Les Souhaits (Jean-François REGNARD)

Comédie en un acte, et en vers libres.

Représentée sur le Théâtre de Grillon, en 1700.

 

Personnages

 

MERCURE

UNE NOUVELLE MARIÉE

UNE SUISSESSE

UNE FILLE, en cavalier gascon

UN NAIN, en vieillard

L’HOMME de bonne chère

POISSON, comédien de campagne

LA THORILLIÈRE, comédien de campagne

MARS, joué par La Thorillière

VULCAIN, joué par Poisson

VÉNUS

SUITE DE CYCLOPES

 

Le théâtre représente une foire, ou une assemblée de plusieurs personnes de différentes nations. Mercure entre, suivi de tous ceux qui viennent lui demander l’accomplissement de leurs souhaits.

 

 

Marche

 

MERCURE, chantant

 

Venez, venez, peuples divers ;

Accourez à ma voix des bouts de l’univers :

Le dieu qui lance le tonnerre

Remet aujourd’hui dans mes mains

Le bonheur de la terre,

Et le sort de tous les humains.

Ne vous plaignez donc plus des malheurs de la vie,

Mortels ; je veux vous rendre heureux :

Formez tous des souhaits au gré de votre envie ;

Je comblerai vos vœux,

Si pour votre repos ils sont avantageux.

 

 

Scène première

 

UNE NOUVELLE MARIÉE, MERCURE

 

LA MARIÉE.

Je m’offre la première étant la plus pressée.

En vous disant d’abord que je suis mariée,

Vous devinez assez que je viens vous prier

De vouloir me démarier.

Ne rendez point ma demande frivole,

Et, pour le bien commun, changez tous les maris ;

Je vous porte ici la parole

Pour tout le corps des femmes de Paris.

MERCURE.

Je le crois aisément ; mais je me persuade

Que, de leur côté, les époux,

Pour obtenir même grâce que vous,

Vont m’envoyer même ambassade.

LA MARIÉE.

Ils n’en ont pas tant de raisons que nous.

MERCURE.

Comptez-vous bien du temps depuis que l’hyménée

Au sort de votre époux joint votre destinée ?

LA MARIÉE.

Quinze jours ; mais, avant ce choix si malheureux,

J’étais, en moins d’un mois, déjà veuve de deux :

Sitôt que l’un fut mort, par grâce singulière,

Un autre à succéder aussitôt fut admis ;

Celui-ci mort, un autre en sa place fut mis,

Croyant mieux trouver et mieux faire :

Mais, hélas ! j’ai toujours été de pis en pis.

Le premier se trouva brutal jusqu’à l’extrême ;

Le second plus brutal, et très jaloux, de plus ;

L’autre est jaloux, brutal, ivrogne au par-dessus :

Je veux voir si le quatrième

Pourrait avoir quelques vertus,

Sauf à recourir au cinquième.

MERCURE.

Mais pour vous fournir de maris

Seulement pendant une année,

De l’humeur dont vous êtes née,

Vous épuiseriez tout Paris.

LA MARIÉE.

Je veux, pour en trouver un à ma fantaisie,

En changer, si je puis, tous les jours de ma vie.

MERCURE.

Je rebute vos vœux, et j’ai pitié de vous ;

Il vous arriverait, dans votre rage extrême,

Si vous preniez un quatrième,

Qu’il aurait à lui seul tous les défauts de tous,

Et qu’il pourrait encor vous assommer de coups[1],

Et ferait bien, cela ne soit dit qu’entre nous,

Pour vous ôter l’espoir de songer au cinquième.

LA MARIÉE.

Démon sort, en un mot, vous plaît-il d’ordonner ?

MERCURE.

Votre vœu n’est pas impétrable.

Faisant place à quelqu’un qui soit plus raisonnable,

Écoutez le conseil que je vais vous donner.

Air :

Le mariage

Est un hommage

Que chacun à son tour

Peut rendre à l’Amour.

Mais quand un doux veuvage

Assure un heureux sort,

Ce n’est pas être sage

D’affronter de nouveau l’orage,

 

 

Scène II

 

UNE SUISSESSE, UN NAIN, en vieillard, MERCURE

 

LA SUISSESSE, à Mercure.

