L’article 960 (Eugène LABICHE - Auguste LEFRANC - MARC-MICHEL - Jacques-François ANCELOT)

Comédie-Vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 20 août 1839.

 

Personnages

 

CHAUBERT, propriétaire, riche

VERDIER, son ami

EDMOND, cousin de Mme Chaubert

LAURENT, domestique de Chaubert

MADAME CHAUBERT

 

La scène se passe dans la maison de campagne de Chaubert, à quelques lieues de Paris.

 

Le théâtre représente un salon. Porte au fond, portes latérales. À gauche de l’acteur, une table avec des livres et tout et qu’il faut pour écrire ; à droite, une autre table avec un livre, des albums, etc.

 

 

Scène première

 

EDMOND, MADAME CHAUBERT, VERDIER, CHAUBERT

 

Ils sont en scène au lever du rideau : Chaubert, assis à la table à gauche de l’acteur, examine des comptes ; Verdier, assis, tient un journal ; Edmond, penché sur le dossier du fauteuil de Mme Chaubert, cause bas avec elle.

CHAUBERT.

Tout cela est parfaitement en règle : mes locataires, mes débiteurs sont d’une exactitude !... et ils ont raison !... qui paie ses dettes s’enrichit.

VERDIER.

Bah !... ce sont les créanciers qui ont fait courir ce bruit-là.

MADAME CHAUBERT.

Toujours courbé sur des chiffres, monsieur Chaubert !... toujours faire ou vérifier des comptes !... Est-ce que vous trouvez cela amusant ?

CHAUBERT.

Ma foi, je l’avoue, après l’aspect d’un bon dîner, ce qui me réjouit le plus la vue, c’est un compte bien fait, et, je ne le cache pas, quand je songe à mes quarante mille livres de rentes, ça me fait plaisir.

VERDIER.

Ça ferait plaisir à bien d’autres.

CHAUBERT.

Oui, j’ai de la reconnaissance pour une fortune à laquelle je dois mon bonheur ! 

À Mme Chaubert.

Sans elle, serais-je jamais devenu ton époux ? Lorsqu’il y a douze ans, tu consentis à me donner ta main, tu avais dix sept ans ; moi, j’en avais quarante-huit ; et si je n’eusse eu quelque chose à mettre dans l’autre plateau de la balance...

MADAME CHAUBERT.

Ah ! monsieur, je n’ai vu que votre amour et vos bonnes qualités.

CHAUBERT.

Toi... c’est possible !... mais tes excellents parents ?... Je t’assure qu’ils ont compté avec moi, et parfaitement compté ! Et pourtant, pendant douze années de ménage, à quoi t’a servi cette fortune ? Il nous a fallu rester en province, près de la pauvre mère toujours malade. Elle n’est plus depuis un an, et je veux que nous commencions à jouir de nos richesses. Nous passerons l’été dans cette jolie maison de campagne, où j’ai déjà réuni mon ami Verdier et ton jeune cousin Edmond : leur conversation te donnera un avant-goût des plaisirs que tu trouveras à Paris, où nous habiterons tous les hivers.

MADAME CHAUBERT.

Ah ! je me fais une grande joie, je l’avoue, de vivre dans cette capitale, centre de tous les arts, asile de tous les talents et de toutes les gloires.

VERDIER.

Où l’on est asphyxié par le gaz, empoisonné par l’asphalte et les pastilles du sérail.

EDMOND.

Ah ! monsieur Verdier, pouvez-vous bien essayer ainsi de détruire les brillantes illusions de ma cousine ?

VERDIER.

Mon Dieu, monsieur Edmond, j’ai en dix-huit ans comme vous et des illusions tout autant que vous !... Mais aujourd’hui, j’ai vingt-sept ans de plus et les illusions de moins !... Ce n’est pas ma faute.

CHAUBERT.

Je suis charmé, ma chère Augustine, de voir près de toi deux personnes de natures si différentes. Les idées raisonnables et calmes de Verdier corrigeront l’enthousiasme d’Edmond, et, dans ton esprit, comme dans tout compte bien fait, il y aura balance.

MADAME CHAUBERT.

Les discours de M. Verdier ne sont guère encourageants.

VERDIER.

Il est vrai que je ne vois pas tout en beau : que voulez-vous ! je ne suis pas payé pour cela.

CHAUBERT.

En effet, mon pauvre Verdier, tu n’es pas riche.

VERDIER.

Mille écus de rentes, et pas le moindre parent dont je doive hériter !... Voilà mon présent et mon avenir.

CHAUBERT.

Et pourtant, ton père a été jadis un de nos plus opulents banquiers ! c’est lui qui m’a mis dans les affaires, qui m’a lancé, aidé de ses conseils et de sa bourse, car il m’a donné les premiers fonds avec lesquels j’ai travaillé : je peux dire qu’il a fait ma fortune.

VERDIER.

Et, plus tard, il a défait la sienne.

CHAUBERT.

Oh ! j’ai toujours conservé pour ses bienfaits une profonde reconnaissance.

VERDIER, se levant.

C’est très beau ! 

À part.

Et ça n’est pas ruineux.

CHAUBERT, se levant aussi.

Te rappelles-tu sa maison de la rue de Provence ?

VERDIER.

Celle où je suis né.

CHAUBERT.

C’est là que je t’ai vu pour la première fois, il y a quarante ans, quand j’apportai à ton père la lettre qui me recommandait à lui : tu étais alors un bambin de cinq ans.

VERDIER.

J’ai fait comme la fortune de mon père, j’ai un peu changé depuis ce temps-là. 

CHAUBERT.

Il faut que je t’apprenne, au sujet de cette maison, une chose que tu ignores, sans doute.

VERDIER.

Quoi donc ?

CHAUBERT.

Il y a deux mois elle était à vendre.

VERDIER.

Cela ne m’étonne pas : elle a déjà passé dans tant de mains !

CHAUBERT.

Aujourd’hui elle est dans les miennes : je l’ai achetée.

VERDIER.

Bah !... Eh bien ! tant mieux ! ça me donnera le plaisir d’y retourner quelquefois.

CHAUBERT, avec intention.

Certainement, tu y retourneras !... Certainement !...

EDMOND, qui causait bas avec Mme Chaubert.

Que vous êtes belle, ma cousine ! que cette robe vous va bien !

MADAME CHAUBERT.

Vous trouvez, Edmond ?

EDMOND.

À Paris vous serez la reine de toutes les fêtes.

MADAME CHAUBERT, se levant.

C’est très gentil à vous, mon cousin, de m’adresser des compliments en prose ; mais n’oubliez pas que vous m’avez promis de me faire des vers pour mon album.

EDMOND.

Vous les aurez aujourd’hui même.

MADAME CHAUBERT.

J’y compte.

VERDIER, à part.

Il me semble que le futur élève en droit prend déjà ses licences.

CHAUBERT, passant entre Verdier et Mme Chaubert.

Veux-tu venir avec moi, ma chère Augustine ?... Tu sais qu’il est possible que je parte tantôt pour un voyage de deux ou trois jours, et il faut que je te donne quelques instructions.

MADAME CHAUBERT.

Relatives à vos fourrages, à vos fermiers, à vos bestiaux, n’est-ce pas ?

Air de Céline.

À tous ces intérêts vulgaires
Il faut donc appliquer mes soins ?
Vos moutons ne m’amusent guères,
Et j’ai peu de goût pour vos foins :
Tout ce prosaïsme m’ennuie.

CHAUBERT.

Prosaïsme tant qu’on voudra !
Je n’ai pas lu de poésie
Qui vaille cette prose-là.

MADAME CHAUBERT.

Allons, je suis à vos ordres.

CHAUBERT.

Merci !... Vous, mes amis, profitez de ce moment pour faire connaissance : depuis deux jours que tu es ici, Verdier, tu n’as pas encore pu apprécier le jeune cousin de ma femme ! c’est un charmant garçon, qui vient de terminer ses études de la manière la plus brillante. Oh ! il fera son chemin.

VERDIER.

Mais oui !... Il m’a l’air même d’aimer à marcher vite.

CHAUBERT

Ah ! si mon vieux grognon de Laurent, que j’ai envoyé en commission à la ville, rentrait d’ici à quelques instars, tu lui dirais que je suis dans ma chambre, n’est-ce pas ?

VERDIER.

Très volontiers... À propos, pourrai-je le prier de me seller un cheval ?

CHAUBERT.

Sans doute ; mais pourquoi ?

VERDIER.

C’est que j’ai promis à Mme Duverney, votre voisine, de dîner aujourd’hui chez elle.

MADAME CHAUBERT.

Oh ! monsieur Verdier, nous être infidèle, déjà !

VERDIER.

Pour quelques heures seulement, madame.

CHAUBERT.

Dispose de tout ici, comme chez toi, mon cher !

Air : Je saurai bien la faire marcher droit.

À revoir donc ! nous vous laissons ici ;
J’espère qu’en causant ensemble
À ce hasard qui chez moi vous rassemble
Chacun de vous va devoir un ami.

MADAME CHAUBERT.

À revoir donc ! nous vous laissons, etc.

VERDIER et EDMOND.

À revoir donc ! nous demeurons ici,
Et sans doute, en causant ensemble,
À ce hasard qui chez vous nous rassemble
Chacun de nous va devoir un ami.

Chaubert et sa femme sortent par la porte de droite de l’acteur.

 

 

Scène II

 

VERDIER, EDMOND

 

VERDIER.

Eh bien ! monsieur Edmond, le séjour de cette campagne vous plaît mieux que celui du collège, n’est-il pas vrai ?

EDMOND.

Il me semble, monsieur, que cela ne se demande pas.

VERDIER.

