Un Père prodigue (Alexandre DUMAS Fils)

Comédie en cinq actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 30 novembre 1859.

 

Personnages

 

LE COMTE DE LA RIVONNIÈRE

LE VICOMTE ANDRÉ DE LA RIVONNIÈRE

DE TOURNAS

DE LIGNERAY

DE PRAILLES

DE NATON

JOSEPH, domestique

UN GARÇON DE BANQUE

UN COCHER

DEUX DOMESTIQUES

ALBERTINE DE LA BORDE

HÉLÈNE

MADAME DE CHAVRY

MADAME GODEFROY

VICTORINE

 

À Paris.

 

 

PRÉFACE

 

Aujourd’hui, si vous le voulez bien, nous parlerons métier.

Aussi bien doit-on faire au métier la part qui lui revient dans l’art dramatique ; part si grande, que l’un arrive quelquefois à passer pour l’autre. Du reste, de toutes les différentes formes de la pensée, le théâtre est celle qui se rapproche le plus des arts plastiques, que l’on ne peut exercer que si l’on en connaît tous les procédés matériels, avec cette différence que dans les autres arts on apprend ces procédés, et que, dans celui-ci, on les devine, ou, pour mieux dire, on les a en soi.

On peut devenir un peintre, un sculpteur, un musicien même à force d’étude ; on ne devient pas un auteur dramatique. On l’est tout de suite ou jamais, comme on est blond ou brun, sans le vouloir. C’est un caprice de la nature qui vous a construit l’œil d’une certaine façon pour que vous puissiez voir d’une certaine manière qui n’est pas absolument la vraie, et qui cependant doit paraître la seule, momentanément, à ceux à qui vous voulez faire voir ce que vous avez vu. L’homme qui est appelé à écrire pour le théâtre révèle cette faculté très rare, dès sa première tentative, dans une farce de collège ou dans une charade de salon. C’est une science d’optique et de perspective qui permet de dessiner un personnage, un caractère, une passion, une action de l’âme d’un seul trait de plume. Le trompe-l’œil est si complet, qu’il arrive souvent au spectateur, quand il se fait lecteur et veut se donner de nouveau à lui seul l’émotion qu’il a ressentie avec la foule, non seulement de ne plus retrouver cette émotion dans la chose écrite, mais encore de ne plus retrouver l’endroit où elle est. Un mot, un regard, un geste, un silence, une combinaison purement atmosphérique, l’avaient tenu sous le charme. C’est là qu’est le génie du métier, si ces deux mots peuvent se trouver ensemble. On pourrait comparer l’œuvre de théâtre, par rapport aux autres formes littéraires, avec la peinture de plafond, par rapport aux peintures de muraille ou de chevalet. Malheur au peintre s’il oublie que sa composition doit être vue à distance, de bas en haut, la lumière en dessous !

Un homme sans aucune valeur comme penseur, comme moraliste, comme philosophe, comme écrivain, peut donc être un homme de premier ordre comme auteur dramatique, c’est-à-dire comme metteur en œuvre des mouvements purement extérieurs de l’homme ; et, d’un autre côté, pour être au théâtre un penseur, un moraliste, un philosophe, un écrivain que l’on écoute, il faut, indispensable ment, être muni des qualités particulières et naturelles de cet homme sans valeur sonnante. Bref, pour être un maître dans cet art, il faut être un habile dans ce métier.

Si l’on ne peut jamais communiquer ces qualités naturelles à ceux qui ne les ont pas, rien n’est plus facile que de les reconnaître et de les développer dans ceux qui les ont.

La première de ces qualités, la plus indispensable, celle qui domine et commande, c’est la logique, – laquelle comprend le bon sens et la clarté. La vérité peut y être absolue ou relative, selon l’importance du sujet et le milieu qu’il occupe : la logique devra être implacable entre le point de départ et le point d’arrivée, qu’elle ne devra jamais perdre de vue dans le développement de l’idée ou du fait. Il y faut encore la mise en saillie continuelle sous les yeux du spectateur du côté de l’être ou de la chose pour ou contre lesquels on veut conclure ; puis la science des contreparties, c’est-à-dire des noirs, des ombres, des oppositions en un mot, qui constituent l’équilibre, l’ensemble et l’harmonie ; puis la concision, la rapidité, qui ne permettent pas à celui qui écoute d’être distrait, de réfléchir, de respirer, de discuter en lui-même avec l’auteur ; puis la connaissance des plans, qui ne laisse pas s’en aller vers le fond la figure qui doit être en lumière ni avancer dans la lumière les figures de demi-teinte ; puis la progression mathématique, inexorable, fatale, qui multiplie la scène par la scène, l’événement par l’événement, l’acte par l’acte jusqu’au dénouement, lequel doit être le total et la preuve ; enfin, la notion exacte de nos limites, qui nous interdit de faire notre tableau plus grand que notre cadre, car l’auteur dramatique qui a le plus à dire doit dire tout de huit heures du soir à minuit, dont une heure d’entr’actes et de repos pour le spectateur.

Je n’ai pas parlé d’imagination, parce que c’est le théâtre qui, en dehors de l’auteur, la fournit dans ses interprètes, dans ses décors, dans ses accessoires, puisqu’il met en chair, en os, en verbe, en images enfin, devant le spectateur, les individus, les lieux et les choses que celui-ci serait forcé d’imaginer, s’il était en face d’un livre. Je n’ai pas parlé non plus d’invention, par cette raison excellente que l’invention n’existe pas pour nous. Nous n’avons rien à inventer, nous n’avons qu’à voir, à nous souvenir, à sentir, à coordonner et à restituer, sous une forme spéciale, ce que tous les spectateurs doivent se rappeler immédiatement avoir senti ou vu sans avoir pu s’en rendre compte jusqu’alors. Le réel dans le fond, le possible dans le fait, l’ingénieux dans le moyen, voilà ce qu’on peut exiger de nous.

L’art dramatique, qui a besoin d’un métier à part, doit-il avoir aussi un style à part ? Oui. On n’est complètement un auteur dramatique que si l’on a une manière d’écrire comme une manière de voir, absolument personnelle. Une œuvre dramatique doit toujours être écrite comme si elle ne devait être que lue. La représentation n’est qu’une lecture par plusieurs personnes pour ceux qui ne veulent pas ou ne savent pas lire. – C’est par ceux qui vont au théâtre que l’œuvre réussit, c’est par ceux qui n’y vont pas qu’elle s’affirme. Le spectateur la fait retentissante, le lecteur la fait durable. La pièce qu’on n’a pas envie de lire sans l’avoir vue, ni de relire après l’avoir lue, est morte, eût-elle deux mille représentations de suite. Seulement, il faut, pour que l’œuvre vive sans le secours de l’interprète, que le style de l’écrivain ait su transporter sous les yeux du lecteur les solidités, les proportions, les formes et les tonalités que les spectateurs applaudissent. La langue des plus grands écrivains n’est pour l’auteur dramatique qu’un renseignement : elle ne lui apprend que des mots, et encore est-il nombre de ces mots qu’il doit exclure dès le principe de son vocabulaire, parce qu’ils manquent du relief, de la vigueur, de la bonhomie, je dirai presque de la trivialité nécessaires pour cette mise en action de l’homme vrai sur ce terrain faux. Le vocabulaire de Molière est des plus restreints, il emploie toujours les mêmes expressions : il joue toute l’âme humaine sur cinq octaves et demie.

La langue du livre, c’est-à-dire de la pensée présentée directement aux lecteurs, peut être fixée une fois pour toutes. Quiconque écrira un récit, voire même un dialogue, destiné à la seule lecture, peut s’approprier la forme d’un maître du même ordre que lui, de Bossuet, de Voltaire, de Pascal, de Jean-Jacques, de Sand, de Hugo, de Lamartine, de Renan, de Théophile Gautier, de Sainte-Beuve, de Flaubert, d’About ; non seulement on ne lui en voudra pas, mais on lui saura gré de cet hommage à la tradition et à la pureté. On ne reconnaîtra peut-être pas les origines : on le sentira, on le proclamera un écrivain, il en sera un en effet, même si son style élégant et pur ne contient pas une idée neuve. Nous voyons tous les jours ce spectacle : la forme faisant croire au fond.

Au théâtre, rien de pareil. Dès que nous imitons le langage d’un de nos maîtres, nous ne sommes plus des disciples révérencieux, nous sommes des pasticheurs insupportables. Ce qu’il faut prendre aux maîtres dans cet art, c’est leur manière de voir et non leur manière de dire. Chacun d’eux a sa marque de fabrique qu’on ne peut imiter sans être un faussaire. Lisez Corneille, Racine, Molière, Marivaux, Beaumarchais, pour nous en tenir aux morts, et voyez les différences. Comme chacun d’eux a versé son alcool particulier dans cette eau courante que l’on appelle la langue !

Ce langage du théâtre a-t-il besoin d’être correct ? Non, dans le sens grammatical. Il faut, avant tout, qu’il soit clair, coloré, pénétrant, incisif.

 

Je t’aimais inconstant ; qu’aurais-je fait, fidèle ?

 

est une abominable faute de grammaire que le vers ne nécessitait pas ; cependant, s’il eût eu à peindre le même sentiment en prose, Racine, qui savait son métier, l’aurait présenté avec la même incorrection. Il y a des tours de phrases, des mots qui en eux-mêmes ont une saillie, une sonorité, une ligne qui les font de nécessité et qu’il faut absolument laisser entrer, au risque de se compromettre. Aussi les écrivains académiques ne comprennent-ils rien à notre forme et nous traitent-ils de barbares. C’est ce malentendu entre les deux manières qui fait dire à La Bruyère cette vérité absurde : « Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et d’écrire purement. »

Fénelon pensait et disait comme La Bruyère en parlant de notre chef de file.

La Bruyère avait raison et il avait tort : voilà pourquoi je me suis permis cette expression : « vérité absurde », en parlant de l’opinion d’un écrivain que je révère plus que personne, qui a affermi la langue du livre, qui a inondé le monde de vérités qu’il eût été incapable d’énoncer au théâtre, parce qu’il aurait gravé en creux là où il faut sculpter en relief.

Supposez maintenant que Vous êtes Fénelon, ce qui ne peut pas vous blesser. Votre caractère sacré ne vous permet pas d’aller au spectacle ; néanmoins, vous voulez être au courant des choses de l’esprit, puisque vous êtes un écrivain, précepteur d’un prince, dans l’époque la plus littéraire que la France ait encore connue. Vous avez entendu parler d’un certain Molière, excommunié d’ailleurs, comédien et valet de chambre du roi, qui écrit des comédies immorales, disent les uns, sublimes, dit Boileau ; vous ouvrez au hasard une de ces comédies, et vous lisez ces lignes :

« Pour moi, je vous l’avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent, et je tiens que, dans tous les beaux-arts, c’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d’essuyer sur des compositions la barbarie d’un stupide. Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un art, qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un ouvrage, et, par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues, de les voir caresser d’un applaudissement qui vous honore, il n’y a rien, à mon avis, qui nous paye mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises que des louanges éclairées. »

Vous êtes Fénelon ! Vous n’allez pas plus loin : vous jetez là le Bourgeois gentilhomme, en disant : « Voilà un pauvre écrivain ! » et vous n’en démordez plus.

Maintenant, vous n’êtes pas Fénelon, ce qui est extrêmement facile ; vous êtes le premier venu, mais vous vous occupez de littérature et vous connaissez naturellement les œuvres de Fénelon et celles de Molière ; on vous offre d’être l’un ou l’autre : lequel des deux voulez-vous être ? Molière : cela ne fait pas un pli ; – et voilà tout ce que je voulais dire.

Ces incorrections, si choquantes à la lecture, non seulement passent inaperçues à la scène dans l’intonation de l’acteur et dans le mouvement du drame, mais encore elles donnent quelquefois la vie à l’ensemble, comme des petits yeux, un gros nez, une grande bouche et des cheveux ébouriffés donnent souvent plus de grâce, de physionomie, de passion, d’accent à une tête que la régularité grecque – dont on a fait le type dominant de la beauté parce qu’il faut toujours établir dans un art un idéal déterminatif ; après quoi, chacun s’en va de son côté avec son tempérament propre, et déplace la tradition s’il est assez fort pour cela. C’est ainsi que les écoles se fondent et que les hommes discutent, ce qui n’est pas une mauvaise manière de tuer le temps, qui a ses longueurs, comme nous disons au théâtre.

« Alors, d’incorrections en incorrections, le style de M. Scribe, par exemple, vous suffit ? »

Parfaitement, si le style de M. Scribe recouvre une pensée. Que m’importe l’étoffe de la robe, pourvu que la femme soit belle !

« C’est cependant par la forme, me direz-vous, que M. Scribe périt. »

Erreur ! Ce n’est jamais par la forme qu’on périt, c’est par le fond. La traduction est la preuve de ce que j’avance. Tous les jours, nous admirons les écrivains étrangers dans des traductions qui n’ont rien à envier au style de M. Scribe ; parce que, la pensée étant forte et solide, elle surgit et se dessine à travers cette forme incolore et molle, comme les hautes montagnes à travers les brouillards du matin. Pensez comme Eschyle et écrivez comme M. Scribe ; on ne vous en demande pas davantage. Malheureusement, ou heureusement plutôt, cette discordance est impossible. L’expression sera toujours, malgré vous-même, au niveau de la pensée : juste et ferme si la pensée est élevée, flasque ou boursouflée si la pensée est vulgaire. L’élévation et la sincérité manquent chez M. Scribe, l’expression ne vient pas ; n’étant pas convaincu, il ne peut pas être éloquent. À liqueur sans valeur, vase sans prix. D’ailleurs il ne cherchait pas la comédie, il ne cherchait que le théâtre ; il ne voulait ni instruire, ni moraliser, ni corriger les gens ; il voulait les amuser. Il ne demandait pas la gloire qui immortalise le mort, il se contentait du succès qui popularise le vivant et de la fécondité qui l’enrichit. Prestidigitateur de première force, joueur de gobelets merveilleux, il vous montrait une situation comme une muscade, vous la faisait passer, tantôt rire, tantôt larme, tantôt terreur, tantôt chien, tantôt chat, sous deux, trois ou cinq actes, et vous la retrouviez dans le dénouement. C’était bien la même, il n’y avait rien à dire. La prose dont il accompagnait ces tours de passe-passe avait mission d’égarer, de dépister l’auditoire et de gagner du temps jusqu’à l’effet promis, le moment où la muscade devient boulet de 48 et rentre tout de même dans le gobelet ; c’était, passez-moi ce mot de place publique, un boniment de faiseur de tours. La séance finie, les bougies éteintes, les muscades remises dans le sac à la malice, les gobelets rentrés les uns dans les autres, le chien et le chat couchés, l’intonation morte, le lazzi envolé, il ne restait dans l’esprit et dans l’âme du spectateur ni une idée, ni une réflexion, ni un enthousiasme, ni une espérance, ni un remords, ni l’agitation ,ni le bien-être. On avait regardé, on avait écouté, on avait été intrigué, on avait ri, on avait pleuré, on avait passé la soirée, on s’était amusé, ce qui est beaucoup ; on n’avait rien appris. On en parlait peut-être, on n’en causait pas. Bref, M. Scribe avait toutes les qualités qui dénotent le talent, pas une de celles qui dénoncent le génie. Trois fois ses figures ont pris l’apparence, non pas de la vie réelle, mais de la vie épique, quand Meyerbeer leur a prêté son souffle puissant ; une fois, tout seul, il a entrebâillé la porte du temple, il a surpris les mystères de la Bonne Déesse, il a touché à la grande comédie en mettant en scène cette Camaraderie dont il avait eu autant à se louer qu’à se plaindre. Il a prouvé, ce jour-là, qu’il aurait pu être de la famille des observateurs et qu’en se concentrant, en ambitionnant moins la richesse et en respectant plus l’art, il aurait pu être un grand homme. Il ne l’a pas voulu ; que sa volonté soit faite !

Cependant, le théâtre lui doit une innovation tout à fait imprévue et qui constate la poétique particulière de l’auteur. Jusqu’à son avènement, l’amour et le mariage avec la femme aimée avaient été la récompense finale du héros de la comédie. Le poète représentait cette femme aussi belle, aussi chaste, aussi passionnée, en un mot aussi intéressante que possible. M. Scribe crut devoir ajouter à toutes ces qualités, un appât de première classe pour lui : le 3 pour 100. Pas de bonheur probable dans le mariage qui couronne tout, si la jeune fille n’apporte pas une grosse dot au jeune homme. Et c’était si bien là l’idéal du public auquel s’adressait M. Scribe, que ce public l’a reconnu tout de suite pour son représentant ; et, pendant un tiers de siècle, le grand prêtre de cette religion bourgeoise a servi la messe tous les soirs sur l’autel du petit écu, se retournant de temps en temps au milieu de la cérémonie pour dire à ses ouailles, la main sur son Évangile en partie double : Ego vobiscum !

Les collaborateurs, les élèves, les imitateurs, les entrepreneurs n’ont pas manqué à ce travail facile, agréable, productif, qui, en même temps qu’il faussait le goût public, faisait dévier l’art sérieux. Le Scribe avait passé dans les mœurs. Hors de cet article, pas de salut. Malheureusement, le maître abusa et l’on finit par se lasser des colonels, des femmes veuves, des pensionnaires riches dont on chassait la dot à courre, des artistes entretenus par des femmes de banquier, des croix d’honneur péchées dans l’adultère, des millionnaires tout-puissants et des demoiselles de magasin qui faisaient aller les reines comme elles voulaient. On éprouvait le besoin d’entendre quelque chose qui eût le sens commun et qui relevât, encourageât, consolât l’espèce humaine, qui n’est ni aussi égoïste ni aussi bête que M. Scribe le déclare. Un esprit robuste, loyal et fin se présenta, et Gabrielle, avec son action simple et touchante, avec son beau et noble langage, fut la première révolte contre ce théâtre de convention. Le mari intelligent, paternel, lyrique, fut exalté sur cette même scène où l’on bafouait depuis plus de vingt ans le mari, toujours ridicule, toujours aveugle, toujours trompé par une épouse amoureuse, au marc le franc, avec deux autres femmes, d’un commis, d’un artiste ou d’un diplomate habillé, chauffé, décoré par sa maîtresse et finalement enrichi par sa cousine pour cause de remords !

« Pourquoi cette prise à partie de M. Scribe ? me direz-vous. À quel propos cette attaque ? »

Je n’attaque pas M. Scribe ; je ne bats pas la caisse devant ma baraque pour vous empêcher d’entrer dans celle de mon voisin ; mais, étant donnée cette question du métier, j’étudie et j’explique l’homme qui en est l’incarnation et qui en a poussé la science si loin, que, comme je le disais plus haut, on l’a quelquefois pris pour l’art lui-même. Personne n’a jamais su mieux que M. Scribe, sans conviction, sans naïveté, sans but philosophique, mettre en action et en valeur sinon un caractère, sinon une idée, du moins un sujet, une situation surtout, et en faire sortir logiquement les effets scéniques ; nul n’a mieux su, dès le premier choc, s’assimiler la pensée du premier venu, l’adapter au théâtre, quelquefois dans des proportions et dans un sens absolument opposés aux combinaisons du premier auteur, en utilisant tout, depuis les dispositions, le début, le nom, la beauté, la laideur, la grosseur, la maigreur, les bras, les pieds, les regards, la couleur des cheveux, l’élégance, la bêtise, l’esprit des comédiens et des comédiennes, jusqu’aux goûts, aux passions, aux préjugés, aux hypocrisies, aux lâchetés du public auquel il s’adressait et dont il voulait tirer sa fortune et sa liberté. C’est l’improvisateur le plus extraordinaire que nous ayons eu au théâtre, celui qui a le mieux su faire mouvoir des personnages qui ne vivaient pas. C’est le Shakespeare des ombres chinoises.

Eh bien, sur les quatre cents pièces qu’il a écrites, seul ou en collaboration, laissez tomber Il ne jurer de rien, ou le Caprice, ou Il faut qu’une porte soit ouverte fermée, c’est-à-dire un petit proverbe du poète le plus naïf, le moins expert dans le métier, et vous verrez tout le théâtre de Scribe se dissoudre et se volatiliser, comme le mercure à une chaleur de 350 degrés ; parce que Scribe travaillait pour le public sans y mettre rien de son âme ni de son cœur, tandis que Musset écrivait avec son cœur et son âme pour l’âme et pour le cœur de l’humanité, et que la sincérité donnait à celui-ci, sans même qu’il s’en doutât, toutes les ressources de métier qui faisaient le seul mérite de l’autre.

« Et la conclusion ? »

Est que l’auteur dramatique qui connaîtrait l’homme comme Balzac et le théâtre comme Scribe serait le plus grand auteur dramatique qui aurait jamais existé.

 

Mai 1868.

 

 

ACTE I

 

Un salon chez André.

 

 

Scène première

 

ANDRÉ, VICTORINE

 

ANDRÉ, rangeant ses papiers, à Victorine qui entre.

J’ai sonné pour avoir Joseph. Où est-il ?

VICTORINE.

Il est sorti.

ANDRÉ.

L’avez-vous envoyé quelque part ?

VICTORINE.

Il n’y a pas besoin de l’envoyer quelque part pour qu’il sorte : il est toujours dehors.

ANDRÉ.

Qu’y a-t-il pour déjeuner ?

VICTORINE.

Rien, monsieur.

ANDRÉ.

J’ai commandé à dîner hier, et je n’ai pas dîné ici.

VICTORINE.

C’est qu’il m’est arrivé des parents de la campagne, et alors...

ANDRÉ.

Ils vont bien, messieurs vos parents ?

VICTORINE.

Très bien, monsieur, je vous remercie.

ANDRÉ.

Vos parents vous empêchent-ils de nous faire déjeuner ?

VICTORINE.

Monsieur a du monde ?

ANDRÉ.

Une dame.

VICTORINE.

La dame en noir ?

ANDRÉ.

Non, mademoiselle Victorine ; ce n’est pas la dame en noir, c’en est une autre que vous prierez, quand elle viendra, de m’attendre un peu, parce qu’il faut que je sorte.

VICTORINE.

Ah ! monsieur, j’y pense, M. de Tournas est venu ce matin ; il va revenir ; il a absolument besoin de parler à monsieur.

ANDRÉ.

Je sais ce qu’il a à me dire. Vous le flanquerez à la porte, M. de Tournas.

VICTORINE.

Je m’en doutais. Monsieur me donnera de l’argent avant de sortir ?

ANDRÉ.

Vous n’en avez déjà plus ?

VICTORINE.

Non, monsieur ; mais tout est écrit.

ANDRÉ, lui remettant un billet.

Faites changer.

 

 

Scène II

 

ANDRÉ, VICTORINE, JOSEPH

 

JOSEPH entre. On voit qu’il est gris, mais il se tient très bien.

Madame Godefroy...

ANDRÉ.

D’où venez-vous ?

JOSEPH.

De chez le tailleur. Il m’a apporté un habit qui ne m’allait pas...

ANDRÉ.

Que veniez-vous dire ?

JOSEPH.

Madame Godefroy est en bas dans une voiture. Elle demande si elle peut parler à monsieur.

ANDRÉ.

Madame Godefroy ?

JOSEPH.

Oui, monsieur.

ANDRÉ.

Dites-lui d’entrer.

JOSEPH.

Monsieur dit ?

ANDRÉ, s’approchant de Joseph.

Il est parfaitement ivre.

VICTORINE.

Si matin ! Est-ce possible ?

ANDRÉ, à Victorine.

Dites à madame Godefroy d’entrer. Si la dame que j’attends pour déjeuner vient pendant que madame Godefroy sera ici, vous l’introduirez là.

Il montre l’appartement de son père. Victorine sort. À Joseph, qui dort debout.

Joseph !

JOSEPH.

Monsieur ?

ANDRÉ.

Donnez-moi un mouchoir, et allez vous coucher.

JOSEPH.

Me coucher ?

ANDRÉ.

Oui, vous êtes ivre.

JOSEPH.

Cela ne m’empêche pas de faire mon service. C’est la chaleur de l’appartement qui m’a un peu porté à la tête, en revenant du grand air.

ANDRÉ, voyant entrer madame Godefroy.

Allez ! allez !

Joseph sort et ferme la porte.

 

 

Scène III

 

ANDRÉ, MADAME GODEFROY

 

ANDRÉ, à madame Godefroy.

Comment ! c’est vous, chère madame !

MADAME GODEFROY.

Moi-même, qui viens vous apporter les renseignements que vous m’avez demandés dans votre dernière lettre.

ANDRÉ.

Vous avez quitté la campagne exprès pour cela ?

MADAME GODEFROY.

Non ; mais j’avais besoin de venir à Paris pour quelques affaires ; j’ai profité de l’occasion et j’ai pris la liberté de me présenter chez vous.

ANDRÉ.

Il fallait m’écrire d’aller vous voir.

MADAME GODEFROY.

Ce que j’aurais fait, si je ne vous avais pas trouvé ; mais à quoi bon vous déranger ? Tout est permis à une femme de mon âge ; d’ailleurs, se gêne-t-on entre amis, car j’espère que vous avez un peu d’amitié pour moi ?

ANDRÉ.

J’ai beaucoup d’amitié pour vous, madame, et depuis longtemps.

MADAME GODEFROY.

Bien vrai ?

ANDRÉ.

Bien vrai.

MADAME GODEFROY.

J’en suis heureuse ; car, moi, je vous aime comme j’aimerais mon fils, Si j’en avais un !

Voyant Joseph qui vient préparer sur une chaise le paletot d’André.

Vous êtes pressé, vous alliez sortir ?

ANDRÉ.

Quelques courses avant mon départ ; mais j’ai le temps.

MADAME GODEFROY.

Vous allez à Dieppe ?

ANDRÉ.

Rejoindre mon père, qui m’écrit lettres sur lettres pour que j’arrive.

MADAME GODEFROY.

Je l’avais invité à venir avec vous chasser chez moi ; il m’a répondu, comme toujours, que ni lui ni vous vous ne pouviez venir.

ANDRÉ.

En effet...

MADAME GODEFROY.

Vous avez peur tous les deux de vous ennuyer ; vous ne vous trompez peut-être pas. Enfin, ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

JOSEPH, à André.

Le mouchoir de M. le vicomte, la monnaie du billet et les journaux.

Il dépose le tout sur la table et sort.

MADAME GODEFROY.

Votre père a retrouvé à Dieppe une ancienne amie à lui, madame de Chavry, avec la nièce de laquelle vous avez été élevé, pour ainsi dire. Pour une raison ou pour une autre, vous désirez, avant de retourner chez elles, avoir des renseignements sur ces deux dames, que vous avez perdues de vue depuis huit ans ; et, comme ma propriété est à une demi-lieue de Dieppe, vous m’avez priée de prendre tous les renseignements possibles et de vous les faire connaître.

ANDRÉ.

C’est cela même ; vous avez dû supposer, chère madame...

MADAME GODEFROY.

Je n’ai rien supposé du tout ; vous me direz, quand le moment sera venu, ce que vous croirez devoir me dire, et, moi, je vais vous dire ce que j’ai recueilli.

Elle tire un petit papier de son portefeuille. Lisant.

« Madame de Chavry vivait depuis huit ans à l’étranger, séparée de son mari, qui était un assez mauvais sujet ; elle s’était, en dernier lieu, fixée à Venise. Elle y a appris, il y a dix-huit mois, la mort du marquis. À la fin de son deuil, elle est revenue en France pour marier sa nièce, qui tient à s’établir ici ; le lendemain du mariage de sa nièce, elle repartira pour son palais du Grand-Canal, dont elle ne saurait plus se passer. »

ANDRÉ.

Et mademoiselle Hélène ?

MADAME GODEFROY.

Restée orpheline de très bonne heure, élevée par sa jeune tante, qui est un peu mondaine, un peu frivole, un peu folle même, disent ses amis, mademoiselle Hélène a reçu l’éducation superficielle que reçoivent aujourd’hui presque toutes les jeunes filles de son monde ; cependant elle a l’aspiration et le sentiment du bien ; elle sera ce que nous sommes toutes, une bonne ou une mauvaise femme, selon le mari qu’elle aura choisi. Elle est du caractère le plus aimable et le plus facile ; aucune coquetterie, pas même une de ces coquetteries de pensionnaire si fréquentes chez les filles de son âge, élevées librement. Voilà, mon cher monsieur André, tout ce que j’ai pu apprendre.

ANDRÉ.

Vous êtes, chère madame, la meilleure femme que je connaisse ! Je vais partir aujourd’hui même pour Dieppe, d’où j’irai vous voir avec mon père.

MADAME GODEFROY.

Que ce serait bien à vous de l’amener ! Mais je crois que je l’ennuie.

ANDRÉ.

Vous vous trompez, madame. Mon père a pour vous la plus sincère affection et la plus profonde estime. S’il va plus souvent où il s’amuse qu’où on l’aime, il n’en faut accuser que l’habitude. Il est bien difficile de se transformer à son âge, à moins que la nécessité ne s’en mêle, et peut-être va-t-elle s’en mêler.

MADAME GODEFROY.

Sa fortune ?...

ANDRÉ.

Sa fortune commence à ne plus avoir aucun rapport avec ses goûts. J’hésite toujours à le lui apprendre, mais il faudra pourtant en arriver là, et, qui sait ? cette mauvaise nouvelle aura peut-être de bons effets.

MADAME GODEFROY.

Ah ! si vous vouliez, mon cher monsieur André, ce serait le moment de nous rendre tous heureux.

ANDRÉ.

J’y pense quelquefois.

MADAME GODEFROY.

Vraiment !

ANDRÉ.

Oui, et, si cela dépendait de moi seul.

MADAME GODEFROY.

Mais cela ne dépend que de vous. Votre père fera tout ce que vous voudrez. À travers les folies de sa vie d’aventures et de dissipation, vous avez été et vous êtes son seul amour. Il vous reconnaît en outre plus de raison qu’à lui. Il a en vous une confiance illimitée ; il a même un peu peur de vous. Je ne dois rien vous cacher, mon cher monsieur André. Votre père m’a fait la cour autrefois, comme il la faisait à toutes les femmes. Je n’étais qu’une simple bourgeoise, mais j’étais jolie, disait-on ; mon mari ne m’appréciait pas à ma valeur. Cependant M. Godefroy était un honnête homme, j’étais une honnête femme, et pour rien au monde je ne l’eusse trompé. Entre nous, j’ai eu du mérite... Le comte était bien séduisant... il le sera toujours. – Lorsque je suis devenue veuve, il y a de cela dix ans (je ne l’avais pas souhaité, mais enfin je l’étais), j’ai tout simplement offert au comte de devenir sa femme. Il a eu la générosité de me répondre qu’à cause de vous il ne voulait pas se remarier. La vérité est que la petite bourgeoise ne lui plaisait plus, et qu’il ne voulait pas enchaîner sa liberté. Lui demandais-je autre chose pour moi, dans le mariage, que la joie de le rendre heureux comme il l’eût entendu ?... J’aurais tenu sa maison, je lui aurais créé un intérieur confortable, j’aurais eu soin de lui et de vous, je l’aurais choyé comme un enfant ; car c’est un grand enfant que votre père. Il n’a pas voulu. Cependant il ne sera pas toujours jeune, même de caractère. Si vous vous mariez, saura-t-il vivre tranquillement entre son fils et sa bru ? et, s’il ne vit pas ainsi, que deviendra-t-il ? Vous me comprenez, son avenir vous inquiète aussi... Vous aimez votre père ; vous connaissez mon affection pour lui ; faites de votre mieux.

ANDRÉ.

Je suis très heureux de cette explication, chère madame... et...

 

 

Scène IV

 

ANDRÉ, MADAME GODEFROY, DE TOURNAS

 

DE TOURNAS, qui est entré pendant la dernière phrase, et qui cherche un journal sur la table.

C’est moi, cher ami ; pardon, je vous croyais seul... Je vais vous attendre, ne vous occupez pas de moi.

ANDRÉ, très contrarié.

Excusez-moi, mais...

DE TOURNAS.

Ne vous gênez pas, j’attendrai... je prends seulement le journal pour voir les nouvelles...

Il cherche le journal sur la table.

C’est celui d’hier... Ah ! voici celui d’aujourd’hui...

Il sort en courant sur la pointe du pied et en affectant la discrétion la plus grande vis-à-vis de madame Godefroy.

ANDRÉ, qui a sonné, à madame Godefroy.

Vous permettez, madame ?

 

 

Scène V

 

ANDRÉ, MADAME GODEFROY, JOSEPH

 

JOSEPH, entrant.

Une lettre pour monsieur.

ANDRÉ, à Joseph qui entre.

Qui a ouvert la porte à M. de Tournas ? J’avais défendu qu’on le reçût.

JOSEPH.

