Le Bal (Jean-François REGNARD)

Comédie[1] en un acte, et en vers, avec un divertissement.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 14 juin 1696.

 

Personnages

 

GÉRONTE, père de Léonor

LÉONOR

VALÈRE, amant de Léonor

M. DE SOTENCOUR, bourgeois de Falaise

LISETTE, servante de Léonor

MERLIN, valet de Valère

FIJAC, Gascon, sous le nom du baron d’Aubignac

MATHIEU CROCHET, cousin de M. de Sotencour

M. GRASSET, rôtisseur

M. LA MONTAGNE, marchand de vin

GILLETTE

TROUPE DE MASQUES

 

La scène est à Charonne.

 

 

Scène première

 

MERLIN, seul

 

Me voici dans Charonne, et voilà le logis

Où l’amour nous conduit : gardons d’être surpris.

Il fait, ma foi, bien chaud, j’ai bien eu de la peine,

Je suis venu sans boire. Ouf ! je suis hors d’haleine.

Je risque dans ce lieu bien plus qu’au cabaret.

Monsieur Géronte a l’air d’un petit indiscret ;

S’il me voit, ce vieillard m’éconduira peut-être

Fort incivilement. D’ailleurs aussi mon maître

Est un autre brutal qui n’entend point raison,

Et veut être introduit ce soir dans la maison.

Entre ces deux écueils, je le donne au plus sage

À pouvoir se sauver ici de quelque orage.

Qu’on est fou ! pour un autre aller risquer son dos !

Ah ! qu’un grand philosophe a dit bien à propos

Qu’un bon valet était une pièce bien rare !

On dit que pour la noce ici tout se prépare.

Je veux, en tapinois, faire la guerre à l’œil.

Déjà la nuit commence à s’habiller de deuil.

Lisette dans ces lieux m’a promis de se rendre,

Pour savoir quel parti mon maître pourra prendre.

Mais j’entrevois quelqu’un.

 

 

Scène II

 

MERLIN, M. GRASSET, tenant un plat de rôt, M. LA MONTAGNE, tenant un panier de bouteilles

 

M. GRASSET, à Merlin.

Monsieur, voilà le rôt.

M. LA MONTAGNE, à Merlin.

Monsieur, voilà le vin.

MERLIN.

Vous venez à propos.

À part.

Ils me prennent sans doute ici pour l’économe :

Profitons de l’erreur, faisons le majordome.

M. GRASSET.

Voilà douze poulets à la pâte nourris ;

Autant de pigeons gras, dont les culs sont farcis ;

Poules de Caux, pluviers, une demi-douzaine

De râles de genêt, six lapins de garenne ;

Deux jeunes marcassins, avec quatre faisans :

Le tout est couronné de soixante ortolans ;

Et des perdrix, morbleu ! d’un fumet admirable.

Sentez plutôt. Quel baume !

MERLIN.

Oui, je me donne au diable,

Ce gibier est charmant ; et je le garantis

Bourgeois, et né natif en plaine Saint-Denis.

M. GRASSET.

Monsieur !

MERLIN.

Oh ! je connais vos tours. Qu’il vous souvienne

Qu’un jour, étant chez vous, par malheur la garenne

S’ouvrit, et qu’aussitôt on vit tous vos garçons

S’armer habilement de broches, de bâtons,

Et qu’ils eurent grand’peine, avec cet air si brave,

À faire rembucher au fond de votre cave,

Et dans votre grenier, tous les lapins fuyards,

Qu’on voyait dans la rue abondamment épars.

M. GRASSET.

Je ne mérite pas, monsieur, un tel reproche.

MERLIN prend deux perdrix qu’il met dans sa poche.

Donnez-moi deux perdrix : allez coucher en broche,

Et souvenez-vous bien, vous et vos galopins,

De mieux, à l’avenir, enfermer vos lapins.

À M. La Montagne.

Entrez. Pour vous, monsieur, qui portez la vendange,

Vous ne valez pas mieux ; on ne perd rien au change.

C’est là tout mon vin ?

M. LA MONTAGNE.

Tout ; on n’est pas un fripon.

Il faut être en ce monde, ou marchand, ou larron.

MERLIN, tirant une bouteille.

On est bien tous les deux. Voyons. Sans vous déplaire,

Cette bouteille-ci me paraît bien légère.

Vous êtes un fripon, un scélérat.

M. LA MONTAGNE.

Monsieur,

Vous me rendez confus.

MERLIN.

Un Arabe, un voleur.

M. LA MONTAGNE.

Vous avez des bontés !

MERLIN.

Sans parler de la colle,

Ni des ingrédients dont votre art nous désole...

Je vous y tiens : voilà, monsieur le gargotier,

Des bouteilles qui sont faites d’un triple osier.

Ah ! monsieur le pendard !

Il défait une bouteille couverte de trois ou quatre osiers, en sorte qu’il n’en demeure qu’un fort petit.

M. LA MONTAGNE.

Mais ce n’est pas ma faute.

Le marchand...

MERLIN.

Se peut-il volerie aussi haute ?

De l’or et des grandeurs, je n’en demande pas :

Juste ciel, seulement fais qu’avant mon trépas

Je puisse de mes yeux voir trois de ces corsaires,

Ornant superbement trois bois patibulaires,

Pour prix de leurs larcins, en public élevés,

Danser la sarabande à deux pieds des pavés.

Voilà les vœux ardents que fait pour votre avance

La plus sincère ami que vous ayez en France.

Adieu... Laissez-m’en deux, comme un échantillon.

Pour montrer qu’à bon droit vous passez pour fripon.

Il les met dans ses poches, et en prend une troisième.

M. LA MONTAGNE.

Vous avez pris mon vin !

M. GRASSET.

Qui me paiera ma viande ?

MERLIN.

Je l’ai fait à dessein. Hippocrate commande

Et dit en quelque endroit, que, pour se bien porter,

Il se faut quelquefois dérober un souper.

