Le Distrait (Jean-François REGNARD)

Comédie[1] en cinq actes, en vers.

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par la troupe de la Comédie Française, le 2 décembre 1697.

 

Personnages

 

LÉANDRE, Distrait

CLARICE, amante de Léandre

MADAME GROGNAC

ISABELLE, fille de madame Grognac

LE CHEVALIER, frère de Clarice et amant d’Isabelle

VALÈRE, oncle de Clarice et du Chevalier

LISETTE, servante d’Isabelle

CARLIN, valet de Léandre

UN LAQUAIS

 

La scène est à Paris, dans une maison commune.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première[2]

 

VALÈRE, MADAME GROGNAC

 

VALÈRE.

Quoi ! toujours opposée à toute une famille ?

MADAME GROGNAC.

Oui.

VALÈRE.

Vous ne voulez point marier votre fille ?

MADAME GROGNAC.

Non.

VALÈRE.

Quand on vous en parle, on vous met en courroux.

MADAME GROGNAC.

Oui.

VALÈRE.

Vous ne prendrez point des sentiments plus doux ?

MADAME GROGNAC.

Non.

VALÈRE.

Fort bien ! Non, oui, non : beau discours ! vos répliques

Me paraissent, pour moi, tout à fait laconiques.

Mais, pour mieux raisonner avec vous là-dessus,

Et pour rendre un moment le discours plus diffus,

Dites-moi, s’il vous plaît la véritable cause

Qui vous fait rejeter les partis qu’on propose.

Ce fameux partisan, par exemple, pourquoi... ?

MADAME GROGNAC.

Hé fi, monsieur ! fi donc ! vous radotez, je croi :

Il est trop riche.

VALÈRE.

Ah ! ah ! nouvelle est la maxime.

MADAME GROGNAC.

Gagne-t-on en cinq ans un million sans crime ?

Je hais ces fort-vêtus qui, malgré tout leur bien,

Sont un jour quelque chose, et le lendemain rien.

VALÈRE.

Et ce jeune marquis, cet homme d’importance ?

Vous ne lui pouvez pas reprocher sa naissance :

Il a les airs de cour, parle haut, chante, rit ;

Il est bien fait ; il a du cœur et de l’esprit.

MADAME GROGNAC.

Il est trop gueux.

VALÈRE.

Fort bien ! la réponse est honnête ;

Et vous avez toujours quelque défaite prête.

Il s’offre deux partis, vous les chassez tous deux :

Le premier est trop riche, et le second trop gueux.

Dans vos brusques humeurs je ne puis vous comprendre.

Comment prétendez-vous que soit fait votre gendre ?

MADAME GROGNAC.

Je prétends qu’il soit fait comme on n’en trouve point ;

Qu’il soit posé, discret, accompli de tout point ;

Qu’il ait, avec du bien, une honnête naissance ;

Qu’il ne fasse point voir ces traits de pétulance,

Ces actions de fou, ces airs évaporés,

Dignes productions des cerveaux mal timbrés ;

Qu’il ait auprès du sexe un peu de politesse ;

Qu’il mêle à ses discours certain air de sagesse ;

Qu’il ne soit point enfin, pour tout dire de lui,

Comme les jeunes gens que je vois aujourd’hui.

VALÈRE.

Cet homme à rencontrer sera très difficile ;

Et, si vous le trouvez, je vous tiens fort habile.

Vous nous en faites voir un rare et beau portrait ;

Et si vous ne voulez de gendre qu’ainsi fait,

Quoique Isabelle soit et riche et de famille,

Elle court grand hasard de vivre et mourir fille.

MADAME GROGNAC.

Non. Léandre est l’époux que je veux lui donner.

VALÈRE.

Léandre !

MADAME GROGNAC.

Ce parti semble vous étonner !

Mais c’est un fait, monsieur, dont peu je me soucie ;

Et je le trouve, moi, selon ma fantaisie.

Je sais qu’à bien parler de lui sans passion,

 Il est particulier en sa distraction ;

Il répond rarement à ce qu’on lui propose ;

On ne le voit jamais à lui dans nulle chose :

Mais ce n’est pas un crime enfin d’être ainsi fait.

On peut être, à mon sens, homme sage et distrait.

VALÈRE.

Je croyais, à parler aussi sans artifice,

Qu’il avait quelque goût pour ma nièce Clarice.

MADAME GROGNAC.

Oh bien ! je vous apprends que vous vous abusiez ;

Et, pour vous détromper, il faut que vous sachiez

Que je suis dès longtemps liée à sa famille ;

Et que, pour m’engager à lui donner ma fille,

L’oncle dont il attend sa fortune et son bien

D’un dédit mutuel cimenta ce lien.

Léandre est allé voir cet oncle à l’agonie,

Et j’attends son retour pour la cérémonie.

Si je n’avais en vue un tel engagement,

Il n’aurait pas chez moi pris un appartement.

Vous qui logez céans avecque votre nièce,

Vous êtes tous les jours témoin de sa tendresse.

VALÈRE.

Mais m’assurerez-vous que Léandre, en son cœur,

Malgré votre dédit, n’ait point une autre ardeur ?

Et que, d’une autre part, votre fille Isabelle

À vos intentions n’ait pas un cœur rebelle ?

MADAME GROGNAC.

Léandre aime ma fille ; et ma fille fera,

Lorsque j’aurai parlé, tout ce qu’il me plaira.

C’est une fille simple, à mes désirs sujette :

Et je voudrais bien voir qu’elle eût quelque amourette !

VALÈRE.

Il faut que, sur ce point, nous la fassions parler.

Son cœur s’expliquera sans rien dissimuler.

MADAME GROGNAC.

D’accord. Lisette ! holà ! Lisette ! De la vie

On ne vit dans Paris femme si mal servie.

Lisette !

 

 

Scène II

 

LISETTE, MADAME GROGNAC, VALÈRE

 

LISETTE.

Eh bien, Lisette ! Est-ce fait ? Me voilà.

MADAME GROGNAC.

Que fait ma fille ?

LISETTE.

Quoi ! ce n’est que pour cela ?

Vous avez bonne voix. Quel bruit ! À vous entendre,

J’ai cru qu’à la maison le feu venait de prendre[3].

MADAME GROGNAC.

Vous plairait-il vous taire, et finir vos discours ?

LISETTE.

Oh ! vous grondez sans cesse.      

MADAME GROGNAC.

Et vous parlez toujours.

Répondez seulement à ce que l’on souhaite.

Que fait ma fille ?

LISETTE.

Elle est, madame, à sa toilette.

MADAME GROGNAC.

Toujours à sa toilette, et devant un miroir !

Voilà tout son emploi du matin jusqu’au soir.

LISETTE.

Vous parlez bien à l’aise, avec votre censure.

Il m’a fallu trois fois réformer sa coiffure.

Nous avons toutes deux enragé tout le jour

Contre un maudit crochet qui prenait mal son tour.

MADAME GROGNAC.

Belle occupation, vraiment ! Qu’elle descende.

Dites-lui de ma part qu’ici je la demande.

LISETTE.

Je vais vous l’amener.

 

 

Scène III

 

VALÈRE, MADAME GROGNAC

 

VALÈRE.

N’allez pas la gronder,

Ni par votre air sévère ici l’intimider.

MADAME GROGNAC.

Mon Dieu ! je sais assez comme il faut se conduire,

Et je ne dirai rien que ce qu’il faudra dire.

La voilà. Vous verrez quels sont ses sentiments.

 

 

Scène IV

 

ISABELLE, LISETTE, MADAME GROGNAC, VALÈRE

 

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Venez, mademoiselle, et saluez les gens.

Isabelle fait la révérence.

Plus bas ; encor plus bas. Ô ciel ! quelle ignorance !

Ne savoir pas encor faire la révérence,

Depuis trois ans et plus qu’elle apprend à danser !

LISETTE.

Son maître tous les jours vient pourtant l’exercer :

Mais que peut-on apprendre en trois ans ?

MADAME GROGNAC, à Lisette.

À se taire.

LISETTE, bas.

Elle a bien aujourd’hui l’esprit atrabilaire.

Haut.

Nous attendons encore un maître italien,

Qui doit venir tantôt.

MADAME GROGNAC, à Lisette.

Je vous le défends bien.

Je ne veux point chez moi gens de cette séquelle ;

Ce sont courtiers d’amour pour une demoiselle.

À Isabelle.

Levez la tête ; encor. Soyez droite. Approchez.

Faut-il tendre toujours le dos quand vous marchez ?

Présentez mieux la gorge et baissez cette épaule.

LISETTE, à part.

C’est du soir au matin un éternel contrôle.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Avancez, s’il vous plaît, et répondez à tout.

Parlez. Le mariage est-il de votre goût ?

Isabelle rit.

VALÈRE.

Elle rit. Bon, tant mieux ; j’en tire un bon augure.

LISETTE.

Voilà ce qui s’appelle un ris d’après nature.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Quoi ! vous avez le front de rire, et devant nous !

Vous ne rougissez pas quand on parle d’époux !

ISABELLE.

J’ignorais qu’une fille, au mot de mariage

D’une prompte rougeur, dût couvrir son visage

Je dois vous obéir ; et, quand je l’entendrai,

Puisque vous le voulez, d’abord je rougirai.

LISETTE, à part.

Quel heureux naturel !

MADAME GROGNAC.

Les époux sont bizarres,

Brutaux, capricieux, impérieux, avares :

On devrait s’en passer, si l’on avait bon sens.

ISABELLE.

N’étaient-ils pas ainsi tous faits de votre temps ?

Vous n’avez pas laissé d’en prendre un étant fille.

MADAME GROGNAC.

Vous êtes dans l’erreur. Rodillard de Choupille,

Noble au bec de corbin, grand gruyer de Berry,

Et qui fut votre père, étant bien mon mari,

M’enleva malgré moi ; sans cela, de ma vie,

De me donner un maître il ne m’eût pris envie.

LISETTE.

La même chose un jour pourra nous arriver.

ISABELLE.

On ne fait donc point mal à se faire enlever ?

MADAME GROGNAC.

Eh bien ! vit-on jamais un esprit plus reptile ?

Puis-je avoir jamais fait une telle imbécile ?

C’est une grosse bête, et qui n’est propre à rien.

LISETTE, à part.

Elle est bien votre fille, et vous ressemble bien.

MADAME GROGNAC, à Lisette.

Euh ! plaît-il ?

LISETTE.

Vous m’avez ordonné le silence.

MADAME GROGNAC.

Vous pourriez à la fin lasser ma patience.

VALÈRE, à madame Grognac.

Je veux plus doucement la sonder sur ce point.

À Isabelle.

Voulez-vous un mari ?

ISABELLE.

Je n’en demande point.

Mais, s’il s’en rencontrait quelqu’un qui pût me plaire,

Je pourrais l’accepter, ainsi qu’a fait ma mère.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Comment donc ?

VALÈRE, à madame Grognac.

Avec elle agissons sans aigreur.

À Isabelle.

Çà, dites-moi, quelqu’un vous tiendrait-il au cœur ?

ISABELLE.

Ah !

LISETTE, à Isabelle.

Bon ! courage !

VALÈRE, à Isabelle.

Allons, parlez-nous sans rien craindre.

ISABELLE.

Je sens, lorsque je vois un petit homme à peindre...

VALÈRE.

Eh bien donc ?

ISABELLE.

Je sens là je ne sais quoi qui plaît ;

Mais je ne saurais bien vous dire ce que c’est.

LISETTE.

Oh ! je le sais bien, moi : c’est l’amour qui murmure.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

J’apprends avec plaisir une telle aventure.

Et quel est, s’il vous plaît, ce jeune adolescent

Qui vous fait ressentir ce mouvement naissant ?

ISABELLE.

Ah ! si vous le voyiez, vous l’aimeriez vous-même.

Il me dit tous les jours qu’il m’estime, qu’il m’aime ;

Il pleure quand il veut. Tu sais comme il est fait,

Lisette ; et tu nous peux en faire le portrait.

LISETTE.

C’est un petit jeune homme à quatre pieds de terre,

Homme de qualité qui revient de la guerre ;

Qu’on voit toujours sautant, dansant, gesticulant ;

Qui vous parle en sifflant, et qui siffle en parlant ;

Se peigne, chante, rit, se promène, s’agite ;

Qui décide toujours pour son propre mérite ;

Qui près du sexe encor vit assez sans façon.

VALÈRE.

Mais, c’est le chevalier.

LISETTE.

Vous avez dit son nom.

MADAME GROGNAC.

Qui ? ce fou ?

VALÈRE.

S’il n’a pas le bonheur de vous plaire,

Songez qu’il m’appartient. C’est un jeune homme à faire.

Il a de la valeur ; il est bien à la cour.

MADAME GROGNAC.

Qu’il s’y tienne.

VALÈRE.

Il sera très riche quelque jour :

Il peut lui convenir de bien, d’esprit et d’âge[4].

ISABELLE.

Il est tout fait pour moi, l’on ne peut davantage.

MADAME GROGNAC.

De quel front, s’il vous plaît, sans mon consentement,

Osez-vous bien penser à quelque attachement ?

Vous êtes bien hardie et bien impertinente !

VALÈRE.

L’amour du chevalier pourrait être innocente.

MADAME GROGNAC.

L’amour du chevalier n’est point du tout mon fait[5].

J’ai fait, pour son mari, choix d’un autre sujet :

Le dédit pour Léandre en est une assurance.

Que votre chevalier cherche une autre alliance :

Je ne l’ai jamais vu ; mais on m’en a parlé

Comme d’un petit fat et d’un écervelé ;

Et je vous défends, moi, de le voir de la vie.

ISABELLE.

Je ne le verrai point, vous serez obéie ;

Mes yeux trop curieux n’iront point le chercher ;

Mais lui, s’il me veut voir, puis-je l’en empêcher ?

MADAME GROGNAC.

À ces simplicités qui sortent de sa bouche,

À cet air si naïf, croirait-on qu’elle y touche ?

Mais c’est une eau qui dort, dont il faut se garder.

ISABELLE.

Vous êtes avec moi toujours prête à gronder.

Je parais toute sotte alors qu’on me querelle,

Et cela me maigrit.

MADAME GROGNAC.

Taisez-vous, péronnelle.

Rentrez ; et là-dedans allez voir si j’y suis.

VALÈRE.

Si vous vouliez pourtant écouter quelque avis...

MADAME GROGNAC.

Je ne prends point d’avis : je suis indépendante.

VALÈRE.

Je le sais ; mais...

MADAME GROGNAC.

Adieu. Je suis votre servante.

VALÈRE.

Mais, madame, entre nous, il est de la raison...

MADAME GROGNAC.

Mais, monsieur, entre nous, quand de votre façon,

Vous aurez, s’il se peut encor, garçon ou fille,

Je n’irai point chez vous régler votre famille :

De vos enfants alors vous pourrez disposer

Tout à votre plaisir, sans que j’aille y gloser.

À Isabelle.

Allons vite, rentrez : faites ce qu’on ordonne.

 

 

Scène V

 

VALÈRE, LISETTE

 

LISETTE.

La madame Grognac a l’humeur hérissonne ;

Et je ne vois pas, moi, son esprit se porter

À l’hymen que tantôt vous vouliez contracter.

VALÈRE.

J’avais dessein de faire une double alliance ;

Mais ce dédit fâcheux étourdit ma prudence.

Léandre a pour Clarice un penchant dans le cœur ;

Et si pour Isabelle il a feint quelque ardeur,

C’était pour obéir à la voix importune

D’un oncle fort âgé, dont dépend sa fortune.

LISETTE.

La mère d’Isabelle est un diable en procès ;

Je crains que notre amour n’ait un mauvais succès.

VALÈRE.

Le temps et la raison la changeront peut-être ;

Et mon neveu pourra... Mais je le vois paraître.

 

 

Scène VI

 

LE CHEVALIER, VALÈRE, LISETTE

 

LE CHEVALIER, riant.

Bonjour, mon oncle. Ah ! ah ! Lisette, te voilà !

Je ne veux de ma vie oublier celui-là.

LISETTE, au chevalier.

Faites-nous, s’il vous plaît, la grâce de nous dire

Le sujet si plaisant qui vous excite à rire.

LE CHEVALIER.