Vous voyez deux amants dont la taille diffère :

La nature dans l’un prodigua sa matière,

Et dans l’autre elle fut avare de ses biens ;

Cependant, ne pouvant mieux faire,

Nous voulons de l’hymen contracter les liens.

Mais chacun, par avance,

Rit de cette alliance ;

Et je viens vous prier, par un souhait nouveau,

De vouloir bien tous deux nous mettre de niveau.

MERCURE.

Voilà du dieu d’amour l’ordinaire injustice ;

Il se plaît, sous un joug d’airain,

D’asservir bien souvent deux amants de sa main,

Fort différents d’humeur, de taille et de caprice ;

Puis il en rit le lendemain.

LE NAIN.

Je ne sais pas pourquoi dans mon choix on me blâme.

Un grand homme souvent épouse un avorton :

Je puis, par la même raison,

Épouser une grande femme,

Sans crainte du qu’en-dira-t-on.

Je sais qu’elle n’est pas sur ma forme taillée ;

Mais je ne suis pas le premier

Qui prend pour femme, et sans s’en méfier,

Une fille dépareillée.

LA SUISSESSE.

Nous craignons fort que nos enfants

N’aient pas la forme ordinaire :

Si la nature un jour les mesure à leur mère,

Ils pourront être des géants ;

Si d’ailleurs ils tiennent du père,

Les risques n’en sont pas moins grands ;

Ce ne seront que des idées[2],

Ou du moins des nains étonnants,

Et qui n’auront pas deux coudées.

Mais, pour nous égaler dans un tel différend,

Faites-moi plus petite, ou le faites plus grand.

MERCURE.

La raison est choquée aux souhaits que vous faites :

Mariez-vous tels que vous êtes.

À porter des géants ses flancs sont destinés :

Et de là je conclus, sans être philosophe,

Que sa fécondité doit vous fournir assez

Ce qui, de votre part, pourra manquer d’étoffe,

Et vos enfants seront bien proportionnés.

LE NAIN.

Mais cependant, sans vous déplaire,

Cela gâterait-il quelque chose à l’affaire,

Si j’avais sur ma tête encore un pied de plus ?

MERCURE.

Sur ce point laisse agir ta femme :

Si j’en juge aux regards de cette bonne dame,

Tes vœux ne seront point déçus ;

Quand tu seras époux, tu deviendras peut-être

Plus grand que tu ne voudrais être.

À la Suissesse.

Pour vous, écoutez bien ma chanson là-dessus.

Air :

Un mari toujours embarrasse :

Heureuse celle qui s’en passe !

On n’en a pas comme on les veut.

Vous en pourrez trouver qui seront plus de mise :

Mais de mauvaise marchandise

Il ne s’en faut charger que le moins que l’on peut.

 

 

Scène III

 

UN HOMME de bonne chère, ou un buveur, MERCURE

 

L’HOMME de bonne chère.

Vous voyez un garçon qui du bien fait usage,

Assez bien nourri pour son âge ;

Je n’ai pas encore vingt ans,

Et j’espère dans peu profiter davantage.

Cet embonpoint des plus brillants,

Qui fidèlement m’accompagne,

Est pétri de mets succulents,

Et broyé de vin de Champagne.

MERCURE.

La teinture en est bonne, et durera longtemps.

L’HOMME de bonne chère.

Cependant, croiriez-vous ce que je vais vous dire ?

Avec cet embonpoint des autres souhaité,

Souvent je manque de santé.

MERCURE.

Bon ! je crois que vous voulez rire :

Vous n’avez point d’affaire avec la Faculté.

L’HOMME de bonne chère.

Mon plaisir unique est la table ;

Je m’y plais à passer les nuits :

Mais, lorsque trop longtemps j’y suis,

Un désir de dormir m’accable.

En vain, pour le chasser, je fais ce que je puis.

Quand j’ai seulement bu mes neuf ou dix bouteilles,

Certain mal de tête me prend,

Sous moi mon pied est chancelant,

Et j’ai des vapeurs sans pareilles ;

Il me prend un dégoût pour tout ce qu’on me sert,

Plus de faim, plus de soif, plus d’appétit ouvert.

Dans cette affreuse maladie,

Je me traîne à mon lit sans me déshabiller :

Là, je dors sans donner aucun signe de vie ;

Et je demeure en cette léthargie

Jusques au lendemain, sans pouvoir m’éveiller.

