Les sept cordes de la lyre (George SAND)

Roman dialogué en cinq actes.

1840.

 

Personnages

 

MAÎTRE ALBERTUS

HAKZ, son élève

CARL, son élève

WILHELM, son élève

HÉLÈNE

MÉPHISTOPHÉLÈS
UN POÈTE

UN PEINTRE

UN MAÎTRE DE CHAPELLE

UN CRITIQUE

L’ESPRIT DE LA LYRE

LES ESPRITS CÉLESTES

THÉRÈSE, gouvernante d’Hélène

 

 

ACTE I

 

LA LYRE

 

 

Scène première


MAÎTRE ALBERTUS, WILHELM

 

Dans la chambre de maître Albertus. Il écrit. Wilhelm entre sur la pointe du pied. Il fait nuit. On entend dans le lointain le bruit d’une fête.

MAÎTRE ALBERTUS, sans tourner la tête.

Qui est là ? Est-ce vous, Hélène ?

WILHELM, à part.

Hélène ! Est-ce qu’elle entre quelquefois dans la chambre du philosophe à minuit ?

Haut.

Maître, c’est moi, Wilhelm.

ALBERTUS.

Je te croyais à la fête.

WILHELM.

J’en viens. J’ai vainement essayé de me divertir. Autrefois, il ne m’eût fallu que respirer l’air d’une fête pour sentir mon cœur tressaillir de jeunesse et de bonheur ; aujourd’hui, c’est différent !

ALBERTUS.

Ne dirait-on pas que l’âge a glacé ton sang ! C’est la mode, au reste ! Tous les jeunes gens se disent blasés. Encore, s’ils quittaient les plaisirs pour l’étude ! mais il n’en est rien. Leur amusement consiste à se faire tristes et à se croire malheureux. Ah ! la mode est vraiment une chose bizarre !

WILHELM.

Maître, je vous admire, vous qui n’êtes jamais ni triste ni gai ; vous qui êtes toujours seul, et toujours calme ! L’allégresse publique ne vous entraîne pas dans son tourbillon ; elle ne vous fait pas sentir non plus l’ennui de votre isolement. Vous entendez passer les sérénades, vous voyez les façades s’illuminer, vous apercevez même d’ici le bal champêtre avec ses arcs en verres de couleur et ses légères fusées qui retombent en pluie d’or sur le dôme verdoyant des grands marronniers ; et vous voilà devisant philosophiquement peut-être sur le rapport qui peut exister entre votre paisible subjectivité et l’objectivité délirante de tous ces petits pieds qui dansent là-bas sur l’herbe ! Comment ! ces robes blanches qui passent et repassent comme des ombres à travers les bosquets ne vous font pas tressaillir, et votre plume court sur le papier comme si c’était une ronde de watchmen qui interrompt le silence de la nuit ?

ALBERTUS.

Ce que j’éprouve à l’aspect d’une fête ne peut t’intéresser que médiocrement. Mais toi-même, qui me reproches mon indifférence, comment se fait-il que tu rentres de si bonne heure ?

WILHELM.

Cher maître, je vous dirai la vérité ; je m’ennuie là où je suis sûr de ne pas rencontrer Hélène.

ALBERTUS, tressaillant.

Tu l’aimes donc toujours autant ?

WILHELM.

Toujours davantage. Depuis qu’elle a recouvré la raison, grâce à vos soins, elle est plus séduisante que jamais. Ses souffrances passées ont laissé une empreinte de langueur ineffable sur son front ; et sa mélancolie, qui décourage Carl et qui déconcerte Hanz lui-même, est pour moi un attrait de plus. Oh ! elle est charmante ! Vous ne vous apercevez pas de cela, vous, maître Albertus ! Vous la voyez grandir et embellir sous vos yeux, vous ne savez pas encore que c’est une jeune fille. Vous voyez toujours en elle un enfant ; vous ne savez pas seulement si elle est brune ou blonde, grande ou petite.

ALBERTUS.

En vérité, je crois qu’elle n’est ni petite ni grande, ni blonde ni brune.

WILHELM.

Vous l’avez donc bien regardée ?

ALBERTUS.

Je l’ai vue souvent sans songer à la regarder.

WILHELM.

Eh bien ! que vous semble-t-elle ?

ALBERTUS.

Belle comme une harmonie pure et parfaite. Si la couleur de ses yeux ne m’a pas frappé, si je n’ai pas remarqué sa stature, ce n’est pas que je sois incapable de voir et de comprendre la beauté ; c’est que sa beauté est si harmonieuse, c’est qu’il y a tant d’accord entre son caractère et sa figure, tant d’ensemble dans tout son être, que j’éprouve le charme de sa présence, sans analyser les qualités de sa personne.

WILHELM, un peu troublé.

Voilà qui est admirablement bien dit pour un philosophe ! et je ne vous aurais jamais cru susceptible...

ALBERTUS.

Raille, raille-moi bien, mon bon Wilhelm ! C’est un animal si déplaisant et si disgracieux qu’un philosophe !

WILHELM.

Oh ! mon cher maître, ne parlez pas ainsi. Moi, vous railler ! oh ! mon Dieu ! vous le meilleur et le plus grand parmi les plus grands et les meilleurs des hommes !... Mais si vous saviez combien je suis heureux que vous n’aimiez pas les femmes !... Si, par hasard, vous alliez vous trop apercevoir des grâces d’Hélène, que deviendrais-je, moi, pauvre écolier sans barbe et sans cervelle, en concurrence avec un homme de votre mérite ?

ALBERTUS.

Cher enfant, je ne ferai jamais concurrence ni à toi ni à personne, je sais trop me rendre justice ; j’ai passé l’âge de plaire et celui d’aimer.

WILHELM.

Que dites-vous là, mon maître ! Vous avez à peine atteint la moitié de la durée moyenne de la vie ! Votre front, un peu dévasté par les veilles et l’étude, n’a pourtant pas une seule ride ; et, quand le feu d’un noble enthousiasme vient animer vos yeux, nous baissons les nôtres, jeunes gens que nous sommes, comme à l’aspect d’un être supérieur à nous, comme à l’éclat d’un rayon céleste !

ALBERTUS.

Ne dis pas cela, Wilhelm ; c’est m’affliger en vain. La grâce et le charme sont le partage exclusif de la jeunesse ; la beauté de l’âge mûr est un fruit d’automne qu’on laisse gâter sur la branche, parce que les fruits de l’été ont apaisé la soif.

Une pause.

À vrai dire, Wilhelm, je n’ai point eu de jeunesse, et le fruit desséché tombera sans avoir attiré l’œil ou la main des passants.

WILHELM.

On me l’avait dit, maître, et je ne pouvais le croire. Serait-il vrai, en effet, que vous n’eussiez jamais aimé ?

ALBERTUS.

Il est trop vrai, mon ami. Mais tout regret serait vain et inutile aujourd’hui.

WILHELM.

Jamais aimé ! Pauvre maître !... Mais vous avez eu tant d’autres joies sublimes dont nous n’avons pas d’idée.

ALBERTUS, brusquement.

Eh oui ! sans doute, sans doute. – Wilhelm ! tu veux donc épouser Hélène ?

WILHELM.

Cher maître, vous savez bien que, depuis deux ans, c’est mon unique vœu.

ALBERTUS.

Et tu quitterais tes études pour prendre un métier ? car enfin il te faut pouvoir élever une famille, et la philosophie n’est pas un état lucratif.

WILHELM.

Peu m’importe ce qu’il faudrait faire. Vous savez bien que, lorsqu’il fut question de mon mariage avec Hélène, le vieux luthier Meinbaker, son père, avait exigé que je quittasse les bancs pour l’atelier, l’étude des sciences pour les instruments de travail, les livres d’histoire et de métaphysique pour les livres de commerce. Le bonhomme ne voulait pour gendre qu’un homme capable de manier la lime et le rabot comme le plus humble ouvrier, et de diriger sa fabrique comme lui-même. Eh bien ! j’avais souscrit à tout cela : rien ne m’eût coûté pour obtenir sa fille. Déjà j’étais capable de confectionner la meilleure harpe qui fût sortie de son atelier. Pour les violons, je ne craignais aucun rival. Dieu aidant, avec mon petit talent et le mince capital que je possède, je pourrais encore acheter un fonds d’établissement, et monter un modeste magasin d’instruments de musique.

ALBERTUS.

Tu renoncerais donc sans regret, Wilhelm, à cultiver ton intelligence, à élargir le cercle de tes idées, à élever ton âme vers l’idéal ?

WILHELM.

Oh ! voyez-vous, maître, j’aime. Cela répond à tout. Si, au temps de sa richesse, Meinbaker, au lieu de sa charmante fille, m’eût offert son immense fortune, et avec cela les honneurs qu’on ne décerne qu’aux souverains, je n’eusse pas hésité à rester fidèle au culte de la science, et j’aurais foulé aux pieds tous ces biens terrestres pour m’élever vers le ciel. Mais Hélène, c’est pour moi l’idéal, c’est le ciel, ou plutôt c’est l’harmonie qui régit les choses célestes. Je n’ai plus besoin d’intelligence ; il me suffit de voir Hélène pour comprendre d’emblée toutes les merveilles que l’étude patiente et les efforts du raisonnement ne m’eussent révélées qu’une à une. Cher maître, vous ne pouvez pas comprendre cela, vous, c’est tout simple. Mais moi, je crois que par l’amour j’arriverai plus vite à la foi, à la vertu, à la Divinité, que vous par l’étude et l’abstinence. D’ailleurs, il en serait autrement que je serais encore résolu à perdre l’intelligence afin de vivre par le cœur...

ALBERTUS.

Peut-être te trompes-tu. Peut-être tes sens te gouvernent à ton insu, et te suggèrent ces ingénieux sophismes, que je n’ose combattre, dans la crainte de te paraître infatué de l’orgueil philosophique. Cher enfant, sois heureux selon tes facultés, et cède aux élans de ta jeunesse impétueuse. Un jour viendra certainement où tu regarderas en arrière, effrayé d’avoir laissé ton intelligence s’endormir dans les délices...

WILHELM.

De même, maître, qu’après une carrière consacrée aux spéculations scientifiques, il arrive à l’homme austère de regarder dans le passé, effrayé d’avoir laissé ses passions s’éteindre dans l’abstinence.

ALBERTUS.
Tu dis trop vrai, Wilhelm ! Tiens, regarde cette lyre. Sais-tu ce que c’est ?

WILHELM.

C’est la fameuse lyre d’ivoire inventée et confectionnée par le célèbre luthier Adelsfreit, digne ancêtre d’Hélène Meinbaker. Il la termina, dit-on, le jour même de sa mort, il y a environ cent ans ; et le bon Meinbaker la conservait comme une relique, sans permettre que sa propre fille l’effleurât même de son haleine. C’est un instrument précieux, maître, et dont l’analogue ne se retrouverait nulle part. Les ornements en sont d’un goût si exquis, et les figures d’ivoire qui l’entourent sont d’un travail si admirable, que des amateurs en ont offert des sommes immenses. Mais, quoique ruiné, Meinbaker eût mieux aimé mourir de faim que de laisser cet instrument incomparable sortir de sa maison.

ALBERTUS.

Pourtant cet instrument incomparable est muet. C’est une œuvre de patience et un objet d’art qui ne sert à rien, et dont il est impossible aujourd’hui de tirer aucun son. Ses cordes sont détendues ou rouillées, et le plus grand artiste ne pourrait les faire résonner...

WILHELM.

Où voulez-vous en venir, maître ?

ALBERTUS.

À ceci : que l’âme est une lyre dont il faut faire vibrer toutes les cordes, tantôt ensemble, tantôt une à une, suivant les règles de l’harmonie et de la mélodie ; mais que, si on laisse rouiller ou détendre ces cordes à la fois délicates et puissantes, en vain l’on conservera avec soin la beauté extérieure de l’instrument, en vain l’or et l’ivoire de la lyre resteront purs et brillants ; la voix du ciel ne l’habite plus, et ce corps sans âme n’est plus qu’un meuble inutile.

WILHELM.

Ceci peut s’appliquer à vous et à moi, mon cher maître. Vous avez trop joué sur les cordes d’or de la lyre ; et, pendant que vous vous enfermiez dans votre thème favori, les cordes d’airain se sont brisées. Pour moi, ce sera le contraire. Je brise volontairement les cordes célestes que vous avez touchées, afin de jouer avec une ivresse impétueuse sur les cordes passionnées que vous méprisez trop.

ALBERTUS.

Et tous deux nous sommes inhabiles, incomplets, aveugles. Il faudrait savoir jouer des deux mains et sur tous les modes...

WILHELM, sans l’écouter.

Maître Albertus, vous avez tant d’empire sur l’esprit d’Hélène ! Voulez-vous vous charger de lui renouveler mes instances, afin qu’elle m’accepte pour mari ?

ALBERTUS.

Mon enfant, je m’y emploierai de tout mon cœur et de tout mon pouvoir, car je suis persuadé qu’elle ne pourrait faire un meilleur choix.

WILHELM.

Soyez béni, et que le ciel couronne vos efforts ! Bonsoir, mon bon maître. Pardonnez-moi d’être si peu philosophe. Oubliez le disciple ingrat qui vous abandonne, mais souvenez-vous de l’ami dévoué qui vous reste à jamais fidèle.

 

 

Scène II


ALBERTUS, seul

 

Ô sublime philosophie ! c’est ainsi qu’on déserte tes autels ! Avec quelle facilité on te délaisse pour la première passion qui s’empare des sens ! Ton empire est donc bien nul, et ton ascendant bien dérisoire ? – Hélas ! quelle est donc la faiblesse des liens dont tu nous enchaînes, puisque, après des années d’immolation, après la moitié d’une vie consacrée à l’héroïque persévérance, nous ressentons encore avec tant d’amertume l’horreur de la solitude et les angoisses de l’ennui !...

Souverain esprit, source de toute lumière et de toute perfection, toi que j’ai voulu connaître, sentir et voir de plus près que ne font les autres hommes, toi qui sais que j’ai tout immolé, et moi-même plus que tout le reste, pour me rapprocher de toi en me purifiant ! puisque toi seul connais la grandeur de mes sacrifices et l’immensité de ma souffrance, d’où vient que tu ne m’assistes pas plus efficacement dans mes heures de détresse ? D’où vient qu’en proie à une lente agonie je me consume au dedans comme une lampe dont la clarté jette un plus vif éclat au moment où l’huile va manquer ? D’où vient qu’au lieu d’être ce sage, ce stoïque dont chacun admire et envie la sérénité, je suis le plus incertain, le plus dévoré, le plus misérable des hommes ?

S’approchant du balcon.

Principe éternel, âme de l’univers, ô grand esprit, ô Dieu ! toi qui resplendis dans ce firmament sublime et qui vis dans l’infini de ces soleils et de ces mondes étincelants, tu sais que ce n’est point l’amour d’une vaine gloire ni l’orgueil d’un savoir futile qui m’ont conduit dans cette voie de renoncement aux choses terrestres. Tu sais que, si j’ai voulu m’élever au-dessus des autres hommes par la vertu, ce n’est pas pour m’estimer plus qu’eux, mais pour me rapprocher davantage de toi, source de toute lumière et de toute perfection. J’ai préféré les délices de l’âme aux jouissances de la matière périssable ; et tu sais, ô toi qui lis dans les cœurs, combien le mien était pur et sincère ! Pourquoi donc ces défaillances mortelles qui me saisissent ? Pourquoi ces doutes cruels qui me déchirent ? Le chemin de la sagesse est-il donc si rude que, plus on y avance, plus on rencontre d’obstacles et de périls ? Pourquoi, lorsque j’ai déjà fourni la moitié de la carrière, et lorsque j’ai passé victorieux les années les plus orageuses de la jeunesse, suis-je, dans mon âge mûr, exposé à des épreuves de plus en plus terribles ? Regretterais-je donc, à présent qu’il est trop tard, ce que j’ai méprisé alors qu’il était temps encore de le posséder ? Le cœur de l’homme est-il ainsi fait que l’orgueil seul le soutienne dans sa force, et ne saurait-il accepter la douleur si elle ne lui vient de sa propre volonté ? – On dit toujours aux philosophes qu’ils sont orgueilleux !... S’il était vrai ! Si j’avais regardé comme une offrande agréable à la Divinité des privations qu’elle repousse ou qu’elle voit avec pitié comme les témoignages de notre faiblesse et de notre aveuglement ! si j’avais vécu sans fruit et sans mérite ! si j’avais souffert en vain ! – Mon Dieu ! des souffrances si obstinées, des luttes si poignantes, des nuits si désolées, des journées si longues et si lourdes à porter jusqu’au soir ! – Non, c’est impossible ; Dieu ne serait pas bon, Dieu ne serait pas juste s’il ne me tenait pas compte d’un si grand labeur ! Si je me suis trompé, si j’ai fait un mauvais usage de ma force, la faute en est à l’imperfection de ma nature, à la faiblesse de mon intelligence, et la noblesse de mes intentions doit m’absoudre !... M’absoudre ? Quoi ! rien de plus ? Le même pardon que, dans sa longanimité dédaigneuse, le juge accorderait aux voluptueux et aux égoïstes !... M’absoudre ? Suis-je donc un dévot, suis-je un mystique pour croire que la Divinité n’accueille dans son sein que les ignorants et les pauvres d’esprit ? Suis-je un moine pour placer ma foi dans un maître aveugle, ami de la paresse et de l’abrutissement ? – Non ! la Divinité que je sers est celle de Pythagore et de Platon, aussi bien que celle de Jésus ! Il ne suffit pas d’être humble et charitable pour se la rendre propice, il faut encore être grand ; il faut cultiver les hautes facultés de l’intelligence aussi bien que les doux instincts du cœur pour entrer en commerce avec cette puissance infinie, qui est la perfection même, qui conserve par la bonté, mais qui règne par la justice... C’est à ton exemple, ô perfection sans bornes, que l’homme doit se faire juste, et il n’est point de justice sans la connaissance. – Si tu n’as pas cette connaissance, ô mon âme misérable, si tes travaux et tes efforts e t’ont conduite qu’à l’erreur, si tu n’es pas dans la voie qui doit servir de route aux autres âmes, tu es maudite, et tu n’as qu’à te réfugier dans la patience de Dieu, qui pardonne aux criminels et relève les abjects... Abject ! criminel ! moi dont la vertu épouvante les cœurs tendres et désespère les esprits envieux... Orgueilleux ! orgueilleux ! Il me semble que, du haut de ces étoiles, une voix éclatante me crie : « Tu n’es qu’un orgueilleux ! »

Ô vous qui passez dans la joie, vous dont la vie est une fête, jeunes gens dont les voix fraîches s’appellent et se répondent du sein de ces bosquets où vous folâtrez autour des lumières, comme de légers papillons de nuit ! belles filles chastes et enjouées qui préludez par d’innocentes voluptés aux joies austères de l’hyménée ! artistes et poètes qui n’avez pour règle et pour but que la recherche et la possession de tout ce qui enivre l’imagination et délecte les sens ! hommes mûrs, pleins de projets et de désirs pour les jouissances positives ! vous tous qui ne formez que des souhaits faciles à réaliser, et ne concevez que des joies naïves ou vulgaires, vous voilà tous contents ! Et moi, seul au milieu de cette ivresse, je suis triste, parce que je n’ai pas mis mon espoir en vous, et que vous ne pouvez rien pour moi ! Vous composez à vous tous une famille dont nul ne peut s’isoler et où chacun peut être utile ou agréable à un autre. Il en est même qui sont aimés ou recherchés de tous. Il n’en est pas un seul qui n’ait dans le cœur quelque affection, quelque espérance, quelque sympathie ! Et moi, je me consume dans un éternel tête-à-tête avec moi-même, avec le spectre de l’homme que j’aurais pu être et que j’ai voulu tuer ! Comme un remords, comme l’ombre d’une victime, il s’acharne à me suivre, et sans cesse il me redemande la vie que je lui ai ôtée. Il raille amèrement l’autre moi, celui que j’ai consacré au culte de la sagesse ; et quand il ne m’accable pas de son ironie, il me déchire de ses reproches ! Et quelquefois il rentre en moi, il se roule dans mon sein comme un serpent, il y souffle une flamme dévorante ; et, quand il me quitte, il y laisse un venin mortel qui empoisonne toutes mes pensées et glace toutes mes aspirations ! Ô enfants de la terre, ô fils des hommes ! à cette heure, aucun de vous ne pense à moi, ne et pourtant je souffre, je souffre ce qu’aucun de vous n’a jamais souffert et ne souffrira jamais !

La lyre rend un son plaintif. Albertus, après quelques instants de silence.

Qu’ai-je donc entendu ? Il m’a semblé qu’une voix répondait par un soupir harmonieux au sanglot exhalé de ma poitrine. Si c’était la voix d’Hélène ! Ma fille adoptive serait-elle touchée des secrètes douleurs de son vieil ami ? La faible clarté de cette lampe... Non ! je suis seul ! Oh, non ! Hélène dort. Peut-être qu’à cette heure elle rêve que, soutenue par le bras de Wilhelm, elle erre avec lui sur la mousse du parc, aux reflets d’azur de la lune, ou bien qu’elle danse là-bas dans le bosquet, belle à la clarté de cent flambeaux, entourée de cent jeunes étudiants qui admirent la légèreté de ses pieds et la souplesse de ses mouvements. Hélène est fière, elle est heureuse, elle est aimée... Peut-être aime-t-elle aussi !... Elle ne saurait penser à moi. Qui pourrait penser à moi ? Je suis oublié de tous, indifférent à tous. Qui sait ? haï, peut-être ! Haï ! ce serait affreux !

La lyre rend un son douloureux.

Pour le coup, je ne me trompe pas ; il y a ici une voix qui chante et qui pleure avec moi... Est-ce le vent du soir qui se joue dans les jasmins de la fenêtre ? est-ce une voix du ciel qui résonne dans les cordes de la lyre ? – Non, cette lyre est muette, et plusieurs générations ont passé sans réveiller le souffle éteint dans ses entrailles. Tel un cœur généreux s’engourdit et se dessèche au milieu des indifférents qui l’oublient ou le méconnaissent. Ô lyre, image de mon âme ! entre les mains d’un grand artiste, tu aurais rendu des sons divins ; et telle que te voici, abandonnée, détendue, placée sur un socle pour plaire aux yeux, comme un vain ornement, tu n’es plus qu’une machine élégante, une boîte bien travaillée, un cadavre, ouvrage savant du créateur, mais où le cœur ne bat plus, et dont tout ce qui vit s’éloigne avec épouvante... Eh bien ! moi, je te réveillerai de ton sommeil obstiné. Un instrument mort ne peut vibrer que sous la main d’un mort...

Il approche du socle et prend la lyre.

Que vais-je faire, et quelle folle préoccupation s’empare de moi ? Quand même cette lyre détendue pourrait rendre quelques sons, ma main inhabile ne saurait la soumettre aux règles de l’harmonie. Dors en paix, vieille relique, chef-d’œuvre d’un art que j’ignore ; je vois en toi quelque chose de plus précieux, le legs d’une amitié à laquelle je n’ai pas manqué et le pacte d’une adoption dont je saurai remplir tous les devoirs.

Il replace la lyre sur le socle.

Essayons de terminer ce travail.

Il se remet devant sa table. S’interrompant après quelques instants de rêverie.

Comme Wilhelm songe à ma pupille ! Quelle puissance que l’amour ! Ô passion fatale ! celui qui te brave est courageux ; celui qui te nie est insensé... Hélène acceptera-t-elle celui qu’elle a déjà refusé ?... Il me semble qu’elle préfère Hanz !... Hanz a une plus haute intelligence ; mais Wilhelm a le cœur plus tendre, et les femmes ont peut-être plus de plaisir à être beaucoup aimées qu’à être bien dirigées et bien conseillées... Carl aussi est amoureux d’elle... c’est une tête légère... mais c’est un bien beau garçon... Je crois que les femmes sont elles-mêmes légères et vaines, et qu’un joli visage a plus de prix à leurs yeux qu’un grand esprit... Les femmes ! Est-ce que je connais les femmes, moi ?... Quel sera le choix d’Hélène ? Que m’importe ? Je lui conseillerai ce qui me semblera le mieux pour son bonheur, et je la marierai, après tout, selon son goût... – Puisse cette belle et pure créature n’être pas flétrie par le souffle des passions brutales !... Ah ! décidément, je ne travaille pas... Ma lampe pâlit. Il faudra bien que ceci suffise pour la leçon de demain. Essayons de dormir ; car dès le jour mes élèves viendront m’appeler.

Il se couche sur son grabat.

Hélène n’a guère d’intelligence non plus. C’est un esprit juste, une conscience droite ; mais ses perceptions sont bornées, et la moindre subtilité métaphysique l’embarrasse et la fatigue... Wilhelm lui conviendrait mieux que Hanz... Je m’occupe trop de cela. Ce n’est pas le moment... Mon Dieu, réglez selon la raison et la justice les sentiments de mon cœur et les fonctions de mon être. Envoyez-moi le repos !...

Il s’endort.

 

 

Scène III

 

MÉPHISTOPHELÈS, sortant de la lampe au moment où elle s’éteint, ALBERTUS, endormi

 

MÉPHISTOPHELÈS.

Quel triste et plat emploi que celui de veiller sur un philosophe ! Vraiment me voici plus terne et plus obscurci que la flamme de cette lampe, au travers de laquelle je m’amusais à faire passer sur son papier la silhouette d’Hélène et de ses amoureux. Ces logiciens sont des animaux méfiants. On travaille comme une araignée autour de leur froide cervelle pour les enfermer dans le réseau de la dialectique ; mais il arrive qu’ils regimbent et prennent le diable dans ses propres filets. Oui-dà ! ils se servent de l’ergotage pour résister au maître qui le leur a enseigné ! Celui-ci emploie la raison démonstrative pour arriver à la foi, et ce qui a perdu les autres le sauve de mes griffes. Pédant mystique, tu me donnes plus de peine que maître Faust, ton aïeul. Il faut qu’il y ait dans tes veines quelques gouttes du sang de la tendre Marguerite, car tu te mêles de vouloir comprendre avec le cœur ! Mais vraiment on ne sait plus ce que devient l’humanité ! Voici des philosophes qui veulent à la fois connaître et sentir. Si nous les laissions faire, l’homme nous échapperait bien vite. Holà ! mes maîtres ! croyez et soyez absurdes, nous y consentons ; mais ne vous mêlez pas de croire et d’être sages. Cela ne sera pas, tant que le diable aura à bail cette chétive ferme qu’il vous plaît d’appeler votre monde.

Or, il faudra procéder autrement avec toi, cher philosophe, qu’avec feu le docteur Faust. Celui-là ne manquait ni d’instincts violents ni de pompeux égoïsme ; et, au moment d’en être affranchi par la mort, l’insensé perdant patience, et regrettant de n’avoir pas mis la vie à profit, je sus le rajeunir et le lancer dans l’orage. Sa froide intelligence s’en allait tout droit à la vérité, si je n’eusse chauffé ses passions à temps et allumé en lui une flamme qui dévora madame la conscience en un tour de main ; mais, avec celui-ci, il est à craindre que les passions ne tournent au profit de la foi. Il a plus de conscience que l’autre ; l’orgueil a plus de prise sur lui, la vanité aucune. Il a si bien terrassé la luxure qu’il est capable de comprendre la volupté angélique et de se sauver avec sa Marguerite, au lieu de la perdre avec lui. C’est donc à ton cœur que j’ai affaire, mon cher philosophe ; quand je l’aurai tué, ton cerveau fonctionnera à mon gré. Voyons, tourmentons un peu ce cœur qui se mêle d’être sympathique, et, au lieu de le rajeunir, enterrons-le sous les glaces d’une vieillesse prématurée. Il faudrait commencer par dégrader Hélène, ou l’abrutir en la mariant à un butor ; mais les niais trouveraient encore moyen de poétiser ses vertus domestiques. Le mieux, c’est de l’avilir en la prostituant à tous ces apprentis philosophes qui encombrent la maison du matin au soir. En la voyant souillée, ce beau penseur prendra en horreur la jeunesse, la beauté, l’ignorance. Tout ce qui tranchera du romanesque lui semblera criminel ; il deviendra franchement cuistre, c’est là où je l’attends... Allons un peu trouver la fille. J’ai là quelques bons reptiles immondes que je promènerai sur son front pendant qu’elle sommeille... Mais il est un obstacle entre elle et moi, et il faut le détruire. Je comptais m’en servir pour perdre le philosophe par l’enthousiasme. Si je procède par les contraires, je dois anéantir le talisman qui allumerait ici les flammes du cœur. Holà ! lutins et fées ! à moi, mes braves serviteurs crochus ! Prenez la lyre et mettez-la en pièces avec vos griffes, réduisez-la en cendres avec votre haleine... Et vite !...

CHŒUR D’ESPRITS INFERNAUX.

Eh vite ! eh vite ! brisons la lyre ! Un esprit rebelle aux arrêts de l’enfer habite son sein mystérieux. Un charme le retient enchaîné. Brisons sa prison, afin qu’il retourne à son maître, et qu’il ne puisse plus converser avec les hommes. Eh vite ! eh vite ! brisons la lyre !

Esprit qui fus jadis notre frère, et qui te flattes maintenant d’être réhabilité par l’expiation et replacé au rang des puissances célestes, tu vas sortir d’ici. Que ton maître te reprenne et te châtie ! Tu ne te purgeras pas de ta faute en travaillant au salut des hommes. Eh vite ! eh vite ! brisons la lyre !

LA VOIX DE LA LYRE.

Arrière, cris de l’enfer ! Vous ne pouvez rien sur moi. Une main pure doit me délivrer. Maudit ! c’est en vain que tu excites contre moi tes légions à la voix rauque. Une seule note céleste couvre tous les rugissements de l’enfer. Arrière et silence !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Que vois-je ? mes légions épouvantées prennent la fuite ! et cette puissance enchaînée est plus forte que moi dans ma liberté !

CHŒUR D’ESPRITS CÉLESTES.

Dieu te permet d’exciter au mal, mais tu ne peux l’accomplir toi-même. Tu ne peux remuer une paille dans l’univers ; tu verses ton poison dans les cœurs, mais tu ne saurais faire périr un insecte. Ta semence est stérile si l’homme ne la féconde par sa malice, et l’homme est libre de faire éclore un démon ou un ange dans son sein.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà mon homme qui s’éveille. Allons voir si je ne trouverai pas quelque mortel qui haïsse la musique autant qu’un diable, et qui m’aide à briser cette lyre.

Il s’envole.

ALBERTUS, s’éveillant.

J’ai entendu une musique céleste, et les merveilles de l’harmonie, auxquelles je n’ai jamais été sensible, viennent de m’être révélées dans un songe... Mais qui pourrait, dans la réalité, reproduire pour moi une telle harmonie ? Mon cerveau même n’en peut conserver la moindre trace... Il me semblait pourtant qu’à mon réveil je pourrais chanter ce que j’ai entendu... Mais déjà tout est effacé, et je n’entends que le cri perçant des coqs qui s’éveillent. Le jour est levé. Remettons-nous au travail ; car les élèves vont arriver, et je ne suis pas prêt pour la leçon.

On frappe.

Déjà ! Tout professeur devrait avoir chez lui une fille à marier. L’ardeur que cela donne aux élèves pour fréquenter sa maison est vraiment merveilleuse ! Je ne sais pas si la philosophie y gagne beaucoup, et si le philosophe doit en être bien fier !

Il va ouvrir.

 

 

Scène IV

 

HANZ, CARL, WILHELM, ALBERTUS


ALBERTUS.

Soyez les bienvenus, mes chers enfants ! J’admire votre exactitude. Autrefois, j’étais souvent obligé d’aller vous éveiller, et maintenant à peine me laissez-vous le temps de dormir.

HANZ.

Mon cher maître, si nous sommes venus d’aussi bonne heure sans craindre de vous réveiller, c’est qu’en passant sous vos fenêtres nous avons entendu de la musique.

ALBERTUS.

Vous raillez, mon cher Hanz. Personne dans ma maison ne connaît la musique, et vous savez que je suis un barbare sous ce rapport.

WILHELM.

C’est précisément pourquoi nous avons été fort surpris d’entendre une harmonie vraiment admirable sortir de votre appartement. Nous avons cru que vous aviez enfin consenti à faire apprendre la musique à Hélène, et qu’il y avait ici quelque habile professeur de harpe ou de piano, quoique à vrai dire nous n’ayons pu nous rendre compte de la nature de l’instrument qui produisait les sons enchanteurs dont nos oreilles ont été frappées.

ALBERTUS.

Parlez-vous sérieusement ? Il n’y a chez moi aucun autre instrument de musique que cette vieille lyre d’Adelsfreit, et vous savez qu’elle est en trop mauvais état pour produire un son quelconque. Cependant je vous dirai que tout à l’heure, tandis que je dormais encore, j’ai cru aussi entendre une admirable mélodie. J’ai attribué cette audition à un songe ; mais je commence à croire que quelque musicien est venu s’établir ici près.

CARL.

Peut-être Hélène cultive-t-elle la musique à votre insu. Je gagerais qu’elle cache quelque guitare sous son chevet, et qu’elle en joue pendant votre sommeil. Aussi, quelle fantaisie avez-vous, mon bon maître, de la contrarier ainsi dans ses goûts ? C’était bien assez que, du vivant de son père, cette privation lui eût été imposée. Les médecins ne savent ce qu’ils disent. Comment pouvez-vous leur accorder quelque confiance ?

ALBERTUS.

Les médecins ont eu raison en ceci, mon cher Carl. Toute excitation nerveuse était absolument contraire à l’état d’exaltation névralgique de cette jeune fille, et toutes mes notions sur l’hygiène psychique aboutissaient au même résultat que leurs observations sur l’hygiène physiologique. L’âme et le corps ont également besoin de calme pour recouvrer l’équilibre qui fait la santé et la vie de l’un et de l’autre. Vous voyez que mes soins ont été couronnés d’un prompt succès. Tandis qu’un régime doux et sain rétablissait la santé de cette enfant, une instruction sage et paternelle ramenait son esprit à une juste appréciation des choses. J’ai été le médecin de son âme, et j’ai eu le bonheur d’éclairer et de fortifier cette belle organisation. Celui de vous qui obtiendra la main d’Hélène doit donc voir en moi un père, et peut-être quelque chose de plus.

