Le Fils naturel (Alexandre DUMAS Fils)

Comédie en cinq actes, dont un prologue.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Gymnase-Dramatique, le 16 janvier 1858.

 

Personnages

 

CHARLES STERNAY

JACQUES

LE MARQUIS D’ORGEBAC

ARISTIDE FRESSARD

LUCIEN

LE DOCTEUR

CLARA VIGNOT

HENRIETTE STERNAY

LA MARQUISE

HERMINE

MADAME GERVAIS

DOMESTIQUES

 

La scène se passe, au prologue, à Paris en 1819 ; au premier acte, vingt ans après, à Ingouville, chez madame Sternay ; au deuxième, au Havre, à l’hôtel de France ; au troisième, chez le marquis d’Orgebac, à la campagne, près Paris ; au quatrième à Paris, chez Clara Vignot.

 

 

À HENRY DIDIER

 

...Pallida Mors æquo pulsat pede pauperum tabernas 
Regumque turres. O beate Sesti,
Vitæ summa brevis spem nos vetat inchoare longam ! 
Jam te prernet nox, fabulæque Manes,
Et domus exilis Plutonia...

 

HORACE

 

 

PRÉFACE

 

Voici une comédie pour laquelle j’avoue ma prédilection. Cela vient peut-être de ce qu’elle m’a coûté beaucoup de travail. Pour la première fois, il est vrai, je tentais de développer une thèse sociale et de rendre, par le théâtre, plus que la peinture des mœurs, des caractères, des ridicules et des passions. J’espérais que le spectateur emporterait de ce spectacle de quoi réfléchir un peu, et je ne voyais rien de plus intéressant et de plus dramatique à lui soumettre que cette question des enfants naturels qui n’a cessé de me préoccuper depuis lors, et que je voudrais voir résoudre, même par un autre que moi, au bénéfice des enfants, bien entendu. J’y suis revenu dans l’Affaire Clemenceau, dans les Idées de madame Aubray, dans la préface de la Dame aux Camélias. J’y reviendrai encore, au théâtre et dans le livre. C’est une idée fixe. Le sujet, d’ailleurs, est inépuisable, tant l’insuffisance de la loi en varie les formes et les conséquences, tant l’égoïsme, l’ignorance et la brutalité de l’homme le compliquent et l’aggravent de jour en jour. J’y perdrai mon latin très probablement, car nombre de gens bien assis dans la vie et bien tranquilles dans le monde, m’assurent que c’est là un des derniers moulins à vent de Don Quichotte ; que, le préjugé ayant tout à fait disparu ou peu s’en faut, il n’y a pas à s’en occuper, et que le temps fera ce qui reste à faire. Moi, je trouve que l’homme qui met un enfant au monde volontairement (et c’est toujours volontairement), sans lui assurer les moyens matériels moraux et sociaux de vivre, sans se reconnaître responsable enfin de tous les dégâts consécutifs, est un malfaiteur qu’il faut classer entre les voleurs et les assassins. Vous voyez que nous sommes loin de compte, mes contradicteurs et moi. Cependant, aujourd’hui, rassurez-vous, je ne traiterai pas la question, la pièce étant là pour la présenter sous une de ses faces nombreuses.

J’ai écrit le Fils naturel à Sainte-Adresse, dans la maison d’Alphonse Karr, alors déserte et démeublée. Mon grand confrère avait abandonné et mis à vendre cette cage couverte de fleurs où il avait espéré chanter jusqu’à la fin de ses jours. Les dieux sont morts qui faisaient de tels loisirs aux bergers musiciens. C’était en 1853. Diane de Lys était arrêtée par la censure, sans aucune chance de retour. Il s’agissait d’écrire autre chose. Je partis pour Sainte-Adresse avec quelques amis, du papier neuf et des plumes d’oie. Mes amis étaient jeunes, gais, bruyants. Il n’y avait pas moyen de travailler à l’hôtel, où nous vivions en commun. Le gardien de la maison de Karr m’offrit la clef de cet abri charmant; il me prêta une chaise, et j’écrivis mes trois premiers actes sur mes genoux, dans la salle du rez-de-chaussée quand il pleuvait, dans le jardin quand il faisait beau. Nous revînmes à Paris, à la fin d’août, et ce n’est qu’en 1857 que je repris cet ouvrage. Je n’avais cessé d’y penser. Au milieu de mes autres travaux, je polissais et repolissais mon commencement ; mais, arrivé à la fin de mon troisième acte, je faisais comme les bêtes à bon Dieu qui, arrivées au bout d’une herbe et trouvant le vide, reviennent sur leurs pas. Je sentais que la situation, présentée jusqu’alors en drame, devait se retourner en comédie sociale et en moralité philosophique ; je savais bien où j’allais, je voyais mon dénoueraient clair, logique, implacable, mais je ne voyais pas le chemin par où j’y pouvais amener le spectateur. Enfin je trouvai, sinon la bonne voie, du moins la voie dont j’avais besoin, et l’œuvre s’acheva. Je m’en séparai avec peine. Elle avait été une amie, une confidente pendant plusieurs années. Je la relisais, j’ajoutais un mot, je supprimais une phrase, je la pondérais, je l’équilibrais de mon mieux, j’y aiguisais mon esprit comme à une meule, pour ainsi dire.

D’un autre côté, il me semblait qu’elle renfermait des choses bonnes à dire, et qu’elle pourrait servir de point de départ à un théâtre nouveau que j’entrevoyais alors et que je crois voir distinctement aujourd’hui. Ne me vint-il pas l’idée, pour concilier tout, de la donner sous un nom d’emprunt et de juger ainsi de la véritable portée qu’elle pourrait avoir ! Je m’en tins longtemps à cette idée que j’ai mise à exécution depuis, dans une autre circonstance, pour d’autres raisons, et dont les résultats m’ont paru excellents. Devant un inconnu le public est vraiment juge et ne se laisse plus influencer par la marque de la maison. Je ne disconviens pas qu’il pourrait y avoir danger à le dérouter, quand on a déjà une position faite dont on bénéficie d’avance à chaque tentative nouvelle ; ce serait cependant, à un certain moment de la carrière, une étude intéressante à faire sur soi-même. Et puis le dérouterait-on longtemps ? Ne l’habituerait-on pas plutôt à reconnaître l’auteur à l’exécution et non à la signature ? Que de partis pris, que d’opinions préconçues on éviterait ! Il faudrait pour cela que le secret fût bien gardé ; il pourrait l’être, il l’a été à propos de la pièce dont je voulais parler plus haut. Personne n’était dans la confidence, et je n’ai rencontré que deux spectateurs, dont un était Francisque Sarcey et l’autre un homme du monde, mais très expert dans les choses de l’esprit, qui aient reconnu, dès le second acte, le faire de l’auteur.

Deux spectateurs sur douze ou treize cents ! c’est peu. Le public a donc encore beaucoup à apprendre en cette matière, et il y aurait véritablement plaisir à révéler, à la fin de la représentation, un nom que quelques-uns seulement auraient eu le mérite de deviner. Cela forcerait en même temps l’écrivain à varier sa forme et à déguiser, à élargir son procédé. En cas de chute, l’anonyme sérieux sauverait tout. Pour moi, j’accepterais volontiers ces épreuves, et, si même je pouvais me cacher toujours derrière cet X, je serais enchanté. Je crois que rien ne serait plus agréable que d’être célèbre sans être connu, si ce n’est d’être utile sans être célèbre. Il y a peu d’hommes illustres, en effet, qui donnent physiquement la représentation de leur mérite et qui puissent supporter dans leur forme extérieure la réputation qu’ils se sont acquise. Ils perdent presque tous à se produire ; et je dis « presque », pour donner à ceux que mon opinion pourrait blesser le droit de se réfugier dans cet adverbe consolant. On jouirait véritablement de la renommée dans l’incognito ; on saurait véritablement ce que les gens pensent de vous ; on ne serait pas forcé de s’affubler d’une allure particulière, d’un langage de convention, d’une modestie toujours transparente. On n’aurait l’air ni d’un orgueilleux, ni d’un maniéré, ni d’un grotesque. On pourrait dire ce qu’on pense sans être accusé de malice quand on admire, d’envie quand on critique ; on pourrait, fortune incroyable ! être soi, comme le premier venu, c’est-à-dire ce que personne ne veut croire qu’on est, quand on n’est pas celui-là. Ce moyen que je propose n’a qu’un défaut, celui d’être impraticable, parce que l’homme n’a qu’une idée, celle d’être au-dessus de ses contemporains pendant la vie et au delà même de la mort, quand il a du génie, du talent, une valeur quelconque, et quelquefois pas de valeur du tout. Il veut être montré, il veut qu’on dise : « Le voilà, c’est lui. »

Du reste, en aucun temps, le JE et le MOI ne se sont carrés comme de nos jours. Le dernier des écrivailleurs, comme le dernier des acrobates, veut, la photographie aidant, imposer à la postérité tout ce qui sort de lui. Et moi qui fais ici le sage, avec quel gonflement, dans deux ou trois occasions (le Fils naturel fut la dernière), je me suis laissé présenter au public ! Comme je me suis cru au-dessus de ceux qu’on ne voyait pas en ce moment dans la foule qui m’appelait ! Comme j’étais heureux d’humilier mes confrères, et comme j’ai su gré cependant à l’ami qui m’a guéri brutalement de cette infirmité ! À quoi serviraient les jours si chacun d’eux, en succédant aux autres, ne nous infligeait pas un peu plus la connaissance de nous-mêmes ? Pour ma part, quand j’évoque mon passé, je déclare que c’est encore en moi que j’ai trouvé le plus sûrement les ridicules, les passions et les faiblesses que j’ai mis sur le dos de mes personnages. Est-ce en les portant au compte d’autrui que je me suis débarrassé de quelques-uns ? Peut-être ; en tout cas, j’ai fait de mon mieux pour me corriger, pour trouver le vrai au milieu des erreurs de notre éducation parisienne et de nos mœurs factices, et, après tous les excès possibles de gloriole et de vanité, j’ai été, par grâce, saisi d’un véritable amour pour la simplicité et la bonhomie dont je semble me départir en ayant l’air de m’en vanter. Je voudrais que le bénéfice que j’en retire à cette heure encourageât à m’imiter sur ce point tous les hommes de mérite que se croient nécessaires et adorés, qui prennent le Vox populi pour le Vox Dei, grosse erreur latine qui a fait son chemin comme toutes ces formules à double sens dont les événements se servent pour circuler tranquillement à travers l’ignorance et l’apathie des hommes. Bien à plaindre, en définitive, celui qui ne sait pas à quoi s’en tenir sur les foules, et qu’il y a juste assez de place pour son mépris ou sa pitié entre leur servilité et leur ingratitude !

Ce n’est donc pas pour qu’on me regarde dans la rue que j’écris ces préfaces ; ce n’est pas non plus, en vérité, pour le plaisir de parler de moi ; je m’y soustrais, d’ailleurs, autant que je puis ; c’est pour causer, dans une époque où la causerie tend à disparaître, de choses qui me semblent encore, pour quelques esprits, aussi intéressantes que les affaires ou la politique. C’est aussi un peu pour donner à ceux que viendront après nous (car nous mourrons un jour, il ne faut pas nous le dissimuler), une notion aussi exacte que possible du va-et-vient de notre siècle bizarre, si curieux, si inquiet, si crédule, si nerveux, si exagéré, si sentimental, si révolutionnaire et si bon enfant. Je n’apparais cependant ni pour le punir, ni pour le guider, ni pour le transformer, ni pour l’amuser même. Je ne suis ni dieu, ni apôtre, ni philosophe, ni bateleur. Je suis quelqu’un qui passe, qui regarde, qui voit, qui sent, qui réfléchit, qui espère et qui dit ou écrit ce qui le frappe dans la forme la plus claire, la plus rapide, la plus propre à ce qu’il veut dire. Si le style n’est pas toujours d’une correction irréprochable, la pensée est toujours d’une sincérité parfaite, car j’aimerais mieux labourer l’arpent de terre que le travail m’a donné que d’imprimer un mot que je ne penserais pas. Je blesse souvent ainsi des idées reçues, des conventions établies, les préjugés et le qu’en dira-t-on dans lesquels la société vit tant bien que mal, qu’elle ne veut pas se voir reprendre, parce qu’elle en a l’habitude et parce qu’elle a horreur du dérangement. Bref, j’écris pour ceux qui pensent comme moi. Inutile de combattre les opinions des autres ; on parvient quelquefois à vaincre les gens dans une discussion, à les convaincre jamais. Les opinions sont comme les clous ; plus on tape dessus, plus on les enfonce. Tout notre pouvoir se réduit à dire ce qui nous paraît être la vérité. Les hommes posent les chiffres et le temps fait la preuve.

Cependant, j’appartiens à un art, à une profession, à une classe, et c’est plus particulièrement à mes confrères présents et à venir que je m’adresse. Je voudrais les voir s’entendre mieux ensemble et se connaître mieux eux-mêmes. Ils accompliraient ainsi plus facilement la mission, le devoir qui leur incombent ; ils emploieraient plus utilement la valeur qu’ils ont dans les mains et qu’ils neutralisent presque absolument par le besoin de l’individualisme, par les tentatives isolées qui ont pour but la gloire, la fortune, la popularité de chacun, au lieu d’avoir en vue l’influence du corps et le bien de tous.

L’homme n’est véritablement au-dessus de l’humanité ambiante que sur un seul plan : la vertu ; et, comme il ne saurait y avoir vertu s’il n’y a humilité, ceux-là seuls se trouvent avoir le droit de se considérer comme supérieurs à autrui à qui il est interdit de savoir qu’ils le sont. Le talent, le génie surtout est involontaire. Il n’est pas un effort de l’homme, il est un don de Dieu comme la beauté. Voilà pourquoi il n’est que de second ordre. Aussi la postérité ne le consacre-t-elle que s’il s’est fait vertu par la sincérité et par la communion dans le progrès universel avec le monde entier. La gloire pour la gloire est une spéculation honteuse. Les hommes heureux de leur célébrité sont des naïfs ; les hommes fiers de leur génie sont des sots.

Loin de moi la pensée de nier ou de dénigrer l’esprit d’émulation dont la jeunesse, mais la jeunesse seule, a si grand besoin. Il lui faut un but visible, palpable. La gloire est ce but. Mais, les premiers obstacles franchis, les premiers rivaux dépassés, le vainqueur qui s’enveloppe de pourpre, se couronne de lauriers et se livre à l’admiration des spectateurs est un histrion qu’ils ont raison de bafouer dès que son orgueil va plus loin que leur émotion, et que son immobilité s’impose. Or, notre grande, notre unique préoccupation, à nous écrivains, à nous auteurs dramatiques principalement, c’est de prouver que nous sommes forts, de lever des poids énormes, comme des athlètes, devant un public enthousiaste, et de tomber nos rivaux et nos amis aux applaudissements d’une salle idolâtre.

Eh bien, parlons franc, au risque de nous faire jeter des pierres; un peu de martyre, d’ailleurs, n’est pas à dédaigner : quand le travail de l’esprit n’est pas la plus noble de toutes les professions, c’est le plus vil de tous les métiers. Le désespoir, la haine, l’envie, la misère, le doute, le vice et la démence sont au bout, quelquefois au milieu de cette carrière méprisable où la concurrence remplace l’émulation, où la popularité triche la gloire, où l’argent est un but, la débauche un aiguillon et l’ivresse une muse.

Le voyez-vous, ce malheureux jeune homme, au visage contacté, aux tempes jaunies, à la bouche grimaçante, aux yeux vagabonds ? Il était né pour marcher libre et joyeux derrière une charrue, en semant avec un geste fier le grain de la moisson prochaine ; le soir il eût mangé devant l’âtre le pain gagné dans le jour ; chacun de ses pas, de ses mouvements eût donné la vie ! Regardez-le, dans la grande ville, pressant, le jour et la nuit, sa tête dans ses deux mains, la pétrissant et lui faisant suer des récits, des aventures, des combinaisons pour une foule affamée qui le dévore et passe à un autre quand elle ne peut plus rien tirer de lui. Pendant un temps plus ou moins long, cet homme fera épouser Henriette par Arthur, surprendre l’amant par le mari, empoisonner celui-ci, guillotiner celui-là, avec intérêt habilement suspendu à la fin de l’acte ou du feuilleton. Il va vendre successivement de l’amour, de la jalousie, des larmes, de l’histoire, de la gaudriole, de l’argot, de la satire, de la morale, de l’insulte, de la politique, du progrès, du sentiment, de l’obscénité, de la religion, de la copie enfin, de deux sous à cinq sous la ligne, selon le goût du lecteur, les tendances du journal et le cours du moment. Quand il aura mangé son fonds, il vivra sur le fonds d’autrui ; il rafistolera les vieilles comédies, rapiécera les vieux romans, ressemellera les anas des vieux siècles. Il mangera les bibliothèques ! il avalera les quais ! Il lui faut des idées, des anecdotes, des mots, du plaisir, de la notoriété, de l’argent. Dépêchons-nous, il s’agit d’être célèbre ! une fois célèbre, on est coté ! une fois coté, on est riche ! une fois riche, on est libre ! Libre ! voilà le rêve de toutes les minutes, rêve irréalisable ! Mais le journal est pressé ! mais le théâtre ne peut attendre ! nous nous mettrons deux, nous nous mettrons trois ! nous passerons les nuits ! Et la force ? Nous prendrons du café. Et l’inspiration ? Nous boirons de l’absinthe. Va, cervelle humaine, rends des pages, des phrases, des lignes, retourne-toi cent fois par jour, fais des évolutions, sur toi-même, gonfle-toi comme une éponge, pressure-toi comme un citron jusqu’à ce que tu te dessèches subitement, que la folie te secoue comme un arbre dans une plaine, que la paralysie survienne, que l’hébétation arrive et que la mort termine tout. Alors, on pénètre chez l’homme connu. On y trouve le désordre, l’indigence, une ancienne maîtresse dont il avait peut-être fait une épouse dans une heure de lyrisme ou d’épuisement, de malheureux enfants déjà vêtus de noir, étonnés et pleurant à tout hasard. Cela sent encore le tabac de la veille. Il aimait tant à fumer ! Pauvre garçon ! On lui avait dit que ça lui ferait mal, mais il ne pouvait pas s’en déshabituer ! Comme on s’est amusé jadis dans ce salon-là, du temps de la petite une telle ! Quelques amis l’accompagnent au cimetière, escortés quelquefois d’une foule curieuse ou sympathique, car on l’aimait bien. Il était si gai, – par moments ! On raconte sur lui des anecdotes ; on parle sur sa tombe ; on lui met une pierre plate sur le nez ; on revient manger un morceau ; on bâcle quelques articles nécrologiques ; on le découpe, on le débite pendant deux ou trois jours, on en mange, on en vit ; on lui souscrit un monument ; on écrit au ministère, on obtient une pension pour la veuve, une bourse pour un des enfants ; et puis il faut reprendre cette existence frénétique qui l’a tué. Adieu, grand homme d’un an, d’un mois, d’un jour ! Il ne reste plus rien de toi. Dors tranquille enfin, voici l’éternelle nuit !

C’est dans cet enfer, dans ce bagne, que des milliers de jeunes gens se précipitent en riant, de bonne foi, trompés par la surface, croyant y rencontrer la fortune et la renommée comme on rencontre une charrette sur un grand chemin, au lieu de se cramponner au travail obscur, patient, qui fait les hommes robustes, sereins, respectés, utiles et bons. J’ai traversé, moi qui vous parle, ces effroyables marais du commencement de la carrière ; j’en suis sorti frissonnant et pâli, épouvanté de ce que j’avais vu, qui m’épouvante encore quand j’y rentre par hasard, soit pour serrer la main à un ancien compagnon, soit pour aller ramasser son corps et le conduire là où il ne s’agitera plus. J’y serais mort depuis longtemps s’il m’avait fallu y rester. Béni soit le Dieu, le maître quel qu’il soit des destinées universelles qui m’a éclairé pour que j’en sorte et qui m’accorde une commutation de peine. Non ! Dante, que l’on invoque toujours quand il s’agit de supplices abominables, n’a pu trouver ni rêver dans le temps où il vivait, si troublé que fût ce temps, ce damné de la production intellectuelle, roulant sa propre tête comme Sisyphe roulait son rocher et la frappant contre des murailles d’airain pour en faire jaillir une dernière étincelle.

Et ce que je dis de ceux qui succombent dans la lutte, je le dis de ceux qui triomphent, des plus grands, des plus forts, des plus heureux, de ceux qui ont des organes puissants, de ceux qui tiennent boutique, de ceux qui ont découvert une mine du premier coup de pioche. Voulez-vous que je vous les nomme, ces forçats de la pensée à qui vous ne laissez ni repos ni trêve, que vous poussez en avant au nom de leur gloire, de leur fortune, de votre plaisir et de vos appétits, qui se relèvent sous le fouet, sachant bien qu’ils seront écrasés, dépassés, oubliés, s’ils ne courent pas comme les autres ?

Laissons de côté ceux qui ne sont plus : Balzac, Eugène Sue, Frédéric Soulié, de Vigny, de Musset, Murger, Ponsard et tant d’autres, morts à la peine !

Qu’est-ce que vous faites de ceux qui survivent, de Lamartine, d’Hugo, de George Sand, de Dumas ? Lamartine ! la figure la plus rayonnante des temps modernes, poète, historien, romancier, homme d’État, critique, orateur, qui tient de Virgile, de Tacite, de Bernardin de Saint-Pierre, de Washington, d’Aristote, de Cicéron ! Lamartine, dont ce siècle adolescent a mêlé à ses premiers rêves la poésie embaumée, qui n’a pas dans son œuvre une pensée qui ne soit chaste, un mot qui ne soit noble, à qui la Grèce eût consacré des autels, à qui l’Angleterre eût offert des palais, de quelles insultes ne l’avez-vous pas poursuivi, de quelles amertumes ne l’avez-vous pas abreuvé, parce que ce grand homme a eu le tort de croire un moment qu’un grand peuple pouvait être mûr pour une grande idée.

Ah ! tu as été roi de France, poète ! Ah ! tu as voulu émanciper ton pays ! tu l’as cru digne de la liberté ! Ah ! tu nous as nourris de ta pensée, de ton sang, de ta chair, et tu as été assez imprévoyant pour ne pas battre monnaie, au milieu de nos désordres, avec notre enthousiasme et notre reconnaissance, que tu savais bien ne pouvoir être durables ! Ah ! tu ne t’es pas enrichi de nos dépouilles, maladroit, et tu viens nous demander assistance et secours, et tu veux mourir au foyer paternel ! Rentre dans le brancard, malheureux ! reprends le harnais, misérable ! tire ton ancien camion, redeviens homme de lettres, donne-nous de l’histoire, de la critique, des souvenirs, des mémoires ; mets ton cœur et ton passé en volumes, en chapitres, en paragraphes ; si ça nous amuse autant qu’un petit journal et si ce n’est pas aussi cher qu’un grand, nous te payerons peut-être les vingt francs que tu nous demandes; mais ne compte pas sur autre chose pour le présent. Plus tard, quand nous serons sûrs que ça ne nous coûtera rien, quand tu seras bien mort, bien enterré, nous t’élèverons des statues, et, si quelque autre pays se vante de ses poètes, ou si la France elle-même en produit un, nous battrons les uns et nous démolirons l’autre avec le chantre d’Elvire, et l’auteur des Girondins. Jusque-là, bonhomme, permets que l’on t’immole à Hugo, le seul peut-être, à cette heure, qui te reconnaisse pour son maître !