MERCURE.

S’il est ainsi, vous êtes bien malade.

Et ce mal vous prend-il bien ordinairement ?

L’HOMME de bonne chère.

Une fois par jour règlement.

MERCURE.

Oui ! vous êtes plus mal qu’on ne se persuade.

L’HOMME de bonne chère.

Je viens vous demander, pour vivre heureusement,

Un meilleur estomac, un ventre plus capable,

Une faim qui s’irrite à table

Et qui puisse porter l’effroi dans tous les plats,

Et surtout une soif que rien ne puisse éteindre.

MERCURE.

Homme, ou tonneau, je ne t’écoute pas ;

Serait-ce t’obliger qu’avancer ton trépas ?

Eh ! de moi tu devrais te plaindre.

Ton souhait est impertinent ;

Cherche une demande meilleure.

Tu crèveras avant qu’il soit un an ;

Et, si j’étais à tes vœux complaisant,

Tu crèverais avant qu’il fût une heure.

L’HOMME de bonne chère.

Quoi ! je n’aurai donc point de vous d’autre raison ?

MERCURE.

À ce propos, écoute ma chanson.

Air :

Ami, je condamne l’usage

De ceux qui mettent tous leurs soins

À voir dans un repas qui boira davantage,

Et qui vivra le moins.

Buvez tant que d’Iris vous perdiez la mémoire,

Vous gagnerez beaucoup ;

Alors je vous permets de boire,

Pour célébrer votre victoire, Encore un coup.

 

 

Scène IV

 

UNE FILLE, en cavalier gascon, MERCURE

 

LE GASCON.

Gadédis, monsieur de Mercure,

Je ne viens point faire de vœux,

Comme font tous ces malheureux ;

J’ai tout reçu de la nature.

Je suis plus noble que le roi,

Et j e ne le cède à personne ;

Ma noblesse est plus vieille et plus pure, je croi,

Que les sources de la Garonne.

J’ai plus d’esprit cent fois qu’il ne me faut ;

Ma taille est des plus à la mode ;

Je ne vois en moi nul défaut ;

Mais trop de valeur m’incommode.

MERCURE.

Oh ! oh ! cet homme a le sang chaud.

En ce temps de désordre, où l’on voit sur la terre

Régner le démon de la guerre,

Vous avez de quoi batailler.

LE GASCON.

D’accord : mais les hivers on ne peut chamailler.

Ce repos m’ennuie et me gêne :

Le sang me bout de veine en veine ;

Je voudrais qu’il me fût permis,

Pour me tenir bien en haleine,

De me battre en duel contre mes ennemis,

Trois fois seulement par semaine[3].

MERCURE.

Vous êtes-vous battu parfois ?

LE GASCON.

Non, ou je mens ;

Mais, certes, je m’en meurs d’envie.

MERCURE.

Ce métier à la longue ennuie,

Lasse, et ne nourrit pas son maître bien longtemps.

LE GASCON.

Lorsque je l’aurai fait dix ans,

Je me reposerai le reste de ma vie.

MERCURE.

Ce souhait est vraiment nouveau,

Et je ne vois rien de si beau

D’aller à tout venant offrir la carte blanche :

Mais, si vous commenciez lundi

Ce jeu digne d’un étourdi,

À peine iriez-vous au dimanche.

LE GASCON.

Vous vous raillez, je crois. Remplissez mon souhait :

Ce m’est un jeu quand je m’exerce

À pousser la quarte et la tierce,

Et faire une passe au collet :

Du sort d’un ennemi je suis toujours le maître ;

Et, dans un combat singulier,

Je force à demander quartier,

Quelque brave que ce puisse être.

MERCURE.

Quelque mortels que soient vos coups,

Je connais, à votre visage,

Que bien des gens voudraient posséder l’avantage

D’en venir aux mains avec vous.

Malgré l’habit qui me cache vos charmes,

Vous ne sauriez m’imposer en ce jour :

Vous vous imaginez être fait pour les armes,

Et vous êtes fait pour l’amour.

LE GASCON.

Il faut donc que je me retranche

Aux exploits que ce dieu m’offrira désormais,

Et que je prenne ma revanche

Sur des cœurs qui n’en pourront mais.