WILHELM.

Oui, sans doute, un ange tutélaire, un ami investi d’une mission divine. Qu’il est beau de faire de semblables miracles, mon cher maître !

CARL.

Vraiment, maître Albertus, croyez-vous qu’Hélène ait beaucoup de dispositions pour la métaphysique ? Il me semble qu’elle s’éclaire par la confiance beaucoup plus que par la conviction. Elle croit en vous avec une sorte d’aveuglement qui n’est que de la piété filiale ; mais si elle comprend la philosophie, et si vos leçons l’amusent, je veux bien l’aller dire à Rome.

ALBERTUS.

Vous parlez comme un enfant.

HANZ.

Excusez son langage un peu trivial. Moi, je vous dirai en d’autres termes quelque chose d’approchant. Ce n’est pas que je ne vous admire et ne vous bénisse d’avoir su, par un traitement tout moral, rendre la raison à noire chère sœur adoptive ; mais permettez-moi d’engager avec vous, à propos d’elle, une discussion purement spéculative. L’heure de votre cours n’est pas encore sonnée ; nous pouvons bien causer avec vous quelques instants, car votre conversation est toujours pour nous un enseignement et un bienfait.

ALBERTUS.

Mes enfants, mon temps vous appartient. Je m’instruis souvent à vous écouter plus qu’à vous répondre ; car vous savez beaucoup de choses que j’ignore, ou que j’ai oubliées.

HANZ.

Eh bien ! maître, je dirais presque que, lorsqu’on est fou d’une certaine manière, c’est un malheur d’en guérir. L’exaltation d’un cerveau poétique est peut-être bien préférable au calme d’un jugement froid. Ne pensez-vous pas qu’Hélène était heureuse lorsque ses yeux, animés par la fièvre, semblaient contempler les merveilles du monde invisible ? Oh ! oui ! alors elle était plus belle encore avec son regard inspiré et l’étrange sourire qui errait sur sa bouche entr’ouverte, qu’aujourd’hui avec son regard voilé et sa pudique mélancolie ! Elle est aussi devenue plus triste, ou du moins plus sérieuse, à mesure qu’elle a senti son cœur battre plus lentement. La matière peut faire un effort pour reprendre à la vie matérielle ; mais l’esprit n’aime point à descendre du trône qu’il s’est bâti dans les nuées, pour venir s’éteindre ici-bas dans des luttes obscures et pénibles. Maître, qu’en pensez-vous ? Croyez-vous qu’Hélène, en retrouvant la santé physique, ne sente pas son âme se refroidir et tomber dans une langueur douloureuse ? Croyez-vous qu’elle ne regrette pas ses extases, ses rêves, et ses danses avec Titania au lever de la lune, et ses concerts avec le roi des gnomes au coucher des étoiles ? Quel est celui de nous qui ne donnerait au moins la moitié de sa grosse santé bourgeoise pour avoir à la place les visions dorées de la poésie ?

ALBERTUS.

Hanz, vous ne parlez pas selon mes sympathies. Êtes-vous un poète ou un adepte de la sagesse ? Si vous êtes poète, faites des vers et quittez mon école. Si vous êtes mon disciple, n’égarez pas l’esprit de vos frères par des rêveries fantasques et des paradoxes romantiques. Toutes ces inspirations de la fièvre, toutes ces métaphores délirantes constituent un état de maladie purement physique durant lequel le cerveau de l’homme ne peut produire rien de vrai, rien d’utile, par conséquent rien de beau. Je comprends et je respecte la poésie ; mais je ne l’admets que comme une forme claire et brillante, destinée à vulgariser les austères vérités de la science, de la morale, de la foi, de la philosophie en un mot. Tout artiste qui ne se propose pas un but noble, un but social, manque son œuvre. Que m’importe qu’il passe sa vie à contempler l’aile d’un papillon ou le pétale d’une rose ? J’aime mieux la plus petite découverte utile aux hommes, ou même la plus naïve aspiration vers le bonheur de l’humanité. Les exaltés sont, selon vous, des sibylles inspirées, prêtes à nous révéler de célestes mystères. Il est possible que, sous l’empire d’une exaltation étrange, ils aient un sens très étendu pour sentir la beauté extérieure des choses ; mais, s’ils ne trouvent une langue intelligible pour nous associer à leur enthousiasme, cette contention de l’esprit dans une pensée d’isolement ne peut être qu’un état dangereux pour eux, inutile pour les autres.

HANZ.

Eh bien ! maître, il est temps que je vous le dise franchement, je suis poète ! Et pourtant je ne fais pas de vers, et pourtant, à moins que vous ne me chassiez, je ne vous quitterai point ; car je suis philosophe aussi, et l’étude de la sagesse ne fait qu’exalter mon penchant à la poésie. Pourquoi suis-je ainsi ? et pourquoi êtes-vous autrement ? et pourquoi Hélène est-elle autrement encore ? Je puis concilier les idées d’ordre et de logique avec l’enthousiasme des arts et l’amour de la rêverie. Vous, au contraire, vous proscrivez la rêverie et les arts ; car, à vos yeux, l’une ne peut être convertie en une laborieuse méditation, et les autres s’inspirent souvent, avec succès, des désordres de la pensée et des excès de la passion. Hélène, dans sa folie, appartient encore à un autre ordre de puissance. Elle est absorbée dans une poésie si élevée, si mystérieuse, qu’elle semble être en commerce avec Dieu même, et n’avoir aucun besoin de sanction dans les arrêts de la raison humaine.

ALBERTUS.

Et que voulez-vous conclure, mon enfant ?

HANZ.

Maître, souffrez que le disciple récite d’abord sa leçon devant vous. Dieu nous a jetés dans cette vie comme dans un creuset où, après une existence précédente dont nous n’avons pas souvenir, nous sommes condamnés à être repétris, remaniés, retrempés par la souffrance, par la lutte, le travail, le doute, les passions, la maladie, la mort. – Nous subissons tous ces maux pour notre avantage, pour notre épuration, si je puis parler ainsi, pour notre perfectionnement. De siècle en siècle, de race en race, nous accomplissons un progrès lent, mais certain, et dont, malgré la négation des sceptiques, les preuves sont éclatantes. Si tontes les imperfections de notre être et toutes les infortunes de notre condition tendent à nous épouvanter et à nous décourager, toutes les facultés supérieures qui nous sont accordées pour comprendre Dieu et désirer la perfection, tendent à nous sauver du désespoir, de la misère, et même de la mort ; car un instinct divin, de plus en plus lucide et puissant, nous fait connaître que rien ne meurt dans l’univers, et que nous disparaissons du milieu où nous avons séjourné pour reparaître dans un milieu plus favorable à notre développement éternel.

ALBERTUS.

Telle est ma foi.

HANZ.

Et la mienne aussi, maître, grâce à vous ; car le souffle pernicieux du siècle, les railleries d’une fausse philosophie, l’entraînement des passions, m’avaient ébranlé, et je sentais l’instinct divin s’affaiblir et s’agiter en moi comme une flamme que le vent tourmente. Par des arguments pleins de force, par une logique pleine de clarté, par une véritable notion de l’histoire universelle des êtres, par un profond sentiment de la vérité dans l’histoire des hommes, par une conviction ardente, fondée sur les travaux de toute votre vie respectable, vous avez ramené mon esprit à la vérité. Par une vertu sans tache, une bonté sans bornes, une touchante sympathie pour tous les êtres qui vous ressemblent, soit dans le passé, soit dans le présent ; par une généreuse patience envers ceux qui vous nient ou vous persécutent, vous vous êtes emparé de mon cœur, et vous avez mis d’accord en moi les besoins de la raison et ceux du sentiment. Que voulez-vous de plus de moi, maître ? Si vous avez un disciple plus dévoué, plus respectueux, plus affectionné, préférez-le à moi ; car celui-là qui vous comprend le mieux est celui qui vous ressemble le plus, et celui-là est le meilleur d’entre nous. C’est peut-être Wilhelm, c’est peut-être Carl. Bénissez-les, mais ne me maudissez pas ; car je vous aime de toute la puissance de mon être.

ALBERTUS.

Mon enfant, mon enfant, ne doute pas de ma tendresse pour toi. Doute plutôt de ma raison et de ma science. Maintenant, parle... tu as tes idées...

HANZ.

Les voici. L’humanité est un vaste instrument dont toutes les cordes vibrent sous un souffle providentiel, et, malgré la différence des tons, elles produisent la sublime harmonie. Beaucoup de cordes sont brisées, beaucoup sont faussées ; mais la loi de l’harmonie est telle que l’hymne éternel de la civilisation s’élève incessamment de toutes parts, et que tout tend à rétablir l’accord souvent détruit par l’orage qui passe...

ALBERTUS.

Ne saurais-tu parler autrement que par métaphore ? Je ne puis m’accoutumer à ce langage.

HANZ.

J’essaierai de prendre le vôtre. Nous concourons tous à l’œuvre du progrès, chacun selon ses moyens. Chacun de nous obéit donc à une organisation particulière. Mais nous avons une telle action les uns sur les autres, que l’on ne peut supposer un individu en dehors de toute relation d’idées avec ses semblables, sans supposer un individu existant dans le vide. Nous sommes donc tous fils de tous les hommes qui nous ont précédés et tous frères de tous les hommes qui vivent avec nous. Nous sommes tous une même chair et un même esprit. Pourtant Dieu, qui a fait la loi universelle de la variété dans l’uniformité, a voulu que, de même qu’il n’y eût pas deux feuilles semblables, il n’y eût pas deux hommes semblables ; et il a divisé la race humaine en diverses familles que nous appelons des types, et dont les individus diffèrent par des nuances infinies. L’une de ces familles s’appelle les savants, une autre les guerriers, une autre les mystiques, une autre les philosophes, une autre les industriels, une autre les administrateurs, etc. Toutes sont nécessaires, et doivent également concourir au progrès de l’homme en bien-être, en sagesse, en vertu, en harmonie. Mais il en est encore une qui résume la grandeur et le mérite de toutes les autres ; car elle s’en inspire, elle s’en nourrit, elle se les assimile ; elle les transforme pour les agrandir, les embellir, les diviniser en quelque sorte ; en un mot, elle les propage et les répand sur le monde entier, parce qu’elle parle la langue universelle... Cette famille est celle des artistes et des poètes. On vit de ses émotions ; on les aspire par tous les sens ; et l’esprit le plus froid, l’âme la plus austère, ont besoin des créations et des prestiges de l’art pour sentir que la vie est autre chose qu’une équation d’algèbre. Pourtant on traite les artistes comme les accessoires frivoles d’une civilisation raffinée. La raison les a condamnés ; et, s’ils ont encore la permission de respirer, c’est parce qu’ils sont nécessaires aux sages, pour les aider à supporter l’ennui et la fatigue de leur sagesse.

ALBERTUS.

Hanz, vous parlez avec amertume. Je ne vois pas que les sages d’aucune nation traitent les artistes et les poètes en parias ; je ne vois pas que la misère ou l’obscurité soient leur partage dans la société. Une danseuse mène, dans ce siècle-ci, la vie de Cléopâtre, et le philosophe vit d’un pain amer et grossier, entre la misère et l’apostasie.

HANZ.

Oh ! oui, maître, je conviens de cela. Mais je pourrais vous répondre qu’au nom de la philosophie tel ambitieux occupe les premières charges de l’état, tandis que, martyr de son génie, tel artiste vit dans la misère, entre le désespoir et la vulgarité. Ce n’est pas sous ce point de vue que j’envisage le malheur du poète. Le poète ambitieux peut tout dans la société, aussi bien que le philosophe ambitieux ; car l’un et l’autre peuvent abjurer ou trahir la vérité. Dans l’ordre de considérations où je m’élève ici, je ne parle pas des infortunes sociales ni des souffrances matérielles. Je regarde plus haut, et, ne m’occupant guère des individus, je considère l’ensemble du progrès que la poésie et les arts doivent accomplir. Ce progrès serait le plus, certain, le plus rapide, le plus magnifique, sans l’obstination des hommes à réprimer toute entreprise hardie, à refroidir toute inspiration ardente chez les poètes. Je dis les poètes, cette dénomination comprend tous les vrais artistes. La génération présente tout entière s’acharne à les faire marcher à petits pas, parce que, vaine de son petit bon sens et infatuée de sa petite philosophie, elle veut qu’on ait égard à sa médiocrité, en ne lui montrant que des œuvres médiocres. Des gens qui ne comprennent que les petites actions et les petits sentiments ont créé le mot de vraisemblance pour tout ce qui répond à leur étroitesse d’intelligence et de cœur. Ils ont rangé dans l’impossible et dans l’absurde tout ce qui les dépasse. De là vient que tous les grands artistes travaillent en martyrs du présent pour l’amour de la postérité ; et, s’ils n’ont une grande vertu, s’ils ne sont d’augustes fanatiques,  ils se résignent à divertir leurs contemporains comme des saltimbanques, et à déshériter l’avenir des fruits de leur génie.

ALBERTUS.

Eh bien ! mon enfant, tu fais, sans le savoir, le procès à ces artistes avares de leur gloire, qui divorcent avec le présent pour avoir dans l’avenir une place plus distinguée. Je conçois ce genre d’ambition ; c’est le plus raffiné. Mais, crois-moi, si ces génies étaient bien pénétrés de l’importance de leur mission sur la terre, s’ils étaient dévorés du désir d’accomplir le progrès, ils transigeraient avec leur orgueil, et feraient, pour l’amour de l’humanité, ce qu’avec raison ils refusent de faire pour de vaines richesses et de vaines distinctions sociales. Ils ne rougiraient pas de rétrécir ou d’abaisser leur forme, afin de parler à cette génération vulgaire un langage intelligible pour elle, et de lui inoculer les grandes vérités de l’avenir avec un levain qui puisse s’assimiler à sa grossière substance.

WILHELM.

Maître, vous oubliez que l’art est une forme, et rien autre chose. Si on l’abaisse, si on la rétrécit au gré des gens qui n’aiment pas le beau et le grand, il n’y a plus d’art, parce qu’il n’y a plus de beauté ni de grandeur dans la forme.

ALBERTUS.

Et toi aussi, Wilhelm ! Vraiment, je ne me serais pas douté que j’étais environné de jeunes artistes, et je vois dans ce fait la plus parfaite critique de ma pauvre philosophie.

HANZ.

Maître, rien n’est plus beau que la philosophie ; mais il y a quelque chose d’aussi beau, c’est la poésie. La poésie est à la fois mère et fille de la sagesse.

ALBERTUS.

Fille, oui ! elle devrait se le tenir pour dit, et ne jamais faire un pas sans sa mère. Mais qu’elle soit mère à son tour, je le nie.

HANZ.

Maître, le premier homme qui conçut la pensée de Dieu ne fut ni un géomètre, ni un mathématicien, ni un philosophe ; ce fut un poète.

ALBERTUS.

C’est possible. Le premier homme qui conçut la pensée de Dieu était encore grossier. Son esprit ne pouvait s’élever jusqu’à la grande cause par l’abstraction. Ses sens lui révélèrent une force extérieure supérieure à la sienne. Ensuite, son intelligence ratifia le jugement des sens, et ne l’invoqua plus. La poésie redevint pour toujours fille de la sagesse.

HANZ.

Maître, ce ne fut pas le jugement des sens qui révéla l’existence de Dieu à l’homme, ce fut l’instinct du cœur. Le ravissement des sens, à l’aspect de la création, ne fut qu’accessoire à cet élan de l’âme humaine, qui, jetée sur la terre, se sentit forcée aussitôt à rêver, à désirer, à aimer l’idéal. L’esprit était encore trop peu exercé aux subtilités de la métaphysique pour se mettre en peine de prouver Dieu ; mais l’âme était assez complète et assez puissante pour vouloir Dieu. Elle le devina et le sentit longtemps avant de songer à le définir. Cette révélation, cette intuition première, c’est la poésie, mère de toute religion, de toute harmonie, de toute sagesse. Je définis donc, pour me résumer, la métaphysique, l’idée de Dieu ; et la poésie, le sentiment de Dieu.

ALBERTUS.

Ton explication ne me déplaît pas, et je consens de toute mon âme, cher poète, à ce que vous soyez mon père. Mais j’exige que vous le prouviez. Voyons, instruisez-moi ; faites éclore, en moi quelque idée nouvelle. Prenez votre flûte, et jouez-moi une valse. Si, pendant ce temps, il me vient une solution aux grands problèmes qui m’occupent, je serai de bonne foi, et, vous remerciant de votre prédication, je me dirai à jamais, comme au bas d’une lettre de nouvel an, votre fils soumis et reconnaissant.

HANZ.

Je ne pourrais ouvrir le ciel avec cette mauvaise flûte que vous venez de découvrir dans la poche de mon gilet. Mais si je n’ai qu’un chétif talent, si je ne possède qu’un pauvre grain de poésie, la faute en est à vous, maître ; car c’est vous qui proscrivez les arts de nos études, et nous sommes obligés de jouer du violon ou de la clarinette à la dérobée dans les cabarets, bien loin de votre demeure. Sans les arrêts sévères que vous avez portés contre la musique, je serais peut-être un grand artiste, un poète, un magicien comme Adelsfreit ; et, dans ce moment-ci, je pourrais faire un miracle et vous convertir. La chose serait importante, croyez-moi ; car le grand malheur de la poésie n’est nullement d’être méconnue par les jurés et les inspecteurs des beaux-arts ; c’est d’être ignorée des hommes comme vous, maître : car, de même qu’un grand poète tient l’avenir de la philosophie dans ses mains, un grand philosophe tient dans les siennes l’avenir de la poésie. Un ministre peut faire cent bévues par jour, et une coterie cent intrigues par heure, et l’avenir de la poésie ne sera pas entravé au delà de l’existence de ce ministre ou de cette coterie. Mais si Albertus se trompe, l’avenir de la poésie peut être entravé pour des siècles. Les sots ont pour refuge l’impunité ; les grands esprits n’ont pas le droit d’errer sur un seul point de la destinée humaine.

ALBERTUS.

Mais enfin, que me reproches-tu ? N’ai-je pas toujours enseigné que les arts étaient de nobles et puissants moyens pour hâter l’éducation du genre humain ? Si j’ai condamné les artistes modernes comme exerçant sur vous, par leur frivolité moqueuse ou leur amer scepticisme, une action funeste, n’ai-je pas toujours salué dans l’avenir les grands poètes qui s’attacheront à être les auxiliaires et les propagandistes de la sagesse ?

WILHELM.

Vous croyez donc, maître, qu’il n’existe pas dès aujourd’hui de ces poètes-là ?

ALBERTUS.

Je ne veux rien dire des personnes ; je dis seulement qu’aujourd’hui la poésie n’a pas encore trouvé le mot de sa destinée providentielle sur la terre. Il est quelques productions de l’art que j’admire, parce que je les comprends, parce que tout le monde peut les comprendre, et qu’elles ont un but louable... Vous souriez, et je sais d’avance ce que vous allez dire. Ces œuvres que vous m’avez vu approuver vous semblent vulgaires, et ceux qui les ont créées ne méritent, selon vous, ni le titre de poètes ni celui d’artistes. D’où vient donc cela ? Le beau est-il relatif ? est-il le résultat d’une convention ? et ce qui est beau pour l’un ne l’est-il plus pour l’autre ?

HANZ.

Le beau est infini : c’est l’échelle de Jacob qui se perd dans les nuées célestes ; chaque degré qu’on monte vous révèle une splendeur plus éclatante au sommet. Ceux qui se tiennent tout en bas n’ont qu’une idée confuse de ce que d’autres, placés plus haut, voient clairement ; mais ce que ceux-là voient, les autres ne le comprennent pas et refusent de le croire. C’est qu’il est diverses manières de gravir cet escalier sacré : les uns s’y cramponnent lentement et péniblement avec les pieds et les mains, d’autres ont des ailes et le franchissent légèrement.

ALBERTUS.

Toujours tes métaphores ! Tu veux dire que, vous autres artistes, vous êtes des colombes, et nous, logiciens, des bêtes de somme. Eh bien ! si le genre humain se compose d’êtres vulgaires, et que les poètes, par une intuition divine, pénètrent seuls dans le conseil de Dieu, qu’ils nous le révèlent, mais qu’ils se fassent comprendre avant tout.

HANZ.

Ils vous le disent par toutes les voix de l’art et de la poésie ; mais mieux ils le disent, et moins vous les comprenez ; car vous fermez vos oreilles avec obstination. Ils ont gravi jusqu’au ciel, ils ont entendu et retenu les concerts des anges, ils vous les traduisent le mieux qu’ils peuvent ; mais leur expression retient toujours quelque chose d’élevé qui vous semble mystérieux, parce que votre organisation se refuse à sortir des bornes de la raison démonstrative. Eh bien ! modifiez cette organisation imparfaite par une attention sérieuse aux œuvres d’art, par l’étude des arts, et surtout par une grande et entière adhésion au développement et au triomphe des arts et de la poésie. La philosophie y gagnera ; car, je le répète, elle est autant la fille que la mère de la poésie, et, si vous n’aviez pas vu les chefs-d’œuvre de la statuaire antique, vous n’auriez jamais bien compris Platon.

ALBERTUS.

C’est que ce sont en effet des chefs-d’œuvre. Nul ne les conteste ; le beau est donc appréciable pour tous.

HANZ.

Vous les avez vus sans les bien comprendre ; mais, comme leur perfection était consacrée par l’admiration des siècles passés, vous ne vous êtes pas mis en garde contre l’instinct naturel qui vous révélait, à vous aussi, cette perfection. Cependant il existe, dans les siècles les moins féconds en génies, des hommes capables de succéder à Phidias ; on les méconnaît, et on les étouffe. C’est parce qu’on s’est contenté de jeter un coup d’œil sur les œuvres de Phidias, sans croire qu’il fût nécessaire de les étudier. Eh bien ! maître, les dispensateurs de récompenses et de distinctions créées par les princes sont, par nature et par éducation, ennemis du beau. Le devoir du logicien serait de chercher partout le beau, de le découvrir, de le proclamer et de le couronner. En passant à côté de lui avec indifférence, vous faites aux hommes un aussi grand mal que si vous laissiez périr un monument de la science. Tous les hommes ont soif du beau ; il faut que leur âme boive à cette source de vie ou qu’elle périsse. Les organisations humaines diffèrent : les unes aspirent à l’idéal par l’esprit, d’autres par le cœur, d’autres par les sens. Si vous voulez que les organisations humaines se perfectionnent, et qu’arrivant à un équilibre magnifique, elles conçoivent également l’idéal par l’esprit, par le cœur et par les sens, n’éteignez aucune de ces facultés ; car n’espérez pas amener d’abord tous les hommes à la vérité par les mêmes moyens. À ceux chez qui la beauté idéale ne peut se manifester que par les sens, donnez, pour préservatif contre la débauche, la nudité sacrée de la Vénus de Milo. Voyez votre erreur, à vous autres moralistes, qui vous détournez avec crainte de cette beauté matérielle comme d’un objet impudique et propre à troubler les sens ! Si vous compreniez l’art, vous sauriez que le beau est chaste, car il est divin. L’imagination s’éloigne de la terre et remonte aux cieux en contemplant je produit d’une inspiration céleste ; car ce produit, c’est l’idéal.

ALBERTUS.

Mon fils, tes idées sur ce point me paraissent dignes d’être méditées. En effet, ceux qui s’adonnent à la recherche de l’idéal doivent, par tous les moyens, travailler au perfectionnement de leur organisation. Peut-être la grossièreté de la mienne, sous le rapport des arts, m’a-t-elle induit jusqu’ici en erreur sur beaucoup de choses. Mais l’heure de l’étude est sonnée, sans doute tous les élèves sont déjà dans la salle ; ne les faisons pas attendre. Je reprendrai cet entretien avec plaisir. Rien ne m’est plus doux que d’être redressé par ceux à qui je voudrais pouvoir tout apprendre.

HANZ. Il l’embrasse et le prend par le bras pour sortir.

Excellent maître, âme vraiment grande !

Wilhelm et Carl les suivent.

WILHELM.

Que de bonté et de simplicité !

CARL.

Il est parfois bien original, mais on ne peut se défendre de l’aimer de tout son cœur.

 

 

Scène V


HÉLÈNE


Ils sont partis. Je vais ranger les livres et les papiers de mon bon maître. Ô Dieu ! que vous m’avez donné un noble ami ! Pourquoi ne puis-je en être digne ! Je voudrais, pour reconnaître ses soins, le contenter dans tous ses goûts, et satisfaire le modeste amour-propre qu’il met à m’instruire. Son plus cher désir serait de me voir savante ; mais, hélas ! j’ai l’esprit si borné et la mémoire si faible que je ne puis faire de progrès. Ah ! cette longue maladie a épuisé ma pauvre tête. Quelle langueur pénible s’empare de moi quand j’ouvre ces gros livres ! Rien que leur odeur de parchemin moisi me fait défaillir, et tous ces caractères alignés et pressés avec une désespérante symétrie me donnent des vertiges. Ce brave maître ! sa douceur et sa patience ajoutent à ma honte et à mes remords. Je vois bien qu’il est affligé du peu d’honneur que je lui fais ; mais jamais il ne témoigne le moindre mécontentement. Hier encore, j’ai pris l’objectivité pour la subjectivité, et cette nuit je me suis endormie sur la définition de l’absolu. J’ai rêvé que j’étais dans une belle prairie, et que je regardais couler un ruisseau d’eau vive. Il me semblait qu’il y avait des paroles écrites au fond de son lit transparent, et j’y lisais toutes sortes de belles choses comme dans un livre. Je me promettais de les réciter à mon maître Albertus, et je pensais qu’il serait bien content de moi. Mais quand je me suis éveillée, je ne me souvenais plus de rien, si ce n’est d’avoir vu le ciel bien pur et bien bleu dans une eau bien claire et bien courante... Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous donné une intelligence si vulgaire ? Maître Albertus dit tous les jours : « Ce sera mieux demain ; » mais le lendemain ne vaut pas mieux que la veille... Voyons : je veux étudier ma leçon en conscience.

Elle s’assied à la table de maître Albertus, et ouvre un livre.

Essayons de retenir par cœur, car je ne comprends pas du tout. – Quand il m’explique les choses lui-même, je les conçois ; mais ses vieux bouquins me tuent. – Quels mots barbares !... – Ah ! le rossignol !...

Elle court à la fenêtre.

Non, c’est une linotte ; quel frais gosier !... Oh ! la jolie modulation ! Pauvre petite, on ne t’a rien appris, à toi, tu en sais pourtant plus long que moi...

Elle laisse tomber son livre.

Comme le soleil est déjà chaud !... Il entre ici comme un fleuve de poudre d’or... J’ai envie d’aller cueillir un beau bouquet pour orner le cabinet de maître Albertus. Il me dira : « Comment, vous avez pensé à moi, chère enfant ?... » Quoique, après tout, il n’aime pas beaucoup les fleurs ; il y jette un coup d’œil en disant : « C’est bien beau ! » mais il me trouve niaise de regarder si sérieusement un brin de muguet. – Oh ! je ne veux pas lui mettre de fleurs sous les yeux, car hier il a parlé de me donner un professeur de botanique... Ah ! ciel ! s’il me fallait apprendre tous vos noms en grec et en latin, je ne vous aimerais bientôt plus, mes pauvres petites !... Oh ! le soleil ! que c’est bon ! Et la brise du matin... Ah ! bonjour, hirondelle ! ne vous gênez pas, continuez votre nid à la fenêtre. Oh ! mon Dieu, si cela vous intimide, je ne vous regarderai pas travailler... Comme vos petits pieds sont jolis ! – Il faut pourtant que je ferme la fenêtre et le rideau ; car maître Albertus n’aime pas beaucoup l’éclat du jour. Il a tant usé ses yeux à travailler la nuit !... C’est pourtant dommage de ne plus voir le soleil donner sur les rayons de la bibliothèque. Je vais m’amuser à regarder la lyre, mais je n’y toucherai pas. C’était la manie de mon père de se fâcher quand j’en approchais. Pauvre père ! Cela me rappelle bien des choses confusément... mais des choses tristes !... Je ne veux pas me souvenir.

Elle essuie une larme. Méphistophélès entre sous la figure d’un vieux juif.

 

 

Scène VI


MÉPHISTOPHÉLÈS, HÉLÈNE

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Eh ! vite ! tâchons de la distraire ; car, si elle touche à la lyre, elle est perdue pour nous.

Haut.
Pardon, ma belle demoiselle, si j’entre ici sans votre permission ; je croyais trouver maître Albertus.

HÉLÈNE, à part.

Quel vilain petit vieux !

Haut.

Monsieur, qu’y a-t-il pour votre service ? Maître Albertus donne sa leçon.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous ne me remettez pas, ma chère demoiselle ? J’ai eu l’honneur de vous voir souvent quand vous étiez toute petite ; j’étais très lié avec votre respectable père. Ne lui avez-vous pas entendu parler quelquefois de Jonathas Taër ?

HÉLÈNE.

Certainement, monsieur. Il avait fait beaucoup d’affaires avec vous. Vous êtes brocanteur, je crois ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Précisément. Je vois que vous avez autant de mémoire que de grâce et de beauté.

HÉLÈNE.

Monsieur, je n’aime pas beaucoup les compliments, et je vous assure que je n’en mérite aucun sur ma mémoire.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je gage que vous vous rappelez pourtant le dernier piano que j’ai procuré à monsieur votre père ?

HÉLÈNE.

Hélas ! oui, monsieur. J’avais commencé à en jouer, lorsque, au bout de trois leçons, je tombai malade, et mon père le fit emporter de ma chambre, et me retira mon maître de musique.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il fit bien. La musique vous aurait tuée, délicate comme vous êtes. Mais veuillez écouter le motif de ma visite aujourd’hui. J’ai une affaire à vous proposer.

HÉLÈNE.

À moi, monsieur ? Veuillez revenir quand maître Albertus aura fini sa leçon ; il est mon tuteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’aime mieux en causer avec vous, car cela ne regarde que vous. Je veux vous acheter votre héritage.

HÉLÈNE.

Vous plaisantez, monsieur ? Je n’ai pas d’héritage ; mon pauvre père est mort ruiné. Toutes ses dettes ont été payées ; et moi, il ne m’est rien resté du tout.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est bien malheureux !

HÉLÈNE.

Oh ! je vous assure que cela m’est fort égal.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais moi, je n’en puis dire autant ; j’ai été extrêmement frustré dans cette banqueroute.

HÉLÈNE.

Il n’y a pas eu de banqueroute, monsieur ; mon père a laissé de quoi payer tout ce qu’il devait.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En ce cas, votre tuteur voudra bien me solder une petite créance de 500 sequins, dont j’apporte la reconnaissance. Cette dette n’a pas été acquittée.

HÉLÈNE.

Juste ciel ! Et comment faire ? Il ne me reste rien ! Donnez-moi du temps, monsieur, je travaillerai.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous travaillerez ! Et que savez-vous faire, ma belle enfant ?

HÉLÈNE.

Hélas ! rien ; mais j’apprendrai, j’aurai du courage. Oh ! maintenant, je sens le prix de l’éducation.

MÉPHISTOPHÉLÈS, ricanant.

Vous apprendrez la philosophie... hein ? Savez-vous ce qu’on gagne avec la philosophie ? des rhumatismes et des ophtalmies.

HÉLÈNE.

Monsieur, vous êtes bien cruel !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pas tant que vous croyez, mon enfant ; car je viens, comme je vous le disais, vous proposer une affaire. Vous avez un héritage, quoi que vous en disiez, outre vos beaux yeux et votre joli corsage, qui peuvent devenir un assez joli fonds de commerce...

HÉLÈNE.

Monsieur, je vous prie de m’épargner vos plaisanteries. Je ne suis pas gaie.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

De quoi vous fâchez-vous ? Étant aussi jolie, vous pouvez trouver un bon parti, et vous marier avantageusement. Mais allons au fait : outre votre beauté et vos dix-sept ans, vous avez encore une lyre d’Adelsfreit ; c’est un instrument précieux, quoiqu’il soit en très mauvais état. Avec quelques réparations, je me fais fort de la vendre au moins 600 sequins. Donnez-la-moi, et je déchire le billet de votre père, et je vous compte encore 100 sequins pour votre toilette, qui est plus que modeste, à ce que je vois.

HÉLÈNE.

La lyre ! vendre la lyre ! Oh ! c’est impossible ! Mon père y tenait plus qu’à sa vie. C’est la seule chose qui me reste de lui. Vous ne savez pas, monsieur, qu’il avait sur cet instrument des idées toutes particulières. Il pensait que c’était un talisman, et qu’elle lui portait bonheur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce qui ne l’a pas empêché de se ruiner et de mourir de chagrin.

HÉLÈNE.

Et il m’a recommandé plus de cent fois de ne jamais m’en séparer, quoi qu’il arrivât.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il y tenait tant que, lorsque vous faisiez mine d’y toucher, il entrait dans une colère épouvantable.

HÉLÈNE.

C’est la vérité.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et un jour, la curiosité l’emportant sur l’obéissance, vous osâtes y porter la main.

HÉLÈNE.

Oh ! vous me rappelez un souvenir qui s’était effacé, et qui me tourmentait pourtant comme un remords. La lyre rendit un son terrible... Je crois l’entendre encore.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et votre père entra au même instant dans la chambre, avec un geste menaçant et un regard furieux.

HÉLÈNE.

Je tombai évanouie, et depuis j’ai été malade bien longtemps et bien dangereusement, à ce qu’on dit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui, vous avez été folle.

HÉLÈNE.

Folle ! oh ! que dites-vous là ? Folle ! Mais c’est affreux ! On ne m’a jamais dit que j’eusse été folle !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vous demande pardon si j’ai manqué à la galanterie ; mais il n’est pas étonnant que vous soyez folle monsieur votre père était fou.

HÉLÈNE.

Ce n’est pas vrai, vous êtes un méchant homme et un imposteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Demandez à maître Albertus, à Wilhelm, que vous avez refusé d’épouser, à M. Hanz, qui vous fait la cour... et à M. Carl, qui ne vous déplaît peut-être pas.

HÉLÈNE.