Gloire à celui-là ! S’il était resté sur le sol natal, s’il était à portée de nos coups, Dieu sait ce que nous lui jetterions à la face ; mais la fortune, dans sa bizarrerie, en a décidé autrement. Il s’est constitué centre au milieu de l’Océan, les pieds sur un rochet, le front dans la nue. C’est trop loin et c’est trop haut ! nos armes ne portent pas là. Patience ! il aura bien, un jour ou l’autre, son heure de négligence, d’oubli, de foi. Il sortira de ses brumes ; il descendra de son piédestal ; il s’aventurera sur les flots ; il verra alors ce qui se passera ! Ah ! tu nous as imposé le respect, l’admiration, la distance ! Ah ! tu t’es fait victime ! Ah ! tu étais riche ! Ah ! tu ne travaillais que quand tu voulais et tu ne disais que ce qu’il te plaisait de dire ! Ah ! nous n’étions pas de ta taille ! Ah ! tu as été le géant Athos, tu as retourné une île anglaise, tu t’y es taillé une montagne et tu t’es planté au sommet, dieu, autel et prêtre, et tu redescends parmi les hommes ! À notre tour ! et rira bien qui rira le dernier. Meurs là-bas, je te le conseille, change-toi bien vite en statue :

 

Couvrant cette île de ton aile,
Dans quelque attitude éternelle
De génie et de majesté !

 

que ton Calvaire soit ton tombeau comme il a été ton temple ! Après avoir été Athos, sois Encelade ! c’est le seul moyen pour toi de remuer encore un peu la terre quand tu ne seras plus dessus, mais dessous. En attendant, veux-tu savoir la vérité, cette vérité vraie que ne savent jamais ni les émigrés ni les rois ? Je vais te la dire... Non ; j’aime mieux me taire, tu ne saurais plus m’écouter et tu ne pourrais plus me croire. Reste dans tes nuages et dans tes illusions. Que l’affaire se règle maintenant entre toi et Dieu, puisque tu as voulu le regarder en face. C’est à plus simple que nous devons nos consolations, si nous avons encore le temps d’en offrir.

Vois-tu, de ton sommet diamanté, cette maisonnette blanche au milieu d’une plaine, au pied d’une petite colline, au bord d’une route à ornières où passe de temps en temps un chariot aux essieux plaintifs chargé de foin ou de légumes ? Quel silence, quand le gémissement des roues est entré dans cette terre molle ! Que ferais-tu, dans ton olympe solitaire, de ces nuages légers et blancs comme de la ouate qui courent sous ce ciel bourgeois ? Ils ne contiennent ni éclairs ni foudre. Ils fondraient dans ta large main si tu te baissais pour les ramasser, si tu voulais en tirer les tonnerres dont tu as besoin.

Il est midi, l’heure où l’on voit tout! Regarde cette femme qui descend les marches de son perron. Elle a les cheveux grisonnants sous son petit chapeau de paille ; elle est toute seule ; elle se promène au soleil, doucement; elle contemple son horizon vulgaire ; elle écoute les bruits vagues de la nature ; elle s’amuse à suivre de l’œil ces nuées dont tu ne veux pas. Elle cause avec le jardinier ; elle se penche pour respirer ses fleurs qu’elle se garde bien de cueillir ; elle s’arrête ; elle écoute ! Quoi ? elle n’en sait rien elle-même ! quelque chose qui n’est pas encore et qui sera un jour. Elle s’assied sur son banc de pierre. Elle ne bouge plus. La voilà fondue dans l’immensité, la voilà plante, étoile, brise, océan, âme ! Elle se souvient ! Elle devine ! Tout ce que tu entends au milieu des flots, elle l’entend aussi bien que toi sous son dôme de lilas, et les oiseaux, et les tempêtes, et tout ce qui chante, et tout ce qui pleure, et tout ce qui rit. Elle va errer, regarder, écouter ainsi, sans bien savoir ce qu’elle accomplit, somnambule de jour, et, à mesure que l’ombre gagnera la plaine, – comme ces plantes qui se sont imprégnées du matin au soir de rosée et de rayons, de pluie et de soleil et qui ne s’ouvrent et n’exhalent leurs parfums que la nuit, – la nuit, cette femme restituera au monde de l’âme et de l’esprit tout ce qu’elle a reçu du monde matériel et visible ; car, cette femme, elle pense comme Montaigne, elle rêve comme Ossian, elle écrit comme Jean-Jacques ; Léonard dessine sa phrase et Mozart la chante. Madame de Sévigné lui baise les mains et madame de Staël s’agenouille quand elle passe. Ce morceau de terre qu’elle habite, ce n’est ni le rocher de Prométhée, ni le rocher de Sainte-Hélène, ni le rocher de Guernesey ; c’est Palaiseau, non pas même le Palaiseau de la Pie voleuse, c’est Palaiseau (Seine-et-Oise), un Palaiseau banal, qui ne la connaît pas, qui ne sait pas ce qu’il possède, qui n’a jamais entendu son nom, ou qui n’y a rien compris.

Elle était là depuis dix-huit mois ; je reviens de voyage, j’accours pour la voir. Ne connaissant pas le chemin, j’entre dans une boutique et je demande à l’honnête commerçant dont le nom ne peut rester inconnu dans le pays, puisqu’il a eu le soin de le faire peindre sur son enseigne, je demande à cet homme de m’indiquer la maison de madame George Sand.

– Comment dites-vous ?

– Madame George Sand.

– George Sand ? Qu’est-ce qu’elle fait, cette dame ?

– Elle écrit ! Enfin, c’est George Sand.

– George Sand ? je ne connais pas ça ici.

Je vois encore un tonnelier à qui je fis la même question pendant qu’il rinçait ses bouteilles sur la porte de son cellier, et qui me fit la même réponse, que je reçus une troisième fois d’un paysan qui passait. J’avisai enfin une maison cossue sur le seuil de laquelle une femme âgée, très proprette, à bonnet ruche, lisait un journal. Elle lisait. Elle devait avoir lu au moins la Mare au Diable ou François le Champi. Elle me répondit cette phrase admirable :

– N’est-ce pas une dame qui est dans les papiers ?

Quels papiers ?

Je répondis oui. – Au fait ! les papiers pouvaient être des papiers imprimés. C’est ainsi que je trouvai la dame que je cherchais.

Voilà ce que c’était que la gloire en 1865, à trois quarts d’heure de Paris, par le chemin de fer de Sceaux, et rien n’est changé, je crois. Un jour, après un grand chagrin, ayant besoin de repos, c’est-à-dire d’argent, l’au-d’Indiana voulut vendre cette maisonnette, la moitié de ce qu’elle lui avait coûté. Ce n’était pas exigeant. Il ne se présenta pas un acquéreur, pas même un curieux ; et l’illustre propriétaire qui espérait revoir le pays enchanté du petit Zorzi, ne fût-ce que pour ajouter quelques lettres aux Lettres d’un voyageur, reprit son labeur quotidien et se remit, avec les autres filles de Danaüs, à jeter de l’eau dans ce puits sans fond du XIXe siècle, – que tu connais bien, mon très cher père, et que tu aurais rempli à toi tout seul, si les forces humaines pouvaient y suffire.

Eh bien, il est venu à bout de toi, ce siècle vorace que tu as habitué à cette insatiabilité qui nous met sur les dents, nous qui ne sommes pas de ta force. Et cependant, à ce siècle né pour toujours dévorer, tu étais bien l’homme qu’il fallait, toi né pour toujours produire. Du reste, quelles précautions la Nature avait prises, quelles provisions elle avait faites en toi pour ces appétits formidables qu’elle était forcée de prévoir ! C’est sous le soleil de l’Amérique, avec du sang africain, dans le flanc d’une vierge noire qu’elle a pétri celui dont tu devais naître et qui, soldat et général de la République, étouffait un cheval entre ses jambes, brisait un casque avec ses dents et défendait à lui tout seul le pont de Brixen contre une avant-garde de vingt hommes. Rome lui eût décerné les honneurs du triomphe et l’eût nommé consul. La France, plus calme et plus économe, refusa le collège à son fils, et ce fils élevé en pleine forêt, en plein air, à plein ciel, poussé par le besoin et par son génie, s’abattit un beau jour sur la grande ville et entra dans la littérature comme son père entrait dans l’ennemi, en bousculant, en abattant, en renversant tout ce qui ne lui faisait pas place. Alors commença ce travail cyclopéen qui dure depuis quarante années. Tragédie, drame, histoire, romans, voyages, comédies, tu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau et tu as peuplé le monde de la fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le Journal, le Livre, le Théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules ; tu as alimenté la France, l’Europe, l’Amérique ; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires ; tu as essoufflé les imprimeurs, fourbu les copistes, et, dévoré du besoin de produire, tu n’as peut-être pas toujours assez éprouvé le métal dont tu te servais, et tu as pris et jeté dans la fournaise, quelquefois au hasard, tout ce qui t’est tombé sous la main. Le feu intelligent a fait le partage. Ce qui venait de toi s’est coulé en bronze, ce qui venait d’ailleurs s’est évanoui en fumée. Tu as battu ainsi bien du mauvais fer ; mais, en revanche, combien parmi ceux qui devaient rester obscurs se sont éclairés et chauffés à ta forge, et, si l’heure des restitutions sonnait, quel gain pour toi, rien qu’à reprendre ce que tu as donné et ce qu’on t’a pris ! Quelquefois, tu posais ton lourd marteau sur ta large enclume. Tu t’asseyais sur le seuil de ta grotte resplendissante, les manches retroussées, la poitrine à l’air, le visage souriant ; tu t’essuyais le front ; tu regardais les calmes étoiles en respirant la fraîcheur de la nuit, ou bien tu te lançais sur la première route venue, tu t’évadais comme un prisonnier, tu parcourais l’Océan, tu gravissais le Caucase, tu escaladais l’Etna, toujours quelque chose de colossal, et, les poumons remplis à nouveau, tu rentrais dans ta caverne. Ta grande silhouette se décalquait en noir sur le foyer rouge, et la foule battait des mains ; car, au fond, elle aime la fécondité dans le travail, la grâce dans la force, la simplicité dans le génie, et tu as la fécondité, la simplicité, la grâce et la générosité, que j’oubliais, qui t’a fait millionnaire pour les autres et pauvre pour toi. Puis, un jour, il y a eu distraction, indifférence, ingratitude de la part de cette foule attentive et dominée jusqu’alors. Elle se portait autre part, elle voulait voir autre chose. Tu lui avais trop donné. C’était nous qui étions venus ! nous les enfants, nous les petits, qui avions poussé pendant ce temps-là et qui faisons le contraire de ce que vous aviez fait, vous les grands. Voilà tout. Tu es devenu « Dumas père » pour les respectueux, « le père Dumas » pour les insolents, et, au milieu de toute sorte de clameurs, tu as pu entendre parfois cette phrase : « Décidément, son fils a plus de talent que lui ! »

Comme tu as dû rire !

Eh bien, non, tu as été fier, tu as été heureux, semblable au premier père venu ; tu n’as demandé qu’à croire, tu as cru peut-être ce qu’on disait ! Cher grand homme, naïf et bon ! qui m’aurais donné ta gloire comme tu me donnais ton argent quand j’étais jeune et paresseux, je suis bien heureux d’avoir enfin l’occasion de m’incliner publiquement devant toi, de te rendre hommage en plein soleil et de t’embrasser comme je t’aime en face de l’avenir ! Que d’autres de mon âge et de ma valeur se déclarent tes égaux, ne portant pas ton nom ! c’est affaire à eux, et je n’ai pas plus à leur reprocher qu’à leur envier cette supposition, moi qui serais aussi connu qu’eux rien qu’à être ton fils ; mais il faut que la postérité, qui, quoi qu’il arrive, sera forcée de compter avec toi, sache bien, quand elle lira nos deux noms au-dessous l’un de l’autre, chronologiquement, dans le bilan de ce siècle, que je n’ai jamais vu en toi que mon père, mon ami et mon maître, quoi qu’on ait pu dire ; que j’ai eu cette bonne chance, grâce à ton voisinage, de ne jamais m’exagérer, et de me considérer toujours comme un bambin en étant obligé de me comparer toujours à ce père redoutable.

Du reste, il y a dans mon enfance un souvenir qui secrètement battait en brèche mes jeunes vanités. C’est celui de la première représentation de Charles VII, à l’Odéon. Ce fut un four, comme on dirait aujourd’hui dans cet argot parisien qui remplacera peu à peu, si nous n’y prenons garde, la vieille langue française. J’avais huit ans, j’écoutais avec religion parce que c’était papa qui avait écrit ça. Je n’y comprenais rien du tout, bien entendu. Tu avais voulu que je fusse présent à cette solennité ; tu étais superstitieux, tu croyais que je te porterais bonheur. Tu te trompais bien. Les cinq actes se déroulèrent au milieu d’un silence morne. Aussi quelle idée avais-tu de vouloir arrêter tout à coup, avec une œuvre sobre, ferme, simple, le mouvement que tu avais toi-même et le premier imprimé au théâtre ? Pourquoi tout à coup cet hommage à Racine, qu’on était convenu d’appeler un polisson ?

Nous revînmes ensemble tout seuls, toi me tenant par la main, moi trottinant, à ton côté pour me mettre à l’unisson de tes grandes jambes. Tu ne parlais pas ; je ne disais rien non plus : je sentais que tu étais triste et qu’il fallait se taire. Depuis ce jour, je n’ai jamais longé le vieux mur de la rue de Seine, près du guichet de l’Institut (où tu ne devais pas entrer), sans revoir nos silhouettes sur cette muraille humide, léchée ce soir-là d’un grand rayon de lune. Je ne suis jamais non plus revenu d’une de mes premières représentations les plus bruyantes et les plus applaudies, sans me rappeler le froid de cette grande salle, notre marche silencieuse à travers les rues désertes, et sans me dire tout bas, pendant que mes amis me félicitaient : « C’est possible ; mais j’aimerais mieux avoir fait Charles VII, qui n’a pas réussi. »

Eh bien, pourquoi ce siècle, qui a encore plus de trente ans à vivre, vous a-t-il déjà dévorés, vous les grands, et nous grignote-t-il distraitement, nous les petits, comme le dessert de ce grand festin ? C’est qu’il est le plus pressé qui fut jamais : c’est qu’il se sent emporté comme le vaisseau de Colomb vers un pôle inconnu ; c’est qu’il croit déjà entendre les cataractes effroyables dont il rêve la nuit et qui doivent l’engloutir ; c’est qu’il use ses yeux et ses télescopes à sonder la ligne brumeuse de l’horizon, et que le plus petit oiseau et le moindre brin d’herbe qui lui dénonceraient la terre promise lui seraient bien autrement chers que les plus riants souvenirs des campagnes natales. Quand il aura abordé, quand il aura planté sa tente, il se reprendra peut-être à écouter les bardes et les troubadours, les bergeries naïves, les aventures chevaleresques, les mélancolies douces et délicates de l’âme ; mais il n’en est pas là pour le moment. Le passé le pousse, le présent le menace, l’avenir l’épouvante. Il n’a plus besoin qu’on le charme, il n’a plus besoin qu’on le plaigne, il a besoin qu’on le sauve.

Pendant un certain temps, il vous a écoutés : vous chantiez son mal, et si bien ! Il pleurait avec le « René » de Chateaubriand et le « Jocelyn » de Lamartine : il doutait avec le « Didier » d’Hugo, l’« Antony » de Dumas et le « Rolla » de Musset : il frissonnait avec Balzac, il délirait avec Sand. On était en pleine pathologie. Après vos diagnostics admirables, le malade vous a dit : « Pouvez-vous me guérir, maintenant ? » Vous lui avez répondu : « Non ; nous ne pouvons que nous plaindre avec toi. » Alors, il vous a tourné le dos. Chateaubriand en est mort ! Balzac en est mort ! de Musset en est mort ! Lamartine s’est jeté dans la politique, espérant, pour en finir, sauver la société d’un seul coup. Il a saisi le gouvernail, il l’a tourné, si violemment, qu’il a fait pivoter le vaisseau sur lui-même, et qu’il s’en est cassé les reins.

Hugo s’est précipité à sa place ; mais la barre, en se redressant l’a jeté par-dessus le pont, sur un rocher qui se trouvait là. Le poète a poussé un cri de colère qui aurait immortalisé sa chute, si la colère immortalisait ; mais le vaisseau a continué sa marche sans lui, malgré les vibrations de sa lyre neuve, comme le vaisseau qui emportait Télémaque malgré les cris de Calypso.

Alors, Antony s’est changé en d’Artagnan, Lélia en Fadette. Le siècle a souri ; mais il s’est contenté de sourire à ces souplesses et à ces métamorphoses, sans s’arrêter une minute.

C’est alors que nous sommes apparus, les uns avec la tradition classique, les autres avec la satire gauloise, ceux-ci, avec l’observation naturelle, ceux-là avec le tableau bourgeois. Nous avons cherché la vérité entre le rire et les larmes ; nous l’avons trouvée, de temps en temps ; nous l’avons mise sous les yeux du spectateur. Tantôt il a battu des mains, tantôt il s’est révolté, et maintenant il commence à nous dire, comme à nos prédécesseurs : « Eh bien, après ? Que nous importe de savoir comment nous sommes, et sommes-nous bien comme vous le dites ? D’ailleurs, nous ne venons pas ici pour nous retrouver, mais pour nous fuir. Donnez-nous l’Espérance ! Vous ne le pouvez pas ? Alors, donnez-nous l’Oubli ! »

Et le voilà qui se détache encore pour aller à ceux qui devaient nécessairement venir et qui sont venus à la suite de toutes ces convulsions et de tous ces mélanges. Ceux-ci sont les malins. Ils se sont fait ce raisonnement : « Ah ! dix-neuvième siècle égoïste, glouton, ingrat, tu as usé, dévoré, rejeté tous ceux qui se sont sincèrement dévoués à toi. Tu es vieux à cette heure et tu t’ennuies ! Attends un peu ! Nous avons ce qu’il te faut, et, puisqu’il n’y a plus moyen de te sauver et que tu n’as plus la force de te défendre, nous allons t’achever d’abord, et te dépouiller ensuite. Tiens ! voilà des plaisanteries de carrefour, de la musique de sauvages, des chansons de cabaret, des lazzis crapuleux, des danses obscènes, de la gaieté épileptique, quelque chose qui tient du cimetière et de la Courtille, le Carnaval de la fosse commune. L’homme, pour te faire rire, s’avilira jusqu’à se disloquer ; la femme jusqu’à se mettre toute nue pour t’exciter un peu. Ah ! tu veux être grisé, empiffré, abruti ! Monte chez nous, joli jeune homme, paye avant d’entrer, et nous allons bien rire... nous surtout ! »

Et le théâtre se fait tréteau, et le comédien se fait pitre, et l’actrice se fait... tout ce qu’on veut.

Le vieillard, qui sent bien, à certaines secousses cérébrales, qu’on le mène trop vite, essaye par moments de se remettre sur ses jambes, de se rappeler sa jeunesse, ses chastes amours, son innocence, sa foi. Il voudrait revoir la campagne, respirer l’air vivifiant des forêts, entendre les chansons matinières. Il s’exalte tout à coup pour une œuvre jeune et ferme comme un libertin pour une vierge, mais les forces lui manquent bientôt ; il retombe dans ses éréthismes impuissants, dans ses hystéries séniles, et il retourne aux bacchanales, en bredouillant : « Allons ! Muse de la rue, fais de moi ce que tu voudras, pourvu que tu m’étourdisses, que je ne voie pas ce que je devrais voir, que je n’entende pas ce que je devrais entendre et que je meure aussi gaiement que possible. Après moi la fin du monde, comme a dit le petit roi ! »

Ce que je disais de l’amour dans la préface de la Dame aux Camélias, je puis donc le dire de l’art dans cette préface nouvelle. La prostitution, hélas ! a envahi l’esprit de l’homme de lettres comme elle a envahi le cœur de la femme, et l’un demande au public combien il donne, comme l’autre demande au prétendant combien il a.

Il se prépare une réaction, assurent les quelques esprits sérieux que cet abaissement désole.

Évidemment, il y aura une réaction. Il y a en toujours une : quand on a fait longtemps la même chose, homme ou nation, on éprouve le besoin de faire la chose opposée pendant un espace de temps à peu près égal. C’est le jour après la nuit, le chaud après le froid, c’est la loi de rotation et d’équilibre. Dépend-il de nous que cette réaction soit féconde, durable, définitive ? Voilà la question. Oui. Jamais le théâtre qui se dégrade et s’avilit à cette heure, entre les mains du plus grand nombre (parmi lesquels l’art véritable regrette des transfuges d’un véritable talent), jamais le théâtre n’a eu plus belle occasion et plus sûre d’affirmer sa puissance civilisatrice.

En effet, par suite du mouvement qui s’est opéré dans les mœurs, par les rapports internationaux, par le progrès des idées et des sciences, par la plus grande connaissance que l’homme a acquise de lui-même, par l’accroissement d’un public qu’alimentent et transforment les grands courants étrangers qui le traversent, nous, détenteurs de la forme dramatique, possesseurs de la scène, nous sommes devenus une des forces les plus incontestables, la plus incontestée, si nous le voulons, et nous n’avons pas l’air de nous en apercevoir, et c’est ce moment unique dans l’histoire de l’art que nous choisissons pour abdiquer.

Nous sommes plus puissants que la guerre, car nous ne détruisons pas, nous créons, et nul, fût-il César ou Charlemagne, ne peut nous reprendre nos conquêtes. Au contraire, plus on nous envahit, plus on nous étend ; plus on nous pille, plus on nous enrichit ; – plus puissants que la politique, car nous ne devons dire que la vérité, car nous ne relevons pas des événements et ne dépendons pas du fait ; – plus puissants que la presse, car nous avons le relief, la couleur, la répétition quotidienne, régulière, animée de notre pensée, nous avons la parole, le regard, le geste, l’action, la vie en un mot, et tous les sens de l’homme nous sont ouverts ; – plus puissants enfin que l’éloquence elle-même, car notre corps n’est pas forcé de se transporter là où nous voulons parler ; nous nous distribuons à l’infini, nous substituons à nous des centaines de personnages, des milliers d’interprètes, et nous avons sous nos doigts le clavier humain, depuis le rire le plus insensé jusqu’aux larmes les plus amères. Une seule puissance nous est supérieure, – la religion, parce qu’elle ne traite que du côté divin de l’homme et ne l’entretient que de ses aspirations sublimes, profondes – et dernières. Je dis : la religion, je ne dis pas : l’Église, une certaine Église surtout. Que celle-ci le sache bien, en se déclarant notre ennemie, elle nous reconnaît son égale, et du jour où, en réponse à ses mépris et à ses excommunications, Molière, qui savait bien ce qu’il faisait, quoi qu’il ait dit, lui a jeté Tartuffe au visage, elle a compris que nous disposions des consciences comme elle, et elle n’a cessé de tonner contre nous. Elle nous attaque, donc elle nous craint ; elle a tort, car nous marchons forcément vers le même but, puisque nous partons du même principe : la représentation de l’Idée par l’homme. Sous peine de mort ou d’avilissement, nous ne pouvons plus procéder, comme elle, que par la propagation de la plus haute morale (je parle, bien entendu, de ceux qui se respectent dans ceux qui les écoutent). Comme elle, nous nous adressons aux hommes assemblés, et l’on ne peut parler longtemps et d’une manière efficace à la multitude qu’au nom de ses intérêts supérieurs.

Nous sommes donc perdus, et je le répète et l’affirme, ce grand art de la scène va s’effiloquer en oripeaux, paillons et fanfreluches, il va devenir la propriété des saltimbanques et le plaisir grossier de la populace, si nous ne nous hâtons de le mettre au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l’âme.

Un art qui, pour nous en tenir à la France, a produit Polyeucte, Athalie, Tartuffe et le Mariage de Figaro, est un art civilisateur au premier chef, dont la portée est incalculable quand il a pour base la vérité, pour but la morale pour auditoire le monde entier, et c’est le monde qui nous écoute aujourd’hui. Nous ne convoquons plus comme nos maîtres une petite assemblée de lettrés, de délicats, d’oisifs aimables et spirituels, trop peu nombreux aujourd’hui pour imposer leur opinion à leurs contemporains et forcés de soumettre à l’avenir la consécration de leurs jugements. Nous tenons sous notre parole, durant cent, deux cents, trois cents représentations, un public varié, mobile, ondulant, distrait, qui vient à nous, je le veux bien, entre deux gares, tout en bouclant sa malle, en regardant sa montre et en lisant la cote, mais des mœurs duquel nous faisons partie comme la vapeur et l’électricité, qui ne peut plus se passer de nous parce qu’il ne peut plus rester chez lui, qui veut entendre parler parce qu’il ne sait plus lire, et à qui nous pouvons dire tout ce que nous voulons, car ce n’est pas lui, comme on le croit, qui nous impose son goût, c’est nous qui lui imposons le nôtre.