Oh ! parbleu, si je ris, ce n’est pas sans sujet.

Léandre, ce rêveur, cet homme si distrait,

Vient d’arriver en poste ici couvert de crotte :

Le bon est qu’en courant il a perdu sa botte,

Et que, marchant toujours, enfin il s’est trouvé

Une botte de moins quand il est arrivé.

LISETTE.

De ces distractions il est assez capable.

LE CHEVALIER.

L’aventure est comique, ou je me donne au diable.

Mais ce n’est rien encore ; et son valet m’a dit

(Je le crois aisément) que le jour qu’il partit

Pour aller voir mourir son oncle en Normandie,

Il suivit le chemin qui mène en Picardie,

Et ne s’aperçut point de sa distraction

Que quand il découvrit les clochers de Noyon.

LISETTE.

Il a pris le plus long pour faire sa visite.

LE CHEVALIER, à Valère.

Fussiez-vous descendu du lugubre Héraclite

De père en fils, parbleu, vous rirez de ce trait.

Vous faites le Caton ; riez donc tout à fait,

Mon oncle ; allons gai, gai ; vous avez l’air sauvage[6].

VALÈRE.

Vous, n’aurez-vous jamais celui d’un homme sage ?

Faudra-t-il qu’en tous lieux vos airs extravagants,

Vos ris immodérés donnent à rire aux gens ?

LE CHEVALIER.

Si quelqu’un rit de moi, moi, je ris de bien d’autres.

Vous condamnez mes airs, et je blâme les vôtres ;

Et, dans ce beau conflit, ce que je trouve bon,

C’est que nous prétendons avoir tous deux raison.

Pour moi, je n’ai pas tort. Il faut bien que je rie

De tout ce que je vois tous les jours dans la vie.

Cette vieille qui va marchander des galants,

Comme un autre ferait du drap chez les marchands ;

Cidalise, qu’on sait avoir l’âme si bonne

Qu’elle aime tout le monde et n’éconduit personne ;

Lucinde, qui, pour rendre un adieu plus touchant,

Jusque sur la frontière accompagne un amant,

Ne sont pas des sujets qui doivent faire rire ?

Parbleu, vous vous moquez.

VALÈRE.

Eh bien ! votre satire[7]

S’exerce-t-elle assez ? D’un trait envenimé

Toujours l’honneur du sexe est par vous entamé.

Celles dont vous vantez mille faveurs reçues,

De vos jours bien souvent vous ne les avez vues.

Sur ce cruel défaut ne changerez-vous point ?

LE CHEVALIER, fait deux ou trois pas de ballet.

Il ne prêche pas mal. Passez au second point,

Je suis déjà charmé. Que dis-tu de ma danse,

Lisette ?

LISETTE.

Vous dansez tout à fait en cadence.

VALÈRE.

Vous vous faites honneur d’être un franc libertin ;

Vous mettez votre gloire à tenir bien du vin ;

Et lorsque, tout fumant d’une vineuse haleine,

Sur vos pieds chancelants vous vous tenez à peine,

Sur un théâtre alors vous venez vous montrer :

Là parmi vos pareils on vous voit folâtrer ;

Vous allez vous baiser comme des demoiselles ;

Et, pour vous faire voir jusque sur les chandelles,

Poussant l’un, heurtant l’autre, et comptant vos exploits,

Plus haut que les acteurs vous élevez la voix[8] ;

Et tout Paris, témoin de vos traits de folie,

Rit plus cent fois de vous que de la comédie.

LE CHEVALIER.

Votre troisième point sera-t-il le plus fort ?

Soyez bref en tout cas, car Lisette s’endort ;

Moi, je bâille déjà.

VALÈRE.

Moi, votre train de vie

Cent fois bien autrement et me lasse et m’ennuie ;

Et je serai contraint de faire à votre sœur

Le bien que je voulais faire en votre faveur.

Votre père en mourant, ainsi que votre mère,

Vous laissèrent de bien une somme légère ;

Et, pour vous établir le reste de vos jours,

Vous devez de moi seul attendre du secours.

LE CHEVALIER.

Mais que fais-je donc tant, monsieur, ne vous déplaise,

Pour trouver ma conduite à tel excès mauvaise ?

J’aime, je bois, je joue ; et ne vois en cela

Rien qui puisse attirer ces réprimandes-là.

Je me lève fort tard, et je donne audience

À tous mes créanciers.

LISETTE.

Oui ; mais en récompense,

Vous donnez peu d’argent.

LE CHEVALIER.

De là, je pars sans bruit,

Quand le jour diminue et fait place à la nuit,

Avec quelques amis, et nombre de bouteilles

Que nous faisons porter pour adoucir nos veilles,

Chez des femmes de bien dont l’honneur est entier,

Et qui de leur vertu parfument le quartier.

Là, nous perçons[9] la nuit d’une ardeur sans égale ;

Nous sortons au grand jour pour ôter tout scandale ;

Et chacun, en bon ordre, aussi sage que moi,

Sans bruit, au petit pas, se retire chez soi.

Cette vie innocente est-elle condamnée ?

Ne faire qu’un repas dans toute une journée !

Un malade, entre nous, se conduirait-il mieux ?

LISETTE.

Vous êtes trop réglé.

LE CHEVALIER, à Valère.

Voyez-le par vos yeux.

Nous sommes cinq amis que la joie accompagne,

Qui travaillons ce soir en bon vin de Champagne.

Vous serez le sixième, et vous paierez pour nous ;

Car à cinq chevaliers, en nous cotisant tous,

Et ramassant écus, livres, deniers, oboles,

Nous n’avons encor pu faire que deux pistoles.

LISETTE.

Heureux le cabaret, monsieur, qui vous attend !

Vous voilà cinq seigneurs bien en argent comptant !

VALÈRE.

Mais n’êtes-vous pas fou !...

LE CHEVALIER.

À propos de folie,

Savez-vous que dans peu, monsieur, je me marie ?

À Lisette.

Comment gouvernes-tu cet objet de mes vœux ?

LISETTE.

Monsieur...

LE CHEVALIER.

S’apprête-t-elle à couronner mes feux ?

C’est un petit bijou que toute sa personne,

Que je veux mettre en œuvre, et que j’affectionne :

À Valère.

Elle est jeune, elle est riche ; et, de la tête aux pieds,

Vous en seriez charmé, si vous la connaissiez.

VALÈRE.

Je la connais : mais vous, connaissez-vous sa mère ?

Elle ne prétend pas songer à cette affaire.

LE CHEVALIER.

Elle ne prétend pas ! Il faut que nous voyions

Qui des deux doit avoir quelques prétentions.

Elle ne prétend pas ! Parbleu, le mot me touche ;

Je veux apprivoiser cet animal farouche.

LISETTE.

L’apprivoiser ! monsieur ? Vous perdrez votre temps,

Et vous prendrez plutôt la lune avec les dents.

LE CHEVALIER, à Lisette.

Nous allons voir ; suis-moi.

VALÈRE.

Hé ! doucement, de grâce ;

Ralentissez un peu cette amoureuse audace.

À vous voir, on vous croit parti pour un assaut.

Et chez les gens ainsi s’en va-t-on de plein saut ?

LE CHEVALIER.

Elle ne prétend pas ! Ah ! vous pouvez lui dire

Que nous sommes instruits comme il faut se conduire ;

Et nous savons la règle établie en tel cas.

Je la trouve admirable ; elle ne prétend pas !

VALÈRE.

Je n’épargnerai rien pour la rendre capable

De prendre à votre amour un parti convenable.

Vous, cependant, tâchez, avec des airs plus doux,

À mériter le choix qu’on peut faire de vous.

LE CHEVALIER.

J’y penserai, mon oncle. Adieu.

 

 

Scène VII

 

LE CHEVALIER, LISETTE

 

LE CHEVALIER.

Toi, fine mouche,

Va conter mon amour à l’objet qui me touche.

Une affaire à présent m’empêche de le voir :

Je vais tâter du vin dont nous ferons[10] ce soir

Une ample effusion ; et cependant, la belle,

Accepte ce baiser de moi pour Isabelle.

Il veut l’embrasser.

LISETTE.

Modérez les transports de vos convulsions.

Je ne me charge point de vos commissions :

Donnez-les à quelque autre, ou faites-les vous-même.

LE CHEVALIER.

J’adore ta maîtresse, et je sens que je t’aime

Aussi par contrecoup.

LISETTE.

Monsieur, retirez-vous ;

Vous pourriez me blesser ; je crains les contrecoups.

 

 

Scène VIII

 

LISETTE, seule

 

Quel amant ! Pour raison importante il diffère

D’aller voir sa maîtresse ; et quelle est cette affaire ?

Il va tâter du vin ! Ma foi, les jeunes gens,

À ne rien déguiser, aiment bien en ce temps !

Heu ! les femmes, déjà si souvent attrapées,

Seront-elles encor par les hommes dupées ?

Aimera-t-on toujours ces petits vilains-là ?

Maudit soit le premier qui nous ensorcela !

Mais à bon chat bon rat ; et ce n’est pas merveille,

Si les femmes souvent leur rendent la pareille.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

LISETTE, CARLIN

 

LISETTE.

Avec plaisir, Carlin, je te vois dans ces lieux.

CARLIN.

Fraîchement débarqué, je parais à tes yeux,

Et mes cheveux encor sont sous la papillote.

LISETTE.

Eh bien ! ton maître enfin a-t-il trouvé sa botte ?

CARLIN.

Et qui diable déjà t’a conté de ses tours ?

LISETTE.

Je sais tout.

CARLIN.

Il m’en fait bien d’autres tous les jours.

Hier encore, en mangeant un œuf sur son assiette,

Il prit, sans y songer, son doigt pour sa mouillette,

Et se mordit, morbleu, jusques au sang.

LISETTE.

Je crois

Qu’il n’y retourna pas une seconde fois.

CARLIN.

Sortant d’une maison, l’autre jour, par bévue,

Pour son carrosse il prit celui qui dans la rue

Se trouva le premier. Le cocher touche et croit

Qu’il mène son vrai maître à son logis tout droit.

Léandre arrive, il monte, il va, rien ne l’arrête ;

Il entre en une chambre où la toilette est prête,

Où la dame du lieu, qui ne s’endormait pas,

Attendait son époux couchée entre deux draps.

Il croit être en sa chambre, et, d’un air de franchise,

Assez diligemment il se met en chemise,

Prend la robe de chambre et le bonnet de nuit ;

Et bientôt il allait se mettre dans le lit,

Lorsque l’époux arrive. Il tempête, il s’emporte,

Le veut faire sortir, mais non pas par la porte ;

Quand mon maître, étonné, se sauva de ce lieu

Tout en robe de chambre, ainsi qu’il plut à Dieu.

Mais un moment plus tard, pour t’achever mon conte,

Le maître du logis en avait pour son compte.

LISETTE.

Ton récit est charmant. Mais, raillerie à part,

Dis-moi, qu’avez-vous fait depuis votre départ ?

CARLIN.

Nous venons, mon enfant, de courre un bénéfice.

LISETTE.

Un bénéfice, toi ?

CARLIN.

Pour te rendre service.

Mais nos soins empressés ne nous ont rien valu ;

Et le diable a sur nous jeté son dévolu.

LISETTE.

Explique-toi donc mieux.

CARLIN.

Ah ! Lisette, j’enrage !

Notre espoir dans le port vient de faire naufrage.

Nous croyions hériter, du côté maternel,

D’un oncle... Ah ciel ! quel oncle ! Il est oncle éternel.

Nous attendions en paix que son âme a toute heure

Passât de cette vie en une autre meilleure ;

Nous le laissions mourir à sa commodité ;

Quand, un beau jour enfin, le ciel, par charité,

A fait tomber sur lui deux ou trois pleurésies,

Qu’escortaient en chemin nombre d’apoplexies.

Nous partons aussitôt, faisant partout flores,

Sûrs de trouver déjà le bonhomme ad patres.

Mais fol et vain espoir ! vermisseaux que nous sommes !

Comme le ciel se rit des vains projets des hommes !

Écoute la noirceur de ce maudit vieillard.

LISETTE.

Vous êtes arrivés sans doute un peu trop tard,

Et quelque autre avant vous...

CARLIN.

Non.

LISETTE.

Il aurait peut-être

En faveur de quelqu’un déshérité ton maître ?

CARLIN.

Point.

LISETTE.

Il a déclaré, se voyant sur sa fin,

Quelque enfant provenu d’un hymen clandestin ?

CARLIN.

Non. Il ne fit jamais d’enfant, par avarice.

LISETTE.

Parle donc, si tu veux.

CARLIN.

Le vieillard, par malice,

Malgré nos vœux ardents, n’a pas voulu mourir.

LISETTE.

Le trait est vraiment noir, et ne peut se souffrir.

CARLIN.

Par trois fois de ma main il a pris l’émétique,

Et je n’en donnais pas une dose modique ;

J’y mettais double charge, afin que par mes soins

Le pauvre agonisant en languît un peu moins ;

Mais par trois fois le sort injuste, inexorable,

N’a point donné les mains à ce soin charitable ;

Et le bonhomme enfin, à quatre-vingt-neuf ans,

Malgré sa fièvre lente et ses redoublements,

Sa fluxion, son rhume et ses apoplexies,

Son crachement de sang et ses trois pleurésies,

Sa goutte, sa gravelle et son prochain convoi,

Déjà tout préparé, se porte mieux que moi.

LISETTE.

Votre course n’a pas produit grand avantage.

CARLIN.

Nous en avons été pour les frais du voyage :

Mais nous avons laissé Poitevin tout exprès

Pour prendre sur les lieux nos petits intérêts.

Il doit de temps en temps nous donner des nouvelles ;

Et nous nous conduirons par ses avis fidèles.

LISETTE.

Sans avoir donc rien fait, vous voilà de retour !

Je vous applaudis fort. Mais comment va l’amour ?

Ton maître aime toujours ?

CARLIN.

Cela n’est pas croyable.

Je le vois pour Clarice amoureux comme un diable,

C’est-à-dire beaucoup ; mais comme il est distrait,

Son esprit se promène encor sur quelque objet.

Le dédit que son oncle a fait pour Isabelle

Partage son amour, et le lient en cervelle.

Je sais que ta maîtresse a de naissants appas,

Et surtout de grands biens que Clarice n’a pas ;

Mais mon maître est fidèle, et son âme est pétrie

De la plus fine fleur de la galanterie :

Il ne ressemble pas à quantité d’amants ;

C’est un homme, morbleu, tout plein de sentiments.

LISETTE.

Mais, s’il aime Clarice ensemble et ma maîtresse,

Que puis-je faire, moi, pour servir sa tendresse ?

Les épousera-t-il toutes deux ?

CARLIN.

Pourquoi non ?

Il le fera fort bien dans sa distraction.

C’est un homme étonnant et rare en son espèce :

Il rêve fort à rien, il s’égare sans cesse ;

Il cherche, il trouve, il brouille, il regarde sans voir ;

Quand on lui parle blanc, soudain il répond noir ;

Il vous dit non pour oui, pour oui non[11] ; il appelle

Une femme, monsieur ; et moi, mademoiselle ;

Prend souvent l’un pour l’autre ; il va sans savoir où.

On dit qu’il est distrait ; mais moi, je le tiens fou :

D’ailleurs fort honnête homme, à ses devoirs austère,

Exact et bon ami, généreux, doux, sincère,

Aimant, comme j’ai dit, sa maîtresse en héros :

Il est et sage et fou ; voilà l’homme en deux mots.

LISETTE.

Si Léandre ressent une tendresse extrême

Pour Clarice, Isabelle est prise ailleurs de même,

Et pour le chevalier son cœur s’est découvert.

CARLIN.

Tant mieux. Il nous faudra travailler de concert

Pour détourner le coup de ce dédit funeste ;

Et l’amour avec nous achèvera le reste.

LISETTE.

De tes soins empressés nous attendrons l’effet.

CARLIN.

Soit. Adieu donc. Mon maître est dans son cabinet ;

Il m’attend. J’ai voulu, comme le cas me touche,

Apprendre, en arrivant, ta santé par ta bouche.

LISETTE.

Je me porte là là : mais toi ?

CARLIN.

Coussi, coussi.

En très bonne santé j’arriverais ici,

Si je n’étais porteur d’une large écorchure[12].

