Les Chinois (Jean-François REGNARD - Charles DUFRESNY)

Comédie en quatre actes et un prologue, en prose.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, le 13 décembre 1692.

 

Personnages du Prologue

 

APOLLON

THALIE

UNE PETITE FILLE

UN AUTEUR

UN COMÉDIEN

UNE MUSE

 

La scène est sur le Parnasse.

 

Personnages de la Comédie

 

ROQUILLARD, gentilhomme campagnard

ISABELLE, fille de Roquillard

OCTAVE, comédien italien, amant d’Isabelle

COLOMBINE, suivante d’Isabelle

MARINETTE, suivante d’Isabelle

PIERROT, valet de Roquillard

ARLEQUIN, intrigant

MEZZETIN, intrigant

PASQUARIEL

 

La scène est à la campagne, chez Roquillard.

 

 

PROLOGUE

 

Le théâtre représente le mont Parnasse, sur le sommet duquel est Pégase, sous la figure d’un âne ailé. On entend un concert ridicule, interrompu de temps en temps par l’âne qui se met à braire.

 

 

Scène première

 

APOLLON, THALIE

 

APOLLON.

Qui rend donc Pégase si hargneux ? Apparemment, mademoiselle Thalie, que vous avez oublié de lui donner son avoine aujourd’hui.

THALIE.

Ne vous souvenez-vous pas que ce n’est plus moi qui le panse ? Vous en avez donné la charge aux auteurs ; et depuis ce temps-là, le pauvre animal, hélas ! les os lui percent la peau.

APOLLON.

C’est sa faute. Pourquoi se laisse-t-il monter par le premier venu ?

THALIE.

Il est vrai que c’est la monture banale de tous les regrattiers du Parnasse ; il n’y a pas jusqu’aux femmes qui le font trotter en vers alexandrins ; et je ne sais pas quel diable de train elles le font aller, mais il ne revient jamais à l’écurie qu’il ne soit crevé de coups d’éperon.

APOLLON.

Puisqu’on a mis Pégase sur le pied d’un cheval de louage, c’est aux auteurs qui le louent à le nourrir.

THALIE.

Et comment voulez-vous que les auteurs nourrissent un cheval ? Les pauvres diables ont bien de la peine à se nourrir eux-mêmes. Voyez-vous, dans le temps où nous sommes, on ne s’engraisse guère à mâcher du laurier.

APOLLON.

Ils m’ont promis qu’ils ne feraient plus que de bonnes pièces : il faut espérer qu’ils seront plus gras cet hiver.

THALIE.

Il est vrai que les auteurs et les comédiens sont du naturel des bécasses ; ils n’engraissent point que le froid ne leur ait donné sur la queue. Franchement, ces messieurs-là nous barbouillent terriblement dans le monde ; carie public croit que c’est vous et moi qui leur inspirons toutes les sottises qu’ils mettent sur le théâtre.

APOLLON.

Le public a tort. Mais, à propos de sottises, qu’est-ce qu’une pièce que les comédiens italiens ont affichée ? La comédie des comédiens chinois ? Cette troupe-là est toujours magnifique en titres.

THALIE.

C’est pour l’ordinaire le plus beau de leurs pièces ; et, à vous parler franchement, je crois que celle-ci ne sera point meilleure que les autres : ce n’est pas que, si on se donne la peine de l’écouter jusqu’à la fin, ce qui est assez rare, on pourra peut-être s’y divertir.

APOLLON.

Apparemment que le dernier acte est le meilleur de tous.

THALIE.

Je ne crois pas pour cela qu’il soit bon ; il peut être meilleur que les autres, et ne pas valoir grand’chose. Mais comme les comédiens s’y disent un peu leurs vérités, et se donnent par ci par là quelque petit coup d’étrillé, il pourra être du goût du public, qui mord à la grappe quand il entend dauber un comédien.

APOLLON.

Il est naturel de se réjouir des coups de dent que reçoivent ceux qui nous ont mordus, et je suis bien aise que les comédiens commencent à se rendre justice, et à tourner contre eux-mêmes les traits dont ils ont piqué les autres ; car enfin il n’y a point de profession qui ait échappé à leur satire ; procureurs, médecins, magistrats...

THALIE.

Vraiment, ils ont bienfait pis, ils n’ont pas même respecté les empereurs romains ni les maîtres à danser.

 

 

Scène II

 

APOLLON, THALIE, UNE MUSE

 

LA MUSE.

Il y a une petite fille qui demande à parler à Apollon.

 

 

Scène III

 

UNE PETITE FILLE, APOLLON, THALIE

 

LA PETITE FILLE.

N’est-ce pas vous, monsieur, qui êtes le seigneur de ce village-là, et qui vous appelez Apollon ?

APOLLON.

Oui, belle mignonne. Qu’y a-t-il pour votre service ?

THALIE.

Voilà un tendron qui ne serait pas mauvais pour remeubler le Parnasse, à la place de quelque Muse surannée.

LA PETITE FILLE.

Je me suis échappée de chez nous pour vous faire une prière. J’aime la comédie italienne à la folie, et ma bonne maman ne veut pas m’y mener.

THALIE.

C’est une folle. Il faut y aller sans elle ; vous ne serez pas la première.

APOLLON.

Votre mère a tort, ma belle enfant, de vous priver du plaisir le plus agréable et le plus innocent qu’il y ait aujourd’hui.

THALIE.

Assurément, Si j’étais mère, j’aimerais mieux que ma fille allât tout un hiver à la comédie, qu’une fois au bois de Boulogne pendant la sève du mois de mai.

LA PETITE FILLE.

Oh ! monsieur, je ne suis pas encore assez grande pour aller au bois de Boulogne ; je ne vais encore que sur le rempart.

APOLLON.

La comédie forme l’esprit, élève le cœur, ennoblit les sentiments : c’est le miroir de la vie humaine, qui fait voir le vice dans toute son horreur, et représente la vertu avec tout son éclat. Le théâtre est l’école de la politesse, le rendez-vous des beaux-esprits, le piédestal des gens de qualité. Une petite dose de comédie, prise à propos, rend l’esprit des dames plus enjoué, le cœur plus tendre, l’œil plus vif, et les manières plus engageantes, C’est le lieu où le beau sexe brille avec le plus d’éclat.

LA PETITE FILLE.

Oh ! je prétends bien y briller comme une autre quand je serai grande.

APOLLON.

Mais quelle raison votre mère a-t-elle pour ne pas vous mener aux Italiens ?

LA PETITE FILLE.

Elle dit qu’il y a quelquefois des paroles un peu libres ; mais ce qui me fait endêver, c’est qu’elle ne laisse pas d’y aller tous les jours.

THALIE.

Il y a tout plein de mères de ce naturel-là ; ce sont des affamées qui n’en veulent que pour elles.

APOLLON.

Je ne sais pas quels peuvent être ces mots libertins qui effarouchent la maman ? Ne vous a-t-elle pas dit quelques-uns de ces vilains mots-là ?

LA PETITE FILLE.

Oh dame ! elle ne les dit devant moi qu’à bâtons rompus : elle dit seulement que les Italiens sont des drôles qui nomment toutes les choses par leurs noms. Par exemple, elle dit qu’ils appellent un homme marié... d’un certain mot que je n’oserais dire.

THALIE.

Cocu, peut-être ?

LA PETITE FILLE.

Vous l’avez dit.

APOLLON.

Et votre mère se scandalise de ce mot-là ?

LA PETITE FILLE.

Assurément. Oh dame ! c’est qu’elle dit que c’est une injure qui regarde autant mon papa que les autres.