 

 

Scène III

 

MERLIN, seul

 

Si toute cette troupe, et celui qui l’envoie,

Était au fond de l’eau, que j’en aurais de joie !

Voilà la noce en branle.

Il boit.

 

 

Scène IV

 

LISETTE, MERLIN

 

LISETTE.

Ah ! Merlin, te voilà

La bouteille à la main ! que diantre fais-tu là ?

MERLIN. Il boit.

En t’attendant, tu vois que je me désennuie.

LISETTE.

Tout est perdu, Merlin ; Léonor se marie.

Monsieur de Sotencour, pour nous faire enrager,

De Falaise à Paris vient par le messager :

Il arrive en ce jour[2], et, pour lui faire fête,

Hors ma maîtresse et moi, tout le monde s’apprête.

MERLIN. Il boit.

Que j’en ai de chagrin !

LISETTE.

Pour faire un plein régal,

Ce soir, avant la noce, on donne ici le bal.

MERLIN, vidant sa bouteille.

On donne ici le bal ? L’affaire est donc finie ?

LISETTE.

Autant vaut, mon enfant.

MERLIN.

Morbleu ! j’entre en furie,

En songeant qu’un morceau si tendre et si friand

Doit tomber sous la main d’un maudit Bas-Normand,

Et de Falaise encor. Dis-moi : monsieur Géronte,

Père de Léonor, ne meurt-il point de honte ?

LISETTE.

Ce Normand a, dit-il, plus de cent mille écus ;

Et, pour faire un mari, c’est autant de vertus.

MERLIN.

Et que dit ta maîtresse ?

LISETTE.

Elle se désespère,

S’arrache les cheveux.

MERLIN.

Autant en fait Valère.

À table, aux Entonnoirs, dans un grand embarras,

Le pauvre diable attend sa vie ou son trépas.

LISETTE.

Il peut donc maintenant, puisque l’affaire est faite,

Mourir quand il voudra.

MERLIN.

Quoi ! ma pauvre Lisette,

Laisserons-nous crever un pauvre agonisant ?

LISETTE.

N’as-tu point de remède à ce mal si pressant,

Quelque élixir heureux, quelque once d’émétique ?

MERLIN.

Mais toi, ne peux-tu rien tirer de ta boutique ?

J’ai fait le diable à quatre.

LISETTE.

Et j’ai fait le dragon,

Moi. J’attends même encore un mien parent gascon,

À qui j’ai fait le bec, et qui, ce soir, s’engage

À venir traverser ce maudit mariage.

MERLIN.

Et quel est ce Gascon que tu mets dans l’emploi ?

LISETTE.

C’est un fourbe, un fripon, à peu près comme toi.

MERLIN.

Comme moi, des fripons ! Fijac seul me ressemble.

LISETTE.

C’est lui.

MERLIN.

Je le verrai, nous agirons ensemble.

Si Valère pouvait seulement se montrer...

LISETTE.

Bon ! cela ne se peut. Comment pouvoir entrer ?

Tout le monde au logis vous connaît l’un et l’autre.

MERLIN.

Ne sais-tu pas encor quelle adresse est la nôtre ?

On m’a dit que ce soir on doit danser, chanter.

LISETTE.

On me l’a dit ainsi.

MERLIN.

J’en saurai profiter.

Aide-nous seulement.

LISETTE.

Je suis prête à tout faire.

MERLIN.

Et moi je le promets que si, dans cette affaire,

Mon maître, plus heureux, épouse incognito,

Je pourrai t’épouser de même ex abrupto.

LISETTE.

Depuis que mon mari, par grâce singulière,

D’un surtout de sapin, que l’on appelle bière,

Dont on sort rarement, a voulu se munir,

J’ai fait vœu d’être veuve, et je le veux tenir.

MERLIN.

Oui-dà, l’état de veuve est une douce chose :

On a plusieurs amants, sans que personne en glose.

Et l’on fait justement, du soir jusqu’au matin,

Comme ces fins gourmets qui vont goûter le vin.

Sans acheter d’aucun, à chaque pièce on tâte :

On laisse celui-ci de peur qu’il ne se gâte ;

On ne veut pas de l’un, parce qu’il est trop vert,

Celui-ci trop paillet, cet autre trop couvert ;

D’un tel vin la couleur est malade et bizarre ;

Cet autre, dans le chaud, peut tourner à la barre ;

L’un est trop plat au goût, l’autre trop pétillant ;

Et ce dernier enfin a trop peu de montant.

Ainsi, sans rien choisir, de tout on fait épreuve :

Et voilà justement comme fait une veuve.

LISETTE.

Une veuve a raison. J’aime mieux, prix pour prix,

Deux amants comme il faut, que cinquante maris.

Un époux est un vin difficile à revendre ;

On peut en essayer, mais il n’en faut point prendre.

MERLIN.

Si tu voulais de moi faire un petit essai,

J’ai du montant de reste, et le vin assez gai.

Mais je m’arrête trop, et je laisse mon maître

Se distiller en pleurs, et s’enivrer peut-être.

Je te quitte et je vais arrêter ses transports.

Si Lisette est pour nous, nous sommes assez forts.

 

 

Scène V

 

LISETTE, seule

 

Je veux à les servir, m’employer tout entière :

Ce monsieur Bas-Normand me choque la visière.

 

 

Scène VI

 

GILLETTE, LISETTE

 

GILLETTE.

De la joie ! Ah, Lisette ! À la fin, dans la cour,

Arrive avec fracas monsieur de Sotencour :

Monsieur de Sotencour !

LISETTE.

Au diantre la bégueule,

Avec son Sotencour : voyez comme elle gueule !

GILLETTE.

Je l’ai vu de mes yeux, descendre de cheval :

Il amène un cousin, un grand original,

Qu’on avait mis en croupe ainsi qu’une valise.

Mais les voici tous deux.

LISETTE.

L’affaire est dans sa crise.

