Achille (Jean de LA FONTAINE)

Tragédie en deux actes.

1683.

Publiée pour la première fois en 1785 dans la petite bibliothèque des théâtres.

 

Personnages

 

ACHILLE

PATROCLE

BRISEÏS

LYDIE

AJAX

ULISSE

PHŒNIX

ARBATE

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

BRISEÏS, LYDIE

 

LYDIE.

Nous vous revoyons donc, heureuse[1] Briseïs !

L’injuste Agamemnon, pour venger son pays,

Vous rendant au Héros à qui vous sceustes plaire,

Croit que vous fléchirez d’un seul mot sa colère.

BRISEÏS.

Moy ! le vouloir fléchir ! Lydie, y pensez-vous ?

Moy, troubler le repos qu’il doit à son courroux ![2]

Il a quité par là l’interest des Atrides,

Par là laissé de Mars les fureurs homicides ;

Et lors que seul en paix il void mesme les Dieux

En mortels attaquer et défendre ces lieux,

J’iray de leurs débats le rendre la victime !

Il servira les Grecs qui soufrent qu’on l’opprime !

Non, Lydie ; épargnons des jours si précieux.

Agamemnon m’a fait enlever à ses yeux :

Qui du camp s’en est plaint ? On s’est teu ; ce silence.

Si Briseïs est crue, aura sa récompense.

LYDIE.

Achille le jura des vostre enlèvement.[3]

BRISEÏS.

C’est à moy d’avoir soin qu’il tienne son serment.

Le sort ne m’aura point contre luy pour complice :

Contentons-nous qu’Ajax, Phœnix, avec Ulisse,

Députez par les Grecs, implorent son secours ;

Nous-mesmes n’allons pas précipiter ses jours.

Vous sçavez quel destin l’attend sur ces rivages.

LYDIE.

Je ne m’arreste point à tous ces vains présages ;

On les rendra menteurs par quelque prompt départ.

Les Grecs sont-ils point las d’assiéger ce rampart

Quand se proposent-ils de revoir leur patrie ?

BRISEÏS.

Je ne sçais ; et ces soins n’ont occupé ma vie

Que pour le prince seul qui fait mon souvenir,

Des soucis de l’Estat c’est trop s’entretenir ;

Ne songeons qu’à nos vœux. Que fait, que dit Achille ?

Lors que j’estois absente a-t-il esté tranquille ?

Vous parloit-il de moy ? que vous en a-t-il dit ?

Me puis-je flater d’estre encore en son esprit ?

Et Patrocle ? sans doute il est tousjours fidelle ?

Je vous trouve, du moins, tousjours charmante et belle.

LYDIE.

Que ce soit mon mérite ou la faveur des Cieux,

Patrocle jusqu’icy me void des mesmes yeux,

L’hymen seroit desja guarant de sa constance ;

Mais, comme Achille doit y joindre sa présence,

À son retour en Grèce il veut qu’il soit remis.

Admirez qu’en amants changeant nos ennemis,

L’un et l’autre a changé son esclave en maîtresse.

Vous et moy nous estions le butin de la Grèce.

Le partage estant fait, l’un et l’autre vainqueur

S’en vint mettre à nos pieds sa fortune et son cœur :

Achille vous ayma ; Patrocle ayma Lydie.

BRISEÏS.

J’ay sujet en un poinct de vous porter envie :

Vous possédez entier le cœur de vostre amant ;

Achille[4] est occupé de son ressentiment ;

Sa gloire et sa grandeur sont encor mes rivales.

Tant que nous le verrons sur ces rives fatales.

Je craindray pour ses jours. Vous voyez qu’au danger,

En me rendant à luy, l’on veut le rengager.

Que les enfants des Dieux vendent cher aux mortelles

L’honneur de quelques soins, bien souvent peu fidelles !

Souvent il vaudrait mieux qu’un cœur de moindre prix

De nos fresles beautez se rencontrast épris,

On le possederoit entier et sans alarmes :

Au lieu que je crains tout ; tantost l’effort des armes,

Tantost mon peu d’attraits, tantost l’ambition ;

Et l’on n’est point d’un Roy toute la passion.

LYDIE.

Vous l’êtes de celuy qui joint, par sa naissance,

Au sang qu’il tient des Dieux la suprême puissance.

S’il se vange, et s’il veut exercer son courroux,

Le seul motif en est l’amour qu’il a pour vous.

De vostre enlèvement il poursuit la vengeance.

Il eust dissimulé peut-estre une autre offense :

Mais, ne vous ayant plus, aussitost il fit voir

Qu’en vous seule il faisoit consister son devoir ;

Qu’il vous sacrifioit l’interest de la Grèce ;

Qu’enfin la gloire estoit moins que vous sa maîtresse.

BRISEÏS.

Je l’avoue, et je crains peut-estre sans sujet ;

Mais qui pourrait avoir un cœur moins inquiet ?

LYDIE.

Vous, si vous vous sçavez connaistre un peu vous-mesme,

Vos vœux sont soutenus d’un mérite suprême ;

Si vous sçavez donner à ces biens tout leur prix,

Vostre amant vous devra, quoy que fils de Thétis.

Nous descendons de Roys : nostre sang nous rend dignes

De l’hymen des Héros mesme les plus insignes.

Je n’ay point oublié ce sang : imitez-moy ;

Croyez qu’un demi-dieu vous peut garder sa foy :

Il me l’a confirmé cent fois en votre absence.

 

 

Scène II

 

ACHILLE, BRISEÏS, LYDIE

 

ACHILLE, à Lydie.

Je le viens confirmer encore en sa présence.

