La Esmeralda (Victor HUGO)

Drame, en cinq actes et en vers.

1836.

 

Personnages

 

LA ESMERALDA

PHŒBUS DE CHÂTEAUPERS

CLAUDE FROLLO

QUASIMODO

FLEUR-DE-LYS

MADAME ALOISE DE GONDELAURIER

DIANE

BÉRANGÈRE

LE VICOMTE DE GIF

M. DE CHEVREUSE

M. DE MORLAIX

CLOPIN TROUILLEFOU

LE CRIEUR PUBLIC

PEUPLE

TRUANDS

ARCHERS,

Etc.


Paris. 1482.

 

 

LIBRETTO

 

Si par hasard quelqu’un se souvenait d’un roman en écoutant un opéra, l’auteur croit devoir prévenir le public que pour faire entrer dans la perspective particulière d’une scène lyrique quelque chose du drame qui sert de base au livre intitulé : Notre-Dame de Paris, il a fallu en modifier diversement tantôt l’action, tantôt les caractères. Le caractère de Phœbus de Châteaupers, par exemple, est un de ceux qui ont dû être altérés ; un autre dénouement a été nécessaire, etc. Au reste, quoique, même en écrivant cet opuscule, l’auteur se soit écarté le moins possible, et seulement quand la musique l’a exigé, de certaines conditions consciencieuses indispensables, selon lui, à toute œuvre, petite ou grande, il n’entend offrir ici aux lecteurs, ou pour mieux dire aux auditeurs, qu’un canevas d’opéra plus ou moins bien disposé pour que l’œuvre musicale s’y superpose heureusement, qu’un libretto pur et simple dont la publication s’explique par un usage impérieux. Il ne peut voir dans ceci qu’une trame telle quelle qui ne demande pas mieux que de se dérober sous cette riche et éblouissante broderie qu’on appelle la musique.

L’auteur suppose donc, si par aventure on s’occupe de ce libretto, qu’un opuscule aussi spécial ne saurait en aucun cas être jugé en lui-même et abstraction faite des nécessités musicales que le poète a dû subir, et qui, à l’Opéra, ont toujours droit de prévaloir. Du reste, il prie instamment le lecteur de ne voir dans les lignes qu’il écrit ici que ce qu’elles contiennent, c’est-à-dire sa pensée personnelle sur ce libretto en particulier, et non un dédain injuste et de mauvais goût pour cette espèce de poèmes en général et pour l’établissement magnifique où ils sont représentés. Lui qui n’est rien, il rappellerait au besoin à ceux qui sont le plus haut placés que nul n’a droit de dédaigner, fût-ce au point de vue littéraire, une scène comme celle-ci. À ne compter même que les poètes, ce royal théâtre a reçu dans l’occasion d’illustres visites, ne l’oublions pas. En 1671, on représenta avec toute la pompe de la scène lyrique une tragédie-ballet intitulée : Psyché. Le libretto de cet opéra avait deux auteurs : l’un s’appelait Poquelin de Molière, l’autre Pierre Corneille.

 

14 novembre 1836.

 

 

ACTE I

 

La Cour des miracles. Il est nuit. Foule de truands. Danses et bruyantes. Mendiant et mendiantes dans leurs diverses attitudes de métier. Le roi de Thune sur son tonneau. Feux, torches, flambeaux. Cercle de hideuses maisons dans l’ombre.

 

 

Scène première


CLAUDE FROLLO, CLOPIN TROUILLEFOU, puis LA ESMERALDA, puis QUASIMODO, LES TRUANDS

 

CHŒUR DES TRUANDS.

Vive Clopin, roi de Thune !

Vivent les gueux de Paris !

Faisons nos coups à la brune,

Heure où tous les chats sont gris.

Dansons ! narguons pape et bulle,

Et raillons-nous dans nos peaux,

Qu’avril mouille ou que juin brûle

La plume de nos chapeaux !

Sachons flairer dans l’espace

L’estoc de l’archer vengeur,

Ou le sac d’argent qui passe

Sur le dos du voyageur !

Nous irons au clair de lune

Danser avec les esprits... –

Vive Clopin, roi de Thune !

Vivent les gueux de Paris !

CLAUDE FROLLO, à part, derrière un pilier, dans un coin du théâtre. Il est enveloppé d’un grand manteau qui cache son habit de prêtre.

Au milieu de la ronde infâme,

Qu’importe le soupir d’une âme ?

Je souffre ! oh ! jamais plus de flamme

Au sein d’un volcan ne gronda.

Entre la Esmeralda en dansant.

CHŒUR.

La voilà ! la voilà ! c’est elle ! Esmeralda ! 

CLAUDE FROLLO, à part.

C’est elle ! oh ! oui, c’est elle !

Pourquoi, sort rigoureux,

L’as-tu faite si belle,

Et moi si malheureux ?

Elle arrive au milieu du théâtre. Les truands font cercle avec admiration autour d’elle. Elle danse.

LA ESMERALDA.

Je suis l’orpheline,

Fille des douleurs,

Qui sur vous s’incline

En jetant des fleurs ;

Mon joyeux délire

Bien souvent soupire ;

Je montre un sourire,

Je cache des pleurs !

Je danse, humble fille,

Au bord du ruisseau,

Ma chanson babille

Comme un jeune oiseau ;

Je suis la colombe

Qu’on blesse et qui tombe.

La nuit de la tombe

Couvre mon berceau !

CHŒUR.

Danse, jeune fille !

Tu nous rends plus doux.

Prends-nous pour famille,

Et joue avec nous,

Comme l’hirondelle

À la mer se mêle,

Agaçant de l’aile

Le flot en courroux !

C’est la jeune fille !

L’enfant du malheur !

Quand son regard brille,

Adieu la douleur !

Son chant nous rassemble.

De loin elle semble

L’abeille qui tremble

Au bout d’une fleur.

Danse, jeune fille,

Tu nous rends plus doux.

Prends-nous pour famille,

Et joue avec nous !

CLAUDE FROLLO, à part.

Frémis, jeune fille !

Le prêtre est jaloux !

Claude veut se rapprocher de la Esmeralda, qui se détourne de lui avec une sorte d’effroi. Entre la procession du pape des fous. Torches, lanternes et musique. On porte au milieu du cortège, sur un brancard couvert de chandelles, Quasimodo, chapé et mitré.

CHŒUR.

Saluez, clercs de basoche !

Hubins, coquillards, cagoux !

Saluez tous ! il approche.

Voici le pape des fous !

CLAUDE FROLLO, apercevant Quasimodo, s’élance vers lui avec un geste de colère.

Quasimodo ! quel rôle étrange !

Ô profanation ! ici !

Quasimodo !

QUASIMODO.

Grand Dieu ! qu’entends-je ?

CLAUDE FROLLO.

Ici ! te dis-je !

QUASIMODO, se jetant en bas de la litière.

Me voici !

CLAUDE FROLLO.

Sois anathème !

QUASIMODO.

Dieu ! c’est lui-même !

CLAUDE FROLLO.

Audace extrême !

QUASIMODO.

Instant d’effroi !

CLAUDE FROLLO.

À genoux, traître !

QUASIMODO.

Pardonnez, maître !

CLAUDE FROLLO.

Non, je suis prêtre !

QUASIMODO.

Pardonnez-moi !

Claude Frollo arrache les ornements pontificaux de Quasimodo et les foule aux pieds. Les truands, sur lesquels Claude jette des regards irrités, commencent à murmurer et se forment en groupes menaçants autour de lui.

Ensemble.

LES TRUANDS.

Il nous menace,

Ô compagnons,

Dans cette place

Où nous régnons !

QUASIMODO.

Que veut l’audace

De ces larrons ?

On le menace,

Mais nous verrons !

CLAUDE FROLLO.

Impure race !

Juifs et larrons !

On me menace,

Mais nous verrons !

La colère des truands éclate.

LES TRUANDS.

Arrête ! arrête ! arrête !

Meure le trouble-fête !

Il paiera de sa tête !

