La Sérénade (Jean-François REGNARD)

Comédie en un acte, et en prose, avec un divertissement.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur Te théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par les Comédiens français, le 3 juillet 1694.

Mise en opéra comique par madame Gay.

 

Personnages

 

M. GRIFON, père de Valère

VALÈRE, amant de Léonor

MADAME ARGANTE, mère de Léonor

LÉONOR

M. MATHIEU

SCAPIN, valet de Valère

MARINE, servante de madame Argante

CHAMPAGNE, valet de M. Mathieu

MUSICIENS

DANSEURS

 

La scène est à Paris.

 

 

Scène première

 

M. MATHIEU, MARINE

 

MARINE.

Je vous dis encore une fois que madame n’est pas au logis, et qu’il faut que vous reveniez, si vous voulez lui parler.

M. MATHIEU.

À la bonne heure, je reviendrai. Cependant, Marine, dis-lui que j’ai vendu un collier à la personne qui doit épouser mademoiselle sa fille.

MARINE.

Je voudrais, monsieur Mathieu, que vous fussiez étranglé par votre gorge, avec votre diantre de collier. C’est donc vous qui vous êtes mêlé de cette affaire ? Ne devriez-vous pas songer que les mariages légitimes ne sont point de votre compétence ? Un courtier d’usure, comme vous, ne doit s’intriguer que d’affaires de contrebande, et laisser les honnêtes filles en repos.

M. MATHIEU.

À Dieu ne plaise, ma pauvre Marine, qu’on voie jamais aucun vrai mariage de ma façon ! Je ne fais point faire de marché à vie ; c’est un métier trop périlleux. Une fille est une marchandise qu’on ne saurait garantir, et l’on n’en a pas plus tôt fait l’emplette qu’on voudrait en être défait à moitié de perte.

MARINE.

Oui, mais ceux qui font des mariages ne s’embarrassent guère du succès ; et quand ils ont reçu leur pot-de-vin, et que le poisson est dans la nasse, sauve qui peut. Vous connaissez du moins l’homme qu’on lui destine, puisque vous lui avez vendu un collier ?

M. MATHIEU.

Je vais le lui livrer, et en recevoir de l’argent.

MARINE.

Ce n’est pas là ce que je demande. Quel homme est-ce ?

M. MATHIEU.

C’est un fort honnête homme, fort riche, fort vieux et fort goutteux.

MARINE.

Que la peste te crève !

M. MATHIEU.

Sa figure n’est peut-être pas des plus ragoûtantes ; mais, comme vous savez, entre l’utile et l’agréable, il n’y a pas à balancer.

MARINE.

Oui, pour des ladres comme vous, qui ne connaissent d’autre bonheur que celui d’amasser du bien, et de faire travailler leur argent à gros et très gros intérêt : mais pour une jeune personne comme Léonor, qui cherche à passer ses jours dans le plaisir, vous trouverez bon, s’il vous plaît, vous et madame sa mère, qu’elle préfère l’agréable à l’utile ; et que moi, de mon côté, je fasse tout mon possible pour rompre un mariage aussi biscornu que celui-là.

M. MATHIEU.

Hélas ! ma pauvre enfant, romps, casse, brise le mariage en mille pièces, je m’en soucie comme de cela. Je t’aiderai même, en cas de besoin, pourvu que tu me fasses payer de mes peines un peu grassement.

MARINE.

Un peu grassement ! Eh ! mort de ma vie, n’êtes-vous pas déjà assez gras ! Allez, vous devriez mourir de honte d’avoir une face qui a pour le moins deux aunes de tour.

M. MATHIEU.

Marine est toujours railleuse. Mais je ne songe pas que mon homme m’attend : il veut donner tantôt une sérénade à sa maîtresse. Musiciens et filles de chambre ont volontiers commerce ensemble ; n’y en a-t-il point quelqu’un de tes amis à qui tu voulusses faire gagner cet argent-là ?

MARINE.

Qu’il aille au diable, avec sa sérénade ! Je vais songer à lui donner l’aubade, moi.

M. MATHIEU.

Ce mariage te met de mauvaise humeur. Je voudrais bien rester plus longtemps avec toi, je ne m’y ennuie jamais.

MARINE.

Et moi, je m’y ennuie toujours.

M. MATHIEU.

Adieu.

 

 

Scène II

 

MARINE, seule

 

Je prie le ciel qu’il te conduise, et que tu te puisses casser le cou. Il n’y aurait pas grand mal quand tous ces maquignons de mariages-là seraient au fond de la rivière avec une bonne pierre au cou. Que je plains le pauvre Valère ! il ne sait pas son malheur. J’ai une lettre à lui rendre de la part de sa maîtresse. Voici son valet à propos.

 

 

Scène III

 

SCAPIN, MARINE

 

SCAPIN.

Bonjour, ma charmante.

MARINE.

Bonjour, mon adorable.

SCAPIN.

Comment se porte ta maîtresse ?

MARINE.

Mal.

SCAPIN.

Il y a toujours quelque chose à refaire aux filles.

MARINE.

Et ton maître ?

SCAPIN.

Il se porterait assez bien, s’il avait un peu plus d’argent.

MARINE.

Je n’ai jamais connu un gentilhomme plus gueux que celui-là.

SCAPIN.

Monsieur Grifon son père est bien riche, mais il est bien ladre.

MARINE.

Nous nous en apercevons.

SCAPIN.

Tel que tu me vois, je sers mon maître sans gages, et incognito.

MARINE.

Comment, incognito ?

SCAPIN.

Oui : monsieur Grifon ne sait pas que son fils a l’honneur d’être à moi ; il ne me connaît pas même. Je loge en ville, et je vis d’emprunt.

MARINE.

Tu fais souvent mauvaise chère.

SCAPIN.

Assez. Cela n’empêche pas que je ne nourrisse quelquefois mon maître quand il est mal avec son père.

MARINE.

Voilà un beau ménage !

SCAPIN.

Hé ! dis-moi un peu...

MARINE.

Je n’ai rien à te dire. Tiens, rends cette lettre-là à ton maître.

SCAPIN.

Comme tu fais, Marine ! Regarde-moi un peu.

MARINE.

Eh bien ! que me veux-tu ?

SCAPIN.

Vous plairait-il seulement, ô beauté léoparde ! me dire le contenu de cette lettre ?

MARINE.

Je n’ai pas le temps.

SCAPIN.

Tu me romps si souvent la tête de ton babil, quand je te prie de ne dire mot.

MARINE.

J’aime à faire le contraire de ce qu’on souhaite.

SCAPIN.

Le beau naturel ! Je te prie donc de te taire, Marine : c’est le moyen de te faire parler.

MARINE.

Je parlerai, s’il me plaît.

SCAPIN.

Et tant qu’il te plaira.

MARINE.

Et me tairai, si je veux.

SCAPIN.

Dis si tu peux, mon enfant ; cela est difficile.

MARINE.

Mais voyez cet animal, qui veut m’empêcher de parler !

SCAPIN.

Je n’ai garde.

MARINE.