LISETTE.

Bon ! c’est des postillons l’ordinaire aventure.

Jusqu’au revoir. Adieu, courrier malencontreux[13].

Elle sort.

CARLIN.

Mon grand mal est celui que m’ont fait tes beaux yeux ;

Mon cœur est plus navré de ton humeur sévère[14].

 

 

Scène II

 

CARLIN, seul

 

Cette friponne-là serait bien mon affaire.

Mais mon maître paraît, il tourne ici ses pas.

 

 

Scène III

 

LÉANDRE, CARLIN

 

CARLIN.

Il rêve, il parle seul, et ne m’aperçoit pas.

LÉANDRE, se promenant sur le théâtre en rêvant, un de ses bas déroulé.

Je ne sais si l’absence, aux amants peu propice,

Ne m’a point effacé de l’esprit de Clarice.

On en trouve bien peu de ces cœurs généreux

Qui, dans l’éloignement, sachent garder leurs feux :

Un moment les éteint, ainsi qu’il les fit naître.

CARLIN.

Me mettant face à face, il me verra peut-être.

LÉANDRE heurte Carlin sans s’en apercevoir.

Je serais bien à plaindre, aimant comme je fais,

Qu’un autre profitât du fruit de ses attraits.

Plus je ressens d’amour, plus j’ai d’inquiétude.

Je ne puis demeurer dans cette incertitude ;

Je veux entrer chez elle, et sans perdre de temps.

Carlin, va me chercher mon épée et mes gants.

CARLIN.

J’y cours, et je reviens, monsieur, à l’heure même.

 

 

Scène IV

 

LÉANDRE, seul

 

Je suis plus que jamais dans une peine extrême.

Si mon oncle fût mort, j’aurais, à mon retour,

Disposé de mon cœur en faveur de l’amour.

Mais je vois tout d’un coup mon attente trompée.

 

 

Scène V

 

CARLIN, LÉANDRE

 

CARLIN.

Je ne trouve, monsieur, ni les gants ni l’épée.

LÉANDRE.

Tu ne les trouves point ! Voilà comme tu fais !

Ce qu’on te voit chercher ne se trouve jamais.

Je te dis qu’à l’instant ils étaient sur ma table.

CARLIN.

Mais j’ai cherché partout, ou je me donne au diable.

Il faut donc qu’un lutin soit venu les cacher.

Il s’aperçoit que Léandre a son épée et ses gants.

Ah ! ah ! le tour est bon, et j’avais beau chercher.

Dormez-vous ? veillez-vous ?

LÉANDRE.

Quoi ! que veux-tu donc dire ?

CARLIN.

Fi donc ! arrêtez-vous, monsieur ; voulez-vous rire ?

À part.

Il en tient un peu là. Sa présence d’esprit

À chaque instant du jour me charme et me ravit.

LÉANDRE.

Mais dis-moi donc, maraud...

CARLIN.

Ah ! la belle équipée !

Hé ! sont-ce là vos gants ? est-ce là votre épée ?

LÉANDRE.

Ah ! ah !

CARLIN.

Ah ! ah !

LÉANDRE.

Je rêve, et j’ai certain ennui...

CARLIN, à part.

Ce ne sera pas là le dernier d’aujourd’hui.

LÉANDRE.

Tout autre objet, Carlin, met mon cœur au supplice.

Je veux bien l’avouer, je n’aime que Clarice.

Ma famille prétend, attendu mes besoins,

Que j’épouse Isabelle, et je feins quelques soins.

Son bien me remettrait en fort bonne figure ;

Mais je brûle, Carlin, d’une flamme trop pure.

Biens, fortune, intérêts, gloire, sceptre, grandeur,

Rien ne saurait bannir Clarice de mon cœur ;

Je ressens de la voir la plus ardente envie...

Quelle heure est-il ?

CARLIN.

Il est six heures et demie.

LÉANDRE.

Fort bien. Qui te l’a dit ?

CARLIN.

Comment, qui me l’a dit ?

Palsambleu ! c’est l’horloge.

À part.

Il perd, ma foi, l’esprit.

LÉANDRE, riant.

Mais connais-tu comment la chose est avenue,

Et par quel accident ma botte s’est perdue ?

Je l’avais ce matin en montant à cheval.

CARLIN.

Riez, c’est fort bien fait, le trait est sans égal.

Mais, à propos de botte, un sort doux et propice

Tout à souhait ici vous amène Clarice.

Mettez, de grâce, un frein à votre vertigo,

Et n’allez pas ici faire de quiproquo.

 

 

Scène VI

 

CLARICE, LÉANDRE, CARLIN

 

LÉANDRE, à Clarice.

J’allais m’offrir à vous, flatté de l’espérance

D’adoucir les tourments de près d’un mois d’absence.

Vous êtes à mes yeux plus belle que jamais ;

Chaque jour, chaque instant augmente vos attraits ;

À chaque instant aussi mon amoureuse flamme

Croît comme vos appas...

À Carlin.

Un fauteuil à madame.

Carlin apporte un fauteuil, Léandre s’assied dessus.

CLARICE.

Chaque amant parle ainsi : mais souvent, de retour,

Il oublie avec lui de ramener l’amour.

Notre sexe autrefois changeait, c’était la mode ;

Le premier en amour il prit cette méthode ;

Les hommes ont depuis trouvé cela si doux,

Qu’ils sont dans ce grand art bien plus savants que nous.

CARLIN, voyant que son maître a pris le fauteuil, apporte un tabouret à Clarice.

Madame, vous plaît-il de vous mettre à votre aise ?

Nous n’avons qu’un fauteuil ici, ne vous déplaise,

Et mon maître s’en sert, comme vous pouvez voir.

CLARICE, à Carlin.

Je te suis obligée, et ne veux point m’asseoir.

À Léandre.

Si je vous aimais moins, je serais plus tranquille.

À m’alarmer toujours l’amour me rend habile.

Je crains autant que j’aime ; et mes faibles appas

Sur vos distractions ne me rassurent pas.

J’appréhende en secret que quelque amour nouvelle...

LÉANDRE.

Non, je n’aime que vous, adorable Isabelle.

CARLIN, bas, à Léandre.

Isabelle ! Clarice.

LÉANDRE.

Et mes vœux les plus doux

Sont de passer mes jours et mourir avec vous.

Isabelle...

CARLIN, bas, à Léandre.

Clarice.

LÉANDRE.

A pour moi mille charmes ;

L’amour prend dans ses yeux ses plus puissantes armes ;

Isabelle est...

CARLIN, bas, à Léandre.

Clarice.

LÉANDRE.

À mes yeux un tableau

De tout ce que le ciel fit jamais de plus beau.

CLARICE, à Carlin.

Qu’entends-je ? Justes dieux ! ton maître est infidèle ;

Son erreur me fait voir qu’il adore Isabelle.

Je suis au désespoir ; et je sens dans mon cœur

Mon amour outragé se changer en fureur.

LÉANDRE, sortant de sa rêverie.

Quel sujet tout à coup vous a mise en colère,

Madame ? Ce maraud a-t-il pu vous déplaire ?

CLARICE.

Si quelqu’un me déplaît en ce moment, c’est vous.

LÉANDRE.

Moi ?

CLARICE.

Vous.

LÉANDRE.

Quoi ! je pourrais exciter ce courroux !

CLARICE.

Vous êtes un ingrat, un lâche, un infidèle :

Suivez, servez, aimez, adorez Isabelle.

LÉANDRE, à Carlin.

Ah ! maraud, qu’as-tu dit ?

CARLIN.

Eh bien ! ne voilà pas ?

J’aurai fait tout le mal.

LÉANDRE, à Clarice.

J’adore vos appas ;

Et je veux que du ciel la vengeance et la foudre

Me punisse à vos yeux, et me réduise en poudre,

Si mon cœur, tout à vous, adore un autre objet.

CARLIN.

Ne jurez pas, monsieur ; vous êtes trop distrait.

CLARICE.

Vous aimez Isabelle ; et de quelle assurance

Prononcez-vous un nom dont mon amour s’offense ?

LÉANDRE.

J’ai parlé d’Isabelle ? Eh ! vous voulez, je croi,

Éprouver mon amour, ou vous railler de moi.

Moi, parler devant vous d’autre que de vous-même,

Vous, qui m’occupez seule, et que seule aussi j’aime !

CARLIN.

Il faudrait, par ma foi, qu’il eût perdu l’esprit.

LÉANDRE.

De ce cruel soupçon ma tendresse s’aigrit ;

Vos yeux vous sont garants qu’il ne m’est pas possible

Que pour quelque autre objet je devienne sensible.

Ah ! madame, à propos, vous avez quelque accès

Auprès du rapporteur que j’ai dans mon procès.

Écrivez-lui, de grâce, un mot pour mon affaire.

CLARICE.

Volontiers.

CARLIN, à part.

À propos, est là fort nécessaire.

CLARICE.

Quels que soient vos discours pour me persuader,

J’aime trop, pour ne pas toujours appréhender ;

Mais ces distractions, qui vous sont naturelles,

Me rassurent un peu de mes frayeurs mortelles.

Je vous juge innocent, et crois que votre erreur

Provient de votre esprit plus que de votre cœur.

LÉANDRE.

Avec ces sentiments vous me rendez justice.

CARLIN, à Clarice.

Je suis sa caution ; il n’a point de malice.

Mais le dédit pourrait traverser vos desseins.

CLARICE.

Mon oncle, sur ce point, nous prêtera les mains ;

Il aime fort mon frère, et toute son envie

Serait de voir un jour sa fortune établie :

Pour lui-même à la cour il brigue un régiment.

LÉANDRE.

Je m’offre à le servir pour avoir l’agrément.

CARLIN.

Tout à propos ici le voilà qui se montre.

 

 

Scène VII

 

LE CHEVALIER, LÉANDRE, CLARICE, CARLIN

 

LE CHEVALIER, embrassant Léandre.

Hé ! bonjour, mon ami. Quelle heureuse rencontre !

LÉANDRE, au chevalier.

Monsieur, avec plaisir...

À Carlin.

Quel est cet homme-là ?

CARLIN.

C’est le chevalier.

LÉANDRE.

Ah !

LE CHEVALIER.

Quoi ! ma sœur, te voilà ?

Je t’en sais fort bon gré. Viens-tu, par inventaire,

Du cœur de ton amant te porter héritière ?

CLARICE.

Mais, dis-moi, seras-tu toujours fou, chevalier ?

LE CHEVALIER.

C’est un charmant objet qu’un nouvel héritier ;

Et le noir est pour moi la[15] couleur favorite :

Un amant en grand deuil a toujours son mérite ;

Et quand, comme Carlin, on serait mal formé,

Du moment qu’on hérite, on est sûr d’être aimé.

CARLIN.

Comment ! comme Carlin ! Sachez que, sans reproche,

Votre comparaison est odieuse, et cloche.

Chacun vaut bien son prix. Carlin, dans certains cas,

Pour certains chevaliers ne se donnerait pas.

LE CHEVALIER, à Carlin.

Tu te fâches, mon cher ! Il faut que je t’embrasse.

L’oncle a donc fait la chose enfin de bonne grâce ?

As-tu trouvé le coffre à ton gré copieux ?

Ses écus, ses louis étaient-ils neufs ou vieux ?

CARLIN, au chevalier.

Nous n’y prenons pas garde ; et toujours, avec joie,

Nous recevons l’argent tel que Dieu nous l’envoie.

LE CHEVALIER.

Le bonhomme est donc mort !

Il chante.

J’en ai bien du regret.

CLARICE.

Cela se voit assez.

CARLIN.

L’air vient fort au sujet.

LE CHEVALIER.

Je te le veux chanter ; j’en ai fait la musique,

Et les vers, dont chacun vaut un poème épique.

Air.

« Je me console au cabaret

« Des rigueurs d’une Iris qui rit de ma tendresse ;

« Là mon amour expire, et Bacchus en secret

« Succède aux droits de ma maîtresse.

« Là mon amour expire...

CARLIN.

Au cabaret, c’est là mourir au champ d’honneur.

LE CHEVALIER, chantant.

« Et Bacchus en secret

« Succède, succède...

Ce bémol est-il fin, et va-t-il droit au cœur ?

« Succède...

Qu’en dis-tu ?

CARLIN.

Mais je dis que dans cet air si doux

Bacchus est plus habile à succéder que nous.

LE CHEVALIER répète.

« Succède aux droits de ma maîtresse. »

À Léandre.

Que vous semble, monsieur, et de l’air et des vers ?

LÉANDRE,
sortant de la rêverie où il a été pendant la scène, prend. Clarice par le bras,
croyant parler au chevalier, et la tire à un des bouts du théâtre.

Vos intérêts en tout m’ont toujours été chers ;

J’étais fort serviteur de monsieur votre père,

Et je vous veux servir de la bonne manière.

CLARICE, à Léandre.

Je me sens obligée à votre honnêteté.

LÉANDRE, craignant d’être entendu, la ramène à l’autre côté du théâtre.

Je crois que nous serions mieux de l’autre côté.

LE CHEVALIER fait le même jeu de théâtre avec Carlin.

J’ai de ma part aussi quelque chose à te dire.

Il nous faut divertir...

CARLIN.

Que[16] diantre ! est-ce pour rire ?

LÉANDRE, à Clarice.

Je suis, comme l’on sait, assez bien près du roi,

Je veux vous faire avoir un régiment.

CLARICE.

À moi ?

LÉANDRE.

À vous-même.

LE CHEVALIER, à Carlin.

Ton maître au moins n’est pas trop sage.

CARLIN, au chevalier.

D’accord. Il vous ressemble en cela davantage.

LÉANDRE, à Clarice.

Vous avez du service, un nom, de la valeur :

Il faut vous distinguer dans un poste d’honneur.

CLARICE.

Mais regardez-moi bien.

LÉANDRE.

Ah ! je vous fais excuse,

Madame ; et maintenant je vois que je m’abuse.

J’ai cru qu’au chevalier...

LE CHEVALIER.

Ma sœur, un régiment !

CARLIN.

Ce serait de milice un nouveau supplément :

Et, si chaque famille armait une coquette,

Cette troupe, je crois, serait bientôt complète.

LE CHEVALIER.

Cet homme-là, ma sœur, t’aime à perdre l’esprit.

CLARICE.

Je m’en flatte en secret ; du moins il me le dit.

LE CHEVALIER, à Léandre.

Je crois bien que vos vœux tendent au mariage :

Ma sœur en vaut la peine ; elle est belle, elle est sage.

LÉANDRE.

Ah ! monsieur, point du tout.

LE CHEVALIER.

Comment donc, point du tout ?

Cette grâce, cet air...

LÉANDRE.

Il n’est point de mon goût.

LE CHEVALIER.

Cependant vous l’aimez ?

LÉANDRE.

Oui, j’aime la musique ;

Mais, si vous voulez bien qu’en ami je m’explique,

Votre air n’a point ce tour tendre, agréable, aisé,

Et le chant, entre nous, m’en paraît trop usé.

LE CHEVALIER.

Et qui vous parle ici de vers et de musique ?

Cet amant-là, ma sœur, est tout à fait comique.

LÉANDRE.

Vous chantiez à l’instant ; et ne parliez-vous pas

De votre air ?

LE CHEVALIER.

Non vraiment.

LÉANDRE.

J’ai donc tort en ce cas.

LE CHEVALIER.

Je vous entretenais ici de votre flamme ;

Et voulais pour ma sœur faire expliquer votre âme,

Savoir si vous l’aimez.

LÉANDRE.

Si je l’aime, grands dieux !

Ne m’interrogez point, et regardez ses yeux.

LE CHEVALIER.

Vous avez le goût bon. Si je n’étais son frère,

Près d’elle on me verrait pousser bien loin l’affaire ;

Mais je suis pris ailleurs. Près d’un objet vainqueur,

Je fais à petit bruit mon chemin en douceur.

J’ai jusqu’ici conduit mon affaire en silence ;

J’abhorre le fracas, le bruit, la turbulence ;

Et je vais pour chercher cet objet de mes feux.

 

 

Scène VIII

 

LÉANDRE, CARLIN, CLARICE

 

LÉANDRE, à Clarice.