BRISEÏS.

On vous croyoit,[5] seigneur, par Ulisse occupé.

ACHILLE.

Pour vous voir un moment je me suis échapé.

LYDIE.

Je le vais arrester, et veux que mon adresse

Vous donne le loisir de voir vostre princesse.

 

 

Scène III

 

ACHILLE, BRISEÏS

 

ACHILLE.

Ouy, Madame, je prens tous les Dieux pour témoins

Que vous seule avez fait mes pensers et mes soins,

Je sçais mal employer l’ordinaire langage

Des douceurs qu’à l’amour on donne en apannage :

Mais croyez, au défaut d’un entretien flatteur,

Que ma bouche en dit moins qu’il n’en est dans mon cœur.

BRISEÏS.

Vous en dites assez, Seigneur ; je suis contante,

Et n’osois me flatter d’une si douce attente.

Car que suis-je ? les Grecs m’ont ravi mes États :

Il ne m’est plus resté que de[6] faibles appas.

Ay-je droit de prétendre, esclave et malheureuse,

Que d’une ardeur constante, autant que généreuse,

Un prince tel que vous daigne me consoler,

Et qu’au titre d’épouse il veuille m’appeler ?

Vos promesses. Seigneur, et cet excès de gloire.

Font que je n’oserois en douter, ny le croire.

ACHILLE.

C’est me connaistre mal que d’en pouvoir douter.

Vos traits n’ont plus besoin de me solliciter ;[7]

Le seul devoir le fait. Je hais les cœurs frivoles :

Mes principales loix sont mes simples paroles.

Vous vous dites esclave ; et de qui ? d’un amant ?

C’est moy qui suis lié par les nœuds du serment.[8]

Reposez-vous sur eux, attendez sans alarmes :

J’auray devant les yeux ce serment[9] et vos charmes.

Mon choix sera sans doute approuvé par Thétis ;

Mais son amour pour moy, l’honneur d’estre son fils,

Mes États, vos conseils, vostre interest, Madame,

Arrestent de mon cœur l’impatiente flame.

J’ay voulu prévenir, par un hymen secret,

Un doute et des soupçons que je soufre à regret.

Vous avez refusé ces marques de mon zèle ;

L’hymen vous est suspect sans pompe solemnelle ;

J’y consens : nous verrons vos parens et les miens ;

Je reprendray des Grecs vos États et vos biens ;

Ce fer m’en est guarent.

BRISEÏS.

Ah ! Seigneur, que la Grèce

Possède en paix mes biens, qu’elle en soit la maîtresse :

Je n’en estime qu’un ; vous l’allez hasarder !

Vous disposez de vous sans me le demander !

Je vous plais sans États ; qu’importe d’estre Reyne ?

ACHILLE.

Vous l’estes : plaire ainsi, c’est estre souveraine.

La beauté, dont les traits mesme aux Dieux sont si doux,

Est quelque chose encor de plus puissant que nous.

Tout vous doit assurer de ma persévérance ;

N’allez point d’un hymen corrompre l’espérance.

Que si vous ne pouvez vous vaincre là-dessus,

Dès demain...

BRISEÏS.

Non, Seigneur.

ACHILLE.

Je ne vous presse plus :

Attendons ; mais taschez au moins d’estre tranquille.

BRISEÏS.

Est-ce une chose, hélas ! à nos cœurs si facile ?

ACHILLE.

Vous-mesme, vous voulez qu’on diffère ce jour.[10]

BRISEÏS.

Seigneur, ne cherchez point de raison dans l’amour.

J’en dis trop ; cet aveu vous déplaira peut-estre.

Mais quoy ! j’ay beau rougir, mon cœur n’est plus le maistre.

Ce que l’on sent pour vous ne se peut étoufer :

Achille ne sçauroit à demi triompher.

Soufrez qu’après ces mots Briseïs se retire...[11]

Ne vous lassez-vous point de les entendre dire ?

Ma rougeur me confond : je sors donc ; aussi bien

Ulisse va venir, et je ne craindrais rien !

Patrocle entre.

Résistez à son art, opposez-luy ma flame ;

Opposez-luy du moins la fierté de vostre ame,

Que vous importe-t-il qu’on vange Ménélas ?

Songez à vos parens, à vos destins, hélas !

Aux miens qui les suivront. J’ai pour tout artifice

Les pleurs que vous voyez : pourront-ils moins qu’Ulisse ?

Employray-je des traits moins seurs de vous toucher ?

Adieu, Seigneur ; gardez un courroux qui m’est cher.[12]

 

 

Scène IV

 

ACHILLE, PATROCLE

 

ACHILLE.

Quelque fierté qu’on ayt, quelque serment qu’on fasse,

Patrocle, il faut aymer. Tu me croyais de glace ;

Achille te sembloit devoir tout dédaigner :

Tu vois, ainsi qu’un autre il s’est laissé gagner.

J’ayme, je suis touché, je fais gloire de l’estre ;

L’heure enfin est venue, où loin d’agir en maistre,

En héros qui partout veut estre le vainqueur,

Je me rends et connais les faiblesses d’un cœur.

PATROCLE.

N’appeliez point faiblesse un tribut légitime.

Vous, vous justifier ! aymer donc est-ce un crime ?

Seigneur, vous me semblez tousjours fils de Thétis.

Loin les cœurs qui se sont de l’amour guarentis !

S’il en est. Quoy ! les Dieux vous serviront d’exemples,

La beauté dans l’Olimpe aura trouvé des temples.

Et vous serez honteux de luy sacrifier !

C’est bien plutost matière à se justifier.

