L'Homme à bonne fortune (Michel BARON)

Comédie en cinq actes, en prose.

Représentée pour la première fois, le 18 décembre 1686.

 

Personnages

 

LUCINDE, amante de Moncade

MONCADE, amant de Léonor

LÉONOR, sœur d’Éraste

ARAMINTE, amante de Moncade

CIDALISE, amante de Moncade

ÉRASTE, amant de Lucinde

MARTON, suivante de Lucinde

PASQUIN, valet de Moncade

ERGASTE, homme aposté

LE PETIT CHEVALIER

LE LAQUAIS de Lucinde

LES LAQUAIS d’Araminte

LE LAQUAIS de Cidalise

LE LAQUAIS de Moncade

 

La scène est à Paris, dans la maison de Lucinde.

 

 

À TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT PRINCE MONSEIGNEUR CHARLES DE LENOS,

DUC DE RICHEMONT, DE LENOS, ET D’AUBIGNY,
COMTE DE MARCH ET DARNLY, BARON DE SETTRINGTON ET METHUEN, ET CHEVALIER DU TRÈS NOBLE ORDRE DE LA JARRETIÈRE

 

 

 

Monseigneur,

Ne serait-ce point ici la première comédie que l’on eût dédiée à Votre Altesse ? Plût au Ciel que vous fussiez aussi neuf à recevoir une dédicace que je le suis à la faire, je ne serais pas au moins le seul embarrassé. Mais que dis-je, les princes, et les princes de votre rang, même avant que de naître, reçoivent des vœux et des offrandes, on les y accoutume dès le berceau, et lorsqu’ils se montrent faits comme vous l’êtes, chacun s’empresse à leur marquer son zèle, et le don d’une comédie ne saurait embarrasser celui qui reçoit les cœurs de tous ceux qui le voient. Le mien, Monseigneur, se sera perdu dans la foule, et je vous proteste que cette comédie ne suit que de bien loin l’offrande que je vous en ai faite. Je ne vous parle ici, Monseigneur, que de la pure inclination qui m’a engagé à vous présenter L’Homme à bonne fortune : Je ne cherche pas même à vous marquer avec quels respects, quelles soumissions je l’entreprends ; ce sont, je pense, des paroles assez inutiles : on sait assez qu’on n’en manqua jamais à vos pareils ; mais on est libre de donner ou de refuser son cœur à qui que ce soit. Grâce au zèle qui m’emporte, voilà tantôt mon épître finie ; mais je me trompe, je n’ai point parlé, ce me semble, de tout ce qui vous environne, de cette bonté, de cette douceur qui vous accompagnent ; de cette facilité que vous laissez à vous approcher : vertu rare chez les princes, et qu’ils devraient préférer à toute autre. Je n’ai point parlé non plus de l’auguste sang dont vous sortez. Ah, Monseigneur, de quoi vous fais-je souvenir ! Il vaut bien mieux me taire, que de vous arracher des larmes, aussi bien ne vois-je pas qu’il soit question de tout cela dans une épître dédicatoire ; la plus courte est la meilleure, et la plus longue ne le serait pas assez pour étendre la moindre des choses dont je viens d’entretenir Votre Altesse. J’ai vu même de certaines épîtres qui se mêlaient de prophétiser : je ne suis point si téméraire, Monseigneur, et je crois que Votre Altesse un jour fera de ces miracles que l’on ne conçoit qu’après les avoir vus. Je suis,

 

Monseigneur,

De Votre Altesse,

Le très humble et très obéissant serviteur

 

BARON.

 

 

PRÉFACE

 

Il n’est point de bagatelle qui ne devienne une chose sérieuse aussitôt qu’on l’expose. Donnez-lui le nom que vous voudrez, le public ne vous en fera guère plus de grâce, et cette bagatelle que vous appelez ainsi ne vous en attirera pas moins ou son estime ou son mépris. C’est un ouvrage de quinze jours, direz-vous ? Il fallait y mettre six mois, et le rendre meilleur. C’est un amusement que je me suis donné ? Amusez-vous tout seul, et ne nous exposez point à lire des sottises sur la foi d’un libraire crédule. Le public a raison de parler ainsi, j’ai cependant commis une partie de ces fautes à l’égard de ma pièce : je l’ai faite en très peu de temps, je la commençai et la finis presque toute dans les moments de loisir que la cour nous laisse à Fontainebleau, et je n’ose m’en repentir ; j’offenserais ceux qui l’ont trouvé bonne, et qui l’ont assuré hautement. Les applaudissements qu’elle a reçus à la cour ont achevé de me persuader qu’elle n’était point tout a fait mauvaise. Mais enfin quelque bonheur qu’elle ait eu, si j’en fais de ma vie, ce ne sera qu’après y avoir mis tout le temps nécessaire. Je ne veux point faire une dissertation sur les bons ou les mauvais endroits de celle-ci : ce n’est pas que la plupart de mes amis ne m’aient dit que c’était là le sujet ordinaire d’une préface, je ne les contenterai point là-dessus, ils donneront à ce discours le nom qu’il leur plaira : je ne trouve rien de plus ridicule que de remplir trois ou quatre pages d’absurdités faciles à détruire. Messieurs les auteurs mes confrères, si j’ose parler ainsi, n’auront garde, non plus que moi, d’exposer les défauts que la conscience leur reproche. Ils parleront d’un mot qui n’était pas français, ils censureront ce qu’ils croiront avoir moins de peine à défendre, et ne toucheront point à la conduite de l’ouvrage, bien plus vicieuse peut-être. Hé, comment ferions-nous imprimer ce que nous avons tant de peine à nous entendre dire ? Les louanges ne peuvent être assez publiques, les justes critiques ne sauraient être trop cachées. Si ce sentiment n’est pas approuvé généralement, il le sera des poètes, je n’en excepte aucun. Je ferai donc comme eux, je ne publierai point ce que je croirai effectivement mauvais, mais je ne les imiterai point aussi à blâmer leurs plus beaux endroits, pour avoir le plaisir ensuite de les justifier. J’oublie que je me suis proposé de faire une préface courte, j’aurais pourtant bien des choses à dire sans parler de ma pièce. Gardons-les pour la première préface de la première comédie que je ferai. Je souhaite qu’elle trouve aussi heureusement que celle-ci des acteurs zélés pour la représenter, des auditeurs favorables à l’applaudir, et un libraire intéressé pour l’imprimer sans l’en avoir prié.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

LÉONOR, ÉRASTE, MARTON

 

LÉONOR.

Oui, mon frère, le dessein d’épouser Lucinde, devient un dessein très inutile, si l’on ne la détrompe de Moncade.

MARTON.

Elle l’aime, vous ne l’ignorez pas : elle est veuve ; et je sais bien, moi, que si l’on n’y donne ordre, et promptement, elle n’attendra pas qu’elle ait vingt-cinq ans pour épouser Moncade, quoiqu’elle ait peu de temps à attendre. Comptez sur ce que je vous dis ; depuis quelques années que je suis avec elle, je dois la connaître.

LÉONOR.

L’intérêt de votre amour à part, que pensera Damis, son oncle et son tuteur, s’il la trouve mariée sans en être averti ? Ne sera-t-il pas en droit de se plaindre de nous, lui qui nous a priés de venir loger avec elle, de veiller à sa conduite, et de lui en rendre compte ?

ÉRASTE.

Je vois tout cela, comme vous le voyez : mon amour ne me dit que trop ce que je devrais faire ; mais je crains de déplaire à Lucinde, et, d’ailleurs, ces moyens...

MARTON.

Et pendant toutes ces irrésolutions, Moncade, peut-être, épousera Lucinde.

ÉRASTE.

Que faut-il donc que je fasse ?

LÉONOR.

Satisfaire à votre promesse, avertir Damis de tout ce qui se passe, lui déclarer votre passion pour sa nièce, n’oublier rien de ce qui peut servir à vous rendre heureux.

ÉRASTE.

Je ne pourrai jamais.

MARTON.

Hé, que de fausses délicatesses !

ÉRASTE.

Mais, ma sœur, de grâce...

LÉONOR.

Mon frère, en un mot, voulez-vous épouser Lucinde, ou non ?

ÉRASTE.

Si je le veux !

LÉONOR.

Faites donc ce que l’on vous dit, nous aurons soin du reste.

ÉRASTE.

Mon bonheur est entre vos mains.

MARTON.

Adieu donc.

 

 

Scène II

 

LÉONOR, MARTON

 

LÉONOR.

Marton, que fait Lucinde ?

MARTON.

Je viens de l’habiller, elle sera bientôt ici.

LÉONOR.

Ne saurions-nous trouver le moyen de faire donner Moncade dans quelque panneau ?

MARTON.

Bon ! il donnera le plus aisément du monde dans tous ceux qu’on voudra ; mais je vous avertis qu’il s’en tire encore avec plus de facilité qu’il n’y donne.

LÉONOR.

Malgré tout cela, Marton, il faut servir mon frère ; tu me l’as promis.

MARTON.

Je n’ai déjà pas mal commencé ; et, pendant ces deux jours que Moncade a été à la campagne, vous croyez bien que je n’ai rien oublié pour jeter des soupçons dans l’esprit de Lucinde.

LÉONOR.

La voici.

 

 

Scène III

 

LUCINDE, LÉONOR, MARTON

 

LÉONOR.

Qu’avez-vous donc, Madame ? Que vous me paraissez triste !

LUCINDE.

Je ne sais, Madame, je n’ai point dormi.

LÉONOR.

Les gens, qui troublent votre repos, ne prennent peut-être pas assez de soin de vous le rendre ?

LUCINDE.

Vous êtes trop bonne, Madame, de vouloir bien prendre part à ce qui me regarde.

LÉONOR.

Je vous avoue que je voudrais vous voir plus tranquille.

Lucinde tourne la tête vers l’appartement de Moncade.

Que vous prêtez peu d’attention à ce que je vous dis ! il faut être autant de vos amies que j’en suis...

LUCINDE.

Mais, point, Madame, il me semble que je vous écoute ? et quand cela ne serait pas, devriez-vous prendre garde à ce que je fais ?

LÉONOR.

Si je le dois, Madame ? Est-ce que je rie m’intéresse pas à tout ce qui vous touche ? croyez-vous que je verrais avec plaisir des gens abuser de votre bonne foi ? ne me serait-il point sensible de vous voir faire une injuste préférence, et ne devrais-je point m’efforcer à vous faire connaître la différence des cœurs qui s’attachent à vous ? Croyez-moi, Madame, j’en connais, et vous les connaissez comme moi, qui ne vous aiment que pour vous, qui sacrifieraient...

LUCINDE, en tournant encore la tête.

Marton, avez-vous vu...

LÉONOR.

Madame, je vois bien que je vous embarrasse.

LUCINDE.

Madame, je vous demande pardon. Je vous avoue...

LÉONOR.

Je vous laisse.

LUCINDE.

Eh ! non, Madame.

 

 

Scène IV

 

LUCINDE, MARTON

 

MARTON.

Il est vrai que vous avez quelquefois des distractions...

LUCINDE.

Marton ?

MARTON.

Madame ?

LUCINDE.

Est-il sorti ?

MARTON.

Qui ?

LUCINDE.

Est-il sorti, te dis-je ?

MARTON.

Éraste ?

LUCINDE.

Non.

MARTON.

Votre Laquais ?

LUCINDE.

Qui te parle de mon Laquais ? Moncade est-il sorti ?

MARTON.

Je ne pense pas seulement qu’il soit éveillé. Depuis quelque temps vous devenez si difficile à servir, qu’il faudrait une plus grande pénétration, et une plus grande patience que la mienne pour pouvoir vous entendre, et pour pouvoir durer avec vous ; suis-je maître moi de vos distractions et de vos caprices ? Et ne disait-on pas que je suis cause que vous n’êtes pas toujours aimée ?

LUCINDE.

Marton !

MARTON.

Madame ?

LUCINDE.

Vous plairait-il de vous taire ?

MARTON.

Non, Madame, c’est bien ma faute, vraiment, si Moncade a passé deux jours sans vous voir ? Que vous vous êtes coiffée bien mal à propos de ce petit vilain-là !

LUCINDE.

Marton ?

MARTON.

Madame ?

LUCINDE.

Encore une fois, vous plairait-il de vous taire ?

MARTON.

Non, Madame, vous m’avez prise pour parler, et je parle, et je parlerai.

LUCINDE.

Hé bien, Marton, je vous défends de vous taire, je ne sais plus que ce moyen là pour vous empêcher de parler.

MARTON.

Vous savez bien que le Médecin me dit hier devant vous que j’avais une réplétion de paroles, si excessive, que si je n’y donnais ordre... Voyez-vous, Madame, le silence m’est mortel.

LUCINDE.

Ah ! parlez, Marton.

MARTON.

Ah... je me sens déjà soulagée... dites-moi un peu, Madame... dans le temps que vous me rompiez tant la tête à force de m’exagérer, que le plus heureux état que puisse souhaiter une femme est celui d’être veuve, et que pour rien au monde vous ne vous remarieriez ; qui serait venu vous proposer pour mari... ou pour amant, aussi bien en ce temps-ci n’y fait-on guères de différence, un homme toujours inquiet, toujours bizarre, toujours content de lui, jamais content des autres, amoureux aujourd’hui, demain perfide, qu’eussiez vous dit ?

LUCINDE.

On m’aurait vivement offensée.

MARTON.

Ah ! pour offensée, non ? Si cela était, vous sentiriez l’outrage que vous vous faites, et la honte que vous recevez...

LUCINDE.

Moi ?

MARTON.

Vous, Madame, n’aimez vous pas Moncade ? C’est son portrait que je viens de faire.

LUCINDE.

Comme vous le peignez, Marton !

MARTON.

Comme il est, Madame, et comme il devrait vous paraître. Tant qu’il n’a eu dessein que de vous plaire, et d’être aimé de vous, le plus joli homme du monde était Moncade, mais dès qu’il a vu que vous le vouliez toujours fidele, et toujours amoureux, a-t-il seulement pu se résoudre à conserver les moindres égards pour vous ? Que n’avez vous pas fait pour lui ? Songez enfin, Madame, que vous vous devez quelque chose à vous-même. Vous me pardonnerez-bien la liberté que je vais prendre ; que voulez-vous qu’on pense d’un jeune homme aimable, sans bien, logé chez vous sous le nom de votre parent, et qui n’a jamais été en état de faire de dépense que depuis que vous l’aimez. Je veux que le dessein de l’épouser puisse justifier votre conduite ; mais en attendant vous laissez penser, vous laissez dire, et insensiblement vous vous faites une réputation qui ne vous fait pas grand honneur, je crois, j’en jurerais-même, que votre passion n’est point allée au delà des regards et de la parole. Mais ; Madame, est on obligé de croire ce que Marton croit de vous ? le monde qui n’est pas bon, mène souvent la passion des autres plus loin qu’elle n’est allée ; pensez à votre gloire et à votre repos. Mais, Madame, où allez-vous ?

LUCINDE.

Je sais, Moncade, serait-il éveillé ? Mais non. Vas-y toi-même, examine ses actions, ses discours, et m’en rapporte jusques à moindres paroles.

MARTON.

Ce sont des soins bien inutiles, j’aurai toujours mal entendu, si je ne le peins constant, amoureux, fidèle.

 

 

Scène V

 

MARTON, PASQUIN

 

MARTON.

Ah ! te voilà, Pasquin, que cherches-tu donc tant ?

PASQUIN.

Je cherchais une folle, je t’ai trouvée ; je ne cherche plus rien comme tu vois.

MARTON.

Tu n’est pas mal impertinent, puis-je voir ton Maître ?

PASQUIN.

Non, il n’est encore éveillé que pour lui, avant qu’il ait niaisé tout son saoul dans un fauteuil et à sa toilette, il a ma foi encore plus d’une bonne demie heure à dormir.

MONCADE, de sa chambre.

Hé... hé, Pasquin ?

PASQUIN.

Monsieur ?

MARTON.

Je reviendrai dans un moment.

PASQUIN.

Tu n’aimes pas les nudités, à ce que je vois ? Attend, aide-moi, je te prie, à porter la toilette ici.

