La Foire Saint-Germain (Jean-François REGNARD - Charles DUFRESNY)

Comédie en trois actes, en prose, mêlée de vers et de chants.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, le 26 décembre 1695.

 

Personnages

 

ARLEQUIN, intrigant

COLOMBINE, intrigante

LE DOCTEUR, tuteur et amoureux d’Angélique

ANGÉLIQUE

OCTAVE, amant d’Angélique

PIERROT, valet du docteur

NIGAUDINET, provincial amoureux d’Angélique

FANTASSIN, valet de Nigaudinet

UN MARQUIS

LE CHEVALIER

UNE COQUETTE

CASCARET, laquais de la coquette

UN MARCHAND D’ÉTOFFES

UN GARÇON PÂTISSIER

UN ASTHMATIQUE

LA FEMME DE L’ASTHMATIQUE

UN DORMEUR

LA TRICHARDIÈRE, filou

UN LIMONADIER, en Arménien

UN OFFICIER SUISSE

UN PETIT-MAÎTRE

UN MUSICIEN ITALIEN

CARICACA, apothicaire

UN PORTEUR DE CHAISE

UNE JEUNE FILLE

LA CHANTEUSE

UNE LINGÈRE

PLUSIEURS MARCHANDS et MARCHANDES DE LA FOIRE

UN VALET DE THÉÂTRE

UNE PETITE FILLE en cage

UN FILOU et PLUSIEURS AUTRES PERSONNAGES MUETS

 

La scène est à Paris, dans l’enclos de la foire Saint-Germain.

 

Le théâtre représente la foire Saint-Germain.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

ARLEQUIN, UNE LINGÈRE, UN GARÇON PÂTISSIER, PLUSIEURS MARCHANDS et MARCHANDES dans leurs boutiques

 

LES MARCHANDS crient.

Des robes de chambre de Marseille ; venez voir ici de très belles chemises de toile de Hollande ; des robes de chambre à la mode ; des bonnets à la siamoise ; du fromage de Milan, messieurs ; venez chez nous : toutes sortes de vins d’Italie, de la Verdée, du Grec, de la Malvoisie.

LE GARÇON PÂTISSIER, tenant sur sa tête un clayon de ratons.

Des ratons tout chauds, messieurs ; des ratons, à deux liards. Que ces marchands font de bruit ! je m’en vais me divertir en les contrefaisant tous dans une chanson.

Il chante, et change de ton à chaque différent cri.

Oranges de la Chine, oranges ;

Des rubans, des fontanges ;

Faïence à bon marché ;

Thé, chocolat, café :

Vous faut-il rien du nôtre ?

L’on va commencer, venez tôt ;

Des peignes, des couteaux ;

Des étuis, des ciseaux :

Ne prenez rien à d’autres ;

J’ai tout ce qu’il vous faut.

ARLEQUIN, après avoir écouté avec attention ces différents cris.

Ô désir insatiable de l’homme ! j’entends crier à la foire tout ce qu’il y a de beau et de bon dans Paris ; je voudrais bien acheter tout ce que j’entends crier, et je n’ai qu’une petite pièce pour ma foire.

LE GARÇON PÂTISSIER, au fond du théâtre.

Des ratons tout chauds, à deux liards, à deux liards.

ARLEQUIN.

Commençons par le plus nécessaire. Le plus nécessaire à la vie c’est le manger. Holà ! hé ! les ratons.

LA LINGÈRE, dans sa boutique.

Chemises de Hollande.

LE GARÇON PÂTISSIER, au fond du théâtre.

À deux liards, à deux liards.

ARLEQUIN.

Des chemises de Hollande à deux liards ! Je n’ai point de chemises ; voilà mon affaire. Holà ! hé ! chemises de Hollande !

La marchande lui met une chemise.

UN MARCHAND, dans sa boutique.

Des indiennes à la mode, de très belles robes de chambre.

LE GARÇON PÂTISSIER, toujours derrière.

À deux liards, à deux liards.

ARLEQUIN.

Des robes de chambre à deux liards ! Il faut qu’il les ait volées. L’homme aux robes de chambre !

Le marchand lui met une robe de chambre.

UNE MARCHANDE.

Des couvertures de Marseille, voyez ici.

LE GARÇON PÂTISSIER.

À deux liards.

ARLEQUIN.

Encore ? Il faut que l’on ait taxé toutes les nippes de la foire à deux liards, à cause de la disette d’argent. Parlez donc, hé ! couvertures de Marseille !

On lui donne une couverture de Marseille, qu’il met sous son bras.

UN MARCHAND.

Des olives de Vérone, du fromage de Milan, messieurs.

LE GARÇON PÂTISSIER.

À deux liards, à deux liards.

ARLEQUIN.

Le fromage de Milan à deux liards ! O che fortuna ! L’homme au fromage !

Il prend un fromage.

LE GARÇON PÂTISSIER, passant devant Arlequin.

Ratons tout chauds, tout fumants, tout sortants du four, à deux liards, deux liards.

ARLEQUIN.

Hé ! l’homme aux ratons ! Voyons ta marchandise.

LE GARÇON PÂTISSIER.

Tenez, monsieur, les voilà tout chauds.

ARLEQUIN.

Donnes-tu le treizième ?

LE GARÇON PÂTISSIER.

Oui, monsieur.

ARLEQUIN, prenant un raton.

Eh bien ! je le prends ; demain j’en achèterai une douzaine.

LE GARÇON PÂTISSIER, reprenant son raton.

Doucement, s’il vous plaît ; il faut payer avant que de manger.

ARLEQUIN, tirant une petite pièce de sa poche.

Attends. Voyons si j’ai de quoi payer tout cela. Deux liards de chemise, deux liards de robe de chambre, deux liards de couverture de Marseille, deux liards de fromage ; voilà qui fait deux sols : il me faudra avec cela pour deux liards de filles : cela fera six blancs. Malepeste ! que l’argent va vite ! N’importe, j’avais besoin de cette petite réparation.

Au garçon pâtissier.

Tiens, mon ami, voilà une petite pièce que je te donne, et voilà trois ratons que je prends : du surplus, paie ces marchands. Serviteur.

Il s’en va ; les marchands courent après lui.

 

 

Scène II

 

ANGÉLIQUE, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Eh ! bonjour, mademoiselle ; quel bon vent vous amène à la foire ? et que je suis heureuse de vous rencontrer !

ANGÉLIQUE.

Ah ! Colombine, te voilà ! que fais-tu dans ce pays-ci ?

COLOMBINE.

Ma foi, madame, il faut qu’une fille, pour vivre honnêtement, sache plus d’un métier. Je fais prêter de l’argent à des enfants de famille qui n’en ont point ; je le fais dépenser à ceux qui en ont ; je raccommode des ménages disloqués ; j’en brouille d’autres, et quantité de petits négoces de cette nature-là. Et vous, mademoiselle, que faites-vous présentement ?

ANGÉLIQUE.

Toujours la même chose, Colombine ; j’aime.

COLOMBINE.

Tant pis ! L’amour est un métier bien ingrat pour les honnêtes filles qui se font scrupule d’en tirer toute la quintessence.

ANGÉLIQUE.

Tu vois, Colombine, une fille bien embarrassée, et qui a déjà pensé, se perdre à la foire.

COLOMBINE.

Cela est fort honnête de se perdre toute seule dans un lieu public.

ANGÉLIQUE.

Une fille vertueuse se retrouve toujours.

COLOMBINE.

La fille se retrouve, mais quelquefois la vertu ne se retrouve plus avec elle.

ANGÉLIQUE.

Tu connais ma sagesse, Colombine.

COLOMBINE.

Je là connaissais autrefois ; mais les choses changent, et on ne voit guère de cette marchandise-là à la foire, quoiqu’on ne laisse pas que d’y en vendre.

ANGÉLIQUE.

Je cherche un asile contre les mauvais traitements de mon tuteur. Tu connais ses caprices.

COLOMBINE.

Nous avons assez demeuré ensemble pour nous connaître réciproquement.

ANGÉLIQUE.

Tu ne sais pas qu’il est devenu amoureux de moi ?

COLOMBINE.

C’est donc depuis que je n’y suis plus ? Le petit inconstant !

ANGÉLIQUE.

Il veut m’épouser.

COLOMBINE.

Un tuteur épouser sa pupille ! C’est une manière abrégée de rendre ses comptes. Mais à ces comptes-là, quand le tuteur est vieux, la pupille trouve de grandes erreurs de calcul.

ANGÉLIQUE.

Il y a encore un nigaud de Normand, de Pont-l’Évêque, qui se nomme Nigaudinet, qui est venu à Paris exprès pour se marier, et qui a du goût pour moi.

COLOMBINE.

Vous voilà bien lotie, entre un docteur et un Bas-Normand.

ANGÉLIQUE.

Je ne veux ni de l’un ni de l’autre ; et je suis sortie de la maison de mon tuteur dans le dessein de n’y point rentrer que je n’aie épousé Octave.

COLOMBINE.

Pour l’amant de Pont-l’Évêque, nous lui jouerons quelques tours pour vous en débarrasser. À l’égard du docteur, quelque appétit qu’il ait pour vous, je sais bien un moyen sûr pour l’en dégoûter. Le vieux penard ne vous épouse que parce qu’il croit qu’il n’y a que vous de fille sage au monde. Laissez-moi faire ; avant qu’il soit une heure, je veux que vous passiez dans son esprit pour la fille de la foire la plus équivoque.

ANGÉLIQUE.

Il est si prévenu en ma faveur, et il me croit si sage, qu’il sera difficile de lui faire croire le contraire.

COLOMBINE.

Bon ! bon ! je fais bien pis ; je fais tous les jours passer pour sages des filles qui ne l’ont jamais été.

 

 

Scène III

 

ANGÉLIQUE, COLOMBINE, OCTAVE, UN PORTEUR ivre

 

OCTAVE, au porteur.

Va, mon ami, laisse-moi en repos ; tu n’es pas en état de me porter.

LE PORTEUR.

Mais, monsieur, un porteur..., il faut qu’il porte ; nous savons la règle.

OCTAVE, à Angélique.

Ah ! madame, il y a une heure que je vous cherche ; mais puisque j’ai le plaisir de vous voir, je suis trop bien payé de mes peines.

LE PORTEUR, croyant qu’Octave lui parle.

Payé de mes peines ? Eh ! palsambleu ! je n’ai encore rien reçu.

ANGÉLIQUE.

Vous voyez, Octave, ce que je fais pour vous. Voilà Colombine qui nous secondera pour rompre les mariages dont nous sommes menacés.

OCTAVE.

Ah ! ma chère Colombine, que je te serai obligé ! Dispose de ma bourse, ne l’épargne point ; combien te faut-il ?

COLOMBINE.

Ah ! monsieur...

LE PORTEUR.

Je vous assure, monsieur, que vous ne sauriez moins donner qu’un écu pour le principal, et quatre francs pour boire.

OCTAVE, à Angélique.

Vous me promettez donc, charmante Angélique, d’être toujours dans les mêmes sentiments, et de ne jamais changer.

LE PORTEUR.

Changer ? changer ? Oh ! monsieur, si vous voulez changer, je trouverai de la monnaie. Mais ces officiers n’ont jamais de monnaie ; j’en sais bien la raison.

COLOMBINE.

Ah ! mademoiselle, voilà votre tuteur : entrons dans ma loge, et nous verrons ensemble ce qu’il faudra faire.

Ils s’en vont : le porteur reste.

 

 

Scène IV

 

LE PORTEUR, LE DOCTEUR, PIERROT, avec une échelle et des affiches

 

PIERROT.

Je vous dis, monsieur, que vous me laissiez gouverner cela ; je vous retrouverai, Angélique.

LE PORTEUR, au docteur, croyant parler à Octave.

Allons, monsieur, dépêchons ; je n’ai pas le temps d’attendre ; j’ai chaud, et je pourrais m’enrhumer.

LE DOCTEUR.

Que veux-tu donc, mon ami ?

LE PORTEUR le regarde.

Ah ! j’étais bien nigaud ! Je croyais parler à un officier, et ce n’est qu’un bourgeois. Je m’en vais prendre mon ton pour les bourgeois.

Haut.

Allons, de l’argent.

LE DOCTEUR.

De l’argent ? pourquoi donc de l’argent ?

LE PORTEUR.

Parbleu ! la question est drôle ! pour vous avoir porté en chaise.

PIERROT.

Monsieur le docteur ne monte jamais en chaise.

LE PORTEUR.

Oh ! morgue ; point tant de raisons, avec ma houssine, je vous redresserai.

PIERROT.

Comment ! coquin ! lever la main sur monsieur le docteur !

LE PORTEUR.

Ah ! morgue, il n’y a docteur qui tienne ; il me faut de l’argent.

Il veut les battre, le docteur et Pierrot le chassent.

 

 

Scène V

 

LE DOCTEUR, PIERROT

 

PIERROT.

Pour venir donc à la conclusion, je vous dis encore une fois, monsieur, que je vous ferai retrouver Angélique ; fût-elle dans les Indes, dans le Ponotapa.

LE DOCTEUR.

Quelle cruauté de perdre une pauvre enfant qui m’aime si tendrement !

PIERROT.

Quel âge avait-elle ce matin, quand vous l’avez perdue ?

LE DOCTEUR.

Vingt-deux ans.

PIERROT.

C’est votre faute.

LE DOCTEUR.

Comment ?

PIERROT.

C’est votre faute, vous dis-je. Il faut tenir les filles présentement par la lisière jusqu’à trente ans : encore a-t-on bien de la peine à les empêcher de faire quelque faux pas.

LE DOCTEUR.

Ah ! Pierrot ! perdre une fille avec laquelle j’allais me marier ! cela est bien dur.

PIERROT.

Je vous dis que vous ne vous mettiez pas en peine ; je vous la ferai retrouver peut-être au double.

LE DOCTEUR.

Que veux-tu donc dire, au double ?

PIERROT.

Oui, monsieur, et peut-être au triple. J’avais autrefois une doguine que je perdis ; six semaines après, je la retrouvai avec trois petits doguins dans le ventre.

LE DOCTEUR.

Les trois doguins sont de trop ; je me contente bien de retrouver Angélique comme je l’ai perdue.

PIERROT.

C’est pour vous dire comme j’ai la main heureuse pour les retrouvailles. Tenez, monsieur, voilà quatre mille affiches toutes prêtes.

LE DOCTEUR.

Mets-en de tous les côtés, au moins.

PIERROT.

Laissez-moi faire ; je l’afficherai où il faut : aux cafés, aux cabarets, dans les chambres garnies, enfin dans tous les endroits où l’on trouve les filles perdues. Voulez-vous que je vous lise l’affiche ? C’est un petit ouvrage d’esprit que j’ai fait entre la poire et le fromage.