Indiquons le but à cette masse flottante qui cherche son chemin sur toutes les grandes routes ; fournissons-lui de nobles sujets d’émotion et de discussion. Seulement, n’oublions pas que, modifié dans son ensemble, ce public modifie forcément nos procédés et nos traditions. Il n’a plus le temps de s’arrêter et de se recueillir pour admirer et glorifier un esprit plus ou moins original, plus ou moins littéraire. Le chef-d’œuvre pour le chef-d’œuvre ne lui est plus suffisant, pas plus que la satire sans le conseil, pas plus que le diagnostic sans le remède. Et puis rire toujours de l’homme sans bénéfice pour lui, c’est cruel, c’est lâche, c’est triste. D’ailleurs, tel qu’il est aujourd’hui, il ne sera attentif qu’à ce qui le frappera tout de suite, à ce qui l’aidera dans ses recherches, à ce qui le servira dans ses intérêts. C’est du théâtre en plein air que nous faisons, sur la place publique. Il faut que nos personnages soient éclairés sur toutes leurs faces, non plus par la lumière partiale de la rampe, mais par les rayons dévorants du soleil ; qu’ils soient vrais des pieds à la tête, derrière et devant, et qu’en même temps, pour être vus et entendus de cette foule immense, ils soient surélevés comme taille, haussés comme ton, tout en conservant, comme les figures de Michel-Ange, l’harmonie, la proportion et le mouvement dans le plus grand que nature. Il nous faut peindre à larges traits, non plus l’homme individu, mais l’homme humanité, le retremper dans ses sources, lui indiquer ses voies, lui découvrir ses fins ; autrement dit, nous faire plus que moralistes, nous faire législateurs. Pourquoi pas, puisque nous avons charge d’âmes ?

La vieille société s’écroule de toutes parts ; toutes les lois originelles, toutes les institutions fondamentales, terrestres et divines sont remises en question. Les sentiments hésitent et frissonnent, la passion doute, les vérités d’autrefois tremblent à ce vent nouveau. L’homme ne se retrouve plus dans ce qu’il était jadis, il se cherche partout avec curiosité, avec désespoir, avec ironie, avec terreur. Il traverse une des nuits de l’Âme, qui a ses jours et ses nuits comme les mondes physiques, seulement immenses, éternelles au premier aspect. Poltron, il chante à tue-tête, croyant donner le change à Celui qui l’écoute et le regarde passer dans l’ombre ; mais il pressent, malgré tout, une destinée autre, il distingue par moments, au-dessous de l’horizon, une lueur vague qui lui rend à de certaines heures, la terre transparente.

Est-ce le dernier rayon du soleil disparu ? Est-ce le premier rayon de l’aurore espérée ? C’est l’aurore évidemment, l’aurore du jour le plus long et le plus éclatant peut-être que le monde aura vu briller dans ces saisons des temps, où les minutes sont des années, où les jours sont des siècles.

Quelle Idée nouvelle allume secrètement le foyer de cet astre naissant ? C’est la Vérité, qui utilisera, sans parti pris, sans exclusion, sans légendes et sans mystères, toutes les virtualités éparses et qui s’ignorent. Rallions-nous donc à elle le plus tôt que nous pourrons, car il n’est pas un esprit sincère qui ne l’entrevoie. Aidons l’homme à trouver la direction qu’il cherche, la solution qu’il demande. Notre siècle est usé, mais les Siècles ne le sont pas. Il y a plus de vieillards que jamais, mais il y a toujours des enfants. Laissons ceux-là mourir comme ils l’entendent, et faisons vivre ceux ci comme ils doivent.

Nos maîtres, qui ont accompli la mission de leur époque, nous ont laissé beaucoup à faire, et, je le crois sincèrement, plus qu’ils n’ont fait. Ils ont appris à l’homme comment il est, ils nous ont réservé de lui apprendre comment il doit être, et, je le déclare en leur nom, c’est à ce résultat qu’ils tendraient, s’ils étaient à notre place. Ce qu’il faut regretter, pour l’intérêt commun, c’est qu’ils n’y soient pas. Essayons donc de les suppléer au moins par le nombre et par le résultat. Ayons la bonne foi des écrivains du XVIIe siècle avec l’entente et les convergences de ceux du XVIIIe, et ce que nous voudrons détruire sera détruit, et ce que nous voudrons maintenir sera maintenu. Imitons en cela Voltaire, pour qui le théâtre n’était qu’une tribune. – Mais le théâtre de Voltaire est mort ! – C’est vrai, mais Voltaire vit. Qu’importe que la balle soit perdue, pourvu que le coup porte et que le soldat reste !

Le théâtre n’est pas le but, ce n’est que le moyen. L’homme moral est déterminé, l’homme social est à faire. L’œuvre qui ferait pour le bien ce que Tartuffe a fait contre le mal, à talent égal, serait supérieure à Tartuffe ; voilà ce que je veux dire.

Par la comédie, par la tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le théâtre utile, au risque d’entendre crier les apôtres de l’art pour l’art, trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n’a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l’idéal, l’utile, en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte. La reproduction pure et simple des faits et des hommes est un travail de greffier et de photographe, et je défie qu’on me cite un seul écrivain, consacré par le Temps, qui n’ait pas eu pour dessein la plus-value humaine.

« Alors, diront ceux qui ne comprennent pas très vite, c’est du Berquin à haute dose que vous nous conseillez de faire ? c’est de l’Ennui majestueux que vous voulez nous voir distribuer ? »

Je vous conseille de faire du Berquin, si le Berquin, peut servir ; je vous conseille de faire du Rabelais, si le Rabelais peut être profitable ; je vous conseille de faire n’importe quoi, pourvu que vous le fassiez loyalement, et en sachant bien ce que nous faites, que votre talent ait sa raison d’État, et que je bénéficie, moi auditeur et lecteur, de l’autorité que je vous accorde, du droit que vous réclamez de parler seul aux autres hommes ; je vous conseille enfin, quand l’esprit humain monte à l’assaut, de ne pas rester en arrière avec les femmes et les enfants, sinon, tout ayant augmenté, vous ne serez plus abandonnés avec indifférence, vous serez chassés avec dégoût, comme il doit advenir à ceux qui ont jeté leurs armes au moment du combat.

 

10 avril 1868.

 

 

PROLOGUE

 

Chez Clara. Chambre très simple, mais confortable. Porte au fond, à gauche, donnant sur l’escalier. Porte latérale, donnant a gauche dans la chambre de madame Gervais ; à droite, dans la chambre de Clara. Cheminée au fond. Meubles d’acajou. Métier à tapisserie, etc.

 

 

Scène première


LUCIEN, MADAME GERVAIS

 

LUCIEN, entrant.

Bonjour, madame Gervais.

MADAME GERVAIS.

Bonjour, monsieur Lucien.

LUCIEN.

Comment va l’enfant ?

MADAME GERVAIS.

L’enfant va mieux, beaucoup mieux. Vous vous êtes dérangé exprès pour venir savoir des nouvelles de notre petit Jacques ? C’est bien aimable à vous.

LUCIEN.

Je n’avais pas grand chemin à faire, puisque j’habite la maison.

MADAME GERVAIS.

Dont vous êtes propriétaire, ce qu’on ne soupçonnerait pas, si on ne devait l’apprendre que par vos quittances. Il faut les demander trois fois pour que vous les donniez.

LUCIEN.

C’est si ennuyeux, de payer son terme ! Et puis on ne se gêne pas entre amis.

MADAME GERVAIS.

Entre amis ? comme vous y allez !

LUCIEN.

Est-ce que votre nièce n’a pas d’amitié pour moi ? Elle-aurait tort, car j’ai, moi, beaucoup d’amitié pour elle.

MADAME GERVAIS.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est plus votre amie que les gens qui se disent les vôtres et vous font mener la vie que vous menez.

LUCIEN.

Quelle vie donc, madame Gervais ?

MADAME GERVAIS.

Je parie que vous rentrez chez vous dans ce moment-ci.

LUCIEN.

Oui, je rentre.

MADAME GERVAIS.

À onze heures du matin !

LUCIEN.

Cela prouve que je suis sorti de bonne heure.

MADAME GERVAIS.

En cravate blanche et en bas de soie ! Cela prouve que vous n’êtes pas rentré hier au soir.

LUCIEN.

Je l’ai oublié.

MADAME GERVAIS.

Vous avez une jolie mine !

LUCIEN, s’asseyant.

Il faut bien que jeunesse se passe.

MADAME GERVAIS.

Elle se passera vite, à ce train-là.

LUCIEN.

Eh bien, et vous ?

MADAME GERVAIS.

Moi ?

LUCIEN.

Oui ; où alliez-vous, hier au soir, du côté du faubourg Saint-Denis ?

MADAME GERVAIS.

J’allais au faubourg Saint-Denis.

LUCIEN.

Quoi faire ?

MADAME GERVAIS.

J’allais porter de la broderie au magasin qui fait le coin du boulevard.

LUCIEN.

Qui avait fait cette broderie ?

MADAME GERVAIS.

Qui ? Clara, ma nièce, vous le savez bien.

LUCIEN.

Ça ne doit pas se vendre cher, la broderie ?

MADAME GERVAIS.

Si les gens comme vous, qui donnent si facilement de l’argent à des femmes qui ne font rien, savaient ce qu’il faut de peine à une femme qui travaille pour gagner vingt francs, ils auraient des remords, ma parole d’honneur ! Leur seule excuse, c’est qu’ils l’ignorent.

LUCIEN.

Vendez-moi de la broderie, je ne demande pas mieux que d’en acheter.

MADAME GERVAIS.

On ne vous en offre pas.

LUCIEN.

Puisque j’en ai besoin.

MADAME GERVAIS.

Vous ? et pour qui ?

LUCIEN.

Pour ces dames qui ne font rien. Je les solderai en marchandises au lieu de les solder en espèces ; elles seront furieuses. Non, je ne plaisante pas ; vendez-moi des cols et des manchettes, j’en ai vraiment besoin ; j’ai une commande ; je vous les payerai ce qu’ils vaudront. Donnez-moi la préférence.

MADAME GERVAIS.

Je suis maligne, monsieur Lucien.

LUCIEN.

Vous êtes femme.

MADAME GERVAIS.

Je l’ai été tout au plus, et je vois bien que vous êtes bon.

LUCIEN.

Il n’y a que les imbéciles qui ne sont pas bons.

MADAME GERVAIS.

Ce qui prouve que vous avez de l’esprit et que vous gavez ce qu’on ne vous dit pas.

LUCIEN.

Je ne sais rien.

MADAME GERVAIS.

Ne mentez donc pas !

LUCIEN.

Alors, je sais tout... N’en parlons plus.

Il se lève.

MADAME GERVAIS.

Vous allez vous coucher ?

LUCIEN.

Non, je vais m’habiller et monter à cheval.

MADAME GERVAIS.

Vous feriez mieux d’aller faire un bon somme.

LUCIEN.

Il sera temps ce soir.

MADAME GERVAIS.

Ou demain... n’est-ce pas ?... Vous vous tuerez... et ce sera bien bête pour un homme d’esprit.

LUCIEN.

J’ai une santé de fer. 

Au docteur qui entre.

N’est-ce pas, docteur ?

 

 

Scène II


LUCIEN, MADAME GERVAIS, LE DOCTEUR

 

LE DOCTEUR.

Quoi ?

LUCIEN.

N’est-ce pas que j’ai une santé de fer ?

LE DOCTEUR.

Vous ? Vous êtes bâti comme le pont Neuf.

Elle sort.

LUCIEN, à madame Gervais.

Vous voyez bien.

MADAME GERVAIS, au docteur.

Je vais prévenir ma nièce que vous êtes là.

 

 

Scène III

 

LE DOCTEUR, LUCIEN

 

LE DOCTEUR.

Ah çà ! vous en tenez pour la maîtresse de la maison, vous ?

LUCIEN.

Moi ? Pas le moins du monde.

LE DOCTEUR.

On le dit cependant.

LUCIEN.

On a tort.

LE DOCTEUR.

Elle est gentille !

LUCIEN.

Oui.

LE DOCTEUR.

Et puis elle a l’air d’une bonne petite femme.

LUCIEN.

Excellente ! mais elle ne voudrait pas de moi, et je ne songe pas à elle. D’ailleurs, elle a son mari qu’elle adore.

LE DOCTEUR.

Est-ce qu’elle est vraiment mariée ?

LUCIEN.

Pourquoi pas ? Il y a des femmes mariées ! Comme vous me regardez, mon cher docteur !

LE DOCTEUR.

Vous devriez vous soigner, vous.

LUCIEN.

Vraiment !

LE DOCTEUR.

Si fort que l’on soit, il faut se ménager un peu. Pourquoi ne faites-vous pas un voyage ?

LUCIEN.

En Italie ?...

LE DOCTEUR.

Oui... ou bien mariez-vous.

LUCIEN.

Merci ! c’est trop loin ! j’aime mieux l’Italie. 

À Clara qui entre.

Bonjour, madame ; comment vous portez-vous aujourd’hui ?

 

 

Scène IV

 

LE DOCTEUR, LUCIEN, CLARA

 

CLARA.

Très bien. Je vous remercie, monsieur Lucien.

LUCIEN.

L’enfant est donc mieux ?

CLARA.

Nous verrons ce que le docteur dira.

LE DOCTEUR.

Il a dormi ?

CLARA.

Très bien.

LE DOCTEUR.

C’est un bon signe... Je vais le voir.

Il sort par la droite.

 

 

Scène V


CLARA, LUCIEN

 

CLARA, se disposant à suivre le docteur.

Vous permettez, monsieur Lucien.

LUCIEN.

C’est juste ; allez.

CLARA.

Est-ce que vous avez quelque chose à me dire.

LUCIEN.

Rien ; seulement, vous étiez triste hier.

CLARA.

J’étais inquiète pour mon fils.

LUCIEN.

Voilà tout ?

CLARA.

Oui.

LUCIEN.

Et aujourd’hui ?

CLARA.

Aujourd’hui je suis moins inquiète.

LUCIEN.

Avez-vous des nouvelles de votre mari ?

CLARA.

Je l’attends dans la journée.

LUCIEN.

Allez rejoindre M. Blanchard.

Il lui donne la main.

CLARA, avec intérêt.

Vous avez la fièvre ?

LUCIEN.

Je le crois bien !... j’ai quatre-vingt-cinq pulsations à la minute, seize mille pulsations de trop par jour; c’est joli ! j’ai fait le calcul.

CLARA.

Mais alors... vous êtes malade.

LUCIEN, avec indifférence.

Très malade.

CLARA.

Il faut consulter ; je vais appeler le docteur.

LUCIEN.

C’est inutile, il ne peut rien y faire. Je sais mieux que lui ce que j’ai.

CLARA.

Qu’avez-vous ?

LUCIEN.

C’est bien simple : je suis le fils d’un père qui est mort d’un anévrysme à trente ans, et d’une mère qui est morte à vingt-trois ans d’une maladie de poitrine. J’ai été maître de mes actions à dix-huit ans, et de ma fortune à vingt et un, ce qui veut dire que j’en ai encore pour un an.

CLARA.

Quel enfantillage !

LUCIEN.

Je suis ce que je dis. Au revoir, madame.

CLARA.

Mais...

LUCIEN.

Oh ! je vous en prie, ne me plaignez pas, et ne me conseillez pas de me soigner. Je passe ma vie à rencontrer des gens qui me disent : « Comme vous avez mauvaise mine !... Vous devriez vous soigner. Qu’est-ce que vous avez donc ?... Vous êtes tout pâle... » Il y a ceux qui vous regardent, qui ne vous disent rien et dont on lit la pensée dans les yeux. C’est ce qu’on peut imaginer de plus insupportable. Je le sais bien, que je suis malade ! Je n’ai pas besoin qu’on me l’apprenne ; mais les gens bien portants sont si heureux et si fiers de montrer qu’ils se portent bien !

CLARA.

Ce qu’on en dit, c’est par intérêt pour vous.

LUCIEN.

Allons donc ! qui est-ce qui s’intéresse à moi ?

CLARA.

Vous n’êtes pas seulement malade ; vous avez un chagrin.

LUCIEN.

J’en ai eu un, mais c’est fini.

CLARA.

Une femme, sans doute ?

LUCIEN.

Naturellement. Il y a toujours une femme dans le chagrin d’un homme de mon âge.

CLARA.

Et, pour vous étourdir...

LUCIEN.

J’ai passé les nuits... j’ai joué, et j’ai voulu en aimer d’autres. Je n’ai pas oublié... et je me suis tué... C’est toujours ça.

CLARA.

Vous n’avez donc personne qui vous aime ?

LUCIEN.

J’ai cinquante mille livres de rente ; on ne peut pas tout avoir.

CLARA.

Il y a cependant de bonnes femmes.

LUCIEN.

Il y a vous. Voulez-vous m’aimer ?

CLARA.

Monsieur Lucien...

LUCIEN.

C’est une simple plaisanterie, et qui n’est pas du meilleur goût, encore ; mais il faut bien rire un peu. Si, dans l’année qui me reste, je puis vous être bon à quelque chose, ne vous gênez pas. Et dire que j’aurais pu trouver une femme comme vous, en entrant dans la vie ! Je ne vous aurais peut-être pas appréciée ; les hommes sont si bêtes. A-t-on apporté des joujoux à l’enfant, hier au soir ?

CLARA.

Oui. Il a deviné qu’ils venaient de vous. Je vous remercie bien.

LUCIEN.

Ce cher petit ! il est gentil comme un cœur. Allez le retrouver. 

Au docteur, qui reparaît.

Au revoir, docteur. Des viandes rôties, n’est-ce pas ? Pas d’émotions, et un voyage en Italie !

LE DOCTEUR.

Oui, mauvais sujet.

LUCIEN, à Clara.

Vous permettez que je vienne vous dire bonsoir, madame ?

CLARA.

Tant que vous voudrez.

Lucien sort.

Pauvre enfant !

 

 

Scène VI


CLARA, LE DOCTEUR

 

LE DOCTEUR.

Vous le plaignez, madame ?

CLARA.

Il est très malade.

LE DOCTEUR.

Oui ; mais il ne veut pas en convenir, et il passe toutes les nuits. Il faut que la machine humaine soit bien solide, pour que ce garçon ne soit pas enterré depuis longtemps. Il tombera tout à coup, et ne se relèvera plus.

CLARA.

Il le sait bien.

LE DOCTEUR.

Vraiment ?

CLARA.

Il disait tout à l’heure qu’il serait mort dans un an.

LE DOCTEUR.

Il se trompe.

CLARA.

N’est-ce pas ?

LE DOCTEUR.

Il sera mort dans six mois. Si assuré qu’il soit de mourir, l’homme, malgré lui, se croit toujours plus de temps à vivre qu’il n’en a réellement. La vie est la dernière habitude qu’on veut perdre parce que c’est la première qu’on a prise.

CLARA.

C’est affreux !

LE DOCTEUR, machinalement.

C’est triste...

CLARA.

Je n’ose plus vous questionner sur mon enfant.

LE DOCTEUR.

Celui-là n’a rien à craindre.

CLARA.

Faut-il vous croire ?

LE DOCTEUR.

Donnez-lui un bon potage aujourd’hui, un peu de volaille demain – et laissez-le faire, voilà tout ce que je puis vous dire.

CLARA, lui remettant quelques pièces d’argent.

Voici, docteur, le prix des visites que vous avez bien voulu nous faire ; mais, avec cet argent, je ne paye pas tout ce que je vous dois. Dès que l’enfant pourra sortir, nous irons ensemble vous remercier.

LE DOCTEUR.

Alors, je vous attends dans trois ou quatre jours au plus tard.

CLARA.

Merci pour cette bonne promesse.

LE DOCTEUR.

J’ai l’honneur de vous saluer, madame.

CLARA.

Au revoir, docteur.

Le docteur sort.

 

 

Scène VII

 

CLARA, MADAME GERVAIS

 

CLARA, à madame Gervais.

Charles doit revenir aujourd’hui. Il dînera peut-être ici. Tu sais ce qu’il aime ?

MADAME CERVAIS.

Sois tranquille. Je vais préparer un bon petit dîner. J’ai justement mis le pot-au-feu pour Jacques. – Vous dînerez à six heures ?

CLARA.

Probablement.

MADAME GERVAIS.

Laisse-moi faire.

 

 

Scène VIII

 

CLARA, MADAME GERVAIS, ARISTIDE

 

ARISTIDE, ouvrant la porte.

Peut-on entrer ?

CLARA.

Comment ! c’est toi, Aristide ? Que je suis contente de te voir !

ARISTIDE.

Aristide lui-même ! – Bonjour, Gervaise. Vous ne changez pas, vous !

MADAME GERVAIS.

Vous ne vous en allez pas tout de suite ?...

ARISTIDE.

Non.

MADAME GERVAIS.

Alors, je vais au marché et je reviens.

Elle sort.

 

 

Scène IX

 

ARISTIDE, CLARA

 

ARISTIDE, à Clara.

Regarde-moi un peu. On peut toujours te tutoyer ?

CLARA.

Oui.

ARISTIDE.

Ne te gêne pas, si ça doit contrarier quelqu’un.

CLARA.

Personne, mon cher Aristide. Tous les gens qui me connaissent savent que je t’aime comme mon frère.

ARISTIDE.

Tu parais contente ?

CLARA.

Tu arrives dans un bon jour.

ARISTIDE.

Est-ce qu’il y en a de mauvais ?

CLARA.

Il y en a toujours de moins bons les uns que les autres.

ARISTIDE.

Et le moutard ?

CLARA.

Il va bien maintenant.

ARISTIDE.

Il a été malade ?

CLARA.

Oui, un gros rhume.

ARISTIDE.

Tu as dû être inquiète ?

CLARA.

J’ai passé quelques nuits.

ARISTIDE.

On pourra le voir ?

CLARA.

Il est là.

ARISTIDE.

Et le père ?

CLARA.

Il revient aujourd’hui même.

ARISTIDE.

Je m’explique l’air joyeux. Il était donc en voyage ?

CLARA.

Depuis six semaines.

ARISTIDE.

Alors, il n’y a rien de nouveau dans ta vie ?

CLARA.

Rien. Et dans la tienne ? Ton père d’abord ?

ARISTIDE.

Il est toujours teinturier ; mais...

CLARA.

Quoi donc ?

ARISTIDE.

Tel que tu me vois, je viens à Paris chercher des papiers pour...

CLARA.

Pour te marier ? Et qui épouses-tu ?

ARISTIDE.

J’épouse l’étude...

Se reprenant.

J’épouse la fille du père Chauveau.

CLARA.

De ton patron, alors ?

ARISTIDE.

Justement.

CLARA.

Autant que je puis me le rappeler, elle était jolie.

ARISTIDE.

Elle l’est toujours, en plus fort ; elle a le nez retroussé, je ne déteste pas ça, ces petits nez qui remuent quand la bouche parle : c’est gai, ça anime une figure ; et elle se porte bien ; une santé de province, elle est un peu grasse. Mais, quand on aime une femme, plus il y en a... Et elle est honnête, et il ne faut pas qu’on plaisante sur l’amour, elle se met à pleurer. Si elle m’entendait !

CLARA.

Tu l’aimes ?

ARISTIDE.

Moi ? Je l’adore. Elle va me donner de gros enfants, ronds comme des pommes ; elle va les nourrir elle-même ; et elle tiendra bien la maison, et il y aura beaucoup de linge dans les armoires, et elle fera des confitures pour l’hiver : c’était bien la femme que j’avais rêvée.

CLARA.

Et le père Chauveau n’a pas fait de difficultés ?

ARISTIDE.

C’est lui qui me l’a offerte. Il a vu que nous nous aimions. C’était bien visible ; nous faisions de la grosse poésie le soir, du lord Byron au kilo ; nous poussions des soupirs à rouiller les serrures. Elle a dit à son père : « Je l’aime, je veux l’épouser ! » Le père a répondu : « C’est bien, épouse-le. » Il m’a pris à part, il m’a dit : « Mon garçon, je te donne ma fille, et je te vends mon étude la moitié de ce qu’elle vaut ; tu me la payeras quand tu pourras. » Nous nous sommes embrassés. J’ai couru annoncer la chose au père Fressard, qui a dit : « C’est ainsi ? on veut m’humilier ? Eh bien, attends un peu ! » Et il m’a aligné quarante mille francs ! Qui est-ce qui se serait douté de ça ? Est-ce assez vicieux, la teinturerie ! Mais parlons de toi, car c’est pour toi que je suis venu. Je t’aime toujours bien.