Voilà encore un plaisant visage, pour fermer la bouche à une femme !

SCAPIN.

Fort bien.

MARINE.

Ni toi, ni ton père, ni ta mère, ni toute ta peste de génération, ne me ferait rabattre une syllabe.

SCAPIN.

Qu’elle est agréable !

MARINE.

Quand on parle bien, on ne parle jamais trop.

SCAPIN.

Tu ne devrais pas parler souvent.

MARINE.

Va, va, quand je serai morte, je me tairai assez.

SCAPIN.

Jamais tant[1] que tu auras parlé.

MARINE.

Tu voudrais donc savoir le contenu de la lettre ?

SCAPIN.

Moi ? point du tout ; je ne veux rien savoir.

Marine et Scapin ensemble.

MARINE.

Oh ! tu sauras pourtant, malgré que tu en aies, que ma maîtresse se marie aujourd’hui avec un homme qu’elle n’a jamais vu ; que sa mère a terminé l’affaire ; qu’elle prie Valère... Que la peste te crève ! Adieu.

SCAPIN.

Oh ! tu auras menti, et il ne sera pas dit que tu me feras en tendre malgré moi. Je ne veux rien savoir ; laisse-moi en repos ; garde tes nouvelles pour un autre. Le diable puisse t’étrangler ! Adieu.

 

 

Scène IV

 

SCAPIN, seul

 

Par ma foi, c’est une charmante chose qu’une femme ! Quelle docilité d’esprit ! quelle complaisance ! Voilà une des plus raisonnables que je connaisse. Mais je m’amuse ici, et je dois aller promptement porter cette lettre à mon maître ; car il est diablement amoureux. Qui dit amoureux, dit impatient ; et qui dit impatient, suppose un homme qui a plus tôt donné un coup de pied au cul que le bonjour. Mais le voilà.

 

 

Scène V

 

VALÈRE, SCAPIN

 

VALÈRE.

Eh bien ! Scapin, apprends-moi des nouvelles de Léonor. L’as-tu vue ? que t’a dit Marine ?

SCAPIN.

Marine ? rien du tout. C’est une fille dont on ne saurait, tirer une parole.

VALÈRE.

Marine ne t’a rien dit, elle[2] qui parle tant.

SCAPIN.

C’est justement ce qui fait qu’elle ne dit rien ; mais tout ce que j’ai pu comprendre de la volubilité de son discours, c’est qu’il faut renoncer à Léonor ; et le pis que j’y trouve, c’est que nous n’avons pas un sou pour nous en consoler.

VALÈRE.

Quoi ? que dis-tu ? parle, explique-toi. Renoncer à Léonor ?

SCAPIN.

Oui, monsieur.

VALÈRE.

Et Marine ne t’a point dit la cause de son refroidissement ?

SCAPIN.

Non, monsieur.

VALÈRE.

Quoi ! tu n’as pu pénétrer ?...

SCAPIN.

Oh ! monsieur, Marine est une fille impénétrable.

VALÈRE.

Que je suis malheureux !

SCAPIN.

Elle m’a seulement donné une petite lettre qui vous expliquera peut-être mieux la chose.

VALÈRE.

Eh ! donne donc, maraud, donne donc.

Il lit.

« Si vous m’aimez autant que je vous aime, nous sommes les plus malheureuses personnes du monde. Ma mère prétend me marier à un homme que je ne connais point. Détournez le malheur qui nous menace ; et soyez certain que je choisirai plutôt la mort que d’être jamais à d’autre qu’à vous. »

Scapin !

SCAPIN.

Monsieur ?

VALÈRE.

Que dis-tu de cette lettre-là ?

SCAPIN.

Je dis, monsieur, que ce n’est pas là une lettre de change.

VALÈRE.

Et je me laisserai enlever Léonor ! Non, non, Scapin ; à quelque prix que ce soit, il faut empêcher.

SCAPIN.

Monsieur, le ciel m’a donné des talents merveilleux pour faire des mariages ; et je puis dire, sans vanité, qu’il n’y a guère de jour qu’il ne m’en passe quelqu’un par les mains. J’en ai même ébauché plus de mille en ma vie qui n’ont jamais été achevés ; mais j’aime trop la propagation de l’espèce, pour avoir le courage d’en rompre aucun.

VALÈRE.

Que tu fais mal à propos le mauvais plaisant ! Il faut...

 

 

Scène VI

 

M. GRIFON, M. MATHIEU, VALÈRE, SCAPIN

 

SCAPIN, bas.

Paix ! voici votre père. Le vilain usurier qui nous vendit si cher l’argent l’année passée est avec lui.

VALÈRE, bas.

Vient-il lui demander ce que je lui dois ?

SCAPIN, bas.

Il serait mal adressé. Écoutons.

Valère et Scapin se relire au fond du théâtre.

M. GRIFON, à M. Mathieu.

Je vous donnai, il y a huit jours, un sac de mille francs à faire valoir, dont j’ai votre billet, monsieur Mathieu.

M. MATHIEU.

Cela est vrai, monsieur Grifon.

SCAPIN, bas à Valère.

Le bonhomme négocie avec les usuriers aussi bien que nous ; mais ce n’est pas de la même manière.

M. GRIFON.

Nous sommes convenus à trois mille huit cents livres ; ce sont encore deux cents louis qu’il faut vous donner pour le collier, monsieur Mathieu.

M. MATHIEU.

Oui, monsieur Grifon.

SCAPIN, bas à Valère.

Cela nous accommoderait bien.

VALÈRE, bas.

Paix ! tais-toi.

M. GRIFON.

Passez tantôt chez moi, ou envoyez-y quelqu’un de votre part, avec un billet de votre main ; cela suffira : c’est de l’argent comptant, monsieur Mathieu.

M. MATHIEU.

Je n’en suis point en peine, et je vous laisse le collier, monsieur Grifon.

SCAPIN, à part.

Un collier de trois mille huit cents livres ! Le friand morceau !

M. Mathieu sort.

 

 

Scène VII

 

M. GRIFON, VALÈRE, SCAPIN

 

M. GRIFON.

Ah ! vous voilà, mon fils. Que faites-vous là ? Y a-t-il longtemps que vous y êtes ?

VALÈRE.

Je ne fais que d’arriver.

M. MATHIEU, montrant Scapin.

Qui est cet homme-là ?

VALÈRE.

C’est, mon père...

M. GRIFON.

Quoi ! c’est...

VALÈRE.

Un musicien de l’Opéra.

M. GRIFON.

Mauvaise connaissance qu’un musicien de l’Opéra ! ils mènent les gens au cabaret, et il faut toujours payer pour eux.

SCAPIN, bas à Valère.

De quoi diantre vous avisez-vous de me faire musicien ? J’aimerais mieux être toute autre chose.

VALÈRE, bas à Scapin.

Tais-toi.

M. GRIFON.

Oh çà ! mon fils, j’ai une nouvelle à vous apprendre ; la présence du musicien ne gâtera rien, et peut-être pourra-t-il nous être utile.