En vain il se débat !

QUASIMODO.

Qu’on respecte sa tête !

Et que chacun s’arrête,

Ou je change la fête

En un sanglant combat !

CLAUDE FROLLO.

Ce n’est point pour sa tête

Que Frollo s’inquiète.

Il met la main sur la poitrine.

C’est là qu’est la tempête,

C’est là qu’est le combat !

Au moment où la fureur des truands est au comble, Clopin Trouillefou paraît au fond du théâtre.

CLOPIN.

Qui donc ose attaquer, dans ce repaire infâme,

L’archidiacre mon seigneur,

Et Quasimodo le sonneur

De Notre-Dame ?

LES TRUANDS, s’arrêtant.

C’est Clopin, notre roi !

CLOPIN.

Manants, retirez-vous !

LES TRUANDS.

Il faut obéir !

CLOPIN.

Laissez-nous.

Les truands se retirent dans les masures. La Cour des miracles reste déserte. Clopin s’approche mystérieusement de Claude.

 

Scène II

 

CLAUDE FROLLO, QUASIMODO, CLOPIN TROUILLEFOU

 

CLOPIN.

Quel motif vous avait jeté dans cette orgie ?

Avez-vous, monseigneur, quelque ordre à me donner ?

Vous êtes mon maître en magie.

Parlez ; je ferai tout.

CLAUDE. Il saisit vivement Clopin par le bras et l’attire sur le devant du théâtre.

Je viens tout terminer.

Écoute.

CLOPIN.

Monseigneur !

CLAUDE FROLLO.

Plus que jamais je l’aime !

D’amour et de douleur tu me vois palpitant.

Il me la faut cette nuit même !

CLOPIN.

Vous l’allez voir ici passer dans un instant.

C’est le chemin de sa demeure.

CLAUDE FROLLO, à part.

Oh ! l’enfer me saisit !

Haut.

Bientôt, dis-tu ?

CLOPIN.

Sur l’heure.

CLAUDE FROLLO.

Seule ?

CLOPIN.

Seule.

CLAUDE FROLLO.

Il suffit.

CLOPIN.

Attendrez-vous ?

CLAUDE FROLLO.

J’attend.

Que je l’obtienne ou que je meure !

CLOPIN.

Puis-je vous servir ?

CLAUDE FROLLO.

Non.

Il fait signe à Clopin de s’éloigner, après lui avoir jeté sa bourse. Resté seul avec Quasimodo, il l’amène sur le devant du théâtre.

Viens, j’ai besoin de toi.

QUASIMODO.

C’est bien.

CLAUDE FROLLO.

Pour une chose impie, affreuse, extrême.

QUASIMODO.

Vous êtes mon seigneur.

CLAUDE FROLLO.

Les fers, la mort, la loi,

Nous bravons tout.

QUASIMODO.

Comptez sur moi.

CLAUDE FROLLO, impétueusement.

J’enlève la fille bohème !

QUASIMODO.

Maître, prenez mon sang – sans me dire pourquoi.

Sur un signe de Claude Frollo, il se retire vers le fond du théâtre et laisse son maître sur le devant de la scène.

CLAUDE FROLLO.

Ô ciel ! avoir donné ma pensée aux abîmes,

Avoir de la magie essayé tous les crimes,

Être tombé plus bas que l’enfer ne descend,

Prêtre, à minuit, dans l’ombre épier une femme,

Et songer, dans l’état où se trouve mon âme,

Que Dieu me regarde à présent !

 

Eh bien ! oui ! qu’importe !

Le destin m’emporte,

Sa main est trop forte,

Je cède à sa loi !

Mon sort recommence !

Le prêtre en démence

N’a plus d’espérance

Et n’a plus d’effroi !

Démon qui m’enivres,

Qu’évoquent mes livres,

Si tu me la livres,

Je me livre à toi !

Reçois sous ton aile

Le prêtre infidèle !

L’enfer avec elle,

C’est mon ciel, à moi !

 

Viens donc, ô jeune femme !

C’est moi qui te réclame !

Viens, prends-moi sans retour !

Puisqu’un Dieu, puisqu’un maître,

Dont le regard pénètre

Notre cœur nuit et jour,

Exige en son caprice

Que le prêtre choisisse

Du ciel ou de l’amour !

 

Eh bien ! oui ! etc.

QUASIMODO, revenant.

Maître, l’instant s’approche.

CLAUDE FROLLO.

Oui, l’heure est solennelle,

Mon sort se décide, tais-toi.

CLAUDE FROLLO et QUASIMODO.

La nuit est sombre,

J’entends des pas,

Quelqu’un dans l’ombre,

Ne vient-il pas ?

Ils vont écouter au fond du théâtre.

Ensemble.

LE GUET, passant derrière les maisons.

Paix et vigilance !

Ouvrons, loin du bruit,

L’oreille au silence,

Et l’œil à la nuit.

CLAUDE et QUASIMODO.

Dans l’ombre on s’avance,

Quelqu’un vient sans bruit.

Oui, faisons silence !

C’est le guet de nuit.

Le chant s’éloigne.

QUASIMODO.

Le guet s’en va !

CLAUDE FROLLO.

Notre crainte le suit.

Claude Frollo et Quasimodo regardent avec anxiété vers la rue par laquelle doit venir la Esmeralda.

Ensemble.

QUASIMODO.

L’amour conseille,

L’espoir rend fort

Celui qui veille

Lorsque tout dort.

Je la devine,

Je l’entrevoi,

Fille divine !

Viens sans effroi !

CLAUDE FROLLO.

L’amour conseille,

L’espoir rend fort

Celui qui veille

Lorsque tout dort.

Je la devine,

Je l’entrevoi,

Fille divine !

Elle est à moi !

Entre la Esmeralda. Ils se jettent sur elle, et veulent l’entraîner. Elle se débat.

LA ESMERALDA.

Au secours ! au secours ! à moi !

CLAUDE FROLLO et QUASIMODO.

Tais-toi ! jeune fille ! tais-toi !

 

 

Scène III


LA ESMERALDA, QUASIMODO, PHŒBUS DE CHÂTEAUPERS, LES ARCHERS DU GUET

 

PHŒBUS DE CHÂTEAUPERS, entrant à la tête d’un gros d’archers.

De par le roi !

Dans le tumulte, Claude s’échappe. Les archers saisissent Quasimodo.

PHŒBUS, aux archers, montrant Quasimodo.

Arrêtez-le ! serrez ferme !

Qu’il soit seigneur ou valet !

Nous allons, pour qu’on l’enferme,

Le conduire au Châtelet !

Les archers emmènent Quasimodo au fond. La Esmeralda, remise de sa frayeur, s’approche de Phœbus avec une curiosité mêlée d’admiration, et l’attire doucement sur le devant de la scène.

LA ESMERALDA, à Phœbus.

Daignez me dire

Votre nom, sire !

Je le requiers !

PHŒBUS.

Phœbus, ma fille,

De la famille

De Châteaupers.

LA ESMERALDA.

Capitaine ?

PHŒBUS.

Oui, ma reine.

LA ESMERALDA.

Reine ! oh ! non.

PHŒBUS.

Grâce extrême !

LA ESMERALDA.

Phœbus, j’aime

Votre nom ! 

PHŒBUS.

Sur mon âme,

J’ai, madame,

Une lame

De renom !

Ensemble.

LA ESMERALDA, à Phœbus.

Un beau capitaine,

Un bel officier,

À mine hautaine,

À corset d’acier,

Souvent, mon beau sire,

Prend nos pauvres cœurs,

Et ne fait que rire

De nos yeux en pleurs.

PHŒBUS, à part.

Pour un capitaine,

Pour un officier,

L’amour peut à peine

Vivre un jour entier.

Tout soldat désire

Cueillir toute fleur,

Plaisir sans martyre,

Amour sans douleur !

À la Esmeralda.

Un esprit

Radieux

Me sourit

Dans tes yeux.

Ensemble.

LA ESMERALDA.