Puisque vous désirez sitôt quitter ces lieux,

Souffrez donc, s’il vous plaît, que je vous reconduise.

Il met un gant, et présente à Clarice la main qui est nue.

CARLIN, à Léandre.

Vous donnez une main pour l’autre par méprise.

LÉANDRE ôte le gant qu’il avait.

Il est vrai.

CLARICE, à Léandre.

Demeurez, et ne me suivez pas.

LÉANDRE.

Je veux jusque chez vous accompagner vos pas.

Il donne la main à Clarice jusqu’au milieu du théâtre, et la quitte pour parler à Carlin. Clarice sort.

 

 

Scène IX

 

LÉANDRE, CARLIN

 

LÉANDRE.

J’ai, Carlin, en secret, un ordre à te prescrire ;

Écoute... Je ne sais ce que je voulais dire...

Va chez mon horloger, et reviens au plus tôt.

Prends de ce tabac... Non, tu n’iras que tantôt.

CARLIN, à part.

Le beau secret, ma foi !

 

 

Scène X

 

LE CHEVALIER, LÉANDRE, CARLIN

 

LÉANDRE retourne pour donner la main à Clarice, et la donne au chevalier.

Souffrez ici sans peine

Qu’à votre appartement, madame, je vous mène.

LE CHEVALIER, contrefaisant la voix de femme.

Vous êtes trop honnête, il n’en est pas besoin.

LÉANDRE, s’apercevant qu’il parle au chevalier.

Vous êtes encor là ! Je vous croyais bien loin.

Je cherchais votre sœur, et ma peine est extrême...

LE CHEVALIER.

Vous ne vous trompez pas, c’est une autre elle-même.

Mais si jamais, monsieur, vous êtes son époux,

Dans vos distractions défiez-vous de vous.

Une femme suffit, tenez-vous à la vôtre ;

N’allez pas, par méprise, en conter à quelque autre.

Ma sœur n’est pas ingrate ; et, sans égard aux frais,

Elle vous le rendrait avec les intérêts.

Adieu, monsieur. Je suis tout à votre service.

 

 

Scène XI

 

LÉANDRE, CARLIN

 

LÉANDRE.

Je cherche vainement, et ne vois point Clarice.

CARLIN.

N’étant plus en ce lieu, vous ne sauriez la voir.

LÉANDRE.

Ah ! mon pauvre Carlin, je suis au désespoir.

Que je suis malheureux ! Contre moi tout conspire.

J’avais dans ce moment cent choses à lui dire.

Ne perdons point de temps ; sortons, suivons ses pas :

Je ne suis plus à moi quand je ne la vois pas.

CARLIN.

Et quand vous la voyez, c’est cent fois pis encore.

 

 

Scène XII[17]

 

CARLIN, seul

 

Il aurait bien besoin de deux grains d’ellébore.

Il était moins distrait hier qu’il n’est aujourd’hui :

Cela croît tous les jours. Je me gâte avec lui.

On m’a toujours bien dit qu’il fallait dans la vie

Fuir autant qu’on pouvait mauvaise compagnie :

Mais je l’aime, et je sais qu’un cœur qui n’est point faux

Doit aimer ses amis avec tous leurs défauts.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

ISABELLE, LISETTE

 

LISETTE.

Grâce au ciel, à la fin vous quittez la toilette ;

Votre mère aujourd’hui doit être satisfaite.

De notre diligence on peut se prévaloir ;

Il n’est encore au plus que sept heures du soir.

ISABELLE.

Il me semble pourtant que j’aurai peine à plaire,

Et je n’ai pas les yeux si vifs qu’à l’ordinaire.

Ma mère en est la cause, et ce qu’elle me dit

Me brouille tout le teint, me sèche et m’enlaidit.

LISETTE.

Elle enrage à vous voir si grande et si bien faite.

La loi devrait contraindre une mère coquette,

Quand la beauté la quitte, ainsi que les amants,

Et qu’elle a fait sa charge environ cinquante ans,

D’abjurer la tendresse, et d’avoir la prudence

De faire recevoir sa fille en survivance.

ISABELLE.

Que ce serait bien fait ! car enfin, en amour,

Il faut, n’est-il pas vrai ? que chacun ait son tour.

LISETTE.

Oui, la chanson le dit. Dites-moi, je vous prie,

Si pour le chevalier votre âme est attendrie.

Est-ce estime ? est-ce amour ?

ISABELLE.

Oh ! je n’en sais pas tant.

LISETTE.

Mais encor ?

ISABELLE.

Je ne sais si ce que mon cœur sent

Se peut nommer amour ; mais enfin je t’avoue

Que j’ai quelque plaisir d’entendre qu’on le loue :

Par un destin puissant et des charmes secrets,

Je me trouve attachée à tous ses intérêts ;

Je rougis, je pâlis, quand il s’offre à ma vue :

S’il me quitte, des yeux je le suis dans la rue ;

Mais que te dis-je, hélas ! mon cœur partout le suit :

Ses manières, son air, occupent mon esprit ;

Et souvent, quand je dors, d’agréables mensonges

M’en présentent l’image au milieu de mes songes.

Est-ce estime ? est amour ?

LISETTE.

C’est ce que vous voudrez ;

Mais enfin c’est un mal dont vous nu guérirez

Qu’avec un récipé d’un hymen salutaire,

Et je veux m’employer à finir cette affaire.

Le chevalier, tout franc, est bien mieux votre fait.

Léandre a de l’esprit, mais il est trop distrait.

Il vous faut un mari d’une humeur plus fringante,

Léger dans ses propos, qui toujours danse ou chante ;

Qui vole incessamment de plaisirs en plaisirs,

Laissant vivre sa femme au gré de ses désirs,

S’embarrassant fort peu si ce qu’elle dépense

Vient d’un autre ou de lui. C’est cette nonchalance

Qui nourrit la concorde, et fait que dans Paris

Les femmes, plus qu’ailleurs, adorent leurs maris.

ISABELLE.

Tu sais bien que ma mère est d’une humeur étrange ;

Crois-tu que son esprit à ce parti se range ?

Elle m’a défendu de voir le chevalier.

LISETTE.

Sans se voir, on ne peut pourtant se marier.

Ne vous alarmez point : nous trouverons peut-être

Quelque moyen heureux que l’amour fera naître,

Qui pourra tout d’un coup nous tirer d’embarras.

Un sort heureux déjà conduit ici ses pas.

 

 

Scène II

 

ISABELLE, LE CHEVALIER, LISETTE

 

LE CHEVALIER, dansant et sifflant, à Isabelle.

Je vous trouve à la fin. Ah ! bonjour, ma princesse ;

Vous avez aujourd’hui tout l’air d’une déesse ;

Et la mère d’amour, sortant du sein des mers,

Ne parut point si belle aux yeux de l’univers.

De votre amour pour moi je veux prendre ce gage.

Il lui baise la main.

ISABELLE.

Monsieur le chevalier...

LISETTE, au chevalier.

Allons donc, soyez sage.

Comme vous débutez !

LE CHEVALIER, à Lisette.

Nous autres gens de cour,

Nous savons abréger le chemin dé l’amour.

Voudrais-tu donc me voir, en amoureux novice,

De l’amour à ses pieds apprendre l’exercice,

Pousser de gros soupirs, serrer le bout des doigts ?

Je ne fais point, morbleu, l’amour comme un bourgeois ;

Je vais tout droit au cœur.

À Isabelle.

Le croiriez-vous, la belle ?

Depuis dix ans et plus je cherche une cruelle,

Et je n’en trouve point, tant je suis malheureux !

LISETTE.

Je le crois bien, monsieur, vous êtes dangereux !

LE CHEVALIER, à Isabelle.

J’ai bien bu cette nuit ; et, sans fanfaronnades,

À votre intention j’ai vidé cent rasades.

Mon feu, qui dans le vin s’éteint le plus souvent[18],

Reprend vigueur pour vous, et s’irrite en buvant.

Il fait, parbleu, bien chaud.

Il ôte sa perruque, et la peigne

LISETTE.

La manière est plaisante.

Vous voulez nous montrer votre tête naissante ;

Ce regain de cheveux est encor bon à voir.

ISABELLE, au chevalier.

Vous êtes mal debout : voulez-vous vous asseoir ?

Lisette, des fauteuils.

LE CHEVALIER.

Point de fauteuil, de grâce.

ISABELLE.

Oh ! monsieur, je sais bien...

LE CHEVALIER.

Un fauteuil m’embarrasse.

Un homme là-dedans est tout enveloppé ;

Je ne me trouve bien que dans un canapé.

À Lisette.

Fais-m’en approcher un pour m’étendre à mon aise.

LISETTE.

Tenez-vous sur vos pieds, monsieur, ne vous déplaise.

J’enrage quand je vois des gens qu’à tout moment

Il faudrait étayer comme un vieux bâtiment,

Couchés dans des fauteuils, barrer une ruelle.

Et mort non de ma vie ! une bonne escabelle ;

Soyez dans le respect. Nos pères autrefois

Ne s’en portaient que mieux sur des meubles de bois.

ISABELLE.

Paix donc ; ne lui dis rien, Lisette, qui le blesse.

LISETTE, à Isabelle.

Bon ! bon ! il faut apprendre à vivre à la jeunesse.

LE CHEVALIER.

Lisette est en courroux. Çà, changeons de discours.

Comment suis-je avec vous ? M’adorez-vous toujours ?

Cette maman encor fait-elle la hargneuse ?

C’est un vrai porc-épic.

ISABELLE.

Elle est toujours grondeuse :

Elle m’a depuis peu défendu de vous voir.

LE CHEVALIER.

De me voir ? Elle a tort. Sans me faire valoir,

Je prétends vous combler d’une gloire parfaite[19] ;

Car ce n’est qu’en mari que mon cœur vous souhaite.

ISABELLE.

En mari ! mais, monsieur, vous êtes chevalier :

Ces gens-là ne sauraient, dit-on, se marier.

LE CHEVALIER.

Quel abus ! Nous faisons tous les jours alliance

Avec tout ce qu’on voit de femmes dans la France.

LISETTE, entendant madame Grognac.

Ah ! madame Grognac !

ISABELLE.

Ah ! monsieur, sauvez-vous.

Sortez. Non, revenez.

LISETTE.

Où nous cacherons-nous ?

LE CHEVALIER.

Laissez, laissez-moi seul affronter la tempête.

LISETTE.

Ne vous y jouez pas. Il me vient dans la tête

Un dessein qui pourra nous tirer d’embarras.

Elle sait votre nom, mais ne vous connaît pas :

Nous attendons un maître en langue italienne ;

Faites ce maître-là pour nous tirer de peine.

ISABELLE.

Elle approche, elle vient. Ô ciel !

LE CHEVALIER.

C’est fort bien dit.

En cette occasion j’admire ton esprit.

J’ai par bonheur été deux ans en Italie.

 

 

Scène III

 

MADAME GROGNAC, ISABELLE, LE CHEVALIER, LISETTE

 

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Ah ! vraiment, je vous trouve en bonne compagnie.

Quel est cet homme-là ?

LISETTE.

Ne le voit-on pas bien ?

C’est, comme on vous a dit, ce maître italien

Qui vient montrer sa langue.

MADAME GROGNAC.

Il prend bien de la peine.

Ma fille, pour parler, n’a que trop de la sienne.

Qu’elle apprenne à se taire, elle fera bien mieux.

LE CHEVALIER, à Isabelle.

Un grand homme disait que s’il parlait aux dieux,

Ce serait espagnol ; italien aux femmes ;

L’amour par son accent se glisse dans leurs âmes :

À des hommes, français ; et suisse à des chevaux.

Das dich der donder schalcq.

LISETTE.

Ah ! juste ciel, quels mots !

MADAME GROGNAC.

Comme je ne veux point qu’elle parle à personne,

Sa langue lui suffit, et je la trouve bonne.

LE CHEVALIER, à Isabelle.

Or je vous disais donc tantôt que l’adjectif

Devait être d’accord avec 1er substantif.

Isabella bella, c’est vous, belle Isabelle.

Bas.

Amante fedele, c’est moi, l’amant fidèle,

Qui veut toute sa vie adorer vos appas,

Madame Grognac s’approche pour écouter. Haut à Isabelle.

Il faut les accorder en genre, en nombre, en cas.

MADAME GROGNAC, au chevalier.

Tout votre italien est plein d’impertinence.

LE CHEVALIER, à madame Grognac.

Ayez pour la grammaire un peu de révérence.

À Isabelle.

Il faut présentement passer au verbe actif ;

Car moi, dans mes leçons, je suis expéditif.

Nous allons commencer par le verbe amo, j’aime.

Ne le voulez-vous pas ?

ISABELLE.

Ma joie en est extrême.

LISETTE, au chevalier.

Elle a pour vos leçons l’esprit obéissant.

LE CHEVALIER, à Isabelle.

Conjuguez avec moi, pour bien prendre l’accent.

Io amo, j’aime.

ISABELLE.

Io amo, j’aime.

LE CHEVALIER.

Vous ne le dites pas du ton que je demande.

À madame Grognac.

Vous me pardonnez bien si je la réprimande.

À Isabelle.

Il faut plus tendrement prononcer ce mot-là :

Io amo, j’aime.

ISABELLE, fort tendrement.

Io amo, j’aime.

LE CHEVALIER.

Le charmant naturel, madame, que voilà !

Aux dispositions qu’elle m’a fait paraître,

Elle en saura bientôt trois fois plus que son maître.

À Isabelle.

Je suis charmé. Voyons si d’un ton naturel

Vous pourrez aussi bien dire le pluriel.

MADAME GROGNAC.

Elle en dit déjà trop, monsieur ; et dans les suites

Il faudra, s’il vous plait, supprimer vos visites.

LE CHEVALIER.

J’ai trop bien commencé pour ne pas achever.

 

 

Scène IV

 

VALÈRE, LE CHEVALIER, MADAME GROGNAC, ISABELLE, LISETTE

 

VALÈRE, au chevalier.

Ah ! je suis, mon neveu, ravi de vous trouver.

À madame Grognac.

Madame, vous voyez, sans trop de complaisance,

Un gentilhomme ici d’assez belle espérance ;

Et s’il pouvait vous plaire, il serait trop heureux.

LISETTE, à part.

Que le diable t’emporte !

ISABELLE, à part.

Ah ! contretemps fâcheux !

MADAME GROGNAC, à Valère.

Votre neveu ! Comment !

VALÈRE.

Il a su se produire,

Et n’a pas eu besoin de moi pour s’introduire.

MADAME GROGNAC, au chevalier.

Vous n’êtes pas, monsieur, un maître italien ?

VALÈRE.

Lui ? c’est le chevalier.

LE CHEVALIER.

Il est vrai, j’en convien ;

Cela n’empêche pas que, dans quelques familles,

Je ne montre parfois l’italien aux filles.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Comment, impertinente !

LE CHEVALIER, à madame Grognac.

Ah ! point d’emportement.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Après vous avoir dit...

LE CHEVALIER, à madame Grognac.

Madame, doucement ;

N’allez pas, devant moi, gronder mes écolières.

MADAME GROGNAC, au chevalier.

Mêlez-vous, s’il vous plaît, monsieur de vos affaires.

À Isabelle.

Lorsque je vous défends...

LE CHEVALIER, à madame Grognac.

Pour calmer ce courroux,

J’aime mieux vous baiser, maman.

MADAME GROGNAC, au chevalier.

Retirez-vous.

Je ne suis point, monsieur, femme que l’on plaisante.

LE CHEVALIER
prend madame Grognac par la main, chante, et la fait danser par force.

Je veux que nous dansions ensemble une courante.

VALÈRE, les séparant, et mettant le chevalier dehors.

C’est trop pousser la chose ; allons, retirez-vous.

 

 

Scène V

 

VALÈRE, MADAME GROGNAC, ISABELLE, LISETTE

 

VALÈRE, à madame Grognac.

Et vous, pour éviter de vous mettre en courroux,

Dans votre appartement rentrez, je vous en prie.

MADAME GROGNAC, s’en allant.

Ouf ! ouf ! je n’en puis plus.

 

 

Scène VI

 

VALÈRE, ISABELLE, LISETTE

 

LISETTE, à Valère.

Mais quelle étourderie !

Pour éviter le bruit, j’avais trouvé moyen

De le faire passer pour maître italien ;

Et vous êtes venu.

