Hercule mourant (Jean de ROTROU)

Tragédie en cinq actes, en vers.

Représentée pour la première fois, en 1632.

 

Personnages

 

HERCULE

DÉJANIRE, femme d’Hercule

IOLE, maîtresse d’Hercule

LUSCINDE, suivante de Déjanire

ARSIDÈS, esclave d’Arcas

ARCAS, ami d’Iole

PHILOCTÈTE, confident d’Hercule

AGIS, confident d’Hercule

ALCMÈNE, mère d’Hercule

LICHAS, valet de Déjanire

 

 

À MONSEIGNEUR L’ÉMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU

 

Monseigneur,

 

Il aurait été avantageux à Hercule que vos gardes lui eussent dénié l’entrée de votre cabinet, ils lui auraient épargné la honte de trembler ; et de rougir, tout déifié qu’il est, lui qui n’étant encor que mortel ne sut jamais connaître la peur. Il s’oublie soi-même à l’abord de Votre Éminence, et reconnaît, Monseigneur, que vous faites aujourd’hui l’histoire dont Il n’a fait que la fable ; mais vous l’avez flatté d’une espérance capable de le rassurer, et vous abaissez si courtoisement les yeux sur les choses qui sont au dessous de vous, que sa honte est déjà passée, et qu’il préfère à son immortalité l’honneur qu’il va recevoir de vivre chez vous. Je supplie très humblement Votre Éminence, Monseigneur, de souffrir qu’il vous parle de moi, et d’agréer les adorations de la moindre mais de la plus passionnée de vos créatures. C’est tout ce que je demande à ma fortune que d’être souffert de Votre Éminence en cette qualité, et c’est le bien sans lequel je renoncerais à tous les autres. Ce ne lui sera pas un petit ouvrage, vu le peu que je suis et que je vaux. Mais, Monseigneur, si je n’ai pas assez de mérite, vous avez assez de bonté, et vous estes trop généreux pour m’ôter jamais l’incomparable faveur que vous m’avez continuée depuis trois ans de permettre que je me qualifie,

 

Monseigneur, De Votre Éminence,

 

Le très humble, très obéissant et très obligé serviteur,

 

ROTROU.

 

 

ODE À SON ÉMINENCE LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU

 

Filles à Richelieu si chères,

Muses, chastes sœurs du soleil,

Priez cet astre sans pareil

D’ouvrir l’oreille à mes prières ;

En cette agréable saison

Où les fleurs rompent la prison

De l’élément qui les enserre,

Il peut faire, par ses chaleurs,

À mon esprit comme à la terre

Produire de nouvelles fleurs.

 

Ses forces ne sont pas bornées

Par les étés et les hivers ;

Il n’est pas moins père des vers,

Que des saisons et des années.

Sa vertu s’étend plus avant

Qu’à donner des jouets au vent,

Et faire des fleurs et des herbes.

C’est elle qui fait les métaux ;

Et les Ronsards et les Malherbes

Se content parmi ses travaux.

 

Mais toi, grand démon de la France,

Autre soleil de notre temps,

Qui donnes d’un si beau printemps

Une si parfaite espérance,

Richelieu, rare effort des cieux,

Juste étonnement de ces lieux,

Si tu daignes prendre la peine

De jeter un regard sur moi,

Quel Apollon peut à ma veine

Être plus Apollon que toi ?

 

Pour toi, grand duc, elle est ouverte ;

C’est pour toi qu’elle veut couler :

Ma nef, commençons de cingler,

Puisque notre Ourse est découverte.

Je sais bien que sur cette mer

Il est malaisé de ramer :

Aussi n’est-il point de voyage

Qui mérite un si grand effort,

Et nous ferons un beau naufrage,

Ou nous trouverons un beau port.

 

Tel qu’on voit en son écliptique

Le brillant prince des saisons,

Le long de ses douze maisons,

Continuant sa course oblique

(Quoi que son char n’arrête point),

Ne passer d’un pas ni d’un point

Les espaces de sa carrière,

Et recevoir si constamment,

Du lieu d’où lui vient sa lumière,

Les règles de son mouvement.

 

Tel on voit ton savant génie,

Au service de notre roi,

Conduire d’une égale foi

Toutes les choses qu’il manie.

On ne voit sa sincérité

Gauchir d’un ni d’autre côté,

Quoi que jamais il ne repose ;

Et dans ses travaux inouïs,

L’unique but qu’il se propose

Est la volonté de Louis.

 

Tes pas restreints en ces limites

Ne savent point d’autre sentier ;

Là tu mets ton esprit entier,

Là tu bornes tous tes mérites.

Là sont par les difficultés

Tes hauts desseins sollicités ;

Là ton ardeur rompt touts obstacles,

Et produit de si grands effets,

Que qui ne croit point aux miracles

Doit douter de ce que tu faits.

 

Ceux qu’on a vus de notre barque

Devant toi régir le timon,

Ont aussi peu laissé dé nom

Que leur vertu laissa de marque.

Ou leur zélé s’est trouvé faux,

Ou leur savoir eut des défauts,

Et tous ont joint si peu de gloire

À la beauté des fleurs de lys,

Qu’ils furent, eux et leur mémoire,

En même jour ensevelis.

 

Mais, Armand, loin de complaisance,

Quels éloges n’ont mérité

Et ton extrême probité

Et ton extrême suffisance ?

Jusqu’où n’a-t-on vu ton ardeur

De nos lys étendre l’odeur ?

Et qui de leurs tiges sacrées,

Peut si loin que toi repousser

L’insolent souffle des Borées

Qui tâchent de les renverser ?

 

Ô combien du siècle où nous sommes

Seront de siècles envieux !

Sois-tu de la race des dieux,

Ou sois-tu de celle des hommes,

Que les grands succès de tes soins

Ont d’irréprochables témoins !

Que ta gloire est haut établie !

Et que le vieux père des ans,

Avant qu’il face qu’on t’oublie,

Dévorera de ses enfants !

 

Je sais bien que nos maladies

N’ont pas encor atteint leur fin,

Et que notre mauvais destin

Médite encor des tragédies :

Mais, si tu nous veux conserver,

Il ne les saurait achever ;

Et, quelque mal qui nous assaille,

Nous ne pouvons avec raison,

Où tel Esculape travaille,

Douter de notre guérison.

 

Il n’est force qui ne succombe

Quand elle nous voudra heurter :

Quelque foudre peut éclater,

Mais tu ne crains pas qu’elle tombe ;

Outre que nos moindres guerriers

Sont couverts de trop de lauriers

Pour appréhender le tonnerre,

Les grands appareils que tu faits

Sont des menaces à la guerre

Du proche retour de la paix.

 

Quel plus beau séjour que la France

Alors pourra charmer les yeux !

Et combien lui viendra des cieux

Et de repos et d’abondance !

L’hiver, courant d’un pas léger,

De peur de la désobliger,

N’y tiendra qu’un mois son empire.

Après renaîtront les beaux jours,

Et nous verrons cinq mois Zéphire

En l’entretien de ses amours.

 

De l’or d’une perruque blonde

La terre en fin se parera,

Toute grosse qu’elle sera

De l’aliment de tout le monde ;

Et, lors que pour se soulager,

Elle se voudra décharger,

Nous n’aurons arbre ni javelle

D’où ne tombent tant de trésors,

Qu’à peine encor soutiendra-t-elle

Tout ce qu’elle aura mis dehors.

 

Bientôt de tes ardentes veilles

Nous naîtra ce siècle doré

Où tu seras considéré

Comme auteur de tant de merveilles.

Lors d’un long bruit en ta faveur,

Poussé d’une sainte ferveur,

Ta litière sera suivie,

Et, si le ciel entend nos vœux,

Il te conservera la vie

Pour le siècle de nos neveux.

 

Ô toi, puissance tutélaire,

Qui, mise de la main de Dieu

À la garde de Richelieu,

Portes le flambeau qui l’éclaire,

Saint ministre qui tiens chez lui

La même place qu’aujourd’hui

Il occupe en cette province,

Sauve-le de tout accident,

Puis qu’il n’est malheur où mon prince

Pût tant perdre qu’en le perdant.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

HERCULE

 

Puissant moteur des cieux, ferme appui de la terre,

Seul être souverain, seul maître du tonnerre,

Goûte enfin, roi des dieux, le doux fruit de mes faits,

Qui par tout l’univers t’ont établi la paix ;

J’ai d’entre tes sujets la trahison bannie,

J’ai des rois arrogants puni la tyrannie,

Et rendu ton renom si puissant et si beau,

Que le foudre en tes mains n’est plus qu’un vain fardeau.

Des objets de ton bras le mien est l’homicide,

Et tu n’as rien à faire après les faits d’Alcide ;

Tu n’as plus à tonner ; et le ciel toutefois

M’est encor interdit après tous ces exploits.

Parais-je encor un fils indigne de mon père ?

Junon n’a-t-elle pas assouvi sa colère ?

N’a-t-elle point assez, par son aversion,

Fait paraître ma force et mon extraction ?

N’ai-je pas sous mes lois asservi les deux pôles ?

Et celui dont le ciel charge tant les épaules,

Et sur qui ce fardeau repose pour jamais,

Ne me peut-il porter avec ce rude faix ?

Ainsi que mes exploits, rends ma gloire parfaite,

La Parque t’a remis le soin de ma défaite ;

Et, de quelques efforts qu’elle attaque mes jours,

L’impuissante qu’elle est n’en peut borner le cours.

L’air, la terre, la mer, les infernales rives,

Laissent enfin ma vie et mes forces oisives ;

Et, voyant sans effet leurs monstres abattus,

Ces faibles ennemis n’en reproduisent plus.

Père de la clarté, grand astre, âme du monde,

Quels termes n’a franchi ma course vagabonde ?

Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés

Où ces bras triomphants ne se soient signalés ?

J’ai porté la terreur plus loin que ta carrière,

Plus loin qu’où tes rayons ont porté ta lumière.

J’ai forcé des pays que le jour ne voit pas,

Et j’ai vu la nature au-delà de mes pas.

Neptune et ses tritons ont vu d’un œil timide,

Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide.

L’air tremble comme l’onde au seul bruit de mon nom,

Et n’ose plus servir la haine de Junon.

Mais qu’en vain j’ai purgé le séjour où nous sommes !

Je donne aux immortels la peur que j’ôte aux hommes :

Ces monstres, dont ma main a délivré ces lieux,

Profitent de leur mort, et s’emparent des cieux.

Le Soleil voit par eux ses maisons occupées ;

Sans en être chassés ils les ont usurpées.

Ces vaincus, qui m’ont fait si célèbre aux neveux,

Ont au ciel devant moi la place que j’y veux ;

Junon, dont le courroux ne peut encor s’éteindre,

En a peuplé le ciel pour me le faire craindre.

Mais, qu’il en soit rempli de l’un à l’autre bout,

Leurs efforts seront vains, ce bras forcera tout.

D’une seule beauté le pouvoir redoutable

Ôte à ce cœur si grand le titre d’indomptable ;

Iole seulement le pouvait asservir,

Et ce lâche à ce nom d’aise se sent ravir.

Allons voir si le temps ne l’a point résolue

À rendre par ses vœux ma conquête absolue,

Et si je dois enfin... Mais que mal à propos

Cet objet importun vient troubler mon repos !

 

 

Scène II

 

DÉJANIRE, HERCULE

 

DÉJANIRE.

Enfin Iole est votre, et ses caresses prêtes

De gloire et de plaisir vont combler vos conquêtes ;

Iole glorieuse attend, les bras ouverts,

Ce héros qui sous soi fait trembler l’univers.

Le servage est pour elle une heureuse victoire,

Son pays déconfit altère peu sa gloire ;

Et voyant par vos mains ses parents expirer,

Elle songe bien plus à vous voir qu’à pleurer.

Elle a vu sans regret sa province déserte ;

Elle aimait le vainqueur et méprisait sa perte.