Un beau capitaine,

Un bel officier,

À mine hautaine,

À corset d’acier,

Quand aux yeux il brille,

Fait longtemps penser

Toute pauvre fille

Qui l’a vu passer ! 

PHŒBUS, à part.

Pour un capitaine,

Pour un officier,

L’amour peut à peine

Vivre un jour entier.

C’est l’éclair qui brille,

Il faut courtiser

Toute belle fille

Que l’on voit passer !

LA ESMERALDA, elle se pose devant le capitaine et l’admire.

Seigneur Phœbus, que je vous voie

Et que je vous admire encor !

Oh ! la belle écharpe de soie,

La belle écharpe à franges d’or !

Phœbus détache son écharpe et la lui offre.

PHŒBUS.

Vous plaît-elle ?

La Esmeralda prend l’écharpe et s’en pare.

LA ESMERALDA.

Qu’elle est belle !

PHŒBUS.

Un moment !

Il s’approche d’elle et cherche à l’embrasser.

LA ESMERALDA, reculant.

Non, de grâce !

PHŒBUS, qui insiste.

Qu’on m’embrasse !

LA ESMERALDA, reculant toujours.

Non, vraiment !

PHŒBUS, riant.

Une belle,

Si rebelle,

Si cruelle !...

C’est charmant. 

Ensemble.

LA ESMERALDA.

Non, beau capitaine !

Je dois refuser.

Sais-je où l’on m’entraîne

Avec un baiser ?

PHŒBUS.

Je suis capitaine,

Je veux un baiser,

Ma belle africaine,

Pourquoi refuser ?

PHŒBUS.

Donne un baiser ! donne, ou je vais le prendre !

LA ESMERALDA.

Non, laissez-moi ; je ne veux rien entendre !

PHŒBUS.

Un seul baiser ! ce n’est rien, sur ma foi !

LA ESMERALDA.

Rien pour vous, sire, hélas ! et tout pour moi !

PHŒBUS.

Regarde-moi ! tu verras si je t’aime !

LA ESMERALDA.

Je ne veux pas regarder en moi-même !

PHŒBUS.

L’amour, ce soir, veut entrer dans ton cœur.

LA ESMERALDA.

L’amour ce soir, et demain le malheur !

Elle glisse de ses bras et s’enfuit. Phœbus, désappointé, se retourne vers Quasimodo, que les gardes tiennent lié au fond du théâtre.

PHŒBUS.

Elle m’échappe, elle résiste !

Belle aventure en vérité !

Des deux oiseaux de nuit je garde le plus triste ;

Le rossignol s’en va, le hibou m’est resté.

Il se remet à la tête de sa troupe, et sort emmenant Quasimodo.

CHŒUR DE LA RONDE DU GUET.

Paix et vigilance !

Ouvrons, loin du bruit,

L’oreille au silence

Et l’œil à la nuit !

Ils s’éloignent peu à peu et disparaissent.

 

 

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

La place de Grève. Le pilori. Quasimodo au pilori. Le peuple sur la place

 

CHŒUR.

– Il enlevait une fille !

– Comment ! vraiment ?

– Vous voyez comme on l’étrille

En ce moment !

– Entendez-vous, mes commères ?

Quasimodo

S’en vient chasser sur les terres

De Cupido !

UNE FEMME DU PEUPLE.

Il passera dans ma rue

Au retour du pilori,

Et c’est Pierrat Torterue

Qui va nous faire le cri.

LE CRIEUR.

De par le roi, que Dieu garde,

L’homme qu’ici l’on regarde

Sera mis, sous bonne garde,

Pour une heure au pilori !

CHŒUR.

À bas ! à bas !

Le bossu, le sourd, le borgne !

Ce Barabbas !

Je crois, mortdieu, qu’il nous lorgne !

À bas le sorcier !

Il grimace, il rue !

Il fait aboyer

Les chiens dans la rue !

– Corrigez bien ce bandit !

– Doublez le fouet et l’amende !

QUASIMODO.

À boire ! 

CHŒUR.

Qu’on le pende !

QUASIMODO.

À boire !

CHŒUR.

Sois maudit !

Depuis quelques instants la Esmeralda s’est mêlée à la foule. Elle a observé Quasimodo avec surprise d’abord, puis avec pitié. Tout à coup, au milieu des cris du peuple, elle monte au pilori, détache une petite gourde de sa ceinture, et donne à boire à Quasimodo.

CHŒUR.

Que fais-tu, belle fille ?

Laisse Quasimodo !

À Belzébuth qui grille

On ne donne pas d’eau !

Elle descend du pilori. Les archers détachent et emmènent Quasimodo.

CHŒUR.

– Il enlevait une femme !

Qui ? ce butor ?

– Mais c’est affreux ! c’est infâme !

– C’est un peu fort !

– Entendez-vous, mes commères ?

Quasimodo

Osait chasser sur les terres

De Cupido !

 

 

Scène II


PHŒBUS, FLEUR-DE-LYS, MADAME ALOISE DE GONDELAURIER

 

Une salle magnifique où se font des préparatifs de fête.

MADAME ALOISE.

Phœbus, mon futur gendre, écoutez, je vous aime,

Soyez maître céans comme un autre moi-même ;

Ayez soin que ce soir chacun s’égaye ici.

Et vous, ma fille, allons, tenez-vous prête.

Vous serez la plus belle encor dans cette fête,

Soyez la plus joyeuse aussi !

Elle va au fond, et donne des ordres aux valets qui disposent la fête.

FLEUR-DE-LYS, à Phœbus.

Monsieur, depuis l’autre semaine

On vous a vu deux fois à peine.

Cette fête enfin vous ramène.

Enfin ! c’est bien heureux vraiment !

PHŒBUS.

Ne grondez pas, je vous supplie !

FLEUR-DE-LYS.

Ah ! je le vois, Phœbus m’oublie !

PHŒBUS.

Je vous jure...

FLEUR-DE-LYS.

Pas de serment !

On ne jure que lorsqu’on ment !

PHŒBUS.

Vous oublier ! quelle folie ?

N’êtes-vous pas la plus jolie !

Ne suis-je pas le mieux aimant ? 

Ensemble.

PHŒBUS, à part.

Comme ma belle fiancée

Gronde aujourd’hui !

Le soupçon est dans sa pensée,

Ah ! quel ennui !

Belles, les amants qu’on rudoie

S’en vont ailleurs.

On en prend plus avec la joie

Qu’avec les pleurs.

FLEUR-DE-LYS, à part.

Me trahir, moi, sa fiancée,

Qui suis à lui !

Moi qui n’ai que lui pour pensée

Et pour ennui !

Ah ! qu’il s’absente ou qu’il me voie,

Que de douleurs !

Présent, il dédaigne ma joie ;

Absent, mes pleurs !

FLEUR-DE-LYS.

L’écharpe, que pour vous, Phœbus, j’ai festonnée,

Qu’en avez-vous donc fait ? je ne vous la vois pas !

PHŒBUS, troublé.

L’écharpe ?... Je ne sais...

À part.

Mortdieu ! le mauvais pas !

FLEUR-DE-LYS.

Vous l’avez oubliée !

À part.

À qui l’a-t-il donnée,

Et pour qui suis-je abandonnée ?

MADAME ALOISE, remontant vers eux et tâchant de les accorder.

Mon Dieu ! mariez-vous ! vous bouderez après.

PHŒBUS, à Fleur-de-Lys.

Non, je ne l’ai pas oubliée.

Je l’ai, je m’en souviens, soigneusement pliée

Dans un coffret d’émail que j’ai fait faire exprès.

Avec passion, à Fleur-de-Lys, qui boude encore.

Je vous jure que je vous aime

Plus qu’on n’aimerait Vénus même.

FLEUR-DE-LYS.

Pas de serment ! pas de serment !

On ne jure que lorsqu’on ment !

MADAME ALOISE.

Enfants ! pas de querelle. Aujourd’hui tout est joie.

Viens, ma fille, il faut qu’on nous voie.