Vostre Princesse a tout, je vois tout dans la mienne ;

Et soit que de leurs traits mon esprit s’entretienne,

Soit qu’il regarde aussi leur amour, leur vertu

(Car l’un n’est point par l’autre en leurs cœurs combatu),

J’en prise la conqueste ; une telle victoire

Ne rend point vostre cœur infidelle à la gloire.

ACHILLE.

Voicy d’autres combats qui me sont apprestez.

De quel air vient à nous le chef des députez !

Voy son port, ses regards.

PATROCLE.

Tout parle dans Ulisse.

Ajax le suit. Que l’un découvre d’artifice !

L’autre agit sans détours.[13]

 

 

Scène V

 

ULISSE, AJAX, ACHILLE

 

ULISSE.

Vous me voyez. Seigneur,

Plus encor comme ami que comme ambassadeur.

Vous souvient-il des lieux où sous un mol ombrage,

On faisoit, malgré vous, languir votre courage ?

De nymphes entouré, vous perdiez vos beaus jours,[14]

Thétis d’un vain danger laissoit passer le cours.

Je vous vis ; j’approchay sous un habit de femme :

De l’amour des hauts faits je vous enflammay l’ame.

On vous y vid courir : ce fut par mon moyen.

Je ne viens point icy vous reprocher ce bien :

Je ne viens que vous rendre, avec dons, la princesse,

Au nom du fier Atride et de toute la Grèce.

Ne laisserez-vous point fléchir vostre courroux ?

Faut-il que nos transports durent autant que nous ?

Jusqu’au départ, du moins, suspendez vos querelles.

Songez que d’actions mémorables et belles

Vous perdez ; car chez vous vaincre et combatre est un.

Vous n’estes pas de ceux qui n’ont qu’un sort commun :

Contans pour le remplir d’une seule victoire,

Par le devoir, sans plus, ils marchent à la gloire.

Le monde attend de vous de plus puissans efforts.

Si vous ne voulez pas séjourner chez les morts,

Par de nouveaus dangers distinguez-vous des hommes.

Hector en a semé la carrière où nous sommes.

Nous ne les cherchons plus : ils nous viennent trouver.

Ilium, qui bornoit ses vœux à se sauver.

S’est rendu l’attaquant : cette superbe ville

Prétend brusler nos nefs en présence d’Achille.

Vous verrez vos amis sur la terre étendus,

Les Dieux troyens vainqueurs, les Dieux grecs confondus ;

Cette Troye à son tour plaignant nostre misere.

Voila, voila, Seigneur, des sujets de cholere.

ACHILLE.

Vous n’estes pas réduits encore à cet état.

ULISSE.

Et le faut-il attendre ? Est-il de potentat,

De simple Grec qui pust se plaire en sa patrie,

Voyant de nostre nom la gloire ainsi flétrie ?

ACHILLE.

Si l’interest des Grecs est d’employer mon bras,

Pourquoy d’Agamemnon ne se plaignent-ils pas ?

Quand ce chef a payé de mépris leurs services,

N’ay-je pas condamné tout haut ses injustices ?

Princes, je ne sçais point trahir mes sentimens :

Rappeliez dans vos cœurs ses mauvais traitemens,

Vous verrez que chacun a sujet de se plaindre.

Endurez, j’y consens ; rien ne doit vous contraindre

Je vous laisse vanger le faible Ménélas.

En servant toutefois ces deux frères ingrats,

Est-il, princes, est-il de Grec qui se dust taire ?

J’ay fait éclat pour tous, je veux encor le faire.

ULISSE.

Ah ! ne rappelez point les déplaisirs passez.

Je veux qu’Agamemnon nous ayt tous offensez ;

Il faut n’y plus songer, et que nostre mémoire

Se charge du seul soin d’acquérir de la gloire.

ACHILLE.

Est-ce en le redoutant qu’on espère en trouver ?

La gloire est pour luy seul, il sçait nous l’enlever.

ULISSE.

Évitons donc au moins la honte et l’infamie ;

Empeschons, s’il se peut, que la Grèce ne die :

« Je suis mère féconde en enfans malheureux ;

J’ay formé des héros, Troye a triomphé d’eux.

Réduite à les revoir sans lauriers en leurs villes,

Je ne soufriray plus qu’ils quittent ces asiles,

Qu’ils laissent leur foyer, et cherchent aux combats

Un renom que les Dieux ne leur accordent pas. »

AJAX.

Je sauray m’excepter de cette obscure vie,

Et veux vaincre ou mourir aux champs de la Phrigie ;[15]

Moy vivant, un berger ne sera point chez soy

Tranquille possesseur de l’épouse d’un Roy.

J’auray des compagnons à punir cet outrage ;

Vous verrez plus d’un chef tenir mesme langage.

D’un mesme esprit que tous. Seigneur, soyez porté.

Nous nous sommes liguez contre cette cité ;

Si quelque Grec se plaint, qu’on remette la peine

À des temps où les Dieux auront fait rendre Héleine.

Vous les aurez alors contre vos ennemis,

Et si vous me mettez au rang de vos amis,

Si vous trouvez qu’Ajax ayt assez de vaillance,

Moy-mesme je vous veux ayder dans la vengeance :

Aydez-nous dans ce siège, appuyez nos efforts.

Ces murs pris ou laissez, les miens et moy, pour lors

Nous vous servirons tous contre un prince coupable.

ACHILLE.

Le fier Agamemnon n’est pas si redoutable :[16]

Mon bras y suffira, comme il a creu le sien

Capable de dompter sans moy le mur troyen.