Il lit.

Fille perdue, trente pistoles à gagner.

Il a été perdu, entre chien et loup, entre Boulogne et Vincennes, une fille entre deux âges, qui était entre deux tailles, les cheveux entre bruns et blonds, l’œil entre doux, et hagard : Quiconque la trouvera, la mette entre deux portes, et avertisse M. le docteur, qui demeure entre un maréchal et un médecin. Fait à Paris, entre deux tréteaux, par Pierrot, entre deux vins.

LE DOCTEUR.

Voilà bien de l’entre-deux.

PIERROT.

Monsieur, tandis que je serai en train d’afficher, ne voulez-vous point que j’affiche aussi votre esprit ? Je ferai d’une pierre deux coups.

LE DOCTEUR.

Que veux-tu dire, afficher mon esprit ?

PIERROT.

Vraiment oui, monsieur ; il faut que vous l’ayez perdu, à voire âge, de vouloir épouser une jeune fille qui s’échappe comme une anguille.

LE DOCTEUR.

Tiens, voilà ce que j’ai perdu et ce que tu as retrouvé.

Il lui donne un soufflet.

PIERROT.

Je ne veux point du bien d’autrui ; puisque je l’ai trouvé, je vous le rends.

Il veut lui donner un soufflet, le manque et s’en va.

 

 

Scène VI

 

LE DOCTEUR, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Ah ! monsieur le docteur, vous voilà ! j’ai bien du plaisir de vous revoir en ce pays.

LE DOCTEUR.

Tu vois un homme au désespoir ; j’étais sur le point de me marier avec Angélique...

COLOMBINE.

C’est un point fatal ; je sais mille fripons d’amants qui n’attendent que ce moment-là pour se faire payer de leurs services passés.

LE DOCTEUR.

Que me dis-tu là, Colombine ? Je voudrais avoir des marques de son infidélité, pour me guérir de l’amour que j’ai pour l’ingrate.

COLOMBINE.

Allez m’attendre au premier détour, et dans un moment je suis à vous.

LE DOCTEUR, s’en allant.

Ah ! la traîtresse ! la traîtresse !

 

 

Scène VII

 

COLOMBINE, seule

 

Le bonhomme avale assez bien la pilule. Je veux conduire Angélique dans tous les lieux de la foire les plus suspects : j’ai concerté ce stratagème avec les parties intéressées.

 

 

Scène VIII

 

COLOMBINE, ARLEQUIN

 

COLOMBINE.

Mais qui est cet homme-là ?

ARLEQUIN, sans voir Colombine.

À deux liards, à deux liards. Voyez le peu de bonne foi qu’il y a dans le commerce ! on voulait ravoir les nippes qu’on m’avait vendues deux liards... Quelque sot !...

Il aperçoit Colombine.

N’est-ce point là de la marchandise à deux liards ?

Il passe devant elle et l’examine.

Voilà apparemment quelque aventurière foraine.

Haut.

Mademoiselle, ne seriez-vous point par hasard de ces chauves-souris apprivoisées, qui gracieusent le bourgeois et lui proposent la collation ?

COLOMBINE.

En vérité, monsieur, vous me faites plus d’honneur que je n’en mérite. Et vous, ne seriez-vous point par aventure de ces chevaliers déshérités par la fortune, qui retrouvent leur patrimoine dans la bourse des passants ?

ARLEQUIN.

Ah ! pour cela, mademoiselle, vous mettez ma pudeur hors des gonds. Je suis un gentilhomme, qui ai depuis peu quitté le service pour prendre de l’emploi à la foire.

COLOMBINE.

Sans trop de curiosité, peut-on vous demander si vous avez été longtemps dans le service ?

ARLEQUIN.

Dix ans.

COLOMBINE.

En Flandre, ou en Allemagne ?

ARLEQUIN.

À Paris. J’y ai été trois ans cuirassier du Guet, après avoir servi volontaire dans le régiment de l’Arc-en-Ciel.

COLOMBINE.

Je n’ai jamais ouï parler de ce régiment-là.

ARLEQUIN.

C’est pourtant un des gros régiments du royaume ; les soldats y sont tantôt fantassins et tantôt carrossiers, et sont habillés de vert, de rouge et de jaune, suivant la fantaisie des capitaines.

COLOMBINE.

Je commence présentement à avoir quelque teinte de votre régiment.

ARLEQUIN.

Comment diable ! c’est la milice la plus nécessaire à l’État, et c’est le régiment où l’on fait le plus vite son chemin ; c’est de là qu’on tire des officiers pour remplir les postes les plus lucratifs. Je connais vingt commis en chef qui n’ont jamais fait leurs exercices que dans ce corps-là.

COLOMBINE.

Je suis ravie, monsieur, de trouver en vous un gentilhomme qui ait étudié dans une académie si florissante. Apparemment que vous savez faire l’exercice du flambeau ?

ARLEQUIN.

J’ai eu l’honneur d’éclairer, chemin faisant, une femme de robe, une femme garde-note, et la concierge d’un abbé.

COLOMBINE.

La concierge d’un abbé ? Voilà une plaisante condition. Et quel était l’emploi de cette concierge-là ?

ARLEQUIN.

Elle avait soin des meubles de monsieur ; elle lui faisait de la gelée, bassinait son lit, et le frisait tous les soirs.

COLOMBINE.

Il n’y a pas grand ouvrage à friser des cheveux courts comme ceux-là.

ARLEQUIN.

Plus que vous ne pensez : j’aimerais mieux coiffer dix femmes en boucles, que de mettre une tête d’abbé en marrons.

COLOMBINE.

Vous avez raison ; il y a plus à faire auprès de ces messieurs-là qu’auprès des femmes.

ARLEQUIN.

Je me suis pourtant assez bien trouvé des femmes, et dans le fond, ce sont de bonnes personnes : en en dit la rage, mais moi je ne les trouve pas si dévergondées que les hommes.

COLOMBINE.

Assurément on peut dire, pour les excuser, qu’elles sont plus exposées au péril. Pour peu qu’une femme ait d’enjouement, un soupirant lui donne vivement la chasse : elle évite un temps l’écueil dangereux des présents ; elle résiste à la tempête : mais à la fin il vient une bourrasque de pleurs et de soupirs ; un amant fait force de voiles, il double le cap de Bonne-Espérance : une femme veut se sauver ; elle donne contre un rocher ; voilà la barque renversée ; et dans cette extrémité-là, l’honneur a bien de la peine à se sauver à la nage.

ARLEQUIN.

L’honneur d’à présent est pourtant bien mince et bien léger ; il devrait aller sur l’eau comme du liège.

COLOMBINE.

Cette femme de robe, par exemple, que vous avez éclairée, son honneur savait-il nager ?

ARLEQUIN.

Il faisait quelquefois le plongeon ; mais d’ailleurs c’était une brave femme ; elle faisait l’extrait de tous les procès dont monsieur était le rapporteur : elle n’avait jamais étudié, et si elle savait plus de latin que son mari.

COLOMBINE.

Et cette femme garde-note, n’a-t-elle jamais fait de faussetés dans son ministère ?

ARLEQUIN.

Ah ! il ne faut jamais dire de mal de gens dont on a mangé le pain ; mais si l’on avait gardé minute dans l’étude de tout ce qui se faisait dans la chambre, il aurait fallu plus de vingt clercs pour en délivrer des expéditions ; et, pour dire la vérité, je crois qu’il se passait moins d’actes par-devant monsieur que par-devant madame.

COLOMBINE.

C’est-à-dire qu’il y avait toujours quelqu’un dans le logis qui signait en second.

ARLEQUIN.

Justement.

COLOMBINE.

Pour moi, dans toutes les conditions que j’ai faites, tout ce que je voyais m’échauffait si fort la bile, que je me suis faite limonadière, pour me rafraîchir la conscience.

ARLEQUIN.

C’est-à-dire que vous avez présentement la conscience à la glace. Pour moi, pour le repos de la mienne, j’attrape ici l’argent du badaud ; c’est moi qui suis le maître de la Bouche de Vérité, des trois théâtres, du cadran du Zodiaque, du sérail de l’empereur du Cap-Vert, et autres sottises lucratives de cette nature-là.

COLOMBINE.

Quoi ! c’est toi qui...

ARLEQUIN.

Oui, moi-même.

COLOMBINE.

Voilà cinquante pistoles qui te sautent au collet, si tu veux être de concert avec nous pour tromper un vieux docteur, lui faire voir sa maîtresse dans toutes tes boutiques, et renvoyer un provincial à Pont-l’Évêque.

ARLEQUIN.

Vous vous moquez de moi : je ne suis point intéressé ; l’argent ne m’a jamais dominé ; mais je n’ai jamais rien refusé pour cinquante pistoles.

COLOMBINE.

Je vais envoyer le docteur à ta Bouche de Vérité, et je te dirai après ce qu’il faudra faire.

ARLEQUIN.

Va vite, et moi, de mon côté, je vais faire ouvrir mon magasin. Holà, hé ! qu’on ouvre.

 

 

Scène IX

 

ARLEQUIN, seul

 

La ferme s’ouvre ; on voit trois bustes, posés sur trois tables différentes, au milieu du théâtre.

Voici le rendez-vous de tous les curieux ;

C’est ici qu’on voit tout, pourvu qu’on ait des yeux ;

Ici l’on entend tout, quand on a des oreilles,

Et de l’argent, s’entend. Ô têtes sans pareilles !

Vous, effort de mon art, miracle de ma main,

Vous ne cesserez pas d’être mon gagne-pain

Tant que la ville

En badauds sera fertile.

Vous êtes, il est vrai, de bois et de carton,

Vides de sens commun, sans esprit, sans raison :

Cependant vous allez prononcer des oracles ;

Mais on voit tous les jours de semblables miracles.

Que de cervelles à ressorts

Voyons-nous dans les plus grands corps,

Former de graves assemblées,

Décider de nos destinées !

En un mot, combien voyons-nous

De ces têtes tant consultées

Qui n’ont pas plus d’esprit que vous !

Une des têtes, représentées par la chanteuse, chante.

Venez à nous,

Accourez tous ;

Rien n’est si doux

Que d’apprendre sa destinée ;

Mais dans l’hyménée,

L’ignorance est d’un grand secours.

Époux, ignorez toujours.

 

 

Scène X

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR

 

LE DOCTEUR.

Une nommée Colombine m’a dit, monsieur, que j’aurais ici des nouvelles d’une fille égarée que j’ai fait afficher.

ARLEQUIN, à part.

Voilà le docteur-dont on m’a parlé ; il faut le turlupiner.

Haut.

De quoi vous embarrassez-vous de chercher une fille ? Et qu’en ferez-vous quand vous l’aurez retrouvée ?

LE DOCTEUR.

Ce que j’en ferai ? Je l’épouserai.

ARLEQUIN rit et le regarde sous le nez.

Vous, l’épouser ? Et de quelle profession êtes-vous, monsieur l’épouseur ?

LE DOCTEUR.

Je suis docteur, monsieur, à votre service.

ARLEQUIN.

Benè. Voilà une qualité d’une bonne ressource pour une femme. Et quel âge ?

LE DOCTEUR.

Je cours ma soixante-dixième.

ARLEQUIN.

Optimè. C’est une année bien glissante, et vous courrez risque de vous y casser le cou. Et la fille est âgée ?...

LE DOCTEUR.

De vingt ans, ou environ.

ARLEQUIN.

Ah ! que cela est bien fait ! Quand on n’a plus de dents, on ne saurait prendre la viande trop tendre.

LE DOCTEUR.

Je voudrais bien savoir, monsieur, par le moyen de votre Bouche de Vérité, quel sera mon sort dans le mariage.

ARLEQUIN.

C’est-à-dire que vous voudriez bien savoir si votre future ne vous enregistrera point dans le grand catalogue où Vulcain est à la tête.

LE DOCTEUR.

Vous l’avez dit ; et j’aurais une petite démangeaison d’apprendre ma destinée sur ce chapitre-là.

ARLEQUIN.

C’est agir prudemment ; il vaut mieux s’en éclaircir avant le mariage, que de vouloir en être instruit quand on est marié. Il faut aller à la Bouche de Vérité, et vous essayer le bonnet.

LE DOCTEUR.

Comment ! qu’est-ce que cela veut dire ?

ARLEQUIN prend le bonnet.

Voilà un bonnet qui ne s’est jamais trompé en sa vie ; et s’il change de figure sur votre tête, c’est que vous serez coiffé à la moderne.

LE DOCTEUR.

Oh ! mettez, mettez ; je ne crains rien.

Arlequin lui met le bonnet, qui aussitôt se change en croissant.

LA BOUCHE DE VÉRITÉ chante.

Console-toi d’avoir sur ton turban

Les armes qu’on révère en l’empire ottoman ;

On les porte par tout le monde,

Et j’en voi

Qui, malgré leur perruque blonde,

Ne sont pas mieux coiffés que toi.

Le docteur se regarde dans un petit miroir qui est sur la table de la Bouche de Vérité, jette de dépit le bonnet et s’en va.

 

 

Scène XI

 

ARLEQUIN, UNE JEUNE FILLE

 

LA JEUNE FILLE.

Il y a longtemps, monsieur, que la curiosité m’aurait amenée ici, si la crainte ne m’avait retenue.

ARLEQUIN.

La curiosité mènerait les filles bien loin, si la crainte ne les retenait ; mais c’est une bride qui n’est pas toujours la plus forte.

LA JEUNE FILLE.

Je ne crois pas qu’il y ait une fille plus craintive que moi ; je n’oserais demeurer seule, et la nuit, j’ai si peur des esprits, qu’il faut que j’aille coucher avec ma mère pour me rassurer.

ARLEQUIN.

Si vous aviez fait connaissance avec de certains esprits palpables, vous auriez moins peur d’eux que de votre mère. Puisque vous êtes si timide, il faut donc que je devine le sujet qui vous conduit ici. Voulez-vous savoir si votre beauté durera longtemps ?

LA JEUNE FILLE.

Mais, monsieur, je crois qu’elle durera autant que ma jeunesse.

ARLEQUIN.

Les femmes d’aujourd’hui poussent la jeunesse bien loin ; et j’en vois tous les jours qui, selon leur calcul, sont encore plus jeunes que leurs filles.

LA JEUNE FILLE.

Il est vrai, et j’ai une vieille tante qui veut à toute force passer pour ma sœur, et qui dernièrement cassa de dépit son miroir, en disant que la glace en était ridée, et qu’on n’en faisait plus d’aussi belles qu’au temps passé.

ARLEQUIN.

Laissez-moi faire ; je suis après à établir une manufacture de glaces exprès pour les vieilles.

LA JEUNE FILLE.