 

 

Scène V

 

POISSON, LA THORILLIÈRE, comédiens de campagne, MERCURE

 

LA THORILLIÈRE.

Avec tous les respects que la divinité

Exige de l’humanité,

Nous venons rendre notre hommage,

Et profiter de l’avantage

Qui par vous nous est présenté.

POISSON.

Seigneur Mercure, en vérité,

En voyant ce noble équipage

Qui vous sert à faire voyage,

On ne vous prendra pas, à moins d’être hébété,

Pour un messager de village ;

Mais cette noble majesté

Qui... je n’en dis pas davantage,

De crainte de prolixité.

MERCURE.

Venons au fait, et point tant de langage.

LA THORILLIÈRE.

Des bords fameux du Pô, jusqu’aux rives du Rhin,

Dans les troupes toujours cherchant un beau destin,

De lauriers éclatants nous avons ceint nos têtes,

Et près du sexe même étendu nos conquêtes.

Le sceptre est souvent en nos mains ;

Et vous voyez en nous, par le fruit de nos peines,

Ce que les Grecs et les Romains

Ont eu de plus grands capitaines.

MERCURE.

Oui ! Mais, s’il est ainsi, comme on n’en peut douter,

Que vous peut-il encor rester à souhaiter ?

LA THORILLIÈRE.

Rassasiés de gloire et de ses dons frivoles,

Comme sont enfin les héros,

Ayant dans l’univers joué les premiers rôles,

Nous cherchons un peu de repos.

L’honneur partout nous accompagne ;

Mais nous sommes d’ailleurs fort dénués de biens,

Car nous sommes comédiens.

POISSON.

Et comédiens de campagne.

MERCURE.

J’aime les gens de cet emploi.

Parlez, que voulez-vous de moi ?

LA THORILLIÈRE.

Vous savez que notre espérance,

Le but de nos travaux, est d’être un jour admis

Dans cette troupe de Paris,

Où l’on vit avec abondance :

On emploie à cela l’argent et les amis.

POISSON.

C’est pour nous le bâton de maréchal de France.

LA THORILLIÈRE.

C’est donc où se bornent nos vœux,

Et ce qui peut nous rendre heureux.

MERCURE.

Pour m’assurer si le vœu que vous faites

Vous est avantageux, ou non,

Il faudrait de ce que vous êtes

Me donner quelque échantillon

Quel rôle faites-vous ?

POISSON.

Jadis dans le comique

Mon camarade et moi nous avions du crédit ;

Mais, pour faire en tout genre admirer notre esprit,

Nous chaussons maintenant le cothurne tragique,

Et je fais le héros des mieux, à ce qu’on dit.

LA THORILLIÈRE.

Pour peu que vous vouliez en passer votre envie,

Nous jouerons un fragment pris d’une tragédie,

Dont les vers, faits par moi, furent très bien reçus :

Elle a nom, les Amours de Mars et de Vénus,

Et ce n’est proprement qu’un trait de parodie

D’une scène d’Iphigénie,

Quand Achille en fureur insulte Agamemnon.

Pour moi, quand je travaille,

J’aime mieux imiter certains auteurs de nom,

Qu’en produisant de moi, ne rien faire qui vaille.

MERCURE.

Vous avez fort bonne raison.

POISSON.

Ordonnez donc, seigneur Mercure,

Que les musiciens, avec leurs violons,

Vous fredonnent une ouverture,

Et dans peu nous commencerons.

 

 

Scène VI

 

VÉNUS, VULCAIN, SUITE DE CYCLOPES

 

Parodie.

VULCAIN.

Assez et trop longtemps ma lâche complaisance

De vos déportements entretient la licence,

Madame ; je ne puis les souffrir plus longtemps ;

Et Mars fait voir pour vous des feux trop éclatants.

VÉNUS.

Ne cesserez-vous point, dans votre humeur farouche,

De m’immoler sans cesse à vos transports jaloux ?

VULCAIN.

Vous immolez ma tête aux malheurs d’un époux,

Et le mal d’assez près me touche.

VÉNUS.

Vous ne méritez pas l’amour qu’on a pour vous.

VULCAIN.

On ne m’abuse point par de fausses caresses ;

Je sais ce que je dois croire de vos discours.

VÉNUS.

Que manque-t-il à vos tendresses ?