Vostre offre cependant, Seigneur, doit me confondre.

AJAX.

Ce n’est pas encor là comme il faut nous répondre.

Nous verra-t-on vanger un tel affront sans vous ?

ACHILLE.

Sans moy : qui touche-t-il qu’un malheureux époux ?

L’union n’estoit pas si grande en nos provinces

Que nous dussions tous suivre en esclaves ces princes.

AJAX.

En esclaves ! nous, Roys ! dites en compagnons.

Tenons-nous de leurs mains les lieux où nous regnons ?

Le sang d’Atrée a-t-il du pouvoir sur le nostre ?

Sommes-nous dépendans, vous ny moy, d’aucun autre ?

Ulysse voudrait-il qu’on dist qu’estant forcé

Il a de ses pareils l’intérest embrassé ?

Non, sans doute.

ULISSE.

Il falloit venger nos diadèmes.

L’affront fait à ces Roys retomboit sur nous-mesmes.

J’entray dans leur parti de mon pur mouvement ;

Rien ne m’y contraignit qu’un juste sentiment.

Cette mesme raison vous donna mesme envie :

Est-elle autre aujourd’huy que dix ans l’ont suivie ?

Nous nous sommes enfin à poursuivre engagez ;

Laisserons-nous des murs si longtemps assiégez ?

Des murs qui pour jamais aux princes de la Grèce

Seroient[17] un monument de honte et de faiblesse ?

AJAX.

Après dix ans d’assauts, s’il nous les faut quitter,

Quels peuples ne viendront chez nous nous insulter ?[18]

ACHILLE.

Quand j’ay lieu de me plaindre on ne me convainc gueres.

Ce que vous alléguez en faveur de ces frères,

L’un d’eux, à mon égard, le détruit aujourd’huy :

Je veux bien vous payer de raisons et non luy.

ULISSE.

Seigneur, laissons à part les disputes frivoles !

Et vous, fils de Thétis, écoutez mes parolles.

Vous croyez que ce chef pour unique raison

N’a que de réparer l’honneur de sa maison ;

Qu’aussitost contre vous il reprendra sa haine ?

Vous en allez juger par ce qui nous ameine.

Rempli des qualitez qui vous font estimer,

Ce prince recommence encore à vous aimer.

Il ne tiendra qu’à vous d’unir vos deux familles :

Nous vous offrons l’hymen de l’une de ses filles.

Toutes ont des appas : il vous promet le choix

Et pour dot sept citez, dignes d’autant de Roys ;

Cardamille, la moindre, abonde en pasturages.

ACHILLE.

D’autres seroient[19] flattez par de tels avantages ;

Pour moy, je les méprise, et je ne veux le nom

D’ami, ny d’allié du fier Agamemnon.

Qu’il garde ses citez, ses présens, et sa fille ;

On ne me verra point entrer dans sa famille ;

Non, mesme s’il m’offroit sept empires divers,

Non, quand on m’offrirait en dot tout l’univers.

AJAX.

Vid-on jamais cholere à la vostre pareille ?

ULISSE.

Pensez-y, croyez-nous ; que la nuit vous conseille.

ACHILLE.

Le conseil en est pris.

AJAX.

L’est-il ? Nous vous laissons.

ULISSE.

Peut-estre Briseïs appuyra nos raisons.

Et sur le cœur d’Achille estant toute puissante,

Du respect de nos chefs sera reconnaissante.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

PHŒNIX, ACHILLE

 

PHŒNIX.

Dois-je croire, Seigneur, qu’Ulysse ayt vainement

Essayé d’adoucir vostre ressentiment ?

On dit plus : vous partez, vostre ilote nous quite.

Les Grecs n’ont, après tout, rien fait qui le mérite.

Mais vos amis ! mais moy ! car Phœnix en cecy

Prétend avoir à part ses interests aussi.

Je vous ay dans mes bras porté dès vostre enfance.

Quand vous eûtes passé ce temps plein d’innocence,

Une jeunesse ardante exigeait d’autres soins ;

Je les pris ; avec fruit : vos faits en sont témoins.

Le succès de ces soins devroit, en récompense,

Donner à mes conseils chez vous plus de créance ;

C’est le prix que j’en veux. Peut-estre vous croyez

Par quelque amour pour moy me les avoir payez.

Il est vray, vous m’aimiez pendant vostre jeune âge :

Aujourd’huy j’en demande un nouveau témoignage.

Ceux que vous m’en donniez, quand d’un air gracieux.

Enfant, vous ne tourniez que sur moy seul vos yeux ;

Ceux que j’en recevois, lors que vostre jeunesse,

En ne me cachant rien, me combloit d’allégresse,

Ne me suffisent pas aujourd’huy que je voy

De ce fatal courroux les Grecs se prendre à moy.

« Que ne luy donnoit-il une humeur moins farouche ? »

Voila ce que l’on dit d’une commune bouche ;

Et de tous les malheurs prests à tomber sur nous,

C’est vostre gouverneur qu’on accuse, et non vous.

ACHILLE.

Je n’ay point oublié vos soins ny vostre zèle :

J’en conserve dans l’ame un souvenir fidèle ;

Mais ne prétendez pas que, contre mon honneur.

L’amour que j’ay pour vous me fléchisse le cœur.

Si vous en attendiez de pareils témoignages,

Vous deviez m’enseigner à soufrir les outrages.

L’avez-vous fait ?

PHŒNIX.

Seigneur, j’ay fait ce que j’ay deu ;

Et vous n’avez que trop à mes vœux répondu.

J’aprouve la fierté ; mais enfin, les injures

Se peuvent réparer : elles ont leurs mesures.