Vous êtes un insolent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ne nous fâchons pas. Votre père était monomane, voilà tout. Très judicieux sur tout le reste, il extravaguait sur son aïeul Adelsfreit, qu’il croyait avoir été sorcier, et sur sa lyre, qu’il croyait ensorcelée. Le fait est qu’il vous fit une si belle peur le jour où il vous surprit grattant les cordes du pauvre instrument, que vous en eûtes une fièvre cérébrale ; Il est de la nature de ces maladies de recommencer avec les causes qui les ont fait naître. Voilà pourquoi maître Albertus vous a défendu de toucher à la lyre. S’il était plus prudent, il la cacherait ; car vous n’avez qu’à avoir la fantaisie d’y toucher encore, et cette fois vous seriez folle pour toute votre vie. Cela serait fâcheux pour lui ; car vous ne pourriez pas vous marier, et vous resteriez à sa charge. Le cher homme n’est pas riche. Il est forcé, par manque d’argent autant que par amour pour la philosophie, de porter ses habits un peu râpés, et son potage est aussi maigre que sa personne.

HÉLÈNE, s’éloignant de la lyre avec effroi.

Oh ! oui, Albertus vit de privations, et moi je ne manque de rien. C’est la vérité. Comment n’ai-je pas encore songé à la dépense que je lui occasionne ? Je ne pense à rien, moi ! Ah ! j’épouserai qui l’on voudra pour le débarrasser de moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Moi, je vous conseille de prendre Carl. C’est le mieux tourné, le plus riche et le moins pédant des trois. Mais cela ne me regarde pas, direz-vous. Au reste, votre tuteur vous aime tant, qu’il pourra vous épouser lui-même, quoiqu’il soit d’âge à être votre père. Il est vrai que, s’il a des enfants, il faudra qu’il demande l’aumône... Mais quand on aime, tout est bonheur et poésie, n’est-ce pas ?

HÉLÈNE.

Tout ce que vous dites est amer comme du fiel. J’aimerais mieux mendier moi-même que d’augmenter la gêne de mon respectable ami.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il faudra pourtant bien qu’il se gêne encore un peu, car j’ai besoin de mon argent. Je veux partir demain pour Venise, et il faut que j’aie achevé ce soir de rentrer dans tous mes fonds. Vous ne voulez pas me vendre la lyre ?

HÉLÈNE.

Mon Dieu, mon Dieu !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous y tenez, vous avez raison. Oh ! ne vous gênez pas, il y a ici de quoi me payer. Le mobilier est encore assez propre.

HÉLÈNE.

Mais rien ici n’est à moi ; vous n’avez pas le droit de saisir le mobilier de mon tuteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais j’ai le droit de vous envoyer en prison. Et comme votre tuteur ne voudra pas vous y laisser aller, et comme il n’a pas d’argent, il faudra bien qu’il laisse vendre ses meubles et ses effets. Bah ! voilà un bon manteau accroché à la muraille. C’est du luxe pour un philosophe. Un philosophe ne doit pas craindre le froid. Et son lit ! mais c’est un voluptueux ; une paillasse doit suffire à un stoïque.

HÉLÈNE, se jetant à genoux.

Oh ! ne le dépouillez pas, ne le faites pas souffrir. Il n’est plus jeune, il est souvent malade, et déjà il ne s’impose que trop de privations. Faites-moi conduire en prison ! qu’il ne le sache pas !...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Quel bien cela me fera-t-il que vous soyez en prison ? Je n’y vois qu’un avantage, c’est de me faire solder par votre tuteur... Allons ! je vais lui dépêcher mon huissier, je n’ai pas un instant à perdre. J’ai dix affaires pareilles à finir aujourd’hui.

HÉLÈNE.

Oh ! monsieur, attendez que maître Albertus revienne. Je lui dirai de vous vendre la lyre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il ne le voudra jamais. Maître Meinbaker la lui a confiée comme un dépôt. C’est toute votre fortune. Il aimera mieux vendre son lit. J’en ferais autant à sa place. Quand on a une pupille aussi jolie !...

HÉLÈNE, se relevant.

Taisez-vous, malheureux, et prenez la lyre. Elle est à vous. Rendez-moi ce billet.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un instant ! je ne puis prendre la lyre moi-même. Vous croiriez que je veux gagner dessus.

HÉLÈNE.

Et que m’importe ? Gagnez ce que vous pourrez ; puisqu’il faut que je m’en sépare, emportez-la tout de suite.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Peste soit du charme ! Il m’est interdit de la toucher moi-même. Il faut que je la fasse emporter par mes dupes.

Haut.

Non, mademoiselle, je ne traite pas les affaires ainsi. Il y va pour moi de l’honneur. J’ai déjà brocanté la lyre, mais je veux que le marché soit conclu devant vous. Les personnes qui veulent l’acquérir sont ici à deux pas, je cours les chercher. Songez que, si vous gagnez quelque chose en retour, vous pourrez l’employer à soulager la misère de maître Albertus.

Il sort.

HÉLÈNE, seule.

Il a raison. Comment se fait-il qu’un homme si cupide et si grossier ait une sorte de délicatesse ? Folle !... J’ai été folle !... Je le suis peut-être encore ! Oh ! oui, c’est pour cela que je ne puis rien apprendre, et que je suis simple et bornée comme un enfant. C’est pour cela aussi que je ne puis être amoureuse de personne, ni me décider à me marier. Si je suis folle, au reste, je fais bien de ne pas vouloir me mettre comme une infirme à la charge d’un mari. Et je ne dois pas être mère, car la folie est héréditaire... Mais je vais donc rester à la charge de maître Albertus !... Quel fardeau pour lui !... Oh ! ami trop généreux ! Oh ! malheureuse que je suis !... Je me tuerai... il le faut... Ah ! ce méchant juif m’a éclairée sur toutes mes infortunes.

 

 

Scène VII

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, LE MAÎTRE DE CHAPELLE, LE POÈTE, LE PEINTRE, LE CRITIQUE, HÉLÈNE

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part, en entrant.

Allons, mes gaillards, si vous ne brisez pas la lyre, si vous ne l’écorchez pas, si vous ne la jetez pas en lambeaux dans la boue, je ne me connais plus en plagiaires et en vandales.

Haut et se courbant jusqu’à terre devant eux.

Entrez, mes nobles seigneurs ! Par ici, mes illustres maîtres ! Que vos seigneuries daignent jeter les yeux sur cette merveille de l’art, sans oublier pourtant

Montrant Hélène et baissant la voix.

de jeter aussi un petit regard sur cette merveille de la nature.

HÉLÈNE, à part.

Ah ! quelles figures déplaisantes ! C’est dans leurs mains que va passer le trésor de mon père. Je n’assisterai point au marché. Cela me ferait trop de mal !

Elle sort.

LE MAESTRO.

Je tiens, avant tout, à essayer cet instrument incomparable. On le dit d’une qualité de sons si merveilleuse ! Je compte l’introduire dans l’orchestre de sa majesté. J’ai déjà composé un solo tout exprès dans ma symphonie en .

LE PEINTRE.

Quant à cela, je crains qu’on ne vous ait trompé. On m’a dit, à moi, que personne n’avait entendu le son de cette lyre, parce que le propriétaire ne souffre pas qu’on y touche ; mais mon ami Lottenwald m’a parlé des figurines d’ivoire qui couronnent l’instrument et qui sont les plus belles statuettes de sirènes qu’il ait jamais vues.

LE POÈTE.

Lottenwald s’y connaît ! Quant à moi, je compte mettre en vers la légende fantastique qui se rattache à la lyre d’Adelsfreit. On dit, maître Jonathas, que vous seul connaissez la véritable version. C’est une tradition qu’on dit fort curieuse, et que feu Meinbaker le luthier ne racontait à ses meilleurs amis que sous le sceau d’un secret inviolable. J’espérais, en qualité de poète de la cour, avoir assez de droits à sa considération pour qu’il me confiât cette histoire mystérieuse ; mais il ne voulut jamais s’y prêter.

LE PEINTRE.

Parce que vous comptiez la raconter au public sous le sceau d’un secret inviolable... Moi, je me serais montré moins exigeant. J’aurais désiré copier les figurines, afin d’en orner les cadres des portraits de la famille impériale. Sa majesté eût été sensible à cette invention : elle aime particulièrement les cadres des tableaux ; on peut même dire qu’elle daigne les préférer aux tableaux mêmes. Aussi c’est ce que je soigne le plus dans le choix des peintures dont elle me charge de composer sa galerie.

LE MAESTRO.

Mauvais plaisant, taisez-vous ; qu’importe que sa majesté comprenne les arts, pourvu qu’elle les protège ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Il leur montre la lyre sur le piédestal.

Voilà, messieurs, cet admirable instrument. On ne vous a pas trompés, comme vous voyez : son pareil n’existe pas dans le monde.

LE MAESTRO.

Ah ! c’est cela ? Je m’attendais à autre chose.

LE PEINTRE.

Je vous demande mille pardons, monsieur Jonathas, mais je me connais un peu à ces sortes d’instruments : ceci n’est point un Adelsfreit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comment ! monsieur, daignez seulement jeter les yeux sur la table d’harmonie, vous y pourrez lire en toutes lettres le nom du fameux luthier, et la date... la date authentique, le jour de sa mort.

LE PEINTRE.

Et la devise dont on m’avait parlé ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La voici incrustée en argent sur l’ébène de la table.

LE MAESTRO.

Ce sont des caractères imperceptibles.

LE CRITIQUE.

Ah bon ! je les lirai d’emblée, j’ai la vue d’un lynx. Écoutez, écoutez !

À qui vierge me gardera

La richesse.

À qui bien parler me fera

La sagesse.

À quiconque me violera

La folie ;

Et s’il me brise, il le payera

De sa vie.

LE POÈTE.

Baste ! ce n’est pas fort !

LE PEINTRE.

Hé ! hé ! il y a de la couleur locale dans ces vers-là. Mais, franchement, que vous semble des figures sculptées ?

LE POÈTE.

Admirables ! sublimes !

LE MAESTRO.

Et les ornements ! quel goût exquis ! quelle délicatesse dans ces guirlandes de fleurs ! quels feuillages élégants ! quelles arabesques coquettes et déliées ! C’est un bijou.

LE PEINTRE.

Eh bien ! je suis fâché de ne pas partager votre enthousiasme. Tout cela est mesquin, maniéré, de mauvais goût ; c’est du rococo tout pur ! Nous faisons mieux que cela aujourd’hui.

LE CRITIQUE.

J’en doute. Aujourd’hui l’on ne fait rien qui vaille, et ceci est un chef-d’œuvre.

LE PEINTRE.

En admirant ceci, vous vous sentez à l’aise. On n’est pas jaloux des morts.

LE POÈTE.

Ah ! mon cher, on ne saurait nier que votre art soit en pleine décadence...

LE PEINTRE.

Ma foi, je n’ai pas lu, depuis dix ans, une seule strophe qui valût celle-ci.

LE MAESTRO.

La strophe n’est pas mauvaise, je la mettrai en musique ; mais je me garderai bien de la faire accompagner sur un instrument de ce genre. Il est d’une construction détestable, et la musique, aujourd’hui, est trop savante, trop étendue, trop compliquée, pour être exécutée sur de pareils chaudrons.

LE CRITIQUE.

La musique, la peinture et la poésie sont ensevelies dans le même cercueil, mes chers amis. Il n’y a plus qu’une puissance, la critique.

LE PEINTRE.

Et à quoi sert-elle ? Que gouverne-t-elle, cette puissance ? S’il n’y a plus d’art, il n’y a plus rien à critiquer, et la critique peut se coucher tout de son long sur notre tombe, comme un chien sur la dépouille de son maître. Voyons, franchement, à quoi sert-elle ?

LE CRITIQUE.

Elle sert à tracer des épitaphes.

LE PEINTRE.

C’est-à-dire que vous faites un métier de croque-mort. Peu m’importe, mon bon ami. Jette à ton aise des fleurs sur mon tombeau ; j’ai toujours ouï dire que les arrêts de la critique portaient bonheur aux artistes. En attendant, fais-moi l’amitié de tenir un peu la lyre... comme cela... bien ! Je vais me hâter de faire un croquis des figurines, pendant que vous débattrez le prix avec maître Jonathas ; car, pour moi, je n’achète pas.

LE CRITIQUE.

Vous voulez les copier, toutes mauvaises qu’elles sont ? Vraiment, les modernes sont bien bons d’emprunter aux anciens, lorsqu’ils sont tellement supérieurs à ce genre mesquin et rococo !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Je ne nie presserai pas d’entrer en marché ; il est boni de les laisser s’échauffer dans la conversation. Avant dix minutes ils vont se disputer. S’ils pouvaient briser la lyre sans sortir d’ici, ce serait le plus prompt et le plus sûr.

LE PEINTRE.

Tiens toujours... Un peu plus droite, bon... j’y suis.

LE CRITIQUE.

Cette fête de muse, qui est au sommet et vers laquelle les deux sirènes se courbent avec tant de grâce, est digne de l’antiquité.

LE MAESTRO.

C’est Polymnie ou sainte Cécile ?

LE POÈTE.

C’est Érato. La lyre est bien plus l’emblème de la poésie que celui de la musique.

LE MAESTRO.

Voilà une singulière prétention ! Essayez donc de faire résonner un instrument en récitant des vers ! Vous ne feriez même pas vibrer une guimbarde avec tous vos sonnets, mon cher ami.

LE POÈTE.

La lyre n’était, chez les anciens, qu’un accessoire, un accompagnement de la déclamation, un moyen de soutenir la voix et de scander le vers sur une certaine mesure... Par exemple, tenez...

LE MAESTRO, riant.

Ah ! bon ! vous allez jouer de la lyre à présent ?

LE POÈTE.

Pourquoi non ? Il ne s’agit que de connaître la gamme sur les cordes et de suivre le rythme poétique. Écoutez !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Ô lyre, voici ta fin !

Le poète déclame des vers en touchant les cordes de la lyre, qui reste muette.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Peste soit de l’esprit rebelle qui n’a pas voulu parler !

LE CRITIQUE, bas au peintre.

Voilà les plus mauvais qu’il ait encore faits.

LE POÈTE.

Eh bien ! que dites-vous de cela ?

LE MAESTRO.

Les vers sont beaux.

LE POÈTE.

Mais l’accompagnement ? vous ne m’auriez pas cru capable d’accompagner ainsi ?

LE MAESTRO.

Comment ! l’accompagnement ?

LE PEINTRE.

Vous avez remué les doigts avec beaucoup de grâce !

LE MAESTRO, au critique.

Est-ce que vous avez entendu un accompagnement ?

LE CRITIQUE.

Monsieur s’est accompagné de beaux gestes, de poses très nobles et d’une expression de visage vraiment remarquable.

LE POÈTE.

Monsieur, vous cherchez en vain à me rendre ridicule. Je ne suis pas musicien ; ma profession est plus relevée. Si j’ai tiré de cette lyre des sons harmonieux, tout l’honneur en revient à l’ouvrier habile qui l’a fabriquée.

LE MAESTRO.

Mais, mon ami, c’est vous qui voulez vous amuser à nos dépens ! Je vous donne ma parole d’honneur que vous n’avez tiré aucune espèce de son de cet instrument.

LE POÈTE.

Je vous trouve plaisant, vous aussi ! Un maître de chapelle sourd ! Cela nous explique vos symphonies !

LE CRITIQUE, au maestro.

Ne contrariez pas monsieur : c’est un des plus beaux privilèges de la poésie de voir et d’entendre dans les ténèbres et dans le silence.

LE PEINTRE, esquissant toujours.

Quant à moi, j’ai été tellement ravi et absorbé par les vers de monsieur, que je n’ai pas bien saisi l’accompagnement.

LE POÈTE.

Je ne vous demande pas d’éloges ; je tiens seulement à vous faire constater la beauté des sons que j’ai tirés de cette lyre. Tenez ! est-il rien de plus pur et de plus puissant que cet accord ?

Il touche la lyre qui reste muette.

LE MAESTRO.

Eh bien ?

LE PEINTRE.

Vous avez entendu quelque chose ?

LE CRITIQUE.

Rien du tout.

LE POÈTE.

Allons, vous êtes de mauvais plaisants ! Je suis bien fou de m’y laisser prendre ! Je jouerai pour moi seul.

Il joue en parlant.

Quelle sonorité ! quelle harmonie céleste ! – Eh ! mais, cela est étrange ! les sons se produisent d’eux-mêmes, et viennent, comme par miracle, vibrer sous mes doigts. Écoutez ; quelle pureté dans mon jeu, quelle légèreté dans ces arpèges, quelle puissance dans ces accords sublimes ! Ô poésie, reine de l’univers, c’est à toi que je dois un talent que j’ignorais, que je regardais comme secondaire, et qui, par la puissance de mon génie, s’élève jusqu’au ciel ! – Vous restez muets, vous autres, étonnés, atterrés, foudroyés par mon jeu ! Misérables ouvriers, il vous faudrait dix ans d’études pour arriver à jouer médiocrement sur un chalumeau. Et moi, sans avoir jamais appris la musique, sans connaître ni les règles de cet art ni le mécanisme d’aucun instrument, je déploie ici sans effort, sans soin, sans méditation, les trésors de mon âme ; je fais ruisseler presque involontairement des torrents d’harmonie ; je vois tout s’animer autour de moi : ces colonnes se balancent, ces fresques se tordent, et la voûte s’entr’ouvre pour laisser monter jusqu’à l’empyrée l’hymne glorieux qui s’exhale de moi !...

La lyre est restée miette.

LE MAESTRO.

Quel dommage ! notre pauvre ami est devenu fou ! Qui me fera mes libretti maintenant ?

LE CRITIQUE, avec ironie.

Je ne trouve pas monsieur plus fou que de coutume.

LE PEINTRE. Il rit aux éclats et se renverse sur sa chaise.

Je meurs, j’étouffe ; je n’ai jamais rien vu de si divertissant !

LE POÈTE.

C’est vous qui excitez mon ironie et ma pitié ! Votre jalousie perce enfin, et je vois qu’au moment où ma force éclate, votre haine à tous ne peut plus se contenir. Vous avez toujours été mes ennemis, je le savais, allez ! et si j’écoutais avec patience vos flatteries, c’est que mon mépris vous préservait de mon indignation ; mais il est temps que je sorte de cette atmosphère impure. Je me sépare de vous, je vais remplir le monde de ma gloire, et, comme le divin Orphée, porter aux hommes les bienfaits de la civilisation dans la langue sacrée dont j’ai dérobé le secret aux dieux !

Il s’enfuit à travers le jardin, son chapeau à la main.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Malédiction sur toi, cervelle de singe ! Voilà qu’il prend son chapeau pour la lyre ! Laissons un peu ceux-ci se chamailler.

Il se retire à l’écart.

LE PEINTRE, riant toujours aux éclats.

Regardez-le, regardez-le donc ! Quelle démarche théâtrale ! quelles contorsions ! Les cheveux épars, le manteau flottant dans la nuée orageuse, le chapeau dans les mains comme si c’était la harpe d’Ossian ! parfait ! parfait ! L’excellente caricature !

LE MAESTRO.

Vous en riez ! mais il est fou, réellement fout ! C’est un accès de fièvre cérébrale.

LE PEINTRE.

Bah ! ce n’est qu’un accès de vanité délirante. Il est habitué à cette maladie ; il n’en mourra pas.

LE MAESTRO.

Mais il fait des extravagances ! Voyez-le donc saluer et bénir autour de lui, comme s’il voyait une population prosternée ! Le voilà qui monte sur une caisse d’oranger, et qui se pose en statue comme sur un piédestal.

LE CRITIQUE.

En Apollon ! C’est très bien. Le chapeau représente admirablement la lyre. Je gage qu’il prend la queue de sa perruque pour celle d’une comète.

LE MAESTRO.

Je ne trouve point cela risible. Cette lyre est ensorcelée.

À quiconque me violera

La folie.

Voilà une prédiction réalisée.

LE CRITIQUE.

Il ne faut pas beaucoup de sorcellerie pour prédire qu’un fou fera des folies, et je vous jure que toutes les machinations de l’enfer ne pouvaient rien ajouter à l’extravagance d’un homme aussi content de lui-même.

LE PEINTRE.

N’importe ! il faut que je me dépêche d’achever ce croquis. Maudit fou, qui m’a dérangé !

LE MAESTRO.

Pendant que le juif n’y fait pas attention, j’ai envie de démonter la lyre pour en connaître le mécanisme intérieur : cela me dispenserait de l’acheter.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Oui, oui, à ton aise ; je ne demande pas mieux.

Le maestro veut prendre la lyre.

LE PEINTRE.

Ah ! de grâce, un instant !...

LE MAESTRO.

Mais à quoi vous amusez-vous donc là, mon cher peintre ? ne perdez pas le temps à faire autre chose.

LE PEINTRE.

Qu’est-ce que vous dites ? Vous ne voyez pas mes deux sirènes ? Il me semble que j’ai saisi la courbe avec le sentiment de la chose.

LE CRITIQUE.

Facétieux ! Vos deux satyres ne sont pas mal ; mais j’aime mieux les sirènes. Pourquoi, d’ailleurs, des satyres sur un pareil instrument ?

LE PEINTRE.

Voilà la véritable manière du critique. On lui donne à juger un poème héroïque, et, quand il désespère d’y trouver à mordre, il taille sa plume et il écrit : « En tant que poème, celui-ci renferme certainement quelques beautés ; mais si nous le considérons (comme nous devons et comme nous voulons le considérer) sous le rapport de la géométrie et des sciences naturelles, nous sommes forcés de le classer au-dessous de tout ce qu’il y a de plus médiocre en ce genre, » etc., etc.

Au maestro.

C’est cela, n’est-ce pas ?

LE MAESTRO.

De quoi parlez-vous, de la critique ou de votre dessin ?

LE PEINTRE.

Laissons la critique, je m’en moque. - Mes sirènes, ha !...

LE MAESTRO.

Vos satyres ?...

LE PEINTRE.

Vous aussi ? Bien ! courage ! C’est égal, elles sont parfaites.

LE CRITIQUE.

Vous avez la fantaisie de faire des satyres au lieu de sirènes ; il ne faut jamais discuter sur la fantaisie de l’artiste ; mais à quoi bon regarder cette lyre, comme si vous faisiez semblant de copier ? Vous n’imitez pas seulement la pose.

LE MAESTRO.

Sans doute. Au lieu de ces deux figures si souples et penchées l’une vers l’autre avec tant de grâce, vous tondez en arrière deux troncs grotesques, et vous les disposez dans un plan tout à fait inverse du modèle. Il est possible que cela soit original ; mais je n’y vois aucun rapport avec la lyre d’Adelsfreit.

LE PEINTRE.

Cher maestro, vous êtes trop lourd pour faire de l’esprit ; contentez-vous de piller les grands maîtres et de nous donner pour les inspirations de votre muse des vols infâmes mal déguisés sous une broderie de mauvais goût ; laissez l’ironie légère à monsieur, qui s’en sert si bien, comme chacun sait, et dont les anathèmes sont, pour les hommes comme moi, des brevets d’immortalité.

Au critique.

Oui, monsieur, je vous brave et vous méprise ; vous le savez bien. En voyant cette simple esquisse empreinte d’une grandeur à laquelle vous ne sauriez atteindre, vous pâlissez de rage ; et, ne pouvant comprendre ni la beauté ni la grâce, vous affectez de voir des sujets grotesques dans ces emblèmes charmants de la séduction...

LE CRITIQUE, au maestro.

Emblèmes de la séduction ! deux satyres hideux, pris de vin et se renversant avec un rire obscène !

LE MAESTRO, au peintre.

Sur l’honneur ! mon maître, vous avez la vue troublée ou l’esprit égaré. Ces deux hommes à pieds de bouc sont une composition indigne de vous. Remettez-vous, je vous prie ; ouvrez les yeux, et ne prenez point en mauvaise part l’avis, que je vous donne dans votre intérêt, de les anéantir.

LE CRITIQUE.

C’est mon avis aussi.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Allons donc ! battez-vous.

LE PEINTRE, en colère.

Oui, vous voudriez bien qu’il en fût ainsi. Mes bons amis, je vous connais. Vous m’avez trahi tant de fois que j’ai appris à faire de vos conseils le cas qu’ils méritent. En qualité de misérables plagiaires, vous voyez avec désespoir grandir les talents d’autrui ; toute supériorité vous écrase, et, habitués que vous êtes à copier servilement, vous criez à la bizarrerie et à l’exagération lorsque, dans l’imitation d’une œuvre d’art, vous voyez le génie de l’artiste surpasser son modèle. Eh bien ! vous avez raison ! mes deux sirènes ne ressemblent point à celles de la lyre, pas plus que vos ouvrages, à l’un et à l’autre, ne ressemblent aux ouvrages que vous avez imités ; mais avec cette différence que vous gâtez grossièrement tout ce que vous touchez, tandis que j’ai donné un cachet sublime à la copie d’un sujet assez médiocre. Les sirènes de cette lyre sont deux jolies filles, les miennes sont deux déesses, et vos efforts seront vains : l’univers les jugera et confondra votre plate jalousie ou votre stupide aveuglement.

Il sort emportant son album.

LE MAESTRO.

Ceci est de plus en plus étrange, Lui aussi, pris de vertige et devenu fou pour avoir seulement regardé cette lyre ! Oui, la prédiction se réalise ; le délire de la vanité s’empare des talents médiocres qui violent la virginité du talisman. Ô lyre magique ! je reconnais la puissance surnaturelle qui réside en toi ; et, puisque tu promets la sagesse et la prospérité à celui qui te fera parler dignement, je m’approche de toi avec une confiance respectueuse, et je me flatte de tirer de toi des harmonies telles que toutes les puissances du ciel ou de l’enfer qui ont présidé à ta formation viendront se soumettre à moi et m’obéir comme au grand Adelsfreit lui-même.

LE CRITIQUE.

Prenez garde : ce qui s’est passé sous nos yeux tient en effet du prodige, et doit vous servir d’enseignement...

LE MAESTRO.

Vous doutez de ma puissance ?

LE CRITIQUE.

Oui, j’en doute, permettez-moi de vous le dire. Je vous ai assez loué en public, je vous ai rendu assez de services pour que vous ayez en moi un peu de confiance. Contentez-vous des couronnes que ma bienveillance vous a décernées ; contentez-vous de la renommée que ma plume vous a acquise. Vous avez abusé les hommes ; ne vous jouez point aux esprits d’un autre ordre...

LE MAESTRO.

Je ne sais ce que vous voulez dire, et je crains que, pour avoir porté une main profane sur la lyre, vous aussi vous n’ayez perdu l’esprit. Je ne dois ma renommée qu’à mes chefs-d’œuvre, et ce n’est point la plume vénale d’un folliculaire qui peut décerner des couronnes. Le génie se couronne lui-même ; il cueille ses lauriers de ses propres mains, et il méprise les conseils intéressés des flatteurs qui voudraient le faire douter de sa force, afin de se donner de l’importance.

LE CRITIQUE, lui tendant la lyre.

Vous le voulez ! Soit : que votre témérité insensée porte ses fruits, et que votre destinée s’accomplisse.

LE MAESTRO.

Tombez à genoux, valet !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! cette fois, lyre, tu es perdue.

LE MAESTRO. Il prend la lyre et en tire des sons aigres et discordants.

Voilà qui est étrange. Muette ! muette pour moi comme pour le poète !

LE CRITIQUE.

Vous appelez cela être muette ! Plût au ciel ! Vous m’avez fait saigner les oreilles !

LE PEINTRE, rentrant avec le poète.

Quelle épouvantable cacophonie ! Ah ! c’est vous, cher maestro, qui nous donnez ce concert diabolique ? Je ne suis plus étonné de ce que je viens de souffrir.

LE POÈTE, tenant l’album du peintre entr’ouvert.

Je n’ai jamais éprouvé rien de si désagréable que d’entendre ce grincement affreux, si ce n’est de voir ces monstrueux satyres faisant la nique au masque ignoblement bouffon du Silène placé là entre les deux, au lieu de la ravissante tête de muse qui surmonte la lyre.

LE PEINTRE.

Et en disant cela, mon bon ami, vous contemplez avec amour la corne de votre chapeau, que vous persistez à prendre pour la lyre d’Orphée.

LE MAESTRO.

Les puissances infernales me sont contraires. Je vous invoque, ô esprits du ciel ! venez rendre la vie à cette harmonie captive ; faites qu’elle se ranime sous mes doigts, et qu’au souffle créateur de mon intelligence elle se répande en sons divins.

Il touche la lyre ; elle répand des sons de plus en plus discordants et insupportables, qu’il n’entend pas.

LE PEINTRE.

Pour l’amour de Dieu, finissez ; vous nous faites grincer les dents.

LE POÈTE.

Quels abominables sifflements ! On dirait d’un combat de chats sur les toits, ou d’un sabbat de sorcières sur leurs manches à balais.

LE MAESTRO.

Votre folie continue ; j’en suis fâché pour vous. Quant à moi, je puis dire que, si je n’ai pas fait parler la lyre, du moins je ne l’ai pas violée ; car le délire ne s’est pas emparé de moi, et je ne me suis pas imaginé entendre une musique céleste émaner d’un instrument muet.

LE POÈTE.

Comment, vous n’entendez pas prier, grincer et rugir sous vos doigts ces cordes aigres et fausses ? Si vous n’êtes pas devenu fou, du moins vous êtes devenu sourd, Je vous le disais bien. Vous n’entendez pas mes divins accords, et vous n’entendez pas non plus l’épouvantable vacarme que vous faites.

LE PEINTRE.

Tenez, tenez ; la leçon du professeur Albertus en est interrompue. Voyez là-bas. Les élèves se regardent avec effroi, et les voisins, cherchent de tous côtés d’où peut partir un si détestable tintamarre. Faut-il leur annoncer que c’est le début de votre nouvelle symphonie ?

LE MAESTRO.

Je ne réponds pas aux insultes d’un fou. Mais je suis fou moi-même d’avoir cru que cet instrument vermoulu renfermait une puissance magique, Je vois bien qu’il n’a rien de merveilleux, qu’il ne résonne pas parce que la table est fendue et les cordes rouillées. Il n’y a rien ici que de très naturel. Le plus grand génie du monde ne saurait faire parler un morceau de bols, et aux gens perdus de vanité la plus légitime contradiction suffit pour détraquer le cerveau ; voilà pourquoi la lyre est muette, et voilà pourquoi vous êtes tous fous.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Je commence à croire que le diable lui-même peut le devenir. À quoi avais-je l’esprit quand j’ai compté que ces idiots me seraient bons à quelque chose ? L’esprit de la lyre se moque d’eux.

LE CRITIQUE, au maestro.

Veuillez faire une exception pour moi, monsieur, J’ai vu avec la sérénité d’un jugement impartial les diverses tentatives que vous avez faites pour retrouver sur cette lyre quelque trace du génie éteint de nos pères. J’ai vu ici un poète s’évertuer à toucher des cordes muettes et se persuader qu’il nous versait des torrents d’harmonie : ceci est le fait de l’impuissance jointe à un orgueil démesuré, J’ai vu un peintre s’efforcer de saisir du moins la forme de l’art, et, au lieu d’une étude consciencieuse et patiente, produire une fantaisie monstrueuse qu’il croyait empreinte d’une grâce ineffable : ceci est encore le fait de l’impuissance jointe à la vanité aveugle. Enfin, j’ai vu un compositeur qui produisait au hasard des sons bruyants, et d’une insupportable dissonance, Habitué qu’il est à mépriser le chant et à surprendre les sens par une confusion d’instruments dont il prend le bruit pour de l’harmonie, il a perdu jusqu’au sens de l’ouïe, et ne se fait plus souffrir lui-même de ses exécrables aberrations : ceci est toujours le fait d’une impuissance sans remède jointe à une confiance grossière. C’est un spectacle bien triste pour celui qui, d’une main assurée, tient la balance de la critique, de voir tant d’avortements misérables et de honteuses défections. Cette douloureuse expérience nous confirme dans la conviction pénible, mais irrévocable, que l’inspiration n’existe plus, et que nos pères ont emporté dans la tombe tous les secrets du génie. Il ne nous reste plus que l’étude laborieuse et l’examen austère et persévérant des moyens par lesquels ils ont revêtu de formes irréprochables les créations de leur intelligence féconde. Travaillez donc, ô artistes ! travaillez sans relâche, et, au lieu de tourmenter inutilement vos imaginations déréglées pour leur faire produire des monstres, appliquez-vous à encadrer, du moins, dans des lignes pures et régulières, les types éternels de beauté et de vérité qu’il n’appartient pas aux générations de changer. Depuis Homère, toute tentative d’invention n’a servi qu’à signaler le progrès incessant et fatal d’une décadence inévitable. Ô vous qui voulez manier le cistre et la lyre, étudiez le rythme et renfermez-vous dans le style. Le style est tout, et l’invention n’est rien, parce qu’il n’y a plus d’invention possible.

LE PEINTRE.

Voilà un discours magnifique ;

Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra.

LE POÈTE.

Vous qui nous insultez lâchement, vous, impuissant par système parce que vous l’êtes par nature, vous qui nous accusez d’impuissance parce que vous espérez nous décourager et nous faire descendre à votre niveau, prouvez donc que vous êtes capable de produire quelque chose, quoi que ce soit. Faites seulement un vers passable, pour prouver que vous avez étudié la forme. Je vous en défie.

LE PEINTRE.

Tracez seulement une ligne avec ce crayon.

LE MAESTRO.

Faites seulement un accord avec cette lyre ; c’est là que je vous attends.

LE CRITIQUE.

Les vaines fumées de la gloire sont pour moi sans parfum. Réfugié sur les sommets d’une immuable équité, nourri de joies sérieuses et durables, j’ai méprisé les jouets futiles que vous appelez vos sceptres et vos couronnes : je vous les ai laissé ramasser. Si j’avais voulu, moi aussi, j’aurais joui d’une gloire éphémère et brillé d’un éclat frivole. J’ai préféré être votre conseil, votre appui, votre maître à tous ! Disciples indociles, prenez garde ; si vous n’écoutez pas mes leçons, je saurai vous démasquer et vous empêcher d’égarer le siècle.

LE PEINTRE.

Une leçon, une petite leçon de peinture, je vous en prie. Tenez, voilà mon crayon. Faites une main, un pied, un nez, ce que vous voudrez, enfin.

LE POÈTE.

Improvisez une strophe, allons ! que nous voyions enfin ce que vous savez faire.

LE PEINTRE.

Non, non, qu’il joue de la lyre, et, s’il la fait parler, rendons-lui hommage.