Je trouve cela si ridicule, que je renoncerai à la jeunesse dès que j’aurai vingt ans.

ARLEQUIN.

Oui, vous compterez de bonne foi jusqu’à dix-huit ; mais vous serez terriblement longtemps sur la dix-neuvième. Ce n’est donc pas le soin de votre jeunesse ni de votre beauté qui vous amène ici ?

LA JEUNE FILLE.

Non, monsieur.

ARLEQUIN.

Cela m’étonne ; car c’est d’ordinaire le seul soin qui occupe les femmes. Vous voulez peut-être savoir si vous aurez des amants ?

LA JEUNE FILLE.

Des amants ? Qu’est-ce que c’est que des amants ?

ARLEQUIN.

Un amant ! c’est une espèce d’animal soumis qui s’insinue auprès des filles en chien couchant, les mord en mâtin, et s’enfuit en lévrier.

LA JEUNE FILLE.

Si c’est cela que vous appelez des amants, j’en ai bien de cette espèce-là. J’ai entre autres un grand cousin qui me suit toujours, qui me baise les mains quand il peut les attraper, et qui me dit qu’il se tuera si je ne l’aime.

ARLEQUIN.

Voilà le chien couchant, cela : prenez garde qu’il ne devienne mâtin ; car je suis bien trompé si ce cousin-là n’a envie de faire avec vous une alliance plus étroite.

LA JEUNE FILLE.

Je connais encore un jeune monsieur, qui va à l’armée, qui me fait toujours quelque petit présent.

ARLEQUIN.

Voilà le lévrier ; prenez garde à vous.

LA JEUNE FILLE.

C’est lui qui m’a apporté de Flandre les cornettes et les engageantes que vous voyez.

ARLEQUIN.

Des cornettes et des engageantes ! Quand une fille est prise par la tête et par les bras, elle a bien de la peine à se défendre ; je vous en avertis.

LA JEUNE FILLE.

Je voudrais savoir de vous si... Mais... n’y a-t-il là personne ?

ARLEQUIN.

Non, non ; parlez hardiment.

LA JEUNE FILLE.

Je voudrais savoir si... Mais... je n’ose vous le dire.

ARLEQUIN.

Ah ! que de si et de mais !

LA JEUNE FILLE.

Je voudrais donc savoir si je serai mariée cette année.

ARLEQUIN.

Je ne puis pas vous dire cela bien positivement ; mais je sais qu’il ne tiendra qu’à vous de vous faire passer un vernis de mariage.

LA JEUNE FILLE.

Oh ! fi, monsieur ; le vernis me fait mal à la tête.

ARLEQUIN.

Pour vous dire cela bien sûrement, il faudrait savoir auparavant si vous êtes fille.

LA JEUNE FILLE.

Si je suis fille ?

ARLEQUIN.

Mais fille-fille. Il y en a bien qui usurpent ce nom-là : de tous les titres, c’est le plus aisé à falsifier ; et telle porte un losange en écusson, qui pourrait entourer ses armes de bien des cordons de veuve. A la prova. Mettez votre main dans là Bouche de Vérité : si vous êtes aussi fille que vous le dites, elle répondra à votre demande ; mais si vous n’êtes que demi-fille, elle, vous mordra si fort qu’elle ne vous lâchera peut-être pas de dix ans.

LA JEUNE FILLE.

Qu’est-ce que c’est, s’il vous plaît, qu’une demi-fille ?

ARLEQUIN.

Mais, une demi-fille, c’est une fille qui... dans l’occasion... Avez-vous jamais vu des castors ?

LA JEUNE FILLE.

Oui, monsieur.

ARLEQUIN.

Eh bien ! il y a des castors et des demi-castors. Une demi-fille, c’est comme qui dirait un demi-castor ; il y entre un certain... mélange, qui fait... que... Tout le monde vous-dira cela. Mettez, mettez seulement votre main dans la Bouche de Vérité.

LA JEUNE FILLE.

Oh ! monsieur, je ne crains rien ; y eût-il vingt bouches, j’y mettrais mon bras jusqu’au coude.

ARLEQUIN.

Allons, voyons. Qu’est-ce ? Vous résistez ? C’est-à-dire qu’il y a du demi-castor.

LA JEUNE FILLE.

Ce n’est pas que j’aie peur ; mais si votre bouche était une gourmande qui m’allât mordre sans sujet.

ARLEQUIN.

Ne craignez rien ; c’est une bouche fort sobre, et qui ne mord que bien à propos.

La jeune fille approche sa main ; la bouche remue comme si elle voulait mordre.

LA BOUCHE DE VÉRITÉ chante.

Prends garde à mes dents,

Crains ma colère ;

J’ai mordu ta mère

À quinze ans ;

Car en ce temps

Une fille n’est guère

Plus fille que sa mère.

LA JEUNE FILLE.

Je suis la très humble servante de la Bouche de Vérité ; mais j’ai trop peur de ces vilaines dents-là.

 

 

Scène XII

 

ARLEQUIN, seul

 

C’est fort bien fait, prends garde à ses dents.

Si mainte fille que je vois

Était mise à pareille épreuve,

Il n’en serait point de si neuve

Qui n’y pensât plus d’une fois.

 

 

Scène XIII

 

ARLEQUIN, UN ASTHMATIQUE, enveloppé d’un manteau fourré

 

L’ASTHMATIQUE.

Ouf ! je me meurs ! Ouf ! je suis mort ! Ouf ! je veux parler.

ARLEQUIN.

Vous êtes mort, et vous voulez parler ? Vous ne viendrez jamais à bout de cette affaire-là.

L’ASTHMATIQUE.

Je voudrais consulter la Bouche de Vérité... J’ai un a... as... ame, un ame qui m’étouffe.

Il se plaint comme un homme qui souffre beaucoup.

ARLEQUIN.

Votre âme vous étouffe ? Consolez-vous ; dans peu vous en serez délivré.

L’ASTHMATIQUE.

Et non, monsieur ; c’est un asthme.

ARLEQUIN.

Ah ! je vous entends.

L’ASTHMATIQUE.

Je voudrais savoir si ma femme, qui n’a que dix-huit ans, et qui se porte bien, mourra avant moi.

ARLEQUIN.

Si elle veut mourir avant vous, il faudra qu’elle se dépêche.

L’ASTHMATIQUE.

Mais mon mal vient de mélancolie ; ma femme m’avait promis de la joie.

ARLEQUIN.

Et quelle espèce de joie une femme peut-elle donner à un asthmatique ?

L’ASTHMATIQUE.

Elle chante, elle danse, elle joue de la guitare ; mais, par malheur, elle en joue si bien, qu’on ne peut l’entendre sans danser, et je ne saurais danser sans étouffer.

 

 

Scène XIV

 

ARLEQUIN, L’ASTHMATIQUE, LA FEMME DE L’ASTHMATIQUE

 

La femme de l’asthmatique entre avec une guitare, chante un air gai, et danse.

L’ASTHMATIQUE.

Ah ! monsieur, la voilà qui me poursuit.

ARLEQUIN.

Je crois que c’est la femme d’Orphée ; elle met tout en mouvement. Dites-moi, je vous prie, madame, avez-vous le diable au corps de vouloir faire danser un pauvre asthmatique ?

LA FEMME.

J’ai mes raisons pour cela, monsieur. Mon mari m’a donné, par contrat de mariage, mille pistoles après sa mort ; depuis que nous sommes mariés, il m’a promis mille autres pistoles si je le guérissais de sa mélancolie asthmatique : j’ai affaire d’argent ; il faut aujourd’hui qu’il danse, ou qu’il crève. Allons, danse.

Elle fredonne.

La, la, la.

ARLEQUIN.

Elle a raison. Pourquoi lui promettiez-vous mille pistoles ? Il faut que vous la dansiez.

LA FEMME chante en s’accompagnant de sa guitare.

Qu’un mari soit pulmonique,

Léthargique, hydropique, asthmatique :

Qu’il soit ce qu’il vous plaira,

Tire, lire, lira, liron, fa, fa, fa,

Tire, lire, lira, liron, fa.

Malgré sa résistance,

Si sa femme veut qu’il danse,

Il a beau faire, il dansera,

Tire, lire, lira, etc.

Pendant que l’on chante cet air, les Termes qui forment la décoration du fond du théâtre, s’animent, dansent et s’en vont en chantant tire, lire, lira, etc.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

LE DOCTEUR, COLOMBINE

 

COLOMBINE.

Il me semble, monsieur, que vous devriez présentement être un peu moins ardent pour la noce.

LE DOCTEUR.

À te dire la vérité, ce que j’ai vu ne m’échauffe guère.

COLOMBINE.

Tout franc, vous n’êtes pas heureux dans vos consultations : et ce diable de bonnet a pris une vilaine figure sur votre tête.

LE DOCTEUR.

J’ai été aussi étonné que si les cornes me fussent venues.

COLOMBINE.

Ç’a été presque la même chose.

LE DOCTEUR.

Quoi ! le front d’un docteur serait sujet à ces accidents-là ?

COLOMBINE.

J’en vois tous les jours d’aussi savants que vous qui ne l’évitent pas.

LE DOCTEUR.

C’est un bétail bien trompeur que les filles !

COLOMBINE.

J’en tombe d’accord ; mais aussi elles n’ont pas tout le tort. Voulez-vous qu’une fille aille s’enterrer toute vive avec un vieillard qui est le bureau d’adresse de toutes les fluxions et rhumatismes qui se distribuent par la ville ?

LE DOCTEUR.

Je n’en suis pas encore là.

COLOMBINE.

Non, mais vous y serez bientôt ; et c’est un bonheur qu’Angélique soit une égrillade, pour vous empêcher de donner la dernière cérémonie à votre amour.

LE DOCTEUR.

Colombine, au moins... bouche cousue ; ne va pas la décrier. Il y a un Bas-Normand qui me l’a demandée en mariage : si l’envie d’Angélique me passe, j’en ferai un ami.

COLOMBINE.

Songeons à vous faire voir Angélique dans son naturel ; et vous en ferez après ce que vous voudrez.

LE DOCTEUR.

Allons, je te suis.

COLOMBINE, à part.

Voilà un vrai ours à mener par le nez.

 

 

Scène II

 

UN MARQUIS, UN CHEVALIER, UNE COQUETTE RIDICULE, UN MARCHAND D’ÉTOFFES, CASCARET, laquais

 

LE MARQUIS.

Non, chevalier, vous ne paierez pas ; c’est à moi à mettre la main à la bourse.

LE CHEVALIER.

Je vous dis, marquis, que je paierai absolument ; car je le veux...

LA COQUETTE.

Non, messieurs, s’il vous plaît ; vous ne paierez ni l’un ni l’autre, et je ne veux point que vous vous ruiniez en ma compagnie.

LE MARQUIS.

L’occasion de la foire autorise ce petit présent.

LA COQUETTE.

Non, vous dis-je, je ne veux point de votre étoffe. Cascaret, portez cela à mon tailleur, et dites-lui qu’il m’en fasse une innocente ; et qu’il la garnisse jusqu’aux pieds de rubans couleur de feu rouge.

Le laquais emporte l’étoffe.

 

 

Scène III

 

LE MARQUIS, LE CHEVALIER, LA COQUETTE, LE MARCHAND

 

LA COQUETTE.

Je ne prends jamais rien des hommes.

LE CHEVALIER.

Mais, madame, ce n’est qu’une bagatelle.

LE MARQUIS.

Vous ne sauriez, madame, refuser cette discrétion-là de ma part ; et je vous ai d’ailleurs tant d’obligations...

LA COQUETTE.

Oh ! oh ! monsieur, vous vous moquez.

LE CHEVALIER.

Il faudrait que je fusse le dernier des coquins si, dans les occasions, je ne cherchais à donner à madame des marques de ma reconnaissance.

LA COQUETTE.

Monsieur le chevalier est généreux.

LE MARQUIS.

Si nous nous mettons sur les obligations, je crois que personne n’en doit avoir à madame de plus essentielles que moi : c’est elle qui me nourrit ; et depuis que je suis revenu de l’armée, je n’ai point d’autre auberge que sa maison.

LA COQUETTE.

L’auberge est mauvaise, monsieur le marquis ; mais l’hôtesse est bien votre petite servante.

LE CHEVALIER.

Je n’oublierai jamais le contrat de rente que madame vient de vendre pour remonter ma compagnie, et la fournir de buffles et de cocardes.

LA COQUETTE.

Ah ! fi donc, chevalier !

LE MARQUIS.

Les présents pour moi ne sont pas ce qui me touche le plus. Madame m’a fait l’honneur de passer huit jours chez moi à ma maison de campagne, où assurément je n’ai pas eu lieu de me plaindre de ma mauvaise fortune.

LA COQUETTE.

Monsieur le marquis est toujours obligeant.

LE CHEVALIER.

Les faveurs de campagne sont des coups de hasard ; mais un tête-à-tête...

LA COQUETTE.

Taisez-vous donc, petit indiscret ; je ne hais rien tant que les babillards.

LE MARQUIS.

Tu diras, chevalier, tout ce qu’il te plaira ; mais je paierai assurément.

LE CHEVALIER.

Tu le prendras, marquis, comme tu voudras ; mais absolument je donnerai de l’argent.

LE MARCHAND.

Entre vous le débat ; il n’importe qui paie, pourvu que je sois payé.

LE MARQUIS.

C’est fort bien dit.

LE CHEVALIER.

Tu as raison, mon ami.

LE MARQUIS, fouillant dans ses poches.

Et une marque certaine que je veux payer... Chevalier, prête-moi dix louis.

LE CHEVALIER, fouillant dans ses poches.

Dix louis ! Je te les prêterais volontiers, si je les avais ; mais je veux être déshonoré si j’ai un sou.

LE MARQUIS.

Ni moi, ou le diable m’emporte.

LA COQUETTE.

Je le savais bien, moi, que vous ne paieriez ni l’un ni l’autre.

LE MARCHAND.

Ce n’était pas la peine de tant disputer à qui paierait.

LA COQUETTE.

Il faut dire la vérité ; les gens de cour font les choses d’une manière bien plus noble que les autres.

LE CHEVALIER, au marchand.

Mon ami, que cela ne t’embarrasse point ; je vais chez moi chercher de l’argent, et dans un moment je suis ici.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

LE MARQUIS, LA COQUETTE, LE MARCHAND

 

LE MARQUIS, au chevalier.

Non, parbleu ! chevalier, tune paieras pas, ou j’aurai une affaire avec toi. Le banquier de notre régiment demeure à deux pas d’ici, et j’y cours.

Il sort précipitamment.

 

 

Scène V

 

LA COQUETTE, LE MARCHAND

 

LA COQUETTE, faisant une grande révérence.