MARTON.

Pourquoi ?

PASQUIN.

Il dit qu’il fume dans la chambre.

MARTON.

J’ai peur qu’il ne fume dans sa tête beaucoup plus que dans sa chambre.

Elle aide à porter la toilette.

MONCADE.

Allons donc, hei !

PASQUIN.

On y va. Comme diable il crie ? ne dirait-on pas qu’il a bien des affaires ?

 

 

Scène VI

 

MONCADE, PASQUIN

 

MONCADE.

Viendras-tu donc ?

PASQUIN.

Me voilà.

MONCADE.

Quel temps fait-il ?

PASQUIN.

Il n’est fait point.

MONCADE.

Maraud ! n’est-il venu personne me demander ?

PASQUIN.

Le grison d’Araminte est dans un Cabaret, qui attend que vous soyez éveillé.

MONCADE.

Cidalise n’a-t elle point envoyé ici ?

PASQUIN.

Je vous le gardais pour la bonne bouche ; tenez, voilà une lettre et une montre qu’elle vous envoie ; son grison va venir pour prendre la réponse.

MONCADE.

Tu n’as qu’à les mettre là.

PASQUIN.

Ne lisez-vous pas la lettre ?

MONCADE.

Non, je sais tout ce qu’il y a dedans.

PASQUIN.

On frape à la porte, ouvrirai-je ?

MONCADE.

Vois ce que c’est ? Ah ! c’est de la part d’Araminte.

 

 

Scène VII

 

MONCADE, PASQUIN, LE LAQUAIS d’Araminte

 

LE LAQUAIS donne une agrafe de pierreries, et une lettre.

Oui, Monsieur, voilà ce que Madame vous envoie : faites-vous réponse ?

MONCADE.

Réponse ? Non.

LE LAQUAIS.

Viendrez-vous, Monsieur ?

MONCADE.

Non.

LE LAQUAIS.

Demain ? n’est-ce pas Monsieur ?

MONCADE. Il donne la montre au Laquais.

Oui... un de ces jours. Hai... Pasquin... n’y a-t-il pas là une montre ?... porte cela à ta Maîtresse. Allons donc qu’on achève de m’habiller.

 

 

Scène VIII

 

MONCADE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Et que dira Cidalise, quand elle ne vous verra plus sa montre ?

MONCADE.

M’habilleras-tu, te dis-je ?

PASQUIN.

Et vous ne vouliez pas sortir ?

MONCADE.

Je ne sais ce que je ferai, j’ai bien envie de passer ma journée ici. Non... Il faut que je sorte. On frappe ; n’est-ce point encore quelque Laquais ?

PASQUIN.

Non, Monsieur, personne n’a frappé. Avouez que c’est un fatiguant mérite, que celui d’être un joli homme, et de ne pouvoir pas faire un pas sans être couru de tout le monde. Il y a quelques chagrins et quelques périls à essuyer ; oui, quand on est fait comme vous.

MONCADE.

Il y a des moments où je voudrais n’être point fait comme je suis, et où je donnerais toutes choses au monde pour être fait comme toi.

PASQUIN.

Je le crois.

MONCADE.

Ne saurais-tu point quelque secret pour te faire haïr ?

PASQUIN.

Oui, Monsieur, et facile même... vous n’avez qu’à continuer de vivre comme vous vivez, et je vous garantis haï et méprisé de tout le genre humain. On heurte ce coup ci.

MONCADE.

Ouvre.

PASQUIN.

C’est de la part de Cidalise.

 

 

Scène IX

 

MONCADE, UN LAQUAIS de Cidalise, PASQUIN

 

UN LAQUAIS.

Monsieur, j’ai donné une lettre et une montre.

MONCADE donne l’agrafe.

Je sais ce que c’est : tien, donne lui cela.

 

 

Scène X


MONCADE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Ce qui vient de la flute s’en retourne au tambour.

MONCADE.

Te voilà bien étonné !

PASQUIN.

Moi, point, je trouve cela le mieux du monde : aimer celle-ci aujourd’hui, demain la trahir, prendre de l’une pour donner à l’autre, fausses confidences, noirceurs, billets sacrifiés, flatterie, médisance, bagatelle, me voilà prêt à tout ; nous n’en serons pas plus riches à la fin, mais nous rirons bien, n’est-ce pas, Monsieur ?

MONCADE.

Ah ! je suis ravi de te voir raisonnable.

PASQUIN.

Ah ! Monsieur, qu’ un Diable et un Hermite vivent ensemble quelque temps, l’Hermite deviendra Diable, ou le Diable Hermite, j’en suis absolument convaincu. Ç’a voyons qui sera la malheureuse que vous allez mettre en réputation par quelque nouvelle perfidie ? car aussi-bien vois-je clairement, que votre tendresse est usée pour la Marquise...

MONCADE.

Laquelle.

PASQUIN.

Hélas ! celle à qui vous juriez, il n’y a pas longtemps, de n’être jamais infidèle.

MONCADE.

Non, je ne l’aime plus.

PASQUIN.

Vos feux ne sont guères plus véhéments pour cette bonne Dame, à qui je portai votre portrait le même jour ?

MONCADE.

Ah ! si, je ne la puis souffrir, elle met du blanc.

PASQUIN.

Et l’autre, sa bonne amie ?

MONCADE.

Elle n’a point d’esprit.

PASQUIN.

Et la veuve de ce Conseiller ?

MONCADE.

Elle n’est pas riche.

PASQUIN.

Et sa sœur.

MONCADE.

Elle ne peut souffrir l’odeur du Tabac.

PASQUIN.

L’odeur du Tabac ? Hé, mort de ma vie ; de toutes celles-là, il n’y en a pas une dont vous ne m’ayez rompu la tête : Ah ! Pasquin, disiez-vous, elle est toute charmante, je l’aimerai toute ma vie, je souffrirais mille morts plutôt que d’avoir conçu le dessein de changer, je vous écoute, je la regarde, je l’examine, je trouve que vous avez raison. Point... Le lendemain, je suis un sot : elle n’a pas le cœur délicat : ses manières sont rudes ; elle vous aime trop ; elle est jalouse ou bien indifférente ; elle ne puis souffrir l’odeur du Tabac : enfin, vous leur trouvez toujours quelque défaut pour justifier votre inconstance.

MONCADE.

Que t’importe ?

PASQUIN.

Comment donc ? que m’importes ? Vous ne contez pour rien mille feux serments que je fais tous les jours ?

MONCADE.

Pourquoi les fais-tu ?

PASQUIN.

Pour rétablir votre réputation chancelante.

MONCADE.

Qui t’a chargé de ce soin ?

PASQUIN.

Ah, ah, ceci n’est pas mauvais : qui m’en a chargé, dites-vous ?

MONCADE.

Oui ?

PASQUIN.

Mon honneur.

MONCADE.

L’honneur de Pasquin !

PASQUIN.

Assurément. Ne voudriez-vous pas que j’aidasse à confirmer partout que le plus scélérat, le plus vain, le plus infidèle, le moins amoureux homme du monde, c’est vous ?

MONCADE.

Cela ne me plairait point du tout.

PASQUIN.

Hé ! que voulez-vous que je dise à de semblables discours ? Car vous ne voyez-là que l’ébauche du portrait qu’on me fait de vous tous les jours ; que faut-il donc que je réponde ?

MONCADE.

Rien, te taire et commencer dès à présent.

PASQUIN.

Oh ! Monsieur, qui ne dit mot consent, et je ne veux point qu’on croie dans le monde que je connaisse votre caractère, et que je l’approuve, puisque je reste avec vous ; et d’ailleurs, par ma foi, je ferais bien mes affaires et les vôtres ? Car enfin, voyez-vous, chacun songe à son petit intérêt, je n’aurais qu’à me taire vraiment sur cent questions que l’on me fait. Mon pauvre Pasquin, me dit l’une, tien voilà une bague, je te prie, apprends-moi ce que fait ton Maître, à quelle heure est-il revenu ? Comment est-il, quand il ne me voit pas ? Songe-t-il à moi ? te parle-t-il de moi ? est-il inquiet, joyeux, triste, gai, mélancolique, content, taciturne, évaporé, chagrin, plaisant, sage, fou ? que diable sais-je, et cent mille antres de semblable nature.

MONCADE.

Hé bien, que réponds-tu pour lors ?

PASQUIN.

Selon la bague.

MONCADE.

Ah ! je sa vois bien que chez toi mon honneur et le tien marchaient bien loin après ton intérêt. Changeons de discours : sais-tu bien une chose ?

PASQUIN.

Qu’est-ce ?

MONCADE.

Je crois que je suis amoureux.

PASQUIN.

Quoi, amoureux ! là, ce qu’on appelle amoureux de bonne foi.

MONCADE.

Oui, te dis-je, amoureux.

PASQUIN.

Mais, parlez-vous là sérieusement ?

MONCADE.

Veux-tu que je me donne au diable pour te le faire croire ?

PASQUIN.

Et Lucinde ?

MONCADE.

Oh, Lucinde elle n’en saura rien.

PASQUIN.

Tant mieux pour vous. Mais, dites-moi, combien cela durera-t-il ?

MONCADE.

Tu m’en demandes trop, comme si l’on pouvait répondre de cela.

PASQUIN.

La connais-je ?

MONCADE.

Tu la connais.

PASQUIN.

Il faut que vous l’aimez depuis fort peu ; car je ne vous en ai jamais ouï parler.

MONCADE.

À peu près.

PASQUIN.

Est-elle belle ?... Bon, peste de sot, est-ce à présent qu’il faut vous le demander ? vous me le direz dans peu de temps, où loge-t-elle ? loin d’ici ?

MONCADE.

Non.

PASQUIN.

Tant mieux, car dans les commencements, c’est une fatigue de diable, quand il faut porter règlement trois billets tous les jours.

MONCADE.

Tu n’auras pas grand peine à le faire, tu les donneras sans sortir.

PASQUIN.

Hé, comment ?

MONCADE.

Elle loge ici.

PASQUIN.

C’est Léonor.

MONCADE.

Tu l’as dit.

PASQUIN.

Ah ! Monsieur.

MONCADE.

Qu’as-tu ?

PASQUIN.

Songez-vous bien à ce que vous faites ?

MONCADE.

Fort bien.

PASQUIN.

Léonor, amie de Lucinde, à sa vue ! vous n’y songez pas, ou vous voulez vous perdre absolument. Hé ! Monsieur, où est la probité, l’honneur, songez-vous, dis-je...

MONCADE.

J’aime les moralités, elles endorment.

PASQUIN.

Tenez, Monsieur, voilà Marton, instruisez-là de tout ce beau dessein.

 

 

Scène XI


MONCADE, MARTON, PASQUIN, UN LAQUAIS

 

MONCADE.

Hé, bon jour Marton... que voulez-vous ?

MARTON.

Vous donner le bonjour, Monsieur... j’ai à vous parler de la part de Madame.

MONCADE.

Mon juste-au-corps ?

MARTON.

Si je n’avais crû rendre service à Madame et à vous, Monsieur, je ne me serais pas chargée de vous parler ; je me suis flattée que vous écouteriez agréablement ce que j’ai à vous dire ; vous savez si je suis dans vos intérêts, cela me fait peine de voir que vous ne vouliez pas devenir heureux ; que ne donnerais-je pas pour vous voir faire de sérieuses réflexions sur votre humeur, pour moi je vous crois trop honnête homme pour ne vous pas reprocher quelque fois votre conduite avec Lucinde.

MONCADE.

Ma montre ?

MARTON.

Oserait-on vous dire que vos sentiments, dispersés à vingt Coquettes, ne vous rendront ni plus aimable ni plus heureux... à qui devraient-ils être fidèles, ces sentiments que nous ne voyons plus, si ce n’est à la plus tendre, et peut-être à la plus aimable personne du Royaume ?... Croyez-moi, Monsieur, et vous croirez une Fille toute affectionnée à vos intérêts, soyez heureux pendant que vous pouvez l’être, il vient un temps où le désir de le devenir n’est plus qu’un désir désespérant ; vous ne serez pas toujours aimable, et vous ne trouverez pas toujours une Lucinde qui vous aime.

MONCADE.

Mon épée ?

MARTON.

Cinquante mille écus et Lucinde... en ce temps-ci... la jolie somme... cela devrait être bien tentant pour vous, et je ne sache guères que vous qui voulut s’aviser de n’être point tenté de tout cela.

MONCADE.

Ma bourse ?

MARTON.

En vérité, Monsieur, vous avez beau dire et beau faire, à quelque usage que vous prétendiez mettre tout le mérite que vous avez, et vous en avez beaucoup... si l’on en croit les Connaisseuses, je veux devenir la plus grande Demoiselle de Paris, s’il peut jamais vous valoir cinquante mille écus et Lucinde.

MONCADE.

Ma perruque ?

MARTON.

Ce que je vous dis devrait-il vous paraître assez désagréable, pour ne vouloir pas seulement me dire un mot ?

MONCADE.

Suis-je bien, Marton ?

MARTON.

Hé ! vous n’êtes que trop bien, et nous en enrageons.

MONCADE.

Mes gans, mon chapeau...

En s’en allant.

Adieu, Marton... Hé... Pasquin.

PASQUIN.

Monsieur ?

MONCADE.

Écoute.

 

 

Scène XII


PASQUIN, MARTON

 

MARTON.

Par ma foi voilà un vilain petit homme... et toi t’imagines-tu que je m’accommode de tes froideurs, et de tes absences d’amour ?

PASQUIN.

J’aime les moralités, elles endorment.

MARTON.

Va, va, traître, je t’apprendrai...

PASQUIN.

Tu ne fais ce que tu dis.

MARTON.

Comment, à une Fille comme moi ? Un homme comme toi ? scélérat, infâme...

PASQUIN.

Laisse, laisse ces beaux noms, ces noms illustres à l’indigne petit Maître que je sers ; donne m’en de plus doux, et qui me conviennent.

MARTON.

À toi, des noms plus doux ?

PASQUIN.

Ah ! pardon ma Fille, j’ai la tête si pleine des folies de Moncade...

MARTON.

Et des tiennes.

PASQUIN.

Que sans penser que tu fusses-là...

MARTON.

Manière de justification assez obligeante ; je t’en tiendrai compte.

PASQUIN.

Je te redisais les mêmes paroles qu’il m’a dites, lorsque j’ai voulu fronder sa conduite.

MARTON.

Je le crois, tu sais que j’ai à me plaindre de toi, et que je trouve fort mauvais...

PASQUIN.

Suis-je bien, Marton ?

MARTON.

Ah ! traître, tu copies Moncade... mais ne pense pas que je sois assez folle pour copier Lucinde.

PASQUIN.

Adieu, mon enfant, je vous donne le bonjour.

MARTON.

La peste soit du maroufle.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

ARAMINTE, UN LAQUAIS

 

LE LAQUAIS.

Je vais voir si l’on peut voir Madame.

ARAMINTE.

Hai, mon enfant, dis-moi un peu je te prie, Moncade est-il ici ?

LE LAQUAIS.

Je ne sais, je ne crois pas. Sonnerai-je, Madame ?

ARAMINTE.

Oui sonne. Où peut être Moncade ? sa conduite ne me satisfait point : il a le don de gâter tout ce qu’il fait d’agréable dans le même moment qu’il le fait, et le peu d’empressement qu’il marque pour me voir, détruit le plaisir que j’ai reçu de la montre qu’il m’a envoyée ce matin.

 

 

Scène II

 

MARTON, ARAMINTE, LE LAQUAIS

 

MARTON.

Hé bien, qui diantre te fait sonner si fort ?

LE LAQUAIS.

On demande Madame.

ARAMINTE.

Que fait-elle ?

MARTON.

Elle n’a point dormi de toute la nuit, elle vient de s’assoupir tout à l’heure ; si vous voulez pourtant, j’irai lui dire.

ARAMINTE.

Non, Marton, j’attendrai qu’elle soit éveillée.

MARTON.

Ou que Moncade soit revenu.

ARAMINTE.

Pourquoi, Moncade ?

MARTON.

Pour vous tenir compagnie, en attendant Madame.

