR.

Dieu m’en préserve ! mais il m’a semblé, dans nos fréquents entretiens, qu’il se mêlait à votre affection pour elle des pensées d’une autre nature.

ASTOLPHE.

Lesquelles, selon vous ?

LE PRÉCEPTEUR.

Ne vous irritez pas contre moi : je suis résolu à tout faire pour vous, vous le savez ; mais je ne puis vous prêter mon ministère ecclésiastique et légal sans être bien certain que Gabrielle n’aura point à s’en repentir. Vous voulez engager votre cousine à contracter avec vous, en secret, un mariage légitime : c’est une résolution que, dans mes idées religieuses, je ne puis qu’approuver ; mais, comme je dois songer à tout et envisager les choses sous leurs divers aspects, je m’étonne un peu que, ne croyant pas à la sainteté de l’église catholique, vous ayez songé à provoquer cet engagement, auquel Gabrielle, dites-vous, n’a jamais songé, et auquel vous me chargez de la faire consentir.

ASTOLPHE.

Vous savez que je suis sincère, monsieur l’abbé Chiavari ; je ne puis vous cacher la vérité, puisque vous me la demandez. Je suis horriblement jaloux. J’ai été injuste, emporté, j’ai fait souffrir Gabrielle, et vous avez reçu ma confession entière à cet égard. Elle m’a quitté pour me punir d’un soupçon outrageant. Elle m’a pardonné pourtant, et elle m’aime toujours, puisqu’elle a employé mystérieusement plusieurs moyens ingénieux pour me conserver l’espoir et la confiance. Ce billet que j’ai reçu encore la semaine dernière, et qui ne contenait que ce mot : « Espère ! » était bien de sa main, l’encre était encore fraîche. Gabrielle est donc ici ! Oh ! oui, j’espère ! je la retrouverai bientôt, et je lui ferai oublier tous mes torts. Mais l’homme est faible, vous le savez ; je pourrai avoir de nouveaux torts par la suite, et je ne veux pas que Gabrielle puisse me quitter si aisément. Ces épreuves sont trop cruelles, et je sens qu’un peu d’autorité, légitimée par un serment solennel de sa part, me mettrait à l’abri de ses réactions d’indépendance et de fierté.

LE PRÉCEPTEUR.

Ainsi, vous voulez être le maître ? Si j’avais un conseil à vous donner, je vous dissuaderais. Je connais Gabriel : on a voulu que j’en fisse un homme ; je n’ai que trop bien réussi. Jamais il ne souffrira un maître ; et ce que vous n’obtiendrez pas par la persuasion, vous ne l’obtiendrez jamais. Il était temps que mon préceptorat finit. Croyez-moi, n’essayez pas de le ressusciter, et surtout ne vous en chargez pas. Gabriel fuirait encore ce qu’il a déjà fait avec vous et avec moi ; il ne vous ôterait ni son affection ni son estime, mais il partirait un beau matin, comme un aigle brise la cage à moineaux où on l’a enfermé.

ASTOLPHE.

Quoique Gabrielle ne soit guère plus dévote que moi, un serment serait pour elle un lien invincible.

LE PRÉCEPTEUR.

Il ne vous en a donc jamais fait aucun ?

ASTOLPHE.

Elle m’a juré fidélité à la face du ciel.

LE PRÉCEPTEUR.

S’il a fait ce serment, il l’a tenu, et il le tiendra toujours.

ASTOLPHE.

Mais elle ne m’a pas juré obéissance.

LE PRÉCEPTEUR.

S’il ne l’a pas voulu, il ne le voudra pas, il ne le voudra jamais.

ASTOLPHE.

Il le faudra bien pourtant ; je l’y contraindrai.

LE PRÉCEPTEUR.

Je ne le crois pas.

ASTOLPHE.

Vous oubliez que j’en ai tous les moyens. Son secret est en ma puissance.

LE PRÉCEPTEUR.

Vous n’en abuserez jamais, vous me l’avez dit.

ASTOLPHE.

Je la menacerai !

LE PRÉCEPTEUR.

Vous ne l’effrayerez pas. Il sait bien que vous ne voudrez pas déshonorer le nom que vous portez tous les deux.

ASTOLPHE.

C’est un préjugé de croire que la faute des pères rejaillisse sur les enfants.

LE PRÉCEPTEUR.

Mais ce préjugé règne sur le monde.

ASTOLPHE.

Nous sommes au-dessus de ce préjugé, Gabrielle et moi...

LE PRÉCEPTEUR.

Votre intention serait donc de dévoiler le mystère de son sexe ?

ASTOLPHE.

À moins que Gabrielle ne s’unisse à moi par des liens éternels.

LE PRÉCEPTEUR.

En ce cas il cédera ; car ce qu’il redoute le plus au monde, j’en suis certain, c’est d’être relégué par la force des lois dans le rang des esclaves.

ASTOLPHE.

C’est vous, monsieur Chiavari, qui lui avez mis en tête toutes ces folies, et je ne conçois pas que vous ayez dirigé son éducation dans ce sens. Vous lui avez forgé là un éternel chagrin. Un homme d’esprit et un honnête homme comme vous eût dû la détromper de bonne heure, et contrarier les intentions du vieux prince.

LE PRÉCEPTEUR.

C’est un crime dont je me repens, et dont rien n’effacera pour moi le remords ; mais les mesures étaient si bien prises, et l’élève mordait si bien à l’appât, que j’étais arrivé à me faire illusion à moi-même, et à croire que cette destinée impossible se réaliserait dans les conditions prévues par son aïeul.

ASTOLPHE.

Et puis vous preniez peut-être plaisir à faire une expérience philosophique. Eh bien, qu’avez-vous découvert ? Qu’une femme pouvait acquérir par l’éducation autant de logique, de science et de courage qu’un homme. Mais vous n’avez pas réussi à empêcher qu’elle eût un cœur plus tendre, et que l’amour ne l’emportât chez elle sur les chimères de l’ambition. Le cœur vous a échappé, monsieur l’abbé, vous n’avez façonné que la tête.

LE PRÉCEPTEUR.

Ah ! c’est là ce qui devrait vous rendre cette tête à jamais respectable et sacrée ! Tenez, je vais vous dire une parole imprudente, insensée, contraire à la foi que je professe, aux devoirs religieux qui me sont imposés. Ne contractez pas de mariage avec Gabrielle. Qu’elle vive et qu’elle meure travestie, heureuse et libre à vos côtés. Héritier d’une grande fortune, il vous y fera participer autant que lui-même. Amante chaste et fidèle, elle sera enchaînée, au sein de la liberté, par votre amour et le sien.

ASTOLPHE.