ACHILLE.

Un cœur comme le mien ne leur en peut donner.

PHŒNIX.

Il le doit : la grandeur consiste à pardonner :

Jamais ce sentiment n’a de gloire flétrie.[20]

Je ne vous voulais point alléguer la patrie,

Me flatant d’un crédit que je devrois avoir,

Et voulant sur vostre ame essayer mon pouvoir ;

Je dédaignois aussi les adresses d’Ulisse,

Honteux qu’il nous falust employer l’artifice.

Sans ce secours les Grecs vous parlent par ma voix :

« Nous venons, disent-ils, implorer vos exploits,

Seigneur ; ils nous sont deus, et nos propres exemples

Ont accru la valeur qui vous promet des temples. »

ACHILLE.

Je ne dois qu’à vous seul. En vain devant les yeux

On me met du public l’interest spécieux,[21]

Comme si Sparte estoit la Grèce tout entière.

Les lieux où Ménélas a receu la lumière,

Ceux encore où l’on void ces frères obéïs,

Ont eu part à l’outrage, et non point mon pays.

Cependant j’accourus pour eux à cette guerre ;

Pour eux je vins chercher la mort en cette terre.

Je n’avais nul sujet de haïr les Troyens :

Paris m’a-t-il ravi mes amours, ny mes biens ?

Agamemnon l’a fait, c’est Argos, c’est Mycene,

Qui devroient ressentir les effects de ma haine.

Laissons-les : leur monarque est encor trop heureux

Que je n’apporte icy nul obstacle à ses vœux.

À l’entour de ces murs je vous laisse combatre ;

Les Dieux les ont bastis, nous voulons les abatre.

PHŒNIX.

Ces mesmes Dieux les ont à périr condamnez.

Et puis, cette raison qu’à tort vous me donnez,

S’il faut vous en parler sans que l’on dissimule,

Dans le cœur des humains jette peu de scrupule.[22]

Enfin, quand ces raisons ne vous pourraient toucher,

Songez au long repos qu’on peut vous reprocher.

Lorsque chacun de nous à l’envy se signale,

Que les soldats ont mesme une ardeur sans égale,

Achille est dans sa tante, et donne à Briseïs

Les moments qu’il devroit donner à son pays.

ACHILLE.

Phœnix, je vous arreste ; on sçait quel est Achille.

Qu’il ayme, et qu’en sa tante il demeure tranquille,

Tout est égal ; j’ay trop établi mon renom :

Je l’étendray plus loin. Je veux qu’Agamemnon

Me satisfasse enfin, non point par des parolles ;

Ses excuses, ses dons, ses offres, sont frivolles.

Aussitost qu’Ilion sera pris ou laissé,

Il verra ce que c’est de m’avoir offensé.

Que tous vos chefs unis embrassent sa défense,

J’en feray d’autant plus éclater ma vengeance.

Quiconque entreprendra d’entrer dans nos débats

Attirera sur soy ma colère et mon bras.

PHŒNIX.

Qu’entends-je ! à quel excès monte vostre colère !

Vous ! attaquer la Grèce ! une seconde mère !

Destins ! quels forfaits ont mérité ces maux ?

Nous rejetterez-vous en d’éternels travaux ?

Bienheureux Ilion, nous te portons envie :

Tu ne vois point les tiens déchirer leur patrie.

Puisse Phœnix mourir dès qu’on t’aura vaincu ![23]

Après ce que j’entends. Seigneur, j’ai trop vescu.

Je m’en retourne au camp.

ACHILLE.

Quoy, si tost ? Ah ! mon père,

Avez-vous en horreur un fils qui vous révère ?

Je pars demain ; venez honorer nostre cour.

Accordez-moy, du moins, le reste de ce jour.

À l’entour de ces murs tout est calme et tranquille :

Je n’entends aucun bruit au camp, ny dans la ville ;

L’Aurore est avancée ; Hector eust pris ce temps,

S’il eust voulu sortir avec ses combatans.

Aux fatigues de Mars donnez quelque relasche ;

Demain vous reprendrez cette pénible tache...

Mais que nous veut Patrocle ? il accourt...

 

 

Scène II

 

PATROCLE, PHŒNIX, ACHILLE

 

PATROCLE.

Les Troyens

Ont laissé de leurs murs la garde aux citoyens ;

Leurs guerriers vont sortir pour finir la querelle.

PHŒNIX.

Adieu, mon fils ; je vais où le danger m’appelle.

Plust aux Dieux que ce fust seulement par devoir !

Vous venez d’y mesler encor le désespoir.

ACHILLE.

Ah ! mon père.

PHŒNIX.

Est-ce à moy qu’un nom si doux s’adresse ?

On m’attend : nous allons combatre pour la Grèce ;

C’est à vous de nous suivre, ou de m’abandonner.[24]

Vous n’avez qu’un moment à vous déterminer.

 

 

Scène III

 

ACHILLE, PATROCLE, ARBATE

 

ACHILLE.

Dy-moy, me plains-je à tort ? L’enlèvement d’Helene

Occupe jusqu’aux Dieux ; après dix ans de peine,

Celuy de Briseïs est encore à vanger.

Maintiendray-je un parti qui me laisse outrager ?

Non. Phœnix toutefois m’a touché, je l’avoue ;[25]

Mais que faire ? Un démon de nos pensers se joue.

Contre les Phrygiens j’employais mes efforts ;

Les Dieux ont dans mon cœur jette d’autres transports :

Car après tout, j’exerce un courroux légitime.

