Le Retour imprévu (Jean-François REGNARD)

Comédie en un acte, en prose.

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 11 février 1700.

 

Personnages

 

GÉRONTE, père de Clitandre

CLITANDRE, amant de Lucile

MADAME BERTRAND, tante de Lucile

LUCILE

CIDALISE

LE MARQUIS

LISETTE

M. ANDRÉ, usurier

MERLIN, valet de Clitandre

JAQUINET, valet de Gérante

 

La scène est à Paris.

 

 

Scène première

 

MADAME BERTRAND, LISETTE

 

MADAME BERTRAND.

Ah ! vous voilà ! Je suis fort aise de vous rencontrer. Parlons ensemble un peu sérieusement, je vous prie, mademoiselle Lisette.

LISETTE.

Aussi sérieusement qu’il vous plaira, madame Bertrand.

MADAME BERTRAND.

Savez-vous bien que je suis fort mécontente de la conduite et des manières de ma nièce ?

LISETTE.

Comment donc, madame ! Que fait-elle de mal, s’il vous plaît ?

MADAME BERTRAND.

Elle ne fait rien que de mal ; et le pis que j’y trouve, c’est qu’elle garde auprès d’elle une coquine comme vous, qui ne lui donnez que de mauvais conseils, et qui la poussez dans un précipice où son penchant ne l’entraîne déjà que trop.

LISETTE.

Voilà un discours très sérieux au moins, madame ; et si je répondais aussi sérieusement, la fin de la conversation pourrait bien faire rire ; mais le respect que j’ai pour votre âge, et pour la tante de ma maîtresse, m’empêchera de vous répondre avec aigreur.

MADAME BERTRAND.

Vous avez bien de la modération !

LISETTE.

Il serait à souhaiter, madame, que vous en eussiez autant : vous ne seriez pas la première à scandaliser votre nièce, et à la décrier, comme vous faites, dans le monde, par des discours qui n’ont point d’autre fondement que le dérèglement de votre imagination.

MADAME BERTRAND.

Comment, impudente ! le dérèglement de mon imagination ! C’est le dérèglement de vos actions qui me fait parler ; et il n’y a rien de plus horrible que la vie que vous faites.

LISETTE.

Comment donc, madame ! quelle vie faisons-nous, s’il vous plaît ?

MADAME BERTRAND.

Quelle ? Y a-t-il rien de plus scandaleux que la dépense que Lucile fait tous les jours ? une fille qui n’a pas un sou de revenu !

LISETTE.

Nous avons du crédit, madame.

MADAME BERTRAND.

C’est bien à elle d’avoir seule une grosse maison, des habits magnifiques.

LISETTE.

Est-il défendu de faire fortune ?

MADAME BERTRAND.

Et comment la fait-elle, cette fortune ?

LISETTE.

Fort innocemment : elle boit, mange, chante, rit, joue, se promène ; les biens nous viennent en dormant, je vous en assure.

MADAME BERTRAND.

Et la réputation se perd de même. Elle verra ce qui lui  arrivera ; elle n’aura pas un sou de mon bien. Premièrement, ma fille unique ne veut plus être religieuse ; je m’en vais la marier : mon frère le chanoine, qui lui en veut depuis longtemps, la déshéritera ; car il est vindicatif. Patience, patience ; elle ne sera pas toujours jeune.

LISETTE.

Hé ! vraiment, c’est pour cela que nous songeons à profiter de la belle saison.

MADAME BERTRAND.

Oui ! fort bien ! et tout le profit qui vous en demeurera, c’est que vous mourrez toutes deux à l’hôpital, et déshonorées encore.

LISETTE.

Oh ! pour cela, non, madame ; un bon mariage va nous mettre à couvert de la prédiction.

MADAME BERTRAND.

Un bon mariage ! Elle va se marier ?

LISETTE.

Oui, madame.

MADAME BERTRAND.

À la bonne heure, je ne m’en mêle point ; je la renonce pour ma nièce, et je ne prétends pas aider à tromper personne. Adieu.

LISETTE.

Nous ferons bien nos affaires sans vous ; ne vous mettez pas en peine.

MADAME BERTRAND.

Je crois que ce sera quelque belle alliance !

LISETTE.

Ce sera un mariage dans toutes les formes ; et quand il sera fait, vous serez trop heureuse de nous faire la cour, et d’être la tante de votre nièce.

 

 

Scène II

 

MERLIN, LISETTE

 

MERLIN.

Bonjour, ma chère enfant. Qui est cette vieille madame avec qui tu étais eu conversation ?

LISETTE.

Quoi ! tu ne connais pas madame Bertrand, la tante de ma maîtresse ?

MERLIN.

Si fait vraiment, je ne connais autre ; je ne l’avais pas bien envisagée.

LISETTE.

C’est une femme fort à son aise, qui a de bonnes rentes sur la ville, des maisons à Paris. Lucile est fort bien apparentée, au moins.

MERLIN.

Oui, mais elle n’en est pas plus riche.

LISETTE.

Il ne faut désespérer de rien ; cela peut venir. S’il lui mourait trois oncles, deux tantes, trois couples de cousins germains, deux pairs de neveux et autant de nièces, elle se trouverait une fort[1] grosse héritière.

MERLIN.

Comment diable ! Mais sais-tu bien qu’en temps de peste, cette fille-là pourrait devenir un très gros parti ?

LISETTE.

Le parti n’est pas mauvais dès à présent ; et la beauté...

MERLIN.

Tu as raison, sa beauté tient lieu de tout ; et mon maître est absolument déterminé à l’épouser.

LISETTE.

Et elle, absolument déterminée à épouser ton maître.

MERLIN.

Il y aura peut-être quelque tribulation à essuyer au retour de notre bonhomme de père : mais il ne reviendra pas sitôt ; nous aurons le temps de nous préparer ; et mon maître ne sera pas malheureux, s’il n’a que ce chagrin-là de son mariage.

LISETTE.

Comment donc ? que veux-tu dire ?

MERLIN.

Le mariage est sujet à de grandes révolutions.

LISETTE.

Ah ! ah ! tu es encore un plaisant visage, de croire que Clitandre puisse jamais se repentir d’avoir épousé Lucile, une fille que j’ai élevée !

MERLIN.

Tant pis.

LISETTE.

Une fille belle, jeune, et bien faite !

MERLIN.

Il n’y a pas là de quoi se rassurer.

LISETTE.

Une fille aisée à vivre !

MERLIN.

La plupart des filles ne le sont que trop.

LISETTE.

Une fille sage et vertueuse !

MERLIN.

Et c’est toi qui l’as élevée ?

LISETTE.

Parle donc, maraud ; que veux-tu dire ?

MERLIN.

Tiens, veux-tu que je te parle franchement ? cette alliance ne me plaît point du tout ; et je ne prévois pas que nous y trouvions notre compte ni l’un ni l’autre. Clitandre fait de la dépense, parce qu’il est amoureux : l’amour rend libéral ; le mariage corrige l’amour. Si mon maître devenait avare, où en serions-nous ?