Ah ! si vous croyez que j’ai aucun regret à mes droits sur cette fortune, vous vous trompez et vous me faites injure. J’eus dans ma première jeunesse des besoins dispendieux ; je dépensai en deux ans le peu que mon père avait possédé, et que la haine du sien n’avait pu lui arracher. J’avais hâte de me débarrasser de ce misérable débris d’une grandeur effacée. Je me plaisais dans l’idée de devenir un aventurier, presque un lazzarone, et d’aller dormir, nu et dépouillé, au seuil des palais qui portaient le nom illustre de mes ancêtres. Gabriel vint me trouver, il sauva son honneur et le mien en payant mes dettes. J’acceptai ses dons sans fausse délicatesse, et jugeant d’après moi-même à quel point son âme noble devait mépriser l’argent. Mais dès que je le vis satisfaire à mes dépenses effrénées sans les partager, j’eus la pensée de me corriger, et je commençai à me dégoûter de la débauche ; puis, quand j’eus découvert dans ce gracieux compagnon une femme ravissante, je l’adorai et ne songeai plus qu’à elle... Elle était prête alors à me restituer publiquement tous mes droits. Elle le voulait ; car nous vécûmes chastes comme frère et sœur durant plusieurs mois, et elle n’avait pas la pensée que je pusse avoir jamais d’autres droits sur elle que ceux de l’amitié. Mais moi, j’aspirais à son amour. Le mien absorbait toutes mes facultés. Je ne comprenais plus rien à ces mots de puissance, de richesse et de gloire qui m’avaient fait faire en secret parfois de dures réflexions. Je n’éprouvais même plus de ressentiment ; j’étais prêt à bénir le vieux Jules pour avoir formé cette créature si supérieure à son sexe, qui remplirait mon âme d’un amour sans bornes, et qui était prête à le partager. Dès que j’eus l’espoir de devenir son amant, je n’eus plus une pensée, plus un désir pour d’autre que pour elle ; et quand je le fus devenu, mon être s’abîma dans le sentiment d’un tel bonheur que j’étais insensible à toutes les privations de la misère. Pendant plusieurs autres mois elle vécut dans ma famille, sans que nous songeassions l’un ou l’autre à recourir à la fortune de l’aïeul. Gabrielle passait pour ma femme, nous pensions que cela pourrait durer toujours ainsi, que le prince nous oublierait, que nous n’aurions jamais aucun besoin au delà de l’aisance très bornée à laquelle ma mère nous associait ; et, dans notre ivresse, nous n’apercevions pas que nous étions à charge et entourés de malveillance. Quand nous fîmes cette découverte pénible, nous eûmes la pensée de fuir en pays étranger, et d’y vivre de notre travail à l’abri de toute persécution. Mais Gabrielle craignit la misère pour moi, et moi je la craignis pour elle. Elle eut aussi la pensée de me réconcilier avec son grand-père et de m’associer à ses dons. Elle le tenta à mon insu, et ce fut en vain. Alors elle revint me trouver, et chaque année, depuis trois ans, vous l’avez vue passer quelques semaines au château de Bramante, quelques mois à Florence ou à Pise ; mais le reste de l’année s’écoulait au fond de la Calabre, dans une retraite sûre et charmante, où notre sort eût été digne d’envie si une jalousie sombre, une inquiétude vague et dévorante, un mal sans nom que je ne puis m’expliquer à moi-même, ne fût venu s’emparer de moi. Vous savez le reste, et vous voyez bien que, si je suis malheureux et coupable, la cupidité n’a aucune part à mes souffrances et à mes égarements.

LE PRÉCEPTEUR.

Je vous plains, noble Astolphe, et donnerais ma vie pour vous rendre ce bonheur que vous avez perdu ; mais il me semble que vous n’en prenez pas le chemin en voulant enchaîner le sort de Gabrielle au vôtre. Songez aux inconvénients de ce mariage, et combien sa solidité sera un lien fictif. Vous ne pourrez jamais l’invoquer à la face de la société sans trahir le sexe de Gabrielle, et, dans ce cas-là, Gabrielle pourra s’y soustraire ; car vous êtes proches parents, et, si le pape ne veut point vous accorder de dispenses, votre mariage sera annulé.

ASTOLPHE.

Il est vrai ; mais le prince Jules ne sera plus, et alors quel si grand inconvénient trouvez-vous à ce que Gabrielle proclame son sexe ?

LE PRÉCEPTEUR.

Elle n’y consentira pas volontiers ! Vous pourrez l’y contraindre, et peut-être, par grandeur d’âme, n’invoquera-t-elle pas l’annulation de ses engagements avec vous. Mais vous, jeune homme, vous qui aurez obtenu sa main par une sorte de transaction avec elle, sous promesse verbale ou tacite de ne point dévoiler son sexe, vous vous servirez pour l’y contraindre de cet engagement même que vous lui aurez fait contracter.

ASTOLPHE.

À Dieu ne plaise, Monsieur ! et je regrette que vous me croyiez capable d’une telle lâcheté. Je puis, dans l’emportement de ma jalousie, songer à faire connaître Gabrielle pour la forcer à m’appartenir ; mais, du moment qu’elle sera ma femme, je ne la dévoilerai jamais malgré elle.

LE PRÉCEPTEUR.

Et qu’en savez-vous vous-même, pauvre Astolphe ? La jalousie est un égarement funeste dont vous ne prévoyez pas les conséquences. Le titre d’époux ne vous donnera pas plus de sécurité auprès de Gabrielle que celui d’amant, et alors, dans un nouvel accès de colère et de méfiance, vous voudrez la forcer publiquement à cette soumission qu’elle aura acceptée en secret.

ASTOLPHE.

Si je croyais pouvoir m’égarer à ce point, je renoncerais sur l’heure à retrouver Gabrielle, et je me bannirais à jamais de sa présence.

LE PRÉCEPTEUR.

Songez à le retrouver, pour le soustraire d’abord aux dangers qui le menacent, et puis vous songerez à l’aimer d’une affection digne de lui et de vous.

ASTOLPHE.

Vous avez raison, recommençons nos recherches ; séparons-nous. Tandis que, dans ce jour de fête, je me mêlerai à la foule pour tâcher d’y découvrir ma fugitive, vous, de votre côté, suivez dans l’ombre les endroits déserts, où quelquefois les gens qui ont intérêt à se cacher oublient un peu leurs précautions, et se promènent en liberté. Qu’avez-vous là sous votre manteau ?

LE PRÉCEPTEUR, posant Mosca sur le pavé.

Je me suis fait apporter ce petit chien de Florence. Je compte sur lui pour retrouver celui que nous cherchons. Gabriel l’a élevé ; et cet animal avait un merveilleux instinct pour le découvrir lorsque, pour échapper à mes leçons, l’espiègle allait lire au fond du parc. Si Mosca peut rencontrer sa trace, je suis bien sûr qu’il ne la perdra plus. Tenez, il flaire... il va de ce côté...

Montrant le Colisée.

Je le suis. Il n’est pas nécessaire d’être aveugle pour se faire conduire par un chien.

Ils se séparent.

 

 

Scène IV

 

ASTOLPHE, en domino bleu, FAUSTINA, en domino rose, UN PERSONNAGE, en domino noir, et masqué

 

Devant un cabaret. Onze heures du soir. Des tables sont dressées sous une tente décorée de guirlandes de feuillages et de lanternes de papier colorié. On voit passer des groupes de masques dans la rue, et on entend de temps à autre le son des instruments.

Astolphe et Faustina sont assis à une petite table et prennent des sorbets. Leurs masques sont posés sur la table. Le personnage masqué  est assis à quelque distance à une autre table, et lit un papier.

FAUSTINA, à Astolphe.

Si ta conservation est toujours aussi enjouée, j’en aurai bientôt assez, je t’en avertis.

ASTOLPHE.

Reste, j’ai à te parler encore.

FAUSTINA.

Depuis quand suis-je à tes ordres ? Sois aux miens si tu veux tirer de moi un seul mot.

ASTOLPHE.

Tu ne veux pas me dire ce qu’Antonio est venu faire à Rome. C’est que tu ne le sais pas ; car tu aimes assez à médire pour ne pas te faire prier si tu savais quelque chose.

FAUSTINA.

S’il faut en croire Antonio, ce que je sais t’intéresse très particulièrement.

ASTOLPHE.

Mille démons ! tu parleras, serpent que tu es !

Il lui prend convulsivement le bras.

FAUSTINA.

Je te prie de ne pas chiffonner mes manchettes. Elles sont du point le plus beau. Ah ! tout inconstant qu’il est, Antonio est encore l’amant le plus magnifique que j’aie eu, et ce n’est pas toi qui me ferais un pareil cadeau.