Monsieur, je suis votre très humble servante ; je vous donne le bonjour.

Elle veut s’en aller.

LE MARCHAND, la retenant.

Doucement, s’il vous plaît, madame ; vous avez mon étoffe, et vous ne sortirez pas que vous ne m’ayez payé.

LA COQUETTE.

Quel incivil ! mais je crois que ce brutal-là veut me faire violence.

LE MARCHAND.

Non, madame ; mais je veux que vous me donniez de l’argent.

LA COQUETTE.

De l’argent ? Quelle grossièreté ! demander de l’argent à une femme de qualité ! Fi ! je n’ai pas un sou, ou la peste m’étouffe !

LE MARCHAND.

Laissez-moi donc des gages.

LA COQUETTE.

Des gages ! des gages ! Une femme comme moi laisser des gages ! Tenez, mon ami, voilà mon collier.

Elle lui donne son collier.

LE MARCHAND.

Votre collier, madame ? Je n’en veux point ; il n’est que de verre.

LA COQUETTE.

Il n’est que de verre ! il est... il est comme les femmes de qualité les portent. Voyez un peu l’impertinent !

LE MARCHAND.

Point tant de raisonnements, madame ; il faut me contenter.

Il prend l’écharpe, le manteau, la jupe et le manchon de la coquette, qui demeure en corset et en jupon de Marseille.

 

 

Scène VI

 

LA COQUETTE, seule

 

En vérité, la galanterie d’aujourd’hui est bien gueuse. Hé ! laquais, prenez ma queue.

 

 

Scène VII

 

NIGAUDINET, COLOMBINE, FANTASSIN, valet de Nigaudinet

 

Un filou vient doucement auprès de Nigaudinet, lui ôte son épée et s’en va.

COLOMBINE.

C’est donc vous, monsieur, qui êtes monsieur Nigaudinet de Pont-l’Évêque ?

NIGAUDINET.

Oui, m’amie.

COLOMBINE.

Et qui cherchez mademoiselle Angélique à la foire ?

NIGAUDINET.

Assurément.

COLOMBINE.

Si vous voulez venir dans ma loge, je vous la ferai voir.

NIGAUDINET.

Dans votre loge ?

À part.

Voilà quelque libertine qui veut me mettre à mal.

Haut.

Je vous remercie, mademoiselle ; je n’aime point à être seul avec les filles.

COLOMBINE.

Venez, monsieur Nigaudinet : quoique vous soyez beau, jeune et bien fait, je vous assure que je ne suis point du tout tentée de votre personne.

NIGAUDINET.

Ah ! que je ne suis pas si niais ! Il faut un rien pour débaucher un garçon.

COLOMBINE.

Au diantre soit le benêt ! Puisque vous ne voulez pas venir, je vais dire à mademoiselle Angélique que vous êtes ici. Votre servante, monsieur de Pont-l’Évêque.

 

 

Scène VIII

 

NIGAUDINET, FANTASSIN

 

NIGAUDINET.

On m’avait bien dit de prendre garde à moi quand je viendrais à Paris. Comme les femmes de ce pays-ci aiment les gens de notre province ! Mais elles n’ont qu’à venir, comme diable je les galvaudrai ! Fantassin !

FANTASSIN.

Mon maître ?

NIGAUDINET.

Petit garçon, ne laissez approcher ni fille ni femme auprès de moi.

FANTASSIN.

S’il en vient quelqu’une, je lui dirai que vous êtes retenu, et que mademoiselle Angélique n’attend plus qu’après vous.

NIGAUDINET, se fouillant.

Je crois, Dieu me pardonne, qu’ils m’ont pris mon épée. N’as-tu vu personne rôder à l’entour de moi ?

FANTASSIN.

Oui-dà, monsieur ; j’ai vu un grand homme, habillé de rouge, qui a pris le couteau avec la gaîne : j’attendais qu’il la remît ; il n’est point revenu la remettre.

NIGAUDINET.

Comment, petit fripon ! d’où vient que tu ne m’as pas averti ?

FANTASSIN.

Il me faisait signe de n’en rien dire, et tirait cela si drôlement, que j’étais ravi de le voir faire.

NIGAUDINET.

Je vous rabattrai cela sur vos appointements.

FANTASSIN.

Je croyais que cela était de la foire, et je l’ai déjà vu faire à trois ou quatre personnes qui n’en ont rien dit.

NIGAUDINET.

Le petit sot !

FANTASSIN.

Dame ! monsieur, je ne suis pas obligé de savoir cela, et tout le monde ne peut pas avoir autant d’esprit que vous.

NIGAUDINET.

Oh bien ! va chercher cet homme dans la foire, et dis-lui qu’il me rapporte mon épée ; car j’en ai affaire.

 

 

Scène IX

 

NIGAUDINET, ARLEQUIN

 

ARLEQUIN, à part.

Voilà notre nouveau débarqué ; il faut que je l’accoste.

Haut.

Serviteur, monsieur.

NIGAUDINET.

Voilà un homme qui a mauvaise façon.

Il regarde derrière lui.

Fantassin !

Il recule et tremble.

ARLEQUIN.

Voilà, ma foi, le premier homme à qui j’ai fait peur.

NIGAUDINET.

N’est-ce point vous, monsieur, qui avez pris mon épée ?

ARLEQUIN.

Comment donc, monsieur, pour qui me prenez-vous ? Par la vertubleu, j’ai envie de vous couper les oreilles.

NIGAUDINET.

Couper les oreilles ! Prenez garde à ce que vous ferez. Je me fais homme d’épée, une fois ; et je viens à Paris pour acheter une charge dans l’armée. Ne savez-vous pas quelque régiment de hasard à vendre ?

ARLEQUIN, à part.

Voilà un homme bien tourné pour acheter un régiment.

Haut.

Qu’entendez-vous, s’il vous plaît, par un régiment de hasard ?

NIGAUDINET.

Mais c’est un vieux régiment qui aurait déjà servi, et que je pourrais avoir à meilleur marché qu’un autre.

ARLEQUIN.

Il faudra voir à la friperie. Et quel nom portera votre régiment ?

NIGAUDINET.

Oh ! le mien.

ARLEQUIN.

Et comment vous appelez-vous ?

NIGAUDINET.

Christophe Nigaudinet, à votre service.

ARLEQUIN.

Diable ! voilà un nom bien martial. Si tous les nigauds de Paris prennent parti dans votre régiment, il sera bientôt complet.

NIGAUDINET.

Oh ! je l’espère.

ARLEQUIN.

Quand vous voudrez faire vos recrues, vous n’aurez qu’à faire battre la caisse aux Tuileries pendant l’été.

NIGAUDINET.

Pourquoi donc battre la caisse aux Tuileries ?

ARLEQUIN.

C’est que, pendant la canicule, c’est là le rendez-vous de la plus fine valeur. Vous voyez, d’un côté, sur le déclin du jour, un petit maître d’été se promener fièrement sur le champ de bataille de la grande allée, affronter le serein, et se couvrir d’une noble poussière ; de l’autre, vous apercevez un grand oisif insultant aux marronniers, passant en revue les coquettes de la ville, et brûlant d’ardeur d’en venir aux mains avec quelque nymphe accostable qu’il aura détournée dans les bosquets.

NIGAUDINET.

Voilà des soldats comme je les veux. Mais, avant d’enrôler ce régiment-là, je serais bien aise d’enrôler une fille en mariage.

ARLEQUIN.

Prenez garde qu’elle ne vous enrôle aussi à votre tour.

NIGAUDINET.

Oh ! oh ! je ne crains rien ; elle est sage : c’est une belle fille, oui. On la nomme Angélique. On m’a dit qu’elle était à la foire, et je voudrais bien la voir.

ARLEQUIN, à part.

Je ne crois pas que ce bonheur-là t’arrive.

Haut.

Quoi ! monsieur ! celle que vous cherchez ici, et que vous devez épouser, s’appelle Angélique, nièce du docteur ?

NIGAUDINET.

Oui, monsieur. Est-ce que vous la connaissez ?

ARLEQUIN.

Oh ! monsieur, permettez que je vous embrasse. C’est la meilleure de mes amies ; elle m’a parlé de vous plus de cent fois ; elle vous attend avec impatience : elle est ici à quatre pas ; je vais lui dire que vous la cherchez. Serviteur, monsieur Christophe Nigaudinet, de Pont-l’Évêque. 

Arlequin, en sortant, fait signe à un filou qui paraît au fond du théâtre ; ils se parlent à l’oreille, et ils sortent.

 

 

Scène X

 

NIGAUDINET, seul

 

D’abord je croyais que cet homme était un voleur ; mais je commence à m’apercevoir que c’est un honnête homme.

 

 

Scène XI

 

NIGAUDINET, UN FILOU

 

NIGAUDINET.

Mais que cherche celui-ci ?

LE FILOU, enveloppé d’un manteau rouge, compte de l’argent.

Cinq et quatre font neuf, et vingt sont vingt-neuf ; deux tabatières, qui en valent encore dix, sont trente-neuf ; une montre de vingt-cinq ; le tout fait à peu près soixante et quatre ou cinq pistoles : cela n’est pas mauvais à prendre.

NIGAUDINET, qui a écouté tout cela.

Qu’est-ce, monsieur ? Pourrait-on savoir quel compte vous faites là ?

LE FILOU.

Eh ! ce n’est rien, ce sont soixante-dix pistoles que j’ai gagnées au jeu chez Lafrenaye le curieux.

NIGAUDINET.

Diable ! soixante-dix pistoles ! c’est un fort bon gain.

LE FILOU.

Bon ! si je voulais, j’en gagnerais dix mille ; mais j’ai de la conscience ; je me passe à peu.

NIGAUDINET.

Comment donc, monsieur, vous avez de la conscience ! Est-ce qu’il y a de la conscience à jouer ?

LE FILOU.

Et oui, monsieur, quand on est sûr de gagner.

NIGAUDINET.

Vous êtes donc sûr de toujours gagner ? Et comment cela ?

LE FILOU, mystérieusement.

C’est que je vous dirai en confidence que je suis un filou. Je joue aux dés ; j’ai toujours des dés pipés sur moi, et je fais rafle de six quand je veux.

NIGAUDINET.

Voilà un merveilleux talent ! que vous êtes heureux ! Vous faites rafle quand vous voulez ?

 

 

Scène XII

 

NIGAUDINET, LE FILOU, ARLEQUIN, en filou, un manteau rouge sur le nez

 

ARLEQUIN, à part.

Je m’en vais renvoyer monsieur du Pont-l’Evêque d’une étrange manière.

Haut, à l’autre filou.

Ah ! mons de la Trichardière, soyez le bien trouvé. Il y a longtemps que je vous cherche : vous m’avez filouté mon argent au jeu ; voilà cent pistoles que j’ai été prendre chez moi : allons, ma revanche, ou il faut nous couper la gorge ensemble.

LE FILOU.

Parbleu ! mons de la Filoutière, vous le prenez sur un ton bien haut ! Par la mort !

Il met la main sur son épée.

NIGAUDINET, se mettant entre eux.

Eh ! messieurs, point de bruit.

À Arlequin.

Comment, monsieur, il vous a donc gagné beaucoup d’argent aux dés ?

ARLEQUIN.

C’est un filou, monsieur, il ne m’a pas gagné, il m’a filouté : je prétends qu’il me rende mon argent, ou qu’il rejoue encore avec moi.

NIGAUDINET.

Et combien avez-vous à perdre ?

ARLEQUIN.

J’ai encore cent pistoles que voilà.

Il montre une bourse.

NIGAUDINET.

Attendez, je m’en vais lui parler et tâcher de vous faire donner satisfaction.

Au filou.

Allons, monsieur, il y a encore cent pistoles, il faut les lui gagner.

LE FILOU.

Je ne le ferai pas, monsieur ; j’ai de la conscience.

NIGAUDINET.

Eh ! morbleu ! jouez pour moi : je n’ai point de conscience, moi : je suis Normand.

LE FILOU.

Le voulez-vous ?

NIGAUDINET.

Je vous en conjure, et surtout les dés pipés, et toujours rafle.

LE FILOU.

Laissez-moi faire.

À Arlequin.

Oh ! çà, mons de la Filoutière, puisque vous avez tant envie de jouer, faites donc apporter une table.

ARLEQUIN.

Allons vite, qu’on apporte une table, un cornet et des dés.

NIGAUDINET.

Allons, vite, vite.

À Arlequin.

Sans moi, monsieur, il n’aurait jamais joué.

ARLEQUIN.

Je vous suis obligé, monsieur, car j’étais résolu de lui faire tirer l’épée, et vous m’épargnez une affaire.

On apporte une table, un cornet et des dés. Le filou s’assied à l’un des bouts de la salle, Arlequin à l’autre ; Nigaudinet se tient debout au milieu.

ARLEQUIN prend le cornet et remue les dés.

Allons, monsieur, massez.

LE FILOU prend la bourse de Nigaudinet, et en tire vingt louis.

Masse à vingt louis d’or.

ARLEQUIN.

Tope.

Il jette les dés.

J’ai gagné.

LE FILOU en prend autant.

Masse à la poste.

ARLEQUIN.

Tope. J’ai gagné.

NIGAUDINET, à demi-chagrin, bas au filou.

Mais, monsieur, vous n’y songez pas.

LE FILOU.

Laissez-moi faire, c’est pour la lui donner belle.

À Arlequin.

Masse au reste de la bourse.

ARLEQUIN.

Tope. J’ai gagné.

NIGAUDINET, d’un ton pleureur.

Vos dés pipés ne pipent point. Où sont donc les rafles ?

LE FILOU.

Ne vous fâchez point ; je vais prendre le dé ; vous allez voir. N’avez-vous point d’autre argent ?

NIGAUDINET, se fouillant.

J’ai encore trois louis d’or que voilà.

ARLEQUIN se lève comme pour s’en aller.

Serviteur, messieurs : puisque vous n’avez plus d’argent...

NIGAUDINET, l’arrêtant.

Doucement, monsieur, Voilà encore trois louis.

ARLEQUIN.

Belle gueuserie, vraiment ! Mais, tenez, je suis beau joueur ; masse aux trois louis.

LE FILOU, prenant les dés.

Tope.

Il jette les dés.

Rafle de six : j’ai gagné.

NIGAUDINET, riant et sautant.

Rafle de six ! Nous avons gagné ; ah ! ah ! ah !

Au filou.

Les dés pipés, n’est-ce pas ?

LE FILOU.

Oui, vous allez voir beau jeu.

NIGAUDINET, à Arlequin.

Allons, monsieur, jouez gros jeu, s’il vous plaît, à cette heure qu’il y a des dés pipés.

ARLEQUIN.

Masse à six louis.

LE FILOU.