ARAMINTE.

Je n’ai que faire de Moncade.

MARTON.

Et cependant, Madame, pardonnez-moi si je vous parle si librement, il court un bruit que vous ne le haïssez pas.

ARAMINTE.

Moi ?

MARTON.

Tout le monde dit qu’il vous aime, du moins.

ARAMINTE.

Tout le monde a menti, Marton ; et s’il est vrai que certains rapports entre les gens forment ordinairement les passions, je ne me tiendrais guères plus coupable de l’aimer, que de lui avoir inspiré de l’amour ; de grâce, quand vous entendrez de pareilles sottises... Mais, qui prend donc plaisir à semer des galanteries de la sorte ? Moncade lui-même n’y aurait-il point de part ?

MARTON.

Hé ! Madame, à quoi vous arrêtez-vous ? Ce qui vous fâche, fait aujourd’hui la gloire de la plupart des Dames ; et le plaisir de faire dire qu’on les aime, l’emporte sur celui d’être aimées véritablement.

ARAMINTE.

Je ne suis pas de celles-là, Marton ; et Moncade serait de tous les hommes celui de qui je voudrais le moins qu’on le dit.

MARTON.

C’est cependant, dit-on, la Coqueluche de Paris.

ARAMINTE.

Ce n’est pas la mienne.

MARTON.

Il a de l’esprit pourtant.

ARAMINTE.

Je le trouve d’une sottise, et le plus ennuyeux personnage...

MARTON.

Il est bien fait.

ARAMINTE.

Cela se peut-il dire ? je ne le puis souffrir.

MARTON.

Pour écrire, personne n’écrit mieux que lui.

ARAMINTE.

Que dites-vous ?... Il est vrai que je n’ai point vu de ses lettres ; mais enfin à ses manières, je le crois incapable de rien faire de bien.

MARTON.

Ah ! j’en connais d’assez difficiles qui ne laisseraient pas de s’en accommoder.

ARAMINTE.

Et qui, Marton ?

MARTON.

Quel intérêt y prenez-vous ?

ARAMINTE.

J’ai des raisons pour le savoir.

MARTON.

J’en ai peut-être pour ne vous le pas dire.

ARAMINTE.

Je t’en conjure.

MARTON.

Que vous importe ?

ARAMINTE.

Je voudrais connaître la malheureuse qui s’attacherait si mal à propos.

LE LAQUAIS.

Cidalise demande à voir Madame.

MARTON.

Tenez voilà justement une de ses malheureuses.

Elle sort.

 

 

Scène III

 

ARAMINTE, CIDALISE

 

CIDALISE.

Vous voilà bien seule, Madame ?

ARAMINTE.

Vous voyez, Madame.

CIDALISE.

Où est Lucinde, Madame ?

ARAMINTE.

J’attends qu’elle soit éveillée, Madame.

CIDALISE.

Il faut que je fasse la même chose, puisqu’aussi bien je viens de renvoyer mon carrosse.

ARAMINTE.

J’ai le mien là-bas, Madame, dont vous pouvez librement disposer.

CIDALISE.

Pourrais-je être mieux qu’avec vous, Madame ?

ARAMINTE.

Je sais des gens que vous me préféreriez sans peine.

CIDALISE.

C’est du moins quelque chose, que je vous le dise.

ARAMINTE.

C’est peu de chose, lorsque l’on est instruite du contraire. Mais que vois-je !

CIDALISE.

Que voyez-vous, Madame ?

ARAMINTE.

J’admire votre attache ; les diamants en sont fort nets, ils sont tout-à-fait bien mis en œuvre.

CIDALISE.

La trouvez-vous belle, Madame ?

ARAMINTE.

Fort belle, Madame.

CIDALISE.

Je suis ravie qu’elle soit de votre goût.

ARAMINTE.

Il n’y a pas longtemps que vous l’avez, Madame ?

CIDALISE.

Il y a très longtemps, Madame, mais je la porte rarement.

ARAMINTE.

Me tromperais-je ? Avec votre permission, Madame. Non, Madame, il n’y a pas si longtemps que vous dites.

CIDALISE.

Je vous dis vrai, Madame.

ARAMINTE.

Je sais ce que je dis, Madame.

CIDALISE.

Et moi, Madame, je sais que vos questions commencent à me lasser.

ARAMINTE.

Mais de grâce, dites-moi, comment vous l’avez eue ?

CIDALISE.

Je n’ai point de compte à vous rendre là-dessus.

ARAMINTE.

Où l’avez-vous achetée ?

CIDALISE.

Finissons, s’il vous plaît ?

ARAMINTE.

Elle ne vous coûte guères.

CIDALISE.
Elle reconnaît la montre qu’elle avait envoyée à Moncade.

Elle me coûte, Madame, elle me coûte autant que vous avez payé votre montre.

ARAMINTE.

Quel galimatias me faites-vous ? Madame, qu’a de commun ma montre avec l’attache dont je vous parle ?

CIDALISE.

Madame, n’entrons point dans un éclaircissement fâcheux. Dans ces fortes d’affaires le meilleur est de passer la chose sous silence, il s’en trouve de bien plus malheureuses. Dans cette aventure, du moins, si nous perdons un Amant, nous retrouverons nos bijoux : je vais vous rendre votre attache, ou je la garderai si vous en voulez faire autant de la montre.

ARAMINTE.

Non, Madame, je ne veux rien garder qui me donne le moindre souvenir du plus scélérat de tous les hommes.

CIDALISE.

Tenez, Madame, voilà votre attache.

ARAMINTE.

Et voilà votre montre.

 

 

Scène IV

 

ARAMINTE, MARTON, CIDALISE

 

MARTON.

Quel troc faites-vous-là ? que je voie ?

CIDALISE.

Ce n’est rien, Marton. Adieu, Madame, je vais prendre votre carrosse.

ARAMINTE.

Ne le gardez pas.

CIDALISE.

Je ne vais qu’ici près.

MARTON.

Madame va venir ici.

CIDALISE.

Je me suis souvenue d’une affaire pressée.

ARAMINTE.

Ta Maîtresse vient, dis-tu ?

MARTON.

Je l’entends.

ARAMINTE.

Je prétends tout à l’heure me venger de la perfidie de Moncade.

 

 

Scène V

 

ARAMINTE, LUCINDE

 

LUCINDE.

Madame, je suis au désespoir de vous avoir fait attendre.

ARAMINTE.

Je suis ici venue pour vous dire la chose du monde qui doit vous surprendre le plus.

LUCINDE.

Ne tardez point, Madame, je suis déjà dans une impatience...

ARAMINTE.

Non, Madame, s’il vous plaît, ce sera devant Moncade.

LUCINDE.

A-t-il quelque part dans ce que vous avez à me dire ?

ARAMINTE.

Je veux vous faire connaître quel est le cœur d’un homme que vous estimez peut-être trop.

LUCINDE.

Madame, voilà la porte de son appartement. Marton, Marton ?

 

 

Scène VI

 

ARAMINTE, LUCINDE, MARTON

 

MARTON.

Madame ?

LUCINDE.

Dites à Moncade que Madame veut lui parler.

MARTON.

Moncade ? Il est sorti, Madame, il y a plus d’une heure.

Elle sort.

LUCINDE.

Voilà qui est bien. Je n’apprendrai donc point, Madame, ce qu’il était, disiez-vous, si important que je susse.

ARAMINTE.

Outrage-t-on ainsi les gens ? Non, Madame, je vous le répète encore une fois, Moncade ne mérite pas d’être considéré par une personne comme vous.

LUCINDE.

Vous me paraissez assez bien instruite, Madame, et la manière dont vous parlez de lui, commencerait à me déplaire, si vous continuiez à me cacher les raisons qui vous y obligent.

ARAMINTE.

Hé bien, Madame, apprenez à votre honte et à la mienne, que Moncade nous trompait toutes deux, qu’il est le plus scélérat des hommes ; et qu’enfin désabusée par ses perfidies, j’ai cru que je devais vous tirer de l’erreur où vous êtes.

LUCINDE.

Vous m’obligez beaucoup, Madame, quoiqu’un peu tard ; et vous souffrirez sans vous fâcher, s’il vous plaît, que je vous dise que vous vous consoleriez aisément de mon erreur, si vous étiez encore dans la votre.

ARAMINTE.

Moncade m’a fait croire aisément tout ce qu’il a voulu, Madame, et ce sont des éclaircissements qu’entre lui, vous et moi...

LUCINDE.

Ah ! Madame, de pareils éclaircissements entre trois personnes sont ordinairement fâcheux ; évitons-les, et me donnez sans eux, je vous prie, toutes les marques que vous pourrez de son infidélité.

ARAMINTE.

Vous allez voir Moncade tout entier, Madame.

LUCINDE.

Ah, volage !

 

 

Scène VII

 

ARAMINTE, LUCINDE, PASQUIN

 

PASQUIN, à part.

On parle de mon Maître.

ARAMINTE.

Je vous rendrai certaine...

LUCINDE.

Perfide !

PASQUIN.

C’est de lui...

ARAMINTE.

Tenez, Madame, lisez.

LUCINDE.

Traître, infidèle !

PASQUIN.

Oh ! c’est de lui assurément, je le reconnais aux épithètes. Écoutons.

ARAMINTE.

Vous saurez, je vous prie, que c’est la seule qui me soit restée de plus de trente lettres qu’il m’a écrites, et que j’aurais encore sans l’imprudence d’une de mes Femmes, qui les lui laissa prendre dans ma cassette ; heureusement, j’avais celle-ci sur moi, elle suffit.

PASQUIN.

Je crois que nous n’avons qu’à déloger au plutôt.

Lucinde lit tout bas.

ARAMINTE.

Qu’en dites-vous, Madame ?

LUCINDE.

Hélas ! Madame, que dirais-je ? Je ne dis rien.

ARAMINTE.

Vous prenez cette affaire avec bien de la modération ?

LUCINDE.

Dans celles de cette nature, le bruit sert de peu de chose.

PASQUIN.

Plut au Ciel que nous en fussions quittes pour du bruit.

ARAMINTE.

Adieu, Madame.

LUCINDE.

Madame, je vous donne le bonjour.

ARAMINTE.

Ne me rendez-vous pas ma lettre ?

LUCINDE.

Non, Madame, de grâce, laissez-la moi.

ARAMINTE.

Ces sortes de choses ne sont bonnes qu’entre les mains des personnes intéressées.

LUCINDE.

Elle ne sortira pas des miennes.

ARAMINTE.

Adieu donc, Madame. Où allez-vous ?

LUCINDE.

Madame, je vous laisse ; aussi-bien ne suis-je guères en état...

ARAMINTE.

Rentrez donc...

 

 

Scène VIII

 

LUCINDE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Je le savais bien, moi, que nos bonnes fortunes nous feraient bien voir du pays. Juste Ciel.

LUCINDE.

Ah ! Pasquin, où est ton Maître ?

PASQUIN.

Je crois qu’il est à jouer quelque part.

LUCINDE.

Va-t’en lui dire qu’il vienne me parler tout à l’heure, mais tout à l’heure, entends-tu ? dis-lui que j’ai quelque chose à lui apprendre de la dernière conséquence, qu’il vienne incessamment ; amène-le avec toi. Entends-tu bien au moins ?

PASQUIN.

Hé oui, Madame, je n’entends que trop, et je n’ai que trop entendu.

LUCINDE.

Va donc vite. Attends, demeure, je vais lui écrire un mot, cela le pressera davantage, j’aurai fait dans un instant.

 

 

Scène IX

 

PASQUIN, seul

 

Ah ! c’est à ce coup-ci que nous voilà perdus sans ressource ! Que la peste étouffe les Coquets, la coquetterie, et tous ceux qui l’ont inventée. Nous voilà pris au trébuchet.

 

 

Scène X

 

MONCADE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Ah, Monsieur !

MONCADE.

Qu’y a-t-il ?

PASQUIN.

Vous êtes perdu.

MONCADE.

Comment ?

PASQUIN.

Monsieur, Araminte, cette maudite Araminte, par des raisons que je ne comprends pas...

MONCADE.

Hé bien ?

PASQUIN.

Elle a remis entre les mains de Lucinde la lettre que vous lui écrivîtes hier.

MONCADE.

Hé bien ?

PASQUIN.

Hé bien, que voulez-vous davantage ? ne devinez vous pas la suite ?

MONCADE.

Hé bien ?

PASQUIN.

Vous rêvez, je pense, avec votre Hé bien.

MONCADE.

Hé bien ?

PASQUIN.

Hé bien, hé bien, hé bien ; oh ! hé mal, de par tous les diables, dites-le donc une fois.

MONCADE.

Attends, demeure ici, je vais...

PASQUIN.

On va me donner ordre de vous aller chercher.

MONCADE.

N’importe, je vais... Je voudrais qu’Araminte fût morte.

PASQUIN.

Oh ! quelle est laide à présent ! N’est-ce pas, Monsieur ?

MONCADE.

Il faut...

PASQUIN.

Voici Lucinde.

 

 

Scène XI

 

LUCINDE, MONCADE, PASQUIN

 

LUCINDE.

Tiens, Pasquin, porte à Moncade... Ah ! vous voilà, Monsieur ! je suis ravi de vous trouver si à propos.

MONCADE.

Hé, Madame, songez-vous encore que je fois au monde ?

LUCINDE.

J’y ai songé du-moins jusques-ici ; mais désormais...

MONCADE.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que vos résolutions sont prises.

LUCINDE.

Plût au Ciel que je ne t’eusse jamais vu, Monstre, que je ne regarde qu’avec horreur.

PASQUIN.

Cela commence assez bien.

MONCADE.

Je reconnais à ces termes ceux qui vous les ont inspirés.

LUCINDE.

Et tu reconnaîtras par les effets la récompense qui t’est due.

MONCADE.

Je sais à qui je dois rendre grâce de l’indifférence que vous me marquez depuis quelque temps.

LUCINDE.

Ne te prends qu’à toi-même, du mépris que toute ma vie je veux avoir pour toi.

MONCADE.

Vous m’apprîtes hier qu’il fallait que je commençasse à m’y accoutumer.

LUCINDE.

Infidèle, je n’ai jamais passé un jour sans te donner quelques marques de ma tendresse.

MONCADE.

C’en sont de bien tendres, Madame, de répondre si mal aux empressements que l’on a de recevoir une lettre, sans daigner faire savoir aux gens... Mais, Madame, ne parlons plus de cela.

LUCINDE.

Quelle lettre, perfide ? que veux-tu dire ?

MONCADE.

Ah ! cessons ce discours, ou m’épargnez de semblables noms.

LUCINDE.

Non, non, je veux que tu t’expliques ; je me justifierai de tout aisément, et j’en aurai plus de plaisir à te convaincre, après de la lâcheté la plus noire. Poursuis ; encore une fois, de quelle lettre prétends-tu me parler ?

MONCADE.

Hé, Madame, à quoi tout cela est-il bon ? de la lettre que Pasquin vous rendit hier.

LUCINDE.

À moi ?

MONCADE.

À vous, Madame.

LUCINDE.

Moi, j’ai reçu une lettre !

MONCADE.

Hé, vous même, Madame.

LUCINDE.

Que Pasquin m’a rendue ?

MONCADE.

Lui-même.

LUCINDE.

Cela est faux.

MONCADE.

Pasquin ?

PASQUIN.

Monsieur ?

MONCADE.

N’écrivis-je pas une lettre hier ?

PASQUIN.

Oui, Monsieur.

MONCADE.

Ne te dis-je pas de la porter à Paris ?

PASQUIN.

Cela est vrai.

MONCADE.

À qui te dis-je de la rendre ?

PASQUIN.

À qui ?

MONCADE.

Oui, coquin, à qui ? N’était-ce pas à Madame ?

PASQUIN.

Oui, Monsieur.

MONCADE.

N’es-tu pas venu tout exprès ?

PASQUIN.

J’en demeure d’accord.

MONCADE.

N’es-tu pas entré dans ce logis pour la donner ?

PASQUIN.

Cela est certain.

MONCADE.

Hé bien, qu’en as-tu fait, bourreau ? réponds.

PASQUIN.

Monsieur...