LE PEINTRE et LE POÈTE.

J’y consens, allons !

LE CRITIQUE, prenant la lyre.

Et moi aussi, je consens à vous montrer que je sais mieux que vous les arts que vous professez. Je vais vous chanter, en vers alexandrins, une dissertation sur la peinture, et je m’accompagnerai de la lyre sur le mode ionique.

LE PEINTRE.

Ce sera superbe et vraiment neuf. Voyons !

LES DEUX AUTRES.

Voyons, commencez !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Allons ! toi, tu es celui sur lequel j’ai le plus compté !

Le critique pose tes doigts sur la lyre, et les retire avec un cri douloureux.

LES AUTRES.

Qu’est-ce que c’est ? que vous arrive-t-il ?

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Esprit de la lyre, tu triomphes !

LE CRITIQUE.

Infâmes ! vous ne m’aviez pas dit que ces cordes étaient tranchantes comme des lames de poignard. Je me suis coupé jusqu’aux os. Ah ! mon sang coule par torrents, et une douleur cuisante se communique à tous mes membres, Je succombe. Secourez-moi !

LE MAESTRO.

Il pâlit ; sa blessure saigne horriblement. C’est un châtiment céleste.

LE POÈTE.

Il va mourir. La justice divine se montre enfin, et confond la rage de l’envieux.

LE PEINTRE.

Puisse la source de son sang impur être à jamais tarie et ne pas donner la vie à une nouvelle race de polypes !

LE CRITIQUE, avec fureur.

Détestables scélérats ! ceci est une trahison. Vous m’avez tendu ce piège pour vous délivrer de moi, votre juge et votre maître. Mais vous ne jouirez pas longtemps de votre triomphe. Avant de mourir je briserai votre lyre, et nul après moi ne s’en servira.

Il prend la lyre et veut la briser. Hanz entre précipitamment et lui arrache la lyre.

HANZ.

Arrêtez ! vous êtes des hôtes de mauvaise foi, et vous mériteriez d’être chassés d’ici. Vous savez le prix inestimable que maître Albertus attache à cet instrument, et, non contents d’y toucher sans sa permission, vous voulez encore l’anéantir. Retirez-vous, misérables insensés, ou j’attirerai sur vous le ressentiment de maître Albertus et de toute son école. Tenez, les voilà tous qui viennent. Partez vite, ou je ne réponds de rien.

Le critique, le maestro, le peintre et le poète se retirent.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Méchant écolier ! je te ferai payer cher ton beau zèle. Disparaissons, car la figure du juif Jonathas ne serait pas vue de bon œil par tous ces marauds d’étudiants.

Il s’envole par la fenêtre.

 

 

Scène VIII


HANZ, ALBERTUS, HÉLÈNE, CARL, WILHELM


ALBERTUS.

Est-ce vous, Hanz, qui interrompez la leçon par ce charivari ?

HANZ.

Dieu m’en garde ! mon tympan en est encore affecté.

CARL.

Jamais, au mardi gras, je n’ai entendu de cornets plus grotesques.

WILHELM.

Dites plutôt que c’était la trompette du jugement dernier.

ALBERTUS.

Mais qui donc s’est permis, chez moi, cette mauvaise plaisanterie ? Est-ce que c’est la lyre d’Adelsfreit qui rend de pareils sons ?

HÉLÈNE, dans une sorte d’égarement.

La lyre a été violée, et la lyre s’est vengée. Elle a puni les profanateurs. La première partie de la prédiction de mon aïeul Adelsfreit est accomplie. Le temps est venu, et une force invincible me précipite vers l’abîme où je dois me briser.

Elle prend la lyre des mains de Hanz.

N’y touchez plus jamais, Hanz. C’est mon héritage. On appelle cela la folie.

ALBERTUS.

Mon Dieu ! Hélène a de nouveau perdu l’esprit.

HÉLÈNE, dans une sorte d’extase, tenant la lyre.

La lyre ! voici donc la lyre ! Ô lyre ! que je t’aime !

CARL.

Que dit-elle ? Voyez donc comme sa figure change !

HANZ.

Son visage blanchit comme l’aube, et ses yeux se noient dans une béatitude céleste.

ALBERTUS.

Jeune fille, qu’as-tu ? Une auréole lumineuse t’environne !

HÉLÈNE, parlant à la lyre.

Oh ! qu’il y a longtemps que je désirais te tenir ainsi ! Tu sais pourtant que je t’ai respectée comme une hostie sainte placée entre le ciel et moi !

CARL.

Quelles paroles étranges !

HANZ.

Quel langage sublime !

ALBERTUS.

Hélène, Hélène, prends garde. Tu as juré à ton père mourant de ne jamais toucher à cette lyre qu’il croyait enchantée. Les fantaisies des mourants doivent être sacrées comme les arrêts de la sagesse. Ma fille, craignez l’effet des sons sur votre cerveau débile !

CARL.

Chère Hélène, vous n’êtes pas bien. Je ne sais ce que tout cela signifie, mais écoutez maître Albertus ; c’est un homme sage et qui vous aime.

HÉLÈNE, parlant à la lyre.

Je ne t’ai point profanée, et mes mains sont pures, tu le sais bien. J’ai tant désiré te connaître et m’unir à toi ! Ne veux-tu pas me parler ? Ne suis-je pas ta fille ?

À Albertus et à Carl qui veulent lui ôter la lyre.

Laissez-moi, hommes ! je n’ai rien de commun avec vous. Je ne suis plus de votre monde.

À la lyre.

Je t’appartiens. Veux-tu enfin de moi ?

HANZ, à Albertus.

Ô maître ! laissez-la, respectez son extase. Voyez ! comme elle est belle ainsi, pliée jusqu’à terre sur un de ses genoux ! Voyez ! comme elle appuie avec grâce la lyre sur son autre genou, et comme ses bras d’albâtre entourent la lyre avec amour !

ALBERTUS.

Jeune enthousiaste, vous ne savez pas à quel péril elle s’abandonne ! Craignez pour sa raison, pour sa vie, qui déjà ont été compromises par le son de cette lyre !

HANZ.

Voyez, maître : ceci tient du prodige ; les rubans de sa coiffure se brisent et tombent à ses pieds ; sa chevelure semble s’animer comme si un souffle magique la dégageait de ses liens brillants, pour la séparer sur son front et la répandre en flots d’or sur ses épaules de neige. Oui, voilà ses cheveux qui se roulent en anneaux libres et puissants comme ceux d’un jeune enfant qui court au vent du matin. Ils rayonnent, ils flamboient, ils ruissellent sur son beau corps comme une cascade embrasée des feux du soleil, Ô Hélène ! que vous êtes belle ainsi ! Mais vous ne m’entendez pas !

ALBERTUS.

Hanz, mon fils, ne la regardez pas trop. Il y a dans la vie humaine des mystères que nous n’avons pas encore abordés, et que je ne soupçonnais pas, il y a un instant.

À part.

Oh ! moi aussi, je me sens troublé, je voudrais ne pas voir cette sibylle !

HÉLÈNE. Elle soutient la lyre d’une main et lève l’autre vers le ciel.

Voici ! le mystère s’accomplit. La vie est courte, mais elle est pleine ! L’homme n’a qu’un jour, mais ce jour est l’aurore de l’éternité !

La lyre résonne magnifiquement.

HANZ.

Ô muse ! ô belle inspirée ?

CARL.

Quelle mélodie céleste ! quel hymne admirable ! Mes oreilles n’ont jamais entendu rien de pareil, et moi, insensible d’ordinaire à la musique, je sens mes yeux se remplir de larmes, et mon esprit aborder des régions inconnues.

ALBERTUS, baissant la voix.

Taisez-vous, parlez bas du moins. Observez le prodige. Il y a ici beaucoup à apprendre. Ne voyez-vous pas que ses mains ne sont pas posées sur la lyre ? Son bras gauche seul soutient l’instrument appuyé sur son sein, et comme si les pulsations de son cœur brûlant, comme si un souffle divin émané d’elle suffisaient à faire vibrer les cordes, sans le secours d’aucun art humain, la lyre chante sur un mode inconnu quelque chose d’étrange.

HANZ.

Oh ! oui, je vois le miracle ! Je savais bien que cette créature appartenait à un monde supérieur ! Laissez-moi l’écouter, maître, elle n’a pas fini. Dieu ! dans quel ravissement elle plonge tout mon être ! Oh ! oui, maître, l’âme est immortelle, et, après cette vie, l’infini s’ouvrira devant nous !

CHŒUR DES ESPRITS DE L’HARMONIE. Hélène fait chanter la lyre, et Albertus s’entretient à voix basse par intervalles avec ses deux élèves. Les paroles que chantent les esprits ne sont pas entendues des hommes, et la mélodie de la lyre, qui en est l’expression, frappe seule leurs oreilles.

Le moment est venu pour toi, esprit notre frère, qu’un pouvoir magique retient captif au sein de cette lyre. Nous avons entendu ta voix mélodieuse, et nous viendrons voltiger autour de ta prison d’ivoire, jusqu’à ce que la main de cette vierge ait été assez puissante pour rompre le charme et te rendre à la liberté. Déjà tu n’es plus condamné au silence ; un souffle pur t’a ranimé. Espère : l’homme ne peut rien fixer, et ce qui a été ravi au ciel doit y retourner.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Ô mes frères, ô esprits bien-aimés, approchez-vous, descendez vers moi. Tendez la main. Arrachez-moi de cette prison, afin que j’aille voltiger avec vous dans l’air pur, au-dessus de la région stérile où végètent les hommes. Ô mes frères, ne m’abandonnez pas. Je soupire, je tremble, je souffre ; écoutez mes plaintes, écoutez mes pleurs timides, emportez-moi sur vos ailes de feu !

LES ESPRITS DE L’HARMONIE.

Le magicien t’a lié avec sept cordes de métal. Pour que tu sortes de la lyre, il faut qu’une main vierge de toute souillure ait rompu les sept cordes une à une ; mais il faut que ce soit la main d’une créature humaine. Nous ne pouvons que charmer ta douleur par nos chants et ranimer ton espoir par notre présence.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Oh ! plaignez-moi, consolez-moi, parlez-moi ; car je suis captif, et je soupire, je tremble, je souffre, je pleure !

ALBERTUS.

Le son de cette lyre est douloureux, et ce chant est d’une tristesse mortelle. Ô Hélène ! que se passe-t-il dans ton âme, pour que ton inspiration soit si déchirante ?

WILHELM.

Tout à l’heure le rythme était plus large, les sons plus puissants, l’inspiration plus triomphante. On eût dit d’un hymne, et maintenant on dirait d’une prière.

CARL.

Je n’y comprends rien, moi ; mais je souffre, et pourtant je ne puis m’arracher d’ici.

LES ESPRITS DE L’HARMONIE.

Frère, nous te parlerons de ta patrie, et tu seras consolé. Nous venons du blanc soleil, que les hommes, tes compagnons de misère, appellent Wega, et qu’ils ont consacré à la lyre. Ton soleil, ô jeune frère, est aussi pur, aussi brillant, aussi serein que le jour où un pouvoir magique t’en fit descendre pour habiter parmi les hommes. Il est toujours régi par le même son. C’est toujours le rayon blanc du prisme infini qui chante la vie de cet astre.

Les voisins, attirés par la musique, pénètrent dans le jardin et se pressent à la porte du cabinet d’Albertus.

UN AMATEUR.

Voilà un instrument peu usité, mais d’une qualité et d’une étendue de sons incomparables ; c’est sans doute un ouvrage de M. Meinbaker.

UN AUTRE AMATEUR.

Probablement. Mais n’êtes-vous pas stupéfait du talent de sa fille ? – Je ne crois pas qu’il y ait une pareille virtuose au monde. Et elle prétendait ne pas connaître la musique !

UN BOURGEOIS.

Messieurs, vous êtes placés derrière nous. Vous ne voyez pas. Avancez un peu, et expliquez-nous, vous qui êtes des connaisseurs, comment mademoiselle Meinbaker peut jouer de cet instrument sans toucher les cordes.

L’AMATEUR, lorgnant.

Ah ! c’est bizarre en effet ! Je n’avais pas remarqué.

UNE BOURGEOISE.

Ceci sent par trop la sorcellerie. J’ai envie de m’en aller. J’avais toujours soupçonné ce vieux sournois de Meinbaker de s’adonner à la cabale. Il n’allait jamais à l’église, et il était beaucoup trop lié avec maître Albertus, qui lui-même est un...

L’AMATEUR.

Rassurez-vous, madame ; il n’y a rien de moins sorcier que cette manière de jouer. Cette lyre est une espèce d’orgue qui est montée comme une horloge, et qui jouera, sans qu’on y touche, tant que la chaîne n’aura pas terminé un certain nombre de tours sur un pivot.

UNE JEUNE FILLE.

Je vous assure, monsieur, qu’Hélène joue avec ses yeux. Tenez, elle pâlit, elle rougit, son œil brille ou s’éteint ; et la musique devient lente ou rapide, douce ou bruyante, selon sa volonté. Je crains bien que la pauvre Hélène ne soit ensorcelée.

L’AUTRE AMATEUR.

Comment ! mademoiselle, vous ne voyez pas que ce que vous prenez pour votre amie Hélène est un automate auquel on a donné sa ressemblance ? On dirait d’Hélène, en effet ; mais c’est tout simplement une machine, et vous allez la voir s’arrêter. Les yeux sont d’émail et tournent au moyen d’un ressort. La respiration est produite par un soufflet placé dans le corps du mannequin...

LES ESPRITS.

Nous t’avons assez parlé. Maintenant, occupe-toi de ta libératrice, songe qu’elle seule peut briser le charme ; c’est à toi de l’instruire et de te révéler à elle, si son intelligence peut s’élever jusqu’à toi.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Eh quoi ! mes frères, déjà ! Que voulez-vous que je devienne sans vous dans mon cercueil d’ivoire ? Que puis-je dire à une fille des hommes ? elle n’entendra pas mon langage. Oh ! je tremble, je souffre, je pleure !

HÉLÈNE, s’interrompant et se levant avec énergie.

Tu as parlé ! Tu as dit : « Je souffre, je pleure ! » Qui donc es-tu ?

LA JEUNE FILLE, à l’amateur.

Voyez si c’est un automate.

ALBERTUS.

Hélène, c’est assez ; la lyre a bien parlé, ne poussez pas l’épreuve plus loin. Le son de cet instrument est trop puissant pour des oreilles humaines, il trouble les idées et peut égarer la raison.

Il lui ôte la lyre.

HÉLÈNE.

Que faites-vous ? Laissez, laissez-la-moi.

Elle tombe évanouie.

HANZ.

Ô maître ! pourquoi lui ôter la lyre ? vous allez la tuer. Maître, elle semble morte, en vérité.

ALBERTUS.

N’aie pas peur, ce n’est rien. La commotion électrique de la lyre en vibration devait produire cette crise. Carl, Wilhelm, emportez-la, je vous prie, Vite ! place ! place ! qu’on la mette à l’air !

HÉLÈNE, se ranimant, repousse Wilhelm.

Ne me touche pas, Wilhelm ; je ne suis pas ta fiancée. Je ne serai jamais à toi. Je ne t’aime pas. Tu es un étranger pour moi. J’appartiens à un monde où tu ne saurais pénétrer sans mourir ou sans te damner.

WILHELM.

Ô mon Dieu ! que dit-elle ? Elle ne m’aime pas !

CARL.

Hanz l’avait bien dit.

ALBERTUS.

Ma fille, vous parlez sans raison, et vous penserez autrement demain. Donnez-moi votre bras, que je vous reconduise à votre chambre.

HÉLÈNE.

Non, maître Albertus, s’il vous plaît, je n’irai pas. Je sortirai dans la campagne. J’irai voir le lever de la lune sur le lac.

THÉRÈSE.

Vous ne parlez pas à notre maître avec le respect que vous lui devez. Revenez à vous, Hélène. Toute la ville vous entend et vous voit.

HÉLÈNE.

Je ne vois et n’entends personne. Rien n’existe plus pour moi. Je suis seule pour toujours.

ALBERTUS.

Hélas ! la crise a été trop forte ! sa raison est perdue... Hélène, Hélène, obéissez-moi ! je suis votre père. Rentrez chez vous.

HÉLÈNE.

Je n’ai point de père. Je suis la fille de la lyre, et je ne vous connais pas. Il y a longtemps que vous me faites souffrir en me condamnant à des travaux d’esprit qui sont contraires à mes facultés. Mais vos grands mots et vos grands raisonnements ne sont pas faits pour moi. Le temps de vivre est venu, je suis un être libre, je veux vivre libre ; adieu !...

Elle s’enfuit à travers le jardin.

ALBERTUS.

Hanz, Wilhelm, suivez-la, et veillez sur ses jours.

Aux autres élèves.

Mes amis, excusez-moi ; ce malheur imprévu m’ôte la force de reprendre la leçon.

Tous sortent.

 

 

Scène IX

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, LA LYRE


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Esprit opiniâtre, qui pourrais recevoir de moi, en un instant, la liberté et la vie ; puisque tu préfères passer par les sept épreuves et sortir lentement de ta prison, au gré d’un homme, attends-toi à souffrir. J’ai assez de pouvoir sur tout ce qui appartient à la terre pour augmenter tes douleurs et prolonger ton agonie. Tu méprises mon secours. Au lieu de venir avec moi habiter les régions de révolte et de haine, tu préfères retourner à un Dieu injuste qui te livre, pour la moindre faute, au caprice et au joug de l’homme. Je mettrai de telles pensées dans le cœur d’Hélène, que tu te repentiras de m’avoir repoussé.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Hélène ne t’appartient pas.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Mais Albertus m’appartiendra !

L’ESPRIT.

Que Dieu le protège !

 

 

ACTE II

 

LES CORDES D’OR

 

 

Scène première

 

HÉLÈNE, étendue sur des coussins, dort en plein air, ALBERTUS s’approche avec précaution

 

Une terrasse chez Albertus.

ALBERTUS.

Voici l’heure où elle exhale son hymne au soleil levant... Elle repose encore Caché là, sous ces lauriers-roses, je pourrai la voir et l’entendre à mon aise... Quand elle se croit seule, elle tire de sa lyre des mélodies plus étranges... Ô femme inexplicable ! créature sans égale, ou du moins sans analogue sur la terre ! quel lien mystérieux unit donc ta destinée à celle de cet instrument de musique ? Pourquoi le tiens-tu ainsi embrassé pendant ton sommeil, comme une mère craignant qu’on ne lui ravisse son enfant ? Que tu es belle ainsi, ignorante de ta beauté ! Hélène ! Hélène ! je ne profane point ton chaste sommeil par des regards de convoitise ! Ta forme est belle, à ce que disent les autres ; mais je n’en sais rien. Si j’admire ton front, et tes yeux, et ta longue chevelure, c’est parce qu’à travers ces signes extérieurs, qu’on appelle la beauté physique, je contemple ta beauté intellectuelle, ton âme immaculée. C’est ton esprit que j’aime, ô vierge mélancolique ! c’est lui seul que je veux connaître et posséder. C’est pour m’unir intimement avec lui que je veux pénétrer la langue inconnue par laquelle il se manifeste... La voici qui s’éveille. Elle redresse la lyre, elle l’appuie contre son sein... Ses mains languissantes ne touchent point les cordes... et pourtant les cordes s’émeuvent, la lyre résonne... Prodige qui échappe à toutes mes recherches !...

Il se cache. La lyre résonne magnifiquement.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Éveille-toi, fille des hommes, voici ton soleil qui sort de l’horizon terrestre. Prosterne ton esprit devant cette parcelle de la lumière infinie. Ce soleil n’est point Dieu, mais il est divin. Il est un des innombrables diamants dont est semé le vêtement de Dieu. La création est le corps ou le vêtement de Dieu ; elle est infinie comme l’esprit de Dieu. La création est divine ; l’esprit est Dieu.

Fille des hommes, je suis une parcelle de l’esprit de Dieu. Cette lyre est mon corps ; le son est divin, l’harmonie est Dieu. Fille des hommes, ton être est divin, ton amour est Dieu.

Dieu est dans toi comme un rayon qui te pénètre ; mais tu ne peux voir le foyer d’où ce rayon émane, car ce soleil de l’intelligence et de l’amour nage dans l’infini ; Comme un des atomes d’or que tu vois étinceler et monter dans ce rayon de l’orient, ô vierge ! il faut briller et monter vers le soleil qui ne se couche jamais pour les purs esprits appelés à le contempler.

Fille des hommes, épure ton cœur, façonne-le comme le lapidaire épure un cristal de roche en le taillant, afin d’y faire jouer l’éclat du prisme. Fais de toi-même une surface si limpide, que le rayon de l’infini te traverse et t’embrase, et réduise ton être en poussière, afin de t’assimiler à lui et de te répandre en fluide divin dans son sein brûlant, toujours dévorant, toujours fécond.

La lyre se tait.

CHŒUR DES ESPRITS CÉLESTES.

Écoute, écoute, ô fille de la lyre ! les divins accords de la lyre universelle. Tout cet infini qui pèse sur ton être, et qui l’écrase de son immensité, peut s’ouvrir devant toi, et te laisser monter comme une flamme pure, comme un esprit subtil ! Que tes oreilles entendent et que tes yeux voient ! Tout est harmonie, le son et la couleur. Sept tons et sept couleurs s’enlacent et se meuvent autour de toi dans un éternel hyménée. Il n’est point de couleur muette. L’univers est une lyre. Il n’est point de son invisible. L’univers est un prisme. L’arc-en-ciel est le reflet d’une goutte d’eau ; l’arc-en-ciel est le reflet de l’infini : il élève dans les deux sept voix éclatantes qui chantent incessamment la gloire et la beauté de l’Éternel. Répète l’hymne, ô fille de la lyre ! unis ta voix à celle du soleil. Chaque grain de poussière d’or qui se balance dans le rayon solaire chante la gloire et la beauté de l’Éternel ; chaque goutte de rosée qui brille sur chaque brin d’herbe chante la gloire et la beauté de l’Éternel ; chaque flot du rivage, chaque rocher, chaque brin de mousse, chaque insecte chante la gloire et la beauté de l’Éternel !

Et le soleil de la terre, et la lune pâle, et les vastes planètes, et tous les soleils de l’infini avec les mondes innombrables qu’ils éclairent, et les splendeurs de l’éther étincelant, et les abîmes incommensurables de l’empyrée, entendent la voix du grain de sable qui roule sur la pente de la montagne, la voix que l’insecte produit eu dépliant son aile diaprée, la voix de la fleur qui sèche et éclate en laissant tomber sa graine, la voix de la mousse qui fleurit, la voix de la feuille qui se dilate en buvant la goutte de rosée ; et l’Éternel entend toutes les voix de la lyre universelle. Il entend ta voix, ô fille des hommes ! aussi bien que celle des constellations ; car rien n’est petit pour celui devant lequel rien n’est grand, et rien n’est méprisable pour celui qui a tout créé !

La couleur est la manifestation de la beauté ; le son est la manifestation de la gloire. La beauté est chantée incessamment sur toutes les cordes de la lyre infinie ; l’harmonie est incessamment vivifiée par tous les rayons du soleil infini. Toutes les voix et tous les rayons de l’infini tressaillent et vibrent incessamment devant la gloire et la beauté de l’Éternel !

ALBERTUS.

D’où vient donc qu’Hélène semble écouter des sons inappréciables à mon oreille ? la lyre est muette, et cependant Hélène est ravie en extase, comme si quelque chose planait sur elle en lui parlant... La voici qui reprend la lyre, comme pressée de répondre. Qu’a-t-elle donc entendu ?

La lyre résonne.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Ô mes frères ! parlez encore à la fille des hommes ! Aidez-moi à l’instruire, afin qu’elle me connaisse, qu’elle m’aime et qu’elle me délivre. Faites-lui comprendre les mystères de l’infini, et la grandeur et l’immortalité de l’homme, cet atome divin que le souffle de Dieu aspire sans cesse pour nourrir et peupler un autre abîme de l’infini.

La lyre se tait.

CHŒUR DES ESPRITS.

Ô esprit enchaîné ! tu dois passer par plusieurs épreuves ; lié par la conjuration des sept cordes, tu ne peux être délié que par la souffrance. Tel est le destin de tout ce qui réside dans l’humanité. Cette terre est une terre de douleurs. On n’y descend que pour l’expiation, en n’en sort que par l’expiation.

La lyre résonne.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Ô purgatoire ! ô attente ! ô effroi ! Perdrai-je donc le sentiment de l’infini ? Faudra-t-il que je nage dans le doute et dans l’ignorance comme les hommes mortels ? Faudra-t-il que j’erre dans les ténèbres, privé de la lumière divine ?... Fille des hommes, faudra-t-il que j’habite ton âme, prison plus sombre et plus froide que la lyre ?

Hélène porte ses mains sur les cordes de la lyre, et les fait vibrer fortement.

ALBERTUS.

Qu’entends-je ! Quelle harmonie nouvelle ! Quels sons puissants et doux à la fois ! Ceci est une musique moins savante et plus suave... Il me semble que je vais la comprendre... Mais que vois-je ?... Hélène touche les cordes, c’est son âme qui parle...

L’ESPRIT D’HÉLÈNE, tandis qu’Hélène joue de la lyre. Les paroles d’Hélène ne sont entendues que par les esprits. Le son de la lyre en est l’expression mystérieuse pour les oreilles humaines.

Que crains-tu de moi, esprit ingrat et rebelle ? Tu n’es point Dieu, comme tu t’en vantes ; tu es fils des hommes, toi aussi, fils de la science et de l’orgueil ! Regarde-moi, et vois si je ne suis point aussi pur que le plus pur cristal. Vois si je ne suis pas inondé du rayon de l’infini, embrasé par le regard de Dieu ! Ne me dédaigne point, parce que j’habite le sein d’une vierge mortelle ; cette vierge est une hostie sans tache ; un amour céleste peut lui inspirer de s’offrir pour toi en holocauste, et d’assumer sur elle l’expiation à laquelle tu es condamné.

Hélène cesse de jouer. La lyre résonne d’elle-même.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Je t’ai entendue, je t’ai vue, ô vierge immaculée ! Tu me comprends, tu me parles, ton être s’est révélé à moi ! Dieu l’a permis. Tu m’aimes ! et moi aussi je t’aime ; car je te vois, et tu me sembles la plus belle des étoiles. Oh ! qu’un hymen céleste nous rassemble ! Unies pour jamais, fondues l’une dans l’autre, nos âmes iront habiter l’infini des mondes.

HÉLÈNE, laissant tomber la lyre sur les coussins.

Assez ! laisse-moi. Ton embrassement me consume, je succombe...

Elle tombe évanouie.

ALBERTUS.

Voici la crise cataleptique où elle tombe tous les jours, à la même heure, après avoir fait résonner la lyre... Ce sommeil qui ressemble à la mort, cet accablement qui m’effrayait tant les premières fois, ne me cause plus de trouble. Il répare ses forces et semble une fonction naturelle de cette organisation particulière. Je vais appeler sa gouvernante et me livrer en secret à l’examen de la lyre.

 

 

Scène II

 

ALBERTUS, HANZ

 

Dans le cabinet de maître Albertus. Albertus est assis devant sa table ; la lyre est posée devant lui, parmi des livres et des papiers épars.

ALBERTUS.

La musique est une combinaison algébrique des divers tons de la gamme, propre à égayer l’esprit d’une manière indirecte, en chatouillant agréablement les muscles auditifs ; chatouillement qui réagit sur le système nerveux tout entier. D’où il résulte que le cerveau peut entrer dans une sorte d’exaltation fébrile, ainsi qu’on l’observe chez les dilettanti.

HANZ.

Ô maître ! la musique est tout autre chose, croyez-moi.

ALBERTUS.

La musique peut exprimer des sentiments... mais rendre des idées... mais seulement peindre des objets... c’est impossible ! À moins qu’elle ne soit une magie, comme plusieurs le prétendent. Cependant voici des notes, des clefs, des portées, des signes pour marquer la mesure, d’autres signes pour hausser ou baisser l’intonation... Ce ne sont point là des signes cabalistiques. Ils tombent sous le sens le plus vulgaire et sont soumis à une logique invariable.

HANZ.

Ce sont les éléments simples et connus dont la combinaison devient un mystère, une magie si vous voulez, sous l’inspiration du génie : la langue de l’infini.

ALBERTUS.

Mais le langage de cette lyre est, dites-vous, un fait exceptionnel, unique, complètement en dehors de la science des musiciens : je n’en sais rien, je n’y crois pas ; n’importe ! j’accepte l’hypothèse, et je dis que la musique n’est qu’une récréation, ce qu’on appelle avec raison un art d’agrément.

HANZ.

Le prétendu magicien qui a créé ce talisman se serait donc servi des sons, comme d’autres magiciens se sont servis de mots arabes ou de signes astronomiques ? tout cela dans le même but, qui est de marquer, par des formules quelconques, les mystérieuses évolutions de la science des nombres, science qui, selon eux, présiderait aux lois de l’univers sans l’action providentielle d’une force intelligente ? Maître, vous croiriez à la magie plutôt qu’à la musique !

ALBERTUS.

Hélas ! j’ai creusé laborieusement cette mine obscure et profonde qu’on appelle la cabale, espérant y trouver quelques vérités cachées sous un fatras de mensonges et d’aberrations... Je n’ai rien trouvé que l’imposture et l’ignorance des temps grossiers, éléments fatals de l’humanité, qui, à chaque instant, posent des bornes au progrès de l’esprit... Aujourd’hui même, n’essaie-t-on pas de faire revivre la sorcellerie, la puissance des charmes et l’empire des charlatans, sous le nom de magnétisme ? C’est la magie des temps modernes.

Et pourtant l’esprit du sage s’arrête devant des faits d’un ordre nouveau et qui détruisent tout l’ordre des lois connues. Que doit-il conclure en présence de prodiges auxquels ses sens ne peuvent refuser de se soumettre ? En théorie, il doit à la postérité de ne rien rejeter comme impossible. En fait, il se doit à lui-même de se méfier du témoignage de ses sens jusqu’à ce que sa raison se soit mise d’accord avec l’expérience.

HANZ.

Mon Dieu ! mon Dieu ! serait-il possible que l’homme eût végété jusqu’ici sur cette terre infortunée sans oser lever le voile épais qui le tient abruti, tandis qu’il ne faudrait à tous que ce qui a été départi à quelques esprits supérieurs, la force et la confiance d’arracher ce bandeau et de percer ces ténèbres ! Eh quoi ! au sein des générations aveugles qui se sont traînées sur la face du globe, sans autre espoir que les promesses fallacieuses des prêtres, sans autre consolation que le rêve vague et flottant d’une autre vie, sans autre morale qu’une jouissance brutale ou un renoncement absurde... des saints, des astrologues, des magiciens, des sibylles, enfin, de quelque nom qu’on les appelle, des hommes illuminés, auraient ; dans tous les temps, vécu en commerce avec les purs esprits du monde invisible, sans pouvoir associer leurs semblables à la connaissance de vérités consolantes et sublimes ! Quoi ! ils auraient vu face à face Dieu, ou ses anges, ou les esprits ses ministres, sans réussir à promulguer une foi basée sur la certitude, sur le témoignage des sens joint à celui de l’esprit ! Clouée sur le seuil d’une vie amère et désolée, l’humanité aurait vu quelques élus franchir ces portiques du monde idéal, et, pour se venger de leur bonheur, elle les aurait condamnés au gibet, au bûcher, à l’infamie, au ridicule, au martyre sous toutes les formes !

ALBERTUS.

Oh ! s’il en était ainsi, que notre philosophie serait ridicule et méprisable ! C’est nous autres qu’il faudrait fouetter sur les places publiques, et mettre au pilori comme faussaires et blasphémateurs !

HANZ.

Maître, est-ce vers les sorciers, est-ce vers les philosophes que vous penchez en cet instant ?

ALBERTUS.

Que t’en semble à toi-même, apprenti philosophe ? Attends-tu de ma réponse la solution du grand problème de ta croyance ? Si tu doutes de ma conviction en cet instant, c’est que tu n’es pas bien sûr de la tienne propre, et s’il faut tout te dire, mon cher Hanz, je te soupçonne fort depuis quelque temps de te perdre un peu dans les nuages de l’illuminisme. Ne serais-tu point affilié à quelque société secrète ?

HANZ.

Depuis quelque temps vous me raillez, mon bon maître, pour détourner mes questions. Je me réjouirais de vous voir en si joyeuse fumeur si je ne savais que, chez les esprits sérieux, l’ironie n’est pas l’indice du calme et du contentement intérieur. Vous professez toujours avec un talent admirable ; mais, s’il faut tout vous dire, vos leçons ne me semblent plus aussi claires, ni vos conclusions aussi victorieuses. Il semble qu’une nouvelle série d’idées, encore confuses et impossibles à formuler, soit venue interrompre l’unité de votre doctrine. Vous paraissez gêné avec vous-même, et je suis certain d’une chose ; c’est qu’avant peu vous fermerez votre cours sans l’achever, parce que le doute s’empare de vous relativement à votre passé, et peut-être qu’une grande lumière se lève sur vous pour vous révéler votre avenir.

ALBERTUS.

J’entends ! Mes élèves doutent de ma loyauté ; ils se demandent si j’ai transigé avec quelque puissance, et ils attendent dans un silence railleur que je leur révèle peu à peu mon apostasie...

HANZ.

Ô mon maître ! pour parler ainsi, il faut que vous ayez perdu la noble sérénité de votre âme. Nous vous aimons, nous vous respectons, et nul d’entre nous ne vous accuse. Seulement, nous voyons qu’une secrète inquiétude vous ronge, et nous en souffrons, parce que nous étions habitués à trouver dans vos enseignements des espérances et des consolations que nous n’y trouvons plus ; que deviennent les passagers quand le pilote a perdu sa route parmi les écueils ?

ALBERTUS.

Mon ami, nous reprendrons cet entretien ; maintenant laisse-moi seul. Je suis agité en effet, et je ferais peut-être bien de suspendre mon cours. Un monde nouveau s’est ouvert devant moi ; je n’ose encore y pénétrer qu’en tremblant ; c’est que je ne peux point y entrer tout seul. Je sais que j’entraînerai à ma suite les esprits qui ont mis leur confiance en moi, et je ne veux point disposer à la légère du dépôt sacré des consciences.