CLARA.

Je le sais, mon bon Aristide.

ARISTIDE.

Ta mère m’aimait bien aussi. Pauvre bonne femme ! je la vois encore à Tours, dans sa petite boutique de mercerie, à côté de la boutique de mon père. Barbotions-nous assez dans l’indigo ! quelles calottes je recevais ! Et le chien de l’épicier que nous avions teint moitié rouge, moitié vert. Était-il furieux, l’épicier ! Est-ce loin ! est-ce près ! et puis, un jour, la mauvaise chance est venue. Ta pauvre mère est tombée malade ; elle est morte ; il a fallu vendre le petit fonds, et gagner sa vie. Tu es restée avec ta tante Gervais. C’est une brave femme ; mais elle ne voit pas beaucoup plus loin que le bout de son nez. Tu as dû te mettre à travailler chez les autres. Tu avais déjà seize ans ! Moi, je faisais mon droit à Paris, avec soixante-quinze francs par mois pour tout potage, tirant le diable par la queue, ne mangeant pas tous les jours, mais croyant à l’avenir, ce pâtissier fantastique qui vous fait sauter par-dessus le présent, en vous montrant des galettes qui vous cassent les dents quand on les mange. Nous nous sommes perdus de vue, et je t’ai retrouvée il y a quatre ans, à Paris, tu sais dans quelles circonstances. Pauvre chère ! Enfin, es-tu heureuse ?

CLARA.

Aussi heureuse que je puis l’être.

ARISTIDE.

Ce n’est pas une réponse. Le père de Jacques, comment se conduit-il ?

CLARA.

Bien.

ARISTIDE.

Il t’aime toujours ?

CLARA.

Toujours.

ARISTIDE.

Et il aime son fils ?

CLARA.

Il l’aime.

ARISTIDE.

L’a-t-il reconnu ?

CLARA.

Non.

ARISTIDE.

Pourquoi ?

CLARA.

À cause de sa famille.

ARISTIDE.

Ce n’est pas une raison pour un honnête homme.

CLARA.

Il le reconnaîtra, il me l’a promis.

ARISTIDE.

Et, en attendant, a-t-il assuré votre sort à tous les deux ?

CLARA.

Je ne lui ai jamais rien demandé.

ARISTIDE.

Comment vis-tu, alors ?

CLARA.

Je travaille.

ARISTIDE.

Et cet homme permet, dans sa position, que tu travailles pour élever son fils ?

CLARA.

Bien des fois, il m’a offert, il m’a apporté de l’argent, je l’ai toujours refusé. C’est bien assez d’accepter, au jour de l’an, à ma fête, ou à la fête du petit, les cadeaux qu’il croit devoir nous faire. C’est lui qui m’a donné tout ce qu’il y a ici ; et j’y serais mal à mon aise, si je ne savais qu’il s’y trouve mieux, quand il y vient, que dans les simples meubles que je pourrais avoir.

ARISTIDE.

Tu as eu tort d’être si délicate.

CLARA.

Aristide !

ARISTIDE.

Certainement. Tu n’as pas de fortune, il en a ; c’est à lui de prendre soin de son enfant.

CLARA.

Cet enfant coûte si peu de chose ! Il me semble qu’il est encore plus à moi, ne dépendant que de moi seule ; tant que je pourrai suffire seule à nos simples besoins, je n’aurai recours à personne. Je ne voudrais pas que Charles pût supposer un moment qu’il y a eu calcul de ma part. Je crois qu’il m’aime, je veux qu’il m’estime.

ARISTIDE.

Il ne t’en estimerait pas moins, et il t’aimerait davantage si tu lui rappelais de temps en temps les devoirs auxquels la paternité oblige. Tu l’habitues à vous oublier tous les deux, et un beau jour !... Je n’ai pas grande confiance dans ce M. Sternay, moi. Je n’ai pas grande confiance dans les gens qui ne travaillent pas, et qui, en venant au monde, trouvent leur vie toute faite. L’oisiveté des hommes comme lui, c’est la perte des femmes comme toi. Je l’ai aperçu quelquefois quand il se promenait autour du château de sa mère ; je le voyais venir à la ville avec son précepteur, quand il était plus jeune ; il mettait trop bien sa cravate à quinze ans, et il s’occupait déjà trop de chevaux et de chiens pour qu’il lui soit venu beaucoup de cœur dans ces occupations-là. Qu’un homme du monde qui dépend de sa famille n’épouse pas tout de suite la jeune fille dont il a un enfant, ce n’est déjà pas bien ; mais, quand l’enfant a... Quel âge a l’enfant ?

CLARA.

Trois ans.

ARISTIDE.

Mais, quand l’enfant a trois ans... c’est vrai, il y a trois ans que j’ai été le déclarer à la mairie : le 5 février 1816 ; comme le temps passe ! Eh bien, je disais que, quand l’enfant a trois ans, que le père ne l’ait pas encore reconnu, lorsque la mère se conduit comme tu le fais, voilà ce que je n’admets, pas. Si M. Sternay mourait demain, d’une chute de cheval ou de n’importe quoi, qu’est-ce que tu deviendrais avec un enfant sans fortune et sans nom ? Étais-tu une honnête fille quand il lui est venu idée de s’occuper de toi ? – Oui, n’est-ce pas ? – Eh bien, il y a des situations qui engagent toute la vie d’un homme. Tant pis pour lui! Un homme de vingt-sept ans n’est plus un bambin ; il sait ce qu’il fait. Voilà un monsieur qui vient passer trois mois d’été dans le château de sa mère, parce qu’il n’a plus d’argent pour rester à Paris. Au bout d’un mois d’une existence purement matérielle, des idées d’amour lui passent par l’esprit. Le château est à quinze lieues de la ville ! Pas une femme jeune à qui faire la cour, rien que des duègnes à lunettes et à robe amarante grignotant une partie de whist dans un grand salon à boiseries grises. Ce n’est pas gai – je le veux bien – mais ce n’est pas ta faute. Un jour, ce monsieur traverse la lingerie, pour aller prendre des instruments de pèche dans un grenier, et il aperçoit une jeune fille qui coud près d’une fenêtre. À quoi tient la destinée ! madame Sternay avait demandé une ouvrière à la ville pour raccommoder son linge ; – on t’avait envoyée là. Trente sous par jour, la nourriture et le logement pendant un mois ; tu ne pouvais pas laisse ? échapper une pareille aubaine, et puis c’était une maison honorable ! M. Sternay avait pour lui la jeunesse, l’esprit, l’élégance, l’entraînement et l’éloquence que donnent à un homme de vingt-sept ans la vie de la campagne et une occasion comme celle qu’il rencontrait. Tu étais seule au monde, tu as aimé, tu as cédé ; tu n’es pas la première. Aujourd’hui, ce n’est plus cela ; tu as un enfant : tu vis comme une honnête femme ; il faut que ton enfant ait un sort, il faut surtout qu’il ait le nom de son père. Je suis le parrain de l’enfant ; je n’ai pu lui donner qu’un nom de baptême, c’est à M. Sternay de lui donner un nom de famille. Veux-tu que j’aille trouver M. Sternay ?

CLARA.

Jamais !

ARISTIDE.

Parce que ?...

CLARA.

Parce que je ne veux forcer en rien la volonté de Charles.

ARISTIDE.

Si tu avais cent mille livres de rente, crois-tu que tu aurais besoin de forcer sa volonté pour qu’il t’épousât ? – Non, n’est-ce pas ? Eh bien, quand un homme n’a à reprocher à la mère de son fils que de ne pas avoir cent mille livres de rente, son devoir est de l’épouser comme si elle les avait.

CLARA.

Malheureusement, mon cher Aristide, Charles n’est pas maître de toutes ses actions.

ARISTIDE.

Il n’est maître que des mauvaises, je le vois bien.

CLARA.

Tu le juges mal. S’il ne dépendait que de lui seul, je serais sa femme depuis longtemps.

ARISTIDE.

Il te l’a dit ?

CLARA.

Bien des fois. Et si j’avais cent mille livres de rente, comme tu le disais tout à l’heure, ce mariage se ferait tout de suite, ce n’est pas douteux parce que la famille ne pourrait pas m’accuser de calcul. Quand une pauvre fille, qui a commis une faute avec un homme d’une position supérieure à la sienne, est épousée par cet homme, on ne dit pas : « Elle a été confiante ; » on dit : « Elle a été adroite. » Je ne suis pas une fille adroite et je ne veux pas qu’on le dise.

ARISTIDE.

Alors, sais-tu ce qui arrivera ? Il arrivera qu’un beau jour M. Sternay te plantera là, toi et ton fils, et ce sera bien fait.

CLARA.

Tu ne le connais pas.

ARISTIDE.

Elles sont toutes les mêmes, chaque femme se croit une exception et se figure qu’il ne lui arrivera jamais ce qui est arrivé aux autres. – Va demander aux rivières et aux marchands de charbon comment ont fini des milliers de jeunes filles qui parlaient comme toi, sans compter celles qui ont mieux aimé vivre, Dieu sait comment.

CLARA.

Celles-là n’avaient pas, comme moi, un enfant à aimer ; j’en ai un, et, quoi qu’il arrive, je vivrai pour lui somme pour moi, honorablement. Ce que j’ai de mieux à faire, c’est de me fier à la délicatesse de Charles, qui m’aime, quoi que tu dises. Toutes les fois qu’il a un chagrin, une difficulté avec sa mère, qui est très sévère pour lui, il vient me le conter. Il m’apporte toutes ses tristesses : quelle plus grande preuve d’estime peut-il me donner ? Non, je le connais. C’est un homme faible ; mais c’est un honnête homme. Et puis je l’adore, voilà mon excuse dans le passé, voilà mon espérance pour l’avenir. Enfin c’était à moi de ne pas l’écouter, si je n’avais pas confiance en lui. Que gagnerais-je à me faire exigeante et à irriter sa mère contre moi ? Non, patientons, procédons par la douceur, qu’il n’ait rien à nous reprocher, tout est là. D’ailleurs, je n’ai d’autres droits que ceux qu’il veut bien me donner. Avec le temps, Charles verra qu’on l’aime ici, et ne pourra plus se passer de nos affections. En attendant, tu vas voir que je suis fine : je lis, j’apprends, je m’instruis ; je m’élève autant que possible à la hauteur de la position que je rêve dans un avenir lointain. Il ne faut pas qu’il puisse rougir de sa femme. Mon éducation a été fort négligée, je la recommence pour faire celle de mon fils. Tu ne saurais croire quels charmes je trouve dans le développement, par moi-même, de mon intelligence attardée. Chaque fois que Charles me revoit, il me retrouve plus savante, il prend plus de plaisir à causer avec moi, et je sens bien que son amour-propre est flatté. Que te dirai-je enfin ? Je travaille, je prends soin du petit ; nul ne me connaît ; je ne fais de mal à personne ; je vis ici avec ma tante, qui nous soigne toujours mieux que ne ferait une étrangère ; mon fils grandit, il est sauvé, il est intelligent, il m’aime, j’espère : ne me retire pas ma confiance, laisse-moi croire encore au bien, et à la grâce de Dieu !

ARISTIDE.

N’en parlons plus ! Tu m’écriras de temps en temps pour me donner de tes nouvelles, et tout à toi de loin comme de près, plus tard comme aujourd’hui.

CLARA.

Est-ce que tu repars bientôt ?

ARISTIDE.

Ce soir ; Victoire m’attend. Elle m’a dit : « Je compterai les minutes. » Tu m’écriras.

CLARA.

Et si ta femme est jalouse ?

ARISTIDE.

Elle sait que je te connais et que je suis venu te voir ; je ne lui cache rien. « Vous avez raison, m’a-t-elle dit, et faites tout ce que vous pourrez pour cette brave fille. »

CLARA.

Alors, si j’ai besoin de toi ?

ARISTIDE.

Me Fressard, successeur de Me Chauveau, notaire à Châteauroux (Indre). Maintenant où est le mioche ?

CLARA, ouvrant doucement la porte de droite.

Dans ma chambre.

ARISTIDE, regardant dans la chambre.

C’est ce monsieur qui dort avec un polichinelle dans les bras ?

CLARA.

Oui.

ARISTIDE.

Il est superbe ! Au fait, comment n’adorerait-on pas ces êtres-là ? Comme il dort ! ne le réveillons pas ; on voit qu’il a été malade, mais ce ne sera rien.

Il referme tout doucement la porte. Pendant ce temps, Charles paraît.

 

 

Scène X

 

ARISTIDE, CLARA, CHARLES

 

CHARLES.

Clara !

CLARA, avec un cri.

Enfin !

CHARLES.

Prends garde, tu n’es pas seule.

CLARA, bas.

C’est Aristide Fressard, un bon ami à moi, un camarade d’enfance, dont tu m’as entendue parler souvent, le parrain de Jacques.

CHARLES, saluant.

Monsieur...

ARISTIDE, de même.

Monsieur... – Adieu, Clara.

CLARA.

Adieu, mon ami.

Aristide sort.

 

 

Scène XI

 

CLARA, CHARLES

 

CLARA.

Eh bien, méchant, vous m’avez laissé six semaines sans venir me voir.

CHARLES.

Un voyage indispensable ! Je te l’ai écrit ; tu as encore reçu une lettre de moi hier.

CLARA.

Je ne me plains pas ; seulement, l’enfant a failli mourir !... S’il était mort sans que tu l’eusses revu ! heureusement, il n’y a plus de danger, mais j’ai eu bien peur. Viens l’embrasser, quand je t’aurai embrassé encore une fois.

Elle l’embrasse.

Viens maintenant.

CHARLES.

Tout à l’heure ; M. Fressard n’a-t-il pas dit qu’il dormait ? D’ailleurs, j’ai à causer avec toi.

CLARA.

Voyons, qu’as-tu à me dire ? Tu sais que, si je n’avais pas reçu une lettre de toi hier je partais aujourd’hui même ?

CHARLES.

Pour ?

CLARA.

Pour le château de ta mère.

CHARLES.

Qui t’avait dit que j’étais là ?

CLARA.

Je m’en doutais bien, c’est l’époque où tu y vas toujours. Rassure-toi ; on ne m’aurait pas vue ; je t’aurais fait savoir où j’étais, et après t’avoir embrassé, je serais repartie. Mais je parle et tu as quelque chose à me dire ; qu’est-ce que c’est ?

CHARLES.

Tu me promets d’être raisonnable ?

CLARA.

De quoi s’agit-il ?

CHARLES.

Nous venons de perdre une grande partie, la plus grande partie de notre fortune, et je suis obligé de quitter la France !

CLARA.

Et tu vas ?

CHARLES.

En Amérique.

CLARA.

Seul.

CHARLES.

Seul ?

CLARA.

Je pars aussi, rien ne m’attache à la France.

CHARLES.

Malheureusement, je ne sais dans quelle partie de l’Amérique je me fixerai. Je vais voyager beaucoup, pour recueillir les derniers débris de notre fortune, comme je l’ai fait en France et en Angleterre depuis six semaines ; car tu te trompais, je n’ai pas passé le dernier mois chez ma mère.

CLARA.

C’est toi qui me l’avais dit en partant.

CHARLES.

Pour ne pas t’effrayer. Je n’étais pas sûr, à ce moment-là, du désastre qui nous a été confirmé depuis. Si, ce qui peut arriver, au lieu d’être ruinés aux trois quarts, nous sommes ruinés tout à fait, il va falloir que je travaille.

CLARA.

Raison de plus pour que je t’accompagne ; je travaillerai aussi. Plus tu seras malheureux, plus tu auras besoin auprès de toi de quelqu’un qui t’aime, t’encourage, ta console. Où trouveras-tu un cœur qui sache mieux t’aimer que le mien ? Je bénis ce malheur, s’il nous rapproche.

CHARLES.

Je ne puis accepter ton sacrifice ; que deviendrait ton fils loin de toi ?

CLARA.

Nous l’emmènerons.

CHARLES.

Un enfant de trois ans, qui vient d’être malade, que ce voyage peut tuer ! Non, sois résignée ! Il est certains événements qu’il faut accepter avec toutes leurs conséquences. Je ne puis refuser à mon père et à ma mère ce qu’ils me demandent ; c’est une séparation de dix-huit mois ou deux ans au plus.

CLARA.

Et tu appelles cela rien, toi ? Mon Dieu ! moi qui étais si contente ce matin !

Elle pleure.

CHARLES, avec mauvaise humeur.

Voyons, Clara, pas de larmes.

CLARA.

Cela t’est bien facile à dire, à toi qui ne m’aimes pas ; car tu ne m’aimes pas. Aristide avait raison.

CHARLES.

Vous parliez donc de moi avec M. Fressard ?

CLARA.

Ne sait-il pas tout ?

CHARLES.

Je vous ai priée de parler de moi le moins possible. Je tiens à ce que ma famille...

CLARA.

Ta famille ! tu me la jettes toujours au visage. Ton fils n’est-il pas aussi de ta famille, après tout ? Et, quand on saurait que tu as un enfant et que tu l’aimes, où serait le mal ? Est-il possible d’être plus soumise que moi ? Et, cependant, chaque fois que nous nous voyons depuis quelque temps, tu trouves une chose pénible à me dire. Comment ! après plus d’un mois d’absence, mon enfant malade, moi inquiète, tu reviens me dire que tu pars, que je te reverrai dans deux ans et, au lieu de me consoler, tu me fais des reproches et tu attristes encore plus notre dernière entrevue ! Je ne pense qu’à toi, est-ce ma faute ? et je ne te vois presque jamais. C’est bien le moins, quand je me trouve par hasard avec le seul ami que j’aie, que je lui parle de toi, et que, s’il me dit que tu ne m’aimes pas, je lui réponde que tu m’aimes.

CHARLES.

J’ai tort ! Moi-même, j’ai voulu cacher le chagrin que cette séparation me cause sous une apparence de mauvaise humeur. Je ne pensais pas ce que je t’ai dit. Pardonne-moi, tu sais bien que je t’aime.

CLARA.

Vrai ?

CHARLES.

Vrai.

CLARA.

Tu vois, avec un mot comme celui-là tu me calmes ; avec cette parole-là, tu me ferais faire tout ce que tu voudrais. Tu penseras à nous, là-bas ?

CHARLES.

En doutes-tu ?

CLARA.

Tu ne resteras pas des mois sans nous écrire ; moi, jour par jour, je te rendrai compte de ma vie ; tu le veux bien ?

CHARLES.

Oui.

CLARA.

Le petit grandira. Tu permets que je lui parle de toi, n’est-ce pas, et que je l’habitue à t’aimer ? Car il ne te connaît pas ; il t’appelle son ami sans savoir que tu es son père. Pauvre enfant ! Deux ans sans te voir ! Si tu allais ne plus revenir !

CHARLES.

Quand je suis parti, il y a six semaines, tu m’as dit la même chose, tu vois bien que je suis revenu.

CLARA.

Mais il n’y avait que six semaines à attendre. Deux ans, songe donc ce que c’est !

CHARLES.

Du courage !

CLARA.

J’en aurai ; seulement, tu me promets que si, d’ici là, tes affaires vont bien, que si tu te fixes dans un pays, tu nous feras venir. En tout cas, nous irons te chercher, quand tu reviendras, si nous n’avons pas pu être réunis auparavant.

CHARLES.

C’est cela.

CLARA.

Et alors, nous ne nous quitterons plus, quoi qu’il arrive.

CHARLES.

Je te le promets.

CLARA.

Quand pars-tu ?

CHARLES.

Demain.

CLARA.

Et ce dernier jour, nous le passons ensemble ?

CHARLES.

Impossible. Je suis arrivé il y a une heure, j’ai d’interminables préparatifs à faire.

CLARA.

Mais tu peux revenir dîner avec moi ?

CHARLES.

Je suis attendu par un homme d’affaires.

CLARA.

Moi qui me faisais une fête de ce petit diner. Allons, adieu ! c’est moi qui te dis la première le mot de la séparation. Suis-je obéissante ? Mais embrasse-moi bien.

Elle laisse tomber sa tête sur l’épaule de Charles.

Oh ! nos bonnes journées d’autrefois, où sont-elles ? quand reviendront-elles ? Tu n’as pas été malheureux avec moi, n’est-ce pas ? Soigne-toi bien, ne t’expose pas ; rappelle-toi qu’il y a deux êtres qui mourraient de ta mort. Le jour où tu reviendras, nous retournerons à cette campagne où nous avons passé deux bons mois ensemble, tous les deux, sans nous quitter. Ce n’est plus la mère Honoré qui nous recevra, elle est morte, la pauvre femme ! Tu as des larmes dans les yeux ; tu es toujours bon. Pleure, mon Charles, ne fais pas le fort devant moi. C’est si bon de pleurer, dans de certains moments ! Sais-tu ce que tu pourrais permettre, si tu m’aimais bien ? tu me laisserais t’accompagner jusqu’au Havre ; je mettrais un grand voile, personne ne me reconnaîtrait ! – Tu ne veux pas ?

CHARLES.

Il faudrait toujours nous séparer. Voyons, chère enfant, parlons de choses sérieuses. Il ne faut pas que tu restes à Paris ; tu n’as rien à y faire ; l’air de la campagne vaudra mieux pour le petit et pour toi-même. Il faut aller vivre à la campagne pendant que je serai absent.

CLARA.

Mais, mon ami, je ne puis pas travailler à la campagne.

CHARLES.

Aussi je ne veux plus que tu travailles, excepté pour les soins de ton petit intérieur. J’ai fait deux parts de ce qui me reste, une pour toi, une pour moi. Je te donne la plus petite ; tu vois que je ne me gêne pas.

CLARA.

Je ne comprends pas du tout.

CHARLES.

Prends ces papiers.

CLARA.

Qu’est-ce que ces papiers ?

CHARLES.

Tu les liras quand je serai parti.

CLARA.

Non ; je veux les lire tout de suite.

Lisant.

Un titre au porteur ! une rente de trois mille francs ! de l’argent. Charles, tu m’abandonnes, tu aimes une autre femme !

CHARLES.

Tu es folle. Je t’apporte cette somme, parce qu’il est temps que je m’occupe de l’avenir de notre enfant, du passé duquel tu t’es si noblement chargée jusqu’à ce jour. Je puis être ruiné, je puis mourir, ne peux-tu pas mourir aussi ? Il faut tout prévoir ; ton fils serait donc abandonné à la charité publique ? Non. Prends cette rente, ce n’est pas l’aumône d’un amant qui s’acquitte, c’est le dépôt d’un père prévoyant. Maintenant, près de cette ferme où nous sommes allés passer deux mois, et dont tu parlais tout à l’heure, il y avait une petite maison avec un grand jardin, où tu ambitionnais alors de passer ta vie, je l’ai achetée, elle est à toi : c’est là que tu habiteras pendant mon absence ;

Mouvement de Clara.

c’est là que tu recevras mes lettres, que je viendrai te trouver à mon retour, que nous vivrons ensemble. Quand j’aurai reconstitué ma fortune et celle de ma famille, je serai quitte avec elle, et alors...

CLARA.

Mon Charles !

CHARLES.

Tu vois bien que je pense à toi, que je t’aime toujours. Promets-moi d’être sage, de ne pas pleurer et de partir dès demain pour cette maison ; je le désire, je le veux.

CLARA.

Je ferai tout ce que tu voudras.

CHARLES.

Les titres de propriété de cette maison sont avec les autres papiers que je viens de te remettre. Tout est bien convenu, n’est-ce pas ?

CLARA.

Oui ; mais, si l’argent que tu emportes est insuffisant, si tu te trouves dans l’embarras, tu me promets de m’aimer assez pour t’adresser à moi ; car cet argent, cette maison, tout est à toi, et il me semble que, dans un moment difficile, cet argent te porterait bonheur. Tu sais que ma vie aussi est à toi, n’est-ce pas ?