 

 

Scène VII

 

SOTENCOUR, MATHIEU CROCHET, en guêtres, UN VALET, qui porte une lanterne et un sac

 

SOTENCOUR.

Trop heureuse maison, et vous, murs trop épais,

Qui cachez âmes yeux le plus beau des objets,

Qui, dans vos noirs détours, recelez Léonore,

Faites de votre pis, cachez-la mieux encore :

Mais bientôt, malgré vous, je verrai ses appas

Cap à cap, sans réserve, et du haut jusqu’en bas.

Je verrai son nez... son... Mais j’aperçois Lisette.

Maîtresse subalterne, adorable soubrette,

Tu me vois en ces lieux, en propre original,

Pour serrer le doux nœud du lien conjugal.

LISETTE, à part.

Le bourreau t’en fasse un, qui te serre la gorge,

Maudit provincial !

SOTENCOUR.

De plaisir je regorge,

En songeant... Ah ! cousin, qu’elle a le nez joli,

Le minois égrillard, le cuir fin et poli !

Sur son blanc estomac deux globes se soutiennent,

Qui pourtant, à l’envi, sans cesse vont et viennent,

Et qui font que d’amour je suis presque enragé.

Pour le reste, cousin, quel heureux préjugé !

L’eau m’en vient à la bouche.

MATHIEU CROCHET, en Normand.

Est-elle brune ou blonde ?

SOTENCOUR.

Oh ! non, elle est bai-clair ; ses cheveux sont en onde,

Et fort négligemment flottent à gros bouillons

Sur sa gorge d’albâtre et vont jusqu’aux talons.

Son teint est... tricolor : elle est, ma foi, charmante.

À Lisette.

La belle de me voir est bien impatiente ?

Comment se porte-t-elle ?

LISETTE.

Assez mal : elle dit

Qu’elle ne fait la nuit que tourner dans son lit.

SOTENCOUR.

Dans peu nous calmerons le tourment qu’elle endure,

Et nous l’empêcherons de tourner, je te jure.

LISETTE.

Sans cesse elle soupire.

SOTENCOUR.

Eh bien ! cousin, tu voi :

Ai-je tort, quand je dis qu’elle est folle de moi ?

LISETTE.

Tout est feinte, monsieur, souvent dans une fille :

Ne vous y fiez pas. L’une paraît gentille,

Pour savoir se servir d’une beauté d’emprunt,

Mettre un visage blanc sur un visage brun ;

L’autre, de faux cheveux compose sa coiffure ;

Cette autre de ses dents bâtit l’architecture ;

Celle-ci doit sa taille à son patin trompeur,

Et l’autre ses tétons à l’art de son tailleur.

Des charmes apparents on est souvent la dupe,

Et rien n’est si trompeur qu’animal porte-jupe.

SOTENCOUR.

Léonor aurait-elle aucun de ces défauts ?

LISETTE.

Je ne dis pas cela ; mais le monde est si faux.

Une fille toujours a quelque fer qui loche.

MATHIEU CROCHET.

Oh ! cousin, n’allez pas acheter chat en poche.

Pour savoir si la belle est droite ou de travers,

Faites-la visiter avant par des experts.

SOTENCOUR.

Bon, bon : va, s’il fallait que cette marchandise

Fût sujette à visite avant que d’être prise,

Malgré tant d’acheteurs, je te jure, cousin,

Qu’elle demeurerait longtemps au magasin.

Mais je la vois paraître.

 

 

Scène VIII

 

GÉRONTE, LÉONOR, SOTENCOUR, MATHIEU CROCHET, LISETTE

 

GÉRONTE, à Sotencour.

Ah ! serviteur, mon gendre :

Soyez le bienvenu. Vous vous faites attendre :

Votre retardement allait m’inquiéter,

Et ma fille était prête à s’impatienter.

SOTENCOUR.

J’en suis persuadé. Mais vous aussi, madame,

D’impatients transports vous bourrelez mon âme :

Mon cœur, tout pantelant comme un cerf aux abois,

Par avance à vos pieds vient apporter son bois.

Vos beaux yeux désormais sont le nord ou le pôle

Où de tous mes désirs tournera la boussole :

Vos appas, vos attraits... qui vous font tant d’honneur...

Vous ne répondez rien, doux objet de mon cœur ?

GÉRONTE.

La joie et le plaisir...

SOTENCOUR.

Je vous entends, beau-père ;

Le plaisir de me voir la gonfle de manière

Qu’elle ne peut parler.

GÉRONTE.

Justement.

SOTENCOUR.

Dans ce jour

Nous ne ferons plus qu’un, vous et moi Sotencour.

LISETTE, à part.

Ah ! la belle union !

SOTENCOUR.

Moi bien fait, vous gentille,

Nous allons mettre au monde une belle famille.

Beau-père, on dit bien vrai ; quant à moi, j’y souscris :

On a beau faire, il faut prendre femme à Paris,

L’on y taille en plein drap. Nos femmes de province

Ont l’abord repoussant, la mine plate et mince,

L’esprit sec et bouché, le regard de hibou,

L’entretien discourtois, et l’accueil loup-garou[3] :

Mais le sexe, à Paris, a la mine jolie,

L’air attractif, surtout la croupe rebondie :

Mais il est diablement sujet à caution.

MATHIEU CROCHET.

On dit qu’à forligner il a propension.

SOTENCOUR.

Je veux croire pourtant, malgré la destinée,

Que je pourrai toujours aller tête levée ;

Que, malgré votre nez, et cet air égrillard,

Mon front, entre vos mains, ne court point de hasard.

Voudriez-vous, mignonne, à la fleur de mon âge,

Mettre inhumainement mon honneur au pillage ?

Me réserveriez-vous pour un tel accident ?

Hem ! vous ne dites mot ?

LISETTE, à part.

Qui ne dit mot, consent.

SOTENCOUR.

Beau-père, jusqu’ici, s’il faut que je le dise,

La future n’a point encor dit de sottise ;

Peut-être qu’elle en pense : en tout cas, j’avertis

Qu’elle a l’entretien maigre, et le discours concis.