HERCULE.

Jamais perte aux vaincus n’a tant coûté de pleurs :

Son esprit fut troublé, son teint perdit ses fleurs ;

Et jamais une mort ne fut tant regrettée,

Qu’Iole a regretté la perte d’Euritée.

DÉJANIRE.

Mais combien de transports ont suivi ses regrets !

Combien elle a pour vous poussé de vœux secrets !

Qu’elle a baisé de fois cette main qui l’enchaîne !

Et de combien sa joie a surpassé sa peine !

HERCULE.

Que vos jaloux soupçons offensent sa vertu ?

Un fort ne se rend point qui n’est point combattu.

Jamais d’un seul regard, jamais d’une parole,

Je n’ai sollicité les caresses d’Iole ;

Ôtant à ses parents la lumière du jour,

J’ai vengé mon honneur, et non pas mon amour ;

Je ne vous fais nommée aimable ni charmante ;

Je la mène en captive, et non pas en amante.

DÉJANIRE.

Quel timide respect à votre amour est joint ?

Ce qui vous plaît est juste et vous ne faillez point ;

Vous celez sans sujet cet aimable servage,

Et le déguisement trahit votre courage.

Quoi ! vous n’avouez pas un amoureux dessein !

Ma curiosité vous met la peur au sein ;

Et ce que n’ont pas fait tous les monstres du monde,

Ce qu’ont en vain tenté l’enfer, la terre et l’onde,

De mettre en votre esprit le moindre étonnement,

Une femme le fait, et si facilement !

Contentez, grand héros, votre amoureuse envie,

Et ne contraignez point une si belle vie ;

Hercule oblige trop de n’aimer qu’en un lieu ;

Pour un objet mortel, c’est trop qu’un demi-dieu ;

C’est trop que jusqu’à nous Hercule se ravale,

Et, que je le partage avec une rivale ;

Quelque nouvel objet qui le puisse toucher,

Hercule divisé m’est encore trop cher.

HERCULE.

Cruelle, pour témoins de mon amour extrême,

Je t’offre seulement tes attraits et toi-même ;

Ces traits de tant d’amants autrefois révérés,

Que toute l’Ætolie a naguère adoré,

Et qui blessent encor tant d’âmes étrangères,

Penses-tu qu’ils m’aient fait des blessures légères,

Et qu’on puisse guérir de l’aimable tourment

Que tes yeux ont fait naître en l’esprit d’un amant ?

Non, perds ces faux soupçons et que ta crainte meure :

Cependant, mon souci, soigne que dans une heure

Cet holocauste pur que je choisis hier

Soit conduit à l’autel prêt à sacrifier ;

Lichas y portera l’ornement nécessaire

À parler et paraître à l’aspect de mon père ;

L’Ætolie à la fin soumise à mon pouvoir,

Et son tyran défait, m’oblige à ce devoir.

Il sort.

DÉJANIRE, seule.

Ah traître ! ah déloyal ! que d’une vaine feinte

Tu me veux déguiser le sujet de ma crainte !

Non, non, je ne suis plus cet objet si charmant

Qui força l’inconstance à l’aimer constamment,

Qui fit d’un infidèle un amant véritable,

Qui s’acquit sur tes sens un pouvoir redoutable,

Qui te fut préférable au reste des humains,

Et qui fit contre Nesse armer tes fières mains.

Le temps, qui forme tout, change aussi toutes choses,

Il flétrit les œillets, il efface les roses ;

Et ces fleurs dont jadis mon visage fut peint,

Ne sont plus à tes yeux qu’un triste et pâle teint.

Iole a sur le sien l’ornement nécessaire

À faire de ton cœur un lâche tributaire ;

L’âge lui laisse encor les appas que tu veux,

Et sa jeunesse enfin me dérobe tes vœux.

Mais son espoir est vain, et le cours de cet âge

Qui m’ôte des attraits me laisse du courage ;

Si ma force n’est vaine en cette occasion,

Je paraîtrai ta femme à ta confusion ;

Ta vie, en la fureur dont j’ai l’âme enflammée,

Trame un pire lion que celui de Némée ;

Et ma jalouse humeur t’est un monstre plus fort

Que tous ceux dont tes bras ont accourci le sort.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

HERCULE, IOLE

 

HERCULE, appuyé sur les genoux d’Iole qui travaille en tapisserie.

Qu’avec moins de travail les mains de la nature

Ont bien mis sur ton teint de plus douces peintures !

Attends qu’au naturel je figure ces lys

Dont elle a ton beau sein et ton front embellis ;

Que tu serais charmée, et qu’en ce beau visage

Je prendrais le dessein d’un agréable ouvrage !

Si je gâte ces fleurs, tu les peux corriger ;

Ton aiguille à mes doigts est un faix bien léger :

Mais ne t’oppose point à ce jeune caprice,

Qu’ils aient avec tes mains un commun exercice ;

Ou si ce passe-temps, mon cœur, t’est importun,

Que nos yeux aient au moins un passe-temps commun.

Réponds d’un peu d’amour à l’ardeur qui m’enflamme,

Et rends-moi les regards que te porte mon âme.

Cruelle ! Hercule ici réclame ton pouvoir,

Et tes yeux inhumains dédaignent de le voir :

Qu’un regard seulement...

IOLE.

Ô requête sévère !

De quel œil puis-je voir le meurtrier de mon père ?

J’ai vu, cruel, j’ai vu ce cher corps, que je plains,

Tomber dessous l’effort de vos barbares mains ;

Je l’ai vu, sous vos coups étendu sur la terre,

Finir ses tristes jours et cette injuste guerre.

Heureuse si nos corps n’eussent eu qu’un cercueil,

Si nous n’eussions tous deux causé qu’un même deuil.

HERCULE.

J’ai plaint, à ton sujet, le succès de mes armes ;

Mais de ton propre mal n’accuse que tes charmes.

Iole a fait le meurtre, et son malheur est tel,

Qu’elle a seule en son sein porté le coup mortel ;

Iole, qu’il niait à ma juste requête,

Fut l’objet et sera le prix de ma conquête.

Parce que j’aimais trop, je fus un peu cruel,

Et ta seule beauté causa notre duel.

IOLE.

Ô cruelle beauté ! trompeuse ! image vaine

Que le ciel m’a vendue au prix de tant de peine !

Quelle misère encor me dois-tu procurer ?

Et combien de malheurs ai-je encor à pleurer ?

HERCULE.

Tu seras plus contente étant plus amoureuse ;

Quoi ! possédant Hercule, Iole est malheureuse !

Et tenant dans ma couche un légitime lieu,

Elle regrettera d’être fille d’un dieu ?

IOLE.

Moi, la fille d’un dieu ! Non, non, que Déjanire

Sur vos affections conserve son empire ;

Ne traitez qu’en captif ce misérable corps,

Dont la fausse apparence a causé tant de morts ;

Troublez ces yeux d’effroi, chargez ces mains de chaînes,

Et que chaque moment renouvelle mes peines.

Après un siècle entier d’ennuis et de prison,

Ordonnez-moi le fer, la flamme et le poison.

Je ne murmure plus du mal qui me consume,

Mais vos plus doux baisers auraient de l’amertume ;

Baiser de mon pays l’injuste conquérant,

Caresser, l’assassin de mon plus cher parent,

Et, sans que mes esprits incessamment s’altèrent,

Sentir entre mes bras les bras qui l’étouffèrent !

Non, non ; prières, pleurs, force ni cruauté,

Ne peuvent m’obliger à cette lâcheté.

HERCULE.

N’excite point, cruelle, un courroux légitime,

Qui ne distinguerait innocence ni crime ;

Et crois que me déplaire est le pire péché

Dont jamais ton esprit pourrait être tâché.

Quoi ! toute chose cède à ma force indomptée,

Les lions les plus forts ne l’ont pas évitée ;

Et je ne pourrais pas amollir ta rigueur,

Et je reconnaîtrais un si faible vainqueur !

Je nourrirais sans fruit le brasier qui me brûle,

Et l’on dirait : Iole a triomphé d’Hercule !

Non, non, de ta beauté mon cœur sera le prix ;

Mais, cédant aux attraits, je vaincrai les mépris.

IOLE.

Le plus fier ennemi, quelque ardeur qui l’enflamme,

Dompte malaisément ce qui dépend de l’âme :

Un tyrannique empire et d’injustes efforts

Ont soumis à vos lois ce misérable corps ;

Mais, sous quelque tyran que ce captif respire,

Un heureux désespoir en peut ôter l’empire :

Mourant, il peut franchir cette barbare loi ;

Et s’il ne s’aime pas, il est maître de soi.

HERCULE, à genoux.

Ah ! voilà rebuter d’un mépris trop sévère

Celui qui t’aime seule, et seule te révère.

Pardonne, belle Iole, à mon affection

Cette mauvaise humeur et cette émotion ;

Sois-moi cruelle, ingrate, inhumaine, farouche ;

L’amour peut arracher quelques mots de ma bouche,

Je puis bien d’injustice accuser tes appas,

Mais de t’outrager plus, Hercule ne peut pas.

Le ciel dessus mon chef répande le supplice

Dont te peut menacer mon aveugle caprice !

Mon père en cet instant me voie avec horreur,

Et relance sur moi les coups de ma fureur !

IOLE.

Détournez donc ailleurs cette flamme lascive,

Et ne croyez avoir en moi qu’une captive,

Puisque vos traitements, ou rigoureux ou doux,

Ni le temps qui peut tout, ne peuvent rien pour vous.

HERCULE.

Je vaincrai ta rigueur par d’invincibles armes :

Hercule s’instruira de l’usage des larmes ;

Hercule en même temps saura vivre et mourir,

Et s’oubliera soi-même afin de t’acquérir.

 

 

Scène IV

 

DÉJANIRE, IOLE, HERCULE

 

DÉJANIRE.

Quel signe en faut-il plus ? le voilà, le perfide

Sur qui si puissamment une esclave préside !

J’ai trop, hélas ! j’ai trop leurs secrets reconnus ;

J’ai surpris ce grand Mars avecque sa Vénus.

HERCULE.

Ô la femme importune !

DÉJANIRE.

Adieu, ma compagnie

Ne vous apporte pas une joie infinie ;

L’Amour est avec vous, et cet enfant honteux

N’aime pas les témoins et se tait devant eux.

HERCULE.

Il est vrai, mais au moins vois devant ta sortie,

Quelle âme de ces yeux se serait garantie :

As-tu vu des vainqueurs plus dignes de régner,

Et pourquoi la raison se dût moins épargner ?

Vois comme sans parler cette agréable bouche

Appelle mes baisers et dit que je la touche ;

Vois que sur ce beau sein les lys à peine, éclos,

Accusent cette main d’un stupide repos ;

Vois si tu dois tenir ma défaite douteuse ;

Et si la continence ici n’est pas honteuse,

Si je dois tant souffrir près d’un si beau secours.

DÉJANIRE, s’en allant.

Madame est plus charmante encor que vos discours.

HERCULE, seul avec Iole.

Adieu ; plains-toi, jalouse, et de cette aventure

Accuse si tu veux le ciel et la nature ;

Appelle lâcheté, faiblesse, trahison,

L’agréable tourment qui trouble ma raison ;

Je suis traître, volage, inconstant, infidèle ;

Je suis ce qu’il te plaît, mais j’aime cette belle ;

Hercule est glorieux de sa captivité,

Et sous de si beaux fers il hait sa liberté.

IOLE.

D’où naît mal à propos cette inutile peine,

Qui mettra parmi vous la discorde et la haine ?

Usez, brave héros, de votre autorité

Contre ces ennemis de votre liberté.

Arrachez de ces mains les yeux qui vous captivent.

Laissez-vous du repos à ceux qui vous en privent ?

Perdez ce qui vous perd ; pourquoi différer tant ?

Ordonnez que je meure, et vous vivrez content.

HERCULE.

Le temps et les devoirs rendent enfin traitable

La plus farouche humeur et la plus indomptable.