SCAPIN, bas à Valère.

Votre imagination m’a fait musicien par hasard ; vous verrez qu’il faudra que je le devienne par nécessité.

M. GRIFON.

Je vais me marier.

VALÈRE.

Vous marier ! vous, mon père !

M. GRIFON.

Moi-même, en propre personne.

SCAPIN, à part.

Je ne m’attendais pas à celui-là.

M. GRIFON.

Que dit monsieur le musicien ?

SCAPIN.

Je ne puis que vous louer, monsieur, de former une entreprise si hardie. Vous avez eu le bonheur d’enterrer une première femme, vous hasardez d’en prendre une seconde ; le péril ne vous rebute point : cela est fier, cela est grand, cela est héroïque ; et, pour ma part, je n’ai garde de manquer d’applaudir à une résolution aussi généreuse que la vôtre.

M. GRIFON.

Voilà un joli garçon.

VALÈRE.

Ce que j’en ai dit, mon père, n’est que par l’intérêt que je prends à votre santé.

M. GRIFON.

Ne t’en mets point en peine ; ce sont mes affaires.

SCAPIN, à Valère.

Oui, monsieur, que monsieur votre père vous donne seulement une belle-mère bien faite, belle, jeune, et laissez-le faire ; vous serez ravi qu’il se soit remarié, sur ma parole.

M. GRIFON.

Oh ! je suis sûr qu’il en sera content. C’est une fille à qui il ne manque rien. Ce que je voudrais de vous maintenant, monsieur de l’Opéra, ce serait que vous m’aidassiez à donner une petite sérénade à ma maîtresse.

SCAPIN.

Une sérénade, dites-vous ? Vous ne pouvez mieux vous adresser qu’à moi. Musique italienne, française ; je suis un homme à deux mains.

M. GRIFON.

Tout de bon ?

SCAPIN.

Demandez à monsieur votre fils. Je suis le premier homme du monde pour les sérénades : il m’en doit encore deux ou trois.

VALÈRE.

Oui, mon père.

SCAPIN.

Ce n’est pas pour me vanter, mais en cas de chanteurs, symphonistes, violistes, téorbistes, clavecinistes, opéra, opérateurs, opératrices, madelonistes, catinistes, margotistes, si difficiles qu’elles soient, j’ai tout cela dans ma manche.

M. GRIFON.

Je voudrais une sérénade à bon marché.

SCAPIN.

Je ménagerai votre bourse ; ne vous mettez pas en peine. Il ne nous faudra que trente-six violons, vingt hautbois, douze basses, six trompettes, vingt-quatre tambours, cinq orgues et un flageolet.

M. GRIFON.

Et fi donc ! voilà pour donner une sérénade à tout un royaume.

SCAPIN.

Pour les voix, nous prendrons seulement douze basses, huit concordants, six basses-tailles, autant de quintes, quatre hautes-contre, huit faussets, et douze dessus, moitié entiers et moitié hongres.

M. GRIFON.

Vous nommez là de quoi faire un régiment de musique.

SCAPIN.

Il ne faut pas moins de voix pour accompagner tous les instruments. Laissez-nous faire. Je veux qu’il y ait dans cette musique-là une espèce de petit charivari qui conviendra merveilleusement bien au sujet. Nous allons, monsieur votre fils et moi, donner maintenant les ordres pour...

M. GRIFON.

Attendez. On doit m’amener ma maîtresse ; je suis bien aise que vous la voyiez, et que vous m’en disiez votre sentiment l’un et l’autre.

SCAPIN.

Prenez-la belle et jeune, au moins, surtout d’humeur complaisante ; tous vos amis vous conseilleront la même chose.

VALÈRE, bas à Scapin.

Allons-nous-en ; je me meurs d’inquiétude.

 

 

Scène VIII

 

M. GRIFON, VALÈRE, SCAPIN, MADAME ARGANTE, LÉONOR, MARINE

 

M. GRIFON.

Ne vous avais-je pas bien dit qu’on devait l’amener ? Voilà la mère et la fille de chambre.

VALÈRE, bas à Scapin.

Que vois-je, Scapin ? C’est Léonor.

SCAPIN, à part.

Autre incident.

MADAME ARGANTE.

Allons, ma fille, approchez, et saluez le mari que je vous ai destiné.

Elle entend parler de M. Grifon.

LÉONOR, croyant que c’est Valère.

Quoi ! madame, voilà la personne !...

MADAME ARGANTE.

Qu’avez-vous donc, mademoiselle ? est-ce que monsieur ne vous plaît pas ?

LÉONOR.

Je ne dis pas cela, madame, et je n’aurai jamais d’autres volontés que les vôtres.

VALÈRE, bas à Scapin.

Scapin, elle obéit à sa mère, je suis perdu.

MARINE, à part.

Il y a de l’erreur de calcul.

MADAME ARGANTE.

Je suis ravie, ma fille, de vous voir des sentiments raisonnables, et j’ai toujours bien jugé que vous ne voudriez pas me désobéir.

LÉONOR.

Vous désobéir ! moi ? j’aimerais mieux mourir que de faire quelque chose qui vous déplût.

M. GRIFON, à Scapin.

Voilà une fille bien née, n’est-il pas vrai ?

SCAPIN, à part.

Il y a ici du quiproquo, sur ma parole.

LÉONOR.

Tout ce que j’ai à me reprocher, madame, c’est que mon obéissance ait si peu de mérite en cette occasion ; et les choses sont dans un état à me permettre d’avouer, sans honte, que votre choix et mon inclination ont un parfait rapport ensemble.

M. GRIFON, à part.

Comme elle m’aime déjà ! Cela n’est pas croyable.

LÉONOR.

Mais j’ai lieu de me plaindre. Est-ce à moi de parler comme je fais, quand vous êtes si peu sensible, Valère, aux bontés que ma mère a pour nous ?

MADAME ARGANTE.

Comment donc, Valère ? À qui en avez-vous ?

M. GRIFON.

Qu’est-ce que cela signifie ?

SCAPIN, à part.

Nous approchons du dénouement.

MADAME ARGANTE.

Que voulez-vous dire avec votre Valère ?

LÉONOR.

Ne m’avez-vous pas dit, madame, que vous aviez conclu mon[3] mariage ?

MADAME ARGANTE.

Qu’a de commun Valère avec votre mariage ? C’est à monsieur Grifon, que voilà, que je vous marie.

M. GRIFON, à Léonor.

Oui, mignonne, c’est moi qui aurai l’honneur de[4]...

LÉONOR.

Vous, monsieur ?

MADAME ARGANTE.

Je voudrais bien, pour voir, que vous ne le trouvassiez pas bon !

M. GRIFON.

Monsieur mon fils, par quelle aventure est-il mention de vous dans tout ceci ?

VALÈRE.

Par une aventure fort naturelle, mon père.

M. GRIFON.

Comment une aventure fort naturelle ?

MARINE.

Oui, monsieur ; mademoiselle est fille, monsieur est garçon ; elle est aimable, il est joli homme ; ils ont fait connaissance, ils s’aiment, ils sont dans le goût de s’épouser : y a-t-il rien là que de fort naturel ?