GÉRONTE.

Tant mieux pour une femme.

SOTENCOUR.

Oui, quand par retenue

Elle caquette peu : mais si c’est une grue...

Dans ma[4] famille, au moins, on ne voit point de sots.

Lui, par exemple, il a plus d’esprit qu’il n’est gros.

MATHIEU CROCHET.

Le cousin me connaît. Oh ! je ne suis pas cruche,

Tel que vous me voyez.

SOTENCOUR.

Lui... c’est la coqueluche

Des filles de Falaise. Il étudie en droit,

Et sait tout son Cujas sur le bout de son doigt.

MATHIEU CROCHET.

Oh ! quand on a du code acquis quelque teinture,

Près des femmes de reste on sait la procédure :

Nous autres du barreau, nous sommes des gaillards.

LISETTE.

Vous êtes avocat ?

MATHIEU CROCHET.

Et de plus, maître ès-arts.

SOTENCOUR.

Très altéré, beau-père, au moins ne vous déplaise :

On a soif volontiers, quand on vient de Falaise.

Allons tâter du vin.

GÉRONTE.

Allons, c’est fort bien dit.

SOTENCOUR.

Je me sens là-dedans un terrible appétit.

MATHIEU CROCHET.

Depuis trois jours je jeûne, afin d’être capable

De pouvoir dignement faire figure à table.

LISETTE.

Monsieur est prévoyant.

SOTENCOUR.

Vraiment, c’est fort bien fait.

Allons, suivez-moi donc, cousin Mathieu Crochet.

Bientôt nous reviendrons, ô beauté, mon idole !

Voir si vous n’avez point retrouvé la parole.

 

 

Scène IX

 

LÉONOR, LISETTE, regardant partir Mathieu Crochet

 

LISETTE.

Voilà ce qui s’appelle un garçon fait au tour !

LÉONOR.

Lisette, que dis-tu de monsieur Sotencour ?

LISETTE.

Et de Mathieu Crochet, qu’en dites-vous, madame ?

LÉONOR.

De monsieur Sotencour je deviendrais la femme !

À ne t’en point mentir, je suis au désespoir.

LISETTE.

Oh ! qu’il ne vous tient pas encore en son pouvoir !

Valère n’est pas homme à quitter la partie ;

Il faut qu’il vous épouse, ou j’y perdrai la vie.

 

 

Scène X

 

LÉONOR, LISETTE, MERLIN, en maître de musique, avec des porteurs d’instruments dans l’un desquels est Valère

 

MERLIN, chante.

Pour attraper un rossignol,

Ré mi fa sol,

Je disais un jour à Nanette :

Il faut aller au bois ; mais chut !

Mi fa sol ut.

Je me trouvai dans sa cachette ;

Le rossignol y vint aussi,

Mi ré ut si ;

Et sitôt qu’il fut sur la branche,

Prêt à chanter de son bon gré,

Sol fa mi ré,

Elle le prit de sa main blanche,

Et puis dans sa cage le mit,

La sol fa mi.

LISETTE.

Que cherchez-vous, monsieur, avec cet équipage ?

MERLIN.

Vous voyez un Breton prêt à vous rendre hommage.

Depuis plus de vingt ans je rôde l’univers,

Où je fais admirer l’effet de mes concerts.

LISETTE.

Tant mieux pour vous, monsieur, j’en ai l’âme ravie ;

Mais nous ne sommes point en goût de symphonie :

Laissez-nous, s’il vous plaît, avec tous nos ennuis.

MERLIN.

Quand vous me connaîtrez... vous saurez qui je suis.

LISETTE.

Je le crois bien.

MERLIN.

Je suis un musicien rare,

Charmé de mon savoir, gueux, ivrogne, et bizarre.

LISETTE.

Pour la profession, voilà de grands talents !

MERLIN, à Léonor.

Voudriez-vous m’entendre ?

LÉONOR.

Oh ! je n’ai pas le temps.

De chagrins trop cuisants j’ai l’âme pénétrée.

MERLIN.

Tant mieux : je vous voudrais encor désespérée.

LISETTE.

Elle n’en est pas loin.

MERLIN.

C’est comme je la veux,

Pour donner à mon art un exercice heureux.

LÉONOR.

Pour des Bretons, monsieur, gardez votre science.

MERLIN.

J’ai tout ce qu’il vous faut autant qu’homme de France.

Tout Breton que je suis, je sais votre besoin.

LISETTE, à Léonor.

Ne le renvoyons pas, puisqu’il vient de si loin.

MERLIN.

Dans un concert d’hymen, lorsque quelqu’un discorde,

Je sais juste baisser ou hausser une corde ;

Nul ne sait de l’amour mieux le diapason,

Ni mettre, comme moi, deux cœurs à l’unisson.

LISETTE.

Oh ! vous aurez grand’peine, avec votre industrie,

À faire ici chanter deux amants en partie.

MERLIN.

J’ai dans cet étui-là, madame, un instrument

Qui calmerait bientôt vos maux assurément :

Il est doux, amoureux, insinuant et tendre ;

Il va tout droit au cœur[5].

LISETTE.

Ne peut-on point l’entendre ?

LÉONOR.

Ah ! laisse-moi, Lisette, en proie à mon malheur.

LISETTE.

Madame, un air ou deux calment bien la douleur.

MERLIN.

Écoutez-le, de grâce, un seul moment sans peine ;

Et, s’il ne vous plaît pas, soudain je le rengaine.

Il ouvre l’étui dans lequel est Valère.

Cet instrument, madame, est-il de votre goût ?

LÉONOR.

Que vois-je ? c’est Valère !

LISETTE.

Et Merlin !

MERLIN.

Point du tout.

Je suis un Bas-Breton.

VALÈRE.

Non, belle Léonore,

Je n’ai pu résister au feu qui me dévore ;

Et puisqu’on rompt les nœuds qui nous avaient liés,

Je viens, dans un moment, expirer à vos pieds.