Aussi, n’est-ce point une question que je vous adresse ; et je comprends qu’auprès de votre charmante cousine... car elle est charmante, Mme Chaubert.

EDMOND, à part.

À qui le dit-il ?

VERDIER.

N’est-il pas fâcheux qu’elle ait passé les douze plus belles années de sa vie en province, près de sa mère malade et d’un mari qui serait son père ?

EDMOND.

Dites donc son grand-père.

VERDIER.

Oh ! vous y mettez de l’enthousiasme !... Et pas même un enfant pour se distraire !... Car, c’est vrai, tout annonce que ce bon Chaubert, après douze ans de ménage, doit renoncer au bonheur d’avoir un héritier : c’est sans doute à sa femme que reviendra sa brillante fortune ?... Ça fera une petite veuve bien agréable.

EDMOND.

Ah ! monsieur !

VERDIER.

Eh ! mon Dieu ! ce que je dis là ne tue personne !... Sa conversation semble vous plaire beaucoup ?

EDMOND.

N’est-ca pas tout naturel ?... Vous ne pouvez pas la connaître, vous qui n’êtes ici que depuis deux jours ; mais moi, qui vis près d’elle depuis trois semaines, j’ai pu admirer les dualités de son âme, la bonté de son cœur, la grâce de son esprit !... Si vous saviez quelle vertu ! quelle candeur ! quelle...

VERDIER.

Et cætera, et cætera ! Permettez-moi de vous dire que vous la voyez peut-être avec les yeux prévenus d’un bon cousin.

EDMOND.

Un cousin !... un cousin !...

VERDIER.

Car ce ne sont pas ceux d’un amoureux ?

EDMOND.

Moi ?... par exemple !...

VERDIER.

Vous n’en êtes pas amoureux ?

EDMOND.

Eh non, monsieur, mille fois non !

VERDIER.

Oh !... vous vous en défendez avec une chaleur !...

EDMOND, à part.

Comme il est curieux !

VERDIER, à part.

Comme il est discret !... à son âge, c’est étonnant.

EDMOND.

Ne puis-je rendre justice à tout ce qui distingue ma cousine sans qu’on suppose... ?

VERDIER.

Moi ?... je ne suppose rien !... je trouve tout simple que vous tentiez de l’initier à une existence à laquelle Chaubert est totalement étranger.

EDMOND.

Ah ! monsieur, elle n’est pas heureuse !... souvent je l’ai entendue soupirer.

VERDIER.

Bah !... Chaubert est la douceur même.

EDMOND.

Mais c’est un homme si prosaïque !... il ne comprend rien de ce qu’il faudrait à cette âme si bien disposée à s’ouvrir aux émotions des arts et de la poésie !... enfin... il n’est pas sympathique.

VERDIER.

Pourvu qu’il ne soit pas antipathique !... pour un mari, c’est suffisant.

EDMOND.

Non, monsieur, non !... et, tenez, M. Chaubert est votre ami ; il est devenu mon parent, et certes je n’en voudrais pas dire de mal ; mais, entre nous, c’est un...

VERDIER.

Ah ! oui... un...

EDMOND.

C’est cela !... vous m’avez parfaitement compris.

VERDIER.

Oh ! parfaitement !

À part. 

Il arrivera à la confidence.

 

 

Scène III

 

VERDIER, LAURENT, entrant par le fond, EDMOND

 

Laurent tient des papiers ; il regarde autour de lui, et se dispose à sortir.

VERDIER.

Eh bien, Laurent, que demandes-tu ?

LAURENT.

Rien !

VERDIER.

Il est laconique. 

LAURENT, avec humeur, en revenant près de Verdier.

Vous n’êtes pas M. Chaubert, peut-être ? vous n’êtes pas en affaires avec M. Buisson, le notaire du pays, peut-être ? vous n’avez pas des prés, des terres, des bois à acheter, peut-être ?... moi non plus ! Ainsi, monsieur, ce n’est pas vous que je cherche.

VERDIER.

Mais il paraît que c’est Chaubert, et je dois te dire qu’il est dans sa chambre, où il t’attend : va.

LAURENT, avec humeur.

Oui, monsieur, j’y vais... 

Revenant.

Monsieur, je suis domestique ; on me dit : Va, viens, sors, reste !... eh bien ! moi aussi, j’aurais pu en avoir des domestiques ! moi aussi, j’ai eu un notaire avec ses clercs !... moi aussi, j’ai eu douze cents livres de rentes !... Feu mon oncle Soupot... un brave homme... avait épousé une fille Trinquart, qui était pour lors ma tante... Bon !...

On sonne.

Allons !... Mais je suis domestique aujourd’hui !... je suis domestique !

Il sort par la porte à droite de l’acteur.

 

 

Scène IV

 

VERDIER, EDMOND

 

VERDIER.

Quel singulier original, que ce vieux Laurent !

EDMOND.

Vous avez entendu, monsieur ? des terres, des prés, des bois à acheter !... Comment voulez-vous qu’une âme tendre, une imagination exaltée s’arrangent d’un mari comme celui-là ?

VERDIER.

Au fait, ça ne se peut pas.

EDMOND.

Vous pensez donc comme moi, monsieur ?

VERDIER.

Tout-à-fait !... et je plains bien sincèrement cette pauvre madame Chaubert, si elle ne rencontre pas une âme... sympathique... comme vous dites.

EDMOND.

Oh ! elle en trouvera.

VERDIER.

Eh bien ! ça me fera plaisir.

EDMOND.

Vrai ?

VERDIER.

Certainement !... je m’intéresse à son bonheur.

EDMOND, à part.

Il a l’air bon diable !

VERDIER.

Je ne suis désolé que d’une chose, c’est de n’y pouvoir rien.

EDMOND.

Qui sait ?

VERDIER.

Bah !... vous pensez que je pourrais... ?

EDMOND.

Sans doute !... si vous vouliez... et si j’étais bien sûr de votre discrétion...

VERDIER, à part.

Allons donc !...

EDMOND.

Je vous ferais une confidence...

VERDIER, à part.

Je me disais aussi, ça tarde bien !...

EDMOND.

Parce que la façon dont vous me parlez, l’intérêt que vous prenez à ma cousine...

VERDIER.

C’est si naturel !

EDMOND.

D’ailleurs, je vois bien que vous m’avez deviné.

VERDIER.

Ah ! vous voyez cela ?

EDMOND.

Puis, on a un si grand besoin de parler de celle qu’on aime !

VERDIER.

Vous aimez Mme Chaubert ?

EDMOND.

Est-ce que je l’ai dit ?

VERDIER.

Apparemment, puisque je viens de l’entendre.

EDMOND.

Eh bien ! oui, monsieur, oui, c’est vrai !... je l’aime... comme un fou !

VERDIER.

Chacun aime à sa manière. Et quand cela vous a-t-il pris ?

EDMOND.

Juste au commencement des vacances : il y a aujourd’hui vingt-un jours.

VERDIER.

Diable !... cela date !... et croyez-vous qu’on vous aime ?

EDMOND.

Jugez de mon bonheur, monsieur !... j’ai tout lieu d’espérer.

VERDIER, à part.

Pauvre Chaubert !... au fait, ça ne pouvait pas lui manquer !...

Haut.

Ah ça ! jeune homme, c’est à mon tour de vous parler de prudence et de discrétion !... de discrétion surtout !... Voyons, contez-moi ça.

EDMOND, mystérieusement.

Prenez garde !

VERDIER.

Soyez tranquille !... Où en êtes-vous, hein ?

EDMOND.

N’osant parler clairement, j’ai écrit.

VERDIER.

Ah ! c’est juste, on aime beaucoup à écrire quand on sort de rhétorique.

EDMOND.

Mais je n’ai pas encore eu le courage de donner ma lettre, et sans les ouvertures bienveillantes que vous m’avez faites, je me serais caché de vous, car je me figurais d’abord que vous étiez un surveillant... et qui sait ?... un rival peut-être ?

VERDIER.

Un rival ! moi ?... oh ! la bonne plaisanterie !... Si vous me connaissiez mieux, mon cher, vous sauriez que moi, Jacques Verdier, homme de quarante-cinq ans, qui ai vécu, je suis tout-à-fait incapable de devenir amoureux.

EDMOND.

Vraiment ?...

VERDIER.

Oui, je suis retiré des affaires d’amour et autres... Que diable, il faut faire place aux jeunes gens... c’est mon système à moi, et mon plus grand plaisir est de les aider, ces pauvres enfants, de les diriger.

EDMOND.

Les diriger ?

VERDIER.

Sans doute !

Air du Piège.

J’agis comme le vieux marin
Qui survit à mainte tempête ;
Les rames pèsent à sa main,
Mais il a conserve sa tête !
Fatigues par un long travail,
Ses bras se refusent à l’œuvre...
Il prend alors le gouvernail,
Et conseille encor la manœuvre.

EDMOND.

Oh ! c’est charmant !... alors, vous allez me conseiller !... je vais vous faire lire ma lettre.

VERDIER.

Diable ! non pas !... je suis l’ami de Chaubert.

EDMOND.

Son ami ?... Parce que votre père a fait sa fortune, et que vous n’avez pas le sou ? 

VERDIER, à part.

Le fait est que le vieux cancre mériterait bien...

EDMOND.

D’ailleurs, lire une lettre, ça n’engage à rien... d’autant plus qu’il n’y a pas un mot à changer à la mienne.

VERDIER.

Vous croyez ?... allons, voyons !

EDMOND, dépliant sa lettre.

Hum !... c’est assez complet, hein ?

VERDIER.

Pardieu, oui !... quatre pages !

EDMOND.

Lisez !...

VERDIER, parcourant des yeux.