Le domino noir commence à écouter.

ASTOLPHE, lui passant un bras autour de la taille.

Ma petite Faustina, si tu veux parler, je t’en donnerai une robe tout entière ; et, comme tu es toujours jolie comme un ange, cela te siéra à merveille.

FAUSTINA.

Et avec quoi m’achèteras-tu cette belle robe ? Avec l’argent de ton cousin ?

Astolphe frappe du poing sur la table.

Sais-tu que c’est bien commode d’avoir un petit cousin riche à exploiter ?

ASTOLPHE.

Tais-toi, rebut des hommes, et va-t’en ! tu me fais horreur !

FAUSTINA.

Tu m’injuries ? Bon ! tu ne sauras rien, et j’allais tout te dire.

ASTOLPHE.

Voyons, à quel prix mets-tu ta délation ?

Il tire une bourse et la pose sur la table.

FAUSTINA.

Combien y a-t-il dans la bourse ?

ASTOLPHE.

Deux cents louis... Mais si ce n’est pas assez...

Un mendiant se présente.

FAUSTINA.

Puisque tu es si généreux, permets-moi de faire une bonne action à tes dépens !

Elle jette la bourse au mendiant.

ASTOLPHE.

Puisque tu méprises tant cette somme, garde donc ton secret ! Je ne suis pas assez riche pour le payer.

FAUSTINA.

Tu es donc encore une fois ruiné, mon pauvre Astolphe ? Eh bien ! moi, j’ai fait fortune. Tiens !

Elle tire une bourse de sa poche.

Je veux te restituer tes deux cents louis. J’ai eu tort de les jeter aux pauvres. Laisse-moi prendre sur moi cette œuvre de charité ; cela me portera bonheur, et me ramènera peut-être mon infidèle.

ASTOLPHE, repoussant la bourse avec horreur.

C’est donc pour une femme qu’il est ici ? Tu en es certaine ?

FAUSTINA.

Beaucoup trop certaine !

ASTOLPHE.

Et tu la connais, peut-être ?

FAUSTINA.

Ah ! voilà le hic ! Fais apporter d’autres sorbets, si toutefois il te reste de quoi les payer.

À un signe d’Astolphe on apporte un plateau avec des glaces et des liqueurs.

ASTOLPHE.

J’ai encore de quoi payer tes révélations, dussé-je vendre mon corps aux carabins ; parle...

Il se verse des liqueurs et boit avec préoccupation.

FAUSTINA.

Vendre ton corps pour un secret ? Eh bien, soit : l’idée est charmante : je ne veux de toi qu’une nuit d’amour. Cela t’étonne ? Tiens, Astolphe, je ne suis plus une courtisane ; je suis riche, et je suis une femme galante. N’est-ce pas ainsi que cela s’appelle ? Je t’ai toujours aimé, viens enterrer le carnaval dans mon boudoir.

ASTOLPHE.

Étrange fille ! tu te donneras donc pour rien une fois dans ta vie ?

Il boit.

FAUSTINA.

Bien mieux, je me donnerai en payant, car je te dirai le secret d’Antonio ! Viens-tu ?

Elle se lève.

ASTOLPHE, se levant.

Si je le croyais, je serais capable de te présenter un bouquet et de chanter une romance sous tes fenêtres.

FAUSTINA.

Je ne te demande pas d’être galant. Fais seulement comme si tu m’aimais. Être aimée, c’est un rêve que j’ai fait quelquefois, hélas !

ASTOLPHE.

Malheureuse créature ! j’aurais pu t’aimer, moi ! car j’étais un enfant, et je ne savais pas ce que c’est qu’une femme comme toi... Tu mens quand tu exprimes un pareil regret.

FAUSTINA.

Oh ! Astolphe ! je ne mens pas. Que toute ma vie me soit reprochée au jour du jugement, excepté cet instant où nous sommes et cette parole que je te dis : Je t’aime !

ASTOLPHE.

Toi ?... Et moi, comme un sot, je t’écoute partagé entre l’attendrissement et le dégoût !

FAUSTINA.

Astolphe, tu ne sais pas ce que c’est que la passion d’une courtisane. Il est donné à peu d’hommes de le savoir, et pour le savoir il faut être pauvre. Je viens de jeter tes derniers écus dans la rue. Tu ne peux te méfier de moi, je pourrais gagner cette nuit cinq cents sequins. Tiens, en voici la preuve.

Elle tire un billet de sa poche et le lui présente.

ASTOLPHE, le lisant.

Cette offre splendide est d’un cardinal tout au moins.

FAUSTINA.

Elle est de monsignor Gafrani.

ASTOLPHE.

Et tu l’as refusée ?

FAUSTINA.

Oui, je t’ai vu passer dans la rue, et je t’ai fait dire de monter chez moi. Ah ! tu étais bien ému quand tu as su qu’une femme te demandait ! Tu croyais retrouver la dame de tes pensées ; mais te voici du moins sur sa trace, puisque je sais où elle est.

ASTOLPHE.

Tu le sais ! que sais-tu ?

FAUSTINA.

N’arrive-t-elle pas de Calabre ?

ASTOLPHE.

Ô furies !... qui te l’a dit ?

FAUSTINA.

Antonio. Quand il est ivre, il aime à se vanter à moi de ses bonnes fortunes.

ASTOLPHE.

Mais son nom ! A-t-il osé prononcer son nom ?

FAUSTINA.

Je ne sais pas son nom, tu vois que je suis sincère ; mais si tu veux je feindrai d’admirer ses succès, et je lui offrirai généreusement mon boudoir pour son premier rendez-vous. Je sais qu’il est forcé de prendre beaucoup de précautions, car la dame est haut placée dans le monde. Il sera donc charmé de pouvoir l’amener dans un lieu sûr et agréable.

ASTOLPHE.

Et il ne se méfiera pas de ton offre ?

FAUSTINA.

Il est trop grossier pour ne pas croire qu’avec un peu d’argent tout s’arrange...

ASTOLPHE, se cachant le visage dans les mains, et se laissant tomber sur son siège.

Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !

FAUSTINA.

Eh bien, es-tu décidé, Astolphe.

ASTOLPHE.

Et toi, es-tu décidée à me cacher dans ton alcôve quand ils y viendront et à supporter toutes les suites de ma fureur ?

FAUSTINA.

Tu veux tuer ta maîtresse ? J’y consens, pourvu que tu n’épargnes pas ton rival.

ASTOLPHE.

Mais il est riche, Faustina, et moi je n’ai rien.

FAUSTINA.

Mais je le hais, et je t’aime.

ASTOLPHE, avec égarement.

Est-ce donc un rêve ? La femme pure que j’adorais le front dans la poussière se précipite dans l’infamie, et la courtisane que je foulais aux pieds se relève purifiée par l’amour ! Eh bien ! Faustina, je te baignerai dans un sang qui lavera tes souillures !... Le pacte est fait ?

FAUSTINA.

Viens donc le signer. Rien n’est fait si tu ne passes cette nuit dans mes bras ! Eh bien ! que fais-tu ?

ASTOLPHE, avalant précipitamment plusieurs verres de liqueur.

Tu le vois, je m’enivre afin de me persuader que je t’aime.

FAUSTINA.

Toujours l’injure à la bouche ! N’importe, je supporterai tout de ta part. Allons !

Elle lui ôte son verre et l’entraîne. Astolphe la suit d’un air égaré et s’arrêtant éperdu à chaque pas. Dès qu’ils sont éloignés, le domino noir, qui peu à peu s’est rapproché d’eux et les a observés derrière les rideaux de la tendine, sort de l’endroit où il était caché, et se démasque.