LÉONOR.

À quoi m’exposez-vous ?

VALÈRE.

Pardonnez à mon zèle.

LÉONOR.

Mon père va venir.

LISETTE.

Je ferai sentinelle.

LÉONOR.

Mais que prétendez-vous ?

VALÈRE.

Vous prouver mon amour.

Pour détourner l’hymen qu’on veut faire en ce jour,

Souffrez que cet amour soit en droit de tout faire.

LISETTE.

Gare ! tout est perdu, j’aperçois votre père.

MERLIN, à Valère.

Rentrez vite.

Valère rentre dans l’étui.

LISETTE.

Non, non, ce n’est pas encor lui.

MERLIN.

Maugrebleu de la masque ! Allons rouvrir l’étui.

C’est Lisette, monsieur, qui cause ce vacarme.

À Lisette.

Fais mieux le guet au moins : une seconde alarme

Démonterait, morbleu, l’instrument pour toujours.

VALÈRE, sortant de l’étui.

Ah ! madame, aujourd’hui secondez nos amours ;

Évitez d’un rival l’odieuse poursuite ;

Ce soir, pendant le bal, livrez-vous à la fuite[6].

LÉONOR.

Mais comment ?

VALÈRE.

De Merlin vous saurez pleinement...

LISETTE.

Vite, vite, rentrez, monsieur de l’instrument.

Ah ! Merlin, pour le coup, c’est Géronte en personne.

VALÈRE.

Ah ! madame...

MERLIN, à Valère.

Et rentrez.

Valère rentre dans l’étui.

LÉONOR, à Merlin.

À toi je m’abandonne.

Elle sort.

 

 

Scène XI

 

GÉRONTE, SOTENCOUR, LISETTE, MERLIN, VALÈRE, dans l’étui

 

MERLIN, feignant d’être en colère.

Oui, vous êtes un sot en bécare, en bémol,

Par la clef d’F ut fa, C sol ut, G ré sol.

De la sorte insulter la musique bretonne !

SOTENCOUR.

Lisette, quelle est donc cette mine bouffonne ?

LISETTE.

 C’est un musicien bas-breton !

SOTENCOUR.

Bas-breton !

Cet homme doit chanter sur un diable de ton ;

Je crois dès à présent sa musique enragée :

Jamais, de son pays, il n’est venu d’Orphée ;

Pour des doubles bidets, passe.

MERLIN.

Fat, animal,

Vil carabin d’orchestre, atome musical,

Par la mort...

SOTENCOUR, l’arrêtant.

Doucement.

MERLIN.

Tenez-moi, je vous prie ;

Si j’échappe une fois, je veux avoir sa vie.

Laissez...

Il donne sur les doigts de Sotencour.

SOTENCOUR.

Si je te tiens, je veux être empalé.

MERLIN, revenant.

Comment ! me soutenir que mon air est pillé !

Un air délicieux, que j’estime, que j’aime,

Et que j’ai pris plaisir à composer moi-même

Dans Quimper-Corentin.

GÉRONTE.

Il a tort.

LISETTE.

Entre nous,

Cela ne se dit point.

SOTENCOUR.

Là, là, consolez-vous,

Ce n’est pas un grand mal ; on ne voit point, en France,

Punir de ces larcins la fréquente licence.

Mais que vois-je ? est-ce à vous ce petit instrument ?

MERLIN.

Pour vous servir, monsieur.

SOTENCOUR.

J’en joue élégamment ;

Je vais vous régaler d’un petit air.

MERLIN, l’arrêtant.

De grâce,

Je ne puis m’arrêter... Il faut...

SOTENCOUR.

Sur cette basse,

Je veux que l’on m’entende un moment préluder.

MERLIN.

Vous seriez trop longtemps, monsieur, à l’accorder ;

Et, de plus, mon valet a la clef dans sa poche.

SOTENCOUR.

Tous ces gens-là sont faits de croche et d’anicroche.

Je vous dis que je veux...

LISETTE.

Vous en jouerez fort mal ;

L’instrument est breton.

MERLIN.

Et tant soit peu brutal :

Vous l’entendrez tantôt, je me ferai connaître ;

Et vous verrez pour lors quel homme je puis être.

SOTENCOUR.

Quoi ! vous voulez, monsieur, donner concert céans ?

MERLIN.

Je cherche à me produire aux yeux d’habiles gens.

SOTENCOUR.

Vous venez tout à point. Ce soir je me marie,

De la noce et du bal souffrez que je vous prie.

MERLIN.

Volontiers : j’y prétends figurer comme il faut.

LISETTE, à Merlin.

Faites toujours porter votre instrument là-haut.

SOTENCOUR, à Merlin.

Allons, venez, monsieur ; je m’en vais vous conduire :

Moi-même, dans le bal, je veux vous introduire.

MERLIN, en reportant son étui.

Et je m’introduirai de moi-même au soupé.

À part.

Ma foi, nous et l’étui, l’avons bien échappé.

 

 

Scène XII

 

SOTENCOUR, LISETTE

 

SOTENCOUR.

Eh bien ! que dirons-nous ? Où donc est ta maîtresse ?

Je vois qu’à me trouver la belle peu s’empresse.

Si nous ne nous cherchons jamais plus volontiers,

Je ne lui promets pas grand nombre d’héritiers.

LISETTE.

Bon, je sais des maris qui, pour éviter noise,

N’ont jamais approché leurs femmes d’une toise,

Et qui ne laissent pas d’avoir en leur maison

Un grand nombre d’enfants qui portent tous leur nom.

SOTENCOUR.

Je sais que Léonor aime un certain Valère,

Un fat, un freluquet, qui n’a l’heur de lui plaire

Que par son air pincé ; mais c’est un petit fou,

Sans esprit, sans mérite, et qui n’a pas un sou :

On m’a dit seulement que sa langue babille.

LISETTE.

Eh ! que faut-il de plus pour toucher une fille ?

SOTENCOUR.