THALIE.

C’est que votre mère ne sait pas sa langue. Dans le nouveau dictionnaire, imprimé à Paris, ces mots-là sont synonymes, cocu marié, marié cocu ; cela s’appelle jus vert, vert jus.

LA PETITE FILLE.

Pour moi, je n’entends point de mal là-dessous ; mais quoi qu’il en soit, je vous prie, monsieur Apollon, vous qui êtes le maître des comédiens, de leur dire qu’ils ne mettent plus de ces vilains mots-là, afin que les filles y puissent aller, et que ma mère n’ait plus de prétexte de me laisser au logis, tandis qu’elle va à la comédie. Écoutez, c’est l’intérêt des comédiens que nous allions à leurs pièces : ce sont de jolies filles comme moi qui font venir les garçons à la comédie.

THALIE.

Oh ! pour cela, mademoiselle a raison : une femelle dans une loge attire les mâles de bien loin ; c’est l’appât dans la souricière.

APOLLON.

Je vous assure, la belle, que désormais les mères seront contentes, et que je vais, de ce pas, vous mener avec moi chez les Italiens, où j’assemblerai les comédiens, et je leur ordonnerai de rayer de leurs comédies tous les mots trop éveillés, et notamment tous les cocus qu’il y aura.

THALIE.

Ne vous avisez pas de cela, monsieur. Si les comédiens rayaient de leurs comédies tous les cocus, ils balafreraient peut-être le père de mademoiselle, et pour lors ils auraient sur le dos deux personnes au lieu d’une.

LA PETITE FILLE.

Ah ! que vous me faites de plaisir ! L’hôtel de Bourgogne va regorger de monde, et je vais annoncer ce changement-là à ma mère et à toutes les femmes et filles du quartier.

THALIE.

Donnez-vous-en bien de garde. Pour une femme qui aime la reforme, il y en a mille qui ne la sauraient souffrir ; et au lieu de faire venir du monde, vous désachalanderiez le théâtre.

 

 

Scène IV

 

THALIE, APOLLON, UN COMÉDIEN, UN AUTEUR

 

L’AUTEUR, tirant par la main le comédien, qui est à moitié habillé.

Non, monsieur, vous ne jouerez pas ma pièce aujourd’hui, et je vais vous le faire défendre par la Muse de la comédie.

LE COMÉDIEN.

Il n’y a Muse qui tienne : la dépense est faite, l’argent reçu à la porte, il faut sauter le bâton.

 

 

Scène V

 

THALIE, APOLLON, L’AUTEUR

 

L’AUTEUR, aux pieds de Thalie.

Ah ! mademoiselle Thalie, miséricorde ! Ils veulent représenter aujourd’hui ma comédie malgré moi, et j’ai vu entrer plus de cent personnes dans le parterre qui la trouvent déjà mauvaise.

THALIE.

Cent personnes ! Pourvu que le reste la trouve bonne, les rieurs seront encore de votre côté.

L’AUTEUR.

Je ne demande que huitaine pour tout délai.

THALIE.

Mais dans huit jours, croyez-vous en être quitte à meilleur marché ?

L’AUTEUR.

Assurément : j’attends des amis de la campagne, qui m’ont promis de rire, même aux plus faibles endroits.

THALIE.

À vous entendre parler, monsieur l’auteur, je parierais que votre pièce ne vaut pas grand’chose. 

L’AUTEUR.

Hélas ! j’ai toujours cru jusqu’à présent que c’était la meilleure comédie du monde ; mais depuis que les chandelles sont allumées, j’y vois mille défauts que je n’y avais pas remarqués. Ah ! ah ! je n’en puis plus, le cœur me manque.

THALIE.

Allons, allons, courage ; serrez-vous le nez, et avalez la médecine.

L’AUTEUR.

Ma comédie n’est pas même achevée ; il n’y en a que quatre actes de faits.

THALIE.

Pourvu qu’il n’y ait que ce défaut-là, vous n’êtes pas à plaindre. C’est moi qui fais les lois de la comédie, et j’ordonne que ce prologue-ci passera pour un acte.

L’AUTEUR.

Ah ! maudite comédie, tu seras cause de ma mort.

 

 

Scène VI

 

THALIE, au parterre

 

Messieurs, vous voyez bien que ce poète-ci n’a pas besoin de fort hiver. Si vous le carillonnez selon votre bonne et louable coutume, je vous le garantis défunt dans un quart d’heure : c’est à vous de voir si vous voulez charger votre conscience d’un poéticide.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

ROQUILLARD, PIERROT

 

ROQUILLARD.

Certes, nul huissier, tant à verge qu’à cheval, n’oserait avoir regardé la porte de ce mien château : il fut de tout temps le cimetière des sergents. Feu mon trisaïeul, Matthieu Roquillard, d’un seul coup d’arquebuse, a mis bas cinq recors et deux procureurs-fiscaux.

PIERROT.

Diantre ! tout le pays lui eut bien de l’obligation ; car un de ces animaux-là fait plus de dégât dans une province, que douze bêtes puantes dans une garenne. Mais que veut dire cette belle architecture ? Cela flaire diablement la noce. Au moins, ne vous avisez pas de faire cette sottise-là.

ROQUILLARD.

Et la raison ?

PIERROT.

C’est que le mariage ne sied pointa une carcasse décharnée comme la vôtre ; et tout franc, vous êtes trop vieux pour faire souche.

ROQUILLARD.

Sais-tu bien que dans la famille des Roquillard les mâles n’entrent en vigueur que vers les soixante-dix ans ? Quand mon père me fabriqua, il en avait septante-quatre, et ma mère octante-huit.

PIERROT.

On voit bien, monsieur, que vous avez été engendré de deux vieilles rosses ; vous avez des salières sur les yeux à y fourrer le poing.

ROQUILLARD.

Tais-toi ; j’ai autre chose en tête que de répondre à les sottises. C’est ma fille Isabelle que je veux marier aujourd’hui.

PIERROT.

Oh ! pour ce mariage-là, j’y baille mon autorité, elle plus tôt c’est le meilleur : il ne faut pas garder une fille passé quinze ans ; il y a trop de déchet, et cette monnaie-là est diantrement sujette au décri.

ROQUILLARD.

Tu vois aussi que je mets les fers au feu. J’attends journellement un gentilhomme de campagne, un docteur, un major et un comédien français, tous partis sortables pour ma fille, selon qu’il m’a été raconté ; car je ne les ai point encore vus.

PIERROT.

Pensez, monsieur, que vous ne lui baillerez pas tous les quatre à la fois ; c’est trop pour un enfant.

ROQUILLARD.

Outre ce, Isabelle a quelque bon vouloir pour un quidam nommé Octave, comédien italien de sa vacation.

PIERROT.

Fi ! monsieur, ne donnez point votre fille à cette nation-là : avec eux les mariages ne tiennent point ; on dit qu’ils en font de nouveaux à chaque comédie qu’ils jouent.

ROQUILLARD.

Ce néanmoins, je me sens de la propension pour le jeune homme ; et dès mon premier âge j’ai pourchassé l’accointance de messieurs du théâtre, pour ce qu’ils sont volontiers courtois et joviaux.

PIERROT.

Si vous m’aviez averti seulement huit jours plus tôt que vous vouliez vous défaire d’Isabelle, je m’en serais accommodé avec vous ; mais j’ai commencé une fille d’un autre côté.

ROQUILLARD.

Comment donc ?

PIERROT.

Oui, monsieur ; c’est une fille qui a plus de vingt mille écus, et je suis déjà à moitié marié.