VALÈRE.

Mon imprudence est haute ;

Mais je veux sur-le-champ réparer cette faute.

Je m’en vais la rejoindre, et tâcher de calmer

Son esprit violent, prompt à se gendarmer.

Il sort.

 

 

Scène VII

 

LISETTE, ISABELLE

 

LISETTE.

Voilà, je vous l’avoue, une fâcheuse affaire.

ISABELLE.

N’as-tu pas ri, Lisette, à voir danser ma mère ?

LISETTE.

Comment donc ! vous riez, et vous ne craignez pas

La foudre toute prête à tomber en éclats !

ISABELLE.

Laissons pour quelque temps passer ici l’orage.

Léandre vient ; il faut nous ranger du passage.

Écoutons un moment ; nous n’oserions sortir.

De ses distractions il faut nous divertir ;

Il ne manquera pas d’en faire ici paraître.

LISETTE.

Je le veux. Demeurons sans nous faire connaître.

Écoutons.

 

 

Scène VIII

 

LÉANDRE, CARLIN, ISABELLE et LISETTE dans le fond du théâtre

 

LÉANDRE.

D’où viens-tu ? parle donc, réponds-moi

Je ne te vois jamais, quand j’ai besoin de toi.

CARLIN.

J’exécute votre ordre avec zèle, ou je meure.

Vous avez oublié que, depuis un quart d’heure,

De dix commissions il vous plut me charger.

J’ai vu le rapporteur, le tailleur, l’horloger ;

Et voilà votre montre enfin raccommodée :

Elle sonne à présent.

LÉANDRE, prenant la montre.

Il me l’a bien gardée.

CARLIN.

Vous m’avez commandé de même d’acheter

De bon tabac d’Espagne ; en voilà pour goûter.

LÉANDRE prend le papier où est le tabac.

Voyons.

CARLIN.

C’est du meilleur qu’on puisse jamais prendre,

Dont on frauda les droits en revenant de Flandre.

LÉANDRE jette la montre, croyant jeter le tabac.

Quel horrible tabac ! tu veux m’empoisonner.

CARLIN.

La montre ! ah ! voilà bien pour la faire sonner !

Quelle distraction, monsieur, est donc la vôtre ?

LÉANDRE.

Oh ! je n’y pensais pas ; j’ai jeté l’un pour l’autre.

CARLIN.

Ne vous voilà pas mal ! La montre cette fois

Va revoir l’horloger tout au moins pour six mois.

LÉANDRE.

Cours à l’appartement de l’aimable Clarice ;

Sache si pour la voir le moment est propice ;

Peins-lui bien, mon amour, et quel est mon chagrin

D’avoir manqué tantôt à lui donner la main.

Va vite, cours, reviens.

CARLIN, mettant la montre à l’oreille.

La montre est tout en pièces.

Vous devriez, monsieur, exercer vos largesses,

Et m’en faire présent...

LÉANDRE.

Va donc, ne tarde pas.

Je t’attends.

CARLIN.

J’obéis, et reviens sur mes pas.

 

 

Scène IX

 

LÉANDRE, ISABELLE, LISETTE

 

ISABELLE.

Approchons-nous.

LÉANDRE,
croyant parler à Carlin, et sans voir Isabelle et Lisette.

Carlin, j’attends tout de ton zèle.

Si Clarice venait à parler d’Isabelle,

Dis-lui bien que mon cœur n’en fut jamais touché ;

Par de plus nobles nœuds je me sens attaché.

Isabelle est jolie ; au reste, peu capable

De fixer le penchant d’un homme raisonnable.

Malgré les faux dehors de sa simplicité,

Elle est coquette au fond.

LISETTE, à Isabelle.

La curiosité

Vous pourra coûter cher, aux sentiments qu’il montre.

LÉANDRE, croyant répondre à Carlin.

Mais me parleras-tu toujours de cette montre ?

Eh bien ! c’est un malheur. Fais-lui bien concevoir

Qu’Isabelle sur moi n’eut jamais de pouvoir,

Et que mon oncle en vain veut faire une alliance

Dont mon amour murmure, et dont mon cœur s’offense.

ISABELLE.

Il ne m’aime pas trop, Lisette.

LÉANDRE, croyant répondre à Carlin.

Oui, l’on le dit,

Cette Lisette-là lui tourne mal l’esprit ;

C’est une babillarde en intrigues habile,

Et qui, dans un besoin, pourrait montrer en ville.

LISETTE, à Isabelle.

Voilà donc mon paquet, et vous le vôtre aussi.

Lui dirai-je, à la fin, que vous êtes ici ?

LÉANDRE.

Oui, tu pourras lui dire. Avec impatience

J’attendrai ton retour ; va, cours en diligence.

Que les hommes sont fous d’empoisonner leurs jours

Par des dégoûts cruels qu’ils ont dans leurs amours !

Je savoure à longs traits le poison qui me tue.

LISETTE.

C’est pendant trop de temps nous cacher à sa vue :

Et je veux l’attaquer. Monsieur, si par hasard

Vous vouliez bien sur nous jeter quelque regard.

LÉANDRE, sans les voir.

Sans ce fâcheux dédit qui vient troubler ma joie,

Je passerais des jours filés d’or et de soie.

LISETTE.

Vous voulez bien, monsieur, me permettre à mon tour,

De vous féliciter sur votre heureux retour ?

LÉANDRE, sans les voir.

Au pouvoir de l’amour c’est en vain qu’on résiste.

LISETTE.

Monsieur, par charité...

LÉANDRE, sans les voir.

Que le ciel vous assiste.

LISETTE.

Sommes-nous donc déjà des objets de pitié ?

À Isabelle.

De tout ce qu’on me dit vous êtes de moitié.

À Léandre.

Tournez les yeux sur nous.

Elle le tire par la manche.

LÉANDRE.

Ah ! te voilà, Lisette !

LISETTE.

Et ma maîtresse aussi.

LÉANDRE, à Isabelle.

Que ma joie est parfaite !

Jamais rien de plus beau ne s’offrit aux regards ;

Les amours près de vous volent de toutes parts.

Aux coups de vos beaux yeux qui pourrait se soustraire ?

Et qu’on serait heureux si l’on pouvait vous plaire !

ISABELLE, à Léandre.

Bon ! votre cœur pour moi ne fut jamais touché ;

Par de plus nobles nœuds vous êtes attaché :

Je suis un peu jolie ; au reste peu capable

De fixer le penchant d’un homme raisonnable :

Malgré les faux dehors de ma simplicité,

Je suis coquette au fond.

LÉANDRE.

C’est une fausseté.

Lisette, tu devrais, dans le soin qui t’anime,

Lui faire prendre d’elle une plus juste estime :

Tu gouvernes son cœur.

LISETTE.

Oui, quelqu’un me l’a dit.

Cette Lisette-là lui tourne mal l’esprit ;

C’est une babillarde, en intrigues habile,

Et qui pourrait montrer, en un besoin, en ville.

Votre panégyrique a pour nous des appas.

Quel peintre ! Par ma foi, vous ne nous flattez pas.

LÉANDRE, à part.

Ah ! maraud de Carlin, dans peu ton imprudence

Recevra de ma main sa juste récompense.

LISETTE.

J’entends venir quelqu’un. Ah ! ciel ! quel embarras !

C’est madame Grognac qui revient sur ses pas.

ISABELLE.

Lisette, que dis-tu ?

LISETTE.

Votre mère en personne.

ISABELLE.

Quel parti prendre, ô ciel ! je tremble, je frissonne.

Sa brusque humeur sur nous pourrait bien éclater :

Aidez-moi, s’il vous plaît, monsieur, à l’éviter.

LÉANDRE.

Vous cacher à ses yeux est chose assez facile,

Mon cabinet pour vous doit être un sûr asile ;

Entrez-y.

ISABELLE.

Volontiers. Mais que personne au moins

Ne puisse nous y voir.

Isabelle et Lisette entrent dans le cabinet de Léandre.

LÉANDRE.

Fiez-vous à mes soins.

 

 

Scène X

 

MADAME GROGNAC, LÉANDRE

 

MADAME GROGNAC.

Je ne la trouve point. Monsieur, où donc est-elle ?

LÉANDRE.

Qui, madame ?

MADAME GROGNAC.

Ma fille.

LÉANDRE.

Eh ! qui donc[20] ?

MADAME GROGNAC.

Isabelle,

Que j’aurais de plaisir, avec deux bons soufflets,

À venger pleinement les affronts qu’on m’a faits !

Mais je ne perdrai pas ici toute ma peine,

Puisqu’il faut aussi bien que je vous entretienne,

Et vous dise en deux mots que je veux, dès ce jour,

Votre oncle vif ou mort, terminer votre amour.

Vous savez ses desseins, et qu’un dédit m’engage,

Monsieur, à vous donner ma fille...

LÉANDRE.

En mariage ?

MADAME GROGNAC.

Comment donc ? Oui, monsieur, en mariage, oui ;

Et je prétends, de plus, que ce soit aujourd’hui.

Je ne puis plus longtemps voir traîner cette affaire,

Et je vais ordonner qu’on m’amène un notaire :

C’est un point résolu, monsieur, dans mon cerveau ;

La garde d’une fille est un trop lourd fardeau.

 

 

Scène XI

 

LÉANDRE, seul

 

Ce dédit m’embarrasse et me tient en cervelle.

 

 

Scène XII

 

CARLIN, CLARICE, LÉANDRE

 

CARLIN, à Léandre.

J’ai fait ce que vos feux attendaient, de mon zèle,

Et j’amène Clarice.

LÉANDRE.

Ah ! madame, en ces lieux

Quel bonheur tout nouveau vous présente à mes yeux ?

CLARICE.

Malgré votre dédit, je viens ici vous dire

Que mon oncle à nos feux est tout prêt de souscrire[21].

Mon cœur en est charmé ; mais je crains votre humeur,

Et qu’une autre que moi ne règne en votre cœur.

LÉANDRE.

Ces soupçons mal fondés me font trop d’injustice ;

Et je n’aime que vous, adorable Clarice.

 

 

Scène XIII

 

LÉANDRE, CLARICE, CARLIN, UN LAQUAIS

 

LE LAQUAIS, à Clarice.

Mon maître ici m’envoie avec ce mot d’écrit.

Il sort. Clarice lit.

CARLIN, au laquais qui sort.

Ce petit joufflu-là montre avoir de l’esprit.

 

 

Scène XIV

 

LÉANDRE, CLARICE, CARLIN

 

CLARICE, à Léandre.

De votre rapporteur je reçois cette lettre :

Vous pouvez de ses soins bientôt tout vous promettre.

Je vous quitte un moment, et je monte là-haut

Pour lui faire réponse, et reviens au plus tôt.

LÉANDRE, l’arrêtant.

Si dans mon cabinet vous vouliez bien écrire,

Vous auriez plus tôt fait.

CLARICE.

Je craindrais de vous nuire.

LÉANDRE.

Vous me ferez plaisir, madame, assurément.

CLARICE.

Puisque vous le voulez, j’en use librement.

Je vais le supplier de-vous faire justice,

Et de continuer à vous rendre service.

J’aurai fait en deux mots.

 

 

Scène XV

 

LÉANDRE, CARLIN

 

CARLIN.

Vos feux sont en bon train.

Je vous vois bientôt prêts à vous donner la main :

Le ciel, jusques au bout, nous garde de disgrâce !

 

 

Scène XVI

 

LISETTE, LÉANDRE, CARLIN

 

LISETTE, dans le cabinet.

Sortons, sortons, madame ; il faut quitter la place.

 

 

Scène XVII

 

LÉANDRE, CARLIN

 

CARLIN.

Dans votre cabinet, monsieur, j’entends du bruit.

Que veut dire cela ? N’est-ce point un esprit

Qui lutine Clarice !

LÉANDRE.

Ah ! je vois ma méprise.

Carlin, tout est perdu ! j’ai fait une sottise.

En plaçant là Clarice, en mon esprit distrait,

Je n’ai pas réfléchi que dans le même endroit

J’avais mis Isabelle.

CARLIN.

Isabelle ! Ah ! j’enrage.

Nous allons voir bientôt arriver du carnage.

Êtes-vous fou, monsieur ?

 

 

Scène XVIII

 

ISABELLE, CLARICE, LISETTE, LÉANDRE, CARLIN

 

CARLIN.

Mais, qu’est-ce que je vois !

Quelle prospérité ! Pour une, en voilà trois.

ISABELLE, à Clarice.

Vous pouvez, dans ce heu, tout à votre aise écrire,

Et tant qu’il vous plaira ; pour moi je me retire.

CLARICE.

Vous avez eu le temps, pour vous, tout à loisir,

D’y pouvoir, sans témoins, remplir votre désir[22].

LÉANDRE.

Le hasard, malgré moi, dans ce lieu vous assemble ;

Mon dessein n’était point de vous y mettre ensemble.

À Isabelle.

Votre mère tantôt...

ISABELLE.

Je suis au désespoir.

LÉANDRE, à Clarice.

Madame, vous saurez...

CLARICE.

Je ne veux rien savoir.

LÉANDRE, à Isabelle.

Je n’ai pas réfléchi que...

ISABELLE, s’en allant.

Vous êtes un traître.

 

 

Scène XIX

 

LÉANDRE, CLARICE, LISETTE, CARLIN

 

LÉANDRE, à Clarice.

Le hasard...

CLARICE, s’en allant.

Devant moi gardez-vous de paraître.

 

 

Scène XX

 

LISETTE, LÉANDRE, CARLIN

 

LISETTE, à Carlin.

Tu nous as fait le tour ; mais vingt coups de bâton,

Dans peu, monsieur Carlin, nous en feront raison.

Elle sort.

 

 

Scène XXI

 

CARLIN, LÉANDRE

 

CARLIN.

Je tombe de mon haut.

LÉANDRE.

Moi, je me désespère.

Allons de l’une et l’autre arrêter la colère.

Il sort.

 

 

Scène XXII[23]

 

CARLIN, seul

 

Courons-y donc : je crains quelque accident cruel ;

Et ces deux filles-là se vont battre en duel.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

VALÈRE, CLARICE

 

CLARICE.

De vos soins généreux je vous suis obligée :

Mais, depuis un moment, mon âme est bien changée.

VALÈRE.

Plaît-il ?

CLARICE.

Je ne veux plus me marier.

VALÈRE.

Comment !

D’où vous peut donc venir un si prompt changement ?

CLARICE.

J’ai pensé mûrement aux soins du mariage,

Aux chagrins presque sûrs où son joug nous engage,

À cette liberté que l’on perd sans retour :

L’hymen est trop souvent un écueil pour l’amour.

Je ne me sens point propre aux soins d’une famille ;

Et, tout considéré, j’aime mieux rester fille.

VALÈRE.

Je sais bien que l’hymen peut avoir ses dégoûts ;

Chaque état a les siens, et nous les sentons tous.

Cependant vous vouliez de moi ce bon office.

CLARICE.

D’accord ; mais plus on voit de près le précipice,

Plus nos sens étonnés frémissent du danger.

Léandre est pris ailleurs ; et, pour le dégager,

Votre application peut-être serait vaine.

VALÈRE.

Calmez-vous ; je prétends y réussir sans peine.

Léandre sent pour vous une sincère ardeur :

Je pourrais bien ici répondre de son cœur ;

Et ce n’est qu’un devoir de pure obéissance

Qui retient jusqu’ici son esprit en balance.

 

 

Scène II

 

LE CHEVALIER, VALÈRE, CLARICE

 

LE CHEVALIER.

Ah ! mon oncle, parbleu ! je vous trouve à propos

Pour vous laver la tête, et vous dire en deux mots...[24]

VALÈRE.

Le début est nouveau.

LE CHEVALIER.

Se peut-il qu’à votre âge

Vous n’ayez pas encor les airs d’un homme sage ?

Si j’en faisais autant, je passerais chez vous

Peur un franc étourdi. Là, là, répondez-nous.

VALÈRE.

J’ai tort, mais...

LE CHEVALIER.

Mais, mais, mais !

CLARICE.

Quelle est votre querelle ?

LE CHEVALIER.