MONCADE.

Tu l’as perdue, n’est-ce pas ?

PASQUIN.

Monsieur, quand je suis entré dans la chambre de Madame, lorsque j’ai cru prendre la lettre pour la remettre entre ses mains...

MONCADE.

Hé bien ?

PASQUIN.

Je ne l’ai pas trouvée.

MONCADE.

Ah, coquin !

À Lucinde.

Madame, je vous demande pardon... Je ne sais qui me tient... Je suis au désespoir de vous avoir accusée aussi injustement que j’ai fait.

Au Valet.

Cherche cette lettre, maraud ! Y avait-il quelqu’un dans la chambre ?

PASQUIN.

Il y avait mille gens, Monsieur.

MONCADE.

Ma lettre sera perdue, je suis au désespoir ! On verra que je vous priais de venir passer à la campagne quelques heures avec moi chez ma Tante ; et ceux qui ne cherchent que l’occasion de vous déchirer... Mais de grâce, Madame, puisque je n’ai pu vous déguiser mes sujets de chagrin, apprenez-moi ce qui vous agite si furieusement contre moi.

LUCINDE.

Ah ! le détour est fort adroit, je l’avoue, et je serais peut-être assez bonne pour te croire, si le billet pouvait s’accorder à ce que tu me dis. Je l’ai ce billet ; il est entre mes mains. Ne t’informe point de la manière dont il y est venu, et voyons comment tu feras pour tourner à mon avantage tout le mépris qu’il y paraît pour moi.

MONCADE.

Du mépris pour vous ?

LUCINDE.

Oui, cruel ! et dans toute son étendue,

Elle lit.

« Je suis à la campagne depuis deux jours, et j’y suis sans Lucinde ! La complaisance que je suis obligé d’avoir pour une Tante malade, me fait rester ici dans une étrange solitude. N’essaiera-t-on point de me le rendre supportable ? Si vous ne vous chargez de ce soin (ma chère Lucinde) ma gloire, ma fortune... toute la terre ensemble n’en viendrait pas à bout. Je n’aimerai et n’adorerai que vous de ma vie. Adieu. »

PASQUIN, à Lucinde.

Vous verrez qu’on aura contrefait son écriture. Que dira-t-il ?

MONCADE.

Ah ! je connais à présent qu’il n’est rien que l’on n’empoisonne. Donnez-moi ce billet, Madame, je vous prie.

Il le lit de cette manière.

« Je suis à la campagne depuis deux jours, et j’y suis sans Lucinde ! La complaisance que je suis obligé d’avoir pour une Tante malade, me fait rester ici dans une étrange solitude. N’essaiera-t-on point de me la rendre supportable ? „ Si vous ne vous chargez de ce soin (ma chère Lucinde) ma gloire, ma fortune... toute la terre ensemble n’en viendrait pas à bout. Je n’aimerai et n’adorerai que vous de ma vie. Adieu. »

Ce billet est rempli de mépris pour vous ?

LUCINDE.

Ah ! Moncade, Moncade, vous avez bien des ennemis, ou je suis bien faible !

MONCADE.

Ceci cache quelque chose encore, Madame, éclaircissez-m’en, je vous en conjure : que je connaisse les gens de qui je dois me défier.

LUCINDE.

Non, Moncade, contentez-vous que je n’ajoute point de foi aux trahisons dont je vous soupçonnais.

MONCADE.

Madame, je suis le plus heureux homme du monde aujourd’hui. Mais l’innocence est-elle toujours reconnue, et ne dois-je point appréhender que la mienne ne succombe à la fin, sous les traits de quelqu’imposture nouvelle ?

LUCINDE.

Ah ! Moncade, vos intérêts peuvent-ils être en de meilleures mains que les miennes ? Je ne suis que trop ingénieuse à chercher des raisons pour vous excuser, et mes soupçons ne commencent, que lorsque je ne puis vous trouver innocent.

MONCADE.

Cependant, Madame, aujourd’hui que devenais-je, si, par un miracle que je ne comprends pas, la vérité ne se fût montrée à vos yeux ? Je perdais pour jamais un cœur que mes soins, mes respects, ma fidélité me doivent conserver, éternellement. Puis-je être un moment désormais sans des inquiétudes mortelles ? Oui, Madame, il me passe par la tête cent choses plus bizarres l’une que l’autre. Je sens que je consentirais dès à présent à ne vous voir de ma vie, plutôt que de vous voir encore une fois si cruellement prévenue. Moi, perfide à ma chère Lucinde ! Madame, si vous ne me rassurez contre tout ce, qu’on peut tenter contre moi, si vous ne me promettez de fermer la bouche de ceux qui me desservent auprès de vous, vous me verrez mourir de désespoir.

LUCINDE.

Vous n’aimez que moi, Moncade ?

MONCADE.

Je hais tout ce qui n’est point vous.

LUCINDE.

Ah ! Moncade, ne me trompez point.

MONCADE.

Pourquoi le ferais-je, Madame ?

LUCINDE.

Que sais-je ? pour entasser conquête sur conquête ; pour satisfaire une vanité ridicule, dont tous les jeunes gens se piquent aujourd’hui. Les choses si aisées ne font point d’honneur, Moncade.

MONCADE.

Ah ! Madame, j’aimerais mieux mourir.

LUCINDE.

Que ferez-vous aujourd’hui ?

MONCADE.

Madame, non Frère m’a mandé de me rendre chez lui.

LUCINDE.

Irez-vous ?

MONCADE.

Tout à l’heure, Madame.

LUCINDE.

Quand vous reverra-t-on ?

MONCADE.

Tout le plutôt que je pourrai.

LUCINDE.

Adieu, Moncade, songez à moi.

MONCADE.

Je ne suis occupé que de vous.

 

 

Scène XII

 

PASQUIN, MONCADE

 

PASQUIN.

Hé bien, Monsieur, je m’apprends, comme vous voyez.

MONCADE.

Tu fais des merveilles !

PASQUIN.

Tout franc, Monsieur, si vous n’aviez été secondé, notre barque était renversée. En vérité, quelque peine que vous ait donnée cette aventure, je ne suis point fâché qu’elle soit arrivée ; car je ne doute point qu’après une alarme si chaude, vous ne preniez une ferme résolution de ne plus retomber dans de pareilles fautes.

MONCADE.

Quelle heure est-il ? Comment diable ! À quatre heures Dorise m’attend dans l’Île.

PASQUIN.

Monsieur ?

MONCADE.

Tais-toi.

PASQUIN.

Ah, quel homme ! Vous suivrai-je ?

MONCADE.

Non. J’oubliais... Porte ce billet à la Comtesse Dorvoir.

PASQUIN.

À la Comtesse Dorvoir ! Il y a quinze mois que vous l’avez vue.

MONCADE.

Va, te dis-je.

PASQUIN.

Quelle diable d’imagination ! Ah, ah !... elle a vendu une Terre depuis huit jours, j’y vais. Mais où vous trouverai-je ?

MONCADE.

Chez Belise, où je dois être précisément à cinq heures ! ne sais-tu pas ?... Ne te fais pas attendre au moins ? car je n’y serai pas longtemps.

 

 

Scène XIII

 

PASQUIN, seul

 

Allez, allez, nous sommes d’ordre ; et à force d’ordre, à la fin, tout n’ira rien qui vaille. Que maudit soit la première guenon qui le mit en réputation. Car enfin, qu’a-t-il donc de si merveilleux ? N’ai-je pas un nez, des yeux, un corps à peu près comme lui ? C’est le hasard tout pur qui conduit toutes ces choses ; il ne faut d’abord que faire un peu de bruit, et tout vous réussit. Madame la Marquise est amoureuse d’un tel, cela se dit : elle passe pour connaisseuse. Toutes les Dames galantes veulent savoir si elle a raison : toutes s’empressent à lui plaire ; l’une, par un véritable entêtement, l’autre par jalousie de sa beauté ; celle-ci pour se venger d’un Amant qui l’aura quittée, celle-là, pour réveiller les ardeurs d’un Amant languissant ; et toutes enfin, poursuivre la mode ; car il y a de la mode, oui, en ceci comme en autre chose. Mais allons l’attendre ; pourvu que je n’aide à tromper que six personnes dans le reste du jour, j’en serai quitte à bon marché.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

ÉRASTE, LÉONOR, MARTON

 

ÉRASTE.

Ma Sœur, j’ai vu Damis, comme vous me l’avez conseillé. Je me suis gardé de lui parler de rattachement que Lucinde sa nièce a pour Moncade : sans doute il est instruit de ce qui se passe ; et je n’ai pas cru qu’il fût honnête d’aigrir encore un homme qui me paraît au désespoir, outre que ce sont de mauvaises manières, pour gagner le cœur des gens que l’on estime. Mais, ma Sœur, je crois que le hasard aura fait tout ce que nous espérions... En deux mots, ma Sœur, Araminte que je viens de rencontrer, m’a assuré qu’elle venait de désabuser Lucinde ; qu’elle lui avait remis entre les mains une lettre de Moncade.

LÉONOR.

Une lettre de Moncade écrite à Araminte ?

ÉRASTE.

Oui, vous dis-je.

MARTON.

Ah ! Madame, que j’en suis aise ! nous allons voir, par ma foi, le Maître et le valet bien penauds. Ce petit freluquet de Moncade avec ses airs impertinents ! Ce maraud de Pasquin commençait à faire comme lui. Mais écoutez au moins, ne vous y trompez pas ? cimentez la chose comme il faut. Si vous leur donnez le temps de se raccommoder...

LÉONOR.

Ah ! je ne saurais croire, après ce que j’entends, que Lucinde ait le cœur assez lâche...

MARTON.

Mon dieu, Lucinde aime, Lucinde est crédule, Moncade est un scélérat fort aimable. Défiez-vous de tout ; prenez-là dans l’emportement, ou vous ne tiendrez rien. Mais pour moi, j’ai de la peine d’ajouter foi aux choses que vous me dites ; et je n’ai, ce me semble, remarqué aucune altération dans son visage.

ÉRASTE.

Elle étouffe sans doute son ressentiment. Je tiens la chose d’Araminte.

LÉONOR.

Allez donc, mon Frère, allez la trouver ; examinez la situation de son âme ; profitez d’un moment si favorable ; et quelque chose enfin qui arrive, soyez sûr que nous tendrons tant de pièges à Moncade, qu’à la fin nous ferons ouvrir les yeux à Lucinde.

ÉRASTE.

Ah ! ma Sœur, il est temps que vous le fassiez ; car, en vérité, je me meurs : cette préférence injuste m’assassine, et je crois que je souffrirais moins, si Moncade ne la trompait pas.

MARTON.

À quoi vous amusez-vous ! Vous nous dites ici les plus belles choses de monde ; quand vous ferez devant elle, vous ne pourrez desserrer les dents. Si vous voyez Moncade auprès de ma Maîtresse, il ne déparle point, quand il devrait cent fois lui répéter les mêmes choses.

ÉRASTE.

Il est heureux, Marton.

MARTON.

Allez le devenir, si vous pouvez.

 

 

Scène II


LÉONOR, MARTON

 

LÉONOR.

Mais, Marton, plus je songe à ce que vient de me dire mon Frère, et moins j’y trouve d’apparence.

MARTON.

Je n’y comprends rien non plus que vous. Moncade était fort gai, lorsqu’il est sorti ; Lucinde n’était point triste. Il y a du malentendu en tout ceci, ou Moncade aura joué quelque tour de son métier.

LÉONOR.

Qu’aura-t-il pu lui dire contre une preuve si forte ?

MARTON.

Par ma foi je n’en sais rien. Que vous dirai-je ? Il ouvre de grands yeux, il soupire, il menace, il pleure, il se jette à genoux, se promène à grands pas, casse une chaise, déchire une manchette, s’arrache des cheveux, ronge ses ongles, et à la fin il a raison.

LÉONOR.

Voilà de belles manières de se justifier !

MARTON.

Mais par ma foi, Madame, n’était que je lui ai déjà vu jouer mille fois le même rôle, je ne saurais qu’en dire. Il m’a fait pleurer, moi, dans les commencements ; mais à présent je suis aguerrie. Mais vous, Madame, qui parlez, si vous avez tant d’envie de servir votre Frère, qui le peut mieux que vous ? Car enfin je ne suis pas aveugle : je m’aperçois depuis assez longtemps, que Moncade vous lorgne ; et parce que je voyais que vous répondiez assez bien à toutes se minauderies, je croyais que vous ne manqueriez pas de vous prévaloir de sa passion, pour détromper Lucinde.

LÉONOR.

Vous avez de bons yeux, Marton ! Hé bien ! puisque vous l’avez découvert, je veux bien vous en faire la confidence : c’est à quoi je songe tous les jours ; mais c’était le dernier remède dont je voulais me servir, parce que je le trouvais le plus honteux.

MARTON.

Allez, Madame, rien n’est honteux pour punir un scélérat.

LÉONOR.

Mais, j’ai peur qu’il se défie de moi.

MARTON.

Bon ! lui ? il se défierait de vous, si vous lui disiez que vous le haïssez. Il est si prévenu de son mérite, qu’il croit qu’on est forcé de l’aimer dès qu’on le voit. J’entends quelqu’un ! c’est peut-être lui : il donnera dans touts les panneaux que vous lui tendrez.

LÉONOR.

Il est plus fin que tu ne crois.

MARTON.

S’il ne faisait point de sottises, il n’aurait pas besoin de finesses : c’est à vous de l’embourber si bien, que rien ne soit assez fort pour le dégager.

LÉONOR.

Laissez-moi faire.

 

 

Scène III

 

LÉONOR, MONCADE

 

MONCADE.

Je ne sais ce que je dois faire, Madame ?

LÉONOR.

Il faudrait lire dans votre pensée pour vous donner conseil.

MONCADE.

Dois-je rester, Madame, et m’exposer au plus grand péril que j’aie couru de ma vie ?

LÉONOR.

Cette énigme est assez difficile à développer ; mais, je ne vois point quel péril vous courrez à demeurer ici.

MONCADE.

Ah ! Madame, que mes yeux m’ont mal servi ! que mes soupirs se sont mal expliqués ! Quoi ! toutes mes actions n’on pu se faire entendre ?

LÉONOR.

Je n’ai remarqué en vous que ce que vous prodiguez aisément à tout le monde.

MONCADE.

Ah ! Madame, si je n’ai conservé que des airs honnêtes pour les autres, bien différents toute, fois de ceux que j’ai pour vous, vous devez m’en tenir compte ; je ne l’ai fait que pour mieux cacher mon amour.

LÉONOR.

Ah ! Moncade, songez-vous bien à ce que vous me dites ?

MONCADE.

Oui, Madame, j’y ai songé. Je sais tout ce que je hasarde : je sais que je perds Lucinde pour jamais, si vous abusez du sincère aveu que je vous fais ; mais je sais que je ne pouvais plus vivre, et vous cacher ma tendresse.

LÉONOR.

Je vous vois de trop près pour croire vos discours sincères.

MONCADE.

Hé ! que vous disent-ils, Madame, qui ne doive vous assurer de la plus forte passion qu’on ait jamais sentie ?

LÉONOR.

Ne jurez vous pas tous les jours à Lucinde la même chose ?

MONCADE.

Jugez par ses reproches continuels, de l’amour que je sens pour elle.

LÉONOR.

Mais vous la trompez donc ?

MONCADE.

Hé ! Madame, ne savez-vous pas vous-même, comment la chose s’est faite ? Ne vous a-t-on point dit que mon Oncle m’ordonna de m’attacher à elle, et que les grands biens dont elle est pourvue, lui firent entrer ce dessein dans la tête ? Je n’avais pour lors aucun engagement ; je consentis à tout ce qu’on voulut : mais je vous vis, Madame ; et l’intérêt de mon amour me ferait, sans balancer, négliger une fortune bien plus considérable.

LÉONOR.

Ah ! Moncade, je ne sais si tout ce que vous me dites est vrai ; mais je sens bien que je le voudrais du moins.

MONCADE.