IOLE.

Le temps et les devoirs, employés vainement,

Joindraient à vos regrets la honte seulement.

HERCULE.

Le plus ferme souvent manque à ce qu’il propose ;

Et la force au besoin m’obtiendra toute chose.

IOLE.

Ma mort peut empêcher ce honteux accident ;

Et le désespéré se sauve en se perdant.

HERCULE.

Quel malheur m’a rendu ton humeur si sévère ?

IOLE.

La perte d’Œchalie et la mort de mon père.

HERCULE.

Ingrate, dis plutôt la perte de ton cœur.

Arcas te le ravit, Arcas en est vainqueur ;

Et la foi que je veux, ce captif l’a reçue :

Mais apprends en deux mots quelle en sera l’issue.

Demain, si je n’obtiens la faveur que je veux,

J’immole à mon courroux cet objet de tes vœux ;

Ce beau fils, ce mignon, ton âme et tes délices,

À tes yeux égorgé, payera mes services :

Consulte là-dessus.

IOLE, seule.

Ô rage ! Ô cruauté !

Quel avis dois-je suivre en cette extrémité ?

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

LUSCINDE

 

Dieux ! que la jalousie en un jeune courage,

Alors qu’on aime bien, est une extrême rage !

L’Afrique en ses déserts ne présente à nos yeux

Rien de si redoutable et de si furieux.

Sitôt que ce jeune astre aux regards de la reine

Exposa sa clarté si belle et si sereine,

Aussitôt qu’à ses yeux Iole se fit voir,

Bien loin de se contraindre et de la recevoir,

Avec bien plus de cris et bien plus enragée

Que Niobe autrefois sur la rive d’Égée,

Par son geste confus figurant son tourment,

Elle a tous nos esprits saisis d’étonnement :

Elle court sans dessein, et sa course rapide

Cent fois a fait trembler tout le palais d’Alcide ;

Elle renverse tout, rompt tout, et sous ses pas

La maison est étroite et ne lui suffit pas ;

Sa pâleur fait juger du mal qui la possède,

La rougeur tôt après à la pâleur succède ;

Elle verse des pleurs, et dans le même instant

Du feu sort de ses yeux, qui les sèche en sortant ;

En diverses façons son visage s’altère,

De moment en moment de soi-même il diffère ;

Elle plaint, elle crie, et partout sa fureur

Excite la pitié, la tristesse et l’horreur...

Mais on ouvre... C’est elle. Ô dieux ! de quelle sorte

Elle court furieuse où sa rage la porte !

 

 

Scène II

 

DÉJANIRE, LUSCINDE

 

DÉJANIRE, furieuse.

D’où que de tes rayons les cieux soient éclairés,

Quelqu’endroit où tu sois en ces champs azurés,

Épouse de Jupin, contente ma colère ;

Ton intérêt est joint à ma juste prière.

Ô Junon ! perds ce traître ; envoie un monstre ici,

Qui, te satisfaisant, me satisfasse aussi.

S’il est quelque serpent horrible, épouvantable,

Capable d’étouffer ce vainqueur redoutable,

Et qu’à cette action tu puisses provoquer,

Qu’il vienne, qu’il paraisse, et qu’il l’aille attaquer.

Ou, s’il n’est point de monstre assez fort pour ta haine,

Fais moi capable d’être et son monstre et sa peine ;

Change, si tu peux tout, ma figure, et rends-moi

Telle qu’on peint l’horreur, et la rage, et l’effroi.

Pourquoi perds-tu du temps à tirer de la terre

Un monstre nécessaire à lui faire la guerre ?

Pourquoi dans les enfers cherches-tu sans effet

Tout ce qu’ils ont de pire et ce qu’il a défait,

Si je porte en mon sein de quoi te satisfaire

Et si j’ai là-dedans sa Parque et son Cerbère ?

Tu trouveras en moi les armes qu’il te faut ;

Prépare seulement mon bras à cet assaut.

Qu’une fois cette main te soit officieuse,

Sers-toi d’une enragée et d’une furieuse.

Inspire moi, déesse, et m’enflamme le sein,

Seconde ma fureur en ce juste dessein.

LUSCINDE.

Madame, au nom d’hymen et par ses flammes saintes,

Modérez vos ennuis et réprimez ces plaintes ;

Laissez à ces transports succéder le repos :

Paraissez Déjanire, et femme d’un héros.

DÉJANIRE.

Qu’Hercule me trahisse, et qu’Iole me brave !

Qu’une jeune effrontée, une insolente esclave,

Dont le père a suivi ses peuples déconfits,

Vienne en ce lieu donner des frères à mes fils,

Et, pour avoir charmé les yeux de ce perfide,

Soit fille de Jupin et compagne d’Alcide !

Non, non, je lui vendrai mon honneur chèrement,

Ou je détournerai ce triste événement ;

Qu’il dispose des cieux et des enfers ensemble,

Qu’au seul bruit de son nom toute la terre tremble,

Il excite en mes sens une rébellion

Pire que ses serpents, son hydre et son lion.

Une captive, ô dieux ! partagera ma couche !

Souillé de ses baisers, il faut que je le touche !

Il faudra que je perde ou divise son cœur,

Et les yeux d’une esclave ont vaincu ce vainqueur !

Quand les monstres laissaient sa valeur endormie,

Voilà qu’il se présente une pire ennemie !

Une seule captive en pouvait triompher,

Et fait plus que le ciel, et la terre, et l’enfer !

Il ne daigne à mes yeux cacher sa perfidie,

Et peut-être en son cœur déjà me répudie.

Ô cruel désespoir ! ô sensible tourment

Qui ne peut inventer un trop dur châtiment !

C’est trop délibérer ; imagine une peine

Horrible, épouvantable, incroyable, inhumaine ;

Que de toi Junon même apprenne à se venger,

Et comment d’un grand mal on se doit soulager.

LUSCINDE.

Dieux ! que proposez-vous ? quel crime épouvantable !

D’une telle fureur votre esprit est capable !

En quels lieux inconnus ou du ciel ou du sort

Cacheriez-vous le bras auteur de cette mort ?

Où vous souffrirait-on, si chacun le révère ?

Et que ferait le foudre en la main de son père ?

DÉJANIRE.

Ma peur ne rendra pas ce perfide impuni :

Si mon forfait est grand, mon mal est infini.

LUSCINDE.

Le plus désespéré, voyant la mort, recule,

Et vous mourriez, madame.

DÉJANIRE.

Oui, mais femme d’Hercule :

Et mon œil, de mes pleurs à chaque heure mouillé,

Ne verra pas mon lit honteusement souillé.

J’éteindrai de son sang avec ses sales flammes,

Les torches de l’hymen qui joignit nos deux âmes ;

S’il redoute l’effet du dessein que je fais,

Qu’il ajoute ma mort au nombre de ses faits,

Qu’il croisse de ma perte encor sa renommée,

Qu’au rang de ses vaincus sa femme soit nommée ;

Ces membres dénués de sang et de vigueur,

Mourant, embrasseront la couche du vainqueur,

Pourvu que cette esclave expire à la même heure :

Je mourrai sans regret pourvu qu’Iole meure.

On se perd doucement quand on perd ce qu’on hait,

Et qui tue en mourant doit mourir satisfait.

LUSCINDE.

Hercule peut aimer cette jeune étrangère,

Mais brûler seulement d’une flamme légère.

Pour combien de beautés a-t-il eu de l’amour !

Et pour combien aussi n’en a-t-il eu qu’un jour !

DÉJANIRE.

Sa main peut en cent lieux mépriser sa conquête ;

Mais ayant bien couru quelqu’une enfin l’arrête ;

Ayant pour l’acquérir tant d’efforts entrepris,

Crois, crois, que ce vainqueur conservera son prix ;

À ses plus douces nuits Iole est destinée,

Si je ne divertis ce fatal hyménée.

LUSCINDE.

Imaginons d’ailleurs un salutaire effet

Qui dispense vos mains de tenter ce forfait ;

Détournons le dessein où son ardeur le porte,

Ruinant par magie une amitié si forte.

Je connais un vieillard dont les secrets divers

Ont fait naître des fleurs au milieu des hivers :

Il trouble l’Océan, il fait trembler la terre ;

Il peut d’un mot dans l’air arrêter le tonnerre ;

Il fait de cent rochers mouvoir les vastes corps ;

Il brise des cercueils et fait parler les morts ;

Dessus tous les démons sa science préside,

Et ses enchantements pourront toucher Alcide.

DÉJANIRE.

Ah ! quelle arme, Lucinde, et quel charme assez fort,

Peuvent sur son esprit faire un utile effort ?

Il ne peut par ses vers finir mon infortune,

Quand il pourrait du ciel faire tomber la Lune,

Et, pour faire un miracle à nul autre pareil,

De son oblique cercle arracher le soleil.

Mais apprend un secret.

LUSCINDE.

Quel ?

DÉJANIRE.

Que je te vais dire,

Et que dans ce besoin mon souvenir m’inspire.

LUSCINDE.

Dites.

DÉJANIRE.

Écoute ; mais c’est en cette action

LUSCINDE.

Que tu dois m’assurer de ton affection.

Madame, usez en tout de toute ma puissance,

Quand je pourrai pour vous l’employer sans offense.

DÉJANIRE.

Écoute : sous le temple, un peu loin du palais,

En un lieu que le jour ne visite jamais,

Vaste, sombre et profond, J’ai caché le remède

Qui peut seul alléger le mal qui me possède ;

Le sang d’un monstre affreux qu’Hercule a combattu,

Conservé dans sa corne, aura cette vertu.

LUSCINDE.

De quel monstre ?

DÉJANIRE.

De Nesse. Apprends quelle aventure

De ce fameux centaure a purgé la nature :

Un jour, gaie et l’esprit plus content que jaloux,

Je suivais en Argos cet infidèle époux,

Quand, pensant approcher ce rivage d’Évène,

Ce fleuve débordé couvrait toute la plaine ;

Nesse qui s’y trouva, nous voyant consulter,

Se vint en ce besoin offrir à me porter ;

Il me met sur sa croupe, où sa course rapide

Me rend à l’autre bout et m’éloigne d’Alcide.

Là, ce monstre commence à bénir son destin :

« Vous serez, me dit-il, mon prix et mon butin ;

Ce grand, cet indompté, n’a plus de Déjanire. »

Moi, je crie à ces mots, je pleure, je soupire ;

Mais il rit de mes pleurs, et mes gémissements

N’empêchent point sa course et ses embrassements.

Hercule qui nous voit écarter de la rive,

Quoiqu’il ne pût alors ouïr ma voix plaintive,

Reconnut aisément son lubrique dessein ;

Il crie, appelle, court ; mais il travaille en vain :

Ce monstre espérait bien par sa course légère,

Éviter les effets de sa juste colère.

Enfin, las de nous suivre, et le voyant voler :

« Mes traits iront, dit-il, où je ne puis aller,

Ils t’ôteront la vie et ce que tu me voles. »

Il eut tiré plutôt qu’achevé ces paroles ;

Et le monstre, aussitôt blessé mortellement :

« Je ne pouvais, dit-il, mourir plus noblement. »

Là de ses fortes mains une corne il s’arrache,

Et pleine de son sang : « Tiens, me dit-il, et tache

Un de ses vêtements de ce sang précieux,

S’il est jamais blessé d’autres que de tes yeux.

Il aura la vertu de te rendre son âme,

Et le fera brûler de sa première flamme ;

Des mages ont prédit qu’au cœur le plus glacé

Il pourrait... » Là sa vie et sa voix ont cessé ;

Il tombe ; et ce grand corps couvre un si grand espace,

Que six hommes ensemble occupent moins de place.

J’ai gardé ce présent, éprouvons s’il est tel,

Mouillons-en l’ornement qu’il doit prendre à l’autel ;

Ce sang, qu’à la couleur il pourrait reconnaître,

N’est plus qu’une eau rougeâtre et qui n’y peut paraître.