Je m’étais introduit tantôt chez Isabelle,

Que j’aime à la fureur et qui m’aime encor plus ;

J’y passais pour un autre ; et monsieur, là-dessus,

Est venu brusquement gâter tout le mystère,

Et m’a mal à propos fait connaître à la mère.

Parlez ; n’est-il pas vrai ?

VALÈRE.

D’accord, mon cher neveu ;

Mais je réparerai ma faute.

LE CHEVALIER.

Eh ! ventrebleu,

C’est un étrange cas. Faut-il que la jeunesse

Apprenne maintenant à vivre à la vieillesse,

Et qu’on trouve des gens, avec des cheveux gris,

Plus étourdis cent fois que nos jeunes marquis ?

Je n’y connais plus rien. Dans le siècle où nous sommes,

Il faut fuir dans les bois et renoncer aux hommes.

VALÈRE.

Je veux vous marier, et votre sœur aussi.

LE CHEVALIER.

Ma sœur ? Vous vous moquez.

VALÈRE.

Pourquoi donc ce souci ?

LE CHEVALIER, à Valère.

Quelle injustice, ô ciel ! On me vole, on me pille.

Cela n’est point dans l’ordre ; et l’on sait qu’une fille,

Pour enrichir un frère, en faire un gros seigneur,

Doit renoncer au monde.

CLARICE.

On connaît ton bon cœur,

Et je sais qui t’oblige à parler de la sorte ;

C’est l’amour de mon bien.

LE CHEVALIER.

Oui, le diable m’emporte.

VALÈRE.

Je prétends lui donner cinquante mille écus,

Vous réservant, à vous, de mon bien le surplus ;

Et je veux aujourd’hui terminer cette affaire.

 

 

Scène III

 

LE CHEVALIER, CLARICE

 

LE CHEVALIER.

Veux-tu que sur ce point je m’explique en bon frère ?

Tu sais bien qu’entre nous nous parlons assez net.

Un hymen, quel qu’il soit, n’est point du tout ton fait.

Te voilà faite au tour, nul soin ne te travaille ;

Et le premier enfant te gâterait la taille.

Crois-moi, le mariage est un triste métier.

CLARICE.

Mon frère, cependant, tu veux te marier.

LE CHEVALIER.

Le devoir d’une femme engage à mille choses ;

On trouve mainte épine où l’on cherchait des roses :

Le plaisir de l’hymen est terrestre et grossier.

CLARICE.

Mon frère, cependant, tu veux te marier.

LE CHEVALIER.

Parlons à cœur ouvert, et confessons la dette.

Je suis un peu coquet, tu n’es pas mal coquette ;

Notre mère l’était, dit-on, en son vivant ;

Nous chassons tous de race, et le mal n’est pas grand.

Si quelque amant venait frapper ta fantaisie,

Tu pourrais avec lui faire quelque folie.

CLARICE.

Mon frère, cependant...

LE CHEVALIER.

Tu vas te récrier,

Mon frère, cependant, tu veux te marier.

Que[25] diable ! tu réponds toujours la même prose.

CLARICE.

Mais tu me dis aussi toujours la même chose.

 

 

Scène IV

 

LE CHEVALIER, CLARICE, LISETTE

 

LISETTE.

Bonjour, monsieur. Depuis votre maudit jargon,

La madame Grognac est pire qu’un dragon ;

Et je viens vous chercher ici pour vous apprendre

Qu’elle veut dès ce soir finir avec Léandre.

Elle m’a commandé de lui faire venir

Un notaire.

LE CHEVALIER.

Bon ! bon ! il faut la prévenir.

LISETTE, apercevant Clarice.

Ah ! vous voilà, madame ? Eh ! dites-moi, de grâce,

Au cabinet encor venez-vous prendre place ?

Quelque nouvel amant, en dépit des jaloux,

Vous donne-t-il ici quelque autre rendez-vous ?

LE CHEVALIER.

Comment ! un rendez-vous ? Que dis-tu ? prends bien garde 

C’est ma sœur.

LISETTE.

Votre sœur ! peste, quelle égrillarde !

CLARICE.

Pour faire une réponse aux termes d’un billet,

Léandre a bien voulu m’ouvrir son cabinet,

Où j’ai trouvé d’abord Isabelle enfermée.

LE CHEVALIER.

Isabelle !

CLARICE.

Et Lisette.

LE CHEVALIER.

Ah ! petite rusée !

Avant le mariage on me fait de ces tours !

L’augure est vraiment bon pour nos futurs amours !

LISETTE.

Ici mal à propos votre esprit se gendarme ;

Le mal est donc bien grand pour faire un tel vacarme !

Ne vous souvient-il plus du maître italien,

Et de cette courante à contrecœur ?

LE CHEVALIER.

Eh bien ?

LISETTE.

Eh bien ! pour enter le retour de la dame,

Qui pestait contre nous, et jurait dans son âme,

Nous avons fait retraite au cabinet, sans bruit :

Clarice est arrivée en ce même réduit

Pour écrire une lettre ; et voilà le mystère.

LE CHEVALIER.

L’une écrit une lettre, et l’autre fuit sa mère.

Et toutes deux d’abord s’en vont chez un garçon :

C’est prendre son parti. L’asile est vraiment bon !

CLARICE.

Lisette, tu remets le calme dans mon âme ;

Mon soupçon se dissipe, et fait place à ma flamme.

Peut-être à tes discours j’ajoute trop de foi ;

Mais Léandre aujourd’hui triomphe encor de moi.

LE CHEVALIER, l’arrêtant.

Écoute donc, ma sœur.

CLARICE.

Que me veux-tu, mon frère ?

LE CHEVALIER.

Mets-toi dans un couvent, tu ne saurais mieux faire.

CLARICE.

Je prends comme je dois tes conseils là-dessus ;

Mais l’avis ne vaut pas cinquante mille écus.

 

 

Scène V

 

LE CHEVALIER, LISETTE

 

LE CHEVALIER.

Voilà ce que me vaut ta légère cervelle.

Le maudit instrument qu’une langue femelle !

De ses soupçons jaloux pourquoi la guéris-tu ?

LISETTE.

Comment ! de ma maîtresse effleurer la vertu !

J’entends venir quelqu’un. Adieu, je me retire.

 

 

Scène VI

 

LE CHEVALIER, LÉANDRE, CARLIN

 

LE CHEVALIER, à part.

C’est Léandre ; tant mieux, j’ai deux mots à lui dire.

À Léandre.

Un sort heureux, monsieur, vous présente à mes yeux.

LÉANDRE, à Carlin.

Peut-être elle pourra revenir en ces lieux.

LE CHEVALIER, à Léandre.

Je sais que vous voulez devenir mon beau-frère ;

C’est fort bien fait à vous : ma sœur a de quoi plaire ;

Elle est riche en vertus ; pour en argent comptant,

Je crois, sans la flatter, qu’elle né l’est pas tant.

Quand mon père mourut, il nous laissa, pour vivre,

Ses dettes à payer, et sa manière à suivre :

C’est, comme vous voyez, peu de bien que cela.

LÉANDRE, au chevalier.

Et n’avez-vous jamais eu que ce père-là ?

LE CHEVALIER rit.

Comment ?

LÉANDRE.

Que cette sœur, monsieur, j’ai voulu dire.

CARLIN.

L’erreur est pardonnable ; il ne faut point tant rire.

LE CHEVALIER.

Je sais votre naissance et votre probité,

Et je suis fort content de vous par ce côté.

Vous n’avez qu’un défaut qui partout vous décèle ;

Dans le fond cependant c’est une bagatelle ;

Mais je serais content de vous en voir défait.

Vous êtes accusé d’être un peu trop distrait ;

Et tout le monde dit que cette léthargie

Fait insulte au bon sens, et vise à la folie.

LÉANDRE.

Chacun ne peut pas être aussi sage que vous :

Tous les hommes, monsieur, sont différemment fous ;

Chacun a sa folie, et j’ai grâce à vous rendre

De ne trouver en moi qu’un défaut à reprendre.

LE CHEVALIER.

Ce que je vous en dis n’est que par amitié ;

Et je vous trouve, moi, trop sage de moitié.

On ne m’entend jamais censurer ni médire,

Et je ne dis ici que ce que j’entends dire.

LÉANDRE.

On parle volontiers ; mais un homme d’esprit

Doit donner rarement créance à ce qu’on dit.

De louange et d’encens les hommes sont avares ;

Ils font rarement grâce aux vertus les plus rares ;

Au lieu qu’avec plaisir, d’une langue sans frein,

De leurs traits médisants ils chargent le prochain.

Je suis toujours en garde, et n’ai pas voulu croire

Cent bruits semés de vous, fâcheux à votre gloire.

LE CHEVALIER.

Que peut-on, s’il vous plaît, monsieur, dire de moi ?

On n’insultera pas ma naissance, je croi.

LÉANDRE.

Non.

LE CHEVALIER.

Nul dans l’univers ne peut dire, je gage,

Que dans l’occasion je manque de courage.

LÉANDRE.

Non.

LE CHEVALIER.

Peut-on m’accuser d’être fourbe, flatteur,

Fat, insolent, ingrat, suffisant, imposteur ?

LÉANDRE. Il prend sa tabatière, la renverse ; prend ses gants pour son mouchoir.

Non, vous dis-je, monsieur ; et je ne vois personne

Qui de ces vices-là seulement vous soupçonne :

Mais on ne me dit pas de vous autant de bien

Que je souhaiterais. On dit (je n’en crois rien)

Qu’en discours vous prenez un peu trop de licence ;

Qu’on ne peut se soustraire à votre médisance ;

Que vous parlez toujours avant que de penser ;

Que tout votre mérite est de chanter, danser ;

Que, pour vous faire croire homme à bonne fortune,

Vous passez en hiver les nuits au clair de lune,

À souffler dans vos doigts, et prendre vos ébats

Sur la porte d’Iris, qui ne vous connaît pas ;

Que souvent vous prenez trop de vin de Champagne,

Et qu’il faut que toujours quelqu’un vous accompagne,

Pour pouvoir vous montrer votre chemin la nuit,

Et même quelquefois vous reporter au lit.

Enfin, que sais-je, moi ? l’on charge ma mémoire

De cent mauvais récits que je ne veux pas croire :

Et tout homme prudent doit se garder toujours

De donner trop crédit à de mauvais discours.

LE CHEVALIER.

Adieu, Carlin, adieu.

CARLIN.

Monsieur de la musique,

Redites-nous encor ce petit air bachique.

 

 

Scène VII

 

LÉANDRE, CARLIN

 

CARLIN.

Vous avez fort bien fait de lui river son clou,

C’est bien à faire à lui de vous appeler fou ;

Et vous deviez encor lui mieux laver la tête.

LÉANDRE.

J’ai bien un autre soin qui m’occupe et m’arrête.

Tu t’imagines bien que Clarice en courroux

Se livre tout entière à ses transports jaloux,

Et m’accable des noms d’ingrat et d’infidèle.

D’une autre part aussi que peut dire Isabelle ?

CARLIN.

Vous avez tort. Faut-il que chaque instant du jour

Votre distraction nous fasse quelque tour ?

Vous avez de l’esprit et de la politesse ;

Vous raisonnez par fois comme un sage de Grèce ;

Et d’autres fois aussi vos faits et vos raisons

Vous font croire échappé des Petites-Maisons.

LÉANDRE.

Mais sais-tu bien, maraud, qu’avec ta remontrance,

Tu te feras chasser ?

CARLIN.

Monsieur, en conscience,

Je ne veux point du tout ici vous corriger.

LÉANDRE.

Ma manière est fort bonne, et n’en veux point changer.

Je ne ressemble point aux hommes de notre âge,

Qui masquent en tout temps leur cœur et leur visage.

Mon défaut prétendu, mon peu d’attention,

Fait la sincérité de mon intention.

Je ne prépare point avec effronterie

Dans le fond de mon cœur d’indigne menterie ;

Je dis ce que je pense et sans déguisement ;

Je suis, sans réfléchir, mon premier mouvement ;

Un esprit naturel me conduit et m’anime :

Je suis un peu distrait, mais ce n’est pas un crime.

CARLIN.

Ce n’est pas un grand mal. Pour être bel-esprit,

Il faut avec mépris écouter ce qu’on dit :

Rêver dans un fauteuil, répondre en coq-à-l’âne,

Et voir tous les mortels ainsi que des profanes.

Au suprême degré vous avez ce défaut,

Et bien d’autres encor.

LÉANDRE. Pendant ce couplet, il ôte la cravate à son valet par distraction.

Te tairas-tu, maraud ?...

Un cerveau faible, étroit, qui ne tient qu’une chose,

Peut répondre en tout temps à ce qu’on lui propose ;

Mais celui qui comprend toujours plus d’un objet

Peut bien être excusé s’il est un peu distrait.

CARLIN remet sa cravate.

Je vous excuse aussi. Mais permettez, de grâce,

Que je remette ici chaque chose en sa place ;

Il n’est pas encor temps que je m’aille coucher.

LÉANDRE déboutonne son valet.

C’est le moindre défaut qu’on puisse reprocher.

Est-il juste, après tout, que l’on s’assujettisse

À répondre à cent sots selon leur sot caprice ?

Ce qu’on pense vaut mieux cent fois que leurs discours.

J’irais de ma pensée interrompre le cours,

Pour un jeune étourdi qui me rompt les oreilles

De ses travaux fameux d’amour et de bouteilles ;

Pour un plaisant qui vient de son bruit m’enivrer,

Qui croit me faire rire et qui me fait pleurer ;

Pour un fastidieux qui n’a pour l’ordinaire,

Ni le don de parler, ni l’esprit de se taire !

CARLIN, remettant son justaucorps.

Mais voyez, s’il vous plaît[26], quelle distraction !

LÉANDRE.

Je crains pour mon amour quelque altération.

La belle est en courroux ; toute mon innocence

Ne me rassure pas, et je crains sa présence.

CARLIN.

Je vous dirai, monsieur, pour sortir d’embarras,

Comme ordinairement j’en use en pareil cas.

Il faudrait qu’une lettre, écrite d’un beau style,

Pût vous rendre près d’elle un accès plus facile.

Mandez-lui que tantôt ce que vous avez fait

N’est qu’un coup d’étourdi.

LÉANDRE.

Je serai satisfait,

Si la lettre, Carlin, a l’effet que j’espère[27].

CARLIN.

Une lettre, monsieur, remet bien une affaire ;

Et trois ou quatre mots, en hâte barbouillés,

Font souvent embrasser des amants bien brouillés.

LÉANDRE.

En cette occasion, Carlin, je te veux croire.

Va vite me chercher la table et l’écritoire.

CARLIN.

Je vais, je cours, je vole, et je reviens à vous.

 

 

Scène VIII

 

LÉANDRE, seul

 

Je veux la rassurer de ses soupçons jaloux,

Dissiper son erreur. Oui, charmante Clarice,

Vous verrez que mon cœur, dépouillé d’artifice,

Ne brûle que pour vous d’un véritable feu ;

Et ma main, sur-le-champ, en va signer l’aveu.

 

 

Scène IX

 

CARLIN, LÉANDRE

 

CARLIN, présentant un livre à son maître.

Tenez, monsieur, voilà...

LÉANDRE.

Comment ! es-tu donc ivre ?

Pour écrire un billet tu m’apportes un livre !

CARLIN.

Ah ! vous avez raison. On hurle avec les loups,

Et je serai bientôt aussi distrait que vous.

Votre absence d’esprit est une maladie

Qui se gagne aisément.

LÉANDRE.

Eh ! tais-toi, je te prie ;

Ne me fatigue point par tes mauvais discours.

Les valets sont fâcheux, et font tout à rebours.

CARLIN, apportant une table et une écritoire.

Pour écrire, à ce coup, j’apporte toute chose.

LÉANDRE s’assied pour écrire.

Donne-moi promptement.

CARLIN.

Voyons de votre prose.

Si pour vous d’Apollon les trésors sont ouverts,

Vous pouvez même aussi vous escrimer en vers,

En sonnet, en ballade, en ode, en élégie.

Le sexe aime les vers.

LÉANDRE change plusieurs fois de plume, qu’il trempe dans la poudre pour le cornet.

Quelque mauvais génie

Des plumes que je prends vient empêcher l’effet.

CARLIN.

Je le crois bien, monsieur, car voilà le cornet :

Et dans le poudrier vous trempiez votre plume.