Ah ! Madame, souffrez, je vous prie, que je me jette à vos genoux, et que je vous conjure au nom de la tendresse la plus vive, d’une passion qui ne finira jamais, de me mettre à l’épreuve la plus forte que vous puissiez imaginer ? Voulez-vous les lettres de Lucinde ? je vous les abandonne. Voulez-vous que je ne la voie jamais ? J’y consens. Voulez-vous qu’à vos yeux je brise son portrait ? je le ferai. Il n’est rien que je ne vous sacrifie, commandez.

LÉONOR.

Je voudrais ne vous avoir jamais parlé.

MONCADE.

Que ne vous ai-je offert mes premiers vœux ! je serais encore fidèle.

LÉONOR.

Mais, Moncade, que me demandez-vous ?

MONCADE.

Que vous m’aimez que vous le pensiez, et que vous le disiez sans cesse.

LÉONOR.

Vous me trahirez ?

MONCADE.

Non, Madame, jamais.

LÉONOR.

Me le signerez-vous ?

MONCADE.

De mon sang, s’il le faut.

LÉONOR.

Vous n’aimez point Lucinde ? vous vivrez éternellement pour moi ? vous me le promettez ; et votre main est prête, dites-vous, à m’en signer l’aveu ?

MONCADE.

À l’instant même, commandez.

LÉONOR.

N’oubliez donc rien, Moncade, de tout ce qui peut me confirmer vos serments.

MONCADE.

Je vais vous le porter, Madame, pourvu qu’à votre tour vous me donniez des marques d’une tendresse véritable.

LÉONOR.

Vous serez content.

MONCADE.

C’est assez.

LÉONOR.

Je vous attends.

 

 

Scène IV

 

LÉONOR, MARTON


MARTON.

Hé bien, Madame ?

LÉONOR.

Tout va le mieux du monde. Et mon Frère que fait-il ?

MARTON.

Pas grand chose, Madame. Le voici.

 

 

Scène V

 

ÉRASTE, LUCINDE, LÉONOR, MARTON

 

ÉRASTE.

Quoi, Madame ? rien ne peut vous désabuser ?

LUCINDE.

Allez, Éraste, j’en sais là-dessus plus que vous tous ; cela est comme je vous l’ai dit.

LÉONOR.

Comment donc ?

ÉRASTE.

La lettre qu’Araminte a rendue à Madame, était une lettre écrite pour elle.

LUCINDE.

Cela est ainsi.

ÉRASTE.

Araminte, par des raisons qu’on ne veut point expliquer, s’est servie du hasard qui la lui a fait trouver, pour nuire à Moncade.

LÉONOR.

Hé bien, mon Frère, la chose est douteuse : Madame aime Moncade, elle prend son parti ; que trouvez-vous là d’extraordinaire ?

LUCINDE.

La chose n’est point douteuse, Madame ; il y a des circonstances qui m’assurent de la vérité.

LÉONOR.

Madame a raison. Montrez-lui qu’on la trompe, sans que Moncade puisse le nier alors...

LUCINDE.

Ah ! je vous répons que si vous pouviez en venir à bout, je ne le verrais de ma vie.

ÉRASTE.

Mais, Madame, que faut-il donc davantage ?

LÉONOR.

Oh ! mon Frère, que vous êtes étrange ! Entrez dans cette chambre, je veux vous parler.

ÉRASTE.

Mais...

LÉONOR.

Je veux vous parler, vous dis-je, suivez-moi.

 

 

Scène VI

 

LUCINDE, MARTON, MONCADE

 

LUCINDE.

Ah ! j’en vois plus que je n’en veux voir. On veut chasser Moncade de mon cœur ; on prend des moyens pour le faire, qui ne réussiront point.

MARTON.

Pour cela, Madame, on a tort ; pour moi, je suis à présent de son côté. Il vous dit qu’il vous aime, pourquoi ne le pas croire ? On le soupçonne mal à-propos. On dit qu’il vous trompe, toute la terre le croit ; qu’importe. Vous êtes la partie intéressée une fois ; il vous fait entendre ce qui lui plaît, cela suffit. A-t-il à rendre compte de ses actions à d’autres ?

LUCINDE.

Mon dieu, Marton, j’entends ce langage-là ; mais, surtout, soyez persuadée que je ne suis pas dupe, et que j’aurais des yeux comme une autre dans une affaire qui ne regarde que moi.

MARTON.

Moi, Madame, je vous parle sérieusement ; ce garçon-là vous aime terriblement.

MONCADE.

Tenez, Madame, voilà...

LUCINDE.

Que tenez-vous-là ? que voulez-vous faire de ce billet ?

MONCADE.

Je venais vous rapporter, Madame.

LUCINDE.

Que je le voie.

MONCADE.

Il faut, s’il vous plaît, que je vous dise auparavant les raisons qui me l’on fait écrire.

LUCINDE.

Je vous écoute.

MONCADE.

Il faut que vous m’aidiez, s’il vous plaît, dans cette affaire.

LUCINDE.

Dites donc vite.

MONCADE.

Madame, je n’ai pu souffrir plus longtemps sous les discours méprisants qu’on tient de vous et de moi dans le monde : je sais que Léonor ne s’y épargne pas ; j’ai résolu de les faire finir, et je n’ai trouvé d’autres moyens pour y réussir, que de feindre d’avoir l’amour pour elle.

LUCINDE.

Comment ?

MONCADE.

Écoutez, Madame, voici bien le meilleur. Dès la première entrevue, j’ai si bien avancé mes affaires, que nous en sommes venus aux conditions.

LUCINDE.

Que dites-vous ?

MONCADE.

Écoutez le reste, je vous prie. Elle a exigé de moi une promesse que je n’aimerais jamais qu’elle, et m’a même engagé d’y mettre que je ne vous avais jamais aimée.

LUCINDE.

Vous avez pu l’écrire ?

MONCADE.

Pardonnez-le-moi, tout m’a paru permis pour vous venger.

LUCINDE.

Et qui m’assurera que cette feinte ne cache point une vérité ?

MONCADE.

Tout, Madame, et surtout le soin que j’ai pris de ne lui point remettre ce papier entre les mains, sans vous l’avoir montré.

LUCINDE.

Ah ! Moncade, je ne pourrai jamais m’accoutumer à cette feinte.

MONCADE.

Ah ! Madame, je vous prie, que j’aie une lettre de Léonor entre mes mains pour la faire taire, jusque-là...

LUCINDE.

Montrez-moi ce papier.

MONCADE.

Madame, j’entends Léonor, contraignez-vous, je vous prie.

LUCINDE.

J’aurai bien de la peine.

MONCADE.

Il le faut.

 

 

Scène VII

 

LÉONOR, MONCADE, LUCINDE

 

LUCINDE.

D’où venez-vous donc Madame ?

LÉONOR.

Madame, je viens d’entretenir mon Frère sur une affaire qui vous regarde.

MONCADE.

Madame, en voilà plus que vous ne m’en avez demandé.

Il rend à Léonor le papier qu’elle lui avait demandé. Léonor lit tout bas.

Madame, que faites-vous ?

LÉONOR.

Moncade, ne soyez pas surpris qu’après avoir trompé tant de fois, on vous trompe à votre tour ; je ne vous aime point, et n’en ai point la moindre envie ; mais je n’ai pu souffrir que vous vous soyez joué plus longtemps d’une personne qui ne méritait pas de l’être ; d’ailleurs l’intérêt de mon Frère m’a engagée à tout ceci. Je vais donc découvrir votre perfidie ; mais croyez-moi à l’avenir, profitez de cette aventure. Vous êtes bien fait, vous êtes jeune, amusant, vous avez de l’esprit ; mêlez à tout cela un peu de sincérité, et par la suite j’espère que vous me remercierez de l’avis que je vous donne.

À Lucinde.

Lisez, Madame.

LUCINDE.

Moncade...

LÉONOR.

Hé bien, que dites-vous ?

LUCINDE.

Que je suis ravie, Madame, de connaître votre bonne foi, et d’être persuadée que vous n’ayez pas voulu me trahir.

LÉONOR.

Vous reverrez Moncade ?

LUCINDE.

Oui, Madame.

LÉONOR.

Vous l’aimerez ?

LUCINDE.

Plus que je n’ai fait de ma vie.

LÉONOR.

Il faut donc ne vous voir jamais.

LUCINDE.

Moncade, je vous laisse,

D’un ton qui marque de la colère.

je ne veux point la laisser plus longtemps dans l’erreur où elle est.

 

 

Scène VIII

 

MONCADE, seul

 

Que veut dire ceci ? Lucinde ne me paraît plus trop désabusée. L’inquiétude où elle était en me quittant, ses yeux qui n’ont pu se contraindre, quelques soupirs qu’elle n’a pu retenir, toutes ces choses ne m’annoncent rien de bon. Ma surprise à son abord sans doute m’avait trahi : qu’y faire ? Ma foi, tant pis pour elle, je prends toutes les précautions qu’il faut prendre pour lui épargner des chagrins, elle veut s’en donner, j’y consens. Pour moi, je n’ai rien à me reprocher ; le détour dont je me suis servi, s’il n’est point vrai, du moins me paraît vraisemblable, et elle doit toujours me compter pour quelque chose, les soins que je me suis donnés de la vouloir tromper.

 

 

Scène IX

 

ÉRASTE, MONCADE

 

ÉRASTE.

Ah ! mon cher Moncade, que je suis ravi !

MONCADE.

Hé de quoi Éraste ?

ÉRASTE.

De ce que l’on vient de me dire.

MONCADE.

Hé ! que vous a-t-on dit ?

ÉRASTE.

Que vous aimez ma Sœur.

MONCADE.

Cela est vrai.

ÉRASTE.

Eh bien, je viens vous assurer qu’il ne tiendra qu’à vous, que nous ne soyons bientôt heureux tous deux.

MONCADE.

Hé ! comment ?

ÉRASTE.

Je vous promets, si vous voulez, d’employer tout le crédit que j’ai sur elle, pour la faire consentir à vous épouser.

MONCADE.

Je ne veux point me marier.

ÉRASTE.

Comment donc ?

MONCADE.

Cela est ainsi.

ÉRASTE.

Ne m’avez-vous pas dit que vous aimiez ma Sœur ?

MONCADE.

J’en demeure d’accord.

ÉRASTE.

Hé ! que prétendiez-vous en l’aimant ?

MONCADE.

L’aimer.

ÉRASTE.

Moncade ?...

MONCADE.

Éraste ?...

ÉRASTE.

Vous n’y songez pas ?

MONCADE.

Pardonnez-moi.

ÉRASTE.

Vous aimiez ma Sœur, et ne songiez point à l’épouser !

MONCADE.

Épouse-t-on toutes celles qu’on aime ?

ÉRASTE.

Il y a de certaines gens qu’on ferait mieux de ne pas aimer, avec de pareils sentiments.

MONCADE.

C’est ce que je voulais voir.

ÉRASTE.

Vous perdez les sens.

MONCADE.

Je ne vois pas que c’en soit une bonne marque, de ne vouloir point se marier.

ÉRASTE.

Adieu, Moncade, vous ne ferez peut-être pas toujours, ni si habile, ni si heureux.

MONCADE.

Nous verrons... Parbleu cela est plaisant, dans un autre temps, j’eusse peut-être accepté le parti ; mais, après le trait que sa Sœur vient de me jouer...

 

 

Scène X

 

MONCADE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Vraiment vous êtes fort exact, je viens de chez Belise.

MONCADE.

Paix.

PASQUIN.

J’ai appris là-dedans aussi...

MONCADE.

Paix.

PASQUIN.

J’ai passé pour votre écharpe...

MONCADE.

Tais-toi.

PASQUIN.

Pour votre juste-au-corps...

MONCADE.

Te tairas-tu ?

PASQUIN.

Ouais.

MONCADE.

Pasquin ?

PASQUIN.

Monsieur ?

MONCADE.

Donne-moi le miroir : écoute, ma tabatière ; attends, approche ce fauteuil ; hai mon écritoire ; non, donne-moi un peigne, allons donc, te dépêcheras-tu ?

PASQUIN.

Dites-moi donc auparavant ce que vous voulez ?

MONCADE.

Je ne sais : je veux m’asseoir. Madame Léonor, Madame Léonor, vous m’avez joué d’un tour !

 

 

Scène XI

 

MONCADE, PASQUIN, MARTON

 

MARTON.

Madame demande si vous souperez ici ?

MONCADE.

Pourquoi cela, Marton ?

MARTON.

C’est que si vous n’y soupiez pas, elle irait souper en ville.

MONCADE.

Je ne veux point la contraindre, Marton.

MARTON.

Hé ! vous ne la contraindrez pas, pourvu que vous y soupiez. Y souperez-vous, ou non ?

MONCADE.

J’y souperai, si cela lui fait plaisir.

MARTON.

Je vais le dire à Madame.

 

 

Scène XII

 

MONCADE, PASQUIN

 

MONCADE.

Sais-tu tout ce qui s’est passé ?

PASQUIN.

Vraiment, on ne parle pas d’autre chose là-dedans.

MONCADE.

Mais Lucinde est donc persuadée que la chose est comme je la lui ai voulu faire entendre ?

PASQUIN.

Apparemment puisqu’elle envoie savoir si vous souperez avec elle.

MONCADE.

Par ma foi, cela est trop plaisant.

PASQUIN.

Oh, oui ! cela est bien drôle ; vous n’avez qu’à continuer.

MONCADE.

Oh ! assurément, elle ne se doute de rien, ce qu’elle vient de m’envoyer dire me le confirme assez. Mais achève ; que voulais-tu tantôt me dire de Belise ?

PASQUIN.

Je voulais vous dire qu’elle ne veut jamais vous voir ; qu’elle vous a nommé à tous moments un homme sans foi, sans honneur, médisant, indiscret, traître, scélérat, infidèle.

MONCADE.

Hai, que dis-tu ?

PASQUIN.

Je ne dis rien, Monsieur, c’est Belise... Elle m’a donné pourtant cette paire de gants pour vous obliger à y aller. En tenez, voilà son Neveu qui vient vous quérir sans doute.

 

 

Scène XIII

 

LE PETIT CHEVALIER, MONCADE, PASQUIN

 

LE PETIT CHEVALIER.

Hé ! bonjour, mon ami.

MONCADE.

Hé, bonjour, mon enfant, où vas-tu ?

LE PETIT CHEVALIER.

Je viens vous voir, en êtes-vous fâché ?

MONCADE.

Non da ; tien-toi donc ?

LE PETIT CHEVALIER.

Je veux vous baiser.

MONCADE.

Voilà qui est fait.

LE PETIT CHEVALIER.

Et pour ma Tante, n’aurai-je rien ?

MONCADE.

Hé bien, en est-ce assez ? si donc, petit fripon, tu gâtes ma perruque.

LE PETIT CHEVALIER.

Oui, cela est vrai, je lui ai fait un grand bobo.

À Pasquin.

Hé, bonjour, Pasquin, touche-là.

PASQUIN.

Voilà qui est fait.

MONCADE.

Donnez-lui un siège.

LE PETIT CHEVALIER.

Non, je ne saurais demeurer assis.

PASQUIN.

Ne-faut-il pas qu’il croisse ?

MONCADE.

Viens ici.

LE PETIT CHEVALIER.

Hé bien...

En jetant la perruque de Moncade.

MONCADE.

Fi, que cela est vilain, de faire l’enfant comme cela ! n’est-il pas temps de devenir sage ?

LE PETIT CHEVALIER.

Et vous qui êtes plus grand que moi, ma Tante dit que vous ne l’êtes pas trop.

MONCADE.

Votre Tante est folle ; est-ce elle qui vous a envoyé ici ?

LE PETIT CHEVALIER.

Elle a gagé contre moi un demi-Louis, oui, que je n’oserais pas venir voir si vous étiez chez vous.

MONCADE.

Tu as gagé ?

LE PETIT CHEVALIER.

Assurément.

PASQUIN.

La peste, qu’il en sait ! le petit compère a de qui tenir...

MONCADE.

Qu’as-tu là ?

LE PETIT CHEVALIER.

Où ?

MONCADE.

Là.

Il lui fait prendre du tabac.

LE PETIT CHEVALIER.