Il est entré pendant que j’étais dans l’appartement de M. le comte ; j’avais laissé la porte de l’antichambre ouverte ; d’ailleurs

Montrant madame Godefroy.

je pensais que monsieur ne serait pas fâché...

ANDRÉ.

Assez ! Vous n’êtes plus à mon service.

JOSEPH.

Monsieur le vicomte me renvoie ?

ANDRÉ.

Oui.

JOSEPH.

Quand devrai-je quitter la maison, monsieur le vicomte ?

ANDRÉ.

Quand vous voudrez...

JOSEPH.

J’étais très attaché à mon maître; monsieur me regrettera.

Il sort.

MADAME GODEFROY.

Comme vous êtes tourmenté ! votre temps ne vous appartient plus ; je vous quitte, car je suis importune comme les autres. J’ai fait apporter à votre intention, en venant à Paris, quelques petites provisions d’hiver : vous voudrez bien les accepter, n’est-ce pas ? entre autres, des confitures que votre père adore, et que j’ai faites moi-même. Tâchez que ce ne soit pas, comme l’année dernière, vos domestiques qui les mangent.

ANDRÉ.

J’y veillerai, chère madame, car, mol aussi, j’adore les confitures.

Il prend son mouchoir.

MADAME GODEFROY.

Regardez donc votre mouchoir !

ANDRÉ, voyant son mouchoir déchiré.

Si vous voyiez ceux de mon père, c’est bien autre chose !

MADAME GODEFROY.

Je suis ridicule, peut-être, mais ces choses-là me désolent. Enfin !... Adieu.

Elle va pour sortir. Se ravisant.

Vous êtes sûr que le comte ne fait pas la cour à madame de Chavry ?

ANDRÉ.

J’en suis sûr ; ce serait la première chose qu’il m’aurait écrite.

MADAME GODEFROY, très contente.

Allons, au revoir, mon cher monsieur André... N’oubliez pas votre promesse.

ANDRÉ.

Soyez tranquille, chère madame, et merci mille fois pour cette bonne visite !

Au moment où madame Godefroy sort, Tournas se précipite du dehors, prend un battant de la porte, le tient ouvert et salue obséquieusement madame Godefroy. Elle salue et sort. Il entre.

 

 

Scène VI

 

ANDRÉ, DE TOURNAS

 

DE TOURNAS.

Vous allez bien, cher ?

ANDRÉ.

Très bien, je vous remercie.

DE TOURNAS.

Qu’est-ce que vous me conterez de neuf ?...

ANDRÉ.

Je ne sais rien de neuf, mon cher ; d’ailleurs, je suis très pressé. Vous permettez que je lise cette lettre ?

DE TOURNAS.

Lisez, mon cher, lisez.

ANDRÉ, décachetant la lettre. Lisant.

« Mon bien cher ami, je suis seule à Paris jusqu’à demain. Je vous expliquerai comment cela se fait. Que je suis heureuse de ce jour de liberté sur lequel je ne comptais pas hier ! Je puis donc encore vous voir aujourd’hui, et nous allons nous voir tous les jours ensuite. Attendez-moi de midi à une heure. J’ai hâte de vous redire combien je vous aime et ce que j’ai fait pour vous le prouver. Toute ma vie est à vous. »

Il met la lettre dans sa poche et sonne. À de Tournas.

Je suis désolé mon cher ami, mais il faut que je sorte.

DE TOURNAS.

Tant pis ! je venais vous chercher pour vous offrir à déjeuner au cabaret.

ANDRÉ.

Impossible aujourd’hui.

DE TOURNAS.

Vous avez déjeuné ?...

ANDRÉ.

Non... mais je déjeune avec quelqu’un.

DE TOURNAS.

Une femme ! Ah ! mon gaillard... Vous avez raison, vous êtes jeune, amusez-vous, mais n’abusez pas... Qu’est-ce que vous cherchez ?

ANDRÉ, sonnant de nouveau.

Je cherche mon chapeau.

DE TOURNAS.

Le voici... Ah ! non, c’est le mien. Vous y perdriez probablement. Voulez-vous que je le demande, votre chapeau ?

ANDRÉ, voyant entrer Joseph.

Je vous remercie, Joseph va me le donner. 

À Joseph.

Si la dame en noir vient, que je sois ici ou que je n’y sois pas, vous lui direz que je suis parti ce matin pour Dieppe.

JOSEPH.

Oui, monsieur.

ANDRÉ.

Donnez-moi mon chapeau.

Joseph sort.

DE TOURNAS.

Qu’est-ce que c’est que la dame en noir ?

ANDRÉ.

C’est une dame qu’on désigne ainsi, probablement parce qu’on ne veut pas la faire connaître.

DE TOURNAS.

Il y a un mari !... Que de bonnes fortunes vous devez avoir !

ANDRÉ.

Si vous venez du même côté que moi...

DE TOURNAS.

À propos, je ne vous ai pas revu depuis que vous avez eu la bonté de me prêter ce que je vous ai demandé. Vous ne m’en voulez pas d’être encore votre débiteur ?

ANDRÉ.

Non.

DE TOURNAS.

Si vous en aviez besoin...

ANDRÉ.

Non.

DE TOURNAS.

Entre nous, je vais entrer, je crois, dans une grande affaire ; n’en parlez pas, je viendrai vous donner des détails un jour que vous aurez le temps. Tenez, il y aurait peut-être pour vous de l’argent à gagner là dedans. J’y songerai. Jusque-là, j’ai toujours mon affaire de succession, qui n’en finit pas. – Cependant, j’ai de l’espoir. – Je suis allé voir mes juges, ils m’ont très bien reçu, et, dans deux ou trois mois, je pense...

ANDRÉ, mettant la main à sa poche.

Voyons ! combien ?

DE TOURNAS.

Prêtez-moi quinze louis.

ANDRÉ.

Les voici.

DE TOURNAS.

Je vous rendrai le tout ensemble. Oh ! je n’oublie rien. Les bons comptes font les bons amis.

Il met les quinze louis dans sa poche, après avoir jeté un regard dessus comme pour s’assurer que le compte y est.

Et le père, comment va-t-il ? Avez-vous de ses nouvelles ? Toujours jeune, hein ? toujours en train ? Quelle nature !... Il y a vingt-cinq ans que nous nous connaissons. Ah ! je l’aime bien, et je crois qu’il m’aime bien aussi. Nous en sommes-nous donné ensemble !... Vous étiez haut comme ça

Il met la main à deux pieds de terre.

quand je l’ai connu.

JOSEPH, apportant le chapeau à André.

A-t-on dit à monsieur que madame de la Borde est là ?

ANDRÉ.

Non ; où est-elle ?

JOSEPH.

Elle est arrivée pendant que madame Godefroy était avec monsieur. Je l’ai fait attendre dans l’appartement de M. le comte.

ANDRÉ, à Joseph.

C’est bien.

Joseph sort.

Déjà onze heures...

À lui-même.

Tiens...

En regardant de Tournas.

Mes quinze louis vont me servir à quelque chose. 

À de Tournas.

Voulez-vous me rendre un service ?

DE TOURNAS.

Deux, cher ami, deux !

ANDRÉ.

Vous m’avez offert à déjeuner ?

DE TOURNAS.

Et je vous l’offre toujours.

ANDRÉ.

Merci, c’est moi qui vous invite.

DE TOURNAS.

Encore mieux. Mais je ne vois pas quel service je vous rends.

ANDRÉ.

Le service, c’est de tenir compagnie à la personne qui va entrer pendant que je serai sorti et jusqu’à ce que je revienne.

DE TOURNAS.

Très volontiers.

ANDRÉ, ouvrant la porte et appelant.

Albertine !

 

 

Scène VII

 

ALBERTINE, ANDRÉ, DE TOURNAS

 

ALBERTINE, entrant et donnant la main à André.

Bonjour, cher ami. Quel est cet appartement où l’on m’a fait attendre si longtemps ? On dirait l’appartement d’une femme.

ANDRÉ.

C’est l’appartement de mon père, qui communique avec le mien par le salon où nous sommes. Je vous demande pardon de ne vous avoir pas reçue plus tôt.

ALBERTINE.

Vous aviez du monde, on me l’a dit : vous êtes tout excusé.

ANDRÉ.

Alors, permettez-moi de vous présenter monsieur, en compagnie de qui je vous prierai de m’attendre un instant.

ALBERTINE.

Vous sortez ?

ANDRÉ.

Un quart d’heure.

ALBERTINE.

Voilà ce que vous appelez donner à déjeuner à vos amis ! Que diable voulez-vous que je fasse avec monsieur ?

ANDRÉ.

Ce n’est pas cela qui peut embarrasser une femme d’esprit comme vous. Je dois sortir depuis ce matin et je ne puis pas y arriver. Il y a toujours du monde ici.

ALBERTINE.

Peut-on savoir au moins où vous allez ?

ANDRÉ.

J’ai un rendez-vous chez mon notaire.

ALBERTINE.

Tout le monde va donc chez son notaire, ce matin.

ANDRÉ.

Vous êtes allée chez le vôtre ?

ALBERTINE.

Non, j’y vais aller en sortant d’ici, lui porter dix mille francs que j’ai touchés hier. Je n’aime pas garder de l’argent chez moi.

On frappe à la porte.

ANDRÉ.

Entrez !

 

 

Scène VIII

 

ALBERTINE, ANDRÉ, DE TOURNAS, LE COCHER, UN GARÇON DE BANQUE

 

LE COCHER, entrant.

Monsieur...

Pendant ce temps, Albertine ôte son chapeau et son châle, les dépose sur une chaise, tire un petit peigne de sa poche, lisse ses cheveux devant une glace, puis tire une petite boîte de poudre de riz de son autre poche, et se met de la poudre sur la figure. De Tournas a mis son lorgnon et l’examine des pieds à la tête sans qu’elle paraisse le remarquer.

ANDRÉ.

Qu’est-ce que c’est ?

LE COCHER.

Joseph et Victorine sont sortis, et l’on vient de la Banque.

ANDRÉ.

Pour ?...

LE COCHER.

Pour un effet.

ANDRÉ.

Quel effet ?

LE COCHER.

Un effet, un billet à payer.

ANDRÉ.

De qui ?

LE COCHER.

De vous, monsieur.

ANDRÉ.

De moi ? Il y a erreur, je n’ai jamais fait de billets. Dites au garçon de recettes d’entrer.

LE COCHER, à la porte.

Voulez-vous entrer, monsieur ?

Le garçon de recettes entre et salue. Le cocher sort.

ANDRÉ.

Vous venez pour toucher un effet ?

LE GARÇON.

Oui, monsieur, une traite de six mille francs sur M. le vicomte de la Rivonnière.

ANDRÉ.

Voyons !

LE GARÇON, lui passant la traite.

Voilà, monsieur.

ANDRÉ.

C’est mon père qui tire à vue sur moi. 

Au garçon.

Je n’attendais pas cette traite.

LE GARÇON.

Faut-il la retourner ?

ANDRÉ.

Non pas. Laissez-moi le bulletin de la Banque.

LE GARÇON, lui remettant le bulletin.

Bureau numéro 5, avant deux heures.

Il sort.

ANDRÉ, avec un mouvement de mauvaise humeur.

Il ne manquait plus que ça !

ALBERTINE.

Si vous n’avez pas ce qu’il vous faut, je vais vous le donner, vous me le rendrez tantôt.

ANDRÉ.

Merci. Je ne suis pas assez riche pour me créditer dans une maison comme la vôtre.

ALBERTINE.

Avare !

ANDRÉ, à Albertine et à de Tournas.

Je reviens.

Il sort.

 

 

Scène IX


ALBERTINE, DE TOURNAS, puis JOSEPH

 

ALBERTINE.

Il n’est pas content, le bourgeois !

DE TOURNAS.

Moi, j’ai l’idée qu’il est en train de se ruiner.

ALBERTINE.

Vous croyez qu’André se ruine ?

DE TOURNAS.

Je le vois souvent de mauvaise humeur depuis quelque temps.

ALBERTINE.

Cela ne prouve rien. Les gens qui se ruinent sont toujours gais ; c’est lorsqu’ils sont ruinés qu’ils sont de mauvaise humeur.

DE TOURNAS.

Vous en avez vu beaucoup dans cet état-là ?

ALBERTINE.

Non. Quand ils étaient dans cet état-là, je ne les voyais plus.

DE TOURNAS.

Et Lorédan, qu’est-ce que vous en avez fait ?

ALBERTINE.

Vous avez connu Lorédan ? Quel gentil garçon !

DE TOURNAS.

Je vous ai vue quelquefois chez lui, dans son petit hôtel de la rue Chauchat.

ALBERTINE.

On s’amusait alors !

DE TOURNAS.

Il y a dix ans !

ALBERTINE.

J’en avais quinze.

DE TOURNAS.

Hum !

ALBERTINE.

Vous avez quelque chose dans la gorge ?

DE TOURNAS.

J’ai avalé de travers.

ALBERTINE.

Il faut bien dire de ces choses-là. Tout le monde n’a pas les amygdales aussi sensibles que vous. Mais vous qui plaisantez les autres, vous n’êtes pas un enfant.

Montrant les cheveux de Tournas.

Il y a du petit-gris là-dessous.

DE TOURNAS.

Alors vous dites que Lorédan ?...

ALBERTINE.

C’est à n’y pas croire ! quand il a été ruiné, mais tout à fait ruiné...

DE TOURNAS.

Je me fie à vous ; je suis sûr que la chose était proprement faite.

ALBERTINE.

D’où venez-vous ? Ce n’est pas moi qui ai ruiné Lorédan... Qu’est-ce qu’il m’a donné ? Trois cent mille francs en quatre ans. Vous voyez, ce n’est pas une affaire.

Elle sonne.

Est-ce que vous n’avez pas faim ?

DE TOURNAS.

Si...

ALBERTINE à Joseph, qui rentre.

Servez-nous.

JOSEPH.

On attend M. le vicomte.

ALBERTINE.

Je ne vous demande pas si l’on attend M. le vicomte ; je vous dis de nous servir ici, n’importe quoi, sur un coin de table. Allez.

Joseph sort.

Je le connais, ce domestique-là ; il a été chez Monséjour. Il m’a reconnue ; il va nous servir tout de suite, soyez tranquille. Pour en revenir à Lorédan, je suis peut-être la seule personne qui lui ait tendu la main dans sa déconfiture. Je lui ai porté quinze mille francs. C’était un très honnête garçon : il les a refusés. Je pensais bien qu’il les refuserait ; mais, enfin, j’ai fait ce que je devais faire.

DE TOURNAS.

Quinze mille francs, juste l’intérêt de son argent ! Et alors ?...

ALBERTINE.

Alors, quand il n’a plus eu un sou, quand il a eu payé tout ce qu’il devait, au lieu de se marier, ce qui lui était très facile, car il était joli garçon et de bonne famille, il a demandé et obtenu à grand’peine une place de trois mille francs dans un chemin de fer étranger. Il a maintenant six mille francs d’appointements ; il se porte bien, et il est très heureux.

DE TOURNAS.

Et il a votre estime ?

ALBERTINE.

Et il a mon estime, oui, mon cher, et tout le monde ne l’a pas. Les hommes qui se ruinent pour nous sont des imbéciles, je vous l’accorde ; mais il y en a d’honnêtes, qui restent honnêtes encore après, et ce n’est pas facile. Là-dessus, inutile de nous dire des choses désagréables, n’est-ce pas ? Les loups ne se mangent pas entre eux. Car, moi aussi, je vous connais. Vous êtes M. de Tournas, et j’ai entendu parler de vous souvent. Sous le prétexte que vous avez mangé jadis un petit patrimoine de cent cinquante mille francs, depuis vingt-cinq ans que cela est arrivé, vous trouvez moyen d’avoir toujours cinq louis dans votre poche. Ce n’est pas bête, et je vous admire parce que c’est moins commode pour un homme que pour une femme, mais ce n’est pas une raison pour débiner ceux qui ont mieux aimé faire autrement. Voilà, mon bon ; et, quand vous ne saurez où aller dîner, venez dîner chez moi, vous me ferez plaisir.

DE TOURNAS, après un court silence.

À quelle heure dine-t-on chez vous ?

ALBERTINE.

Allons, vous êtes un homme d’esprit... À sept heures.

Pendant ces derniers mots, Joseph a servi sur un coin de table.

En attendant, déjeunons... Qu’est-ce que c’est que ça ? Du filet de bœuf et de la fricassée de poulet, à cette heure-ci ! C’est un déjeuner de conducteur de diligence ; donnez-moi un morceau de fromage et un fruit.

DE TOURNAS.

Moi, je mangerai un peu de bœuf ; j’ai si mal dîné hier !

ALBERTINE.

Où avez-vous donc dîné ?

DE TOURNAS.

Chez moi.

ALBERTINE.

Espérons que, lorsque André sera marié, sa maison sera tenue autrement.

DE TOURNAS.

Pour ce que nous y gagnerons ! Mais est-ce qu’il va se marier ?

ALBERTINE.

Il donne du filet de bœuf à déjeuner ; il n’est plus bon qu’à faire un mari.

DE TOURNAS.

Alors, cela vous est indifférent ?

ALBERTINE.

Tout à fait.

DE TOURNAS.

Je croyais, en vous voyant ici...

ALBERTINE.

Que j’aimais André, peut-être ?

DE TOURNAS.

Aimer, non ; mais, enfin...

ALBERTINE.

Voilà longtemps que je connais André ; il a eu une espèce de passion pour une de mes amies... Dans ces derniers temps, il m’a fait une espèce de cour. On ne sait pas ce qui peut arriver. Je lui ai demandé à déjeuner ce matin. Je voulais connaître l’intérieur de la maison ; mais une femme dans ma position ne peut avoir qu’une liaison sérieuse. En cinq minutes, j’ai su à quoi m’en tenir : mauvaise maison, mauvais service, mauvais entourage. S’il faisait un beau mariage !... et encore... non... ce n’est pas cela qu’il me faut.

DE TOURNAS.

Qu’est-ce qu’il vous faut donc ?

ALBERTINE.

Je suis la meilleure fille du monde ; mais, que voulez-vous ! j’ai de l’ordre, c’est dans ma nature. Aussi on dit du mal de moi, parce que j’ai eu l’esprit de mettre un peu d’argent de côté.

DE TOURNAS.

Vous êtes riche ?

ALBERTINE.

Non : j’ai une trentaine de mille livres de rente ; j’en veux quarante.

DE TOURNAS.

C’est votre chiffre ?

ALBERTINE.

On ne peut pas vivre à moins. Quand j’aurai mes quarante mille livres de rente, je dis adieu au monde ; je vends les diamants, les voitures, les chevaux en vente publique, c’est ce qu’il y a de mieux. J’ai horreur de tous ces brimborions-là, mais il faut en avoir, sans cela on ne vous regarderait pas. J’achète un bon petit hôtel dans un coin de Paris, je le meuble bien modestement avec du palissandre et de l’acajou, rien de plus ; j’y reçois quelques bons amis, des artistes, ils sont amusants ; pas de femmes, bien entendu : je les connais, ces dames ! et alors, n’ayant plus d’inquiétudes matérielles, je m’occuperai d’aimer, ce que je n’ai pas encore pu faire, si toutefois je trouve un cœur qui comprenne le mien...

DE TOURNAS.

Oh ! vous trouverez ça !...

Pendant la réplique de Tournas le comte a ouvert la porte de son appartement.

 

 

Scène X


ALBERTINE, DE TOURNAS, LE COMTE

 

LE COMTE, très bas.

Joseph ! Joseph !

JOSEPH.

C’est vous qui m’appelez, monsieur le comte ?

LE COMTE.

Oui, j’arrive. Silence, silence !... André n’est pas ici ?

JOSEPH.

Non, monsieur le comte.

LE COMTE.

Il va rentrer ?

JOSEPH.

Bientôt.

LE COMTE.

Vous viendrez me prévenir dès son retour. Occupez-vous des personnes qui sont là.

JOSEPH.

Il n’y a pas à se gêner avec elles !

ALBERTINE, qui a levé la tête et vu le groupe du comte et de Joseph, bas, à de Tournas.

Quel est ce monsieur qui cause avec Joseph ?

DE TOURNAS après avoir regardé, haut.

C’est le comte... 

À Albertine.

Le père d’André...

Il se lève et va au-devant du comte.

LE COMTE.

Tiens, c’est vous, Tournas ! Comment va, cher ?

DE TOURNAS.

Très bien, vous voyez ; nous déjeunons sans cérémonie, madame et moi, chez André, en l’attendant. Voulez-vous me permettre de vous présenter madame de la Borde ?

LE COMTE.

Présentez-moi plutôt à madame.

DE TOURNAS.

M. le comte Fernand de la Rivonnière.

ALBERTINE.

Vous devez être fort étonné, monsieur le comte, de trouver, installée chez votre fils, presque chez vous pendant qu’il est absent, une personne que vous ne connaissez pas comme une de ses amies ?

LE COMTE.

Ce qui m’étonne, madame, c’est que mon fils soit absent de chez lui pendant que vous y êtes. Je vous demande pardon de vous avoir dérangée, mais j’ignorais qu’il y eût du monde chez André...

Il salue.

ALBERTINE.

Vous nous quittez déjà ?

LE COMTE.

Si mon fils rentrait...

ALBERTINE.

Eh bien ?...

LE COMTE.

Peut-être me gronderait-il d’être resté...

ALBERTINE.

Il vous gronde donc ?

LE COMTE.

Quelquefois.

ALBERTINE.

Le méritez-vous ?

LE COMTE.

Souvent.

ALBERTINE.

Je prends la chose sur mon compte... Restez et permettez-moi de faire les honneurs de la maison, bien que je n’en aie pas le droit.

LE COMTE.

Tant pis pour André.

ALBERTINE.

Et d’abord, avez-vous déjeuné ?

LE COMTE.

Non.

ALBERTINE, à Joseph.

Mettez un couvert...

LE COMTE.

Et servez-moi deux œufs.

JOSEPH.

Quel vin, monsieur le comte ?

LE COMTE.

De l’eau !... Vous savez bien que ne bois jamais que de l’eau...

Joseph sort.

ALBERTINE, à de Tournas.

Il est mieux que son fils.

DE TOURNAS, qui a pris son chapeau.

Il n’y a pas de comparaison !

LE COMTE, à Tournas, bas.

Quelle est donc cette dame ?...

DE TOURNAS.

Comment la trouvez-vous ?

LE COMTE.

Charmante !

DE TOURNAS.

Eh bien... c’est une darne charmante, voilà tout. Je vous laisse. 

À Albertine.

Adieu, chère madame.

ALBERTINE, à Tournas.

Attendez-moi, mon cher monsieur de Tournas, je m’en vais avec vous.

DE TOURNAS.

Parfaitement... 

À Joseph.

Alors, donnez-moi du café.

Il va prendre son café au fond du théâtre.

LE COMTE, voyant Albertine reprendre son chapeau et son châle.

Vous m’abandonnez ?... C’est une trahison !

ALBERTINE.

Vous repartez dans quelques heures... Si vous êtes venu à Paris, c’est que avez à y faire autre chose que de causer avec moi. Et, d’ailleurs de quoi causerions-nous ? Nous ne nous connaissons pas.

LE COMTE.

Ce ne serait pas là la difficulté... Nous ferions connaissance.

ALBERTINE.

Mal...

LE COMTE.

Mon fils est fort heureux !...

ALBERTINE.

De quoi ?

LE COMTE.

De connaître bien une personne comme vous !...

ALBERTINE.

Le vicomte me connaît depuis six mois ; c’est la seule différence qui existe entre vous deux.

LE COMTE.

Votre parole ?...

ALBERTINE.

Ma parole...

LE COMTE.

Restez, alors !

ALBERTINE.

Non, j’ai toutes sortes de raisons pour m’en aller...

LE COMTE.

On vous attend ?

ALBERTINE.

Peut-être ; et puis que dirait madame de Genson, par exemple, si elle me savait ici ?

LE COMTE.

Madame de Genson...

ALBERTINE.

Ou madame de Villerveux, ou madame de Norbois ; car, si je n’ai pas l’honneur de vous connaître, je connais beaucoup de vos amis, et vos amis sont indiscrets. Vous n’aimez que les femmes du monde, et, jusqu’à présent, vous n’avez jamais voulu mettre le pied sur notre territoire. Je ne veux pas me reprocher de vous avoir fait passer la frontière, surtout à votre âge.

LE COMTE.

« À votre âge » est méchant.

ALBERTINE.

Vous le voyez, je ne saurais causer une demi-heure avec vous sans dire une sottise.

LE COMTE, lui prenant la main.

Quand vous reverra-t-on ?

ALBERTINE.

Quand vous voudrez, 26, rue de la Paix, de une heure à deux : c’est l’heure où je reçois mes meilleurs amis.

LE COMTE.

Et votre meilleur ami ?

ALBERTINE.

Celui-là choisit son heure.

LE COMTE.

Savez-vous que vous avez de l’esprit !

ALBERTINE.

Chez nous, il faut bien tenir un peu de tout, il y a tant de concurrence !

LE COMTE.

Ne dites pas de ces choses-là; les vilaines paroles vont mal aux jolies bouches.

ALBERTINE.

Comme vous êtes sentimental !

LE COMTE.

C’est de mon âge...

ALBERTINE.

Vous direz au vicomte que je le remercie bien du déjeuner qu’il m’a donné ; mais je saurai maintenant ce que ses invitations veulent dire. Heureusement, vous êtes là, et je ne le regrette plus du tout. On vous verra ?

LE COMTE.

Puisque vous le permettez...

ALBERTINE.

À votre retour, bien entendu. Où allez-vous ?

LE COMTE.

À Dieppe.

ALBERTINE.

À Dieppe ? J’y ai un ami.

LE COMTE.

Le meilleur ?

ALBERTINE.

Un des meilleurs : M. de Naton.

LE COMTE.

Je le connais beaucoup, c’est un jeune homme charmant.

ALBERTINE.

En êtes-vous bien sûr ? Si j’allais le voir ?

LE COMTE.

Voilà une bonne idée. Venez donc.

ALBERTINE.

Pourrais-je compter sur votre visite ?

LE COMTE.

Certes.

ALBERTINE.

Alors, je ne dis pas non. Si j’y vais, ce sera très prochainement. En tout cas, je vous le ferai savoir.

LE COMTE.

Hôtel Royal.

ALBERTINE.

C’est dit. Je n’ai pas besoin de vous recommander la discrétion vis-à-vis de M. de Naton.

LE COMTE, lui baisant la main.

J’avais compris.

ALBERTINE.

Venez-vous, mon cher Tournas ?

DE TOURNAS.

Me voici.

Ils sortent.

 

 

Scène XI


LE COMTE, JOSEPH, puis ANDRÉ

 

JOSEPH, qui a servi pendant ce temps.

M. le comte est servi.

LE COMTE.

Bien. Vous irez chez mon fleuriste, chez Lemoine, le fleuriste de l’Opéra, vous le connaissez bien, et vous lui direz d’envoyer aujourd’hui avec ma carte, – il a des cartes à moi d’avance, à mademoiselle Albertine de la Borde, 26 ou 28, rue de la Paix, je ne me rappelle plus bien le numéro qu’elle m’a donné...

JOSEPH.

26.

LE COMTE.

Vous connaissez son adresse ?

JOSEPH.

Oh ! oui, monsieur.

LE COMTE.

D’envoyer un bouquet de lilas blanc et de roses du Roi. Je n’ai pas besoin de vous, allez tout de suite.

Joseph remet une grande enveloppe au comte.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

JOSEPH.

Ce sont des papiers timbrés qui sont venus en l’absence de M. le comte, et que je n’ai pas cru devoir lui envoyer à Dieppe.

LE COMTE, sans prendre les papiers.

Vous avez bien fait. Mon fils ne les a pas vus ?

JOSEPH.

Non, monsieur le comte.

LE COMTE.

Eh bien, qu’il ne les voie pas, et mettez-les avec les autres.

JOSEPH.

Je me permettrai de demander à M. le comte d’intercéder pour moi auprès de monsieur son fils.

LE COMTE.

À quel propos ?

JOSEPH.

M. le vicomte m’a dit de chercher une place, et je suis si attaché à la maison...

LE COMTE.

J’arrangerai cela. Si mon fils vous renvoie, je vous prendrai. Allez chez le fleuriste, allez.

ANDRÉ, entrant sans voir son père.

Madame de la Borde est partie ?

JOSEPH.

Oui, monsieur, et M. de Tournas aussi. M. le vicomte a déjeuné ?

ANDRÉ.

Non.

LE COMTE.

Eh bien, tu vas déjeuner avec moi. 

À Joseph.

Apportez un couvert.

Joseph sort.

 

 

Scène XII


LE COMTE, ANDRÉ, puis JOSEPH

 

ANDRÉ.

Comment, te voilà ?...

LE COMTE.

Je suis là depuis une heure, et les honneurs de chez toi m’ont été faits pas une fort aimable personne.

ANDRÉ.

Il s’agit bien d’aimables personnes ! C’est toi qui es aimable...

LE COMTE.

Qu’y a-t-il ?

ANDRÉ.

Je suis furieux.

LE COMTE.

Contre qui ?

ANDRÉ.

Contre toi.

LE COMTE.

Qu’est-ce que j’ai fait ?

ANDRÉ.

Tu as fait une lettre de change.

LE COMTE.

Moi ?

ANDRÉ.

La voici.

LE COMTE.

Ce n’est pas une lettre de change, c’est une traite. Je sais ce que c’est, elle vient de Londres ; c’est pour le bateau.

ANDRÉ.

Elle vient de Londres et c’est pour le bateau ; cela ne l’excuse pas. Qu’est-ce que c’est encore que ce bateau ?

LE COMTE.

Mais on ne devait la présenter que le 15.

ANDRÉ.

Eh bien ?

LE COMTE.

C’est aujourd’hui le 15 ?

ANDRÉ.

Tu le sais bien.

LE COMTE.

Je croyais que ce n’était que le 14. Tu as payé ?

ANDRÉ.

Naturellement !

LE COMTE.

Je te dois six mille francs, voilà tout.

ANDRÉ.

Oui, voilà tout. Mais tu ne m’avais pas prévenu ; je n’avais pas d’argent ici ; il m’a fallu en demander à mon notaire. Je te prierai à l’avenir...

LE COMTE.

Pauvre garçon ! mais, entre nous, tu aurais mieux fait, puisque tu ne m’as pas vu depuis un mois, et que tu m’aimes bien, de m’embrasser en me revoyant, que de me dire tout ce que tu m’as dit.

ANDRÉ, l’embrassant.

Ça n’empêche pas...

LE COMTE.

Le second mouvement est bon chez toi, je le sais bien, aussi tu devrais commencer par celui-là. Je ne t’en demande pas moins pardon de l’embarras que je t’ai causé.

Prenant des billets de banque dans sa poche.

Voici tes six mille francs.

Il lui tend le reste.

Et, puisque tu as besoin d’argent, prends.

ANDRÉ.

D’où vient cet argent-là ?

LE COMTE.

C’est de l’argent que j’ai touché.

ANDRÉ.

Tu n’avais rien à recevoir.

LE COMTE.

On a toujours quelque chose à recevoir quand on cherche bien. Ah çà ! parlons de choses sérieuses ; est-ce que tu es amoureux ?

ANDRÉ.

Pourquoi cela ?

LE COMTE.

Je ne vois que cette raison de rester à Paris au mois de septembre. J’y suis depuis deux heures et j’y étouffe. Si ce n’était pas pour t’en arracher...

ANDRÉ.

C’est pour cela seulement ?

LE COMTE.

Pas pour autre chose. Il y a une partie superbe organisée pour après-demain avec madame de Chavry, sa nièce, de Ligneraye... Tu ne connais pas Ligneraye ?

ANDRÉ.

Non.

LE COMTE.

C’est un aimable garçon qui te plaira beaucoup ; mais il habite presque toujours l’Italie pour sa santé, et parce que madame de Chavry l’habite.

ANDRÉ.

Ah !

LE COMTE.

Oui, oui ; mais ça nous regarde pas. Il y aura Naton ; tu le connais, lui !

ANDRÉ.

Trop ! Alors, voilà de qui tu fais ta société ?...

LE COMTE.

Oui, j’aime les jeunes gens. Enfin, j’ai engagé ma parole que tu serais des nôtres ; et, puisque mes lettres ne servaient de rien, je suis venu te chercher moi-moi. Que dis tu de ce père-là ?

ANDRÉ.

Ah ! c’est un bon père ! Mais il est bien venu un peu aussi pour dire adieu à madame de Genson, qui m’a écrit de venir la voir et qui m’a annoncé son départ.

LE COMTE.

Elle est partie hier : elle va rejoindre son mari en Écosse.

ANDRÉ.

Eh bien, mais tu devrais être d’une tristesse affreuse.

