La princesse d’Élide (MOLIÈRE)

Comédie galante en cinq actes.

Mêlée de musique et d’entrées de ballet représentée pour la première fois à Versailles, le 8 mai 1664 et donnée au public, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 9 novembre de la même année 1664, par le Troupe de Monsieur, frère unique du Roi.

 

Personnages

 

LA PRINCESSE D’ÉLIDE

AGLANTE, cousine de la princesse

CYNTHIE, cousine de la princesse

PHILIS, suivante de la princesse

IPHITAS, père de la princesse

EURYALE, prince d’Ithaque

ARISTOMÈNE, prince de Messène

THÉOCLE, prince de Pyle

ARBATE, gouverneur du prince d’Ithaque

MORON, Plaisant de la princesse

LYCAS, suivant d’Iphitas

 

La scène est en Élide.

 

 

PREMIER INTERMÈDE

 

 

Scène première


Récit de l’AURORE

 

Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable,

Jeunes beautés, laissez-vous enflammer ;

Moquez-vous d’affecter cet orgueil indomptable

Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer.

Dans l’âge où l’on est aimable,

Rien n’est si beau que d’aimer.

 

Soupirez librement pour un amant fidèle,

Et bravez ceux qui voudraient vous blâmer.

Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle

N’est pas un nom à se faire estimer ;

Dans le temps où l’on est belle,

Rien n’est si beau que d’aimer.

 

 

Scène II


VALETS DE CHIENS et MUSICIENS

 

Pendant que l’Aurore chantait ce récit, quatre valets de chiens étaient couchés sur l’herbe, dont l’un (sous la figure de Lyciscas, représenté par le sieur de Molière, excellent acteur, de l’invention duquel étaient les vers et toute la pièce) se trouvait au milieu de deux, et un autre à ses pieds, qui étaient les sieurs Estival, Don et Blondel, de la musique du Roi, dont les voix étaient admirables.

Ceux-ci en se réveillant à l’arrivée de l’Aurore et sitôt qu’elle eut chanté, s’écrièrent en concert.

Holà ! holà ! Debout, debout, debout.

Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout ;

Holà ! ho ! debout, vite debout.

PREMIER.

Jusqu’aux plus sombres lieux le jour se communique.

DEUXIÈME.

L’air sur les fleurs en perles se résout.

TROISIÈME.

Les rossignols commencent leur musique,

Et leurs petits concerts retentissent partout.

TOUS ENSEMBLE.

Sus, sus, debout, vite debout.

À Lyciscas endormi.

Qu’est-ce ci, Lyciscas ? Quoi ! tu ronfles encore,

Toi qui promettais tant de devancer l’Aurore ?

Allons, debout, vite debout !

Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.

Debout, vite, debout ! dépêchons, debout.

LYCISCAS, en s’éveillant.

Par la morbleu ! vous êtes de grands braillards, vous autres, et vous avez la gueule ouverte de bon matin.

MUSICIENS.

Ne vois-tu pas le jour qui se répand partout ?

Allons, debout, Lyciscas, debout.

LYCISCAS.

Hé ! laissez-moi dormir encore un peu, je vous conjure.

MUSICIENS.

Non, non, debout, Lyciscas, debout.

LYCISCAS.

Je ne vous demande plus qu’un petit quart d’heure.

MUSICIENS.

Point, point, debout, vite, debout.

LYCISCAS.

Hé ! je vous prie.

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS.

Un moment.

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS.

De grâce.

 

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS.

Hé !

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS.

Je...

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS.

J’aurai fait incontinent.

MUSICIENS.

Non, non, debout, Lyciscas, debout.

Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.

Vite, debout, dépêchons, debout.

LYCISCAS.

Hé bien ! laissez-moi, je vais me lever. Vous êtes d’étranges gens de me tourmenter comme cela ! Vous serez cause que je ne me porterai pas bien de toute la journée : car, voyez-vous, le sommeil est nécessaire à l’homme ; et lorsqu’on ne dort pas sa réfection, il arrive... que... on n’est...

Il se rendort.

PREMIER.

Lyciscas !

DEUXIÈME.

Lyciscas !

TROISIÈME.

Lyciscas !

TOUS ENSEMBLE.

Lyciscas !

LYCISCAS.

Diable soit les brailleurs ![1] Je voudrais que vous eussiez la gueule pleine de bouillie bien chaude.

MUSICIENS.

Debout, debout ;

Vite, debout, dépêchons, debout.

LYCISCAS.

Ah ! quelle fatigue, de ne pas dormir son soûl !

PREMIER.

Holà, ho.

DEUXIÈME.

Holà, ho !

TROISIÈME.

Holà, ho !

TOUS ENSEMBLE.

Ho ! ho ! ho ! ho ! ho !

LYCISCAS.

Ho ! ho ! ho ! ho ! La peste soit des gens avec leurs chiens de hurlements ! Je me donne au diable si je ne vous assomme. Mais voyez un peu quel diable d’enthousiasme il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme cela. Je...

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS.

Encore ?

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS.

Le diable vous emporte !

MUSICIENS.

Debout.

LYCISCAS, en se levant.

Quoi ! toujours ? A-t-on jamais vu une pareille furie de chanter ? Par le sang bleu ! j’enrage. Puisque me voilà éveillé, il faut que j’éveille les autres, et que je les tourmente comme on m’a fait. Allons, ho, messieurs, debout, debout, vite ; c’est trop dormir. Je vais faire un bruit de diable partout.

                Il crie de toute sa force.

Debout, debout, debout ! Allons vite, ho ! ho ! ho ! debout, debout ! Pour la chasse ordonnée, il faut préparer tout : debout ! debout ! Lyciscas, debout ! Ho ! ho ! ho ! ho ! ho !

Lyciscas s’étant levé avec toutes les peines du monde, et s’étant mis à crier de toute sa force, plusieurs cors et trompes de chasse se firent entendre, et concertées avec les violons commencèrent l’air d’une entrée, sur laquelle six valets de chiens dansèrent avec beaucoup de justesse et disposition, reprenant à certaines cadences le son de leurs cors et trompes. C’étaient les sieurs Paysan, Chicanneau, Noblet, Pesan, Bonard, et la Pierre.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

EURYALE, ARBATE

 

Euryale, prince d’Ithaque, amoureux de la princesse d’Élide, et Arbate son gouverneur, lequel, indulgent à la passion du prince, le loue de son amour, au lieu de l’en blâmer, en des termes forts galants.

ARBATE.

Ce silence rêveur, dont la sombre habitude

Vous fait à tous moments chercher la solitude ;

Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur,

Et ces fixes regards si chargés de langueur,

Disent beaucoup, sans doute, à des gens de mon âge ;

Et je pense, seigneur, entendre ce langage ;

Mais, sans votre congé, de peur de trop risquer,

Je n’ose m’enhardir jusques à l’expliquer.

EURYALE.

Explique, explique, Arbate, avec toute licence,

Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence.

Je te permets ici de dire que l’Amour

M’a rangé sous ses lois, et me brave à son tour ;

Et je consens encor que tu me fasses honte

Des faiblesses d’un cœur qui souffre qu’on le dompte.

ARBATE.

Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements

Où je vois qu’aujourd’hui penchent vos sentiments

Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme

Contre les doux transports de l’amoureuse flamme ;

Et bien que mon sort touche à ses derniers soleils,

Je dirai que l’amour sied bien à vos pareils ;

Que ce tribut qu’on rend aux traits d’un beau visage,

De la beauté d’une âme est un clair témoignage,

Et qu’il est malaisé que, sans être amoureux,

Un jeune prince soit et grand et généreux.

C’est une qualité que j’aime en un monarque ;

La tendresse de cœur[2] est une grande marque ;

Et je crois que d’un prince on peut tout présumer,[3]

Dès qu’on voit que son âme est capable d’aimer.

Oui, cette passion, de toutes la plus belle,

Traîne dans un esprit cent vertus après elle ;

Aux nobles actions elle pousse les cœurs,

Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.

Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance,

Et j’ai de vos vertus vu fleurir l’espérance ;

Mes regards observaient en vous des qualités

Où je reconnaissais le sang dont vous sortez ;

J’y découvrais un fonds d’esprit et de lumière ;

Je vous trouvais bien fait, l’air grand et l’âme fière.

Votre cœur, votre adresse, éclataient chaque jour ;

Mais je m’inquiétais de ne voir point d’amour ;

Et, puisque les langueurs d’une plaie invincible

Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible,

Je triomphe, et mon cœur, d’allégresse rempli,

Vous regarde à présent comme un prince accompli.

EURYALE.

Si de l’Amour un temps j’ai bravé la puissance,

Hélas ! mon cher Arbate, il en prend bien vengeance ;

Et, sachant dans quels maux mon cœur s’est abîmé,

Toi-même tu voudrais qu’il n’eût jamais aimé.

Car enfin, vois le sort où mon astre me guide :

J’aime, j’aime ardemment la princesse d’Élide ;

Et tu sais quel orgueil, sous des traits si charmants,[4]

Arme contre l’amour ses jeunes sentiments,

Et comment elle fuit dans cette illustre fête,[5]

Cette foule d’amants qui briguent sa conquête.

Ah ! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer,

Aussitôt qu’on le voit, prend droit de nous charmer,

Et qu’un premier coup d’œil allume en nous les flammes

Où le ciel, en naissant, a destiné nos âmes !

À mon retour d’Argos je passai dans ces lieux,

Et ce passage offrit la princesse à mes yeux ;

Je vis tous les appas dont elle est revêtue,

Mais de l’œil dont on voit une belle statue.

Leur brillante jeunesse observée à loisir

Ne porta dans mon âme aucun secret désir,

Et d’Ithaque en repos je revis le rivage,

Sans m’en être en deux ans rappelé nulle image.

Un bruit vient cependant à répandre à ma cour

Le célèbre mépris qu’elle fait de l’amour ;

On publie en tous lieux que son âme hautaine

Garde pour l’hyménée une invincible haine,

Et qu’un arc à la main, sur l’épaule un carquois,

Comme une autre Diane elle hante les bois,

N’aime rien que la chasse, et de toute la Grèce

Fait soupirer en vain l’héroïque jeunesse.

Admire nos esprits, et la fatalité !