ROQUILLARD.

Est-il possible ?

PIERROT.

Assurément. Tenez, monsieur, pour faire un mariage tout entier, il faut, en premier lieu, que le garçon le veuille ; en second lieu, que la fille y consente : or, je suis le garçon, j’ai déjà baillé mon consentement ; ainsi, vous voyez que c’est un mariage à moitié fait.

ROQUILLARD.

Certes, voilà une affaire bien avancée ! Mais va-t’en dire à ma fille qu’elle se prépare de son côté.

 

 

Scène II

 

PIERROT, seul

 

Il n’y a que faire de l’avertir : une fille est toujours prête quand c’est pour le mariage.

 

 

Scène III

 

OCTAVE, ARLEQUIN, MEZZETIN

 

Octave est instruit qu’il doit arriver un chasseur, un capitaine et un docteur chinois, pour demander Isabelle en mariage ; il détermine Arlequin et Mezzetin à se déguiser en ces différents personnages, et à les tourner en ridicule, pour dégoûter le père, et faire tomber son choix sur lui. Cette scène est toute italienne.

 

 

Scène IV

 

PASQUARIEL, PIERROT, MARINETTE

 

Cette scène est encore italienne et étrangère au sujet de la pièce. Elle consiste en jeux de théâtre et lazzis italiens entre Pierrot et Pasquariel, qui sont amoureux l’un et l’autre de Marinette. Leur rivalité et leurs querelles font l’objet de cette scène.

 

 

Scène V

 

ISABELLE, COLOMBINE

 

ISABELLE.

Bon ! bon ! le mariage ! voilà encore quelque chose de beau ! Ne me parle jamais de cette sottise-là. Dis-moi, Colombine, ai-je bien placé mes mouches ? Me trouves-tu coiffée du bel air ?

COLOMBINE.

Il est bien question aujourd’hui de mouches et de fontanges ! Voyez-vous toutes ces pyramides-là ? Ce sont de beaux bouchons à un cabaret où l’on meurt de soif. L’essentiel pour une fille, c’est un mari, et un mari dans toutes ses circonstances.

ISABELLE.

Ah ! ah ! que tu es folle ! Colombine, que lu es folle ! Tu crois donc que je me soucie d’un homme ? Je te jure que je n’ai point la moindre envie d’être mariée. À la vérité, je suis bien lasse d’être fille, mais j’espère que cela se passera.

COLOMBINE.

Oui, cela se passera avec un mari. Franchement, le métier de fille est bien ennuyeux, quand on veut le faire avec honneur. Je sais ce qu’il m’en coûte tous les jours pour conserver le peu de réputation qui me reste.

ISABELLE.

Que veux-tu donc dire ?

COLOMBINE.

Mon dieu ! je m’entends bien. Il y a des saisons dans l’année terriblement rudes à passer. Quand j’entends chanter l’alouette, ma vertu est à fleur de corde ; et c’est une saison bien chatouilleuse que le printemps.

ISABELLE.

Tu te moques, Colombine : c’est la saison qui me fait le plus de plaisir ; le beau temps-revient...

COLOMBINE.

Mais les officiers s’en vont à la guerre.

ISABELLE.

La campagne rit.

COLOMBINE.

Oui, et Paris pleure.

ISABELLE.

Les arbres reverdissent.

COLOMBINE.

Et les filles sèchent sur pied. Je parie que c’est dans ce temps-là que vous êtes le plus dégoûtée de votre emploi de fille.

ISABELLE.

Si j’en suis dégoûtée, c’est que les femmes aiment naturellement le changement ; et si je me suis lassée d’être fille, je me lasserai encore plus d’être mariée.

COLOMBINE.

D’être mariée ! Vous voulez donc l’être ?

ISABELLE.

Je ne dis pas cela ; mais si l’envie m’en venait par hasard (on dit que cela prend tout d’un coup), dis-moi, en conscience, comment faut-il qu’un mari soit fait pour être joli ? Tu sais que je ne me connais pas bien en hommes.

COLOMBINE.

Si fait bien, moi. Il faut qu’il soit pâle, fluet, débile et raccourci, comme ces petits échantillons de magistrature, qui n’auraient pas la force de porter leurs robes sans l’aide de deux grands laquais.

ISABELLE.

Oh ! fi ! fi ! Cela est trop colifichet pour un mari.

COLOMBINE.

C’est que vous ne vous connaissez pas en hommes. Vous voudriez peut-être de ces bourgeois renforcés de l’ancien collège, moitié noblesse, moitié roture, ou de ces gros commis... là... de ces ballots vivants qui entrent et sortent de la douane sans rien payer.

ISABELLE.

Pour ceux-là, je les trouve trop matériels.

COLOMBINE.

La pauvre enfant ! elle ne se connaît pas en hommes.

ISABELLE.

Colombine, tu es une coquine. Tu ne me parles point de ce qui me paraît le plus fripon en amour. Est-ce que tu n’as jamais vu l’hiver, à la comédie, ces jeunes officiers toujours brillants, qui font sans cesse le carrousel autour des actrices jolies ?

COLOMBINE.

La pauvre enfant ! elle ne se connaît pas en hommes.

ISABELLE.

Pour ceux-là ils sont faits exprès pour mon humeur ; ils font toujours quelques singeries ; ils chantent, ils cabriolent, ils se battent quelquefois pour rire, et se baisent après devant tout le monde : enfin, quand je les vois sur le théâtre, ils me divertissent cent fois plus que la comédie.

COLOMBINE.

Je vous en aurais bien proposé de cette manufacture-là ; mais...

ISABELLE.

Quoi ! mais.

COLOMBINE.

Mais il vous faut un mari pour toute l’année, et ces messieurs-là ne servent que par quartier ; encore n’est-ce pas auprès de leurs femmes.

On sonne du cor.

J’entends du bruit. Apparemment que voilà l’amant chasseur qui entre en danse.

 

 

Scène VI

 

MEZZETIN, avec une bandoulière de gibier, un grand cor, et traînant un bouc par les cornes, ISABELLE, COLOMBINE

 

MEZZETIN.

Mademoiselle, je suis l’écuyer de monsieur le baron de La Dindonnière ; il vous envoie cette bête-là, en attendant qu’il vienne lui-même.

ISABELLE, à part.

Si le maître est aussi bien fabriqué que l’écuyer, voilà de quoi faire un bel attelage.

MEZZETIN.

On dit comme ça qu’il doit bientôt chasser sur vos terres. La chasse sera bonne dans ce canton-là, car je crois que personne n’y a encore chassé.

COLOMBINE.

Ma maîtresse est une terre conservée ; j’en réponds, et je suis le garde des plaisirs.

MEZZETIN.

Dame ! mon maître est un cadet bien découplé. Vous me voyez... il est encore... quasi mieux fait que moi.

On sonne du cor.

Tenez, le voilà.

 

 

Scène VII

 

ARLEQUIN, en baron de La Dindonnière, ISABELLE, COLOMBINE, DEUX VALETS de chiens, avec des cors

 

ARLEQUIN, donnant du cor.

Ho ! ho ! Gerfaut, Briffaut, Miraut, Marmiteau ! ho ! ho ! ho !

À Isabelle.

Mademoiselle, quand on chasse une jolie bête comme vous, on n’a pas besoin de chiens pour découvrir où vous êtes ; il est aisé de vous suivre à la piste, et le fumet de vos appas porte au nez de plus de cinq cents pas à la ronde.

Il donne du cor.

ISABELLE.