Ah ! si, peste soit du vilain avec son tabac ! tenez, vous verrez si je ne le dis pas à ma Tante.

MONCADE.

Te tairas-tu ?

LE PETIT CHEVALIER.

Pourquoi me faites-vous prendre du tabac, aussi ?

MONCADE.

Paix donc.

LE PETIT CHEVALIER.

Si je ne vous fais pas gronder par ma Tante !

MONCADE.

Petit pendard !

LE PETIT CHEVALIER.

Patience, vous appelez ma Tante folle ?

MONCADE.

Pasquin ?

PASQUIN.

Monsieur ?

LE PETIT CHEVALIER.

Quand ma Tante saura...

MONCADE.

Ferme-lui la bouche, il crie comme un petit démon.

LE PETIT CHEVALIER.

Je dirai tout cela à ma Tante.

PASQUIN.

Encore ?

MONCADE.

Amène-le-moi. Mon pauvre petit homme, je t’en prie, ne fais point tant de bruit.

LE PETIT CHEVALIER.

Voyez un peu avec son tabac.

MONCADE.

Hé bien, je ne t’en donnerai plus.

LE PETIT CHEVALIER.

Si vous ne m’aviez point fait cela, je vous aurais dit quelque chose.

MONCADE.

Hé, quoi ?

LE PETIT CHEVALIER.

Non, vous ne le saurez pas.

MONCADE.

Je t’en prie.

LE PETIT CHEVALIER.

Non.

MONCADE.

Mon petit cœur.

LE PETIT CHEVALIER.

Non.

MONCADE.

Hé, le petit animal, qui ne voit pas qu’on se moque de lui, et que je se sais tout ce qu’il me veut dire.

LE PETIT CHEVALIER.

Oui, vous savez que ma Tante m’a dit de venir ici, et de vous amener chez elle ; et qu’elle m’a dit encore de faire comme si cela fût venu de moi ? Mais à cause de votre tabac, vous n’en saurez rien. Je savais bien moi que je punirais.

MONCADE.

Et moi, je ne veux plus vous écouter.

LE PETIT CHEVALIER.

Et moi, je ne veux plus vous rien dire aussi.

PASQUIN.

Le bon petit Mercure !

MONCADE.

Mes porteurs sont-ils là-bas ?

PASQUIN.

Oui, Monsieur.

MONCADE.

Suis-moi.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

ÉRASTE, LÉONOR, MARTON

 

MARTON.

Allez, allez, ne craignez plus rien ; Lucinde commence à ouvrir les yeux, notre homme sera bientôt pris, je vous en réponds.

ÉRASTE.

Je crains plus que jamais.

LÉONOR.

Franchement, j’ai de la peine à me persuader que ce que tu as imaginé, réussisse : tout ce qui s’est passé, le rendra peut-être sage.

MARTON.

Lui ? cela le rendra cent fois plus fou ; je vous en réponds, vous vous connaissez bien mal en caractère : il compte, à l’heure que je vous parle, qu’il ferait accroire à Lucinde que ce qui est, blanc est noir ; l’expérience qu’il en a, ne servira qu’à le rendre plus téméraire. Vous verrez, si je ne me connais pas bien en gens.

ÉRASTE.

Si tu peux me rendre heureux par ton adresse, crois que...

MARTON.

Tenez, ne m’ayez point d’obligation de tout ce que j’entreprends ; je le fais, parce que je veux bien le faire ; c’est une pente naturelle qui me porte à desservir tous ces petits animaux-là, dont tout le mérite n’est presque toujours que dans de certaines manières affectées, qui font mal au cœur : un regard languissant, un sucement de lèvres, tirer son bas, peigner sa perruque, et répondre par un soupir aux choses qu’ils n’ont pas seulement écoutées. Ah ! que si toutes les femmes étaient de mon goût : j’enrage, quand je songe à cela. Car il est vrai qu’ils font déserter tous les jours de bien plus honnêtes gens qu’eux. Hé, pourquoi ? je n’en sais rien ; un diable de jargon qu’ils ont entr’eux qui me fait mourir, des serments, cent minauderies. Ah ! si, n’en parlons plus, cela me mettrait en colère tout de bon.

ÉRASTE.

Ton homme est-il averti ?

MARTON.

Il est instruit de ce qu’il faut faire.

LÉONOR.

N’est-il point homme à se laisser gagner par de l’argent ?

MARTON.

Oh ! de cela je ne puis vous rien dire, je ne sais si la médiocrité de ses richesses, et le désir naturel que les hommes ont d’en acquérir, ne l’emporterait point sur une probité mal éprouvée. Mais, il y a un remède à cela ; promettez-lui de le récompenser, en cas seulement que l’affaire aille bien, et vous verrez qu’il en fera la sienne.

ÉRASTE.

Oh ! de cela, Marton, il peut bien s’assurer. Où est-il ?

MARTON.

Il attend dans le Palais Royal qu’on l’envoie chercher.

ÉRASTE.

J’y vais moi-même.

MARTON.

Vous ferez bien.

 

 

Scène II

 

LÉONOR, MARTON

 

LÉONOR.

Je ne te le cèle point, Marton, que pour tout autre que pour mon Frère, je n’entrerais point dans ceci ; je n’aime point à faire du mal.

MARTON.

Vous n’étiez point si scrupuleuse ce matin.

LÉONOR.

Je te l’avoue, et j’en ignore la cause.

MARTON.

Je la sais bien, moi.

LÉONOR.

Hé quoi ?

MARTON.

Voulez-vous que je vous le dise ?

LÉONOR.

Oui.

MARTON.

C’est depuis qu’il vous a dit qu’il vous aimait.

LÉONOR.

Moi, je t’avoue que si mon cœur répondait à ses manières...

MARTON.

Déjà plus de la moitié du chemin est faite. Par ma foi, je croyais parler à une personne raisonnable ; mais je vois bien...

LÉONOR.

Comme du prends les choses ?

MARTON.

Hé ! Mon dieu, j’entends ce langage-là : le cœur fait comme les manières. Tenez, voilà du jargon donc je vous parlais tantôt.

LÉONOR.

Que tu es folle !

MARTON.

Je ne suis point folle, je m’y connais.

 

 

Scène III

 

MARTON, LUCINDE, LÉONOR

 

LUCINDE.

Hé bien, Madame ! enfin me voilà rendue, et sur le point d’être désabusée. Hélas ? où est le temps que l’on m’aurait désobligée de me montrer Moncade infidèle.

MARTON.

Le temps était encore ce matin.

LUCINDE.

Non, non, Marton, ne vous abusez point, il y a plus d’un jour que je me défie de Moncade ; mais se détache-t-on si aisément !

LÉONOR.

Écoutez, Madame, pour moi, je ne vous dis plus rien ; une erreur qui plaît nous contente : un autre état vous semblera plus rude ; je ne veux point empoisonner tout le repos de votre vie.

LUCINDE.

Non, non, Madame, non ; achevons, il est temps ; je ne me trouverais peut-être de ma vie dans les sentiments où je suis, et je suis lasse d’être plainte.

MARTON.

Ah ! voilà qui va bien, voilà une femme ; cela ! Courage, Madame.

LUCINDE.

Je crois qu’il est chez Belise ; si j’y envoyais ?

MARTON.

À quoi cela serait-il bon ? ils ne vous le diront point, et vous les rendrez plus heureux qu’ils ne sont.

LUCINDE.

Fais donc tout ce que tu voudras.

MARTON.

Je ne ferai que ce que j’ai dit. Voilà Ergaste bien à propos : c’est l’homme dont je vous avais parlé.

 

 

Scène IV

 

MARTON, LÉONOR, ERGASTE, LUCINDE

 

LUCINDE.

Marton ne vous a-t-elle points dit tout ce qu’il fallait faire ?

ERGASTE.

Ne vous mettez en peine de rien, Madame.

MARTON.

Avez-vous quelque camarade vigoureux avec vous.

ERGASTE.

J’ai tout ce qu’il me faut.

LUCINDE.

Ne lui faites point du mal au moins ?

ERGASTE.

Ce n’est pas ma pensée.

LÉONOR.

En vérité elle me fait pitié : Madame, encore une fois, ne poussons pas la chose plus avant, vous en aurez du déplaisir.

LUCINDE.

Non, Madame, vous dis-je, quand j’en devrais mourir.

MARTON.

J’entends quelqu’un sur le petit degré, retirez-vous, c’est peut-être Moncade ; et vite, il ne faut pas qu’il voie Ergaste.

 

 

Scène V

 

PASQUIN, MARTON

 

PASQUIN.

Marton, n’as-tu point vu mon Maître ?

MARTON.

Hé, bonne bête ! tu sais mieux où il est que moi.

PASQUIN.

Non, je me donne au diable.

MARTON.

Je viens d’entendre revenir ses porteurs.

PASQUIN.

Il est vrai, mais c’était moi qu’il portaient.

MARTON.

Toi en chaise ?

PASQUIN.

Va, va, j’en vois tous les jours en carrosse, qui ont couru longtemps après, avant que de l’attraper.

MARTON.

Mais pourquoi en chaise ? es-tu malade ?

PASQUIN.

Moi ? non : je voulais leur faire gagner leur argent ; j’ai perdu mon Maître à l’Opéra, je ne sais ce qu’il est devenu ; je croyais que quelqu’un de ses amis l’avait ramené ici.

MARTON.

Tien, je l’entends ; c’est lui assurément. Adieu.

PASQUIN.

Adieu, ma Princesse. Le joli terme ! voilà ce que c’est que de servir des Maîtres spirituels, on apprend toujours quelque chose. Ma Princesse, ma belle Dame, mon petit Ange, ma Reine, ma Petite ; ces mots assaisonnés de quelques soupirs, il n’en faut guères davantage pour tourner la cervelle à plusieurs Dames de ma connaissance.

 

 

Scène VI

 

MONCADE, PASQUIN

 

MONCADE.

Ah, ah, ah, ah, ah, ah !

PASQUIN.

Qu’avez-vous donc à rire ?

MONCADE.

Ah, ah, ah, ah !

PASQUIN.

Dites-moi donc ce que c’est, afin que j’en rie aussi ?

MONCADE.

J’étais à l’Opéra, comme tu sais.

PASQUIN.

Vraiment oui, vous y étiez : à qui diable en vouliez-vous ? Parterre, Théâtre, Amphithéâtre, Loges hautes et basses, il n’y a point d’endroit où vous n’ayez été.

MONCADE.

Ne m’as-tu pas vu dans une de ces coulisses ?

PASQUIN.

Vraiment oui, je vous y ai vu, et j’ai vu l’heure que le Parterre allait vous siffler. On ne siffle encor que les mauvais Acteurs ; si vous continuez, vous amènerez la mode de siffler les Spectateurs ; les ridicules, s’entend. Quelles diables de contorsions faisiez-vous, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre ?

MONCADE.

Je faisais des mines à une femme d’une seconde Loge, que je croyais connaître.

PASQUIN.

Appelez vous cela faire des mines ? ah ! du moins je ne suis plus si fâché, je sais à présent faire des mines : Se déhancher, secouer la tête, baiser le bout de son gant bien tendrement, cela s’appelle faire des mines, n’est-ce pas ? Hé bien répondait-on à ces mines ?

MONCADE.

Si bien, que je suis monte dans la Loge où elle était, où je n’ai demeuré qu’un moment avec elle, à cause d’un jaloux qui perçait le Parterre pour nous venir trouver : nous ne l’avons pas attendu, et d’une autre Loge, où nous nous sommes mis, nous l’avons vu quereller une femme qui s’était mise à la place de celle avec qui j’étais ; je crois même qu’il lui a donné quelques coups de poing. Enfin, cela a causé une telle rumeur, que l’Opéra a cessé, le Parterre et les Loges se sont tournés de leur coté ; nous n’avons point voulu attendre la fin de l’aventure, je l’ai ramené chez elle. Ne trouves-tu pas cela plaisant ?

PASQUIN.

Point du tout, de tout cela je n’aime que les mines, je veux étudier sous vous ; vous me paraissez expert en ce métier.

MONCADE.

Moi ? je ne suis encore qu’un écolier, je t’en veux faire remarquer un à l’Opéra, devant lequel il faut mettre pavillon bas.

PASQUIN.

N’en est-ce pas un, là, qui fait toujours le doucereux, qui croit que toutes les Dames sont amoureuses de lui, qui pousse des soupirs qu’on entend du fond du Parterre ?

MONCADE.

T’y voilà.

PASQUIN.

Ah ! oui, je le connais, c’est un homme à bonne fortune aussi ?

MONCADE.

Il le dit.

PASQUIN.

Est-il riche ?

MONCADE.

Pourquoi ?

PASQUIN.

C’est que j’appelle cela, avoir eu de bonnes fortunes. Ah ! j’en aurai aussi par ma foi, puisque cela est si facile, j’ai envie de retourner à l’Opéra pour faire des mines. N’y a-t-il personne ici qui aime les mines !

MONCADE.

Tais, toi ; tu es si sot...

PASQUIN.

On frappe par le petit escalier.

MONCADE.

Qui pourrait-ce être ?

PASQUIN.

Je ne sais, verrai-je ?

MONCADE.

Vois, à l’heure qu’il est, je n’attends personne.

PASQUIN.

L’on demande à vous parler, et l’on demande si vous êtes seul.

MONCADE.

Quel homme est-ce ?

PASQUIN.

Il se cache, je n’ai pu le voir.

MONCADE.

Son nom ?

PASQUIN.

Il ne veut point dire de quelle part. Renvoyons-le, Monsieur, de peur d’accident ; il a mauvaise physionomie.

MONCADE.

Tu dis que tu ne l’as point vu ?

PASQUIN.

Cela est vrai ; mais son air mystérieux, un certain chapeau enfoncé, un manteau qui lui entoure le nez, que diable sais-je ?...

MONCADE.

C’est-à-dire, que son manteau a la physionomie mauvaise. Fais-le entrer.

PASQUIN.

Monsieur, on parle de voleurs, si c’en était un...

MONCADE.

Ne sommes-nous pas deux ?

PASQUIN.

Nous ne sommes qu’un tout au plus.

MONCADE.

Fais ce que je te dis.

 

 

Scène VII

 

MONCADE, ERGASTE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Entrez, Monsieur.

ERGASTE.

C’est vous, Monsieur qu’on appelle Monsieur de Moncade ?

MONCADE.

Oui, Monsieur.

ERGASTE.

Ne saurions-nous être entendus ?

MONCADE.

Non, si vous ne parlez bien haut.

ERGASTE.

Vous plairait-il de faire retirer vos gens ?

PASQUIN.

Volontiers.

MONCADE.

Demeurez. Monsieur, Pasquin est discret, on peut tout dire devant lui.

ERGASTE.

C’est une affaire de conséquence.

MONCADE.

Je ne lui cache rien.

ERGASTE.

Si vous vouliez pourtant...

MONCADE.

Monsieur, j’aime mieux ne rien apprendre de ce que vous avez à me dire.

ERGASTE.

Puisque vous le voulez ainsi, il faut bien s’y résoudre, Monsieur, en deux mots, une femme veuve de la première qualité...

PASQUIN.

Je respire ; pour cela, nous avons du courage.

ERGASTE.

Une femme de qualité, vous dis-je, voudrait vous entretenir une heure.

MONCADE.

Qui est-elle ?

ERGASTE.

Bien loin de vous dire son nom, Monsieur, vous ne lui parlerez qu’à de certaines conditions, que vous n’accepterez peut-être pas.

MONCADE.

Il faut voir.

ERGASTE.

Voulez-vous vous résoudre à vous laisser bander les yeux dans l’endroit où je vous prendrai pour vous mener chez elle ?

MONCADE.

À quoi bon cette précaution ?

ERGASTE.

Monsieur, on le veut ainsi. Vous avez trop d’esprit, Monsieur, pour ne pas voir aussi bien que moi, que l’on veut savoir l’état de votre cœur avant que de se découvrir à vous. Je vous en dis trop peut-être, et je passe ma commission.

MONCADE.

Êtes-vous à elle ?

ERGASTE.

Monsieur, je n’ai rien à vous dire là-dessus.

MONCADE.