LISETTE.

Il est d’un naturel trop prodigue pour devenir jamais trop économe. A-t-il donné de bons ordres pour le régal d’aujourd’hui ?

MERLIN.

Je t’en réponds. Trois garçons de la Guerbois viennent d’arriver avec tout leur attirail de cuisine ; Camel, le fameux Camel, marchait à leur tête. L’illustre Forel[2] a envoyé six douzaines de bouteilles de vin de Champagne comme il n’y en a point : il l’a fait lui-même.

LISETTE.

Tant mieux ; j’aime la bonne chère.

 

 

Scène III

 

CLITANDRE, MERLIN, LISETTE

 

LISETTE, à Merlin.

Mais voici ton maître.

CLITANDRE.

Hé ! bonjour, ma chère Lisette. Comment te portes-tu, mon enfant ? Que fait ta belle maîtresse ?

LISETTE.

Elle est chez elle avec Cidalise.

CLITANDRE.

Va, cours, ma chère Lisette, la prier de se rendre au plus tôt ici ; je n’ai d’heureux moments que ceux que je passe avec elle.

LISETTE.

Que vous êtes bien faits l’un pour l’autre ! Elle s’ennuie à la mort quand elle ne vous voit point : elle ne tardera pas, je vous en réponds.

 

 

Scène IV

 

CLITANDRE, MERLIN

 

MERLIN.

Eh bien ! monsieur, vous allez donc épouser ? Vous voici, grâce au ciel, bientôt à la conclusion de votre amour, et à la fin de votre argent. C’est vraiment bien fait de terminer ainsi toutes ses affaires. Mais, s’il vous plaît, qu’allons-nous faire en attendant le retour de monsieur votre père, qui est en Espagne depuis un an pour les affaires de son commerce ? et que ferons-nous quand il sera revenu ?

CLITANDRE.

Que tu es impertinent avec tes réflexions ! Hé ! mon ami, jouissons du présent ; n’ayons point de regret au passé, et ne lisons point des choses fâcheuses dans l’avenir. N’as-tu pas reçu de l’argent pour moi ces jours passés ?

MERLIN.

Il n’y a que trois semaines que j’ai touché une demi-année d’avance de ce fermier à qui vous avez donné quittance de l’année entière.

CLITANDRE.

Bon.

MERLIN.

J’ai reçu, l’autre semaine, dix-huit cents livres de ce curieux, pour ces deux grands tableaux dont votre père avait refusé deux mille écus quelque temps avant que de partir.

CLITANDRE.

Bon.

MERLIN.

Bon ? J’ai encore eu deux cents louis d’or de ce fripier pour cette tapisserie que monsieur votre père avait achetée, il y a deux ans, cinq mille francs[3], à un inventaire.

CLITANDRE.

Bon.

MERLIN.

Oui, oui, nous avons fait de bons marchés pendant son absence, n’est-ce pas ?

CLITANDRE.

Voilà un petit rafraîchissement qui nous mènera quelque temps, et nous travaillerons ensuite sur nouveaux frais.

MERLIN.

Travaillez-y donc vous-même ; car pour moi je fais conscience d’être l’instrument et la cheville ouvrière de votre ruine : c’est par mes soins que vous avez trouvé le moyen de dissiper plus de dix mille écus, sans compter douze ou quinze mille francs que vous devez encore à plusieurs quidams, usuriers ou notaires (c’est presque la même chose), qui nous vont tomber sur le corps au premier jour.

CLITANDRE.

Celui qui m’embarrasse le plus, c’est ce persécutant monsieur André ; et si, je ne lui dois que trois mille cinq cents livres.

MERLIN.

Il ne vous a prêté que cela ; mais vous avez fait le billet de deux mille écus. Il a, depuis quatre jours, obtenu contre vous une sentence des consuls ; et il ne serait pas plaisant que, le jour de la noce, il vous fît coucher au Châtelet.

CLITANDRE.

Nous trouverons des expédients pour nous parer de cet inconvénient.

MERLIN.

Hé ! quel expédient trouver ? Nous avons fait argent de tout ; les revenus sont touchés d’avance ; la maison de la ville est démeublée à faire pitié ; nous avons abattu les bois de la maison de campagne, sous prétexte d’avoir de la vue. Pour moi, je vous avoue que je suis à bout.

CLITANDRE.

Si mon père peut être encore cinq ou six mois sans venir, j’aurai tout le temps de réparer, par mon économie, les premiers désordres de ma jeunesse.

MERLIN.

Assurément. Et monsieur votre père, de son côté, ne travaille-t-il pas à reboucher tous ces trous-là ?

CLITANDRE.

Sans doute.

MERLIN.

Il vaut mieux que vous fassiez toutes ces sottises-là de son vivant qu’après sa mort ; il ne serait plus en état d’y remédier.

CLITANDRE.

Tu as raison, Merlin.

MERLIN.

Allez, monsieur, vous n’avez pas tant de tort qu’on dirait bien. Monsieur votre père fera un gros profit pendant son voyage ; vous aurez fait une grosse dépense pendant son absence : quand il reviendra, de quoi aura-t-il à se plaindre ? Ce sera comme s’il n’avait bougé de chez lui ; et, au pis aller, ce sera lui qui aura eu tort de voyager.

CLITANDRE.

Que tu parles aujourd’hui de bon sens, mon pauvre Merlin !

MERLIN.

Entre nous, ce n’est pas un grand génie que monsieur votre père ; je l’ai mené autrefois par le nez, comme vous savez ; je lui fais accroire ce que je veux : et quand il reviendrait présentement, je me sens encore assez de vigueur pour vous tirer des affaires les plus épineuses. Allons, Monsieur, grande chère et bon feu ; le courage me revient. Combien serez-vous à table aujourd’hui ?

CLITANDRE.

Cinq ou six.

MERLIN.

Et votre bon ami le marquis, soi-disant tel, qui vous aide à manger si généreusement votre bien, et qui n’est qu’un fat au bout du compte, y sera-t-il ?

CLITANDRE.

Il me l’a promis.

 

 

Scène V

 

LUCILE, CIDALISE, CLITANDRE, MERLIN, LISETTE

 

CLITANDRE, à Merlin.

Mais voici la charmante Lucile et sa cousine.

LUCILE.

Les démarches que vous me faites faire, Clitandre, ne peuvent être justifiées que par le succès qu’elles vont avoir ; et je serais entièrement perdue dans le monde, si le mariage ne mettait fin à toutes les parties de plaisir où je me laisse engager tous les jours.

CLITANDRE.

Je n’ai jamais eu d’autres sentiments, belle Lucile ; et voilà votre amie qui peut vous en rendre témoignage.

CIDALISE, à Clitandre.