Voici qu’on va venir. Chaque chose a son tour.

Aux valets.

Allumez les flambeaux, et que le bal s’apprête.

Je veux que tout soit beau, qu’on s’y croie en plein jour !

PHŒBUS.

Puisqu’on a Fleur-de-Lys, rien ne manque à la fête.

FLEUR-DE-LYS.

Phœbus, il y manque l’amour !

Elles sortent.

PHŒBUS, regardant sortir Fleur-de-Lys.

Elle dit vrai ; près d’elle encore

Mon cœur est rempli de souci.

Celle que j’aime, à qui je pense dès l’aurore,

Hélas ! elle n’est pas ici !

Air.

Fille ravissante !

À toi mes amours !

Belle ombre dansante

Qui remplis mes jours,

Et, toujours absente,

M’apparais toujours !

 

Elle est rayonnante et douce

Comme un nid dans les rameaux,

Comme une fleur dans la mousse,

Comme un bien parmi des maux !

Humble fille et vierge fière,

Ame chaste en liberté,

La pudeur sous sa paupière

Émousse la volupté !

 

C’est, dans la nuit sombre

Un ange des cieux,

Au front voilé d’ombre,

À l’œil plein de feux !

 

Toujours je vois son image,

Brillante ou sombre parfois ;

Mais toujours, astre ou nuage,

C’est au ciel que je la vois !

 

Fille ravissante !

À toi mes amours !

Belle ombre dansante

Qui remplis mes jours,

Et, toujours absente,

M’apparais toujours !

Entrent plusieurs seigneurs et dames en habits de fête.

 

 

Scène III

 

PHŒBUS, FLEUR-DE-LYS, MADAME ALOISE, LE VICOMTE DE GIF, M. DE MORLAIX, M. DE CHEVREUSE, MADAME DE GONDELAURIER, FLEUR-DE-LYS, DIANE, BÉRANGÈRE, DAMES, SEIGNEURS

 

LE VICOMTE DE GIF.

Salut, nobles châtelaines !

MADAME ALOISE, PHŒBUS, FLEUR-DE-LYS, saluant.

Bonjour, noble chevalier !

Oubliez soucis et peines

Sous ce toit hospitalier !

M. DE MORLAIX.

Mesdames, Dieu vous envoie

Santé, plaisir et bonheur !

MADAME ALOISE, PHŒBUS, FLEUR-DE-LYS.

Que le ciel vous rende en joie

Vos bons souhaits, beau seigneur !

M. DE CHEVREUSE.

Mesdames, du fond de l’âme

Je suis à vous comme à Dieu.

MADAME ALOISE, PHŒBUS, FLEUR-DE-LYS.

Beau sire, que Notre-Dame

Vous soit en aide en tout lieu !

Entrent tous les conviés.

CHŒUR.

Venez tous à la fête !

Page, dame et seigneur !

Venez tous à la fête,

Des fleurs sur votre tête,

La joie au fond du cœur !

Les conviés s’accostent et se saluent. Des valets circulent dans la foule, portant des plateaux chargés de fleurs et de fruits. Cependant un groupe de jeunes filles s’est formé près d’une fenêtre, à droite. Tout à coup l’une d’elles appelle les autres et leur fait signe de se pencher hors de la fenêtre.

DIANE, regardant au dehors.

Oh ! viens donc voir, viens donc voir, Bérangère !

BÉRANGÈRE, regardant dans la rue.

Qu’elle est vive ! qu’elle est légère !

DIANE.

C’est une fée ou c’est l’Amour...

LE VICOMTE DE GIF, riant.

Qui danse dans le carrefour ?

M. DE CHEVREUSE, après avoir regardé.

Eh ! mais, c’est la magicienne !

Phœbus, c’est ton égyptienne

Que l’autre nuit, avec valeur,

Tu sauvas des mains d’un voleur.

LE VICOMTE DE GIF.

Oui, oui, c’est la bohémienne !

M. DE MORLAIX.

Elle est belle comme le jour !

DIANE, à Phœbus.

Si vous la connaissez, dites-lui qu’elle vienne

Nous égayer de quelque tour.

PHŒBUS, regardant à son tour d’un air distrait.

Il se peut bien que ce soit elle.

À monsieur de Gif.

Mais crois-tu qu’elle se rappelle...

FLEUR-DE-LYS, qui observe et qui écoute.

De vous toujours on se souvient.

Voyons, appelez-la, dites-lui qu’elle monte.

À part.

Je verrai s’il faut croire à ce que l’on raconte.

PHŒBUS, à Fleur-de-Lys.

Vous le voulez ? Eh bien ! essayons.

Il fait signe à la danseuse de monter.

LES JEUNES FILLES.

Elle vient.

M. DE CHEVREUSE.

Sous le porche elle est disparue.

DIANE.

Comme elle a laissé là ce bon peuple ébahi !

LE VICOMTE DE GIF.

Dames, vous allez voir la nymphe de la rue.

FLEUR-DE-LYS, à part.

Qu’au signe de Phœbus elle a vite obéi !

 

 

Scène IV

 

PHŒBUS, FLEUR-DE-LYS, MADAME ALOISE, LE VICOMTE DE GIF, M. DE MORLAIX, M. DE CHEVREUSE, MADAME DE GONDELAURIER, FLEUR-DE-LYS, DIANE, BÉRANGÈRE, DAMES, SEIGNEURS, LA ESMERALDA

 

Entre la bohémienne, timide, confuse, et radieuse. Mouvement d’admiration. La foule s’écarte devant elle.

CHŒUR.

Regardez ! son beau front brille entre les plus beaux,

Comme ferait un astre entouré de flambeaux !

Ensemble.

PHŒBUS.

Oh ! la divine créature !

Amis, de ce bal enchanté

Elle est la reine, je vous jure.

Sa couronne c’est sa beauté !

Il se tourne vers messieurs de Gif et de Chevreuse.

Amis, j’en ai l’âme échauffée !

Je braverais guerre et malheur,

Si je pouvais, charmante fée,

Cueillir ton amour dans sa fleur !

M. DE CHEVREUSE.

C’est une céleste figure !

Un de ces rêves enchantés

Qui flottent dans la nuit obscure

Et sèment l’ombre de clartés !

Dans le carrefour elle est née.

Ô jeux aveugles du malheur !

Quoi ! dans l’eau du ruisseau traînée,

Hélas ! une si belle fleur !

LA ESMERALDA, l’œil fixé sur Phœbus dans la foule.

C’est mon Phœbus, j’en étais sûre,

Tel qu’en mon cœur il est resté !

Ah ! sous la soie ou sous l’armure,

C’est toujours lui, grâce et beauté !

Phœbus ! ma tête est embrasée.

Tout me brûle, joie et douleurs.

La terre a besoin de rosée,

Et mon âme a besoin de pleurs !

FLEUR-DE-LYS.

Qu’elle est belle ! j’en étais sûre.

Oui, je dois être, en vérité,

Bien jalouse, si je mesure

Ma jalousie à sa beauté !

Mais peut-être, prédestinées,

Sous la rude main du malheur,

Elle et moi, nous serons fanées

Toutes les deux dans notre fleur !

MADAME ALOISE.

C’est une belle créature !

Il est étrange, en vérité,

Qu’une bohémienne impure

Ait tant de charme et de beauté !

Mais qui connaît la destinée ?

Souvent le serpent oiseleur

Cache sa tête empoisonnée

Sous le buisson le plus en fleur.

TOUS, ensemble.

Elle a le calme et la beauté

Du ciel dans les beaux soirs d’été !

MADAME ALOISE, à la Esmeralda.

Allons, enfant, allons, la belle,

Venez, et dansez-nous quelque danse nouvelle.

La Esmeralda se prépare à danser et tire de son sein l’écharpe que lui a donnée Phœbus.

FLEUR-DE-LYS.

Mon écharpe !... Phœbus, je suis trompée ici,

Et ma rivale, la voici !