SCAPIN.

Il n’est point question de la nature là-dedans ; c’est la raison et l’intérêt qui fout aujourd’hui les mariages. Monsieur est le père, madame est la mère ; la raison est de leur côté, la nature est une sotte, et vous aussi, ma mie.

MADAME ARGANTE.

Il a raison.

LÉONOR.

Quoi ! à l’âge que j’ai, ma mère, vous voudriez me faire épouser un homme comme monsieur ? Vous n’y songez pas.

VALÈRE.

Quoi ? à l’âge que vous avez, mon père, vous voudriez vous marier à une fille comme mademoiselle ? Je crois que vous rêvez.

LÉONOR.

En vérité, ma mère, vous êtes trop raisonnable pour exiger de moi une chose aussi éloignée de[5] bon sens.

VALÈRE.

Sérieusement parlant, mon père, vous n’êtes point d’âge encore à radoter.

MADAME ARGANTE.

Ouais ! Et où sommes-nous donc ? Allons, petite ridicule, qu’on donne tout à l’heure la main à monsieur.

VALÈRE.

Non pas, madame, s’il vous plaît.

M. GRIFON.

Qu’est-ce à dire ?

VALÈRE.

Avec votre permission, mon père, cela ne sera pas, je vous assure.

M. GRIFON.

Cela ne sera pas ! Que dites-vous à cela, monsieur le musicien ?

SCAPIN.

Vous avez là un grand garçon bien mal morigéné[6], monsieur.

M. GRIFON.

Pendard !

VALÈRE.

Que dirait-on dans le monde, si, en ma présence, je vous laissais faire une action aussi extravagante que celle-là ?

M. GRIFON.

Quoi donc extravagante ? Comment donc ? À ton père malheureux !

MARINE.

À votre père !

SCAPIN.

À votre propre père !

VALÈRE.

Quand il serait mon père cent fois plus qu’il ne l’est encore, je ne souffrirai point que l’amour lui fasse tourner la cervelle jusqu’à ce point-là.

M. GRIFON.

Mais quelle comédie jouons-nous donc ici ? Je vous demande pardon pour mon fils, madame.

MADAME ARGANTE.

Cela n’est rien ; j’ai bien des excuses à vous faire pour ma fille, monsieur.

MARINE.

Voilà des enfants bien obstinés. Mais aussi pourquoi vous exposer à vous marier, sans savoir si monsieur votre fils le voudra bien ?

M. GRIFON.

S’il le voudra bien ?

SCAPIN.

Monsieur, avec trois ou quatre cents pistoles ne pourrions-nous point le mettre à la raison ?

M. GRIFON.

Je l’y mettrai bien sans cela.

MADAME ARGANTE.

Et moi, je vous réponds de cette petite impertinente-là ; elle vous épousera, ou je la mettrai dans un lieu d’où elle ne sortira de longtemps.

LÉONOR.

J’y demeurerai plutôt toute ma vie que d’épouser un homme que je n’aime point.

 

 

Scène IX

 

MADAME ARGANTE, M. GRIFON, VALÈRE, SCAPIN

 

M. GRIFON.

Elle s’en va, madame.

MADAME ARGANTE.

Ne vous mettez pas en peine ; je saurai la réduire ; elle sera votre femme aujourd’hui, ou vous mourrez de mort subite.

 

 

Scène X

 

M. GRIFFON, VALÈRE, SCAPIN

 

M. GRIFON.

De mort subite ! Voilà à quoi vous m’exposez, monsieur le coquin. Laisse-moi faire, je veux l’épouser à ta barbe ; je m’en vais dépenser tout mon bien pour m’en faire aimer ; je lui donnerai des présents, des bijoux, des maisons, des contrats, des cadeaux, des festins, des sérénades ; des sérénades, monsieur le musicien ; et je lui ferai des enfants pour te faire enrager.

SCAPIN, à part.

Oh ! pour celui-là, on vous en défie.

 

 

Scène XI

 

VALÈRE, SCAPIN

 

VALÈRE.

Non, Scapin, il n’y a point d’extrémité où je ne me porte pour empêcher ce mariage-là.

SCAPIN.

Doucement, monsieur ; nous abaisserons ces fumées d’amour. Il ne la tient pas encore. J’ai pris le soin d’une sérénade ; il vient de négocier un certain collier : laissez-moi faire. Mais le diable est que nous n’avons point d’argent.

VALÈRE.

Ah ! mon pauvre Scapin, cherche, imagine, invente des moyens pour en trouver ; engage tout, vends tout, donne tout.

SCAPIN.

Hé ! que diable engager ? que vendre ? Pour tout meuble et immeuble, vous n’avez que votre habit et le mien ; encore le tailleur n’est-il pas payé.

VALÈRE.

Quoi ! tu ne peux trouver ?...

SCAPIN.

Depuis que je travaille pour vous, les ressorts de mon esprit emprunteur sont diablement usés...

VALÈRE.

Mais quoi !...

SCAPIN.

Laissez-moi un peu rêver tout seul. J’ai ma sérénade en tête ; si je pouvais avoir seulement de quoi payer les musiciens dont je me veux servir...

VALÈRE.

À quoi bon ?

SCAPIN.

J’ai besoin de me recueillir, vous dis-je ; laissez-moi en repos, et allez fortifier Léonor dans le dessein de ne point épouser votre père.

VALÈRE, à part.

Il faut vouloir tout ce qu’il veut, j’ai besoin de lui.

 

 

Scène XII

 

SCAPIN, seul

 

Ce n’est pas une petite affaire, pour un valet d’honneur, d’avoir à soutenir les intérêts d’un maître qui n’a point d’argent. On s’accoquine à servir ces gredins-là, je ne sais pourquoi ; ils ne paient point de gages, ils querellent, ils rossent quelquefois ; on a plus d’esprit qu’eux, on les fait vivre, il faut avoir la peine d’inventer mille fourberies, dont ils ne sont tout au plus que de moitié ; et avec tout cela nous sommes les valets, et ils sont les maîtres. Cela n’est pas juste. Je prétends, à l’avenir, travailler pour mon compte ; ceci fini, je veux devenir maître à mon tour.

 

 

Scène XIII

 

CHAMPAGNE, SCAPIN

 

SCAPIN.

Mais, que vois-je ?

CHAMPAGNE.

Hé ! c’est toi, mon pauvre Scapin !

SCAPIN.

Le beau Champagne en ce pays-ci !

CHAMPAGNE.

Il y a six mois que je suis revenu, mais je ne me montre que depuis quinze jours.

SCAPIN.

Pourquoi donc ?

CHAMPAGNE.

Par une espèce de scrupule. Une lettre de cachet du châtelet m’avait défendu de paraître à la ville, elle me prescrivait un temps pour voyager ; mes voyages sont finis, je reparais sur nouveaux frais.

SCAPIN.

Et que fais-tu à présent ? Je t’ai vu autrefois le plus adroit grison, et, soit dit entre nous, le plus hardi coquin qu’il y eût en France.