Je suis caution de la bonté de votre cœur, et vous touchez au moment de la justifier par vous-même. Mais moi qui n’entre pour rien dans l’aventure, et qui n’ai point en vue de conclusion, quel personnage est-ce que je fais dans tout ceci ? et que dira-t-on, je vous prie ?

MERLIN, à Cidalise.

On dira qu’on se fait pendre par compagnie ; et par compagnie, il ne tiendra qu’à vous de vous faire épouser : mon maître a tant d’amis ! vous n’avez qu’à dire.

LISETTE, à Cidalise.

Prenez-en quelqu’un, madame : plus on est de fous, plus on rit. Allons, déterminez-vous.

MERLIN.

Je me donne au diable, pendant que nous sommes en train, il me prend envie d’épouser Lisette aussi par compagnie, moi ; c’est une chose bien contagieuse que l’exemple.

CLITANDRE, à Cidalise.

Je voudrais que le nôtre la pût engager à nous imiter ; et j’ai un jeune homme de mes amis qui s’est brouillé depuis quelques jours avec sa famille.

MERLIN, à Cidalise.

Voilà le vrai moyen de le raccommoder. Le cœur vous en dit-il ?

CIDALISE.

Non ; ces sortes d’alliances-là ne me plaisent point. Je ne dépends de personne ; je veux prendre un mari aussi indépendant que moi.

MERLIN.

C’est bien fait ; il n’est rien tel que d’avoir tous deux la bride sur le cou. Mais voici votre marquis qui vient au rendez-vous. Je vais voir si tout se prépare pour votre souper.

 

 

Scène VI

 

LE MARQUIS, CLITANDRE, LUCILE, CIDALISE, LISETTE

 

LE MARQUIS.

Serviteur, mon ami. Ah ! mesdames, je suis ravi de vous voir. Vous m’attendez[4], c’est bien fait : je suis l’âme de vos parties, j’en conviens ; le premier mobile de vos plaisirs, je le sais. Où en sommes-nous ? Le souper est-il prêt ? Épouserons-nous ? Aurons-nous du vin abondamment ? Allons, de la gaîté ; je ne me suis jamais senti de si belle humeur ; et je vous défie de m’ennuyer.

CIDALISE.

En vérité, monsieur le marquis, vous vous êtes bien fait attendre.

LISETTE.

Cela serait beau, qu’un marquis fût le premier au rendez-vous ! On croirait qu’il n’aurait rien à faire.

LE MARQUIS.

Je vous assure, mesdames, qu’à moins de voler, on ne peut pas faire plus de diligence : il n’y a pas, en vérité, trois quarts d’heure que je suis parti de Versailles. Vous connaissez ce cheval barbe et cette jument arabe que je mets ordinairement à ma chaise ; il n’y a pas deux meilleurs animaux pour un rendez-vous de vitesse.

CLITANDRE, au marquis.

Quelle affaire si pressée ?....

LE MARQUIS.

Et un postillon.... un postillon, qui n’est pas plus gros que le poing, et qui va comme le vent. Si nous n’avions pas, nous autres, de ces voitures volantes-là, nous manquerions la moitié de nos occasions.

LUCILE.

Et depuis quand, monsieur le marquis, vous mêlez-vous d’aller à Versailles ? Il me semble que vous faites ordinairement votre cour à Paris.

LE MARQUIS, à Clitandre.

Eh bien ! qu’est-ce, mon cher ? Te voilà au comble des plaisirs ; tu vas nager dans les délices : tu sais l’intérêt que je prends à tout ce qui te touche. Quelle félicité, lorsque deux cœurs bien épris approchent du moment attendu.... là, qu’on se voit à la queue du roman.

Il chante.

Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous[5].

CLITANDRE.

Je ressens mon bonheur dans toute son étendue. Mais, dis-moi, je te prie, as-tu passé, comme tu m’avais promis, chez ce joaillier, pour ces diamants ?

LE MARQUIS, à Cidalise.

Et vous, la belle cousine, qu’est-ce ? le cœur ne vous en dit-il point ? Il faut que l’exemple vous encourage. Ne voulez-vous point, en vous mariant, payer vos dettes à l’amour et à la nature ? Fil que cela est vilain d’être une grande inutile dans le monde !

CIDALISE.

L’état de fille ne m’a point encore ennuyée.

LE MARQUIS.

Ce sera quand il vous plaira, au moins, que nous ferons quelque marché de cœur ensemble : je suis fait pour les dames ; et les dames, sans vanité, sont aussi faites pour moi. Je veux être déshonoré, si je ne vous trouve fort à mon gré ; je me sens même de la disposition à vous aimer un jour à l’adoration, à la fureur ; mais point de mariage au moins, point de mariage ; j’aime les amours sans conséquence : vous m’entendez bien ?

LISETTE.

Vraiment, ce discours-là est assez clair ; il n’a pas besoin de commentaire. Quoi ! monsieur le marquis...

LE MARQUIS, à Clitandre.

Il n’est pas connaissable depuis qu’il me hante, ce petit homme. Il est vrai que je n’ai pas mon pareil pour débourgeoiser un enfant de famille, le mettre dans le monde, le pousser dans le jeu, lui donner le bon goût pour les habits, les meubles, les équipages. Je le mène un peu raide ; mais ces petits messieurs-là ne sont-ils pas trop heureux qu’on leur inspire les manières de cour, et qu’on leur apprenne à se ruiner en deux ou trois ans ?

LUCILE, au marquis.

Avez-vous bien des écoliers ?

LE MARQUIS.

À propos, où est Merlin ? je ne le vois point ici : c’est un joli garçon ; je l’aime ; je le trouve admirable pour faire une ressource, pour écarter les créanciers, amadouer des usuriers, persuader des marchands, démeubler une maison en un tour de main.

À Clitandre

Que ton père a eu de prévoyance, d’esprit, de jugement, de te laisser un gouverneur aussi sage, un économe aussi entendu ! Ce coquin-là vaut vingt mille livres de rente, comme un sou, à un enfant de famille.

 

 

Scène VII

 

MERLIN, LUCILE, CIDALISE, LE MARQUIS, CLITANDRE, LISETTE

 

MERLIN.

Messieurs et mesdames, quand vous voudrez entrer, le souper est tout prêt.

LE MARQUIS.

Oui, c’est bien dit ; ne perdons point de temps. Je vous disais bien que Merlin était un joli garçon. Je me sens en disposition louable de bien boire du vin ; vous allez voir si j’en tiens raisonnablement. Allons, mesdames, qui m’aime, me suive.

CLITANDRE.

Les moments sont trop chers aux amants ; n’en perdons aucun.

 

 

Scène VIII

 

MERLIN, seul

 

Voilà, Dieu merci, les affaires en bon train : nos amants sont en joie ; fasse le ciel que cela dure longtemps !

 

 

Scène IX

 

JAQUINET, MERLIN

 

MERLIN.