LE COMTE.

C’est vrai... Je ne sais pas comment cela se fait, je supporte assez bien ce malheur.

ANDRÉ.

Tu ne l’as pas vue, alors ?

LE COMTE.

Si !... je suis arrivé hier à Paris. Seulement, je n’ai eu que le temps de changer de chemin de fer ; je l’ai accompagnée jusqu’à Boulogne. Entre nous, je crois qu’il y a un peu de secrétaire d’ambassade sous ce voyage-là. Du reste, nous nous sommes quittés convenablement. Elle a bien fait les choses ; elle a pleuré, et, moi-même, lorsque j’ai vu s’éloigner le bateau à vapeur qui l’emportait, je n’ai pu retenir une larme... Le cœur est encore l’étoffe qui se déchire le plus facilement.

ANDRÉ.

Et qui se raccommode le plus vite.

LE COMTE.

C’est vrai, car...

ANDRÉ.

Qu’est-ce qui se passe ?

LE COMTE.

J’ai à te parler d’affaires.

ANDRÉ.

Moi aussi ! Ça se trouve bien. Je t’écoute.

LE COMTE.

Non... commence, pour m’encourager.

ANDRÉ.

C’est donc bien grave ?

LE COMTE.

Oh ! très grave !...

ANDRÉ.

Eh bien, voici ce que c’est...

Joseph entre.

Que voulez-vous ?

JOSEPH.

Que monsieur ne parle pas si haut...

ANDRÉ.

Parce que ?...

JOSEPH.

La dame en noir est là !

ANDRÉ.

Comment ! la dame en noir est là ? Cependant, vous lui avez dit ?...

JOSEPH.

Oui, mais elle a voulu absolument écrire un mot à M. le vicomte, et elle est là, dans la chambre ; je n’ai pas osé refuser. Que monsieur prenne garde !...

Il sort.

LE COMTE.

Veux-tu que je te laisse ?

ANDRÉ.

Au contraire...

LE COMTE.

Si tu as quelqu’un à recevoir ?...

ANDRÉ.

Personne... Seulement, ne fais pas de bruit...

LE COMTE.

Tu as fait dire que tu n’étais pas chez toi ?

ANDRÉ.

Oui... mais je crois qu’on se doute que j’y suis.

LE COMTE.

Veux-tu que j’aille recevoir la personne ? Je dirai que tu es parti...

ANDRÉ.

Inutile !...

LE COMTE.

C’est une femme ; il faudrait y mettre des formes.

ANDRÉ.

Ce n’est pas la peine...

LE COMTE.

Alors, va pousser ton verrou...

ANDRÉ.

Tu as raison...

Il pousse tout doucement le verrou. Au même moment, du dehors, on essaye d’ouvrir la porte.

Il était temps ! Il regarde par le trou de la serrure.

LE COMTE.

Tu vois... je me connais mieux en femmes que toi.

ANDRÉ.

Elle s’en va...

Au comte.

Je te demande pardon.

LE COMTE.

N’es-tu pas chez toi ?

JOSEPH, entrant.

Partie... et voici la lettre qu’elle a remise pour M. le vicomte...

ANDRÉ, lisant.

« Je sais que vous êtes chez vous, André !... Vous me chassez donc pour une autre femme !... Je m’étais arrangée de manière à vous retrouver à Dieppe. Je venais vous annoncer cette bonne nouvelle. Je comprends que je vous ennuierais. Vous ne me reverrez plus ! Adieu, André... »

LE COMTE.

« Soyez heureux !...

ANDRÉ.

« Soyez heureux !... » ça y est !...

LE COMTE.

Toujours la même lettre. C’est une femme de trente ans ?...

ANDRÉ.

Oui...

LE COMTE.

Jolie ?...

ANDRÉ.

Jolie...

LE COMTE.

Veuve ?

ANDRÉ.

Mariée...

LE COMTE.

Un mari jeune ?...

ANDRÉ.

Quarante ans...

LE COMTE.

C’est tout jeune. Il n’est pas ton ami, n’est-ce pas ?

ANDRÉ.

Je ne l’ai jamais vu...

LE COMTE.

Il ne se doute de rien ?

ANDRÉ.

Heureusement, car il est jaloux comme un tigre...

LE COMTE, lui prenant la main.

Tu sais que je n’ai que toi...

ANDRÉ.

Sois tranquille ! D’ailleurs, tu le vois, tout est en train de se rompre. Elle vient passer deux ou trois mois de l’année à Paris, je la vois trois ou quatre fois pendant ce temps-là, et, le reste du temps, elle m’écrit des lettres de huit pages... J’en ai plein une malle. En voilà assez. Elle avait trouvé moyen de venir à Dieppe ! Ç’aurait été gai !...

LE COMTE.

Romps, mon ami, romps !... Toutes ces liaisons légères, toutes ces amours du monde, tout cela est bien creux, en somme, et il vient un moment...

ANDRÉ.

Où il faut se ranger...

LE COMTE.

Certainement !...

ANDRÉ.

Serais-tu disposé à te ranger, toi ?

LE COMTE.

Qu’appelles-tu me ranger ?

ANDRÉ.

Faire des économies, par exemple.

LE COMTE.

Des économies... je le veux bien ; mais je ne vois pas sur quoi nous pourrions en faire, nous vivons aussi modestement que possible. Cet hôtel nous appartient. Nous avons quatre chevaux de selle, quatre chevaux d’attelage, deux chevaux de nuit... on ne peut pas avoir moins... deux cochers, deux valets de chambre, deux hommes d’écurie, une cuisinière. Nous n’avons même pas d’intendant...

ANDRÉ.

Il ne manquerait plus que ça !

LE COMTE.

Nous ne recevons que des hommes ; nous ne faisons pas d’excès de table. Moi je déjeune de deux œufs et d’un verre d’eau... Il me semble qu’avec notre fortune...

ANDRÉ.

Notre fortune ? Sais-tu dans quel état elle est, notre fortune ?

LE COMTE.

Tu dois le savoir mieux que moi, puisque c’est toi qui tiens la maison depuis ta majorité.

ANDRÉ.

Alors, je connais les dépenses ; or, tu n’as énuméré que celles de Paris, et tu n’as pas parlé de celles de la campagne.

LE COMTE.

La campagne... c’est l’économie.

ANDRÉ.

Ainsi, c’est une économie que ta terre de Vilsac ?

LE COMTE.

Naturellement. Nous y avons tout, depuis les œufs jusqu’aux bœufs.

ANDRÉ.

Et même jusqu’au sanglier, quand il te plaît d’en tirer un. Or, voici sa position, à ta terre de Vilsac, que tu appelles une économie. D’abord, elle ne rapporte rien.

LE COMTE.

Elle n’a jamais rien rapporté.

ANDRÉ.

Elle est hypothéquée pour deux cent mille francs.

LE COMTE.

C’est de ma jeunesse.

ANDRÉ.

Alors, tu te figures que les hypothèques finissent par s’user au bout d’un certain temps ? Je le veux bien, moi ; mais je crois que tu te trompes, et, en attendant, tu payes tous les ans des intérêts hypothécaires. Ensuite, dans cette terre d’agrément...

LE COMTE.

Où nous passons septembre, octobre, novembre, ce qui est une véritable économie...

ANDRÉ.

Ensuite, dans cette terre d’agrément où nous passons septembre, octobre et novembre, ce qui est une véritable économie, et la preuve, c’est que nous sommes en plein septembre et que nous allons partir pour Dieppe...

LE COMTE.

Une fois, par hasard ! et, d’ailleurs, nous serons bien forcés d’y aller à la fin du mois ; j’ai invité tous ces messieurs à venir y chasser.

ANDRÉ.

Dans cette terre d’agrément où tu as invité tous ces messieurs à venir chasser à la fin du mois...

LE COMTE.

On y mourrait d’ennui sans cela.

ANDRÉ.

Tu as douze gardes.

LE COMTE.

Oui, mais c’est une des plus belles chasses de France, et il y a tant de braconniers...

ANDRÉ.

Tu as deux piqueurs, une meute de quarante chiens, dix chevaux et tout un équipage de chasse. Je ne parle pas des indemnités que les voisins te font payer tous les ans, rien que pour les lapins !

LE COMTE.

Le fait est qu’il y en a des milliers. Mais c’est un tir si amusant, le lapin !

ANDRÉ.

Ajoutons à cela les fêtes qu’il te vient à l’esprit d’y donner de temps en temps, avec joutes sur le lac et feux de Bengale, le soir.

LE COMTE.

Ça fait plaisir aux paysans, qui m’adorent ; mais, entre nous, c’est bien mesquin. Ah ! si j’avais été riche, j’aurais fait de belles choses ! On ne sait pas dépenser l’argent en France. En Russie, à la bonne heure ! Voilà des gens qui s’entendent à donner une fête ! Mais qu’est-ce qu’on peut faire avec deux cent mille livres de rente ?

ANDRÉ.

On peut faire ce qui tu as fait, on peut se ruiner.

LE COMTE.

Comment ! se ruiner ?

ANDRÉ.

À la mort de ma mère, ta fortune personnelle était, en effet, de deux cent mille livres de rente, et celle que me laissait ma mère, et dont tu avais l’usufruit jusqu’à ma majorité, de cent vingt mille.

LE COMTE.

Je t’ai rendu tes comptes.

ANDRÉ.

Parfaitement exacts... Seulement...

Il hésite.

LE COMTE.

Seulement ?...

ANDRÉ.

Seulement, tu avais fort entamé ton capital.

LE COMTE.

Pourquoi ne me l’as-tu pas dit à cette époque-là ?

ANDRÉ.

Parce que, moi aussi, je ne demandais qu’à dépenser de l’argent.

LE COMTE.

Tu aurais dû me prévenir.

ANDRÉ.

Mais je faisais naturellement ce que te voyais faire : je vivais comme tu m’avais appris à vivre.

LE COMTE.

Ce n’est pas un reproche ?...

ANDRÉ.

Dieu m’en garde ! Je t’explique seulement pourquoi je n’ai pas mieux mené ta maison que toi-même.

LE COMTE.

Alors, moi, je vais t’expliquer pourquoi je t’ai élevé comme je l’ai fait.

ANDRÉ.

Inutile, mon cher père. – Il n’y a plus à revenir là-dessus, et je sais bien...

LE COMTE.

Tu ne sais rien du tout, au contraire, et tu me permettras de parler ; ce sera une consolation. Tout a une raison, même les choses déraisonnables, et, si je t’ai élevé d’une certaine manière, c’est que, moi, j’avais souffert d’un autre genre d’éducation. J’ai été élevé très sévèrement, moi, tel que tu me vois. À vingt-deux ans, je ne connaissais rien de la vie. J’étais né et j’étais resté à Vilsac entre mon père et ma mère, qui étaient des saints, mon grand-oncle qui avait la goutte, et mon précepteur qui était abbé. Doué d’une constitution de fer, je chassais pendant des mois entiers, à pied ou à cheval, je mangeais comme un ogre ; je montais tous les chevaux et je faisais des armes comme saint Georges ; mais, pour le reste, il n’y fallait pas songer ; je n’avais pas un écu dans ma poche, et, quant aux femmes, j’avais entendu dire qu’il y en avait quelque part, mais je ne savais pas où. Un jour, mon père me demanda si je voulais me marier ; je m’écriai : « Oh ! oui ! » avec une explosion devant laquelle il ne put s’empêcher de rire, lui qui ne riait pas souvent ; je fus présenté à une jeune fille d’une grande vertu et d’une grande beauté. J’éprouvai instantanément pour elle une passion qui effraya d’abord cette nature craintive et délicate, mais qu’elle partagea bientôt. C’était ta mère, mon cher André, et je lui dois les deux plus heureuses années de ma vie ; il est vrai que je lui dois aussi ma plus grande douleur, car elle mourut au bout de deux ans ; mais, il faut le dire à la honte ou à la louange de la nature, les organisations comme la mienne résistent aux plus grandes secousses. Je me trouvai donc, à vingt-quatre ans, riche, veuf, libre et jeté, avec un enfant d’un an, au milieu de ce monde de Paris que je ne connaissais pas. Devais-je te condamner à la vie que j’avais menée à Vilsac et qui m’avait si souvent ennuyé ? J’ai obéi à ma nature, je t’ai donné mes qualités et mes défauts, sans compter. J’ai recherché ton affection plus que ton obéissance et ton respect ; je ne t’ai pas appris l’économie, c’est vrai, mais je ne la savais pas ; d’ailleurs, je n’avais pas une maison de commerce et une enseigne à te laisser. Mettre tout en commun, notre cœur comme notre bourse, tout nous donner et tout nous dire, telle fut notre devise. Les puritains se croient en droit de blâmer cette trop grande intimité ; laissons-les dire ; nous y avons perdu, à ce qu’il paraît, quelques centaines de mille francs, mais nous y avons gagné de pouvoir compter, toi sur moi, moi sur toi, et d’être toujours prêts à nous faire tuer l’un pour l’autre ; c’est le plus important entre un père et un fils : le reste ne vaut pas la peine qu’on s’en occupe, qu’en penses-tu ?

ANDRÉ.

Tout cela est vrai, mon cher père, et je t’aime comme tu m’aimes. Loin de moi l’idée de te reprocher quoi que ce soit ! mais à mon tour je vais te faire un aveu. Tu es une exception dans notre société : ta jeunesse contenue, ton veuvage précoce sont tes excuses, si tu en as besoin. Puis tu es né à une époque où la France entière avait la fièvre et où les individus comme les masses cherchaient à dépenser, par tous les moyens possibles, une surabondance de vitalité. Poussé vers la vie bruyante par nature, par curiosité, par tempérament, tu as aimé les choses dignes d’être aimées, celles-là seulement, les fêtes, les chasses, les beaux chevaux, les grands artistes, les belles personnes nobles et distinguées. Au milieu de tout cela, tu as payé ton tribut à ton pays, tu as acquitté la dette de ton rang et de ton nom. Mais, moi, comme presque tous ceux de ma génération, initié dès l’enfance à la vie mondaine, né dans une époque de lassitude et de transition, j’ai mené cette vie par laisser aller, par imitation, par oisiveté. Je n’en ai pris alors que les ridicules, les désordres, les excès, le jeu, l’orgie, les femmes faciles et compromettantes. Bref, tout compte fait, c’est le mot, cette existence ne m’amuse plus, et, te le dirai-je ? elle ne m’a jamais amusé. Passer des nuits à retourner des cartes, se lever à deux heures, atteler des chevaux, faire le tour du lac, en voiture, ou de l’allée des Poteaux, à cheval ; vivre dans le jour avec des maquignons et le soir avec des parasites comme M. de Tournas ou des demoiselles comme Albertine...

LE COMTE.

Elle est jolie...

ANDRÉ.

Elle est jolie, soit ; mais laisser dans cette vie le plus clair de sa fortune et quelquefois les meilleurs de ses sentiments, y perdre un peu de sa considération et beaucoup de ses cheveux, enfin s’ennuyer et se ruiner, ceci me paraît le comble de la folie. Au fond, tu penses comme moi, et, puisque nous en sommes aux explications sérieuses, prenons une détermination irrévocable. Veux-tu me laisser disposer de ta vie à venir comme de ma propre vie ? veux-tu avoir confiance en moi, et, après m’avoir élevé à ta façon, veux-tu qu’à mon tour, quand il en est temps encore, je t’élève à la mienne ?

LE COMTE.

Va !

ANDRÉ.

Eh bien, aux grands maux les grands remèdes. Tu tiens à la terre de Vilsac ?

LE COMTE.

J’y suis né, je ne serais pas fâché d’y mourir.

ANDRÉ.

Nous allons te la conserver, prendre sur autre chose, pour rembourser l’hypothèque.

LE COMTE.

Sur quoi ?

ANDRÉ.

Ceci me regarde ; seulement, on renverra les deux piqueurs et six gardes.

LE COMTE.

Pauvres gens !

ANDRÉ.

On n’aura plus que quatre chevaux ; on ne donnera plus de fêtes ; il n’y aura plus de feux de Bengale ; on recevra seulement deux ou trois bons amis, si l’on en trouve deux ou trois bons parmi tous ceux que nous avons aujourd’hui, et tu passeras à Vilsac sept ou huit mois de l’année.

LE COMTE.

Seul ?

ANDRÉ.

Attends un peu, je n’ai pas fini. Il faut vendre la maison où nous sommes, mettre à la porte les domestiques, qui sont des voleurs, et n’avoir plus à Paris qu’un pied-à-terre.

LE COMTE.

Veux-tu me permettre de respirer ?

ANDRÉ.

Ne bouge pas, ou l’opération va manquer. Tes dettes payées, il te restera...

LE COMTE.

Il me restera ?

ANDRÉ.

Quarante mille livres de rente, et autant à moi... et encore, pendant deux ou trois ans, tu n’auras pas le capital à ta disposition.

LE COMTE.

Quelle chute !

ANDRÉ.

Acceptes-tu ?

LE COMTE.

Il le faut bien.

ANDRÉ.

Alors, signe-moi ceci.

Il tire des papiers de sa poche.

LE COMTE.

Qu’est-ce que c’est ?

ANDRÉ.

Ce sont des papiers que je viens de prendre chez mon notaire, et que je comptais te faire signer à Dieppe et lui renvoyer. Mais, puisque tu es ici...

LE COMTE, signant.

Autant les signer tout de suite, tu as raison. Voilà.

ANDRÉ.

Très bien... Maintenant, comme, à mon avis, tant que tu resteras livré à toi-même, tu retomberas dans les mêmes erreurs...

LE COMTE.

Qu’est-ce que tu vas faire encore ?

ANDRÉ.

Devine !

LE COMTE.

Tu vas me faire interdire...

ANDRÉ.

Es-tu fou ? Je vais te marier.

LE COMTE.

Me marier !

ANDRÉ.

Sans rémission...

LE COMTE.

Et toi ?

ANDRÉ.

Moi... après... Commence, pour l’exemple.

LE COMTE.

Tu sais quelque chose ?

ANDRÉ.

Quelle chose ?

LE COMTE.

On te l’a dit.

ANDRÉ.

On ne m’a rien dit.

LE COMTE.

Ta parole ?

ANDRÉ.

Ma parole ! Explique-toi.

LE COMTE.

Toi seul as eu cette idée de mariage ?

ANDRÉ.

Moi seul.

LE COMTE.

Niez donc la sympathie !

ANDRÉ.

Qu’y a-t-il encore ?

LE COMTE.

Il y a...

Prenant son fils dans ses bras.

Tiens, embrasse-moi !

ANDRÉ.

Mais tu acceptes ?

LE COMTE.

Si j’accepte !... Ma chose sérieuse que je voulais te dire... ma chose sérieuse...

ANDRÉ.

Eh bien ?

LE COMTE.

C’est justement ça. Le mariage ! c’est mon idée fixe.

ANDRÉ.

Depuis quand ?

LE COMTE.

Depuis un mois.

ANDRÉ.

Ce n’est pas vieux. Pourquoi ne m’en parlais-tu pas ?

LE COMTE.

Je craignais de te contrarier en te donnant une nouvelle famille.

ANDRÉ.

Je ne compte plus, moi, je ne suis plus ton fils ; je suis ton père !

LE COMTE.

Mais tu es le roi des pères ! Allons, partons !

ANDRÉ.

Où allons-nous ?

LE COMTE.

Voir la jeune fille !

ANDRÉ.

Quelle jeune fille ?

LE COMTE.

Celle que je veux épouser.

ANDRÉ.

Un instant, il ne s’agit pas d’une jeune fille !

LE COMTE.

De qui s’agit-il donc ?

ANDRÉ.

Il s’agit d’une femme veuve, posée...

LE COMTE.

Madame Godefroy ?...

ANDRÉ.

Madame Godefroy.

LE COMTE.

Une bourgeoise !

ANDRÉ.

Une honnête femme.

LE COMTE.

Quarante-deux ans !

ANDRÉ.

Soixante mille livres de rente.

LE COMTE.

Qui va au marché elle-même !

ANDRÉ.

On n’en dîne que mieux.

LE COMTE.

Épouse-la !

ANDRÉ.

Mais, moi...

LE COMTE.

Donne mille francs et mets-moi à Sainte-Périne, c’est bien plus simple ! Madame Godefroy ! Tu ne l’as donc pas regardée ! Mais je deviendrais fou ! Tu l’as vue dernièrement ?

ANDRÉ.

Ce matin.

LE COMTE.

Elle m’a demandé en mariage ?

ANDRÉ.

Presque.

LE COMTE.

C’est une bonne femme !

ANDRÉ.

Eh bien !... Je t’assure...

LE COMTE.

Mais elle est ennuyeuse comme la pluie ! Tu as voulu plaisanter, c’est très drôle ! Maintenant, viens voir l’autre. Vingt ans, pas très grande, un peu grasse, et de jolies ondulations de cou, comme un gros pigeon au soleil, et blonde ! Tu m’as toujours dit que tu aimais les blondes ; ainsi tu n’as rien à objecter.

ANDRÉ.

Il ne s’agit pas de moi ?

LE COMTE.

Mais si, car je veux que ma femme te plaise.

ANDRÉ.

Et cette jeune fille, c’est ?

LE COMTE.

Devine !

ANDRÉ.

Comment veux-tu ?

LE COMTE.

Hélène de Brignac !

ANDRÉ.

La nièce de madame de Chavry ! C’est toi qui plaisantes à ton tour.

LE COMTE.

Rien n’est plus sérieux.

ANDRÉ, souriant.

Tu sais quelque chose !

LE COMTE.

Quoi ?

ANDRÉ.

Madame Godefroy t’a écrit ?

LE COMTE.

Rien du tout ; explique-toi !

ANDRÉ.

Alors, tu aimes Hélène ?

LE COMTE.

J’en suis fou !

ANDRÉ.

Et elle ?

LE COMTE.

Je ne me suis pas encore déclaré, n’ayant pas ton assentiment ; mais, maintenant que je l’ai, entre nous, je crois être bien reçu.

ANDRÉ.

Et sa tante ?...

LE COMTE.

Sa tante ne demande pas mieux. Nous arrivons à Dieppe, tu revois Hélène, vous renouvelez connaissance, tu la questionnes à mon sujet, tu fais la demande en mon nom ; c’est assez original ; tu avoues que je suis moins riche qu’on ne le croit ; mais ce n’est pas une question dans cette maison-là... et, si elle accepte, dans trois semaines je suis marié, rangé, heureux ; je deviens le modèle des maris et l’exemple des familles ! Tu te maries à ton tour, et nous vivons tous ensemble, où tu voudras. Qu’importe l’endroit quand on est heureux, et nous le serons ! Quelle belle vie !... À quoi penses-tu ?

ANDRÉ, sérieux.

Tu es bien décidé ?

LE COMTE.

Tout ce qu’il y a de plus décidé.

ANDRÉ.

Et tu seras heureux ?

LE COMTE.

L’homme le plus heureux du monde.

ANDRÉ.

Partons alors, et faisons vite !

LE COMTE, lui prenant la tête et l’embrassant avec force.

Je t’adore !...

Il sonne.

Joseph n’a que le temps de faire ta malle !...

Il ouvre la porte et appelle.

Joseph !... Ah ! j’oubliais que je l’ai envoyé...

ANDRÉ.

Où donc ?

LE COMTE.

Porter des fleurs à mademoiselle Albertine.

ANDRÉ.

Voilà ce que tu appelles être amoureux ?

LE COMTE.

Affaire d’habitude ; mais, une fois marié, tu comprends...

Il appelle.

Jules ! Jules !...

ANDRÉ, appelant de son côté.

Victorine ! Elle sera sortie avec sa famille.

LE COMTE, ouvrant la fenêtre.

Pierre !... Pierre !... Personne !... Tu as raison, il faut mettre tous ces gens-là à la porte. En attendant, faisons ta malle nous-mêmes ; je crois que ce sera le plus court.

 

 

ACTE II

 

Un salon chez madame de Chavry, à Dieppe.

 

 

Scène première

 

M. DE PRAILLES, qui, au lever du rideau, est seul en scène, regarde sa montre, puis se dispose à écrire, DE LIGNERAYE paraît avec LE DOMESTIQUE

 

LE DOMESTIQUE, à de Ligneraye.

Madame la marquise est aux bains avec mademoiselle Hélène. Elle prie les personnes qui viendront la voir de l’attendre. Du reste, il y a déjà quelqu’un.

DE LIGNERAYE.

C’est bien...

Le domestique sort. À de Prailles.

Ah ! c’est vous, monsieur. Je vous demande pardon, je ne vous reconnaissais pas.

DE PRAILLES.

Ce n’est pas étonnant, nous ne nous connaissons que depuis hier. Je me permettrai cependant de vous charger d’une petite commission auprès de la marquise. Elle a eu la bonté, dès mon arrivée, de m’inviter à une partie qui a lieu demain.

DE LIGNERAYE.

Je sais cela, et je venais même voir si le comte de la Rivonnière, qui s’est chargé de tous les détails de cette petite excursion, est arrivé.

DE PRAILLES.

Je l’ignore ; d’ailleurs, je ne connais pas M. le comte de la Rivonnière, et je venais m’excuser auprès de la marquise de lui manquer de parole. Je suis forcé de retourner à Paris.

DE LIGNERAYE.

Aujourd’hui même ?

DE PRAILLES.

À l’instant. J’ai attendu madame la marquise autant que j’ai pu ; mais l’heure me presse, et j’allais lui écrire lorsque vous êtes entré.

DE LIGNERAYE.

Puis-je vous demander, monsieur, si c’est une mauvaise nouvelle qui vous rappelle à Paris ?

DE PRAILLES.

Madame de Prailles m’écrit qu’elle est très souffrante et qu’elle ne peut venir me rejoindre avant deux ou trois jours. Je n’étais venu à Dieppe avant elle que pour retenir un appartement et lui épargner les ennuis d’une installation. Je n’ai donc pas de raison de rester ici lorsqu’elle est souffrante là-bas. Je ne saurais prendre un plaisir dont elle se trouve privée pour une pareille cause, et, d’ailleurs, je serais trop inquiet.

DE LIGNERAYE.

Ne nous avez-vous pas dit que la mère de madame de Prailles était auprès d’elle ?

DE PRAILLES.

Oui, heureusement ; mais j’ai le ridicule, – dans ce temps-ci c’en est un, je crois, – d’aimer ma femme...

DE LIGNERAYE.

Pourquoi n’aimerait-on pas sa femme ? on aime bien celles des autres...

DE PRAILLES.

Alors, je puis compter, monsieur, que vous présenterez mes excuses et mes regrets à madame de Chavry ?

DE LIGNERAYE.

Certainement.

DE PRAILLES.

Merci, et au revoir, j’espère. Si jamais vous venez à Tours, n’oubliez pas que j’en suis à deux lieues, au château de Prailles, dix mois sur douze, et que je serai heureux de vous y recevoir.

DE LIGNERAYE.

De mon côté, monsieur, si je puis jamais vous être bon à quelque chose, disposez de moi.

Les deux hommes se saluent au moment où Naton entre. De Prailles sort.

 

 

Scène II


DE LIGNERAYE, DE NATON

 

DE NATON.

Bonjour, mon cher Ligneraye.

DE LIGNERAYE.

Bonjour, mon cher Naton.

DE NATON.

Quel est ce monsieur ?

DE LIGNERAYE.

C’est M. de Prailles, qui est arrivé hier ici avec une lettre de madame de Grige pour la marquise. Il repart pour Paris.

DE NATON.

Ah ! c’est ça M. de Prailles ?

DE LIGNERAYE.

Vous le connaissez ?

DE NATON.

Non, mais j’ai entendu parler de lui. Il est marié ?

DE LIGNERAYE.

Oui.

DE NATON.

Ça ne lui réussit pas.

DE LIGNERAYE.

Vraiment ?

DE NATON.

Sa femme est très jolie, et il paraît...

DE LIGNERAYE.

Qui est-ce qui vous a dit cela ?

DE NATON.

Je l’ai entendu dire.

DE LIGNERAYE.

Soit ; mais ne le répétez pas trop, d’abord parce que c’est inutile, puis parce que le mari ne plaisante pas à l’endroit de la jalousie. C’est le plus galant homme du monde, mais il vous tue un monsieur sans sourciller. Cela lui est déjà arrivé une fois, et pour une femme qui n’était pas la sienne... ainsi...

DE NATON.

Eh bien, il peut être tranquille, ce n’est pas moi qui ferai la cour à madame de Prailles. Et le père la Rivonnière, est-il revenu ?

DE LIGNERAYE.

Pas encore, mais on l’attend.

DE NATON.

Tant mieux ! Il me manque. Je voudrais revoir ses belles cravates bleues et ses petites guêtres blanches. Et à quand son mariage ?

DE LIGNERAYE.

Est-ce qu’il se marie ?

DE NATON.

Faites donc celui qui ne se doute de rien ! Il est allé à Paris chercher son vieil extrait de naissance et tous ses pantalons de nankin.

DE LIGNERAYE.

Et il épouse ?

DE NATON.

Vous le savez mieux que moi : la nièce de la maitresse de céans. Du reste, c’est la mode aujourd’hui : tous les vieux se marient avec de jeunes femmes. Ils les pomponnent, ils les rênent court, et ils les envoient stepper aux Champs-Élysées de quatre heures à six heures. C’est une drôle d’idée qu’ils ont là.

DE LIGNERAYE.

Il faut bien que les vieux se marient, puisque les jeunes gens ne veulent pas se marier. C’est vous qui auriez dû épouser mademoiselle de Brignac.

DE NATON.

Vous voilà comme mon père, qui veut absolument que je me marie.

DE LIGNERAYE.

Eh bien ?

DE NATON.

Eh bien, je ne veux pas, moi.

DE LIGNERAYE.

Vous aimez mieux Albertine !

DE NATON.

Vous allez encore dire du mal de Titine ?

DE LIGNERAYE.

C’est probable.

DE NATON.

Vous ne l’aimez pas, décidément ?

DE LIGNERAYE.

On ne peut pas l’aimer toute la vie.

DE NATON.

Elle n’aura pas voulu de vous.

DE LIGNERAYE.

Voilà un joli mot ! C’est comme si vous disiez que les chemins de fer ne veulent pas de voyageurs.

DE NATON.

Elle m’a dit qu’elle ne vous connaissait pas.

DE LIGNERAYE.

Elle m’aura oublié ; il y a si longtemps.

DE NATON.

Quel âge a-t-elle ?

DE LIGNERAYE.

Trente-cinq ans.

DE NATON.

Allons donc !

DE LIGNERAYE.

Trente-cinq ans !

DE NATON.

Elle ne les paraît pas, elle est jolie.

DE LIGNERAYE.

Elle le sera tant qu’elle voudra maintenant : le plus dur est fait. Ce n’est plus qu’une question de patience et de parfumerie.

DE NATON.

C’est une bonne fille.

DE LIGNERAYE.

C’est elle qui le dit.

DE NATON.

Je l’ai vu pleurer, moi.

DE LIGNERAYE.

Comme les crocodiles, quand ils digèrent.

DE NATON.

Et puis c’est une femme d’esprit.

DE LIGNERAYE.

Parce qu’elle a trente mille livres de rente.

DE NATON.

Ce n’est déjà pas bête !

DE LIGNERAYE.

Après vous, elle en aura trente-cinq, ce qui sera moins bête encore.

DE NATON.

Je voudrais bien voir ça !

DE LIGNERAYE.

Vous le verrez. Vous avez pris la meilleure place pour le voir.

DE NATON.

Vous ne connaissez pas Albertine, elle ne dépense rien.

DE LIGNERAYE.

C’est bien ce que je lui reproche ; vous avez affaire à la courtisane économe, mon cher, la plus dangereuse de l’espèce. Du reste, cette race amphibie, moitié Aspasie, moitié Harpagon, est un produit récent de notre bêtise progressive en matière d’amour. Autrefois, ces demoiselles naissaient dans un grenier et mouraient n’importe où. Cela leur servait d’excuse avant et de pardon après. La gaieté, l’insouciance, la prodigalité, les accompagnaient le long de la route ; l’amour faisait même quelquefois un bout de chemin avec elles ; elles étaient folles toujours, bonnes souvent, dévouées quelquefois. Si l’on se ruinait, on se ruinait avec elles, et non pour elles ; en tout cas, on se ruinait avec esprit, et l’on se faisait honneur de son argent. Aujourd’hui, on se ruine tristement, sans rire, comme si l’on y était forcé. Ces dames n’ont qu’une idée, avoir pignon sur rue. Aussi ce ne sont plus des êtres vivants, ce sont des espèces de mécaniques mues par des rouages mystérieux et invisibles, comme l’arbre d’un moulin à vapeur. Ont-elles saisi le petit doigt, si l’on n’a pas la présence d’esprit et le courage de le sacrifier tout de suite, le corps entier y passe, et il n’est si pauvre grain de blé qui ne donne son contingent de farine sous cette meule qui tourne toujours. Tout est coté. Elles tiennent un livre de recettes et de dépenses, comme un commerçant patenté ; et, si un amant jeune et naïf fouille dans leur tiroir pour y chercher les lettres d’un rival, il y trouve un cahier de papier réglé à deux colonnes, où il lit d’un côté : « Reçu de M. X***, mille francs, » – et de l’autre : « Légumes, deux sous. » L’aimez-vous, au moins ?