CHAMPAGNE.

J’ai quitté tout cela, mon ami. La justice aujourd’hui a l’esprit si mal tourné ; il n’y a plus rien à faire dans le commerce : elle prend toujours les choses du mauvais côté. J’ai renoncé aux vanités du monde, et je me suis jeté dans la réforme.

SCAPIN.

Toi, dans la réforme ?

CHAMPAGNE.

 Oui, mon enfant. Il faut faire une fin. Je me suis retiré, je prête sur gages.

SCAPIN.

La retraite est méritoire.

CHAMPAGNE.

Ma foi, il n’y a plus que ce métier-là pour faire quelque chose ; il n’y a rien de tel, quand on a de l’argent, que d’en[7] aider des particuliers dans leurs nécessités pressantes.

SCAPIN.

Voilà un motif fort charitable !

CHAMPAGNE.

Je me suis associé d’un[8] fort honnête homme, qui est, je pense, lui, associé d’un[9] autre fort honnête homme chez qui il m’envoie prendre deux mille huit cents livres.

SCAPIN, à part.

Deux mille huit cents livres ! Serions-nous assez heureux !... Cela serait admirable.

Haut.

Tu es associé avec monsieur Mathieu ?

CHAMPAGNE.

Avec monsieur Mathieu ; mais je suis un peu subalterne, à la vérité. Nous demeurons ensemble ; il me loge fort haut, me meuble modestement, m’habille chaudement pour l’été, fraîchement pour l’hiver, me nourrit sobrement, ne me donne point de gages ; mais ce que je prends c’est pour moi.

SCAPIN.

Voilà une bonne condition ! Et, dis-moi, es-tu toujours aussi ivrogne qu’avant ta lettre de cachet ?

CHAMPAGNE.

Je bois beaucoup de vin, mais je ne l’aime pas.

SCAPIN.

Tu vas donc recevoir deux mille huit cents livres ?

CHAMPAGNE.

Deux mille huit cents livres.

SCAPIN.

Chez monsieur Grifon ?

CHAMPAGNE.

C’est le nom de notre associé. Qui te l’a dit ?

SCAPIN.

Pour le surplus d’un collier que monsieur Mathieu lui a vendu ?

CHAMPAGNE.

Je l’ai ouï dire ainsi.

SCAPIN.

Et tu as un billet de monsieur Mathieu, pour marque que tu ne viens pas à faux ?

CHAMPAGNE.

Cela est comme tu le dis. Voilà le billet. Hé ! d’où diantre sais-tu tout cela ?

SCAPIN.

Je suis l’associé du fils de monsieur Grifon, moi.

CHAMPAGNE.

Quoi ! tu te mêles aussi ?...

SCAPIN.

Nous ne sommes associés que pour emprunter, nous autres. Le connais-tu, monsieur Grifon ?

CHAMPAGNE.

Non.

SCAPIN.

Te connaît-il ?

CHAMPAGNE.

Je ne crois pas.

SCAPIN, à part.

Tant mieux.

Haut.

Monsieur Grifon n’est pas au logis ; et, en attendant qu’il vienne, nous pouvons aller renouveler connaissance au cabaret.

CHAMPAGNE.

De tout mon cœur : je ne refuse point des parties d’honneur.

SCAPIN.

Morbleu ! j’enrage. Voilà un homme à qui j’ai affaire, mais ce ne sera que pour un moment. Va-t’en m’attendre ici-près, aux barreaux verts, et faire tirer bouteille.

 

 

Scène XIV

 

SCAPIN, seul

 

Voilà un fripon que je friponnerai, sur ma parole, si je puis seulement attraper le billet.

 

 

Scène XV

 

M. GRIFON, MARINE, SCAPIN

 

MARINE, à M. Grifon.

Je vous dis, monsieur, que vous aurez plus de peine que vous ne pensez à réduire cet esprit-là.

SCAPIN.

Ah ! monsieur, je vous cherchais pour vous dire que dans peu votre sérénade sera en état.

M. GRIFON.

Bon. Voilà ma maison, et voilà celle de ma maîtresse.

SCAPIN, à part.

Tant mieux ; cela est fort commode pour mon dessein.

 

 

Scène XVI

 

M. GRIFON, MARINE

 

M. GRIFON.

Tu dis donc, Marine, que tu viens de la part de Léonor ?

MARINE.

Oui, monsieur, pour vous faire des excuses de ce qui s’est passé à votre entrevue.

M. GRIFON.

Elle revient à elle, j’en suis bien aise.

MARINE.

Elle est au désespoir de n’avoir pu se contraindre devant madame sa mère : mais elle dit qu’elle vous hait trop pour se faire la moindre violence.

M. GRIFON.

Voilà un fort sot compliment. Je n’ai que faire de ces excuses-là.

MARINE.

Elle sait trop bien vivre pour manquer à la civilité. Elle m’a aussi chargée de vous prier de ne point presser madame sa mère sur votre mariage, et de lui donner du temps pour s’accoutumer à une figure aussi extraordinaire que la vôtre.

M. GRIFON.

Vous êtes une impertinente, ma mie ; et je ne sais...

MARINE.

Je vous demande pardon, monsieur ; je vous respecte trop pour vous rien dire de mon chef qui vous déplaise. Ce sont les sentiments de ma maîtresse que je vous explique le plus clairement et le plus succinctement qu’il m’est possible.

M. GRIFON.

Je ne veux point savoir ses sentiments, tant qu’elle en aura d’aussi ridicules.

MARINE.

Il ne tiendra pas à moi qu’elle ne change ; et, quelque aversion qu’elle ait pour vous, elle ne laissera pas de vous épouser si elle m’en veut croire. Vous n’avez que votre âge, votre air et votre visage contre vous : dans le fond, je gagerais que vous avez les meilleures manières du monde.

M. GRIFON, à part.

Voilà une insolente qui, à mon nez, me vient chanter pouille.

MARINE.

C’est votre physionomie lugubre qui l’a d’abord effarouchée : elle en reviendra peut-être, et vous aimera à la folie ; que sait-on ? Vous ne seriez pas le premier magot qui aurait épousé une jolie fille.

M. GRIFON, à part.

Malgré tout ce qu’elle me dit, je ne veux point me fâcher ; elle peut me rendre service.

Haut.

Tu me parais d’agréable humeur.

MARINE.

Je suis assez franche, comme vous voyez.

M. GRIFON.

C’est ce qui[10] me semble. Je veux être de tes amis ; et, si le mariage se fait, ne te mets pas en peine. Dis-moi un peu, en confidence, quelle sorte de caractère est-ce que Léonor, et que faudrait-il que je fisse pour lui plaire ?

MARINE.

Vous n’avez qu’à mourir, monsieur ; c’est le plus grand plaisir que vous lui puissiez faire.

M GRIFON.

Ce n’est pas là ce que je te demande. De quelle humeur est-elle ?

MARINE.

Ah ! de l’humeur du monde la plus douce. Je ne lui connais qu’un petit défaut.