Mais que vois-je ? Voilà, je crois, Jaquinet, le valet de notre bonhomme.

JAQUINET.

À la fin me voilà. Hé ! bonjour, Merlin ; soyez le bien retrouvé. Comment te portes-tu ?

MERLIN, à part.

Et vous le mal revenu.

Haut.

Monsieur Jaquinet, comment t’en va ?

JAQUINET.

Tu vois, mon enfant, le mieux du monde. À la fatigue près, nous avons fait un bon voyage.

MERLIN.

Comment, vous avez fait un bon voyage ! Tu n’es donc pas venu tout seul !

JAQUINET.

La belle question ! Vraiment non ; je suis arrivé avec mon maître ; et pendant qu’il est allé avec le carrosse de voiture faire visiter à la douane quelques ballots de marchandises, il m’a fait prendre les devants pour venir dire à monsieur son fils qu’il est de retour en parfaite santé.

MERLIN.

Voilà une nouvelle qui le réjouira fort.

À part.

Qu’allons-nous faire ?

JAQUINET.

Qu’as-tu ? Il semble que tu ne me fais guère bonne mine ; et tu ne me parais pas trop content de notre arrivée.

MERLIN, à part.

Je ne suis pas celui qu’elle chagrinera le plus. Tout est perdu.

Haut.

Et dis-moi, le bonhomme a-t-il affaire pour longtemps à cette douane ?

JAQUINET.

Non ; il sera ici dans un moment.

MERLIN, à part.

Dans un moment ! Où me fourrerai-je ?

JAQUINET.

Mais que diable as-tu donc ? Parle.

MERLIN.

Je ne saurais.

À part.

Ah ! le maudit vieillard ! Revenir si mal à propos, et ne pas avertir qu’il revient encore ! Cela est bien traître !

JAQUINET.

Te voilà bien intrigué ! Ce retour imprévu ne dérangerait-il point un peu vos petites affaires ?

MERLIN.

Oh ! non ; elles sont toutes dérangées, de par tous les diables.

JAQUINET.

Tant pis.

MERLIN.

Jaquinet, mon pauvre Jaquinet, aide-moi un peu à sortir d’intrigue, je te prie.

JAQUINET.

Moi ? que veux-tu que je fasse ?

MERLIN.

Va te reposer ; entre au logis, tu trouveras bonne compagnie : ne t’effarouche point, on te fera boire de bon vin de Champagne.

JAQUINET.

Cela n’est pas bien difficile.

MERLIN.

Dis à mon maître que son père est de retour, mais qu’il ne s’embarrasse point : je vais l’attendre ici, et tâcher de faire en sorte que nous puissions...

À part.

Je me donne au diable, si je sais comment m’y prendre.

Haut.

Dis-lui qu’il se tienne en repos ; et toi, commence par t’enivrer, et tu t’iras coucher. Bonsoir.

JAQUINET.

J’exécuterai tes ordres à merveille, ne te mets pas en peine.

 

 

Scène X

 

MERLIN, seul

 

Allons, Merlin, de la vivacité, mon enfant, de la présence d’esprit. Ceci est violent : un père qui revient en impromptu d’un long voyage ; un fils dans la débauche, sa maison en désordre, pleine de cuisiniers ; les apprêts d’une noce prochaine[6] ! Il faut se tirer d’embarras pourtant[7].

 

 

Scène XI

 

GÉRONTE, MERLIN

 

MERLIN.

Ah ! le voici. Tenons-nous un peu à l’écart, et songeons d’abord aux moyens de l’empêcher d’entrer chez lui.

GÉRONTE, à lui-même.

Enfin, après bien des travaux et des dangers, voilà, grâce au Ciel, mon voyage heureusement terminé ; je retrouve ma chère maison, et je crois que mon fils sera bien sensible au plaisir de me revoir en bonne santé.

MERLIN, à part.

Nous le serions bien davantage à celui de te savoir encore bien loin d’ici.

GÉRONTE.

Les enfants ont bien de l’obligation aux pères qui se donnent tant de peine pour leur laisser du bien.

MERLIN, à part.

Oui ; mais ils n’en ont guère, à ceux qui reviennent si mal à propos.

GÉRONTE.

Je ne veux pas différer davantage à rentrer chez moi, et à donner à mon fils le plaisir que lui doit causer mon retour : je crois que le pauvre garçon mourra de joie en me voyant.

MERLIN, à part.

Je le tiens déjà plus que demi-mort. Mais il faut l’aborder.

Haut.

Que vois-je ? juste ciel ! suis-je bien éveillé ? Est-ce un spectre ?

GÉRONTE.

Je crois, si je ne me trompe, que voilà Merlin.

MERLIN.

Mais vraiment ! c’est monsieur Géronte lui-même, ou c’est le diable sous sa figure. Sérieusement parlant, serait-ce vous, mon cher maître ?

GÉRONTE.

Oui, c’est moi, Merlin. Comment te portes-tu ?

MERLIN.

Vous voyez, monsieur, fort à votre service, comme un serviteur fidèle, gai, gaillard, et toujours prêt à vous obéir.

GÉRONTE.

Voilà qui est bien. Entrons au logis.

Il va pour entrer chez lui.

MERLIN, l’arrêtant.

Nous ne vous attendions point, je vous assure ; et vous êtes tombé des nues pour nous, en vérité.

GÉRONTE.

Non ; je suis venu par le carrosse de Bordeaux, où mon vaisseau est heureusement abordé[8] depuis quelques jours... Mais nous serons aussi bien...

Il va pour entrer chez lui.

MERLIN, l’arrêtant.

Que vous vous portez bien ! Quel visage ! quel embonpoint ! Il faut que l’air du pays d’où vous venez soit merveilleux pour les gens de votre âge. Vous y deviez bien demeurer, monsieur, pour votre santé,

À part.

et pour notre repos.

GÉRONTE.

Comment se porte mon fils ? A-t-il eu grand soin de mes affaires, et mes deniers ont-ils bien profité entre ses mains ?

MERLIN.

Oh ! pour cela, je vous en réponds ; il s’en est servi d’une manière... Vous ne sauriez comprendre comme ce jeune homme-là aime l’argent : il a mis vos affaires dans un état... dont vous serez étonné, sur ma parole.

GÉRONTE.

Que tu me fais de plaisir, Merlin, de m’apprendre une si bonne nouvelle ! Je trouverai donc une grosse somme d’argent qu’il aura amassée ?

MERLIN.

Point du tout, monsieur.

GÉRONTE.

Comment, point du tout !

MERLIN.

Et non, vous dis-je : ce garçon-là est bien meilleur ménager que vous ne pensez ; il suit vos traces ; il fatigue son argent à outrance ; et sitôt qu’il a dix pistoles, il les fait travailler jour et nuit.

GÉRONTE.