DE NATON.

Albertine ? Non, je ne l’aime pas.

DE LIGNERAYE.

Alors, qu’allez-vous faire dans cette galère ? Ramer pour les autres ? C’est un métier de dupe. Faites donc ce que votre père vous dit : mariez-vous, pas avec Albertine.

DE NATON.

Pour qui me prenez-vous ?

DE LIGNERAYE.

Eh ! mon cher, c’est leur manie, à ces dames, de se faire épouser, et elles y arrivent quelquefois ; on commence par se ruiner pour elles, et, lorsqu’on n’a plus rien, on les épouse pour avoir encore quelque chose. C’est triste, mais cela se voit.

DE NATON.

Mais, mon bon, vous qui conseillez le mariage, pourquoi ne vous mariez-vous pas vous-même ?

DE LIGNERAYE.

Trop tard !

DE NATON.

Comment, trop tard ! quel âge avez-vous ?

DE LIGNERAYE.

Trente-huit ans.

DE NATON.

Ce n’est pas beaucoup.

DE LIGNERAYE.

Comme quantité, non ; mais comme qualité...

DE NATON.

Je vous trouve encore très bien, moi.

DE LIGNERAYE.

Parbleu ! pour vous, je suis encore plus que suffisant, mais pour une femme, il n’y en a pas une dans le monde que je déteste assez pour lui faire un pareil cadeau : j’ai des névralgies atroces, je n’ai plus d’estomac. Si je soupe, par hasard, je suis malade huit jours, et... enfin je porte de la flanelle, elle est rose, elle est légère, elle est piquée ; il y a des ornements dessus, tout ce que vous voudrez, mais c’est de la flanelle. Bref, je suis dans l’état où vous serez quand vous aurez mon âge, si vous avez continué cette vie d’Albertines que nous menons tous, qui peuple les familles de pauvres maris et la société de pauvres enfants. Mariez-vous, ou vous serez comme moi une horloge détraquée, qui s’arrête à chaque instant et passe sa vie chez l’horloger ; votre biographie tiendra comme la mienne en quatre mots : Usé sans avoir servi. Et dire que j’avais une si bonne mère, de si bons sentiments et une si bonne santé, et que j’ai tout sacrifié, tout raillé, tout perdu, pour imiter un tas d’imbéciles !... Ah ! ne parlons pas de tout cela, je deviendrais furieux. Tournez-vous  donc un peu, vous.

De Naton se retourne sans comprendre pourquoi ; de Ligneraye lui tâte les articulations des bras et des genoux.

Mariez-vous, vous n’irez même pas si loin que moi !

DE NATON.

Vous n’êtes pas gai, aujourd’hui !

 

 

Scène III

 

DE LIGNERAYE, DE NATON, LE COMTE

 

LE COMTE.

Messieurs !

DE NATON, à part.

Ah ! voici Lindor !

Haut.

Bonjour, comte.

LE COMTE.

Bonjour, jeune homme.

DE NATON.

Vous arrivez ?

LE COMTE.

À l’instant même.

DE LIGNERAYE.

Vous êtes le bienvenu. Ce gars-là n’est pas amusant.

LE COMTE.

C’est jeune, c’est jeune.

DE LIGNERAYE.

Est-ce que nous avons été comme lui ?

LE COMTE.

Vous, peut-être, vous êtes déjà de la mauvaise époque. Et la gastrite ?

DE LIGNERAYE.

Elle va bien. Et le cœur ?

LE COMTE.

Le cœur est toujours là.

DE NATON.

Qu’est-ce que vous êtes allé faire à Paris ?

LE COMTE.

Ce que vous ne feriez probablement pas avec vos vingt-deux ans. Je suis arrivé à Paris, je suis reparti une heure après pour Boulogne, je suis revenu à Paris, je suis reparti pour Dieppe, et me voilà ! Il y a quarante-huit heures que je n’ai dormi, mais je dormirai ce soir.

DE NATON.

Il y avait de l’amour là-dessous ?

LE COMTE.

Je ne dis pas non.

DE NATON.

Vous êtes donc toujours amoureux ?

LE COMTE.

Je ne me rappelle pas avoir passé trois mois sans l’être ; que voulez-vous ! je ne puis pas me trouver seul cinq minutes avec une femme sans lui faire la cour.

DE NATON.

À moins qu’elle ne soit vieille.

LE COMTE.

Hélas ! il n’y a plus de vieilles femmes !

DE NATON.

Depuis quand ?

LE COMTE.

Depuis vous autres. Les jeunes gens ne demandant plus aux femmes que d’être belles... les femmes ne s’occupent plus que de leur beauté. Or, la beauté disparaissant avec la jeunesse et les hommes disparaissant avec la beauté, à partir d’un certain âge les femmes, qui ne peuvent se faire à l’idée de la solitude et de l’abandon, entament avec la nature, à force d’onguents, de blanc, de rouge, de poudre, de faux cheveux et de cheveux teints, une lutte quotidienne et ridicule, et, oubliant qu’elles sont mères et quelquefois grand’mères, elles viennent comme des fantômes, à travers le bruit du bal et sous le feu des bougies, disputer aux jeunes femmes les plaisirs de leur jeunesse et s’arracher entre elles un dernier amant attardé. Jadis, il en était autrement. L’éducation facilitait aux femmes les transformations des différents âges. Alors, nos mères savaient vieillir... elles acceptaient bravement et ingénument les cheveux blancs et les rides ; elles remplaçaient la beauté par l’esprit, la jeunesse par la grâce, la galanterie par la bonne humeur, l’amour par l’amitié. Au lieu de fuir leurs maisons, les jeunes gens sollicitaient l’honneur d’y être admis ; car elles tenaient école de bonnes manières, de bon ton et de bon langage. Enfin c’était là le contrôle de la bonne compagnie, et un homme comme il faut n’avait véritablement cours qu’en sortant de chez elles. Vous avez changé tout cela, vous autres ! Vous fumez chez les femmes ou vous n’y allez pas ; vous leur parlez le chapeau sur la tête, et Dieu sait de qui et de quoi vous leur parlez ! Votre cœur ne fait plus de conquêtes, il ne fait plus que des acquisitions ; et, si par hasard une femme distinguée vous aime, il faut qu’elle se donne aussi vite que les autres se vendent... Jeunes gens, jeunes gens, vous avez tué l’amour, et il n’y a que cela de bon dans la vie, n’est-ce pas, de Ligneraye ?

DE LIGNERAYE.

Je n’ai plus d’opinion là-dessus, et depuis longtemps.

LE COMTE.

Voilà où vous en arrivez. Ah ! je vous plains, mon cher ! J’ai cinquante ans ; vous me croirez si vous voulez, à vingt ans je n’étais pas plus jeune ! Que je rencontre dans la rue une grisette avec son petit bonnet en arrière, son regard malin et sa robe d’indienne, me voilà ému comme un écolier ; je lui souris malgré moi, comme à une amie. Elle reconnaît tout de suite, dans ce sourire, l’hommage spontané rendu à la jeunesse et à la beauté, et elle ne peut s’empêcher de sourire à son tour : les femmes devinent si vite les hommes qui les aiment ! Et l’âge ni fait rien ! Vous n’aimez plus, dites-vous ? voulez-vous aimer encore ? Mettez-vous à votre fenêtre au commencement d’avril et regardez ces femmes qui vont et viennent par les rues de Paris. Leur marche est ferme et sonore, le cou apparaît tout blanc entre le col et le chapeau ! le regard est clair, la lèvre est rose. Chacune d’elles porte en elle, avec un rayon du soleil nouveau, le frémissement intérieur et mystérieux de la nature qui se réveille, et l’on sent qu’elle va, de toute sa personne, confiante et résolue, vers cette éternelle sensation de l’amour, toujours la même et toujours nouvelle.

DE NATON, à part.

Est-il assez réussi ?

DE LIGNERAYE.

On n’en fait plus comme vous.

LE COMTE.

Ma parole, je le crois : il n’y a plus de jeunes gens, ou bien est-ce qu’ils ne veulent plus paraître jeunes ?... Que leur est-il arrivé ?... Est-ce un genre qu’ils se donnent ? Ils ont tort. C’est si charmant et si facile de rester comme Dieu vous a fait ! La nature vous a donné un cœur, aimez ! des larmes, pleurez ! La sensation sera plus ou moins longue, mais elle sera... voilà l’important, et votre organisme aura fait son devoir. Positivement, il y a décadence. Prenons mon fils, il doit tenir de moi : il est bien constitué, c’est un gaillard très solide ; ce n’est plus ça ! Je le regardais tout à l’heure, dans le wagon ; il dormait au lieu d’admirer la campagne, qui est une merveille à partir de Rouen ; il dormait ; il a fallu le réveiller pour lui faire donner son billet. Vous voyez, il doit me rejoindre ici, il ne vient pas. Il arrivera tout chaud, dans une heure.

Montrant de Naton.

Et voilà ! autre qui rit de moi, là-bas, parce que j’ai chanté l’amour... Ô jeunesse ! où vas-tu ?

 

 

Scène IV

 

DE LIGNERAYE, DE NATON, LE COMTE, LA MARQUISE, HÉLÈNE

 

LA MARQUISE.

C’est bien aimable à vous, messieurs, de nous avoir attendues. – Bonjour, comte, voilà ce qui s’appelle être exact ; à la bonne heure !...

HÉLÈNE, au comte.

Enfin, c’est vous ! Je vous attendais avec impatience...

LE COMTE.

Vraiment ?...

HÉLÈNE.

On s’ennuie tant, quand vous n’êtes pas ici ! Ces deux jours m’ont paru mortels.

DE NATON.

Votre santé est bonne, mademoiselle ?

HÉLÈNE.

Excellente, monsieur.

DE NATON.

Quel beau temps !

HÉLÈNE.

Un temps magnifique.

DE NATON.

Il faut espérer que cela durera.

HÉLÈNE.

Oh oui ! le vent est au nord.

Au comte.

Voilà tout ce qu’ils savent dire ; ne vous en allez pas.

Elle va porter le châle et le chapeau de sa tante dans la coulisse.

DE NATON, à la marquise.

Votre santé est bonne, madame ?

LA MARQUISE.

Excellente, monsieur. Quel beau temps !

DE NATON.

Un temps magnifique.

LA MARQUISE.

Il faut espérer que cela durera.

DE NATON.

Oh oui ! le vent est au nord.

LA MARQUISE, au comte.

Et votre fils ?

LE COMTE.

Il va venir.

LA MARQUISE.

Lui avez-vous parlé ?

LE COMTE.

Oui.

LA MARQUISE.

Et il vous approuve ?

LE COMTE.

Complètement.

LA MARQUISE.

Tout va bien, alors ?

LE COMTE.

Et vous, est-ce que vous avez parlé à mademoiselle Hélène ?

LA MARQUISE.

Pas encore ; je vous attendais ; mais je vais causer avec elle.

LE COMTE.

Tout de suite ?

LA MARQUISE.

Si vous voulez.

LE COMTE.

Non, attendez André.

LA MARQUISE.

Qu’est-ce que vous avez ?

LE COMTE.

J’ai le cœur qui bat, parole d’honneur !

LA MARQUISE.

Vous êtes donc vraiment amoureux ?

LE COMTE.

Comme un fou !

LA MARQUISE.

Et vous avez peur ?

LE COMTE.

Comme un enfant.

LA MARQUISE.

Je puis vous dire une chose, Hélène ne cesse de parler de vous.

LE COMTE.

Savez-vous ce que je ferai pendant que vous et mon fils causerez avec Hélène ?

Il montre la porte à gauche.

Je me tiendrai là. On peut y entendre ce qui se dit ici ?

LA MARQUISE.

Parfaitement.

LE COMTE.

Si je vois que la chose tourne mal, je me sauve.

LA MARQUISE.

Poltron !

HÉLÈNE, au comte et s’approchant de lui.

Qu’est-ce que vous dites là ?

LA MARQUISE.

Nous parlons de la partie de demain.

HÉLÈNE.

Elle tient donc toujours ?

LE COMTE.

Plus que jamais.

HÉLÈNE.

Vous y avez pensé ?

LE COMTE.

Je n’ai pensé qu’à cela.

HÉLÈNE.

Alors, demain, nous allons déjeuner à Tréport, et nous revenons en bateau le soir.

LE COMTE.

C’était le programme.

HÉLÈNE.

Vous voyant partir pour Paris, je pensais que vous l’aviez oublié.

LE COMTE.

Je ne suis allé à Paris que pour l’exécuter.

HÉLÈNE.

Qu’est-ce que Paris doit donc faire là dedans ?

LE COMTE.

Beaucoup ; il fallait bien commander le déjeuner.

HÉLÈNE.

Vous l’avez commandé à Paris ?

LE COMTE.

Naturellement.

DE NATON.

Et le bateau aussi ?

LE COMTE.

Non ; le bateau, je l’ai commandé autre part.

DE NATON.

Ici ?

LE COMTE, à de Naton.

Voyons, jeune homme, comment vous y seriez-vous pris pour mener par mer, demain, à Tréport, la marquise et sa nièce qui avaient la fantaisie d’y aller, d’y déjeuner et de revenir par le même chemin ?

DE NATON.

C’est bien simple. J’aurais appelé un pêcheur, je lui aurais loué son bateau, il nous aurait menés à Tréport. J’aurais commandé le déjeuner dans un hôtel ou dans un restaurant, il ne doit pas en manquer ; j’aurais fait visiter Tréport à ces dames, pendant qu’on aurait préparé le déjeuner, et je les aurais ramenées après.

LE COMTE.

Ainsi, vous feriez monter des femmes comme il faut dans un bateau qui sent le poisson et le goudron, vous les feriez entrer dans un hôtel ou un restaurant qui sent le bouillon et la pipe, et vous croiriez avoir fait ce qu’elles vous auraient demandé ?

DE NATON.

Il n’y a pas d’antre moyen.

LE COMTE.

Voici ce qu’on aurait fait de mon temps : on aurait adressé à Ratsey, le grand constructeur anglais, à Cowes, une dépêche pour lui demander d’expédier immédiatement, à Dieppe, avec ses hommes d’équipage, un des yachts qu’il a toujours à sa disposition sur la Tamise ; on serait parti aussitôt pour Tréport, où l’on aurait loué une des élégantes maisons qui bordent la plage. La maison louée, on se serait rendu à Paris, d’où l’on aurait expédié des fleurs pour ladite maison ; on aurait donné à Potel le menu des vins et du déjeuner, et, au jour dit, à l’heure convenue, il nous aurait servi au milieu des fleurs, en face de la mer, un repas digne des femmes qui nous auraient fait l’honneur de se confier à nous et des amis qui les auraient accompagnées. – Voilà comment nous faisions autrefois, – voilà comment on devrait faire encore ; enfin, voilà comment j’ai fait ; si bien que je n’ai plus maintenant qu’à dire à mes invités : « On part demain à neuf heures, on déjeune à midi, et l’on reviendra quand vous voudrez. Le bateau et la maison sont à nous, et la mer est toujours là. »

LA MARQUISE.

Allons, vous êtes magnifique !

DE NATON.

Bravo, mon cher comte ! recevez mon compliment.

DE LIGNERAYE.

Et votre fils, qu’est-ce qu’il dit de ça ?

LE COMTE.

Il n’en sait rien. Je vous prierai même, entre nous, de lui dire que c’est vous qui avez organisé la chose comme elle est.

DE LIGNERAYE.

Je le veux bien, mais il reconnaîtra tout de suite votre facture.

LE COMTE, à Hélène.

Ma petite amie est-elle satisfaite ?

HÉLÈNE.

Votre petite amie est honteuse.

LE COMTE.

De quoi ?

HÉLÈNE.

D’avoir eu une fantaisie qui vous entraîne à une folie pareille.

LE COMTE.

Voulez-vous vous acquitter avec moi ?

HÉLÈNE.

Je ne vois qu’un moyen : c’est d’armer une frégate et de vous emmener faire le tour du monde.

LE COMTE.

Ne vous en avisez pas ! J’irais... Non, il y a un moyen plus simple.

HÉLÈNE.

Qui est ?

LE COMTE.

Qui est de me donner la main.

HÉLÈNE, lui donnant la main.

Et puis ?

LE COMTE.

Et puis de me permettre de la baiser.

HÉLÈNE.

Après ?

LE COMTE.

C’est tout. Nous sommes quittes.

HÉLÈNE.

C’est ce que je vous donne tous les jours et pour rien. Ce n’est pas assez.

LE COMTE.

Prenez garde ! ne vous avancez pas trop ; – je suis capable de demander des choses terribles.

HÉLÈNE.

Quelles choses ?

LE COMTE.

Plus tard.

HÉLÈNE.

Non, tout de suite.

LE COMTE.

Impossible maintenant ; il faut que mon fils soit là.

HÉLÈNE.

Votre fils ?

LE COMTE.

Oui.

HÉLÈNE.

Je ne comprends pas du tout. Va-t-il arriver bientôt ?

LE COMTE.

Dans un instant.

HÉLÈNE.

Et il va me demander des choses terribles en votre nom ?

LE COMTE.

En mon nom.

HÉLÈNE.

Et que je puis accorder ?

LE COMTE.

Elles ne dépendent que de vous.

HÉLÈNE.

Alors, si elles ne dépendent que de moi, elles sont accordées d’avance.

LA MARQUISE, à Ligneraye.

Comment allez-vous, aujourd’hui ?

DE LIGNERAYE.

Aussi bien que possible...

LA MARQUISE.

Soignez-vous. Si ce n’est pour vous, que ce soit pour vos amis...

Elle lui donne la main.

DE LIGNERAYE.

Ah ! j’oubliais de vous dire... M. de Prailles...

LE DOMESTIQUE, annonçant.

M. le vicomte de la Rivonnière.

Mouvement d’Hélène.

LE COMTE, à Hélène.

Qu’est-ce que vous avez ?

HÉLÈNE.

Ce domestique m’a fait peur.

 

 

Scène V


DE LIGNERAYE, DE NATON, LE COMTE, LA MARQUISE, HÉLÈNE, ANDRÉ

 

ANDRÉ, à la marquise.

Est-il encore temps de se présenter, madame ?...

LA MARQUISE.

Voilà huit ans que l’on ne vous a vu, et un mois que l’on vous attend. Quelle excuse avez-vous à donner ?

ANDRÉ.

Je n’en ai pas.

LA MARQUISE.

C’est la meilleure. On vous pardonne.

Elle présente Ligneraye.

M. de Ligneraye...

Les deux hommes se saluent.

HÉLÈNE, au comte pendant qu’André baise la main de sa tante et donne des poignées de main à Naton, qui lui cache Hélène.

Ne bougez pas, je suis curieuse de voir s’il me reconnaîtra.

LA MARQUISE.

Vous voyez l’occupation de votre père; il passe sa vie ainsi. Il n’a même pas entendu annoncer son fils.

ANDRÉ.

Mademoiselle Hélène non plus !

LA MARQUISE.

Vous la reconnaissez donc ?

ANDRÉ.

Je suppose que c’est elle parce que je la vois là, car elle est bien changée. J’ai quitté une enfant, et je retrouve une femme. Décidément, mon père est un homme de goût.

HÉLÈNE.

Ils parlent de nous.

LE COMTE.

Positivement.

LA MARQUISE.

Voyons... pourquoi ne vous a-t-on pas revu plus tôt ?...

ANDRÉ.

Tous les jours je voulais partir, et tous les jours j’étais retenu...

LA MARQUISE.

Par le cœur ?

ANDRÉ.

Oh ! Dieu, non !

LA MARQUISE.

Cependant, le cœur doit être héréditaire dans la famille. Ce n’est pas ce qui manque au comte.

ANDRÉ.

Mon père en a plus que moi.

LA MARQUISE.

C’est un être excellent !

ANDRÉ.

C’est le meilleur des hommes !

LA MARQUISE.

Vous l’aimez ?

ANDRÉ.

Je l’adore et il en abuse.

LE COMTE, à Hélène.

Eh bien, comment le trouvez-vous ? N’est-ce pas, que c’est un beau garçon !

HÉLÈNE.

Je ne m’y connais pas beaucoup, mais il me semble que oui.

LE COMTE.

Et bon !

HÉLÈNE.

Vraiment !

LE COMTE.

Et plein d’esprit.

HÉLÈNE.

Vous l’aimez, votre fils ?

LE COMTE.

Je l’adore.

HÉLÈNE.

Comme c’est gentil, un père et un fils qui s’aiment ainsi ! Le voilà qui regarde de notre côté. Ayons l’air de causer et de ne pas le voir.

LA MARQUISE, à André.

Il faut pourtant que vous renouveliez connaissance avec Hélène, quand ce ne serait que pour lui dire toutes les choses graves que vous avez à lui communiquer ; car vous savez qu’on n’attend plus que vous pour cela.

Appelant.

Hélène !

HÉLÈNE.

Ma tante ?...

Elle se lève, et va au-devant de sa tante.

LA MARQUISE.

Ton ancien ami, M. André de la Rivonnière.

HÉLÈNE, cérémonieuse.

Monsieur...

ANDRÉ.

Mademoiselle...

Hélène s’éloigne.

LE COMTE, à son fils.

Qu’en dis-tu ?

ANDRÉ.

Je te fais mon compliment ; mais je la trouve bien froide avec moi.

LE COMTE.

C’est une malice de petite fille ; nous allons vous laisser ensemble ; tout dépend de toi maintenant : je lui ai annoncé que tu avais quelque chose à lui dire.

ANDRÉ.

On est venu tout à l’heure à l’hôtel apporter une lettre pour toi.

LE COMTE.

Où est-elle ?

ANDRÉ.

On n’a pas voulu me la donner ; on paraissait même avoir reçu l’ordre de se défier de la Rivonnière fils ; j’ai répondu au domestique que, si cette lettre était pressée, on pouvait te l’envoyer ici.

LE COMTE.

C’est cela.

LA MARQUISE, à Hélène.

Tu es bien cérémonieuse avec M. André !

HÉLÈNE.

Je ne sais que lui dire.

LA MARQUISE.

Approche-toi de lui. Je suis sûre qu’il trouvera un sujet de conversation.

Hélène s’approche d’André. La marquise au comte.

Laissons les enfants ensemble.

DE LIGNERAYE.

Dites donc, comte, le yacht est dans le port ?

LE COMTE.

Depuis hier.

DE LIGNERAYE.

Naton, voulez-vous venir le voir ?

DE NATON.

Très volontiers.

LA MARQUISE.

Nous vous attendons pour diner, n’est-ce pas, mes sieurs ?

DE NATON.

Oui, madame.

Ils sortent. Le comte s’éloigne avec la marquise.

 

 

Scène VI


HÉLÈNE, ANDRÉ

 

ANDRÉ.

Dois-je m’en tenir, mademoiselle, à l’accueil que vous venez de me faire, ou dois-je espérer redevenir votre ami comme autrefois, ainsi que madame votre tante m’y autorise ?

HÉLÈNE.

Mon ami ! Je ne demande pas mieux, mais il me faut auparavant savoir bien des choses ; car, dans ces temps-ci, lorsqu’on n’a pas vu les gens depuis huit ans, on ne peut pas savoir ce qu’ils sont devenus. Me répondrez-vous franchement ?

ANDRÉ.

Interrogez.

HÉLÈNE.

Êtes-vous d’un club ?

ANDRÉ.

Oui ; mais je n’y vais jamais.

HÉLÈNE.

Êtes-vous forcé de fumer immédiatement après le dîner ?

ANDRÉ.

Je ne fume qu’en voyage.

HÉLÈNE.

Avez-vous des chevaux ?

ANDRÉ.

Hélas ! oui.

HÉLÈNE.

En parlez-vous toujours ?

ANDRÉ.

J’en parle quelquefois avec mon cocher.

HÉLÈNE, très sérieusement.

Vous me jurez que tout ce que vous venez de me dire est vrai ?

ANDRÉ, de même.

Je vous le jure.

HÉLÈNE.

Combien vous êtes supérieur aux autres hommes ! Oh ! oui, soyez mon ami ; je ne le vous permets pas, je vous le demande.

ANDRÉ.

Vous êtes toujours gaie ?

HÉLÈNE.

Toujours ; et vous ?

ANDRÉ.

Moi aussi.

HÉLÈNE.

Dieu soit loué ! car tous ces petits messieurs sont lugubres. Comme vous me regardez !

ANDRÉ.

Je suis heureux de vous revoir.

HÉLÈNE.

Je vous en dis autant.

ANDRÉ.

Moi aussi.

HÉLÈNE.

Bien vrai.

ANDRÉ.

Vous m’avez pourtant mal reçu tout à l’heure !

HÉLÈNE.

C’était pour vous punir de n’être pas venu depuis un mois.

ANDRÉ.

J’en suis plus puni que vous ne croyez.

HÉLÈNE.

Comment ?

ANDRÉ.

En voyant tout ce que j’ai perdu pendant ce mois-là.

HÉLÈNE.

Nous le retrouverons.

ANDRÉ.

Ce sera bien difficile.

HÉLÈNE.

Non, car nous nous verrons souvent. Me trouvez-vous bien changée ?

ANDRÉ.

Oui, je le disais tout à l’heure à votre tante ; je ne vous aurais pas reconnue ; mais vous êtes...

HÉLÈNE.

Beaucoup mieux, n’est-ce pas ? Cette petite sucrerie était inévitable... Mais, moi, je vous aurais reconnu, c’est tout naturel ! Vous aviez déjà dix-huit ans quand nous nous sommes quittés. La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était à la campagne. Vous êtes venu à cheval. Vous étiez un peu... On peut tout dire ?

ANDRÉ.

Oui.

HÉLÈNE.

Vous étiez un peu trop content de vous.

ANDRÉ.

Vous avez remarqué cela, à douze ans ?

HÉLÈNE.

À douze ans, on remarque bien des choses. Vous rappelez-vous nos promenades au Luxembourg ? Et les contes de fées ?

ANDRÉ.

Dont nous nous amusions à peindre les images, le soir.

HÉLÈNE.

J’ai toujours ce livre. Venez avec moi... Non, attendez-moi ; attendez-moi un peu, je vais revenir.

Elle sort en courant. André reste pensif.

 

 

Scène VII


ANDRÉ, LA MARQUISE

 

LA MARQUISE, entrant, à André.

Eh bien ?

ANDRÉ.

Nous avons parlé de notre enfance.

LA MARQUISE.

Et du comte ?

ANDRÉ.

Le passé nous a entraînés loin de l’avenir, et puis, franchement, cette situation retournée m’embarrasse beaucoup plus que je ne l’aurais pensé, et je ne saurais comment m’y prendre pour demander à une jeune fille, avec qui j’ai sauté à la corde, si elle veut être ma belle-mère. Il n’y a que vous, madame, qui puissiez remplir cette mission. Beaucoup de ceux qui railleraient mon père valent moins que lui ; mais enfin, il touche à cette époque de la vie où la persistance des qualités propres à la jeunesse peut paraître un défaut, et même un ridicule, à qui est véritablement jeune. Je vous prierai donc de présenter sa demande à mademoiselle Hélène, de telle façon que, si elle refuse, elle ne puisse du moins rire de celui qui l’aura faite. Il en souffrirait beaucoup, et toute illusion est respectable lorsqu’elle vient de notre cœur.

LA MARQUISE.

C’est parler comme un bon fils.

ANDRÉ.

Ce n’est pas tout ; il reste la question matérielle. Mon père est complètement ruiné ; il n’en sait rien. Je lui ai caché ce désastre, qu’il n’eût peut-être pas supporté assez philosophiquement. Il me reste, à moi, quatre-vingt mille livres de rente. Je compte partager avec qui sans qu’il le sache.

LA MARQUISE.

Mais vous êtes plein de cœur !

ANDRÉ.

Non, madame, je fais pour mon père ce qu’il ferait pour moi, voilà tout.

 

 

Scène VIII

 

ANDRÉ, LA MARQUISE, HÉLÈNE

 

HÉLÈNE, rentrant et donnant le livre à André.

Tenez.

ANDRÉ.

Je le reconnais ; voilà l’oiseau bleu.

HÉLÈNE.

Il est peint en vert ; vous n’aviez décidément aucun goût pour la peinture.

ANDRÉ.

Voulez-vous me donner ce livre ?

HÉLÈNE.

Jamais !

ANDRÉ, avec émotion.

Au revoir, mademoiselle.

HÉLÈNE.

Vous m’en voulez ?

ANDRÉ.

Oh ! non !

HÉLÈNE.

Pourquoi vous en allez-vous, alors ?

LA MARQUISE.

Le vicomte va rejoindre son père... J’ai à causer avec toi.

HÉLÈNE.

Qu’est-ce que c’est ?

LA MARQUISE.

Tout à l’heure. 

À André.

À bientôt. 

Bas.

Votre père est revenu ; il est là.

André sort.

 

 

Scène IX

 

LA MARQUISE, HÉLÈNE

 

LA MARQUISE.

Voyons, ma chère enfant, causons.

HÉLÈNE.

De quoi, ma chère tante ?

LA MARQUISE.

Du mariage. Le sujet te déplaît-il ?

HÉLÈNE.

Autant celui-là qu’un autre.

LA MARQUISE.

As-tu choisi ?

HÉLÈNE.

Je n’ai vu personne.

LA MARQUISE.

Et tous les jeunes gens qu’on t’a présentés ?

HÉLÈNE.

Ils ne comptent pas ; il doit y en avoir d’autres.

LA MARQUISE.

Il y en aura peut-être plus tard ; mais, pour le moment, il n’y en a plus.

HÉLÈNE.

On cherchera ; nous avons le temps.

LA MARQUISE.

Et si l’on ne trouve pas ?

HÉLÈNE.

J’en serai quitte pour rester fille.

LA MARQUISE.

Peut-être aussi es-tu un peu exigeante... Comment veux-tu que soit ton mari ?

HÉLÈNE.

Comme il voudra, pourvu que je l’aime !

LA MARQUISE.

Et qu’il t’aime ?

HÉLÈNE.

Naturellement.

LA MARQUISE.

Nous n’y arriverons jamais.

HÉLÈNE.

Je vois pourtant des femmes heureuses.

LA MARQUISE.

Dans notre monde, non... Tu vois des femmes élégantes, insoucieuses, riches, coquettes, indifférentes ; tu ne vois pas de femmes heureuses.

HÉLÈNE.

Alors, ma destinée, sous le prétexte que j’ai eu l’honneur de naître riche, noble, est d’être parfaitement malheureuse, d’épouser un homme, celui-là ou un autre, pourvu qu’il ait un nom et un état social équivalents aux miens, d’aller avec lui dans le monde l’hiver, à la campagne l’été ; de faire des visites et d’en recevoir ; tout cela, pendant un certain nombre d’années, après lesquelles l’un des deux perdra l’autre avec le calme qui aura présidé à tous les actes de l’association. Mais cette perspective est gaie comme la grande avenue du Père-Lachaise, et il me passe un frisson par tout le corps, au seul espoir d’un bonheur si simple et si durable !

LA MARQUISE.

N’auras-tu pas des enfants à aimer ?

HÉLÈNE.

Écoute, ma chère tante, je réfléchis quelquefois, souvent même, et, puisque nous en sommes là, je vais te dire le résultat de mes réflexions, d’autant qu’aujourd’hui je les trouve encore plus sensées. À partir de seize ans, tu le sais aussi bien que moi, car il n’y a pas longtemps que tu étais toi-même une jeune fille, à partir de seize ans, volontairement ou à leur insu, toutes les filles, riches ou pauvres, ne sont occupées que d’une chose : le mariage. C’est la grande curiosité, le grand mystère. – Comment et que sera-t-il ce mari ? Où est-il ? Nous commençons d’abord par nous le figurer grand, beau, romanesque, les yeux levés vers le ciel, renversant les montagnes pour arriver jusqu’à nous. Puis nous entrons dans le monde, et à peine, hélas ! comparons-nous le mari rêvé au mari possible, que nous voyons notre pauvre idéal s’en aller par morceaux... Les unes, alors, tombent dans l’excès contraire, et, ne croyant pas pouvoir obtenir de la destinée ce qu’elles ambitionnaient, ne demandent plus au mariage que le bruit, le plaisir, le tapage du monde ; les autres consultent sincèrement leur nature, leurs goûts, et se disent qu’il y a des conditions de bonheur éternelles, comme la lumière du soleil, parce que Dieu lui-même les a voulues : c’est la jeunesse, c’est la foi, c’est l’intelligence du bien, c’est l’amour des enfants pour les parents, de la femme pour son époux, de la mère pour ses enfants. – Avec cette conviction, la jeune fille doit trouver, sinon le chevalier poétique qu’elle a rêvé, du moins un homme jeune, loyal et bon qui, pouvant disposer de sa vie et sentant en elle comme en lui la volonté du bien, lui dira : « Je vous estime, je vous aime ; soyez ma femme. Associons-nous, non pas pour accoler nos écussons et réunir nos fortunes, mais pour nous aimer sincèrement, pour porter à deux les joies et les douleurs de ce monde, pour être une force et un exemple. » Eh bien, ma chère tante, le jour où j’aurai trouvé cet homme, tant mieux s’il est de ma caste, mais peu importe s’il n’en est pas, je l’épouse ! Car l’important, vois-tu, ce n’est pas d’être noble, ce n’est pas d’être riche : c’est d’être heureux.