J’ai pourtant des scrupules... Oh ! là, là !... un vrai discours de rhétoricien... des antithèses ! Ah ! ici je ne comprends plus... Oh ! mais, mauvais, mauvais !... pitoyable !

EDMOND.

Comment ? comment ?...

VERDIER.

Vous n’y entendez rien... Dans quel collège avez-vous été élevé ?

EDMOND.

À Stanislas.

VERDIER.

Les études n’y sont pas fortes.

EDMOND.

Qu’y manque-t-il donc à cette lettre ?

VERDIER.

Tout !... D’abord, c’est trop long... puis, c’est enflé, c’est boursouflé !

EDMOND.

Moi qui croyais si bien...

VERDIER, lui rendant sa lettre.

C’est exécrable de tous points.

EDMOND, allant s’asseoir à la table à gauche de l’acteur.

Eh bien, voyons, dictez-m’en une autre.

VERDIER.

Moi ?... y pensez-vous ?

EDMOND.

Je vous en prie.

VERDIER.

Par exemple !... jamais ! ma position est trop délicate.

EDMOND.

Mais puisque je prends tout sur moi, on ne saura pas que c’est vous !

VERDIER.

Et ma conscience, jeune homme ?... Non, voyez-vous, n’insistez pas...

Après une pause, et comme à lui-même.

Ah ! dans mon temps, quand j’écrivais de ces sortes de lettres, je m’en souviens, je commentais toujours ainsi : Minuit !...

EDMOND, assis à la table.

Tiens, on met l’heure !... je ne savais pas...

Il écrit.

« Neuf heures du matin. »

VERDIER.

« Minuit !... » Point d’exclamation.

EDMOND.

« Neuf heures du matin ! » Point d’exclamation.

VERDIER.

Je vous dis que je mettais : « Minuit ! »

EDMOND.

Mais quand il est neuf heures ?

VERDIER.

Eh bien ! après ? qu’est-ce que cela fait ? Comment ! j’aurais commencé une lettre d’amour par : Neuf heures du matin ?... Heure bourgeoise, à la quelle tout le monde se lève !... bien trouvé !... établir tout de suite qu’on a parfaitement dormi, qu’on sort de son lit frais et tranquille ?... Allons donc !... tandis que : Minuit !

EDMOND.

C’est vrai, je comprends ; c’est plus échevelé...

Il prend une autre feuille de papier et écrit.

« Minuit ! » Point d’exclamation.

VERDIER, toujours à lui-même.

« Je ne puis trouver le sommeil ; l’amour, la crainte, l’espérance, déchirent et torturent mon cœur. »

EDMOND, écrivant.

« Torturent mon cœur ! »

VERDIER.

« J’ai la fièvre ! »

EDMOND.

Mais elle me dira : Allez vous coucher.

VERDIER, levant les épaules.

« J’ai la fièvre !... si vous ne me prenez en pitié, demain je serai fou. »

EDMOND, écrivant.

« Je serai fou ! »

VERDIER.

« Je vous aime, Amélie, Virginie, Coralie ou Euphrasie, » selon le nom.

EDMOND, écrivant.

« Je vous aime, Augusta... » Elle se nomme Augustine, mais Augusta... est plus échevelé ! 

VERDIER, feignant toujours de ne pas l’écouter.

Ah ! je me rappelle !... j’ajoutais à cela un petit post-scriptum, qui n’était pas sans mérite... je crois y être encore !... « Trois heures !... » Ça fait bien, ça pose l’insomnie.

EDMOND.

Oh ! c’est admirable ! 

Il écrit.

«Trois heures ! »

VERDIER.

« Le repos me fuit... je ne puis me soustraire à l’image de vos charmes... de funestes projets roulent dans ma tête... demain mon sommeil sera plus calme... éternel peut-être !... »

EDMOND.

C’est divin !... Allons, bon ! voilà un pâté sur vos charmes... juste !

VERDIER, jouant la surprise.

Comment ! vous écriviez ?... mois c’est une trahison !

EDMOND.

Ne dictiez-vous pas ?

VERDIER.

Moi ?... non, certainement !... je rappelais mes souvenirs... Donnez-moi cette lettre.

EDMOND, se levant après avoir plié sa lettre.

Vous rendre un pareil chef-d’œuvre ?... ah ! bien oui !... Maintenant, le difficile est de la faire parvenir adroitement.

VERDIER.

Oh ! je ne vous donnerai pas de conseils... on pourrait croire que je suis votre complice.

EDMOND.

Je ne vous en demande pas, je trouverai bien un moyen... 

Il cherche.

Dans ce vase... non, c’est trop en vue... Où diable ?...

VERDIER, 
s’asseyant près de la table, à droite de l’acteur, et prenant un livre.

Ah ! un roman !

EDMOND.

Au fait, dans un livre !... l’excellente idée !... 

Il prend un livre sur la table où écrivait Chaubert.

Le parfait Jardinier !... C’est cela !

Air de la Robe et les Bottes.

Parmi Tous mon amour s’installe,
Fleurs qui formes des bouquets ravissants ;
À l’encens que la fleur exhale
L’amour vient mêler son encens :
Que ma belle, en ouvrant ce livre
Qui doit doublement la charmer...
Respire un bonheur qui fait vivre.
Puis un parfum qui fait aimer !

VERDIER, le livre à la main.

Les Souffrances du cœur !

EDMOND, le livre à la main.

De la culture des Carottes !

VERDIER, à part.

Le maladroit !... il va justement placer sa lettre dans le bréviaire du mari. 

Haut.

Les Souffrances du cœur !... Je gagerais que ce livre est la lecture favorite de Mme Chaubert.

EDMOND, vivement.

En effet, elle, le lisait hier encore... Donnez, donnez !

Il s’empare du livre que tenait Verdier, et y place la lettre.

VERDIER, à part, se levant.

Il a la bouche un peu dure, mais il sent la bride.

EDMOND, après avoir remis le livre sur la table de Mme Chaubert, à droite de l’acteur.

Voilà qui est fait !... Ah ! monsieur, que de reconnaissance !... grâce à vos bons avis...

VERDIER.

Moi ?... je ne vous en ai pas donné... vous avez agi de vous-même, je m’en lave les mains.

EDMOND.

Oui, oui, c’est convenu... Maintenant, il n’y a plus que la présence du mari qui m’inquiète.

VERDIER.

Chut ! le voici !

 

 

Scène V

 

CHAUBERT, entrant par la porte de droite, VERDIER, EDMOND

 

CHAUBERT.

Ah ! ah ! mes bons amis, encore ensemble ?... Et la connaissance est faite ?

VERDIER.

Comment donc ?... nous en sommes déjà aux confidences.

EDMOND, bas.

Silence !

CHAUBERT.

Très bien ! cela me fait plaisir ; car, ainsi que je l’avais prévu, je vais être forcé de vous quitter, peut-être pour trois ou quatre jours.

VERDIER.

Bah !

EDMOND, à part.

Quel bonheur !

CHAUBERT.

Oui, les papiers que Laurent vient de m’apporter, et une lettre de mon notaire... il y a un coin de bois à vendre aux environs de Dourdan ; c’est une excellente affaire ; puis on m’apprend en même temps que mon rez-de-chaussée est loué.

VERDIER.

Quel rez-de-chaussée ?

CHAUBERT.

Ah ! c’est juste, tu ne sais pas. Une maison que j’ai achetée le mois dernier à la ville voisine... sept croisées de face sur la place, rien que cela ! et ce matin, mon rez-de-chaussée vient d’être loué à un fruitier ! j’aime beaucoup cet état-là ; ça ne dégrade pas.

VERDIER.

Heureux mortel !... si cela continue, vous deviendrez le marquis de Carabas du pays.

CHAUBERT.

Ma femme m’a quitté pour aller au jardin, et elle ne sait pas encore...

 

 

Scène VI

 

CHAUBERT, VERDIER, EDMOND, LAURENT

 

LAURENT, à la porte du fond.

Monsieur, avez-vous préparé ce qu’il faut mettre dans la valise ?

CHAUBERT.

Oui, dans ma chambre, sur la commode : apporte tout ici ; tu feras la valise sous mes yeux, pendant que j’examinerai certain papier...

LAURENT.

Ça suffit.

Il sort par la porte à droite.

VERDIER.

Nous vous dérangeons ?

CHAUBERT.

Pardon, mes amis ! les préparatifs d’un voyage improvisé... Mais, tenez, ma femme est dans le jardin ; faites-moi le plaisir de l’aller chercher et de me l’amener, hein ?

VERDIER.

Très volontiers !

CHAUBERT.

À tout à l’heure !

EDMOND, à part, en sortant.

Quelle chance que ce départ !

 

 

Scène VII

 

CHAUBERT, puis LAURENT

 

CHAUBERT.

Je suis bien aise d’examiner cet acte avant de le donner à Verdier. Brave garçon ! il ne s’attend guère à la surprise que je lui ménage.

Il s’assied à la table à droite de l’acteur, et tire un papier de sa poche.

LAURENT, entrant avec la valise et tout ce qu’elle doit contenir.

Voilà, monsieur.

CHAUBERT.

Bien, Laurent, dépêche-toi ! je pars dans un quart d’heure.

LAURENT, faisant la valise sur la table de gauche.

Je ne peux pas aller plus vite !... faut le temps.

CHAUBERT.

Oh ! oh ! tu grognes !... Il est vrai que tu as le caractère égal, toi !... toujours de mauvaise humeur.

LAURENT.

Pourquoi pas ?... parce que je suis domestique ? si j’ai mes chagrins ?... pourvu que je fasse votre valise ?...

CHAUBERT.

Oui ; mais entendre perpétuellement grogner, ça devient ennuyeux, à la fin.

LAURENT.

Je suis comme ça, moi ! j’ai eu des revers !... pourvu que je fasse votre valise ?...