Voilà ce que c’est de donner aux enfants de bonnes leçons et de bons exemples à suivre. Je me meurs d’impatience de l’embrasser : allons, Merlin.

MERLIN.

Il n’est pas au logis, monsieur ; et si vous êtes si pressé de le voir...

 

 

Scène XII

 

M. ANDRÉ, GÉRONTE, MERLIN

 

M. ANDRÉ.

Bonjour, monsieur. Merlin.

MERLIN.

Votre valet, monsieur André, votre valet.

À part.

Voilà un coquin d’usurier qui prend bien son temps pour venir demander de l’argent.

M. ANDRÉ.

Savez-vous bien, monsieur Merlin, que je suis las de venir tous les jours sans trouver votre maître ; et que, s’il ne me paie aujourd’hui, je le ferai coffrer demain, afin que vous le sachiez.

MERLIN, bas.

Nous voilà gâtés.

GÉRONTE, à Merlin.

Quelle affaire avez-vous donc ?

MERLIN, bas à Géronte.

Je vous l’expliquerai tantôt : ne vous mettez pas en peine.

M. ANDRÉ, à Gérante.

Une affaire de deux mille écus qui me sont dus par son maître, dont j’ai le billet, et, en vertu d’icelui, une bonne sentence par corps, que je vais faire mettre à exécution.

GÉRONTE.

Qu’est-ce que cela veut dire, Merlin ?

MERLIN.

C’est un maraud qui le ferait comme il le dit.

GÉRONTE, à M. André.

Clitandre vous doit deux mille écus ?

M. ANDRÉ, à Gérante.

Oui, justement, Clitandre, un enfant de famille, dont le père est allé je ne sais où, et qui sera bien surpris, à son retour, quand il apprendra la vie que son fils mène pendant son absence.

MERLIN, à part.

Cela va mal.

M. ANDRÉ.

Autant que[9] le fils est joueur, dépensier et prodigue, autant le père, à ce qu’on dit, est un vilain, un ladre, un fesse-Mathieu.

GÉRONTE.

Que voulez-vous dire avec votre ladre et votre fesse-Mathieu ?

M. ANDRÉ.

Ce n’est pas de vous dont je veux parler ; c’est du père de Clitandre, qui est un sot, un imbécile.

GÉRONTE.

Merlin...

MERLIN, à Gérante.

Il vous dit vrai, monsieur ; Clitandre lui doit deux mille écus.

GÉRONTE.

Et tu dis qu’il a été d’une si bonne conduite !

MERLIN.

Oui, monsieur ; c’est un effet de sa bonne conduite de devoir cet argent-là.

GÉRONTE.

Comment, emprunter deux mille écus d’un usurier ! car je vois bien, à la mine, que monsieur est du métier.

M. ANDRÉ, à Gérante.

Oui, monsieur ; et je vous crois aussi de la profession.

MERLIN, à part.

Comme les honnêtes gens se connaissent !

GÉRONTE, à Merlin.

Tu appelles cela l’effet d’une bonne conduite ?

MERLIN, bas à Géronte.

Paix, ne dites mot. Quand vous saurez le fond de cette affaire-là, vous serez charmé de monsieur votre fils ; il a acheté une maison de dix mille écus.

GÉRONTE.

Une maison de dix mille écus !

MERLIN, bas, à Gérante.

Qui en vaut plus de quinze ; et comme il n’avait que vingt-quatre mille francs d’argent comptant, pour ne pas manquer un si bon marché, il a emprunté les deux mille écus en question de l’honnête fripon que vous voyez. Vous n’êtes plus si fâché que vous étiez, je gage ?

GÉRONTE.

Au contraire, je ne me sens pas de joie.

À M. André.

Oh ! çà, monsieur, ce Clitandre, qui vous doit de l’argent, est mon fils.

MERLIN, à M. André.

Et monsieur est son père, entendez-vous ?

M. ANDRÉ.

J’en ai bien de la joie.

GÉRONTE, à M. André.

Ne vous mettez point en peine de vos deux mille écus ; j’approuve l’emploi que mon fils en a fait. Revenez demain, c’est de l’argent comptant.

M. ANDRÉ.

Soit. Je suis votre valet.

 

 

Scène XIII

 

GÉRONTE, MERLIN

 

GÉRONTE.

Et, dis-moi un peu, dans quel endroit de la ville mon fils a-t-il acheté cette maison ?

MERLIN.

Dans quel endroit ?

GÉRONTE.

Oui. Il y a des quartiers meilleurs les uns que les autres ; celui-ci, par exemple...

MERLIN.

Mais vraiment, c’est aussi dans celui-ci qu’il l’a achetée.

GÉRONTE.

Bon, tant mieux. Où cela ?

MERLIN.

Tenez, voyez-vous bien cette maison couverte d’ardoise, dont les fenêtres sont reblanchies depuis peu ?

GÉRONTE.

Oui. Eh bien ?

MERLIN.

Ce n’est pas celle-là ; mais un peu plus loin, à gauche, là... cette grande porte cochère qui est vis-à-vis de cette autre qui est vis-à-vis d’elle, là... dans cette autre rue.

GÉRONTE.

Je ne saurais voir cela d’ici.

MERLIN.

Ce n’est pas ma faute.

GÉRONTE.

Ne serait-ce point la maison de madame Bertrand ?

MERLIN.

Justement, de madame Bertrand ; la voilà : c’est une bonne acquisition, n’est-ce pas ?

GÉRONTE.

Oui, vraiment. Mais pourquoi cette femme-là vend-elle ses héritages ?

MERLIN.

On ne prévoit pas tout ce qui arrive. Il lui est survenu un grand malheur ; elle est devenue folle.

GÉRONTE.

Elle est devenue folle !

MERLIN.

Oui, monsieur. Sa famille l’a fait interdire ; et son fils, qui est un dissipateur, a donné sa maison pour moitié de ce qu’elle vaut.

À part.

Je m’embourbe ici de plus en plus.

GÉRONTE.

Mais elle n’avait point de fils quand je suis parti.

MERLIN.

Elle n’en avait point ?

GÉRONTE.

Non assurément.

MERLIN.

Il faut donc que ce soit sa fille.

GÉRONTE.

Je suis fâché de son accident. Mais je m’amuse ici trop longtemps ; fais-moi ouvrir la porte.

MERLIN, à part.

Ouf ! nous voilà dans la crise.

GÉRONTE.

Te voilà bien consterné ! serait-il arrivé quelque accident à mon fils ?

MERLIN.

Non, monsieur.

GÉRONTE.

M’aurait-on volé pendant mon absence ?

MERLIN.

Pas tout à fait...

À part.

Que lui dirais-je ?

GÉRONTE.

Explique-toi donc ; parle.

MERLIN.

J’ai peine à retenir mes larmes. N’entrez pas, monsieur. Votre maison, cette chère maison que vous aimez tant... depuis six mois...

GÉRONTE.