Oui !... Dis à Léonor, en termes clairs et nets,

Que je ne veux pas être époux ad honores.

Vois-tu, je ne suis pas de ces gens débonnaires

Qui font valoir leur femme en des mains étrangères ;

Et, mettant à profit un salutaire affront,

Lèvent, à petit bruit, un impôt sur leur front.

 

 

Scène XIII

 

LE BARON D’AUBIGNAC, Gascon, LISETTE, SOTENCOUR

 

LE BARON.

Ah ! monsieur, je vous cherche. Eh ! permettez dé grâce

Que, sans plus différer, ici je vous embrasse.

SOTENCOUR.

Pour la première fois, l’accueil est fraternel.

LE BARON.

N’est-cé pas vous, monsieur, qui vous nommez un tel ?

SOTENCOUR.

Oui, je me nomme un tel ; mais j’ai, ne vous déplaise,

Encore un autre nom.

LE BARON.

Je viens vous montrer l’aise

Qué j’ai d’avoir appris qué vous vous mariez.

SOTENCOUR.

Je ne mérite pas, monsieur, tant d’amitiés.

LE BARON.

Nul hé prend plus qué moi dé part à cette affaire.

SOTENCOUR.

Et pourquoi, s’il vous plaît, peut-elle tant vous plaire ?

LE BARON.

Pourquoi ? cette démande est bonne ! Maintenant

Que vous allez rouler dessus l’argent comptant,

Vous né ferez, jé crois, loyal comme vous êtes,

Nulle difficulté dé bien payer vos dettes.

SOTENCOUR.

Grâces au ciel, monsieur, je ne dois nul argent,

Et vais le front levé sans crainte du sergent.

LE BARON.

Cinq cents louis pour vous, c’est une vagatelle ;

Allons, payez-les moi.

SOTENCOUR.

La demande est nouvelle !

Sotencour est mon nom, me connaissez-vous bien ?

LE BARON.

Sotencour... Justement, c’est pour vous que je vien.

SOTENCOUR.

Je vous dois quelque chose ?

LE BARON.

Eh donc, lé tour est drôle !

C’est cet argent, monsieur, que sur votre parole,

Je vous ai très gagné, l’autre hiver, à trois dés.

SOTENCOUR.

À moi, monsieur ?

LE BARON.

À vous.

SOTENCOUR.

Et, parbleu ! vous rêvez :

Pour connaître vos gens, mettez mieux vos lunettes.

LE BARON.

Comment ! chétif mortel, vous déniez vos dettes ?

Vous né connaissez plus lé baron d’Aubignac,

Vicomte dé Dougnac, Croupignac, Foulignac,

Gentilhomme gascon, plus noble que personne,

D’une race ancienne autant que la Garonne ?

SOTENCOUR.

Quand elle le serait tout autant[7] que le Nil,

Votre propos, monsieur, n’est ni beau ni civil.

Je ne vous connais point, ni ne veux vous connaître.

LE BARON.

Il né mé connaît pas ! lé scélérat ! lé traître !

Né vous souvient-il plus dé cet hiver dernier,

Quand notre régiment fut chez vous en quartier,

Un jour dé carnaval, chez cette conseillère

Qui m’adorait... Hé donc ! vous mémorez l’affaire ?

SOTENCOUR.

Pas plus qu’auparavant : je ne sais ce que c’est.

LE BARON, mettant la main à son épée.

Ah ! je vous en ferai souvenir, s’il vous plaît ;

Car, cadédis, je veux que le diable mé scie...

LISETTE, l’arrêtant.

Ah ! tout beau : dans ce lieu point de bruit, je vous prie ;

Monsieur est honnête homme, et qui vous paiera bien.

SOTENCOUR.

Moi, payer ! eh pourquoi, si je ne lui dois rien ?

LE BARON.

Vous né mé devez rien ?

LISETTE.

Un Gascon n’est pas homme

Avenir, sans sujet, demander une somme.

SOTENCOUR.

Un Gascon ! un Gascon a grand besoin d’argent ;

Et pourvu qu’il en trouve, il n’importe comment.

Jamais de son pays né vint lettre de change ;

Et, quoiqu’il mange peu, si faut-il bien qu’il mange.

LISETTE.

Donnez-lui seulement deux ou trois cents écus.

SOTENCOUR.

J’aimerais mieux cent fois vous voir tous deux pendus.

LE BARON, l’épée à la main.

C’est trop contre un faquin retenir ma colère.

LISETTE, au baron.

Hé ! de grâce, monsieur !

LE BARON.

Non, non, laissez-moi faire,

Que je le perce à jour.

SOTENCOUR crie.

À l’aide ! je suis mort.

 

 

Scène XIV

 

GÉRONTE, SOTENCOUR, LISETTE, LE BARON D’AUBIGNAC

 

GÉRONTE.

Pour quel sujet, messieurs, criez-vous donc si fort ?

LE BARON.

Un atome bourgeois qui perd sur sa parole,

Et né veut pas payer !... Mais ce qui mé console,

Je veux devenir nul, ou j’en aurai raison.

GÉRONTE.

Que veut dire cela ?

SOTENCOUR, à Géronte.

Monsieur, c’est un fripon,

Un Gascon affamé qui cherche à vous surprendre.

LE BARON, à Géronte, voulant percer Sotencour.

Rétirez-vous, monsieur.

GÉRONTE.

Ah ! tout beau, c’est mon gendre.

LE BARON.

Cet homme est votre gendre ?

GÉRONTE.

Il le sera dans peu.

LE BARON.

Tant mieux : vous mé paierez ce qu’il mé doit au jeu[8].

Je fais arrêt sur vous, sur la fille et la dote[9].

GÉRONTE, à Sotencour.

Quoi ! vous avez perdu ?

SOTENCOUR.

Je vous dis qu’il radote.

Je ne sais...

LE BARON, à Géronte.

Nuit et jour il hanté les brelans ;

Il doit encore au jeu plus dé vingt mille francs.