Monsieur, je n’aime pas qu’où fasse l’amour à son de trompe, et vous faites un peu trop de bruit pour prendre les lièvres au gîte.

ARLEQUIN.

Vous moquez-vous ? Je suis le gentilhomme de France le plus discret ; je sais qu’il faut du mystère en amour, et c’est pour cela que j’ai laissé ma meute dans votre antichambre.

COLOMBINE.

Ah ! mes pauvres meubles ! Vraiment, je m’en vais bien faire sauter tous les chiens par la fenêtre.

ARLEQUIN.

Ne t’y frotte pas, m’amie ; ce sont des gaillards qui n’ont aucune considération pour le sexe.

ISABELLE.

Ah ! mon Dieu, Colombine, le vilain homme !

ARLEQUIN.

Vous êtes charmée de ma personne, n’est-ce pas ?

Il montre un dindon qu’il porte sur le poing.

Quand j’ai ce compère-là sur le poing, je ne manque guère ma proie. Nous avons dans notre famille le vol des filles et du dindon.

COLOMBINE.

Les filles de ce pays-ci ne se prennent pourtant pas avec des poulets d’Inde ; quelquefois avec une fricassée de poulets, donnée à propos, je ne dis pas que non.

ARLEQUIN, à Isabelle.

Votre chambrière a de l’esprit : je la retiens pour être mon premier piqueur.

COLOMBINE.

Ah ! monsieur, vous me faites trop d’honneur ; je ne sais pas piquer.

ARLEQUIN.

Oh ! que cela ne te mette pas en peine, on te montrera.

ISABELLE.

Mais, monsieur, vous ne parlez que de chasse ; est-ce que vous n’avez pas d’autre occupation ?

ARLEQUIN.

Oh ! que si ; j’aime l’étude passionnément ; je me renferme tous les matins dans mon cabinet avec mes chiens et mes chevaux.

ISABELLE.

La compagnie est savante.

ARLEQUIN.

L’après-dînée, je monte ma jument poil d’étourneau, pour brossailler dans la forêt ; et le lendemain, pour être de meilleur matin au bois, je me couche pour l’ordinaire tout botté et éperonné.

ISABELLE.

Tout botté et éperonné !

ARLEQUIN.

Oh ! que cela ne vous mette pas en peine ; nous ne nous toucherons point : mon lit a vingt-cinq pieds de diamètre, et ce n’est pas trop pour coucher deux personnes et une meute de cinquante chiens courants.

ISABELLE.

Quoi ! monsieur, si je vous épouse, tous ces chiens-là coucheront avec moi ?

ARLEQUIN.

Oh ! non, pas tous : j’en choisirai une vingtaine des moins galeux.

COLOMBINE.

Je suis votre très humble servante : la nuit, ils pourraient bien prendre ma maîtresse pour une biche, et la dévorer.

ARLEQUIN, à Colombine.

Tais-toi ; j’ai bien plus de risques à courir qu’elle. Quand nous serons mariés, elle pourrait bien me changer en cerf comme Actéon ; et mes chiens ne feraient plus qu’un morceau de ma personne.

On donne du cor ; les chiens viennent sur le théâtre, courant après un sanglier.

COLOMBINE.

Ah ! mademoiselle, un sanglier qui est entré ici !

Elles s’enfuient.

La chasse du sanglier fait le divertissement du premier acte.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

ARLEQUIN, MEZZETIN

 

Cette scène est italienne, et consiste en jeu de théâtre. Les deux fourbes se réjouissent du succès de leur fourberie, et Arlequin se propose de reparaître bientôt déguisé en docteur chinois.

 

 

Scène II

 

ROQUILLARD, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Eh bien ! monsieur, n’êtes-vous pas charmé de votre prétendu gendre, monsieur le baron de La Dindonnière ? Par ma foi, il faudrait que vous fussiez fou pour lui donner votre fille ; j’aimerais autant lui faire épouser un chenil tout entier...

ROQUILLARD.

Certes, il est mal avenant de sa personne, et j’en ai regret ; car moi et mes ancêtres avons toujours chéri la chasse et les chasseurs. J’ai dans ma bibliothèque plus de cent bois de cerf, rangés par ordre chronologique, avec les relations historiques de la prise d’iceux.

COLOMBINE.

Diantre ! voilà de beaux titres de noblesse, cent bois de cerf dans une famille ! sans ceux qu’on y a introduits, et dont on n’a pas tenu de registre.

ROQUILLARD.

Le malencontreux visage que ce baron de La Dindonnière ! Encore faut-il à ma fille un peu d’accointance, et cet homme-là serait toujours à brosser les bois.

COLOMBINE.

Ce ne serait pas là le plus mauvais de l’affaire. Tandis qu’un mari court les bois, une femme peut chasser de son côté. Le meilleur gibier n’est pas toujours dans les forêts ; il y a telle bête à Paris que j’aimerais mieux avoir prise que vingt sangliers. C’est un friand morceau pour une femme qu’une hure de caissier bien gras.

ROQUILLARD, s’adoucissant.

En sorte donc, Colombine, que cet homme-là n’est point de ton goût ?

COLOMBINE.

Non, ma foi ; et toute servante que je suis, je n’en voudrais ni pour or ni pour argent.

ROQUILLARD.

Et moi, comment me trouves-tu ? M’aimerais-tu mieux que lui ?

COLOMBINE, le caressant.

Mille fois. Vous êtes fleuri, mûr, belle barbe, le cuir doux et bien corroyé. Bon ! bon ! il y a bien de la comparaison !

ROQUILLARD.

La coquine ! je l’aime, que j’en suis fou. Bai... bai... baise-moi, friponne.

COLOMBINE.

Oui, monsieur, que je vous baise ! Il y a je ne sais combien que vous m’amusez ; vous dites toujours que vous m’épouserez, et vous savez la peine que je prends à vous servir.

ROQUILLARD.

Il faut se donner patience ; tu es encore jeune.

COLOMBINE.

Une fille, pendant ce temps-là, ne laisse pas de s’user ; c’est comme un carrosse, qui dépérit autant sous la remise qu’à rouler.

ROQUILLARD.

Va, va, ma bouchonne, console-toi ; si je ne t’épouse pas, je te laisserai quelque chose en mourant.

COLOMBINE.

Dépêchez-vous donc, monsieur ; car j’ai bien de l’impatience de gagner une petite somme d’argent, afin d’avoir le moyen d’être honnête fille jusqu’à la fin de mes jours.

 

 

Scène III

 

ROQUILLARD, COLOMBINE, PIERROT

 

PIERROT.

Monsieur, il y a là-dedans un homme qui est habillé comme la porte d’un jeu de paume. Il demande à épouser votre fille ; lui baillerons-nous ?

ROQUILLARD.

Doucement, doucement ; ces affaires-là demandent délibération.

À Colombine.

C’est apparemment le docteur dont je t’ai parlé.

PIERROT.

Dame ! monsieur, il faut que le mal le presse bien fort ; car il est venu en poste, et il dit qu’il veut se marier de même.

ROQUILLARD.

Il ne faut pas prendre la poste pour venir au mariage ; c’est un gîte où l’on arrive toujours assez tôt.

PIERROT.

Cela est vrai, et ceux qui vont si vite sont comme ces chevaux fringants qui n’ont que la première journée dans le ventre.

 

 

Scène IV

 

ARLEQUIN, ROQUILLARD, COLOMBINE

 

On apporte un cabinet de la Chine, dans lequel est Arlequin, en docteur chinois.

ARLEQUIN, à la cantonade.