LUSCINDE.

Essuyez donc ces pleurs et forcez ces soupirs.

Allons, et que le Ciel seconde vos désirs.

 

 

Scène III

 

DÉJANIRE, IOLE, ARSIDÈS, LUSCINDE

 

DÉJANIRE.

Dieux ! quel sort inhumain, pour augmenter ma peine,

Présente à mes regards cet objet de ma haine ?

IOLE.

Puisqu’à nos maux le Ciel refuse du secours,

Votre intérêt, Madame, est mon dernier recours ;

Détournez votre affront. Voilà cette captive

Qu’on est venu tirer de sa natale rive

Aux dépens de son bien et de tout son bonheur,

Et peut-être aux dépens même de son honneur.

Puisqu’Alcide l’attaque avec tant de licence,

Que vous seule pouvez embrasser ma défense,

Faites qu’Arcas et moi trouvions contre ses coups

Un asile assuré pour vous même et pour nous ;

Rougissez de mon sang plutôt que de mon crime,

Ou que je sois l’objet d’un courroux légitime ;

Puisque mes pleurs sont vains et mes cris superflus,

Qu’il me voie en état de ne lui plaire plus ;

Faites sa honte encor et son horreur plus grande,

Vous même portés lui ce cœur qu’il me demande ;

Forcez-le de rougir de sa déloyauté,

Et je serai tenue à votre cruauté.

DÉJANIRE.

Tu crois par ces discours, impudente, effrontée,

Prouver que vainement il t’ait sollicitée ;

Il te donne des vœux, il daigne de te voir,

Et tu veux sur sa honte établir ton pouvoir ;

Tu ne partages pas cette ardeur qui le brûle ?

Il te faut Jupin même, et c’est trop peu d’Hercule !

IOLE.

Ô Ciel ! peux-tu souffrir les ennuis que je sens,

Si tes yeux sont ouverts dessus les innocents !

DÉJANIRE.

Ô l’innocente humeur ! âme double et traîtresse,

Tu portes sans orgueil le nom de sa maîtresse,

Et tu n’achètes pas d’un amour infini

L’honneur de voir ton sort à son destin uni ?

Pour une indifférente Alcide se captive ;

Il souffre des refus, et sa flamme est oisive !

Ne joins plus, insolente, à l’impudicité

Ces mépris orgueilleux et cette vanité ;

Immole à ce brutal le plus beau de ton âge,

Triomphe à mes dépens de cet esprit volage ;

Vois ce lâche vainqueur à ton pouvoir soumis,

Mais ne me fais point voir au moins mes ennemis ;

Rends par eux seulement ta victoire certaine,

Tous tes regards ensemble y suffiront à peine.

Ton visage qu’il prise est horrible à mes yeux,

J’appelle mes démons ce qu’il nomme ses dieux :

Nous trouvons ton abord différemment funeste ;

Lui comme un doux poison et moi comme une peste ;

En ce qui m’épouvante il trouve des appas.

Elle va pour sortir.

IOLE, pleurant et la retenant.

Madame...

DÉJANIRE, s’en allant.

Arrête, infâme ! et ne suis point mes pas.

IOLE, seule avec Arsidès.

Ô ciel ! ô terre ! ô dieux ! quelle est mon infortune

Que je serve d’objet à leur plainte commune !

Je déplais pour trop plaire, et, contre mon souhait,

Je vois que l’un m’adore et que l’autre me hait ;

Leur haine et leur amour également m’outrage ;

L’une plaint son affront, l’autre plaint son servage ;

Tous deux sur mon honneur font un injuste effort :

L’un le veut étouffer, et l’autre le croit mort.

De ma perte dépend leur commune allégeance :

L’un prépare le crime, et l’autre la vengeance.

Iole, triste objet et de haine et d’amour,

Entre ces ennemis tu conserves le jour !

Tu diffères la fin d’une vie importune,

Et n’oses t’affranchir de mille morts par une !

Veux-tu point voir Arcas à tes yeux égorgé ?

Attends-tu qu’en son sein le poignard soit plongé,

Et qu’il soit le butin d’une aveugle puissance,

Non pas pour ses forfaits, mais pour ton innocence ?

Mon honneur seulement causera son trépas,

Et le crime qu’il fait, c’est que je n’en fais pas.

Arcas, roi de mes vœux et de mes destinées,

Agréable enchanteur de mes jeunes années,

Qu’ai-je à délibérer en ce péril pressant ?

Visitons, Arsidès, cet esclave innocent.

ARSIDÈS.

Si parmi ses ennuis on le peut reconnaître,

Cet objet de vos vœux paraît à la fenêtre :

Voilà ce beau captif de tant d’yeux adoré.

Comme dans ces prisons son teint s’est altéré !

 

 

Scène IV

 

ARCAS, IOLE, ARSIDÈS

 

ARCAS.

Est-ce vous, mon soleil ? quelle heureuse nouvelle

Recevrai-je aujourd’hui d’une bouche si belle ?

Que vient-elle annoncer au malheureux Arcas ?

IOLE.

La mort.

ARCAS.

Et qui sera l’auteur de mon trépas ?

IOLE.

Moi-même.

ARCAS.

Avancez donc, agréable meurtrière :

À cet heureux dessein joindrai-je la prière ?

Que vos beaux yeux soient las de me voir endurer,

C’est prolonger ma mort que de la différer,

Puisque j’ai commencé d’abandonner la vie,

Depuis qu’à mon espoir Iole fut ravie,

Depuis que sous Alcide il languit abattu,

Et qu’un vice puissant tient titre de vertu.

Un tyrannique empire, un grand meurtre, un beau crime,

Une belle injustice établit son estime ;

Toute la Thessalie en parle avec transport,

Non parce qu’il fait bien, mais parce qu’il est fort.

Iole, tirez donc des mains de ce barbare

Celui qui vous aima d’une amitié si rare ;

Exécutez sur moi ce bienheureux dessein,

Je baiserai le fer qui m’ouvrira le sein ;

C’est ne me perdre pas, que me sauver d’Alcide,

Et c’est m’aimer beaucoup, qu’être mon homicide.

IOLE.

N’appelle, cher Arcas, dessein, ni cruauté

Le malheureux effet d’une fausse beauté ;

Ce vainqueur insolent à sa brutale envie

Veut demain immoler mon honneur ou ta vie ;

Sachant que pour toi seul je conserve ma foi,

Il croit que ma vertu n’a point d’appui que toi,

Et qu’elle doit tomber aussitôt que mes larmes

Quand tu rendras l’esprit sous l’effort de ses armes.

ARCAS.

Ô quel est mon bonheur, qu’en cette extrémité

Ma mort soit une preuve à votre honnêteté !

Madame, qu’à l’instant de cette fin sanglante,

De fers, ni de bourreaux, votre œil ne s’épouvante :

Apprenez par ma force à ne vous plaindre pas ;

Songez à ma constance, et non à mon trépas ;

Montrez un grand courage en un malheur extrême,

Et voyez mon tourment de même œil que moi-même.

IOLE.

Non, jamais sur ton corps mes yeux ne pleureront,

Et mes mains, cher Arcas, les en dispenseront.

Alcide espère en vain, quelque effort qu’il propose ;

Et qui sait bien mourir, sait vaincre toute chose.

Adieu ; si par ma mort ce tyran ne se rend,

Et si tu dois mourir, nomme Iole en mourant.

Là-bas, si je t’ai plu, mon âme bien plus belle

Te rendra de ses vœux un conte si fidèle

Que tu n’auras objet ni plus cher, ni plus beau,

Et que tu béniras même notre bourreau.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

HERCULE au temple, PHILOCTÈTE, AGIS, LICHAS

 

Le Temple s’ouvre.

HERCULE.

Enfin, maître d’Iole et vainqueur d’Œchalie,

Où de si dignes faits ont ma gloire établie,

Où comme en tout le monde Hercule est révéré,

Où même des vaincus mon nom est adoré,

Mon père, qui guida mes armes légitimes,

Attend de mon devoir des vœux, et des victimes ;

Que le taureau soit prêt quand j’aurai dans les cieux

Poussé le zèle saint d’un cœur dévotieux ;

Entretenez d’encens cette sainte fumée,

Tant que soit par le feu l’offrande consumée.

À Philoctète.

Toi, ceins de ce rameau ton front majestueux,

Et prête à ce devoir un œil respectueux.

PHILOCTÈTE.

Priez que le repos couronne le mérite,

Qu’enfin de vos travaux la borne soit prescrite ;

Et que la terre, en vous comprenant tous ses rois.

D’un zèle général se range sous vos lois.

Ils se mettent tous à genoux.

HERCULE.

Oyez si mon esprit conçoit une prière

Séante dans ma bouche et digne de mon père !

Que ce globe azuré soit constant en son cours,

Qu’à jamais le soleil y divise les jours ;

Que d’un ordre éternel sa sœur brillante et pure,

Aux heures de la nuit éclaire la nature ;

Que la terre donnée en partage aux humains,

Ne soit jamais ingrate au travail de leurs mains ;

Que le fer désormais ne serve plus au monde,

Qu’à couper de Cérès la chevelure blonde ;

Qu’une éternelle paix règne entre les mortels,

Qu’on ne verse du sang que dessus les autels ;

Que la mer soit sans flots, que jamais vent n’excite

Contre l’art des Nochers le courroux d’Amphitrite ;

Et que le foudre en fin demeure, après mes faits,

Dans les mains de mon père un inutile faix.

Il se relève.

Mais quelle prompte flamme en mes veines s’allume !

Quelle soudaine ardeur jusqu’aux os me consume !

Quel poison communique à ce linge fatal

La vertu qui me brûle ! Ô tourment sans égal !

Ouvre, Enfer, à mes cris tes cavernes profondes,

Prête contre ce feu le secours de tes ondes ;

Souffre Alcide là bas, non pas comme autrefois

Pour désarmer la Parque et ruiner ses lois,

Mais Alcide souffrant d’insupportables peines,

Et qui porte déjà les enfers dans ses veines.

Quoi ! ce linge brûlant, à mon corps attaché,

Par mes propres efforts n’en peut être arraché !

De moment en moment ce poison devient pire :

Ô rage ! ô désespoir ! ô sensible martyre !

PHILOCTÈTE.

Quel est cet accident ?

HERCULE.

Toi, funeste porteur

De ce présent fatal, apprends-moi son auteur ;

De qui l’as-tu reçu ?

LICHAS.

Je le tiens de la reine.

HERCULE.

Ta mort sera ton prix, lâche objet de ma haine !

Un traître ne pourra se vanter un moment

D’avoir fait endurer Alcide impunément.

Il prend sa massue et court après Lychas. Agis le suit.

PHILOCTÈTE, seul.

Dieux ! par quel accident, par quel malheur étrange,

L’implacable Junon sur Hercule se venge !

En toute occasion, à toute heure, en tout lieu,

Que n’a-t-elle tenté contre ce demi-dieu !

Il ne peut éviter son aveugle colère,

Et porte le péché des amours de son père :

Mais lui-même est coupable, et sa déloyauté

Aura porté la reine à cette cruauté.

La jalousie est pire en un jeune courage

Que monstres, que serpents, que pestes et que rage ;

Et la mort qui suivra ce poison véhément

Sera le triste effet de son ressentiment.

 

 

Scène II

 

HERCULE, AGIS, le suivant, PHILOCTÈTE

 

HERCULE, laissant tomber sa massue.

Fais d’un rapide cours, prince de la lumière,

À tes chevaux ardents rebrousser leur carrière ;

Qu’une ombre générale obscurcisse les airs,

Et ne fais point de jour alors que je le perds.

AGIS.

Ô Ciel !

HERCULE.

Alcide meurt sans qu’en cette aventure

Le chaos de retour confonde la nature !

La terre en cet effort est ferme sous mes pas !

Les astres font leur cours ! le ciel ne se rompt pas !