Fleur-de-Lys arrache l’écharpe à la Esmeralda, et tombe évanouie. Tout le bal s’ameute en désordre contre l’égyptienne, qui se réfugie près de Phœbus.

TOUS.

Est-il vrai ? Phœbus l’aime !

Infâme ! sors d’ici.

Ton audace est extrême

De nous braver ainsi.

Ô comble d’impudence !

Retourne aux carrefours

Faire admirer ta danse

Aux marchands des faubourgs !

Que sur l’heure on la chasse !

À la porte ! il le faut.

Une fille si basse

Élever l’œil si haut !

LA ESMERALDA.

Oh ! défends-moi toi-même,

Mon Phœbus, défends-moi.

L’humble fille bohème

N’espère ici qu’en toi.

PHŒBUS.

Je l’aime, et n’aime qu’elle,

Je suis son défenseur.

Je combattrai pour elle.

Mon bras est à mon cœur.

S’il faut qu’on la soutienne,

Eh bien ! je la soutien !

Son injure est la mienne,

Et son honneur le mien !

TOUS.

Quoi ! voilà ce qu’il aime !

Hors d’ici ! hors d’ici !

Quoi ! c’est une bohème

Qu’il nous préfère ainsi !

Ah ! tous les deux, silence

Sur une telle ardeur !

À Phœbus.

Vous, c’est trop d’insolence !

À la Esmeralda.

Toi, c’est trop d’impudeur !

Phœbus et ses amis protègent la bohémienne entourée des menaces de tous les conviés de madame de Gondelaurier. La Esmeralda se dirige en chancelant vers la porte. La toile tombe.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

PHŒBUS, LE VICOMTE DE GIF, M. DE MORLAIX, M. DE CHEVREUSE, et plusieurs autres amis de Phœbus, assis à des tables, buvant et chantant, puis DOM CLAUDE FROLLO

 

Le préau extérieur d’un cabaret. À droite la taverne. À gauche des arbres. Au fond une porte et un petit mur très bas qui clôt le préau. Au loin la croupe de Notre-Dame, avec ses deux tours et sa flèche, et une silhouette sombre du vieux Paris qui se détache sur le ciel rouge du couchant. La Seine au bas du tableau.

Chanson.         

CHŒUR.

Sois propice et salutaire,

Notre-Dame de Saint-Lô,

Au soudard qui sur la terre,

N’a de haine que pour l’eau !

PHŒBUS.

Donne au brave,

En tous lieux,

Bonne cave

Et beaux yeux !

L’heureux drille !

Fais qu’il pille

Jeune fille

Et vin vieux !

CHŒUR.

Sois propice, etc.

PHŒBUS.

Qu’une belle

Au cœur froid

Soit rebelle,

– On en voit, –

Il plaisante

La méchante,

Puis il chante,

Puis il boit !

CHŒUR.

Sois propice, etc.

PHŒBUS.

Le jour passe ;

Ivre ou non,

Il embrasse

Sa Toinon, 

Et, farouche,

Il se couche

Sur la bouche

D’un canon !

CHŒUR.

Sois propice, etc.

PHŒBUS.

Et son âme,

Qui souvent

D’une femme

Va rêvant,

Est contente

Quand la tente

Palpitante

Tremble au vent !

CHŒUR.

Sois propice et salutaire,

Notre-Dame de Saint-Lô,

Au soudard qui sur la terre

N’a de haine que pour l’eau !

Entre Claude Frollo, qui va s’asseoir à une table éloignée de celle où est Phœbus, et paraît d’abord étranger à ce qui se passe autour de lui.

LE VICOMTE DE GIF, à Phœbus.

Cette égyptienne si belle,

Qu’en fais-tu donc, décidément ?

Mouvement d’attention de Claude Frollo.

PHŒBUS.

Ce soir, dans une heure, avec elle,

J’ai rendez-vous.

TOUS.

Vraiment ?

PHŒBUS.

Vraiment !

L’agitation de Claude Frollo redouble.

LE VICOMTE DE GIF.

Dans une heure ?

PHŒBUS.

Dans un moment !

LA ESMERALDA.

Oh ! l’amour, volupté suprême !

Se sentir deux dans un seul cœur !

Posséder la femme qu’on aime !

Être l’esclave et le vainqueur !

Avoir son âme ! avoir ses charmes !

Son chant qui sait vous apaiser !

Et ses beaux yeux remplis de larmes,

Qu’on essuie avec un baiser !

Pendant qu’il chante, les autres boivent et choquent leurs verres.

CHŒUR.

C’est le bonheur suprême,

En quelque temps qu’on soit,

De boire à ce qu’on aime

Et d’aimer ce qu’on boit !

PHŒBUS.

Amis, la plus jolie,

Une grâce accomplie !

Ô délire ! ô folie !

Amis, elle est à moi !

CLAUDE FROLLO, à part.

À l’enfer je m’allie.

Malheur sur elle et toi !

PHŒBUS.

Le plaisir nous convie !

Épuisons sans retour

Le meilleur de la vie

Dans un instant d’amour !

Qu’importe après que l’on meure !

Donnons cent ans pour une heure,

L’éternité pour un jour !

Le couvre-feu sonne. Les amis de Phœbus se lèvent de table, remettent leurs épées, leurs chapeaux, leurs manteaux, et s’apprêtent à partir.

CHŒUR.

Phœbus, l’heure t’appelle,

Oui, c’est le couvre-feu !

Va retrouver ta belle !

À la garde de Dieu !

PHŒBUS.

Vraiment ! l’heure m’appelle,

Oui, c’est le couvre-feu !

Je vais trouver ma belle !

À la garde de Dieu !

Les amis de Phœbus sortent.

 

 

Scène II

 

CLAUDE FROLLO, PHŒBUS

 

CLAUDE FROLLO, arrêtant Phœbus au moment où il se dispose à sortir.

Capitaine !

PHŒBUS.

Quel est cet homme ?

CLAUDE FROLLO.

Écoutez-moi.

PHŒBUS.

Dépêchons-nous !

CLAUDE FROLLO.

Savez-vous bien comment se nomme

Celle qui vous attend ce soir au rendez-vous ?

PHŒBUS.

Eh ! pardieu ! c’est mon amoureuse,

Celle qui m’aime et me plaît fort ;

C’est ma chanteuse, ma danseuse,

C’est Esmeralda.

CLAUDE FROLLO.

C’est la mort !

PHŒBUS.

L’ami, vous êtes fou, d’abord ;

Ensuite, allez au diable !

CLAUDE FROLLO.

Écoutez !

PHŒBUS.

Que m’importe !

CLAUDE FROLLO.

Phœbus, si vous passez le seuil de cette porte...

PHŒBUS.

Vous êtes fou !

CLAUDE FROLLO.

Vous êtes mort.

Duo.
Tremble ! c’est une égyptienne !

Elles n’ont ni loi, ni remord.

Leur amour déguise leur haine,

Et leur couche est un lit de mort !

PHŒBUS, riant.

Mon cher, rajustez votre cape.

Rentrez à l’hôpital des fous.

Il me paraît qu’on s’en échappe.

Que Jupiter, saint Esculape,

Et le diable soient avec vous !

CLAUDE FROLLO.

Ce sont des femmes infidèles.

Crois-en les publiques rumeurs.

Tout est ténèbres autour d’elles.

Phœbus, n’y va pas, ou tu meurs !

L’insistance de Claude Frollo paraît troubler Phœbus, qui considère son interlocuteur avec anxiété.

Ensemble.

PHŒBUS.

Il m’étonne,

Il me donne

Malgré moi quelques soupçons !

Cette ville,

Peu tranquille,

Est pleine de trahisons !

CLAUDE FROLLO.

Je l’étonne,

Je lui donne

Malgré lui quelques soupçons.

L’imbécile,

Dans la ville,

Ne voit plus que trahisons !

CLAUDE FROLLO.

Croyez-moi, monseigneur, évitez la sirène

Dont le piège vous attend.

Plus d’une bohémienne

A poignardé dans sa haine

Un cœur d’amour palpitant.