Ce que n’avait point fait sa vue et sa beauté,

Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître

Un transport inconnu dont je ne fus point maître :

Ce dédain si fameux eut des charmes secrets

À me faire avec soin rappeler tous ses traits ;

Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle,

M’en refit une image et si noble et si belle,

Me peignit tant de gloire et de telles douceurs

À pouvoir triompher de toutes ses froideurs,

Que mon cœur, aux brillants d’une telle victoire,

Vit de sa liberté s’évanouir la gloire :

Contre une telle amorce il eut beau s’indigner,

Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner

Qu’entraîné par l’effort d’une occulte puissance

J’ai d’Ithaque en ces lieux fait voile en diligence ;

Et je couvre un effet de mes vœux enflammés

Du désir de paraître à ces jeux renommés,

Où l’illustre Iphitas, père de la princesse,

Assemble la plupart des princes de la Grèce.

ARBATE.

Mais, à quoi bon, seigneur, les soins que vous prenez ?

Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez ?

Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse,

Et venez à ses yeux signaler votre adresse ;

Et nuls empressements, paroles, ni soupirs,

Ne l’ont instruite encor de vos brûlants désirs ?

Pour moi, je n’entends rien à cette politique

Qui ne veut point souffrir que votre cœur s’explique ;

Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour

Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.

EURYALE.

Et que ferai-je, Arbate, en déclarant ma peine

Qu’attirer les dédains de cette âme hautaine,

Et me jeter au rang de ces princes soumis

Que le titre d’amants lui peint en ennemis ?

Tu vois les souverains de Messène et de Pyle

Lui faire de leurs cœurs un hommage inutile,

Et de l’éclat pompeux des plus hautes vertus

En appuyer en vain les respects assidus :

Ce rebut de leurs soins, sous un triste silence,

Retient de mon amour toute la violence :

Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux,

Et je lis mon arrêt au mépris qu’on fait d’eux.

ARBATE.

Et c’est dans ce mépris et dans cette humeur fière

Que votre âme à ses vœux doit voir plus de lumière,

Puisque le sort vous donne à conquérir un cœur

Que défend seulement une jeune froideur,[6]

Et qui n’impose point à l’ardeur qui vous presse

De quelque attachement l’invincible tendresse.

Un cœur préoccupé résiste puissamment ;

Mais, quand une âme est libre, on la force aisément,

Et toute la fierté de son indifférence

N’a rien dont ne triomphe un peu de patience.

Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux,

Faites de votre flamme un éclat glorieux ;

Et, bien loin de trembler de l’exemple des autres,

Du rebut de leurs vœux enflez l’espoir des vôtres.

Peut-être, pour toucher ces sévères appas,[7]

Aurez-vous des secrets que ces princes n’ont pas ;

Et, si de ses fiertés l’impérieux caprice

Ne vous fait éprouver un destin plus propice,

Au moins est-ce un bonheur, en ces extrémités

Que de voir avec soi ses rivaux rebutés.

EURYALE.

J’aime à te voir presser cet aveu de ma flamme :

Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme ;

Et, par ce que j’ai dit, je voulais pressentir

Si de ce que j’ai fait tu pourrais m’applaudir :

Car enfin, puisqu’il faut t’en faire confidence,

On doit à la princesse expliquer mon silence,

Et peut-être, au moment que je t’en parle ici,

Le secret de mon cœur, Arbate, est éclairci.

Cette chasse, où, pour fuir la foule qui l’adore,

Tu sais qu’elle est allée au lever de l’aurore,

Est le temps que Moron, pour déclarer mon feu,

A pris...

ARBATE.

Moron, seigneur ?

EURYALE.

Ce choix t’étonne un peu ;

Par son titre de fou tu crois le bien connaître ;

Mais sache qu’il l’est moins qu’il ne le veut paraître,

Et que, malgré l’emploi qu’il exerce aujourd’hui,

Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui.

La princesse se plaît à ses bouffonneries :

Il s’en est fait aimer par cent plaisanteries,

Et peut, dans cet accès, dire et persuader

Ce que d’autres que lui n’oseraient hasarder ;

Je le vois propre enfin à ce que je souhaite :

Il a pour moi, dit-il, une amitié parfaite,

Et veut, dans mes États ayant reçu le jour,

Contre tous mes rivaux appuyer mon amour.

Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle...

 

 

Scène II

 

EURYALE, ARBATE, MORON

 

Moron, représenté par le sieur de Molière, arrive, et ayant le souvenir d’un furieux sanglier devant lequel il avait fui à la chasse, demande secours ; et rencontrant Euryale et Arbate, se met au milieu d’eux pour plus de sûreté, après leur avoir témoigné sa peur, et leur disant cent choses plaisantes sur son peu de bravoure.

MORON, sans être vu.

Au secours ! sauvez-moi de la bête cruelle !

EURYALE.

Je pense ouïr sa voix.

MORON, sans être vu.

À moi ! de grâce, à moi !

EURYALE.

C’est lui-même. Où court-il avec un tel effroi ?

MORON, entrant sans voir personne.

Où pourrai-je éviter ce sanglier redoutable ?

Grands dieux ! préservez-moi de sa dent effroyable !

Je vous promets, pourvu qu’il ne m’attrape pas,

Quatre livres d’encens, et deux veaux des plus gras.

            Rencontrant Euryale, que dans sa frayeur il prend pour le sanglier qu’il évite.

Ah ! je suis mort.

EURYALE.

Qu’as-tu ?

MORON.

Je vous croyais la bête

Dont à me diffamer j’ai vu la gueule prête,

Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.

EURYALE.

Qu’est-ce ?

MORON.

Oh ! que la princesse est d’une étrange humeur !

Et qu’à suivre la chasse et ses extravagances

Il nous faut essuyer de sottes complaisances !

Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs

De se voir exposés à mille et mille peurs ?

Encore si c’était qu’on ne fût qu’à la chasse

Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe :

Ce sont des animaux d’un naturel fort doux,

Et qui prennent toujours la fuite devant nous.

Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines

Qui n’ont aucun respect pour les faces humaines,

Et qui courent les gens qui les veulent courir,

C’est un sot passe-temps que je ne puis souffrir.

EURYALE.

Dis-nous donc ce que c’est.

MORON, en se tournant.

Le pénible exercice

Où de notre princesse a volé le caprice !

J’en aurais bien juré qu’elle aurait fait le tour ;

Et la course des chars se faisant en ce jour,

Il fallait affecter ce contretemps de chasse

Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce,

Et faire voir... Mais chut. Achevons mon récit,

Et reprenons le fil de ce que j’avais dit.

Qu’ai-je dit ?

EURYALE.

Tu parlais d’exercice pénible.

MORON.

Ah ! oui. Succombant donc à ce travail horrible

(Car en chasseur fameux j’étais enharnaché,

Et dès le point du jour je m’étais découché),

Je me suis écarté de tous en galant homme,

Et, trouvant un lieu propre à dormir d’un bon somme,

J’essayais ma posture, et, m’ajustant bientôt,

Prenais déjà mon ton pour ronfler comme il faut,

Lorsqu’un murmure affreux m’a fait lever la vue,

Et j’ai, d’un vieux buisson de la forêt touffue,

Vu sortir un sanglier d’une énorme grandeur

Pour...

EURYALE.

Qu’est-ce ?

MORON.

Ce n’est rien. N’ayez point de frayeur,

Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause :

Je serai mieux en main pour vous conter la chose.

J’ai donc vu ce sanglier, qui, par nos gens chassé,

Avait d’un air affreux tout son poil hérissé ;

Ses deux yeux flamboyants ne lançaient que menace,

Et sa gueule faisait une laide grimace,

Qui, parmi de l’écume, à qui l’osait presser

Montrait de certains crocs... Je vous laisse à penser.

À ce terrible aspect j’ai ramassé mes armes ;

Mais le faux animal, sans en prendre d’alarmes,

Est venu droit à moi, qui ne lui disais mot.

ARBATE.

Et tu l’as de pied ferme attendu ?

MORON.

Quelque sot.

J’ai jeté tout par terre et couru comme quatre.

ARBATE.

Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l’abattre !

Ce trait, Moron, n’est pas généreux...

MORON.

J’y consens ;

Il n’est pas généreux, mais il est de bon sens.

ARBATE.

Mais, par quelques exploits si l’on ne s’éternise...

MORON.

Je suis votre valet, et j’aime mieux que l’on dise :[8]

« C’est ici qu’en fuyant, sans se faire prier,

Moron sauva ses jours des fureurs d’un sanglier, »

Que si l’on y disait : « Voilà l’illustre place

Où le brave Moron, d’une héroïque audace,

Affrontant d’un sanglier l’impétueux effort,

Par un coup de ses dents vit terminer son sort. »

EURYALE.

Fort bien.

MORON.

Oui. J’aime mieux, n’en déplaise à la gloire,

Vivre au monde deux jours que mille ans dans l’histoire.

EURYALE.

En effet, ton trépas fâcherait tes amis ;

Mais, si de ta frayeur ton esprit est remis,

Puis-je te demander si du feu qui me brûle ?...

MORON.

Il ne faut point, seigneur, que je vous dissimule ;[9]

Je n’ai rien fait encore, et n’ai point rencontré

De temps pour lui parler qui fût selon mon gré.

L’office de bouffon a des prérogatives ;

Mais souvent on rabat nos libres tentatives.

Le discours de vos feux est un peu délicat,

Et c’est chez la princesse une affaire d’État.

Vous savez de quel titre elle se glorifie,

Et qu’elle a dans la tête une philosophie

Qui déclare la guerre au conjugal lien,

Et vous traite l’Amour de déité de rien.

Pour n’effaroucher point son humeur de tigresse,

Il me faut manier la chose avec adresse :

Car on doit regarder comme l’on parle aux grands,

Et vous êtes parfois d’assez fâcheuses gens.

Laissez-moi doucement conduire cette trame.

Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme ;

Vous êtes né mon prince, et quelques autres nœuds

Pourraient contribuer au bien que je vous veux.

Ma mère, dans son temps, passait pour assez belle,

Et naturellement n’étaient pas fort cruelle ;

Feu votre père alors, ce prince généreux,

Sur la galanterie était fort dangereux,

Et je sais qu’Elpénor, qu’on appelait mon père,

À cause qu’il était le mari de ma mère,

Contait pour grand honneur aux pasteurs d’aujourd’hui

Que le prince autrefois était venu chez lui,

Et que, durant ce temps, il avait l’avantage

De se voir salué de tous ceux du village.