CHAUBERT.

Je te passe bien des choses, parce que tu es un vieux serviteur, que tu m’es attaché, dévoué... prends garde, pourtant.

LAURENT.

Pourvu que je fasse votre valise...

CHAUBERT.

Allons, tais-toi !

LAURENT, à lui-même.

C’est ça ! tais-toi !... parce que je suis son domestique.

CHAUBERT.

As-tu fini ?

LAURENT.

Non.

CHAUBERT.

Lambin !

LAURENT.

Lambin !... c’est vous qui me faites causer !... Est-ce que vous emportez toutes ces chemises-là ?

CHAUBERT.

Oui.

LAURENT.

Une, deux, trois chemises pour quatre jours !  

À part.

Quel faste ! Il fut un temps où moi aussi, j’aurais pu... 

Haut.

Faut-il mettre ça aussi ?

CHAUBERT.

Eh ! sans doute.

LAURENT.

Cinq mouchoirs pour quatre jours ! j’ai été riche, j’ai été enrhumé ; mais jamais...

CHAUBERT.

Tu sais bien que je prends du tabac, une once par jour.

LAURENT, à part.

Une once !... affiche-t-il son opulence ! 

Haut. 

Allons, maintenant, les faux cols !

CHAUBERT, à lui-même.

Cet acte me paraît très bien rédigé.

LAURENT.

Des cravates, des bas, des gilets et des bottes ! Moi aussi, j’aurais pu en avoir, et des plus grandes, et à l’écuyère, et vernies ! des bottes... mais j’ai eu des revers !

CHAUBERT.

Qu’est-ce que tu marmotes là entre tes dents ?

LAURENT.

Je peux bien penser à mes malheurs, peut-être ?

CHAUBERT.

Que veux-tu ? il faut se consoler.

LAURENT.

Se consoler ? 

S’approchant de Chaubert.

Mais figurez-vous donc, monsieur, que moi qui vous parle, j’ai eu douze cents francs de rentes et un jardin ! Feu mon oncle Soupot, un brave homme, avait épousé une fille Trinquait, qui était pour lors ma tante... bon !

CHAUBERT.

Eh ! tu m’as déjà conté cette histoire-là vingt fois... que veux-tu que j’y fasse ? La valise est-elle prête ?

LAURENT.

Oui, monsieur... Le ménage Soupot n’avait pas de géniture...

CHAUBERT.

Ah ! va-t’en au diable, avec ton ménage Soupot ! J’entends ma femme qui revient avec Edmond et Verdier ; va faire atteler le cabriolet.

LAURENT, s’en allant par le fond.

Atteler, atteler !... va donc, domestique, va !

CHAUBERT.

En vérité, il est insupportable.

 

 

Scène VIII

 

VERDIER, CHAUBERT, MADAME CHAUBERT, EDMOND

 

CHAUBERT.

Arrivez, mes amis, arrivez ! je vous attendais pour vous faire mes adieux.

MADAME CHAUBERT.

Comment ?

EDMOND, à part.

Quelle espérance !

CHAUBERT.

Eh bien ! est-ce qu’il ne te l’ont pas dit, ma chère Augustine ? Des affaires me forcent à m’éloigner ; on met le cheval au cabriolet.

MADAME CHAUBERT.

Partir si vite !

CHAUBERT.

Oh ! je serai de retour mardi ou mercredi au plus tard.

MADAME CHAUBERT.

Tous en aller au moment où, grâce à la présence de ces messieurs, notre vie allait être si agréable ici ! Ne pas assister aux délicieuses lectures que nous venons de projeter ! Savez-vous qu’il était question de lire ce matin un poème de lord Byron ?

CHAUBERT.

Ah ! lord Byron ? à propos, Augustine, mon rez-de-chaussée est loué ; je viens d’en recevoir la nouvelle ; il est loué à un fruitier.

VERDIER, à part.

L’à-propos est heureux.

MADAME CHAUBERT.

Je vous en fais mon compliment.

CHAUBERT.

En parlant de fruitier, je songe qu’il faudra que je m’arrête en route chez le père Madou ; il a des melons superbes ; j’en prendrai un pour la graine.

MADAME CHAUBERT.

Mon cousin Edmond m’avait promis de m’apprendre la romance de Ginevra.

CHAUBERT.

Très bien !... C’est vrai, ça, je ne sais pas comment s’y prend ce vieux père Madou...

MADAME CHAUBERT.

Mon ami !...

CHAUBERT.

Tous ses melons sont bons, et les miens ne mûrissent pas.

LAURENT, entrant par le fond.

Monsieur, il est attelé, votre cabriolet.

CHAUBERT.

C’est bon ! À revoir donc, ma chère Augustine ! amuse-toi bien pendant mon absence ; chante les romances de lord Byron, lis les poèmes de Ginevra... Ah ! j’oubliais : il y a une vache qui boite, la noire, tu sais ? fais-y attention et recommande-la au vétérinaire. Laurent, porte ma valise.

Laurent sort avec la valise.

VERDIER.

Nous allons vous conduire jusqu’à votre cabriolet.

CHAUBERT.

Edmond et ma femme, oui ; mais pas toi, Verdier.

VERDIER.

Pourquoi cela ?

CHAUBERT, le tirant à part.

Écoute ! Voici un papier que je veux que tu lises à tête reposée.

VERDIER.

Tout de suite.

CHAUBERT, à demi-voix.

Non, non, quand je vais être sorti. Puis, à midi, tu passeras chez M. Buisson, le notaire ; ne l’oublie pas.

VERDIER, de même.

Quelque commission ?

CHAUBERT, de même.

Tu verras, tu verras ! Reste ici.

MADAME CHAUBERT, à part.

Qu’a-t-il donc à lui dire tout bas ?

CHAUBERT.

Air : Valse de Robin des Bois.

Maintenant mettons-nous en route,
Séparons-nous, puisqu’il le faut :
Du chagrin qu’un départ nous coûte
Le retour nous paiera bientôt !...

À lui-même.

Je dois ma fortune à son père,
Et, quand je m’acquitte aujourd’hui,
Du plaisir que je vais lui faire
Je jouis presque autant que lui.

TOUS.

Maintenant mettons-nous en route, etc.
Maintenant mettez-vous en route, etc.

 

 

Scène IX

 

VERDIER, seul

 

Qu’est-ce donc que ce mystérieux papier ? Voyons.

Il l’ouvre et lit.

« Le soussigné Cyprien Chaubert, considérant qu’après douze ans de mariage, il n’a pas eu d’enfant, et regardant le sieur Jacques Verdier comme un ami sincère et dévoué, veut, par le présent acte, reconnaître dans sa personne les services signalés qu’il reçut autrefois de son père. C’est pourquoi il déclare lui faire don en toute propriété d’une maison à lui appartenant, sise à Paris, rue de Provence, N° 24. »  

Parlé.

La maison où je suis né ! 

Lisant.

« Cette maison est d’un rapport de neuf mille deux cents francs nets d’impôts. Le sus nommé Jacques Verdier entrera en possession de ladite propriété du vivant du donateur. Signé Cyprien Chaubert. » Ai-je bien lu ? une donation de cette importance à moi ! neuf mille deux cents livres de rentes ! excellent Chaubert ! Quelle délicatesse ! me donner la maison qui jadis appartenait à mon père, où il fut accueilli, protégé ! Ah ! c’est très beau ! et moi qui tout à l’heure donnais des leçons à ce jeune collégien ! allons, allons, c’est abominable ! Chaubert n’est peut-être pas encore en route ; il faut que je le remercie.

 

 

Scène X

 

LAURENT, VERDIER

 

VERDIER.

C’est toi, Laurent ? Ton maître est-il parti ?

LAURENT.

Oui, monsieur.

VERDIER.

Ah ! je le remercierai à son retour.

LAURENT, à lui-même.

Et dire que je serai toujours domestique !

VERDIER.

N’oublions pas qu’à midi je suis attendu chez le notaire, oui, pour signer l’acte d’acceptation... Pardieu, je n’y manquerai pas !... Laurent, tu me selleras un cheval.

LAURENT.

Seller un cheval !

VERDIER.

Eh bien ! n’est-ce pas toi que cela regarde ?

LAURENT.

Oui, seller des chevaux, atteler des cabriolets, quand je devrais, moi, rouler en carrosse !

VERDIER.

Bah !

LAURENT.

Dedans, monsieur !... dedans !...

VERDIER.

Comment cela ?...

LAURENT.

Figurez-vous, monsieur, que, moi qui vous parle, j’ai eu douze cents livres de rentes et un jardin.

VERDIER.

En vérité ?

LAURENT.

Feu mon oncle Soupot, un brave homme, avait épousé une fille Trinquart, qu’était pour lors ma tante... bon !... Le ménage Soupot n’avait pas de géniture... bon !... alors, feu mon oncle Soupot, un brave homme, voyant qu’il n’avait pas d’enfants, et désespérant d’en avoir, vu son âge avancé, me fit donation pour toute ma vie, par devant notaire, d’une rente de douze cents francs et d’un jardin.

VERDIER.

Oh ! oh !... 

À part.

Ah çà ! mais cette histoire ressemble à la mienne.

LAURENT.

Pour lors, je peux dire que je fus très heureux !... Je n’avais rien à faire, je péchais des goujons à la ligne toute la journée... je dressais des caniche s à se tenir debout avec un chapeau sur le coin de l’oreille et une pipe à la bouche, parce qu’enfin il faut qu’un homme s’occupe !... et puis je faisais du bien dans mon département !... je détruisais les hannetons, monsieur !... j’écrasais les chenilles, monsieur !... je faisais la guerre aux taupes, monsieur !... et une infinité de bienfaits... qu’on me bénissait à deux lieues à la ronde, monsieur !... Ce bonheur-là dura vingt-sept mois !... mais voilà que tout-à-coup la femme de mon oncle Soupot... Oh ! c’est une infamie !