Gabriel, en domino noir, le masque à la main, Astolphe et Faustina, gagnent le fond de la rue.

GABRIEL.
Je courrai me mettre en travers de son chemin, je l’empêcherai d’accomplir ce sacrilège !...

Elle fait un pas et s’arrête.

Mais me montrer à cette prostituée, lui disputer mon amant !... ma fierté s’y refuse... Ô Astolphe !... ta jalousie est ton excuse ; mais il y avait dans notre amour quelque chose de sacré que cet instant vient de détruire à jamais !...

ASTOLPHE, revenant sur ses pas.

Attends-moi, Faustina ; j’ai oublié mon épée là-bas.

Gabriel passe un papier plié dans la poignée de l’épée d’Astolphe, remet son masque et s’enfuit, tandis qu’Astolphe rentre sous sa tente.

ASTOLPHE, reprenant son épée sur la table.

Encore un billet pour me dire d’espérer encore, peut-être !

Il arrache le papier, le jette à terre et veut le fouler sous son pied. Faustina, qui l’a suivi, s’empare du papier et le déplie.

FAUSTINA.

Un billet doux ? Sur ce grand papier et avec cette grosse écriture ? Impossible ! Quoi ! la signature du pape ! Que diantre sa sainteté a-t-elle à démêler avec toi ?

ASTOLPHE.

Que dis-tu ! rends-moi ce papier !

FAUSTINA.

Oh ! la chose me paraît trop plaisante ! Je veux voir ce que c’est et t’en faire la lecture.

Elle le lit.

« Nous, par la grâce de Dieu et l’élection du sacré collège, chef spirituel de l’église catholique, apostolique et romaine... successeur de saint Pierre et vicaire de Jésus-Christ sur la terre, seigneur temporel des États romains, etc., etc., etc... permettons à Jules-Achille-Gabriel de Bramante, petit-fils, héritier présomptif et successeur légitime du très illustre et très excellent prince Jules de Bramante, comte de, etc., seigneur de, etc., etc... de contracter, dans le loisir de sa conscience ou devant tel prêtre et confesseur qu’il jugera convenable, le vœu de pauvreté, d’humilité et de chasteté, l’autorisant par la présente à entrer dans un couvent ou à vivre librement dans le monde, selon qu’il se sentira appelé à travailler à son salut, d’une manière ou de l’autre. Et l’autorisant également par la présente à faire passer, aussitôt après la mort de son illustre aïeul, Jules de Bramante, la possession immédiate, légale et incontestable de tous ses biens et de tous ses titres à son héritier légitime Octave-Astolphe de Bramante, fils d’Octave de Bramante et cousin germain de Gabriel de Bramante, à qui nous avons accordé cette licence et cette promesse, afin de lui donner le repos d’esprit et la liberté de conscience nécessaires pour contracter, en secret ou publiquement, un vœu d’où il nous a déclaré faire dépendre le salut de son âme.

« En foi de quoi nous lui avons délivré cette autorisation revêtue de notre signature et de notre sceau pontifical... »

Comment donc ! mais il a un style charmant, le saint-père ! Tu vois, Astolphe ? rien n’y manque !... Eh bien ! cela ne te réjouit pas ? Te voilà riche, te voilà prince de Bramante !... Je n’en suis pas trop surprise, moi ; ce pauvre enfant était dévot et craintif comme une femme... Il a, ma foi, bien fait ; maintenant tu peux tuer Antonio et m’enlever dans le repos de ton esprit et le loisir de ta conscience !

ASTOLPHE, lui arrachant le papier.

Si tu comptais là-dessus, tu avais grand tort.

Il déchire le papier et en fait brûler les morceaux à la bougie.

FAUSTINA, éclatant de rire.

Voilà du don Quichotte ! Tu seras donc toujours le même ?

ASTOLPHE, se parlant à lui-même.

Réparer de pareils torts, effacer un tel outrage, fermer une telle blessure avec de l’or et des titres... Ah ! il faut être tombé bien bas pour qu’on ose vous consoler de la sorte.

FAUSTIA.

Qu’est-ce que tu dis ? Comment ! ton cousin aussi t’avait...

Elle fait un geste significatif sur le front d’Astolphe.

Je vois que ta Calabraise n’en est pas avec Antonio à son début.

ASTOLPHE, sans faire attention à Faustina.

Ai-je besoin de cette concession insultante ? Oh ! maintenant rien ne m’arrêtera plus, et je saurai bien faire valoir mes droits... Je dévoilerai l’imposture, je ferai tomber le châtiment de la honte sur la tête des coupables... Antonio sera appelé en témoignage...

FAUSTINA.

Mais que dis-tu ? Je n’y comprends rien ! Tu as l’air d’un fou ! Écoute-moi donc, et reprends tes esprits !

ASTOLPHE.

Que me veux-tu, toi ? Laisse-moi tranquille, je ne suis ni riche ni prince ; ton caprice est déjà passé, je pense ?

FAUSTINA.

Au contraire, je t’attends !

ASTOLPHE.

En vérité ! il paraît que les femmes pratiquent un grand désintéressement cette année : dames et prostituées préfèrent leur amant à leur fortune, et, si cela continue, on pourra les mettre toutes sur la même ligne.

FAUSTINA, remarquant Gabriel en domino et qui reparaît.

Voilà un monsieur bien curieux !

ASTOLPHE.

C’est peut-être celui qui a apporté cette pancarte ?...

Il embrasse Faustina.

Il pourra voir que je ne suis point, ce soir, aux affaires sérieuses. Viens, ma chère Fausta. Auprès de toi je suis le plus heureux des hommes.

Gabriel disparaît. Astolphe et Faustina se disposent à sortir.

 

 

Scène V

 

ANTONIO, FAUSTINA, ASTOLPHE

 

Antonio, pâle et se tenant à peine, se présente devant eux au moment où ils vont sortir.

FAUSTINA, jetant un cri et reculant effrayée.

Est-ce un spectre ?...

ASTOLPHE.

Ah ! le ciel me l’envoie ! Malheur à lui !...

ANTONIO, d’une voix éteinte.

Que dites-vous ? Reconnaissez-moi. Donnez-moi du secours, je suis prêt à défaillir encore.

Il se jette sur un banc.

FAUSTINA.

Il laisse après lui une trace de sang. Quelle horreur ! que signifie cela ? Vous venez d’être assassiné, Antonio ?

ANTONIO.

Non ! blessé en duel... mais grièvement...

FAUSTINA.

Astolphe ! appelez du secours...

ANTONIO.

Non, de grâce !... ne le faites pas... Je ne veux pas qu’on sache... Donnez-moi un peu d’eau !...

Astolphe lui présente de l’eau dans un verre. Faustina lui fait respirer un flacon.

ANTONIO.

Vous me ranimez...

ASTOLPHE.

Nous allons vous reconduire chez vous. Sans doute vous y trouverez quelqu’un qui vous soignera mieux que nous.

ANTONIO.

Je vous remercie. J’accepterai votre bras. Laissez-moi reprendre un peu de force... Si ce sang pouvait s’arrêter...

FAUSTINA, lui donnant son mouchoir, qu’il met sur sa poitrine.

Pauvre Antonio ! tes lèvres sont toutes bleues... Viens chez moi...

ANTONIO.

Tu es une bonne fille, d’autant plus que j’ai eu des torts envers toi. Mais je n’en aurai plus... Va, j’ai été bien ridicule... Astolphe, puisque je vous rencontre, quand je vous croyais bien loin d’ici, je veux vous dire ce qui en est... car aussi bien... votre cousin vous le dira, et j’aime autant m’accuser moi-même...

ASTOLPHE.

Mon cousin, ou ma cousine.

ANTONIO.