Baste. Quoi qu’il en soit, je veux par mes travaux...

Mais voici la princesse et deux de vos rivaux.[10]

 

 

Scène III

 

LA PRINCESSE et sa suite, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, EURYALE, ARBATE, MORON

 

La Princesse d’Élide parut ensuite, avec les princes de Messène et de Pyle, lesquels firent remarquer en eux des caractères bien différents de celui du prince d’Ithaque, et lui cédèrent dans le cœur de la princesse tous les avantages qu’il y pouvait désirer. Cette aimable princesse ne témoigna pas pourtant que le mérite de ce prince eût fait aucune impression sur son esprit, et qu’elle l’eût quasi remarqué ; elle témoigna toujours, comme une autre Diane, n’aimer que la chasse et les forêts, et lorsque le prince de Messène voulut lui faire valoir le service qu’il lui avait rendu en la défaisant d’un fort grand sanglier qui l’avait attaquée, elle lui dit que, sans diminuer rien de sa reconnaissance, elle trouvait son secours d’autant moins considérable qu’elle en avait tué toute seule d’aussi furieux, et fût peut-être bien encore venue à bout de celui-ci.

ARISTOMÈNE.

Reprochez-vous, madame, à nos justes alarmes

Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes ?

J’aurais pensé, pour moi, qu’abattre sous nos coups

Ce sanglier qui portait sa fureur jusqu’à vous,

Etait une aventure, ignorant votre chasse,

Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce ;

Mais, à cette froideur je connais clairement

Que je dois concevoir un autre sentiment,

Et quereller du sort la fatale puissance

Qui me fait avoir part à ce qui vous offense.

THÉOCLE.

Pour moi, je tiens, madame, à sensible bonheur

L’action où pour vous a volé tout mon cœur,

Et ne puis consentir, malgré votre murmure,

À quereller le sort d’une telle aventure.

D’un objet odieux je sais que tout déplaît ;

Mais, dût votre courroux être plus grand qu’il n’est,

C’est extrême plaisir, quand l’amour est extrême,

De pouvoir d’un péril affranchir ce qu’on aime.

LA PRINCESSE.

Et pensez-vous, seigneur, puisqu’il me faut parler,

Qu’il eût, en ce péril, de quoi tant m’ébranle ?[11]

Que l’arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes,

Ne soient entre mes mains que d’inutiles armes ?

Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois

De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois,

Pour n’oser, en chassant, concevoir l’espérance

De suffire, moi seule à ma propre défense ?

Certes, avec le temps, j’aurais bien profité

De ces soins assidus dont je fais vanité,

S’il fallait que mon bras, dans une telle quête,

Ne pût pas triompher d’une chétive bête !

Du moins si, pour prétendre à de sensibles coups,

Le commun de mon sexe est trop mal avec vous,

D’un étage plus haut accordez-moi la gloire ;

Et me faites tous deux cette grâce de croire,

Seigneurs, que, quel que fût le sanglier d’aujourd’hui,

J’en ai mis bas, sans vous, de plus méchants que lui.

THÉOCLE.

Mais, madame...

LA PRINCESSE.

Hé bien ! soit. Je vois que votre envie

Est de persuader que je vous dois la vie ;

J’y consens. Oui, sans vous, c’était fait de mes jours.

Je rends de tout mon cœur grâce à ce grand secours,

Et je vais de ce pas au prince, pour lui dire

Les bontés que pour moi votre amour vous inspire.

 

 

Scène IV


EURYALE, ARBATE, MORON


MORON.

Heu ! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit ?[12]

De ce vilain sanglier l’heureux trépas l’aigrit.

Oh ! comme volontiers j’aurais d’un beau salaire

Récompensé tantôt qui m’en eût su défaire !

ARBATE.

Je vous vois tout pensif, seigneur, de ses dédains ;

Mais ils n’ont rien qui doive empêcher vos desseins.

Son heure doit venir, et c’est à vous, possible,

Qu’est réservé l’honneur de la rendre sensible.

MORON.

Il faut qu’avant la course elle apprenne vos feux.

Et je...

EURYALE.

Non. Ce n’est plus, Moron, ce que je veux ;

Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire ;

J’ai résolu de prendre un chemin tout contraire.

Je vois trop que son cœur s’obstine à dédaigner

Tous ces profonds respects qui pensent la gagner ;

Et le dieu qui m’engage à soupirer pour elle

M’inspire pour la vaincre une adresse nouvelle.

Oui, c’est lui d’où me vient ce soudain mouvement,

Et j’en attends de lui l’heureux événement.

ARBATE.

Peut-on savoir, seigneur, par où votre espérance...

EURYALE.

Tu le vas voir. Allons, et garde le silence.

 

 

DEUXIÈME INTERMÈDE


ARGUMENT.

L’agréable Moron laissa aller le prince pour parler de sa passion naissante aux bois et aux rochers, et faisant retentir partout le beau nom de sa bergère Philis : un écho ridicule lui répondant bizarrement, il y prit si grand plaisir que, riant en cent manières, il fit répondre autant de fois cet écho, sans témoigner d’en être ennuyé ; mais un ours vint interrompre ce beau divertissement, et le surprit si fort par cette vue si peu attendue qu’il donna des sensibles marques de sa peur ; elle lui fit faire devant l’ours toutes les soumissions dont il se put aviser pour l’adoucir. Enfin, se jetant à un arbre pour y monter, comme il vit que l’ours y voulait grimper aussi bien que lui, il cria au secours d’une voix si haute qu’elle attira huit paysans armés de bâtons à deux bouts et d’épieux, pendant qu’un autre ours parut en suite du premier. Il se fit un combat qui finit par la mort d’un des ours et par la fuite de l’autre.

 

 

Scène première


MORON

 

Jusqu’au revoir ; pour moi, je reste ici, et j’ai une petite conversation à faire avec ces arbres et ces rochers.

 

Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême,

Si vous ne le savez, je vous apprends que j’aime.

Philis est l’objet charmant

Qui tient mon cœur à l’attache,

Et je devins son amant

La voyant traire une vache.

Ses doigts, tout pleins de lait, et plus blancs mille fois,

Pressaient les bouts du pis d’une grâce admirable.

Ouf ! Cette idée est capable

De me réduire aux abois.


Ah ! Philis ! Philis ! Philis !

Ah, hem ! ah, ah, ah ! Hi, hi, hi ! ho, ho, ho, ho !

Voilà un écho qui est bouffon !

Hom, hom, hom ! Ha, ha, ha, ha, ha !

Hu, hu, hu ! Voilà un écho qui est bouffon !

 

 

Scène II


UN OURS, MORON


MORON, apercevant un ours qui vient vers lui.

Ah ! monsieur l’ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De grâce, épargnez-moi ; je vous assure que je ne vaux rien du tout à manger ; je n’ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh ! eh ! eh ! monseigneur, tout doux, s’il vous plaît. Là,

Il caresse l’ours, et tremble de frayeur.

là, là, là. Ah ! monseigneur, que Votre Altesse est jolie et bien faite ! Elle a tout à fait l’air galant et la taille la plus mignonne du monde. Ah ! beau poil ! belle tête ! beaux yeux brillants et bien fendus ! Ah ! beau petit nez ! belle petite bouche ! petites quenottes jolies ! Ah ! belle gorge ! belles petites menottes ! petits ongles bien faits !

L’ours se lève sur ses pattes de derrière.

À l’aide ! au secours ! je suis mort ! Miséricorde ! Pauvre Moron ! Ah ! mon Dieu ! Et à moi, vite à moi, je suis perdu.[13]

Les chasseurs paraissent, et Moron monte sur un arbre.

Eh ! messieurs, ayez pitié de moi.

Les chasseurs combattent l’ours.

Bon ! messieurs ! tuez-moi ce vilain animal-là. Ô ciel, daigne les assister ! Bon ! le voilà qui fuit ; le voilà qui s’arrête et qui se jette sur eux. Bon ! en voilà un qui vient de lui donner un coup dans la gueule. Les voilà tous alentour de lui.[14] Courage ! ferme, allons, mes amis ! Bon ! poussez fort ! Encore ! Ah ! le voilà qui est à terre ; c’en est fait, il est mort. Descendons maintenant pour lui donner cent coups.

Moron descend de l’arbre.

Serviteur, messieurs ; je vous rends grâce de m’avoir délivré de cette bête. Maintenant que vous l’avez tuée, je m’en vais l’achever, et en triompher avec vous.

Ces heureux chasseurs n’eurent pas plus tôt remporté cette victoire, que Moron, devenu brave par l’éloignement du péril, voulut aller donner mille coups à la bête, qui n’était plus en état de se défendre, et fit tout ce qu’un fanfaron qui n’aurait pas été trop hardi eût pu faire en cette occasion ; et les chasseurs, pour témoigner leur joie, dansèrent une fort belle entrée. C’étaient M. Manceau, les sieurs Chicanneau, Baltazard, Noblet, Bonard, Magny et La Pierre.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première


LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE


LA PRINCESSE.

Oui, j’aime à demeurer dans ces paisibles lieux ;

On n’y découvre rien qui n’enchante les yeux ;

Et de tous nos palais la savante structure

Cède aux simples beautés qu’y forme la nature.

Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais,

Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.

AGLANTE.

Je chéris comme vous ces retraites tranquilles,

Où l’on se vient sauver de l’embarras des villes.

De mille objets charmants ces lieux sont embellis ;

Et ce qui doit surprendre, est qu’aux portes d’Élis

La douce passion de fuir la multitude

Rencontre une si belle et vaste solitude.

Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatants

Vos retraites ici me semblent hors de temps ;

Et c’est fort maltraiter l’appareil magnifique

Que chaque prince a fait pour la fête publique.

Ce spectacle pompeux de la course des chars

Devrait bien mériter l’honneur de vos regards.[15]

LA PRINCESSE.

Quel droit ont-ils chacun d’y vouloir ma présence,

Et que dois-je, après tout, à leur magnificence ?

Ce sont soins que produit l’ardeur de m’acquérir,

Et mon cœur est le prix qu’ils veulent tous courir.

Mais, quelque espoir qui flatte un projet de la sorte,

Je me tromperai fort, si pas un d’eux l’emporte.

CYNTHIE.