CHARLES.

Oui, chère enfant.

CLARA.

Je t’ennuie, tu es pressé, on t’attend ? Allons, soyons forte ; viens embrasser ton enfant, et adieu.

Charles fait un mouvement.

Ah ! Tu ne peux pas partir sans l’embrasser.

Charles marche rapidement vers la porte de droite, l’ouvre et disparaît un instant. Clara seule.

Je deviens folle, moi.

CHARLES, reparaissant. Il est ému ; il embrasse Clara.

Adieu !

CLARA.

Adieu !

Il s’éloigne, elle le rappelle.

Encore une fois ! tu m’écriras dès ton arrivée au Havre ? Charles, mon ami ; allons, pars, pars donc !

CHARLES, l’embrasse une dernière fois et sort en disant.

À bientôt.

Clara tombe sur une chaise et pleure en silence, les yeux fixés sur la porte que Charles a franchie. Gervaise entre peur faire les préparatifs du couvert.

 

 

Scène XII

 

CLARA, GERVAISE

 

GERVAISE.

J’ai de bonnes petites choses pour le dîner, va.

CLARA, en larmes.

Merci, ma bonne tante, je ne dînerai pas.

GERVAISE.

Qu’est-ce que tu as donc ?

CLARA.

Charles part pour deux ans. Il va en Amérique ; je ne le verrai plus.

Elle sanglote.

 

 

Scène XIII


CLARA, GERVAISE, LUCIEN

 

LUCIEN, entrant.

Vous m’avez permis de venir vous dire bonsoir, madame. – Vous pleurez ?

CLARA.

Oui, j’ai un grand chagrin auquel je m’attendais pas.

LUCIEN.

Je m’en doutais, et c’est pour cela que je suis venu tout de suite dès que M. Sternay a été parti.

CLARA.

Vous savez pourquoi je pleure, et vous connaissez M. Sternay ?

LUCIEN.

J’ai rencontré M. Sternay plusieurs fois dans le monde ; je savais ce qui existait entre vous et lui. Je ne vous en ai jamais parlé, parce que vous ne m’en parliez pas ; mais je l’ai vu venir souvent ici, et comme, excepté lui, vous ne receviez personne, il n’était pas difficile de deviner le reste. D’ailleurs, c’était le secret de toute la maison. Ce qui arrive aujourd’hui devait arriver tôt ou tard, et, depuis quelques jours surtout, chaque fois que je venais vous voir, je m’attendais à vous trouver dans l’état où vous êtes.

CLARA.

Alors, vous savez ce que M. Sternay est venu me dire ?

LUCIEN.

Il est venu vous dire qu’il part pour se marier !

CLARA, se levant.

Pour se marier ?

LUCIEN, à part.

Elle ne le savait pas !

CLARA, les yeux séchés tout à coup.

Et moi qui n’avais rien deviné ! 

À madame Gervais.

Donne-moi un châle et un chapeau. – Vous venez de me faire bien du mal sans vous en douter, monsieur Lucien ; mais je vous remercie.

Elle met son châle et son chapeau.

Je reviens tout de suite ; aie bien soin du petit.

Elle ramasse les papiers que Charles lui a remis.

S’il m’a menti, c’est un misérable !

Elle sort.

 

 

ACTE I

 

Chez madame Sternay, à Ingouville. Salon élégant. Porte au fond donnant sur un jardin. Piano. Portes latérales.

 

 

Scène première

 

HERMINE, JACQUES

 

JACQUES, entrant et allant à Hermine, qui joue du piano.

Que faites-vous, mademoiselle ?

HERMINE.

Vous le voyez, monsieur, je joue du piano pour me donner une contenance, puisque je vous voyais venir.

JACQUES.

Où donc est madame votre tante ?

HERMINE.

Elle était là tout à l’heure ; mais une lettre à laquelle il faut qu’elle réponde sans doute l’a forcée de s’absenter.

JACQUES.

Une mauvaise nouvelle ?

HERMINE.

J’espère que non ; cependant, cette lettre a paru la contrarier un peu.

JACQUES.

Dieu veuille qu’il ne lui arrive rien de malheureux ? Je l’aime beaucoup, votre tante.

HERMINE.

Faut-il être jalouse ?

JACQUES.

Si vous voulez.

HERMINE, sans répondre, se met à jouer Rendez-moi mon léger bateau, Jacques fredonne l’air.

Vous connaissez cet air ?

JACQUES.

Il est bien connu.

HERMINE.

N’est-il pas charmant ?

JACQUES.

Certes !

HERMINE.

Ma mère le chantait quelquefois, et Fleuve du Tage.

Elle joue Fleuve du Tage.

JACQUES.

Voilà un air qui me rappelle mon enfance.

HERMINE.

C’est vrai, il y a des airs qui sont comme les échelons du souvenir, et à l’aide desquels nous redescendons dans notre passé le plus obscur. Tenez, il est un refrain que je ne puis jamais me rappeler sans une véritable émotion : c’est

Ma bonne tante Marguerite,
Vous n’entendez rien à l’amour.

Quand ce refrain traverse ma mémoire, ou quand je l’entends par hasard, il recompose à l’instant tout un tableau devant mes yeux. C’était la chanson favorite de ma grand’mère, pas la marquise, pas celle qui va arriver aujourd’hui ; la marquise n’a jamais chanté ! non ; de ma grand’mère maternelle, qui est morte il y a dix ans. Il me semble encore la voir, l’hiver, au coin d’un grand feu, avec ses beaux cheveux blancs, dont elle faisait coquettement deux rouleaux sous son bonnet à larges rubans clairs. Tout était gai en elle. Je m’asseyais à ses pieds sur un coussin ; je posais ma tête sur ses genoux et je m’endormais, bercée par cette mélodie chantée à demi voix. Pendant quelque tempe, la conversation des grandes personnes, de mon père, de ma mère, de quelques amis que le soir réunissait à notre foyer, bourdonnait à mes oreilles : puis ma mère me prenait dans ses bras, et je sentais qu’elle me déposait dans mon lit. Elle m’embrassait, je l’embrassais aussi à travers mon sommeil, je marmottais ma prière, et je m’endormais tout à fait. Était-ce de même pour vous ?

JACQUES.

Oui ! Seulement, autant que je puis m’en souvenir, ma mère était toujours seule. Elle travaillait auprès de mon lit ; elle me berçait avec une chanson douce et mélancolique, car elle était souvent triste ; et, comme vous, je passais de la veille au sommeil entre deux baisers.

HERMINE.

Quelle chose bizarre, qu’hommes et femmes, sans nous être connus, nous ayons tous les mêmes souvenirs d’enfance !

JACQUES.

C’est que l’enfance a été la même pour tout être qui a aimé sa mère et qui a été aimé d’elle.

HERMINE.

Dites-moi, regrettez-vous ce temps-là ?

JACQUES.

Non. J’aime mieux l’âge où je suis, où je sens où je vois, où je comprends, où mon chagrin a une cause, où ma joie a une raison. L’enfant ne jouit de cette insouciance du premier âge qu’il ne regrette plus tard qu’en le comparant aux agitations de la vie présente. Lorsque, arrivé à la plénitude de sa force, à la maturité de sa raison, il se rend un compte exact des grandes sensations de son esprit et de son cœur, pourquoi regretterait-il un temps d’ignorance, de faiblesse, où rien n’avait de prise sur lui, ni la joie ni la douleur ? Ainsi j’étais tout enfant quand j’ai perdu mon père ; je ne me le rappelle même pas ; c’est ma mère qui me l’a dit. Pourquoi, à l’âge où votre vue me cause un bonheur si grand, regretterais-je l’âge où je ne m’apercevais pas de la mort de mon père ? Non, croyez-le bien, l’homme ne commence à vivre que lorsqu’il commence à comprendre.

HERMINE.

Et cependant, moi qui ai perdu mes parents à l’âge où je pouvais déjà comprendre quelle perte immense je faisais, comment se fait-il que j’aie continué de vivre, et que j’aie fini, sinon par oublier cette double mort, du moins par me familiariser avec ce triste souvenir. N’est-ce pas là de l’ingratitude ?

JACQUES.

Vous avez suivi la loi de la nature qui défend les regrets éternels. Il est pour l’homme et pour la femme une succession de devoirs à remplir qui les poussent à regarder toujours en avant et à s’habituer à l’absence de leurs plus chères affections. Le monde eût fini trop vite, si le premier enfant n’avait pu survivre à la mort de la première mère.

HERMINE.

Savez-vous que la vie est effrayante avec cette certitude qu’on ne peut s’appuyer sur rien ? C’est à désespérer de tout.

JACQUES.

Pourquoi ne pas profiter du jour, parce qu’on sait que la nuit viendra ? Pourquoi douter du printemps, parce qu’on prévoit l’hiver ? Pourquoi nier la vie au profit de la mort ? Vous avez dix-huit ans, j’en ai vingt-trois ; je vous aime, vous m’aimez un peu, n’est-ce pas ? le monde est à nous. Les années nous apporteront des désenchantements ; mais elle nous apporteront aussi bien des joies ; laissons faire les années. Nous vieillirons, nous bercerons nos enfants avec des chansons qu’ils se rappelleront un jour, comme nous nous rappelions tout à l’heure celles de nos parents. Nous sommes pleins de jeunesse, de force et d’amour aujourd’hui ; un jour, nous ne serons plus bons qu’à faire un grand-papa et une grand’maman, aimés pour les sucreries de leurs poches, jusqu’à ce qu’il ne reste de nous que deux portraits immobiles, faisant pendants sur les murs du salon de nos petits-enfants, qui deviendront à leur tour ce que nous aurons été, et ainsi de suite. Telle est la vie dans son expression la plus simple et la plus régulière. Cela semble triste, quand on rapproche tout à coup par la pensée les froides habitudes de l’âge futur des chauds enthousiasmes de l’âge présent ; mais, lorsque le temps, à l’aide des gradations dont la nature lui a donné le secret, nous aura doucement conduits, appuyés l’un sur l’autre, vers notre autre horizon, nous nous reposerons volontiers, et, si l’on nous offrait de recommencer le chemin, nous refuserions.

HERMINE.

C’est égal, j’aime mieux parler du présent ou du passé que de ce grand avenir tout froid.

JACQUES.

Parlons de ce que vous voudrez.

HERMINE.

Eh bien, monsieur, vous rappelez-vous le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois ?

JACQUES.

Le 6 mai. Vous aviez une robe blanche à petites fleurs bleues. Vous étiez coiffée d’un grand chapeau de paille ; sur votre bras gauche était jetée une écharpe de mousseline ; de votre main droite, qui tenait un bouquet de fleurs des champs, vous releviez un peu votre jupe pour ne pas la mouiller, car il y avait de la rosée dans, l’herbe, si bien que je pus voir que vous avez des pieds charmants. Est-ce bien cela ?

HERMINE.

Parfaitement ; continuez.

JACQUES.

Voua alliez boire du lait à la ferme voisine ; moi, je passais. Je vous suivis. Je n’osai cependant pas entrer dans la ferme où vous entriez avec votre tante.

HERMINE.

Vous m’avez attendue à la porte.

JACQUES.

Vous saviez que j’étais là ?

HERMINE.

On voit tant de choses derrière soi !

JACQUES.

Quand vous avez quitté la ferme, j’étais caché derrière un buisson, dans un pli de la colline. Il vous fallait descendre un petit sentier fort étroit dont les pierres s’égrenaient sous vos pieds. Vous aviez peur. C’est alors que vous m’avez aperçu de nouveau et que, voulant faire la brave, comme il arrive à toute jeune fille en présence même du jeune homme le plus indifférent, vous vous êtes élancée, au risque de tomber. Dans cette course rapide, vous avez perdu le bouquet de bluets, de boutons d’or et de marguerites que vous teniez à la main. Je me précipitai, je le ramassai, et je vous le remis, en ayant soin d’en garder une fleur pour moi. Vous me dîtes : « Merci. » Je m’éloignai, – je me retournai plusieurs fois. Et je revins le lendemain sur la même route. – Je vous aimais.

HERMINE.

Et dire que tout cela pouvait ne pas arriver. Il eût suffi que je prisse à droite au lieu de prendre à gauche ; alors, je ne me serais jamais mariée, car j’étais bien résolue à n’épouser qu’un homme que j’aimerais...

JACQUES.

Vous en auriez aimé un autre que moi.

HERMINE.

Il me semble que non. Et vous, qu’auriez-vous fait ?

JACQUES.

Moi ? J’aurais achevé mon voyage, je serais retourné auprès de ma mère et je serais peut-être en train de devenir un grand homme.

HERMINE.

Tant que cela ?

JACQUES.

Mais oui ! Avant de vous connaître, je ne sais quelles folles idées de gloire et d’ambition s’étaient emparées de mon esprit ! Ce besoin d’amour qui était dans ma nature et que j’ai concentré sur vous seule, n’ayant pas encore trouvé son but, développait en moi des aptitudes et des énergies inconcevables pour toutes les grandes choses. Je me sentais des forces que je ne croyais à nul autre. J’avais hâte de prouver hautement que j’étais un homme. Je suis un savant, tel que vous me voyez. J’ai écrit des livres sérieux, j’ai étudié les questions de politique, d’histoire, d’économie. J’ai commis des vers. C’est effrayant. Nous les lirons ensemble et nous les brûlerons après. Je n’en étais pas moins convaincu qu’il ne fallait plus qu’une étincelle pour allumer en moi un Newton, un Chénier, un Mirabeau. Noble et respectable orgueil de la jeunesse ! Une matinée de printemps, le ciel bleu, du soleil dans l’herbe, une jeune fille qui passe sur le même chemin que moi, et voilà tous mes rêves de renommée qui s’en vont retrouver les nuages du ciel et les parfums de la campagne ! Je m’aperçois que je ne suis qu’un enfant, que la gloire n’est que la consolation de ceux qui n’ont pas l’amour, et maintenant toute ma science consiste à savoir que vous m’aimez, tout mon génie à vous prouver que je vous aime.

HERMINE.

Que dira votre mère de ce changement ?

JACQUES.

Ma mère m’approuvera ; elle m’a toujours vanté l’obscurité, le bonheur intérieur et inconnu.

HERMINE.

Je sens que je l’aimerai.

JACQUES.

Et vous aurez raison, car elle vous aimera.

HERMINE.

Quel âge a-t-elle ?

JACQUES.

Elle est jeune encore, et semble plutôt ma sœur que ma mère.

HERMINE.

Ne doit-elle pas venir vous retrouver ?

JACQUES.

Je l’attends de jour en jour ; je voulais aller la chercher, quand elle m’a écrit qu’elle préférait venir me rejoindre. Mais, dites-moi, – la marquise ?

HERMINE.

Ma grand’mère, qui doit arriver aujourd’hui ?

JACQUES, souriant.

Elle me fait peur, on la dit très méchante.

HERMINE.

Le fait est qu’elle est toujours de mauvaise humeur. La marquise est une femme absolue qui n’admet pas qu’un autre qu’elle puisse avoir une bonne idée, qui croit que le monde lui appartient et qui est d’avance contre vous sans vous connaître et sans savoir pourquoi, par habitude.

JACQUES.

C’est effrayant.

HERMINE.

Non ! Il s’agit seulement d’être plus entêté qu’elle.

JACQUES.

Vous êtes donc entêtée ?

HERMINE.

Oui, quand je me crois dans mon droit. Vous voilà prévenu. Ne vous préoccupez donc pas des airs qu’elle prendra avec vous comme avec tout le monde.

JACQUES.

Mais pourquoi votre oncle, qui est votre tuteur, ne vient-il pas ici en même temps que la marquise ?

HERMINE.

Il fait sa tournée électorale.

JACQUES.

Il se présente à la députation ?

HERMINE.

Pas encore, mais cela viendra. En attendant, il a ses candidats qu’il protège ; ça l’amuse plus que de s’occuper de nous, et puis il est en froid avec sa mère. Toute la famille tremble devant elle, excepté le marquis et moi.

JACQUES.

Quel charmant homme que le marquis !

HERMINE.

Il vous adore ! Comme j’ai eu raison de lui écrire de venir ! c’est notre plus sûr appui, avec ma tante qui m’aime bien, mais qui n’a aucun droit sur moi, et qui n’ose pas répéter à ma grand’mère tout ce que le marquis lui dit.

 

 

Scène II

 

HERMINE, JACQUES, HENRIETTE

 

HENRIETTE, entrant.

Bonjour, monsieur de Boisceny.

JACQUES.

Bonjour, madame.

HENRIETTE, à Hermine.

La marquise vient d’arriver ; elle te demande.

HERMINE.

Je la rejoins. Il ne faut pas la faire attendre.

HENRIETTE.

Elle est dans le pavillon.

Hermine sort.

 

 

Scène III

 

JACQUES, HENRIETTE

 

JACQUES.

Est-il vrai, madame, que vous avez reçu une mauvaise nouvelle ?

HENRIETTE.

C’est selon.

JACQUES.

Ne m’avez-vous pas dit l’autre jour que j’étais peut-être appelé à vous rendre un service ? Le moment est-il venu ?

HENRIETTE.

Le hasard vous a mis tout à coup dans la confidence d’un secret, monsieur.

JACQUES.

Je l’ai oublié.

HENRIETTE.

Je sais que l’on peut compter sur votre discrétion et sur votre loyauté. Aussi vous ai-je tendu la main tout de suite comme à un vieil ami, bien que je ne puisse dire à personne comment nous nous sommes connus. Maintenant, soyez franc. Le jour où vous nous avez rencontrées, Hermine et moi, près de la ferme, saviez-vous qui nous étions ?

JACQUES.

Non, madame.

HENRIETTE.

Alors, vous ignoriez que la personne avec qui vous voyagiez nous connût, ou plutôt me connût, moi, car elle n’a jamais parlé à Hermine, qui ne sait même pas son nom, et qui croit que le hasard seul vous a amené ici.

JACQUES.

Voici toute l’histoire, madame. M. de Nervaux, qui a quelques années de plus que moi, est voisin de campagne de ma mère, qui, comme je vous l’ai dit, a une propriété près de Châteauroux. Nous voyions souvent notre voisin. Il se disposait à faire un voyage en Normandie, où il avait des fermes, disait-il ; il me demanda si je voulais l’accompagner. Ma mère m’y engagea pour que je prisse un peu de distraction ; j’avais beaucoup travaillé depuis quelques mois. Nous partîmes. Un jour qu’il était resté au Havre pour affaires, je vins me promener tout seul sur cette route d’Ingouville ; je vous rencontrai, vous et mademoiselle Hermine. Le soir, je fis part à M. de Nervaux de ma rencontre et de l’impression que j’en avais gardée. Je m’étais enquis de votre nom, et quand je vous nommai, il m’offrit de me présenter à vous, mais à la condition que je ne dirais à personne par qui ni comment j’avais été présenté. Le lendemain, il m’emmena dans une petite maison qu’il possède à une lieue d’ici et dont il ne m’avait jamais parlé. Nous vous rencontrâmes – par hasard – sur la route. Il me présenta. Depuis ce jour, vous avez bien voulu m’accueillir comme si vous m’aviez connu depuis longtemps ; je vous ai avoué que j’aimais Hermine, vous m’avez autorisé à le lui dire devant vous, et pour la première fois je viens de le lui dire pendant que vous n’étiez pas là. Voilà tout ce que je sais, madame, et puis encore que je suis prêt à faire pour vous quoi que ce soit.

HENRIETTE.

Je le crois ; – aussi je regretterai moins des événements – regrettables, – si la suite de ces événements amène, comme je l’espère, un mariage heureux pour Hermine, un mariage selon son cœur. M. de Nervaux m’a dit de vous ce que tout le monde doit en penser. Vous êtes, d’ailleurs, de ces hommes qui appellent, dès la première vue, une confiance sans réserve, et j’accepte franchement l’offre que vous me faites. Vous êtes jeune, vous aimez, vous me comprendrez. Eh bien, vous connaissez certaines situations nées de l’indifférence d’un mari et de l’oisiveté d’une femme, les rêves qui en sont l’excuse peut-être, les dangers et les hypocrisies qui en sont l’amertume et le châtiment. C’est à travers une de ces situations que vous vous trouvez jeté ; mais cette situation avait cela de particulier, quand vous y avez été initié, que l’homme et la femme, après avoir été séparés quelques mois, venaient de s’apercevoir qu’elle n’avait plus de raison d’être. Ils en étaient arrivés, comme cela se voit souvent, à souhaiter une occasion, un prétexte, la femme pour rentrer dans la régularité de sa vie d’autrefois, l’homme pour entrer dans une vie régulière. La délicatesse seule retenait encore un double aveu, chacun des deux craignant d’affliger l’autre. Un événement futile, une lettre trouvée a brisé ce dernier lien. Enfin on a prononcé le mot rupture et l’on s’est aperçu des deux côtés, au peu d’émotion que causait ce mot, dont on s’épouvantait jadis, que rien n’eût été plus facile que de rompre depuis longtemps. Bref, on en est à la dernière entrevue, celle où l’on se restitue les lettres à moitié effacées qu’il était inutile de s’écrire, et les portraits qui ne ressemblent plus, qu’il était inutile de se donner. Ne trouvez-vous pas comme moi que ces dernières formalités ont un côté plus ridicule qu’élégiaque, et qu’il vaut mieux qu’un ami se charge de la constatation du décès et de l’apposition des scellés ? Voulez-vous être cet ami ?

JACQUES.

Que faut-il faire ?

HENRIETTE, lui remettant un paquet de lettres.

Il faut aller jusqu’à cette maison dont vous parliez tout à l’heure, voir M. de Nervaux, qui attend, lui dire ce que je vous ai dit, lui remettre ce petit paquet et rapporter celui qu’il vous remettra.

JACQUES.

Dans une demi-heure, je serai de retour.

HENRIETTE, lui serrant la main.

Merci.

 

 

Scène IV


JACQUES, HENRIETTE, LE MARQUIS

 

LE MARQUIS, entrant.

Vous sortez, monsieur de Boisceny ?

JACQUES.

Oui, monsieur le marquis, mais pour peu de temps.

LE MARQUIS.

Allez, allez, ma sœur est arrivée ; je ne vous retiens pas. Mieux vaut que ce soit nous, qui y sommes habitués, qui recevons les premiers boulets. Soyez tranquille, nous allons nous occuper de vos affaires.

Jacques sort.

Quel gentil garçon ! Il me plaît beaucoup. Où l’avez-vous donc connu ?... Oh ! regardez ma sœur, regardez-la s’avancer. On dirait Louis XIV dans ses jardins de Versailles ! Se prend-elle assez au sérieux ! Elle a l’air de se présenter les armes à elle-même. Comme Hermine doit s’amuser ! Sternay est un malin, lui. Il ne vient jamais ici pendant que sa mère y est.

HENRIETTE.

Jamais ?

LE MARQUIS.

En voilà un qui n’aime pas les difficultés et les contestations ! Ah ! le bon égoïste ! Il a raison du reste, puisqu’il est heureux.

HENRIETTE.

La marquise lui a fait dire qu’elle ne voulait plus le voir.

LE MARQUIS.

Depuis qu’il est associé de la maison Renaud ?

HENRIETTE.

Oui.

LE MARQUIS.

C’est superbe !

HENRIETTE.

Il faut que j’aille au-devant d’elle.

LE MARQUIS.

Restez donc là ; d’ailleurs, la voici.

La marquise entre avec Hermine.

 

 

Scène V

 

LA MARQUISE, LE MARQUIS, HENRIETTE, HERMINE

 

LA MARQUISE.

Ah ! vous voilà, mon frère ? Je craignais que vous ne fussiez pas à la maison, ne vous ayant pas vu en arrivant. Il fait humide ; vous avez craint de vous mouiller les pieds.

LE MARQUIS.

Justement.

LA MARQUISE.

Moi, j’ai un rhumatisme et je me dérange tout de même. Ces choses-là dépendent des caractères. Je vous donne des nouvelles de ma santé, bien que vous ne m’en demandiez pas ; mais je suppose que vous vouliez m’en demander. 

À Hermine.

Et vous dites que ce monsieur s’appelle ?

HERMINE.

Quel monsieur, bonne maman ?

LA MARQUISE.