Ah ! vous savez donc ma folie ? Il vous l’a déjà racontée... Elle me coûte cher ! J’étais persuadé que c’était une femme...

FAUSTINA.

Que dit-il ?

ANTONIO.

Il m’a donné des éclaircissements fort rudes : un affreux coup d’épée dans les côtes... J’ai cru d’abord que ce serait peu de chose, j’ai voulu m’en revenir seul chez moi ; mais, en traversant le Colisée, j’ai été pris d’un étourdissement et je suis resté évanoui pendant... je ne sais combien !... Quelle heure est-il ?

FAUSTINA.

Près de minuit.

ANTONIO.

Huit heures venaient de sonner quand je rencontrai Gabriel Bramante derrière le Colisée.

ASTOLPHE, sortant comme d’un rêve.

Gabriel ! mon cousin ? Vous vous êtes battu avec lui ! Vous l’avez tué peut-être ?

ANTONIO.

Je ne l’ai pas touché une seule fois, et il m’a poussé une botte dont je me souviendrai longtemps...

Il boit de l’eau.

Il me semble que mon sang s’arrête un peu... Ah ! quel compère que ce garçon-là !... À présent je crois que je pourrai gagner mon logis... Vous me soutiendrez un peu tous les deux... Je vous conterai l’affaire en détail.

ASTOLPHE, à part.

Est-ce une feinte ? Aurait-il cette lâcheté ?...

Haut.

Vous êtes donc bien blessé ?

Il regarde la poitrine d’Antonio. À part.

C’est la vérité, une large blessure. Ô Gabrielle.

Haut.

Je courrai vous chercher un chirurgien... dès que je vous aurai conduit chez vous...

FAUSTINA.

Non ! chez moi, c’est plus près d’ici.

Ils sortent en soutenant Antonio de chaque côté.

 

 

Scène VI

 

GABRIEL, MARC

 

Une petite chambre très sombre.

Gabriel en costume noir avec son domino rejeté sur ses épaules. Il est assis dans une attitude rêveuse et plongé dans ses pensées. Marc au fond de la chambre.

MARC.

Il est deux heures du matin, monseigneur, est-ce que vous ne songez pas à vous reposer ?

GABRIEL.

Va dormir, mon ami, je n’ai plus besoin de rien.

MARC.

Hélas ! vous tomberez malade ! Croyez-moi, il vaudrait mieux vous réconcilier avec le seigneur Astolphe, puisque vous ne pouvez pas l’oublier...

GABRIEL.

Laisse-moi, mon bon Marc ; je t’assure que je suis tranquille.

MARC.

Mais si je m’en vais, vous ne songerez pas à vous coucher, et je vous retrouverai là demain matin, assis à la même place, et votre lampe brûlant encore. Quelque jour, le feu prendra à vos cheveux... et, si cela n’arrive pas, le chagrin vous tuera un peu plus tard. Si vous pouviez voir comme vous êtes changé !

GABRIEL.

Tant mieux, ma fraîcheur trahissait mon sexe. À présent que je suis garçon pour toujours, il est bon que mes joues se creusent... Qu’as-tu à regarder cette porte ?...

MARC.

Vous n’avez rien entendu ? Quelque chose a gratté à la porte.

GABRIEL.

C’est ton épée. Tu as la manie d’être armé jusque dans la chambre.

MARC.

Je ne serai pas en repos tant que vous n’aurez pas fait la paix avec votre grand-père... Tenez ! encore !

On entend gratter à la porte avec un petit gémissement.

GABRIEL, allant vers la porte.

C’est quelque animal... Ceci n’est pas un bruit humain.

Il veut ouvrir la porte.

MARC, l’arrêtant.

Au nom du ciel ! laissez-moi ouvrir le premier, et tirez votre épée...

Gabriel ouvre la porte malgré les efforts de Marc pour l’en empêcher. Mosca entre et se jette dans les jambes de Gabriel avec des cris de joie.

GABRIEL.

Beau sujet d’alarme ! Un chien gros comme le poing ! Eh quoi ! c’est mon pauvre Mosca ! Comment a-t-il pu me venir trouver de si loin ? Pauvre créature aimante !

Il prend Mosca sur ses genoux et le caresse.

MARC.

Ceci m’alarme en effet... Mosca n’a pu venir tout seul, il faut que quelqu’un l’ait amené... Le prince Jules est ici !

On frappe en bas... Il prend des pistolets sur une table.

GABRIEL.

Quoi que ce soit, Marc, je te défends d’exposer ta vie en faisant résistance. Vois-tu, je ne tiens plus du tout à la mienne... Quoi qu’il arrive, je ne me défendrai pas. J’ai bien assez lutté, et, pour arriver où j’en suis, ce n’était pas la peine.

Il regarde à la croisée.

Un homme seul ?... Va lui parler au travers du guichet. Sache ce qu’il veut ; mais, si c’est Astolphe, je te défends d’ouvrir.

Marc sort.

Qui donc t’a conduit vers moi, mon pauvre Mosca ? Un ennemi m’aurait-il fait ce cadeau généreux du seul être qui me soit resté fidèle malgré l’absence ?

MARC, revenant.

C’est monsieur l’abbé Chiavari, qui demande à vous parler. Mais ne vous fiez point à lui, monseigneur, il peut être envoyé par votre grand-père.

GABRIEL, sortant.

Plutôt être cent fois victime de la perfidie que de faire injure à l’amitié. Je vais à sa rencontre.

MARC.

Voyons si personne ne vient derrière lui dans la rue.

Il arme ses pistolets et se penche à la croisée.

Non, personne.

 

 

Scène VII

 

LE PRÉCEPTEUR, GABRIEL, MARC

 

LE PRÉCEPTEUR.

Ô mon cher enfant ! mon noble Gabriel ! Je vous remercie de ne pas vous être méfié de moi. Hélas ! que de chagrins et de fatigues se peignent sur votre visage !

MARC.

N’est-ce pas, monsieur l’abbé ? C’est ce que je disais tout à l’heure.

GABRIEL.

Ce brave serviteur ! Son dévouement est toujours le même. Va te jeter sur ton lit, mon ami, je t’appellerai pour reconduire l’abbé quand il sortira.

MARC.

J’irai pour vous obéir, mais je ne dormirai pas.

Il sort.

LE PRÉCEPTEUR.

Oh ! ce pauvre petit Mosca ! que de chemin il m’a fait faire ! Depuis le Colisée, où il a découvert vos traces, jusqu’ici, il m’a promené durant toute la soirée. D’abord il m’a mené au Vatican... puis à un cabaret, vers la place Navone ; là j’avais renoncé à vous trouver, et lui-même s’était couché, harassé de fatigue, lorsque tout à coup il est parti en faisant entendre ce petit cri que vous connaissez, et il s’est tellement obstiné à votre porte, qu’à tout hasard je l’ai fait passer par le guichet.

GABRIEL.

Je l’aime cent fois mieux depuis qu’il m’a fait retrouver un ami. Mais qui vous amène à Rome, mon cher abbé ?

LE PRÉCEPTEUR.

Le désir de vous porter secours et la crainte qu’il ne vous arrive malheur.

GABRIEL.

Mon grand-père est fort irrité contre moi ?

LE PRÉCEPTEUR.

Vous pouvez le penser. Mais vous êtes bien caché, et maintenant vous êtes entouré de protecteurs dévoués. Astolphe est ici.

GABRIEL.

Je le sais bien.

LE PRÉCEPTEUR.

Je me suis lié avec lui ; je voulais savoir si cet homme vous était véritablement attaché... Il vous aime, j’en suis certain.

GABRIEL.

Je sais tout cela, mais ne me parlez pas de lui.