M. GRIFON.

Quel est-il ?

MARINE.

C’est, monsieur, que, quand elle s’est mis quelque chose en tête, et qu’on s’avise de la contredire, elle crie, elle peste, elle jure, elle bat, elle mord, elle égratigne, elle estropie même en cas de besoin ; mais, dans le fond, c’est une bonne enfant.

M. GRIFON.

Voilà une humeur bien douce vraiment ! Et avec cela n’a-t-elle point quelque passion dominante ?

MARINE.

Non, monsieur, rien ne la domine. Elle a du goût pour toutes les belles manières ; elle vend, pour jouer, tout ce qu’elle a ; elle met ses nippes en gage pour aller à l’opéra et à la comédie ; elle[11] court le bal sept fois la semaine seulement ; elle fesse son vin de Champagne à merveille, et sur la fin du repas elle devient fort tendre.

M. GRIFON.

Tu crois donc qu’elle pourra m’aimer ?

MARINE.

Oui, monsieur, sur la fin d’un repas ; et je vais lui faire entendre que, pour un mari, vous valez cent fois mieux qu’un autre.

M. GRIFON.

Cela est vrai, au moins.

MARINE.

Assurément. Dans ce siècle-ci, quand un mari laisse faire à sa femme tout ce qu’elle veut, c’est un homme adorable ; on ne peut pas lui demander autre chose.

M. GRIFON.

Ah ! mon enfant, tu peux l’assurer de ma part que, si jamais elle est ma femme, je ne la contraindrai jamais en la moindre bagatelle.

MARINE.

Commencez donc par ne point trop presser les affaires. Je vais lui proposer vos conventions ; et, comme il n’y a rien dans ces articles-là qui répugne à la coutume, je ne doute point qu’elle ne les accepte.

 

 

Scène XVII

 

M. GRIFON, seul

 

Cette fille-là a quelque chose de bon dans ses manières.

 

 

Scène XVIII

 

M. GRIFON, SCAPIN, déguisé, ayant un emplâtre sur l’œil

 

M. GRIFON.

Ah ! ah ! voilà une plaisante figure d’homme !

SCAPIN.

Ne pourriez-vous point, monsieur, me faire le plaisir et l’honneur de m’enseigner le logis de monsieur Grifon ?

M. GRIFON.

Que lui voulez-vous à monsieur Grifon ?

SCAPIN.

Avoir l’avantage de lui rendre un petit billet que monsieur Mathieu m’a fait l’honneur de me donner, afin que ledit sieur Grifon me fasse la grâce de me compter deux mille huit cents livres, restant à payer pour un collier que ledit sieur Grifon a acheté dudit sieur Mathieu.

M. GRIFON.

C’est moi qui suis M. Grifon. Et où est le billet ?

SCAPIN.

Le voilà, monsieur ; je ne viens qu’à bonnes enseignes. Vous aurez, s’il vous plaît, la bonté de m’expédier.

M. GRIFON.

Oui, voilà l’écriture de monsieur Mathieu ; mais je ne vous connais pas pour être à lui.

SCAPIN.

C’est une gloire que je ne mérite pas, monsieur ; je suis seulement, son compère, Isaac-Jérôme-Boisme Rousselet, maître marchand fripier ordinaire privilégié suivant la cour : si l’on peut vous y rendre quelque service, vous n’avez qu’à disposer de votre petit serviteur.

M. GRIFON.

Je vous suis obligé.

SCAPIN.

J’ai des amis en ce pays-là : mon frère est apprenti partisan chez le commis du secrétaire de l’intendant d’un homme d’affaires, et mon oncle est le sous-portier de l’hôtel des Fermes.

M. GRIFON.

Ces amis-là sont quelquefois plus utiles que d’autres.

SCAPIN.

Il est vrai, monsieur. J’ai autrefois, par leur moyen, tiré mon parrain des galères, et je sauvai l’année passée une amende honorable à monsieur Mathieu ; c’est ce qui fait qu’il a beaucoup de confiance en moi.

M. GRIFON, à part.

Voilà un garçon bien ingénu ; c’est dommage qu’il lui manque un œil.

SCAPIN.

J’abuse de votre loisir, monsieur, mais ce n’est pas ma faute ; avec deux mille huit cents livres, vous serez débarrassé de mes importunités, et je prendrai congé de vous quand il vous plaira.

M. GRIFON, à part.

Quel original !

Haut.

Oui, oui, je vais vous apporter de l’argent, vous n’avez qu’à attendre.

 

 

Scène XIX

 

SCAPIN, seul

 

Par ma foi, voilà qui ne va pas mal.

 

 

Scène XX

 

SCAPIN, VALÈRE, LÉONOR, MARINE

 

SCAPIN.

Mais voici mon maître avec sa maîtresse : il ne me reconnaîtra pas.

LÉONOR.

Comptez, Valère, que rien ne peut me faire changer.

VALÈRE.

Ah ! charmante Léonor, que vous devez me paraître adorable avec de pareils sentiments !

SCAPIN.

Monsieur, je vous donne le bonjour. Y a-t-il longtemps que vous êtes en cette ville ? Vos affaires vont-elles bien ? Comment gouvernez-vous la joie avec cette[12] aimable enfant ?

VALÈRE.

Que me veut cet ivrogne-là ? Qui êtes-vous, mon ami ?

SCAPIN.

Je suis un honnête garçon qui connaît vos besoins, et qui vient vous offrir deux cents pistoles que me va donner monsieur votre père.

Il ôte son emplâtre.

VALÈRE.

C’est toi, Scapin ? Qui t’aurait reconnu ?

SCAPIN.

Vous voyez, monsieur, ce qu’on fait pour vous.

MARINE.

Par ma foi, voilà un méchant borgne.

VALÈRE.

Et tu as trouvé le moyen de tirer deux cents pistoles de mon père ?

SCAPIN.

Il va me les livrer. J’ai encore un collier à escamoter ; mais j’aurais besoin tout à l’heure de quelques gens de main.

VALÈRE.

Tout à l’heure ? Et où veux-tu que je les cherche à présent ?

MARINE.

Monsieur, je suis à votre service. Pour la main, je l’ai aussi bonne que la langue.

SCAPIN.

Toi ? mais serais-tu fille à travailler de nuit ?

MARINE.

Pourquoi non ? c’est dans ce temps-là que je triomphe. J’ai deux ou trois filles de mes amies qui ne m’abandonneront pas dans le besoin.

SCAPIN.

Bon, bon ; il ne me faut pas de plus vaillants champions pour mon dessein. Mais j’entends monsieur Grifon. Allez m’attendre au prochain détour ; je vous dirai dans un moment ce qu’il faudra faire[13].

 

 

Scène XXI

 

M. GRIFON, SCAPIN, qui, voyant arriver M. Grifon, remet son emplâtre sur l’autre œil

 

M. GRIFON.

Il y a deux cents louis neufs dans cette bourse : voyons si je ne me suis point trompé.

SCAPIN, prenant la bourse.

Vous êtes trop exact, et vous savez trop bien compter.