Vois, Jupin, les effets d’un poison homicide,

Tu perds ta sûreté, lorsque tu perds Alcide :

La Thessalie encor peut fournir des Titans

Capables d’étonner tes plus fiers habitants ;

De nouveaux Gérions et de nouveaux Typhées

Peuvent à tes dépens s’acquérir des trophées ;

Encelade fendra ce pénible fardeau

Qui lui servit d’échelle et depuis de tombeau.

Si tu sais la terreur que mon nom seul leur donne,

Juge combien ma mort ébranle ta couronne !

Préviens avec honneur ce honteux accident ;

Romps ce qu’on t’ôterait, perds tout en me perdant ;

Répands sur l’univers le mal qu’il te prépare ;

Trouble les éléments, tonne, épuise Lypare :

Fais voir le monde en feu de l’un à l’autre bout,

Et ne fais qu’un brasier, mais qui consomme tout.

PHILOCTÈTE.

Mais vous, puisqu’en vous seul notre salut se fonde,

Conservez vous plutôt pour conserver le monde ;

Et cherchez dans le sein de ce moite élément,

À cette extrême ardeur quelque soulagement.

HERCULE.

Ce fleuve m’a reçu dans ses grottes profondes ;

Mais autour de mon corps j’ai vu bouillir ses ondes ;

Et ce brasier est tel, dont je me sens atteint,

Qu’il peut tout enflammer, et que rien ne l’éteint.

J’ai du sang de Lychas ces flammes arrosé ;

Mais j’ai sur moi, sans fruit, ses veines épuisées,

Et ce tourment, qu’un Dieu ne pourrait supporter,

S’accroît par le secours que j’y veux apporter.

Moi, qui d’un seul regard fais trembler les monarques,

Qui force les enfers, qui désarme les Parques,

Qui fus toujours vainqueur, je succombe à mon tour ;

Et ce n’est pas un fer qui me prive du jour !

Pour sauver du mépris ma constance abattue,

Je ne puis exalter l’ennemi qui me tue ;

Je combats sans effet d’invisibles efforts,

Et ce n’est pas un mont qui m’écrase le corps.

Je me sens étouffer, je rends l’âme, et ma fosse

N’est pas sous Pélion, sous Olympe ou sous Osse !

Je doute de quel trait la mort touche mon cœur,

Je me trouve vaincu sans savoir mon vainqueur ;

Et je meurs, ô malheur sur tous incomparable !

Sans pouvoir en ma mort faire un coup mémorable.

Ô Ciel ! ô dieux cruels ! ô sévère destin !

Ô d’une belle vie honteuse et lâche fin !

Une femme sans plus sera victorieuse

D’une si noble vie et si laborieuse !

S’il était résolu par les arrêts du sort

Que ce sexe impuissant fut auteur de ma mort,

La haine de Junon devait m’être funeste :

C’est une femme aussi, mais son être est céleste !

Au lieu que je péris, non contre son souhait,

Mais par une autre qu’elle et même qu’elle hait.

Peux-tu, faible Junon, vanter cette journée

Et voir d’un œil content finir ma destinée ?

Une autre a sur ma perte établi son bonheur ;

Une mortelle main t’a ravi cet honneur ;

Une femme à ta honte accomplit son attente ;

Sa haine a son effet, la tienne est impuissante.

AGIS.

Ô dieux ! quel changement, quelle noire couleur

Dessus ce front mourant figure sa douleur !

Acquérez, grand héros, une dernière gloire ;

Vous aurez tout vaincu gagnant cette victoire :

Par l’air, la terre et l’onde, assailli vainement,

Il vous reste à dompter le dernier élément ;

Un repos glorieux suivra ce long martyre,

Et vous avez vaincu quelque chose de pire.

HERCULE.

Plut à mon père, hélas ! que ce malheureux corps

Du lion de Némée eût senti les efforts !

Que ne fut-il en proie au portier de l’Averne !

Ou que, n’expira-t-il sous le serpent de Lerne !

Que n’ont tant de géants accourci mon destin !

Que d’un centaure affreux n’ai-je été le butin !

Que différait l’amour quand elle était si belle !

Noble elle me fuyait, honteuse elle m’appelle ;

Parmi de beaux dangers elle évitait mes pas,

Afin de me priver d’un glorieux trépas.

Une femme exécute où Junon délibère :

Elle est pire que l’Hydre et pire que Cerbère.

Je meurs, et sans mourir elle verra ma mort :

Et j’épargne contre elle un légitime effort !

Ah ! c’est trop consulter : cours, malheureux Alcide !

Et pour dernier exploit défaits ton homicide ;

Mange son cœur jaloux, bois son perfide sang,

Et qu’entre tes vaincus elle ait le premier rang.

Ils sortent tous.

 

 

Scène III

 

DÉJANIRE, LUSCINDE

 

DÉJANIRE.

Lucinde, quel effroi, quelles cruelles peines !

Quelle horrible frayeur se glisse dans mes veines !

Quel trouble ! quelle horreur me dresse les cheveux !

Chaque instant m’est un jour, tout objet m’est hideux.

Mon cœur épouvanté tremble, frémit, s’altère :

Cette frayeur en moi court d’artère en artère ;

Et dans ce changement, mon corps intempéré

Ne sent jointures, os, nerf, ni muscle assuré.

Ô d’un grand accident infaillible présage !

Ô vent impétueux, signe d’un grand orage !

Quand le Ciel une fois attaque un grand destin,

Il presse rarement qu’il n’étouffe à la fin :

Les plus grands à ses coups sont de plus grandes buttes,

Et les plus hauts palais font les plus lourdes chutes.

LUSCINDE.

Ô dieux ! quel fondement, quels sujets si pressants,

Quel effroi si soudain altère ainsi vos sens ?

DÉJANIRE.

Las ! apprends en deux mots quelle crainte me presse,

Je crains que le présent taché du sang de Nesse

À ce vaillant héros communique un poison

Qui cause le débris de toute sa maison.

Lorsque je t’ai quittée, et Lychas qui le porte,

Une obscure fumée au milieu de la porte

M’a fait baisser la vue, et j’ai vu sur le seuil

(Ô prodige ! ô spectacle épouvantable à l’œil !)

Sous deux gouttes de sang par hasard répandues,

Du bois se consumer et des pierres fendues ;

L’air en était obscur, la terre en écumait,

Le fer en était chaud et le bois en fumait...

Mais ce valet qui suit une incertaine route,

Et qui marche à grands pas me tirera de doute.

 

 

Scène IV

 

AGIS, DÉJANIRE, LUSCINDE

 

AGIS.

Allez, courez, fuyez : eh quoi, madame, ô dieux !

Après cet accident vous restez en ces lieux ?

Hélas ! si quelque route en ce danger extrême

Va plus loin que la terre et que l’Érèbe même,

Et dont Hercule encor n’ait aucun souvenir,

Courez, c’est le chemin que vous devez tenir.

DÉJANIRE.

Ô trop juste frayeur ! Ô sensible épouvante !

Parle, quel accident menace une innocente ?

AGIS.

Ce glorieux héros, l’honneur de l’univers,

La gloire et la terreur de ce siècle pervers,

Qu’en la place du dieu qui lance le tonnerre,

Le destin des mortels avait mis sur la terre...

DÉJANIRE.

Eh bien ?

AGIS.

Il ne vit plus.

DÉJANIRE.

Comment ! Hercule est mort ?

AGIS.

Une heure ou moins de temps achèvera son sort.

Il meurt par un poison dont la vertu funeste

Aura bientôt éteint la vigueur qui lui reste ;

Sa chemise cachait ce poison dangereux,

Dont une telle perte est l’effet malheureux.

Il se voit consommer, et n’a plus de courage

Que pour votre ruine et pour servir sa rage ;

Il court dans le palais ; et, s’il atteint vos pas,

Tout le monde assemblé ne vous sauverait pas ;

Lychas, dont il a pris la chemise fatale,

Déjà privé du jour, dans l’Érèbe dévale :

Il pleure, il tonne, il peste, et ses cris furieux

Percent jusqu’aux enfers et montent jusqu’aux cieux.

DÉJANIRE.

Hercule va quitter sa dépouille mortelle,

Et tu consultes, lâche, après cette nouvelle !

Hercule va mourir, et ce coupable sein

Ne peut former encor qu’un timide dessein !

Que diffère mon bras, et que tarde une épée

D’être en ce lâche cœur jusqu’aux gardes trempée !

Cette main, cette main a donné le poison,

Le fils de Jupiter meurt par ma trahison,

Ses yeux perdent le jour, et moi je le respire ;

La main qui tue Hercule épargne Déjanire.

Toi, son père et son dieu, jette les yeux ici,

Et, puisque tu peux tout, sois son vengeur aussi ;

Frappe ce lâche sein du trait de ton tonnerre

Le plus fort que jamais tu dardes sur la terre,

Et dont le pire monstre aurait été vaincu

Si pour te soulager Alcide n’eut vécu ;

Lance dessus mon chef le même trait de foudre

Dont de tant de géants tu fis si peu de poudre,

Ou celui qui causa le funeste accident

D’un qui voulut du jour mener le char ardent.

Mais que veux-je du ciel ? quoi ! la femme d’Hercule

Au chemin de la mort est timide et recule !

Elle implore des dieux le moyen de mourir,

Et de sa propre main ne se peut secourir !

Lâche, je permettrai qu’on m’impute le blâme

Qu’Hercule ait un vengeur plus zélé que sa femme !

Non, non, si sous le fer ce bras est engourdi,

Si pour fendre ce flanc il n’est assez hardi,

Que de cette montagne à tant d’autres fatale,

Ce corps précipité jusqu’aux enfers dévale ;

Que mon sang sur ce mont fasse mille ruisseaux ;

Qu’à ces pierres mon corps laisse autant de morceaux ;

Qu’en un endroit du roc ma main reste pendue,

Et ma peau déchirée, en d’autres étendue :

Une mort est trop douce, il la faut prolonger,

Et mourir d’un seul coup, c’est trop peu le venger.

LUSCINDE.

Quittez en ce besoin ces regrets et ces plaintes ;

Évitez de son bras les mortelles atteintes,

Ne vous consommez point d’un inutile ennui,

Sauvez, en le perdant, quelque chose de lui :

Hylus l’ayant perdu, qu’il lui reste une mère ;

Sauvez vous pour le fils de la fureur du père ;

Cherchons un antre affreux où jamais le soleil...

DÉJANIRE.

Ô timide dessein ! ô frivole conseil !

Prévenons bien plutôt qu’éviter sa venue ;

Exposons-lui ce sein et cette gorge nue ;

Des monstres furieux il a borné le sort,

Et n’aurait pas vaincu la cause de sa mort !

Ô traître sang de Nesse ! ô femme trop crédule

De ne soupçonner pas un ennemi d’Hercule !

J’ai cru pour son malheur ce centaure inhumain,

Et j’ai pris des présents de sa barbare main.

LUSCINDE.

Quoi ! voulez-vous traîner en ce malheur funeste

Toute votre famille, et tout ce qui vous reste !

Pourquoi de tant de coups meurtrissez vous ce sein ?

Celui ne pèche pas, qui pèche sans dessein.

DÉJANIRE.

Ô frivole raison ! en un malheur semblable,

La plus pure innocence est encor trop coupable ;

Au lieu que ton esprit est touché de mon mal,

Tu devrais en mon sein porter le coup fatal ;

Que tarde mon trépas ! que la terre troublée

Ne fait de tout le monde une seule assemblée !

Et qu’en mille morceaux ne vient-on déchirer

Les membres de ce corps, si digne d’endurer !

Que chaque nation à l’envi me punisse,

Toutes ont intérêt en mon juste supplice,

Elles n’ont plus d’appui, de roi, de protecteur,

Et de cet accident mon bras seul est auteur.

Elle devient furieuse.