La pluspart de nos chefs[26] ont beau m’en faire un crime,

L’affront dont leur parti veut estre satisfait

Importe beaucoup moins[27] que le tort qu’on m’a fait.

Qu’ils achèvent sans moy l’entreprise de Troye !

Tant qu’ils soient sur le poinct de devenir sa proye,

Qu’Agamemnon l’avoue, et qu’Ilion ayt mis

Dans le dernier malheur mes derniers ennemis,

En présence des Dieux je le proteste encore.

Mon bras refusera le secours qu’on implore.

Allons dans nos États attendre ce moment ;

Nous serons aujourd’huy spectateurs seulement.

PATROCLE.

Vous le pouvez, ces champs sont pleins de vos trophées :

Il n’est point d’actions qui n’en soient étoufées.

Pour moy, me siéroit-il de n’estre que témoin

D’un combat dont je sçais que ma gloire a besoin ?

Je n’ay point assez fait ; mon cœur doit se le dire.

Ce n’est pas que Patrocle aux premiers rangs aspire,[28]

Toutefois... Mais que sert enfin de souhaiter ?

Pour survivre à soy-mesme, il faut exécuter.

Des ombres du commun le favori d’Achille,

Confondu chez les morts, suivre[29] la tourbe vile !

Permettez-luy, Seigneur, de se rendre aujourd’huy

Digne de l’amitié que vous avez pour luy.

ACHILLE.

Va, ton projet est beau : non que ta renommée

Parmi les nations ne soit desjà semée ;

Tu peux dès à présent ne mourir qu’à demi :

Je me fais un honneur de t’avoir pour ami.

Sui pourtant ton dessein ; je te loue, et moy-mesme

Je me dois applaudir du choix de ce que j’ayme.

Patrocle et Briseïs consolent mes chagrins :

Veuillent les Dieux unir quelque jour nos destins !

Cependant, songe à toy dans cette aspre carrière :

Je ne suis pas le seul qui t’en fais la prière ;

Tes jours touchent encor d’autres cœurs que le mien :

Revien victorieux du combat ; mais revien.

PATROCLE.

Le sort en est le maistre, il faut le laisser faire.

Qu’on soit dans les combats prudent ou téméraire,

On tombe également ; et souvent le danger

S’acharne sur celuy qui veut se mesnager.

Mais le danger n’est pas ce qu’il faut qu’on regarde :

La dépouille d’Hector vaut bien qu’on se bazarde.

ACHILLE.

Ami, pourquoy ce choix ? Qui t’oblige aujourd’huy,

Parmi tant de guerriers, de n’en vouloir qu’à luy ?

PATROCLE.

Quoy, son bras tous les jours aux Grecs se fera craindre,

Tous les jours nous aurons de nouveaus morts à plaindre,

Vous absent, sur luy seul chacun aura les yeux,

Et je le pourray voir sans en estre envieux !

Luy seul de ces remparts empeschera la prise !

ACHILLE.

Ami, te dis-je encor, laisse cette entreprise.

Ce n’est pas que je mette en doute ta vertu ;

Mais connais-tu cet homme ? enfin le connais-tu ?

PATROCLE.

Ouy, Seigneur, je me jette en un péril extrême ;

Mais je prétends aussi me connaistre moy-mesme.

On m’a veu quelquefois affronter des guerriers :

Aujourd’huy que j’aspire à de nouveaus lauriers,

Chercheray-je Pâris ![30]

ACHILLE.

Qui te le dit ? tu passes

De la terreur des Grecs aux âmes les plus basses.

PATROCLE.

Donnez-moy vostre armure, Hector me cherchera.

ACHILLE.

J’en doute ; mais sur toy chacun s’attachera.[31]

PATROCLE.

Elle redoublera ma force et mon courage.

ACHILLE.

Si tu crois en pouvoir tirer quelque avantage,

Je te l’accorde. Arbate, il faut la luy donner.

Achille à Patrocle.

Pren garde, encore un coup, de trop t’abandonner.

Pousse les Phrygiens, redouble leurs alarmes ;

Ne te va point aussi jetter seul dans leurs armes ;

Devien, pour ton ami, mesnager de tes jours ;

Si tu ne l’es pour moy, sois-le pour tes amours.

Sois-le enfin ; c’est à moy d’en répondre à Lydie.

Nostre commun bonheur va rouler sur ta vie.

PATROCLE.

Mes jours sont-ils si chers, Seigneur ; et sçavez-vous

Si l’on vous avoûra d’un sentiment si doux ?

Je me flate pourtant.[32] Protégez ce que j’ayme.

Nous avons à Lydie osté le diadème ;

J’ayday les conquerans à luy ravir ses biens :

Mort ou vif, je la veux récompenser des miens.

Tout est en vostre main : tenez-luy lieu de frère.

ACHILLE.

Tu t’en acquiteras toy-mesme.

PATROCLE.

Je l’espère.

Quel que soit le démon dont ce mur s’appuyra,

Vous me regarderez, et cela suffira.

Je reviendray tantost mettre aux pieds de Lydie

Le succès glorieux[33] d’une action hardie ;

Sinon, vostre devoir est de la consoler.

ACHILLE.

Patrocle, embrasse-moy ! je ne te puis parler.

La voicy. Ton dessein, sans doute, est connu d’elle ;

Arbate l’aura dit.

 

 

Scène IV

 

LYDIE, ACHILLE, PATROCLE

 

LYDIE.

Ami, quelle nouvelle ?

Que vient-on de m’apprendre ? Hé quoy ! sans mon congé

Vous vous estes, Patrocle, au combat engagé ?

ACHILLE.