Ce monsieur que vous voulez tous épouser ici.

LE MARQUIS, à part.

Ça commence mal.

HERMINE.

Il n’y a que moi, bonne maman, qui veux l’épouser ; et, soyez tranquille, on ne force pas ma volonté.

LA MARQUISE, très vite.

Et vous le nommez ?

HERMINE.

Vous dites, bonne maman ?

LA MARQUISE.

Je dis : Et vous le nommez ?

HERMINE.

M. de Boisceny.

LA MARQUISE.

De Boisceny... Est-ce que vous connaissez ça, mon frère ?

LE MARQUIS.

Oui, je le connais. C’est un jeune homme brun, pas très grand.

LA MARQUISE.

Je ne vous demande pas la couleur de ses cheveux ni la hauteur de sa taille ; je vous demande si vous connaissez une famille de Boisceny.

LE MARQUIS.

Je ne peux pas connaître toutes les familles de France.

LA MARQUISE.

Je les connais bien, moi, celles qui en valent la peine, et il n’y en a pas du nom de Boisceny. Il y a eu autrefois un Boisrény, qui n’a eu qu’une fille, qui a épousé M. de Beautran, qui était premier écuyer de Charles X, et dont la mère avait été dame d’honneur de la Dauphine ; mais ce n’est pas la même chose.

LE MARQUIS.

Évidemment.

LA MARQUISE.

Ça vient probablement de l’Empire. Le père aura gagné quelque bataille !

LE MARQUIS.

Rien que ça !

LA MARQUISE.

Et où en est-on ?

HERMINE.

M. de Boisceny m’aime et veut m’épouser.

LA MARQUISE.

Et vous ?

HERMINE.

Et moi, je consens.

LA MARQUISE.

Très bien. Alors, je n’ai plus qu’à donner mon consentement aussi ?

HERMINE.

Oui, grand’mère.

LA MARQUISE.

D’où connaissez-vous ce monsieur ?

HERMINE.

Nous l’avons rencontré.

LA MARQUISE.

Dans le monde ?

HERMINE.

Non.

LA MARQUISE.

Où donc, alors ?

HERMINE.

Sur la route.

LA MARQUISE.

Quelle route ?

HERMINE, montrant le front.

Tenez, bonne maman, la petite route qui est là-bas. En vous levant un peu, vous pourrez la voir.

LA MARQUISE.

Avec qui était-il ?

HERMINE.

Il était tout seul.

LA MARQUISE.

Qui vous l’a présenté ?

HERMINE.

Lui-même.

LA MARQUISE.

Et votre tante l’a reçu ?

HERMINE.

De grand cœur !

LA MARQUISE.

Dites donc, mon frère ?

LE MARQUIS.

Ma chère sœur ?

LA MARQUISE.

Vous entendez ?

LE MARQUIS.

Parfaitement.

LA MARQUISE.

Qu’est-ce que vous en dites ?

LE MARQUIS.

Vous voyez, je n’en dis rien.

LA MARQUISE.

Ceci vous paraît tout simple ?

LE MARQUIS.

Mais oui ; une route dans la campagne, un monsieur sur cette route et d’autres personnes sur cette route en même temps que ce monsieur, cela se voit tous les jours.

LA MARQUISE.

Alors, il vous paraît simple qu’on promette la main d’une jeune fille à un homme qu’on a rencontré sur une route ; car un individu qui passe sur une route et qu’on ne connaît pas, ce n’est pus un monsieur, c’est un homme.

LE MARQUIS.

D’abord on n’a pas promis la main d’Hermine à M. de Boisceny, on l’a seulement autorisé à vous la demander, quand vous viendriez, comme vous faites tous les ans, passer quelques jours ici ; ensuite il me paraîtrait aussi simple de promettre une fille à un monsieur rencontré sur une route, qu’on reconnaît tout de suite pour un homme du monde, et qui plaît à la jeune fille, qu’à un monsieur qu’elle n’a jamais vu.

LA MARQUISE.

Vous ne savez pas ce que vous dites.

LE MARQUIS.

Alors, il ne faut pas demander ce que j’ai à dire.

HENRIETTE.

Si vous connaissiez M. de Boisceny...

LA MARQUISE.

C’est bien ce dont je me plains, de ne pas le connaître.

HENRIETTE.

Je veux dire que, si vous l’aviez vu une fois, vous le jugeriez comme nous le jugeons : c’est le hasard qui nous l’a présenté, il est vrai ; mais j’ai été bien vite à même d’apprécier chez M. de Boisceny une grande élévation d’idées et de caractère. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir d’extraordinaire à essayer de marier une jeune fille selon son cœur et selon les convenances. Il serait bon qu’il se fît de temps en temps un mariage de ce genre, quand ce ne serait que pour faire excuser les autres. Le hasard sait quelquefois mieux ce qu’il nous faut que nous-mêmes.

LE MARQUIS.

C’est parfaitement juste.

LA MARQUISE.

Et vous, Hermine, qu’en pensez-vous ?

HERMINE.

Moi, – je suis de l’avis de mon grand-oncle.

LA MARQUISE.

Alors, moi, je radote. Et monsieur mon fils est-il du même avis que vous tous ?

HENRIETTE.

J’ai écrit à ce sujet à mon mari, qui m’a répondu qu’il adhérait d’avance à votre décision.

LA MARQUISE.

C’est bien heureux. Qu’est-ce qu’il fait maintenant, monsieur mon fils ? Est-il toujours dans le commerce ? Dans quoi est-il ? Dans les denrées coloniales ?

LE MARQUIS.

Il est dans l’industrie. Il construit, ou plutôt il fait construire, car il ne pourrait pas y arriver tout seul, des bateaux, de grands bateaux, ce qui est joliment commode pour aller sur l’eau ; il est dans de bonnes affaires.

LA MARQUISE.

C’est agréable pour moi, d’avoir un fils qui fait des bateaux.

LE MARQUIS.

Son père faisait bien des maisons.

LA MARQUISE.

Mon mari ne faisait rien.

LE MARQUIS.

Voyons, ma chère sœur, il faudrait pourtant s’expliquer une fois pour toutes. Vous êtes une demoiselle d’Orgebac, nous descendons tous deux des d’Orgebac, et nous nous vantons, vous du moins, d’avoir du sang royal dans les veines, le grand roi Henri IV ayant eu des bontés, à ce qu’il paraît, pour une de nos aïeules. Il est curieux, du reste, que la faute d’une femme soit, dans une famille, titre à noblesse pour ses descendants. On a arrangé les choses ainsi, je le veux bien, moi. Avec un peu de bonne volonté, nous aurions peut-être des droits à la couronne de France, mais je crois inutile de réclamer.

LA MARQUISE.

Allez ! allez! ne vous gênez pas.

LE MARQUIS.

Je disais donc que, pendant la Révolution, pendant le temps de l’exil et de la misère, vous aviez pris votre parti sur notre noblesse et que vous aviez épousé M. Sternay, entrepreneur.

LA MARQUISE.

Architecte.

LE MARQUIS.

Architecte, soit ! – qui est le père de vos deux fils, dont l’un construit des bateaux, et dont l’autre est mort général de division, ce qui est fort honorable. Celui-là était le père d’Hermine ; et je dois dire que, lorsqu’on l’a connu, on retrouve la fermeté de son caractère dans sa fille.

LA MARQUISE.

Joli héritage qu’il lui a laissé là !

LE MARQUIS.

L’Empire venu, vous avez mis sur vos cartes de visite et vous avez signé madame Sternay, née d’Orgebac ; votre mari mort, vous avez mis seulement marquise d’Orgebac, et vous avez fini par croire vous-même que vos enfants étaient de la première noblesse de France. C’est une erreur, ma chère sœur, c’est même plus qu’une erreur, c’est un ridicule qu’on vous passe parce que vous êtes vieille et qu’en France on passe tous les ridicules ; mais, quand nous sommes en famille et qu’il s’agit de la noblesse d’un prétendant à la main d’Hermine, vous pouvez ne pas vous montrer trop exigeante, puisque vous êtes une bourgeoise et que vos enfants sont des bourgeois, de simples bourgeois, ce dont ils ne rougissent pas. C’est moi qui suis noble ; il n’y a que moi qui aie le droit de porter notre titre et notre nom de d’Orgebac, qui ne me servirait de rien du tout, si je n’avais eu la bonne idée de faire ma fortune dans l’Inde ; et, comme je n’ai pas d’enfants, le grand nom des d’Orgebac, illustré par les fantaisies de notre aïeule Christine-Angélique, comtesse d’Orgebac, dame de Parvilliers et autres lieux, va s’éteindre définitivement le jour où je consentirai à mourir, les nobles comme nous ne mourant que le jour où ils le veulent bien. Croyez-moi, ma sœur, prouvons notre bonne naissance par les qualités et non par les exagérations de la noblesse ; n’en veuillez pas à votre fils d’avoir attaché son nom à une industrie honorable : il a d’autres défauts à critiquer, et ne chicanons pas trop M. de Boisceny sur l’ancienneté de son nom. L’important est qu’il soit un honnête homme, qu’il aime Hermine et qu’il soit aimé d’elle. C’est l’homme qui fait le titre et non le titre qui fait l’homme... Là-dessus, je m’assieds, car je n’en ai jamais tant dit, même à la Chambre des pairs dont je suis, ma sœur, et dont vous vous n’êtes pas! Quelle honte !

 

 

Scène VI


LA MARQUISE, LE MARQUIS, HENRIETTE, HERMINE, UN DOMESTIQUE

 

LE DOMESTIQUE, entrant.

Il y a là un monsieur qui demande à parier à madame la marquise.

LA MARQUISE

Le nom de ce monsieur ?

LE DOMESTIQUE.

Voici sa carte.

LA MARQUISE.

Aristide Fressard, notaire à Châteauroux. Que veut ce monsieur ?

LE DOMESTIQUE.

Ce monsieur dit qu’il est le notaire de M. de Boisceny.

LA MARQUISE.

Faites entrer.

Le domestique sort.

Nous allons avoir des détails probablement.

 

 

Scène VII

 

ARISTIDE, LE MARQUIS, LA MARQUISE, HENRIETTE, HERMINE

 

ARISTIDE, entrant.

Madame la marquise d’Orgebac ?

LA MARQUISE.

C’est moi, monsieur. De quoi s’agit-il ?

ARISTIDE.

C’est à vous seule, madame, que je désire faire la communication dont je suis chargé.

HENRIETTE.

Nous nous retirons, monsieur.

LE MARQUIS, à part.

Un incident ! un mystère ! ma sœur doit être enchantée.

HENRIETTE, à Hermine qui regarde Aristide.

Ne t’effraye pas, chère enfant.

HERMINE.

Je ne m’effraye jamais, ma tante, vous le savez bien.

Elles sortent.

 

 

Scène VIII


LA MARQUISE, ARISTIDE

 

LA MARQUISE, d’un ton sec.

Je vous écoute, monsieur !

ARISTIDE.

C’est à moi que madame la marquise fait l’honneur de parler ?

LA MARQUISE, même ton.

Oui, monsieur.

ARISTIDE.

Madame la marquise est de mauvaise humeur.

LA MARQUISE.

Oui, monsieur ; pourquoi cela ?

ARISTIDE.

C’est que madame la marquise me parle sur un ton qui ne peut être dans ses habitudes de femme du monde, quand elle voit pour la première fois une personne qui n’a pas l’honneur d’être connue d’elle et qui s’est présentée d’une manière convenable.

LA MARQUISE, se radoucissant.

Excusez-moi.

ARISTIDE.

Je vous excuse, madame. Du reste, ma profession de notaire et ma qualité d’ambassadeur m’interdisent toute susceptibilité exagérée ; c’est une simple remarque que je me permettais.

LA MARQUISE.

Je vous écoute, monsieur ; donnez-vous la peine de vous asseoir.

ARISTIDE, s’asseyant.

D’ailleurs, je serai concis, madame la marquise : c’est ce qu’il y a de mieux pour le genre de mission que j’ai à remplir. M. de Boisceny aime votre petite-fille et il attend, pour vous adresser sa demande, l’arrivée de sa mère et des papiers qui justifient de sa fortune et de sa position sociale. Voilà où en sont les choses.

LA MARQUISE.

Oui, monsieur.

ARISTIDE.

C’est ici qu’il survient des difficultés.

LA MARQUISE, triomphante.

Il y en a donc ?

ARISTIDE.

En aviez-vous prévu, madame ?

LA MARQUISE.

J’en soupçonnais tout au moins.

ARISTIDE.

La seule pensée que vos soupçons se réalisent paraît vous enchanter, madame.

LA MARQUISE.

Vous disiez donc, monsieur ?

ARISTIDE.

Je disais que M. de Boisceny ne se nomme pas de Boisceny.

LA MARQUISE.

Je savais bien qu’il n’y avait pas de famille de ce nom-là ! C’est un nom de terre, sans doute ?

ARISTIDE.

Oui, madame.

LA MARQUISE.

Un surnom, alors.

ARISTIDE.

De plus, il n’est pas le fils d’une femme veuve comme sa mère le lui a dit. Il est le fils non reconnu d’une ouvrière non mariée, nommée Clara Vignot.

LA MARQUISE, éclatant de rire.

Ce n’est pas possible !

ARISTIDE.

C’est la pure vérité.

LA MARQUISE.

Mais c’est du plus haut comique.

ARISTIDE.

Vous trouvez, madame ? Eh bien, voyez comme vous aviez tort de me mal recevoir.

LA MARQUISE.

Je vous remercie, cher monsieur, de venir me donner tous ces renseignements. Alors, vous connaissez particulièrement M. de Boisceny ?

ARISTIDE.

Je suis son notaire et son parrain.

LA MARQUISE.

Et c’est lui qui, n’osant pas faire cet aveu lui-même, vous a chargé de le faire à sa place ?

ARISTIDE.

Non, madame ; Jacques ignore ma démarche, comme il ignore les détails que je viens de vous donner.

LA MARQUISE.

Ce n’est guère croyable.

ARISTIDE.

Je vous l’affirme, madame.

LA MARQUISE.

Laissez donc...

ARISTIDE.

Sur l’honneur.

LA MARQUISE.

Et sa fortune ?...

ARISTIDE.

Sa fortune est réelle.

LA MARQUISE.

C’est par simple curiosité que je vous ai posé cette question ; je ne tiens pas à savoir d’où elle lui vient.

ARISTIDE.

D’une source très honorable.

LA MARQUISE.

Je n’en doute pas, monsieur. Est-ce tout e» que vous avez à me dire ?

ARISTIDE.

Oh ! non, madame, je n’ai pas fini.

LA MARQUISE.

Tant mieux.

ARISTIDE.

Cela vous amuse, madame la marquise ?

LA MARQUISE.

Cela m’intéresse.

ARISTIDE.

Vous ne connaissez pas encore le plus intéressant

LA MARQUISE.

De plus fort en plus fort, peut-être ?

ARISTIDE.

Comme chez... Vous permettez que je procède par ordre, j’ai mon programme comme ambassadeur, vous voulez bien que je le consulte ?

Il tire un petit papier de sa poche et jette les yeux dessus.

Je suis méthodique. Je suis notaire. Ici, je dois vous demander si, après ce que vous venez d’entendre, vous consentez au mariage de mademoiselle Hermine avec M. de Boisceny, ou plutôt avec M. Vignot, puisque c’est son nom véritable.

LA MARQUISE, riant toujours.

Non, monsieur, je n’y consens pas.

ARISTIDE.

Ce nom de Vignot ne vous rappelle rien, madame la marquise ?

LA MARQUISE.

Rien.

ARISTIDE.

Eh bien, vous allez voir que le hasard s’est amusé à faire une chose bien curieuse. M. Vignot est le cousin de mademoiselle Sternay, car il est votre petit-fils.

LA MARQUISE.

Mon petit-fils et le cousin d’Hermine !

ARISTIDE.

Oui, madame ; mademoiselle Hermine n’est-elle pas la fille d’un de vos fils, qui est mort, ainsi que sa femme ?

LA MARQUISE.

Oui.

ARISTIDE.

M. de Boisceny est le fils de l’autre qui vit, de M. Sternay et de Clara Vignot, qui a été ouvrière chez vous, et que monsieur votre fils a séduite.

LA MARQUISE, redevenant sérieuse.

Comment ! c’est cette fille qui était chez moi il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, et qui a fait je ne sais quel esclandre à l’époque du mariage de mon fils, sous prétexte qu’elle avait un enfant ?

ARISTIDE.

Avouez que le prétexte était bon.

LA MARQUISE.

Détestable, monsieur ; cet enfant n’était pas à M. Sternay.

ARISTIDE.

N’allons pas jusque-là, madame, c’est inutile ; M. de Boisceny est de votre famille.

LA MARQUISE.

Il n’y a famille chez les gens comme nous, monsieur, que lorsqu’il y a alliance.

ARISTIDE reprenant avec le plus grand calme.

J’ai encore à vous demander, madame, si, sachant que M. Vignot est votre petit-fils, vous persistez toujours à lui refuser la main de votre petite-fille ?

LA MARQUISE.

Toujours, et tout le temps que la loi la laissera sous ma garde, j’exigerai de l’homme qui voudra l’épouser ce que ma mère a exigé de mon mari, ce que la famille de ma bru a exigé de mon fils : une position sociale, un nom légitime, un passé intact.

ARISTIDE.

Je vous demande pardon, madame, si j’insiste, mais il ne s’agit pas de moi ; il faut que j’emploie tous les moyens de conciliation avant...

LA MARQUISE.

Avant ?...

ARISTIDE.

Avant de passer à d’autres.

LA MARQUISE.

Quels autres, monsieur ?

ARISTIDE.

Ceux-là regardent d’autres personnes.

LA MARQUISE.

On voudra faire un scandale.

ARISTIDE.

Je ne crois pas, madame ; la mère de M. Vignot offre, si, vous consentez au mariage, de vivre à l’écart, de ne plus revoir son fils ; vous lui demanderiez de se tuer, pour être sûr qu’elle tiendrait sa promesse, qu’elle se tuerait.

Un temps.

Non ?

LA MARQUISE, dédaigneusement.

Non, monsieur.

ARISTIDE.

J’ai fini, madame, avec vous du moins ; je dois vous dire que je n’avais pas douté un seul moment de votre réponse.

LA MARQUISE.

Vous êtes un homme de loi, monsieur ; suis-je dans mon droit, oui ou non ?

ARISTIDE.

Vous y êtes parfaitement, madame ; et, quoi qu’il arrive, vous n’aurez rien à vous reprocher, ni moi.

LA MARQUISE.

Et qu’arrivera-t-il, monsieur ?

ARISTIDE.

Selon toutes probabilités, si M. Vignot aime réellement mademoiselle Hermine Sternay, ce dont je suis sûr ; si mademoiselle Hermine Sternay aime réellement M. Vignot, ce que je crois, car il mérite d’être aimé, eh bien, ils se marieront ; car il ne faut pas que la faute d’un individu empêche toute une génération d’être heureuse.

LA MARQUISE.

Et ils se marieront malgré moi ?

ARISTIDE.

Malgré vous, madame.

LA MARQUISE.

Par quel moyen ?

ARISTIDE.

Par un moyen que je leur indiquerai.

LA MARQUISE.

Et qui est ?...

ARISTIDE.

Et qui est bien simple. Voilà tout ce que je puis vous dire aujourd’hui, madame la marquise.

LA MARQUISE.

J’avoue que je serais curieuse devoir cela.

ARISTIDE.

Madame la marquise est encore assez jeune pour le voir.

LA MARQUISE.

En attendant, monsieur, veuillez nous épargner la peine de congédier M. Vignot.

ARISTIDE.

Oui, madame.

LA MARQUISE.

Nous n’avons plus rien à nous dire, je pense ?

ARISTIDE.

Rien.

LA MARQUISE, très hautaine.

J’ai l’honneur de vous saluer, monsieur.

ARISTIDE.

J’ai l’honneur de vous saluer, madame.

La marquise sort.

 

 

Scène IX

 

ARISTIDE, seul, avec un soupir

 

Pauvre garçon !

 

 

Scène X


JACQUES, ARISTIDE

 

JACQUES, entrant.

C’est vous, parrain ?

ARISTIDE.

Oui, mon cher Jacques ; tu vas bien ?

JACQUES.

À merveille ; mais comment vous trouvez-vous ici ?

ARISTIDE.

Je suis venu avec ta mère.

JACQUES.

Elle est là ?

ARISTIDE.

Non, elle nous attend au Havre, à l’hôtel de France.

JACQUES.

Allons vite la retrouver.

ARISTIDE.

Écoute-moi un peu. Es-tu un homme ?

JACQUES.

Que voulez-vous dire ?

ARISTIDE.

Je te demande si, comme doit l’être tout homme sensé, tu es préparé à tous les événements de cette vie ?

JACQUES.

Ma mère est morte ?

ARISTIDE.

Non ; et puisque c’est le premier malheur auquel tu as pensé, celui que j’ai à t’apprendre est moins grand.

JACQUES.

Parlez, alors.

ARISTIDE.

On te refuse la main de mademoiselle Sternay.

JACQUES.

Parce que ?

ARISTIDE.

Parce que tu es un enfant naturel.

JACQUES, avec indignation.

Qui a dit cela ?

ARISTIDE, lui remettant un papier.

Ton acte de naissance ; lis.

JACQUES, lisant.

« Un enfant désigné sous le nom de Jacques, né de demoiselle Clara Vignot, père inconnu. » C’est là mon acte de naissance ?

ARISTIDE.

Oui.

JACQUES.

Ainsi, j’ai menti, moi ! Qu’avait donc fait ma mère pour que mon père ne l’épousât pas ? Pourquoi m’a-t-on caché la vérité ? Il faut que je sache tout ; ce père inconnu à la loi, il avait un nom ?

ARISTIDE.

Parfaitement.

JACQUES.

Il vit encore ?

ARISTIDE.

Il vit.

JACQUES.

Et il se nomme ?

ARISTIDE.

M. Sternay.

JACQUES, se disposant à sortir.

L’oncle d’Hermine ?

ARISTIDE.

L’oncle d’Hermine. Où vas-tu ?

JACQUES.

Chez mon père.

ARISTIDE.

Quoi faire ?

JACQUES.

Mais le voir, puisque je ne l’ai jamais vu.

Il sort.

 

 

ACTE II

 

Une chambre d’hôtel.

 

 

Scène première

 

CLARA, seule, met en ordre des papiers près d’une table, ARISTIDE entre

 

CLARA.

Enfin, c’est toi.

ARISTIDE.

Oui, c’est moi ; j’ai cru que cette maudite voiture n’arriverait jamais.

CLARA.

Quelles nouvelles ?

ARISTIDE.

Mauvaises.

CLARA.

Je ne le prévoyais que trop ! La marquise ?

ARISTIDE.

A été ce qu’elle devait être. Rien à attendre de ce côté.

CLARA.

Madame Sternay ?

ARISTIDE.

À l’air d’une bonne femme. Il est vrai qu’au moment où je l’ai vue, elle ne savait rien encore de ce qui m’amenait.

CLARA.

La jeune fille ?

ARISTIDE.

Voilà, je crois, ce qu’il y a de mieux dans toute la famille.

CLARA.

Enfin, Jacques ?

ARISTIDE.

Tu devines l’effet que la nouvelle a produit, n’est-ce pas ?

CLARA.

Il m’a maudite.

ARISTIDE.

Lui ? Es-tu folle ? Il a voulu connaître le nom de son père ; voilà tout.

CLARA.

Et tu le lui as dit ?

ARISTIDE.

Évidemment.

CLARA.

Alors ?

ARISTIDE.

Alors, il est allé le voir.

CLARA.

Et dans ce moment ?...

ARISTIDE.

Il est chez lui.

CLARA.

Que va-t-il se passer ?

ARISTIDE.

Je n’en sais rien.

CLARA.

Il fallait le retenir. Jacques est bon, mais tu sais comme il est violent.

ARISTIDE.

Est-ce qu’on retient un homme emporté par une situation comme celle-là ? Tout ce qu’on peut faire, c’est d’essayer de diriger cette situation. Si tu m’avais écouté, tu lui aurais tout dit depuis longtemps. Enfin ! Je suis venu te mettre au courant de ma démarche, ce qui m’a paru le plus pressé. Je vais maintenant courir chez M. Sternay, voir un peu ce qui se passe, et je reviens le plus tôt possible. Encore une heure de patience.