HANZ.

C’est un scrupule digne de vous. Je vous laisse, maître ; puissiez-vous retrouver la paix de l’âme !

 

 

Scène III

 

ALBERTUS, seul

 

Qu’il me tardait de me voir seul ! Ah ! celui qui prend sur soi la responsabilité des croyances et des principes d’autrui, celui qui ose se mêler d’enseigner et de diriger d’autres hommes, ne sait pas de quel fardeau il écrase sa vie ! Celui qui fait de la sagesse une profession est bien fou et bien malheureux quand il n’est pas un vil imposteur ! Au moment où il croit posséder la vérité, au moment où il monte en chaire pour la proclamer, ses yeux se troublent, les ténèbres descendent autour de lui, des lueurs confuses s’agitent dans un lointain obscur, et sa bouche prononce des mots qui n’ont plus de sens pour son esprit. Tout n’est qu’orgueil et mensonge dans la vaine science de l’homme. Il ne sera peut-être pardonné là-haut qu’à celui qui aura su douter et se taire !

Prenant la lyre.

Pourtant il n’y a pas d’effet sans cause ; ceci n’est point une vielle organisée, un accordéon, comme je le laisse croire. Je l’ai démontée pièce à pièce ; j’en ai examiné attentivement toutes les parties, et les sons magnifiques que cet instrument produit ne sont dus qu’aux proportions savantes et au rapport parfait de ses parties diverses. J’en fais vibrer les cordes sonores, et sans doute ma main ne les profane pas ; car leur vibration ne porte pas le trouble dans mon être ; mais il me serait impossible d’en tirer d’autre harmonie que les simples accords qu’une faible notion de la musique me permet de former. Mes doigts les cherchent et les trouvent ; mon oreille les écoute et les juge ; mais jamais ma pensée ne pourrait éveiller un son sur ces cordes ; et pourtant la pensée d’Hélène les émeut et en fait distiller des chants sublimes, sans le secours de l’art, sans l’aide du toucher... L’effet est bien constaté, je dois en chercher la cause. Négliger de la trouver, serait le fait d’une lâche paresse ou d’un orgueil imbécile... D’où vient pourtant que je tremble en abordant ce sujet ?... Il y a là, devant moi, comme un fleuve de feu, d’où s’élèvent des tourbillons de fumée... Il me semble que, comme les astrologues du moyen-âge, je vais quitter l’air pur des deux et la lumière du soleil pour les ténèbres de l’enfer et les prestiges de Satan... Je saurai pourtant vaincre ces frivoles terreurs... Il n’y a désormais pour l’imagination de l’homme ni Tartare ni démons ; il y a le doute, il y a le néant plus affreux encore !... Soutiens-moi, espérance divine, fruit de mes longs travaux et de ma pénible austérité !

 

 

Scène IV

 

ALBERTUS, MÉPHISTOPHÉLÈS, sous la figure du juif

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Dans cette disposition-là, tu me plais fort ; je vais enfoncer quelques aiguillons de curiosité dans ta cervelle paresseuse.

Haut.

Je m’incline jusqu’à terre devant votre Stoïcisme.

ALBERTUS.

Je suis votre serviteur. Que me voulez-vous ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Votre Infaillibilité ne me fait pas l’honneur de me remettre !

ALBERTUS.

À moins que je ne vous aie vu dans un hôpital de fous.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Votre Austérité plaisanté, je suis le bon israélite Jonathas Taër.

ALBERTUS.

En effet, je vous reconnais maintenant ; mais, comme le bruit de votre mort à couru ici, mon esprit ne se prêtait pus à cette reconnaissance.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’ai été fort malade à Hambourg. Tous les médecins m’avaient condamné ; mais, au moment où l’on prétendait qu’il fallait me porter eu terre, je me suis trouvé sur pieds, grâce à un topique que m’apporta une tireuse de cartes. Je crois bien que, pour n’en avoir pas le démenti, ces messieurs ont fait enterrer une bûche à ma place. Ma guérison eût ruiné leur réputation.

ALBERTUS.

Et pourquoi ? Vous eussiez pu avoir raison tous. Votre maladie était mortelle ; mais les juifs ont la vie si dure !... Voyons, que désirez-vous ? Pas de compliments inutiles, je vous prie. Mon temps ne m’appartient pas toujours.

MÉPHISTOPIIÉLÈS, à part.

Faquin ! qui sait mieux que moi le temps que tu perds à caresser des lubies ?

Haut.

Mon cher maître, je viens vous proposer une affaire.

ALBERTUS.

Oh ! c’était votre refrain avec mon pauvre ami Meinbaker. Mais, avec moi, quelle affaire pourriez-vous avoir ? Je n’ai rien, et ne désire que ce que j’ai.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh ! j’ai là, dans ma poche, des papiers qui, j’en suis sûr, vous tenteront.

ALBERTUS.

Des papiers ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un manuscrit précieux.

ALBERTUS.

Voyons-le... Mais non, vous ne faites rien pour rien, et je ne pourrais vous payer. Ne me tentez pas. Gardez-le.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh ! la vue n’en coûte rien. Ce sont des parchemins qui m’échurent en payement dans la vente qu’on fit après la mort de maître Meinbaker. J’étais un de ses créanciers, et, comme tant d’autres, je fus ruiné.

ALBERTUS.

Quand un juif se plaint, c’est signe qu’il est content. De qui donc est ce manuscrit ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

De quel autre pourrait-il être que du grand luthier, poète, compositeur, instrumentiste et magicien, Tobias Adelsfreit ?

ALBERTUS.

Ah ! j’ai vu beaucoup de son écriture.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’en suis bien aise ; vous pourrez constater l’authenticité de celle-ci.

Il étale de vieux cahiers sur la table.

ALBERTUS.

En effet, elle me paraît incontestable. Voilà son seing et son cachet... Contrats de vente de divers instruments... inventaires de magasin, à diverses époques, avec la date de la confection des instruments... Tout cela est sans importance. Mais ce livre couvert de figures bizarres à demi effacées par le temps... c’est encore son écriture. Voyons donc, sont-ce des vers ?... Non... Voici des essais de composition musicale, pensées lyriques d’une grande valeur sans doute pour les curieux, ou d’un grand mérite pour les artistes... Que vois-je ici ? des mots sans suite... des phrases tronquées, jetées là pour memento et dont il serait oiseux ou impossible de reconstruire le sens...

Se parlant à lui-même et oubliant la présence de Méphistophélès.

Ah ! maintenant, des signes cabalistiques, de la magie ! J’en étais sûr ! nos pères ne pouvaient sortir de leurs grossières perceptions que pour tomber dans des superstitions plus grossières encore. Dois-je m’en étonner ? Moi qui vis dans un siècle plus éclairé et qui juge froidement les erreurs du passé, j’ai pourtant dix fois par jour la tentation de croire à ces absurdités ! C’est une conséquence du besoin impérieux que l’homme éprouve de sortir du positif par une porte ou par une autre, fût-ce par celle qui conduit à la folie !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Tu seras content. Cette porte est large, et tu y passeras sans te gêner.

Haut.

Maître, il ne faut pas que votre Érudition méprise les caractères de nécromancie. Nos pères exprimaient souvent dans cette langue barbare des idées aussi sages et aussi philosophiques que vous pourriez les émettre aujourd’hui ; et lors même que ces idées vous sembleraient vagues et mystérieuses, elles auraient toujours une certaine profondeur qui vous donnerait à penser si vous pouviez les lire.

ALBERTUS.

Vous vantez votre marchandise avec beaucoup d’esprit, maître Jonathas ; mais je vous dirai que cela me tente peu. Adelsfreit a écrit de bonnes poésies ; mais je n’en vois point dans ces recueils. La musique et la magie sont aussi peu de mon ressort l’une que l’autre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et si cette prétendue magie n’était qu’une forme mystérieuse pour exprimer librement des idées plus avancées que la barbarie du siècle n’eût voulu les admettre ? Si vous alliez, en cherchant bien, y découvrir une source d’aperçus nouveaux et de révélations inattendues ? Par exemple, si je vous traduisais littéralement ce passage-ci...

Il prend un des parchemins et lit.

« Un temps viendra où les hommes auront tous l’intelligence et le sentiment de l’infini, et alors ils parleront tous la langue de l’infini : la parole ne sera plus que la langue des sens, l’autre sera celle de l’esprit. »

ALBERTUS.

Qu’entend-il par l’autre ?... La musique ?

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Ah ! nous commençons à dresser l’oreille.

Haut et continuant de tire.

« Tout être intelligent sera une lyre, et cette lyre ne
chantera que pour Dieu. La langue des rhéteurs et des dialecticiens sera la langue vulgaire.

« Et les êtres intelligents entendront les chants du monde supérieur. Comme l’œil saisira le spectacle magnifique des cieux et surprendra les merveilles cachées de l’ordre infini, l’oreille saisira le concert sublime des astres et surprendra les mystères de l’harmonie infinie.

« Ceci ne sera pas une conquête des sens, mais une conquête de l’esprit. C’est l’esprit qui verra le mouvement des astres, c’est l’esprit qui entendra la voix des astres. L’esprit aura des sens, comme le corps a des sens. Il se transportera dans les mondes de l’infini et franchira les abîmes de l’infini. Cette œuvre est commencée sur la terre. L’homme s’élève, par chaque siècle, de cent mille et de cent millions de coudées au-dessus du limon dont il est sorti. Il y a loin des Corybantes que le choc des boucliers d’airain mettait en fureur aux chrétiens qui se prosternent en écoutant les soupirs de l’orgue.

« L’homme comprendra enfin que si le métal a une voix ; si le bois, si les viscères et le larynx des animaux, si le vent, si la foudre, si l’onde ont une voix ; si lui-même a, dans ses organes matériels, une, puissante voix ; son âme, et l’univers, qui est la patrie de son âme, ont des voix pour s’appeler et se répondre. Il comprendra que la puissance de l’harmonie n’est pas dans le son produit par le bois ou le métal, encore moins dans le puéril exercice des doigts ou de la glotte, pas plus que le mouvement perpétuel n’est dans les machines de bois ou de métal que peut créer une main industrieuse. Les sens ne sont que les serviteurs de l’esprit ; et ce que l’esprit ne comprend pas, la main ne peut le créer.

« Je créerai une lyre qui n’aura pas d’égale. L’ivoire le plus solide, l’or le plus pur, le bois le plus sonore, y seront employés. J’y déploierai toute la science du musicien, tout l’art du luthier. Les mains les plus habiles et les plus exercées n’en tireront pourtant que des chants vulgaires, si l’esprit ne les dirige, et si le souffle divin n’embrase l’esprit.

« Ô lyre ! l’esprit est en toi comme il est dans l’univers ; mais tu seras muette si l’esprit ne te parle... »

Eh bien ! maître, commencez-vous à comprendre ?

ALBERTUS.

Certainement, tout ceci a un sens poétique d’un ordre assez élevé peut-être, mais pour moi excessivement vague.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ne vous rebutez pas. Cherchez longtemps ce sens mystérieux. Il serait possible qu’Adelsfreit ne l’eût pas entrevu clairement lui-même. Les hommes les plus doués du sentiment de l’idéal n’ont encore que des lueurs. Une idée est l’œuvre à laquelle travaillent plusieurs générations d’hommes supérieurs : à eux tous, ils la complètent ; mais chacun d’eux l’a formulée, imparfaitement, à sa manière, et il vous faut combiner ensemble ces divers éléments dans l’alambic de votre cerveau pour en tirer la quintessence.

ALBERTUS.

Vous parlez trop bien pour un simple brocanteur, maître Jonathas. Je vous soupçonne de faire ce métier pour la forme et d’être au fond adonné à des études que vous ne voulez pas laisser paraître. Voyons, qu’êtes-vous ? philosophe ou nécromant ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

L’un et l’autre, monsieur !

ALBERTUS.

Comme au moyen âge ? cela ne se voit plus. Vous êtes le dernier de cette race.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je suis de mon siècle beaucoup plus que vous-même, mon respectable maître. Je suis à la fois adepte de la raison pure et partisan du magnétisme ; je suis spiritualiste-spinosiste ; je ne rejette rien, j’examine tout, je choisis ce qui m’est le plus facile à pratiquer. Je vois les choses de haut, car je suis un peu sceptique. Je suis d’ailleurs très sympathique à toutes les idées nouvelles et à toutes les anciennes. En un mot, je suis éclectique, c’est-à-dire que je crois à tout, à force de ne croire à rien.

ALBERTUS.

Si vous plaisantez, du moins vous vous moquez de vous-même avec beaucoup d’esprit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous me trouvez un peu fou, mon bon monsieur. Prenez garde, vous, d’être un peu trop sage. J’ai beaucoup suivi vos cours depuis quelque temps : quoique, perdu dans la foule, je n’aie jamais cherché à attirer vos regards, je suis peut-être le seul homme qui vous ait compris et qui vous connaisse bien.

ALBERTUS.

Vous, monsieur !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans doute ! je sais que vous êtes précisément le contraire de moi. Vous ne croyez à rien, à force de croire à tout. Allons ! je ne veux pas vous déranger plus longtemps ; je vous laisse ces papiers, je présume que vous les lirez avec plaisir : vous connaissez le caractère arabe, et plus vous examinerez ces choses, plus vous y prendrez goût.

ALBERTUS.

Mais je ne puis vous les acheter...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vous les prête ; je serai toujours à temps de m’en défaire. Je ne vous demande pour payement que la faveur de venir causer quelquefois avec vous. Oh ! vous n’en serez pas fâché ! Je m’entends un peu à tout, même à la musique ; et, si vous voulez, nous ferons ensemble un ouvrage pour expliquer le phénomène harmonico-magnétique qui fait jouer cette lyre toute seule entre les bras d’Hélène.

ALBERTUS.

Hélène ! que savez-vous d’Hélène ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oh ! votre belle pupille n’est pas tellement cachée dans votre maison que le bruit de sa folie miraculeuse ne se soit répandu dans la ville. D’ailleurs, je me suis souvent tenu ici près pendant qu’elle magnétisait sa lyre, et j’ai reconnu, aux sons qu’elle en tirait, la nature de l’instrument aussi bien que celle de la catalepsie.

ALBERTUS.

Monsieur, vous parlez là d’une chose qui m’intéresse beaucoup, et, si vous avez quelques notions sur ce phénomène, je vous prie, au nom de la science et au nom de la vérité, de me les communiquer.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Oui-dà ! vous n’êtes pas dégoûté, monsieur le philosophe ! mais vous auriez trop de raison pour comprendre ce que je me hasarderais à vous expliquer.

ALBERTUS.

Peut-être, au contraire, n’en aurais-je pas assez. Pourtant je m’efforcerai de me dégager de tout orgueil philosophique.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non, vous avez trop de préjugés !... La raison, c’est-à-dire l’amour obstiné de l’évidence, est la plus opiniâtre des idées fausses.

ALBERTUS.

Hélas ! monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez ; et peut-être étiez-vous plus près de la vérité que vous ne le pensiez, en me disant tout à l’heure qu’à force de croire à tout je ne croyais à rien.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ah ! prenez garde de vous amender jusqu’au blasphème, mon pauvre ami. Il faut pourtant croire à quelque chose, ne fût-ce qu’à sa propre ignorance.

ALBERTUS.

Je suis payé pour croire à la mienne. Depuis deux mois que je vois se répéter tous les jours sous mes yeux le phénomène dont nous parlions tout à l’heure, il m’est encore impossible d’établir, à cet égard, une théorie qui me satisfasse le moins du monde.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Attends ! attends ! je vais embrouiller toutes tes grandes idées avec des mots !

Haut.

Je le crois bien, mon cher monsieur ; vous ignorez une foule de choses que vous méprisez et qui vous ouvriraient pourtant les portes d’un monde inconnu. Par exemple, je parie que vous n’avez jamais entendu parler des harpes magnétiques.

ALBERTUS.

J’ai entendu parler des harpes éoliennes que le vent fait vibrer.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et vous ne regardez pas la chose comme impossible ?

ALBERTUS.

Non certainement.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous admettez que l’air peut jouer de la harpe, et vous n’admettez pas que le souffle humain, mu par la volonté, par la pensée, par l’inspiration, puisse produire des effets semblables ?

ALBERTUS.

Il faudrait supposer à de tels instruments une incroyable délicatesse d’impressions, si l’on peut parler ainsi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Supposez encore plus. Supposez qu’il existe un rapport sympathique entre l’artiste et l’instrument.

ALBERTUS.

Voilà ce que je ne puis admettre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

À votre aise ! ne supposez rien, n’admettez rien ; mais, pour être logique, il vous faut encore nier le phénomène que vous voyez s’accomplir tous les jours sous vos yeux.

ALBERTUS.

J’admettrai tout ce que vous me prouverez.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voyons, voulez-vous sincèrement connaître le secret de la lyre magnétique ?

ALBERTUS.

Je le veux.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

N’apporterez-vous pas à cette étude votre orgueil de savant et votre entêtement de logicien ?

ALBERTUS.

Je vous promets d’écouter avec la naïveté d’un enfant qui apprend à lire.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Eh bien ! apprenez à lire en effet. Étudiez ces parchemins, et puis après vous examinerez attentivement cet instrument.

ALBERTUS, souriant.

Et c’est là tout ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je reviendrai vous expliquer le reste quand vous aurez étudié votre leçon.

ALBERTUS.

Soit.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Laissons-le à lui-même. Ma présence l’intimiderait et l’empêcherait de se livrer à la curiosité puérile qui le dévore. Sa gravité philosophique l’embarrasse avec moi. Seul avec lui-même, il va tourmenter la lyre comme un enfant qui arrache les plumes de l’aile à un oiseau pour voir comment il s’y prend pour voler. Esprit qui m’as bravé, tu te crois sauvé par Hélène ; mais je viens de te susciter un ennemi terrible, l’opiniâtre curiosité d’un logicien.

À Albertus qui rêve.

Je suis forcé de vous quitter, je reviendrai bientôt. Travaillez en m’attendant ; soyez sûr qu’il n’est pas de prodige qu’un esprit persévérant et consciencieux ne puisse comprendre.

ALBERTUS.

Je le crois aussi. Dieu vous garde !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et vous aussi, à moins que le diable ne soit le plus fort ou le plus malin.

Il se rend invisible.

ALBERTUS, seul.

Voilà un homme bizarre ; un charlatan, sans doute ; un escroc, peut-être ! Il m’allèche par ses contes, afin de me vendre chèrement ses parchemins. N’importe : la vue n’en coûte rien, a-t-il dit.

Il lit les parchemins.

Eh ! mais, voici quelque chose qui ne me paraît pas dépourvu de sens :

« Esprit qui m’animes et qui veux remonter vers Dieu, je saurai te lier à la lyre. La trace du génie de l’homme est immortelle comme le génie lui-même ; elle est la semence qui doit féconder le génie des autres hommes, jusqu’à ce que, absorbée et transformée par lui, elle s’efface en apparence. Mais c’est alors qu’elle remonte vers le ciel comme un sillon de flamme, après avoir embrasé le champ destiné à alimenter le feu sacré. »

Ne pourrait-on pas traduire ainsi ce passage : Toute puissance émanée de Dieu, et versée dans le sein de l’homme, doit accomplir une mission sur la terre. La vie de l’homme qui en a été investi ne suffit pas pour la développer ; c’est pourquoi le pouvoir lui est donné de la fixer ici-bas, en la matérialisant dans une œuvre quelconque. Cette œuvre, qui survit à l’homme, ce n’est plus l’homme lui-même, c’est l’inspiration qu’il avait reçue, c’est l’esprit qu’il avait possédé durant sa vie. Cet esprit doit retourner à Dieu, car rien de ce qui émane de Dieu ne s’égare ou ne se perd. Mais, avant de remonter à son principe, cette parcelle de la Divinité doit embraser de nouvelles âmes et contracter une sorte d’hyménée céleste avec elles. C’est alors seulement que sa destinée est accomplie, et que l’esprit créateur peut retourner à Dieu avec l’esprit engendré ; de leur hyménée est sorti un esprit nouveau, qui, à son tour, accomplit une destinée semblable parmi les hommes. C’est ainsi que le génie est immortel sur la terre, comme l’esprit est immortel dans le sein de Dieu...

Oui, sans doute, telle était la pensée d’Adelsfreit, et je vois que le juif avait raison en disant que cette prétendue magie cache de grandes vérités. Je suis satisfait maintenant d’avoir étudié autrefois la langue cabalistique. Je suis sûr que je trouverai beaucoup de choses intéressantes dans ce livre.

Il lit encore.

« Sept cordes présideront à ta formation, ô lyre magique ! Deux cordes du plus précieux métal chanteront le mystère de l’infini... La première des deux est consacrée à célébrer l’idéal, la seconde à chanter la foi ; l’une dira le ravissement de l’intelligence, l’autre l’ardeur de l’âme. Éclairée par ce spectacle de l’infini... »

Il laisse tomber le livre.

Il me semble que ceci rentre dans la nécromancie pure... Et pourtant, si l’on remonte à l’origine de la lyre, emblème de la poésie chez les anciens, on voit chaque corde ajoutée à l’instrument marquer un progrès dans le génie et dans la grandeur morale de l’homme. Chez les Chinois, les dieux mêmes se chargent de révéler aux premiers législateurs le mystère important d’une nouvelle corde ajoutée à la lyre, emblème de la civilisation chez ce peuple laborieux et positif... Qui fera l’histoire de la musique ? Qui nous expliquera le pouvoir fabuleux que l’histoire poétique lui attribue sur les éléments, sur les peuples barbares, sur les animaux féroces ?... Un simple effet de sensation eût-il pu produire des résultats aussi puissants, quelque naturels qu’on les suppose, dépouillés de l’allégorie ? – D’où vient donc que je ne comprends pas cette langue musicale ? J’ai étudié les règles de la musique avec ardeur depuis deux mois, et cela n’a point éclairci le mystère que je cherche. J’ai trouvé là une arithmétique, rien de plus... Voyons ! la lyre d’Adelsfreit a en effet des cordes de divers métaux : en voici deux en or pur... L’infini !... la foi !... l’intelligence et l’amour !... Voilà les mots dont Hanz et Wilhelm se servent pour exprimer le sens de l’hymne qui s’exhale chaque matin de cette lyre lorsque Hélène la fait résonner. Eh bien !... il est un moyen de s’en assurer : c’est de retrancher ces deux cordes, et si l’harmonie qu’elle rendra désormais change de nature, si on lui trouve un autre sens, je commencerai à croire qu’il existe une certaine relation entre les sons et les idées...

Il essaie de démonter les deux cordes d’or de la lyre.

Qu’importe à Hélène que la lyre ait sept cordes ou qu’elle n’en ait que cinq ? Ses doigts n’y touchent que rarement... Ô Adelsfreit ! Hélène est-elle l’âme que ton esprit, matérialisé dans cette œuvre de la lyre, doit féconder ? Hélène est une pure et belle improvisatrice ; mais ce n’est point une intelligence supérieure. Elle ignore tout ce qui fait la science de l’homme ; son âme est engourdie dans une sorte d’aliénation douce et permanente ; son improvisation lyrique est un phénomène jusqu’ici inobservé de cet état cataleptique qu’on appelle aujourd’hui magnétique, mot nouveau, obscur et indéfini, comme l’état qu’il désigne... Mais enfin, Hélène n’a pu, dans l’inaction où dorment ses facultés, s’élever vers les sommets de la métaphysique, tandis que moi, qui travaille depuis trente ans à agrandir mon intelligence, je ne puis percer le mystère de cette algèbre inconnue ?... Maudite corde qui se casse ! Quelle horrible plainte est sortie de la lyre !... Tout mon sang s’est glacé dans mes veines. Ah ! mon pauvre esprit est fatigué, et je ne suis pas éloigné peut-être d’avoir des hallucinations... Le cerveau s’épuise plus en une heure à s’abandonner à des chimères qu’il ne ferait en un an à suivre le fil conducteur de la logique... Aussi, pourquoi vouloir bâtir dans le vide ? Quoi ! la parole humaine, cet attribut divin qui distingue l’homme de la brute, et qui sert à déterminer, à préciser, à classer les idées les plus abstraites, à rendre les propositions les plus ardues aussi claires que la lumière du jour, serait une langue vulgaire, et la cadence du rossignol serait la langue de l’infini ? Maudits paradoxes des artistes et des poètes, vous ne servez qu’à égarer le jugement !

La seconde corde d’or se brise dans les mains d’Albertus.

Encore ! Cette plainte amère me déchire l’âme ! Quelle puissance les émotions nerveuses peuvent exercer sur le cerveau ! Puissance fatale et dangereuse, le sage doit se tenir en garde contre toi... Les arts devraient être proscrits de la république idéale... Non ! non ! des sons ne sont pas des idées... La musique peut tout au plus rendre des sensations... et encore sera-ce d’une manière très vague et très imparfaite...

THÉRÈSE, accourant.

Maître Albertus, Hélène est réveillée ; elle cherche sa lyre avec inquiétude.

ALBERTUS.

Je vais la lui porter.

À part.

C’est la seule joie de cette pauvre créature... Je lui rendrai la lyre et ne l’écouterai plus.

À Wilhelm, Hanz et Carl, qui s’avancent d’un autre côté.

Mes enfants, la logique gouverne l’univers, et ce qui ne peut être démontré par elle ne peut passer en nous à l’état de certitude. – Préparez tout pour la leçon ; je suis à vous dans l’instant.

Il sort.

HANZ.

Il me paraît que son bon génie a pris le dessus.

CARL.

C’est possible ; mais sa figure est bien altérée. Croyez-moi, il est amoureux d’Hélène : on ne peut être amoureux et philosophe en même temps.

WILHELM.

Ne parlons pas légèrement de cet homme. Il souffre, mais son âme ne peut que grandir dans les épreuves.

Ils sortent.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Très bien ! Je les lui ferai telles qu’elle n’y résistera pas. Puisque Hélène ne m’appartient plus, puisque l’esprit triomphe, ma haine retombera tout entière sur le philosophe, et son âme est la lyre que je saurai briser.

 

 

ACTE III

 

LES CORDES D’ARGENT

 

 

Scène première

 

ALBERTUS, HANZ, CARL, WILHELM, HÉLÈNE, assise sur la marge du ruisseau, un peu à l’écart

 

Au bord de l’eau.

ALBERTUS.

Le soleil est couché, le frais commence à se faire sentir. Il serait temps pour Hélène de rentrer. Il est prudent de ne pas trop prolonger sa première promenade.

WILHELM.

Encore quelques instants, mon cher maître. La soirée est si belle ! Le ciel est encore embrasé des feux du couchant. Hélène semble goûter un bien-être qu’à votre place je n’oserais pas troubler.

CARL.

Il est certain que depuis deux mois je ne l’ai pas vue aussi bien portante que ce soir. Son teint est calme, ses yeux doucement voilés. Elle ne répond pas encore à nos questions, mais elle les écoute et les entend. Je suis sûr qu’elle guérira, et que bientôt elle pourra nous raconter les belles visions qu’elle a eues. Hanz, tu le crois aussi, n’est-ce pas ? Tu as remarqué comme toute la journée elle a été moins distraite que de coutume ? On dirait qu’elle fait un grand effort intérieur pour reprendre à la vie réelle.

ALBERTUS.

J’ai essayé hier de calmer son esprit en l’élevant vers la pensée de Dieu. Elle m’a écouté attentivement, et ses regards, ses courtes réponses, me prouvaient que j’étais compris. Mais quand j’ai eu fini de parler, elle m’a dit : Je savais tout cela ; vous eussiez pu l’exprimer d’un mot.

HANZ.

Et quel était ce mot ? Vous l’a-t-elle dit ?

ALBERTUS.

Amour.

WILHELM.

Ô maître ! Hélène n’est point folle ! Elle est inspirée.

ALBERTUS.

Oui, elle est poète ; c’est une sorte de folie, folie sublime, et que je voudrais avoir un instant, pour la connaître, et pour savoir au juste où finit l’inspiration et où commence la maladie.

HANZ.

Mon bon maître, nos longues discussions à ce sujet n’ont donc rien modifié à vos idées ? Vous m’aviez pourtant promis d’y réfléchir sérieusement.

ALBERTUS.

J’y ai réfléchi ; mais, avant tout, il faudrait comprendre la musique. J’observe Hélène, j’écoute la lyre. Je cherche à me rendre compte des impressions que j’en reçois. Elles me paraissent si différentes des vôtres, que je n’ose rien décider. J’essaie de saisir le sens de ces mélodies savantes ; mais j’avoue que je n’ai rien compris jusqu’ici qui m’éclairât suffisamment.

HANZ.

Quoi ! maître, rien senti non plus ?

ALBERTUS.

J’ai senti une émotion étrange, mais que je ne pouvais pas plus analyser et définir que la musique qui l’avait causée.

HANZ.

Ne vous semblait-il pas que cette musique exprimait des idées, des images et des sentiments ?

ALBERTUS.

Plutôt des sentiments que des idées, plutôt des images que des sentiments.

HANZ.

Mais quelles images ?

ALBERTUS.

Les images vagues d’une splendeur infinie, insaisissable.

CARL.

Qu’avez-vous, chère Hélène ? Que cherchez-vous avec inquiétude ?

WILHELM.

N’espère pas qu’elle te réponde ; elle ne t’entend même pas.

ALBERTUS.

Peut-être m’entendra-t-elle aujourd’hui. Hélène, que désirez-vous ?

HÉLÈNE.

Qui me parle ? Vous !

ALBERTUS.

Moi, votre frère.

HÉLÈNE.

Mon frère n’est pas de ce monde.

ALBERTUS.

Votre père.

HÉLÈNE.

Mon père n’est plus.

ALBERTUS.

Votre ami.

HÉLÈNE.

Ah ! mon ami le philosophe ! Écoutez ici. Vous êtes un homme savant ; vous connaissez les secrets de la nature. Parlez à ce ruisseau.

ALBERTUS.

Que lui dirai-je ?

HÉLÈNE.

Dites-lui de se taire, afin que j’entende la musique de là-haut...

ALBERTUS.

Quelle musique ?

HÉLÈNE.

Je ne puis vous le dire. Mais vous pouvez dire au ruisseau de s’arrêter. Cette cascade chante trop haut.

ALBERTUS.

Je commanderais en vain à l’onde de suspendre son cours : Dieu seul peut commander aux éléments.

HÉLÈNE.

Ne savez-vous pas un seul mot de la langue de Dieu ?

ALBERTUS.

Étrange fille ! Son délire est plein d’une poésie inconnue.

HANZ.

La lyre est suspendue aux branches de ce saule. Voulez-vous, Hélène, que je vous la présente ?

HÉLÈNE.

Hâte-toi : le ruisseau se moque du philosophe ; il élève la voix de plus en plus.

Hanz lui donne la lyre.

ALBERTUS, à part.

Elle ne s’aperçoit pas de l’absence des deux cordes.

HÉLÈNE.

Écoute, ruisseau, et soumets-toi !

Elle touche la lyre. Au premier accord, le ruisseau s’arrête.

ALBERTUS.

Quel est ce nouveau prodige ? Voyez-vous ? la cascade reste immobile et suspendue au rocher comme une frange de cristal.

HÉLÈNE.

Coule, beau ruisseau, mais chante à demi-voix.

WILHELM.

Le ruisseau reprend son cours, mais avec précaution, comme s’il craignait d’éveiller les fleurs endormies sur ses rives.

Hélène joue de la lyre.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Maintenant, la terre recueillie attend avec respect la voix de la lune qui vient regarder sa face assombrie. Écoute bien, fille de la lyre, apprends les secrets des planètes. Du fond de l’horizon, à travers les buissons noirs, voici venir une voix faible, mais d’une incroyable pureté, qui monte doucement dans l’air sonore. Elle monte, elle grandit ; les notes sont distinctes, le disque d’argent sort du linceul de la terre, la terre vibre, l’espace se remplit d’harmonie, les feuilles frémissent à la cime des arbres. La lueur blanche pénètre dans toutes les fentes du taillis, dans les mille et mille clairières du feuillage : voici des gammes de soupirs harmonieux qui fuient sur la mousse argentée ; voici des flots de larmes mélodieuses qui tombent dans le calice des fleurs entr’ouvertes. Silence, oiseaux des bois ! Silence, insectes des longues herbes ; repliez vos ailes métalliques ! Silence, ruisseau jaseur ; ne heurte pas ainsi en cadence les cailloux de ton lit ! Silence, roseaux frissonnants ; dépliez sans bruit vos lourds pétales, lotus du rivage ! Alcyons pétulants, ne ridez pas ainsi le miroir où la lune veut se regarder ! Écoutez ce qu’elle vous chante, et vous lui répondrez quand elle vous aura pénétrés et remplis de sa voix et de sa lumière. Enivrez-vous en silence de sa plainte mélancolique ; buvez à longs traits son reflet humide ; courbez-vous avec crainte, avec amour sous le vol des anges blancs qui nagent dans le rayon oblique. Attendez, pour vous relever, qu’ils vous aient effleurés du bout de leurs ailes embaumées, et qu’ils aient confié tout bas à chaque oiseau, à chaque insecte, à chaque flot, à chaque branche, à chaque fleur, à chaque brin d’herbe, le thème de la grande symphonie que cette huit la terre doit chanter aux astres.

HANZ.

Eh bien ! maître, cette musique ne parle-t-elle pas à votre âme ?

ALBERTUS.

Elle ne saurait parler à ma raison. Elle émeut en moi je ne sais quels instincts de contemplation ; mais par quels moyens, je l’ignore. Je ne saurais traduire ni ce que j’entends ni ce que j’éprouve ; et pourtant je prête toute mon attention.

WILHELM.