Vous avez épousé la mère des Amours.

VULCAIN.

Et c’est là ma douleur amère !

Des Amours vous êtes la mère ;

Et moi, Vulcain, qui suis par malheur votre époux,

J’en devrais être aussi le père, ce me semble :

Cependant, au dire de tous,

De tant d’enfants aucun ne me ressemble ;

Et les mortels, dans leurs discours,

Ne m’appellent jamais le père des Amours.

VÉNUS.

Il serait beau, vraiment, que de votre visage

Mes enfants eussent quelques traits ;

Vous n’avez pas assez d’attraits

Pour leur souhaiter votre image.

Que dirait tout le genre humain,

Si, de notre couche féconde,

Il voyait voler dans le monde

Des Amours forgés par Vulcain ?

VULCAIN.

C’est trop insulter à ma peine.

À son appartement, gardes, qu’on la ramène,

Et qu’on l’empêche d’en sortir.

Deux cyclopes s’emparent de Vénus.

VÉNUS.

Quoi ! vous voulez, par cette violence,

Forcer mon cœur à vous haïr !

VULCAIN.

Vous avez trop longtemps lassé ma patience.

Je parle, j’ai parlé ; c’est à vous d’obéir.

Les deux cyclopes emmènent Vénus.

 

 

Scène VII

 

VULCAIN, seul

 

Faut-il, cruel hymen, que, tout dieux que nous sommes,

Nous ressentions tes coups comme les autres hommes ?

 

 

Scène VIII

 

MARS, VULCAIN

 

MARS.

Un bruit assez étrange est venu jusqu’à moi,

Seigneur ; je l’ai jugé trop peu digne de foi.

On dit, et sans horreur je ne puis le redire,

Qu’exerçant sur Vénus un rigoureux empire,

Et vous-même étouffant tout sentiment d’époux,

Vous voulez l’immoler à vos transports jaloux.

Contre ses volontés par vos soins retenue,

Vous la faites, dit-on, ici garder à vue.

On dit plus ; on prétend que cette dure loi

N’est donnée en ces lieux, n’est faite que pour moi.

Qu’en dites-vous, seigneur ? que faut-il que j’en pense ?

Ne ferez-vous point taire un bruit qui nous offense ?

VULCAIN.

Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins

Ma femme ignore encor mes ordres souverains ;

Et, quand il sera temps qu’elle soit enfermée,

Vous en serez instruit avec la renommée.

MARS.

Et vous pourriez, cruel, la maltraiter ainsi !

VULCAIN.

De vos secrets complots je suis trop éclairci :

Vos discours me font voir ce que j’avais à craindre,

Et vos lâches amours ne sauraient se contraindre.

MARS.

Seigneur, je ne rends point compte de mes amours :

Vénus ignore encor quel en sera le cours ;

Et, quand il sera temps, par vous ou par un autre,

Elle apprendra son sort, et vous saurez le vôtre.

VULCAIN.

Ah ! je sais trop le sort que vous me réservez.

MARS.

Pourquoi le demander, puisque vous le savez ?

VULCAIN.

Pourquoi je le demande ! ô ciel ! le puis-je croire,

Qu’on ose des ardeurs avouer la plus noire ?

Vous pensez qu’approuvant vos feux injurieux,

Je vous laisse achever ce complot à mes yeux ;

Que ma foi, mon honneur, mon amour y consente ?

MARS.

Mais vous, qui me parlez d’une voix menaçante,

Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?

VULCAIN.

Oubliez-vous qui j’aime, et qui vous outragez ?

MARS.

C’est pour le bien commun qu’ici mon zèle brille.

VULCAIN.

Et qui vous a chargé du soin de ma famille ?

Avez-vous sur ma femme acquis des droits d’époux ?

Et ne pourrai-je...

MARS.

Non, elle n’est pas à vous.

En épousant Vénus, cette belle déesse,

Vous saviez que son cœur, sensible à la tendresse,

Ne se refusait pas aux transports les plus doux :

À ces conditions vous fûtes son époux.

Si, depuis, des amants la troupe favorite

A pris chez vous des droits dont votre cœur s’irrite,

Accusez-en le sort et le ciel tout entier,

Jupiter, Apollon, et vous tout le premier.

VULCAIN.

Moi !

MARS.