Phœbus, qu’il veut entraîner, se ravise et le repousse.

Ensemble.

PHŒBUS.

Mais suis-je fou moi-même ?

Maure, juive ou bohème,

Qu’importe quand on aime !

L’amour doit tout couvrir.

Laisse-nous ! il m’appelle !

Ah ! si la mort, c’est elle,

Quand la mort est si belle,

Il est doux de mourir !

CLAUDE, le retenant.

Arrête ! Une bohème !

Ta folie est extrême !

Oses-tu donc toi-même

À ta perte courir ?

Crains la femme infidèle

Qui dans l’ombre t’appelle !

Mais quoi ! tu cours près d’elle ?

Va, si tu veux mourir !

Phœbus sort vivement, malgré Claude Frollo. Claude Frollo reste un moment sombre et comme indécis ; puis il suit Phœbus.

 

 

Scène III

 

Une chambre. Au fond, une fenêtre qui donne sur la rivière. Clopin Trouillefou entre, un flambeau à la main ; il est accompagné de quelques hommes auxquels il fait un geste d’intelligence, et qu’il place dans un coin obscur où ils disparaissent ; puis il retourne vers la porte et semble faire signe à quelqu’un de monter. Dom Claude paraît.

CLOPIN, à Claude.

D’ici vous pourrez voir, sans être vu vous-même,

Le capitaine et la bohème.

Il lui montre un enfoncement derrière une tapisserie.

CLAUDE FROLLO.

Les hommes apostés sont-ils prêts ?

CLOPIN.

Ils sont prêts.

CLAUDE FROLLO.

Que jamais de ceci l’on ne trouve la source.

Silence ! prenez cette bourse,

Vous en aurez autant après !

Claude Frollo se place dans la cachette. Clopin sort avec précaution. Entrent la Esmeralda et Phœbus.

CLAUDE FROLLO, à part.

Ô fille adorée,

Au destin livrée !

Elle entre parée

Pour sortir en deuil !

LA ESMERALDA, à Phœbus.

Monseigneur le comte,

Mon cœur que je dompte

Est rempli de honte

Et rempli d’orgueil ! 

PHŒBUS, à la Esmeralda.

Oh ! comme elle est rose !

Quand la porte est close,

Ma belle, on dépose

Toute crainte au seuil.

Phœbus fait asseoir la Esmeralda sur le banc près de lui.

PHŒBUS.

M’aimes-tu ?

LA ESMERALDA.

Je t’aime !

CLAUDE FROLLO, à part.

Ô torture !

PHŒBUS.

Ô l’adorable créature !

Vous êtes divine, en honneur !

LA ESMERALDA.

Votre bouche est une flatteuse !

Tenez, je suis toute honteuse !

N’approchez pas tant, monseigneur !

CLAUDE FROLLO.

Ils s’aiment ! que je les envie !

LA ESMERALDA.

Mon Phœbus, je vous dois la vie !

PHŒBUS.

Et moi, je te dois le bonheur !

LA ESMERALDA.

Oh ! sois sage !

Encourage

D’un visage

Gracieux

La petite

Qui palpite,

Interdite,

Sous tes yeux !

PHŒBUS.

Ô ma reine,

Ma sirène,

Souveraine

De beauté !

Douce fille,

Dont l’œil brille

Et pétille

De fierté !

CLAUDE FROLLO.

Les attendre !

Les entendre !

Qu’elle est tendre !

Qu’il est beau !

Sois joyeuse !

Sois heureuse !

Moi, je creuse

Le tombeau !

Ensemble.

PHŒBUS.

Fée ou femme,

Sois ma dame !

Car mon âme,

Nuit et jour,

Te désire,

Te respire,

Et t’admire,

Mon amour !

LA ESMERALDA.

Je suis femme,

Et mon âme,

Toute flamme,

Tout amour,

Est, beau sire,

Une lyre

Qui soupire

Nuit et jour !

CLAUDE FROLLO.

Attends, femme,

Que ma flamme

Et ma lame

Aient leur tour !

Oui, j’admire

Leur sourire,

Leur délire,

Leur amour !

PHŒBUS.

Sois toujours rose et vermeille !

Rions à notre heureux sort !

À l’amour qui se réveille,

À la pudeur qui s’endort !

Ta bouche, c’est le ciel même !

Mon âme veut s’y poser.

Puisse mon souffle suprême

S’en aller dans ce baiser !

LA ESMERALDA.

Ta voix plaît à mon oreille ;

Ton sourire est doux et fort !

L’insouciance vermeille

Rit dans tes yeux et m’endort.

Tes vœux sont ma loi suprême,

Mais je dois m’y refuser.

Ma vertu, mon bonheur même

S’en iraient dans ce baiser !

CLAUDE FROLLO.

Ne frappez point leur oreille,

Pas rapprochés de la mort !

Ma haine jalouse veille

Sur leur amour qui s’endort !

La mort décharnée et blême

Entre eux deux va se poser !

Phœbus, ton souffle suprême

S’en ira dans ce baiser !

Claude Frollo se jette sur Phœbus et le poignarde, puis il ouvre la fenêtre du fond, par laquelle il disparaît. La Esmeralda tombe avec un grand cri sur le corps de Phœbus. Entrent en tumulte les hommes apostés, qui la saisissent et semblent l’accuser. La toile tombe.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

Une prison. Au fond, une porte. LA ESMERALDA, seule, enchaînée, couchée sur la paille

 

Quoi ! lui dans le sépulcre, et moi dans cet abîme !

Moi prisonnière et lui victime !

Oui, je l’ai vu tomber. Il est mort en effet !

Et ce crime, ô ciel ! un tel crime !

On dit que c’est moi qui l’ai fait !

La tige de nos jours est brisée encor verte !

Phœbus en s’en allant me montre le chemin !

Hier sa fosse s’est ouverte,

La mienne s’ouvrira demain !

Romance.

Phœbus ! n’est-il sur la terre

Aucun pouvoir salutaire

À ceux qui se sont aimés ?

N’est-il ni philtres ni charmes

Pour sécher des yeux en larmes,

Pour rouvrir des yeux fermés !

 

Dieu bon, que je supplie

Et la nuit et le jour,

Daignez m’ôter ma vie

Ou m’ôter mon amour !

 

Mon Phœbus, ouvrons nos ailes

Vers les sphères éternelles,

Où l’amour est immortel !

Retournons où tout retombe !

Nos corps ensemble à la tombe,

Nos âmes ensemble au ciel !

 

Dieu bon, que je supplie

Et la nuit et le jour,

Daignez m’ôter ma vie

Ou m’ôter mon amour !

La porte s’ouvre. Entre Claude Frollo, une lampe à la main, le capuchon rabattu sur le visage. Il vient se placer, immobile, en face de la Esmeralda.

LA ESMERALDA, se levant en sursaut.

Quel est cet homme ?

CLAUDE FROLLO, voilé par son capuchon.

Un prêtre.

LA ESMERALDA.

Un prêtre ! Quel mystère !

CLAUDE FROLLO.

Êtes-vous prête ?

LA ESMERALDA.

À quoi ?

CLAUDE FROLLO.

Prête à mourir.

LA ESMERALDA.

Oui.

CLAUDE FROLLO.

Bien.

LA ESMERALDA.

Sera-ce bientôt ? Répondez-moi, mon père !

CLAUDE FROLLO.

Demain.

LA ESMERALDA.

Pourquoi pas aujourd’hui ?

CLAUDE FROLLO.

Quoi ! vous souffrez donc bien ?

LA ESMERALDA.

Oui, je souffre !

CLAUDE FROLLO.

Peut-être

Moi qui vivrai demain, je souffre plus que vous.

LA ESMERALDA.

Vous ? qui donc êtes-vous ? 

CLAUDE FROLLO.

La tombe est entre nous !

LA ESMERALDA.

Votre nom ?

CLAUDE FROLLO.

Vous voulez le savoir ?

LA ESMERALDA.

Oui.