LA MARQUISE, prenant Hélène dans ses bras.

Chère enfant !

 

 

Scène X

 

LA MARQUISE, HÉLÈNE, LE COMTE, ANDRÉ

 

LE COMTE, est entré vers la fin de la scène précédente, avec André, qui reste au fond, très ému. S’avançant vers Hélène, après avoir regardé son fils.

Laissez-moi vous embrasser aussi.

HÉLÈNE, étonnée.

Monsieur !...

LE COMTE.

Vous m’avez fait pleurer ; vous me devez bien cela... Quel orateur ! – Allons, approche, André, tu n’es pas de trop.

HÉLÈNE.

Vous m’écoutiez donc ?

LE COMTE.

Derrière la porte tout bonnement. Mais rassurez-vous, mon enfant, c’était avec l’autorisation de votre tante.

HÉLÈNE.

Qu’est-ce que cela signifie ?

LE COMTE.

Cela signifie, chère et adorable enfant, qu’il y a de par le monde, et pas bien loin de vous, un homme qui avait l’ambition de faire de vous sa femme. Cet homme était un fou, car il a près de trois fois votre âge, mais il a entendu les bonnes paroles que vous avez dites ; elles lui ont rappelé à temps qu’il est père, et qu’il n’a plus autre chose à demander à la vie que les joies de la paternité. Alors, il a regardé son fils, qui était auprès de lui, et, le voyant ému et tremblant à vos paroles, il a tout deviné et il s’est dit : « Cet homme dont Hélène parle, qu’elle rêve, qu’elle doit aimer, qu’elle aime, je tiens sa main ; il est noble, loyal et bon ; et je sens au frémissement de sa main qu’il va l’aimer comme elle veut qu’on l’aime, qu’il l’aime déjà, et, si j’aimais cette enfant, moi, c’est que je l’aimais par lui et pour lui, car cet homme, c’est bien plus que mon cœur, c’est mon fils ; c’est-à-dire le cœur de mon cœur ! »

ANDRÉ, se jetant dans les bras du comte.

Mon père !...

HÉLÈNE, très émue.

Monsieur !

LE COMTE.

Ma chère marquise, je vous avais demandé la main de votre nièce, mais j’avais oublié de vous dire que c’était pour mon fils.

ANDRÉ, s’approchant d’Hélène.

Je sens en moi comme en vous la volonté du bien ; je vous estime, je vous aime. Soyez ma femme. Associons-nous, non pas pour accoler nos écussons et réunir nos fortunes, mais pour nous aimer sincèrement, pour porter à deux les joies et les douleurs de ce monde ; pour être une force et une exemple.

HÉLÈNE.

Combien me donnez-vous de temps pour réfléchir ?

ANDRÉ.

Tout le temps qu’il vous plaira ; car le temps que vous emploierez à réfléchir, je l’emploierai à vous prouver que je vous aime.

HÉLÈNE.

Eh bien, nous verrons...

LE COMTE.

Ma foi, c’est une bonne chose de pleurer, n’est-ce pas, marquise ?

LA MARQUISE.

Oui, cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps... Je croyais avoir perdu les larmes.

LE COMTE.

On a toujours des larmes tant qu’on a des enfants.

 

 

Scène XI


LA MARQUISE, HÉLÈNE, LE COMTE, ANDRÉ, puis DE LIGNERAYE et DE NATON

 

DE LIGNERAYE, entrant, à la marquise.

Eh bien ?

LA MARQUISE.

Il y a du nouveau, je vous en réponds ! Et votre ami M. de Naton, où est-il ?

DE LIGNERAYE.

Nous revenions ensemble, quand il a rencontré une dame qu’il est allé saluer.

DE NATON, entrant.

Est-ce que je suis en retard, madame ?

LA MARQUISE.

Non, pas du tout.

DE NATON, à Ligneraye.

Comprenez-vous que je rencontre Albertine, qui se promène tranquillement sur la plage avec son petit chien ? Que le diable les emporte !

DE LIGNERAYE.

Oh ! ce pauvre chien... qu’est-ce qu’il vous a fait ?

LE DOMESTIQUE, entrant.

Une lettre pour M. le comte.

LE COMTE, à la marquise.

Vous permettez, madame ?

LA MARQUISE.

N’êtes-vous pas chez vous, maintenant ?

LE COMTE, lisant.

« Me voici à Dieppe jusqu’à demain, et je vous rappelle votre promesse ; il vous sera d’autant plus facile de la tenir, que je descends dans le même hôtel que vous... Albertine. »

Le comte regarde autour de lui ; il voit son fils et Hélène qui causent.

Ils ne pensent déjà plus à moi.

Au domestique.

Dites que j’irai !

À part.

Pourquoi pas, puisque me voilà redevenu garçon ?

 

 

ACTE III

 

Chez André.

 

 

Scène première

 

HÉLÈNE, debout, en peignoir, ANDRÉ lui tient les mains, assis devant elle

 

HÉLÈNE, essayant de se dégager.

Maintenant, laisse-moi aller m’habiller.

ANDRÉ.

Tout à l’heure.

HÉLÈNE.

Qu’est-ce que tu veux encore ?

ANDRÉ.

Je veux te dire que je t’aime.

HÉLÈNE.

Et quand tu me l’auras dit ?

ANDRÉ.

Je te le répéterai. N’avons-nous pas un arriéré de compte ? Ne suis-je pas absent depuis quatre jours ?

HÉLÈNE.

Je crois que la balance est faite.

ANDRÉ.

C’est égal, dis-moi encore une fois que tu m’aimes !

HÉLÈNE.

Tant que tu voudras. Je t’aime... je t’aime... je t’aime ! Est-ce assez ?

André la fait asseoir et se met à genoux.

Si l’on entrait...

ANDRÉ.

Qui pourrait entrer ?

HÉLÈNE.

Ton père ! Nous devons sortir ensemble.

ANDRÉ.

Pour ?

HÉLÈNE.

Pour aller faire des visites.

ANDRÉ.

À qui ?

HÉLÈNE.

À toutes sortes de personnes.

ANDRÉ.

Tous ces gens-là sont ennuyeux.

HÉLÈNE.

Ce n’est pas une raison pour être impoli avec eux. Je croyais que tu ne reviendrais que demain, voilà pourquoi je me suis engagée. Si tu ne veux pas que j’y aille, prévenons ton père.

ANDRÉ.

D’abord, il n’est pas besoin de prévenir mon père, qui demeure avec nous ; ensuite, fais tes visites, je ne t’en empêche pas. Je t’habillerai moi-même.

HÉLÈNE.

Merci ! Tu t’y prends trop mal. L’autre soir, au bal, madame de Grige m’a demandé qui est-ce qui m’avait fagotée, c’est le mot, comme je l’étais. Je n’ai jamais osé lui dire que c’était toi qui non seulement m’avais habillée, mais qui même avais commandé ma robe.

ANDRÉ.

N’était-elle pas bien, cette robe ?

HÉLÈNE, montrant son cou.

Elle montait jusqu’ici. J’avais l’air d’une pensionnaire.

ANDRÉ.

Tu étais suffisamment décolletée pour n’avoir pas trop chaud. C’est par les robes décolletées que s’évapore peu à peu la pudeur des femmes. Vous ne savez donc pas que le murmure d’admiration qui caresse vos épaules nues n’est qu’une insulte déguisée ! Si j’étais femme, je jugerais de la sincérité de l’homme qui dirait m’aimer par le corsage qu’il me laisserait mettre.

HÉLÈNE.

Mais tout le monde...

ANDRÉ.

Tout le monde !... Je le connais celui qu’on appelle Tout le monde... Tout le monde a horreur des gens qui s’aiment, des femmes chastes et des hommes jaloux, parce que Tout le monde n’a rien à gagner avec eux, tandis que Tout le monde profite des femmes coquettes, des maris indifférents et des épaules qui ne finissent pas. Tout le monde est un malin qui fait des théories à son bénéfice... Ainsi c’est Tout le Monde qui dit : « Il faut aimer sa femme d’une certaine façon. L’épouse qui sera mère de famille a plus besoin de respect que d’amour. Laissez les transports, les jalousies, les manifestations violentes aux amours passagères ! » ce qui veut dire : « Supprimez la passion dans le mariage, pour que le mariage soit ennuyeux, et, quand votre femme s’ennuiera, moi, Tout le monde, je la consolerai. » Eh bien, moi, je ne suis pas de l’avis de Tout le monde. Libre à ceux qui épousent par raison des femmes laides, de faire des théories sur le mariage, je les comprends: mais, moi qui t’ai épousée parce que je t’aimais... je t’aime... voilà tout, et ce mot n’a qu’un sens : baise-moi !

Le comte ouvre la porte ; mais, en voyant l’attitude des deux jeunes gens qui ne l’entendent pas, il referme doucement la porte, et reste en dehors.

HÉLÈNE.

Et quand nous serons vieux ?

ANDRÉ.

Nous verrons ; d’ailleurs, on n’a qu’à ne pas vieillir !

HÉLÈNE.

Il faut bien y arriver.

ANDRÉ.

Inutile ; on fait comme mon père.

HÉLÈNE.

C’est vrai ; mais...

ANDRÉ.

Est-ce qu’il te déplaît d’être aimée comme tu l’es ?

HÉLÈNE.

Oh ! non ! et je suis bien heureuse ; mais je me demande qui t’a appris à aimer ainsi.

ANDRÉ.

C’est toi !

HÉLÈNE, avec un air de doute.

Je le voudrais bien.

ANDRÉ.

Qu’as-tu ?

HÉLÈNE, tout bas.

Je suis jalouse !

ANDRÉ.

Et de qui es-tu jalouse ?

HÉLÈNE.

Je n’en sais rien ; voilà ce qu’il y a de plus affreux. Je suis jalouse de ton passé, que je n’ai pas connu et qui ne t’appartient pas plus qu’à moi.

ANDRÉ.

Enfant !

HÉLÈNE.

Oui, c’est avec ces mots-là que vous vous en tirez, vous autres hommes. « Enfant ! » et vous croyez avoir tout dit et tout expliqué. Mais ceux qui disent que votre femme a plus besoin de respect que d’amour ont peut-être raison ; car, avant elle, vous en avez aimé d’autres, que vous ne respectiez pas, puisque aucune d’elles n’a reçu votre nom. Votre respect est donc une nouvelle forme de votre amour qui nous appartient sans partage. À combien de femmes as-tu dit que tu les aimais ? C’est horrible quand j’y pense ; et, lorsque je te vois ainsi à mes pieds, je me dis : « C’est une habitude, » et je me tourmente, – car je voudrais l’impossible, – que tu n’eusses jamais aimé que moi et que tu fusses à moi tout entier.

ANDRÉ.

Tu veux tout savoir ?

HÉLÈNE.

Oui.

ANDRÉ.

Tu me croiras ?

HÉLÈNE.

Je ne demande qu’à te croire.

ANDRÉ.

Eh bien, oui, j’ai dit à d’autres femmes que je les aimais.... Et maintenant, écoute bien ceci, mais n’en abuse pas trop. Il n’existe pas une femme, si habile, si belle, si aimée qu’elle soit, qui puisse donner à son amant la centième partie de l’émotion que donne en une minute à l’époux qui l’a choisie la jeune fille qui va recevoir de lui la révélation de l’amour. Notre esprit, notre cœur, nos sens, toutes nos facultés trouvent dans la première expansion de cette âme ignorante, timide et curieuse à la fois, une sensation si absolue, qu’elle détruit tout ce qui n’est pas elle ; si élevée qu’aucune autre n’y peut atteindre ; si complète qu’il ne nous est même plus permis de l’éprouver une seconde fois. Tout homme qui ne l’a pas connue et qui prétend avoir aimé est un fou dont on peut rire, et celui qui, dans le mariage, croit pouvoir se passer d’elle est un malheureux qu’il faut plaindre. – Sois tranquille, je suis bien à toi...

Le comte est entré sur ces derniers mots, s’est approché doucement, et, lorsque Hélène veut embrasser André, c’est lui qu’elle embrasse.

 

 

Scène II

 

HÉLÈNE, ANDRÉ, LE COMTE

 

HÉLÈNE, avec un petit cri.

Ah !

LE COMTE.

Ne fais pas attention, c’est moi : j’ai vu un baiser qui traînait. À qui est-il ?

HÉLÈNE.

À André...

LE COMTE, embrassant André.

Eh bien, je te le rends. Quand es-tu revenu ?

ANDRÉ.

Il y a une heure.

LE COMTE.

Qu’est-ce que tu as ? Tu parais contrarié.

ANDRÉ.

Je n’ai rien.

LE COMTE.

Tu es content de ton voyage ?

ANDRÉ.

Oui, toutes tes affaires sont terminées.

LE COMTE.

Tout à fait, tout à fait ?

ANDRÉ.

Tout à fait. C’était joli à voir !...

LE COMTE.

C’était embrouillé... hein ? Quant à moi, je ne m’y serais jamais reconnu. Je te remercie !...

Se retournant vers Hélène.

Madame, je suis à vos ordres ; quand vous voudrez.

HÉLÈNE.

Il faut que je m’habille.

ANDRÉ.

Où allez-vous donc ?

HÉLÈNE.

Nous sortons...

ANDRÉ.

Et vous allez ?

HÉLÈNE.

Je te l’ai dit, nous allons faire des visites.

LE COMTE, bas, à Hélène.

Lui avez-vous parlé de la belle voiture ?

HÉLÈNE.

Non, pas encore.

ANDRÉ.

Pourrait-on savoir ce que vous dites tout bas ?

LE COMTE.

Est-il assez curieux ! Comme si cela le regardait.

HÉLÈNE.

Nous parlions d’une surprise que ton père m’a faite. Il me demandait si tu la connaissais. Le lendemain de ton départ, j’ai vu entrer dans le cour un grand coupé à huit ressorts, traîné par deux chevaux bais, qui valent au moins quinze mille francs, et conduit par un cocher qui pèse quatre cents, et qu’on attache au siège avec une sangle pour qu’il ne roule pas par terre.

LE COMTE.

Tu le connais ; c’est l’ancien cocher de lord Stoppfield, qui vient de mourir. Le plus gros cocher de Paris. Tout le monde voulait l’avoir !

ANDRÉ.

Et cette voiture te coûte ?

LE COMTE.

Cela ne regarde que moi.

ANDRÉ.

Tu sais que tu as quarante mille francs à dépenser par an, et pas un sou de plus ; et que le capital même...

LE COMTE.

C’est bon ! C’est bon ! Puisque je n’ai plus rien à dépenser pour moi !

ANDRÉ.

Si tu crois que je vais passer ma vie à arranger tes affaires !

LE COMTE.

Il vous fallait un équipage convenable. Vous aviez un mauvais petit coupé. Vous avez maintenant le plus bel attelage de Paris ! Si tu avais vu l’effet qu’il a produit au bois de Boulogne ! Nous sommes allés nous y promener tous les deux, tous les jours. Il faisait un temps magnifique ! Le soir, nous nous sommes servis de l’ancienne voiture.

ANDRÉ.

Où êtes-vous donc allés, le soir ?...

LE COMTE.

Le premier soir ? où sommes-nous donc allés ?

HÉLÈNE.

Aux Italiens...

LE COMTE.

Oui, aux Italiens avec madame de Grige.

ANDRÉ.

Et le second jour ?

HÉLÈNE.

À l’Opéra.

ANDRÉ.

Avec ?

LE COMTE.

Avec madame Godefroy.

ANDRÉ.

Et le lendemain ?

LE COMTE.

J’ai conduit Hélène chez madame de Parreins.

ANDRÉ.

Très bien... Vous êtes allés tous les deux ?

LE COMTE.

Tout bonnement.

ANDRÉ.

Et hier ?

LE COMTE.

Hier, nous ne sommes pas sortis, nous avons reçu.

ANDRÉ.

Et aujourd’hui vous allez faire des visites ?...

LE COMTE.

Oui.

ANDRÉ.

Eh bien, et moi ?...

LE COMTE.

Toi ?

ANDRÉ.

Oui ; à quoi est-ce que je sers dans tout cela, moi, le mari ?

LE COMTE.

Toi ? Tu es le mari ; c’est bien assez.

ANDRÉ.

Et tu crois que je vais laisser Hélène ?...

LE COMTE.

Tu vas laisser Hélène s’amuser. C’est de son âge. Comment ! pendant que tu es absent, je promène ta femme, je la conduis au spectacle, je l’accompagne au bal, je la distrais tant que je peux, et tu te plains ? Je suis là pour égayer tes entr’actes, et tu n’es pas content ? Veux-tu que nous changions ?

ANDRÉ.

Hélène ira au spectacle et au bal avec moi ou avec nous deux ; mais, quand je serai absent, si par hasard je m’absente encore sans elle, ce qui m’étonnera beaucoup, elle restera à la maison. C’est ce qui me paraît le plus convenable. Ce sera dit une fois pour toutes, n’est-ce pas, Hélène ?

HÉLÈNE.

Mais, mon ami...

LE COMTE.

Ne lui répondez donc pas ; si vous êtes sa femme, vous êtes ma fille, et j’ai aussi mes droits. Prends garde ! tu vieillis, mon garçon, tu vieillis ; tu deviens un mari ordinaire ; tu tournes au père Prudhomme. Tiens, tu es de mauvaise humeur, parce que j’ai embrassé ta femme tout à l’heure, au moment où tu comptais être embrassé. Pourquoi es-tu si lambin, aussi ? Une femme veut vous embrasser, on se dépêche de tendre la joue. Rien ne refroidit aussi vite qu’un baiser. Allons, on ne recommencera plus. On ne lui baisera plus que la main, à ta femme. Es-tu content ? 

À Hélène.

Il est comme ça, vous ne le connaissez pas encore... vous allez voir... 

À André.

Et puis, aujourd’hui, on n’ira pas faire de visites avec elle. C’est toi qui iras ; là, est-ce bien ainsi ? Eh bien, faites une petite risette à votre papa.

André se met à rire.

ANDRÉ.

Il n’y a pas moyen d’être sérieux avec toi.

LE COMTE.

À quoi cela sert-il d’être sérieux ?

JOSEPH, entrant.

On demande M. le comte.

LE COMTE, à Joseph.

Est-ce que c’est ?...

JOSEPH.

Oui, monsieur le comte...

LE COMTE.

J’y vais... – Je vous laisse, mes enfants... Ne dites pas trop de mal de moi...

À André.

Ne t’en va pas, je reviens tout de suite et j’ai à te parler...

Baisant la main d’Hélène.

Madame...

À André, en lui tapant sur la tête.

Grand enfant, va !...

Il sort cérémonieusement.

 

 

Scène III


HÉLÈNE, ANDRÉ

 

HÉLÈNE.

Es-tu assez méchant !... J’ai vu le moment où tu lui faisais du chagrin !

ANDRÉ.

Ma chère enfant, je connais mieux la vie que toi, et je connais mieux mon père surtout. Si je ne lui fais pas de temps en temps une observation, Dieu sait où il nous mènera avec ses coupés à huit ressorts, ses loges aux Italiens, ses bals et ses réceptions !... Non seulement il nous ruinera le plus innocemment du monde, si je le laisse nous aimer à sa façon, mais c’est une nature si absorbante, qu’il nous dominera tout à fait et que nous ne serons plus maîtres de nous. Il a été convenu que nous vivrions tous ensemble ; je ne demande pas mieux que cela soit, mais à une condition : c’est que nous aurons chacun notre emploi déterminé, et qu’il sera le père et le beau-père, que tu seras la femme et la bru, et que je serai le fils et le mari... Et, quand je vais le revoir tout à l’heure, je lui dirai...

HÉLÈNE.

Tu ne lui diras rien du tout...

ANDRÉ.

Parce que ?

HÉLÈNE.

Parce que toute observation venant de toi lui sera pénible.

ANDRÉ.

De qui veux-tu qu’elle vienne, alors ?...

HÉLÈNE.

De moi, qui flatte ses petites manies, qui le laisse me raconter ses bonnes fortunes d’autrefois, comme un militaire retraité raconte ses batailles. Nous avons nos petits secrets qui ne te regardent pas. Si je me laisse conduire au bal et au spectacle, ce n’est pas pour moi. Tu sais bien que je ne m’y amuse pas quand tu n’es pas là. C’est pour lui faire la transition plus douce entre sa vie d’autrefois et sa vie à venir. Il ne faut pas non plus trop exiger des gens que nous aimons et que nous voulons convertir, surtout quand ils ont derrière eux trente ou quarante ans d’habitudes. Laisse-moi donc faire, je le dorlote, je le câline, je l’endors comme un enfant dans la ouate d’une vie nouvelle ; et, un beau matin, il se réveillera le mari de madame Godefroy, sans s’être aperçu qu’il l’avait épousée. C’est cela que nous voulons, n’est-ce pas ? eh bien, je m’en charge !

ANDRÉ.

Fais tout ce que tu voudras.

Le comte rentre.

 

 

Scène IV

 

HÉLÈNE, ANDRÉ, LE COMTE

 

LE COMTE.

Veux-tu passer chez moi, il y a quelqu’un qui te demande ?

ANDRÉ.

Qui ?

LE COMTE.

Va toujours !

ANDRÉ.

Mais enfin ?

LE COMTE.

Vas-y, tu le verras ; c’est une affaire de cinq minutes.

ANDRÉ.

Hélène ! va t’habiller...

LE COMTE.

Quand tu reviendras, il sera temps...

André sort, ne comprenant rien aux signes que lui fait son père.

 

 

Scène V

 

LE COMTE, HÉLÈNE

 

LE COMTE.

Est-ce qu’il vous a grondée ?

HÉLÈNE.

Non, grâce à Dieu, il ne me gronde jamais.

LE COMTE.

Mais je craignais qu’à cause de moi... Il vous aime bien alors !...

HÉLÈNE.

Oh ! oui.

LE COMTE.

C’est ce qu’il était en train de vous dire, tout à l’heure, lorsque je suis entré.

HÉLÈNE.

Oui.

LE COMTE.

Le dit-il bien, au moins ?

HÉLÈNE.

Que me demandez-vous là ?

LE COMTE.

Je suis responsable, moi ; car enfin, c’est moi qui vous ai mariés. Et moi, m’aimez-vous un peu ?

HÉLÈNE.

Vous, mon cher papa, vous le savez bien, que je vous aime, et de tout mon cœur.

LE COMTE.

Mon cher papa !

Il soupire.

HÉLÈNE.

Qu’avez-vous ?

LE COMTE, même soupir.

Mon cher papa !

HÉLÈNE.

Eh bien ?

LE COMTE.

Quand on pense que j’ai voulu vous épouser, et que vous m’appelez « mon cher papa », c’est dur !

HÉLÈNE.

Comment voulez-vous que je vous appelle ?

LE COMTE.

C’est vrai, il n’y a pas d’autre nom, il faut s’y résigner. Appelez-moi papa !

Nouveau soupir.

HÉLÈNE.

André, qui est un grand garçon, vous appelle ainsi, et depuis plus longtemps que moi.

LE COMTE.

Oui, mais il a commencé quand j’étais jeune, et, quand on est jeune, on trouve ça charmant ; et puis André est un homme. Ce n’est pas la même chose. Chaque fois que vous m’appelez papa, vous, c’est comme si vous me disiez : « À propos, vous savez que vous avez cinquante ans. »

HÉLÈNE.

Vous l’oubliez si vite !

LE COMTE.

Plus maintenant, plus depuis votre mariage. Allez donc faire le gracieux auprès d’une femme quand vous allez être grand-père, car j’espère bien, en somme, que cela ne tardera pas. Ce ne serait pas la peine...

HÉLÈNE.

Chut !

LE COMTE.

Mon fils m’aime bien, vous aussi, mais c’est fini là.

HÉLÈNE.

C’est déjà quelque chose, et d’autres s’en contenteraient, car enfin vous avez là les affections les plus sûres.

LE COMTE.

Qui sait ?

HÉLÈNE.

Vous doutez de nous ?

LE COMTE.

Non, mais la nature regarde devant elle, et elle a bien raison. Vous m’avez pris un peu du cœur d’André ; vos enfants m’en prendront encore une partie, s’ils ne le prennent pas tout entier. Il peut venir un moment où je serai de trop. Je vous gêne déjà peut-être. Tout à l’heure, je vous ai dérangés. Les vieux sont si ennuyeux !

HÉLÈNE.

Voyons, vous avez un chagrin de cœur ?

LE COMTE.

Je le voudrais bien ; non, je n’ai pas de chagrin réel, mais quelquefois, je vous le dis, à vous, parce que vous êtes ma bru et qu’il vous est interdit, par conséquent, de vous moquer de moi, mais quelquefois je suis triste en pensant qu’il y a et qu’il y aura toujours des jeunes gens et que je n’en suis plus et que je ne dois plus en être. On me parle politique, et l’on me demande aux tables de whist. Après avoir été choyé, gâté, aimé toute ma vie, je ne puis me résoudre à ne plus l’être ; et, d’un autre côté, j’ai assez d’esprit pour comprendre que ce temps-là est passé. Bref, je sens un vide dans ma vie. Je me vois arriver à l’état d’ancien beau, et, s’il y a un rôle bête à jouer dans le monde, c’est celui-là. Quand j’écoute mon cœur, quand je consulte mes facultés, pardieu ! je n’ai que vingt-cinq ans ; et puis mon fils arrive et me fait souvenir que j’en ai le double. Je ne lui en veux pas, à ce cher enfant ! je l’aime plus que jamais : mais il y a un moment difficile à passer. Ce sera ainsi jusqu’à ce que je sois tout à fait vieux ; car, pour un homme comme moi, ce qu’il y a de triste, ce n’est pas d’être vieux, c’est de ne plus être jeune. Pardon pour toutes les sottises que je vous dis, et que vous ne pouvez comprendre ; nous n’en reparlerons plus.

HÉLÈNE.

Une femme comprend tout. Parlons de vous, au contraire, et laissez-moi vous dire que la maladie momentanée de votre esprit vient d’un malentendu entre lui et votre cœur.

LE COMTE.

Vous croyez ?

HÉLÈNE.

Récapitulons toutes les conditions de bonheur que vous avez déjà autour de vous : la santé, la fortune, l’esprit. Une seule des trois suffirait à un autre homme. Vous avez votre fils qui vous adore, vous avez moi qui vous aime aussi, non pas comme un père, puisque le mot vous blesse, mais comme notre meilleur ami, à André et à moi. Cela ne vous suffit pas ? Eh bien, regardez autour de vous, et vous trouverez dans une étrangère la plus délicate, la plus loyale, la plus attentive des affections.

LE COMTE.

Madame Godefroy ?

HÉLÈNE.

Oui.

LE COMTE.

Toujours madame Godefroy ! Alors, c’est là votre moyen de guérison ? Elle vous connaît depuis deux mois, et elle vous a déjà enrôlée dans la conspiration de son mariage. Oui, oui, si j’épousais madame Godefroy, je serais guéri – comme les malades sont guéris quand ils sont morts.

HÉLÈNE.

Alors, il est encore trop tôt ?

LE COMTE.

Ah ! oui, c’est, avec vous, la femme que j’estime le plus dans le monde, mais c’est tout.

HÉLÈNE.

Cherchons autre chose. Voyons, faut-il vous traiter tout à fait comme un enfant et vous gâter ?

LE COMTE.

Est-elle gentille !

HÉLÈNE.

Quelquefois vous regrettez votre liberté, vos amis, vos habitudes, et, pour tenir votre promesse de vivre avec nous, je crois que, pas plus tard qu’hier, vous avez fait de la peine à quelqu’un, et que c’est ce qui vous attriste aujourd’hui.

LE COMTE.

Hier, j’ai fait de la peine à quelqu’un ?

HÉLÈNE.

Oui, à une dame qui est venue vous voir.

LE COMTE, avec inquiétude.

Vous l’avez vue ?

HÉLÈNE.

Ne craignez rien, je n’ai pas vu son visage. Je travaillais à ma fenêtre lorsque j’ai entendu une voiture s’arrêter à la porte ; j’ai regardé machinalement, et j’en ai vu descendre une dame voilée. Elle a traversé la cour comme une familière de la maison. J’ai été prise d’un battement de cœur dont vous comprenez la cause, n’est-ce pas ? Mais cette dame est entrée chez vous, et, lorsqu’elle en est sortie une heure après, elle tenait son mouchoir à la main ; elle avait pleuré. Vous lui aurez reproché d’être venue dans ma maison. Allez voir cette pauvre femme, et demandez-lui pardon de l’avoir si mal reçue hier. Quant à moi, je ne regarderai plus par les fenêtres, je vous le promets.

LE COMTE.

Il n’y a rien de bon comme vous, chère enfant ! Mais cette dame ne venait pas pour moi. Les femmes de son âge ne se dérangent pas pour les hommes du mien.

HÉLÈNE.

Pour qui venait-elle donc ?

LE COMTE.

Pour un de mes amis qui l’a abandonnée, et qui m’avait chargé de lui rendre ses lettres. Je vous le disais bien, me voilà dans les pères nobles ou les confidents, au choix.

ANDRÉ, entrant.

Va t’habiller, Hélène. J’ai à causer avec mon père, et tu as à sortir ; va !

Elle sort.

 

 

Scène VI

 

LE COMTE, ANDRÉ, restant un instant sans parler

 

LE COMTE.

Qu’est-ce que tu as ?

ANDRÉ.

Tu me le demandes !

LE COMTE.

Mais oui ; tu as l’air de ne plus te posséder !

ANDRÉ.

Alors, tu ne trouves pas qu’il y ait de quoi se fâcher ?

LE COMTE.

Mais non ; ta femme n’a rien vu. Je l’ai gardée exprès tout le temps que tu as été absent. L’autre est partie, voilà une affaire terminée. Je ne vois pas d’où peut venir ta mauvaise humeur.

ANDRÉ.

Comment ! tu arrives, tu me dis qu’on demande chez toi ; j’y vais de confiance, et je tombe, sur qui ? Sur une femme qui me fait une scène de jalousie, de reproches ; et c’est toi qui as préparé cette scène ridicule ! et tu me demandes ce que j’ai !...

LE COMTE.

Tu es charmant ! si elle t’a fait une scène, elle m’en a fait une, à moi qui ne la connaissais pas, et qui étais parfaitement désintéressé dans la question ; chacun son tour. J’aurais bien voulu te voir à ma place, hier, quand elle pleurait dans ma chambre et que je ne savais plus qu’en faire.

ANDRÉ.

À ta place ?

LE COMTE.

Oui, à ma place ; qu’est-ce que tu aurais dit ?

ANDRÉ.

J’aurais dit que ces choses-là ne me regardaient pas.

LE COMTE.

Tu penses bien que j’ai commencé par là.

ANDRÉ.

Eh bien ?

LE COMTE.

Eh bien, elle s’est mise à pleurer, elle m’a dit qu’elle se tuerait.

ANDRÉ.

Est-ce que les femmes se tuent !

LE COMTE.

Pour se venger, elles sont capables de tout ! En tout cas, celle-là était dans un état d’exaltation qu’il fallait calmer à tout prix.

ANDRÉ.

J’étais absent, c’était une réponse toute faite.

LE COMTE.

Je le lui ai assez dit, que tu étais absent ; mais j’y ai été pris moi-même, à cette raison que je croyais excellente. Sais-tu d’abord comment la chose s’est passée ?

ANDRÉ, montrant la chambre de sa femme.

Ne parlons pas si haut.

LE COMTE.

Hier, Joseph vient me dire : « Monsieur le comte, il y a une dame qui demande à vous parler... – Son nom ?... – Elle ne veut pas me le dire ; M. le comte ne la connaît pas. »

ANDRÉ.

Joseph connaissait parfaitement cette dame, il l’a vue chez moi. Il l’avait baptisée « la dame en noir », et il a très bien su la congédier le jour où nous sommes partis pour Dieppe.