Jusques à quand ce cœur veut-il s’effaroucher

Des innocents desseins qu’on a de le toucher,

Et regarder les soins que pour vous on se donne[16]

Comme autant d’attentats contre votre personne ?

Je sais qu’en défendant le parti de l’amour,

On s’expose chez vous à faire mal sa cour ;

Mais ce que par le sang j’ai l’honneur de vous être

S’oppose aux duretés que vous faites paraître,

Et je ne puis nourrir d’un flatteur entretien

Vos résolutions de n’aimer jamais rien.

Est-il rien de plus beau que l’innocente flamme

Qu’un mérite éclatant allume dans une âme ?

Et serait-ce un bonheur de respirer le jour,

Si d’entre les mortels on bannissait l’amour ?

Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,

Et vivre sans aimer n’est pas proprement vivre.

AVIS. Le dessein de l’auteur était de traiter ainsi toute la comédie. Mais un commandement du Roi qui pressa cette affaire, l’obligea d’achever tout le reste en prose, et de passer légèrement sur plusieurs scènes, qu’il aurait étendues davantage s’il avait eu plus de loisir.

AGLANTE.

Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la vie ; qu’il est nécessaire d’aimer pour vivre heureusement, et que tous les plaisirs sont fades, s’il ne s’y mêle un peu d’amour.

LA PRINCESSE.

Pouvez-vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes, prononcer ces paroles ? et ne devez-vous pas rougir d’appuyer une passion qui n’est qu’erreur, que faiblesse et qu’emportement, et dont tous les désordres ont tant de répugnance avec la gloire de notre sexe ? J’en prétends soutenir l’honneur jusqu’au dernier moment de ma vie, et ne veux point du tout me commettre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs, tous ces hommages, tous ces respects, sont des embûches qu’on tend à notre cœur et qui souvent l’engagent à commettre des lâchetés. Pour moi, quand je regarde certains exemples et les bassesses épouvantables où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance, je sens tout mon cœur qui s’émeut ; et je ne puis souffrir qu’une âme qui fait profession d’un peu de fierté ne trouve pas une honte horrible à de telles faiblesses.

CYNTHIE.

Eh ! madame, il est de certaines faiblesses qui ne sont point honteuses et qu’il est beau même d’avoir dans les plus hauts degrés de gloire. J’espère que vous changerez un jour de pensée ; et, s’il plaît au ciel, nous verrons votre cœur avant qu’il soit peu...

LA PRINCESSE.

Arrêtez. N’achevez pas ce souhait étrange. J’ai une horreur trop invincible pour ces sortes d’abaissements, et si jamais j’étais capable d’y descendre, je serais personne, sans doute à ne me le point pardonner.

AGLANTE.

Prenez garde, madame ; l’Amour sait se venger des mépris que l’on fait de lui, et peut-être...

LA PRINCESSE.

Non, non. Je brave tous ses traits, et le grand pouvoir qu’on lui donne n’est rien qu’une chimère qu’une excuse des faibles cœurs, qui le font invincible pour autoriser leur faiblesse.

CYNTHIE.

Mais enfin toute la terre reconnaît sa puissance, et vous voyez que les dieux même sont assujettis à son empire. On nous fait voir que Jupiter n’a pas aimé pour une fois, et que Diane même, dont vous affectez tant l’exemple, n’a pas rougi de pousser des soupirs d’amour.

LA PRINCESSE.

Les croyances publiques sont toujours mêlées d’erreur. Les dieux ne sont point faits comme se les fait le vulgaire, et c’est leur manquer de respect que de leur attribuer les faiblesses des hommes.

 

 

Scène II


LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON


AGLANTE.

Viens, approche, Moron ; viens nous aider à défendre l’amour contre les sentiments de la princesse.

LA PRINCESSE.

Voilà votre parti fortifié d’un grand défenseur.

MORON.

Ma foi ! madame, je crois qu’après mon exemple il n’y a plus rien à dire, et qu’il ne faut plus mettre en doute le pouvoir de l’amour. J’ai bravé ses armes assez longtemps et fait de mon drôle comme un autre ; mais enfin ma fierté a baissé l’oreille, et

Il montre Philis.

vous avez une traîtresse qui m’a rendu plus doux qu’un agneau. Après cela, on ne doit plus faire aucun scrupule d’aimer, et, puisque j’ai bien passé par là, il peut bien y en passer d’autres.

CYNTHIE.

Quoi ! Moron se mêle d’aimer ?

MORON.

Fort bien.

CYNTHIE.

Et de vouloir être aimé ?

MORON.

Et pourquoi non ? Est-ce qu’on n’est pas assez bien fait pour cela ? Je pense que ce visage est assez passable, et que, pour le bel air, Dieu merci, nous ne le cédons à personne.

CYNTHIE.

Sans doute, on aurait tort...

 

 

Scène III


LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON, LYCAS

 

LYCAS.

Madame, le prince votre père vient vous trouver ici, et conduit avec lui les princes de Pyle et d’Ithaque, et celui de Messène.

LA PRINCESSE.

Ô ciel ! que prétend-il faire en me les amenant ? Aurait-il résolu ma perte, et voudrait-il bien me forcer au choix de quelqu’un d’eux ?

 

 

Scène IV

 

IPHITAS, EURYALE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON


LA PRINCESSE, à Iphitas.

Seigneur, je vous demande la licence de prévenir par deux paroles la déclaration des pensées que vous pouvez avoir. Il y a deux vérités, seigneur, aussi constantes l’une que l’autre, et dont je puis vous assurer également : l’une, que vous avez un absolu pouvoir sur moi, et que vous ne sauriez m’ordonner rien où je ne réponde aussitôt par une obéissance aveugle ; l’autre, que je regarde l’hyménée ainsi que le trépas, et qu’il m’est impossible de forcer cette aversion naturelle. Me donner un mari, et me donner la mort, c’est une même chose ; mais votre volonté va la première, et mon obéissance m’est bien plus chère que ma vie. Après cela, parlez, seigneur ; prononcez librement ce que vous voulez.

IPHITAS.

Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes ; et je me plains de toi, qui peux mettre dans ta pensée que je sois assez mauvais père pour vouloir faire violence à tes sentiments, et me servir tyranniquement de la puissance que le ciel me donne sur toi. Je souhaite, à la vérité, que ton cœur puisse aimer quelqu’un. Tous mes vœux seraient satisfaits, si cela pouvait arriver : et je n’ai proposé les fêtes et les jeux que je fais célébrer ici qu’afin d’y pouvoir attirer tout ce que la Grèce a d’illustre, et que parmi cette noble jeunesse tu puisses enfin rencontrer ou arrêter tes yeux et déterminer tes pensées. Je ne demande, dis-je, au ciel autre bonheur que celui de te voir un époux. J’ai, pour obtenir cette grâce, fait encore ce matin un sacrifice à Vénus ; et si je sais bien expliquer le langage des dieux, elle m’a promis un miracle. Mais, quoi qu’il en soit, je veux en user avec toi en père qui chérit sa fille. Si tu trouves où attacher tes vœux, ton choix sera le mien, et je ne considérerai ni intérêts d’État, ni avantages d’alliance ; si ton cœur demeure insensible, je n’entreprendrai point de le forcer ; mais au moins sois complaisante aux civilités qu’on te rend, et ne m’oblige point à faire les excuses de ta froideur. Traite ces princes avec l’estime que tu leur dois, reçois avec reconnaissance les témoignages de leur zèle, et viens voir cette course où leur adresse va paraître.

THÉOCLE, à la princesse.

Tout le monde va faire des efforts pour remporter le prix de cette course. Mais, à vous dire vrai, j’ai peu d’ardeur pour la victoire, puisque ce n’est pas votre cœur qu’on y doit disputer.

ARISTOMÈNE.

Pour moi, madame, vous êtes le seul prix que je me propose partout. C’est vous que je crois disputer dans ces combats d’adresse, et je n’aspire maintenant à remporter l’honneur de cette course que pour obtenir un degré de gloire qui m’approche de votre cœur.

EURYALE.

Pour moi, madame, je n’y vais point du tout avec cette pensée. Comme j’ai fait toute ma vie profession de ne rien aimer, tous les soins que je prends ne vont point où tendent les autres. Je n’ai aucune prétention sur votre cœur, et le seul honneur de la course est tout l’avantage où j’aspire.

Ils la quittent.

 

 

Scène V

 

LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON

 

LA PRINCESSE.

D’où sort cette fierté où l’on ne s’attendait point ? Princesses, que dites-vous de ce jeune prince ? Avez-vous remarqué de quel ton il l’a pris ?

AGLANTE.

Il est vrai que cela est un peu fier.

MORON, à part.

Ah ! quelle brave botte il vient là de lui porter !

LA PRINCESSE.

Ne trouvez-vous pas qu’il y aurait plaisir d’abaisser son orgueil, et de soumettre un peu ce cœur qui tranche tant du brave ?

CYNTHIE.

Comme vous êtes accoutumée à ne jamais recevoir que des hommages et des adorations de tout le monde, un compliment pareil au sien doit vous surprendre, à la vérité.

LA PRINCESSE.

Je vous avoue que cela m’a donné de l’émotion, et que je souhaiterais fort de trouver les moyens de châtier cette hauteur. Je n’avais pas beaucoup d’envie de me trouver à cette course ; mais j’y veux aller exprès, et employer toute chose pour lui donner de l’amour.

CYNTHIE.

Prenez garde, madame. L’entreprise est périlleuse ; et, lorsqu’on veut donner de l’amour, on court risque d’en recevoir.

LA PRINCESSE.

Ah ! n’appréhendez rien, je vous prie. Allons, je vous réponds de moi.

 

 

TROISIÈME INTERMÈDE

 

 

Scène première


MORON, PHILIS


MORON.

Philis, demeure ici.

PHILIS.

Non. Laisse-moi suivre les autres.

MORON.

Ah ! cruelle ! si c’était Tircis qui t’en priât, tu demeurerais bien vite.

PHILIS.

Cela se pourrait faire, et je demeure d’accord que je trouve bien mieux mon compte avec l’un qu’avec l’autre : car il me divertit avec sa voix, et toi, tu m’étourdis de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien que lui, je te promets de t’écouter.

MORON.

Hé ! demeure un peu.

PHILIS.

Je ne saurais.

MORON.

De grâce !