VERDIER.

Quoi donc ?

LAURENT.

Certainement, je ne veux pas cancaner sur le compte de ma tante ; mais il rodait toujours un tas de garçons autour d’elle.

VERDIER.

Ah !

LAURENT.

Et, bien sûr, ce n’est pas mon oncle Soupot qui aurait commis une pareille indélicatesse !

Air : Puisqu’il le faut, j’obéis, frère. (Renaudin.)

Il était d’un’ probité rare,
Il était goutteux et perclus ;
Il jouissait d’un gros catarrhe,
Et d’un grand nombre de vertus ;
Il était bon, franc, charitable,
Mais fort peu taillé pour l’amour...
Jugez donc s’il était capable
De me jouer un pareil tour.

VERDIER.

Quel tour ?

LAURENT.

Pauvre vieux !... il était trop brave pour ça !...

VERDIER.

Je ne comprends pas !...

LAURENT.

Vous ne comprenez pas comment je fus ruiné !

VERDIER.

Non.

LAURENT.

À cause de ce gredin d’article.

VERDIER.

Quel article ?

LAURENT.

Du Code civil !

VERDIER.

Bah !...

LAURENT.

On ne me paya plus ma rente, je fus mis à la porte de mon jardin !... Et ils appellent ça le Code civil ? Quelle amère ironie !... Mais j’ai plaidé.

VERDIER.

Et tu as gagné ?

LAURENT.

J’ai perdu !... toujours à cause de ce gueux d’article.

VERDIER.

Encore une fois, quel article ?

LAURENT.

Comment ?... je ne vous ai pas dit ?... C’est l’article 960 !... un voleur, un gueux, un intrigant, qui n’a que trois lignes, et qui m’a escroqué douze cents francs de rentes et un jardin.

VERDIER.

Qu’est-ce qu’il dit donc cet article ?

LAURENT.

Des bêtises comme tous les autres !... Il dit que les donations sont révocables par survenance d’héritiers en ligne directe.

VERDIER.

Ah !... ah !... Et tu es sûr ?... bien sûr ?...

LAURENT.

Il me coûte assez cher, le gredin !... Je le porte toujours sur moi... Tenez, écoutez ça : 

Il a tiré un Code de sa poche et lit.

« Toutes donations entre vifs faites par personnes qui n’avaient point d’enfants ou descendants actuellement vivants dans le temps de la donation... » 

Parlé.

Vous comprenez ?

VERDIER.

Très bien !... Continue...

LAURENT, lisant.

« Demeureront révoquées de plein droit par la  survenance d’un enfant légitime du donateur. »

Parlé.

Hein ? Qu’est-ce que vous dites de ça ?

VERDIER, se promenant avec agitation.

Diable ! diable ! diable !

LAURENT, le poursuivant, son Code à la main.

Ça peut-il être un brave homme qui a écrit cet article-là ?

VERDIER, à lui-même.

Sarpebleu !... attention !...

LAURENT, le suivant.

N’est-ce pas une horreur ?

VERDIER, à lui-même, et marchant.

Ah ! M. Édouard !... Ah ! Mme Chaubert !...

LAURENT, le suivant.

Ce qui est donné est donné : voilà mon opinion à moi !

VERDIER, à lui-même.

Il faut empêcher... Mais comment ?... D’abord, rappelons le mari !... c’est fort ridicule de s’éloigner quand on a soixante ans, une femme jeune et un petit cousin.

Il se place à la table à gauche de l’acteur, et écrit.

LAURENT.

Une supposition, monsieur !... Vous me donnez cent sous... c’est votre idée.

VERDIER, écrivant.

En recevant ce billet, il reviendra, j’en suis sûr. 

LAURENT, à part.

Qu’est-ce qu’il écrit là ?... 

Haut.

Une supposition donc, monsieur !... vous me donnez cent sous... c’est votre idée... 

VERDIER, se levant après avoir cacheté son billet.

Oui, Laurent, oui, les voilà.

Il lui donne cent sous.

LAURENT.

Ah ! vraiment ?... c’est pour moi ?...

VERDIER.

Sans doute.

LAURENT.

Ah ! bon !... mais ne vous mariez pas, hein ?... pas de bêtise !...

VERDIER.

Sois tranquille, et écoute bien : Ce cheval que je t’ai dit de seller, tu vas monter dessus...

LAURENT.

Moi ?

VERDIER.

Tout de suite !... Tu courras, bride abattue, sur la route de Dourdan, tu t’arrêteras chez le père Madou, Chaubert y est peut-être encore...

LAURENT.

Oh ! c’est probable !... quand il s’agit d’examiner des melons...

VERDIER.

Tu lui remettras ce billet ; c’est très pressé.

LAURENT.

Ah ! c’est pressé !...

VERDIER.

Oui, mon ami, va, cours, dépêche-toi, je t’en prie.

LAURENT.

J’y vais, monsieur, j’y vais... mais convenez que ma tante Soupot et l’article 960...

VERDIER.

C’est bon, c’est bon !... Va donc, Laurent ; il n’y a pas une minute à perdre.

LAURENT.

Gredin de 960 !... je me souviendrai de ce numéro-là.

Il replace violemment son Code dans sa poche, et sort par le fond.

 

 

Scène XI

 

VERDIER, seul

 

Et moi aussi, je m’en souviendrai !... Quel heureux à propos que cette confidence de Laurent !... Pardieu, me voilà bien, moi, avec ma maison hypothéquée sur la vertu de Mme Chaubert !... Diable d’article !... Voyez ce que c’est pourtant que de ne pas faire son droit !... Oh ! qu’on a bien raison d’exiger cette étude-là maintenant !... Je ne me doutais pas de ce qui pouvait m’arriver... et je dictais des lettres à ce petit monsieur !... Oh ! fi ! c’est indigne !... Allons, allons, il faut réparer le mal que j’ai fait... et d’abord supprimons la correspondance !... 

Il ouvre le livre et en retire la lettre, qu’il met dans sa poche.

Abominable article !... À présent, l’œil et l’oreille au guet !... contrecarrons notre jeune amoureux !... Heureusement Chaubert va revenir ; je lui mettrai la puce à l’oreille, et à nous deux il y aura bien du malheur si... Ah ! ah ! j’aperçois mon spoliateur en herbe.

 

 

Scène XII


EDMOND, VERDIER

 

EDMOND.

C’est vous, monsieur Verdier ?... que je suis aise de vous trouver !

VERDIER.

Et moi aussi, mon jeune ami, je suis charmé quand je vous tiens là, près de moi.

EDMOND.

Vous êtes bien bon.

VERDIER.

Non, vrai, ça me tranquillise, ça me calme.

EDMOND.

Ça vous calme ?

VERDIER.

Oui... l’aspect de la jeunesse... vous comprenez ?

EDMOND.

Pas trop !... mais c’est égal ; vous serez content de moi, allez !

VERDIER.

Bah !... comment cela ?

EDMOND.

Oh ! votre élève a déjà joliment profité de vos leçons.

VERDIER.

Hein ? qu’est-ce que vous dites ?

EDMOND.

Je dis que je n’ai plus besoin de la lettre que vous m’avez dictée tantôt.

VERDIER.

Ah ! ça se trouve bien.

EDMOND, avec joie.

Je me suis lancé, monsieur Verdier ! je me suis lancé !

VERDIER.

Que diable !... expliquez-vous donc !

EDMOND.

Vous ne devinez pas ?... Enflammé par vos conseils, j’ai compris que ma timidité était de la niaiserie, et j’ai pris mon courage à deux mains : lorsque M. Chaubert a été parti, j’étais seul avec ma cousine...

VERDIER, à part.

Ah ! mon Dieu !... 

Haut.

Eh bien ?...

EDMOND.

Je me rappelais toutes les expressions de cette lettre si brûlante, et, ma foi, en risquant la déclaration...

VERDIER.

Plaît-il ?

EDMOND.

J’y ai intercalé tout ce que vous m’aviez dicté : l’insomnie... le repos éternel... ça a fait un fier effet, allez !... parce que la pantomime ajoutait encore.

VERDIER.

La pantomime ?...vous avez hasardé la pantomime ?

EDMOND.

Certainement !... je me suis jeté à ses genoux.

VERDIER.

Oh !...

EDMOND.

Je lui ai pris la main...

VERDIER.

Oh !

EDMOND.

Je l’ai portée à mes lèvres avec transport.

VERDIER.

Et Mme Chaubert ne s’est pas fâchée ?

EDMOND.

Oh ! si fait, un peu... pour la forme ; mais elle était émue, troublée !... ça va bien, monsieur Verdier, ça va bien !

VERDIER, à part.

Ça va mal ! ça va mal !

EDMOND.

Dans son trouble, elle m’a quitté en me disant qu’elle nous rejoindrait tous deux dans ce salon... Oh ! nos âmes sont sympathiques, monsieur ; elles sont sympathiques ! j’en suis sûr à présent.

VERDIER, à part.

Que le diable emporte la sympathie !

EDMOND.

Si vous voulez achever votre ouvrage ; si vous consentez à m’aider un peu quand elle va être là...

VERDIER.

Vous aider ?... pardieu, oui, je vous aiderai ! comptez-y.

EDMOND.

Mon triomphe ne peut tarder à être complet.

VERDIER, à part.

Je vais joliment l’arranger, ton triomphe !

EDMOND.

Mais il ne faudra pas rester trop longtemps.

VERDIER.

Ah ! oui ?

EDMOND.