Tope. J’ai gagné.

NIGAUDINET, éclatant de rire.

Rafle de six, et toujours rafle de six.

Il embrasse le filou.

Le brave homme !

ARLEQUIN.

Masse à douze louis.

LE FILOU.

Tope.

ARLEQUIN.

J’ai gagné. Serviteur. Messieurs.

NIGAUDINET, l’arrêtant.

Attendez, monsieur, attendez.

Au filou, en pleurant.

Mais, monsieur, qu’est-ce que cela veut donc dire ? Est-ce que vos dés pipés se moquent ! Ils ne raflent que les petits morceaux.

LE FILOU.

Il faut bien qu’il gagne quelquefois, pour l’amorcer seulement. Il n’est pas encore dehors ; voyez si vous avez quelque chose sur vous.

NIGAUDINET.

Voilà une montre de douze louis, et un diamant de cinquante.

À Arlequin.

Allons, monsieur, à mon diamant et à ma montre, cela vaut bien soixante louis d’or.

ARLEQUIN.

Je ne joue jamais de nippes ; mais, à cause que c’est vous, je le veux bien. Masse à soixante louis d’or.

LE FILOU.

Tope.

ARLEQUIN.

J’ai gagné.

Il prend la montre et la bague, et veut s’en aller.

NIGAUDINET, l’arrêtant.

Mais, monsieur, écoutez : j’ai...

ARLEQUIN.

Je n’écoute rien. Le jeu est libre : je ne veux plus jouer. Serviteur.

 

 

Scène XIII

 

NIGAUDINET, LE FILOU

 

NIGAUDINET, pleurant de toute sa force.

Vous m’avez ruiné, monsieur, avec vos dés pipés. Je n’ai plus ni argent, ni montre, ni bague. Comment voulez-vous donc que je fasse ?

Pendant cette tirade, le filou s’esquive.

 

 

Scène XIV

 

NIGAUDINET, seul

 

Au voleur ! au voleur !

Il aperçoit le manteau que le filou à laissé sur sa chaise, et le prend.

Ils m’ont volé mon argent, ma montre et ma bague ; mais je ne leur rendrai pas leur manteau. Le diable emporte la foire, les filous et la ville ! Je m’en vais dans mon pays : de ma vie je ne reviendrai à Paris.

 

 

Scène XV

 

ARLEQUIN, seul

 

Arlequin revient en riant, et regarde de loin Nigaudinet.

Laissez-le passer, laissez-le passer. C’est monsieur Christophe Nigaudinet de Pont-l’Évêque, qui s’en retourne. Ah ! ah ! ah ! quel animal ! quel animal !

Pour un homme d’esprit, pour un adroit filou,

Disons la vérité, Paris est un Pérou.

Mais, de tous les métiers qu’on exerce à la ville,

Un intrigant d’amour est bien le plus utile.

Voici mon argument : il est certains métiers,

Perruquiers, fourbisseurs, armuriers, chapeliers,

Qui seulement à l’homme offrent leur ministère :

Les autres seulement à la femme ont affaire.

Mais dans ce beau métier, dans cet emploi si doux,

Vous tirez des deux mains ; vous êtes propre à tous.

S’il est vrai, comme on dit, que la moitié du monde

Pourchasse l’autre part en la machine ronde,

Si tous ceux que l’on voit exercer cet emploi

Étaient, par un arrêt, habillés comme moi,

On verrait dès demain, dans ce pays fertile,

Grand nombre d’Arlequins embarrasser la ville.

 

 

Scène XVI

 

ARLEQUIN, UN VALET DE THÉÂTRE

 

LE VALET.

Monsieur, l’heure se passe ; les trois théâtres sont pleins. Voulez-vous qu’on commence ?

ARLEQUIN.

Si la salle est pleine, commencez. Je vais me préparer pour jouer mongole.

 

 

Scène XVII

 

LE VALET DE THÉÂTRE, LE DOCTEUR, et autres spectateurs

 

On ouvre la Ferme ; le fond du théâtre représente un bois agréable. Le Docteur et plusieurs autres spectateurs se placent sur le devant.

LE DOCTEUR.

Qu’allons-nous voir, monsieur ?

LE VALET.

Vous allez voir d’abord la parodie d’Acis et Galatée ; ensuite Lucrèce, tragédie. Mais faites silence, on va commencer.

Le théâtre change ; on voit la mer avec des rochers.

 

 

PARODIE D’ACIS ET GALATÉE

 

Personnages

 

POLYPHÈME

GALATÉE

ACIS

 

 

Scène première

 

GALATÉE, seule

 

Qu’une fille, à Paris, a peine à se défendre

De la poursuite des galants !

La plus fière en ces lieux, en proie à mille amants,

Perd sa coiffe et ses gants dès l’âge le plus tendre.

Mais quoiqu’ils soient perdus, veut-elle les revendre,

Elle y trouve encor des marchands.

Qu’une fille, à Paris, a peine à se défendre

De la poursuite des galants !

 

 

Scène II

 

POLYPHÈME, GALATÉE

 

Polyphème arrive, suivi de chaudronniers, qui tiennent des poêles, des enclumes et des marteaux.

POLYPHÈME.

Quand veux-tu donc, ma tigresse,

Réciproquer mon amour ?

Les chaudronniers l’accompagnent en frappant sur leurs enclumes.

Je sens où le bât me blesse ;

Mon âme est percée à jour.

Les chaudronniers, etc.

Défais-toi de ta sagesse ;

Car c’est un harnais trop lourd.

Les chaudronniers, etc.

Je suis discret, ma princesse,

Comme le bruit d’un tambour.

Les chaudronniers, etc.

 

 

Scène III

 

POLYPHÈME, GALATÉE, ACIS

 

ACIS.

Princesse, me voilà ; mais je ne puis rien dire.

GALATÉE.

Allez, éloignez-vous, faut-il vous le redire ?

Elle se plonge dans la mer.

 

 

Scène IV

 

POLYPHÈME, ACIS

 

ACIS.

Vous me fuyez, par où l’ai-je donc mérité ?

POLYPHÈME.

Traître ! reçois le prix de ta témérité.

Il lui jette un rocher en forme de tonneau, qui le couvre entièrement, à la réserve de la tête, qui lui sort par la bonde.

ACIS.

Déesse, c’en est fait ; je vous perds, et j’expire.

POLYPHÈME.

Il est mort, l’insolent ; cette tonne le cache :

Je suis content de l’avoir fait crever.

Le drôle ici croyait me l’enlever

Jusque dessous la moustache.

Le théâtre change, et représente un palais magnifique.

 

 

LUCRÈCE

 

Tragédie.

 

Personnages

 

TARQUIN

LUCRÈCE

L’ÉCUYER DE TARQUIN

 

 

Scène première

 

LUCRÈCE, seule, à sa toilette

 

Quel bruit injurieux ose attaquer ma gloire !

Quel horrible attentat ! Ô ciel ! puis-je le croire ?

Quoi ! Tarquin, méprisant les dieux et leurs autels,

Nourrirait dans son sein des désirs criminels !

Dieux ! pourquoi m’accorder les traits d’un beau visage,

À moi qui ne veux point en faire aucun usage ?

À moi qui ne veux point, d’un souris, d’un regard,

Enchaîner chaque jour quelque amant à mon char ?

À moi, qui ne suis point de ces femmes coquettes

Qui tirent intérêt de leurs faveurs secrètes ;

Et, mettant à profit les charmes de leurs yeux,

Trafiquent un présent qu’elles doivent aux dieux ?

Mais pourquoi faire au ciel une injuste querelle ?

Des amours de Tarquin suis-je pas criminelle ?

C’est moi qui, ce matin, par des soins imprudents,

Ai voulu me parer de ces ajustements ;

C’est moi qui, par ces nœuds dont l’appareil m’offense,

De mes cheveux épars ai dompté la licence.

Dangereux ornements, pernicieux attraits,

Cherchez une autre main, quittez-moi pour jamais ;

Périsse un ornement à ma vertu contraire !

Elle veut ôter sa coiffure.

 

 

Scène II

 

LUCRÈCE, L’ÉCUYER DE TARQUIN

 

LUCRÈCE.

Mais quel mortel ici porte un pas téméraire ?

L’ÉCUYER.

Princesse, pardonnez, si, d’un pas indiscret,

Je m’offre devant vous crotté comme un barbet ;

Excusez, si forcé du zèle qui me presse...

Madame, par hasard, seriez-vous point Lucrèce ?

LUCRÈCE.

Oui, seigneur, je la suis.

L’ÉCUYER.

L’empereur des Romains

Me dépêche vers vous, pour vous remettre ès mains

Des signes assurés de l’amour qui le perce ;

Un poulet des plus grands, escorté d’un sesterce.

Un sesterce, en français, fait mille écus et plus,

Ma princesse, il est bon de peser là-dessus.

Il lui présente un grand papier.

LUCRÈCE.

À moi, seigneur ?

L’ÉCUYER.

À vous.

LUCRÈCE.

Ô dieux !

L’ÉCUYER.

Savez-vous lire ?

Lisez.

LUCRÈCE.

D’étonnement je ne saurais rien dire.

L’ÉCUYER.

Ne vous y trompez pas ; il est signé Tarquin,

Scellé de son grand sceau ; et plus bas, Mezzetin.

LUCRÈCE lit.

Il n’est rien que l’amour ici ne vous soumette ;

Vous remuez les cœurs par des ressorts secrets.

En argent bien comptant je conte la fleurette,

Et je ne prends point garde aux frais ;

Car mon cœur, navré de vos traits,

A pris feu comme une allumette.

Le style en est pressant.

L’ÉCUYER.

Et surtout laconique ;

Mais mieux que le papier cette bourse s’explique.

Il lui présente une bourse que Lucrèce prend.

LUCRÈCE.

Que dites-vous, seigneur ? L’ai-je bien entendu ?

Connaît-il bien Lucrèce ?

L’ÉCUYER.

Oui, que je sois pendu

Haut et court par mon col, il vous connaît, madame.

Jugez, en ce moment, de l’excès de sa flamme,

D’acheter des faveurs trois cents louis comptants,

Qu’il pourrait obtenir ailleurs pour quinze francs.

LUCRÈCE.

N’était tout le respect que j’ai pour votre maître,

Vous pourriez bien, seigneur, sortir par la fenêtre.

L’ÉCUYER.

Moi, madame ?

LUCRÈCE.

Oui, seigneur ; car enfin, pour le roi,

Vous vous chargez ici d’un fort vilain emploi.

L’ÉCUYER.

C’est l’emploi le plus sûr pour brusquer la fortune.

LUCRÈCE.

Seigneur, votre présence en ces lieux m’importune :

Allez, retirez-vous.

L’ÉCUYER.

Voici Tarquin qui vient ;

Faites votre devoir, je vais faire le mien.

Souvenez-vous toujours, beauté trop dessalée,

Quand on reçoit l’argent, que l’on est enrôlée.

 

 

Scène III

 

LUCRÈCE, TARQUIN, GARDES, qui se retirent pendant le cours de la scène

 

TARQUIN.

Avant que de venir vous découvrir mon cœur,

J’ai fait sonder le gué par mon ambassadeur ;

Mon garde du trésor l’a fait partir en poste :

Aussi, sans un moment douter de la riposte,

Et poussé des transports d’un feu séditieux,

Je me suis transporté moi-même sur les lieux.

Mon amour, à la fin, a rompu sa gourmette,

Et mon valet de chambre apporte ma toilette[1].

LUCRÈCE.

Seigneur, que ce discours pour Lucrèce est nouveau !

Moi que l’on vit dans Rome, au sortir du berceau,

Être un exemple à tous d’honneur et de sagesse !

TARQUIN.

On peut bien en sa vie avoir une faiblesse ;

Le soleil quelquefois s’éclipse dans les cieux,

Et n’en est pas moins pur revenant à nos yeux.

Plus d’une femme ici dont la vertu, je gage,

À souffert mainte éclipse, y passe encor pour sage ;

Toute l’adresse gît à bien cacher son jeu :

Vous pouvez avec moi vous éclipser un peu.

LUCRÈCE.

Quoi donc ! oubliez-vous, seigneur, quelle est Lucrèce ?

TARQUIN.

Oui, je veux l’oublier ; car enfin, ma princesse,

Quand on peut regarder ce corsage joli,

Ce minois si bien peint, ce cuir frais et poli,

Cette bouche, ces dents, cette vive prunelle,

Qui, comme un gros rubis, charme, brille, étincelle ;

Surtout ces petits monts, faits d’un certain métail,

Tenus sur l’estomac par deux clous de corail ;

Que l’on a vu ce nez... Ah ! divine princesse,

On oublie aisément que vous êtes Lucrèce,

Pour se ressouvenir qu’en ce pressant destin

Toute femme est Lucrèce, et tout homme est Tarquin.

Il veut lui baiser la main.

LUCRÈCE.

Quelle entreprise ! ô ciel ! quelle ardeur téméraire !

Seigneur, que faites-vous ?

TARQUIN.

Rien qu’on ne puisse faire.

D’un amour clandestin mon foie est rissolé ;

Jusques aux intestins je me sens grésillé.

Ah ! madame, souffrez que mon amour vous touche.

Que d’appas ! que d’attraits ! l’eau m’en vient à la bouche[2].

LUCRÈCE.

On pourrait, par bonté, d’un amour mutuel...

Mais, seigneur, vous allez d’abord au criminel.

TARQUIN.

Madame, j’aime en roi, Cela veut dire en maître ;

Ma tendresse est avide, et veut de quoi repaître :

Un regard, un soupir affriole un amant ;

Mais c’est viande trop creuse à mon amour gourmand.

LUCRÈCE.

Seigneur, à quelque excès vous porterez mon âme.

TARQUIN.

Madame, à quelque excès vous pousserez ma flamme.

Assez, et trop longtemps, vous attisez mon feu ;

J’ai trop fait pour tirer mon épingle du jeu.

LUCRÈCE.

Avant qu’à tes desseins mon cœur se détermine,

Ce fer, de mille coups m’ouvrira la poitrine.

TARQUIN.

Il n’est pas temps encor d’accomplir ce désir :

Vous vous poignarderez après, tout à loisir.

LUCRÈCE.

Quoi, seigneur ! ma vertu, cette fleur immortelle...

TARQUIN.

Avec votre vertu, vous nous la baillez belle !

Holà ! gardes, à moi.

 

 

Scène IV

 

TARQUIN, LUCRÈCE, L’ÉCUYER, GARDES

 

L’ÉCUYER.

Que voulez-vous, seigneur ?

LUCRÈCE.

Puisque rien ne saurait arrêter ta fureur,

Approche, et vois en moi l’action la plus rare

Dont jamais l’univers ouït parler. Barbare !