 

 

Scène II


CLARA, ARISTIDE, JACQUES

 

JACQUES, paraissant.

Ma mère !

ARISTIDE.

Trop tard !

CLARA, sautant au cou de Jacques.

Jacques ! mon ami ! mon enfant !

JACQUES, après avoir tendu la main à Aristide.

Je viens de chez M. Sternay.

CLARA.

Eh bien ?

JACQUES.

Je ne l’ai pas trouvé. Je lui ai laissé mon nom, le nom que je portais il y a deux heures, et mon adresse, le priant de me faire dire à quel moment il serait visible. 

À Clara.

Je suis heureux de ce retard, qui me donnera le temps de causer avec toi.

CLARA, à Aristide qui sort.

Ne t’éloigne pas, je tiens à te revoir tout à l’heure.

Aristide sort.

 

 

Scène III


CLARA, JACQUES

 

JACQUES.

Voyons, ma mère, tu vas tout me raconter, n’est-ce pas ?

CLARA.

Interroge.

JACQUES.

Il faut que je connaisse bien la vérité pour pouvoir m’expliquer avec M. Sternay.

CLARA.

Que vas-tu lui dire ?

JACQUES.

Cela dépendra de ce que tu m’auras dit.

CLARA.

N’oublie pas qu’il est ton père.

JACQUES.

Pas plus qu’il n’a oublié que j’étais son fils.

CLARA.

Il n’est peut-être pas aussi coupable qu’il le paraît.

JACQUES.

Tu l’excuses déjà ?

CLARA.

C’est mon devoir.

JACQUES.

Quand un homme t’a abandonnée sans avoir un reproche à t’adresser, car il n’avait rien à te reprocher... n’est-ce pas ?

CLARA.

Rien ! devant Dieu, je le jure. Mais songe bien à ce que tu vas faire.

JACQUES.

Je veux faire la chose du monde la plus simple : je veux savoir quelle raison un père peut avoir pour abandonner son enfant, et je vais le lui demander à lui-même. Si la raison est bonne, je la comprendrai.

CLARA.

Et s’il refuse de te donner cette raison ?

JACQUES.

Parce que ?

CLARA.

Parce qu’il peut nier qu’il soit ton père ; parce que rien ne le prouve.

JACQUES.

Devant la loi ; mais devant nous...

CLARA.

À quoi te mènera cette explication ?

JACQUES.

À connaître la vérité.

CLARA.

Je vais te la dire, car mon seul tort vis-à-vis de toi est de ne pas te l’avoir dite plus tôt. J’ai cru pouvoir te laisser toujours dans cette ignorance, ou du moins jusqu’à ma mort. Je t’ai écarté de toutes les carrières où il eût fallu avouer ta véritable position. Je n’en avais pas le droit, je le reconnais. Aujourd’hui, en présence de ton amour pour mademoiselle Sternay, de la rupture de ton mariage et de la perte de tes espérances, cette révélation prend les proportions d’un malheur irréparable. Il ne l’est pas cependant, car je suis toujours digne de toi et tu es toujours digne d’elle, car j’ai toujours été une bonne mère, et tu seras toujours un honnête homme. Tout dépend donc de l’explication que tu vas avoir avec M. Sternay, avec ton père. Maintenant que les passions sont calmées, que tu es un grand garçon, que je suis une vieille femme, je comprends bien des choses que je ne comprenais pas autrefois. Sois doux et conciliant pendant cette entrevue. En voyant ce qu’est devenu son fils, M. Sternay sera fier de toi ; lui seul peut réparer, sinon matériellement, du moins moralement, le malheur qui te frappe, puisqu’il est le tuteur de mademoiselle Hermine, et qu’après tout, pourvu que tu l’épouses, tu seras heureux. Eh bien, fais appel à ses bons sentiments ; il t’écoutera, il te nommera son fils, j’en suis sûre, non devant tout le monde, mais dans l’intimité de son cœur ; et, après t’avoir exclu de sa famille par son mariage, il t’y fera rentrer par le tien. Voyons, n’est-ce pas le meilleur conseil que je puisse te donner, n’est-ce pas ce qu’en cette triste circonstance tu as de mieux à faire ?

JACQUES.

Non, ma mère, non. Crois-tu qu’un homme comme moi, qui depuis vingt-trois ans aime et estime sa mère comme la meilleure et la plus sainte des femmes, va apprendre tout à coup ce que je viens d’apprendre, et que cet homme, se trouvant en face de son père, ne lui demandera pas l’explication de toute sa vie, et oubliera tout ou ne voudra rien savoir, pourvu qu’on lui donne la main de celle qu’il aime ? Tu me connais trop, tu as fait de moi un homme trop fier et trop loyal pour penser que je vivrai avec un doute sur toi ou sur moi. Oui, j’aime Hermine, et je faisais de cet amour l’espoir de mon avenir ; mais il y a deux heures de cela, quand je me croyais un homme comme les autres. Maintenant, c’est autre chose, et mon amour ne doit plus venir qu’après mon honneur. J’aimerai Hermine quand je serai sûr d’être un honnête homme.

CLARA.

Jacques !...

JACQUES.

Tu ne vois donc pas, ma mère, ou tu ne veux donc pas voir, depuis que je suis là, qu’une seule pensée domine mon esprit, qu’une seule question tourmente mes lèvres, tu ne sens donc pas qu’il y a dans ma vie passée et présente un mystère que je ne m’explique pas et dont je n’ose pas te demander l’explication, tant je suis encore habitué à t’aimer et à te respecter, et que cette explication que je veux avoir et que je ne puis te demander, il faut bien que je la demande à un autre ?

CLARA.

Tu sauras tout ; interroge-moi, juge-moi, je le veux.

JACQUES.

Eh bien, ma mère, puisque tu étais sans fortune, puisque mon père m’a abandonné, comment se fait-il que je sois riche ?

CLARA.

Écoute, Jacques, écoute-moi bien, avec calme, je t’en prie.

Le domestique entre.

JACQUES, au domestique.

Que me voulez-vous ?

LE DOMESTIQUE.

Il y a là un monsieur, chez qui vous êtes allé tout à l’heure, qui demande à vous parler : M. Sternay.

JACQUES, poussant une porte latérale.

Entre là, ma mère, écoute ce qui va se passer et parais quand tu croiras devoir paraître. 

Au domestique.

Priez M. Sternay d’entrer.

Il embrasse sa mère.

CLARA.

Tu me promets ?

JACQUES.

Je te promets de me conduire en homme d’honneur.

Elle sort au moment où M. Sternay paraît.

 

 

Scène IV


JACQUES, STERNAY

 

STERNAY.

C’est à M. de Boisceny que j’ai l’honneur de parler ?

JACQUES.

Oui, monsieur.

STERNAY.

Vous avez pris la peine de passer chez moi, monsieur, j’étais absent, je le regrette ; mais, en rentrant, j’ai trouvé votre nom et votre adresse ; je me suis empressé de me rendre chez vous, pour vous épargner la peine de revenir chez moi.

JACQUES.

Je vous sais gré, monsieur, de cette prévenance.

STERNAY.

Elle est toute naturelle.

JACQUES.

Madame Sternay, avec qui j’ai eu l’honneur de faire connaissance à la campagne, vous a sans doute déjà parlé de moi ?

STERNAY.

En effet, monsieur, dans ses dernières lettres, elle m’entretenait souvent de vous, et dans des termes tels, qu’étant encore un inconnu, vous n’étiez déjà plus un étranger pour moi. Elle me disait que vous aimez ma nièce, et que vous nous avez fait l’honneur de demander sa main. – Ma mère ne devait-elle pas venir à la campagne ?

JACQUES.

Elle y est en ce moment.

STERNAY.

Vous l’avez vue ?

JACQUES.

Non, monsieur.

STERNAY.

Ah ! c’est elle cependant qui s’occupe spécialement d’Hermine. C’est plus convenable... je ne puis que ratifier ce quelle fera... mais la cession que j’ai faite de mes droits n’a ni diminué mes devoirs ni atténué mon affection pour Hermine, que j’aime comme si elle était ma fille, et qui sera mon unique héritière, puisque je n’ai pas d’enfants.

JACQUES, le regardant.

Vous n’avez pas d’enfants, monsieur ?

STERNAY, tout naturellement.

Non.

JACQUES.

Vous n’en avez jamais eu ?

STERNAY, même jeu.

Jamais.

JACQUES, après une pause.

Quand je me suis rendu chez vous, monsieur, c’était pour vous prévenir que mes projets de mariage doivent être considérés probablement comme non avenus.

STERNAY.

Vous retirez votre demande ?

JACQUES.

Non. Mais madame votre mère refuse son consentement, et sans doute votre décision sera conforme à la sienne.

STERNAY.

Pourquoi ce refus ?

JACQUES.

Parce que, de même que vous n’avez pas d’enfants, ce qui peut s’expliquer, moi, je n’ai pas de père, ce qui ne s’explique pas.

STERNAY.

Pas de père ?... Je ne comprends pas.

JACQUES.

Je suis un enfant naturel. Je viens de l’apprendre, il y a deux heures, et je me suis empressé d’aller vous le dire. Ma mère m’avait toujours caché ma position ; sans quoi, je ne me serais pas permis de demander la main de votre nièce ! Madame votre mère, qui vient d’apprendre la vérité, refuse formellement son consentement au mariage, il ne me reste donc plus d’espoir qu’en vous, monsieur.

STERNAY.

Je m’attendais peu à cette révélation si simplement, si brusquement faite.

JACQUES.

Que votre réponse soit aussi franche que l’aveu a été franc.

STERNAY.

Alors, je vous dirai, monsieur, que votre franchise prouve un honnête homme ; malheureusement...

JACQUES.

Malheureusement ?

STERNAY.

Nous appartenons, ma mère et moi, elle par sa naissance, moi par mes travaux, à un monde, à deux mondes même, chez lesquels ce que les gens supérieurs appellent un préjugé s’appelle un principe. Hermine n’est pas ma fille, elle n’est que ma nièce. Nous ne pouvons disposer de son sort qu’avec la plus grande circonspection. Le mariage n’est pas seulement l’union de deux personnes, c’est l’alliance de deux familles ; il faut donc...

JACQUES.

Que ces deux familles soient, sinon de même rang, du moins de même race ?

STERNAY.

Oui, monsieur. Vous m’avez demandé d’être franc, pardonnez-moi, je le suis.

JACQUES.

Et nous allons voir jusqu’où ira cette franchise. Ma mère se nomme Clara Vignot.

STERNAY, se levant.

Clara Vignot ?

JACQUES.

Oui, monsieur.

STERNAY.

Vous êtes le fils de Clara Vignot ?

JACQUES.

Et le vôtre, par conséquent.

STERNAY.

Monsieur !

JACQUES.

Si vous niez que vous êtes mon père, monsieur, je me retire à l’instant même.

STERNAY.

Je ne nie rien, monsieur.

JACQUES.

Alors, monsieur, pourquoi n’avez-vous pas épousé ma mère ? pourquoi ne m’avez-vous pas donné votre nom ?

STERNAY.

Je n’ai rien à vous dire.

JACQUES.

Parce que ?

STERNAY.

Parce que je ne puis rien réparer.

JACQUES.

Je ne vous demande pas de réparer votre conduite, monsieur ; je vous demande de l’expliquer. Je ne viens pas solliciter un nom, je viens demander un renseignement. J’ai été trompé jusqu’à présent sur ma naissance, je veux savoir pourquoi. Vous seul pouvez m’éclairer, monsieur : parlez-moi donc sans détour ; je suis un homme et je connais la vie. Veuillez me répondre. Que faisait ma mère quand vous l’avez connue ?

STERNAY.

Elle travaillait.

JACQUES.

Pour vivre ?... Je ne sais rien de plus honorable. Quelqu’un avait-il le droit de dire quoi que ce fût sur elle ?

STERNAY.

Non.

JACQUES.

Et vous l’aimiez ?

STERNAY.

Je l’aimais.

JACQUES.

Vous vous êtes fait aimer d’elle en lui promettant de devenir son époux ?

STERNAY.

Quand je lui faisais cette promesse, je croyais pouvoir la tenir.

JACQUES.

Pourquoi ne l’avez-vous pas tenue ?

STERNAY.

Les événements, plus forts que la volonté de l’homme, ma position, ma famille, qui n’eût jamais consenti à ce mariage ; des pertes d’argent, qui me faisaient encore plus l’esclave de ma mère et des nécessités sociales...

JACQUES.

Quand vous avez été résolu à vous marier avec une autre femme que la mère de votre enfant, êtes-vous venu apprendre franchement à celle-ci cette séparation ? S’y est-elle résignée ? Y a-t-elle consenti ?

STERNAY.

Non ; j’ai dit seulement à votre mère que je partais.

JACQUES.

Pourquoi ce... détour ?

STERNAY.

Pourquoi ?... pourquoi ?... Parce qu’il y a des choses qu’on n’a pas le courage de dire à une femme à laquelle, c’est vrai, on n’a rien à reprocher. J’avais peur des larmes, des récriminations, des reproches. Vous en convenez, monsieur, vous connaissez la vie aussi bien que moi ; à quoi bon me forcer de vous dire ce que vous devinez et ce qui peut vous faire de la peine ?... Que voulez-vous !... j’avais vingt-cinq ans, j’étais jeune. Ce dénouement était prévu. J’ai agi comme un jeune homme, comme tant d’autres, comme vous-même auriez agi à ma place.

JACQUES.

Je ne crois pas.

STERNAY.

Vous ne croyez pas ! parce qu’en ce moment il s’agit de vous. Je voudrais pouvoir réparer ce malheur ; mais comment ?... Je suis marié, je ne puis pas avouer la vérité à ma femme. Interrogez les sentiments qui vous ont conduit chez moi quand vous avez connu la vérité sur votre naissance, et vous verrez qu’ils n’ont rien de filial. C’est que la famille est plus qu’un lien du sang: c’est une habitude du cœur qui ne se reprend pas quand, par un événement quelconque, elle est brisée depuis vingt années. Tout ce qu’il y a de changé dans votre vie et dans la mienne, c’est que nous savons tous deux une chose que nous ignorions tout à l’heure ; qui ne vous apporte à vous qu’un chagrin, à moi qu’un regret, un remords si vous voulez; car, si j’avais su, il y a vingt ans, ce que je sais maintenant, ma vie eût probablement pris une autre direction. Vous n’êtes plus un enfant, et votre cœur et votre raison ne se contenteraient pas du nom de fils donné et reçu en cachette. Vous êtes indépendant, vous n’avez besoin de personne : je n’ai donc rien à vous offrir.

JACQUES.

C’est vrai, monsieur, le premier sentiment que j’ai connu pour vous n’a pas été un sentiment d’amour ; mais, à qui la faute ? Eh bien, soit, je me rends aux froids raisonnements de votre âge, à la nécessité des événements, et ne vous demande rien de ce qu’un fils peut demander à son père; mais ce que vous n’auriez pas fait pour un enfant naturel qui vous eût été inconnu, ne le ferez-vous pas pour celui dont vous connaissez le père maintenant ? – Supposons, comme me le conseillait ma mère, que je fasse appel à votre cœur qu’elle dit être bon, que je réduise les ambitions de mon avenir à la seule satisfaction de mon amour et que je me borne à vous demander la main de votre nièce, me la donnerez-vous ?

STERNAY.

Certes, je le voudrais ; mais comment ? Je suis le tuteur de ma nièce, mais ma mère est sa vraie tutrice. Il y a tout un conseil de famille. Il sera impossible de cacher l’irrégularité de votre naissance. On fera alors les suppositions les plus outrageantes pour Hermine, car c’est toujours la femme que l’on accuse. On dira que, pour que ma mère et moi, nous consentions à ce mariage, en admettant que ma mère consente, il faut qu’il y ait des raisons bien graves, et on lui donnera le nom de réparation, peut-être. Faudra-t-il que je dise toute la vérité ? Alors on criera bien autrement au scandale. On dira que je fais rentrer chez moi, sous le toit conjugal, avec le titre de belle-mère, la femme à qui j’ai refusé le titre d’épouse ; que je fais asseoir à mon foyer, presque avec le titre de gendre, l’enfant à qui j’ai refusé le titre de fils. On ajoutera que je fais passer sur la tête de cet enfant, par le moyen d’un mariage, un bien qui ne m’appartient pas, puisqu’il est l’héritage de mon frère, et que je fais des largesses à mes enfants avec l’argent des autres. Quel est celui de tous ces scandales que vous êtes prêt à accepter pour l’honneur de votre femme, pour la réputation de votre mère, pour votre dignité personnelle ?

JACQUES.

Ainsi, toute ma vie est brisée, mon avenir est perdu, mon cœur est condamné pour une faute qui n’est pas la mienne, qui est la vôtre et dont vous rejetez toutes les conséquences sur moi avec la froide logique de l’égoïsme social. Mais prenez garde, monsieur, vos déductions peuvent nous conduire au renversement des lois naturelles les plus sacrées.

STERNAY.

Comment cela ?

JACQUES.

Qui me montrera l’endroit de votre raisonnement où la société finit, où la nature commence ? Puisque le monde ne sait pas, puisqu’il ne doit pas savoir que je suis votre fils, il ne voit en nous que deux hommes étrangers l’un à l’autre. Eh bien, supposons que je suive la logique de ma situation comme vous suivez la logique de la vôtre et que je vous demande raison, non plus comme un fils à son père, mais comme un homme à un homme, du déshonneur de ma mère, que me répondrez-vous ?

 

 

Scène V

 

JACQUES, STERNAY, CLARA

 

CLARA, qui est entrée pendant ces dernières paroles, se plaçant entre son fils et Sternay.

Jacques !

JACQUES.

Ne craignez rien, ma mère, nous ne faisons que de la logique, monsieur et moi.

STERNAY.

Eh bien, je vous répondrai que, logiquement encore, vous avez perdu le droit de me dire de ces choses-là en acceptant depuis longtemps une position dans laquelle je n’ai plus rien à faire, et dont ma délicatesse m’empêchait de vous parler. – Vous me contraignez à vous donner des raisons plus positives, je vous les donne. Ce n’est pas à M. Jacques, l’enfant sans nom, ce n’est pas au fils de Clara Vignot, l’ouvrière sans fortune, que je refuse la main de ma nièce ; je la refuse à M. de Boisceny, homme du monde, portant un nom dont je ne connais pas l’origine et ayant vingt-cinq mille livres de rente dont je ne connais pas la source.

JACQUES.

Répondez, je vous prie, ma mère, à cette question à laquelle je ne saurais que répondre, moi, puisque je vous l’ai adressée tout à l’heure.

CLARA.

Sois juge alors : M. Sternay lève sous tes yeux le voile du passé ; il voudrait, pour s’excuser, arriver à te faire accuser ta mère ; il appelle à son aide une supposition infâme, soit.

S’adressant à Sternay.

Vous savez ce qui eut lieu, n’est-ce pas, une heure après notre dernière entrevue, il y a vingt ans ?... Je parvins à vous rejoindre chez votre mère, qui voulut me faire chasser par ses gens, moi, la mère de votre fils. Ce que je vous dis alors, je ne me le rappelle plus, j’étais folle de colère et de douleur. Ce que je sais, c’est que je refusai la donation, l’aumône que vous m’aviez laissée, que je la jetai à vos pieds et que je rentrai chez moi, mourante, désespérée, sans ressources. Dieu m’est témoin cependant que je vous aimais tant à cette époque, que, si vous m’aviez avoué la vérité, au lieu de me mentir, je m’y serais résignée. Croyez bien que, pendant ces longues heures de solitude auxquelles vous me condamniez souvent, tout en berçant mon fils qui est aujourd’hui un homme, qui nous interroge et qui va me condamner peut-être, croyez bien que j’avais prévu ce dénouement fatal. Je n’en disais rien à personne, mais je pensais bien que M. Sternay n’épouserait jamais l’ouvrière Clara, qu’il ne reconnaîtrait jamais son fils ; car, lorsque le cœur d’un père n’a pas eu cette idée le jour même de la naissance de son enfant, elle ne lui vient pas plus tard. Seulement, je me disais : « Quand le moment de notre séparation sera venu, il me l’avouera franchement et loyalement, il me demandera mon pardon, sans lequel il ne saurait être heureux ; il me donnera cette dernière preuve d’estime, je lui donnerai cette dernière preuve d’affection, et, de temps en temps, quand je le rencontrerai, un sourire visible pour moi seule, une larme peut-être me payera de tout ce que j’aurai souffert. »

JACQUES, ému et ne voulant pas l’être.

Ma mère !

CLARA.

Après cette scène violente, je tombai malade. Je fus soignée, comme une sœur par son frère, par un jeune homme qui avait l’âge que tu as aujourd’hui, Jacques. Il était sans parents, sans amis, et, de plus, frappé d’une maladie qui bornait son existence à quelques mois de fièvre et d’insomnie. Et moi qui venais de perdre toutes mes espérances en une journée, qui n’avais que toi à qui conter mes peines, toi qui étais trop jeune pour les comprendre, je fus prise de pitié, d’attachement pour ce pauvre être qui escomptait sa vie à sauver la mienne. J’eus pour lui une sorte d’amour maternel. J’entrepris à mon tour la guérison de ce malade. Je prolongeai sa vie de deux mois au delà du terme fixé par la science ; mais c’est tout ce que je pus faire, et, un matin du mois d’avril, il mourut en croyant enfin à la vie, dernière espérance que Dieu accorde souvent à ceux qui vont mourir. Ce fut une grande douleur pour moi, je ne te le cache pas. Quand on ouvrit le testament du mort, on trouva qu’il nous laissait toute sa fortune, que j’acceptai par ambition pour toi et comme une revanche de la destinée. Il n’avait pas de famille, je ne frustrais donc personne. J’achetai une terre que l’on nomme Boisceny. Je m’y retirai avec toi. Les gens du pays me donnèrent plutôt que je ne pris le nom de cette terre ; ce nom te resta, consacré par le bien que je te faisais faire autour de toi. Je t’élevai de mon mieux, en te disant que j’étais veuve et que ton père était mort lorsque tu étais tout enfant. Voilà le seul mensonge dont je sois coupable, et Dieu sait dans quelle bonne intention je le faisais.

JACQUES.

Est-ce tout, ma mère ?

CLARA.

Oui.

JACQUES, à Sternay.

Vous étiez en droit de me dire ce que vous m’avez dit tout à l’heure, monsieur ; vous êtes en droit de me refuser votre nièce. Recevez mes excuses pour les paroles que je me suis permises.

Mouvement de Sternay.

Maintenant, monsieur, voua pouvez vous retirer, nous n’avons plus rien à nous dire.

Sternay sort.

 

 

Scène VI

 

JACQUES, CLARA

 

JACQUES, à Clara.

Adieu, ma mère.

CLARA.

Tu me quittes ? où vas-tu ?

JACQUES.

Oh ! je n’en sais rien. Tout droit devant moi.

CLARA.

Que crois-tu donc ?

JACQUES.

Je crois que vous m’avez dit la vérité, ma mère ; je crois que vous n’avez rien à vous reprocher, j’en suis sûr, mais je suis bien malheureux !

CLARA.

Jacques ! tu doutes de moi ?

JACQUES.

Non ; mais je suis forcé de me dire que mon père est quitte envers moi, envers vous, envers le monde.

CLARA.

Pourquoi ?

JACQUES.

Parce que l’intervention immédiate d’un étranger dans votre abandon et dans votre douleur, l’influence de ce sauveur sur tout votre avenir, donnent quittance à M. Sternay des remords qu’il désirait tant ne pas avoir. Et moi, comment voulez-vous que je vive maintenant ? À chaque pas que je ferais, je croirais entendre autour de moi : « Vous voyez bien cet homme, on l’appelle M. de Boisceny ; ce n’est pas son nom ! Son nom est Jacques. Quant à son père, on ne le connaît pas ! – Il est riche... D’où lui vient cette fortune ?... D’un jeune homme, d’un enfant qui se mourait, et qui, dominé par la mère de M. Jacques, lui a laissé en mourant tout ce qu’il possédait. »

CLARA.