Taisez-vous, canaille ignorante et indocile ; je veux me marier, moi ; oui, je veux me marier. Ils n’ont autre chose à me dire : Monsieur le docteur, prenez garde à vous ; vous êtes perdu, si vous faites cette folie-là ; la femme est le précipice de l’homme. Taisez-vous, vous dis-je ; vous êtes des ânes ; vous ne le savez que par expérience, moi je le sais par science : Quidquid utrique datur, commune locatur. Je vous le prouve en français.

La lune est un astre commun ;

Ce qui dépend d’elle est tout un :

La femme dépend de la lune ;

Ergò toute femme est commune.

Je n’ai que faire de vos conseils : Jacta est alea. Le dé est sorti du cornet ; il y a longtemps que j’ai fait germer ce mariage sur ma tête.

Sic volo, sic jubeo ; sit pro ratione voluntas.

ROQUILLARD.

Monsieur...

ARLEQUIN.

Je sais bien que le père est un sot ; mais je lui ai donné ma parole.

ROQUILLARD.

Hé ! monsieur...

ARLEQUIN.

Je n’ignore pas que la fille ne soit une fieffée coquette ; mais, dès le lendemain de la noce, je la fais mettre aux Magdelonettes.

COLOMBINE.

Monsieur, monsieur...

ARLEQUIN.

Je suis persuadé que la suivante est une carogne ; mais je lui donnerai tant de coups d’étrivières...

ROQUILLARD et COLOMBINE.

Monsieur, monsieur...

ARLEQUIN, à Roquillard.

Ah ! Si vales, bene est ; ego quidem valeo. N’êtes-vous pas monsieur Roquillard ?

ROQUILLARD.

Oui, monsieur ; il y a plus de soixante ans.

ARLEQUIN.

S’il est ainsi, écoutez-moi, beau-père. Avant que d’entrer en matière, combien avez-vous de filles à me donner ?

ROQUILLARD.

Comment donc ! est-ce qu’il faut plusieurs filles pour faire une femme ?

ARLEQUIN.

Vous ne savez donc pas que je suis philosophe, orateur, médecin, astrologue, jurisconsulte, géographe, logicien, barbier, cordonnier, apothicaire ? en un mot, je suis omnis homo, c’est-à-dire un homme universel.

COLOMBINE.

Eh bien ! monsieur, ne vous fâchez pas ; votre femme sera universelle.

ARLEQUIN.

Je sais tout ce qu’on peut savoir dans les sciences et dans les arts : je sais danser, voltiger, pirouetter, cabrioler ; jouer à la paume, au ballon ; lutter, escrimer, pousser d’estoc et de taille ; mais où j’excelle le plus, c’est en musique et en machines de théâtre.

COLOMBINE.

Quoi ! monsieur le docteur, vous savez aussi la musique ?

ARLEQUIN.

Bon ! je compose des opéras, il y a plus de cinquante ans : c’est moi qui ai fait le carillon de la Samaritaine. Je m’en vais vous faire voir un échantillon de ma science.

 

 

Scène V

 

ARLEQUIN, ROQUILLARD, COLOMBINE, LA RHÉTORIQUE, MEZZETIN, en pagode

 

Le cabinet de la Chine s’ouvre ; on en voit sortir la Rhétorique et une grosse pagode.

ROQUILLARD.

Diable ! voilà qui est joli ! Qu’est-ce que cela signifie, monsieur ?

ARLEQUIN.

Cela, monsieur ? c’est la Rhétorique chantante.

ROQUILLARD.

Faites-la un peu venir ; je serais bien aise de l’entendre.

ARLEQUIN.

Venez çà, madame la Rhétorique : dites-nous qui est-ce qui persuade davantage en amour.

LA RHÉTORIQUE chante.

Par mes discours doux et flatteurs,

Je porte l’amour dans les cœurs,

Et j’attendris la plus cruelle.

Mais, à parler de bonne foi,

L’argent, pour réduire une belle,

Est encor plus puissant que moi.

ARLEQUIN.

Air : De mon pot, je vous en réponds.

Voulez-vous, en moins d’un jour,

Être heureux en amour ?

Laissez les fleurs de rhétorique ;

Le chemin en serait trop long :

Avec l’or, je vous en réponds ;

Mais sans cela, non, non.

Dites-nous à présent où va coucher un mari, dans le zodiaque, la première nuit de ses noces ?

LA RHÉTORIQUE chante.

Le soleil vagabond jamais ne se repose ;

Il va toujours de maison en maison.

Que de maris feraient la même chose

S’il leur était permis de changer de prison !

Mais d’un mari la demeure est certaine ;

Quelque chemin qu’il prenne,

Qu’il aille ou qu’il vienne,

Son ascendant

Toujours l’entraîne

Loger au croissant.

ARLEQUIN.

Air : De mon pot, je vous en réponds.

Il va coucher tout de go

Au signe du virgo.

Mais dans la seconde journée,

Le capricorne est sa maison.

De cela, je vous en réponds ;

Mais du virgo, non, non.

ROQUILLARD.

Qu’est-ce que signifie cette figure là-bas ?

ARLEQUIN.

C’est une pagode.

ROQUILLARD.

Une pagode ! Qu’est-ce que c’est qu’une pagode ?

ARLEQUIN.

Une pagode est... une pagode. Que diable voulez-vous que je vous dise ?

ROQUILLARD.

Mais à quoi est-elle propre ? Sait-elle faire quelque chose ?

ARLEQUIN.

Elle chante aussi. Je vais vous la faire venir.

MEZZETIN, en pagode, chante.

Je viens exprès du Congo, ho, ho, ho !

Pour boire à tirelarigot

Du vin de Normandie ;

Car dans ce temps-ci, hi, hi, hi !

Rouen vaut mieux que Tessy.

Quoique Paris soit charmant, han, han, han !

J’en partirais à l’instant,

Si l’on vendait les filles,

Par faute de raisin, hin, hin, hin !

Aussi cher que le vin.

On remporte Mezzetin.

 

 

Scène VI

 

ARLEQUIN, ROQUILLARD, COLOMBINE

 

ROQUILLARD.

Voilà qui est admirable ! Et qu’est-ce que signifient toutes ces différentes figures-là ?

ARLEQUIN.

C’est la rhétorique dansante. Je vais vous la faire danser avec toute sa suite.

La Rhétorique dansante, figurée par Pasquariel, accompagnée de quatre sauteurs, fait un ballet de postures ; ce qui forme le divertissement du second acte.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

ISABELLE, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Je vous dis encore une fois, mademoiselle, que vous ne sauriez mieux faire, et qu’il faut nous en tenir à notre comédien italien.

ISABELLE.

Je crois que tu as raison. Je me sens toutes les dispositions à devenir bonne comédienne : j’ai l’esprit à toute main ; je serai prude quand je voudrai, coquette quand il me plaira, fière avec les bourgeois, traitable avec l’homme de qualité ; enfin, il y aura bien du malheur si je ne contente le public.

COLOMBINE.

Oh ! le public est un compère qui n’est pas aisé à chausser :on ne sait pas comment faire aujourd’hui pour gagner sa bienveillance. Je sais bien qu’une jolie personne comme vous a plus de facilité qu’une autre à faire valoir les talents du théâtre.

ISABELLE.

Je crois que je me tirerai d’affaire dans ce pays-là. Je parais une fois davantage aux chandelles ; j’ai du teint, de l’enjouement ; je n’ai qu’un défaut pour le théâtre, c’est que je n’ai point de mémoire. Par exemple, Colombine, si j’aimais un homme aujourd’hui, je crois que je ne m’en souviendrais pas demain.

COLOMBINE.