Contre tes noirs desseins en vain j’ai combattu,

Eh bien ! connais Lucrèce et toute sa vertu.

Elle se poignarde, et on l’emporte.

 

 

Scène V

 

TARQUIN, SON ÉCUYER

 

TARQUIN.

Que vois-je ? Juste ciel !

L’ÉCUYER.

Bon ! ce n’est que pour rire.

TARQUIN.

Non, la peste m’étouffe : elle tombe, elle expire,

Et c’est moi, dieux cruels ! qui suis son assassin !

C’est moi qui lui plongeai ce poignard dans le sein !

Que la terre irritée, après tant d’injustices,

S’ouvre pour m’engloutir dans ses creux précipices !

Que la foudre du ciel sur moi tombe en éclats !

Mais, quoi ! pour me punir n’ai-je donc pas un bras ?

Il prend le poignard dont Lucrèce s’est percée.

Que ce poignard, encor tout fumant de sagesse,

Immole, en même temps, et Tarquin et Lucrèce.

Frappons ce lâche cœur. Qui me retient la main ?

Perçons... Non, remettons cette affaire à demain.

Je sens mollir mon bras ; je sens couler mes larmes,

Et ma main, de faiblesse, abandonne les armes :

Je deviens tout perplex[3]. Viens-t’en me soutenir.

Il s’appuie sur son écuyer.

Ô temps ! ô siècle ! ô mœurs ! Que dira l’avenir ?

D’un chimérique honneur le sexe s’infatue !

Plutôt que forligner, une femme se tue !

Ah ! Lucrèce, m’amour ! vous donnez aujourd’hui

Un exemple étonnant, qui sera peu suivi.

L’ÉCUYER.

Pleurez, seigneur, pleurez l’excès de vos fredaines.

TARQUIN.

Ah ! toi qui sais pleurer, épargne-m’en les peines.

L’ÉCUYER.

Chantez du moins un air sur son triste tombeau.

TARQUIN.

C’est bien plutôt à toi d’enfler le chalumeau...

Il chante.

Car je t’ai pris pour mon valet,

À cause de ton flageolet.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

OCTAVE, ARLEQUIN, PIERROT

 

ARLEQUIN, à Pierrot.

Ôtez-vous de là, vous dis-je, j’ai commencé l’affaire, et je prétends la finir.

OCTAVE.

Mais laisse-le parler. Voyons.

ARLEQUIN.

Oh ! je le veux bien ; qu’il parle : je ne dis plus rien, moi. Une bête, parler ! morbleu ; cela me désole.

PIERROT.

Oui, parler, parler, et mieux que toi.

OCTAVE, à Arlequin.

Que sait-on ? écoutons-le. L’envie qu’il a de parler vient peut-être...

ARLEQUIN.

Oh ! l’envie qu’il a de parler ne me surprend pas ; mais je suis surpris que vous vouliez l’écouter.

OCTAVE.

Oh çà ! mon pauvre Pierrot, parle donc, et laisse dire Arlequin. Comment ferons-nous pour avoir le consentement du docteur pour mon mariage avec Angélique ? Tu sais que nous en avons besoin.

PIERROT.

Tenez, monsieur, je sais une manière sûre...

ARLEQUIN.

Pour aller aux Petites-Maisons.

PIERROT.

Une manière sûre pour avoir ce consentement-là. Tenez ; mais c’est que cela part de là.

Il se touche le front.

Il faut tâcher de rendre le docteur muet.

ARLEQUIN.

Il vaudrait mieux te rendre muet toi-même, tu ne dirais pas tant de sottises.

OCTAVE.

Patience, Arlequin ; laisse-le parler.

À Pierrot.

Et pourquoi rendre le docteur muet ? Je ne te comprends pas.

PIERROT.

Pourquoi ? Voici comment j’argumente : Qui est muet ne dit mot ; qui ne dit mot, consent. Ergò, en rendant le docteur muet, nous aurons son consentement. Hem ?

ARLEQUIN, riant.

Voilà un argument in balordo.

OCTAVE.

Hé ! va-t’en au diable avec ton argument.

À Arlequin.

Mon pauvre Arlequin, je suis perdu sans toi.

ARLEQUIN.

Moi, monsieur, je me donnerai bien de garde de vous rien dire. Pierrot a envie déparier : écoutez-le ; que sait-on ?....

OCTAVE.

J’ai tort de l’avoir écouté ; mais que veux-tu ? Le désir de sortir de l’embarras où je suis m’a fait tomber dans l’erreur. Je conviens que tu as plus d’esprit que lui, et que tu es le seul qui peux me tirer de peine. Mon cher Arlequin, de grâce...

ARLEQUIN.

Si je parle, ce n’est point pour l’amour de vous ; c’est pour confondre ce bélître-là, qui se croit un docteur, et veut parler argument.

À Pierrot.

Va-t’en argumenter dans l’écurie, mon ami, va.

À Octave.

Écoutez, monsieur, voici comme l’on argumente quand on veut prouver quelque chose.

OCTAVE.

Que tu me fais plaisir !

ARLEQUIN.

Pour avoir Angélique, il faut que vous alliez vous-même la demander au docteur. D’abord vous l’aborderez d’un air grave et soumis.

OCTAVE.

D’un air grave et soumis.

ARLEQUIN.

Oui, pour marquer, par la gravité, que vous êtes de qualité ; et par la soumission, que vous venez pour le prier.

Il fait un lazzi pour exprimer la gravité et la soumission en même temps.

Et puis, dans cette attitude, vous direz au docteur : Je viens vous supplier de m’accorder mademoiselle Angélique en mariage.

OCTAVE.

Et lui, qui ne veut point consentir à cela, me répondra d’abord : Non, vous ne l’aurez pas.

ARLEQUIN.

Tant mieux : je serais bien fâché qu’il dît oui. Aussitôt vous répliquerez, sans changer de posture : Hé ! de grâce, monsieur le docteur, accordez Angélique en mariage au pauvre Octave.

OCTAVE.

Mais il dira encore : Non, je ne veux pas vous la donner.

ARLEQUIN.

Voilà où je l’attends. Dès qu’il aura dit encore une fois non, vous le remercierez, et vous irez épouser Angélique.

OCTAVE.

Tu te moques de moi. Quand le docteur aura dit deux fois non, je serai aussi avancé que je l’étais avant de lui parler.

ARLEQUIN.

Que vous avez l’intelligence épaisse ! Ma foi, je ne m’étonne pas si vous aimez Pierrot. Est-ce que vous ne savez pas qu’en bonne école deux négations valent une affirmation ? Ergò, quand le docteur aura dit deux fois non, cela voudra dire une fois oui ; et par conséquent vous aurez son consentement.

OCTAVE.

Ton argument est aussi impertinent que celui de Pierrot, et...

ARLEQUIN.

Ne voyez-vous pas, monsieur, que ce que je vous en dis n’est que pour rire et pour contrecarrer Pierrot ? Mais le moyen d’avoir le consentement du docteur est sûr. Allez vous préparer pour votre déguisement en sauvage. Trouvez-vous au sérail de l’empereur du Cap-Vert ; j’y serai ; le docteur y viendra, et nous le ferons donner dans le panneau. Mais, auparavant, allez-vous-en avec Angélique dans le cadran du Zodiaque : Colombine m’a assuré que le docteur doit y venir.

PIERROT.

C’est bien dit ; sans moi vous n’auriez jamais trouvé cela.

 

 

Scène II

 

OCTAVE, ARLEQUIN

 

OCTAVE.

Je crois effectivement que c’est le plus sûr. Je vais me préparer à tout.

ARLEQUIN.

Allez, je reste ici, moi, en attendant le docteur.

 

 

Scène III

 

ARLEQUIN, à la porte de sa loge, crie après avoir tiré plusieurs papiers de sa poche

 

C’est ici, messieurs, que l’on voit tout ce qu’il y a de plus curieux à la foire.

 

 

Scène IV

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR

 

ARLEQUIN, continue de crier.

Sauts périlleux ; un Basque derrière un carrosse, qui saute dedans sans attraper la roue ; un greffier, qui saute à pieds joints par-dessus la justice ; une vieille femme qui saute à reculons de cinquante ans à vingt-cinq ; une jeune fille qui saute en avant de l’état de fille à celui de veuve, sans avoir passé par le mariage. Qui est-ce qui veut voir, messieurs ?

Monstres naturels : un animal moitié médecin de la ceinture en haut, et moitié mule de la ceinture en bas ; un autre animal moitié avocat, moitié petit-maître ; un anthropophage qui mange les hommes tout crus, et qui n’a plus faim dès qu’il voit des femmes. On voit cela à toute, heure, messieurs ; l’on n’attend point.

Ouvrage merveilleux qui fait l’étonnement de tous les curieux ; c’est une pendule qui marque l’heure d’emprunter, et jamais celle de rendre, ouvrage Utile à la plupart des officiers revenus de l’armée.

LE DOCTEUR, après avoir écouté attentivement.

Monsieur, je voudrais bien voir cette pendule ; et si elle est comme vous le dites, je l’achèterai, à quelque prix que ce soit.

ARLEQUIN.

Oh ! monsieur, ces pendules-là ne se vendent pas ; on en fait des loteries.

LE DOCTEUR.

Eh bien ! je prendrai des billets de loterie.

ARLEQUIN.

Vous ferez fort bien ; vous avez la physionomie heureuse, et je crois que vous gagnerez le gros lot : mais avant que de recevoir votre argent, je veux vous faire voir le gros lot de ma loterie. Qu’on ouvre.

 

 

Scène V

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR, LE TEMPS, figuré par Mezzetin

 

La ferme s’ouvre ; on voit un grand cadran en émail et les signes du zodiaque, figurés par des personnes naturelles.

LE DOCTEUR examine les signes du zodiaque.

Voilà bien des signes que je ne connais pas.

ARLEQUIN.

Je le crois bien. Ce sont tous signes symboliques et mystérieux que j’ai mis à la place des anciens. Je réforme le zodiaque comme il me plaît, moi.

LE DOCTEUR.

Un procureur ? Et qui a pu mettre un procureur parmi les astres ?

ARLEQUIN.

C’est moi qui l’ai mis à la place du cancer.

 

Celui que vous voyez en signe,

Ce fut un procureur insigne,

Que j’ai nommé cancre ou vilain,

Pour m’avoir fait mourir de faim

Quand j’étais clerc sous sa férule.

On entendait à sa pendule

Sonner l’heure du coucher

Avant celle du souper.

LE DOCTEUR.

Qu’est-ce que c’est que cette fille avec un trébuche ! à la main ?

ARLEQUIN.

Au lieu de signe, on a pris soin

De mettre en cet endroit l’épicière du coin.

La balance autrefois servait à la justice :

Maintenant au palais ce meuble est superflu ;

Et l’on ne s’en sert presque plus

Qu’à peser le sucre et l’épice.

LE DOCTEUR.

Ah ! ah ! voilà un homme qui me ressemble.

ARLEQUIN.

C’est le capricorne.

 

Quoique ce chef cornu contienne une satire,

Je ne veux rien vous dire

Sur un sujet si beau.

Pour un époux content que mes vers feraient rire,

Mille enrageraient dans leur peau.

LE DOCTEUR.

Est-ce qu’il y a des malades dans le firmament, que j’y vois un carabinier de la faculté ?

ARLEQUIN.

J’ai mis, au lieu de sagittaire,

Ce vénérable apothicaire.

Tout visage sans nez frémit à son aspect ;

Et lui, s’agenouillant de civile manière,

Tire la flèche avec respect.

LE DOCTEUR.

Est-ce qu’il y a quelque signe de mort, que je vois une place vacante dans votre zodiaque ?

ARLEQUIN.

J’ai cherché vainement dans tout notre hémisphère,

Une fille pour mettre au signe de virgo ;

Mais, par le premier ordinaire,

Il m’en vient une de Congo.

 

Mais que dites-vous de ces deux jumeaux-là ?

LE DOCTEUR.

Comment ! c’est Octave et Angélique qui s’embrassent !

ARLEQUIN.

Vous l’avez dit, docteur ; les Gemini sont morts ;

Mais ces deux grands jumeaux que vous voyez paraître

Ne faisant plus qu’un en deux corps,

Malgré vous en feront renaître.

LE DOCTEUR, en colère.

Allez-vous-en au diable avec votre zodiaque. Je vous trouve bien insolent.

ARLEQUIN.

Doucement, ne nous fâchons point, monsieur le docteur. Pour vous dépiquer, je vais vous faire entendre quelque chose de beau.

LE DOCTEUR.

Je ne veux plus rien voir, ni rien entendre. Vous êtes un suborneur de la jeunesse.

ARLEQUIN.

Vous ne sauriez pourtant vous en dédire.

Le Temps, représenté par Mezzetin, quitte le cadran et s’avance sur le devant du théâtre.

Voilà le Temps qui s’avance pour chanter : il faut que vous l’écoutiez paisiblement ; il y va de votre vie. Si vous l’interrompiez, il vous couperait le cou avec sa faux.

LE DOCTEUR.

La malepeste ! j’aime mieux l’écouter.

MEZZETIN, représentant le Temps, chante au nez du docteur.

Ton temps est passé ;

Ton timbre est cassé.

Tu t’en vas finir ta carrière :

Ne prends point de femme, car,

Au lieu de sonner l’heure entière,

Tu ne sonnerais que le quart.

Le fond du théâtre se referme, et tous les acteurs sortent.

 

 

Scène VI

 

UN LIMONADIER, UN OFFICIER SUISSE

 

L’OFFICIER.

Holà ! ho ! quelqu’un ! Bastien, François, Ambroise ! N’y a-t-il là personne ?

LE LIMONADIER.

Me voilà, me voilà, monsieur : que vous plaît-il ?

L’OFFICIER.

Que la peste vous crève, mon ami ! vous me faites égosiller deux heures. Vite, du ratafia.

LE LIMONADIER.

Qu’on apporte du ratafia à monsieur.

On apporte une carafe de demi-setier.

L’OFFICIER, après avoir avalé la carafe tout d’une haleine.

Ton ratafia est-il bon ?

LE LIMONADIER.

C’est à vous à m’en dire des nouvelles.

L’OFFICIER.

Je ne le trouve pas assez coulant. Donne-m’en encore.

On apporte une seconde carafe, qu’il boit comme la première.

LE LIMONADIER.

Vous le faites pourtant bien couler. Du ratafia à monsieur, vite.

L’OFFICIER, avalant une troisième carafe.

Il n’y a pas assez de noyau.

LE LIMONADIER.

De la manière que vous l’avalez, s’il y avait des noyaux, ils vous étrangleraient. Encore du ratafia à monsieur.

L’OFFICIER, buvant une quatrième carafe.