PHILIS.

Point, te dis-je.

MORON, retenant Philis.

Je ne te laisserai point aller...

PHILIS.

Ah ! que de façons !

MORON.

Je ne te demande qu’un moment à être avec toi.[17]

PHILIS.

Eh bien ! oui, j’y demeurerai, pourvu que tu me promettes une chose.

MORON.

Et quelle ?

PHILIS.

De ne me point parler du tout.[18]

MORON.

Hé ! Philis !

PHILIS.

À moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi.

MORON.

Veux-tu me... ?

PHILIS.

Laisse-moi aller.

MORON.

Hé bien ! oui, demeure. Je ne te dirai mot.

PHILIS.

Prends-y bien garde, au moins, car à la moindre parole, je prends la fuite.

MORON.

Soit.

Après avoir fait une scène de gestes.

Ah ! Philis ! Hé !...

 

 

Scène II

 

MORON, seul

 

Elle s’enfuit, et je ne saurais l’attraper. Voilà ce que c’est. Si je savais chanter, j’en ferais bien mieux mes affaires. La plupart des femmes aujourd’hui se laissent prendre par les oreilles ; elles sont cause que tout le monde se mêle de musique, et l’on ne réussit auprès d’elles que par les petites chansons et les petits vers qu’on leur fait entendre. Il faut que j’apprenne à chanter pour faire comme les autres. Bon, voici justement mon homme.

 

 

Scène III


UN SATYRE, MORON

 

LE SATYRE chante.

La, la, la.

MORON.

Ah ! Satyre, mon ami, tu sais bien ce que tu m’as promis, il y a longtemps. Apprends-moi à chanter, je te prie.

LE SATYRE.

Je le veux. Mais auparavant, écoute une chanson que je viens de faire.

MORON, bas à part.

Il est si accoutumé à chanter qu’il ne saurait parler d’autre façon.

                Haut.

Allons, chante, j’écoute.

LE SATYRE chante.

Je portais...

MORON.

Une chanson, dis-tu ?

LE SATYRE.

Je port...

MORON.

Une chanson à chanter ?

LE SATYRE.

Je port...

MORON.

Chanson amoureuse ? Peste !

LE SATYRE.

Je portais dans une cage

Deux moineaux que j’avais pris,

Lorsque la jeune Cloris,

Fit, dans un sombre bocage,

Briller, à mes yeux surpris,

Les fleurs de son beau visage.[19]

Hélas ! dis-je aux moineaux, en recevant les coups

De ses yeux si savants à faire des conquêtes,

Consolez-vous, pauvres petites bêtes,

Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous.

Moron ne fut pas satisfait de cette chanson, quoiqu’il la trouvât jolie ; il en demanda une plus passionnée, et, priant le satyre de lui dire celle qu’il lui avait ouï chanter quelques jours auparavant, il continua ainsi :

Dans vos chants si doux

Chantez à ma belle,

Oiseaux, chantez tous

Ma peine mortelle.

Mais si la cruelle

Se met en courroux

Au récit fidèle

Des maux que je sens pour elle,

Oiseaux, taisez-vous,

Oiseaux, taisez-vous.

Cette seconde chanson ayant touché Moron fort sensiblement, il pria le satyre de lui apprendre à chanter, et lui dit :

Ah ! qu’elle est belle ! Apprends-la-moi.

LE SATYRE.

La, la, la, la.

MORON.

La, la, la, la.

SATYRE.

Fa, fa, fa, fa.

MORON.

Fa toi-même.

Le satyre s’en mit en colère, et peu à peu se mettant en posture d’en venir à des coups de poing, les violons reprirent un air, sur lequel plusieurs satyres dansèrent une plaisante entrée.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première


LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS


CYNTHIE.

Il est vrai, madame, que ce jeune prince a fait voir une adresse non commune, et que l’air dont il a paru a été quelque chose de surprenant. Il sort vainqueur de cette course. Mais je doute fort qu’il en sorte avec le même cœur qu’il y a porté :[20] car enfin vous lui avez tiré des traits dont il est difficile de se défendre ; et, sans parler de tout le reste, la grâce de votre danse et la douceur de votre voix ont eu des charmes aujourd’hui à toucher les plus insensibles.

LA PRINCESSE.

Le voici qui s’entretient avec Moron ; nous saurons un peu de quoi il lui parle. Ne rompons point encore leur entretien, et prenons cette route pour revenir à leur rencontre.

 

 

Scène II


EURYALE, ARBATE, MORON


EURYALE.

Ah ! Moron, je te l’avoue, j’ai été enchanté ; et jamais tant de charmes n’ont frappé tout ensemble mes yeux et mes oreilles ! Elle est adorable en tout temps, il est vrai ; mais ce moment l’a emporté sur tous les autres, et des grâces nouvelles ont redoublé l’éclat de ses beautés. Jamais son visage ne s’est paré de plus vives couleurs, ni ses yeux ne se sont armés de traits plus vifs et plus perçants. La douceur de sa voix a voulu se faire paraître dans un air tout charmant qu’elle a daigné chanter ; et les sons merveilleux qu’elle formait passaient jusqu’au fond de mon âme, et tenaient tous mes sens dans un ravissement à ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute divine, et ses pieds amoureux sur l’émail d’un tendre gazon traçaient d’aimables caractères qui m’enlevaient hors de moi-même, et m’attachaient par des nœuds invincibles aux doux et justes mouvements dont tout son corps suivait les mouvements de l’harmonie. Enfin jamais âme n’a eu de plus puissantes émotions que la mienne ; et j’ai pensé plus de vingt fois oublier ma résolution, pour me jeter à ses pieds et lui faire un aveu sincère de l’ardeur que je sens pour elle.

MORON.

Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous m’en voulez croire. Vous avez trouvé la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si elle ne vous réussit. Les femmes sont des animaux d’un naturel bizarre ; nous les gâtons par nos douceurs ; et je crois tout de bon que nous les verrions nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les hommes les acoquinent.

ARBATE.

Seigneur, voici la princesse qui s’est un peu éloignée de sa suite.

MORON.

Demeurez ferme, au moins, dans le chemin que vous avez pris. Je m’en vais voir ce qu’elle me dira. Cependant promenez-vous ici dans ces petites routes, sans faire aucun semblant d’avoir envie de la joindre ; et, si vous l’abordez, demeurez avec elle le moins qu’il vous sera possible.

 

 

Scène III


LA PRINCESSE, MORON


LA PRINCESSE.

Tu as donc familiarité, Moron, avec le prince d’Ithaque ?

MORON.

Ah ! madame, il y a longtemps que nous nous connaissons.

LA PRINCESSE.

D’où vient qu’il n’est pas venu jusqu’ici,[21] et qu’il a pris cette autre route quand il m’a vue ?

MORON.

C’est un homme bizarre, qui ne se plaît qu’à entretenir ses pensées.

LA PRINCESSE.

Étais-tu tantôt au compliment qu’il m’a fait ?

MORON.

Oui, madame, j’y étais ; et je l’ai trouvé un peu impertinent, n’en déplaise à sa principauté.

LA PRINCESSE.

Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m’a choquée ; et j’ai toutes les envies du monde de l’engager, pour rabattre un peu son orgueil.

MORON.

Ma foi, madame, vous ne feriez pas mal ; il le mériterait bien ; mais, à vous dire vrai, je doute fort que vous y puissiez réussir.

LA PRINCESSE.

Comment ?

MORON.

Comment ? C’est le plus orgueilleux petit vilain que vous ayez jamais vu. Il lui semble qu’il n’y a personne au monde qui le mérite, et que la terre n’est pas digne de le porter.

LA PRINCESSE.

Mais encore, ne t’a-t-il point parlé de moi ?

MORON.

Lui ? Non.

LA PRINCESSE.

Il ne t’a rien dit de ma voix et de ma danse ?

MORON.

Pas le moindre mot.

LA PRINCESSE.

Certes, ce mépris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur étrange de ne rien estimer.

MORON.

Il n’estime et n’aime que lui.

LA PRINCESSE.

Il n’y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme il faut.

MORON.

Nous n’avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et plus insensible que lui.

LA PRINCESSE.

Le voilà.

MORON.

Voyez-vous comme il passe, sans prendre garde à vous ?

LA PRINCESSE.

De grâce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et l’oblige à me venir aborder.

 

 

Scène IV


LA PRINCESSE, EURYALE, ARBATE, MORON


MORON, allant au devant d’Euryale, et lui parlant bas.

Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La princesse souhaite que vous l’abordiez ; mais songez bien à continuer votre rôle ; et, de peur de l’oublier, ne soyez pas longtemps avec elle.

LA PRINCESSE.

Vous êtes bien solitaire, seigneur ; et c’est une humeur bien extraordinaire que la vôtre, de renoncer ainsi à notre sexe, et de fuir, à votre âge, cette galanterie dont se piquent tous vos pareils.

EURYALE.

Cette humeur, madame, n’est pas si extraordinaire qu’on n’en trouvât des exemples sans aller loin d’ici, et vous ne sauriez condamner la résolution que j’ai prise de n’aimer jamais rien, sans condamner aussi vos sentiments.

LA PRINCESSE.

Il y a grande différence ; et ce qui sied bien à un sexe, ne sied pas bien à l’autre. Il est beau qu’une femme soit insensible, et conserve son cœur exempt des flammes de l’amour ; mais ce qui est vertu en elle devient un crime dans un homme ; et, comme la beauté est le partage de notre sexe, vous ne sauriez ne nous point aimer, sans nous dérober les hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons toutes nous ressentir.

EURYALE.

Je ne vois pas, madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent prendre aucun intérêt à ces sortes d’offenses.

LA PRINCESSE.

Ce n’est pas une raison, seigneur ; et, sans vouloir aimer, on est toujours bien aise d’être aimée.

EURYALE.

Pour moi, je ne suis pas de même ; et, dans le dessein où je suis de ne rien aimer, je serais fâché d’être aimé.

LA PRINCESSE.

Et la raison ?

EURYALE.

C’est qu’on a obligation à ceux qui nous aiment, et que je serais fâché d’être ingrat.

LA PRINCESSE.

Si bien donc que, pour fuir l’ingratitude, vous aimeriez qui vous aimerait ?

EURYALE.