Je le laisse avec vous : faites agir, Madame,

Tout ce que vous avez de pouvoir sur son ame.

LYDIE.

En ay-je assez ? hélas !

ACHILLE.

Essayez : j’ay tout dit.

Voyez si vous aurez sur luy plus de crédit :

Qui résiste à l’ami se rend à la maistresse.

 

 

Scène V

 

PATROCLE, LYDIE

 

LYDIE.

Voila donc vostre amour ! C’est là cette tendresse

Que vous me promettiez, après qu’on m’eut osté

Biens et sceptre, enfin tout, jusqu’à la liberté ?

Quand Achille s’en vint désoler nostre terre,

Si quelqu’un signala son nom dans cette guerre,

Ce fut vous. L’oseray-je à ma honte avouer ?

Je cherchay dans mes maux matière à vous loüer.

Aux dépens de mon cœur vous vous fistes connetre :

Ce me fut un plaisir de vous avoir pour maistre,

Je ne regretay point ce que j’avais perdu.

Je l’aurais refusé, si l’on me l’eust rendu.

Et vous, cruel ! et vous, pour toute récompense,

Vous mettez avec moy vostre gloire en balance !

Vous ne l’y mettez point ; j’ay pour vous moins d’appas ;

Cependant on a veu que je n’en manque pas.

Avant que d’estre icy comme esclave emmenée,

Les monarques voisins briguoient mon hyménée ;

Tous me vinrent offrir leur ayde en mes malheurs.

Je les vis tous périr, sans leur donner des pleurs ;

Je fis des vœux pour vous, ingrat, contre moy-mesme.

PATROCLE.

Que ces Roys sont heureux ! mourir pour ce qu’on ayme !

Mériter doublement de vivre en l’avenir !

LYDIE.

Je vous demande moins, et ne puis l’obtenir.

Ne me préférez plus un fantosme de gloire ;

Après m’avoir conquise, est-il quelque victoire

Qu’un cœur ambitieux ne doive dédaigner ?

Ne vous suffît-il pas d’avoir sceu me gagner ?[34]

Considérez l’état où je serois réduite,

Si ce combat avait une funeste suite.

PATROCLE.

Achille vous seroit tousjours un protecteur.

LYDIE.

Achille est de mes maux le principal auteur ;

Et vous, par ce discours vous offensez Lydie :

Qu’ai-je besoin, sans vous,[35] de conserver ma vie ?

Si le destin me veut à ce poinct affliger,

Les enfers me sçauront contre tous protéger.

PATROCLE.

Madame, au nom des Dieux, cessez de me confondre :

Voicy ce que je puis en deux mots vous répondre.

Plust aux Dieux qu’il fallust donner mon sang pour vous !

Le trespas n’aurait rien qui ne me semblast doux.

Mille fois en un jour demandez-moy ma vie,

Vous serez avec joye aussitost obéie :

Je ne préfère point ma gloire à vos attraits ;

Du deshonneur, sans plus, j’apréhende les traits :

Vous y devez pour moy vous-mesme estre sensible.

On s’en va[36] renverser ce mur inaccessible,

Verray-je, pour un jour, tous mes jours diffamez ?

Vous me haïriez lors autant que vous m’aimez :

Quand vous le soufririez, je me dois satisfaire.

LYDIE.

Va, de tels sentimens ne me sçauroient déplaire.

J’ay voulu t’émouvair ; mais, si je l’avais fait,

Je m’en applaudirais[37] peut-estre avec regret.

Rien ne presse : joüis encor de ma présence,

Tes projets sont remplis de trop d’impatience :

Je te laisse à l’honneur sacrifier ce jour ;

Mais tu me dois aussi quelques momens d’amour,

Le ciel nous les envie ; Arbate te vient dire

Que tout est prest, que tout à ta gloire conspire ;

Peut-estre ta mon malheur !

PATROCLE.

Madame, espérons mieux.

LYDIE.

Avant que de courir à ces funestes lieux,

Aproche et tens la main ; celle-cy t’est donnée

Pour gage des douceurs d’un fidèle hyménée.

Te voicy mien, Patrocle, et tu n’es plus à toy.

Sois avare d’un sang que je prétends à moy.

J’entends desja le bruit des premières alarmes :

Allons, mes propres mains te vestiront tes armes.

Promets-moy, tout au moins, de modérer ton cœur.

PATROCLE.

Je vous promets de vaincre, après cette faveur.

 

[1] La Fontaine a voulu substituer aymable à heureuse, puis il est revenu à ce mot.

[2] On lit sur la marge de la première page du manuscrit dix vers que La Fontaine avait l’intention de substituer aux dix précédents, mais qu’il a ensuite supprimés :

Agamemnon ne tend qu’à vanger son pays* ;

Il a besoin d’Achille et le croit nécessaire.

Vous rendant au héros à qui vous sceutes plaire,

Il croit qu’un mot de vous calmera sa colère,

Et que, pour s’acquiter du plaisir qu’on vous fait,

Son bras de sa valeur fera sentir l’effet.

Y contribûrez-vous ? armerez-vous Achille

Contre les défenseurs d’une superbe ville ?

Et Patrocle ?

BRISEÏS.

Non, non, Lydie, assurez-vous

Qu’Achille s’il me croit gardera son courroux.

* La Fontaine avait écrit :

Agamemnon vous rend pour vanger son pays.

[3] Premier texte :

Achille vous croira ; n’en doutez nullement.

[4] Premier texte : Le mien.

[5] Premier texte : Nous vous croyions.

[6] Premier texte : que mes.