Eh bien ! ma maison, depuis six mois...

MERLIN.

Le diable s’en est emparé, monsieur ; il nous a fallu déloger à mi-terme.

GÉRONTE.

Le diable s’est emparé de ma maison ?

MERLIN.

Oui, monsieur : il y revient des lutins si[10] lutinants... C’est ce qui a obligé votre fils à acheter cette autre maison ; nous ne pouvions plus demeurer dans celle-là.

GÉRONTE.

Tu te moques de moi ; cela n’est pas croyable.

MERLIN.

Il n’y a sorte de niches qu’ils ne m’aient faites ; tantôt ils me chatouillaient la plante des pieds, tantôt ils ne faisaient la barbe avec un fer chaud ; et, toutes les nuits régulièrement, ils me donnaient des camouflets qui puaient le soufre...

GÉRONTE.

Mais, encore une fois, je crois que tu te moques de moi.

MERLIN.

Point du tout, monsieur : qu’est-ce qu’il m’en reviendrait ? Nous avons vu là-dessus les meilleures devineresses de Paris, la Duverger même ; il n’y a pas moyen[11] de les faire déguerpir : ce diable-là est furieusement tenace ; c’est celui qui possède ordinairement les femmes, quand elles ont le diable au corps.

GÉRONTE.

Une frayeur soudaine commence à me saisir. Et dis-moi, je te prie, n’ont-ils point été dans ma cave ?

MERLIN.

Hélas ! monsieur, ils ont fourragé partout.

GÉRONTE.

Ah ! je suis perdu ; j’ai caché en terre un sac de cuir où il y a vingt mille francs.

MERLIN.

Vingt mille francs ! Quoi ! monsieur, il y a vingt mille francs dans votre maison ?

GÉRONTE.

Tout autant, mon pauvre Merlin.

MERLIN.

Ah ! voilà ce que c’est ; les diables cherchent les trésors, comme vous savez. Et en quel endroit ?

GÉRONTE.

Dans la cave.

MERLIN.

Dans la cave ? Justement, c’est là où ils font leur sabbat.

À part.

Ah ! si nous l’avions su plus tôt...

Haut.

Et de quel côté, s’il vous plaît ?

GÉRONTE.

À gauche, en entrant, sous une grande pierre noire qui est à côté de la porte.

MERLIN.

Sous une grande pierre noire ! vingt mille francs ! Vous deviez bien nous en avertir ; vous nous eussiez épargné bien de l’embarras. C’est, à gauche en entrant, dites-vous ?

GÉRONTE.

Oui ; l’endroit n’est pas difficile à trouver.

MERLIN, à part.

Je le trouverai bien.

Haut.

Mais savez-vous bien, monsieur, que vous jouiez là à nous faire tordre le cou ? Et toute la somme est-elle en or ?

GÉRONTE.

Toute en louis vieux.

MERLIN, à part.

Bon ! elle en sera plus aisée à emporter.

Haut.

Oh çà, monsieur, puisque nous savons la cause du mal, il ne sera pas difficile d’y remédier ; je crois que nous en viendrons à bout : laissez-moi faire.

GÉRONTE.

J’ai peine à me persuader tout ce que tu me dis : cependant on fait tant de contes sur ces matières-là, que je ne sais qu’en croire. Je m’en vais au-devant de mes bardes, et je reviens sur mes pas, pour voir ce qu’il faut faire en cette occasion. Qu’il y a de traverses dans la vie ! On ne saurait avoir un peu de bien que les hommes ou le diable ne cherchent à vous l’attraper.

 

 

Scène XIV

 

MERLIN, seul

 

Le diable n’aura pas celui-ci.

 

 

Scène XV

 

LISETTE, MERLIN

 

LISETTE.

Ah ! mon pauvre Merlin, est-il vrai que le père de ton maître est arrivé ?

MERLIN.

Cela n’est que trop vrai. Mais pour nous en consoler, j’ai trouvé un trésor.

LISETTE.

Un trésor !

MERLIN.

Il y a dans la cave, en entrant, à gauche, sous une grande pierre noire, un sac de cuir qui contient vingt mille francs.

LISETTE.

Vingt mille francs !

MERLIN.

Oui, mon enfant ; je te dirai cela plus amplement : cours au sac, au sac ; c’est le plus pressé.

LISETTE.

Mais si...

MERLIN.

Que le diable t’emporte avec tes si et tes mais. J’entends monsieur Géronte qui revient sur ses pas : sauve-toi au plus vite. Au sac, au sac.

 

 

Scène XVI

 

MERLIN, seul

 

Nous voilà dans un job petit embarras ! et vogue la galère !

 

 

Scène XVII

 

MERLIN, GÉRONTE

 

GÉRONTE.

Je n’ai pas tardé, comme tu vois. J’ai trouvé mes gens à deux pas d’ici, et je les ai fait demeurer parce qu’il m’est venu en pensée de mettre mes ballots dans cette maison que mon fils a achetée.

MERLIN, à part.

Nouvel embarras !

GÉRONTE.

Je ne la remets pas bien ; viens-t’en m’y conduire toi-même.

MERLIN.

Je le veux bien, monsieur ; mais...

GÉRONTE.

Quoi ! mais ?

MERLIN.

Le diable ne s’est pas emparé de celle-là ; mais madame Bertrand y loge encore.

GÉRONTE.

Elle y loge encore !

MERLIN.

Oui, vraiment. On est convenu qu’elle achèverait le terme ; et, comme elle a l’esprit faible, elle se met dans une fureur épouvantable quand on lui parle de la vente de cette maison ; c’est là sa plus grande folie, voyez-vous.

GÉRONTE.

Je lui en parlerai d’une manière qui ne lui fera pas de peine. Allons, viens.

MERLIN, à part.

Oh ! pour le coup, tout est perdu.

GÉRONTE.

Tu me fais perdre patience. Je veux absolument lui parler, te dis-je.

 

 

Scène XVIII

 

MADAME BERTRAND, GÉRONTE, MERLIN

 

MERLIN.

Eh bien ! monsieur, parlez-lui donc ; la voilà qui vient heureusement : mais souvenez-vous toujours qu’elle est folle.

MADAME BERTRAND.

Comment ! voilà monsieur Géronte de retour, je pense.

MERLIN, bas, à madame Bertrand.

Oui, madame, c’est lui-même ; mais il est revenu fou. Son vaisseau a péri, il a bu de l’eau salée un peu plus que de raison ; cela lui a tourné la cervelle.

MADAME BERTRAND, bas.

Quel dommage ! le pauvre homme !

MERLIN, bas, à madame Bertrand.

S’il s’avise de vous accoster par hasard, ne prenez pas garde à ce qu’il vous dira ; nous allons le faire enfermer.

Bas à Géronte.

Si vous lui parlez, ayez un peu d’égard à sa faiblesse ; songez qu’elle a le timbre un peu fêlé.