M. GRIFON.

Il n’importe, monsieur ; pour plus grande sûretés.

SCAPIN.

Je ne regarderai point après vous, monsieur ; le compère Mathieu me l’a défendu.

M. GRIFON.

Vous êtes le maître. Serviteur.

SCAPIN, à part.

Voilà de quoi payer la sérénade.

 

 

Scène XXII

 

M. GRIFON, seul

 

[14]Monsieur Mathieu ne laisse point moisir l’argent entre les mains de ceux qui lui doivent. Je lui devais, me voilà quitte. Je ne sais ce que cela signifie ; mais je n’ai point bonne opinion de mon mariage. Moi, qui n’ai jamais rien aimé, je m’avise de devenir amoureux à mon âge. Ô amour, amour ! La nuit devient obscure, et le musicien devrait être ici.

 

 

Scène XXIII

 

M. GRIFON, CHAMPAGNE, ivre

 

CHAMPAGNE chante.

Lera, lera, lera.

M. GRIFON.

J’entends quelqu’un qui chante : serait-ce lui ?

CHAMPAGNE.

Par la sambleu, je suis bien nourri. Ce monsieur Scapin fait bien les choses, oui.

M. GRIFON.

Qui va là ? Est-ce vous, monsieur le musicien ?

CHAMPAGNE.

Oui, à peu près ; c’est un ivrogne.

M. GRIFON.

Passez votre chemin, mon ami.

CHAMPAGNE.

Que je passe mon chemin ?

M. GRIFON.

Oui.

CHAMPAGNE.

Oui, qui le pourrait.

M. GRIFON.

Quel maraud est-ce ci[15] ?

CHAMPAGNE.

Maraud ! Voilà quelqu’un qui me connaît. Je suis plus pesant que de coutume, et je ne sais si mes jambes pourront porter au logis tout le vin que j’ai bu.

M. GRIFON, à part.

Ne serait-ce point quelque émissaire de mon coquin de fils, qui viendrait ici pour troubler la fête ? Je veux m’en éclaircir.

CHAMPAGNE.

Holà ! l’ami, qui parlez tout seul, suis-je loin de chez moi, par parenthèse ?

M. GRIFON.

Où loges-tu ?

CHAMPAGNE.

Hé ! palsembleu, si je le savais, je ne le demanderais pas.

M. GRIFON.

Que cherches-tu dans ce quartier ?

CHAMPAGNE.

Je ne sais, je ne m’en souviens pas. Je suis pourtant venu pour quelque chose. Ah !... monsieur Grifon, le connaissez-vous ?

M. GRIFON, à part.

Je ne me trompais pas, c’est un fripon.

CHAMPAGNE.

Justement, un fripon, un vilain, un fesse-Mathieu.

M. GRIFON.

À qui penses-tu parler ? C’est moi qui suis monsieur Grifon.

CHAMPAGNE.

Le diable emporte si je l’aurais deviné. Or donc, pour revenir à nos moutons, monsieur Mathieu, cet autre vilain, ce ladre...

M. GRIFON.

Ce pendard-là me fera perdre patience.

CHAMPAGNE.

Patience, oui, c’est bien dit, allons doucement. Ce monsieur Mathieu donc, comme de vilain à vilain il n’y a que la main, il est arrivé que, parla concomitance d’un collier... enfin je ne me souviens pas bien de tout cela.

M. GRIFON.

Tu as oublié la leçon qu’on t’a faite. Combien te donne-t-on pour jouer le personnage que tu fais ?

CHAMPAGNE.

Comme monsieur Mathieu est un vilain, je ne gagne pas grand’chose ; mais je suis sobre.

M. GRIFON.

Il y paraît.

CHAMPAGNE.

Venons à l’explication. Vous êtes monsieur Grifon, je suis monsieur Champagne : donnez-moi de l’argent au plus vite, car j’ai hâte.

M. GRIFON.

Que je te donne de l’argent ?

CHAMPAGNE.

Oui, parbleu, de l’argent ; je ne perds point le jugement, j’ai beau boire. Il me faut huit cent deux mille et quelques livres : j’ai le billet de monsieur Mathieu ; vous allez voir, car je n’y vois goutte.

M. GRIFON, à part.

Voilà justement l’enclouure.

Haut.

Tu viens un peu trop tard pour m’attraper, mon pauvre ami : si tu as le billet de monsieur Mathieu, je t’en donnerai.

CHAMPAGNE.

Cela est fort judicieux et fort raisonnable ; j’aime les gens d’esprit. Je ne le trouve point ce diable de billet.

M. GRIFON.

Cherche bien.

CHAMPAGNE.

Je ne trouve rien, la peste m’étouffe. Je l’avais pourtant avant que d’aller au cabaret.

M. GRIFON.

Trouve-le donc.

CHAMPAGNE.

Oh ! vous en demandez trop. Quand on a bu, on ne peut pas retrouver sa maison, vous voulez que je retrouve un billet ; il n’y a pas de raison à cela.

M. GRIFON.

Tu en as beaucoup, toi.

CHAMPAGNE.

Écoutez, ne nous brouillons point. J’étais de sang-froid quand je l’ai perdu, je le retrouverai quand je serai de sang-froid ; cela est infaillible. Jusqu’au revoir.

M. GRIFON.

Il n’est pas si ivre qu’il paraît.

 

 

Scène XXIV

 

M. GRIFON, seul

 

Monsieur mon fils choisit mal ses gens. Il est plus malaisé de m’attraper qu’on ne s’imagine. Quelque nuit qu’il fasse, je connais les fourbes d’une lieue.

 

 

Scène XXV

 

SCAPIN, M. GRIFON

 

SCAPIN.

Allons, monsieur, de la joie. Vive l’amour et la musique. Je vous amène ici tout un opéra.

M. GRIFON.

Que voulez-vous faire de ces flambeaux ?

SCAPIN.

Pour nous éclairer, monsieur : ma musique est une musique de conséquence ; il faut voir clair à ce qu’on fait. Allons, messieurs de la symphonie.

Sérénade.

M. Grifon, Scapin, plusieurs symphonistes, danseurs et musiciens.

UN VÉNITIEN chante.

Or che più belle

Splendon le stelle,

Il sonno sbandite ; amanti ;

Con suoni, con canti,

La cruda svegliale :

Fate, fate

Che veda suoi rigori,

E miei dolori.

UNE VÉNITIENNE.

Forse ch’il lungo piangere,

Potrà frangere

Sua crudeltà,

Ed un dì merce

La tua fè ritroverà.

UN VÉNITIEN.

Amanti.

Costanti

Soffrite le pene,

Portate catene,

Sperate merce ;

Fra dogli e martiri,

Fra pianti e sospiri,

Si prova la fè.

Amanti

Costanti,

Sperate merce.

UNE VÉNITIENNE.

Spero, spero ch’un di l’amor

Darà pace al dolor :

Il mio fedel ardor.

Può ben far

Trionfar

Questo misero cuor.

SCAPIN.

Peut-être que l’italien ne vous plaît pas ? Il faut vous servir à la française.