C’est elle, monsieur Verdier, c’est elle !... Quand je vous ferai signe, vous vous en irez, n’est-ce pas ? vous nous laisserez seuls ?

VERDIER.

Comment donc ?... je n’aurai garde d’y manquer.

 

 

Scène XIII

 

EDMOND, VERDIER, MADAME CHAUBERT

 

VERDIER, allant au-devant d’elle.

C’est vous, madame ?... que vous êtes bonne de nous accorder quelques instants ! M. Edmond m’avait fait espérer ce bonheur.

MADAME CHAUBERT.

Et vous y comptiez sans doute ?... Comme maîtresse de maison, mon devoir n’est-il pas de ne point abandonner mes hôtes, et ce devoir n’est-il pas un plaisir ?

EDMOND, bas, à Verdier.

Vous entendez ?... un plaisir !... c’est pour moi qu’elle dit cela.

VERDIER, à part.

J’en ai peur.

MADAME CHAUBERT.

Aussi, j’ai pris mon ouvrage, et je vais travailler en causant avec vous.

VERDIER.

Quelle aimable attention !... Et peut-on voir cet ouvrage ?

MADAME CHAUBERT, s’asseyant à gauche de l’acteur et se disposant à broder.

Rien de plus simple !... un bonnet grec que je brode pour mon mari.

VERDIER.

Un bonnet grec ?... coiffure agréable et commode ! En vérité, madame, je vous admire !... est-il rien de plus touchant que les soins réciproques inspirés par l’amour conjugal ? 

EDMOND, à part.

Farceur !

MADAME CHAUBERT, brodant.

Monsieur Verdier !...

VERDIER.

Oui, le spectacle qui frappe mes yeux, depuis que j’ai le bonheur d’être votre hôte, a pour moi un charme indicible !... Voir une jeune et jolie femme ne s’occuper que de son mari, qui, de son coté, ne songe qu’à elle, ne chérit qu’elle...

EDMOND, bas, à Verdier.

Dites donc !... qu’est-ce que c’est que ça ?

VERDIER, bas.

Silence !... ça entre dans mon plan.

MADAME CHAUBERT, à part.

Que veut-il dire ?... soupçonnerait-il les folies de ce pauvre Edmond ?

VERDIER.

C’est là une chose vraiment sainte, vraiment respectable, et que des cœurs égoïstes et corrompus peuvent seuls méconnaître !... n’est-il pas vrai, madame ?

MADAME CHAUBERT.

Certainement, monsieur !... mais je ne comprends pas...

EDMOND, à part.

Ni moi non plus.

VERDIER, à Mme Chaubert.

Non sans doute !... vous ne comprenez pas qu’il y ait des femmes assez ennemies de leur bonheur et du bonheur de ceux qui les entourent pour compromettre toutes ces joies de la famille, tout ce calme de l’intérieur, pour un regard, un mot, un sourire de quelques jeunes éventés qui se font du déshonneur des femmes et de la honte des maris un agréable passe-temps.

MADAME CHAUBERT.

Mais, monsieur Verdier...

EDMOND, à part.

Je n’y suis plus du tout !

VERDIER.

Eh ! mon Dieu ! cela se voit tous les jours.

Air : Vaudeville de Préville et Taconnet.

D’un séducteur écoutant les propos,
Quand du devoir vous désertez la route,
D’un jour d’oubli si vous voyiez les maux,
Femmes, à cet aspect, vous frémiriez sans doute !
Pour le bonheur de vos maris,
Vous seriez toutes des Lucrèces,
Si, comme moi, vous connaissiez le prix
Que peut coûter une de vos faiblesses.

À part, s’essuyant le front.

C’est horriblement fatigant de faire de la morale !... maudit article !...

EDMOND, bas, à Verdier.

Ah çà ! êtes-vous fou ?

MADAME CHAUBERT, à part.

Mon mari serait-il jaloux ?...L’aurait-il chargé de m’épier, de me sermonner ?

EDMOND.

Certes, monsieur Verdier, vous prêchez à merveille, et vous ne feriez pas mieux quand vous prétendriez au prix Monthyon ; mais lors qu’un sentiment irrésistible s’empare d’une âme passionnée, et qu’une âme sympathique lui répond...

VERDIER.

Ah ! oui, passionnée, sympathique !... nous y voilà !... Avant de s’enflammer, monsieur le cœur...

EDMOND.

Le cœur s’informe-t-il des obstacles ?

VERDIER.

Le cœur a tort de ne pas s’en informer, monsieur !... parce que les conséquences... oh ! oh !... outre la vertu, dont les lois sont immuables et sacrées, il y a le Code ! voyez-vous !

EDMOND.

Le Code ?...

VERDIER.

Oui, jeune homme, le Code !... que vous n’avez pas encore lu, mais que vous étudierez bientôt, et vous y verrez des articles !...

MADAME CHAUBERT, à part.

Ah ! plus de doute !... c’est un surveillant !

EDMOND, bas, à Verdier.

Il est temps de vous en aller !

VERDIER, sans l’écouter.

Air de Mazaniello.

Trop heureux Chaubert ! son ménage
Nous rappelle ici l’âge d’or !
Présent, on l’aime... et, s’il voyage,
C’est de lui qu’on s’occupe encor !...
En s’éloignant, sa sauvegarde
Est dans un cœur qui le chérit !...

EDMOND, tirant le pan de son habit.

Ah çà ! dites donc !...

VERDIER, bas.

Prenez garde...
Vous déchirerez mon habit.

MADAME CHAUBERT, à part.

Monsieur Verdier accepter un pareil rôle !...

EDMOND, bas, à Verdier.

Vous ne voulez donc pas m’écouter ?

VERDIER, bas.

J’entends bien ; mais je ne peux pas m’en aller comme ça... Il faut un prétexte.

EDMOND, bas.

Oui ?... Eh bien ! laissez-moi faire... 

Haut, en passant entre Verdier et Mme Chaubert.

Ma chère cousine, M. Verdier ne pense pas qu’il y a deux grandes lieues d’ici chez Mme Duverney !

VERDIER.

Hein ?...

MADAME CHAUBERT.

Comment ?

EDMOND, à Mme Chaubert.

Ne vous rappelez-vous plus ce qu’il nous a annoncé tantôt ?

Même air.

Monsieur Verdier, chère cousine,
De vous n’ose pas s’éloigner ;
Et pourtant chez votre voisine
Il a promis d’aller dîner :
On l’attend ; il est mal qu’il tarde,
La politesse l’interdit.

VERDIER, bas.

Ah ça ! dites donc !

EDMOND, bas.

Prenez garde !
Vous déchirerez mon habit.

VERDIER, à part.

Le petit scélérat !

MADAME CHAUBERT, se levant et passant entre Edmond et Verdier.

Ah ! monsieur Verdier, pas de cérémonie... Et puisque Mme Duverney compte sur vous...

VERDIER.

Permettez, madame, permettez...

EDMOND.

Eh bien ! oui, ma cousine vous permet de la quitter.

VERDIER.

Mais moi, je sais trop ce que je dois à madame, ce que je me dois à moi-même, pour l’abandonner ainsi en l’absence de son époux.

MADAME CHAUBERT, à part.

C’est bien cela !... Oh ! il faut que je m’en explique avec lui à l’instant même.

Haut.

Monsieur Verdier ?...

VERDIER.

Madame ?...

EDMOND, à part.

Bon !... Il l’ennuie aussi ; elle va le congédier.

MADAME CHAUBERT.

Dès que vous voulez bien me consacrer votre journée, et que vous renoncez à vos projets, à cause de moi, je profiterai de votre complaisance pour vous demander un entretien particulier.

VERDIER.

À moi, madame ?

EDMOND.

À lui ?...

MADAME CHAUBERT.

Oui, sans doute... Laissez-nous un instant, Edmond.

EDMOND.

Mais, ma cousine...

VERDIER.

Puisque madame vous en prie, mon cher !...

MADAME CHAUBERT.

Vous m’avez promis des vers pour mon album ; je ne les ai pas encore... Allez y rêver dans le jardin.

EDMOND.

Vous voulez ?...

VERDIER.

Allez, mon jeune ami, allez faire des vers.

MADAME CHAUBERT.

Je vous répète qu’il faut que je parle à monsieur.

EDMOND.

Du moment que vous l’ordonnez... 

À part, en sortant. 

Monsieur Verdier est-il un traître ou un imbécile ?...

 

 

Scène XIV

 

VERDIER, MADAME CHAUBERT

 

MADAME CHAUBERT.

Nous voilà seuls, monsieur Verdier ; j’espère que vous voudrez bien m’expliquer votre conduite.

VERDIER.

Ma conduite ?

MADAME CHAUBERT.

Et vos discours surtout.

VERDIER.

Mais, madame...

MADAME CHAUBERT.

Au reste, ils étaient assez clairs pour que je les aie compris.

VERDIER.

Alors...

MADAME CHAUBERT.

Oui ; mais c’est sur le sentiment ou le motif qui les a dictés que je tiens à avoir avec vous une explication prompte et décisive... Combien mon mari vous donne-t-il, monsieur, pour m’épier et me faire de la morale ?

VERDIER.

Votre mari ?

MADAME CHAUBERT.

Voilà donc la cause de ce colloque mystérieux que vous aviez ensemble au moment de son départ !... Il vous donnait votre consigne !...

VERDIER.

Quelle idée ! Pourquoi supposer que M. Chaubert, qui jamais ne s’est montré jaloux...

MADAME CHAUBERT.