LÉANDRE.

Tu peux avoir raison : c’est contre ta coutume.

CARLIN, à part.

L’écriture est un art bien utile aux amants !

Petits soins, rendez-vous, doux raccommodements,

Promesse d’épouser, plainte, douceur, rupture,

Tout cela se trafique avecque l’écriture.

Si le papier qui sert aux amoureux billets

Coûtait comme celui qu’on emploie au palais,

Cette ferme en un an produirait plus de rente

Que le papier timbré ne peut rendre en quarante.

LÉANDRE renverse sur sa lettre le cornet pour la poudre.

Ma lettre est achevée.

CARLIN.

Ah ! perdez-vous l’esprit ?

Vous versez à grands flots l’encre sur votre écrit.

Quelle est donc, s’il vous plaît, cette façon de peindre ?

LÉANDRE.

De mon esprit trop prompt c’est à moi de me plaindre.

CARLIN, montrant la lettre.

Le bel écrit, ma foi, pour un traité de paix !

On croirait qu’un démon en a formé les traits ;

Les experts écrivains s’y donneront au diable :

Je tiens, dès à présent, la lettre indéchiffrable.

LÉANDRE se remet à écrire.

Il faut recommencer ; le mal n’est pas bien grand.

Je ne plains point, Carlin, la peine que je prend.

CARLIN.

C’est très bien fait ; mais moi, je plains fort Isabelle.

LÉANDRE.

Isabelle ?

CARLIN.

Oui, monsieur.

LÉANDRE, écrivant.

Ne me parle point d’elle.

CARLIN.

Soit. Quand d’une cruelle on veut toucher le cœur,

C’est un style éloquent qu’un billet au porteur,

Qui vaut mieux qu’un discours rempli de fariboles.

Si vous vous en serviez...

LÉANDRE.

Fais trêve à tes paroles.

CARLIN, à part.

Quand une belle voit, comme par supplément,

Quatre doigts de papier plié bien proprement

Hors du corps de la lettre, et qu’avant sa lecture,

(Car c’est toujours par là que l’on fait l’ouverture)

On voit du coin de l’œil sur ce petit papier...

Léandre écoute Carlin, et par distraction écrit ce qu’il dit.

« Monsieur, par la présente, il vous plaira payer

« Deux mille écus comptant, aussitôt lettre vue,

« À damoiselle, en blanc, d’elle valeur reçue... »

Et Dieu sait la valeur ! Un discours aussi rond

Fait taire l’éloquence et l’art de Cicéron.

LÉANDRE, écrivant.

Cela peut être vrai pour de serviles âmes

Qui trafiquent d’un cœur.

CARLIN.

Aujourd’hui bien des femmes

Se mêlent du trafic.

LÉANDRE.

J’ai fini. Je n’ai plus

Qu’à cacheter ma lettre et mettre le dessus.

CARLIN.

Le ciel en soit loué ! Me voilà hors de crise.

Je tremblais de vous voir faire quelque méprise.

Vous avez plus d’esprit que je ne l’eusse cru ;

Et j’attendais encore un trait de votre crû.

LÉANDRE.

Tu deviens insolent.

CARLIN.

Ce n’est que par tendresse.

LÉANDRE.

Tiens, porte de ce pas la lettre à son adresse.

De ton zèle empressé j’attends tout dans ce jour,

Et me remets sur toi du soin de mon amour.

CARLIN.

Pour vous servir plus vite en cette conjoncture,

Je m’en vais emprunter les ailes de Mercure.

 

 

Scène X

 

CARLIN, seul

 

Allons nous acquitter de notre honnête emploi ;

Remettons deux amants... Mais qu’est-ce que je voi ?

« Pour Isabelle. » Oh diable ! aurais-je la berlue ?

Quelque nuage épais m’obscurcit-il la vue ?

Mais non ; j’ai, grâce au ciel, encore deux bons yeux.

Monsieur, monsieur... Il est déjà loin de ces lieux.

Il me semble pourtant que, selon tout indice,

Le billet que je tiens doit aller à Clarice.

Mais le nom d’Isabelle est peint sur ce papier.

Ne me jouerait-il point un tour de son métier ?

Il peut se faire aussi qu’il instruise Isabelle

De l’état de son cœur, et qu’il rompe avec elle,

Lui donne en peu de mots son congé par écrit.

Oui, voilà ce que c’est, et le cœur me le dit.

Ah ! qu’un maître est heureux quand un valet habile

À la conception et légère et facile !

Il peut se fourvoyer sans rien appréhender ;

Et de tels serviteurs sont nés pour commander.

 

 

ACTE V

 

 

Scène premier

 

ISABELLE, LISETTE, CARLIN

 

ISABELLE, tenant une lettre ouverte.

Croit-il que de mon cœur je sois embarrassée,

Et que de l’engager on ait eu la pensée.

CARLIN, à Isabelle.

Je ne dis pas cela.

LISETTE, à Carlin.

Dans son petit cerveau

Pense-t-il que l’on soit bien tenté de sa peau,

Et de la tienne aussi ?

CARLIN, à Lisette.

Je ne l’ai pas trop rude.

ISABELLE.

Pour m’outrager encore, il a mis tant d’étude

À m’offrir un billet pour Clarice dicté !

CARLIN, à part.

Le traître à fait le coup, je m’en suis bien douté.

ISABELLE.

Mon parti sur ce point est fort facile à prendre.

CARLIN, à Isabelle.

Madame, écoutez-moi...

ISABELLE.

Je ne veux rien entendre.

CARLIN.

Mais, de grâce, un seul mot.

LISETTE.

Sors d’ici, malheureux :

Va-t’en porter ailleurs ton cartel amoureux.

CARLIN.

On ne traita jamais un courrier de la sorte.

LISETTE.

Détalons.

CARLIN.

Vous saurez...

LISETTE.

Gagneras-tu la porte ?

CARLIN.

Mais tu perds le respect ; je suis ambassadeur.

LISETTE.

Sortiras-tu d’ici, postillon de malheur !

 

 

Scène II

 

ISABELLE, LISETTE

 

LISETTE.

Il est enfin parti, malgré son éloquence,

Mais d’un autre côté le chevalier s’avance.

 

 

Scène III

 

LE CHEVALIER, ISABELLE, LISETTE

 

LE CHEVALIER, à Isabelle.

Eh bien ! la mère encor fait-elle le lutin ?

Pourrons-nous nous soustraire à son brusque chagrin ?

ISABELLE.

Vous savez son humeur. Ah ! juste ciel ! je tremble ;

Elle peut revenir et nous trouver ensemble.

LE CHEVALIER.

Que ce soin ne vous fasse aucune impression :

Je vous prends en ces lieux sous ma protection.

N’êtes-vous pas ma femme ? Et pour hâter les choses,

J’ai dressé le contrat moi-même avec les clauses,

Dont mon oncle est porteur.

LISETTE.

Tout est bien avancé,

Puisque déjà par vous le contrat est dressé ;

Et l’aveu de la mère est une bagatelle.

ISABELLE.

Nous aurons de la peine à venir à bout d’elle.

LE CHEVALIER.

Avant d’accorder tout à mon juste transport,

Je veux sur son esprit faire un dernier effort,

Me jeter à ses pieds, lui dire mes alarmes,

Crier, gémir, pleurer ; car j’ai le don des larmes.

Lisette m’appuiera. Malgré son noir chagrin,

Nous la flatterons tant, qu’il faudra bien enfin

Qu’elle me cède un bien dont mon amour est digne.

LISETTE.

Bon ! bon ! plus on la flatte, et plus elle égratigne ;

C’est un esprit rétif, et qu’on ne réduit pas.

Mais je vois votre sœur tourner ici ses pas.

 

 

Scène IV

 

LE CHEVALIER, CLARICE, ISABELLE, LISETTE

 

LE CHEVALIER, à Clarice.

Eh bien ! ma chère sœur, quel soin ici t’amène ?

Et quelle intention est maintenant la tienne ?

As-tu pris ton parti ?

CLARICE.

J’espère qu’à la fin

Mon oncle avec Léandre unira mon destin.

ISABELLE, à Clarice.

Tant mieux. Mais puisque enfin vous épousez Léandre,

L’amitié, la raison m’obligent à vous rendre

Un billet amoureux qu’il m’écrit. Le voici.

CLARICE.

De Léandre ?

ISABELLE.

De lui.

LE CHEVALIER, à Isabelle.

Quel rôle fais-je ici ?

Un rival odieux aurait pu vous écrire ?

ISABELLE, au chevalier.

De ce qui s’est passé je saurai vous instruire.

Suivez-moi seulement, et demeurez en paix.

À Clarice.

Tenez, voilà la lettre et le cas que j’en fais.

Adieu.

LE CHEVALIER.

Bonsoir, ma sœur.

À Isabelle.

Il faut aller, madame ;

Faire un dernier effort pour couronner ma flamme.

 

 

Scène V

 

CLARICE, seule

 

L’ai-je bien entendu ? Dois-je en croire mes yeux ?

Mais je puis sur-le-champ m’éclaircir encor mieux.

Lisons. « Pour Isabelle. » Ô ciel ! je suis trahie.

Je vois, je tiens, je sens toute sa perfidie.

Mais je vois son valet.

 

 

Scène VI

 

CARLIN, CLARICE

 

CLARICE.

Approche, monstre affreux,

Ministre impertinent d’un maître malheureux.

À qui va cette lettre ? Est-ce pour Isabelle ?

CARLIN.

Madame, c’est pour elle, et ce n’est pas pour elle.

CLARICE.

Avec ces vains détours penses-tu me tromper ?

Voyons. Demeure là ; ne crois pas m’échapper.

Elle lit.

« Je suis au désespoir, mademoiselle, que l’aventure du cabinet vous ait donné quelque soupçon de ma fidélité. »

Viens çà, maraud ; réponds, parle.

Elle le prend par la cravate.

CARLIN.

Miséricorde !

Cette lettre est pour nous la pomme de discorde.

Ouf, hai ! je n’en puis plus ; vous serrez le sifflet.

Mais du moins, jusqu’au bout lisez donc le billet.

CLARICE.

Que je lise, maraud ! Que veux-tu qu’il m’apprenne ?

De ses déloyautés ne suis-je pas certaine ?

CARLIN.

Si mon maître est ingrat, puis-je mais de cela ?

Mais il vient ; vous pouvez l’étrangler : le voilà.

 

 

Scène VII

 

LÉANDRE, CLARICE, CARLIN

 

Léandre est plongé dans la rêverie.

CLARICE, à part.

J’ai peine, en le voyant, à tenir ma colère.

CARLIN, bas, à Clarice.

Ne parlons pas trop haut, de peur de le distraire.

CLARICE.

Vous voilà donc, monsieur ! Cherchez-vous en ces lieux

Que ma rivale encor se présente à mes yeux ?

LÉANDRE, sortant de sa rêverie.

Ah ! madame... à propos, avez-vous lu ma lettre ?

CLARICE.

Oui, traître ! ma rivale a su me la remettre :

Je la tiens d’Isabelle ; et le cas qu’elle en fait,

Peut me venger assez de ton lâche forfait.

LÉANDRE.

Un autre que Carlin en vos mains l’a remise ?

Le maraud ! je saurai châtier sa méprise ;

Je le rouerai de coups ; le coquin tous les jours

Lasse ma patience, et me fait de ces tours.

Je le vois. Viens çà, traître ; aux dépens de ta vie

Je veux tirer raison de cette perfidie.

Tu mourras de ma main.

CARLIN.

Ah ! monsieur, doucement,

Grâce ; je n’ai point fait encor mon testament.

À part.

Non, je n’ai jamais vu de pièce d’écriture

Faire tant de procès.

LÉANDRE.

Parle sans imposture.

Qu’as-tu fait de ma lettre ? et quel affreux démon

Te pousse à me trahir d’une telle façon ?

CARLIN.

Moi, monsieur, vous trahir ! je vous sers avec zèle ;

Je l’ai mise avec soin dans les mains d’Isabelle.

LÉANDRE, tirant son épée.

Et voilà pour ta mort l’arrêt tout prononcé.

CARLIN.

Quelle faute, ai-je fait ?

LÉANDRE.

Quelle faute, insensé !

CARLIN.

Oui, vous avez raison de vous faire justice.

LÉANDRE.

Ne t’avais-je pas dit de la rendre à Clarice ?

CARLIN.

À Clarice, monsieur ? je veux être pendu,

Si je me ressouviens de l’avoir entendu.

LÉANDRE.

Mais le dessus écrit suffit pour te confondre.

À ce témoin muet que pourras-tu répondre ?

À Clarice.

Pour lui faire sentir son peu de jugement,

De grâce prêtez-moi cette lettre un moment.

CARLIN, à part.

Bon ! c’est où je l’attends.

LÉANDRE.

Viens, tête sans cervelle,

Lis avec moi, bourreau ; lis donc... « Pour Isabelle. »

CARLIN.

Pouf ! il faut l’avouer, vous avez, à mon gré,

La présence d’esprit au suprême degré.

Lis donc, bourreau, lis donc.

LÉANDRE.

Ah ! de grâce, madame,

Pardonnez mon erreur en faveur de ma flamme :

Mon cœur n’a point de part au crime de ma main.

CLARICE.

Vous tâchez, inconstant, à me séduire en vain ;

Mais je ne reçois point un grossier artifice.

CARLIN.

Je réponds pour mon maître : il n’a point de malice ;

Et s’il n’était point fou, je veux dire distrait,

Ce serait, je vous jure, un garçon tout parfait.

LÉANDRE.

Mais si vous avez lu le dedans de ma lettre,

De ces soupçons cruels elle a dû vous remettre.

CLARICE.

Ma curiosité m’en a fait lire assez ;

Je n’en ai que trop lu.

CARLIN.

Mon Dieu, recommencez.

En changeant le dessus, nous changeons bien la thèse.

Vous avez le bras bon, soit dit par parenthèse.

CLARICE, lit.

« Je suis au désespoir que l’aventure du cabinet vous ait pu donner quelque soupçon de ma fidélité. Votre rivale ne servira qu’à rendre votre triomphe plus parfait. Monsieur, par la présente, il vous plaira payer à damoiselle, en blanc, d’elle valeur reçue, et Dieu sait la valeur. »

CARLIN.

Fi donc, madame, fi ! vous moquez-vous de moi ?

Cela n’est point écrit.

CLARICE.

Vois donc.

CARLIN, à Léandre.

Ah ! par ma foi,

Votre méprise ici me paraît fort étrange,

Quoi, vos billets d’amour sont des lettres de change ?

Vous aurez bientôt fait votre paix à ce prix.

LÉANDRE.

C’est ce malheureux-là qui, pendant que j’écris,

M’embarrasse l’esprit de ses impertinences.

CARLIN.

J’ai diablement d’esprit ; on écrit mes sentences.

CLARICE continue de lire.

« Oui, belle Clarice, je n’adore que vous, et fais tout mon bonheur de vous aimer le reste de ma vie. »

CARLIN, à Clarice.

Vous trouvez maintenant les termes plus coulants ;

Et vous ne venez plus pour étrangler les gens.

CLARICE.

Je respire. Ah ! Carlin, c’est une joie extrême

De trouver innocent un coupable qu’on aime ;

Et que, sans nul effort, on fait un prompt retour

Des mouvements jaloux aux transports de l’amour !

LÉANDRE.

À mes distractions faites grâce, madame ;

Nul autre objet que vous ne règne dans mon âme.

CARLIN, à Clarice.

C’est une vérité ; le plaisir qu’il reçoit

Fait qu’il ne vous croit pas où souvent il vous voit.

Voici monsieur votre oncle. À vos vœux tout conspire.

 

 

Scène VIII

 

VALÈRE, LÉANDRE, CLARICE, CARLIN

 

VALÈRE, à Léandre.

Avec empressement, monsieur, je viens vous dire

Que mon plaisir serait de pouvoir, en ce jour,

Au gré de vos souhaits contenter votre amour.

LÉANDRE, à Valère.

Je crois qu’à mes désirs vous n’êtes point contraire.

VALÈRE.

Je donne volontiers les mains à cette affaire.

Mais il faut du dédit encor vous délier,

Et procurer de plus l’hymen du chevalier.