GÉRONTE, bas, à Merlin.

Laisse-moi faire.

MADAME BERTRAND, à part.

Il a quelque chose d’égaré dans la vue.

GÉRONTE, à part.

Comme sa physionomie est changée ! elle a les yeux hagards.

MADAME BERTRAND, haut.

Eh bien ! qu’est-ce, monsieur Géronte ? vous voilà donc de retour en ce pays-ci ?

GÉRONTE.

Prêt à vous rendre mes petits services.

MADAME BERTRAND.

J’ai bien du chagrin, en vérité, du malheur qui vous est arrivé.

GÉRONTE.

Il faut prendre patience. On dit qu’il revient des esprits dans ma maison ; il faudra bien qu’ils en délogent, quand ils seront las d’y demeurer.

MADAME BERTRAND, à part.

Des esprits dans sa maison ! Il ne faut pas le contredire, cela redoublerait son mal.

GÉRONTE.

Je voudrais bien, madame Bertrand, mettre dans votre maison quelques ballots que j’ai rapportés de mon voyage.

MADAME BERTRAND, à part.

Il ne se souvient pas que son vaisseau a péri. Quelle pitié !

Haut.

Je suis à votre service, et ma maison est plus à vous qu’à moi-même.

GÉRONTE.

Ah ! madame, je ne prétends point abuser de l’état où vous êtes.

À part à Merlin.

Mais vraiment, Merlin, cette femme-là n’est pas si folle que tu disais.

MERLIN, bas, à Géronte.

Elle a quelquefois de bons moments, mais cela ne dure pas.

GÉRONTE.

Dites-moi, madame Bertrand, êtes-vous toujours aussi sage, aussi raisonnable qu’à présent ?

MADAME BERTRAND.

Je ne pense pas, monsieur Géronte, qu’on m’ait jamais vue autrement.

GÉRONTE.

Mais, si cela est, votre famille n’a point été en droit de vous faire interdire.

MADAME BERTRAND.

De me faire interdire, moi ! de me faire interdire !

GÉRONTE, à part.

Elle ne connaît pas son mal.

MADAME BERTRAND.

Mais si vous n’êtes pas ordinairement plus fou qu’à présent, je trouve qu’on a grand tort de vous faire enfermer.

GÉRONTE.

Me faire enfermer !

À part.

Voilà la machine qui se détraque. Çà, çà, changeons de propos.

Haut.

Eh bien ! qu’est-ce, madame Bertrand ? êtes-vous fâchée qu’on ait vendu votre maison ?

MADAME BERTRAND.

On a vendu ma maison ?

GÉRONTE.

Du moins vaut-il mieux que mon fils l’ait achetée qu’un autre, et que nous profitions du bon marché.

MADAME BERTRAND.

Mon pauvre monsieur Géronte, ma maison n’est point vendue, et elle n’est point à vendre.

GÉRONTE.

Là, là, ne vous chagrinez point ; je prétends que vous y ayez toujours votre appartement comme si elle était à vous, et que vous fussiez dans votre bon sens.

MADAME BERTRAND.

Qu’est-ce à dire, comme si j’étais dans mon bon sens ? Allez, vous êtes un vieux fou ; un vieux fou, à qui il ne faut point d’autre habitation que les Petites-Maisons ; les Petites-Maisons, mon ami.

MERLIN, à part, à madame Bertrand.

Êtes-vous sage, de vous emporter contre un extravagant ?

GÉRONTE.

Oh ! parbleu, puisque vous le prenez sur ce ton-là, vous sortirez de ma maison ; elle m’appartient, et j’y ferai mettre mes ballots malgré vous. Mais voyez cette vieille folle !

MERLIN, à part, à Géronte.

À quoi pensez-vous de vous mettre en colère contre une femme qui a perdu l’esprit ?

MADAME BERTRAND.

Vous n’avez qu’à y venir ; je vais vous y attendre. Hom ! l’extravagant !

À Merlin.

Hâtez-vous de le faire enfermer : il devient furieux, je vous en avertis.

 

 

Scène XIX

 

GÉRONTE, MERLIN

 

MERLIN, à part.

Je ne sais pas comment je me tirerai de cette affaire.

 

 

Scène XX

 

LE MARQUIS, ivre, GÉRONTE, MERLIN

 

LE MARQUIS.

Que veut donc dire tout ce tintamarre-là ? Vient-on, s’il vous plaît, faire tapage à la porte d’un honnête homme, et scandaliser toute une populace ?

GÉRONTE, bas, à Merlin.

Merlin, qu’est-ce que cela veut dire ?

MERLIN, bas, à Géronte.

Les diables de chez vous sont un peu ivrognes ; ils se plaisent dans la cave.

GÉRONTE, à Merlin.

Il y a ici quelque fourberie ; je ne donne point là-dedans.

LE MARQUIS, à Géronte.

Il nous est revenu que le maître de ce logis vient d’arriver d’un long voyage : serait-ce vous par aventure ?

GÉRONTE.

Oui, monsieur, c’est moi-même.

LE MARQUIS.

Je vous en félicite. C’est quelque chose de beau que les voyages, et cela façonne bien un jeune homme : il faut savoir comme monsieur votre fils s’est façonné pendant le vôtre ; les jolies manières... Ce garçon-là est bien généreux : il ne vous ressemble pas ; vous êtes un vilain, vous.

GÉRONTE.

Monsieur, monsieur !....

MERLIN, bas, à Gérante.

Ces lutins-là sont d’une insolence...

GÉRONTE.

Tu es un fripon.

LE MARQUIS.

Nous avons eu bien du chagrin, bien du souci, bien de la tribulation de votre retour ; je veux dire de votre absence : votre fils en a pensé mourir de douleur, en vérité ; il a pris toutes les choses de la vie en dégoût ; il s’est défait de toutes les vanités qui pouvaient l’attacher à la terre ; richesses, meubles, ajustements. Ce garçon-là vous aime, cela n’est pas croyable.

MERLIN.

Il serait mort, je crois, de chagrin pendant votre absence, sans cet honnête monsieur-là.

GÉRONTE, au marquis.

Hé ! que venez-vous faire chez moi, monsieur, s’il vous plaît ?

LE MARQUIS.

Ne le voyez-vous pas bien sans que je vous le dise ? J’y viens de boire du bon vin de Champagne, et en fort bonne compagnie. Votre fils est encore à table, qui se console de votre absence du mieux qu’il est possible.

GÉRONTE.

Le fripon me ruine. Il faut aller.

Il va pour rentrer chez lui.

LE MARQUIS, l’arrêtant.

Halte-là, s’il vous plaît, je ne souffrirai pas que vous entriez là-dedans.

GÉRONTE.

Je n’entrerai pas dans ma maison ?

LE MARQUIS.

Non ; les lieux ne sont pas disposés pour vous recevoir.

GÉRONTE.