Non, sans doute ; mais ne se trouve-t-il pas quelquefois dans le monde de ces bons amis qui se font un malin plaisir de souffler des inquiétudes et des soupçons au cœur d’un époux jusque là confiant et calme ?... Je n’ai pas trente ans, et M. Chaubert a le double de mon âge... un jeune parent vit depuis quelque temps auprès de moi... De là, des pensées injurieuses, des discours offensants, des pièges tendus à une affection bien naturelle, un voyage improvisé !... Mais qu’on y prenne garde !... Vous remplissez un vilain rôle, et M. Chaubert joue un mauvais jeu !

VERDIER.

Comment ?

MADAME CHAUBERT.

Oui, monsieur... En me montrant qu’on se défie de moi, ne peut-on faire naître des pensées que peut-être je n’aurais jamais eues ?

Air : Un homme pour faire un tableau.

Loin des douces émotions
Qui troublent une jeune femme,
Au tumulte des passions
L’ignorance enlevait mon âme :
Le ciel, dit-on, pour les amours
Nous fit un cœur sensible et tendre ?...
J’aurais pu l’ignorer toujours ;
On veut me forcer à l’apprendre.

VERDIER.

Mais pas du tout, madame !

MADAME CHAUBERT.

Pardonnez-moi, monsieur... Ève ne songea à l’arbre de la science que lorsqu’il lui fut défendu d’y songer, et nous sommes toutes des filles d’Ève, monsieur Verdier.

VERDIER.

Ah ! mon Dieu !... mais cela ressemble à une menace.

MADAME CHAUBERT.

C’est possible.

VERDIER, à part.

Eh bien ! j’ai joliment réussi, moi, avec ma morale !

MADAME CHAUBERT.

Edmond est aimable, spirituel, tendre... Je n’y faisais pas grande attention ; mais vous me forcez de le remarquer... C’est une obligation que vous aura M. Chaubert.

VERDIER, étourdiment.

Eh ! madame, il ne s’agit pas de Chaubert.

MADAME CHAUBERT, étonnée.

Plaît-il ?

VERDIER, se reprenant.

C’est-à-dire, si fait, c’est bien de lui qu’il s’agit d’abord ; mais ensuite...

MADAME CHAUBERT.

Êtes-vous fou, monsieur Verdier ?

VERDIER.

Ma foi, il y a de quoi le devenir... Je veux dire, madame, que Chaubert n’est pour rien dans tout cela... qu’il est plein de confiance et de sécurité... qu’il ne m’a pas donné la moindre mission.

MADAME CHAUBERT.

Mais alors, monsieur, de quel droit, pour quel motif... ?

VERDIER.

Ah ! pour quel motif ?... Je sais bien que vous ne pouvez pas deviner...

MADAME CHAUBERT.

À moins d’imaginer qu’un sentiment de jalousie pour votre propre compte...

VERDIER, vivement.

Hein ?... vous dites ?... la jalousie ?...

À part.

Eh ! mais, pourquoi pas ?

MADAME CHAUBERT.

Ce n’est guère présumable.

VERDIER, à part.

Pardieu !... excellent moyen d’opérer une diversion !... 

Haut.

D’où vient donc, madame, que cela ne serait pas présumable !

MADAME CHAUBERT.

Parce que la jalousie suppose un autre sentiment...

VERDIER.

L’amour ?... Eh bien ! qu’aurait-il d’extraordinaire ?

MADAME CHAUBERT.

De l’amour ?... vous, pour moi !...

VERDIER, vivement.

Oui, de l’amour !... Vous, pour moi... c’est-à-dire, non, moi pour vous !... Je vous aime, madame !...

MADAME CHAUBERT.

Mais c’est incroyable !

VERDIER, avec une chaleur affectée.

Je vous aime !... Votre aspect a bouleversé ma raison... En vous voyant, j’ai retrouvé dans mon cœur des facultés aimantes que je croyais pour jamais éteintes... Hélas ! elles n’étaient qu’endormies !... Vous les avez réveillées !... J’ai combattu, j’ai lutté, madame ; car Chaubert est mon ami... Je lui dois de la reconnaissance... De là, ces discours qui vous ont étonnée... Je voulais vous donner des armes contre moi-même, tout en disputant votre cœur à l’amour de ce jeune homme... Mais vous me soupçonnez de jouer un rôle indigne de moi !... Je cesse de me contraindre, et, comme Oreste,

Je m’abandonne enfin au crime en criminel.

MADAME CHAUBERT.

Est-il possible ?...

VERDIER, à part.

L’amour est encore plus fatigant que la morale... Scélérat d’article !

MADAME CHAUBERT.

Quoi ! monsieur Verdier, vous dont l’esprit est si positif, dont les discours railleurs annoncent une âme si désenchantée...

VERDIER, avec une chaleur affectée.

De la neige, madame, de la neige que je jette sur un volcan !... car, songez-y bien, ce n’est point un de ces feux follets comme ceux qui ne brillent qu’un instant dans le cœur d’un jeune étourdi !... C’est une passion, une passion véritable et terrible, que celle qui me fait oublier les droits sacrés de l’amitié !... Et si jamais je pouvais croire que ce jeune homme...

MADAME CHAUBERT.

Mais non, monsieur, non !... Ce jeune homme est un enfant dont les folles idées ne m’ont pas même paru mériter ma colère ; mais vous, monsieur Verdier, c’est fort différent, et s’il était possible que cet amour dont vous me parlez fût réel...

VERDIER.

Si c’est possible ?

MADAME CHAUBERT.

J’en serais profondément affligée, car jamais je ne trahirai mes devoirs.

VERDIER, vivement.

Oh ! que vous aurez raison !

MADAME CHAUBERT, étonnée.

Plaît-il ?

VERDIER.

Je veux dire...Pardonnez-moi !... près de vous, je ne sais plus ce que je dis... 

À part.

Il est temps qu’on me tire de là... Gueux d’article !

MADAME CHAUBERT.

Il faudra donc que je renonce à vous voir ?

VERDIER.

Moi, vivre loin de vous !... 

À part.

Je serais dans de belles transes.

Haut.

Oh ! non, madame, non !... n’exigez pas... je vous en conjure à genoux !

CHAUBERT, ouvrant la porte du fond ; il porte un gros melon.

Ah ! mon Dieu !

MADAME CHAUBERT, reculant.

Mon mari !

VERDIER, à part, se relevant.

Allons donc !... j’étais au bout de mon répertoire amoureux.

 

 

Scène XV

 

CHAUBERT, VERDIER, MADAME CHAUBERT

 

CHAUBERT.

Qu’est-ce que j’ai vu là ?

VERDIER.

Arrivez, mon cher Chaubert, arrivez !... Laurent vous a donc trouvé chez le père Madou ?

CHAUBERT.

Chez le père Madou ?... oui ! 

À part.

Voilà un calme qui me pétrifie !

VERDIER.

En effet, vous portez là un melon d’une merveilleuse grosseur.

CHAUBERT, déposant son melon sur la table.

N’y touchez pas, et répondez-moi... Qu’est-ce que vous faisiez quand je suis entré ?

VERDIER.

Ce que je faisais ?... mais je causais avec madame.

CHAUBERT.

Vous causiez ?... à genoux ?

VERDIER.

Ah ! oui, c’est vrai... je crois que j’étais à genoux.

CHAUBERT.

Vous croyez ?... mais j’en suis sûr, moi !

VERDIER.

Soit, mon ami ; je ne vous démentirai pas.

CHAUBERT.

Aux genoux de ma femme ! en mon absence !... après ce que j’ai fait pour lui !... Ah çà, monsieur, vous n’avez donc pas lu le papier que je vous ai remis en partant ?

VERDIER.

Si fait, si fait !... Vous me donnez la maison où vous avez jadis été accueilli, protégé par mon père... c’est un cadeau magnifique, et je l’accepte, mon cher Chaubert, je l’accepte.

CHAUBERT.

Il l’accepte !

MADAME CHAUBERT.

Qu’entends-je ?... un pareil présent !...

CHAUBERT.

Oui, madame, oui !... mais cette donation peut être révoquée, monsieur... Il y a un article du Code...

VERDIER.

Hein !... encore un article du Code ?...

CHAUBERT.

Dont les termes sont clairs et positifs.

VERDIER, à part.

Décidément, le Code en veut à ma maison.

CHAUBERT.

« Toute donation est révocable pour cause d’ingratitude. » Et quand je déclarerai que je vous ai surpris aux pieds de ma femme, que dira le tribunal, monsieur ?

VERDIER, solennellement.

Le tribunal dira qu’au lieu d’une maison, vous devriez m’en donner deux.

CHAUBERT, stupéfait.

Ah ! bah !

MADAME CHAUBERT, à part.

Que dit-il ?

VERDIER.

Oui, deux !... et vous ne seriez pas encore quitte envers moi.

CHAUBERT.

Il est fort celui-là !

VERDIER.

J’étais aux pieds de Mme Chaubert !... Mais comment y étais-je ?... comme on serait aux pieds de la vertu, si la vertu prenait une forme humaine pour s’offrir à nos adorations !... j’étais aux pieds de Mme Chaubert !... mais pourquoi y étais-je ?... pour la remercier, au nom de l’amitié sainte, de son admirable dévouement à ses devoirs.

MADAME CHAUBERT, à part.

Où veut-il en venir ?

CHAUBERT.

Que signifie tout ce galimatias ?... Achèverez-vous, monsieur ?

VERDIER.

Votre femme est jeune, monsieur Chaubert, et vous êtes vieux !... elle est jolie, et vous n’êtes pas beau !... son cœur doit être accessible à de tendres impressions, et le vôtre est racorni par les intérêts matériels d’une vie toute positive.

CHAUBERT.

Avez-vous bientôt fini votre parallèle ?

VERDIER.

Eh bien ! les charmes dont elle est douée ont frappé de jeunes yeux... les qualités de son âme ont touché un jeune cœur !... On a osé lui adresser une déclaration !

CHAUBERT.

Oh !