Écoutez maintenant ! le rythme change.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Et maintenant elle est levée, elle règne, elle brille ! elle se baigne dans l’éther comme une perle immaculée au sein de l’immense océan. Les pâles couleurs du prisme lunaire dansent en cercle autour d’elle. Ses froides mers, ses vastes lacs, ses monts d’albâtre, ses crêtes neigeuses se découpent et se dessinent sur ses flancs glacés. Miroir limpide, création incompréhensible de la pensée infinie, paisible flambeau enchaîné au flanc de la terre ta souveraine, pourquoi répands-tu dans les abîmes du ciel cette plainte éternelle ? pourquoi verses-tu sur les habitants de la terre une influence si douce et si triste à la fois ? Es-tu un monde fini ou une création inachevée ? Pleures-tu sur une race éteinte, ou es-tu en proie aux douleurs de l’enfantement ? Es-tu la veuve répudiée ou la fiancée pudique du soleil ? Ta langueur est-elle l’épuisement d’une production consommée ? est-elle le pressentiment d’une conception fatale ? Redemandes-tu tes enfants couchés sur ton sein dans la poussière du sépulcre ? Prophétises-tu les malheurs de ceux que tu portes dans tes entrailles ? Ô lune ! lune si triste et si belle ! es-tu vierge, es-tu mère ? es-tu le séjour de la mort, es-tu le berceau de la vie ? Ton chant si pur évoque-t-il les spectres de ceux qui ne sont plus ou de ceux qui ne sont pas encore ? Quelles ombres livides voltigent sur tes cimes éthérées ? sont-elles dans le repos ou dans l’attente ? sont-ce des esprits célestes qui planent sur ta tête triomphante ? sont-ce des esprits terrestres qui fermentent dans ton flanc et qui s’exhalent de tes volcans refroidis ?

HÉLÈNE. Le son de la lyre est la seule manifestation de la pensée d’Hélène pour les oreilles humaines. Les pensées qu’elle exprime ici ne sont clairement comprises que par les esprits célestes.

Pourquoi interroger l’astre, loi qui connais tous les secrets de l’infini ? Si le charme te lie à mes côtés, ne peux-tu par la mémoire te reporter aux lieux qu’autrefois tu habitais par la pensée ?

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Ma mémoire s’éteint, ô fille des hommes ! Depuis que je t’aime, je perds le souvenir de tout ce qui est au delà des confins de la terre. Interroge avec moi l’univers, car je ne puis plus rien t’apprendre que ce qui existe ici-bas. Ne sens-tu pas toi-même une langueur délicieuse s’emparer de ton être ? N’éprouves-tu pas qu’il est doux d’ignorer, et que sans l’ignorance l’amour ne serait rien sur la terre ? Aimons-nous, et renonçons à connaître. Dieu est avec nous, car il est partout ; mais sa face nous est voilée, et nous sommes désormais l’un à l’autre l’image de Dieu.

HÉLÈNE.

J’espérais que tu me révélerais toutes choses. Tu me l’avais promis, et déjà nous avions pris ensemble notre vol vers les sphères étoilées. Pourquoi renonces-tu déjà à m’initier ? Ne saurais-tu me conduire dans cette étoile qui brille là-haut, à cent mille abîmes au-dessus de la lune ? C’est là que je voudrais aller. Mais tu ne veux même pas me conduire dans la plus voisine des planètes !

L’ESPRIT.

Je ne le puis. Je suis lié par les cordes de la lyre et par l’amour que j’ai conçu pour toi. Fille des hommes, ne me reproche pas la chaîne dont tu m’as chargé. Je ne suis plus un esprit céleste ; je ne sais même plus s’il existe un autre ciel que celui qu’on aperçoit de cette rive, à travers la cime des arbres. Ton sein est mon univers ; uni à toi, je comprends et je goûte les beautés du monde que tu habites. Vois comme cette nuit est sereine, comme les voix de ce monde sont harmonieuses ; comme elles se marient au concert des astres, et comme, sans savoir le sens mystérieux de l’hymne qu’elles chantent, elles s’unissent dans un accord sublime à la voix de l’infini !

HÉLÈNE.

Que parles-tu de l’infini ? Tu ne sais plus la langue de l’infini. Tu ne chantes pas mieux maintenant que l’insecte caché dans l’herbe ou le roseau balancé par les ondes.

L’ESPRIT.

Hélène, Hélène ! tu promettais de m’aimer, et tu voulais t’anéantir pour me délivrer. Mais tu es bien une fille des hommes. À mesure que l’esprit se soumet et se livre à toi, tu veux pénétrer plus avant dans les mystères de l’esprit, et tu le tortures par les étreintes d’une implacable curiosité. Ô esprits mes frères ! venez vers moi ; venez vers la fille de la lyre ; instruisez-la, ou rendez-moi la mémoire. Montrez-lui Dieu, ou rendez-moi le prisme qui me servait à le contempler. Secourez-moi. L’hymne funèbre de la lune a engourdi ma flamme. Les cordes de la lyre se sont détendues à l’humidité de la nuit. Les soleils de l’infini brillent là-haut de leur splendeur éternelle, et je les vois à peine à travers les voiles dont la terre est accablée.

LES ESPRITS CÉLESTES.

Résigne-toi, esprit frère ! il faut que ta destinée s’accomplisse. Une main fatale a commencé à briser tes liens ; mais il faut que toi-même tu sois brisé sur la terre avant de retourner aux cieux, et ta délivrance doit s’opérer par la douleur, l’effroi, l’ignorance, l’oubli, la faiblesse. Telle est la loi éternelle. La terre est un aimant, et ceux qui sont nés d’elle ne peuvent la quitter qu’avec désespoir. La terre est le temple de l’expiation.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Eh bien ! je t’aime, ô terre, fille de l’amour et de la douleur ! Je sens en effet s’exhaler de ton sein une attraction brûlante. Je voudrais, languissant, t’étreindre dans un immense baiser, et m’endormir sur ton flanc tiède sans savoir dans quel monde je m’éveillerai.

HÉLÈNE.

Oui, la nuit est belle, et la terre est enchantée. Les rayons de la lune la caressent doucement, et son chant se marie délicieusement au chant des étoiles. Chante encore, ô belle création d’amour et de douleur ; chante par tes mille voix. Éveillez-vous, créatures embrasées de la soif de l’infini. Esprits terrestres, beaux sphinx aux ailes de pourpre et d’azur, ouvrez vos yeux ardents et plongez-les dans le sein des fleurs enivrées. Allons, datura paresseux, chante l’hymne aux étoiles ; déjà le phalène qui t’aime danse en rond autour de ta corolle endormie. Et toi, pervenche, relève ta tête appesantie, et n’attends pas que la brise te secoue rudement pour chanter avec elle. Commence ton poème, ô rossignol inspiré ! ne souffre pas que les sanglots de la chouette te devancent. Allons, ruisseau, élance-toi parmi les rochers, et que tes marges fleuries répètent ta fanfare sur tous les tons de la joie, du désir, de l’amour et de l’inquiétude. Ô mon âme, que tu souffres ! Que les étoiles sont loin ! que leur voix est faible ! Ô terre, je t’aime ! Quand mourrai-je, ô mon Dieu ! Ô mon Dieu, où es-tu ? Quand briseras-tu la lyre ? Esprit, esprit de la lyre, quand te verrai-je, quand serons-nous délivrés ?

L’ESPRIT.

Fille des hommes, tu ne m’aimes pas. Tu ne songes qu’à Dieu ; tu n’aspires qu’à l’infini. Vois comme la terre est belle, et comme il est doux de vivre sur son sein dans l’oubli de l’avenir, dans la contemplation du présent, dans les voluptés de la paresse, dans les larmes de l’amour. Aime, aime ce qui t’appartient. Dieu ne t’aime peut-être pas ; Dieu ne t’appartiendra peut-être jamais.

HANZ.

Les mains d’Hélène cherchent encore les cordes. Remarquez-vous, maître, qu’aujourd’hui elle joue davantage, et qu’elle semble établir un dialogue avec cette puissance invisible qui fait chanter la lyre ?

ALBERTUS.

Aujourd’hui il me semble que je suis sur la trace d’une explication naturelle du prodige. Cette lyre serait une sorte d’écho. Sa construction ingénieuse la rendrait propre à reproduire les sons déjà produits par la main qui en ébranle les cordes.

WILHELM.

Ô maître, vous n’écoutez donc pas ? Les sons produits par la main d’Hélène et ceux qui se produisent ensuite d’eux-mêmes n’ont rien de commun. Ce sont des mélodies toutes différentes ; mais, comme elles ne changent ni de ton ni de mouvement, vous n’appréciez pas la différence continuelle des phrases.

ALBERTUS.

Décidément je suis un barbare.

HÉLÈNE, jouant de la lyre.

« Peut-être jamais ! » Que ces mots sont effrayants ! Est-il possible qu’on les prononce sans mourir ? Ah ! si l’homme pouvait dire avec certitude, jamais ! aussitôt il cesserait de vivre. Peut-être ! voilà donc le thème mélancolique que tu redis incessamment, ô terre infortunée ! Dans tes plus beaux jours de soleil comme dans tes plus douces nuits étoffées, ton chant est une continuelle aspiration vers des biens inconnus. Aussi Dieu a fait bien courte l’existence des êtres que tu engendres ; car le désir est impérieux ; et, si la vie de l’homme se prolongeait au delà d’un jour, le désespoir s’emparerait de son âme et consumerait sa puissance d’immortalité. Ô lune ! à ton aspect la face de la terre se couvre de larmes, et son sein n’exhale que des plaintes ; car ton spectre livide et ta destinée mystérieuse semblent remplir la voûte céleste d’un cri de souffrance et de crainte : Peut-être jamais !

HANZ, à Albertus.

Maître, vous devenez triste. Ce chant vous émeut enfin ?

ALBERTUS.

Il me fait mal, j’ignore pourquoi.

WILHELM.

Et moi, il me déchire.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Hélène, Hélène, reviens à toi ; chasse ces terreurs inutiles. La nature est belle, la Providence est bonne. Pourquoi toujours aspirer à un monde inaccessible ? Que t’importe demain, si aujourd’hui peut donner le bonheur ? Si tu veux entrer dans la vie immatérielle, apprends la première faculté que tu dois acquérir, la résignation.

L’orgueil de l’homme ne veut jamais se plier à la sainte ignorance où végètent tant d’êtres paisibles dont son univers est peuplé. Vois, fille de la lyre, comme les fleurs sont belles ; écoute comité le chant des oiseaux est mélodieux ; respire toutes ces suaves émanations, entends toutes ces pures harmonies de la terre. Quel que soit l’auteur et le maître de ces choses, une pensée d’amour a présidé à leur création, puisqu’elle leur a départi la beauté et l’harmonie. Il y a bien assez de bonheur à les contempler. L’homme est ingrat quand il ferme ses sens à tant de chastes délices.

Ah ! plutôt que de chercher sans cesse à déchirer le voile qui te sépare de l’idéal, pourquoi ne pas jouir de la réalité ? Viens avec moi, ma sœur, viens : mes ailes t’enlaceront et te porteront sur les cimes des montagnes. Nous raserons d’un vol rapide les nappes de fleurs variées que la brise fait onduler sur les prairies. Nous franchirons les torrents en nous jouant dans le prisme écumant des cataractes ; nous mouillerons nos robes argentées à la crête des vagues du lac, et nous courrons sur le sable fin des rivages sans y laisser l’empreinte de nos pas. Nous nous suspendrons aux branches des saules, et je sèmerai tes blondes tresses des insectes d’azur, vivants saphirs que distillent leurs rameaux éplorés. Je te ferai une couronne de fleurs d’iris et de lotus. Nous les irons chercher sur ces roches glissantes que les pieds de l’homme n’ont jamais touchées, au milieu de ces abîmes tournoyants d’où les barques s’éloignent avec effroi. Et puis nous traverserons les jeunes blés, et nous marcherons sur leurs têtes blondes sans les courber ; nous gravirons les collines, plus rapides que l’élan et le chamois ; nous franchirons ces grandes bruyères où le francolin et le lagopède cachent leurs nids dans des retraites inaccessibles ; nous voltigerons, comme les grands aigles, sur ces pics de marbre où l’arc et la fronde ne peuvent les atteindre ; nous les dépasserons ; nous irons nous asseoir sur ces aiguilles de glace où l’hirondelle même n’ose poser ses pieds délicats, et de là nous verrons scintiller les étoiles dans une atmosphère plus pure, et nous embrasserons d’un coup d’œil l’immensité des constellations célestes. Et alors, abaissant les regards sur cette terre si belle, d’où montent sans cesse de si touchantes harmonies, et les reportant sur le firmament, qui lui répond par des chants d’espérance si faibles, mais si doux, tu sentiras ton âme se fondre et tes pleurs couler ; car tu comprendras que, si Dieu a mis des bornes à la connaissance de l’homme, il a donné en revanche à sa pensée le sens du beau, et à ce sens l’aliment inépuisable d’une création sublime à contempler.

HÉLÈNE.

Oui, la contemplation est la plus grande jouissance de l’homme ! et je te salue, je t’admire et je t’aime, ô terre, œuvre magnifique de la Providence ! Aime-moi aussi, ô ma mère féconde ! aime tous tes enfants ; pardonne-leur l’ennui qui les ronge et l’impatience de te quitter qui les dévore. Tes enfants sont tristes, ô mère patiente ! Tu les combles de tes dons, et ils en abusent ; tu leur crées mille délices, et ils les méprisent. Tu les engendres et tu les nourris de ton sein ; mais leur unique plainte est celle-ci : « Ô mère impitoyable, tu m’as donné la vie, et je te demandais le repos. Maintenant, à peine ai-je joui de la vie, et tu ouvres ton sein avide pour m’y replonger dans un affreux sommeil. Ô marâtre, puisque tu m’as fait vivre, pourquoi veux-tu me faire mourir ? »

L’ESPRIT.

Écoute ! rien ne meurt, tout se transforme et se renouvelle ; et quand même ta pensée ne remonterait pas vers ces hauteurs sublimes d’où tu la crois émanée, il y aurait encore pour toi des rêves délicieux au delà de la tombe. Quand même ton essence enchaînée pour jamais à celle de la terre se mêlerait à ses éléments, il y aurait encore une destinée pour toi. Qu’oserais-tu mépriser dans la nature, ô fille de la lyre ? Si tu comprends la beauté de tous les êtres qui la remplissent, quelle transformation peut t’effrayer ou te déplaire ? N’as-tu jamais envié les ailes soyeuses de l’hespérie ou le plumage du cygne ? Quoi de plus beau que la rose ? quoi de plus pur que les lis ? N’est-ce rien que la vie d’une fleur ? Celle de l’homme est-elle aussi douce, aussi résignée, aussi touchante ? Y a-t-il une seule grâce oubliée ou perdue dans ce tableau immense ? y a-t-il une seule note isolée ou étouffée dans ce vaste concert ? La Providence n’a-t-elle pas une caresse pour le moindre brin d’herbe qui fleurit, aussi bien que pour le plus grand homme qui pense ? Écoute, écoute ; tu t’es trompée. Ce thème que tu as cru entendre, ce n’est point un chant de doute et d’angoisse... Écoute mieux, le ciel dit : « Espoir ! » Et la terre lui répond : « Confiance !... »

Hélène dépose la lyre et s’agenouille.

HANZ.

Qu’avez-vous, chère sœur ? Pourquoi vos larmes coulent-elles ainsi sur vos belles mains jointes ?

WILHELM.

Laisse-la prier Dieu. Elle ne t’entend pas.

ALBERTUS, à Hélène qui se relève.

Êtes-vous mieux, mon enfant ?

HÉLÈNE.

Je me sens bien.

ALBERTUS, à ses élèves.

Il est temps qu’elle rentre. La soirée devient froide ; emmenez-la, mes amis, et recommandez à sa gouvernante de la faire coucher tout de suite.

WILHELM.

Ne venez-vous pas avec nous, maître ?

ALBERTUS.

Non, j’ai besoin de marcher encore. Je vous rejoindrai bientôt.

CARL.

N’oublions pas la lyre.

ALBERTUS.

Laissez-la-moi. J’en aurai soin. Prenez soin de votre sœur.

WILHELM.

Hélène, appuie-toi sur mon bras.

HÉLÈNE, prenant le bras de Wilhelm.

La vie n’a qu’un jour.

CARL.

Hélène, laisse-moi t’entourer de mon manteau.

HÉLÈNE, mettant le manteau sur ses épaules.

Et ce jour résume l’éternité.

HANZ.

Hélène, ne saurais-tu nous dire à quoi tu pensais tout à l’heure en jouant de la lyre ?

HÉLÈNE.

Je le sais, mais je ne pourrais pas vous l’expliquer.

CARL.

Mais ne saurais-tu donner à cette improvisation un nom qui nous en révèle le sens ?

HÉLÈNE.

Appelez-la, si vous voulez, les cours résignés.

ALBERTUS.

Et celle d’hier ?

HÉLÈNE, effrayée.

Hier ! hier !... c’était... les cœurs heureux ; mais je n’ai pu la retrouver aujourd’hui, je ne m’en souviens plus.

 

 

Scène II

 

ALBERTUS, seul

 

Il n’y a plus à en douter, cette lyre est enchantée. Elle commande aux éléments ; elle commande aussi à la pensée humaine ; car mon âme est brisée de tristesse, et, sans comprendre le sens mystérieux de son chant, je viens d’en subir l’émotion douloureuse et profonde... Enchantée !... Est-ce donc moi dont la bouche prononce et dont l’esprit accepte un pareil mot ? Il me semble que mon être s’anéantit. Oui, ma force intellectuelle est sur son déclin ; et, au lieu de lutter par la raison contre une évidence peut-être menteuse, je l’accepte sans examen, comme un fait accompli... Peut-être le meunier du moulin, que j’aperçois là-bas parmi les peupliers, pourrait m’expliquer fort naturellement le prodige des eaux suspendues dans leur cours. Il n’a fallu qu’une coïncidence fortuite entre le moment où Hélène, dans sa folie, commandait au ruisseau de s’arrêter, et celui où le garçon du moulin fermait la pelle de l’écluse... Il y a peu de temps, je n’aurais pas hésité un seul instant à constater l’explication grossière de ce fait en apparence surnaturel ; aujourd’hui je me complais dans le doute, et je crains d’éclaircir le mystère. Est-ce qu’à force de contempler la face auguste de la vérité l’esprit mobile et frivole de l’homme s’en lasserait ? Ah ! sans doute, quand ce moment arrive pour un esprit méditatif, il doit s’épouvanter ; car ce moment marque sa décadence et son épuisement.

 

 

Scène III

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, sortant des saules, ALBERTUS

 

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si le meunier avait baissé la pelle de l’écluse juste au moment où Hélène prononçait les paroles sacramentelles, la coïncidence fortuite serait un prodige beaucoup plus étonnant que le fait naturel dont vous avez été témoin.

ALBERTUS.

Encore ce juif ! Il me suit comme mon ombre ; que le soleil se montre ou que la lune se lève, il est sur mes talons... Maître Jonathas, vous prenez beaucoup d’intérêt, ce me semble, aux perplexités de mon esprit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Maître Albertus, je m’intéresse à toutes choses et ne m’étonne d’aucune.

ALBERTUS.

Vous êtes plus avancé que moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Beaucoup plus avancé, sans aucun doute, car vous ne l’êtes guère. Vous n’avez donc jamais ouï constater par les savants le rapport qui existe entre le son et le mouvement de certains corps ? Vous n’avez point assisté aux cours d’un savant qui, tout dernièrement, à placé devant nous un vase rempli d’eau incliné sur un récipient ? En calculant la masse d’eau coulante sur la force du son d’un violon, il modifiait la direction, le bouillonnement et la rapidité de l’irrigation au gré de l’archet promené sur les cordes. La théorie de cette action sympathique sera longtemps discutée peut-être, mais le fait est avéré. Peut-être en trouveriez-vous une explication satisfaisante dans les manuscrits que je vous ai remis ce matin.

ALBERTUS.

Plût au ciel que je n’eusse pas jeté les yeux sur ce maudit grimoire ! Les extravagances dont il est rempli ont troublé mon cerveau toute la journée.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourtant, mon maître, vous avez fait une expérience qui n’a pas mal réussi. En retranchant deux cordes de la lyre, vous avez tellement changé la nature des inspirations d’Hélène que, pour la première fois de votre vie, vous avez failli comprendre la musique.

ALBERTUS, à part.

Ses railleries m’irritent, et pourtant cet homme semble lire en moi. Il sait évidemment beaucoup de choses que j’ignore. Pourquoi ne lui ouvrirais-je pas mon âme ? Son scepticisme ne peut être contagieux pour moi, et sa science peut me tirer du labyrinthe où je m’égare.

Haut.

Maître Jonathas, vous étiez donc là pendant qu’Hélène jouait de la lyre ? Vous avez compris son chant ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Très bien. Elle a chanté la création terrestre, la nature, comme on disait au dix-huitième siècle, en langue philosophique. La première corde d’argent est consacrée à la contemplation de la nature ; la seconde, à la Providence... Oh ! je sais par cœur le manuscrit d’Adelsfreit... Aujourd’hui vous avez retranché les cordes d’or, l’infini et la foi. Il faut bien que la pauvre inspirée se rejette sur l’espérance et sur la contemplation.

ALBERTUS.

Sur le doute et la mélancolie ; car voilà ce que j’ai compris dans son chant, et voilà l’impression douloureuse qui m’en est restée, à moi !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il ne faut pas que cela vous inquiète. Si vous retranchiez les deux cordes d’argent, vous verriez bien autre chose.

ALBERTUS.

Et si je retirais ces deux cordes d’acier ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La lyre chanterait tout différemment, et vous commenceriez à lire dans la musique et dans la poésie comme vous lisez dans le dictionnaire de Bayle.

ALBERTUS.

Vous le croyez ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

J’en suis sûr. Consultez le manuscrit en rentrant chez vous.

ALBERTUS.

Eh bien ! j’essayerai encore cela. Mais je tâcherai de ne pas briser les cordes, comme j’ai brisé, sans le vouloir, les deux premières.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans doute ! La lyre est enchantée, et cela peut porter malheur ! Ne vous sentez-vous pas la fièvre depuis tantôt ?

ALBERTUS.

Quel plaisir pouvez-vous prendre à railler un esprit sincère qui s’abandonne à vous ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je ne raille pas. N’avez-vous jamais entendu raconter à maître Meinbaker, père de votre Hélène et descendant en ligne directe du fameux Adelsfreit, que ce magicien, le jour de sa mort, ayant mis la dernière main à la lyre, se prit d’un tel amour pour ce chef-d’œuvre, qu’il demanda à monseigneur de là-haut, le pape des étoiles...

ALBERTUS.

Quelles folies me racontez-vous là ? Meinbaker avait la tète pleine de contes de fées. Il prétendait qu’Adelsfreit avait demandé à Dieu de mettre son âme dans cette lyre, et que Dieu, pour le punir d’avoir ainsi joué avec son héritage céleste, l’avait condamné à vivre enfermé dans cet instrument jusqu’à ce qu’une main vierge de tout péché l’en délivrât.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et à l’instant même où il eut prononcé ce vœu téméraire, il mourut subitement.

ALBERTUS.

Son esprit était égaré depuis quelque temps ; il se donna la mort volontairement.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tout ceci renferme une charmante allégorie.

ALBERTUS.

Laquelle ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est que le savant, comme l’artiste, se doit à la postérité. Le jour où l’amour de l’art et de la science devient une satisfaction égoïste, l’homme qui sacrifie l’avantage des autres hommes à son plaisir est puni dans son œuvre même. Elle reste enfouie, oubliée, inutile, pendant des siècles ; sa gloire se perd dans les nuages dont la superstition l’environne ; et, pour avoir dédaigné de se révéler à ses contemporains, il est condamné à n’être tiré de la poussière que par un esprit simple qui profite de ses découvertes et usurpe sa renommée.

ALBERTUS.

J’aime cette interprétation ; je savais bien que vous étiez un homme plus sérieux que vous ne voulez le paraître.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Puisque vous me faites tant d’honneur, profitez, maître Albertus, d’un conseil très sérieux : ne négligez pas de pénétrer le mystère qui vous paraît encore envelopper les propriétés de cette lyre magnétique. Soyez sûr qu’il y a, entre elle et la folie de votre pupille Hélène, un rapport qu’il est de votre devoir d’éclaircir et de faire connaître. Autrement le public imbécile s’emparera d’un fait naturel pour accréditer ses superstitions. On dira qu’il s’est passé dans votre maison des choses diaboliques, et votre silence sera une sanction des contes absurdes qu’on débite déjà. La magie était passée de mode ; mais le peuple n’en a pas perdu le goût, et des esprits distingués aiment à ressusciter ces vieilles croyances sous d’autres noms, croyant faire du neuf et sortir de la routine philosophique.

ALBERTUS.

Vous avez raison. Mes meilleurs élèves sont les premiers à accepter toutes ces extravagances. Je poursuivrai l’expérience ; et, pour commencer... je vais ôter les deux cordes d’argent, mais avec précaution, afin de voir, en les remettant plus tard, si Hélène recommence le chant de ce soir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tournez les chevilles tout doucement.

Albertus touche la première corde d’argent, qui se brise aussitôt qu’il y porte la main.

ALBERTUS.

Ô ciel ! déjà brisée ! Il semble que mon intention suffise sans le secours de ma main !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vous avais prévenu. Cet instrument est d’une délicatesse extrême. La sympathie le gouverne.

ALBERTUS.

Comme tout à coup le ciel est devenu sombre !... Voyez donc, maître Jonathas, la lune est cachée sous les nuages, et l’orage s’amoncelle sur nos têtes.

MÉPHISTOPHÉLÈS, riant.

C’est sûrement l’effet de cette corde cassée. Je ne vous conseille pas de toucher à l’autre.

ALBERTUS.

Vous me prenez pour un enfant... Je tournerai cette cheville avec tant de lenteur...

Il y touche, et la corde se brise.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous l’avez tournée à rebours. Décidément vous êtes adroit connue un philosophe !

ALBERTUS.

Quel cri lamentable est parti du sein des ondes ! Ne l’avez-vous pas entendu, maître Jonathas ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le grincement de cette corde cassée agace les nerfs du courlis endormi dans les roseaux.

ALBERTUS.

Quel terrible coup de vent ! Les peupliers se plient comme des joncs !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il va faire de l’orage. Bonsoir, maître Albertus.

ALBERTUS.

Vous me quittez ! Ne m’expliquerez-vous pas ce que j’éprouve en cet instant ? Une terreur invincible s’empare de moi. La sueur coule de mon front. Ah ! ne riez pas de ma détresse ! Je consens à souffrir, je consens même à être humilié, pourvu que mon esprit s’éclaire, et que je fasse, à mes dépens, un pas vers la connaissance de la vérité.

MÉPHISTOPHÉLÈS, éclatant de rire.

La vérité, c’est que vous êtes un grand philosophe, et que vous avez peur du diable.

Il se montre sous sa véritable forme. Albertus fait un cri et tombe évanoui.

Maintenant, privée de toutes les cordes qui chantent la gloire ou la bonté de son maître, cet Esprit doit être en ma puissance. Tâchons de briser la lyre. Hélène mourra, et Albertus deviendra fou.

Il veut briser la lyre.

CHŒUR DES ESPRITS CÉLESTES.

Arrête, maudit ! Tu ne peux rien sur elle. Dieu protège ce que tu persécutes. En faisant souffrir les justes, tu les rapproches de la perfection.

Méphistophélès s’envole et disparaît dans la brume de la rivière.

 

 

Scène IV

 

ALBERTUS, se ranimant peu à peu

 

Quelle affreuse vision ! Ne l’avez-vous pas vue, maître Jonathas ? C’était un spectre hideux. Toutes les souffrances de la perversité semblaient avoir creusé ses joues livides. Un rire amer, triomphe d’une haine implacable, entr’ouvrait ses lèvres glacées ; et dans son regard j’ai vu toutes les fureurs de l’injustice, toutes les ruses de la lâcheté, toute la rage impitoyable d’un désespoir sans ressources ! Quel est cet être infortuné dont l’aspect foudroie et dont le regard déchire ? Dites, Jonathas, le connaissez-vous ?... Mais où donc est le vieux juif ? Je suis seul, seul dans les ténèbres !... Mes cheveux sont encore dressés sur ma tête !... Ah ! quelle faiblesse s’est donc emparée de moi ? Quelle douleur est tombée sur ma poitrine et l’a brisée, comme un marteau brise le verre ?

Voyant la lyre à ses pieds.

Ah ! je me souviens ! J’ai porté encore une fois ma main impie sur cette relique sacrée, dépôt d’un ami mourant, héritage d’une fille pieuse, J’ai voulu détruire ce chef-d’œuvre d’un artiste, cet instrument, source des seules joies qu’éprouve la triste Hélène. Il y avait dans cette lyre un mystère que j’aurais dû respecter ; mais mon orgueil, jaloux de ne pas comprendre son langage, et les perfides conseils de ce juif sophiste m’ont égaré... Pauvre Hélène ! que te restera-t-il, si tu ne peux chanter ni la force ni la douceur du Tout-Puissant ? Mon crime porte avec lui son châtiment. Les mêmes cordes que j’ai brisées à cette lyre se sont brisées au fond de mon âme. Depuis hier, l’idée de l’infini s’est voilée en moi : le doute amer a contristé toutes mes pensées, et depuis un instant ma confiance en Dieu s’est évanouie comme ma foi. Il me semblait, pendant qu’Hélène improvisait en regardant la lune, que je pourrais bientôt comprendre les secrets de sa poésie étrange. La nature s’embellissait à mes yeux, et, en même temps qu’une mélancolie profonde s’emparait de moi, j’éprouvais un charme inconnu à savourer ces langueurs d’une contemplation à la fois chaste et voluptueuse auxquelles je n’avais jamais osé me livrer. Oui, je comprenais ce qu’il y a de religieux dans le doute et ce qu’il y a de divin dans la rêverie... Et maintenant ce monde poétique s’est déjà écroulé. Une voix aigre a jeté un cri de malédiction sur la terre épouvantée. La lune ne répand plus sa molle clarté sur les gazons, et les insectes cachés sous l’herbe ne sèment plus leurs petites notes mystérieuses dans le silence solennel de la nuit. La chouette glapit et s’envole vers le cimetière ; le ruisseau traîne de longs sanglots, comme si sa naïade déchirait ses membres délicats sur les cailloux tranchants ; le vent froisse les feuilles avec colère, et sème les fleurs sur le gravier ; les reptiles sifflent, et les ronces se dressent sous mes pieds. Tout pleure, rien ne chante plus ; et il me semble que c’est moi qui ai troublé la paix de cette nuit sereine en évoquant le désespoir par je ne sais quel maléfice !... Ô mon Dieu ! pourquoi ai-je sacrifié à une vaine sagesse les plus douces impressions de ma vie ? Pourquoi cette âpre résistance, quand une destinée nouvelle pouvait s’ouvrir devant moi ? Que n’ai-je cédé au penchant qui m’entraînait vers la jeunesse, vers la beauté, vers l’amour ? Hélène m’eût aimé peut-être, si, au lieu d’égarer son esprit dans le dédale du raisonnement, je l’eusse laissée s’élever en liberté vers les régions fantastiques où son essor l’entraînait ! Peut-être y avait-il autant de logique dans sa poésie qu’il y en avait dans ma science. Elle m’eût révélé une nouvelle face de la Divinité ; elle m’eût montré l’idéal sous un jour plus brillant... Dieu ne s’est communiqué à moi jusqu’ici qu’à travers le travail, la privation et la douleur ; je l’eusse possédé dans l’extase de la joie... Ils le disent, du moins ; ils le disent tous ! ils se prétendent heureux, tous ces poètes, et leurs larmes sont encore du bonheur, car elles sont versées dans l’ivresse. Notre sérénité leur offre l’image de la mort, et notre existence est à leurs yeux le néant !... Qui donc m’a persuadé que j’étais dans la seule voie agréable au Seigneur ? N’avais-je pas, moi aussi, des facultés pour la poésie ? Pourquoi les ai-je refoulées dans mon sein comme des aspirations dangereuses ?... Et moi aussi, j’eusse pu être homme... Et moi aussi, j’eusse pu aimer !...

 

 

Scène V

 

HANZ, ALBERTUS

 

HANZ.

Nous sommes inquiets de vous, mon cher maître ; la pluie commence, et l’orage va éclater. Veuillez prendre mon bras, car l’obscurité est profonde et le sentier est escarpé.

ALBERTUS.

Hanz ! dis-moi, mon fils, es-tu heureux ?

HANZ.

Quelquefois, mon bon maître, et jamais bien malheureux.

ALBERTUS.

Et ton bonheur, il te vient... de la sagesse ? de l’étude ?

HANZ.

En partie ; mais il me vient aussi de la poésie, et encore plus de l’amour.

ALBERTUS.

Tu es aimé ?

HANZ.

Non, mon maître. Hélène ne m’aime pas ; mais je l’aime, moi, et cela me rend heureux, quoique cela me fasse souffrir.

ALBERTUS.

Explique-moi ce mystère.

HANZ.

Maître, l’amour me rend meilleur ; il élève mon âme, il l’embrase, et je me sens plus près de Dieu quand je me sens amoureux et poète... Mais rentrons, mon cher maître, la pluie augmente, et le chemin sera difficile. Vous semblez plus fatigué que de coutume.

ALBERTUS.

Hanz, je me sens faible... Je crois que je suis découragé !...

 

 

ACTE IV

 

LES CORDES D’ACIER

 

 

Scène première

 

ALBERTUS, HÉLÈNE

 

Sur la grande tour de la cathédrale.

ALBERTUS.

Arrêtons-nous sur cette terrasse, mon enfant ; cette rapide montée a dû épuiser tes forces.

HÉLÈNE.

Non ; je yeux monter plus haut, toujours plus haut.

ALBERTUS.

Tu ne peux monter sur la flèche de la cathédrale. L’escalier est dangereux, et l’air vif qui souffle ici est déjà assez excitant pour toi.

HÉLÈNE.

Je veux monter, monter toujours, monter jusqu’à ce que je retrouve la lyre. Un méchant esprit l’a enlevée et l’a portée sur la pointe de la flèche. Il l’a déposée dans les bras de l’archange d’or qui brille au soleil. Mais j’irai la chercher, je ne crains rien. La lyre m’appelle.

Elle veut s’élancer sur l’escalier de la flèche.

ALBERTUS, la retenant.

Arrête, ma chère Hélène ! Ton délire t’abuse. La lyre n’a point été enlevée. C’est moi qui, pour t’empêcher t’en jouer, l’ai ôtée de dessous ton chevet. Mais reviens à la maison, et je te la rendrai.

HÉLÈNE.

Non ! non ! vous me trompez. Vous vous entendez avec le juif Jonathas pour tourmenter la lyre et me donner la mort. Le juif l’a portée là-haut. J’irai la reprendre ; suivez-moi, si vous l’osez.