Ah ! je découvre enfin l’appareil de ma perte ;

D’affreuses légions la campagne est couverte ;

Le juste bras du Ciel sur ma tête descend ;

Les enfers vont s’ouvrir et la terre se fend ;

Déjà Mégère sort, et ses noires couleuvres

Vont ajouter ma perte à leurs tragiques œuvres.

Que faut-il ? Ce héros ne veut-il que mon sang ?

Il est prêt à sortir ; piquez, percez ce flanc.

Mais quel dieu, quel démon, ou quel bras redoutable,

Lance contre mon chef ce roc épouvantable ?

À ce coup, à ce coup, je vais perdre le jour !

Pardon, mon crime, ô Ciel ! n’est qu’un crime d’amour.

Mais que dis-je ? ma mort est encor incertaine,

Et je veux différer une si juste peine !

Non, non, ces ennemis ont un courroux trop lent ;

Je saurai bien mourir d’un coup plus violent ;

La main qui tue Hercule est assez généreuse

Pour ne rebrousser pas contre une malheureuse.

Allons de mille coups sur ce coupable corps,

Réparer une mort pire que mille morts.

LUSCINDE.

Dieux ! comme furieuse et comme abandonnée

Elle cherche où finir sa triste destinée !

Ô Ciel ! ô justes dieux ! détournez son trépas :

Mais elle est déjà loin : courons, suivons ses pas.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

HERCULE, PHILOCTÈTE

 

HERCULE.

Donc ton fils, ô Jupin ! mourra sans l’allégeance

De tirer de sa mort une juste vengeance ?

Donc ma meurtrière un jour pourra sur mon cercueil

Publier sa victoire et fonder son orgueil ?

Jalouse, quel endroit à ma fureur te cache ?

Ton crime serait beau s’il n’était un peu lâche ;

Et l’on t’attribuerait l’honneur de mon trépas !

Mais tu portes le coup, et tu ne parais pas.

Ô tourment sans pareil ! ô désespoir ! ô rage !

Ô mal plus fort qu’Alcide et plus que son courage !

Peuples que j’ai servis, rois que j’ai protégés,

Enfers que j’ai vaincus, dieux que j’ai soulagés,

Pouvez-vous aujourd’hui d’un œil assez humide

Voir en ce triste corps ce qui reste d’Alcide,

Et de ce qu’il était faire comparaison ?

D’où me naît cette peste ? et quel est ce poison ?

Cerbère l’a versé : jadis ce monstre esclave

Fit écumer ici sa venimeuse bave ;

Ou c’est du sang mortel qui de l’hydre jaillit,

Et que ce traître esprit peut-être recueillit.

De mes nerfs les plus forts cette peste dispose,

Et presque à mes regards mes entrailles expose ;

Moi-même je m’ignore en ce triste accident,

Et ce qui fut Alcide est un bûcher ardent.

PHILOCTÈTE.

Que ne m’est ce poison également funeste !

Que ne puis-je avec vous partager cette peste !

Ou que par mon trépas ne puis-je à l’univers

Conserver le vengeur de ce siècle pervers ?

HERCULE.

Est-ce donc là ce bras dont les faits sont si rares ?

Ce vainqueur des tyrans, cet effroi des barbares ?

Ce fléau de révolte et des rebellions ?

Ce meurtrier de serpents ? ce dompteur de lions ?

Suis-je ce même Alcide ? ai-je de ces épaules,

Pour le secours d’Atlas, soutenu les deux pôles ?

Résisterais-je encor à ce faix glorieux ?

Et parais-je en ce point être du sang des dieux ?

Non, non : par cette mort qui borne ma puissance,

Un mortel sera cru l’auteur de ma naissance ;

Et ceux qui m’adoraient m’estimeront enfin

Le fils d’Amphitryon et non pas de Jupin.

Ô cruelle douleur ! ô tourment ! ô martyre !

Ce lieu brûle déjà de l’air que j’y respire !

La place autour de moi fume de toutes parts,

Et ces humides fleurs sèchent à mes regards !

Tranchez, cruelles sœurs, cette fatale trame

Qui ne peut consommer, qui résiste à la flamme ;

Achevez de mes jours le pénible fuseau,

Et de toutes vos mains pressez-y le ciseau.

Je ne troublerai point vos ténébreuses rives.

Ô remède trop lent ! ô filles trop tardives !

Quoi ! mon mal par la mort ne peut être allégé,

Et pour ne mourir point il faut vivre enragé ?

PHILOCTÈTE.

Jusqu’au dernier soupir ce grand cœur doit paraître :

Soyez, soyez Alcide en finissant de l’être ;

Montrez un esprit fort en un corps abattu,

Et que votre douleur cède à votre vertu.

HERCULE.

D’un regard de pitié daigne percer la nue,

Et sur ton fils mourant arrête un peu ta vue ;

Vois, Jupin, que je meurs ; mais vois de quelle mort !

Et donne du secours ou des pleurs à mon sort.

J’ai toujours dû ma vie à ma seule défense,

Et je n’ai point encor imploré ta puissance.

Quand les têtes de l’Hydre ont fait entre mes bras

Cent replis tortueux, je ne te priais pas ;

Quand j’ai, dans les enfers, affronté la mort même,

Je n’ai point réclamé ta puissance suprême ;

J’ai de monstres divers purgé chaque élément,

Sans jeter vers le ciel un regard seulement ;

Mon bras fut mon recours, et jamais le tonnerre

N’a, quand j’ai combattu, grondé contre la terre ;

Je n’ai rien imploré de ton affection,

Et je commence, hélas ! cette lâche action.

Aux prières enfin ce feu m’a fait résoudre,

Et pour toute faveur j’implore un coup de foudre :

Soit qu’à ce malheureux tu sois cruel ou doux,

Ta haine ou ta faveur paraîtront en tes coups ;

Hâte donc cet exploit et devance la Parque,

Que sur elle ton bras ait cette illustre marque ;

Ou s’il t’est trop amer de foudroyer ton fils

Du bras dont les Titans autrefois tu défis ;

Si tu crains que ton nom soit tâché de ce blâme,

Que ce trait soit lancé par la main de ta femme ;

Qu’elle obtienne l’honneur qu’elle a tant souhaité,

Et que par ses efforts Hercule soit dompté.

 

 

Scène II

 

ALCMÈNE, HERCULE, PHILOCTÈTE

 

ALCMÈNE.

Voilà donc ce vainqueur de la terre et de l’onde !

Ô cruel changement ! ô douleur sans seconde !

Ô d’un jaloux soupçon épouvantable effet,

Et pareil au rapport qu’Agis nous en a fait !

HERCULE.

Voyez où m’a réduit cet accident funeste !

Voyez de votre fils le déplorable reste !

Contemplez le présent que vous tenez des cieux !

Pourquoi de cet objet détournez-vous les yeux ?

Est-ce que vous feignez d’ignorer ma naissance ?

Ou qu’à ce nom de fils votre oreille s’offense ?

Cessant d’être indomptable et d’être triomphant,

N’aurais-je point cessé d’être aussi votre enfant ?

ALCMÈNE, pleurant.

Quel Cerbère nouveau, quel monstre achérontide,

Quel lion ou quelle Hydre a triomphé d’Alcide ?

HERCULE.

Un monstre furieux, invincible, sanglant,

Et de tous le plus fort et le plus violent.

ALCMÈNE.

Mais quel ?

HERCULE.

La jalousie.

ALCMÈNE.

Ô fureur insensée,

Qu’à d’étranges desseins tu portes la pensée !

Ô détestable femme ! ô lâche trahison !

HERCULE.

Alcide a vaincu tout, et cède à ce poison !

Ce feu ne cesse point ; la toile qu’il allume,

Attachée à ce corps, avec lui se consume :

En vain tout mon effort s’emploie à l’arracher.

Voilà le sort du fils que vous eûtes si cher.

ALCMÈNE.

Ô déplorable sort !

HERCULE.

Impuissant dieu des ombres !

Vieux monarque des morts ! roi des demeures sombres !

Lâche que j’affrontai jusqu’au creux des enfers,

Qu’appréhendait ton peuple et que faisaient tes fers ?

Que n’as-tu retenu sur tes affreuses rives

Ce corps qui jusqu’à toi pousse ces voix plaintives ?

Ouvre encor à mes cris ton horrible manoir,

Et fais qu’en cet état l’enfer me puisse voir :

La mort ne craindra plus que ce bras la surmonte,

Et ma confusion dissipera sa honte.

Quoi ! le monde et l’enfer, tout est sourd à mes cris !

Ô pitié trop cruelle ! ô barbares esprits !

Terre, ingrat élément dont j’ai purgé les vices,

Qu’un de tes habitants paye tant de services !

Qu’il tente sur ma vie un pitoyable effort,

Pour prix de tant d’exploits je ne veux que la mort.

Suscite un Gérion, fais paraître un Typhée...

Mais je sens par le feu ma voix même étouffée ;

Et ce corps, dénué de sang et de vigueur,

Après tant de tourment, succombe à sa langueur.

Il tombe comme évanoui.

ALCMÈNE.

Mon fils, ô ciel ! ô dieux ! cette extrême faiblesse

Prouve l’extrême effort de l’ardeur qui le presse !

Son sein est travaillé d’un cruel battement,

Et l’air lui donne à peine un peu d’allègement.

Ciel, sois nous favorable et soulage sa peine,

Oblige l’univers en obligeant Alcmène ;

Conserve son vengeur, son prince et son appui,

Et, bornant ses douleurs, termine mon ennui.

PHILOCTÈTE.

Madame, réprimez ces plaintes inutiles,

Et laissez du repos à ces membres débiles ;

Sa guérison peut-être, après ce long tourment,

Suivra, selon nos vœux, cet assoupissement ;

Mais il lève déjà sa tête lourde et lasse,

Son travail recommence et son repos se passe.

HERCULE.

Que vois-je ? en quel pays aux mortels inconnu,

Et si plaisant aux yeux, Hercule est-il venu ?

Quel favorable sort a fini mes désastres,

Et m’a fait obtenir un rang entre les astres ?

Ô divin changement ! ô miracle divers !

Mon père à ma venue accourt les bras ouverts !

Tout me rit, et Junon, par ma mort assouvie,

M’offre le vin qui donne une éternelle vie !

Je vois sur le soleil, et plus haut que le jour,

Le palais de mon père, et son trône, et sa cour.

Suivez, globes d’azur, votre course rapide,

Et que toute clarté cède à celle d’Alcide ;

Que ces feux éternels, d’eux-mêmes impuissants,

Empruntent leur ardeur de celle que je sens.

Mais de quelle ombre, ô ciel ! ces clartés sont suivies !

Quelle nuit m’a si tôt ces merveilles ravies ?

Ô dieux ! tout mon bonheur s’efface en un moment,

Et je retombe enfin en ce triste élément !

Je revois ces forêts et la fatale plaine

Où ce mortel poison a commencé ma peine.

Ô douleur, infinie ! ô dure cruauté !

Que doit résoudre Alcide en cette extrémité ?

De quoi se peut nourrir cette flamme cruelle ?

Ce corps est épuisé de sang et de moelle ;

Et ce mal toutefois devient plus furieux :

Ô tourment trop sensible ! ô rage ! ô Ciel ! ô dieux !

ALCMÈNE, à Philoctète.

Hélas ! suivez ses pas.

HERCULE.

Dans le sein de Pénée   

Courons précipiter cette ardeur obstinée.

Tentons une autre fois la faveur de son eau,

Qu’il me soit favorable ou qu’il soit mon tombeau.

Il sort, Philoctète le suit.

ALCMÈNE, seule.

Alcmène infortunée, en quel endroit du monde

Iras-tu regretter ta perte sans seconde ?

Que deviendront les noms qu’on te donne en ce lieu,

De mère d’un héros et d’amante d’un dieu ?

Voyant sous un tombeau ces muettes reliques,

Qui redonnera plus ces titres magnifiques ?