MADAME CHAUBERT, à part.

Qu’entends-je ?

VERDIER.

Et elle, indulgente comme la véritable vertu, elle se confiait à moi, pour que j’arrivasse, sans scandale et sans vous tourmenter d’inutiles inquiétudes, à la délivrer des poursuites de son téméraire cousin.

CHAUBERT.

Qu’est-ce que vous dites ?

MADAME CHAUBERT, à part.

Oh ! pauvre Edmond !

VERDIER.

Voilà où nous en étions quand vous êtes entré, monsieur ; voilà pourquoi j’étais à ses pieds... j’y déposais l’hommage de mon admiration... Et vous me soupçonnez ?... moi !... ah ! fi ! vous êtes un ingrat !

CHAUBERT.

Ça se pourrait-il ?... quoi ! cet Édouard... ce scélérat sans barbe... Mais comment croire qu’un enfant...

VERDIER.

D’abord, monsieur, il n’y a plus d’enfants dans ce siècle-ci !... Puis, si vous doutez encore, tenez, lisez cette lettre qu’il écrivait à sa cousine.

MADAME CHAUBERT, à part.

Une lettre ?...

VERDIER, la regardant.

Que j’avais surprise.

CHAUBERT.

Eh ! mais, oui, c’est son écriture !

Il lit bas la lettre.

MADAME CHAUBERT, bas à Verdier.

Ah ! monsieur Verdier !... dénoncer ce jeune homme...

VERDIER, bas.

Pour nous sauver tous les deux. 

À part.

Et ma maison en même temps.

CHAUBERT, après avoir lu.

Quelle horreur que cette lettre !

VERDIER, à part.

Ai-je bien fait de la dicter !...

CHAUBERT, passant au milieu.

Ah ! ma femme !... Ah ! mon ami !... j’ai pu vous soupçonner !... Me pardonnerez-vous ?

VERDIER.

Enfin, vous nous rendez justice ?...

CHAUBERT.

Pleine et entière !... mais ce coquin d’Edmond, je ne veux pas qu’il reste chez moi un instant de plus.

VERDIER.

Très bien !

CHAUBERT.

Et jamais il n’y remettra les pieds.

VERDIER.

Encore mieux !

MADAME CHAUBERT, à part.

Malheureux jeune homme !... comme il souffrira !...

CHAUBERT.

Il va voir de quel bois je me chauffe.

VERDIER.

Non ; point d’esclandre !... un prétexte honnête pour l’envoyer finir ses vacances dans sa famille...

CHAUBERT.

Au fait, je crois que tu as raison.

 

 

Scène XVI

 

CHAUBERT, EDMOND, VERDIER, MADAME CHAUBERT

 

EDMOND.

Ma cousine, j’ai terminé, et... Ah ! monsieur Chaubert !

CHAUBERT.

Oui, mon aimable parent, moi-même !

EDMOND.

Déjà revenu ?

CHAUBERT.

C’est singulier, n’est-ce pas ?... Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que vous êtes la cause de ce prompt retour.

EDMOND.

Moi ?...

CHAUBERT.

Une lettre de votre père me prie de vous renvoyer chez lui à l’instant même ; il a le plus pressant besoin de votre présence, et dans une heure vous serez parti.

EDMOND.

Est-ce possible ?

CHAUBERT.

C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

EDMOND, à Chaubert.

Mais, monsieur, cette lettre de mon père, si subite, si imprévue, n’est sans doute qu’un prétexte, et je ne comprends pas...

CHAUBERT.

Oh ! que si fait, mon jeune ami ; vous comprenez !... Laurent va vous aider à faire vos paquets. 

Il va appeler au fond.

Laurent, Laurent !...

EDMOND, bas, à Verdier.

Je devine, monsieur... c’est à votre perfidie...

VERDIER, bas.

En amour, jeune homme, il ne faut jamais prendre de confident ; souvenez-vous de cela.

CHAUBERT, au fond.

Laurent !... Laurent !...

 

 

Scène XVII

 

CHAUBERT, EDMOND, VERDIER, MADAME CHAUBERT, LAURENT

 

LAURENT.

Me voilà, monsieur !... C’est que le clerc du notaire, qui est là, me disait que son patron n’ayant pas vu venir M. Verdier, il lui envoyait cet acte pour une signature.

CHAUBERT, prenant le papier.

Ah ! c’est ma donation.

LAURENT.

Une donation ?... Comme feu mon oncle Soupot ?...

CHAUBERT, à Verdier.

Tiens, mon ami, prends et signe l’acte d’acceptation.

VERDIER, allant signer à la table à gauche de l’acteur.

Avec plaisir.

LAURENT, bas, à Verdier.

Monsieur, monsieur, prenez garde à l’article...

VERDIER, bas, en signant.

J’y ai songé.

MADAME CHAUBERT, à part.

Ah ! M. Verdier ne profitera pas de sa ruse.

Haut. 

Mais, mon ami, notre cousin n’est pas le seul à nous quitter.

CHAUBERT.

Comment cela ?

MADAME CHAUBERT.

M. Verdier aussi retourne à Paris.

VERDIER, se levant.

Hein ?

CHAUBERT.

Bah !

MADAME CHAUBERT.

Oui, il m’avait annoncé l’obligation où il était de s’éloigner.

VERDIER.

Mais, madame...

MADAME CHAUBERT.

Oh ! l’affaire est très grave !... voulez-vous que j’en fasse juge M. Chaubert ?

VERDIER, vivement.

C’est inutile.

À part. 

Diable !... ma déclaration !...

CHAUBERT.

Quoi !... il serait vrai ?

VERDIER.

Oui, mon ami ; il faut absolument que je parte ; mais ce ne sera pas pour longtemps.

MADAME CHAUBERT.

Qui sait ?

À part.

Edmond ne souffrira pas seul.

EDMOND, à part.

Ah ! elle me venge !... et plus tard...

CHAUBERT.

C’est pourtant bien désagréable !... Du moins, nous nous reverrons.

MADAME CHAUBERT, avec intention.

Oui, oui, des amis... des parents...

VERDIER, à part.

Elle a regardé le collégien !... sarpedié, pendant que je serai loin d’elle...ah ! quelle idée !...

Haut.

Laurent, le clerc du notaire est-il encore là !

LAURENT.

Oui, monsieur, il attend que je lui porte cet acte.

VERDIER.

Eh bien, je vais lui en dicter un autre.

CHAUBERT.

Qu’est-ce que c’est ?

VERDIER.

Encore une donation, et c’est moi qui la fais !... je donne à Laurent douze cents livres de rentes.

LAURENT.

À moi ?...

CHAUBERT.

Comment ?

VERDIER, en regardant Laurent.

Et je les hypothèque sur la maison de la rue de Provence, que me donne M. Chaubert ; de sorte que si jamais la donation qu’il me fait était révoquée par une circonstance fortuite...

LAURENT, à part.

Oh ! bon !... je sais !...

VERDIER.

Celle que je fais moi-même serait de plein droit révoquée en même temps.

CHAUBERT.

Que signifie un pareil cadeau ?

VERDIER, passant au milieu.

Ce bon Laurent m’a conté ses chagrins ; je veux que ce jour soit heureux pour tout le monde.

À demi-voix.

D’ailleurs, mon ami, ne blâmez pas ce que je place aujourd’hui sur sa tête ; c’est pour sauver la vôtre.

CHAUBERT.

Comment cela ?

VERDIER.

Oui, oui, une bonne action porte bonheur ; vous verrez !

CHAUBERT.

Je ne comprends pas ; mais c’est égal : tu es le maître de disposer de ce qui t’appartient. À présent, Laurent, tu peux aller vivre de tes rentes.

LAURENT.

Du tout, monsieur, du tout !... moi, m’éloigner de vous et de madame !... par exemple !... je reste ici !...

À part.

Oh ! ma tante Soupot !...

CHAUBERT.

À la bonne heure !... eh bien ! prépare tout pour le départ de M. Edmond ; il retourne à Paris.

LAURENT.

Ah ! bon !...

Passant près d’Edmond.

Vos malles seront faites et le cabriolet attelé dans un quart d’heure. Monsieur Edmond, je vous attends ! allons !...

CHAUBERT.

Mon cher parent...

Il indique du geste qu’il faut partir.

EDMOND.

Puisqu’il le faut... adieu donc, ma cousine !

MADAME CHAUBERT.

À revoir, Edmond !... 

À part.

C’est dommage !

LAURENT, à Verdier.

Et vous, monsieur, partez-vous ?

VERDIER.

Demain !

LAURENT, à part.

D’ici la j’aurai l’œil dessus !... et s’il en approche un seul à cette heure... oh ! ma tante Soupot !...

VERDIER, à part.

Avec un pareil Argus, je peux me moquer de l’article 960.

Air du Démon de la Nuit.

Ensemble.

MADAME CHAUBERT.

Edmond s’en va, c’est grand dommage !
Mais quand on le fait renvoyer,
Du moins, par un double voyage,
Je me délivre d’un geôlier.

EDMOND.

Il faut partir, c’est grand dommage !
Mais on a beau me renvoyer,
L’instant viendra bientôt, je gage,
De mettre en défaut le geôlier.

VERDIER.

Il faut partir, c’est grand dommage !
Du moins je l’ai fait renvoyer,
Et, pour surveiller le ménage,
Ici je laisse un bon geôlier.

CHAUBERT.

Ils vont partir, c’est grand dommage !
Mais il fallait le renvoyer ;
Pourtant ma femme est bonne et sage,
Et n’a pas besoin d’un geôlier.

LAURENT.

Tous deux en route, et bon voyage !
En moi l’on peut se confier ;
De la vertu dans le ménage
Je vais m’établir le geôlier. 

PDF