Moi, madame ? point du tout. Je dis bien que je serais fâché d’être ingrat ; mais je me résoudrais plutôt de l’être que d’aimer.

LA PRINCESSE.

Telle personne vous aimerait, peut-être que votre cœur...

EURYALE.

Non, madame. Rien n’est capable de toucher mon cœur. Ma liberté est la seule maîtresse à qui je consacre mes vœux ; et, quand le ciel emploierait ses soins à composer une beauté parfaite, quand il assemblerait en elle[22] tous les dons les plus merveilleux et du corps et de l’âme, enfin quand il exposerait à mes yeux un miracle d’esprit, d’adresse et de beauté, et que cette personne m’aimerait avec toutes les tendresses imaginables, je vous l’avoue franchement, je ne l’aimerais pas.

LA PRINCESSE, à part.

A-t-on jamais rien vu de tel ?

MORON, à la princesse.

Peste soit du petit brutal ! J’aurais envie[23] de lui bailler un coup de poing.

LA PRINCESSE, à part.

Cet orgueil me confond, et j’ai un tel dépit, que je ne me sens pas.

MORON, bas, au prince.

Bon courage, seigneur.[24] Voilà qui va le mieux du monde.

EURYALE, bas, à Moron.

Ah ! Moron, je n’en puis plus ! et je me suis fait des efforts étranges.

LA PRINCESSE, à Euryale.

C’est avoir une insensibilité bien grande, que de parler comme vous faites.

EURYALE.

Le ciel ne m’a pas fait d’une autre humeur. Mais, madame, j’interromps votre promenade, et mon respect doit m’avertir que vous aimez la solitude.

 

 

Scène V


LA PRINCESSE, MORON


MORON.

Il ne vous en doit rien, madame, en dureté de cœur.

LA PRINCESSE.

Je donnerais volontiers tout ce que j’ai au monde, pour avoir l’avantage d’en triompher.

MORON.

Je le crois.

LA PRINCESSE.

Ne pourrais-tu, Moron, me servir dans un tel dessein ?

MORON.

Vous savez bien, madame, que je suis tout à votre service.

LA PRINCESSE.

Parle-lui de moi dans tes entretiens ; vante-lui adroitement ma personne et les avantages de ma naissance, et tâche d’ébranler ses sentiments par la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu voudras, pour tâcher à me l’engager.

MORON.

Laissez-moi faire.

LA PRINCESSE.

C’est une chose qui me tient au cœur. Je souhaite ardemment qu’il m’aime.

MORON.

Il est bien fait, oui, ce petit pendard-là ; il a bon air, bonne physionomie ; et je crois qu’il serait assez le fait d’une jeune princesse.

LA PRINCESSE.

Enfin tu peux tout espérer de moi si tu trouves moyen d’enflammer pour moi son cœur.

MORON.

Il n’y a rien qui ne se puisse faire. Mais, madame, s’il venait à vous aimer, que feriez-vous, s’il vous plaît ?

LA PRINCESSE.

Ah ! ce serait lors que je prendrais plaisir à triompher pleinement de sa vanité, à punir son mépris par mes froideurs, et exercer[25] sur lui toutes les cruautés que je pourrais imaginer.

MORON.

Il ne se rendra jamais.

LA PRINCESSE.

Ah ! Moron, il faut faire en sorte qu’il se rende.

MORON.

Non, il n’en fera rien. Je le connais, ma peine sera inutile.[26]

LA PRINCESSE.

Si faut-il pourtant tenter toute chose, et éprouver si son âme est entièrement insensible. Allons. Je veux lui parler, et suivre une pensée qui vient de me venir.

 

 

QUATRIÈME INTERMÈDE

 

 

Scène première


PHILIS, TIRCIS


PHILIS.

Viens, Tircis. Laissons-les aller, et me dis un peu ton martyre de la façon que tu sais faire. Il y a longtemps que tes yeux me parlent, mais je suis plus aise ouïr ta voix.

TIRCIS, en chantant.

Tu m’écoutes, hélas ! dans ma triste langueur ;

Mais je n’en suis pas mieux, ô beauté sans pareille !

Et je touche ton oreille,

Sans que je touche ton cœur.

PHILIS.

Va, va, c’est déjà quelque chose que de toucher l’oreille, et le temps amène tout. Chante-moi cependant quelque plainte nouvelle que tu aies composée pour moi.

 

 

Scène II


MORON, PHILIS, TIRCIS


MORON.

Ah ! ah ! je vous y prends, cruelle. Vous vous écartez des autres pour ouïr mon rival !

PHILIS.

Oui, je m’écarte pour cela. Je te le dis encore : je me plais avec lui ; et l’on écoute volontiers les amants, lorsqu’ils se plaignent aussi agréablement qu’il fait. Que ne chantes-tu comme lui ? Je prendrais plaisir à t’écouter.

MORON.

Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose ; et quand...

PHILIS.

Tais-toi. Je veux l’entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras.

MORON.

Ah ! cruelle !...

PHILIS.

Silence, dis-je, ou je me mettrai en colère.

TIRCIS chante.

Arbres épais, et vous, prés émaillés,

La beauté dont l’hiver vous avait dépouillés

Par le printemps vous est rendue.

Vous reprenez tous vos appas ;

Mais mon âme ne reprend pas

La joie, hélas ! que j’ai perdue !

MORON.

Morbleu ! que n’ai-je de la voix ! Ah ! nature marâtre ! pourquoi ne m’as-tu pas donné de quoi chanter comme à un autre ?

PHILIS.

En vérité, Tircis, il ne se peut rien de plus agréable, et tu l’emportes sur tous les rivaux que tu as.

MORON.

Mais pourquoi est-ce que je ne puis pas chanter ? N’ai-je pas un estomac, un gosier et une langue comme un autre ? Oui, oui, allons. Je veux chanter aussi, et te montrer que l’amour fait faire toutes choses. Voici une chanson que j’ai faite pour toi.

PHILIS.

Oui, dis. Je veux bien t’écouter pour la rareté du fait.

MORON.

Courage, Moron. Il n’y a qu’à avoir de la hardiesse.

Il chante.

Ton extrême rigueur

S’acharne sur mon cœur.

Ah ! Philis, je trépasse ;

Daigne me secourir.

En seras-tu plus grasse

De m’avoir fait mourir ?

Vivat Moron !

PHILIS.

Voilà qui est le mieux du monde. Mais, Moron, je souhaiterais bien d’avoir la gloire que quelque amant fût mort pour moi. C’est un avantage dont je n’ai point encore joui,[27] et je trouve que j’aimerais de tout mon cœur une personne qui m’aimerait assez pour se donner la mort.

MORON.

Tu aimerais une personne qui se tuerait pour toi ?

PHILIS.

Oui.

MORON.

Il ne faut que cela pour te plaire ?

PHILIS.

Non.

MORON.

Voilà qui est fait. Je te veux montrer que je me sais tuer quand je veux.

TIRCIS chante.

Ah ! quelle douceur extrême,

De mourir pour ce qu’on aime !

MORON, à Tircis.

C’est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez.

TIRCIS chante.

Courage, Moron ! meurs promptement,

En généreux amant.

MORON, à Tircis.

Je vous prie de vous mêler de vos affaires, et de me laisser tuer à ma fantaisie. Allons, je vais faire honte à tous les amants.

À Philis.

Tiens, je ne suis pas homme à faire tant de façons. Vois ce poignard. Prends bien garde comme je vais me percer le cœur.

Se riant de Tircis.

Je suis votre serviteur ; quelque niais.

PHILIS.

Allons, Tircis ; viens-t’en me redire à l’écho ce que tu m’as chanté.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première


LA PRINCESSE, EURYALE, MORON


LA PRINCESSE.

Prince, comme jusques ici nous avons fait paraître une conformité de sentiments, et que le ciel a semblé mettre en nous mêmes attachements pour notre liberté, et même aversion pour l’amour ; je suis bien aise de vous ouvrir mon cœur, et de vous faire confidence d’un changement dont vous serez surpris. J’ai toujours regardé l’hymen comme une chose affreuse, et j’avais fait serment d’abandonner plutôt la vie que de me résoudre jamais à perdre cette liberté pour qui j’avais des tendresses si grandes ; mais, enfin, un moment a dissipé toutes ces résolutions. Le mérite d’un prince m’a frappé aujourd’hui les yeux, et mon âme tout d’un coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette passion que j’avais toujours méprisée. J’ai trouvé d’abord des raisons pour autoriser ce changement, et je puis l’appuyer de la volonté[28] de répondre aux ardentes sollicitations d’un père, et aux vœux de tout un État ; mais, à vous dire vrai, je suis en peine du jugement que vous ferez de moi, et je voudrais savoir si vous condamnerez, ou non, le dessein que j’ai de me donner un époux.

EURYALE.

Vous pourriez faire un tel choix, madame, que je l’approuverais sans doute.

LA PRINCESSE.

Qui croyez-vous, à votre avis, que je veuille choisir ?

EURYALE.

Si j’étais dans votre cœur, je pourrais vous le dire ; mais, comme je n’y suis pas, je n’ai garde de vous répondre.

LA PRINCESSE.

Devinez pour voir, et nommez quelqu’un.

EURYALE.

J’aurais trop peur de me tromper.

LA PRINCESSE.

Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous que je me déclarasse ?

EURYALE.

Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaiterais ; mais, avant que de m’expliquer, je dois savoir votre pensée.

LA PRINCESSE.

Hé bien ! prince, je veux bien vous la découvrir. Je suis sûre que vous allez approuver mon choix ; et, pour ne vous point tenir en suspens davantage, le prince de Messène est celui de qui le mérite s’est attiré mes vœux.

EURYALE, à part.

Ô ciel !

LA PRINCESSE, bas, à Moron.

Mon invention a réussi, Moron. Le voilà qui se trouble.

MORON, parlant à la princesse.

Bon, madame.

Au prince.

Courage, Seigneur !

À la princesse.

Il en tient.

Au prince.

Ne vous défaites pas.

LA PRINCESSE, à Euryale.

Ne trouvez-vous pas que j’ai raison, et que ce prince a tout le mérite qu’on peut avoir ?

MORON, bas, au prince.

Remettez-vous, et songez à répondre.

LA PRINCESSE.

D’où vient, prince, que vous ne dites mot, et semblez interdit ?

EURYALE.