Qu’est-ce à dire ?

LE MARQUIS.

Il serait beau, vraiment, qu’au retour d’un voyage, après une si longue absence, un fils qui sait vivre, et que j’ai façonné, eût l’impolitesse de recevoir son très cher et honoré père dans une maison où il n’y a que les quatre murailles !

GÉRONTE.

Que les quatre murailles ! Et ma belle tapisserie, qui me coûtait près de deux mille écus, qu’est-elle devenue ?

LE MARQUIS.

Nous en avons eu dix-huit cents livres ; c’est bien vendre.

GÉRONTE.

Comment, bien vendre ! une tenture comme celle-là !

LE MARQUIS.

Fi ! le sujet était lugubre ; elle représentait la brûlure de Troie : il y avait là-dedans un grand vilain cheval de bois qui n’avait ni bouche ni éperons : nous en avons fait un ami.

GÉRONTE, à Merlin.

Ah ! pendard !

LE MARQUIS.

N’aviez-vous pas aussi deux grands tableaux qui représentaient quelque chose ?

GÉRONTE.

Oui vraiment ; ce sont deux originaux d’un fameux maître, qui représentent l’enlèvement des Sabines.

LE MARQUIS.

Justement : nous nous en sommes aussi défaits, mais par délicatesse de conscience.

GÉRONTE.

Par délicatesse de conscience !

LE MARQUIS.

Un homme sage, vertueux, religieux comme monsieur Géronte ! Ah ! il y avait là une immodeste Sabine, décolletée, qui... Fi ! ces nudités-là sont scandaleuses pour la jeunesse.

 

 

Scène XXI

 

MADAME BERTRAND, GÉRONTE, LE MARQUIS, MERLIN

 

MADAME BERTRAND.

Ah ! vraiment, je viens d’apprendre de jolies choses, monsieur Géronte ; et votre fils, à ce qu’on dit, engage ma nièce dans de belles affaires.

GÉRONTE.

Je ne sais ce que c’est que votre nièce ; mais mon fils est un coquin, madame Bertrand.

MERLIN.

Oui, un débauché, qui m’a donné de mauvais conseils, et qui est cause...

LE MARQUIS, à Merlin.

Ne nous plaignons point les uns des autres, et ne parlons point mal des absents ; il ne faut point condamner les personnes sans les entendre. Un peu d’attention, monsieur Géronte. Il est constant que si... vous prenez les choses du bon côté... quand vous serez content, tout le monde le sera... D’ailleurs, comme dans-tout ceci il n’y a pas de votre faute, vous n’avez qu’à ne point faire de bruit, on n’aura pas le mot à vous dire.

GÉRONTE.

Allez au diable, avec votre galimatias.

 

 

Scène XXII

 

MADAME BERTRAND, GÉRONTE, LE MARQUIS, MERLIN, LUCILE, CIDALISE, LISETTE[12]

 

Lisette sort de la maison de Géronte, tenant un sac[13] de louis ; elle est suivie de Lucile et de Cidalise, qui traversent la scène, et se retirent.

GÉRONTE.

Mais que vois-je ? mon sac et mes vingt mille francs qu’on emporte.

MADAME BERTRAND.

C’est cette coquine de Lisette et ma nièce.

 

 

Scène XXIII[14]

 

CLITANDRE, GÉRONTE, LE MARQUIS, MERLIN, MADAME BERTRAND

 

GÉRONTE.

Et mon fripon de fils ! ah ! misérable !

CLITANDRE.

Il ne faut pas, mon père, abuser plus longtemps de votre crédulité. Tout ceci est un effet du zèle et de l’imagination de Merlin, pour vous empêcher d’entrer chez vous, où j’étais avec Lucile dans le dessein de l’épouser. Je vous demande pardon de ma conduite passée : consentez à ce mariage, je vous prie : on vous rendra votre argent ; et je promets que vous serez content de moi dans la suite.

GÉRONTE, à Merlin.

Ah ! pendard, tu te moquais de moi !

MERLIN.

Cela est vrai, monsieur.

MADAME BERTRAND.

Lucile est ma nièce ; et si votre fils l’épouse, je lui donnerai un mariage dont vous serez content.

GÉRONTE.

Pouvez-vous donner quelque chose, et n’êtes-vous pas interdite ?

MERLIN.

Elle ne l’est que de ma façon.

GÉRONTE.

Quoi ! la maison...

MERLIN, se touchant le front.

Tout cela part de là.

GÉRONTE.

Ah, malheureux ! Mais... qu’on me rende mon argent, je me sens d’humeur à consentir à ce que vous voulez ; c’est le moyen de vous empêcher de faire pis.

LE MARQUIS.

C’est bien dit ; cela me plaît. Touchez là, monsieur Géronte ; vous êtes un brave homme : je veux boire avec vous : allons nous remettre[15] à table. Cela est heureux que vous soyez venu tout à propos pour être de la noce.

 

[1] Je n’ai trouvé ce mot fort que dans l’édition originale.

[2] Forel avait son cabaret à l’enseigne de l’Alliance. Il était tout près de la porte de l’hôtel des Comédiens.

[3] Scène XX, Gérante dit : Près de deux mille écus. Or il est à croire qu’il faut ici une somme au-dessus de cinq mille francs. Un usurier n’aurait pas prêté 4 800 francs sur un objet qui n’en aurait coûté que 5 000. Il est vrai que plus loin, il est dit 1 800 livres.

[4] Attendez est conforme à l’édition originale. Dans les autres éditions on lit, attendiez.

[5] Quinault, Atys, I, VI.

[6] Ces mots, les apprêts d’une noce prochaine, sont omis dans les éditions modernes ; mais on les trouve dans l’édition originale, dans celle de 1728, et dans celle de 1750.

[7] Je n’ai trouvé ce mot pourtant que dans l’édition originale.

[8] Abordé est conforme a l’édition originale. Dans toutes les autres éditions, on lit arrivé.

[9] Ce mot que se trouve dans l’édition originale et dans celle de 1728 : on l’a supprimé dans les autres éditions.

[10] On ne trouve ce mot si que dans l’édition originale. Dans toutes les autres éditions, on l’a supprimé, en conservant les points de suspension après lutinants. Je pense que c’est une faute : en supprimant le si, les points de suspension deviennent inutiles. J’ai cru devoir conserver la leçon de l’édition originale.

[11] Cette leçon est conforme à l’édition originale et à celle de 1728. Dans les autres éditions, on lit : Il n’y an pas eu moyen, etc.

[12] Lisette qui n’est pas dans l’édition de 1700.

[13] Ce sac doit être de cuir, et d’un volume capable de contenir vingt mille francs en or.

[14] Dans l’édition originale, cette pièce n’est divisée qu’en dix-neuf scènes.

[15] Remettre est conforme à l’édition originale et à celle de 1728. Dans les autres éditions on lit : Allons nous mettre à table.

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