Ton ratafia est-il naturel comme il sort de la vigne ?

LE LIMONADIER.

Aussi naturel que le vin de Champagne des cabaretiers de Paris.

L’OFFICIER.

C’est-à-dire que vous autres, vendeurs de ratafia, vous êtes aussi honnêtes gens que les marchands de vin.

LE LIMONADIER.

C’est à peu près la même chose ; et dans peu nous espérons ne faire qu’un corps, comme les violons et les maîtres à danser. Vous en plaît-il encore ?

L’OFFICIER.

Belle demande !

On lui donne encore une carafe, qu’il boit comme les autres.

Je commence à m’apercevoir que ton ratafia ne vaut pas le diable, ce qui s’appelle pas le diable.

LE LIMONADIER.

Et qu’y trouvez-vous, monsieur ? Vous ne l’avez peut-être pas bien goûté. En voudriez-vous encore une carafe ?

 

 

Scène VII

 

L’OFFICIER, LE LIMONADIER, UN PETIT-MAÎTRE

 

LE LIMONADIER.

Mais voici quelqu’un.

LE PETIT-MAÎTRE entre en fredonnant, et se promène d’un air distrait.

Tout comme il vous plaira, la rira ; tout comme il vous plaira.

LE LIMONADIER.

Monsieur, que vous plaît-il ? du thé, du café, du chocolat ?

LE PETIT-MAÎTRE, toujours distrait.

Tout comme il vous plaira, la rira, etc.

LE LIMONADIER.

Voulez-vous aller là-haut, ou demeurer ici ?

LE PETIT-MAÎTRE, sans y prendre garde, heurte l’officier.

Tout comme il vous plaira, la rira, etc.

L’OFFICIER.

Monsieur, prenez garde à vous, s’il vous plaît. Si vous poussez si fort, il faudra que je sorte.

LE PETIT-MAÎTRE.

Tout comme il vous plaira, la rira, etc.

L’OFFICIER.

Ventrebleu, monsieur ! je ne sais comment je dois prendre votre procédé.

LE PETIT-MAÎTRE.

Tout comme il vous plaira, la rira, etc.

L’OFFICIER, mettant l’épée à la main.

Allons, morbleu ! l’épée à la main.

LE PETIT-MAÎTRE, tirant l’épée.

Tout comme il vous plaira, la rira, etc.

L’OFFICIER, étant blessé.

Ah ! je suis blessé : à l’aide, au secours, au guet !

LE PETIT-MAÎTRE, le poursuivant.

Tout comme il vous plaira, la rira, etc.

L’OFFICIER, se sauvant.

Ah ! coquin, tu m’as tué ; mais tu seras pendu.

LE PETIT-MAÎTRE.

Tout comme il vous plaira, la rira, tout comme il vous plaira.

 

 

Scène VIII

 

LE DOCTEUR, PIERROT

 

PIERROT.

De la joie, monsieur, de la joie. Je vous l’avais bien dit que vous retrouveriez Angélique.

LE DOCTEUR.

J’ai promis vingt pistoles à qui me la ferait retrouver : j’en donnerais présentement cinquante à qui me la ferait perdre.

PIERROT.

Payez-moi toujours la retrouvaille, et après nous ferons marché pour la reperdaille.

LE DOCTEUR.

Est-ce que tu l’as rencontrée en ton chemin ?

PIERROT.

Non, monsieur ; mais mes correspondants m’ont donné des avis. Un oublieux m’a dit qu’on avait vu, dans le Marais, entre onze heures et minuit, une fille sortir en habit de bain, pendant qu’on précipitait son déménagement par les fenêtres... Est-ce Angélique ?

LE DOCTEUR.

Je ne crois pas cela.

PIERROT.

Un crocheteur de la douane m’a donné avis qu’on avait retrouvé, parmi les sacs d’un caissier, une petite femme qui s’était perdue la veille au lansquenet. Est-ce Angélique ?

LE DOCTEUR.

Ce n’est pas elle : elle est trop grosse, et ne pourrait se cacher que derrière des sacs de blé.

PIERROT.

Un vendeur d’eau-de-vie m’a assuré qu’il avait vu entrer, à quatre heures du matin, une jolie solliciteuse chez un jeune rapporteur, et qu’il l’avait menée, l’après-midi, au Port-à-l’Anglois, pour instruire son procès.

LE DOCTEUR.

Angélique n’a point de procès.

PIERROT.

Attendez, monsieur, on m’a donné encore un avis...

LE DOCTEUR.

Je ne veux plus entendre parler d’Angélique, ni de tes avis ; et je la méprise si fort, que si je trouvais à me marier avec une autre, je l’épouserais dès aujourd’hui.

PIERROT.

Mais, monsieur, puisque l’appétit de la noce vous gourmande si fort, allez voir le sérail de l’empereur du Cap-Vert. On dit qu’il fait l’inventaire de ses femmes : vous en trouverez peut-être quelqu’une à votre convenance.

LE DOCTEUR.

Quoi ! que me dis-tu ? On vend des femmes à la foire ?

PIERROT.

Oui, monsieur ; c’est la grande nouvelle de Paris : on y court des quatre coins de la ville.

LE DOCTEUR.

Allons voir ce que c’est que ce commerce-là.

PIERROT.

Je vais vous mener. J’en prendrai peut-être une pour mon compte, si j’en trouve à ma propice, et qui soit digne de mon mérite.

 

 

Scène IX

 

ARLEQUIN, seul

 

La ferme s’ouvre, et le théâtre représente l’intérieur du sérail de l’empereur du Cap-Vert ; on y voit plusieurs berceaux de fleurs, gardés par des eunuques. L’empereur du Cap-Vert, représenté par Arlequin, est debout sur un trône de fleurs, soutenu par des singes, et entouré de perroquets, de serins de Canarie, etc. L’orchestre joue une marche, et les eunuques passent en revue devant Arlequin, qui, ensuite, danse seul une entrée.

Je suis prince de la verdure,

Le teinturier en vert de toute la nature :

On ne me prend jamais sans vert.

Singes et perroquets sont dans ma seigneurie :

Roi des serins de Canarie,

Je m’appelle, en un mot, l’empereur du Cap-Vert.

C’est ici que l’on voit un sérail à louer ;

Femme à vendre, ou femme à donner.

Si je voulais en acheter,

Je ne saurais auquel entendre.

Combien, en ce lieu, de maris

M’amèneraient leurs femmes vendre,

Et m’en feraient fort juste prix !

Aux eunuques.

Vous, geôliers bistournés, qui, pour ma sûreté,

De mes menus plaisirs gouvernez les serrures,

À mes oiseaux privés donnez la liberté :

Qu’ils viennent chercher leurs pâtures.

Les berceaux se changent en de grands fauteuils, sur chacun desquels une femme est assise.

 

 

Scène X

 

ARLEQUIN, LE VALET DE THÉÂTRE

 

LE VALET.

Monsieur, voilà un homme qui dort, et qui demande une femme.

ARLEQUIN.

Un homme qui dort et qui demande une femme ! Il rêve donc. Voilà quelque habitant du pays de Papimanie.

 

 

Scène XI

 

ARLEQUIN, UN DORMEUR

 

LE DORMEUR, enveloppé d’un manteau fourré.

Toujours je dors, toujours je bâille.

Il bâille à plusieurs reprises.

ARLEQUIN.

Qui vous fit sous le nez une si longue entaille ?

LE DORMEUR.

En mariage ici je viens m’appareiller.

ARLEQUIN.

Il vous faut marier avec un oreiller.

LE DORMEUR.

Non, monsieur ; il me faut une femme gaillarde,

Quelque jeune égrillarde,

Qui chante pour me réveiller.

ARLEQUIN.

Femme trop éveillée et mari qui sommeille

Ne peuvent longtemps s’accorder.

Toujours au chant du coq la poule se réveille ;

Mais quand le coq s’endort, la poule a beau chanter,

Elle n’est jamais entendue ;

Et l’époux, en ronflant la basse continue,

L’oblige bien à déchanter.

LE DORMEUR.

Plus d’un mari qui m’écoute

Voudrait, en certain temps pouvoir dormir bien fort ;

Car quand on dort,

On ne voit goutte.

ARLEQUIN.

Dormir trop fort aussi donne un autre chagrin :

Car souvent la femme irritée,

Voyant que son époux dort d’un sommeil malin,

S’en va, n’étant point écoutée,

Chercher, pour l’éveiller, le secours d’un voisin.

Mais je m’en vais faire avancer toutes mes sultanes : vous les verrez ; et, s’il y en a quelqu’une de votre goût, vous la prendrez.

Les sultanes s’avancent. Il réveille le dormeur.

Hé ! il ne faut pas dormir quand il est question de choisir une femme ; les plus clairvoyants n’y voient pas assez clair. Réveillez-vous donc. Tenez, en voilà une qui sera bien votre fait, car elle chante toujours. Avancez, la belle.

LA CHANTEUSE, en sultane, chante.

Époux qui possédez un objet plein d’appas,

Ne vous endormez pas ;

Gardez bien votre conquête

Contre les veilles d’un amant :

Car, bien souvent,

Le mari se réveille avec un mal de tête

Qu’il n’avait pas en s’endormant.

 

ARLEQUIN chante sur l’air de Pierre-Bagnolet.

La femme est une place ennemie,

Que tôt ou tard on assiégera :

Il faut toujours qu’un mari crie :

Qui vive ? qui vive ? qui va là ?

Veille qui pourra !

Si la sentinelle est endormie,

Dans le corps-de-garde on entrera.

 

 

Scène XII

 

ARLEQUIN, UN MUSICIEN ITALIEN

 

L’ITALIEN.

Vous voyez, monsieur, un homme au désespoir. Ah ! ah ! ah !

Il rit.

ARLEQUIN.

À vous voir, on ne le croirait jamais.

L’ITALIEN.

Je ne saurais m’empêcher de rire, quand je songe que je vais me marier.

Il pleure.

ARLEQUIN.

Ce n’est pas là un sujet de tristesse.

L’ITALIEN.

J’ai perdu, depuis peu, un procès qui m’afflige beaucoup.

Il rit.

ARLEQUIN.

Il n’y a pas de quoi rire.

L’ITALIEN.

Mais ce qui me réjouit, c’est que je suis délivré, par arrêt, de ma première femme.

Il pleure.

ARLEQUIN.

Quel diable d’homme est-ce là ? Il rit quand il faut pleurer, et il pleure quand il faut rire.

L’ITALIEN.

La coquine m’a perdu de réputation ; elle m’a accusé en justice de n’être un mari seulement que pour la forme, et m’a fait déclarer vieux à la fleur de mon âge.

ARLEQUIN.

J’entends votre affaire ; on vous a mis sur la liste de frigidis et maleficiatis.

L’ITALIEN.

Oui, monsieur ; mais vous allez rire. Une goguenarde de servante a demandé, en justice, que je fusse obligé de nourrir son enfant, dont elle dit que je suis le père, parce qu’il me ressemble.

ARLEQUIN.

S’il fallait adopter tous les enfants qui ressemblent, et désavouer tous ceux qui ne ressemblent pas, on verrait un beau brouillamini dans les familles.

L’ITALIEN.

Ne suis-je pas malheureux ? Je me flattais que de ces deux procès il fallait que j’en gagnasse un.

ARLEQUIN.

J’en aurais mis ma main au feu.

L’ITALIEN.

Je les ai perdus tous les deux.

ARLEQUIN.

Tous les deux ! cela n’est pas juste.

L’ITALIEN.

Non, assurément ; car ou je suis, ou je ne suis pas ; ma servante dit oui, ma femme dit non : cependant, le même jour, les mêmes juges ont déclaré que j’étais oui et non tout à la fois, et on m’a condamné aux dépens. Ah ! ah ! ah !

Il rit.

ARLEQUIN chante.

Après un pareil procès,

Crois-moi, ne plaide jamais.

Dans la même occasion,

Tantôt on dit oui, tantôt on dit non.

Par arrêt te voilà donc

Déclaré coq et chapon.

Mais, de ta seconde femme, qu’en as-tu fait ?

L’ITALIEN.

Hélas ! monsieur, elle est morte : l’on m’avait accusé de l’avoir tuée ; et sans l’argent et des amis, j’aurais été pendu pour une femme.

ARLEQUIN.

Comment donc ? conte-moi un peu cela.

L’ITALIEN.

Le vrai de la chose est que ma femme est morte parce que je n’ai pas eu assez de complaisance pour elle.

ARLEQUIN.

Voilà qui est extraordinaire ! Cette femme-là prenait donc les choses bien à cœur ?

L’ITALIEN.

Un jour d’hiver, elle revient à la maison à deux heures après minuit, heurte comme tous les diables ; mais je n’eus jamais la complaisance d’aller lui ouvrir : elle coucha dehors.

ARLEQUIN.

Et pour cela, elle mourut ?

L’ITALIEN.

Oh ! que nenni.

ARLEQUIN.

Je m’en étonnais aussi ; jamais femme n’est morte pour avoir couché dehors.

L’ITALIEN.

Une autre fois, je l’enfermai deux jours et deux nuits dans la cave, avec un pain de six livres ; et quoi qu’elle pût dire, je n’eus jamais la complaisance de lui ouvrir.

ARLEQUIN.

Et elle en mourut ?

L’ITALIEN.

Point du tout. Elle but tout un quartaut de vin de Champagne, et mangea les deux tiers d’un jambon de quinze livrés.

ARLEQUIN.

Cette femme-là était bien en colère.

L’ITALIEN.

Voyant donc qu’elle ne se corrigeait pas, je l’emmenai promener sur l’eau, dans un petit bateau, du côté de Charenton ; et comme elle était assise sur le bord du bateau, je la poussai tant soit peu en passant, et elle tomba dans la rivière. La voilà qu’elle commence à crier : À moi ! miséricorde ! au secours ! Je n’eus jamais la complaisance de lui tendre la main.

ARLEQUIN.

Elle en mourut ?

L’ITALIEN.

Non, monsieur, elle se noya.

ARLEQUIN.

Comme s’il y avait de la différence entre mourir et se noyer ! Mais de quelle vacation êtes-vous ?

L’ITALIEN.

Je suis musicien italien, monsieur.

ARLEQUIN.

Je ne m’étonne pas s’il y a quelque déficit à votre personne, et si vous êtes si peu complaisant. Oh bien ! j’ai justement ici votre affaire : j’ai une fille qui a été serin de Canarie autrefois. Vous ferez ensemble des concerts admirables.

L’ITALIEN.

Serin de Canarie ! Vous vous moquez.

ARLEQUIN.

Non. Pythagore lui a révélé cela : elle le croit ; c’est sa folie.