La plupart des femmes sont comme vous : mais ce défaut de mémoire est une marque de leur jugement ; car les hommes d’à présent ne méritent pas qu’on les aime plus de vingt-quatre heures. Mais Octave va venir ; je vais me retirer. N’aurez-vous point peur de rester seule avec lui ?

ISABELLE.

Bon ! bon ! tu te moques, Colombine. Est-ce que je suis un enfant. À l’âge que j’ai, on ne craint plus rien.

COLOMBINE.

Je suis aussi âgée que vous, et un tête-à-tête ne laisse pas quelquefois de me faire trembler. Un jeune homme veut vous persuader qu’il vous aime ; il se jette à vos genoux, il vous prend les mains. Quand une fille a les mains prises, elle ne saurait bien se revancher.

ISABELLE.

D’accord, Colombine ; mais on peut crier.

COLOMBINE.

Et si le jeune homme vous ferme la bouche d’un baiser, où en êtes-vous ? Enfin, vous voulez bien en courir les risques ; je m’en lave les mains.

ISABELLE.

Que veux-tu ? Puisque je suis destinée à être comédienne, il faut bien je m’aguerrisse à faire toutes sortes de personnages.

 

 

Scène II

 

ISABELLE, OCTAVE

 

OCTAVE.

Enfin, charmante Isabelle, me voilà seul avec vous, et je puis en liberté...

Il l’embrasse.

ISABELLE.

Oh ! monsieur, point de liberté, s’il vous plaît. Comment ! vous débutez par où les autres finissent.

OCTAVE.

C’est le privilège de notre profession, mademoiselle ; et la liberté du geste est la plus belle partie du comédien.

ISABELLE.

Une fille n’est donc pas en sûreté avec vous autres messieurs ?

OCTAVE.

Ne craignez rien, belle Isabelle ; nous n’avons que l’extérieur de dangereux : notre science se borne à ébranler les cœurs, d’autres les emportent ; et tel ne dit mot dans une loge, qui a tout le profit d’une tendresse que l’acteur s’efforce d’émouvoir.

ISABELLE.

Quand un comédien est fait comme vous, il a souvent la meilleure part dans la tendresse qu’il inspire.

OCTAVE.

Que je serais heureux, si vous aviez de pareils sentiments pour moi ! et que votre cœur...

ISABELLE.

Mon cœur... Oh ! mon cœur ne va pas si vite que vos paroles : je ne vous aime pas encore tout à fait ; mais je sens bien que je ne vous hais pas.

OCTAVE.

Je suis le plus fortuné de tous les hommes. Mais pour gage de votre bonne volonté, il faut que vous me donniez votre main.

ISABELLE.

Ma main ? Oh ! monsieur, je n’ai pas le geste si libre que vous.

OCTAVE.

Vous ne voulez pas m’accorder cette faveur ?... Ah ! où suis-je ?... une vapeur me ferme les yeux ! je n’en puis plus !

Il se laisse aller dans les bras d’Isabelle.

ISABELLE.

Ô ciel ! quelqu’un ! Colombine, au secours !

 

 

Scène III

 

ISABELLE, OCTAVE, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Comme vous criez ! Il faut que ce jeune homme soit plus dangereux que vous ne pensiez.

ISABELLE.

Ah ! Colombine, il n’en peut plus ; il s’est évanoui dans mes bras !

COLOMBINE.

Un garçon qui s’évanouit dans les bras d’une fille ! Diantre ! il court bien de ces maladies-là cette année.

ISABELLE.

Ah ! Colombine, que veux-tu que j’en fasse ? Il va me demeurer dans les mains.

COLOMBINE.

Je vais chercher de quoi le faire revenir. Tenez-le toujours bien fort.

 

 

Scène IV

 

ISABELLE, OCTAVE

 

ISABELLE, pleurant.

Je crois qu’il est mort.

OCTAVE.

Pas encore tout à fait ; mais je mourrai bientôt, si vous ne me donnez votre main à baiser.

ISABELLE.

Colombine dit que quand une fille a les mains prises, elle ne saurait plus se revancher.

OCTAVE.

Vous ne le voulez pas ? Ah ! je n’en puis plus !... je rends le dernier soupir !... je suis mort.

Il retombe.

ISABELLE.

Colombine ! Colombine !

 

 

Scène V

 

ISABELLE, OCTAVE, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Ouais ! le mal est bien opiniâtre !

ISABELLE.

Ah ! que je suis malheureuse ! Il était revenu.

COLOMBINE.

Eh bien ?

ISABELLE.

Il m’a demandé ma main à baiser.

COLOMBINE.

Eh bien ?

ISABELLE.

Je n’ai pas voulu la lui donner.

COLOMBINE.

Eh bien ?

ISABELLE.

Le voilà retombé.

COLOMBINE.

Tant pis. Dans ces maux-là, les rechutes fréquentes sont dangereuses. Il ne faut pourtant pas laisser mourir un homme pour une bagatelle.

À Isabelle.

Çà, votre main.

À Octave.

Çà, votre bouche. Cela ne vaut-il pas mieux que de l’eau de la reine d’Hongrie ?

On entend un hautbois.

Sauvez-vous ; voilà le major qui vient.

 

 

Scène VI

 

ROQUILLARD, ISABELLE, COLOMBINE, MEZZETIN, en grivois, suivi de plusieurs hautbois qui jouent une marche

 

MEZZETIN.

De la joie, de la joie, morbleu ! Vive la guerre !

À Isabelle.

Bonjour, la belle ; n’êtes-vous pas la fille de notre hôte monsieur Roquillard ?

ROQUILLARD.

Oui, monsieur ; c’est ma fille, et je suis le maître.

MEZZETIN, allant sur lui.

Toi, le maître ? Par la mort ! il faut que je t’assomme.

COLOMBINE.

Ce n’est point ici une hôtellerie, monsieur.

MEZZETIN.

Mon capitaine, le major de Bagnolet, va venir vous épouser par étape ; et moi je prends déjà cette fille-là pour mon ustensile.

COLOMBINE.

Il n’est pas dégoûté. Un ustensile comme moi n’est pas à l’usage d’un grivois.

MEZZETIN chante.

Dans le combat, je suis un diable ;

Mon nom de guerre est La Fureur :

Mais chez un hôte un peu traitable,

Je suis par ma bonté surnommé La Douceur ;

Pourvu qu’il me laisse égorger sa volaille,

Vider sa futaille, Emporter son manteau,

Je suis doux comme un agneau.

 

Lorsque mon hôte est raisonnable,

Je ne cherche que son profit ;

Si je passe la nuit à table,

C’est pour ne point user ni ses draps ni son lit :

Pourvu qu’il me donne pour mon ustensile

Sa femme, sa fille, Sa servante Isabeau,

Je suis doux comme un agneau.

Mais j’entends nos équipages.

 

 

Scène VII

 

ARLEQUIN, en capitaine, avec une jambe de bois, ISABELLE, ROQUILLARD, COLOMBINE

 

ARLEQUIN.

Ne soyez point surprise, mademoiselle, de voir un amant démantelé ; la mousqueterie de vos yeux estropie les libertés les plus libres, et devant vous les cœurs les plus fiers ne marchent qu’en béquilles.

ISABELLE.

Je ne croyais pas, monsieur, que mes yeux fissent des effets si terribles ; et si vous n’aviez jamais été exposé qu’à leurs coups, vous marcheriez plus droit que vous ne faites.

ARLEQUIN.