LE COMTE.

Elle m’a rappelé cette circonstance, et c’est ce qui m’a le plus touché. Cette pauvre femme ! Enfin Joseph faisait son devoir. Elle ne voulait pas être nommée ; il ne la nommait pas.

ANDRÉ.

Tu as voulu prendre cet homme à ton service, c’est encore une idée à toi ; mais il n’est pas question de Joseph.

LE COMTE.

Il fait entrer cette dame. Elle paraissait fort émue, je l’invite à s’asseoir. Elle me prend les mains et se met à fondre en larmes ; voilà une jolie position ! En somme, les femmes ne sont pas faites pour pleurer ; et puis je ne savais pas de quoi il était question. Bref, elle te nomme, et elle me dit que tu t’es marié sans l’en avertir, qu’elle vient de l’apprendre tout à coup, qu’elle est désespérée, que sa vie est brisée, qu’elle va tout avouer à son mari ; qu’il est jaloux, qu’il la tuera, qu’elle est venue me trouver parce que tu lui as dit autrefois combien j’étais bon, que je sais comprendre certaines choses, que je suis jeune encore... – tout ce qu’elle pouvait trouver d’agréable, elle me le disait... tu vois ! – et qu’elle me demande, pour éviter les plus grands malheurs, de te revoir une dernière fois. J’ai beau lui répondre : « Mon fils est marié, je ne peux pas me mêler de ses affaires de cœur ; d’ailleurs, il est parti, je ne sais quand il reviendra... » comme Malbrouck... Alors, des cris que ta femme pouvait entendre, des attaques de nerfs en perspective. Il fallait la calmer coûte que coûte ; elle était folle. J’ai accepté qu’elle revînt aujourd’hui, c’était le dernier jour qu’elle pouvait passer à Paris, je pensais que tu ne serais pas de retour, et que j’achèverais, moi seul, de lui faire entendre raison. Tu es revenu ; elle est arrivée ; Joseph est accouru pour me prévenir ; j’ai été faire une dernière tentative. Elle te savait de retour ; elle ne serait pas partie pour un empire sans t’avoir revu ; elle serait plutôt entrée ici. J’ai pensé qu’il valait mieux qu’elle te vit, toi, que ta femme. Elle t’a vu, et elle est partie. Tout est pour le mieux, et t’en voilà quitte comme un galant homme. Quel mal y a-t-il à cela ?

ANDRÉ.

Quel mal ? Il y a que cela ne devrait pas être ainsi.

LE COMTE.

Qu’est-ce qui te prend ?

ANDRÉ.

Il me prend que j’aime ma femme ; que je veux la rendre heureuse ; que j’ai arrangé ma vie et que je ne veux plus que rien vienne la déranger.

LE COMTE.

C’est pour moi que tu dis cela ?

ANDRÉ.

Ce n’est pas pour toi ; mais, s’il suffit à tous les gens que j’ai connus, et que je ne veux plus voir, de s’adresser à toi pour...

LE COMTE.

Tu me fais une scène ?

ANDRÉ.

Non, mais...

LE COMTE.

Non, mais tu en as bien envie. Veux-tu que je te dise mon opinion ? Tu es parfaitement ridicule.

ANDRÉ.

Peut-être ; mais j’ai résolu d’être ainsi.

LE COMTE.

Où veux-tu en venir avec tes mais et tes résolutions ? Suis-je de trop dans la maison ? Dis-le-moi...

ANDRÉ.

Ce n’est pas toi qui es de trop dans la maison, ce sont les gens que tu y laisses entrer.

LE COMTE.

Les gens que j’y laisse entrer sont les gens à qui tu en as montré le chemin. Il fallait régler les comptes de ton cœur avant de te marier, pour n’avoir plus rien à payer après. Tu es marié, tu aimes ta femme ; je serais le premier à prendre parti contre toi, s’il en était autrement ; mais il ne faut pas non plus tomber dans la morale de convention. Avant d’être marié, avant tout, tu es gentilhomme... Or, la moindre chose qu’on puisse exiger d’un gentilhomme, c’est qu’il soit au moins poli avec toutes les femmes, et surtout avec une femme dont il est aimé, et tu n’as pas même été poli avec celle-là.

ANDRÉ.

Tu as raison.

LE COMTE.

Certainement j’ai raison, et tu es bien heureux d’en être quitte à si bon marché : une petite scène et quelques lettres...

ANDRÉ.

Comment ! quelques lettres ?

LE COMTE.

Après ça, elle ne t’écrira peut-être pas. Si, cependant ! C’est une sentimentale de Touraine ! Ça écrit beaucoup, ces femmes-là !

ANDRÉ.

Elle t’a dit qu’elle m’écrirait ?

LE COMTE.

Et je l’y ai fort engagée... J’aime mieux la voir t’écrire que la voir revenir. Une fois passe, mais elle n’est pas amusante ! Les lettres, on ne les lit pas !

ANDRÉ.

Tu lui as conseillé de m’écrire ?

LE COMTE.

Oui, c’était le meilleur moyen.

ANDRÉ.

Tu as très bien fait ! Seulement, ses lettres ne me trouveront pas !

LE COMTE.

Parce que ?...

ANDRÉ.

Parce que je vais partir et que je ne dirai certainement pas où je serai.

LE COMTE.

Tu vas partir ?

ANDRÉ.

Oui !

LE COMTE.

Quelle raison as-tu de partir ?

ANDRÉ.

Tu veux que je reste ici à attendre des lettres dont une seule, trouvée par Hélène, peut détruire toute sa confiance et tout mon bonheur !

LE COMTE.

Il n’y a pas de danger !

Mouvement d’André.

Veux-tu me permettre de placer un mot, un seul ? J’ai tout prévu, je ne suis pas aussi maladroit que tu veux bien le croire !... J’ai dit à cette dame d’adresser ses lettres à mon nom, en ayant bien soin de ne pas te nommer une seule fois dedans et de faire une petite croix sur l’enveloppe, une petite croix, tu sais. De cette façon, supposons que la femme trouve une de ces lettres, tu es blanc comme neige ; c’est moi le scélérat !

ANDRÉ.

C’est très ingénieux !...

LE COMTE.

Tu m’en veux ?...

ANDRÉ.

Oh ! non.

LE COMTE.

Alors, il ne sera plus question de voyage ?...

Hélène entre.

 

 

Scène VII

 

LE COMTE, ANDRÉ, HÉLÈNE

 

ANDRÉ.

Ma femme !...

Le comte donne les mains à Hélène.

HÉLÈNE, entrant.

Me voici prête. Es-tu prêt ?

ANDRÉ.

Oui.

LE COMTE.

Hélène et moi, nous devions dîner chez madame de Parreins. Tu y dîneras avec elle, et tu m’excuseras de n’y pouvoir aller.

HÉLÈNE.

Qu’avez-vous ? Vous paraissez ému.

LE COMTE.

Je n’ai rien, chère enfant !...

Il lui donne la main.

HÉLÈNE, à André.

Qu’as-tu donc ?... Tu semblés contrarié.

ANDRÉ.

Tu te trompes, chère amie !...

Il l’embrasse.

Viens...

HÉLÈNE, au comte.

André reviendra vous chercher à six heures... J’espère que vous aurez changé d’avis... et que vous dînerez avec nous.

JOSEPH, annonçant.

M. de Tournas...

ANDRÉ.

Pourquoi annonce-t-on M. de Tournas ici ?

LE COMTE.

On lui aura dit que j’étais chez toi, et, comme il te connaît... Veux-tu qu’on le renvoie ? Mais il ne sait peut-être pas où aller dîner...

ANDRÉ, à Joseph.

Faites entrer...

Joseph sort.

Autant qu’il sache tout de suite à quoi s’en tenir sur nos relations futures.

DE TOURNAS, entrant.

Bonjour, mon cher comte... – Ah ! c’est vous, mon cher André...

Voyant Hélène.

Madame...

ANDRÉ.

Je vous demande pardon, mon cher monsieur de Tournas, si je vous quitte sitôt ; mais, madame et moi, nous sommes attendus.

Il salue très froidement et sort.

 

 

Scène VIII

 

LE COMTE, DE TOURNAS

 

DE TOURNAS.

On ne peut pas appeler cela être reçu à bras ouverts ; qu’en pensez-vous, cher ami ?

LE COMTE.

André est un peu pressé, en effet.

DE TOURNAS.

Vous savez, mon cher Fernand, l’amitié que j’ai pour vous ; mais, comme vous vivez avec votre fils, et que c’est votre fils, après tout, si cela vous embarrasse de me recevoir, profitez de l’occasion pour me le dire, elle est bonne. Je n’ai jamais été importun, cependant. Il m’a rendu un service, c’est vrai, mais il n’est pas le seul, et l’on ne me le reproche ainsi nulle part. Je ne me suis pas encore acquitté, mais j’espère bien un jour... Enfin, faut-il m’en aller ?

LE COMTE.

Pas le moins du monde. Ne faites pas attention à la mauvaise humeur d’André. Elle existait avant votre visite : une petite discussion.

DE TOURNAS.

Entre vous ?

LE COMTE.

Oui.

DE TOURNAS.

Rien de sérieux, cependant ?

LE COMTE.

Bien entendu. Il avait raison, du reste, et c’est sans importance. Parlons de vous. Qu’est-ce que vous devenez ?

DE TOURNAS.

Oh ! moi, c’est toujours la même chose ; et je venais vous voir justement pour savoir du neuf. On ne vous rencontre plus nulle part. On dirait que c’est vous qui êtes marié. Quel changement ! Du reste, il vous va bien, vous avez une mine ! Vous êtes rajeuni de dix ans, c’est à donner envie de vous imiter. N’importe, il doit y avoir des moments difficiles pour un homme qui menait la vie bon train.

LE COMTE.

Ah ! oui, quelquefois ; mais il faut se faire une raison.

DE TOURNAS.

Enfin, vous êtes heureux, vous vous portez bien, voilà l’important ; vous êtes toujours bon et affectueux pour vos anciens amis ; vous êtes de la bonne race, vous. À quelle heure peut-on venir vous voir, de temps en temps, sans vous déranger et sans crainte de rencontrer votre fils ?

LE COMTE.

Le matin, venez déjeuner avec moi.

DE TOURNAS.

C’est cela... je viendrai déjeuner un de ces matins avec vous.

Il fait mine de s’en aller.

LE COMTE.

Vous vous en allez ?

DE TOURNAS.

Oui, j’ai vraiment peur d’être mal arrivé aujourd’hui ; et puis vous semblez avoir quelque chose à faire...

LE COMTE.

Rien absolument.

DE TOURNAS.

Si.

LE COMTE.

Non, rien du tout. Voulez-vous dîner avec moi ?

DE TOURNAS.

Aujourd’hui ?

LE COMTE.

Ce soir.

DE TOURNAS.

Ce soir ? Oh ! ce soir, impossible ! Je donne moi-même à dîner à quelqu’un. Cela vous étonne ?

LE COMTE.

Mais non, c’est tout simple.

DE TOURNAS.

Je donne à dîner à madame de la Borde. Je vous offrirais bien de dîner avec nous, mais un homme aussi rangé !

LE COMTE.

Vous la voyez toujours ?

DE TOURNAS.

Nous ne nous quittons plus... En tout bien, tout honneur ! Comme vous pensez, elle me donne souvent...

Se reprenant.

quelquefois à dîner ; et de temps en temps, à mon tour, quand j’ai un peu d’argent, je la mène au cabaret... Nous dînons ce soir aux Provençaux tous les deux ; ça vous va-t-il ?

LE COMTE.

Merci.

DE TOURNAS.

Merci non ?

LE COMTE.

Merci non.

DE TOURNAS.

Je n’insiste pas ; mais, entre nous, vous avez tort.

LE COMTE.

Pourquoi ?

DE TOURNAS.

D’abord, parce que cela me ferait plaisir, à moi ; puis parce que cela lui ferait plaisir, à elle.

LE COMTE.

Oh ! à elle... Nous ne devons pas être très bien ensemble.

DE TOURNAS.

Vous vous trompez, vous l’avez quittée brusquement, à l’époque du mariage de votre fils ; mais c’est une femme intelligente, qui a compris vos raisons et gardé de vous le meilleur souvenir ; elle vous défend...

LE COMTE.

On m’attaque donc ?

DE TOURNAS.

On vous attaque comme tout le monde ; et il est des occasions...

LE COMTE.

Quelles occasions ?

DE TOURNAS.

De certaines occasions...

LE COMTE.

Mon cher Tournas, j’ai horreur des énigmes ; si vous voulez me dire quelque chose, dites-le moi, mais dites-le moi clairement.

DE TOURNAS.

Tenez, l’autre jour, justement devant Albertine, on parlait de votre conversion, et l’on plaisantait, et l’on vous comparait à mademoiselle de la Vallière... « Chagrin d’amour !... » a dit quelqu’un.

LE COMTE.

Comment ? chagrin d’amour ?...

DE TOURNAS.

Je vous répète ce que j’ai entendu dire, moi... Il paraît que vous avez été amoureux de mademoiselle de Brignac, que vous avez voulu l’épouser, et qu’elle a mieux aimé votre fils...

LE COMTE.

Mademoiselle de Brignac n’a jamais eu à préférer l’un à l’autre ; elle n’a jamais entendu parler que de l’amour d’André, et c’est moi...

DE TOURNAS.

Vous n’empêcherez pas les gens de causer, cher ami, surtout d’un homme aussi en vue que vous. Eh bien, on causait, et il y avait deux camps. Les uns disaient que mademoiselle de Brignac avait eu raison d’épouser le fils ; les autres, Albertine était du nombre, et, du reste, elle l’avait bien prouvé antérieurement, soutenaient qu’ils auraient préféré le père. Moi, je suis aussi de cet avis-là... – quand une femme, très jolie, ma foi, se rangeant de notre côté, ajouta que la jeune femme, à force de vivre avec vous deux, reconnaîtrait un jour son erreur, et regretterait d’avoir préféré l’un à l’autre, et que, tôt ou tard, il y aurait brouille entre le père et le fils... Pour ma part, j’ai soutenu le contraire, parce qu’il faut toujours défendre ses amis ; mais, de vous à moi, je la crois dans le vrai, et, quand vous m’avez dit, tout à l’heure, que vous veniez d’avoir une discussion avec votre fils... ma foi !...

LE COMTE.

Mais cette discussion n’avait aucun rapport...

DE TOURNAS.

Parbleu ! vos discussions n’auront jamais lieu pour la cause véritable ; mais tout servira de prétexte... Vous direz ce que vous voudrez... André est jaloux de vous.

LE COMTE.

Jaloux de moi ?... Vous rêvez !...

DE TOURNAS.

Et vous, vous êtes plus malin que vous ne voulez en avoir l’air.

LE COMTE.

Plus malin... Je veux être pendu si je comprends un mot de ce que vous me dites.

DE TOURNAS.

Vous faites votre coquet, et, le jour où vous vous apercevrez qu’André perd à la comparaison... eh bien, ce jour-là vous ne serez pas fâché de votre découverte.

LE COMTE.

Vous êtes fou, mon cher !

DE TOURNAS.

Soit !... mais voulez-vous faire un pari ?

LE COMTE.

Un pari ?

DE TOURNAS.

Oui... un pari avec moi... pas cher... parce que je ne suis pas riche, et c’est malheureux... car je pourrais vous gagner une grosse somme...

LE COMTE.

Après ?...

DE TOURNAS.

Votre fils, en s’en allant, était de mauvaise humeur.

LE COMTE.

C’est vrai.

DE TOURNAS.

Devez-vous le revoir aujourd’hui ?

LE COMTE.

Il va revenir tout à l’heure.

DE TOURNAS.

Eh bien, je vous parie vingt-cinq louis que si vous lui dites : « Je pars pour un voyage d’un an, » sans lui dire la cause ni le but du voyage, je parie que non seulement il vous laisse partir, mais qu’il redevient parfaitement gai à cette nouvelle ?... Pariez-vous ?

LE COMTE.

Je parie que non.

DE TOURNAS.

C’est dit, alors ?

LE COMTE.

C’est dit.

DE TOURNAS.

Et si j’ai gagné ?...

LE COMTE.

Si vous avez gagné... je vais vous le dire ce soir, aux Provençaux, et je dîne avec vous.

DE TOURNAS.

Voilà qui est parlé, à la bonne heure !

Il tape dans la main du comte.

JOSEPH, annonçant.

Madame Godefroy.

DE TOURNAS.

Je vous quitte.

Madame Godefroy entre.

Votre Santé est bonne, madame ?...

MADAME GODEFROY.

Très bonne, monsieur... Mais...

DE TOURNAS.

Vous ne me reconnaissez pas, madame ?... Moi, je vous reconnais ; j’ai eu l’honneur de me trouver un matin, avec vous, chez le vicomte de la Rivonnière.

MADAME GODEFROY.

Ah ! c’est vrai... monsieur... Je vous demande pardon.

Ils se saluent.

DE TOURNAS, au comte.

Au revoir, cher... au revoir !...

Il sort.

 

 

Scène IX

 

LE COMTE, MADAME GODEFROY

 

MADAME GODEFROY.

Je venais voir les enfants... Ils sont sortis, à ce qu’il paraît ?...

LE COMTE.

Oui.

MADAME GODEFROY.

Comment allez-vous ?

LE COMTE.

Très bien ; je vous remercie.

MADAME GODEFROY.

Hélène va-t-elle rentrer ?

LE COMTE.

Non ; elle dîne dehors avec André...

MADAME GODEFROY.

Et vous ?

LE COMTE.

Non.

MADAME GODEFROY.

Vous dînez autre part ?

LE COMTE.

Je n’en sais rien encore...

MADAME GODEFROY.

Voulez-vous dîner avec moi ?

LE COMTE.

Non, merci.

MADAME GODEFROY.

Qu’est-ce que vous avez ?

LE COMTE.

Je n’ai rien.

MADAME GODEFROY.

Si, vous paraissez préoccupé.

LE COMTE.

Oui, je suis très troublé...

MADAME GODEFROY, avec intérêt.

Qu’avez-vous ?...

LE COMTE.

Vous me connaissez depuis longtemps.

MADAME GODEFROY.

Eh bien ?

LE COMTE.

Il faut que je vous demande quelque chose, mais vous répondrez bien sincèrement ?

MADAME GODEFROY.

Demandez.

LE COMTE.

Suis-je un honnête homme ?

MADAME GODEFROY.

Vous ?

LE COMTE.

Moi !

MADAME GODEFROY.

Vous plaisantez ?

LE COMTE.

Enfin, même au milieu de mes désordres passés, avez-vous entendu dire que j’eusse commis une infamie, une lâcheté, une indélicatesse, et vous, m’en croyez-vous capable ?

MADAME GODEFROY.

Une infamie, une lâcheté, une indélicatesse. Quels sont ces mots-là ?

LE COMTE.

Ce sont les seuls, et le dernier est trop doux.

MADAME GODEFROY.

Mais enfin ?

LE COMTE.

Devinez ce dont on m’accuse !

MADAME GODEFROY.

Je l’ignore, mon ami.

LE COMTE.

Cet homme que vous venez de voir, qui me connaît depuis vingt-cinq ans (il est vrai que son honorabilité est douteuse, mais enfin il ne suffit pas d’être bien jugé par les gens honorables), cet homme se figure, et il trouve cela tout simple, que mon fils est jaloux de moi au sujet de sa femme, que, moi, je fais ce que je peux pour donner raison à cette jalousie, et qu’André serait enchanté de me voir partir. Qu’en dites-vous ?

MADAME GODEFROY.

Rien.

LE COMTE.

Comment ! rien ?

MADAME GODEFROY.

Tout cela est possible, mon pauvre ami !

LE COMTE.

Possible ! Vous aussi, alors ?

MADAME GODEFROY.

Oh ! mon avis, à moi, est que les gens qui vous connaissent ne sauraient se tromper sur votre compte ; mais ceux, et c’est le plus grand nombre, qui n’ont entendu parler que de votre luxe, de vos prodigalités, de vos amours, sont prêts à accueillir sur vous les contes les plus ridicules ; or, l’opinion est faite par le plus grand nombre, et elle n’a pas de terme moyen. Pour elle, du moment qu’on est entré dans certaines habitudes, on est capable de tout. Certes, il est original et amusant de traiter son fils en ami, en camarade, en compagnon, et de lui laisser voir tout ce qu’on fait ; mais à une condition, c’est que toutes vos actions seront ses exemples, sinon elles deviendront ses excuses, le jour où il lui plaira de se mal conduire. Êtes-vous bien sûr que toutes vos actions pouvaient et devaient être connues de votre fils ?... Vous vous êtes donc trompé, mon ami. Suivez l’opinion depuis votre jeunesse, écoutez ses flatteries, ses hésitations, son arrêt... « Connaissez-vous ce jeune comte Fernand de la Rivonnière qui vient d’arriver à Paris avec sa femme ?... Il est charmant, il a un enfant adorable, ils sont heureux... ils le méritent bien. – Madame de la Rivonnière est morte. – Comment ! cette ravissante femme ?... Quel malheur ! – Le mari est inconsolable !... – Pauvre jeune homme !... Toutes les femmes sont pour lui. – Au bout de deux ans, il reparaît dans le monde. – Ah ! Il se console. – Il ne peut pourtant pas pleurer toute sa vie ! À vingt-quatre ans ! – Comme il reçoit bien ! – Les beaux chevaux !... les belles chasses !... les excellents dîners !... la bonne maison !... Il est donc bien riche ? – Trois ou quatre fois millionnaire. – Oh ! oh ! c’est beaucoup dire. – Il mange un peu du capital. – On dit qu’il est l’amant de la baronne de... de la comtesse de... de la duchesse de... – Son fils a quinze ans ; l’avez-vous vu ?... Son père le conduit partout. – Il a tort. – Il a raison. – Qu’il prenne garde ! le jeune homme a une maîtresse. – Ah ! ah ! – Une fille de théâtre. – Que dit son père ?... – Le père trouve cela tout naturel ; comment voulez-vous que le père, qui a été un viveur, empêche son fils d’en être un ? Bon chien chasse de race. – Vous savez que les la Rivonnière sont ruinés ou peu s’en faut. – Cela devait finir ainsi ; mais le père va se marier avec mademoiselle de Brignac. – Est-ce possible ? – C’est certain. – Vous connaissez la nouvelle ? C’est le fils qui a épousé mademoiselle de Brignac, et c’est le père qui a fait le mariage. – Et le père ?... – Il vit avec les jeunes époux ; et il est rangé. – Allons donc ! il y a quelque chose là-dessous... Lui, rangé ?... c’est impossible !... Il est amoureux, bien sûr. – De qui ?... – De mademoiselle de Brignac. – Mais... mais mademoiselle de Brignac est la femme de son fils. – Qu’importe ? oh ! vous ne le connaissez pas... lui !... un libertin, un débauché ! – Au fait, pourquoi pas ?... Il conduit sa bru au bal... au spectacle... pendant que son fils est absent. Il ne laisse approcher personne. Il est jaloux... il la couvre de présents, il achève de se ruiner pour elle... C’est un scandale ! – Alors, il est l’amant de sa bru ?... – Il l’était peut-être avant !... qui sait ? – Oh ! »

LE COMTE.

Infamie ! et quel est le misérable ?...

MADAME GODEFROY.

Ce misérable, c’est on ne sait qui, et, le jour où vous chercherez querelle à quelqu’un à ce sujet, ce ne sera plus personne, ce sera tout le monde.

LE COMTE.

Et vous croyez qu’André lui-même ?...

MADAME GODEFROY.

Je crois votre fils incapable d’une supposition indigne de vous et de lui... Il vous aime comme par le passé, j’en suis certaine ; seulement, il aime sa femme comme vous aimiez la vôtre, et il veut la voir heureuse et respectée. Il craint donc, non pas que vous lui donniez de mauvais conseils, mais que vos habitudes ne la détournent de la route qu’il veut qu’elle suive ; alors...

LE COMTE.

Alors, il serait enchanté d’être débarrassé de moi !

MADAME GODEFROY.

Vous le calomniez.

LE COMTE.

Nous allons bien le savoir ; le voici...

 

 

Scène X

 

LE COMTE, MADAME GODEFROY, ANDRÉ

 

ANDRÉ, entrant, toujours un peu maussade.

Bonjour, chère madame ! Hélène sera bien contrariée de ne pas vous avoir vue ; elle ira vous embrasser demain. 

À son père.

Je viens m’habiller et te prendre, si tu dînes avec nous...

LE COMTE.

Je dîne dehors... je te remercie.

ANDRÉ.

Alors, je te quitte. – Je vous demande pardon, chère madame, mais je suis en retard... – Te verra-t-on dans la soirée ?...

LE COMTE.

Je ne pense pas.

ANDRÉ.

Alors, à demain.

LE COMTE.

Dis-moi ?...

ANDRÉ.

Qu’y a-t-il ?

LE COMTE.

J’ai un projet sur lequel je voulais te consulter.

ANDRÉ.

Quel projet ?

LE COMTE.

Un projet de voyage.

ANDRÉ.

Ah ! de voyage prochain ?

LE COMTE.

Oh ! mon Dieu, je partirais demain ou après-demain.

ANDRÉ.

Pour ?...

LE COMTE.

Pour l’Italie.

ANDRÉ.

C’est une bonne idée. Toutes tes affaires sont terminées, rien ne te retient à Paris.

LE COMTE.

Ainsi, tu m’approuves ?

ANDRÉ.

Parfaitement.

LE COMTE.

Tu n’as pas envie de m’accompagner avec Hélène ?

ANDRÉ.

Maintenant... non... Plus tard... peut-être irons-nous te rejoindre. Si tu as besoin d’argent ?...

LE COMTE.

Je m’adresserai à toi, naturellement. Allons, va, mon ami, va, ta femme t’attend. Je te reverrai avant mon départ.

ANDRÉ, gaiement.

Je l’espère bien... – Au revoir, madame, à bientôt.

Il donne la main à son père et sort.

 

 

Scène XI


MADAME GODEFROY, LE COMTE

 

LE COMTE, très ému.

Vous vous trompiez, chère amie, mon fils ne m’aime plus.

 

 

ACTE IV

 

Chez le comte.

 

 

Scène première

 

ALBERTINE, DE NATON, JOSEPH

 

ALBERTINE, à Joseph qui entre. Elle écrit à une table.

Il n’y a pas là tous les comptes du mois.

JOSEPH.

Je vais les apporter.

ALBERTINE, à Naton, sans se retourner.

À quoi devons-nous votre aimable visite, mon cher Naton ?

DE NATON.

Vous m’avez écrit que vous ne pouviez plus me recevoir. Je désire donc avoir une explication avec vous.

ALBERTINE.

Pourquoi ? Lorsqu’une femme écrit à un homme qu’elle ne peut plus le recevoir, elle n’a rien à lui expliquer.

DE NATON.

Cela dépend des droits que cet homme avait dans la maison.

JOSEPH, rentrant.

Voici le reste des comptes.

ALBERTINE.

Maintenant, demandez le menu au cuisinier.

Joseph sort. À Naton.

« Des droits que cet homme avait dans la maison... » Je ne saisis pas bien le sens de la phrase.

DE NATON.

J’ai payé hier cinquante mille francs de lettres de change que j’avais souscrites pour vous !

ALBERTINE.

Du moment que vous les aviez souscrites, il fallait bien les payer.

DE NATON.

Mais, quand on a fait cinquante mille francs de lettres de change pour une femme, il me semble qu’on a au moins le droit d’être reçu par elle.

ALBERTINE.

Mon Dieu, que vous êtes ennuyeux avec vos cinquante mille francs ! Vous en parlez toujours... Auriez-vous le fol espoir que je vous les rende ? Du reste, je vous reçois, puisque vous êtes là.

DE NATON.

Je ne suis pas chez vous, je suis chez le comte.

ALBERTINE.

Je n’en ai que plus de mérite à vous recevoir.

DE NATON.

On m’avait bien prévenu de ce qui m’arrive aujourd’hui.

ALBERTINE.

On vous avait prévenu, et vous continuiez ! C’est votre faute, alors.

Joseph entre et remet le menu à Albertine. À Naton.

Vous permettez ?... 

À Joseph.

C’est cela ; mais pas de perdreaux... Un poulet, simplement.

JOSEPH.

Quels vins ?

ALBERTINE.

J’irai à la cave moi-même.

Joseph sort. À Naton.

Je vous demande pardon... Vous disiez ?...

DE NATON.

Ainsi, vous ne m’avez jamais aimé ?

ALBERTINE.

Jamais, mon ami.

DE NATON.

Vous me l’avez dit, cependant...

ALBERTINE.

Que je vous aimais ?... Oh ! oui, on dit ces choses-là... mais cela ne signifie rien. Une femme n’aime qu’un homme qu’elle reconnaît supérieur aux autres et à elle-même, soit par l’esprit, soit par le cœur, soit par le caractère ; mais des hommes comme vous, mon cher Naton, il ne faut pas vous le dissimuler, il y en a partout !... Celui-ci est la photographie de celui-là, et la nature en tire autant d’épreuves qu’elle veut, sans se fatiguer le moins du monde !...

DE NATON.

Mais, moi, je vous aimais !

ALBERTINE.

Non ; vous êtes venu chez moi pour faire comme les autres. Un homme d’un certain cercle doit pouvoir dire à une certaine heure, en passant la main dans ses cheveux : « Je vais chez Titine ou chez Loulou ! » Vous ne pouvez plus venir chez Titine, allez chez Loulou. Ce sera exactement la même chose. Lorsque vous aurez fait cet exercice-là pendant dix ans, vous serez ruiné, mais vous aurez un surnom à votre tour, et l’on vous appellera « Bibi ». Allez-vous-en donc, c’est ce que vous avez de mieux à faire, et, si la leçon vous profite, vous n’aurez pas à vous en plaindre. Cinquante mille francs, ça n’aura pas été cher ! Avez-vous encore quelque chose à me dire ?...

DE NATON.

Ma mère a payé mes dettes... je vais donc retrouver autant d’argent que je voudrai... Si je vous disais...

ALBERTINE.

Alors, mes belles paroles ne servent de rien ?

DE NATON.

Écoutez-moi...

ALBERTINE.

Inutile. Je ne veux ni ne peux recevoir personne.

DE NATON.

C’est votre dernier mot ?

ALBERTINE.

Non, c’est l’avant-dernier ; le dernier, c’est adieu !...

DE NATON.

Décidément ?...

ALBERTINE.

Décidément.

DE NATON.

Eh bien, je vais chez Loulou.

ALBERTINE.

Allez chez Loulou, c’est une bonne idée.

 

 

Scène II


ALBERTINE, DE NATON, DE TOURNAS, JOSEPH

 

DE TOURNAS.

Et dites-lui bien des choses de ma part... Est-ce moi qui vous fais sauver ?

DE NATON.

Non, on me met à la porte !...

DE TOURNAS.

C’est autre chose, alors, mon jeune ami... Recevez mes compliments de condoléance. Tout a une fin. On ne peut pas être et avoir été ! Allons, adieu !...

DE NATON.

Adieu !...

Il sort.

ALBERTINE, qui montre les meubles à Joseph, qu’elle a sonné pendant ce temps-là.

Ces meubles-là ne sont pas essuyés.

JOSEPH.

Mais...

ALBERTINE.

Je ne veux pas d’observations.

JOSEPH.

Cependant, M. le comte...

ALBERTINE.

M. le comte n’a rien à voir là-dedans. Voulez-vous rester ici, oui ou non ?

JOSEPH.

Oui.

ALBERTINE.

Alors, faites-moi le plaisir de dire : « Oui, madame, » et allez-vous-en.

JOSEPH.

Oui, madame.

Sortant, à part.

Jouis de ton reste, va ! Ça ne durera pas longtemps, c’est moi qui te le dis...

Il sort.

 

 

Scène III


ALBERTINE, DE TOURNAS

 

ALBERTINE.

Si vous croyez qu’il est facile de mettre de l’ordre dans cette maison-ci, vous vous trompez...

DE TOURNAS.

Ces pauvres gens ! ils sont domestiques !...

ALBERTINE.

Qui est-ce qui n’est pas le domestique de quelqu’un ? Avez-vous fait mes commissions ?

DE TOURNAS.

J’ai vu votre marchande de modes. Vous aurez ce soir votre chapeau, tout pareil à celui de la comtesse de Seyac. Je suis allé chez votre cordonnier, j’ai payé votre note. La voici acquittée, avec la monnaie qui vous revient. Je lui ai dit que vous ne vouliez payer vos bottines de satin que vingt francs. C’est convenu, mais pour vous seule. Sa femme m’a chargé de vous présenter ses respects. J’ai vu votre homme d’affaires. Le comte a reçu de lui quarante mille francs. Il a souscrit une lettre de change de même somme, payable l’année prochaine ; il m’a même chargé d’aller dire à son notaire de l’accepter, ce que je vais faire tout à l’heure ; mais je voulais vous voir auparavant pour prendre vos ordres...