Je le suis, à la vérité ; et j’admire, madame, comme le ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres, deux âmes en qui l’on ait vu une plus grande conformité de sentiments, qui aient fait éclater dans le même temps une résolution à braver les traits de l’Amour, et qui, dans le même moment, aient fait paraître une égale facilité à perdre le nom d’insensibles. Car enfin, madame, puisque votre exemple m’autorise, je ne feindrai point de vous dire que l’amour aujourd’hui s’est rendu maître de mon cœur, et qu’une des princesses vos cousines, l’aimable et belle Aglante, a renversé d’un coup d’œil tous les projets de ma fierté. Je suis ravi, madame, que, par cette égalité de défaite, nous n’ayons rien à nous reprocher l’un à l’autre ; et je ne doute point que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n’approuviez aussi le mien. Il faut que ce miracle éclate aux yeux de tout le monde, et nous ne devons point différer à nous rendre tous deux contents. Pour moi, madame, je vous sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que je souhaite, et vous trouverez bon que j’aille de ce pas en faire la demande au prince votre père.

MORON, bas, à Euryale.

Ah ! digne, ah ! brave cœur !

 

 

Scène II

 

LA PRINCESSE, MORON


LA PRINCESSE.

Ah ! Moron, je n’en puis plus ; et ce coup, que je n’attendais pas, triomphe absolument de toute ma fermeté.

MORON.

Il est vrai que le coup est surprenant, et j’avais cru d’abord que votre stratagème avait fait son effet.

LA PRINCESSE.

Ah ! ce m’est un dépit à me désespérer, qu’une autre ait l’avantage de soumettre ce cœur, que je voulais soumettre.

 

 

Scène III


LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON


LA PRINCESSE.

Princesse, j’ai à vous prier d’une chose qu’il faut absolument que vous m’accordiez. Le prince d’Ithaque vous aime, et veut vous demander au prince mon père.

AGLANTE.

Le prince d’Ithaque, madame ?

LA PRINCESSE.

Oui. Il vient de m’en assurer lui-même, et m’a demandé mon suffrage pour vous obtenir ; mais je vous conjure de rejeter cette proposition, et de ne point prêter l’oreille à tout ce qu’il pourra vous dire.

AGLANTE.

Mais, madame, s’il était vrai que ce prince m’aimât effectivement, pourquoi, n’ayant aucun dessein de vous engager, ne voudriez-vous pas souffrir... ?

LA PRINCESSE.

Non, Aglante. Je vous le demande. Faites-moi ce plaisir, je vous prie, et trouvez bon que, n’ayant pu avoir l’avantage de le soumettre, je lui dérobe la joie de vous obtenir.

AGLANTE.

Madame, il faut vous obéir ; mais je croirais que la conquête d’un tel cœur ne serait pas une victoire à dédaigner.

LA PRINCESSE.

Non, non, il n’aura pas la joie de me braver entièrement.

 

 

Scène IV


LA PRINCESSE, ARISTOMÈNE, AGLANTE, MORON


ARISTOMÈNE.

Madame, je viens à vos pieds rendre grâce à l’Amour de mes heureux destins, et vous témoigner, avec mes transports, le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs.

LA PRINCESSE.

Comment ?

ARISTOMÈNE.

Le prince d’Ithaque, madame, vient de m’assurer tout à l’heure que votre cœur avait eu la bonté de s’expliquer en ma faveur ; sur ce célèbre choix qu’attend toute la Grèce.

LA PRINCESSE.

Il vous a dit qu’il tenait cela de ma bouche ?

ARISTOMÈNE.

Oui, madame.

LA PRINCESSE.

C’est un étourdi ; et vous êtes un peu trop crédule, prince, d’ajouter foi si promptement à ce qu’il vous a dit. Une pareille nouvelle mériterait bien, ce me semble, qu’on en doutât un peu de temps ; et c’est tout ce que vous pourriez faire de la croire, si je vous l’avais dite moi-même.

ARISTOMÈNE.

Madame, si j’ai été trop prompt à me persuader...

LA PRINCESSE.

De grâce, prince, brisons là ce discours ; et, si vous voulez m’obliger, souffrez que je puisse jouir de deux moments de solitude.

 

 

Scène V


LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON


LA PRINCESSE.

Ah ! qu’en cette aventure le ciel me traite avec une rigueur étrange ! Au moins, princesse, souvenez-vous de la prière que je vous ai faite.

AGLANTE.

Je vous l’ai dit déjà, madame, il faut vous obéir.

 

 

Scène VI

 

LA PRINCESSE, MORON

 

MORON.

Mais, madame, s’il vous aimait, vous n’en voudriez point, et cependant vous ne voulez pas qu’il soit à une autre. C’est faire justement comme le chien du jardinier.

LA PRINCESSE.

Non, je ne puis souffrir qu’il soit heureux avec une autre ; et, si la chose était, je crois que j’en mourrais de déplaisir.

MORON.

Ma foi, madame, avouons la dette. Vous voudriez qu’il fût à vous ; et, dans toutes vos actions, il est aisé de voir que vous aimez un peu ce jeune prince.

LA PRINCESSE.

Moi, je l’aime ? Ô ciel ! je l’aime ? Avez-vous l’insolence de prononcer ces paroles ? Sortez de ma vue, impudent, et ne vous présentez jamais devant moi.

MORON.

Madame...

LA PRINCESSE.

Retirez-vous d’ici, vous dis-je, ou je vous en ferai retirer d’une autre manière.

MORON, bas, à part.

Ma foi, son cœur en a sa provision, et...

Il rencontre un regard de la princesse qui l’oblige à se retirer.

 

 

Scène VII


LA PRINCESSE, seule

 

De quelle émotion inconnue sens-je mon cœur atteint ? et quelle inquiétude secrète est venue troubler tout d’un coup la tranquillité de mon âme ? Ne serait-ce point aussi ce qu’on vient de me dire ? et, sans en rien savoir, n’aimerais-je point ce jeune prince ? Ah ! si cela était, je serais personne à me désespérer ! Mais il est impossible que cela soit, et je vois bien que je ne puis pas l’aimer. Quoi ! je serais capable de cette lâcheté ! J’ai vu toute la terre à mes pieds avec la plus grande insensibilité du monde ; les respects, les hommages et les soumissions, n’ont jamais pu toucher mon âme, et la fierté et le dédain en auraient triomphé ! J’ai méprisé tous ceux qui m’ont aimée, et j’aimerais le seul qui me méprise ! Non, non, je sais bien que je ne l’aime pas. Il n’y a pas de raison à cela. Mais, si ce n’est pas de l’amour que ce que je sens maintenant, qu’est-ce donc que ce peut être ? Et d’où vient ce poison qui me court par toutes les veines, et ne me laisse point en repos avec moi-même ? Sors de mon cœur, qui que tu sois, ennemi qui te caches. Attaque-moi visiblement, et deviens à mes yeux la plus affreuse bête de tous nos bois, afin que mon dard et mes flèches me puissent défaire de toi.

 

 

CINQUIÈME INTERMÈDE

 

 

Scène première

 

LA PRINCESSE, seule

 

Ô vous ! admirables personnes, qui, par la douceur de vos chants, avez l’art d’adoucir les plus fâcheuses inquiétudes, approchez-vous d’ici, de grâce ; et tâchez de charmer, avec votre musique, le chagrin où je suis.

 

 

Scène II


LA PRINCESSE, CLYMÈNE, PHILIS


Clymène et Philis chantent ce dialogue.

CLYMÈNE.

Chère Philis, dis-moi, que crois-tu de l’amour ?

PHILIS.

Toi-même, qu’en crois-tu, ma compagne fidèle ?

CLYMÈNE.

On m’a dit que sa flamme est pire qu’un vautour,

Et qu’on souffre, en aimant, une peine cruelle.

PHILIS.

On m’a dit qu’il n’est point de passion plus belle,

Et que ne pas aimer, c’est renoncer au jour.

CLYMÈNE.

À qui des deux donnerons-nous victoire ?

PHILIS.

Qu’en croirons-nous, ou le mal, ou le bien ?

TOUTES DEUX ENSEMBLE.

Aimons, c’est le vrai moyen

De savoir ce qu’on en doit croire.

PHILIS.

Cloris vante partout l’amour et ses ardeurs.

CLYMÈNE.

Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes.

PHILIS.

Si de tant de tourments il accable les cœurs,

D’où vient qu’on aime à lui rendre les armes ?

CLYMÈNE.

Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes,

Pourquoi nous défend-on d’en goûter les douceurs ?

PHILIS.

À qui des deux donnerons-nous victoire ?

CLYMÈNE.

Qu’en croirons-nous, ou le mal, ou le bien ?

TOUTES DEUX ENSEMBLE.

Aimons, c’est le vrai moyen

De savoir ce qu’on en doit croire.

LA PRINCESSE les interrompit en cet endroit, et leur dit :

Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurais demeurer en repos ; et, quelque douceur qu’aient vos chants, ils ne font que redoubler mon inquiétude.

 

 

ACTE V


 

Scène première


IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON


MORON, à Iphitas.

Oui, seigneur, ce n’est point raillerie ; j’en suis ce qu’on appelle disgracié. Il m’a fallu tirer mes chausses au plus vite, et jamais vous n’avez vu un emportement plus brusque que le sien.

IPHITAS, à Euryale.

Ah ! prince, que je devrai de grâces à ce stratagème amoureux, s’il faut qu’il ait trouvé le secret de toucher son cœur !

EURYALE.

Quelque chose, seigneur, que l’on vienne de vous en dire, je n’ose encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir ; mais enfin, si ce n’est pas à moi trop de témérité que d’oser aspirer à l’honneur de votre alliance, si ma personne et mes États...

IPHITAS.

Prince, n’entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi remplir tous les souhaits d’un père ; et, si vous avez le cœur de ma fille, il ne vous manque rien.

 

 

Scène II


LA PRINCESSE, IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON


LA PRINCESSE.

Ô ciel ! que vois-je ici ?

IPHITAS, à Euryale.

Oui, l’honneur de votre alliance m’est d’un prix très considérable, et je souscris aisément de tous mes suffrages à la demande que vous me faites.

LA PRINCESSE, à Iphitas.