Elle commence à gravir l’escalier.

ALBERTUS, lui montrant la lyre, qu’il tenait sous son manteau.

Hélène ! Hélène ! la voici, regarde-la ! Reviens, au nom du ciel ! Je t’en laisserai jouer tant que tu voudras. Mais redescends ces marches, ou tu vas périr.

HÉLÈNE, s’arrêtant.

Donnez-moi la lyre, et ne craignez rien.

ALBERTUS.

Non ; je te la donnerai ici. Reviens. Ô ciel ! je n’ose m’élancer après elle. Je crains qu’en se hâtant, ou en cherchant à se débattre, elle ne se précipite en bas de la tour.

HÉLÈNE.

Maître, étendez le bras et donnez-moi la lyre, ou je ne redescendrai jamais cet escalier.

ALBERTUS, lui tendant la lyre.

Tiens, tiens, Hélène, prends-la. Et maintenant appuie-toi sur mon bras, descends avec précaution.

Hélène saisit la lyre, et monte rapidement l’escalier jusqu’au sommet de la flèche.

ALBERTUS, la suivant.

Ô ciel ! ô ciel ! elle est perdue, elle va tomber ! Ô malheureux ! à quoi ont servi tes précautions ! elles n’ont servi qu’à hâter sa perte.

À Hanz et à Wilhelm, qui arrivent sur la terrasse.

Ô mes amis ! ô mes enfants ! voyez à quel péril elle est exposée...

HÉLÈNE.

Laissez-moi ! si un de vous met le pied sur ces marches, je me précipite.

WILHELM.

Le plus sage est de la laisser contenter sa fantaisie. En voulant la secourir, on ne peut que déterminer sa mort.

HANZ.

N’ayez pas peur, maître, il y a en elle un esprit qui la possède. Elle agit par une impulsion surnaturelle. Laissez-la, ne lui dites rien. Je vais monter, sans qu’elle me voie, par l’escalier opposé. Je me cacherai derrière l’archange de bronze, et, si elle veut se précipiter, alors je me jetterai sur elle et la retiendrai de force. Ayez l’air de ne pas vous inquiéter d’elle.

Il passe derrière la flèche, et monte l’escalier opposé à celui qu’Hélène a franchi. Albertus et Wilhelm s’appuient contre la balustrade de la tour. Hélène, au haut de la flèche, s’assied sur la dernière marche, aux pieds de la statue de l’archange.

ALBERTUS.

Quel effrayant spectacle ! Suspendue ainsi dans les airs, sans appui, sans balustrade, sur cette base étroite, pourra-t-elle résister au vertige ? Ô misérable que je suis ! C’est moi qui serai cause de sa mort !

WILHELM.

Maître, son délire même la rend inaccessible au vertige. Elle échappera au danger, parce qu’elle n’en a pas conscience. D’ailleurs voyez ! Hanz est déjà auprès d’elle, derrière la statue. Hanz est vigoureux et intrépide ; il est calme dans les grandes occasions : il la préservera. Prenez courage, et surtout montrez-vous tranquille.

Hélène accorde la lyre.

ALBERTUS, à part.

Si elle s’aperçoit de la soustraction des deux cordes, qui sait à quel acte de désespoir elle peut se porter ? Mais non !... elle ne s’en aperçoit pas... Elle rêve, elle s’inspire du spectacle déployé sous ses pieds !

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Ô fille des hommes ! vois ce spectacle éblouissant ! Écoute ces harmonies puissantes !

HÉLÈNE.

Je ne vois rien qu’une mer de poussière embrasée que percent çà et là des masses de toits couleur de plomb et des dômes de cuivre rouge où le soleil darde ses rayons brûlants ! Je n’entends rien qu’une clameur confuse, comme le bourdonnement d’une ruche immense, entrecoupé par instants de cris aigus et de plaintes lugubres !

L’ESPRIT.

Ce que tu vois, c’est l’empire de l’homme ; ce que tu entends, c’est le bruissement de la race humaine.

HÉLÈNE.

Maintenant, je vois et j’entends mieux. Mes yeux percent ces nuages mouvants et distinguent les mouvements et les actions des hommes. Mes oreilles s’habituent à cette sourde rumeur, et saisissent les discours et les bruits que fait la race humaine.

L’ESPRIT.

N’est-ce pas un tableau magique et un concert imposant ? Vois quelle est la grandeur et la puissance de l’homme ! admire ses richesses si chèrement conquises, et les merveilles de son infatigable industrie ! Vois ces temples majestueux qui dressent, comme des géants, leurs têtes superbes sur ces masses innombrables de demeures élégantes ou modestes, accroupies à leurs pieds ! Vois ces coupoles resplendissantes, semblables à des miroirs ardents, ces obélisques effilés, ces sveltes colonnades, ces palais de marbre, où le soleil allume dans chaque vitre de cristal un diamant aux mille facettes ! Regarde ce fleuve qui se roule comme un serpent d’or et d’azur autour des flancs de la grande cité, tandis que des ponts de fer et de granit, ici bordés de blanches statues qui se mirent dans les ondes, là suspendus comme par magie à d’invisibles cordons de métal, s’élancent d’une rive à l’autre, tantôt en arcades de pierres fortes et massives, tantôt en réseaux de fer transparents et déliés, et tantôt en élastiques passerelles qui plient sans rompre sous le poids des chariots et des cavaliers ! Vois ces arcs de triomphe où le jaspe et le porphyre travaillés par les mains les plus habiles servent de piédestal aux statues dés grands hommes ou aux trophées de la guerre ! Vois de toutes parts ces symboles de la puissance et du génie, ces frontons chargés d’emblèmes, ces victoires aux ailes éployées, ces coursiers de bronze qui semblent bondir sous la main des conquérants ! Vois ces fontaines jaillissantes, ces édifices où la science accomplit ses prodiges ; ces musées où l’art entasse ses chefs-d’œuvre ; ces théâtres où l’imagination voit réaliser chaque jour ses plus beaux rêves ! Vois aussi cette rade immense où les bannières de toutes les nations flottent sur une forêt de mâts, et où, des extrémités de la terre, le commerce vient échanger ses richesses ! Porte tes regards plus loin, vois ces rivages fertiles, ces campagnes fécondes semées de villas magnifiques et coupées dans tous les sens de larges voies plantées d’arbres, où les chars volent dans la poussière, et où le pavé brûle sous le pied des coursiers rapides ! Vois des merveilles plus grandes encore : sur ces chemins étroits, rayés de fer, qui tantôt s’élèvent sur les collines et tantôt s’enfoncent et se perdent dans le sein de la terre, vois rouler, avec la rapidité de la foudre, ces lourds chariots enchaînés à la file, qui portent des populations entières d’une frontière à l’autre dans l’espace d’un jour, et qui n’ont pour moteur qu’une colonne de noire fumée ! Ne dirait-on pas du char de Vulcain roulé par la main formidable des invisibles cyclopes ? Vois aussi sur les flots la puissance de cette vapeur qui sillonne le flanc de la mer avec des roues brûlantes, et la rend docile comme la plaine au tranchant de la charrue ! – Et maintenant, écoute ! Ces myriades d’harmonies terribles ou sublimes qui se confondent en un seul rugissement plus puissant mille fois que celui de la tempête, c’est la voix de l’industrie, le bruit des machines, le sifflement de la vapeur, le choc des marteaux, le roulement des tambours, les fanfares des phalanges guerrières, la déclamation des orateurs, les mélodies de mille instruments divers, les cris de la joie, de la guerre et du travail, l’hymne du triomphe et de la force. Écoute, et réjouis-toi ; car ce monde est riche, et cette race ingénieuse est puissante !

WILHELM.

Ô mon maître ! l’heure et le lieu inspirent Hélène ! Jamais la lyre n’a été plus sonore, jamais le chant n’a été plus mâle, et l’harmonie plus large ou plus savante.

ALBERTUS.

Oui, maintenant enfin, je comprends le langage de la lyre. La vie circule dans mon sang et embrase mon cerveau du feu de l’enthousiasme. Il m’a semblé que je voyais au delà des bornes de l’horizon, et que j’entendais la voix de tous les peuples se marier à une voix éloquente émanée de mon propre sein.

WILHELM.

Maintenant Hélène touche la lyre ; notre émotion sans doute va changer de nature ; écoutez bien !

HÉLÈNE, jouant de la lyre.

Ô Esprit ! où m’as-tu conduite ? Pourquoi m’as-tu enchaînée à cette place, pour me forcer à voir et à entendre ce qui remplit mes yeux de pleurs et mon cœur d’amertume ? Je ne vois au-dessous de moi que les abîmes incommensurables du désespoir, je n’entends que les hurlements d’une douleur sans ressource et sans fin ! Ce monde est une mare de sang, un océan de larmes ! Ce n’est pas une ville que je vois ; j’en vois dix, j’en vois cent, j’en vois mille, je vois toutes les cités de la terre. Ce n’est pas une seule province, c’est une contrée ; c’est un continent, c’est un monde, c’est la terre tout entière que je vois souffrir et que j’entends sangloter ! Partout des cadavres et autour d’eux des sanglots. Mon Dieu, que de cadavres ! mon Dieu, que de sanglots !...

Oh ! que de moribonds livides couchés sur une paille infecte ! Oh ! que de criminels et d’innocents agonisants pêle-mêle sur la pierre humide des cachots ! Oh ! que d’infortunés brisés sous des fardeaux pesants ou courbés sur un travail ingrat ! Je vois des enfants qui naissent dans la fange, des femmes qui rient et qui dansent dans la fange, des lits somptueux, des tables splendides couvertes de fange, des hommes en manteaux de pourpre et d’hermine tout souillés de fange, des peuples entiers couchés dans la fange ! La terre n’est qu’une masse de fange labourée par des fleuves de sang. Je vois des champs de bataille tout couverts de cadavres fumants et de membres épars qui palpitent encore ; j’en vois d’autres où s’élancent des bataillons poudreux, au son des fanfares guerrières. Je vois bien les armes reluire au soleil, j’entends bien les chants de l’espoir et du triomphe ; mais j’entends aussi les gémissements des blessés, les derniers soupirs des mourants que brisent les pieds des chevaux. J’entends aussi le cri des vautours et des corbeaux qui marchent derrière les armées, et l’air est obscurci de leur vol sinistre : eux seuls seront les vainqueurs ! eux seuls entonneront ce soir l’hymne du triomphe, en enfonçant leurs ongles ensanglantés dans la chair des victimes !

Je vois des palais, des armées, des fêtes, un grand luxe, une joie bruyante, en effet ! je vois et j’entends ruisseler l’or sur les tables et dans les coffres ! Ce sont les larmes du pauvre, la sueur de l’ouvrier, le sang du soldat qui coulent sur ces tables et qu’on serre dans ces coffres !... Chacune des pièces de cette monnaie devrait être frappée à l’effigie d’un homme du peuple ; car il n’est pas une de ces pièces de métal qui n’ait coûté la santé, l’honneur ou la vie à un homme du peuple !

Je vois des monarques assis sur des trônes élevés, autour desquels les nations se prosternent et que garde le triple rempart d’airain des armées ; mais j’entends aussi le peuple qui menace et qui pleure aux portes du palais ; j’entends les arbres des jardins royaux qui tombent sous la cognée, et les pavés qui s’entassent avec les cadavres pour fermer la marche aux soldats sanguinaires ; j’entends les cris de l’émeute, l’hymne généreux de la délivrance, le bruit des canons, le craquement des édifices qui s’écroulent sur les vaincus et sur les vainqueurs ; j’entends le tocsin terrible qui ébranle les vieilles tours et qui sonne d’une voix haletante la victoire et les funérailles !

J’entends aussi la parole sonore des nombreux orateurs ; j’entends le mensonge et le blasphème étouffer la parole du juste ; j’entends les applaudissements effrénés de la foule qui porte en triomphe les délateurs et les faussaires !

Je vois de majestueuses assemblées, et j’entends ce qu’on y discute. Quelques-uns disent qu’il s’agit de soulager la misère du peuple ; tous répondent que le peuple est trop riche, trop heureux, trop puissant ; et j’entends la masse immense des pharisiens qui se lève lentement en disant d’un air sombre : « Qu’il périsse ! » et je vois les puissances de la terre qui se parfument les mains en disant, le sourire sur les lèvres : « Qu’il périsse !... »

ALBERTUS.

Le rythme est lugubre et la mélodie déchirante ! Voyez comme Hélène souffre, comme son visage est pâle et comme ses bras se tordent avec désespoir autour de la lyre ! Ô malheureuse prêtresse ! J’ai voulu être initié par toi à la poésie de la civilisation. Pythonisse enchaînée au trépied, tu expies dans les tortures ma coupable curiosité ! Ô Hélène ! cesse tes chants, reviens vers nous !...

WILHELM.

Maître, Hanz nous fait signe de ne pas l’appeler. Ravie dans une douloureuse extase, elle oublie que nous l’écoutons. Craignez qu’elle ne s’éveille et que le vertige ne la surprenne.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Fille des hommes, pourquoi te désespérer ainsi ? As-tu donc oublié la Providence ? N’est-ce pas elle qui permet ces choses pour amener, par une dure expérience et une lente expiation, tous les hommes à la connaissance de la vérité et à l’amour de la justice ? Regarde ! il est déjà des hommes pieux et des cœurs vraiment purs. Le crime des uns ne fait-il pas la vertu des autres ? L’iniquité des tyrans ne fait-elle pas ressortir la patience ou l’audace des opprimés ? Vois ! que de dévouements sublimes, que d’efforts courageux, que de résignations évangéliques ! Vois ces mains fermes et patientes qui s’arment pour la délivrance, tandis que, pour les encourager, les captifs étouffent leurs sanglots derrière les barreaux de la prison ! Vois ces amis qui s’embrassent ; comprends-tu la dernière étreinte de celui qui accompagne l’autre jusqu’au pied de l’échafaud ? Comprends-tu le dernier regard de celui qui place en souriant sa tête sous la hache ?

HÉLÈNE.

Je vois des vierges qu’on profane et des enfants qu’on égorge ; je vois des vieillards que l’on suspend au gibet ; je vois une femme que des courtisans traînent dans le lit d’un prince, et qui expire de honte et de désespoir dans ses bras ; je vois l’époux de cette femme qui reçoit de l’or et des honneurs pour garder le silence, et qui baise la main du prince ; je vois une jeune fille que des soldats frappent à coups de verges sur la place publique pour avoir chanté : Non, la patrie n’est pas perdue ! et qui devient folle ; je vois des enfants qu’on sépare de leur mère, qu’on isole de leur famille, et à qui l’on veut apprendre à maudire le nom de leur père et à renier l’héroïsme de leur sang ! Je vois des héros qu’on proscrit, des libérateurs dont la tête est mise à prix ; je vois de jeunes martyrs qu’on traîne hors de la prison, parce qu’ils n’expirent pas assez vite, et qu’on mène sous les glaces du pôle, de peur que leurs derniers soupirs ne percent les murs du cachot et n’arrivent à l’oreille de leurs frères ; je vois des paysans dont on déchire la chair avec des hameçons de fer, parce qu’ils ont oublié de couper leur barbe et d’endosser la livrée du vainqueur ; je vois une nation qu’on veut rayer de la face du globe, comme si elle n’avait jamais existé. On lui ôte ses chefs, ses libérateurs, ses prêtres, ses institutions, ses biens, son costume et jusqu’à son nom pour qu’elle périsse, et l’univers regarde en disant : « Qu’elle périsse ! »

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Tu vois le mal qui se montre, tu ne vois pas le bien qui se cache. Ne peux-tu lire au fond des âmes généreuses qui préparent le jour de la justice ? n’entends-tu pas la prière des exilés, et ces chants de la patrie absente qui appellent la colère céleste sur les injustes, la miséricorde sur les faibles, la protection sur les forts ? Fille de la lyre ! au lieu de te lamenter sur les forfaits et les infortunes de l’homme, agenouille-toi et invoque le secours d’en haut. Prions ensemble, unissons nos larmes et nos prières. Que notre amour nous donne l’espoir et la ferveur ! Prions ! tenons-nous embrassés et prosternés aux pieds de celui...

HÉLÈNE.

Tais-toi ! ne nomme pas ce qui n’existe pas ! Si une puissance fatale préside aux destins de l’humanité, c’est le génie du mal, car l’impunité protège le crime ! Que parles-tu de Providence ? que parles-tu d’amour ? La Providence est muette, elle est sourde, elle est impotente pour les victimes ; elle est ingénieuse et active pour servir les desseins de la perversité. Sois maudite, ô Providence ! Et toi, Esprit, ne me parle plus. Tu m’as révélé des maux que j’ignorais : sois puni de tes enseignements cruels par mon silence ; cherche l’amour dans un cœur que tu n’auras pas brisé ; demande ton salut à une âme qui pourra encore aimer et croire !

Elle se lève. Albertus fait un cri.

WILHELM.

Non, non ! elle ne veut pas attenter à sa vie. Voyez ! elle jette la lyre dans l’abîme, et redescend vers nous légère comme l’hirondelle qui cache son nid au sommet des vieilles tours. Oh ! qu’elle est belle avec ses cheveux épars et sa robe blanche que le vent fait ondoyer !

HÉLÈNE, se jetant dans les bras d’Albertus.

Mon père, emmenez-moi, cachez-moi ! Descendez-moi aux entrailles de la terre ; je ne veux plus voir le soleil, je ne veux plus entendre aucun bruit humain, Que personne ne me parle plus... Je veux arracher mes yeux, je veux être enfouie comme la taupe, endormie comme la chrysalide.

ALBERTUS.

Hélène, éloigne-toi de moi, accable-moi de ta haine, je suis l’auteur de tous tes maux... J’ai voulu ôter à la lyre...

HÉLÈNE.

Ne me parlez plus de lyre, la lyre est brisée. Je l’ai jetée au vent... Vous ne la reverrez plus... Hanz, mon frère, emmenez-moi... Cet endroit me donne le vertige du désespoir.

ALBERTUS.

Emmenez-la bien vite, mes enfants, je vous suis.

 

 

Scène II

 

GROUPE DE BOURGEOIS

 

Sur la place publique.

UN BOURGEOIS.

La musique a cessé ! Vraiment c’est une chose merveilleuse, et de mémoire d’homme il ne s’est vu rien de pareil.

SECOND BOURGEOIS.

Qu’avez-vous donc à vous récrier ainsi, voisin ? Est ce que le sucre a encore baissé ?

UNE VIEILLE DAME.

Un miracle, monsieur, un miracle véritable !

LE SECOND BOURGEOIS.

Le café ne paie plus les droits ?

LA DAME.

Non, monsieur, l’archange de la cathédrale a joué de la trompette.

TROISIÈME BOURGEOIS.

Quel archange ? quelle trompette ?

LE PREMIER BOURGEOIS.

Parbleu ! compère, l’archange de cuivre qui est là-haut, là-haut, et qui souffle dans sa trompette depuis le temps du roi Dagobert sans en faire sortir le plus petit bruit. Eh bien ! tout à l’heure il a joué des airs charmants pendant plus de vingt minutes ; je l’ai entendu comme...

LE SECOND BOURGEOIS.

Comme vous m’entendez causer quand je ne dis rien. À d’autres, maître Spiegendorf !

LE TROISIÈME BOURGEOIS.

Vous avez eu une lubie, ma bonne dame. Les oreilles vous ont tinté.

LA DAME.

Monsieur, je ne suis pas faite pour en imposer.

LE SECOND BOURGEOIS.

Si vous n’avez que cela à nous dire, c’était bien la peine que je me dérange de mon comptoir.

LE TROISIÈME BOURGEOIS.

Et moi donc ! qui voyais tous ces badauds rassemblés là sur le milieu de la place, regardant en l’air le bout de leur nez, qu’ils prenaient pour la flèche de la cathédrale. J’espérais... c’est-à-dire je croyais qu’il était tombé quelqu’un du haut des tours, et je venais voir bien vite.

LE SECOND BOURGEOIS.

Ils auront entendu l’organiste de la cathédrale qui étudie l’air de Marie trempe ton pain, pour nous le jouer dimanche à la grand’messe.

LE PREMIER BOURGEOIS.

Ah ! au fait, c’était peut-être cela.

LA DAME.

Je connais très bien le son de l’orgue. D’ailleurs l’église est fermée, on ne l’entendrait pas d’ici. Et puis l’ange n’a pas du tout joué des airs d’église ; c’est même singulier comme c’était peu religieux.

LE PREMIER BOURGEOIS.

Ah ! c’était pourtant joli, très joli !

LE TROISIÈME BOURGEOIS.

Ils ont peut-être inventé quelque machine à musique qu’ils ont fourrée dans le corps de la statue pour qu’elle ait l’air de jouer de la trompette. Je parie que cela va sonner à toutes les heures, comme l’horloge de Jean de Nivelle.

LE SECOND BOURGEOIS.

Ou bien seulement au coup de midi... Quelle heure est-il ?

LE PREMIER BOURGEOIS.

Il est certain qu’il y avait quelque chose de blanc aux pieds de la statue.

LE TROISIÈME BOURGEOIS.

C’est cela ! c’était un cadran !

LE PREMIER BOURGEOIS.

C’est égal, je vais voir ce qu’il en est. Je connais concierge des tours ; il me laissera monter.

LE TROISIÈME BOURGEOIS.

Eh bien ! j’y vais aussi.

Ils s’éloignent tous deux.

LA DAME.

Moi, je vais raconter à toute la ville ce que j’ai entendu.

Elle s’éloigne.

LE SECOND BOURGEOIS, d’un air capable, croisant ses bras sur son tablier.

Croirait-on qu’au jour d’aujourd’hui il y a encore tant de gens superstitieux ?... Ah ! voilà maître Albertus qui vient par ici. C’est un homme que je n’aime pas à rencontrer. Il vous regarde d’une drôle de manière, et il se passe dans sa maison des choses auxquelles le diable ne comprend goutte. Oh ! le juif Jonathas Taër qui vient derrière lui !... Pour le coup, je m’en vais à la maison. Je n’aime pas du tout les gens qui courent les rues après leur mort.

Il s’enfuit.

 

 

Scène III

 

ALBERTUS, MÉPHISTOPHÉLÈS

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, suivant Albertus, qui ne le voit pas.

Où courez-vous si empressé et si agité, mon respectable maître ? Vous n’avez pas un regard, pas un simple signe de tête pour votre meilleur ami, ce matin.

ALBERTUS.

Toujours ce juif ! Il me suit comme un remords... Laissez-moi, monsieur, de grâce ! Je n’ai pas l’honneur d’être votre ami, et je n’ai pas de temps à perdre.

MÉPHISTOPHÉLÈS, le suivant toujours et se plaçant près de lui.

Je conçois votre inquiétude ; l’état d’Hélène vous afflige. Mais rassurez-vous, elle ne s’est jamais mieux portée.

ALBERTUS, haussant tes épaules.

Qu’en savez-vous ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous ne pouvez pas douter que j’en sache plus long que vous sur bien des choses.

ALBERTUS.

Gardez votre science maudite ; elle ne m’a causé que trouble et désespoir.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je m’étonne qu’un aussi grand philosophe se décourage pour un peu de souffrance. N’enseignez-vous pas tous les jours en chaire qu’il faut beaucoup souffrir pour arriver à la vérité ? qu’on ne saurait payer trop cher la conquête de la vérité ? que la vérité ne s’achète qu’au prix de nos sueurs, de nos larmes, de notre sang même ?...

ALBERTUS.

J’ai déjà beaucoup souffert depuis que je vous écoute, et, loin d’être arrivé à la vérité, il me semble que j’en suis plus éloigné que jamais. Le délire d’Hélène augmente, et rien ne m’explique les propriétés sympathiques de la lyre.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Permettez. D’abord le délire d’Hélène n’augmente pas. Hier, toute la journée, après sa promenade au bord de l’eau, elle a été pleine de raison.

ALBERTUS.

Il est vrai que son délire n’a commencé qu’au moment où je lui ai refusé la lyre. Alors elle s’est enfuie de la maison, et je n’ai pu la rejoindre qu’au sommet de la grande tour.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Aussi pourquoi vouliez-vous l’empêcher de faire résonner la lyre ?

ALBERTUS.

Je craignais ce qui est arrivé. En la voyant si sensée et suivant avec tant de clarté une leçon assez abstraite que je venais de lui donner, je me flattais de la voir guérie, et j’aurais voulu que la lyre fût anéantie ; car, n’en doutez pas, tout son délire vient de Cet instrument.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans aucun doute. Vous avez toujours pris pour un conte, pour une rêverie du vieux Meinbaker, un fait très certain. Le premier accès de folie d’Hélène et la longue maladie qui en fut la suite n’eurent pas d’autre cause qu’un attouchement à la lyre.

ALBERTUS.

Le fait est bien constaté pour moi aujourd’hui. Mais qu’il reste à l’état de prodige ! je ne m’en tourmenterai plus. Hélène pouvait périr victime de ma curiosité. Dieu merci ! elle a échappé aujourd’hui à son dernier danger : la lyre est anéantie. Elle l’a jetée du haut de la flèche sur le marbre du parvis.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce qui n’empêche pas qu’elle soit intacte. Vous la retrouverez sur son socle dans votre cabinet. Il n’y manque d’autres cordes que celles ôtées par vous-même, et la table n’est pas seulement fêlée. Ses figures n’ont perdu ni bras ni jambes dans la bataille, et je suis sûr que l’accord n’est pas seulement dérangé.

ALBERTUS.

Ce que vous dites est impossible. Vous me raillez, mais je vous avertis que je suis las de vos discours.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ne m’adressez jamais la parole si la lyre n’est pas telle que je vous dis et où je vous dis. Elle est tombée à mes pieds, comme j’écoutais Hélène au bas de la grande tour ; et, en ce moment, j’ai vu passer votre gouvernante Thérèse, à qui j’ai dit de la ramasser et de l’emporter.

ALBERTUS.

Je saurai bien tout à l’heure à quoi m’en tenir. Mais comment pouviez-vous entendre la lyre à une aussi grande distance ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le son de la lyre a cela de particulier que, quelle qu’en soit la douceur, on en distingue les moindres notes d’un bout de la ville à l’autre. Tout le quartier l’a entendue aujourd’hui ; et quant à moi, dont l’ouïe est très fine, je pourrais vous raconter mot à mot ce que la lyre et Hélène se sont dit l’une à l’autre au sommet de la grande aiguille du clocher.

ALBERTUS.

Vous comprenez donc parfaitement le sens de la musique ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Très bien. N’a-t-elle pas chanté aujourd’hui les merveilles et les misères de la civilisation ? Tandis que la lyre disait la grandeur et le génie de l’homme, Hélène ne disait-elle pas ses crimes et ses malheurs ?

ALBERTUS.

Oui, j’ai compris cela aussi, – très bien cette fois, – à ma grande surprise ! Le manuscrit d’Adelsfreit me l’avait prédit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

« Sur trois cordes la mélodie sera forte et limpide. Tous la comprendront, car tes deux cordes d’acier traitent de l’homme, de ses inventions, de ses lois et de ses mœurs. » Vous voyez que je sais mon Adelsfreit sur le bout du doigt. Quant à la corde d’airain, la dernière de toutes... « celui qui la fera vibrer connaîtra le mystère de la lyre. »

ALBERTUS.

Eh bien ! je ne le connaîtrai pas. J’y renonce. Je briserai la lyre en rentrant à la maison.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Présomptueux ! Croyez-vous que cela soit en votre pouvoir ? La lyre est tombée tout à l’heure du ciel eu terre sans recevoir le plus léger dommage. Votre main se briserait en essayant de la détruire.

ALBERTUS.

D’où vient donc que je brise sans le vouloir, et par le plus léger attouchement, ses cordes délicates ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tout cela tient au mystère que vous ne voulez pas connaître. N’avez-vous jamais ouï dire qu’une âme poétique et tendre résiste avec constance aux plus grands revers de la fortune, tandis qu’elle se contriste, se resserre et se brise au moindre échec dans ses affections ? Vous-même, vous souriez quand l’autorité brutale ferme votre cours et arrête vos publications. Pourtant, si Hélène est malade, ou si un de vos disciples commet un acte d’ingratitude envers vous, votre force est vaincue, et vous versez des pleurs comme un enfant. Le mystère de la lyre n’est pas plus inexplicable que cela.

ALBERTUS.

Vous vous tirez de tout par des comparaisons et des symboles.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tout est symbole dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre matériel ; ces deux ordres obéissent à des lois analogues et accomplissent des phénomènes analogues. En partant de ce raisonnement, et eu brisant encore deux cordes de la lyre, vous vous emparerez du secret.

ALBERTUS.

Je ne le ferai pas. Dieu sait quelle crise Hélène aurait à subir cette fois-ci !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est un noble sacrifice, et je vous approuve. Cependant je suis fâché que tout ceci ait fait tant de bruit, et que le pays tout entier soit bouleversé par les contes de sorciers et de revenants auxquels la folie d’Hélène et le son étrange de la lyre ont donné lieu. Vous passez maintenant pour un magicien, et moi aussi par contrecoup. Vous savez que je ris volontiers de toutes les choses qui me concernent ; mais quant à vous, je suis vraiment affligé de vous voir perdre toute votre salutaire influence, et je prévois que vos excellentes doctrines, loin de porter leurs fruits, vont tomber dans un discrédit complet.

ALBERTUS.

N’espérez pas me prendre par la vanité, je suis au-dessus de ce que les hommes diront de moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il n’est pas question de cela. Vous aviez une mission à remplir auprès des hommes, et vous les abandonnez à l’ignorance et à l’erreur...

ALBERTUS.

Je n’aime pas assez l’humanité pour lui sacrifier Hélène ; Hélène est une âme pure, un être céleste. Les hommes sont tous des despotes, des traîtres et des brutes.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je vois que la musique a fait son effet : c’est le propre de la lyre d’imposer à ceux qui l’écoutent les émotions de celui qui la fait parler. Il serait bien malheureux pour vous que vous restassiez sous cette impression fâcheuse ; le monde y perdrait beaucoup, et vous en auriez un jour de grands remords.

ALBERTUS.

N’est-ce pas vous qui m’avez engagé à détruire les cordes qui eussent pu, par leur mélodie, élever et embraser mon âme ? Il vous sied bien de me reprocher l’effet de vos conseils !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous me remercierez de mes conseils quand vous aurez accompli votre tâche, c’est-à-dire quand vous aurez fait de la lyre un instrument monocorde. Concevez encore ceci sous la forme symbolique. Pour élever votre âme vers l’idéal comme vous êtes parvenu à le faire, n’avez-vous pas, durant de longues années, travaillé à briser dans votre propre sein les fibres qui tressaillaient pour des joies terrestres ? N’avez-vous pas détruit tout ce qui eût pu vous distraire de votre but, et n’avez-vous pas concentré toutes vos pensées, tous vos sentiments, tous vos instincts sur un seul objet ?

ALBERTUS.

C’est vrai, mais ici je travaille dans le sens inverse. J’ai commencé par détruire dans la lyre la poésie de l’infini, et je suis arrivé à la poésie des choses terrestres, tandis que dans mon travail philosophique sur moi-même j’ai procédé au rebours.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est un tort que vous avez eu. Ce qu’on étouffe avant qu’il soit né n’est jamais bien mort. Les besoins refoulés avant leur développement redemandent la vie impérieusement. C’est ce qui vous est arrivé. Votre vertu vous rendait l’homme le plus malheureux du monde, et à l’heure qu’il est, en prêchant tous les jours la certitude, vous ne la possédez sur aucun point.

ALBERTUS, à part.

Je suis épouvanté de voir cet homme lire en moi de la sorte !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si vous en restez là, vous êtes perdu, mon bon ami. Il faut que vous retourniez à la foi par une forte réaction. Il faut que vous connaissiez les passions, leurs angoisses, leurs périls, leurs fureurs même. Il faut, en un mot, que vous passiez par l’épreuve du feu ; ensuite vous rendrez témoignage de votre foi, car vous aurez connu la vie, et vous ne vous tromperez plus.

ALBERTUS.

Vous me donnez un odieux conseil. Croyez-vous donc que l’âme humaine soit assez forte pour résister à une telle épreuve ? C’est tenter Dieu que de s’abandonner au mal de gaieté de cœur. Quiconque essaiera ses forces de la sorte le paiera cher, et perdra, dans l’exercice des mauvais instincts, le sentiment et le désir de l’idéal.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qui vous parle de faire le mal et de cultiver les instincts grossiers ? Vous oubliez que je suis philosophe aussi bien que vous, quoique je ne sois pas patenté. Je ne vous conseille pas de vous avilir, mais de vous retremper. Il est une seule passion, grande dans ses puérilités, généreuse dans ses emportements, sublime dans ses délires : c’est l’amour. Vous vous êtes trompé quand vous avez cru que votre idéal pouvait absorber toute la flamme déposée dans votre sein. Cette flamme est de deux natures : l’une est pour le ciel, l’autre pour la terre ; et l’une ne peut pas plus dévorer l’autre, que la volonté humaine ne peut étouffer l’une des deux.

Posant sa main sur le bras d’Albertus.

Qui le sait mieux que vous, mon cher philosophe ? Cette flamme terrestre vous consume, et rien n’a pu encore l’éteindre en vous !

ALBERTUS, tressaillant et se partant à lui-même.

Ses paroles embrasent mon sang, et pourtant sa main me glace comme si elle était de marbre !

MÉPHISTOPHÉLÈS, lui tenant toujours la main.

Donnez un aliment à cette flamme, et, quand elle aura brûlé le temps nécessaire, elle s’éteindra d’elle-même ; car, étant de nature terrestre, elle doit périr. L’autre, qui est céleste, lui survivra et vous possédera tout entier.

ALBERTUS.

Mais, pour aimer, il faut pouvoir être aimé.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous l’êtes peut-être déjà sans vous en douter.

ALBERTUS.

Moi !... Qui pourrait donc m’aimer ?...

Brusquement.

Maître Jonathas, ne la nommez pas !... je vous le défends.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous pensez que son nom serait profané dans ma bouche ? Vous êtes déjà bien amoureux, maître Albertus ?

ALBERTUS, troublé.

Mais elle ne m’aime pas, elle ne m’aimera jamais...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Elle vous aimera quand vous voudrez, et cet amour lui rendra la raison, la santé et la vie !

ALBERTUS.