LE PRÉCEPTEUR.

Je veux vous en parler, au contraire, car il mérite son pardon à force de repentir.

GABRIEL.

Oui, je sais qu’il se repent beaucoup !

LE PRÉCEPTEUR.

L’excès de l’amour a pu seul l’entraîner dans les fautes dont votre abandon l’a trop sévèrement puni.

GABRIEL.

Écoutez, mon ami, je sais mieux que vous les moindres démarches, les moindres discours, les moindres pensées d’Astolphe. Depuis trois mois, j’erre autour de lui comme son ombre, je surveille toutes ses actions, et j’ai même entendu mot pour mot de longs entretiens que vous avez eus avec lui...

LE PRÉCEPTEUR.

Quoi ! vous me saviez ici, et vous n’osiez pas vous confier à moi ?

GABRIEL.

Pardonnez-moi, le malheur rend farouche...

LE PRÉCEPTEUR.

Et vous étiez ce soir au Colisée en même temps que nous ?

GABRIEL.

Non, mais je vous écoutai la semaine dernière aux Thermes de Dioclétien. Ce soir, j’ai bien été au Colisée, mais je n’y ai rencontré qu’Antonio Vezzonila. Je me suis pris de querelle avec lui, parce qu’il avait à peu près deviné mon sexe. Je ne sais s’il ne mourra pas du coup que je lui ai porté. En toute autre circonstance, il m’eût ôté la vie ; mais j’avais quelque chose à accomplir, la destinée me protégeait. Je jouais mon dernier coup de dé. J’ai gagné la partie contre le malencontreux obstacle qui venait se jeter dans mon chemin. C’est une victime de plus sur laquelle Astolphe assoira l’édifice de sa fortune.

LE PRÉCEPTEUR.

Je ne vous comprends pas, mon enfant !

GABRIEL.

Astolphe vous expliquera tout ceci demain matin. Demain je quitterai Rome.

LE PRÉCEPTEUR.

Avec lui, sans doute ?

GABRIEL.

Non, mon ami ; je quitte Astolphe pour toujours.

LE PRÉCEPTEUR.

Ne savez-vous point pardonner ? C’est vous-même que vous allez punir le plus cruellement.

GABRIEL.

Je le sais, et je lui pardonne dans mon cœur ce que je vais souffrir. Un jour viendra où je pourrai lui tendre une main fraternelle ; aujourd’hui je ne saurais le voir.

LE PRÉCEPTEUR.

Laissez-moi l’amener à vos pieds : quoique l’heure soit fort avancée, je sais que je le trouverai debout ; il a pris un déguisement pour vous chercher.

GABRIEL.

À l’heure qu’il est, il ne me cherche pas. Je suis mieux informé que vous, mon cher abbé ; et, lorsque vous entendez ses paroles, moi j’entends ses pensées. Écoutez bien ce que je vais vous dire. Astolphe ne m’aime plus. La première fois qu’il m’outragea par un soupçon injuste, je compris qu’il blasphémait contre l’amour, parce que son cœur était las d’aimer. Je luttai longtemps contre cette horrible certitude. À présent, je ne puis plus m’y soustraire. Avec le doute, l’ingratitude est entrée dans le cœur d’Astolphe, et, à mesure qu’il tuait notre amour par ses méfiances, d’autres passions sont venues chez lui peu à peu, et presque à son insu, prendre la place de celle qui s’éteignait. Aujourd’hui son amour n’est plus qu’un orgueil sauvage, une soif de vengeance et de domination ; son désintéressement n’est plus qu’une ambition mal satisfaite, qui méprise l’argent parce qu’elle aspire à quelque chose de mieux... Ne le défendez pas ! Je sais qu’il se fait encore illusion à lui-même, et qu’il n’a pas encore envisagé froidement le crime qu’il veut commettre ; mais je sais aussi que son inaction et son obscurité lui pèsent. Il est homme ! une vie toute d’amour et de recueillement ne pouvait lui suffire. Cent fois dans notre solitude il a rêvé, malgré lui, à ce qu’eût été son rôle dans le monde si notre grand-père ne m’eût substitué à lui ; et aujourd’hui, quand il songe à m’épouser, quand il songe à proclamer mon sexe, il ne songe pas tant à s’assurer ma fidélité qu’à reconquérir une place brillante dans la société, un grand titre, des droits politiques, la puissance, en un mot dont les hommes sont plus jaloux que de l’argent. Je sais qu’encore hier, encore ce matin peut-être, il repoussait la tentation et frémissait à l’idée de commettre une lâcheté ; mais demain, mais ce soir peut-être il a déjà franchi ce pas, et le plus grossier appât offert à sa jalousie lui servira de prétexte pour fouler aux pieds son amour et pour écouter son ambition. J’ai vu venir l’orage, et, voulant préserver son honneur d’un crime et ma liberté d’un joug, j’ai trouvé un expédient. J’ai été trouver le pape ; j’ai feint une grande exaltation de piété chrétienne ; je lui ai déclaré que je voulais vivre dans le célibat, et j’ai obtenu de lui que, pour ne pas exposer mon héritage à sortir de la famille, Astolphe serait mis en possession à ma place à la mort de mon grand-père. Le pape m’a écouté avec bienveillance ; il a bien voulu tenir compte des préventions de mon grand-père contre Astolphe, et de la nécessité de ménager ces préventions. Il m’a promis le secret, et m’a donné une garantie pour l’avenir. Ce papier, signé ce soir même, est déjà dans les mains d’Astolphe.

LE PRÉCEPTEUR.

Astolphe n’en fera point usage, et viendra le lacérer à vos pieds. Laissez-moi l’aller chercher, vous dis-je. Il est possible que vos prévisions soient justes, et qu’un jour vienne où vous aurez raison de vous armer d’un grand courage et d’une rigueur inflexible. Mais en attendant, ne devez-vous pas tenter tous les moyens de relever cette âme abattue, et de reconquérir ce bonheur si chèrement disputé jusqu’à présent ? L’amour, mon enfant, est une chose plus grave à mes yeux (aux yeux d’un pauvre prêtre qui ne l’a pas connu !) qu’à ceux de tous les hommes que j’ai rencontrés dans ma vie. Je vous dirais presque, à vous autres qui êtes aimés, ce que le Seigneur disait à ses disciples : « Vous avez charge d’âmes. » Non, vous n’avez pas possédé l’âme d’un autre sans contracter envers elle des devoirs sacrés, et vous aurez un jour à rendre compte à Dieu des mérites ou des fautes de cette âme troublée, dont vous étiez vous-même devenu le juge, l’arbitre et la divinité ! Usez donc de toute votre influence pour la tirer de l’abîme où elle s’égare ; remplissez cette tâche comme un devoir, et ne l’abandonnez que lorsque vous aurez épuisé tous les moyens de la relever.

GABRIEL.

Vous avez raison, l’abbé, vous parlez comme un chrétien, mais non comme un homme ! Vous ignorez que, là où l’on a régné par l’amour, on ne peut plus régner par la raison ou la morale. Cette puissance qu’on avait alors, c’était l’amour qu’on ressentait soi-même, c’est-à-dire la foi, et l’enthousiasme qui la donnait et qui la rendait infaillible. Cet amour, transformé en charité chrétienne ou en éloquence philosophique, perd toute sa puissance, et l’on ne termine pas froidement l’œuvre qu’on a commencée dans la fièvre. Je sens que je n’ai plus en moi les moyens de persuader Astolphe, car je sens que le but du ma vie n’est plus de le persuader. Son âme est tombée au-dessous de la mienne ; si je la relevais, ce serait mon ouvrage. Je l’aimerais peut-être comme vous m’aimez ; mais je ne serais plus prosternée devant l’être accompli, devant l’idéal que Dieu avait créé pour moi. Sachez, mon ami, que l’amour n’est pas autre chose que l’idée de la supériorité de l’être qu’on possède, et, cette idée détruite, il n’y a plus que l’amitié.