Seigneur, je me jette à vos pieds pour vous demander une grâce. Vous m’avez toujours témoigné une tendresse extrême, et je crois vous devoir bien plus par les bontés que vous m’avez fait voir que par le jour que vous m’avez donné. Mais, si jamais pour moi vous avez eu de l’amitié,[29] je vous en demande aujourd’hui la plus sensible preuve que vous me puissiez accorder : c’est de n’écouter point, seigneur, la demande de ce prince, et ne pas souffrir que la princesse Aglante soit unie avec lui.

IPHITAS.

Et par quelle raison, ma fille, voudrais-tu t’opposer à cette union ?

LA PRINCESSE.

Par la raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser ses desseins.

IPHITAS.

Tu le hais, ma fille ?

LA PRINCESSE.

Oui, et de tout mon cœur, je vous l’avoue.

IPHITAS.

Et que t’a-t-il fait ?

LA PRINCESSE.

Il m’a méprisée.

IPHITAS.

Et comment ?

LA PRINCESSE.

Il ne m’a pas trouvée assez bien faite pour m’adresser ses vœux.

IPHITAS.

Et quelle offense te fait cela ? Tu ne veux accepter personne.

LA PRINCESSE.

N’importe. Il me devait aimer comme les autres, et me laisser au moins la gloire de le refuser. Sa déclaration me fait un affront ; et ce m’est une honte sensible qu’à mes yeux, et au milieu de votre cœur, il a recherché une autre que moi.

IPHITAS.

Mais quel intérêt dois-tu prendre à lui ?

LA PRINCESSE.

J’en prends, seigneur, à me venger de son mépris ; et, comme je sais bien qu’il aime Aglante avec beaucoup d’ardeur, je veux empêcher, s’il vous plaît, qu’il ne soit heureux avec elle.

IPHITAS.

Cela te tient donc bien au cœur ?

LA PRINCESSE.

Oui, seigneur, sans doute ; et, s’il obtient ce qu’il demande, vous me verrez expirer à vos yeux.

IPHITAS.

Va, va, ma fille, avoue franchement la chose. Le mérite de ce prince t’a fait ouvrir les yeux, et tu l’aimes enfin, quoi que tu puisses dire.

LA PRINCESSE.

Moi, seigneur ?

IPHITAS.

Oui, tu l’aimes.

LA PRINCESSE.

Je l’aime, dites-vous ? et vous m’imputez cette lâcheté ! Ô ciel ! quelle est mon infortune ! Puis-je bien, sans mourir, entendre ces paroles ? Et faut-il que je sois si malheureuse qu’on me soupçonne de l’aimer ? Ah ! si c’était un autre que vous, seigneur, qui me tînt ce discours, je ne sais pas ce que je ne ferais point !

IPHITAS.

Eh bien ! oui, tu ne l’aimes pas. Tu le hais, j’y consens, et je veux bien, pour te contenter, qu’il n’épouse pas la princesse Aglante.

LA PRINCESSE.

Ah ! seigneur, vous me donnez la vie !

IPHITAS.

Mais, afin d’empêcher qu’il ne puisse être jamais à elle, il faut que tu le prennes pour toi.

LA PRINCESSE.

Vous vous moquez, seigneur, et ce n’est pas ce qu’il demande.

EURYALE.

Pardonnez-moi, madame, je suis assez téméraire pour cela, et je prends à témoin le prince votre père, si ce n’est pas vous que j’ai demandée. C’est trop vous tenir dans l’erreur ; il faut lever le masque, et, dussiez-vous vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les véritables sentiments de mon cœur. Je n’ai jamais aimé que vous, et jamais je n’aimerai que vous. C’est vous, madame, qui m’avez enlevé cette qualité d’insensible que j’avais toujours affectée ; et tout ce que j’ai pu vous dire n’a été qu’une feinte qu’un mouvement secret m’a inspirée, et que je n’ai suivie qu’avec toutes les violences imaginables. Il fallait qu’elle cessât bientôt, sans doute, et je m’étonne seulement qu’elle ait pu durer la moitié d’un jour : car enfin je mourais, je brûlais dans l’âme, quand je vous déguisais mes sentiments ; et jamais cœur n’a souffert une contrainte égale à la mienne. Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, je suis tout prêt de mourir pour vous en venger ; vous n’avez qu’à parler, et ma main sur-le-champ fera gloire d’exécuter l’arrêt que vous prononcerez.

LA PRINCESSE.

Non, non, prince, je ne vous sais pas mauvais gré de m’avoir abusée ; et, tout ce que vous m’avez dit, je l’aime bien mieux une feinte que non pas une vérité.

IPHITAS.

Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour époux ?

LA PRINCESSE.

Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez-moi le temps d’y songer, je vous prie, et m’épargnez un peu la confusion où je suis.

IPHITAS.

Vous jugez, prince, ce que cela veut dire, et vous vous pouvez fonder là-dessus.

EURYALE.

Je l’attendrai tant qu’il vous plaira, madame, cet arrêt de ma destinée ; et, s’il me condamne à la mort, je le suivrai sans murmure.

IPHITAS.

Viens, Moron. C’est ici un jour de paix, et je te remets en grâce avec la princesse.

MORON.

Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai bien de dire ce que je pense.

 

 

Scène III


ARISTOMÈNE, THÉOCLE, IPHITAS, LA PRINCESSE, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON

 

IPHITAS, aux princes de Messène et de Pyle.

Je crains bien, princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre faveur ; mais voilà deux princesses qui peuvent bien vous consoler de ce petit malheur.

ARISTOMÈNE.

Seigneur, nous savons prendre notre parti ; et si ces aimables princesses n’ont point trop de mépris pour les cœurs[30] qu’on a rebutés, nous pouvons revenir par elles à l’honneur de votre alliance.

 

 

Scène IV


IPHITAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, EURYALE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, MORON


PHILIS, à Iphitas.

Seigneur, la déesse Vénus vient d’annoncer partout le changement du cœur de la princesse. Tous les pasteurs et toutes les bergères en témoignent leur joie par des danses et des chansons ; et, si ce n’est point un spectacle que vous méprisiez, vous allez voir l’allégresse publique se répandre jusques ici.

 

 

SIXIÈME INTERMÈDE


Chœur de PASTEURS et de BERGÈRES qui dansent

 

Quatre bergers et deux bergères héroïques, représentés, les premiers par les sieurs le Gros, Estival, Don, et Blondel, et les deux bergères par Mademoiselle de La Barre et Mademoiselle Hilaire, se prenant par la main, chantèrent cette chanson à danser, à laquelle les autres répondirent :

CHANSON.

Usez mieux, ô beautés fières,

Du pouvoir de tout charmer :

Aimez, aimables bergères ;

Nos cœurs sont faits pour aimer.

Quelque fort qu’on s’en défende,

Il y faut venir un jour ;

Il n’est rien qui ne se rende

Aux doux charmes de l’amour.

 

Songez de bonne heure à suivre

Le plaisir de s’enflammer ;

Un cœur ne commence à vivre

Que du jour qu’il sait aimer.

Quelque fort qu’on s’en défende,

Il y faut venir un jour ;

Il n’est rien qui ne se rende

Aux doux charmes de l’amour.

Pendant que ces aimables personnes dansaient, il sortit de dessous le théâtre la machine d’un grand arbre chargé de seize faunes, dont les huit jouèrent de la flûte, et les autres du violon, avec un concert le plus agréable du monde. Trente violons leur répondaient de l’orchestre, avec six autres concertants de clavecins et de tuorbes, qui étaient les sieurs d’Anglebert, Richard, Itier, La Barre le cadet, Tissu, et Le Moine.

Et quatre bergers et quatre bergères vinrent danser une fort belle entrée, à laquelle les faunes, descendants de l’arbre, se mêlèrent de temps en temps.

Et toute cette scène fut si grande, si remplie et si agréable, qu’il ne s’était encore rien vu de plus beau en ballet.

Aussi fit-elle une avantageuse conclusion aux divertissements de ce jour, que toute la cour ne loua pas moins que celui qui l’avait précédé, se retirant avec une satisfaction qui lui fit bien espérer de la suite d’une fête si complète.

Les bergers étaient les sieurs Chicanneau, du Pron, Noblet et La Pierre.

Et les bergères, les sieurs Baltazard, Magny, Arnald, et Bonard.


[1] Var. Diable soit des brailleurs ! (1673).

[2] Var. La tendresse du cœur (1673, 1682).

[3] Var. Que d’un prince à votre âge on peut tout présumer (1682).

[4] Var. Et tu sais que l’orgueil, sous des traits si charmants (1682).

[5] Var. Et comment elle fuit, en cette illustre fête (1673, 1682).

[6] Var. Que défend seulement une simple froideur (1682).

[7] Var. Peut-être, pour toucher ses sévères appas (1673, 1682).

[8] Var. Je suis votre valet. J’aime mieux que l’on dise : (1682).

[9] Var. Il ne faut pas, seigneur, que je vous dissimule ; (1673, 1682).

[10] Var. Mais voici la princesse et deux de nos rivaux (1682).

[11] Var. Qu’il eût eu, ce péril, de quoi tant m’ébranler ? (1682).

[12] Var. Hé ! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit ? (1673, 1682).

[13] Var. Et vite, à moi, je suis perdu (1673, 1682).

[14] Var. Les voilà tous deux à l’entour de lui (1682).

[15] Var. Devait bien mériter l’honneur de vos regards (1668).

[16] Var. Et regarde les soins que pour vous on se donne (1673, 1682).

[17] Var. Je ne demande qu’un moment à être avec toi (1682).

[18] Var. De ne point parler du tout (1673).

            De ne parler point du tout (1682).

[19] Var. L’éclat de son beau visage (partition de Lulli, recueil de Philidor et manuscrit de la Bibliothèque nationale).

[20] Var. Qu’il a porté (1673, 1682).

[21] Var. jusques ici (1673, 1682).

[22] Var. quand il emploierait en elle (1673, 1682).

[23] Var. J’aurais bien envie (1673, 1682).

[24] Var. Bon. Courage, seigneur (1673).

[25] Var. et à exercer (1673, 1682).

[26] Var. ma peine serait inutile (1682).

[27] Var. je n’ai pas encore joui (1682).

[28] Var. et je puis l’appuyer de ma volonté (1673, 1682).

[29] Var. Mais si jamais vous avez eu de l’amitié pour moi (1682).

[30] Var. pour des cœurs (1682).

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