Nous nous trouvons toujours dans une peine extrême.

CARLIN.

Il me vient dans l’esprit un petit stratagème.

À Léandre.

La vieille ne songeait, dans votre engagement,

Qu’au bien qu’on vous devait laisser par testament.

LÉANDRE.

Non, sans doute.

CARLIN.

L’on peut dresser quelque machine,

Faire jouer sous main quelque sécrète mine...

VALÈRE.

J’ai déjà dans ma poche un contrat.

CARLIN.

Bon, tant mieux.

La mère ne sait point que je suis en ces lieux ;

Elle ne m’a point vu ; je puis aisément dire

Ce que pour vous servir mon adresse m’inspire.

VALÈRE.

Mais, crois-tu...

CARLIN.

Laissez-moi, l’affaire est dans le sac.

VALÈRE.

J’entends venir quelqu’un. C’est madame Grognac.

CARLIN.

Je vais tout préparer pour que la mine joue ;

Et vous, ne manquez pas de pousser à la roue.

 

 

Scène IX

 

VALÈRE, MADAME GROGNAC, ISABELLE, LE CHEVALIER, CLARICE, LÉANDRE

 

LE CHEVALIER, à madame Grognac.

Le dessein en est pris ; je ne vous quitte point

Que je ne sois enfin satisfait sur ce point.

Je prétends, malgré vous, devenir votre gendre :

Vous ne sauriez mieux faire ; et, pour vous en défendre,

Vous avez beau pester, crier, tempêter...[28]

MADAME GROGNAC, au chevalier.

Ouais !

Je vous trouve plaisant ! Au gré de mes souhaits

Je ne pourrai donc pas disposer de ma fille ?

Monsieur, je ne veux point de fou dans ma famille.

LE CHEVALIER.

Là, là... doucement.

MADAME GROGNAC.

Paix.

ISABELLE.

Ma mère...

MADAME GROGNAC.

Taisez-vous.

LE CHEVALIER.

Un peu de naturel.

MADAME GROGNAC.

Non.

VALÈRE, à madame Grognac.

Calmez ce courroux.

MADAME GROGNAC, à Valère.

Vous, calmez, s’il vous plaît, votre langue indiscrète,

Ennuyeux harangueur. C’est une affaire faite,

Monsieur sera mon gendre. Et pour me délivrer

Des importunités qui pourraient trop durer,

J’ai mandé tout exprès en ces lieux un notaire.

LE CHEVALIER.

Moi, je m’inscris en faux contre ce qu’il peut faire.

MADAME GROGNAC.

Mais où sommes-nous donc ?

À Léandre.

Vous, monsieur le distrait,

Vous êtes là debout planté comme un piquet.

VALÈRE.

Il ne répond point trop aux offres que vous faites.

MADAME GROGNAC, à Valère.

Monsieur, guérissez-vous des soucis où vous êtes :

Quand il ne voudrait point encor se marier,

Je n’aurai point recours à votre chevalier,

Un fat dont la conduite est tout impertinente.

VALÈRE, à part.

Et qui lui fait danser quelquefois la courante.

MADAME GROGNAC.

Un petit libertin qui doit de tous côtés,

Un étourdi fieffé.

LE CHEVALIER, à madame Grognac.

Passons les qualités.

Cela ne rendra pas le contrat moins valide.

 

 

Scène X

 

VALÈRE, MADAME GROGNAC, CLARICE, ISABELLE, LE CHEVALIER, LÉANDRE, LISETTE, CARLIN, en courrier

 

LISETTE.

Place, place au courrier qui vient à toute bride.

CARLIN, à Léandre.

Ah ! monsieur, vous voilà. Quelle fatalité ?

Votre oncle ici m’envoie... ouf ! je suis éreinté !...

Pour vous dire... Attendez...

CLARICE, à Carlin.

Tu nous fais bien attendre.

LÉANDRE, à Carlin.

N’as-tu point de sa part quelque lettre à me rendre ?

CARLIN.

Non ; depuis qu’il est mort le défunt n’écrit plus.

LE CHEVALIER, riant.

C’est Carlin.

CARLIN, au chevalier.

Ah ! monsieur, vos ris sont superflus,

De vos pleurs bien plutôt lâchez ici la bonde,

En apprenant le coup le plus fatal du monde,

Et qui fera trembler les pâles héritiers

Jusque dans l’avenir de nos neveux derniers.

CLARICE, à Carlin.

Dis-nous donc, si tu veux, cette action si noire.

CARLIN.

La volonté de l’homme est bien ambulatoire !

À Léandre.

À grand’peine au bonhomme aviez-vous dit adieu,

Qu’il a fait appeler le notaire du lieu ;

Et n’écoutant alors qu’un aveugle caprice,

Bien informé d’ailleurs que vous aimiez Clarice,

Et que vous deveniez réfractaire à ses lois,

Refusant d’épouser celle dont il fit choix ;

Sans avoir, en mourant, égard à ma prière,

Il a testamenté tout d’une autre manière ;

Et l’avare défunt, descendant au cercueil,

Ne vous a pas laissé de quoi porter le deuil.

MADAME GROGNAC.

Ah ! juste ciel ! qu’entends-je ?

CARLIN.

Ô cruelle disgrâce !

Nous voilà pour jamais réduits à la besace.

MADAME GROGNAC.

Le défunt a bien fait, et je l’en applaudis ;

Il devait, à mon sens, encore faire pis.

CARLIN.

Hélas ! qu’aurait-il fait ?

MADAME GROGNAC, à Carlin.

Ta plainte m’importune.

À Léandre.

Vous, monsieur, vous pouvez chercher ailleurs fortune ;

Votre hymen à présent ne me convient en rien :

Pour épouser ma fille il faut avoir du bien.

VALÈRE, à madame Grognac.

Mon neveu ne craint point la disgrâce cruelle

D’un pareil testament. S’il épouse Isabelle,

Je lui donne à présent mon bien après ma mort.

En faveur de l’amour faites, vous, cet effort.

MADAME GROGNAC.

Il est bien étourdi.

LE CHEVALIER.

Dans peu je me propose

De l’être encore plus : si je vaux quelque chose,

C’est par là que je vaux, et par ma belle humeur.

MADAME GROGNAC, au chevalier.

Euh ! j’ai cette courante encore sur le cœur.

VALÈRE, à madame Grognac, lui présentant un contrat tout dressé.

Signez donc ce papier... Une plume, Lisette.

LISETTE, donnant une plume.

Voilà tout ce qu’il faut.

MADAME GROGNAC, signant.

C’est une affaire faite ;

Je signerai, pourvu que vous me promettiez

Qu’il deviendra plus sage, et que vous le signiez.

VALÈRE.

D’accord.

À Léandre.

Vous, pour le prix d’une juste tendresse,

Soyez heureux, monsieur ; je vous donne ma nièce.

MADAME GROGNAC, à Valère.

Comment donc ! rêvez-vous, monsieur ? êtes-vous fou,

De donner votre nièce à qui n’a pas un sou ?

VALÈRE, à madame Grognac.

Il ne faut pas ici plus longtemps vous séduire ;

Et vous me permettrez maintenant de vous dire

Que ce faux testament, madame, n’est qu’un jeu[29]

Inventé par Carlin pour tirer votre aveu.

MADAME GROGNAC, à Carlin.

Parle.

CARLIN, à part.

Le dénouement est bien prêt à se faire.

MADAME GROGNAC, à Carlin.

Ne nous as-tu pas dit que l’oncle, en sa colère,

À d’autres qu’à Léandre avait laissé son bien ?

CARLIN.

Ma foi, je le croyais. Mais, puisqu’il n’en est rien,

Le ciel en soit loué !

MADAME GROGNAC.

Je suis assassinée.

LISETTE, à madame Grognac.

Il ne faut point ici tant faire l’étonnée ;

C’est vous qui nous montrez à choisir un mari.

Quand votre époux, jadis grand gruyer de Berri,

Voulut vous enlever, vous le laissâtes faire :

Votre fille est encor plus sage que sa mère.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Coquine !

ISABELLE, à madame Grognac.

Écoutez-moi.

MADAME GROGNAC, à Isabelle.

Taisez-vous, s’il vous plaît.

LE CHEVALIER, à madame Grognac.

J’ai, si vous la grondez, un menuet tout prêt.

CARLIN, à madame Grognac.

Vous paierez le dédit, parbleu.

VALÈRE, à madame Grognac.

De bonne grâce,

Puisque tout est signé, que la chose se fasse.

Pour apporter la paix et calmer votre esprit,

Je m’oblige pour vous à payer le dédit,

Et je donne de plus cette somme à ma nièce.

MADAME GROGNAC.

Je suis au désespoir. C’est à moi qu’on s’adresse

Pour faire de ces tours !

À Valère.

Vous saurez, en un mot,

Que je ne donnerai pas cela pour sa dot.

Fasse qui le voudra les frais du mariage ;

Vous l’avez commencé, finissez votre ouvrage :

Et je prétends, de plus, qu’en formant ces liens,

On les sépare encore et de corps et de biens.

Elle sort.

 

 

Scène XI

 

VALÈRE, LE CHEVALIER, LÉANDRE, CLARICE, ISABELLE, LISETTE, CARLIN

 

VALÈRE.

Rentrons, et sur-le-champ terminons cette affaire.

LE CHEVALIER, à Clarice et à Isabelle.

Allons, embrassez-vous, vous ne sauriez mieux faire ;

Vous serez belles-sœurs. Mais, surtout, gardez-vous

De prendre à l’avenir le même rendez-vous.

ISABELLE.

Lorsque j’en donnerai, je serai plus secrète.

CLARICE.

Une autre fois aussi je serai plus discrète.

 

 

Scène XII

 

LÉANDRE, CARLIN

 

LÉANDRE.

Toi, Carlin, à l’instant prépare ce qu’il faut

Pour aller voir mon oncle, et partir au plus tôt.

CARLIN.

Laissez votre oncle en paix. Quel diantre de langage !

Vous devez cette nuit faire un autre voyage ;

Vous n’y songez donc plus ? vous êtes marié.

LÉANDRE.

Tu m’en fais souvenir, je l’avais oublié.

 

 

Scène XIII[30]

 

CARLIN, seul

 

Ah ciel ! un jour de noce oublier une femme !

Cette erreur me paraît un peu digne de blâme ;

Pour le lendemain, passe ; et j’en vois aujourd’hui

Qui voudraient bien pouvoir l’oublier comme lui.

 

[1] « Regnard, toujours plaisant, mais presque jamais moral, ne devait pas, dit Cailhava (De l’Art de la Comédie, I, 41), ne devait pas jouer la distraction, ou du moins devait-il donner à Léandre un état qui, en rendant ses méprises plus dangereuses, fit sentir combien la distraction est contraire à certaines professions, et combien il est imprudent de remettre ses intérêts entre les mains des personnes qui ont ce défaut.

« Léandre me fait sourire en perdant une de ses bottes, en jetant sa montre au lieu de son tabac, en trempant sa plume dans le poudrier, en proposant un régiment à sa maîtresse ; mais il ne m’instruit, ni ne me corrige. Cette pièce n’est bonne qu’à prouver aux dames qu’en épousant un distrait, elles risquent d’être oubliées la première nuit de leurs noces ; c’est beaucoup pour elles, j’en conviens ; ce n’est pas assez pour les hommes en général. »

[2] Cailhava, dans son traité De l’Art de la Comédie, 1re édition, I, 215, loue la rapidité du dialogue au commencement de cette scène.

[3] Voltaire, dans la Prude, acte III, scène vi, a dit :

Il semblerait que l’on vous assassine

Ou qu’on vous vole, ou qu’on vous bal un peu

Ou qu’au logis vous avez mis le feu.

[4] Ce vers est conforme à l’édition originale, à celle de 1728, et à celle de 1750. Dans toutes les éditions modernes, on lit :

Il peut lui convenir d’esprit, de bien, et d’âge.

[5] Misanthrope, acte I, scène I :

L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

[6] Cailhava (I, 325) trouve, avec raison, bien indécent le ton du chevalier avec son oncle, soit dans cette scène, soit dans le quatrième acte, seconde scène.

[7] Cailhava (Art de la Comédie, II, 507) dit que cette tirade (y compris le couplet suivant de Valère) et les deux couplets du chevalier commençant par : Mais que fais-je donc tant, etc., sont peut-être les seules tirades morales qui soient dans Regnard.

[8] Dans les Fâcheux, acte I, scène I, Molière a dit :

Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.

[9] Perçons est le mot employé par l’auteur ; et c’est lui qu’on trouve dans l’édition originale et dans les anciennes éditions. Mais dans les éditions modernes, on a mis, passons.

[10] Cette leçon est conforme à l’édition originale, à celle de 1728, et à celle de 1750. Dans toutes les éditions modernes, on lit : boirons.

[11] C’est ainsi qu’on lit dans l’édition originale, dans celle de 1728, et dans celle de 1750. Comme ces deux expressions, non pour oui, pour oui non, signifient la même chose, on s’est décidé à faire ainsi ce vers dans quelques éditions.

Il vous dit non pour oui, oui pour non ; il appelle

[12] Molière dans le Cocu imaginaire, acte I, scène VII, a dit :

Sans préjudice encor d’un accident bien pire

Qui m’afflige un endroit que je ne veux pas dire.

[13] Au lieu de ce vers et du suivant, qui peut-être ont été corrigés sans l’aveu de l’auteur, on lit dans l’édition originale et dans celle de 1728 :

Jusqu’au revoir. Adieu, beau courrier offensé.

CARLIN.

Ce n’est pas là, coquine, où le bât m’a blessé ;

Mon cœur, etc.

[14] Sévère est conforme à l’édition originale et à celle de 1728. Dans les autres éditions, on lit, légère. Est-ce une faute dans l’édition originale ? en est-ce une dans les éditions modernes ?

[15] On trouve ma dans l’édition originale.

[16] L’édition originale et celle de 1728 portent, Quel diantre !

[17] Dans l’édition originale, cet acte n’est divisé qu’en huit scènes.

[18] Au lieu de ce vers et des suivants, jusqu’à : Voulez-vous vous asseoir ? qui sont conformes à l’édition originale et à celle de 1728, on lit dans les éditions modernes :

Ah ! le verre a la main, qu’il faisait beau nous voir !

Il fait, parbleu, grand chaud.              

ISABELLE.

Voulez-vous vous asseoir ?

[19] Ce vers manque dans l’édition originale.

[20] Dans l’édition originale, au lieu de ces mots, Eh ! qui donc ? on lit, Quelle fille ?

[21] Ce vers est conforme à l’édition originale, à celle de 1728, et à celle de 1780. Dans les éditions modernes, on lit :

Que mon oncle à vos vœux est tout prêt à souscrire.

[22] À ces deux vers, qui sont conformes à l’édition originale et à celle de 1728, on a substitué ceux-ci :

Non pas, c’est moi qui sors, et le laisse avec vous :

Je sois qu’on ne doit pas troubler un rendez-vous.

[23] Dans l’édition originale, cet acte n’est divisé qu’en quatorze scènes.

[24] Dans l’édition originale seulement, on trouve :

Pour vous laver la tête, et vous dire deus mots :

[25] Dans l’édition originale, et dans celle de 1728, on lit : Quel diable !

[26] Dans l’édition originale, et dans celle de 1728, on lit :

Mais voyez, je vous prie, quelle distraction !

[27] C’est ainsi qu’on lit ce vers et le suivant dans toutes les éditions modernes ; mais il est probable que l’auteur les a faits différemment. Dans l’édition originale, on lit :

LÉANDRE.

Je serai satisfait.

Si la lettre produit l’effet que tu l’espères.

CARLIN.

Une lettre, monsieur, remet bien des affaires.

Dans l’édition de 1728 et dans celle de 1750, on lit :

LÉANDRE.

Je serai satisfait

Si la lettre a l’effet, Carlin, que tu l’espères.

CARLIN.

Une lettre, monsieur, remet bien des affaires.

[28] Dans l’édition originale, on lit :

Vous avez beau jurer, pester, tempêter...

[29] On a remarqué qu’il eût été mieux qu’une distraction du héros et non un mensonge du valet amenât le dénouement.

[30] Dans l’édition originale, cet acte n’est divisé qu’en neuf scènes.

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