Quels si religieux prieront à son autel,

Et quel ne dira pas qu’il était un mortel ?

 

 

Scène III

 

AGIS, ALCMÈNE

 

AGIS.

Ô maison désolée ! ô perte déplorable !

Crédule Déjanire ! et Nesse détestable !

ALCMÈNE.

Quel tourment viens-tu joindre à mes autres douleurs ?

Et quel nouveau malheur me demande des pleurs ?

AGIS.

Déjanire à nos yeux, malgré notre défense,

D’un ruisseau de son sang a lavé son offense.

ALCMÈNE.

Son supplice était juste, et mon œil ne peut pas

Refuser toutefois des pleurs à son trépas.

Puisque tu fus présent à la fin de sa vie,

Dis-moi de quelle sorte elle se l’est ravie.

AGIS.

Quand elle a su par nous l’accident malheureux

Qui sur Alcide exerce un mal si rigoureux,

Cette femme aussitôt, furieuse, enragée,

De cent coups inhumains à sa face outragée ;

Et ses yeux pleins de feu, vers les astres portés,

Ont grossi d’un torrent de pleurs qu’elle a jetés.

« Comment, a-t-elle dit, quand il cesse de vivre,

Je résiste aux assauts que la douleur me livre !

Que tarde, malheureuse, un généreux effort,

De venger son injure et réparer sa mort ? »

Là, plus vite qu’un cerf qui court d’un pas agile,

Poursuivi des chasseurs, se chercher un asile,

Elle s’est retirée aux vallons d’alentour,

Non pour se conserver, mais pour perdre le jour.

Nous la suivons en vain, et, dès notre venue,

Elle avait le poignard contre sa gorge nue ;

Lucinde à deux genoux, pleurant, joignant les bras,

De loin la conjurait de ne s’outrager pas ;

Et j’allais la saisir, lorsque cette cruelle

A porté dans son sein la blessure mortelle ;

Sur les fleurs d’alentour le sang en a jailli,

Ses yeux se sont troublés et son teint est pâli ;

Elle a fini sa vie avec cette parole :

« Agis, m’a-t-elle dit, un seul point me console ;

J’ai sans intention tramé cet accident,

Et mon dessein fut moins criminel qu’imprudent ;

Par le linge fatal imbu du sang de Nesse

J’espérais seulement l’effet de sa promesse,

Et croyais que ce sang, mortel à ce héros,

Me dût rendre ses vœux sans troubler mon repos. »

Là, cette triste reine, en mes bras étendue,

Par un dernier soupir a son âme rendue.

ALCMÈNE.

Ainsi par le pouvoir d’un aveugle destin,

Tous les plaisirs du soir sont détruits le matin,

Ainsi de nos grandeurs la fortune se joue,

Et sans qu’Alcide même ait peu clouer sa roue.

 

 

Scène IV

 

HERCULE, PHILOCTÈTE, AGIS, ALCMÈNE

 

HERCULE.

Tous remèdes sont vains, et ce feu véhément

Convertirait en soi le liquide élément,

Avant qu’il éteignit cette ardeur violente

Qui de ce triste corps fait une ombre parlante :

Donc je ne puis franchir cette sévère loi,

Ni donner au vainqueur la moitié de l’effroi !

Quel antre si caché, quel endroit, quel asile,

Rend en ce désespoir ma poursuite inutile ?

Que déjà de son cœur mon sein n’est le tombeau !

Quel dieu me la refuse et sauve mon bourreau ?

ALCMÈNE.

Sa main a prévenu votre juste colère,

Et de son imprudence a payé le salaire.

Hélas ! ce feu, mon fils, nous consomme le sein

Contre son espérance et contre son dessein ;

Jamais telle fureur n’a son âme occupée ;

Mais sa crédulité par Nesse fut trompée ;

Il lui fit espérer que son sang qu’elle prit,

Lui rendrait, au besoin, vos vœux et votre esprit ;

Et ce linge, par elle, imbu de cette peste,

Fait d’un dessein d’amour, un accident funeste.

HERCULE.

Mon père en soit loué, mes travaux ont leur fin ;

Ce que vous m’apprenez explique mon destin.

Un chêne prophétique en la forêt de Cyrre,

Par ces mots, à peu près, m’a prédit ce martyre :

« Appui des dieux et des humains,

« Victorieux Alcide,

« Un qui sera mort par tes mains

« Sera ton homicide.

Telle est mon aventure et la loi de mon sort ;

Un vainqueur insolent ne survit point ma mort.

Il reste de choisir une fin mémorable,

Qui pour tous les neveux laisse un renom durable.

Sus, pour aider le feu dont ce sein est pressé,

Qu’au plus haut de ce mont un bûcher soit dressé ;

Que toute la forêt tombe sous vos épées,

Qu’à ce pieux devoir elles soient occupées ;

Que mes plus chers amis y portent le flambeau,

Et qu’on me voie entrer en cet heureux tombeau !

Toi, fidèle témoin des conquêtes d’Alcide,

Gloire de la valeur et du sang Pæantide,

Reçois ce dernier gage, et te sers à ton tour

De ces traits teints du sang qui me prive du jour !

Mais, et ressouviens-toi d’accomplir ma prière ;

Fais sur le sein d’Arcas leur épreuve première.

Il possède le cœur d’une jeune beauté

Dont trop indignement le mien fut rebuté ;

Que ta main de ces traits sur ma tombe l’immole,

Et qu’il y rende l’âme aux yeux même d’Iole.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première


LUSCINDE, PHILOCTÈTE

 

On voit le tombeau d’Hercule.

LUSCINDE.

Toi, qui sais de quel œil il vit borner ses jours,

Fais-moi de ce trépas le tragique discours.

Quelle fut sa vertu ?

PHILOCTÈTE.

La mort lui parut telle

Que la vie à nos yeux ne fut jamais si belle.

LUSCINDE.

Dieux ! et quel lui parut ce brasier dévorant ?

PHILOCTÈTE.

Ce que te paraîtrait un parterre odorant.

Il fit sa mort célèbre ; il en bénit les causes,

Et fut dans les charbons comme parmi des roses.

LUSCINDE.

D’un front toujours égal ?

PHILOCTÈTE.

Et d’un œil plus riant

Que celui du soleil n’est dessus l’orient ;

Il acquit sur le feu sa dernière victoire,

Et vit finir sa vie en achevant sa gloire.

LUSCINDE.

Qui vit avec honneur doit mourir constamment ;

Mais fais m’en le récit en deux mots seulement.

PHILOCTÈTE.

Quand il eut résolu cette mort inhumaine,

Il fit nos propres mains complices de sa peine.

En la forêt d’Oetha, chacun, le fer en main,

Sur ses arbres sacrés accomplit son dessein ;

Lui-même le premier travaille à sa ruine :

Il coupe, arrache, rompt, jusques à la racine.

La forêt retentit à ce trouble nouveau :

L’un frappe sur le chêne et l’autre sur l’ormeau.

La terre s’ébranla, les Dryades gémirent,

Et de crainte et d’horreur tous les Faunes frémirent ;

Les arbres, dépouillés de leurs feuillages verts,

Se virent bien plus nus qu’au milieu des hivers ;

Les cerfs sont étonnés d’y perdre leurs ombrages,

Et d’un pas incertain cherchent d’autres feuillages ;

Le plus petit oiseau ne peut où s’y percher,

Et toute la forêt ne devient qu’un bûcher.

Il nous presse, et lui-même en de diverses formes

Range les troncs coupés des chênes et des ormes ;

Il dresse avec plaisir ce qui doit l’embraser,

Et veut que sa massue aide à le composer ;

Il y jette la peau du monstre de Némée :

« Elle y sera, dit-il, avec moi consumée. »

Lors, on s’efforce en vain de cacher ses douleurs,

Tous se trouvent saisis, et chacun fond en pleurs ;

Mais sa mère surtout relâche son courage,

Elle rompt ses cheveux, déchire son visage,

Pousse des cris au ciel, meurtrit son sein de coups,

Et plus que ce héros se fait plaindre de tous.

« Réprimez, lui dit-il, cette douleur cruelle ;

Vous ôtez à ma mort la qualité de belle :

Voulez-vous de vos pleurs obscurcir mon renom,

Et rendre mon trépas agréable à Junon ? »

Là, de ses propres mains la flamme est allumée,

L’air noircit à l’entour d’une épaisse fumée ;

Et l’on voit aussitôt un tel embrasement,

Que la flamme atteignit jusqu’à son élément.

Si proche de sa fin, l’œil riant, la voix saine,

« Quoi ! vous pleurez, dit-il en s’approchant d’Alcmène ;

Vous plaignez mon destin quand mon père m’attend ?

Vous vivrez affligée, et je meurs si content,

Ma mère ! » achevait-il : elle, à ce nom de mère,

De nouveau s’abandonne à sa douleur amère,

Crie, accuse le ciel, nomme les dieux jaloux,

Et va tomber pâmée à quelques pas de nous.

C’est là que la constance eut d’inutiles armes ;

C’est là qu’il soupira, son œil versa des larmes :

Il cessa d’être Alcide en ce moment fatal,

Et plaignit les regrets dont on plaignait son mal.

Mais que cette douleur fut bientôt consolée,

Et qu’il rétablit tôt sa constance ébranlée !

« Fidèle compagnon, dit-il en m’embrassant,

Ranime la couleur de ton teint languissant ;

Et, si tu fus toujours conforme à mon envie,

Ne pleure point la mort dont j’achète la vie ;

Accompli seulement l’arrêt qui t’est prescrit,

Et fais que sur ma tombe Arcas rende l’esprit. »

À ces mots, le teint doux, l’œil gai, la face ouverte,

Il nous embrasse tous, et tous pleurent sa perte ;

Il paraît seul content, et, riant de nos pleurs,

Entre dans ce bûcher comme en un lit de fleurs.

Jamais roi triomphant environné de palme,

Ne parut en son char plus joyeux ni plus calme ;

Son esprit toujours sain ne fut point altéré,

Mais presque en un moment son corps fut dévoré.

LUSCINDE.

Ô résolution digne de son courage !

PHILOCTÈTE.

La fumée aussitôt forme un épais nuage ;

Un tonnerre éclatant retentit dans les airs,

Et le ciel s’entrouvrit au milieu des éclairs ;

Sa mère en ce tombeau fit enfermer sa cendre,

Et montra pour sa perte un courage si tendre,

Qu’à voir ses actions tous les cœurs interdits

Plaignaient également et la mère et le fils.

Mais elle vient ici : vois qu’elle est affligée !

Que son geste est confus ! et comme elle est changée !

 

 

Scène II

 

ALCMÈNE, PHILOCTÈTE, AGIS, LUSCINDE

 

ALCMÈNE, tirant un vase d’or du tombeau.

Vous qui prenez des droits sur les autres mortels,

À qui nos lâchetés élèvent des autels,

Petits dieux, méditez sur ce malheur extrême,

Et redoutez du sort la puissance suprême ;

En ce vase chétif tout Hercule est enclos :

Je puis en une main enfermer ce héros.

Ceci fut la terreur de la terre et de l’onde,

Et je porte celui qui soutint tout le monde.

AGIS.

Nos larmes de sa mort sont d’indignes effets ;

Honorons ses vertus et publions ses faits ;

Faisons d’un beau trépas une belle mémoire,

Et que nos lâchetés n’altèrent point sa gloire.

ALCMÈNE.

Je ne me plaindrais pas ! ô barbare conseil !

Je pourrais voir sans pleurs ce malheur sans pareil !

Que tarde mon trépas ? que fera plus Alcmène,

Que plaindre et que nourrir une éternelle peine ?

Quelle vertu réside en ce débile sang ?

Quel Hercule nouveau porterai-je en ce flanc ?

Quels titres glorieux flatteront ma pensée ?

Et de quel Jupiter serai-je caressée ?

Monarque des Thébains, aimable et cher époux,

Qu’heureux fut ton trépas, et que ton sort fut doux !