Et que faut-il donc faire pour qu’elle m’aime ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il faut briser encore deux cordes à la lyre ; et quand vous serez las d’aimer, ou effrayé de la force de votre amour, il ne tiendra qu’à vous d’en guérir sur-le-champ.

ALBERTUS.

Comment cela ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En épousant Hélène et en brisant la dernière corde de la lyre !

À part.

Il est à moi !

Il disparaît.

ALBERTUS, dans une sorte d’égarement.

Dieu ! que l’empreinte de sa main est froide !... Ma vue est troublée... J’ai peine à retrouver mon chemin... Serait-il possible que la lyre ne fût pas brisée ?...

 

 

ACTE V

 

LA CORDE D’AIRAIN

 

 

Scène première

 

ALBERTUS, dans son cabinet, contemplant la lyre, MÉPHISTOPHÉLÈS, invisible pour lui, assis dans un coin

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

C’est cela ! contemple ta besogne, gémis, effraie-toi, frappe-toi la poitrine ; cela ne raccommodera rien, et tu peux jouer à ton aise maintenant sur la seule corde qui te reste : ce sera une belle musique, mais, par malheur, elle ne durera pas longtemps !

ALBERTUS.

Je n’ai pu y résister !... Quelle est donc cette tentation infernale ? Ce juif maudit, avec ses manuscrits et ses conseils, a fait de moi un enfant. Il a bouleversé ma raison en me promettant un secret que je ne saurai jamais sans doute !... En vain je cherche dans ces papiers quel chant est consacré par la septième corde ; Adelsfreit ne s’est point expliqué à cet égard, et je suis forcé de m’en rapporter à Jonathas. Prédictions incompréhensibles ! vous vous êtes pourtant réalisées avec une justesse dont une science plus grande que la mienne serait épouvantée. Mais plus le mystère paraît impénétrable, plus ma conscience doit en chercher l’explication ; je la dois aux hommes, je me la dois à moi-même, cette solution, sans laquelle leur esprit et le mien peuvent rester à jamais trompés Les hommes !... ma conscience ! Est-ce donc pour eux, est-ce donc pour elle que j’ai tenté l’expérience ? Est-ce l’amour de la vérité qui m’a guidé en tout ceci ? est-ce lui qui me dévore en cet instant ? Ah ! malheureux, avoue qu’en brisant ces deux dernières cordes un amour insensé de la vie, une soif ardente des passions t’a seule entraîné !... Oh ! comme ma main tremblait, comme ma poitrine était en feu lorsque j’ai suivi le conseil du juif ! Je m’attendais encore à voir le ciel s’obscurcir, la terre trembler et ma maison s’écrouler sur moi. Rien de tout cela n’est arrivé, et même je n’ai point entendu les cordes d’acier rendre un son plaintif comme celles que j’avais déjà brisées. Cette fois la lyre a été muette ! Peut-être que c’est ma conscience qui est devenue sourde !... Quel est donc mon crime, cependant ? Si l’action est utile en elle-même, qu’importe qu’une mauvaise intention se soit glissée malgré moi parmi les bonnes ? Je devais poursuivre ici la vérité à travers les épreuves ; et quand même la paix de mon âme en serait à jamais troublée, c’est encore un sacrifice que je dois à mon œuvre.

MÉPHISTOPHÉLÈS, se montrant sous la figure du juif.

Mille pardons si je surprends sans façon le secret de vos pensées. Les grands esprits ont la mauvaise habitude de causer tout haut avec eux-mêmes. Cela ne vous arriverait pas si vous connaissiez la musique ; mais vous ne tarderez pas à la savoir, car je vous trouve dans de meilleures Liées. Il me semble que vous commencez à ouvrir les yeux et à reconnaître que vous devez tâter le pouls à la vie si vous voulez être le vrai médecin de l’humanité.

ALBERTUS, à part.

Cet homme me déplaît ; je me méfie de lui, et pourtant il me mène où il veut ? D’où vient que sa visite m’est agréable en cet instant ? Serait-ce que j’ai besoin d’une plus mauvaise conscience que la mienne pour m’encourager dans le mal ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ne seriez-vous pas moine, par hasard ?

ALBERTUS.

Rien ne peut me déplaire davantage que cette plaisanterie. Que voulez-vous dire ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est que vous appelez crime tout ce qui est en dehors de votre morale personnelle.

ALBERTUS.

S’il en est ainsi, n’ai-je pas raison pour moi du moins ? Tout est relatif.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je m’exprime mal. Je devrais dire : vœux insensés, orgueil téméraire.

ALBERTUS.

Ce reproche est un lieu commun. Vous qui prétendez lire au dedans de moi, vous devriez savoir que mon renoncement aux choses humaines est une résolution naïve et consciencieuse.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Comme il vous plaira ; j’aimerais mieux passer pour un orgueilleux que pour un niais.

ALBERTUS.

Le mépris et l’ironie ne me touchent point.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela veut dire que vous êtes blessé. Allons ! ne nous fâchons pas. Depuis vingt-cinq ans vous êtes la victime d’une erreur, voilà tout. Il est temps de vous en affranchir. Vous avez pensé qu’un philosophe devait être un saint ; et, au lieu de chercher la sainteté dans l’emploi bien dirigé de vos facultés, vous avez suivi la vieille routine des dévots en tâchant d’éteindre ces facultés même. Ce qui doit vous amener à reconnaître votre illusion, c’est que vous devez vous souvenir des doutes qui ont torturé votre âme depuis le jour où vous êtes entré dans cette carrière jusqu’à celui-ci ; c’est aussi que vos facultés n’ont fait que grandir et réclamer toujours plus impérieusement leur emploi. Le maître que vous invoquez, et avec lequel vous vous croyez en rapport direct, serait bien ingrat et bien fou de ne point vous secourir si, en vous immolant ainsi, vous aviez rempli ses intentions. Apprenez donc à reconnaître, dans la révolte des besoins de votre cœur, la légitimité de ces besoins, ou doutez de cette puissance céleste que vous appelez toujours en témoignage et à qui vous offrez tous vos sacrifices. Voyons, de quelle mission vous croyez-vous investi en ce monde ? Est-ce de faire votre salut comme un chartreux, ou de chercher la sagesse afin de l’enseigner aux hommes comme un philosophe ? Si c’est le dernier cas, apprenez qu’on n’enseigne pas ce qu’on ignore. La sagesse que vous pratiquez est un état exceptionnel qui pourra former tout au plus deux ou trois adeptes placés, comme vous, dans une voie d’exception ; c’est une vertu de fantaisie qui rentre dans la série des essais artistiques ; et vous, qui demandez toujours compte aux poètes de la moralité et de l’utilité de leurs travaux, vous seriez fort embarrassé de prouver en quoi votre cénobitisme peut être profitable à la société.

ALBERTUS.

Vous ne sauriez nier pourtant que j’aie enseigné des vérités utiles, et je vous répondrai que je n’eusse pas eu le loisir de découvrir et d’enseigner ces vérités si j’eusse livré ma vie au caprice des passions.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Qui vous parle de caprices ? qui vous parle de passions ? Ne pouviez-vous cultiver dans le sanctuaire de votre âme, comme vous dites, un amour pur, une amitié conjugale, durable, légitime ? Ne pouviez-vous pas vous marier, être père ? Alors vous eussiez enseigné avec autorité les devoirs de la famille dont vous parlez si souvent à vos élèves, à peu près comme un aveugle parle des couleurs.

ALBERTUS.

J’y ai souvent songé ; mais j’ai senti dans mon âme le germe de passions si violentes que je n’eusse pu faire de l’hyménée un lien aussi paisible, aussi noble, aussi durable que ma raison le conçoit et que ma conviction le prêche aux autres.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et pourquoi, s’il vous plaît, le germe de vos passions est-il devenu si brûlant et si dangereux ? C’est que vous l’avez trop longtemps comprimé. Ainsi, avec toute votre vertu, vous êtes inférieur au dernier bourgeois de votre ville.

ALBERTUS.

J’en suis trop convaincu ! mais le mal est fait. Plus j’ai tardé, plus il est certain que je ne dois pas entrer dans cette carrière. Il est peut-être des erreurs dans lesquelles la sagesse nous ordonne de persévérer en apparence, ou du moins dont elle nous condamne à porter la peine jusqu’au bout.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Voilà le plus beau sophisme qui soit jamais sorti de la bouche d’un sage ; mais ce n’en est pas moins un sophisme bien conditionné. Dites tout bonnement que, ce qui vous arrête aujourd’hui, c’est la timidité : d’une part, la crainte de ne pas savoir plaire à une femme ; de l’autre, la peur de paraître ridicule à vos élèves.

ALBERTUS.

Je puis jurer devant Dieu et devant les hommes que vous vous trompez. Si je croyais devenir meilleur et plus utile à la société en me mariant, je le ferais tout de suite, avec simplicité, avec franchise. J’augure assez bien des femmes pour croire qu’il s’en trouverait au moins une qui serait touchée de ma candeur, et je connais assez mes élèves pour être sûr qu’ils apprécieraient ma bonne foi ; mais je suis certain que l’amour serait désormais un poison pour mon âme. Je serais porté à m’absorber tellement dans l’amour d’une créature semblable à moi que je perdrais le sentiment de l’infini et la contemplation assidue de la Divinité. La jalousie dévorerait mes entrailles, et détruirait peu à peu toutes mes idées de justice, de patience et d’abnégation. Pour quelques enfants de plus que je donnerais à la patrie, je lui retirerais ma doctrine, qui certes lui est plus nécessaire ; car les bras manqueront toujours moins que les intelligences. N’est-ce pas votre avis ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ainsi, vous êtes bien décidé à rester moine ? C’est votre dernier mot ?

ALBERTUS.

Si c’est ainsi qu’il vous plaît de me qualifier, soit ! C’est ma dernière résolution.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

En ce cas, dites-moi donc, maître Albertus, pourquoi vous avez réduit la lyre à cette seule corde d’airain ?

ALBERTUS, troublé.

Qu’ont de commun le son de cette lyre et les expériences physiques dont elle est l’objet pour moi, avec les principes de ma conduite et les sentiments de mon âme ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Sans doute ; qu’a de commun la poésie avec l’amour ? Jamais cela n’est tombé sous le sens d’un philosophe !

ALBERTUS.

C’est assez ! vos railleries me fatiguent, et tout ce que je viens de vous dire est assez triste pour mériter, de votre part, autre chose qu’un froid dédain. Vous êtes un homme sans entrailles ; laissez-moi !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Vous m’accusez, ingrat, quand je vous sers malgré vous ! Dupe de vos propres sophismes, vous aviez mis entre vous et le bonheur des obstacles invincibles, la contrainte et la gaucherie d’un philosophe ! Je vous ai fait connaître et modifier les propriétés magiques de cette lyre. Grâce à moi, vous avez dans les mains un talisman avec lequel vous pouvez loucher le cœur d’Hélène, et lui apparaître plus jeune et plus beau que le plus jeune et le plus beau de vos élèves... Et vous le dédaignez, pour vous renfermer dans votre sot orgueil ou dans votre prudence couarde ! Eh bien ! que votre destinée s’accomplisse ! Maintenant, la mélodie de la lyre est tellement simplifiée, que vous pourriez en jouer aussi bien qu’Hélène, et agir sur elle comme jusqu’ici elle a agi sur vous... Le tendre Wilhelm, ou le passionné Hanz, ou le beau Carl, en joueront à votre place ; et Hélène, à jamais guérie de sa folie, sera l’heureuse et chaste amante de celui des trois qui sera le mieux inspiré !... Bonsoir, maître, je vous souhaite une bonne nuit et de longs jours sur la terre !

ALBERTUS.

Attendez : que dites-vous ?... Hélène guérie ? Hélène heureuse ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ma société vous fatigue... Adieu !...

ALBERTUS.

Encore un mot ! Vous avez une telle foi dans la puissance incompréhensible de ce talisman, que vous oseriez me promettre de semblables résultats ?... Le manuscrit d’Adelsfreit s’arrête à la corde d’acier...

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Depuis quand ajoutez-vous foi à la sorcellerie ? Ne voyez-vous pas que tout ceci est un jeu ? Quand vous avez cru qu’Hélène jouait de la lyre avec sa pensée, vous aviez sur les yeux une taie qui vous empêchait de distinguer ses mains ; quand le ruisseau s’est arrêté à son commandement, le meunier fermait l’écluse ; quand la lyre est tombée du haut de la cathédrale sur le pavé, un corbeau l’a saisie au vol et l’a déposée tout doucement par terre. Tout s’explique par des faits naturels. Je ne conçois pas qu’on se rompe la tête à chercher le mot d’une énigme, quand la première explication venue est aussi bonne que toutes les autres. Bonsoir, maître, pour la dernière fois !

Il redevient invisible pour Albertus, et reste auprès de lui, appuyé sur le dos de son fauteuil.

ALBERTUS.

Non ! tout ceci n’était pas explicable par le hasard. Les prodiges accomplis par la lyre peuvent s’accomplir encore, et tous les jours nous recevons du ciel des bienfaits qui dépassent la portée de notre intelligence ; celui-ci peut-être m’était réservé, de donner le bonheur et de le recevoir en empruntant à la lyre une éloquence inconnue et une puissance sympathique... Oh ! rendre la raison à Hélène, et en retour être aimé d’elle !

Saisissant la lyre.

Ô lyre ! est-il possible que tu puisses opérer un tel miracle, et que ta dernière corde, docile enfin à mes doigts inhabiles, me révèle la poésie, la grâce, l’enthousiasme et toutes les puissances de la séduction ? Lorsque tu vibreras sous ma main, une flamme descendra-t-elle d’en haut pour illuminer mon front et me révéler cette langue de l’infini qu’Hélène parle et que je comprends à peine ? Oui, sans doute, poète et musicien, investi de cette magie sans laquelle le monde est froid et sombre, je saurai me faire aimer... Je ne serai plus le triste philosophe dont l’aspect n’inspire que la crainte et la parole que l’ennui ! Maussade enveloppe, disgracieuse gravité, je vais te dépouiller comme un vêtement d’hiver aux rayons du printemps... Oh ! je suis vaincu ! L’espérance d’être heureux m’a rendu l’espérance d’être bon ! Oui, je saurai aimer avec justice, avec douceur, avec confiance, car je saurai que je puis être aimé de même ; et mes amis seront heureux de mon bonheur, car je leur en parlerai naïvement, et ils verront que mon âme est sincère dans la joie comme dans la souffrance.

 

 

Scène II

 

HÉLÈNE, ALBERTUS, MÉPHISTOPHÉLÈS, invisible

 

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Oui ! oui ! compte sur eux, compte sur elle, compte sur toi-même ! c’est là que je t’attends ! Il me semble que, malgré ses forfanteries, l’Esprit de la lyre va enfin être chassé d’ici. Alors Hélène me revient de droit, et nous verrons comment monsieur le philosophe prendra l’amour conjugal avec la veuve d’un ange devenue maîtresse du diable.

ALBERTUS, regardant Hélène qui s’est assise avec préoccupation sur le bord de la fenêtre, sans faire attention à lui.

Comme elle est pâle et triste ! Ah ! son dernier chant l’a brisée !

S’approchant d’elle.

Hélène ! êtes-vous plus malade, mon enfant ? – Elle ne m’entend pas, ou ne veut pas me répondre. – Chère Hélène, si vous m’entendez, répondez-moi, ne fût-ce que par un regard. Votre silence m’inquiète, votre indifférence m’afflige.

Hélène le regarde avec étonnement, et reporte tes yeux sur la campagne.

ALBERTUS.

Elle m’entend cependant, mais il semble que mes paroles n’aient aucun sens pour elle. Peut-être, si je lui montrais la lyre, retrouverait-elle la mémoire.

Il prend la lyre et la pose sur la fenêtre. Hélène la regarde avec indifférence.

ALBERTUS.

Allons ! sa raison est entièrement perdue, il faut un miracle pour la ressusciter. Si je suis dupe d’une grossière imposture, pardonnez-moi, ô vérité ! ô Dieu !... Pour la première fois je vais avoir recours à autre chose que la certitude.

Il essaie la lyre, qui reste muette.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Malédiction sur toi, pédagogue incurable ! Tu ne peux pas seulement faire résonner la corde de l’amour ! Qui donc brisera la lyre ? Allons chercher Hanz ou Wilhelm. Peut-être seront-ils moins encroûtés. Que m’importe, au reste, qui ce soit ? La pureté d’Hélène ne peut résister au charme de la corde d’airain, et, qu’elle soit souillée par le philosophe ou par toute la ville, il faudra bien que l’esprit de la lyre s’humilie, et que le philosophe se damne !

Il s’envole.

 

 

Scène III

 

HÉLÈNE, ALBERTUS

 

ALBERTUS, consterné.

Tous mes efforts sont vains ! Elle est muette pour moi, muette comme Hélène, muette comme moi-même ! Et pourtant mon âme est pleine d’ardeur et de conviction ! D’où vient donc que depuis si longtemps mes lèvres sont closes et ma langue enchaînée comme la voix au sein de cet instrument ? Pourquoi n’ai-je encore jamais osé dire à Hélène que je l’aimais ?... Ah ! le juif m’a trompé : il m’a dit que ce talisman me donnerait l’éloquence de l’amour, et le talisman est sans vertu entre mes mains ! Dieu me punit d’avoir cru à la puissance des chimères en m’enlevant ma dernière illusion et en me replongeant dans l’horreur du désespoir ! Ô solitude ! je suis donc à jamais ta proie ! Ô désir ! vautour insatiable dont mon cœur est l’indestructible aliment !...

Il croise ses bras sur sa poitrine, et regarde Hélène avec douleur. La lyre tombe et rend un son puissant. Hélène tressaille et se lève.

HÉLÈNE.

C’est ta voix !... Où donc es-tu ?

Elle cherche autour d’elle avec inquiétude, et, après quelques efforts pour retrouver la mémoire, elle aperçoit la lyre et là saisit avec transport. La lyre résonne aussitôt avec force.

ALBERTUS.

Quels sons graves et terribles !... Je ne croyais plus à la puissance du talisman. Pourtant cette voix me remplit de trouble et d’épouvante !

L’ESPRIT DE LA LYRE.

L’heure est venue, ô fille des hommes ! C’est maintenant que tous mes liens avec le ciel sont brisés ; c’est maintenant que j’appartiens à la terre ; c’est maintenant que je suis à toi. Aime-moi, ô fille de la lyre ; ouvre-moi ton cœur, afin que je l’habite et que je cesse d’habiter la lyre !

L’ESPRIT D’HÉLÈNE, pendant qu’Hélène touche la corde d’airain.

Être inconnu qui me parles depuis longtemps et qui ne t’es jamais montré à moi, il me semble que je t’aime, car je ne puis rien aimer sur la terre. Mais mon amour est triste, et la crainte le glace ; je sens que ta nature est supérieure à la mienne, et j’ai peur d’être sacrilège en osant aimer un ange.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Si tu veux m’aimer, ô Hélène, si tu oses me prendre et m’enfermer dans ton intelligence, je consens à m’y perdre, à m’y absorber à jamais. Alors nous serons liés par un indissoluble hyménée, et ton esprit me verra face à face. Ô Hélène, aime-moi comme je t’aime ! L’amour est puissant, l’amour est immense, l’amour est tout : c’est l’amour qui est Dieu ; car l’amour est la seule chose qui puisse être infinie dans le cœur de l’homme.

L’ESPRIT D’HÉLÈNE.

Si l’amour est Dieu, il est éternel. Notre hyménée sera donc éternel, et ma mort n’en brisera pas les liens. Parle-moi ainsi si tu veux que je t’aime ; car la soif de l’infini me dévore, et je ne puis concevoir l’amour sans l’éternité !

CHŒUR DES ESPRITS CÉLESTES.

Approchons-nous, entourons-les, planons sur leurs têtes ! Que la grâce et la puissance de Dieu soient ici avec nous ! L’heure fatale approche, l’heure décisive pour notre jeune frère captif au sein de la lyre ! Doux esprit de l’harmonie, que ne peux-tu nous voir et nous entendre ! Mais tes liens avec nous sont brisés, les cordes d’or et d’argent ne nous évoquent plus ; l’amour seul nous ramène près de toi. Mais l’amour terrestre t’a envahi et t’a ravi la mémoire. Tu ne nous connais plus ; ta douloureuse épreuve s’accomplit, ton sort est dans les mains d’une fille des hommes. Puisse-t-elle rester fidèle aux instincts divins qui l’ont préservée jusqu’ici de l’amour terrestre ! Ô puissances du ciel, réunissons-nous, embrasons l’air du battement mélodieux de nos ailes !

ALBERTUS.

La voilà encore ravie en extase, comme si elle entendait dans le silence un langage divin. Oh ! qu’elle est belle ainsi ! Oui, son âme est ouverte aux inspirations du ciel, et sa folie apparente n’est que l’absence des instincts grossiers de la vie. Ô créature charmante, combien je t’ai calomniée autrefois lorsque j’ai douté de ton intelligence ! combien j’ai été fou moi-même de me défendre de l’émotion que ta beauté m’inspirait ! C’était une pensée sacrilège que de ne pas croire l’existence d’une telle beauté extérieure liée à celle d’une beauté intellectuelle aussi parfaite ! Hélène, les sons puissants que tu viens de me faire entendre ont ouvert mon âme aux harmonies du monde supérieur. Je sens que tu célèbres les feux d’un amour divin, et cet amour pénètre mon sein d’une espérance délicieuse. Écoute-moi, Hélène ! je veux te dire que je t’aime, que je te comprends, et que mon amour est enfin digne de toi ! Écoute-moi, car l’âme est une lyre ; et, comme tu as fait vibrer celle-ci par ton souffle, tu as éveillé par ton regard une harmonie cachée au fond de mon être...

Il s’agenouille auprès d’Hélène, qui le regarde avec surprise.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Hélène, Hélène ! un esprit puissant te parle, un esprit lié encore à la vie humaine, mais dont l’essor mesure déjà le ciel, un esprit de méditation, d’analyse et de connaissance... Hélène, Hélène ! ne l’écoute pas, car il n’est pas, comme toi, enfant de la lyre !... Il est grand, il est juste, il est dans la lumière et dans l’espérance ; mais il n’a pas encore vécu dans l’amour que célèbre la corde d’airain. Il a trop aimé les hommes, ses frères, pour s’absorber en toi. Hélène, Hélène ! ne l’écoute pas, crains le langage de la sagesse. Tu n’as pas besoin de sagesse, ô fille de la lyre ! tu n’as besoin que d’amour. Écoute la voix qui chante l’amour, et non pas la voix qui l’explique.

ALBERTUS.

Écoute, écoute, ô Hélène ! Quoique fille de la poésie, tu dois entendre ma voix ; car ma voix vient du fond de mon cœur, et l’amour vrai ne peut manquer de poésie, quelque austère que soit son langage. Laisse-moi te dire, ô jeune fille, que mon cœur te désire et que mon intelligence a besoin de la tienne. L’homme seul est incomplet. Il n’est vraiment homme que lorsque sa pensée a fécondé une âme en communion avec la sienne. N’aie plus peur de ton maître, ô ma chère Hélène ! Le maître veut devenir ton disciple, et apprendre de toi les secrets du ciel. Les desseins de Dieu sont profonds, et l’homme n’y peut être initié que par l’amour. Toi qui chantais hier d’une voix si déchirante les crimes et les infortunes de l’humanité, tu sais que l’humanité aveugle et déréglée erre sur le limon de la terre comme un troupeau sans pasteur ; tu sais qu’elle a perdu le respect de son ancienne loi ; tu sais qu’elle a méconnu l’amour et souillé l’hyménée ; tu sais qu’elle demande à grands cris une loi nouvelle, un amour plus pur, des liens plus larges et plus forts. Viens à mon aide, et prête-moi ta lumière, ô toi qu’un rayon du ciel a traversée ! Unis dans une sainte affection, nous proclamerons, par notre bonheur et par nos vertus, la volonté de Dieu sur la terre. Sois ma compagne, ma sœur et mon épouse, ô chère fille inspirée ! Révèle-moi la pensée céleste que tu chantes sur ta lyre. Appuyés l’un sur l’autre, nous serons assez forts pour terrasser toutes les erreurs et tous les mensonges des faux prophètes. Nous serons les apôtres de la vérité ; nous enseignerons à nos frères corrompus et désespérés les joies de l’amour fidèle et les devoirs de la famille.

HÉLÈNE, jouant de la lyre.

Écoute, ô esprit de la lyre ! ceci est un chant sacré, c’est une belle et noble harmonie ; mais je la comprends à peine ; car c’est une voix de la terre, et depuis longtemps mes oreilles sont fermées aux harmonies de la terre. Les cordes d’argent ne chantent plus ; les cordes d’acier sont devenues muettes. Explique-moi l’hymne de la sagesse, toi qui du ciel es descendu parmi les hommes.

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Je ne puis plus rien t’expliquer, ô fille de la lyre ! je ne puis que te chanter l’amour. J’ai perdu la science ; je l’ai perdue avec joie, car l’amour est plus grand que la science ; et ton âme est l’univers où je veux vivre, l’infini où je veux me plonger. La sagesse te parle de travaux et de devoirs, la sagesse te parle de la sagesse ; tu n’as pas besoin de sagesse, si tu as l’amour. Ô Hélène ! l’amour est la suprême sagesse ; la vertu est dans l’amour, et le cœur le plus vertueux est celui qui aime le plus. Fille de la lyre, n’écoute que moi ; je suis une mélodie vivante, je suis un feu dévorant. Chantons fit brûlons ensemble ; soyons un autel où la flamme alimente la flamme ; et, sans nous mêler aux feux impurs que les hommes allument sur l’autel des faux dieux, nourrissons-nous l’un de l’autre, et consumons-nous lentement jusqu’à ce que, épuisés de bonheur, nous mêlions nos cendres embrasées dans le rayon de soleil qui fait fleurir les roses et chanter les colombes.

ALBERTUS, à Hélène.

Hélas ! tu me réponds par un chant sublime qui allume en moi un désir toujours plus vaste ; mais la sympathie ne met pas ton chant en rapport avec ma prière. Quitte la lyre, ô Hélène ! tu n’as pas besoin de mélodie ; ta pensée est un chant plus harmonieux que toutes les cordes de la lyre, et la vertu est la plus pure harmonie que l’homme puisse exhaler vers Dieu.

HÉLÈNE, touchant la lyre.

Réponds-moi, ô Esprit ! ô toi que j’aime et qui parles la langue de mon esprit ! Notre amour sera-t-il éternel, et la mort ne rompra-t-elle point notre hyménée ? Ce n’est pas dans le rayon du soleil, ce n’est pas dans le calice des roses ni dans le sein des colombes que je puis éteindre l’amour qui me consume ; je le sens monter vers l’infini avec une ardeur dévorante. Je ne puis t’aimer que dans l’infini ; parle-moi de l’infini et de l’éternité, si tu ne veux que la dernière corde de mon âme se brise.

LES ESPRITS CÉLESTES.

Bonté infinie, amour éternel, protège la fille de la lyre ! Ne laisse pas l’étincelle de ce feu divin s’éteindre dans les douleurs de l’agonie ! Miséricorde céleste, abrège l’épreuve de l’Esprit notre frère qui languit et qui brûle sur la corde d’airain ! Ouvre ton sein aux enfants de la lyre, laisse tomber la couronne sur le front des martyrs de l’amour !

L’ESPRIT DE LA LYRE, à Hélène.

Que t’importe de posséder l’infini ? Qu’as-tu besoin d’être assurée de l’éternité, si pendant un jour, si pendant une heure de ta vie, tu as compris et rêvé l’un et l’autre ? L’amour seul peut te donner cette heure d’extase. Profites-en, ô Hélène ! et que l’ambition d’un avenir idéal ne te fasse pas négliger le seul instant où l’idéal te soit présent. N’est-ce pas assez que cet instant, et l’amour ne peut-il résumer en une minute toutes les joies de l’éternité ? Ô Hélène ! pour obtenir cet instant, j’ai vu briser avec transport toutes les cordes qui me liaient au ciel par la foi et l’espérance. Il ne m’a été laissé que l’amour, et l’amour me suffit. Donne-moi cet instant, ô Hélène ! et si je suis éternel, je consens à faire le sacrifice de mon éternité. Je consens à m’éteindre dans ton âme, pourvu que ton âme consente à recevoir la mienne, et qu’elle oublie un seul instant l’infini et l’éternité.

ALBERTUS.

Tu es muette pour moi, ô ma pauvre Hélène ! Les sous terribles de la lyre t’entraînent de plus en plus vers la région des pensées inconnues où je ne puis te suivre. Prends pitié de moi, prends pitié de toi-même, ô jeune Pythie ! Crains ce délire sacré, trop puissant pour la nature humaine. Reviens à des pensées plus douces, à une foi plus humble, à un amour plus méritoire et plus bienfaisant.

LES ESPRITS CÉLESTES.

Ô trois fois saint ! ô mille fois bon et miséricordieux ! protège la fille de la lyre, prends pitié de l’esprit de la lyre.

HÉLÈNE, jouant de la lyre avec une impétuosité toujours croissante.

C’en est fait, il faut que j’aime. Le ciel et l’enfer ont allumé en moi des flammes inextinguibles. Mon âme est un trépied rempli de braise et de parfums. Je voudrais t’aimer, ô sage infortuné, martyr patient de la vertu et de la charité ! Je voudrais t’aimer, ô esprit de la lyre, mélodie enivrante, flamme subtile, rêve d’harmonie et de beauté ! Mais tous deux vous me parlez des choses finies, et le sentiment de l’infini me dévore ! L’un veut que j’aime pour servir d’exemple et d’enseignement aux habitants de la terre ; l’autre veut que j’aime pour satisfaire les désirs de mon cœur et goûter le bonheur sur la terre. Ô Dieu ! ô toi dont la vie n’a ni commencement ni fin, toi dont l’amour n’a pas de bornes, c’est toi seul que je puis aimer ! Reprends mon âme tout de suite, ou laisse-la languir ici-bas dans une agonie aussi longue que l’existence de la terre ; je ne veux pas perdre le sentiment de l’infini. Ô mon Dieu ! aie pitié, car je souffre ; aime-moi, car je t’aime ; donne-moi ta vie, car je...

La corde d’airain se brise avec un bruit terrible. Hélène tombe morte, et Albertus évanoui.

LES ESPRITS CÉLESTES.

Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes dont le cœur est pur ! Esprit notre frère, ton épreuve est finie ; fille de la lyre, ta foi est récompensée. Venez à nous, ô enfants de l’amour ! qu’un céleste hyménée vous unisse pour l’éternité ! Gloire à Dieu au plus haut des cieux !

L’ESPRIT DE LA LYRE.

Où suis-je et que vois-je ? Je me réveille dans les cieux, et ma vue embrasse l’infini ! La lumière céleste et l’amour impérissable me sont rendus. Ô fille de la lyre, ta foi m’a sauvé ; viens partager la liberté infinie et l’éternelle joie ! Gloire à Dieu au plus haut des cieux !

Hélène s’envole vers les cieux avec l’esprit de la lyre et les esprits célestes.

ALBERTUS, se relevant, ramasse la lyre et court avec égarement autour de la chambre.

La lyre brisée, Hélène morte, morte ! Hélène ! Hélène ! où es-tu ? Je suis ton assassin ! Hélène ! Hélène ! je veux me tuer !... Laissez-moi me tuer !...

MÉPHISTOPHÉLÈS, se montrant devant lui sous sa véritable forme.

Ne se tue pas qui veut, mon maître ; il vous faut bien expier cette petite faute. Vous vivrez, s’il vous plaît, mais en société avec moi, en compagnie avec le désespoir.

ALBERTUS.

Ah ! encore cette horrible apparition ! Qui es-tu, esprit de ténèbres, image de la perversité, de l’athéisme et de la douleur ? Je ne puis soutenir ta vue. Mon Dieu, délivrez-moi de cette vision ; mon esprit s’égare !

MÉPHISTOPHÉLÈS, s’approchant pour le saisir.

Il faudra pourtant bien t’y accoutumer ; la lyre est brisée, et j’ai tout pouvoir sur toi !

LE SPECTRE D’HÉLÈNE apparaît à Albertus
avec l’esprit de la lyre, sous la forme de deux anges.

Homme vertueux, ne crains rien des artifices du démon, nous veillons sur toi ; la mort ne détruit rien, elle resserre les liens de la vie immatérielle. Nous serons toujours avec toi, ta pensée pourra nous évoquer à toute heure ; nous t’aiderons à chasser les terreurs du doute et à supporter les épreuves de la vie.

Albertus tombe à genoux.

CHŒUR DES ESPRITS CÉLESTES.

Arrête, Satan ! tu ne peux rien sur celui qui tire sa sagesse de la foi et de la charité ; sa main a brisé les six cordes de la lyre, mais sa main était pure, et le chant de la septième corde l’a sauvé. Désormais son âme sera une lyre dont toutes les cordes résonneront à la fois, et dont le cantique montera vers Dieu sur les ailes de l’espérance et de la joie : il a aimé. Gloire à Dieu dans les cieux !

L’ESPRIT D’HÉLÈNE.

Et paix sur la terre aux hommes d’un cœur pur !

Méphistophélès s’envole en rasant la terre, les esprits célestes disparaissent dans les cieux.

 

 

Scène IV

 

ALBERTUS, WILHELM, HANZ, CARL

 

HANZ.

Maître, l’heure de la leçon est sonnée ; on vous attend.

WILHELM, avec inquiétude.

Je croyais trouver Hélène avec vous.

ALBERTUS.

Hélène est partie.

HANZ.

Partie ? En proie à un nouvel accès de démence ?

WILHELM.

Que vois-je ?... La lyre brisée !... Oh ! mon Dieu ! Où donc est Hélène ?

ALBERTUS.

Hélène est guérie !

CARL.

Par quel miracle ?

ALBERTUS.

Par la justice et la bonté de Dieu !

WILHELM.

Ô maître ! que voulez-vous dire ? que s’est-il passé ? Nous avons entendu un bruit terrible, comme celui de la foudre qui éclate ; nous voyons la lyre privée de toutes ses cordes, et votre visage est inondé de larmes.

ALBERTUS.

Mes enfants, l’orage a éclaté, mais le temps est serein ; mes pleurs ont coulé, mais mon front est calme ; la lyre est brisée, mais l’harmonie a passé dans mon âme. Allons travailler !

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