ALBERTINE.

Le comte ne se doute pas d’où vient l’argent qu’il a emprunté ?

DE TOURNAS.

Non. Je lui ai présenté votre homme d’affaires comme un ami à moi, trop heureux de l’obliger... au taux légal... sur sa seule signature... et j’avoue même que je serais curieux de savoir quel intérêt vous avez à faire prêter de l’argent à cinq.

ALBERTINE.

Soyez sûr que j’en ai un.

DE TOURNAS.

Maintenant, il y a d’autres nouvelles...

ALBERTINE.

Quoi donc ?

DE TOURNAS.

André est revenu de Venise.

ALBERTINE.

Et il est ?

DE TOURNAS.

À Fontainebleau, dans un hôtel, avec sa femme, depuis huit jours.

ALBERTINE.

Comment avez-vous su cela ?

DE TOURNAS.

Par le comte.

ALBERTINE.

Le père et le fils se sont vus ?

DE TOURNAS.

Non ; au contraire. André n’a pas informé le comte de son retour. Fernand l’a appris indirectement, et c’est lui qui m’a prié d’aller m’assurer si le fait était vrai. Je m’en suis assuré, et je vous en informe à votre tour.

ALBERTINE.

Merci !

DE TOURNAS.

Qu’allez-vous faire ?

ALBERTINE.

Emmener le comte. – Il est inutile que nous habitions le même pays André et nous.

DE TOURNAS.

Vous avez raison ; mais moi ?

ALBERTINE.

N’avez-vous pas votre affaire de succession ?

DE TOURNAS.

Plaisantez-moi... c’est généreux !

ALBERTINE.

J’ai prié le comte de s’occuper de vous et de vous trouver une place...

DE TOURNAS.

Une place ?... Je vous remercie bien... Cela me fera de le peine de vous voir partir, car je suis attaché à vous et au comte... à vous surtout. Mais vous me donnerez de vos nouvelles, n’est-ce pas ? Le principal est que vous soyez heureuse...

ALBERTINE.

Vous êtes un malin.

DE TOURNAS.

Parce que ?...

ALBERTINE.

Parce que vous avez votre idée à mon sujet... et elle n’est pas mauvaise... On ne sait pas ce qui peut arriver. En attendant, vous n’avez pas déjeuné ?

DE TOURNAS.

Non.

ALBERTINE.

Eh bien, faites-vous servir à déjeuner, et puis passez chez le notaire du comte...

DE TOURNAS.

Et, en même temps, j’irai chez Sanfourche, savoir des nouvelles de votre petit chien.

ALBERTINE.

C’est cela.

JOSEPH, annonçant.

M. de Ligneraye.

ALBERTINE.

M. de Ligneraye ! – Est-ce moi ou le comte que M. de Ligneraye demande ?

JOSEPH.

C’est madame.

ALBERTINE.

Faites entrer.

Joseph sort.

Il va y avoir du nouveau ! Je vous raconterai cela... Revenez vite.

DE TOURNAS.

Soyez tranquille.

Il sort par la gauche.

 

 

Scène IV

 

DE LIGNERAYE, ALBERTINE

 

DE LIGNERAYE, entrant parle fond et saluant avec une fausse cérémonie.

Madame...

ALBERTINE, même jeu.

Monsieur...

DE LIGNERAYE.

C’est bien à madame de la Borde que j’ai l’honneur de parler ?...

ALBERTINE.

Et moi, à M. de Ligneraye ?

DE LIGNERAYE.

Lui-même.

ALBERTINE.

Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

Il s’assied, elle aussi.

Maintenant, voyons ton petit discours ?

DE LIGNERAYE.

Tu supposes donc ?

ALBERTINE.

Je suppose que, si tu viens me chercher jusque chez le comte, c’est que tu as quelque chose à me dire.

DE LIGNERAYE.

C’est vrai.

ALBERTINE.

Voyons.

DE LIGNERAYE.

Combien veux-tu pour me rendre le père la Rivonnière ?

ALBERTINE.

Rien ; j’aime mieux le garder.

DE LIGNERAYE.

Alors, ce n’est pas une affaire ordinaire.

ALBERTINE.

Non.

DE LIGNERAYE.

Je m’en doutais.

ALBERTINE.

Tu es si fin !

DE LIGNERAYE.

Peut-être, et ma finesse trouve que la tienne s’est donné bien du mal pour en arriver à une situation sans résultat.

ALBERTINE.

Si elle devait être sans résultat, tu ne m’offrirais pas de l’acheter. Ensuite, ma finesse ne s’est donné aucun mal pour ramener le comte chez moi. Je désirais le revoir, j’en conviens... j’avais bâti sur lui une petite combinaison. J’ai laissé passer quelque temps après le mariage de son fils, et, un beau jour, j’ai envoyé Tournas lui faire une visite.

DE LIGNERAYE.

Et alors, c’est pendant cette visite que Tournas a répété au comte ?

ALBERTINE.

Ce qu’il avait entendu dire chez moi de lui et de sa bru.

DE LIGNERAYE.

Propos qui était une infamie.

ALBERTINE.

Des plus grandes.

DE LIGNERAYE.

Ainsi, tu n’y crois pas ?

ALBERTINE.

Je n’y ai jamais cru. Le comte avait besoin de distractions. Je l’emmène à la campagne pendant deux jours... Là-dessus, une maladresse. André part avec sa femme pour aller rejoindre madame de Chavry et toi, car tu es toujours où est madame du Chavry... Sois tranquille, je ne dirai pas de mal d’elle... Je ne dis jamais de mal des femmes du monde. Nous n’avons pas besoin de cela, la bêtise des hommes nous suffit... Quand le comte rentre chez lui, il ne trouve plus personne. Les adversaires avaient abandonné la position... Je m’en empare. Tu vois que ma finesse n’a pas eu grand’chose à faire... Depuis deux mois, le comte ne me quitte pas... Scandale !... Comment rompre cette liaison ?... André et sa femme reviennent en France, ils s’installent à Fontainebleau pour surveiller la position. Tu es revenu avec eux. Et toi qui es fin, toi, l’ami pour tout faire, tu dis à André : « Soyez tranquille, je connais Albertine, c’est une femme qui ne tient qu’à l’argent... Voulez-vous faire un sacrifice de trente à quarante mille francs ? Oui ? Eh bien, attendez-moi, je vais faire l’affaire... » Est-ce cela ?

DE LIGNERAYE.

À peu près.

ALBERTINE.

Eh bien, tu t’es trompé.

DE LIGNERAYE.

Alors, tu as un but : tu veux ruiner le comte ?... Eh bien, je dois te déclarer...

ALBERTINE.

Qu’il n’a plus qu’une rente de quarante mille francs, et qu’il ne peut toucher au capital ; aussi je tiens sa maison avec la plus grande économie possible. Les armoires sont pleines de linge tout neuf, bien rangé ; les caves sont remplies d’un bon vin de propriétaire, et j’en ai les clefs. Je paye tout comptant, et les domestiques sont polis. Plus de parasites... excepté Tournas ; mais, lui, il est arrivé à faire partie de la maison : c’est un meuble. Et le comte trouve tout cela charmant... Le voilà initié aux mystères de l’économie... Dans trois mois, il comptera lui-même le linge de la blanchisseuse ; dans six mois, il sera avare... Quant à moi, je n’ai pas encore accepté un bouquet de violettes... Tu vois que son fils n’a rien à craindre !

DE LIGNERAYE.

De ce côté-là peut-être ; car, alors, tu vises plus loin... tu veux te faire épouser...

ALBERTINE.

À quoi cela me mènerait-il ?

DE LIGNERAYE.

À être comtesse de la Rivonnière.

ALBERTINE.

Pour qui ? Pour les domestiques et les fournisseurs, qui se moqueraient de moi dès que j’aurais le dos tourné, et pour le commissaire des morts le jour de mon décès ?... Pourquoi me marierais-je ?... Pour avoir un nom honorable ?... Mais l’homme qui m’épouserait cesserait d’être honorable en m’épousant, et son nom perdrait toute sa valeur en passant de lui à moi... Est-ce qu’on nous épouse, quand on est honnête ?

DE LIGNERAYE.

Voyons, chère amie, si le comte ne te donne ni son nom ni son argent, qu’est-ce qu’il te donne donc ?

ALBERTINE.

Il me donne le bras.

DE LIGNERAYE.

Je comprends.

ALBERTINE.

Tu sais bien comment ça se termine pour nous, et je le sais bien aussi. Un beau jour, les hommes comme il faut désertent notre maison, si riches que nous soyons, si brillantes que nous ayons été ! Alors, la terreur de la solitude nous prend, et, plutôt que de vivre seules nos dernières années, et de mourir seules surtout, nous choisissons, parmi les aventuriers qui commencent à nous entourer, celui qui a le plus peur de l’hôpital pour ses vieux jours, et nous lui achetons son nom et sa compagnie pour la table et le logement.

DE LIGNERAYE.

Tournas ?

ALBERTINE.

Justement ! Eh bien, franchement, il ne serait pas drôle d’avoir amassé un million pour assurer les vieux jours de ce monsieur. Au reste, je ne tiens pas à ce que le comte et son fils soient brouillés ; qu’ils se voient tant qu’ils voudront, je ne les en empêche pas ; et je n’exige point que madame de la Rivonnière me reçoive.

DE LIGNERAYE.

Tu vaux ton pesant d’or.

ALBERTINE.

Je l’ai bien prouvé !

DE LIGNERAYE.

Mais vous comprenez, à votre tour, chère madame, qu’André ne saurait accepter sans rien dire cette petite combinaison très bien raisonnée, très ingénieuse, mais qui lui interdirait de sortir avec sa femme dans la crainte de rencontrer son père avec vous, ce qui les forcerait tous deux de s’exiler.

ALBERTINE.

Ceci ne me regarde pas ; je prends mon bien où je le trouve. Nous ne pénétrons dans vos familles que par les vides que vous y laissez ; c’est à vous de ne pas vous désunir. Le monde est peuplé de pères et de fils qui ne nous connaissent pas, et sur lesquels nous n’avons et ne pourrions avoir aucune action. C’était au comte et à André de vivre comme ces gens-là.

DE LIGNERAYE.

Vous êtes la raison en personne... Je vais rapporter notre conversation à André, qui m’attend chez moi ; ce sera à lui d’aviser.

ALBERTINE.

Très bien ! J’adore les situations franches ! Je serai enchantée de savoir à quoi m’en tenir, et le plus tôt possible. Tirez, messieurs les Anglais, ne vous gênez pas ! J’entends le comte qui vient de rentrer. Veux-tu que je te laisse seul avec lui ?

DE LIGNERAYE.

Non.

 

 

Scène V

 

DE LIGNERAYE, ALBERTINE, LE COMTE

 

LE COMTE, entrant sans voir Ligneraye ; il prend les deux mains d’Albertine, et, après les avoir baisées.

Ouvrez ces belles mains comme cela...

Il les rapproche l’une de l’autre.

Fermez les yeux !

Lui laissant tomber un collier de perles dans les mains.

De la part de saint Albert, votre patron, dont c’est la fête aujourd’hui.

ALBERTINE.

Vous choisissez bien votre moment. Je viens de dire à M. de Ligneraye que je vous ai rendu économe.

LE COMTE.

Vous aviez raison, et la preuve, c’est que je vous apporte le résultat de mes économies... – Bonjour, mon cher Ligneraye ! je vous demande pardon de ne vous avoir pas vu en entrant ; mais

Montrant Albertine.

voici mon excuse.

Très froidement et de même pendant toute la scène.

Il est vrai que, depuis longtemps, je n’avais pas entendu parler de vous, et que je ne m’attendais pas à une surprise aussi agréable.

DE LIGNERAYE.

J’arrive de Venise.

LE COMTE.

Vous êtes bien heureux, on n’aime que là. – Quand partons-nous pour Venise, madame ?

ALBERTINE.

Quand vous voudrez.

LE COMTE.

Vous savez bien que je vous ai priée de vouloir pour nous deux. 

À Ligneraye.

Venez-vous me demander à dîner ?

DE LIGNERAYE.

Impossible, je suis attendu.

LE COMTE.

Ce sera pour une autre fois ; seulement, hâtez-vous, si vous voulez nous trouver encore à Paris.

DE LIGNERAYE, à lui-même.

Diable, il est froid. – Adieu, mon cher comte.

LE COMTE.

Vous nous quittez déjà ?

DE LIGNERAYE.

Au revoir, chère madame.

ALBERTINE.

Au revoir ; bonne chance !

DE LIGNERAYE.

Merci !

Il sort. Le comte donne la main à Ligneraye, le retient un instant comme pour lui parler, puis le laisse partir. Il reste pensif en regardant la porte par laquelle est sorti Ligneraye. Albertine le regarde un instant.

 

 

Scène VI

 

LE COMTE, ALBERTINE

 

ALBERTINE, s’approchant du comte, sans qu’il l’entende, et lui touchant l’épaule.

Adieu, mon cher comte !

LE COMTE.

Vous sortez ?

ALBERTINE.

Je pars.

LE COMTE.

Où allez-vous ?

ALBERTINE.

Très loin !

LE COMTE.

Avec moi ?

ALBERTINE.

Seule !

LE COMTE.

Parce que ?

ALBERTINE.

Parce que vous ne m’aimez pas !

LE COMTE.

Je ne vous aime pas ?

ALBERTINE.

Non. Il vous a suffi de vous retrouver avec un ami de votre fils pour vous en apercevoir, et je n’ai besoin que de ce collier, moi, pour en être sûre ! Si vous m’aimiez, vous m’estimeriez un peu et ne vous croiriez pas forcé de me faire de si riches présents ; si vous m’aimiez, vous n’auriez pas jeté un regard si triste sur la porte par laquelle vient de s’en aller M. de Ligneraye, l’ami de ceux que vous aimez véritablement. Nous sommes gens d’esprit tous les deux, et nous nous comprenons à demi-mot. J’ai cru que vous m’aimiez, tandis que je n’étais pour vous qu’une distraction pendant un chagrin. Demain, ce chagrin aura disparu, et, moi, je deviendrai inutile ! Permettez à mon amour-propre de ne pas attendre jusque-là ; donnons-nous la main sans rancune... et adieu !...

LE COMTE.

Je vous ennuie ?

ALBERTINE.

Quelle idée !

LE COMTE.

Mais, si vous me quittez, que voulez-vous que je devienne ?

ALBERTINE.

Vous irez voir votre fils. Ce n’est pas loin, puisqu’il est à Fontainebleau.

LE COMTE.

Vous savez donc ?

ALBERTINE.

Je sais tout, mon pauvre ami !

LE COMTE.

Alors M. de Ligneraye est venu ici, comme je m’en doutais, pour se mêler...

ALBERTINE.

Des choses qui regardent vos amis, en somme. Allez donc tout simplement trouver votre fils, car il paraît que c’est vous qui lui devez la première visite. Prenez votre parti. C’est votre fils ; vous n’aimez que lui dans le monde ; allez le retrouver et demandez-lui pardon...

LE COMTE.

Que j’aille demander pardon à mon fils ! Vous plaisantez, ma chère Albertine !

ALBERTINE.

Je ne plaisante pas ; vous ne pensez qu’à lui ! Le jour où vous vous rencontrerez, vous vous jetterez dans les bras l’un de l’autre ; autant vous y jeter tout de suite.

LE COMTE.

Vous vous trompez ; tout est fini entre mon fils et moi. Il est des sentiments si délicats, que, comme l’hermine, une seule tache les tue. – Mon fils est marié, il a trouvé le bonheur en dehors de moi, c’est à moi de trouver le bonheur en dehors de lui. Je n’ai plus que vous au monde ; libre à vous de m’abandonner ; je resterai seul, voilà tout, et votre départ ne changera rien à ma détermination. Vous avez bien vu comment j’ai reçu M. de Ligneraye.

ALBERTINE.

Mais, supposons que je consente à rester, croyez-vous que votre fils me le permette ?

LE COMTE.

Et de quel droit vous en empêcherait-il ?

ALBERTINE.

Du droit du plus fort.

LE COMTE.

Et par quel moyen ?

ALBERTINE.

Tous les moyens sont bons avec mademoiselle Albertine, depuis, je ne dirai pas la calomnie, car malheureusement il n’y a pas besoin de me calomnier, mais depuis la vérité, que l’on vous répétera sans cesse, jusqu’à l’insulte, qu’on n’aura besoin de me faire qu’une fois.

LE COMTE.

L’insulte ! On vous a menacée ?

ALBERTINE.

On m’a dit de m’attendre à tout ! Eh bien, une femme, n’importe laquelle, a toujours sa dignité, et dans quelle position me trouverai-je si votre fils m’insulte, et que vous preniez le parti de votre fils, – ce que vous serez forcé de faire ?

LE COMTE.

Si vous n’avez pas pour partir d’autre raison que celle que vous m’avez dite, restez. Je vous aime, et je vous défendrai contre quiconque vous insultera, fût-ce mon fils ; je vous en donne ma parole d’honneur.

ALBERTINE.

Je vous crois, et je resterai près de vous ; mais, pour plus de sûreté, et pour éviter de plus grands malheurs, partons ensemble dès ce soir.

LE COMTE.

Si vous voulez.

ALBERTINE.

Allons, dites-moi que vous m’aimez !

LE COMTE.

Je vous aime !

ALBERTINE.

Mieux que cela.

LE COMTE, très tendre.

Je vous aime !

ALBERTINE.

À la bonne heure, vous avez vingt ans quand vous parlez ainsi ! À mon tour de vous dire que je vous aime ! mais de vous le dire bien bas, car se moquerait-on assez de moi si l’on m’entendait. Je vous aime ! Maintenant, monsieur, mettez ce vilain collier dans votre poche ; je ne veux plus le voir. Pour sa punition, il payera les frais de route.

Ils s’embrassent.

DE TOURNAS, entrant, à part.

Heureux âge !

ALBERTINE.

Mon cher Tournas, nous partons ce soir, le comte et moi. J’ai toutes sortes d’emplettes à faire ; vous allez m’accompagner ; je mets un chapeau, un châle, et je reviens.

Elle sort.

DE TOURNAS.

À vos ordres, chère madame, à vos ordres !

 

 

Scène VII

 

LE COMTE, DE TOURNAS

 

LE COMTE, se croyant redevenu gai.

Vous arrivez bien !

DE TOURNAS.

Vous partez pour longtemps ?

LE COMTE.

Pour un an ou deux, sans doute. En mon absence, j’ai besoin, à Paris, d’un homme sûr.

DE TOURNAS.

Me voilà !

LE COMTE.

Je compte sur vous ; mais, comme vous pourriez vous occuper d’autre chose, ne faisons pas de phrases, je tiendrai cinq cents francs par mois à votre disposition ; est-ce assez ?

DE TOURNAS.

Alors, me voilà intendant ?

LE COMTE.

Madame de la Borde m’a dit que vous accepteriez n’importe quelle place. J’ai pensé que, près d’un ami...

DE TOURNAS.

Je vous remercie, cher comte ; seulement, je n’ai pas de chance : vous me nommez votre intendant juste au moment où je viens vous apprendre que vous n’en avez plus besoin.

LE COMTE.

Parce que ?

DE TOURNAS.

Parce que vous n’avez plus rien !

LE COMTE.

Plus rien ?

DE TOURNAS.

Vous avez donné autrefois des procurations à votre fils pour l’arrangement de vos affaires ; avez-vous lu ces procurations ?

LE COMTE.

Non. J’ai signé sans lire.

DE TOURNAS.

Heu ! heu !... Eh bien, par ces papiers, vous avez aliéné tout votre bien, et vous ne pouvez plus disposer de rien aujourd’hui !

LE COMTE.

Qui vous a dit cela ?

DE TOURNAS.

Votre notaire, qui a reçu du vicomte non seulement l’ordre de ne vous faire aucune avance sur votre revenu de l’année prochaine, mais de ne pas vous le payer, ce revenu n’étant, à ce qu’il paraît, qu’une pension toute volontaire que vous faisait votre fils, et qu’il croit devoir supprimer.

LE COMTE.

André a fait cela ?

DE TOURNAS.

Il l’a fait.

LE COMTE.

Il en est incapable, j’en réponds comme de moi-même.

DE TOURNAS.

Allez voir votre notaire.

LE COMTE.

C’est ce que je vais faire à l’instant.

DE TOURNAS, à la fenêtre.

Inutile que vous vous dérangiez : voici justement...

LE COMTE.

Qui ?

DE TOURNAS.

Votre fils.

LE COMTE.

Lui ?

DE TOURNAS.

Lui-même.

LE COMTE.

Seul.

DE TOURNAS.

Seul.

LE COMTE, avec émotion.

Est-ce qu’il va chez lui ?

DE TOURNAS.

Non ; il regarde de ce côté, et il gravit le perron quatre à quatre.

LE COMTE.

Il vient ici, alors ?

DE TOURNAS.

Sans doute.

LE COMTE.

Quel air a-t-il ?

DE TOURNAS.

Je n’ai pas pu voir.

LE COMTE, entendant des pas, avec une émotion croissante.

André !

Il s’élance vers la porte.

ALBERTINE, paraissant avant que le comte soit arrivé à la porte, et au moment où André l’ouvre.

Mon cher Tournas, je suis prête.

 

 

Scène VIII

 

LE COMTE, DE TOURNAS, ANDRÉ

 

ANDRÉ, qui a été son chapeau, mais qui est resté sur le seuil de la porte sans saluer Tournas ni Albertine.

Pardon, mon père ! vous n’êtes pas seul ?

LE COMTE, à part.

Vous ! 

À André d’un ton froid.

Vous le voyez bien.

ANDRÉ.

Je me retire ; j’attendrai pour me présenter chez vous...

LE COMTE.

Il est inutile de vous retirer, les personnes qui se trouvent ici allaient sortir. D’ailleurs, vous les connaissez, et je m’étonne même qu’en les rencontrant chez moi vous ne commenciez pas par les saluer.

André ne répond rien.

ALBERTINE.

M. le vicomte est tellement ému en vous revoyant après une si longue absence, il a tant de choses à vous dire, et probablement tant d’explications à vous donner, qu’il ne nous a même pas vus ; c’est bien naturel : il ne faut pas lui en vouloir, et pour ma part je lui pardonne. Je reviens dans une heure au plus tard. Nous n’avons pas de temps à perdre si vous n’avez pas changé d’avis.

LE COMTE.

Moins que jamais !

ALBERTINE.

Au revoir, alors !

LE COMTE.

Au revoir.

Il lui baise la main et l’accompagne jusqu’à la porte. André entre pendant ce temps-là. À Tournas.

Je compte aussi sur vous, mon cher Tournas.

DE TOURNAS.

En toute circonstance, mon ami. Soyez prudent, soyez prudent.

De Tournas salue André, qui ne lui répond pas. Albertine fait une légère inclination de tête. Même silence de la part d’André.

 

 

Scène IX

 

LE COMTE, ANDRÉ

 

LE COMTE.

Maintenant que nous sommes seuls, de quoi s’agit-il ?

ANDRÉ.

Je viens vous prier, mon père, de m’apprendre quelles sont vos résolutions pour l’avenir.

LE COMTE.

Mes résolutions sont de vivre comme bon me semblera.

ANDRÉ.

M’est-il seulement permis de demander si madame de la Borde doit continuer à fréquenter cette maison ?

LE COMTE.

Il fallait le lui demander à elle-même ; elle est libre de faire ce qu’elle veut.

ANDRÉ.

Voyons, mon père, il est impossible que vous en soyez arrivé là ; un homme comme vous ne saurait aimer une pareille femme.

LE COMTE.

Je l’aime, cependant.

ANDRÉ.

Vous ne l’estimez pas ?

LE COMTE.

Je l’estime.

ANDRÉ.

Que ne l’épousez-vous, alors ?

LE COMTE.

Cela viendra peut-être.

ANDRÉ.

Mon père !

LE COMTE.

Monsieur ! Comment, il vous plaît de partir un beau matin, vous et votre femme, de ne pas même me faire savoir où vous allez, de me laisser inquiet et malheureux, car j’avais la sottise de vous aimer, vous et elle, plus que tout au monde ! Il vous plaît ensuite de rester absents deux mois, sans me donner de vos nouvelles, sans vous soucier si je suis mort ou vivant ; il vous plaît enfin de revenir, et, au lieu de rentrer chez vous comme par le passé, de vous en aller à la campagne et d’y rester huit jours sans m’en informer, sans remplir, vous, aucun de vos devoirs de fils, elle, aucun de ses devoirs de fille ; il vous plaît d’entrer chez moi sans même saluer les gens qui s’y trouvent, de me dire « vous » comme à un étranger, de m’interroger sur le ton d’un juge, et il faut que moi, votre père, je me soumettre à vos fantaisies, et que je réponde à vos questions ? Vous devenez fou, je pense. Cessons donc cette étrange plaisanterie, et rappelez-vous au plus tôt devant qui vous êtes... parce qu’il dépense trop d’argent et que cet argent est le tien. Alors, tu dis à un notaire : « Suspendez la pension, » et, bien armé de la sorte, tu viens imposer tes conditions. Ce sont des mœurs de laquais... Va-t’en !

ANDRÉ.

Si je suis parti brusquement de Paris, c’est qu’en vous voyant, à la suite d’un diner avec M. de Tournas, prendre des habitudes qui n’avaient aucun rapport avec la vie que nous menions précédemment, j’ai pensé que cotte vie vous ennuyait, et que notre présence pouvait vous gêner ; c’est que vous m’aviez dit vous-même que vous vouliez voyager, et qu’étant resté deux jours sans vous revoir je pouvais et préférais vous croire parti ; c’est qu’enfin j’aimais mieux vous laisser le champ libre que d’initier ma femme à des... étrangetés qu’elle doit ignorer. Je ne vous ai pas écrit pendant deux mois, parce que je n’étais pas sûr de vous écrire aussi convenablement que j’aurais dû le faire. En revenant, je me suis installé à la campagne au lieu de m’installer chez moi, parce que chez vous, et par conséquent chez moi, puisque la maison nous est commune, il y avait une personne avec laquelle il est interdit à une honnête femme de se rencontrer jamais, et que le rouge me monte au front rien que de penser à la possibilité de cette rencontre ! Enfin, mon père, je vous ai dit « vous », en entrant, comme à un étranger, parce que, en vous voyant en pareille compagnie, je ne pouvais pas reconnaître tout de suite le gentilhomme dont ma sainte mère a porté le nom.

LE COMTE, avec une émotion mêlée de colère.

Le nom de votre mère n’a rien à faire ici.

ANDRÉ.

C’est vrai, et je lui demande pardon de l’y avoir prononcé.

LE COMTE.

Laissons là les grandes phrases bonnes pour les romans et les comédies. Abandonné par les miens, pour une cause ou pour une autre, j’ai cherché la consolation où j’ai pu. Vous désirez connaître mes intentions ? Mes intentions sont de continuer à vivre comme je vis ; je reconnais à tout le monde le droit de le trouver mauvais, mais je ne reconnais à personne, pas même à vous, surtout à vous, le droit de me le dire. Je suis mon maître et je fais ce que je veux, je ne me mêle pas de votre vie, ne vous mêlez pas de la mienne, et, si c’est là tout ce que vous aviez à me dire, vous pouvez vous retirer.

ANDRÉ, après un moment d’hésitation.

Ainsi, vous me fermez votre porte ?

LE COMTE.

Oui, si vous ne voulez pas être chez moi ce que vous devez être pour les gens que j’aime.

ANDRÉ.

Ainsi vous ne voulez pas faire à votre nom, au monde, à moi, à vous-même, le sacrifice de cette femme ?

LE COMTE.

Non.

ANDRÉ.

Eh bien !... alors...

LE COMTE.

Eh bien ?

ANDRÉ.

C’est moi qui vous sauverai malgré vous et qui lui fermerai la porte de cette maison.

LE COMTE.

Parce que ?

ANDRÉ.

Parce que... je suis ici chez moi !

LE COMTE.

Allons donc !... Dites-le donc enfin, ce mot que je savais être votre grand argument, mais que je n’aurais jamais cru entendre sortir de votre bouche. Ainsi, voilà ton dernier moyen pour me contraindre à faire ce que tu veux, voilà tout ce que ton cœur a trouvé ? Tu n’as pas compris qu’à partir du jour où ton père dépendait de toi, tu lui devais encore plus de respect et d’affection. Au bout de deux mois, tu l’abandonnais ; au bout de quatre, tu lui reprochais ce qu’il n’accepte plus avec les conditions que tu lui imposes. Reprends ton argent, je ne veux plus rien de toi ; va-t’en, non pas de cette maison, qui t’appartient, mais de mon cœur, que je t’avais donné tout entier, moi, et que je ne t’eusse jamais repris !

ANDRÉ.

Mais...

LE COMTE.

Tiens, veux-tu que je te dise, car tu n’as pas osé tout dire, tout à l’heure ! en me donnant les raisons de ton départ : ce père qui s’était ruiné, ce père qui se plaçait en tiers dans ton bonheur, te gênait, t’ennuyait, et tu ne demandais qu’à te débarrasser de lui ; et lorsque, pour mettre ton cœur à l’épreuve, je t’ai dit que je voulais partir, tu es devenu joyeux à la pensée de cette séparation. Tu m’as laissé seul, sans t’occuper de ce que je deviendrais dans un pareil isolement ; il n’y a pas besoin de se gêner avec un père qui dépend de nous. Tu reparais enfin : pourquoi ? Non pas parce que tu aimes ce père, non pas parce que tu veux le sauver, mais parce qu’il dépense trop d’argent et que cet argent est le tien. Alors, tu dis à un notaire : « Suspendre la pension, » et, bien armé de la sorte, tu viens imposer tes conditions. Ce sont des mœurs de laquais... Va-t’en !

ANDRÉ.

Mon père !...

LE COMTE.

Assez, monsieur, assez, et qu’il ne soit plus question de toutes ces choses-là entre nous. Vous pourrez rentrer ici quand vous voudrez avec votre femme. Dans une heure, cette maison sera libre. N’importe où je serai, je vous défends d’y paraître, à moins que je ne vous doive quelque chose et que vous ne veniez le réclamer. Pour plus de sûreté, passez dans cette chambre ; faites vos comptes, puisque vous les faites si bien, et, si je suis votre débiteur, je m’arrangerai de façon qu’il n’y ait rien de perdu pour vous. Pas un mot de plus ! 

À Joseph qui entre.

Que me veut-on ?

JOSEPH.

Il y a là un monsieur qui demande à parler à M. le comte.

LE COMTE.

Le nom de ce monsieur ?

JOSEPH.

Il ne veut le dire qu’à M. le comte ; c’est pour une affaire de la plus haute importance.

LE COMTE.

Faites entrer.

Joseph sort. À André.

Allez, monsieur, allez...

ANDRÉ.

J’espère...

LE COMTE.

Faites ce que je vous ai dit.

Il ouvre la porte, congédie André et referme la porte.

 

 

Scène X

 

LE COMTE, M. DE PRAILLES

 

DE PRAILLES.

M. le comte de la Rivonnière ?

LE COMTE, écoutant à peine.

C’est moi, monsieur ! À qui ai-je l’honneur de parler ?

DE PRAILLES.

À une personne qui vous est tout à fait inconnue, et qui n’a insisté pour avoir l’honneur de vous voir que parce qu’elle est chargée d’une mission délicate qui ne regarde que nous deux. Je suis l’ami d’une dame qui m’a confié pour vous une lettre que je ne dois remettre qu’à vous seul.

LE COMTE, toujours distrait.

Où est cette lettre, monsieur ?

DE PRAILLES.

La voici.

LE COMTE.

Le nom de cette dame ?

DE PRAILLES.

Vous reconnaissez l’écriture, sans doute ?

LE COMTE, après avoir regardé la lettre.

Parfaitement ; je vous remercie, monsieur.

DE PRAILLES.

Madame de Prailles, car il est inutile de faire entre nous mystère de son nom, m’a prié de lui rapporter la réponse, et, comme il me faut repartir le plus tôt possible, je vous serai reconnaissant de me la donner tout de suite. Veuillez donc, lire cette lettre, monsieur ; j’attendrai.

LE COMTE.

Vous êtes sûr, monsieur, que cette lettre est importante ?

DE PRAILLES.

J’en suis sûr.

LE COMTE.

Madame de Prailles courrait-elle un danger ?

DE PRAILLES.

Peut-être !...

Le comte sonne, Joseph paraît.

LE COMTE.

Remettez cette lettre à M. le vicomte et dites-lui que, s’il croit devoir faire une réponse, il la fasse.