Il lève son capuchon.

LA ESMERALDA.

Le prêtre !

C’est le prêtre ! ô ciel ! ô mon Dieu !

C’est bien son front de glace et son regard de feu !

C’est bien le prêtre ! c’est lui-même !

C’est lui qui me poursuit sans trêve nuit et jour !

C’est lui qui l’a tué, mon Phœbus, mon amour !

Monstre ! je vous maudis à mon heure suprême !

Que vous ai-je donc fait ? quel est votre dessein ?

Que voulez-vous de moi, misérable assassin ?

Vous me haïssez donc ?

CLAUDE FROLLO.

Je t’aime !

Je t’aime, c’est infâme !

Je t’aime en frémissant !

Mon amour, c’est mon âme.

Mon amour, c’est mon sang.

Oui, sous tes pieds je tombe,

Et, je le dis,

Je préfère ta tombe

Au paradis.

Plains-moi ! Quoi ! je succombe,

Et tu maudis !

LA ESMERALDA.

Il m’aime ! ô comble d’épouvante !

Il me tient, l’horrible oiseleur !

CLAUDE FROLLO.

La seule chose en moi vivante,

C’est mon amour et ma douleur !

Ensemble.

CLAUDE FROLLO.

Détresse extrême !

Quelle rigueur !

Hélas ! je t’aime !

Nuit de douleur !

LA ESMERALDA.

Moment suprême !

Tremble, ô mon cœur !

Ô ciel ! il m’aime !

Nuit de terreur !

CLAUDE FROLLO, à part.

Dans mes mains elle palpite !

Enfin le prêtre a son tour !

Dans la nuit je l’ai conduite,

Je vais la conduire au jour.

La mort, qui vient à ma suite,

Ne la rendra qu’à l’amour !

LA ESMERALDA.

Par pitié ! laissez-moi vite !

Phœbus est mort, c’est mon tour !

Hélas ! je suis interdite

Devant votre affreux amour,

Comme l’oiseau qui palpite

Sous le regard du vautour !

CLAUDE FROLLO.

Accepte-moi ! je t’aime ! oh ! viens, je t’en conjure.

Pitié pour moi ! pitié pour toi ! fuyons ! tout dort !

LA ESMERALDA.

Votre prière est une injure !

CLAUDE FROLLO.

Aimes-tu mieux mourir ?

LA ESMERALDA.

Le corps meurt, l’âme sort !

CLAUDE FROLLO.

Mourir, c’est bien affreux !

LA ESMERALDA.

Taisez-vous, bouche impure !

Votre amour rend belle la mort !

CLAUDE FROLLO.

Choisis, choisis. – Claude ou la mort !

Claude tombe aux pieds d’Esmeralda, suppliant. Elle le repousse.

LA ESMERALDA.

Non, meurtrier ! jamais ! silence !

Ton lâche amour est une offense.

Plutôt la tombe où je m’élance !

Sois maudit parmi les maudits !

CLAUDE FROLLO.

Tremble ! l’échafaud te réclame !

Sais-tu que je porte en mon âme

Des projets de sang et de flamme

De l’enfer dans l’ombre applaudis ?

Ensemble.

CLAUDE FROLLO.

Oh ! je t’adore !

Donne ta main !

Tu peux encore

Vivre demain !

Ô nuit d’alarmes !

Nuit de remord !

Pour moi les larmes !

Pour toi la mort !

Dis-moi : Je t’aime !

Pour te sauver ! –

L’aube suprême

Va se lever.

Ah ! puisqu’en vain je t’implore,

Puisque ta haine me fuit,

Adieu donc ! un jour encore,

Et puis l’éternelle nuit !

LA ESMERALDA.

Va, je t’abhorre,

Prêtre inhumain !

Le meurtre encore

Rougit ta main !

Ô nuit d’alarmes !

Nuit de remord !

Assez de larmes !

Je veux la mort !

Dans les fers même

Je t’ai bravé.

Sois anathème !

Sois réprouvé !

Va, ton crime te dévore,

Phœbus vers Dieu me conduit.

Le ciel m’ouvre son aurore !

L’enfer t’attend dans sa nuit !

Un geôlier paraît. Claude Frollo lui fait signe d’emmener la Esmeralda, et sort, pendant qu’on entraîne la bohémienne.

 

 

Scène II

 

Le parvis Notre-Dame. La façade de l’église. On entend un bruit de cloches

 

QUASIMODO.

Mon Dieu ! j’aime,

Hors moi-même,

Tout ici !

L’air qui passe

Et qui chasse

Mon souci !

L’hirondelle

Si fidèle

Aux vieux toits !

Les chapelles

Sous les ailes

De la croix !

Toute rose

Qui fleurit !

Toute chose

Qui sourit !

Triste ébauche,

Je suis gauche,

Je suis laid.

Point d’envie !

C’est la vie

Comme elle est !

Joie ou peine,

Nuit d’ébène

Ou ciel bleu,

Que m’importe !

Toute porte

Mène à Dieu !

Noble lame,

Vil fourreau,

Dans mon âme

Je suis beau !

 

Cloches grosses et frêles,

Sonnez, sonnez toujours !

Confondez vos voix grêles

Et vos murmures sourds !

Chantez dans les tourelles !

Bourdonnez dans les tours !

 

Çà, qu’on sonne !

Qu’à grand bruit

On bourdonne

Jour et nuit !

 

Nos fêtes seront splendides.

Aidé par vous, j’en réponds.

Sautez à bonds plus rapides

Dans les airs que nous frappons !

Voilà les bourgeois stupides

Qui se hâtent sur les ponts !

 

Ça, qu’on sonne,

Qu’on bourdonne

Jour et nuit !

Toute fête

Se complète

Par le bruit !

Il se retourne vers la façade de l’église.

J’ai vu dans la chapelle une tenture noire !

Hélas ! va-t-on traîner quelque misère ici ?

Dieu ! quel pressentiment... Non, je n’y veux pas croire !

Entrent Claude Frollo et Clopin, sans voir Quasimodo.

C’est mon maître. – Observons. – Il est bien sombre aussi.

Il se cache dans un angle obscur du portail.

Ô ma maîtresse ! ô Notre-Dame !

Prenez mes jours, sauvez son âme !

 

 

Scène III


QUASIMODO, caché, CLAUDE FROLLO, CLOPIN

 

CLAUDE FROLLO.

Donc Phœbus est à Montfort ?

CLOPIN.

Monseigneur, il n’est pas mort !

CLAUDE FROLLO.

Pourvu qu’ici rien ne l’amène !

CLOPIN.

Ne vous en mettez pas en peine,

Il est trop faible encor pour un si long chemin.

S’il venait, sa mort serait sûre.

Monseigneur, soyez-en certain,

Chaque pas qu’il ferait rouvrirait sa blessure.

Ne craignez rien pour ce matin.

CLAUDE FROLLO.

Ah ! qu’aujourd’hui du moins seul je la tienne,

Pour vivre ou mourir, dans ma main !

Enfer ! pour aujourd’hui je te donne demain !

À Clopin.

Bientôt on va mener ici l’égyptienne.

Toi, que de tout il te souvienne !

Duo.

Sur la place avec les tiens...

CLOPIN.

Bien.

CLAUDE FROLLO.

Tiens-toi dans l’ombre.

Si je crie : À moi ! tu viens.

CLOPIN.

Oui.

CLAUDE FROLLO.

Soyez en nombre.

CLOPIN.

Donc si vous criez : À moi !...

CLAUDE FROLLO.

Oui.

CLOPIN.

J’accours près d’elle,

Je l’arrache aux gens du roi...

CLAUDE FROLLO.

Bien.

CLOPIN.

À vous la belle !

CLAUDE FROLLO.

À la foule mêlez-vous.

Et peut-être

Ce cœur deviendra plus doux

Pour le prêtre.

Alors vous accourez tous...

CLOPIN.

Oui, mon maître.

CLAUDE FROLLO.

Tenez-vous partout serrés.

CLOPIN.