GÉRONTE.

Plus de vingt mille francs !

LE BARON.

Oui, monsieur.

SOTENCOUR.

Je vous jure,

Foi de vrai Bas-Normand, que c’est une imposture ;

Que je ne comprends rien à ce maudit jargon,

Et ne sais, pour tout jeu, que l’oie et le toton.

LE BARON.

Vous mé gâtez ici bien du temps en paroles.

Monsieur, je veux toucher mes quatre cents pistoles,

Ou, cadédis, je veux lé saigner à l’instant.

GÉRONTE.

Si mon gendre vous doit...

LE BARON.

S’il mé doit !

GÉRONTE.

Je prétends

Que vous soyez payé ; mais, sans plus de colère,

Permettez qu’à demain nous remettions l’affaire.

Je marie aujourd’hui ma fille, et retiendrai

Sur sa dot cet argent, que je vous donnerai.

LE BARON.

C’est parler comme il faut. Quand on est raisonnable,

Tout Gascon que je suis, je suis doux et traitable.

Adieu. Jusqu’à démain. Mais souvenez-vous-en,

Que j’ai votre parole, et grand besoin d’argent.

 

 

Scène XV

 

GÉRONTE, LISETTE, SOTENCOUR

 

GÉRONTE.

Vous êtes donc joueur ?

SOTENCOUR.

Que l’on me pilorie,

Si j’ai hanté ni vu ce Gascon de ma vie.

GÉRONTE.

Mais pourquoi viendrait-il ?...

SOTENCOUR.

C’est un fourbe ; et, sans vous

J’allais vous le bourrer comme il faut.

LISETTE.

Entre nous,

Vous avez d’un joueur acquis la renommée ;

Et le feu, comme on dit, ne va point sans fumée.

SOTENCOUR.

Oh ! quittons ce propos, et ne songeons qu’au bal.

J’aperçois le cousin ; il n’est, ma foi, point mal.

 

 

Scène XVI

 

MATHIEU CROCHET, en habit de Cupidon, GÉRONTE, SOTENCOUR, LISETTE, LÉONOR, couverte d’une grande mante de taffetas, un masque à la main, UNE TROUPE DE DIFFÉRENTS MASQUES

 

MATHIEU CROCHET.

Me voilà, mon cousin, dans mon habit de masque.

SOTENCOUR.

L’équipage est galant, et l’attirail fantasque.

Ma prétendue aussi n’est pas mal, sur ma foi ;

Mon cœur, en la voyant, me dit je ne sais quoi.

LÉONOR.

Oh ! qu’il ne vous dit pas tout ce que le mien pense !

LISETTE.

Le cousin est masqué mieux que personne en France ;

Il est tout à manger : les femmes, dans le bal,

Le prendront pour l’Amour en propre original.

MATHIEU CROCHET.

N’est-il pas vrai ?

SOTENCOUR.

Parbleu, plus d’une curieuse

De l’aîné des Amours va tomber amoureuse,

Et voudra de plus près connaître le cousin.

MATHIEU CROCHET.

Qu’on s’y frotte... on verra.

LISETTE.

Ô le petit lutin !

Qu’il va blesser de cœurs !

 

 

Scène XVII

 

MERLIN, GÉRONTE, LÉONOR, LISETTE, LE BARON D’AUBIGNAC, SOTENCOUR, MATHIEU CROCHET, et TOUS LES MASQUES

 

MERLIN.

Monsieur, je viens vous dire

Que mon concert est prêt.

SOTENCOUR.

Çà, ne songeons qu’à rire.

Cousin, il faut ici remuer le gigot.

MATHIEU CROCHET.

Laissez-moi faire, allez, je ne suis pas un sot.

Je vais plus qu’on ne veut, quand on m’a mis en danse.

À Merlin.

Allons, ferme, monsieur, il est temps qu’on commence.

C’est à nous de danser et d’entamer le bal.

Dans le mouvement qu’on fait pour commencer le bal, le baron, couvert d’une pareille mante que Léonor, prend sa place, et Sotencour danse avec lui. Léonor et Lisette sortent pendant leur danse.

SOTENCOUR.

Qu’en dites-vous, beau-père ? Eh ! cela va-t-il mal ?

 

 

Scène XVIII

 

GILLETTE, GÉRONTE, SOTENCOUR, MERLIN, LE BARON, et TOUS LES MASQUES

 

GILLETTE.

Au secours ! au secours ! votre fille, on l’emporte,

Des carêmes-prenants lui font passer la porte.

GÉRONTE.

Que dis-tu là ?

GILLETTE.

Je dis que quatre hommes, là-bas,

La font aller, monsieur, plus vite que le pas.

GÉRONTE.

Quoi ! ma fille...

GILLETTE.

Oui, monsieur.

SOTENCOUR.

La plaisante nouvelle !

Tu rêves : tiens, voilà que je danse avec elle.

MERLIN.

Monsieur, laissez-la dire ; elle a perdu l’esprit.

GILLETTE.

Non, vous dis-je.

SOTENCOUR.

On te dit que dessous cet habit

C’est Léonor.

GILLETTE.

Et non, je n’ai pas la berlue,

Je viens de la quitter à l’instant dans la rue.

SOTENCOUR.

Au diable la pécore avec ses visions !

Il faut te détromper de tes opinions.

Tiens, voilà Léonor.

Il ôte le masque à la prétendue Léonor, et ou reconnaît le baron.

LE BARON.

Serviteur.

SOTENCOUR.

C’est le diable.

LE BARON.

Prêt à vous emporter, mais pourtant fort traitable.

Vous mé devez, cherchons quelque accommodement.

J’ai votre Léonor pour mon nantissement,

Et je la fais conduire au château dé la Garde :

Dé l’argent, je la rends ; point d’argent, je la garde.

GÉRONTE.

On m’enlève ma fille ! au secours ! au voleur !