Que la perte du jour était peu regrettable

Au père qui laissait un fils si redoutable !

Et combien les Enfers, qu’il avait déconfits,

Ont respecté le père à cause de son fils !

Quel sera mon asile ? en quel lieu de la terre

Des rois qu’il a domptés puis-je éviter la guerre ?

Toi qui trouvas Alcmène agréable à tes yeux,

Monarque souverain de la terre et des cieux,

Comme a fait ma beauté, que ma douleur te touche ;

Récompense aujourd’hui les faveurs de ma couche ;

Fais-moi suivre ses pas, réuni nos esprits,

Et que de mes baisers ton foudre soit le prix.

PHILOCTÈTE.

Pour rompre des tyrans les mortelles pratiques,

Vous n’aurez seulement qu’à montrer ses reliques ;

Elles rendront les cœurs et les bras engourdis,

Et mettront la frayeur au sein des plus hardis.

ALCMÈNE, à Philoctète.

Toi, dont il reconnut l’ardeur et le courage,

À qui seul de ses traits il a laissé l’usage,

Que tarde leur épreuve ? et pourquoi n’as-tu pas

Dessus sa tombe encor versé le sang d’Arcas ?

À ses mânes sacrés offre ce sacrifice ;

Ta foi balance-t-elle en ce dernier office ?

PHILOCTÈTE, tenant les traits.

Je dois aveuglément répondre à son espoir ;

Mais combien mon esprit répugne à ce devoir !

ALCMÈNE.

Quoi, pour le fils d’un dieu tu plains une victime ?

PHILOCTÈTE.

Arcas m’importe peu : mais j’ignore son crime.

ALCMÈNE.

Par les armes mon fils fut maître de son sort,

Et la loi des vaincus le rend digne de mort.

PHILOCTÈTE.

Mais ils sont innocents en une juste guerre ;

Et que faisait Arcas que défendre sa terre ?

ALCMÈNE.

Il soutint Euritée et sa déloyauté.

PHILOCTÈTE.

Iole était promise à sa fidélité.

ALCMÈNE.

Le père fut coupable, et de cette princesse

Alcide avait reçu la première promesse.

PHILOCTÈTE.

Mais en sa perfidie Arcas n’eut point de part.

ALCMÈNE.

Ô que fait ma fureur de paraître si tard !

Où sera craint Alcide, où brillera sa gloire,

Si déjà ses amis trahissent sa mémoire ?

Lâche, rends ce présent.

PHILOCTÈTE, se défendant.

Madame.

ALCMÈNE.

Non, ces traits

Pour ta profane main sont un trop digne faix ;

Et je veux de ma main immoler le coupable,

Puisque tu ne tiens pas son arrêt équitable.

PHILOCTÈTE.

Il doit être accompli puisqu’Alcide l’a fait,

Et je n’ai pas dessein d’en différer l’effet.

De quoi ne voudrait pas contenter son envie

Celui qui pour lui plaire immolerait sa vie ?

Je répandrais mon sang au pied de son tombeau,

Et ne voudrais un sort plus heureux ni plus beau ;

Son dessein a rendu ce devoir légitime.

Qu’un de vos gens, madame, amène la victime.

ALCMÈNE, à Agis.

Allez quérir Arcas, et qu’Iole avec lui

Agis sort.

Vienne en ce lieu fatal partager notre ennui.

Révérez ce héros ; fuyez, ombres profanes,

Du glorieux rivage où reposent ses mânes ;

Changez, sombres forêts, vos Cyprès en lauriers,

Qui seuls fassent ombrage à ce roi des guerriers !

Et vous, fatales sœurs, reines des destinées,

Vous, dont les noires mains ourdissent nos années,

Cessez à mon fuseau vos travaux superflus :

Que fait Alcmène ici quand Alcide n’est plus ?

Si le fils relevait d’un pouvoir si sévère,

Quel aveugle destin en exempte la mère ?

Tranchez les tristes jours de ce débile corps,

Que vous verrez tomber sous vos moindres efforts ;

Que son oncle une fois soit touché de ma peine ;

Qu’il nous renvoie Alcide ou qu’il reçoive Alcmène ;

Qu’il le chasse ou m’attire en ce manoir hideux ;

Qu’il relâche un esprit ou qu’il en prenne deux.

LUSCINDE.

Madame, tout est sourd en ce fatal empire,

Et la mort fuit plus loin alors qu’on la désire ;

Elle épargne ses coups, toute avare qu’elle est :

Mais on amène Arcas.

PHILOCTÈTE.

Ô rigoureux arrêt !

 

 

Scène III

 

ALCMÈNE, PHILOCTÈTE, AGIS, LUSCINDE, DEUX VALETS, amenant ARCAS, IOLE

 

On lie Arcas au tombeau.

IOLE.

Barbares, assassins, quelle soif, quelle rage

Du sang des innocents repaît votre courage ?

Quel arrêt l’abandonne à cet injuste effort ?

Quel dieu, quelle Thémis présidait à sa mort ?

Donc son affection ne m’est pas légitime !

Je nuis à qui je plais et m’aimer est un crime !

Donc pour ce qu’il m’est cher je creuse son tombeau,

Et d’amante d’Arcas on me fait son bourreau !

PHILOCTÈTE.

Madame, avec regret je suis son homicide ;

Mais tous respects sont vains contre la loi d’Alcide.

ALCMÈNE.

Laissez selon ses vœux agir sa passion,

Et ne différez point cette juste action.

IOLE.

Ô dure cruauté ! quel droit, quelle police,

Fait d’un meurtre exécrable un acte de justice ?

Quoi, pour mon innocence un prince périra !

Et pour ma pureté de son sang rougira !

Tranchez plutôt le cours de mes tristes années ;

Que ma vie et ma plainte en ce lieu soient bornées.

Dressez contre mon sein ces redoutables traits ;

C’est moi qu’Alcide veut, et c’est moi qui lui plais ;

Que votre affection à son dessein réponde,

Et qu’il ait aux enfers ce qu’il n’eut pas au monde ;

Accordez lui l’objet de ses vœux criminels,

Faisant tomber Iole aux antres éternels.

ARCAS.

Souffrez, chaste beauté, leur barbare licence ;

Laissez à l’injustice opprimer l’innocence ;

Le Ciel qui venge enfin l’innocent malheureux,

S’ils ont des traits pour nous, a des foudres pour eux.

De leurs cœurs inhumains toute crainte est bannie,

Et votre résistance aigrit leur tyrannie.

ALCMÈNE.

La plainte qu’on permet à des désespérés

Ne te sauvera pas de ces traits acérés ;

Sus, que différez-vous ? que tarde son supplice ?

Que votre affection est lente en cet office !

PHILOCTÈTE, à genoux et prêt à tirer.

Fils du plus grand des dieux, si du royaume noir

Tes mânes sont témoins de ce pieux devoir...

IOLE, se jetant sur lui.

Ô sacrifice impie ! ô piété barbare !

Traître, j’attends le coup que ta main lui prépare.

En ce sein innocent pousse ton trait vainqueur,

Tu frapperas Arcas, puisqu’il est dans mon cœur ;

Sommes-nous abordés en un séjour sauvage,

Où l’on vive de sang, de crime et de carnage ?

Pourquoi, cruels, pourquoi jusqu’au palais noirci,

Hercule cherchait-il ce qu’il avait ici ?

Quel monstre plus sanglant, quel plus cruel Cerbère,

Que ses propres parents avait-il à défaire ?

Que voit-on en ces lieux que des objets d’horreur,

Et qu’y respire-t-on que meurtre et que fureur ?

ARCAS.

Apaise, mon souci, tes inutiles plaintes.

IOLE.

Elles auraient effet sur des âmes plus saintes.

ARCAS.

La vertu ne peut rien où le vice est puissant.

IOLE.

Qu’ils perdent la coupable et sauvent l’innocent.

ARCAS.

Qu’as tu commis d’injuste, et dont tu sois coupable ?

IOLE.

Je t’ai fait odieux, esclave, misérable.

ARCAS.

Mon malheur m’a fait tel et non pas ton dessein.

IOLE.

C’est moi qui t’ôte l’âme et qui t’ouvre le sein.

ARCAS.

Ainsi la loi du sort marqua ma dernière heure.

IOLE, tirant un poignard de son sein.

Ainsi la loi du sort ordonne que je meure.

Achevez donc, bourreaux, cet injuste trépas :

Voici, mon cœur, voici de quoi suivre tes pas.

Ce coup, puisque le ciel permet leur tyrannie,

Te donne du courage et de la compagnie ;

Nous partirons ensemble. Arrêtez, inhumains.

ARCAS.

Ô sensible malheur ! sauvez-la de ses mains !

IOLE.

Traîtres, cruels auteurs du mal qui me possède,

Vous causez le tourment et m’ôtez le remède ;

Alcide ordonna-t-il qu’on prolongeât mes jours,

Lorsque de ceux d’Arcas on bornerait le cours ?

C’est d’égale rigueur nous nuire et nous poursuivre,

Que le faire mourir et me forcer de vivre.

Donnez, donnez ce fer ! ô barbare pitié !

AGIS.

Ô fille malheureuse !

LUSCINDE.

Ô parfaite amitié !

Là, on entend un coup de tonnerre et le ciel s’ouvre.

ALCMÈNE.

Quel soudain changement ! quel horrible tonnerre !

De quels éclairs le ciel épouvante la terre !

PHILOCTÈTE.

L’orage se dissipe et les cieux sont ouverts :

Mais quel nouveau soleil illumine les airs ?

ALCMÈNE.

Alcide glorieux fend la voûte azurée :

C’est lui même.

LUSCINDE.

Ô merveille !

ALCMÈNE.

Ô joie inespérée !

 

 

Scène IV

 

ALCMÈNE, PHILOCTÈTE, AGIS, LUSCINDE, ARCAS, IOLE, HERCULE descendant du ciel

 

HERCULE.

Admis dans le céleste rang,

Je fais à la pitié céder la jalousie ;

Ma soif éteinte d’ambroisie,

Ne vous demande plus de sang.

 

Qu’Arcas ait l’objet de ses vœux ;

Qu’au sein de sa maîtresse il termine ses peines,

Et ne porte plus d’autres chaînes

Que de celles de ses cheveux.

À Alcmène.

Vous, vivante source de pleurs,

Qui m’avez honoré d’une amitié si tendre,

Consolez vous, et sur ma cendre

Ne répandez plus que des fleurs.

 

Que tous les peuples de ce lieu

Élèvent sur ce mont des autels à ma gloire,

Et qu’ils conservent la mémoire

De la mort qui m’a fait un dieu.

Il remonte au ciel.

ALCMÈNE.

Dompteur de l’univers, rare honneur de ces lieux,

Quoi, déjà ta clarté se dérobe à nos yeux !

Arrête un seul instant. Mais en vain je l’appelle ;

Léger, il se redonne à la troupe immortelle.

Ô divin accident ! rompons, rompons ces fers ;

Qu’Arcas prenne le prix des maux qu’il a soufferts ;

Et que par les douceurs d’un heureux hyménée

De ce couple d’amants la peine soit bornée.

IOLE.

Ô céleste aventure ! ô glorieux héros,

Qui dessus son débris rétablit son repos !

Madame, pardonnez la plainte injurieuse

D’un esclave innocent et d’une malheureuse ;

Que ce fils glorieux vous comble de plaisirs,

Et rende votre gloire égale à vos désirs.

ARCAS, délivré.

Que ce cœur et ce bras soient vôtres sans réserve,

Et ne me conservez qu’afin que je vous serve.

LUSCINDE.

Ô bonheur sans pareil !

PHILOCTÈTE.

Ô favorable sort,

Qui de deux innocents a diverti la mort !

Qu’en plaisirs éternels votre douleur se change.

Bénissons ce héros, publions sa louange ;

Rendons à sa vertu des honneurs immortels,

Et d’un commun dessein dressons-lui des autels.

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