De Prailles reprend la lettre dans la main du comte et se dirige vers la porte. Le comte, se plaçant devant la porte, à Joseph.

Sortez, Joseph !

Joseph sort. À de Prailles.

Vous êtes ici chez moi, monsieur; où allez-vous ?

DE PRAILLES.

Je vais remettre moi-même cette lettre à l’homme à qui elle est écrite, et que je veux connaître !

LE COMTE.

Parce que ?

DE PRAILLES, ne se contenant plus.

Parce que cet homme est l’amant de ma femme, monsieur !

LE COMTE.

Alors, vous êtes M. de Prailles ?

DE PRAILLES.

Oui, monsieur. Je vous demande pardon du mouvement que je me suis permis chez vous, mais vous êtes un homme d’honneur et vous comprenez qu’il est des sentiments auxquels on ne résiste pas. Laissez-moi donc passer, monsieur, car, cet homme fût-il votre meilleur ami, vous ne pouvez m’empêcher de le connaître.

LE COMTE.

Pardon, monsieur, pardon ! mais je ne crois pas que vous soyez M. de Prailles.

DE PRAILLES.

Qui vous en fait douter, monsieur ?

LE COMTE.

M. de Prailles ne se serait pas donné la peine d’apporter cette lettre cachetée, il l’aurait lue.

DE PRAILLES.

Non, monsieur ; je l’ai trouvée par hasard dans les papiers de madame de Prailles, qui était absente pour plusieurs jours ; cette lettre était écrite déjà depuis quelque temps, elle était cachetée. À mon avis, un homme d’honneur ne décachette pas une lettre adressée à une autre personne que lui, cette lettre fût-elle écrite par sa femme ; mais il a le droit de la porter à son adresse, surtout quand l’adresse porte un nom qui lui est inconnu et que ce nom est un nom d’homme.

LE COMTE.

Vous êtes bien M. de Prailles, vous êtes bien le gentilhomme dont on m’avait parlé ; maintenant, voulez-vous me permettre, monsieur, puisque je suis mêlé à cette histoire, de vous demander ce que vous comptez faire ?

DE PRAILLES.

Je compte donner cette lettre à celui à qui elle est écrite, et, – lorsqu’il l’aura lue, – le sommer de me la communiquer.

LE COMTE.

Et s’il refuse ?

DE PRAILLES.

S’il refuse, je le soufflette et je le tue, je vous en réponds !

LE COMTE.

Toute ruse est permise, monsieur, lorsqu’il s’agit de l’honneur d’une femme ; vous avez employé une ruse en vous présentant comme l’ami de madame de Prailles ; mais vous étiez plus ému que vous ne vouliez le laisser paraître, je me suis douté d’un piège et j’ai employé une ruse aussi. Il n’y a personne dans cette chambre ; monsieur, cette lettre est pour moi, veuillez me la donner.

DE PRAILLES, la donnant.

La voici, monsieur, et maintenant ?

LE COMTE, mettant la lettre dans sa poche.

Maintenant, je sais ce que contient cette lettre et je la garde.

DE PRAILLES, marchant vers lui, menaçant et levant la main.

Monsieur !...

LE COMTE, arrêtant le bras de M. de Prailles.

Une provocation est inutile, je suis à vos ordres ; j’attendrai vos témoins ce soir. La cause du duel restera entre nous.

DE PRAILLES.

C’est bien, monsieur, au revoir !

Il sort.

 

 

Scène XI

 

LE COMTE, seul

 

Il l’aurait tué !

 

 

ACTE V

 

Salon d’hôtel à Fontainebleau.

 

 

Scène première

 

ANDRÉ entre, HÉLÈNE court au-devant de lui

 

HÉLÈNE.

Enfin, le voilà !

ANDRÉ.

Tu as vu madame Godefroy ?

HÉLÈNE.

Elle est arrivée hier au soir, ayant reçu, m’a-t-elle dit, une lettre de toi, par laquelle tu la priais de venir m’annoncer que tu ne serais pas de retour avant ce matin, et de rester avec moi. Mais tu ne lui avais donné aucuns détails.

ANDRÉ.

Je préférais te les donner moi-même.

HÉLÈNE.

Eh bien ?

ANDRÉ.

Eh bien, nous retournons auprès de ta tante.

HÉLÈNE.

Que s’est-il donc passé ?

ANDRÉ.

Mon père m’a chassé de chez lui.

HÉLÈNE.

Chassé ? C’est impossible !

ANDRÉ.

Cela est, ma pauvre enfant ! Nous n’avons donc plus rien à faire ni à Paris, ni à Fontainebleau, ni même en France. Va donner tes ordres et partons.

HÉLÈNE.

Ton père habite toujours notre maison ?

ANDRÉ.

Toujours. Je lui ai fait remettre les papiers qui m’en constituaient la propriété, en lui écrivant qu’il y pouvait rester, puisque nous repartions. Je n’ai jamais eu l’idée de l’en déposséder. C’était un moyen que j’employais, voilà tout.

HÉLÈNE.

J’ai le temps d’aller à Paris et de revenir ?

ANDRÉ.

Et qu’y feras-tu ?

HÉLÈNE.

Je verrai ton père. Je ne te laisserai certainement pas partir brouillé avec lui. Il doit y avoir là une erreur ; c’est à moi de la réparer, car j’en suis certainement la cause.

ANDRÉ.

Toi ! Comment ?

HÉLÈNE.

Il me croit peut-être capable d’avoir exigé cette séparation. Il était déjà un peu jaloux de moi. Enfin, que serai-je dans la famille, moi, la femme, si je ne concilie pas ? Allons, mon ami, laisse-moi partir ; il le faut, je le dois, je le veux !

ANDRÉ.

Je ne te permettrai pas plus de te mêler aujourd’hui de ce qui se passe, que je ne te l’ai permis depuis deux mois, car mon avis, contrairement au tien, est que l’épouse chaste, comme toi, doit rester en dehors des divisions de famille qui ont une cause comme celle-ci. Du reste, les affections honnêtes sont sans force contre les passions inavouables. Tu n’iras donc pas à Paris. Je te sais gré de la bonne pensée qui te faisait agir : je regretterais qu’elle ne te fût pas venue : mais, en me chassant, mon père t’a chassée aussi ; car il ne peut pas repousser l’un de nous deux sans repousser l’autre. C’est donc à lui maintenant, lorsqu’il voudra nous revoir, de revenir à nous ou de nous rappeler. Va donner les derniers ordres, et partons le plus tôt possible.

Tendre mais ferme.

Je le veux !...

Il l’embrasse sur le front et l’accompagne jusqu’à la porte de côté.

 

 

Scène II

 

LE COMTE, ANDRÉ

 

LE COMTE.

André !

ANDRÉ, se retournant avec étonnement.

Mon père !

LE COMTE.

Voici une lettre pour vous.

ANDRÉ.

Une lettre ! de qui ?

LE COMTE.

De madame de Prailles.

ANDRÉ.

De madame de Prailles !

LE COMTE.

Un de ses amis a fait exprès le voyage de Tours à Paris pour apporter cette lettre. Il croit qu’elle est pour moi ; mais il faut absolument lui donner une réponse dans une heure.

ANDRÉ.

Vous auriez pu lire cette lettre, juger vous-même.

LE COMTE.

Et ne pas vous déranger ! c’est juste... Je n’y ai pas pensé.

ANDRÉ.

Je ne voulais pas dire !...

LE COMTE.

Lisez !... je suis un peu pressé.

ANDRÉ, parcourant la lettre.

Madame de Prailles veut quitter son mari, avec qui elle ne saurait plus vivre, dit-elle. Elle s’installerait à Paris, où elle espère me voir de temps en temps.

LE COMTE.

C’est bien ; voilà tout ce que je voulais savoir. Vous aviez raison ; il faut décidément mettre un terme à cette correspondance et ne plus entendre parler de cette femme. Ça sera peut-être un peu difficile, cependant je m’en charge.

Il déchire la lettre.

ANDRÉ.

Je vous remercie d’être venu à Fontainebleau exprès pour cela.

LE COMTE, tirant un paquet de billets de sa poche.

Maintenant, prenez ceci.

ANDRÉ.

Qu’est-ce que c’est ?

LE COMTE, tirant un collier.

Prenez encore.

ANDRÉ.

Un collier !

LE COMTE.

Un collier ! Voilà tout. Il ne me reste plus rien.

ANDRÉ.

M’expliquerez-vous ?...

LE COMTE.

Tout ceci est à vous. J’ai fait une lettre de change de quarante mille francs, payable l’année prochaine. Or, comme je n’ai plus rien et qu’il vous faudra payer cette lettre de change, je vous rends ce qui m’en reste pour vous y aider.

ANDRÉ.

C’est me punir cruellement de ce que j’ai dit.

LE COMTE.

Ce n’est pas mon intention.

ANDRÉ.

Mais ce collier avait une autre destination.

LE COMTE.

Oui, je l’avais acheté pour quelqu’un qui, heureusement, l’a refusé... Cependant, je croirais convenable de ne pas quitter cette personne sans lui laisser un souvenir ; je ne puis le faire sans votre autorisation.

ANDRÉ.

Voyons... si vous aimez cette femme, eh bien...

LE COMTE.

Je ne l’aime pas. Celle-là ou une autre, peu m’importait, pourvu que l’on fit du bruit autour de moi. Mais j’ignorais ce que j’ai appris hier : je n’ai plus le droit de voir madame de la Borde, et je lui ai écrit qu’elle ne me verrait plus. Je vous demanderai cependant, en échange du petit service que je vais vous rendre tout à l’heure, de la voir, vous, et, puisque vous y consentez, de lui donner ce collier de ma part. Quant à Tournas, s’il a, de temps en temps, besoin d’un billet de cinq cents francs, donnez-le-lui ; ce n’est pas le plus honnête homme du monde, mais il n’en est que plus à plaindre. Ce sont les hommes comme moi qui engendrent les hommes comme lui. Ils sont sans patrimoine, sans affection ; nous les mêlons à nos plaisirs dispendieux ; ils en contractent l’habitude, et, un beau jour, nous les abandonneras, sans nous occuper de ce qu’ils deviennent. C’est injuste ; nous leur devons bien quelque chose ; et puis il faut être un peu indulgent pour les autres, nous ne savons pas ce qui peut nous arriver à nous-mêmes. Voilà toutes mes recommandations ; car, grâce à vous, je ne dois plus rien à personne.

ANDRÉ.

En vérité, on dirait que vous faites votre testament...

LE COMTE.

C’est le testament du passé, puisqu’il est mort, et, comme je pars...

ANDRÉ.

Où allez-vous ?

LE COMTE.

N’importe où je pourrai vivre sans vous coûter trop d’argent, car il va falloir que vous me fassiez une pension ; mais vous m’écrirez de temps en temps, n’est-ce pas ? et je pourrai venir vous voir quelquefois ?

André cache ses yeux dans son mouchoir.

ANDRÉ, avec une grande émotion.

Si nous nous embrassions et que tout fût fini ?

LE COMTE.

Je ne suis venu que pour cela, moi !

ANDRÉ.

Alors, embrassons-nous, et que cela finisse.

Le comte et André se tiennent embrassés silencieusement.

LE COMTE.

Nous avons été bien bêtes tous les deux, hier, avec nos grands mots ! Des grands mots entre nous, lorsqu’il était si simple de faire ce que nous faisons

L’embrassant de nouveau.

et de recommencer. Si tu savais comme je m’ennuyais avec cette femme, comme je me sentais dans le faux, comme je pensais a toi, comme je me disais : « Il ne viendra donc pas à mon secours !... » Heureusement, la Providence m’a envoyé le prétexte de cette lettre pour revenir ici. Tout est expliqué maintenant, adieu !

ANDRÉ.

Comment ! adieu ?... J’espère bien que, cette fois, nous n’allons plus nous quitter.

LE COMTE.

Je le voudrais, moi ; mais, si tu allais croire...

ANDRÉ.

Quoi ?

LE COMTE.

Que je reviens vivre avec toi parce que je n’ai plus rien.

ANDRÉ.

Oh !

LE COMTE.

Tu as bien cru autre chose, autrefois.

ANDRÉ.

Quelle autre chose ?

LE COMTE.

Voilà ce qui me tourmentait... Tiens, voilà ce qui a été cause de tout.

ANDRÉ.

Je ne comprends pas.

LE COMTE.

Tu es d’avis, comme moi, que nous ne devons plus rien avoir sur le cœur, n’est-ce pas ?

ANDRÉ.

Certainement.

LE COMTE.

Et tu vas me répondre avec toute franchise ?

ANDRÉ.

Qu’y a-t-il encore ?

LE COMTE.

Lorsque je t’ai dit, il y a deux mois, que je voulais partir, pourquoi as-tu accepté avec joie que je partisse, puisqu’il avait été convenu que nous ne nous quitterions jamais ?

ANDRÉ.

Je ne t’ai dit les raisons hier.

LE COMTE.

C’étaient bien les seules, sur ton honneur ?

ANDRÉ.

Sur mon honneur ! Que croyais-tu donc ?

LE COMTE.

Ah ! mon pauvre ami, tu ne devineras jamais alors ce que disaient certaines gens : que cette jeune fille que j’avais aimée, ou plutôt que j’avais cru aimer avant ton mariage, que cette jeune fille, mariée à mon fils, je l’aimais encore ; que j’étais amoureux de ma bru ; autrement dit, que j’étais un misérable ! On allait plus loin : on prétendait que toi, mon fils, tu me soupçonnais aussi, et que tu ne serais pas fâché de me voir quitter la maison. Mais le plus affreux, c’est qu’en voyant de Tournas, c’est-à-dire le Mal, croire à cette possibilité, en entendant madame Godefroy, c’est-à-dire le Bien, me dire que l’opinion pouvait être du même avis, je me suis demandé avec effroi si les autres ne me connaissaient pas mieux que moi ; si, à mon insu, je n’étais pas capable de ce dont on m’accusait, et s’il n’était pas logique qu’après avoir été immoral je devinsse vicieux ! C’est là, je crois, pour un honnête homme, le plus terrible châtiment de son existence folle et dissipée, d’en arriver à interroger sa conscience sans être sûr de ce qu’elle répondra.

ANDRÉ.

Ah !... mon pauvre père !...

LE COMTE.

Enfin, à quelque chose malheur est bon. En me voyant avec madame de la Borde, l’opinion a pris une nouvelle piste et s’est dit, peut-être avec regret : « Décidément, ce n’est qu’un libertin vulgaire. » Aujourd’hui, en me voyant rentrer dans la famille l’opinion dira : « Il ne peut pas faire autrement, il n’a plus rien ! » Je dois être encore trop heureux de ce jugement-là. Pourvu que tu saches à quoi t’en tenir, toi, voilà l’important.

ANDRÉ.

L’opinion dira : « C’est un homme de cœur, un peu écervelé, qui adorait ses enfants, qui fut rangé quand il le fallait, et qui a épousé une bonne et brave femme qui ne l’eût pas aimé s’il n’eût pas été le plus honnête homme du monde... »

LE COMTE.

Ah ! gredin, tu n’es pas généreux ! Madame Godefroy !...

ANDRÉ.

Fais une fin.

LE COMTE.

Impossible ! Je n’ai pas voulu d’elle tant que j’ai été riche, je ne peux pas en vouloir quand je ne le suis plus ; j’aurais l’air de faire une affaire.

ANDRÉ.

Quelle mauvaise raison ! Tu sais bien que tu as la moitié de ce que j’ai...

LE COMTE.

Je n’en veux pas ; je garde mon admirable position d’homme ruiné ; j’y tiens. Diable ! toutes les bêtises que j’ai faites, je les ai faites parce que j’avais ou que je croyais avoir de l’argent. Maintenant que je suis sûr de ne pas avoir d’argent, je suis sûr de ne plus faire de bêtises.

La demie sonne.

La demie ! et moi qui oubliais...

ANDRÉ.

Quoi ?

LE COMTE.

Mon rendez-vous avec l’envoyé de madame de Prailles.

ANDRÉ.

Écris-lui qu’il n’y a pas de réponse. Nous partons ; que nous importe !

LE COMTE.

Oh ! non ! il s’est dérangé exprès. Ne fût-ce que par politesse ; et puis ce ne sera pas long.

ANDRÉ.

Je te remercie...

LE COMTE.

Ça n’en vaut pas la peine, et tu en ferais bien certainement autant pour moi. Appelle ta femme que je l’embrasse et que je m’en aille !

ANDRÉ.

Madame Godefroy est avec elle.

LE COMTE.

Appelle madame Godefroy aussi, je serai enchanté de la voir.

ANDRÉ, appelant.

Hélène !...Madame Godefroy !...

Hélène entre, suivie de madame Godefroy.

 

 

Scène III

 

LE COMTE, ANDRÉ, HÉLÈNE, MADAME GODEFROY

 

LE COMTE, à Hélène, en lui tendant les bras.

C’est papa !... il est revenu !

HÉLÈNE.

Et revenu tout seul ?

LE COMTE.

Tout seul, comme un grand garçon.

HÉLÈNE.

Et pour longtemps ?

LE COMTE.

Pour toujours, si...

HÉLÈNE.

Si ?

LE COMTE.

Si vous le voulez bien.

HÉLÈNE.

Vous n’aviez qu’à entendre ce que je disais tout à l’heure à André...

LE COMTE.

Je m’en doute bien, chère enfant, et je vous bénis du plus profond de mon cœur. Aimez André : tout son bonheur est entre vos mains, car il n’y a pas de douleur, si grande qu’elle soit, que ne puisse faire oublier à son mari une femme comme vous...

HÉLÈNE.

Comme vous êtes ému !

LE COMTE.

N’est-ce pas tout naturel, quand je vois que tout le monde m’aime encore ? 

À madame Godefroy.

Et vous, chère, me donnez-vous la main ?

MADAME GODEFROY.

Vous savez bien que, moi, je serai toujours la même pour vous, quoi qu’il arrive. Faut-il enfin tuer le veau gras ? Sinon il va mourir de vieillesse...

LE COMTE.

J’espère que nous l’entamerons ce soir. À bientôt !

À André.

Encore une fois, toi...

Il le prend dans ses bras et l’y tient quelques instants.

Maintenant, sois tranquille, je vais m’occuper de toi, et je vais faire de la bonne besogne, je t’en réponds. À bientôt, mes enfants ! à bientôt !

Il sort.

 

 

Scène IV

 

ANDRÉ, HÉLÈNE, MADAME GODEFROY

 

MADAME GODEFROY.

Qu’est-ce que ces hommes-là ont donc en eux, pour qu’on ne puisse jamais leur en vouloir ?

HÉLÈNE.

Ils ont leur cœur.

MADAME GODEFROY.

Vous voilà heureux, mes enfants ?

HÉLÈNE.

Et vous aussi ?

MADAME GODEFROY.

Moi aussi ; et je m’en vais ; vous n’avez plus besoin de moi.

HÉLÈNE.

Ingrate ! Vous nous quittez quand nous sommes heureux.

MADAME GODEFROY.

Il y a des jours qu’il faut passer en famille.

HÉLÈNE.

Est-ce que vous n’êtes pas de la famille ?

MADAME GODEFROY.

Mais non.

HÉLÈNE.

Vous en serez.

MADAME GODEFROT.

Chère fille !

HÉLÈNE.

C’est cela, exercez-vous.

MADAME GODEFROY.

À tout à l’heure, alors.

HÉLÈNE.

Où allez-vous ?

MADAME GODEFROY.

Je ne sais pas ; mais, à tout hasard, je vais entrer dans une église. Quand je suis heureuse, je prie. C’est une habitude qui ne fait de mal à personne.

HÉLÈNE.

Vous avez raison, allez.

Madame Godefroy sort.

 

 

Scène V

 

HÉLÈNE, ANDRÉ

 

HÉLÈNE.

Alors, c’est fait ?

ANDRÉ.

Il paraît.

HÉLÈNE.

Tu vois que c’était bien facile... Où est allé ton père ?...

ANDRÉ.

Faire ses préparatifs...

HÉLÈNE, à demi voix et le regardant avec tendresse.

Lui as-tu dit ?

ANDRÉ.

Pas encore. Nous n’avons parlé que de lui ; nous lui dirons tout quand il reviendra.

HÉLÈNE.

Ainsi tu es heureux ?

ANDRÉ.

Complètement heureux. Aussi, pour conserver le bonheur et pour le mériter, j’ai résolu de me créer une occupation quelconque, de travailler, d’être un peu utile, enfin. Il y a, vois-tu, dans la journée d’un homme, cinq ou six heures que la nature et la société veulent qu’il occupe de choses sérieuses. Tout ce que nous faisons de mal, nous le faisons pendant que les autres travaillent. Voilà tout ce qui a manqué à mon père. Occupé, il eût été un homme complet. Je veux profiter de la leçon. D’ailleurs, l’exemple est tout pour les enfants, et j’entends que les miens, en ouvrant les yeux, voient leur père travaillant.

LE DOMESTIQUE, entrant.

Monsieur, il y a là une dame qui désire vous parler.

ANDRÉ.

À moi ?

LE DOMESTIQUE.

Oui, monsieur.

ANDRÉ.

Faites-la entrer.

LE DOMESTIQUE.

Mais c’est à monsieur seul qu’elle désire parler.

HÉLÈNE, gaiement.

C’est bien, je me retire, puisque vous recevez des dames qui ne veulent parler qu’à vous.

ANDRÉ.

Je ne comprends pas.

HÉLÈNE.

Je l’espère bien, que vous ne comprenez pas ! 

Au domestique.

Faites entrer. 

À André.

Je ne suis plus jalouse.

Elle sort. Albertine entre voilée.

 

 

Scène VI

 

ANDRÉ, ALBERTINE

 

ALBERTINE, levant son voile.

C’est moi.

ANDRÉ.

Vous, ici !

ALBERTINE.

N’est-ce pas un hôtel, un terrain neutre, par conséquent. Et puis ce n’est pas la première fois que vous me recevez.

ANDRÉ.

Mais...

ALBERTINE.

D’ailleurs, pour votre conscience, il s’agit d’affaires qui ne vous regardent pas personnellement. Et ce n’est pas mademoiselle Albertine – tout court – que vous recevez, c’est madame de la Borde, propriétaire et tiers porteur.

ANDRÉ.

Tiers porteur ?

ALBERTINE.

Oui ! Le comte de la Rivonnière m’a écrit hier que nous ne nous reverrions plus. Soit ! C’est son droit de ne plus me revoir, mais il a oublié qu’il a signé une lettre de change.

ANDRÉ.

Une lettre de change de quarante mille francs ; il m’a prévenu.

ALBERTINE, qui a mis son pince-nez et qui a fouillé dans son porte-monnaie.

La voici !

ANDRÉ.

Elle est donc souscrite à votre nom ?

ALBERTINE.

Elle est souscrite au nom d’un banquier que je connais ; mais, comme il n’était pas convenable, à mon avis, que la signature du comte traînât dans ces endroits-là, je l’ai remboursée, et voilà comment je me trouve tiers porteur.

ANDRÉ.

Alors, nous vous devons ?

ALBERTINE.

Quarante mille francs !

ANDRÉ.

Plus la commission ?

ALBERTINE.

Bien entendu !

ANDRÉ.

Cinquante mille francs, à peu près.

ALBERTINE.

Parfaitement ! De plus, il y a une histoire de collier.

ANDRÉ.

Le voici ; je m’étais chargé de vous le remettre.

ALBERTINE.

Je n’en veux pas. C’est un bijou de femme du monde. Je ne suis pas assez riche pour me mettre au cou mille francs de rente.

ANDRÉ.

Vous l’estimez vingt mille francs, alors ?

ALBERTINE.

Oui, à cinq.

ANDRÉ.

Cela nous fait soixante et dix mille francs. Est-ce tout ?

ALBERTINE.

Il ne me reste qu’à vous rendre les clefs des caves et des armoires. Vous verrez dans quel état se trouve la maison.

ANDRÉ.

Mon père vous a-t-il écrit ?

ALBERTINE.

Quelquefois.

ANDRÉ.

Où sont ces lettres ?

ALBERTINE.

Les voici. Je vous les rapportais.

ANDRÉ, les déchirant.

Pour les clefs et les lettres, vingt mille francs, est-ce assez ?

ALBERTINE.

C’est plus que convenable.

ANDRÉ.

On ne saurait trop payer le bonheur de retrouver son père !

ALBERTINE.

Voici votre petit morceau de papier.

ANDRÉ, après avoir écrit.

Et voici un bon pour mon notaire.

ALBERTINE, après avoir lu le papier.

Merci.

Elle le met dans son portefeuille.

Alors, vous avez revu votre père ?

ANDRÉ.

Oui.

ALBERTINE.

Et il va revivre avec vous ?

ANDRÉ.

Tout à fait.

ALBERTINE.

Et il aura bien raison ! Il n’est pas plus fait pour notre monde que pour labourer la terre ; hier je le lui disais. Et j’ai bien vu, par la lettre, que j’ai trouvée en rentrant, qu’il, n’y avait pas à lutter contre sa décision.. Enfin il faut se consoler ; vous lui ferez bien mes amitiés.

ANDRÉ.

Je n’y manquerai pas.

Joseph entre.

ALBERTINE, à part.

Il était temps ! 

À Joseph.

Tenez, Joseph, je ne vous ai jamais rien donné ; voici cinq louis pour vous !

JOSEPH.

Merci, madame ! Je ne veux pas de votre argent !

ALBERTINE, remettant les cinq louis dans son porte-monnaie.

Autant de gagné !

Elle sort.

 

 

Scène VII

 

ANDRÉ, JOSEPH

 

ANDRÉ.

Qu’avez-vous, Joseph, à entrer ainsi ?

JOSEPH.

M. le comte n’est pas là, monsieur ?

ANDRÉ.

Non.

JOSEPH.

M. le comte m’avait dit de retenir lui apporter une réponse ce matin ; chez lui, on m’a répondu qu’il était à Fontainebleau. – Alors, je croyais qu’il était chez M. le vicomte.

ANDRÉ.

Il est venu tout à l’heure.

JOSEPH.

Il se porte bien ?

ANDRÉ.

Oui ; pourquoi cette question ?

JOSEPH, s’embarrassant.

C’est que, comme M. le comte avait disparu depuis hier au soir, et que... j’avais peur... mais maintenant que je sais... Vous a-t-il dit où il allait ?...

ANDRÉ.

Il m’a dit qu’il allait porter une réponse à propos d’une lettre.

JOSEPH.

D’une lettre de madame de Prailles ?

ANDRÉ.

Comment le savez-vous ?

JOSEPH.

Je viens de Tours, où M. le comte m’a envoyé hier. J’ai ramené madame de Prailles.

ANDRÉ.

Où ?

JOSEPH.

Ici, à Fontainebleau, hôtel de Londres.

ANDRÉ.

Qu’est-ce que tout cela veut dire ?

JOSEPH.

Cela veut dire que M. le comte vous a trompé ; mais il devait être ému en vous quittant ?

ANDRÉ.

Mais non... il était gai.

JOSEPH.

M. le comte est si brave !

ANDRÉ.

Si brave ! que voulez-vous dire ?

JOSEPH.

M. le vicomte est un homme, il vaut mieux qu’il sache tout.

ANDRÉ.

Mon père ?

JOSEPH.

Se bat dans ce moment-ci.

ANDRÉ.

Mon père se bat ?

JOSEPH.

Oui, monsieur.

ANDRÉ.

Où ?

JOSEPH.

Ici à Fontainebleau. Il aura voulu se battre près de chez vous, en cas de...

ANDRÉ.

Et avec qui se bat-il ?

JOSEPH.

Avec M. de Prailles.

ANDRÉ.

Pour moi, alors ?

JOSEPH.

Oui, monsieur, j’ai tout entendu hier.

ANDRÉ.

Malheureux !

 

 

Scène VIII

 

ANDRÉ, JOSEPH, HÉLÈNE

 

HÉLÈNE, entrant.

Qu’il a-t-il ?

ANDRÉ.

Mont père !

HÉLÈNE.

Eh bien ?

ANDRÉ.

Mon père ! mon pauvre père ! pour qui j’ai été si méchant, il se bat !

HÉLÈNE.

Ton père se bat ?

ANDRÉ.

Et cet homme le tuera, vois-tu, et c’est pour moi.

HÉLÈNE.

Pour toi !

 

 

Scène IX

 

ANDRÉ, JOSEPH, HÉLÈNE, MADAME GODEFROY

 

MADAME GODEFROY, entrant.

Qu’avez-vous ?

ANDRÉ, se jetant dans ses bras.

Mon père est mort, j’en suis sûr, ma bonne madame Godefroy !

MADAME GODEFROY.

Le comte ?

HÉLÈNE.

Le comte se bat !

MADAME GODEFROY.

Oh ! mon Dieu !

ANDRÉ.

Il faut que je le trouve !... et si cet homme...

Il court vers la porte. À peine a-t-il fait un pas, que le comte paraît sur le seuil. Chacun des personnages se laisse tomber sur une chaise.

 

 

Scène X

 
ANDRÉ, JOSEPH, HÉLÈNE, MADAME GODEFROY, LE COMTE, DE LIGNERAYE

 

JOSEPH.

C’est monsieur !

LE COMTE.

Qu’est-ce que vous avez tous ?

ANDRÉ, abattu, sans pouvoir tourner la tête.

Tu n’es pas blessé ?

LE COMTE.

Tu sais donc ?

ANDRÉ.

Je sais tout...

Lui donnant la main.

Il était temps que tu revinsses...

LE COMTE, à demi-voix à André.

Quand on pense que, si je ne m’étais pas trouvé là quand cet homme est venu, peut-être à cette heure ta femme n’aurait plus de mari, et, moi je n’aurais plus de fils. C’est effrayant ! Crois-tu que je sois corrigé, maintenant, et que je ne te quitterai plus ?

ANDRÉ.

Et M. de Prailles ?

LE COMTE.

Ah ! il se bat bien !

ANDRÉ.

Blessé ?

LE COMTE.

Oui.

ANDRÉ.

Dangereusement ?

LE COMTE.

Il paraît, et en défendant la chose la plus sacrée, l’honneur de sa femme. Ce coup d’épée-là ressemble bien à une mauvaise action. Mais je pensais à toi. Je ne peux cependant pas me laisser tuer maintenant.

ANDRÉ.

Et madame de Prailles ?

LE COMTE.

Elle est auprès de son mari qui l’aime. Le reste la regarde. Va donc embrasser ta femme !

ANDRÉ, lui serrant la main.

Je l’avais oubliée !

De Ligneraye entre.

 

 

Scène XI

 

ANDRÉ, JOSEPH, HÉLÈNE, MADAME GODEFROY, LE COMTE, DE LIGNERAYE, DE LIGNERAYE

 

LE COMTE, à de Ligneraye.

Eh bien ?

DE LIGNERAYE.

M. de Prailles en a pour deux mois.

ANDRÉ, à de Ligneraye.

Ah ! c’est vous, cher ami ! Mais quel était donc le second témoin de mon père ?

DE LIGNERAYE.

Tournas.

LE COMTE.

Je n’avais que lui sous la main.

ANDRÉ.

Où est-il ?

DE LIGNERAYE.

Il est reparti avec Albertine... Elle l’avait amené.

ANDRÉ.

Alors, elle savait que mon père se battait ?

DE LIGNERAYE.

Parfaitement.

ANDRÉ.

Je comprends ! Elle n’a pas voulu attendre l’événement ! Allons, elle est complète !

DE LIGNERAYE.

Oui, elle fera une bonne madame de Tournas.

ANDRÉ.

Vous croyez donc ?...

DE LIGNERAYE.

Il faut des époux assortis, comme dit la chanson, et ce Tournas devait en arriver là. Quand les prodigues ont du cœur, mon cher comte, ils finissent comme vous ! Quand ils n’en ont pas, ils finissent comme lui !

MADAME GODEFROY, au comte.

Vous allez quitter la France, mon ami, vous êtes heureux !... Moi, je reste. Mais rappelez-vous, si jamais vous êtes triste, que vous n’avez pas, que vous n’aurez jamais de meilleure amie que moi, et qu’on n’est jamais trop aimé, même par sa femme !

LE COMTE, à part.

Elle y arrivera...

JOSEPH.

La chaise de poste de M. le vicomte est prête.

LE COMTE.

Nous voyageons en poste ! Pourquoi ces prodigalités ?

ANDRÉ.

À cause de ma femme !

LE COMTE, joyeux.

Est-ce que ?...

ANDRÉ.

Oui.

LE COMTE.

Reçois mes compliments, mon ami !...

L’emmenant sur le devant.

Et viens que je te donne un conseil. Tu ne diras pas que je ne m’y prends pas d’avance...

Il l’embrasse.

Aime-le comme je t’aime ! mais ne l’élève pas comme je t’ai élevé.

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