 

 

Scène XIX

 

VALÈRE, GÉRONTE, SOTENCOUR, MATHIEU CROCHET, MERLIN, LE BARON et TOUS LES MASQUES

 

VALÈRE.

Monsieur, pour Léonor, n’ayez aucune peur ;

Loin qu’on veuille lui faire aucune violence,

Contre un hymen injuste on a pris sa défense.

GÉRONTE.

Ah ! Valère, c’est vous.

SOTENCOUR.

Quoi ! Valère... Comment !

Que veut dire ceci ?

VALÈRE.

Que très civilement

Je viens ici vous dire, en parlant à vous-même,

Que Léonor, pour vous, sent une haine extrême ;

Qu’elle mourrait plutôt que...

SOTENCOUR.

Léonor me hait ?

VALÈRE.

Si vous ne m’en croyez, croyez-en ce billet.

SOTENCOUR lit.

« Pour éviter l’hymen dont mon amour murmure,

« Et pour ne jamais voir votre sotte figure,

« J’irais au bout du monde, et plus loin même encor.

« On ne peut vous haïr plus que fait Léonor. »

En termes clairs et nets cette lettre s’explique,

Et le tour n’en est point trop amphibologique.

Oh bien ! la belle peut revenir sur ses pas ;

Elle aurait beau courir, je ne la suivrais pas.

Je vous cède les droits que j’ai sur l’accordée,

Et ne me charge point de fille hasardée.

GÉRONTE.

Oh ! ma fille est à vous.

SOTENCOUR.

Non, parbleu, par bonheur :

Je lui baise les mains et la rends de bon cœur.

GÉRONTE.

Vous me faites plaisir, monsieur, de me la rendre.

SOTENCOUR.

Oh ! vous ne manquerez, sur ma foi, pas de gendre,

Ni vos petits-enfants de père. Allons, Mathieu,

Retournons à Falaise.

MATHIEU CROCHET.

Adieu, messieurs, adieu.

MERLIN.

Place à Mathieu Crochet.

 

 

Scène XX[10]

 

LÉONOR, GÉRONTE, VALÈRE, LISETTE, MERLIN, LE BARON, et TOUS LES MASQUES

 

LÉONOR.

À vos genoux, mon père...

GÉRONTE.

Oublions le passé, ma fille ; en cette affaire,

Je n’ai point prétendu forcer tes volontés.

LÉONOR.

Que ne vous dois-je point pour de telles bontés !

GÉRONTE.

Pour vous, dont je connais le bien et la famille,

Valère, je veux bien que vous ayez ma fille.

VALÈRE.

Monsieur.

GÉRONTE.

Nous vous devons assez en ce moment,

De nous avoir défait de ce couple normand.

MERLIN.

L’honnête homme, morbleu ! vive monsieur Géronte !

Ma foi, sans moi, la belle en avait pour son compte.

Puisque tout est d’accord maintenant entre vous,

Rions, chantons, dansons, et divertissons-nous.

Tous les masques qui sont sur le théâtre font une espèce de bal ; et, après qu’on a dansé un passe-pied, le baron chante l’air gascon suivant.

LE BARON.

Cadédis, vive la Garonne !

En valur on n’y craint personne ;

Les faquins y sont des héros :

Je vous lé dis en quatré mots,

En amour, comme au jeu, jé vrille,

Et, comme un dé, j’escamote une fille.

On reprend la danse, après laquelle Merlin chante un passe-pied breton.

MERLIN.

Un jour de printemps,

Tout le long d’un verger.

Colin va chantant,

Pour ses maux soulager :

Ma bergère, laisse-moi,

La la la la, rela, rela :

Ma bergère, laisse-moi

Prendre un tendre baiser.

Les masques se prennent par la main, et dansent en chantant :

Ma bergère, laisse-moi

La la la la, etc.

MERLIN.

La belle, à l’instant,

Répond à son berger :

Tu veux, en chantant,

Un baiser dérober ?

UNE BERGÈRE.

Non, Colin, ne le prends pas.

La la la la, rela, rela :

Non, Colin, ne le prends pas,

Je vais te le donner.

LE CHŒUR.

Non, Colin, ne le prends pas.

La la la la, rela, rela :

Non, Colin, ne le prends pas,

Je vais te le donner.

Tous les masques ayant formé une danse en rond, se retirent et Merlin chante au Parterre le couplet suivant.

MERLIN.

Si mon air breton

A su vous divertir,

Messieurs, d’un haut ton

Daignez nous applaudir :

Mais s’il ne vous plaisait pas,

La la la la, rela, rela :

Mais s’il ne vous plaisait pas,

Dites-le-nous tout bas.

 

[1] L’édition originale est de 1694 et est intitulée : Le Bourgeois de Falaise. Le privilège du roi est de 1693, et on lit au bas : achevé d’imprimer pour la première fois le 13 août 1690.

Tous les incidents étant amenés par des déguisements autorisés seulement dans ces sortes d’assemblées, l’auteur a bien fait de choisir ce titre. (Cailhava, De l’art de la Comédie, 1re édition, I, 100.)

[2] On lit, aujourd’hui dans l’édition originale.

[3] Molière, École des maris, I, 6, avait dit :

Il a le repart brusque et l’accueil loup-garou.

[4] L’édition originale et celle de 1728 portent : Dans la famille.

[5] Dans l’édition originale et dans celle de 1728, on lit : Et qui va droit au cœur.

[6] Dans l’édition originale et dans celle de 1728, on lit : À sa suite, au lieu de : À la fuite ; ce qui ne pourrait signifier qu’a la suite de Lisette, puisque c’est avec elle qu’elle quitte le bal.

[7] Dans l’édition originale et dans celle de 1728, on lit :

Quand elle le serait encor plus que le Nil.

[8] Dans l’édition originale, on lit :

Vous me paierez ce qu’il me doit du jeu.

[9] Dote n’est écrit ainsi que pour rimer avec radote. On écrit dot.

[10] Dans les anciennes éditions, cette pièce n’est divisée qu’en dix-huit scènes.

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