 

 

Scène XIII

 

ARLEQUIN, LE MUSICIEN ITALIEN, COLOMBINE

 

ARLEQUIN, à Colombine.

Parlez, n’est-il pas vrai, belle visionnaire,

Que vous avez jadis chanté dans ma volière ?

COLOMBINE.

Oui, seigneur ; et c’est aujourd’hui

Ce qui fait mon mortel ennui.

Lorsque j’étais serin de Canarie,

Je passais plaisamment la vie :

J’étais l’honneur de ce séjour.

Je chantais tout le long du jour.

Aux opéras d’oiseaux, j’avais les premiers rôles :

J’étais Armide, Arcabonne, Didon ;

Je me pâmais en poussant un fredon ;

Et rien ne me manquait, enfin, que la parole.

On m’a, croyant me faire un plaisir singulier,

Naturalisé fille. Ah ! le triste métier !

ARLEQUIN.

Vous avez tort d’avoir tant d’amertume,

La belle, autrefois bête à plume ;

C’est un sort plein d’attraits

D’être jeune fille au teint frais ;

D’avoir un nez, un front.

Ma foi, vous êtes folle

De vouloir retourner à votre ancienne peau.

Une fille, en tout temps, se vend mieux qu’un oiseau ;

Je vous en donne ma parole

Pour trois ou quatre écus, j’achète le plus beau ;

Mais en cas d’une fille, un peu friand morceau,

Vous n’avez pas grand’chose avec une pistole.

COLOMBINE.

Lorsque j’étais serin, il m’en souvient encore,

Rien ne contraignait mes désirs :

De mes chants amoureux je saluais l’aurore ;

J’allais sur l’aile des zéphyrs,

Dès le matin caresser Flore ;

Et lorsque du soleil la lumière inégale

Sur la terre s’affaiblissait,

Sans redouter l’éclat, sans craindre le scandale,

Je couchais où bon me semblait.

ARLEQUIN.

On trouve toujours assez vite

Quelque charitable passant

Qui vous loge chemin faisant.

Fille porte toujours de quoi payer son gîte.

COLOMBINE.

À mon réveil, en dépit des filets,

Je voltigeais dans les forêts,

Avec quelque serin du plus joli plumage :

Tantôt dans les jardins nous passions tout le jour

À gazouiller sous un feuillage,

Et nous n’interrompions jamais notre ramage

Que par des silences d’amour.

ARLEQUIN.

On vit de même encor ; c’est ici la coutume ;

Les bois et les jardins sont des écueils d’honneur,

Des coupe-gorges de pudeur.

On voit certains oiseaux, non des oiseaux à plume,

Femelles à maintien suspect,

Qui, sans aller chercher les îles Canaries,

Trouvent à faire un nid le soir aux Tuileries,

Avec des serins à gros bec.

COLOMBINE.

Je ne conduisais point une intrigue en cachette ;

J’écoutais mille oiseaux murmurer tour à tour,

Et ne passais point pour coquette,

Quoique avec tout venant je parlasse d’amour.

ARLEQUIN.

Eh bien ! c’est encor la méthode ;

Sans être trop coquette, on a plusieurs amants,

D’été, d’hiver et de printemps,

Dont on change suivant la mode.

Une fille aujourd’hui, sans sonner le tocsin,

Attire un garçon d’une lieue,

Et l’on ne trouve point de femelle en chemin

Qui n’ait maint mâle après sa queue.

COLOMBINE.

Lorsque le printemps, de retour,

Excite nos cœurs à l’amour,

Sans appeler ni parents, ni notaire,

Je choisissais l’époux qui savait mieux me plaire ;

Nous goûtions un heureux destin,

Et mon époux était certain

Que de tous ses petits il était le vrai père.

ARLEQUIN.

Ceux que le dieu d’hymen a pris au trébuchet

Ne sont pas si sûrs de leur fait ;

Et tel se voit d’enfants une longue couvée,

Qui ne fait que prêter son nom à la nichée.

COLOMBINE.

Sans aller en justice exposer les défauts

De ces maris froids et brutaux,

Quand un nouveau venu me plaisait davantage,

Je rompais net mon mariage,

Sans craindre que, par des arrêts,

On eût droit de me mettre en cage ;

Et le printemps suivant, j’allais dans un bocage

Me marier sur nouveaux frais.

ARLEQUIN, à l’Italien.

Prends vite de ma main cette femme prudente ;

Pour ne pas effleurer ta réputation,

Tu la verras changer de maris plus de trente,

Avant de demander la séparation.

L’ITALIEN.

Monsieur, je la prendrai ; mais souvenez-vous que.

Il chante.

Je suis oui, je suis non ;

Selon l’occasion,

La chose est incertaine :

Je suis toujours oui

Chez la femme d’autrui ;

Mais je suis non avec la mienne.

ARLEQUIN chante.

Dedans tes champs sème, arrose, défriche ;

Plante en tout temps si tu veux être riche :

Mais

À laisser sa femme en friche,

On ne s’appauvrit jamais.

L’ITALIEN.

Mais si l’incomplaisance me prenait ?

ARLEQUIN.

Oh ! pour cela, suis cette leçon ; écoute.

Il chante.

Sois complaisant, affable et débonnaire ;

Traite ta femme avec douce manière :

Mais

Quand elle est dans la rivière,

Ne l’en retire jamais.

 

 

Scène XIV

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR

 

LE DOCTEUR, épouvanté.

Au secours ! à l’aide ! Prenez garde à moi.

ARLEQUIN.

Qu’y a-t-il donc, monsieur le docteur ? Le feu est-il à la foire ?

LE DOCTEUR.

Ah ! pis que cela cent fois. Ce sauvage, qu’on montre à la foire, cet anthropophage qui mange les hommes, s’est échappé de sa loge, et me poursuit pour me dévorer. Il ne s’arrête que quand il voit des femmes. N’en avez-vous point ici ?

 

 

Scène XV

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR, OCTAVE, en sauvage

 

OCTAVE, poursuivant le docteur, et voulant se jeter sur lui.

Branas sigyda peristacq, ourda chiribistaq.

LE DOCTEUR.

Miséricorde ! je suis mort ! Lâchez-lui une femme au plus vite.

 

 

Scène XVI

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR, OCTAVE, ANGÉLIQUE

 

ARLEQUIN présente Angélique à Octave.

Tenez, monsieur l’anthropophage, voilà de quoi rabattre vos fumées.

ANGÉLIQUE, apercevant le docteur.

Le docteur ! ah ! ciel !

OCTAVE.

Astrador, ourda caristac. Que vois-je ? quel objet agréable se présente à ma vue ! Je me sens tranquille.

À Arlequin, montrant Angélique.

Qu’est-ce que cela ?

ARLEQUIN.

C’est une femme.

OCTAVE.

Une femme ! et qu’est-ce que c’est qu’une femme ?

ANGÉLIQUE.

Une femme, c’est une machine parlante, qui met tout l’univers en mouvement, et qui se meut par les ressorts de la tendresse.

ARLEQUIN.

Ce n’est pas là la définition d’une femme. Une femme est un petit animal doux et malin, moitié caprice et moitié raison ; c’est un composé harmonique où l’on trouve quelquefois bien des dissonances.

OCTAVE.

Je n’entends point cela.

ARLEQUIN.

La femme est un animal timide, et qui ne laisse pas de se faire craindre ; il ne combat que pour être vaincu, et fait demander quartier en cessant de se défendre. Entendez-vous, à cette heure ?

OCTAVE approche d’Angélique.

La jolie petite figure ! plus je la regarde, plus elle me fait déplaisir.

À Arlequin.

Dites-moi, je vous prie, à quoi cela est-il bon ?

ARLEQUIN.

À tout. La femme est, dans la société, ce que le poivre concassé est dans les ragoûts. Veut-on rire, chanter, danser, boire, se marier, il faut des femmes ; enfin, il entre de la femme partout où il y a des hommes.

LE DOCTEUR.

Vous avez fait la définition d’une femme ; je vais faire celle d’une fille. Une fille est un petit oiseau farouche, qu’il faut tenir en cage ; et voilà ce que je vais faire.

Il se saisit d’Angélique.

OCTAVE, se jetant sur lui.

Chauriby musala cheriesi peristacq.

ARLEQUIN.

Miséricorde ! Relâchez-lui cette fille.

OCTAVE.

Je sens revenir ma tranquillité ; et si l’on me voulait donner ce joli animal-là, je ne mangerais plus d’hommes, je vous assure ; je m’en tiendrais à ce mets-là pour toute ma vie.

ANGÉLIQUE.

Vous vous en lasseriez bientôt.

ARLEQUIN.

Il n’y en a point de plus friand ; mais il n’y en a point aussi qui rassasie plus vite.

Au docteur.

Monsieur le docteur, donnez-lui ce qu’il vous demande.

LE DOCTEUR.

Que je donne Angélique à un mangeur de chair humaine !

ANGÉLIQUE.

Ne craignez rien ; et afin qu’il ne vous fasse point de mal, je veux toujours être auprès de lui.

LE DOCTEUR.

Comment ! malheureuse ?

ANGÉLIQUE.

Ne vous fâchez point, monsieur le docteur ; si vous me donnez à ce sauvage-là, il ne vous demandera jamais compte de mon bien.

LE DOCTEUR.

Il ne me demandera point de compte ? Qu’il l’emmène donc au pays d’Anthropophagie, et que je n’en entende jamais parler.

ARLEQUIN.

Vous rendez un grand service au genre humain : ce mangeur d’hommes-là ne s’occupait qu’à le détruire, et il va s’occuper à le peupler.

Il chante.

Pour vous, monsieur le sauvage,

Qui faites tant le méchant,

Quatre jours de mariage

Vous rendront moins violent :

Quand on voit un beau visage,

On croit d’abord faire rage ;

Mais son approche nous rend

Doux et souple comme un gant.

LE DOCTEUR.

Mais, monsieur l’empereur, donnez-moi donc une femme comme aux autres, car j’ai envie de me remarier.

ARLEQUIN.

Je crois effectivement que vous n’en avez que l’envie ; car je vous crois trop vieux pour en avoir les forces. Allons, il faut vous faire deux plaisirs à la fois, vous marier et vous rajeunir.

LE DOCTEUR.

Me rajeunir ?

ARLEQUIN.

Oui, vous rajeunir. Je m’en vais vous faire piler dans le mortier de mon apothicaire ; et trois jours après, vous en sortirez gai et gaillard, fit aussi vigoureux que vous l’étiez à dix-huit ans. Qu’on fasse venir Caricaca, mon apothicaire.

 

 

Scène XVII

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR, ANGÉLIQUE, OCTAVE, CARICACA, apothicaire, un mortier sur la tête, dont un chat tient le pilon entre ses pattes

 

CARICACA.

Qu’est-ce qu’il y a, monsieur ? De quoi s’agit-il ?

ARLEQUIN.

De rajeunir monsieur que voilà. Faites-lui voir comme vous vous y prendrez.

CARICACA.

Tout à l’heure. Allons, hé ! Gifle, pilez.

Il chante.

Je suis un apothicaire,

Qui place bien un clystère,

Laire la, laire lanla ;

N’est-il pas vrai, Caricaca ?

Pile, Gille ; Gille, pile,

Pile-moi du quinquina ;

Pile donc, Caricaca,

La femme, de maître Gille,

Quelque jour on la croquera.

Pile donc, Caricaca ;

Pile-moi du quinquina.

Le chat pile pendant que l’apothicaire chante.

 

 

Scène XVIII

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR

 

ARLEQUIN.

Eh bien ! monsieur, que dites-vous de mon apothicaire et de son garçon ?

LE DOCTEUR.

Je dis que vous n’avez rien que de merveilleux.

ARLEQUIN.

Je m’en vais vous faire voir la femme que je vous destine. Faites avancer Charlotte.

LE DOCTEUR.

Monsieur, est-elle jolie ?

ARLEQUIN.

C’est la meilleure et la plus jolie pièce de mon sac. Elle m’a servi longtemps de guenon, et j’espère que vous ferez de beaux singes ensemble. Elle sait chanter, elle sait danser. Vous allez voir.

 

 

Scène XIX

 

ARLEQUIN, LE DOCTEUR, UNE PETITE FILLE, en cage

 

Quatre Indiens apportent une cage, dans laquelle est une petite fille qui chante ce qui suit.

LA PETITE FILLE.

Vous qui vous moquez, par vos ris,

De ma figure en cage ;

Parmi vous autres, beaux-esprits,

Il s’en trouve, je gage,

Qui voudraient bien, au même prix,

Revenir à mon âge.

Après qu’elle a chanté, elle sort de sa cage, et elle danse seule une entrée.

Vaudeville.

LA CHANTEUSE.

La foire est un sérail fécond,

Qui peuplerait la France :

Force mariages s’y font,

Sans contrat ni finance.

Messieurs, la foire est sur le pont,

Venez en abondance.

ARLEQUIN.

Par quelque agréable chanson

Filouter l’auditoire,

Et lui couper bourse et cordon,

Voilà notre grimoire :

Car ici nous nous entendons

Comme larrons en foire.

COLOMBINE.

Tel qui sa femme, tous les jours,

À la foire accompagne,

Ne voit pas, en certains détours,

Les rivaux en campagne.

Un mari ne sait pas toujours

Les foires de Champagne.

LA CHANTEUSE, au docteur.

Il faut que tout vieillard usé

Renonce au mariage.

Si vous en êtes entêté,

Prenez fille à cet âge ;

Elle montre la petite fille.

Et pour plus grande sûreté,

Vous la mettrez en cage.

ARLEQUIN, au parterre.

Messieurs, de bon cœur recevez

La pièce qu’on vous donne :

Demain vos vœux seront comblés,

Si votre argent foisonne.

Si les marchands sont assemblés,

La foire sera bonne.

Les couplets suivants ont été ajoutés à l’occasion d’une comédie qui fut donnée dans le même temps, et sous le même titre que celle-ci. Cette pièce, dont Dancourt est l’auteur, avait été faite pour contrebalancer le succès de la pièce italienne.

MEZZETIN.

Deux troupes de marchands forains

Vous vendent du comique ;

Mais si pour les Italiens

Votre bon goût s’explique,

Bientôt l’un de ces deux voisins

Fermera sa boutique.

ARLEQUIN.

Quoique le pauvre Italien

Ait eu plus d’une crise,

Les jaloux ne lui prennent rien

De votre chalandise.

Le parterre se connaît bien

En bonne marchandise.

 

[1] Dans les premières éditions, ce vers était ainsi :

Et je viens vous donner un brevet de coquette.

[2] Ce vers était ainsi dans les premières éditions :

Quand je suis tout en feu, serez-vous une souche ?

[3] On écrit perplexe, au masculin comme au féminin : mais le vers eût été trop long.

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