Je sais qui c’est.

ERGASTE.

Peut-être.

MONCADE.

Elle est brune ?

ERGASTE.

Cela se pourrait.

MONCADE.

De grands yeux ?

ERGASTE.

À peu près.

MONCADE.

La bouche ni grande, ni petite ?

ERGASTE.

Je ne dirai plus rien.

MONCADE.

La main belle ?

ERGASTE.

Je ne répondrai pas.

MONCADE.

Les dents admirables ? le nez ?... Va, va, mon enfant, je sais qui c’est... Pasquin, c’est celle qui au Bal... c’est elle assurément. Oui, mon enfant, j’irai... oui, j’irai, je t’en réponds : oh ! çà, mon ami, avoue-le moi, je l’ai deviné, elle ne loge pas proche l’Arsenal ? Hé ! plaît-il ? Oh ! j’irai sur ma parole. Ma foi, je l’ai trouvée, n’est-il pas vrai ?

ERGASTE.

Monsieur...

MONCADE.

Oh ! tu es un fat, mon pauvre cœur, je suis plus fin que toi. En quel endroit ? à quelle heure ? tu n’as qu’à dire.

ERGASTE.

À l’heure, à l’endroit que vous voudrez.

MONCADE.

Dans la Cour du palais, à huit heures ?

ERGASTE.

Non c’est trop tôt.

MONCADE.

Hé bien, à neuf ?

ERGASTE.

C’est assez.

 

 

Scène VIII

 

MONCADE, PASQUIN

 

MONCADE.

C’est Julie, je n’en doute point.

PASQUIN.

Oh ! je le crois. Mais, vous avez promis que vous souperiez avec Lucinde ?

MONCADE.

Je serai revenu, ce n’est pas là ce qui m’embarrasse, c’est ce que je ferai d’ici à neuf heures, il n’en est tout au plus que sept ; pour moi je ne puis rester une heure au même endroit, il faut que je fasse quelque chose.

PASQUIN.

Le temps où vous ne faites rien, n’est-ce pas celui que vous employez le plus mal ?

MONCADE.

Et toi, tu n’as jamais plus d’esprit que lorsque tu te tais. Dis-moi un peu, comment me trouves-tu ?

PASQUIN.

Fort bien.

MONCADE.

Ce juste-au-corps là me paraît la taille un peu courte ; qu’en dis-tu ?

PASQUIN.

Effectivement, je ne sais ; oui, cela est vrai.

MONCADE.

Donne-m’en un autre.

PASQUIN.

Lequel ?

MONCADE.

Lequel tu voudras. Apporte-moi celui que j’avais avant-hier.

PASQUIN.

Fi !

MONCADE.

Pourquoi ?

PASQUIN.

Il ne vous va pas bien, gardez plutôt le vôtre.

MONCADE.

Je n’en veux point.

PASQUIN.

L’autre vous fait les épaules grosses.

MONCADE.

N’importe.

PASQUIN.

Quand vous voulez quelque chose, vous le voulez.

MONCADE.

Que de discours ! iras-tu ?

PASQUIN, n’allant qu’avec peine, ou plutôt ne pouvant s’en aller.

Monsieur...

MONCADE.

Quoi ?

PASQUIN.

Vous allez vous fâcher contre moi.

MONCADE.

Que veut donc dire ce maraud ?! me donneras-tu mon juste-au-corps ?

PASQUIN, d’un ton à demi pleureur.

Monsieur ?

MONCADE.

Hé bien ?

PASQUIN.

J’ai répandu du suif dessus, en le voulant nettoyer.

MONCADE.

Où est-il ?

PASQUIN.

Je l’ai donné à dégraisser, afin qu’il n’y parût plus.

MONCADE.

Va le chercher tout à l’heure.

PASQUIN.

Monsieur, il ne sera pas accommodé.

MONCADE.

Apporte-le-moi en quel état qu’il soit.

PASQUIN, n’allant qu’à peine.

Monsieur...

MONCADE.

Qu’y a-t-il encore ? veux-tu marcher ?

PASQUIN.

Monsieur, il faut vous dire la vérité, je l’ai prêté pour une Tragédie au Collège.

MONCADE.

Mon juste-au-corps au Collège ? à un enfant ?

PASQUIN.

Non, Monsieur, c’est un grand garçon, beau, bien fait comme vous, et qui fait le Roi de la Tragédie.

MONCADE.

Ah ! vraiment je suis bien aise de savoir que tu prêtes mes hardes ; mais, à l’heure qu’il est, la Tragédie est faite, va le reprendre à l’instant même. Quoi donc, tu ne feras pas ce que je te dis ?

PASQUIN, toujours en rechignant.

Monsieur...

MONCADE.

Ah ! je vois ce que c’est, tu l’as mis en gage, n’est ce pas ?

PASQUIN.

Monsieur, vous l’avez deviné ; comme vous ne me deviez rien sur mes gages, et que vous n’aimez pas à avancer de l’argent, le besoin que j’en ai eu m’a fait recourir aux expédients les plus prompts.

MONCADE.

Tu me payeras celle là, je t’en réponds ; donne-moi le rouge. Mais voyez, un peu ce maraud, mettre mes habits en gages !

PASQUIN.

Le voilà.

MONCADE. Il ne met pas le juste-au-corps que Pasquin lui a donné.

Ah ! je t’apprendrai vivre, je t’assure. Une autre perruque ? Je t’apprendrai à me jouer de pareils tours. Un autre chapeau ? Mais, voyez un peu, je vous prie... Un miroir ? Qui a jamais ouï parler d’une chose semblable ! Un coquin pour qui j’ai mille bontés... De la fleur d’orange ? Abuser ainsi de ma facilité ! Ah ! tu ne me connais pas encore, je le vois bien. Une mouche ? Tu t’en repentiras, sur ma parole... Va ouvrir... tu verras un peu la différence qu’il y a...

 

 

Scène IX

 

PASQUIN, MONCADE M. MARTIN

 

PASQUIN.

Monsieur Martin, pour votre écharpe...

MONCADE.

Ah ! Monsieur Martin, votre serviteur, vous me voyez en colère...

M. MARTIN.

Monsieur, ce n’est pas ma faute.

MONCADE, à Pasquin.

Prendras-tu ce miroir ?

M. MARTIN.

Je suis venu...

MONCADE, parlant à Pasquin.

Je suis bien aise de vous connaître.

M. MARTIN.

Je suis au désespoir...

MONCADE.

Je m’en souviendrai.

M. MARTIN.

On a dû vous dire...

MONCADE.

Un bélître...

M. MARTIN, sur un ton étonné.

Monsieur !...

MONCADE.

Un insolent...

M. MARTIN.

Monsieur !...

MONCADE.

Un effronté...

M. MARTIN.

Monsieur !...

MONCADE.

Un coquin, un fripon...

M. MARTIN.

Ah ! Monsieur...

MONCADE.

Ne voyez-vous pas que c’est à ce maraud que je parle ?

PASQUIN, parlant à Monsieur Martin.

Voulez-vous en être de moitié ?

M. MARTIN.

Non, je ne joue pas si gros jeu.

MONCADE.

Je crois que tu plaisantes ?

PASQUIN.

Demandez, je n’ai pas parlé.

MONCADE, à M. Martin.

Çà, voyons, avez-vous là mon écharpe ?

M. MARTIN.

La voilà.

MONCADE.

Elle est fort belle, vous l’a-t-on payée ?

M. MARTIN.

Ce matin, une Dame masquée, en chaise, est venue me la payer ; il n’était que dix heures, j’ai cru que vous ne seriez pas éveillé ; une autre Dame, masquée aussi, l’a payée à ma femme ; ma femme est sortie, une troisième a encore donné à ma fille ce qu’il fallait. Que ferai-je de cet argent ? je connais point celles qui me l’ont donné.

MONCADE.

Faites-moi deux autres écharpes.

M. MARTIN.

De même façon ?

MONCADE.

Non, de différentes manières, vous avez de l’esprit, ajustez cela comme il faut.

M. MARTIN.

C’est assez, Monsieur, vous les aurez cette semaine.

 

 

Scène X

 

PASQUIN, MONCADE

 

PASQUIN.

Monsieur, en faveur de tant d’écharpes, ne me pardonnerez-vous point un pauvre petit juste-au-corps ?

MONCADE.

Je te le pardonne ; mais si de ta vie... Je vais passer un moment chez cette petite Marchande ici près, en attendant l’heure.

PASQUIN.

Irai-je vous trouver ?

MONCADE.

Non, je n’ai que faire de toi, il faut que je sois seul, ne me l’a-t-on pas dit ?

 

 

Scène XI

 

PASQUIN, seul

 

La peste ! que je n’étais pas si sot, que de lui donner le juste-au-corps qu’il me demandait ! c’est un juste-au-corps heureux pour les bonnes fortunes ; car, il s’en sert ordinairement pour les grandes expéditions, et je veux savoir ce que c’est qu’une bonne fortune : je sais déjà faire des mines ; pour le jargon, j’y suis Grec ;  je n’ai donc qu’à m’habiller au plus vite. Oh çà, prenons donc ce divin juste-au-corps ; non, commençons par la rhingrave, la peste qu’elle est étroite ! et faut-il tant façons ? un coup de ciseau, trois ou quatre points d’aiguille ne font pas une affaire. Allons donc, mes hanches, abaissez-vous ? elles n’en feront rien. Qu’importe, je dirai qu’on les porte comme cela, vous verrez que j’amènerai la mode des hanches hautes ; j’ai bien vu autrefois à la Cour, la mode des grosses épaules et des coudes en arrière. Voici un juste-au-corps qui ne me paraît pas trop facile à mettre ; ces maudits Tailleurs font les boutonnières si éloignées des boutons, j’y crèverai. Que ne fait-on point pour aller en bonne fortune ? Quel chapeau ? Ne voilà-t-il pas un homme bien bâti, la tête grosse, le ventre menu, les hanches basses ; morbleu, je veux faire oublier que Moncade est au monde. Tête-bleu, j’oubliais le meilleur, de l’eau de fleur d’orange ; peut-on aller en bonne fortune sans eau de fleur d’orange ? Voilà qui est bien ; j’ai, ce me semble, tout l’attirail de bonne fortune ; Dieu nous garde de mal encontre.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

MARTON, seule

 

Où diantre est Léonor ? où est Éraste ? Ergaste ne revient point, qu’est-ce que tout ceci ? Mais, par ma foi, je suis folle ; je prends cette affaire avec autant de chaleur, que si c’était la mienne.

Éraste paraît.

Hé ! d’où venez-vous ?

 

 

Scène II

 

MARTON, ÉRASTE

 

ÉRASTE.

Je viens de chez Araminte, et de chez Cidalise.

MARTON.

Pourquoi faire ?

ÉRASTE.

Pour les rendre témoins de la Comédie : ne m’as tu pis dit qu’il était nécessaire qu’elles y fussent présentes, pour ne laisser aucun retour à Lucinde ?

MARTON.

Oui, mais auparavant il est bon de savoir si la Comédie se jouera.

ÉRASTE.

Puisque Ergaste n’est point revenu, tout va bien : il songe à tout ce qui lui faut sans doute.

MARTON.

Oh ! ça, ça, tout coup vaille, cela ne gâte rien.

ÉRASTE.

Que fait Lucinde ?

MARTON.

Oh ! par ma foi, elle est bien résolue de ne voir jamais Moncade, s’il donne dans le panneau.

 

 

Scène III

 

MARTON, ÉRASTE, ERGASTE

 

ERGASTE.

Monsieur...

ÉRASTE.

Ah, vous voilà ! Hé bien ?

MARTON.

Qu’avez-vous fait ?

ERGASTE.

Il s’est enferré de lui même ; il s’est persuadé qu’il connaissait la personne imaginaire dont je lui parlais. Je n’ai point voulu le détromper : enfin, il s’est résolu à tout.

MARTON.

À se laisser bander les yeux ?

ERGASTE.

À tout, vous dis-je.

MARTON.

Ah, le plaisant Colin-maillard ! ce nom lui demeurera.

ERGASTE.

Il m’attend dans la cour du Palais, à neuf heures.

ÉRASTE.

Il n’en est pas loin, je pense ; il vaut mieux que vous l’attendiez ; dépêchez-vous. Vous avez un carrosse ?

ERGASTE.

J’ai tout ce qu’il me faut.

MARTON.

Si par hasard il voulait ôter son bandeau ?

ERGASTE.

Ne vous mettez en peine de rien ; nous sommes deux, qui saurons bien l’empêcher.

MARTON.

Allez donc.

 

 

Scène IV

 

MARTON, LUCINDE, LÉONOR, ÉRASTE

 

LUCINDE.

Hé bien, vient-il enfin ?

MARTON.

Oui, Madame.

LUCINDE.

Aux conditions qu’on lui a imposées ?

MARTON.

Oui, Madame.

LUCINDE.

J’ai beaucoup de peine à me le persuader.

ÉRASTE.

C’est la tendresse qui parle encore pour lui, Madame.

LUCINDE.

Ne parlons plus de tendresse, Éraste ; mais permettez-moi de douter de ce que je ne vois pas.

ÉRASTE.

Devriez-vous avoir besoin de cette preuve, Madame ? et ce qui s’est passé...

LUCINDE.

Mon dieu, Éraste, je ne prends point son parti ; mais enfin, tout ce qui s’est passé ne le convainc point absolument.

LÉONOR.

Mon Frère s’obstine toujours mal à propos.

LUCINDE.

Point du tout, Madame, et nous pouvons avoir raison tous deux.

MARTON.

Le Colin-maillard nous sortira d’intrigues.

LUCINDE.

Taisez-vous, Marton ; ces plaisanteries là ne me vont point, entendez-vous ?

 

 

Scène V

 

LÉONOR, LUCINDE, MARTON, ÉRASTE, ARAMINTE, CIDALISE

 

LUCINDE.

Ah ! Mesdames, que je suis ravie de vous voir ici ! vous ne pouviez y arriver plus à propos.

ARAMINTE.

Pourquoi donc, Madame ?

CIDALISE.

Hé comment, Madame ?

MARTON.

Nous allons jouer à Colin-maillard, ne dites rien.

LUCINDE.

Et surtout vous, Madame.

ARAMINTE.

Si c’est quelque chose qui regarde Moncade, comme m’a dit Éraste, Madame y pourrait prendre autant de part que moi.

LÉONOR.

Cidalise serait-elle aussi rivale de Lucinde ?

CIDALISE.

Moi ? je ne sais ce que l’on me veut dire seulement.

MARTON.

Allez, allez, Madame, avouez la dette ; il n’y en a point ici que Moncade n’ait trompées.

ÉRASTE.

En vérité, cela mérite une punition publique.

LUCINDE.

Vous ne vous y prenez pas mal, Monsieur ; mais aussi, sa gloire en sera plus grande, s’il n’est point tel que vous vous imaginez.

CIDALISE.

Je ne sais ce que veut dire ceci.

LÉONOR. Elle se retire dans un coin du Théâtre avec Cidalise.

Je vais vous en instruire, Madame.

LUCINDE.

Mais, Madame, si Moncade ne vient point, à quoi cela fera-t-il bon ?

MARTON.

Hé bien, voilà un grand mal ! Madame n’est-elle pas partie intéressée ?

ARAMINTE.

Je veux savoir tout cela aussi, moi ; on ne me l’a dit qu’imparfaitement.

Elle va trouver Léonor et Cidalise.

LUCINDE.

Éraste, l’heure se passe, Moncade ne vient point ; je vous avoue que je ne serais point fâchée qu’il se fût moqué de vous.

ÉRASTE.

J’aurai du moins la consolation, Madame, de connaître qu’il mérite la tendresse que vous avez pour lui. Mais je ne vois pas encore ce qui doit tant vous faire espérer ; il n’est encore que neuf heures.

Cidalise, Léonor et Araminte reviennent.

ARAMINTE.

En vérité, cela est plaisant !

CIDALISE.

Serait-il assez sot pour hasarder la chose ?

MARTON.

Oh que oui.

LUCINDE.

J’en doute, Marton ; un homme du caractère dont vous voulez qu’il soit, serait plus diligent.