Vous, qui, dès longtemps, mari doux et docile,

Pour moi seul aujourd’hui devenez difficile :

Vous vous avisez tard de devenir jaloux ;

Et Mars peut, comme un autre, être reçu chez vous.

VULCAIN.

Juste ciel ! puis-je entendre et souffrir ce langage ?

Est-ce ainsi qu’au mépris on ajoute l’outrage ?

Moi, pour le bien commun, j’aurais pris femme exprès,

Et serais seulement époux ad honores !

Des plaisirs du public lâche dépositaire,

Je ferais de l’hymen un trafic mercenaire !

Je ne connais ni dieux, ni mortels favoris ;

Ma femme est à moi seule, et n’en veux qu’à ce prix.

MARS.

Fuyez donc ; retournez dans vos grottes ardentes,

Forger à Jupiter des armes foudroyantes ;

Fuyez. Mais si Vénus ne paraît aujourd’hui,

Malheur à qui verra tomber mon bras sur lui !

VULCAIN.

Je tiens à Jupiter par un nœud qui l’engage

À me mettre à l’abri de votre vaine rage :

Mais, lorsque je voudrai la cacher à vos yeux,

Je percerai le sein des antres les plus creux.

Là, bravant vos efforts, et nageant dans la joie,

Je saurai de vos mains arracher cette proie.

MARS.

Rendez grâce au seul nœud qui retient mon courroux ;

De votre femme encor je respecte l’époux.

Je ne dis plus qu’un mot ; c’est à vous de m’entendre,

J’ai mon amour ensemble et ma gloire à défendre :

Pour aller jusqu’aux lieux que vous voulez percer,

Voilà par quel chemin il vous faudra passer.

 

 

Scène IX

 

VULCAIN, seul

 

Et voilà ce qui doit avancer ma vengeance.

Ton insolent amour aura sa récompense.

Holà, gardes, à moi. Biais tout beau, mon courroux !

Ne précipitons rien.

Aux cyclopes.

Venez, suivez-moi tous.

 

 

Scène X

 

MERCURE, LA THORILLIÈRE, POISSON

 

LA THORILLIÈRE.

Vous voyez maintenant si c’est nous faire grâce

De nous accorder une place

Que le mérite seul peut nous faire espérer.

MERCURE.

Messieurs, je ne sais que vous dire :

Vos talents n’ont pas su sur moi trop opérer.

Le métier d’un tragique est de faire pleurer ;

Et chacun, vous voyant, s’est éclaté de rire.

Retournez en province, et suivez mon avis ;

Là, vous serez admirés et chéris :

Vous n’auriez pas peut-être ici cet avantage.

Il vaut mieux être enfin le premier au village,

Qu’être le dernier à Paris.

POISSON.

Après une telle injustice,

Paris de mes talents ne profitera pas ;

Et je m’en vais, tout de ce pas,

Me faire comédien suisse.

MERCURE.

Mortels, jusqu’à présent nul n’a demandé rien

Que je lui puisse accorder pour son bien

Je vois bien que chacun s’empresse

De requérir, avec grand soin,

Les plaisirs, le bon vin, les honneurs, la richesse :

Mais nul n’a souhaité la vertu, la sagesse ;

Et c’est dont vous avez tous le plus de besoin.

Ne formez donc plus tant de souhaits inutiles :

Les dieux vous trahiraient, s’ils étaient trop faciles.

Sans redouter le sort, mettez tout en sa main :

Riez, chantez, dansez, livrez-vous à la joie ;

Profitez chaque jour des biens qu’il vous envoie ;

Laissez à Jupiter le soin du lendemain.

Les suivants de Mercure forment une, contredanse qui finit la comédie.

 

[1] Ce vers se trouve dans l’édition de 1731 ; mais on l’a retranché dans la plupart des éditions faites depuis. On en ignore la cause.

[2] C’est ainsi qu’on lit dans l’édition de 1731 et dans celle de 1750. Dans les éditions modernes, on lit :

Ce ne seront que des pygmées.

[3] Ces quatre derniers vers sont conformes à l’édition de 1731. Dans l’édition de 1750, le dernier est omis ; et dans les éditions faites depuis on lit :

Je voudrais qu’il me fût permis

De me battre en duel contre mes ennemis,

Pour me tenir bien en haleine.

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