Il va chercher six femmes déguisées avec des manteaux rouges, qui viennent en dansant, et font un spectacle. Léonor et Marine sont du nombre.

SCAPIN.

Amis, tenez-vous tous prêts ;

La bête est dans nos filets.

Lorsqu’un vieux fou s’échappe

D’être amoureux sur ses vieux ans,

Il faut qu’il mette la nappe,

Et qu’on boive à ses dépens.

CHŒUR.

Il faut qu’il mette la nappe,

Et qu’on boive à ses dépens.

Air.

Vive la jeunesse !

Vive le printemps !

C’est le temps

De la tendresse.

Fuyez d’ici, sombre vieillesse,

Car en amour les vieillards ne sont bons

Qu’à payer les violons.

UNE MUSICIENNE.

Un jour un vieux hibou

Se mit dans la cervelle

D’épouser une hirondelle

Jeune et belle

Dont l’amour l’avait rendu fou.

Il pria les oiseaux de chanter à la fête :

Tout s’enfuit en voyant une si laide bête ;

Il n’y resta que le coucou.

M. GRIFON.

Monsieur le musicien, voilà de vilaines paroles.

SCAPIN.

Pardonnez-moi, monsieur ; ce sont des paroles nouvelles qui furent faites à la noce de Vénus et de Vulcain. Mais allons au fait.

Les violons jouent un air sur lequel les femmes de là sérénade dansent, et en dansant elles mettent le pistolet sous le nez de M. Grifon et de Scapin.

M. GRIFON.

Miséricorde ! des pistolets, monsieur le musicien !

SCAPIN.

Paix, paix, ne faisons point de bruit ; nous ne sommes pas les plus forts.

M. GRIFON.

Ils prennent mon chapeau, monsieur le musicien.

SCAPIN.

Et paix, paix, ils prennent le mien, et je ne dis mot.

M. GRIFON.

Ils me déshabillent, monsieur le musicien.

SCAPIN.

Hé ! comme vous criez ! faut-il faire tant de bruit pour un méchant justaucorps ?

M. GRIFON.

Ils fouillent dans mes poches, monsieur le musicien, et prennent ma bourse.

SCAPIN.

Ils fouillent aussi dans les miennes, mais il n’y a rien ; ils seront bien attrapés.

M. GRIFON.

Ils me prennent un collier de quatre cents pistoles, monsieur le musicien.

Léonor et Marine se retirent.

SCAPIN.

Bon, bon, ils ne tueront personne.

M. GRIFON.

Ah ! la maudite sérénade !

 

 

Scène XXVI[16]

 

VALÈRE, SCAPIN, M. GRIFON, LÉONOR, MARINE, DANSEURS

 

VALÈRE.

Ah ! mon père, comme vous voilà ! et d’où venez-vous ?

SCAPIN.

Nous venons de donner une sérénade.

M. GRIFON.

Ah ! Valère, je suis mort : on vient de me voler un collier de quatre cents pistoles.

VALÈRE.

Ne vous alarmez point, mon père ; je vous amène vos voleurs.

Léonor et Marine jettent leurs manteaux.

M. GRIFON.

Miséricorde ! Léonor ! Marine !

MARINE.

Oui, monsieur, c’est nous qui avons fait le coup.

SCAPIN.

Ah ! coquine, tu iras aux galères.

VALÈRE, à M. Grifon.

Si vous voulez consentir que j’épouse Léonor, je vous montrerai votre collier.

M. GRIFON.

Mon collier ? Ah ! je te promets que, si je le retrouve, je consens à tout.

VALÈRE, tirant le collier de sa poche.

Je n’irai pas loin.

M. GRIFON, voulant prendre le collier.

Ah ! mon cher collier !

VALÈRE.

Ah ! tout beau, s’il vous plaît, mon père : je vous ai dit que je vous le ferais voir, mais je ne vous ai pas dit que je vous le rendrais. Quand une fille se marie, elle a besoin d’un collier. En voilà un tout trouvé.

À Léonor.

Je vous prie, mademoiselle, de l’accepter pour l’amour de moi.

M. GRIFON.

Comment donc ?

SCAPIN.

Vous voulez bien, monsieur, que je vous fasse aussi mes petites excuses, et que je vous dise que le borgne à qui vous avez tantôt donné deux cents louis, c’était moi ; que je ne suis qu’une façon de musicien.

M. GRIFON.

Double pendard ! Ah ! je suis assassiné ! Quelle maudite journée ! Non, je ne veux jamais entendre parler, ni de fils, ni de maîtresse, ni d’amour, ni de mariage, et je vous donne à tous les diables.

Il sort.

MARINE.

Tant mieux : voilà peut-être la première chose qu’il ait donnée de sa vie.

SCAPIN chante, et le chœur répète.

J’offre ici mon savoir-faire

À tous ceux qui n’ont point d’argent

Je crois que le nombre en est grand,

Et je n’aurai pas peu d’affaire.

 

Malgré toute ma ressource,

Gardez-vous d’un sexe enchanteur :

Non content de prendre le cœur,

Il en veut encore à la bourse.

 

[1] Édition de 1695. Dans quelques éditions modernes on lit autant.

[2] Dans l’édition originale, on lit, et elle qui parle tant.

[3] Cette leçon est conforme à l’édition originale et à l’édition de 1728. Dans les éditions modernes, on lit notre au lieu de mon.

[4] Dans les anciennes éditions, on lit : C’est moi qui aurai l’honneur que ce...

[5] Cette leçon est conforme à l’original et à l’édition de 1728. Dans les éditions modernes, on lit, éloignée du bon sens.

[6] Quoiqu’on lise moriginé dans les deux éditions que j’ai déjà citées, il est certain qu’il faut morigéné.

[7] Ce que n’est pas dans les anciennes éditions.

[8] Dans les éditions modernes, on lit : avec un.

[9] Dans les éditions modernes, on lit : avec un.

[10] Dans quelques éditions modernes, on lit : C’est ce qu’il me semble. Regnard a écrit, C’est ce qui me semble.

[11] Dans les éditions modernes, au lieu du pronom elle, on lit et.

[12] On lit cet dans l’édition originale.

[13] C’est ici que finit cette scène dans les éditions faites du vivant de l’auteur. On a ajouté depuis :

VALÈRE.

Cependant si tu me disais de quelle manière....

SCAPIN.

Allez-vous-en.

VALERE.

Je pourrais peut-être....

SCAPIN.

Oh ! retirez-vous.

[14] Dans les éditions modernes, cette scène commence par ces mots, qui n’appartiennent point à Regnard : Il me semble que mon borgne a changé son œil de l’autre côté. On ne voit pas trop ce que l’auteur gagne à de pareilles additions.

[15] Dans l’édition de 1790 et dans celle de 1810, on lit : Quel maraud est ceci ? ce qu’on peut regarder comme une faute. Dans l’édition originale, et dans celle de 1728, on lit, est-ce ici ?

[16] Dans l’original, cette pièce n’est divisée qu’en dix-neuf scènes.

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