MARTON.

À moins qu’une autre femme ne le retienne, je ne conçois pas ce qui le peut arrêter.

LUCINDE.

Éraste, il ne vient point ?

À Léonor.

Madame, il ne vient point ?

À Cidalise.

Madame, croyez-vous qu’il vienne ?

CIDALISE.

En vérité je ne sais, Madame.

MARTON.

Les premiers jours, manquait-il aux rendez-vous que vous lui donniez ?

CIDALISE.

Oh ! taisez-vous, Marton ; je me fâcherais.

LÉONOR.

J’entends du bruit.

 

 

Scène VI

 

LÉONOR, LUCINDE, CIDALISE, ARAMINTE, ÉRASTE, MARTON, ERGASTE

 

ERGASTE.

Cachez les flambeaux.

LUCINDE.

Je suis perdue !

ERGASTE.

Mon homme le garde dans l’antichambre ; laissera-t-on entrer ?

LUCINDE.

Oui, qu’il entre ; je veux le voir. Attendez : qui lui parlera pour moi ? Je vous avoue que je n’en ai pas la force.

ÉRASTE.

Est-il besoin de lui parler ? n’êtes-vous pas contente, Madame ? D’ailleurs, il connaîtra votre voix.

MARTON.

Ne connaît-il que la voix des Dames qui sont ici ? Il connaît leurs cœurs, de par tous les diables ; c’est le pis que j’y trouve. Attendez : je contrefais la mienne à miracle. Faites-le entrer : le voulez-vous, Madame ?

LUCINDE.

Fais ce que tu voudras.

 

 

Scène VII

 

LÉONOR, ERGASTE, PASQUIN avec un bandeau, et déguisé, ÉRASTE, CIDALISE, ARAMINTE

 

ERGASTE, à Pasquin.

Nous entrons dans son appartement : il ne tient qu’à vous d’être heureux.

PASQUIN.

Hé ! je l’ai tant été, mon enfant, je t’assure, que si ce n’était à ta considération, et que je ne veux pas te faire perdre la récompense qui t’est promise, j’apaiserais à l’heure qu’il est deux de mes Maîtresses irritées.

ERGASTE.

Je vous suis bien obligé. Songez qu’il y va de la vie, au moindre effort que vous ferez pour voir Madame.

PASQUIN.

Que je n’ai garde ! Va, va, mon ami, je suis accoutumé a ces sortes d’aventures, et nous en avons mis à fin de plus périlleuses que celle-ci.

ERGASTE.

Vous êtes à présent dans sa chambre, et je vous laisse seul avec elle.

MARTON.

Silence ; ne faites point de bruit surtout.

 

 

Scène VIII

 

LÉONOR, ERASTE, PASQUIN déguisé, CIDALISE, ARAMINTE, LUCINDE

 

PASQUIN.

Gare le pot au noir.

MARTON.

Le beau début !

LUCINDE.

Le traître.

PASQUIN.

Hé bien, mon Ange, me voilà.

MARTON.

Réservez de pareilles douceurs, quand vous me connaîtrez mieux ; écoutez, auparavant que de me répondre, les choses que j’ai à vous dire.

PASQUIN.

La peste ! vous me prendriez pour un grand sot ! Je vous veux faire voir, si je mérite le choix que votre cœur a fait ; car, je crois que vous ne m’envoyez pas chercher, pour me dire que vous me haïssez.

MARTON.

Vous ne saurez pas aussi mes véritables sentiments, si vous n’éclaircissez par ordre le doute où je suis.

PASQUIN.

Allons, mon petit cœur, ma Reine, ne nous amusons point à la faribole. Regardez ces airs penchés, cette taille. Quand nous nous connaîtrons un peu mieux, je vous ferai des mines.

LUCINDE.

Ce n’est point-là Moncade ?

ARAMINTE.

Non assurément.

PASQUIN.

Qui est ce qui dit-là que je ne suis Moncade ? vous en avez menti.

LÉONOR, bas.

Mon Frère, ce n’est pas lui.

ÉRASTE, bas.

Je ne sais qu’en dire.

CIDALISE, bas.

Ce n’est pas lui.

MARTON, bas.

Madame, c’est Pasquin.

PASQUIN, bas.

Comment donc, Pasquin ? qu’est-ce donc,  que ceci, ma petite amie ?

MARTON, bas.

C’est lui, Madame.

ÉRASTE, bas.

Un bâton ?

PASQUIN.

Comment donc un bâton ? Madame, je vous déshonorerai.

ÉRASTE frappe.

Vite.

PASQUIN.

Les voies de fait ? encore ? Au meurtre, on m’assomme.

ÉRASTE.

Comment ! coquin, tu te jouais de nous ?

LUCINDE.

Hé bien, n’avais-je pas raison ? Allez, Éraste, désabusez-vous, Moncade m’aime ; et pour se mieux moquer de nous, il a feint de donner dans le piège. Qu’en dites-vous, Mesdames ?

ARAMINTE.

Je dis qu’il n’est pas étonnant qu’il en ait évité un seul en sa vie.

LUCINDE, à Cidalise.

Et vous, Madame ?

CIDALISE.

Qu’il a pu se repentir...

LÉONOR.

Pour moi, je ne dis rien.

MARTON.

Et moi, je dirai toujours que c’est un fourbe.

ÉRASTE.

Il y a quelque chose à tout ceci que je ne comprends pas, mais j’en serai éclairci. Parleras-tu ?...

PASQUIN.

Monsieur...

ÉRASTE.

Allons vite.

PASQUIN.

Monsieur...

ÉRASTE.

Je te tuerai.

PASQUIN.

Épargnez un homme à bonne fortune.

ÉRASTE.

Allons tout à l’heure, avoue. Que veut dire ceci ?

PASQUIN.

Monsieur, puisque vous le voulez...

ÉRASTE.

Hé bien ?

PASQUIN.

La curiosité d’aller en bonne fortune, et la facilité que j’ai trouvé en celle ci, m’a fait entreprendre ce que vous voyez.

ÉRASTE.

Ah, coquin ! hé comment as-tu fait ?

PASQUIN.

J’ai dit à mon Maître de ne se trouver au rendez-vous qu’à dix heures, et je m’y suis rendu à neuf à sa place.

ÉRASTE.

Il n’y a rien de gâté encore ; il n’est que dix heures au plus, Ergaste, retournez au Palais ; vous avez pris l’un pour l’autre : Vous trouverez Moncade ; amenez-le, comme vous avez fait celui-ci.

ERGASTE.

Si je le trouve, je serai ici dans un moment.

Il sort.

ÉRASTE.

Madame, Moncade ne fera pas si fidèle que vous vous l’imaginez.

LUCINDE.

Pasquin, crois-tu qu’il vienne ?

PASQUIN.

Moi ? Madame, je n’en sais rien ; mais si de ma vie je vais en bonne fortune...

MARTON.

Elles ne réussissent pas toujours, au moins.

PASQUIN.

L’expérience ne m’en laisse pas douter un moment ; mais au-moins que je connaisse le frappeur qui me frappeur distinctement : si c’est une frappeuse, elle est diablement forte.

MARTON.

C’était moi. Je t’en devais, il y a bien longtemps.

PASQUIN.

Je vous remercie de vos faveurs.

ARAMINTE.

Si Moncade doit venir, nous ne serons pas longtemps à le savoir, le Palais n’est pas loin d’ici.

CIDALISE.

Je serais bien fâchée de ne voir point la fin de cette aventure, puisque je l’ai préférée à une partie qui n’était pas trop désagréable.

LUCINDE.

Marton, voyez là-bas si personne ne vient.

Marton sort.

PASQUIN.

J’irai le faire hâter, si vous voulez, Madame.

ÉRASTE.

Madame, qu’il ne sorte point, s’il vous plaît.

LUCINDE.

Quelqu’un vient-il enfin ?

PASQUIN.

Te vois bien qu’il ne viendra que trop tôt.

MARTON.

Madame, notre homme vient de m’envoyer dire qu’il serait ici dans un moment. Il lui fait prendre plusieurs détours, afin qu’il ne puisse rien juger sur la mesure du chemin.

LUCINDE.

Allons, voilà qui est fait, me voilà guérie absolument, et je ne pense pas l’avoir connu de ma vie.

CIDALISE.

Puisque vous voulez un aveu de moi, sachez que j’ai bien plus de résolution que vous, et que je l’ai oublié avec autant de facilité, que j’en avais eu à l’aimer.

ARAMINTE.

Pour moi, je n’ai pas eu l’âme si forte.

CIDALISE.

Mais vous, Madame, il vous aimait.

LÉONOR.

Comme les autres.

PASQUIN.

Je vous assure que vous êtes la seule femme au monde dont je ne lui ai point oui dire de mal.

LUCINDE.

Et de moi, Pasquin ?

PASQUIN.

Oh ! pour vous il vous aime, Madame.

LUCINDE.

On n’en peut pas douter après ceci : je m’en vais lui parler moi-même ; je n’aurai pas de peine à changer le ton de ma voix.

ÉRASTE.

Madame...

LUCINDE.

Laissez-moi faire, je vous prie, je veux lui parler. Mesdames, mettez vous sur ces sièges. Éraste, retirez-vous aussi.

ÉRASTE.

Recommandez à Pasquin de se taire.

PASQUIN.

Je ne veux plus dire qu’un mot. Traite-t-on tous les gens à bonnes fortunes comme je l’ai été ?

LUCINDE.

Il n’est rien que ne méritât un traître, un perfide, comme ton Maître.

PASQUIN.

J’aurai donc ma revanche.

 

 

Scène IX

 

MONCADE un mouchoir sur les yeux, LÉONOR, CIDALISE, ARAMINTE, ÉRASTE, LUCINDE, PASQUIN, MARTON

 

LUCINDE.

Qu’on se retire,

À Moncade.

Voici une de ces aventures qui ressemble assez à celles des Romans. Je crois, Monsieur, que vous ne trouverez point mauvaises les précautions que j’ai prises : votre réputation, assez mal établie à l’égard des Dames, n’a pu me permettre de vous voir autrement : et d’ailleurs la nature, qui m’a peut-être assez mal partagée, m’engageait à connaître l’état de votre cœur, avant que de me découvrir. Quelques soins qu’on ait bien voulu se donner pour me persuader que j’étais belle, que j’avais de l’esprit, je me suis toujours rendu justice, et je n’ai jamais trouvé en moi tout ce qu’il faut pour faire une infidèle : quand ma vanité même m’aurait flattée au point de me le faire croire, la bonté de mon cœur m’eût détourné de l’entreprendre. Mes plaisirs ne s’augmentent point par le chagrin des autres ; je cherche un bonheur plus tranquille. Un perfide ne cesse point de l’être, et vous tombez avec lui tôt ou tard dans des malheurs que je ne veux point éprouver. Parlez-moi donc sincèrement si vous pouvez : êtes-vous libre ?

MONCADE.

Vous jugerez, Madame, si je suis sincère, par l’aveu que vous allez entendre. Je n’ai point le cœur libre, Madame, je ne veux pas vous tromper : j’aime, et depuis longtemps. Vous voyez du moins que mon procédé dément la réputation qu’on me donne.

ÉRASTE.

Il la reconnaît.

LÉONOR.

Taisez-vous.

LUCINDE.

Vous aimez, Moncade, et depuis longtemps, dites-vous ?

MONCADE.

Oui j’aime, Madame, et d’un amour qui ne finira qu’avec ma vie.

LUCINDE.

Mais cet amour si tendre n’est, il point offensé par la démarche que vous faites ?

MONCADE.

J’aurais peine à vous dire ce qui m’a fait venir ici.

LUCINDE.

En vérité, je ne saurais m’empêcher de vous louer : si je ne puis gagner votre cœur, j’ai le plaisir du moins de voir qu’il n’est point tel qu’on me l’avait dépeint. Mais, Moncade, pour prix de ma tendresse, obtiendrai-je une grâce de vous ?

MONCADE.

Il n’est rien que je ne fasse, Madame, de tout ce qui pourra ne point blesser ma passion.

ÉRASTE, bas.

Il la reconnaît, vous dis-je.

CIDALISE, bas.

Hé ! taisez-vous.

LUCINDE.

Je ne veux point de vous une chose bien extraordinaire ; je ne cherche pas même à vous voir indiscret. Mais, Moncade, si je devine votre Maîtresse, je veux que vous me l’avouiez. Est-ce Araminte ?

MONCADE.

Ah ! Madame, de qui me parlez-vous ?

LUCINDE.

Qui vous fait récrier si fort ? n’a-t-elle pas du mérite ?

MONCADE.

Ah ! Madame, n’entrons point dans le détail d’Araminte, nous y trouverions si peu de naturel, et tant de choses empruntés... De grâce, Madame, n’en parlons point davantage ; il y a des gens dont on ne doit jamais rien dire.

ARAMINTE.

Je n’y puis pas tenir.

CIDALISE.

Attendez jusqu’au bout.

LUCINDE.

Il court dans le monde que vous aimiez Cidalise.

MONCADE.

C’est une folle.

CIDALISE, bas.

J’en suis quitte à bon marché.

LUCINDE.

Oh ! je l’ai deviné : c’est Léonor, qui demeure chez Lucinde.

MONCADE.

Ah ! Madame, la connaissez-vous ? défiez-vous-en ; c’est le plus méchant esprit...

LUCINDE.

Nommez-la donc vous-même.

MONCADE.

Ah ! Madame, si vous la connaissiez comme moi, vous me pardonneriez aisément mon insensibilité.

LUCINDE.

A-t-elle de l’esprit ?

MONCADE.

Oui, Madame, elle en a, mais non pas de ces esprits qui s’en font trop accroire : il semble que le sien ne lui sert, que pour en découvrir aux autres.

LUCINDE.

Voilà un fort joli caractère ! Elle est belle sans doute ?

MONCADE.

Ah ! ne m’engagez point à faire son portrait : je pourrais pourtant le faire sans vous offenser ; et ne vous ayant peut-être jamais vue, je puis vous dire que je la trouve la plus adorable Femme du monde.

LUCINDE.

Elle doit être contente de le paraître à vos yeux.

MONCADE.

Ne dissimulons point davantage, Madame, et permettez-moi de jouir de la vue de la seule personne pour qui je veux vivre.

Il veut ôter son mouchoir.

LUCINDE.

Arrêtez.

MONCADE.

Hé, Madame, à quoi bon tous ces retardements ? Je vous connais, je sais qui vous êtes.

LUCINDE.

Attendez, à qui croyez-vous parler ?

MONCADE.

À vous-même, Madame.

LUCINDE.

Je ne suis point Lucinde.

MONCADE.

Aussi n’est-ce point elle, à quoi j’adresse mes vœux ; et s’il faut vous le dire, le seul espoir que ce pourrait être Julie, m’a fait venir ici : si ce n’est point elle à qui je parle, je m’en retourne sans vous voir.

LUCINDE.

Vous n’aimez point Lucinde ?

MONCADE.

Non, Madame, et je ne l’ai jamais aimée.

LUCINDE.

Tu ne l’as jamais aimée, perfide ! tu me l’oses dire à moi-même ? Hé pourquoi donc me trompais-tu ?

Elle lui arrache le mouchoir.

PASQUIN.

Cela n’est point plaisant sans coups de bâton. Cela était plus plaisant, à moi.

ARAMINTE.

Adieu, Monsieur de Moncade, je vous remercie des bons sentiments que vous avez pour moi.

LÉONOR.

Pour moi, je suis contente.

CIDALISE.

Adieu, Moncade.

MARTON.

Adieu, Monsieur Pasquin.

LUCINDE.

Éraste, voulez-vous recevoir ma main ?

ÉRASTE.

Si je le veux !...

LUCINDE.

Je vous la donne.

À Moncade.

Adieu, perfide, ne me vois jamais.

PASQUIN.

Allons, Monsieur, ne faut-il pas déloger ? Nous aurons bientôt déménagé. Surtout, changeons de nom et de quartier ; nous sommes décriés dans celui-ci, comme la fausse monnaie.

MONCADE.

Juste Ciel ?

PASQUIN.

Si cela pouvait le rendre sage !...

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