J’avoue, mademoiselle, qu’il y a quelque chose à refaire à mon attitude ; mais quand on a été comme moi soixante ans exposé aux périls de Mars, on est bien heureux de n’avoir qu’une jambe de bois.

ROQUILLARD.

De pareilles incommodités sont lettres patentes de noblesse ; et tout le chagrin que j’ai, c’est de n’avoir pas laissé quelque jambe ou quelque bras à l’arrière-ban.

ARLEQUIN.

Vous étiez là, beau-père, dans un corps dont les membres ne courent pas grand risque, et où le vivandier a plus de pratique que le chirurgien. Mais vous n’aurez pas plus tôt fait trente ou quarante campagnes dans mon régiment, qu’il ne vous restera pas une seule dent dans la bouche.

ROQUILLARD.

Il me semble aussi qu’il y a quelque chose à redire à vos yeux.

ARLEQUIN.

Oh ! ce n’est rien ; c’est qu’au dernier siège il me tomba dans la prunelle gauche une bombe.

ROQUILLARD.

Une bombe !

ARLEQUIN.

Et cela a un peu dérangé l’économie du nerf optique. Mais quoique je n’en voie goutte, je ne laisse pas de m’en servir fort utilement.

ISABELLE.

Utilement ! et à quel usage ?

ARLEQUIN.

Je m’en sers pour lire les mémoires de mes créanciers ; et aussitôt lus, aussitôt payés.

ISABELLE.

Vous étiez donc à Namur ?

ARLEQUIN.

Si j’y étais ? Oui, par la sambleu ! j’y étais ; j’en suis encore tout crotté.

ISABELLE.

Et en quelle qualité, monsieur, serviez-vous dans l’armée ?

ARLEQUIN.

Moi, servir ! Hé ! pour qui me prenez-vous donc ? Je commandais en chef le détachement des brouettes qui enlevaient les boues du camp.

ISABELLE.

Vous aviez là, monsieur, un commandement digne de vos mérites.

ARLEQUIN.

Trop heureux, mademoiselle, si, avec la brouette de mon amour, je pouvais enlever la crotte de votre indifférence, et vous épouser à la tête de ma compagnie !

ISABELLE.

Franchement, monsieur le major, je voudrais bien épouser un homme tout entier.

ARLEQUIN.

Que dites-vous, la majoresse de ma minorité ?

ROQUILLARD, lui frappant sur l’épaule.

Elle a raison ; il lui faut un homme tout entier : un homme n’est déjà pas trop pour une femme, il n’en faut rien supprimer.

À part.

Je ne veux pas la lui donner, moi.

ARLEQUIN, allant fièrement sur Roquillard.

Parlez, parlez donc, barbe de chat ; avez-vous jamais été tué ? Savez-vous que quand un homme comme vous refuse sa fille à un homme comme moi, j’assiège la fille en forme comme une place de guerre ? Vous allez voir.

Des soldats de la suite du major entourent Roquillard, en lui présentant de tous côtés la pointe de la hallebarde ; et pendant ce temps Arlequin emmène Isabelle. Les soldats et Roquillard forment une danse qui sert de divertissement pour le troisième acte.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

OCTAVE, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Tout allait le mieux du monde ; vous auriez épousé Isabelle aujourd’hui, sans cet impertinent de comédien français qui vient d’arriver, et dont Roquillard s’est coiffé.

OCTAVE.

Est-il possible ?

COLOMBINE.

Dame ! ces messieurs-là plaisent à l’ouverture du livre. Tout ce que j’ai pu obtenir, c’est qu’il suspendra son choix jusqu’à ce qu’il vous ait entendu sur la prééminence de vos conditions.

OCTAVE.

Comment veux-tu que je lui fasse entendre mes raisons ? Il ne sait pas l’italien ; et, comme tu vois, je parle assez mal français.

COLOMBINE.

Si vous voulez, je parlerai pour vous ; et dans la dispute une femme vaut toujours mieux qu’un homme. J’ai servi autrefois un comédien italien, et j’en sais assez le fort et le faible.

OCTAVE.

Ah ! ma pauvre Colombine, il n’y a rien que tu ne doives attendre de moi, si, par ton moyen, j’épouse Isabelle.

COLOMBINE.

Allez, ne vous mettez pas en peine ; je vais tout préparer pour vous servir.

Il y a ici plusieurs scènes italiennes.

 

 

Scène II

 

TOUS LES ACTEURS DE LA PIÈCE, COLOMBINE, LE COMÉDIEN FRANÇAIS, LE PARTERRE, figuré par Mezzetin, qui survient

 

L’orchestre joue une marche, et l’on voit entrer deux troupes de comédiens : l’une comique, à la tête de laquelle est Colombine ; et l’autre héroïque, ayant à sa tête un comédien français, habillé à la romaine. Ce rôle est joué par Arlequin.

COLOMBINE.

Vous voyez devant vous Octave, fidèle de nom, Vénitien d’extraction, amoureux de profession, et acteur sérieux de la troupe risible des comédiens italiens.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Halte-là ! je m’oppose à ces qualités : dites bande de comédiens italiens, et non pas troupe ; c’est un titre qui n’appartient qu’aux comédiens français. Vous êtes encore déplaisants Bohémiens.

COLOMBINE.

On voit bien que vous vous ressentez toujours de la fierté romaine ; vous aimez les titres ; et, si l’on n’y tient la main, vous vous mettrez de pair avec les mouleurs de bois, et vous prendrez dans vos affiches la qualité de conseillers du roi.

UN PORTIER, à Roquillard.

Monsieur, il y a là-bas un gros homme qui fait le diable à quatre pour entrer ; il dit qu’il s’appelle le Parterre.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Malepeste ! il faut lui ouvrir la porte à deux battants ; c’est notre père nourricier. Qu’il entre, en payant, s’entend.

LE PARTERRE,
habillé de diverses façons, ayant plusieurs têtes, un grand sifflet à son côté
et d’autres à sa ceinture, prend Roquillard par le bras et le jette par terre.

À bas ! coquin.

ROQUILLARD.

Le Parterre a le ton impératif.

LE PARTERRE, à Roquillard.

Qui vous fait si téméraire, mon ami, d’usurper ma juridiction ? Ne savez-vous pas que je suis seul juge naturel, et en dernier ressort, des comédiens et des comédies ? Voilà avec quoi je prononce mes arrêts.

Il donne un coup de sifflet.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS, déclamant.

Prends un siège, Parterre, prends, et sur toute chose[1]

N’écoute point la brigue en jugeant notre cause :

Prête, sans nous troubler, l’oreille à nos discours ;

D’aucun coup de sifflet n’en interromps le cours.

On apporte un fauteuil au Parterre.

LE PARTERRE, repoussant le fauteuil.

Tu te moques, mon ami, le Parterre ne s’assied point. Je ne suis pas un juge à l’ordinaire ; et, de peur de m’endormir à l’audience, j’écoute debout.

COLOMBINE.

Le style impérial, l’attitude romaine et le clinquant héroïque de ce déclamateur pourraient m’alarmer, si je parlais devant un juge moins éclairé que son excellence monseigneur le Parterre.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Ah ! ah ! Son excellence ! Monseigneur ! Ah ! voilà bien les Italiens, qui tâchent d’amadouer l’auditeur dans un prologue, et font amende honorable pour demander grâce au Parterre.

LE PARTERRE.

Ils ont beau faire, ils n’en sont pas quittes à meilleur marché que les Français : mes instruments à vent vont toujours leur train.

COLOMBINE.