Oui.

CLAUDE FROLLO.

Cachez vos armes

Pour ne pas donner d’alarmes.

CLOPIN.

Maître, vous verrez.

CLAUDE FROLLO.

Mais que l’enfer la remporte,

Compagnon,

Si la folle à cette porte

Me dit non !

Ensemble.

CLAUDE FROLLO.

Destinée ! ô jeu funeste !

Ami, je compte sur toi.

Sur la chance qui me reste

Je me penche avec effroi. 

CLOPIN.

Ne craignez rien de funeste,

Monseigneur, comptez sur moi.

À la chance qui vous reste

Confiez-vous sans effroi.

Ils sortent avec précaution. Le peuple commence à arriver sur la place.

 

Scène IV

 

LE PEUPLE, QUASIMODO, puis LA ESMERALDA et son cortège, puis CLAUDE FROLLO, PHŒBUS, CLOPIN TROUILLEFOU, PRÊTRES, ARCHERS, GENS DE JUSTICE

 

CHŒUR.

À Notre-Dame

Venez tous voir

La jeune femme

Qui meurt ce soir !

Cette bohémienne

A poignardé, je croi,

Un archer capitaine,

Le plus beau qu’ait le roi !

Eh quoi ! si belle

Et si cruelle !

Entendez-vous ?

Comment y croire ?

L’âme si noire

Et l’œil si doux !

C’est une chose affreuse !

Ce que c’est que de nous !

La pauvre malheureuse !

Venez, accourez tous !

À Notre-Dame

Venez tous voir

La jeune femme

Qui meurt ce soir !

La foule grossit. Rumeur. Un cortège sinistre commence à déboucher sur la place du Parvis. Files de pénitents noirs. Bannières de la Miséricorde. Flambeaux. Archers. Gens de justice et du guet. Les soldats écartent la foule. Paraît la Esmeralda, en chemise, la corde au cou, pieds nus, couverte d’un grand crêpe noir. Près d’elle, un moine avec un crucifix. Derrière elle, les bourreaux et les gens du roi. Quasimodo, appuyé aux contreforts du portail, observe avec attention. Au moment où la condamnée arrive devant la façade, on entend un chant grave et lointain venir de l’intérieur de l’église, dont les portes sont fermées.

CHŒUR, dans l’église.

Omnes fluctus fluminis

Transierunt super me

In imo voraginis

Ubi plorant animæ.

Le chant s’approche lentement. Il éclate enfin près des portes, qui s’ouvrent tout à coup et laissent voir l’intérieur de l’église occupé par une longue procession de prêtres en habits de cérémonie et précédés de bannières. Claude Frollo, en costume sacerdotal, est en tête de la procession. Il s’avance vers la condamnée.

LE PEUPLE.

Vive aujourd’hui, morte demain !

Doux Jésus, tendez-lui la main !

Ensemble.

LA ESMERALDA.

C’est mon Phœbus qui m’appelle

Dans la demeure éternelle

Où Dieu nous tient sous son aile !

Béni soit mon sort cruel !

Au fond de tant de misère,

Mon cœur qui se brise espère.

Je vais mourir pour la terre,

Je vais naître pour le ciel !

CLAUDE FROLLO.

Mourir si jeune, si belle !

Hélas ! le prêtre infidèle

Est bien plus condamné qu’elle !

Mon supplice est éternel.

Pauvre fille de misère,

Que j’ai prise dans ma serre,

Tu vas mourir pour la terre !

Moi, je suis mort pour le ciel !

LE PEUPLE.

Hélas ! c’est une infidèle !

Le ciel, qui tous nous appelle,

N’a point de portes pour elle.

Son supplice est éternel.

La mort, oh ! quelle misère !

La tient dans sa double serre ;

Elle est morte pour la terre !

Elle est morte pour le ciel !

La procession s’approche, Claude aborde la Esmeralda.

LA ESMERALDA, glacée de terreur.

C’est le prêtre !

CLAUDE FROLLO, bas.

Oui, c’est moi ; je t’aime et je t’implore.

Dis un seul mot, je puis encore,

Je puis encore te sauver.

Dis-moi : Je t’aime.

LA ESMERALDA.

Je t’abhorre.

Va-t’en.

CLAUDE FROLLO.

Alors meurs donc ! j’irai te retrouver.

Il se tourne vers la foule.

Peuple, au bras séculier nous livrons cette femme.

À ce suprême instant, puisse sur sa pauvre âme

Passer le souffle du Seigneur !

Au moment où les hommes de justice mettent la main sur la Esmeralda, Quasimodo saute dans la place, repousse les archers, saisit la Esmeralda dans ses bras, et se jette dans l’église avec elle.

QUASIMODO.

Asile ! asile ! asile !

LE PEUPLE.

Asile ! asile ! asile !

Noël, gens de la ville !

Noël au bon sonneur !

Ô destinée !

La condamnée

Est au Seigneur.

Le gibet tombe,

Et l’Éternel,

Au lieu de tombe,

Ouvre l’autel.

Bourreaux, arrière,

Et gens du roi !

Cette barrière

Borne la loi.

C’est toi qui changes

Tout en ce lieu.

Elle est aux anges,

Elle est à Dieu !

CLAUDE FROLLO, faisant faire silence d’un geste.

Elle n’est pas sauvée, elle est égyptienne.

Notre-Dame ne peut sauver qu’une chrétienne.

Même embrassant l’autel les païens sont proscrits.

Aux gens du roi.

Au nom de monseigneur l’évêque de Paris,

Je vous rends cette femme impure.

QUASIMODO, aux archers.

Je la défendrai, je le jure !

N’approchez pas.

CLAUDE FROLLO, aux archers.

Vous hésitez !

Obéissez à l’instant même.

Arrachez du saint lieu cette fille bohème.

Les archers s’avancent. Quasimodo se place entre eux et la Esmeralda.

QUASIMODO.

Jamais !

On entend un cavalier accourir et crier du dehors.

Arrêtez !

La foule s’écarte.

PHŒBUS, apparaissant à cheval, pâle, haletant, épuisé comme un homme qui vient de faire une longue course.

Arrêtez !

LA ESMERALDA.

Phœbus !

CLAUDE FROLLO, à part, terrifié.

La trame se déchire !

PHŒBUS, se jetant à bas du cheval.

Dieu soit loué ! je respire.

J’arrive à temps. Celle-ci

Est innocente, et voici

Mon assassin !

Il désigne Claude Frollo.

TOUS.

Ciel ! le prêtre ?

PHŒBUS.

Le prêtre est seul coupable, et je le prouverai.

Qu’on l’arrête.

LE PEUPLE.

Ô surprise !

Les archers entourent Claude Frollo.

CLAUDE FROLLO.

Ah ! Dieu seul est le maître !

LA ESMERALDA.

Phœbus !

PHŒBUS.

Esmeralda !

Ils se jettent dans les bras l’un de l’autre.

LA ESMERALDA.

Mon Phœbus adoré !

Nous vivrons.

PHŒBUS.

Tu vivras.

LA ESMERALDA.

Pour nous le bonheur brille.

LE PEUPLE.

Vivez tous deux !

LA ESMERALDA.

Entends ces joyeuses clameurs !

À tes pieds reçois l’humble fille.

– Ciel ! tu pâlis ! Qu’as-tu !

PHŒBUS, chancelant.

Je meurs !

Elle le reçoit dans ses bras. Attente et anxiété dans la foule.

Chaque pas que j’ai fait vers toi, ma bien-aimée,

A rouvert ma blessure à peine encor fermée.

J’ai pris pour moi la tombe et te laisse le jour.

J’expire. Le sort te venge.

Je vais voir, ô mon pauvre ange,

Si le ciel vaut ton amour !

– Adieu !

Il expire.

LA ESMERALDA.

Phœbus ! il meurt ! en un instant tout change !

Elle tombe sur son corps.

Je te suis dans l’éternité !

CLAUDE FROLLO.

Fatalité !

LE PEUPLE.

Fatalité !

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