[7] Premier texte :

Est-il rien que vos traits ne puissent mériter ?

[8] La Fontaine a fait pour ces six derniers vers plusieurs essais successivement effacés :

C’est me connaistre mal qu’en douter un moment.

Je ne sçais point agir ainsi qu’un autre amant,

On ne m’a jamais veu faire un serment frivole,

Mes principales loix c’est ma simple parole.

Vous vous dites esclave ; et l’a-t-on veu jamais ?

C’est moy seul qui le suis des serments que j’ay faits,

 

C’est me connaistre mal que de douter de moy.

Quand j’asseure que j’ayme, on peut m’ajouster foy ;

L’effet y correspond ; je hais les cœurs frivoles.

J’agis sincèrement...

...

C’est bien moy qui le suis par les nœuds du serment.

[9] Premier texte : ces sermens.

[10] Premier texte :

Esclave, je vous plais, qu’importe d’estre Reyne !

ACHILLE.

Vous esclave ! Les roys vous ont pour souveraine.

...

...

Vostre crainte m’offense et j’ay lieu de me plaindre.

BRISEÏS.

Hélas ! comment peut-on aymer et ne rien craindre.

ACHILLE.

Vous-mesme avez voulu qu’on differast ce jour.

[11] Premier texte :

Soufrez qu’après ces mots, Seigneur, je me retire.

[12] On lit en marge de la scène V de l’acte II :

BRISEÏS, à Achille.

Épargnez des Troyens les misérables restes ;

Laissez durer encor l’œuvre des mains célestes.

La Fontaine voulait sans doute placer ces deux vers dans le morceau qui précède. « L’œuvre des mains célestes, » ce sont les murs de Troie qui avaient été bâtis par Apollon et Neptune. Malherbe (Ode pour la Reine, mère du roi) avait dit :

Ces ouvrages des mains célestes

Que jusqu’à leurs derniers restes

La flamme grecque a dévorés.

[13] La Fontaine a eu un instant l’idée de remplacer ces deux derniers vers par les suivants, qu’il a ensuite effacés :

ACHILLE.

Il nous faut opposer l’amour à l’artifice.

PATROCLE, à part.

Ah Briseïs ! je crains...

 

Scène V

 

ULISSE, AJAX, ACHILLE

 

ULISSE.

Je viens icy, Seigneur.

[14] Premier texte :

Cru fille, vous laissiez languir votre courage ?

Vous-mesme dans l’erreur couliez sans soin vos jours.

Le second vers a été ensuite ainsi modifié :

Vous-mesme dans l’erreur perdiez vos plus beaus jours.

[15] Premier texte :

Que je triomphe ou meure aux champs de la Phrigie.

[16] Dans le premier texte il n’y avait, au lieu de ces six derniers vers, que les deux que voici :

Si ma valeur vous semble assez considérable,

Parlez.

ACHILLE.

Agamemnon n’est pas si redoutable.

[17] Premier texte : Seront.

[18] Au lieu des dix-huit vers qui précèdent, La Fontaine avait d’abord écrit :

L’esclavage à mes yeux ne paroist pas encor ;

Comme ami je les suis, j’en rends grâces au sort.

Je ne dépens point d’eux non plus que vous ne faites,

N’ay-je pas comme vous des villes pour sujettes ?

J’entray dans ce pays sans contrainte et sans loy ;

Rien ne m’y condamna que la raison et moy.

Cette mesme raison vous donna mesme envie ;

Est-elle autre aujourd’huy que dix ans l’ont suivie ?

Tant d’efforts nous engage ; et s’il faut tout quiter,

Quels peuples ne viendront chez nous nous insulter ?

[19] Premier texte : seront.

[20] Premier texte :

Jamais ce sentiment n’obscurcit une vie.

[21] Premier texte :

Vous me mettez des Grecs l’interest spécieux.

[22] Premier texte :

Dans le cœur des humains jette quelque scrupule.

[23] Premier texte :

Meure le dernier Grec dès qu’on t’aura vaincu !

[24] Premier texte :

J’ay sujet d’en douter et vais servir la Grèce ;

C’est à vous de me suivre ou de m’abandonner.

[25] Premier texte :

Qu’il ne me blasme point ; l’enlèvement d’Helene

Fait embrasser à tous le danger et la peine ;

Celuy de Briseïs ne sçauroit les toucher.

Maintiendray-je des gens qui dévoient l’empescher ?

Non. Phœnix toutefois m’atandrit, je l’avoue.

[26] La Fontaine avait d’abord écrit : Phœnix et, puis il a abandonné ce commencement de vers.

[27] Premier texte : Importe moins aux Grecs...

[28] Premier texte :

Qu’ay-je fait jusqu’icy que l’on puisse redire ?

Ce n’est pas que mon cœur aux premiers rangs aspire.

[29] D’abord suivra, puis, suivroit.

[30] Premier texte :

Je me suis desja veu dans d’assez grands hazards ;

Enfin je veux chercher Hector de toutes parts.

Irois-je vers Pâris ?

[31] Premier texte : et tout un camp sur toy s’attachera.

[32] Premier texte : Flatons-nous toutefois.

[33] Premier texte : Le glorieux succès...

[34] On lit en marge de cette scène les deux vers suivants qui ont été effacés :

Ne te suffit-il pas de régner sur mon cœur ?

PATROCLE.

Vous m’aymez d’autant plus que je chéris la gloire.

[35] Premier texte : Qu’ay-je besoin, vous mort...

[36] Premier texte : Quand on va...

[37] La Fontaine a d’abord écrit : Je m’en applaudirais moi mê, mais il n’a pas achevé.

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