LE PRÉCEPTEUR.

L’amitié impose encore des devoirs austères ; elle est capable d’héroïsme, et vous ne pouvez abjurer dans le même jour l’amour et l’amitié !

GABRIEL.

Je respecte votre avis. Cependant vous m’accorderez le reste de la nuit pour réfléchir à ce que vous me demandez. Donnez-moi votre parole de ne point informer Astolphe du lieu de ma retraite.

LE PRÉCEPTEUR.

J’y consens, si vous me donnez la vôtre de ne point quitter Rome sans m’avoir revu. Je reviendrai demain matin.

GABRIEL.

Oui, mon ami, je vous le promets. L’heure est avancée, les rues sont mal fréquentées, permettez que Marc vous accompagne.

LE PRÉCEPTEUR.

Non, mon enfant, cette nuit de carnaval tient la moitié de la population éveillée ; il n’y a pas de danger. Marc a probablement fini par s’endormir. N’éveillez pas ce bon vieillard. À demain ! que Dieu vous conseille !...

GABRIEL.

Que Dieu vous accompagne ! À demain !

Le précepteur sort. Gabriel l’accompagne jusqu’à la porte et revient.

 

 

Scène VIII

 

GABRIEL, seul

 

Réfléchir à quoi ? À l’étendue de mon malheur, à l’impossibilité du remède ? À cette heure, Astolphe oublie tout dans une honteuse ivresse ! et moi, pourrais-je jamais oublier que son sein, le sanctuaire où je reposais ma tête, a été profané par d’impures étreintes ? Eh quoi ! désormais chacun de ses soupçons pourra ramener ce besoin de délires abjects et l’autoriser à souiller ses lèvres aux lèvres des prostituées ? Et moi, il veut me souiller aussi ! il veut me traiter comme elles ! il veut m’appeler devant un tribunal, devant une assemblée d’hommes ; et là, devant les juges, devant la foule, faire déchirer mon pourpoint par des sbires, et, pour preuve de ses droits à la fortune et à la puissance, dévoiler à tous les regards ce sein de femme que lui seul a vu palpiter ! Oh ! Astolphe, tu n’y songes pas sans doute ; mais quand l’heure viendra, emporté sur une pente fatale, tu ne voudras pas t’arrêter pour si peu de chose ! Eh bien ! moi, je dis : Jamais ! Je me refuse à ce dernier outrage, et, plutôt que d’en subir l’affront, je déchirerai cette poitrine, je mutilerai ce sein jusqu’à le rendre un objet d’horreur à ceux qui le verront, et nul ne sourira à l’aspect de ma nudité... Ô mon Dieu ! protégez-moi ! préservez-moi ! j’échappe avec peine à la tentation du suicide !...

Elle se jette à genoux et prie.

 

 

Scène IX

 

GABRIEL, suivi de MOSCA, GIGLIO

 

Sur le pont Saint-Ange. Quatre heures du matin.

GABRIEL, marchant avec agitation et s’arrêtant au milieu au pont.

Le suicide !... Cette pensée ne me sort pas de l’esprit. Pourtant je me sens mieux ici !... J’étouffais dans cette petite chambre, et je craignais à chaque instant que mes sanglots ne vinssent à réveiller mon pauvre Marc, fidèle serviteur dont mes malheurs avancent la décrépitude, et que ma tristesse a vieilli plus que les années !

Mosca fait entendre un hurlement prolongé.

Tais-toi, Mosca ! je sais que tu m’aimes aussi. Un vieux valet et un vieux chien, voilà tout ce qui me reste !...

Il fait quelques pas.

Cette nuit est belle ! et cet air pur me fait un bien !... Ô splendeur des étoiles ! ô murmure harmonieux du Tibre !...

Mosca pousse un second hurlement.

Qu’as-tu donc, frêle créature ? Dans mon enfance, on me disait que, lorsque le même chien hurle trois fois de la même manière, c’est signe de mort dans la famille !... Je ne pensais pas qu’un jour viendrait où ce présage ne me causerait aucun effroi pour moi-même...

Il fait encore quelques pas et s’appuie sur le parapet.

GIGLIO, se cachant dans l’ombre que le château Saint-Ange projette sur le pont, s’approche de Gabriel.

C’était bien sa demeure, et c’est bien lui ; je ne l’ai pas perdu de vue depuis qu’il est sorti. Ce n’est pas le vieux serviteur dont on m’a parlé... Celui-ci est un jeune homme.

Mosca hurle pour la troisième fois en se serrant contre Gabriel.

GABRIEL.

Décidément, c’est le mauvais présage. Qu’il s’accomplisse, ô mon Dieu ! Je sais que, pour moi, il n’est plus de malheur possible.

GIGLIO, se rapprochant encore.

Le diable de chien ! Heureusement il ne paraît pas y faire attention... Par le diable ! c’est si facile, que je n’ai pas le courage !... Si je n’avais pas femme et enfants, j’en resterais là !

GABRIEL.

Cependant avec la liberté... (et ma démarche auprès du pape doit me mettre à l’abri de tout), la solitude pourrait être belle encore. Que de poésie dans la contemplation de ces astres dont mon désir prend possession librement, sans qu’aucune vile passion l’enchaîne aux choses de la terre ! Ô liberté de l’âme ! qui peut t’aliéner sans folie ?

Étendant les bras vers le ciel.

Rends-moi cette liberté, mon Dieu ! mon âme se dilate rien qu’à prononcer ce mot : liberté !...

GIGLIO, le frappant d’un coup de poignard.

Droit au cœur, c’est fait !

GABRIEL.

C’est bien frappé, mon maître. Je demandais la liberté, et tu me l’as donnée.

Il tombe, Mosca remplit l’air de ses hurlements.

GIGLIO.

Le voilà mort ! Te tairas-tu, maudite bête ?

Il veut le prendre, Mosca s’enfuit en aboyant.

Il m’échappe ! Hâtons-nous d’achever la besogne.

Il s’approche de Gabriel, et essaie de le soulever.

Ah ! courage de lièvre ! Je tremble comme une feuille ! Je n’étais pas fait pour ce métier-là.

GABRIEL.

Tu veux me jeter dans le Tibre ? Ce n’est pas la peine. Laissez-moi mourir en paix à la clarté des étoiles. Tu vois bien que je n’appelle pas au secours, et qu’il m’est indifférent de mourir.

GIGLIO.

Voilà un homme qui me ressemble. À l’heure qu’il est, si ce n’était l’affaire de comparaître au jugement d’en haut, je voudrais être mort. Ah ! j’irai demain à confesse !... Mais, par tous les diables ! j’ai déjà vu ce jeune homme quelque part... Oui, c’est lui ! Oh ! je me briserai la tête sur le pavé !

Il se jette à genoux auprès de Gabriel et veut retirer le poignard de son sein.

GABRIEL.

Que fais-tu, malheureux ? Tu es bien impatient de me voir mourir !

GIGLIO.

Mon maître ! mon ange !... mon Dieu ! Je voudrais te rendre la vie. Ah ! Dieu du ciel et de la terre, empêchez qu’il ne meure !...

GABRIEL.

Il est trop tard, que t’importe !

GIGLIO, à part.

Il ne me reconnaît pas ! Ah ! tant mieux ! S’il me maudissait à cette heure, je serais damné sans rémission !

GABRIEL.

Qui que tu sois, je ne t’en veux pas, tu as accompli la volonté du ciel.

