Le Petit Ménage (Georges FEYDEAU)

Monologue en vers dit et illustré par Saint-Germain du Théâtre du Gymnase.

 

Au Dr Piogey

Hommages bien reconnaissants

Georges Feydeau

 

 

Minet, le roi des angoras,

Doux et blanc, soyeux, gros et gras,

Avait pour légitime épouse

Un belle chatte andalouse

Aux poils brunis et pleins d’appas.

C’est moi qui fis leur mariage.

Oui, moi, par un beau jour d’avril ;

Mais mariage tout civil...

Sans messe – aujourd’hui c’est l’usage ;

Car j’avouerai que mon chat,

Nouveau Daniel Rochat,

Ne fait pas très bon ménage

Avec la gent à rabat.

Oui, ces messieurs ont la sottise

De nommer péchés capitaux

La luxure et la gourmandise ;

Et Minet a ces deux défauts.

D’ailleurs chacun son goût sur terre !

Moi, mon chat est libre penseur.

C’est son droit ! mais n’ayez pas peur.

Minet n’est pas révolutionnaire.

Ronronnant, dormant

Bien paisiblement,

Je crois qu’il pratique

Peu la politique.

Pourvu qu’il soit bien,

C’est ce qu’il désire

Et j’ai le droit de dire

Qu’il ne lui manque rien.

Depuis près de six semaines

Durait leur lune de miel,

Et leurs jours s’écoulaient sans fiel

Loin des soucis et loin des peines :

Toujours tous les deux,

Bien heureux,

Ils coulaient des moments d’ivresse,

Miaulant, remplis d’allégresse,

Leurs duos amoureux.

Sur cette entrefaite,

Connaissance est faite

Avec le chat d’un mien voisin,

Chat, je crois, un peu cousin

De ma chatte l’andalouse

Et l’épouse

De Minet...

Triboulet

– C’est là son nom - est une belle bête

Dont la tête

Enflamma le cœur

De plus d’une vierge féline.

Bref, ce don Juan séducteur

Vient tourner et faire la mine

Auprès de sa jeune cousine.

Il fait ronron doucement

En se frottant lascivement

Contre la robe délicate

De la chatte.

À quoi bon hésiter ?

L’occasion est bonne ;

Il compte en profiter,

Et, confiant dans sa personne,

Notre amoureux

Se montre... plus qu’audacieux.

Tout justement Minet voyage :

Monsieur chasse... dans le grenier.

Pas besoin de se méfier !

Hélas ! ma chatte un peu volage

Commence à plier.

L’on badine, on cause

En langue de chat,

Et le scélérat

Gagne enfin sa cause !

Mais, patatras ! au bon moment

Et par la porte entre-bâillée

– Que n’était-elle verrouillée ? -

Minet subitement

Comme une bombe,

Tombe.

Lui ! Nom d’un matou ! Nos deux chats,

Franchement, ne l’attendaient pas.

Dame ! On le croyait à la chasse.

Ces maris ! Jamais à leur place !

Le voilà furieux !

Frémissant sous l’outrage,

Et faisant, plein de rage,

Des bonds prodigieux.

Les éclairs brillent dans ses yeux.

Il fait : « pfut ! pfut ! » son dos se voûte...

Ce sera terrible, sans doute !

Oui ! tremblez, pauvres amoureux !

Quelles effroyables tempêtes,

Et quels cataclysmes affreux

Vont s’amonceler sur vos têtes,

Malheureux !

Déjà je prévois un carnage,

Et tout pâle, les yeux hagards,

Je n’en veux pas voir davantage

Et je détourne les regards !...

...Mais quoi ? Rien ? Tout est en silence !

Seul, dans l’air roule un ronron régulier,

Et pas de bruit, de violence,

Pas de combat ? C’est singulier !

Ah ça, Minet, cette vengeance ?...

Minet ! Ah ! c’est un esprit fort !

Savez-vous bien ce qui se passe ?

Minet, cet époux en disgrâce,

Sachant se soumettre à son sort,

Philosophiquement s’endort

Auprès du couple qui s’embrasse.

Voici l’histoire, mes amis !

C’est celle de bien des maris !

Prenez-la comme on vous la donne :

Je n’y veux désigner personne. 

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