Non, ce n’est point la flatterie qui me dénoue la langue ; je rends seulement les hommages dus à ce souverain plénipotentiaire : c’est l’éperon des auteurs, le frein des comédiens, le contrôleur des bancs du théâtre, l’inspecteur et le curieux examinateur des hautes et basses loges, et de tout ce qui se passe en icelles ; en un mot, c’est un juge incorruptible, qui, bien loin de prendre de l’argent pour juger, commence par en donner à la porte de l’audience.

LE PARTERRE.

Hélas ! je n’ai pas seulement mes buvettes franches ; demandez-le plutôt à la limonadière.

COLOMBINE.

Néron, empereur et comédien italien, fait assez voir la prééminence dont il est question. Tout le monde sait qu’il courut la Grèce dans une de nos troupes, et l’histoire ne fait point mention qu’il ait jamais monté sur le théâtre du faubourg Saint-Germain.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Néron ? voilà encore un plaisant farceur ! Nous ne l’aurions jamais reçu dans notre troupe. Il était trop cruel, et on n’est pas accoutumé à trouver de la cruauté sur nos théâtres.

LE PARTERRE.

Si ce n’est à l’Opéra.

COLOMBINE.

En effet, pour donner à l’univers un comédien italien, il faut que la nature fasse des efforts extraordinaires. Un bon Arlequin est naturœ laborantis opus ; elle fait sur lui un épanchement de tous ses trésors ; à peine a-t-elle assez d’esprit pour animer son ouvrage. Mais pour des comédiens français, la nature les fait en dormant ; elle les forme de la même pâte que les perroquets, qui ne disent que ce qu’on leur apprend par cœur : au lieu qu’un Italien tire tout de son propre fonds, n’emprunte l’esprit de personne pour parler ; semblable à ces rossignols éloquents qui varient leurs ramages suivant leurs différents caprices.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Vous, des rossignols ? Ma foi ! vous n’êtes tout au plus que des merles que le parterre prend soin de siffler tous les jours.

LE PARTERRE.

Cela n’est pas vrai. Les Italiens me donnent le mardi et le vendredi pour me reposer ; mais chez les Français, je n’ai pas un jour pour reprendre mon haleine.

COLOMBINE.

Si l’on regarde, l’intérêt, qui est le seul point de vue dans les mariages d’aujourd’hui, un comédien italien l’emportera toujours sur un Français. Il fait moins de dépense en habits ; sa part est plus grosse ; et il ne faut quelquefois qu’une médiocre comédie pour faire rouler toute l’année un comédien italien.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Je le crois bien : il est aisé de rouler, quand on n’a qu’une moitié de carrosse à entretenir.

COLOMBINE.

Nos équipages seraient aussi superbes que les vôtres, si nous voulions faire des exactions sur le public, et mettre, comme vous, nos premières représentations au double.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Est-ce qu’un bourgeois doit plaindre trente sous, pour être logé pendant deux heures dans l’hôtel le plus magnifique et le plus doré qui soit à Paris ?

COLOMBINE.

Hé ! ne vantez pas tant les magnificences de votre hôtel : votre théâtre, environné d’une grille de fer, ressemble plutôt à une prison qu’à un lieu de plaisir. Est-ce pour la sûreté des jeunes gens qui sortent de la Cornemuse ou de chez Rousseau, et pour les empêcher de se jeter dans le parterre, que vous mettez des garde-fous devant eux ? Les Italiens donnent un champ libre sur la scène à tout le monde ; l’officier vient jusque sur le bord du théâtre étaler impunément aux yeux du marchand la dorure qu’il lui doit encore ; l’enfant de famille sur les frontières de l’orchestre fait la moue à l’usurier, qui ne saurait lui demander ni le principal, ni les intérêts ; le fils, mêlé avec les acteurs, rit devoir son père avaricieux faire le pied de grue dans le parterre, pour lui laisser quinze sous de plus après sa mort. Enfin, le Théâtre italien est le centre de la liberté, la source de la joie, l’asile des chagrins domestiques ; et quand on voit un homme à l’hôtel de Bourgogne, on peut dire qu’il a laissé tout son chagrin chez lui, pourvu qu’il y ait laissé sa femme.

LE PARTERRE.

J’en connais qui laissent quelquefois leurs femmes seules au logis, et qui les retrouvent ici en fort bonne compagnie.

COLOMBINE.

Le tout mûrement considéré, je conclus qu’un comédien italien est préférable, par toutes sortes de raisons, à un comédien français.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Je déclame pour messire Titus de la Discorde, comédien d’heureuse mémoire, chevalier, seigneur du Cid, baron de Bérénice, Phèdre, etc.

L’acteur débite cette tirade ad libitum.

LE PARTERRE.

Voilà de belles qualités ; mais par malheur elles ne paraissent qu’aux chandelles, et s’en vont en fumée aussitôt qu’elles sont éteintes.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Qu’est-ce qu’un comédien italien ? Un oiseau de passage, un étourneau qui vient s’engraisser en France ; un vagabond sans feu ni lieu, et sans parents.

COLOMBINE.

Sans parents ? Rayez cela de vos papiers. Il n’y a point de comédien italien qui n’ait fait des alliances dans tous les quartiers de Paris.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Ces alliances-là ne lui donnent pas le droit de bourgeoisie : il faut avoir, comme les Français, pignon sur rue, un hôtel magnifique, bâti de leurs deniers, ou de ceux qu’ils ont empruntés. Peut-on faire quelque parallèle entre le mérite d’un comédien français et celui d’un comédien italien ? Le premier est le maître des passions ; c’est le balancier qui fait mouvoir tous les ressorts de l’âme ; c’est un vieux fiacre routine, qui tient à la main les rênes des passions : tantôt, faisant claquer son fouet, il excite le trouble et la terreur :

Paraissez, Navarrois, Maures, et Castillans,

Et tout ce que l’Espagne a nourri de vaillants.

Veut-il inspirer la pitié, il arrête sur le cul ses rosses fatiguées :

N’allons pas plus avant ; demeurons, chère Œnone ;

Je ne me soutiens plus, ma force m’abandonne :

Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi ;

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.

Voici ce qui s’appelle retourner un cœur comme une omelette ; et pour faire naître tant de différents mouvements dans l’âme des auditeurs, il faut qu’un comédien français soit un Protée qui change de face à tout moment, et qu’il ait l’art de peindre toutes les passions sur son visage.

COLOMBINE.

Je ne sais quelle couleur les passions prennent sur le visage de vos comédiens ; mais sur celui de vos comédiennes, elles sont toutes peintes en rouge.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS.

Quœ cùm ita sint, je conclus que Roquillard est un sot, s’il ne marie sa fille à la Discorde. En la donnant à un comédien italien, il lui donne tout au plus un homme. Arlequin est toujours Arlequin ; le Docteur toujours le Docteur : au lieu qu’un comédien français est un mari en plusieurs hommes ; tantôt homme dérobe et tantôt homme de guerre, aujourd’hui César et demain Mascarille. Ah ! que c’est un grand plaisir pour une femme de tâter un peu de tout, et de pouvoir mettre un mari à toutes sauces ! Finis coronat opus.

LE PARTERRE, prononçant son jugement.

Pour reconnaître en quelque façon le désintéressement de la troupe italienne, qui ne m’a jamais fait payer que quinze sous, et qui m’a donné la comédie gratis à la prise de Namur, j’ordonne qu’Octave épousera Isabelle.

LE COMÉDIEN FRANÇAIS, arrachant ses plumes.

Ô tempora ! ô mores ! J’appelle de ce jugement-là aux loges.

LE PARTERRE.

Mes jugements sont sans appel.

 

[1] Ce vers a une syllabe de trop.

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