GIGLIO.

Je ne suis pas un voleur, non. Tu le vois, maître, je ne veux pas te dépouiller.

GABRIEL.

Qui donc t’envoie ? Si c’est Astolphe... ne me le dis pas... Achève-moi plutôt...

GIGLIO.

Astolphe ? Je ne connais pas cela...

GABRIEL.

Merci ! Je meurs en paix. Je sais d’où part le coup... Tout est bien.

GIGLIO.

Il meurt ! Ah ! Dieu n’est pas juste ! Il meurt ! Je ne peux pas lui rendre la vie...

Mosca revient et lèche la figure et les mains de Gabriel.

Ah ! cette pauvre bête elle a plus de cœur que moi.

GABRIEL.

Ami, ne tue pas mon pauvre chien...

GIGLIO.

Ami ! il m’appelle ami !

Il se frappe la tête avec les poings.

GABRIEL.

On peut venir... Sauve-toi !... Que fais-tu là ?... Je ne peux en revenir. Va recevoir ton salaire... de mon grand-père !

GIGLIO.

Son grand-père ! Ah ! voilà les gens qui nous emploient ! voilà comme nos princes se servent de nous !...

GABRIEL.

Écoute !... je ne veux pas que mon corps soit insulté par les passants... Attache-moi à une pierre... et jette-moi dans l’eau...

GIGLIO.

Non ! tu vis encore, tu parles, tu peux en revenir. Ô mon Dieu ! mon Dieu ! personne ne viendra-t-il à ton secours ?

GABRIEL.

L’agonie est trop longue... Je souffre. Arrache-moi ce fer de la poitrine.

Giglio retire le poignard.

Merci, je me sens mieux... je me sens... libre !... mon rêve me revient. Il me semble que je m’envole là-haut ! tout en haut !

Il expire.

GIGLIO.

Il ne respire plus ! J’ai hâté sa mort en voulant le soulager... Sa blessure ne saigne pas... Ah ! tout est dit !... C’était sa volonté... Je vais le jeter dans la rivière !...

Il essaie de relever le cadavre de Gabriel.

La force me manque, mes yeux se troublent, le pavé s’enfuit sous mes pieds !... Juste Dieu !... l’ange du château agite ses ailes et sonne la trompette... C’est la voix du jugement dernier ! Ah ! voici les morts, les morts qui viennent me chercher.

Il tombe la face sur le pavé et se bouche les oreilles.

 

 

Scène X

 

ASTOLPHE, LE PRÉCEPTEUR, MARC, GABRIEL, mort, GIGLIO, étendu à terre

 

ASTOLPHE, en marchant.

Eh bien ! ce n’est pas vous qui aurez manqué à votre promesse. Ce sera moi qui aurai forcé votre volonté !

LE PRÉCEPTEUR, s’arrêtant irrésolu.

Je suis trop faible... Gabriel ne voudra plus se fier à moi.

ASTOLPHE, l’entraînant.

Je veux la voir, la voir ! embrasser ses pieds. Elle me pardonnera ! Conduisez-moi.

MARC, venant à leur rencontre, une lanterne à la main, l’épée dans l’autre.

Monsieur l’abbé, est-ce vous ?

LE PRÉCEPTEUR.

Où cours-tu, Marc ? ta figure est bouleversée ! Où est ton maître ?

MARC.

Je le cherche ! il est sorti... sorti pendant que je m’étais endormi ! Malheureux que je suis !... J’allais voir chez vous.

LE PRÉCEPTEUR.

Je ne l’ai pas rencontré... Mais il est sorti armé, n’est-ce pas ?

MARC.

Il est sorti sans armes pour la première fois de sa vie, il a oublié jusqu’à son poignard. Ah ! je n’ose vous dire mes craintes. Il avait tant de chagrin ! Depuis quelques jours il ne mangeait plus, il ne dormait plus, il ne lisait plus, il ne restait pas un instant à la même place.

ASTOLPHE.

Tais-toi, Marc, tu m’assassines. Cherchons-le !... Que vois-je ici ?...

Il lui arrache la lanterne, et l’approche de Giglio.

Que fait là cet homme ?

GIGLIO.

Tuez-moi ! tuez-moi !

LE PRÉCEPTEUR.

Et ici un cadavre !

MARC, d’une voix étouffée par les cris.

Mosca... voici Mosca qui lui lèche les mains !

Le précepteur tombe à genoux. Marc, en pleurant et en criant, relève le cadavre de Gabriel. Astolphe reste pétrifié.

GIGLIO, au précepteur.

Donnez-moi l’absolution, monsieur le prêtre ! Messieurs, tuez-moi. C’est moi qui ai tué ce jeune homme, un brave, un noble jeune homme qui m’avait accordé la vie, une nuit que, pour le voler, j’avais déjà tenté, avec plusieurs camarades, de l’assassiner. Tuez-moi ! J’ai femme et enfants, mais c’est égal, je veux mourir !

ASTOLPHE, le prenant à la gorge.

Misérable ! tu l’as assassiné !

LE PRÉCEPTEUR.

Ne le tuez pas. Il n’a pas agi de son fait. Je reconnais ici la main du prince de Bramante. J’ai vu cet homme chez lui.

GIGLIO.

Oui, j’ai été à son service.

ASTOLPHE.

Et c’est lui qui t’a chargé d’accomplir ce crime ?

GIGLIO.

J’ai femme et enfants, monsieur ; j’ai porté l’argent que j’ai reçu à la maison. À présent livrez-moi à la justice ; j’ai tué mon sauveur, mon maître, mon Jésus ! Envoyez-moi à la potence ; vous voyez bien que je me livre moi-même. Monsieur l’abbé, priez pour moi !

ASTOLPHE.

Ah ! lâche, fanatique ! je t’écraserai sur le pavé.

LE PRÉCEPTEUR.

Les révélations de ce malheureux seront importantes ; épargnez-le, et ne doutez pas que le prince ne prenne dès demain l’initiative pour vous accuser. Du courage, seigneur Astolphe ! Vous devez à la mémoire de celle qui vous a aimé, de purger votre honneur de ces calomnies.

ASTOLPHE, se tordant les bras.

Mon honneur ! que m’importe mon honneur ?

Il se jette sur le corps de Gabriel. Marc le repousse.

MARC.

Ah ! laissez-la tranquille à présent ! C’est vous qui l’avez tuée.

ASTOLPHE, se relevant avec égarement.

Oui, c’est moi ! oui, c’est moi ! Qui ose dire le contraire ? C’est moi qui suis son assassin !

LE PRÉCEPTEUR.

Calmez-vous et venez ! Il faut soustraire cette dépouille sacrée aux outrages de la publicité. Le jour est loin de paraître, emportons-la. Nous la déposerons dans le premier couvent. Nous l’ensevelirons nous-mêmes, et nous ne la quitterons que quand nous aurons caché dans le sein de la terre ce secret qui lui fut si cher.

ASTOLPHE.

Oh ! oui, qu’elle l’emporte dans la tombe, ce secret que j’ai voulu violer !

LE PRÉCEPTEUR, à Giglio.

Suivez-nous, puisque vous éprouvez des remords salutaires. Je tâcherai de faire votre paix avec le ciel ; et, si vous voulez faire des révélations sincères, on pourra vous sauver la vie.

GIGLIO.

Je confesserai tout, mais je ne veux pas de la vie, pourvu que j’aie l’absolution.

ASTOLPHE, en délire.

Oui, tu auras l’absolution, et tu seras mon ami, mon compagnon ! Nous ne nous séparerons plus, car nous sommes deux assassins !

Marc et Giglio emportent le cadavre, l’abbé entraîne Astolphe.

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