Jacques !

JACQUES, qui commence à ne plus se contenir.

Voilà ce que, depuis vingt ans, on a dû dire autour de moi sans que je l’entende, voilà ce que j’entendrai, maintenant que je connais la vérité.

CLARA.

J’étais une pauvre fille sans instruction, sans connaissance du monde, je t’adorais ; que fallait-il faire ?

JACQUES, éclatant.

Il fallait accepter l’aumône de mon père, ou refuser selon ce que votre dignité vous conseillait, mais il ne fallait pas accepter le don de cet étranger, n’eussiez-vous eu à me donner que du pain et de l’eau ; puis, quand j’aurais été en âge de comprendre, il fallait m’avouer toute la vérité et faire de moi un ouvrier obscur, sans autre ambition que son pain de chaque jour, sans autre éducation que le respect de sa mère et l’honnêteté de sa vie. Si vous n’aviez pas de quoi me nourrir, il fallait me mettre dans un hospice, il fallait me casser la tête sur un pavé, mais il ne fallait pas faire de moi un faux gentilhomme affublé d’un nom d’emprunt, vivant sans pudeur et sans honte d’un double déshonneur.

 

 

Scène VII

 

JACQUES, CLARA, ARISTIDE

 

ARISTIDE, qui est entré pendant les derniers mots, levant la main sur Jacques.

Misérable !...

JACQUES, avec colère.

Monsieur !

ARISTIDE, le regardant en face.

Oh ! tu ne me fais pas peur. Je te répète que l’homme qui insulte une femme est un lâche, mais que l’homme qui insulte sa mère est plus misérable qu’un laquais et un voleur. Ne dis pas un mot, ne fais pas un geste... je t’étrangle comme un chien ! Que je suis bête, moi ! je m’emporte... un notaire... et la situation est impossible.

Prenant Jacques par le bras.

Allons, va embrasser ta mère, imbécile !

JACQUES, se jetant aux pieds de sa mère.

Ah ! vous avez raison, je suis un misérable.

CLARA.

Mon pauvre enfant !

JACQUES, tendant la main à Aristide et s’adressant toujours à sa mère.

Pardonne-moi, pardonne-moi, je t’en prie !

CLARA.

Oui ! je te comprends et je te pardonne.

JACQUES.

J’ai eu un moment de folie, mais je m’attendais si peu à cette nouvelle !... maintenant, je suis calme, et nous ne parlerons plus jamais de cela. Mais j’ai besoin de pleurer encore un peu. J’allais avec tant de confiance dans la vie ! Cet homme a été cruel pour moi. Un père !... C’est étrange ! peut-être est-ce ma faute. Il me semble cependant qu’un mot de lui eût suffi pour que je l’aimasse depuis vingt ans. Mais quand il m’a dit si tranquillement qu’il n’avait jamais eu d’enfants, quand je me suis vu si simplement et si facilement rayé de sa vie, j’ai éprouvé une sensation intraduisible, j’ai eu le cœur comme inondé de glace tout à coup ; enfin, il paraît que la vie a de ces épreuves-là. Il me reste la conscience que je suis un honnête homme, et votre amour, n’est-ce pas, ma mère ?... car tu me pardonnes, et tu m’aimes...

ARISTIDE.

Et bien d’autres encore t’aiment !... moi, par exemple ! et mademoiselle Hermine aussi !

JACQUES.

Oui, peut-être... mais ne comptons pas là-dessus. La pauvre enfant n’est pas libre... et puis elle ne savait pas... Il ne faut pas trop demander au cœur d’une femme. Le mieux est de tout prévoir. Nous allons partir. Nous vivrons tous ensemble à la campagne. Nous verrons ce que le temps décidera. 

À sa mère.

Cela te convient-il ?

CLARA.

Tu le demandes ?

JACQUES.

Il y a d’autres gens que nous qui souffrent. Nous tâcherons de faire du bien !

On frappe.

ARISTIDE.

Entrez.

Jacques, qui était aux genoux de sa mère, s’est levé et s’essuie les yeux.

 

 

Scène VIII

 

JACQUES, CLARA, ARISTIDE, LE MARQUIS

 

LE MARQUIS.

M. de Boisceny ?

JACQUES.

Me voilà, monsieur.

LE MARQUIS.

Je suis chargé d’une lettre pour vous, monsieur.

Il remet une lettre à Jacques.

JACQUES, lisant.

« Monsieur, vous pouvez remettre en toute confiance M. le marquis d’Orgebac, mon oncle, les papiers dont vous avez bien voulu vous charger pour moi. Je regrette de partir sans avoir pu vous remercier moi-même, mais je vous prie de croire, monsieur, à ma reconnaissance et à l’expression de mes sentiments les plus distingués. Henriette Sternay. »

Il prend les papiers dans sa poche et les donne au marquis.

Voici ces papiers, monsieur ; vous prierez madame Sternay de m’excuser si je ne les lui ai pas remis dès que je les ai reçus, mais j’avoue que je les avais oubliés au milieu de préoccupations personnelles.

LE MARQUIS.

Voulez-vous me donner votre main, monsieur ?

JACQUES, lui tendant la main.

Avec plaisir.

LE MARQUIS.

Au revoir, monsieur.

JACQUES.

Au revoir.

LE MARQUIS, à Clara.

Vous pouvez être fière de votre fils, madame, c’est un homme d’honneur. Il avait une vengeance dans les mains, il n’y a pas même pensé.

CLARA.

Merci, monsieur !

JACQUES, au marquis.

Pardon, monsieur le marquis ; mais, puisque vous paraissez vous intéresser à moi, voulez-vous me permettre de vous adresser une question ?

LE MARQUIS.

Certainement.

JACQUES.

Vous savez ce qui s’est passé entre M. Sternay et moi ?

LE MARQUIS.

Oui.

JACQUES.

Et madame Sternay ?

LE MARQUIS.

Elle sait seulement que le mariage est rompu, sans connaître les causes de cette rupture.

JACQUES.

Et mademoiselle Hermine ?

LE MARQUIS.

A reçu l’ordre de ne plus penser à vous, sans autre explication.

JACQUES.

Alors ?

LE MARQUIS.

Alors, elle a voulu savoir les raisons de cet ordre ; et comme on a refusé de les lui dire, vous connaissez son caractère, elle s’est disposée à venir les demander elle-même à madame votre mère.

JACQUES.

Et ?

LE MARQUIS.

Et, comme ma sœur n’a pas trouvé la démarche convenable, elle l’a empêchée ; et, pour n’avoir pas à l’empêcher de nouveau, elle renvoie Hermine au couvent.

JACQUES.

Jusqu’à ?

LE MARQUIS.

Jusqu’à sa majorité.

JACQUES.

Merci, monsieur.

Le marquis salue et sort. À Aristide, moitié triste, moitié gai.

Eh bien, parrain, je crois que voilà une rude journée.

 

 

ACTE III

 

Chez le marquis d’Orgebac.

 

 

Scène première


LE MARQUIS, ARISTIDE

 

LE MARQUIS.

Ainsi, mon cher monsieur Fressard, vous aurez la bonté de faire cela pour moi : vous avez bien compris ?

ARISTIDE.

Parfaitement. J’ai compris que vous m’avez invité, pendant mon séjour à Paris, à venir passer la journée à la campagne et que vous m’envoyez discuter un bail avec votre fermier.

LE MARQUIS.

Je vous demande pardon, mon cher monsieur Fressard, mais...

ARISTIDE.

Je plaisante, monsieur le marquis. Depuis un an, depuis le jour où nous nous sommes rencontrés pour la première fois, et où vous avez tendu si cordialement la main à Jacques, je vous ai été tout acquis. Vous me faites l’honneur de m’inviter à passer la journée avec vous, et vous me donnez un acte à rédiger : c’est tout bénéfice et je vous en remercie.

LE MARQUIS.

J’aime les natures droites et franches ; vous m’avez plu tout de suite. Je vous en veux seulement de ne pas m’avoir amené madame Fressard. Je suis un garçon, c’est vrai, mais un bien vieux garçon.

ARISTIDE.

Ce n’est pas pour cela que Victoire n’est pas venue, mais elle ne va et ne peut aller nulle part à cause de ses enfants.

LE MARQUIS.

Combien avez-vous donc d’enfants.

ARISTIDE.

Neuf : le nombre des Muses.

LE MARQUIS.

Ce sont des filles ?

ARISTIDE.

Tous garçons !

LE MARQUIS.

Et quel âge a le dernier de vos garçons ?

ARISTIDE.

Le dernier a un mois.

LE MARQUIS.

Alors, madame Fressard est encore souffrante ?

ARISTIDE.

Victoire ? On voit bien que vous ne la connaissez pas, monsieur le marquis ; il y a quinze jours qu’elle trotte comme s’il ne s’était rien passé, et elle est prête à recommencer... si on veut.

LE MARQUIS.

Et vous êtes heureux d’avoir tant d’enfants ?

ARISTIDE.

Ma foi, oui ! L’aîné a dix-neuf ans. Il est venu au monde neuf mois, jour pour jour, après mon mariage ; il est à Saint-Cyr. Il va très bien : voilà sa carrière trouvée. Le second a dix-sept ans, il a du goût pour le commerce : il sera commerçant. Je veux bien diriger mes enfants, mais je ne veux pas les contrarier. Voyez-vous, monsieur le marquis, j’ai toujours vécu en province. Par ma profession, j’ai été à même de voir de près les vices, les passions, les tendances des hommes. Ils sont dans le faux tant qu’ils sont en dehors de la famille, comme fils, comme époux, comme père. Le but de la nature est que l’homme ait beaucoup d’enfants, qu’il les élève bien pour qu’ils soient utiles, et qu’il les aime bien pour qu’ils soient heureux. Se marier quand on est jeune et sain, choisir, dans n’importe quelle classe, une bonne fille honnête et saine, l’aimer de toute son âme et de toutes ses forces, en faire une compagne sûre et une mère féconde, travailler pour élever ses enfants et leur laisser en mourant l’exemple de sa vie : voilà la vérité. Le reste n’est qu’erreur, crime ou folie.

LE MARQUIS.

Vous êtes un grand philosophe, mon cher monsieur Fressard.

ARISTIDE.

J’ai eu un bon père, j’ai un bon estomac et j’ai une bonne femme : voilà tout. C’est dans les idées ci-dessus que j’ai élevé Jacques, car je remplaçais son père, heureusement ; aussi, quand le pauvre garçon a rencontré votre petite-nièce, il ne voulait plus en démordre. Enfin, il y a les gens comme vous, monsieur le marquis, qui, n’ayant jamais été mariés et n’ayant jamais eu d’enfants, sont utiles aux enfants des autres. Ces gens-là, il faut les bénir et les aimer comme je vous aime depuis que je vous connais. Là-dessus, je vais faire votre bail, et il sera bien fait, je vous en réponds.

LE MARQUIS.

Je suis tranquille.

ARISTIDE.

On dîne à six heures ?

LE MARQUIS.

À six heures précises.

ARISTIDE.

Je vous préviens que j’aurai faim. La régularité des repas, voilà encore une chose importante dans la vie. L’appétit c’est la conscience du corps !

LE MARQUIS.

Et Jacques vient dîner avec nous ?

ARISTIDE.

Il n’est pas sûr de pouvoir dîner. – Il partira peut-être ce soir, mais il viendra toujours vous rendre ses devoirs. À tantôt !

LE MARQUIS.

À tantôt !

Sternay entre au moment où Aristide sort.

 

 

Scène II

 

LE MARQUIS, STERNAY

 

STERNAY.

Je connais cette figure-là. Quel est ce monsieur, mon oncle ?

LE MARQUIS.

C’est un notaire... c’est mon notaire.

STERNAY.

Je l’ai vu quelque part.

LE MARQUIS.

Tu as dû le voir. Tu dînes avec nous ?

STERNAY.

Oui, oui, ainsi que la marquise, ma femme et ma nièce. Vous avez reçu ma lettre ?

LE MARQUIS.

Oui, et j’ai invité quelques personnes pour que vous ne vous ennuyiez pas trop et pour fêter ton retour, car voilà près d’un an que nous ne nous sommes vus.

STERNAY.

Onze mois !

LE MARQUIS.

Et vous avez fait un bon voyage ?

STERNAY.

Superbe, et qui a fait beaucoup de bien à Henriette. Ce golfe de Naples est magnifique. Et vous, qu’est-ce que vous êtes devenu pendant ce temps-là ?

LE MARQUIS.

La Chambre, quelques travaux de commission, une promenade à cheval ou en voiture, la chasse, mes livres, deux ou trois bons amis : voilà.

STERNAY.

Eh bien, moi, mon cher oncle, vous me voyez avec des idées nouvelles.

LE MARQUIS.

Ah ! ah !

STERNAY.

Je viens vous les communiquer et vous demander vos conseils. Vous savez combien je vous aime et quelle confiance j’ai dans votre expérience et votre sagesse.

LE MARQUIS.

Tu es bien bon. Je t’écoute.

STERNAY.

J’ai quitté les affaires.

LE MARQUIS.

Depuis longtemps ?

STERNAY.

Depuis six mois.

LE MARQUIS.

Est-ce qu’elles étaient mauvaises ?

STERNAY.

Excellentes ; mais j’ai trouvé à réaliser un beau bénéfice, et puis je voyageais ! J’ai vendu ma part.

LE MARQUIS.

Ta mère le désirait ?

STERNAY.

Oui.

LE MARQUIS.

Et quand elle veut une chose...

STERNAY.

Elle la veut bien, je vous en réponds.

LE MARQUIS.

Du reste, elle n’a pas à se plaindre. Tu as toujours été très soumis.

STERNAY.

Oh ! mon Dieu, en somme, c’est une femme d’un grand sens et d’une grande vertu.

LE MARQUIS.

Oui, oui.

STERNAY.

J’ai donc vendu ma part. Ai-je eu tort ?

LE MARQUIS.

Tu as eu raison.

STERNAY.

Vous m’approuvez ?

LE MARQUIS.

Je t’approuve.

STERNAY.

Vous ne vous moquez pas de moi ?

LE MARQUIS.

À quel propos ?

STERNAY.

Cela vous est arrivé souvent. Me voilà donc libre ! Que faire ? Il m’est venu une idée.

LE MARQUIS.

Qui est ?

STERNAY.

Qui est une idée d’ambition.

LE MARQUIS.

Tiens, tiens !

STERNAY.

Mais de cette ambition qui pousse de quarante à cinquante ans.

LE MARQUIS.

Avec le ventre ?

STERNAY.

Justement. C’est ennuyeux de ne pas être quelque chose. On s’en aperçoit quand on voyage ; il n’est plus permis à un homme de mon âge de ne pas être au moins membre du conseil général et décoré.

LE MARQUIS.

Tu veux avoir de la garde nationale à ton enterrement, je te vois venir.

STERNAY.

Enfin je vois tant d’imbéciles qui ont des positions...

LE MARQUIS.

Que tu dis que tu y as tout autant de droits qu’eux.

STERNAY.

Vous me comprenez ?

LE MARQUIS.

Parfaitement.

STERNAY.

Il n’y a qu’un moyen d’arriver à quelque chose.

LE MARQUIS.

C’est ?

STERNAY.

C’est la députation. J’ai une position honorable, une belle fortune, des amis dans mon département. J’ai usé de mon influence pour les autres ; à mon tour.

LE MARQUIS.

Eh bien, mon cher ami, tu as eu une idée excellente. Sois un homme politique ; ça ne peut faire de mal à personne. Et tu comptes siéger dans l’opposition ?

STERNAY.

Oh ! ma foi, non.

LE MARQUIS.

Tu te rallies, alors ; car ta mère avait cru devoir être légitimiste.

STERNAY.

Il y a si longtemps !

LE MARQUIS.

Elle t’approuve, alors ?

STERNAY.

C’est elle qui...

S’arrêtant.

LE MARQUIS.

Achève donc, c’est elle qui t’a donné ce conseil ?

STERNAY.

Eh bien, oui.

LE MARQUIS.

C’est un conseil excellent.

STERNAY.

Et vous m’aiderez ?

LE MARQUIS.

Comment ?

STERNAY.

En me recommandant au ministre, avec qui vous êtes très lié.

LE MARQUIS.

Ta voudrais être le candidat du ministère ?

STERNAY.

Dans mon département, où les élections vont avoir lieu.

LE MARQUIS.

Je te présenterai au secrétaire du ministre.

STERNAY.

Quand ?

LE MARQUIS.

Tout à l’heure.

STERNAY.

Il va venir ?

LE MARQUIS.

Je l’attends ; et il a une grande influence sur le ministre.

STERNAY.

À merveille. Le reste ne dépend plus que de vous.

LE MARQUIS.

Il y a donc un reste ?

STERNAY.

Oui.

LE MARQUIS.

Voyons-le.

STERNAY.

Vous me répondrez : oui ou non, sans vous gêner.

LE MARQUIS.

Mais va donc.

STERNAY.

Eh bien, je viens vous dire tout simplement : Il n’y a que vous qui ayez le titre et le nom de nos aïeux paternels ; vous êtes garçon, vous ne comptez pas vous marier. Ce titre et ce nom mourront avec vous. Franchement, ce n’est pas juste, et, puisque vous n’avez qu’un mot à dire pour qu’ils restent dans la famille...

LE MARQUIS.

Comment ?

STERNAY.

Adoptez-moi : vous n’avez pas d’enfant.

LE MARQUIS.

Ni toi non plus.

STERNAY.

Moi, je suis marié.

LE MARQUIS.

Et ta femme est encore jeune... On ne sait pas ce qui peut arriver. C’est encore une bonne idée que tu as eue là, mais il y a vingt ans que ta mère l’a eue avant toi. À l’époque de ton mariage, elle m’en a cassé la tête.

STERNAY.

Et vous avez refusé ?

LE MARQUIS.

Tu as dû t’en apercevoir.

STERNAY.

Mais aujourd’hui ?

LE MARQUIS.

Aujourd’hui, je refuse toujours.

STERNAY.

Me croyez-vous indigne de porter votre nom ?

LE MARQUIS.

Non. Mais, puisque tu en as déjà un, qui est celui de ton père et qui est très bien... Sternay... c’est très joli, garde ton nom, je garderai le mien. Ah ! si tu n’en avais pas du tout... si tu étais comme ton fils, par exemple, je ne dis pas, et encore, tu as bien refusé ton nom à ton fils quand il est venu te le demander !

STERNAY.

Mon fils ? mon fils ? D’abord, il n’est pas venu me le demander, et puis c’est tout autre chose, et, puisque vous me parlez de cette histoire...

LE MARQUIS.

Mon cher ami, à ton âge comme au mien on sait ce qu’on fait, et, si tu n’as pas épousé la mère de ton enfant, si tu n’as pas reconnu ton fils, si tu ne lui as pas donné ta nièce, tu avais certainement d’excellentes raisons.

STERNAY.

Oui, excellentes.

LE MARQUIS

Je voudrais bien les connaître.

STERNAY.

Ah çà ! voyons, mon oncle, est-ce vous qui allez me faire de la morale, après la vie que vous avez menée ?

LE MARQUIS.

Moi, mon cher, je n’ai pas à me reprocher d’avoir jamais compromis une femme ou déshonoré une fille. Je n’ai heureusement rencontré que des personnes qui avaient pris leurs précautions avant de me connaître. Je n’ai eu que des amours de table d’hôte. J’ai mangé du plat que me passait mon voisin de droite, je l’ai passé à mon voisin de gauche, j’ai payé et je suis parti. Si j’avais été à ta place...

STERNAY.

Vous auriez fait ce que j’ai fait.

LE MARQUIS.

Non.

STERNAY.

Vous n’auriez pas épousé une ouvrière dont la mère était mercière en province, le père cantonnier et la tante femme de ménage. Voyons, mon oncle, il faut être juste, on ne fait pas de ces mariages-là.

LE MARQUIS.

Soit. Mais on reconnaît l’enfant.

STERNAY.

Pas davantage. On n’embarrasse pas toute sa vie pour une erreur de jeunesse. On assure à l’enfant de quoi vivre, comme je l’ai fait (ce n’est pas ma faute si sa mère n’a pas accepté), et on se conduit, en faisant ainsi, comme deux hommes sur cent. Et ce n’est pas quand un enfant a vingt-trois ans, qu’il y a vingt ans qu’on n’a entendu parler de lui, qu’on n’y pense plus, qu’on est marié, qu’on est vieux, qu’on ne sait pas ce qu’il a pu faire, qu’il porte un autre nom que celui de sa mère, qu’il vient presque vous provoquer, car j’ai vu le moment où il me provoquait, qu’on va le reconnaître, faire un scandale, se brouiller avec sa mère et avec sa femme. Si ce garçon avait été malheureux... mais il est plus riche que moi.

LE MARQUIS.

Oui, s’il avait crevé de faim, tu lui aurais alloué six cents francs de pension et peut-être autant à la mère, mais il n’avait besoin que d’un nom. Alors, à ce qu’il paraît, tu as invoqué la société, la morale ! Tu as dû être bien beau ! j’aurais voulu être là ! Et, pour sortir de la fausse situation où tu étais, tu as eu le courage de vouloir faire croire à ton fils que sa mère avait eu un amant... quand tu savais le contraire.

STERNAY.

Il y avait cent à parier...

LE MARQUIS.

Tu mens !... Tu savais très bien à quoi t’en tenir, et, en tout cas, s’il y avait cent à parier, ce n’était pas à toi de tenir le pari, surtout contre ton fils. Et, quand sa mère s’est expliquée devant toi, tu pouvais, tu devais revenir sur ce que tu avais dit. Et, en admettant que tu aies cru avoir de bonnes raisons pour ne pas t’occuper de ton fils, depuis un an ton silence n’a pas d’excuse.

STERNAY.

Mais comment connaissez-vous tous ces détails ?

LE MARQUIS.

Je les connais, peu t’importe comment, et je trouve que tu as commis là une petite infamie, mon bonhomme. Ta conscience ne te dit rien. Tant mieux pour toi, et n’en parlons plus. Ce n’est pas pour cela que tu es venu. Tu veux être député, tu veux être un homme politique, je ne t’en empêche pas ; arrange-toi avec le gouvernement ; c’est ton affaire. Mais tu veux que je t’adopte et que je te donne mon nom et mon titre ? Ceci est autre chose, et je te le refuse net. Chacun a ses petites raisons. Je ne te donne pas les miennes. Qu’il te suffise de savoir qu’elles sont excellentes aussi. Là-dessus, aime toujours bien ta maman, ne fais rien pour lui déplaire et garde le caractère que tu as, tu seras toujours heureux ; c’est moi qui te le dis. Tu ne tiens pas à ce que je t’embrasse, après ce petit discours ; c’est inutile ; nous nous aimerons bien sans cela.

À la marquise, qui entre avec Hermine et madame Sternay.

Bonjour, ma chère sœur.

 

 

Scène III

 

LE MARQUIS, STERNAY, LA MARQUISE, HENRIETTE, HERMINE

 

LA MARQUISE.

Bonjour, mon ami.

LE MARQUIS.

Vous allez bien, chère Henriette ?

HENRIETTE.

À merveille, merci.

LE MARQUIS, à Hermine.

Et toi, l’enfant, on t’a donc permis de sortir du couvent aujourd’hui ?

HERMINE.

Pour votre fête, c’était bien le moins.

LE MARQUIS.

En effet, c’est ma fête.

HERMINE, l’embrassant.

Et je vous la souhaite bonne et heureuse.

LE MARQUIS.

Merci, chère petite ; mais le couvent te réussit.

HERMINE.

Je ne me suis jamais si bien portée.

LE MARQUIS.

Le fait est que tu as une mine superbe ; – tu es engraissée.

HERMINE.

J’ai cinq centimètres de plus à la taille, et j’ai grandi un peu. On est très bien au couvent.

LE MARQUIS.

Tu t’y plais, alors ?

HERMINE.

Beaucoup.

Elle va déposer son chapeau sur un meuble.

LA MARQUISE, à ton fils.

Eh bien ?

STERNAY.

Il a refusé net.

LA MARQUISE.

Sous quel prétexte ?

STERNAY.

Sous le prétexte qu’il ne veut pas.

LA MARQUISE.

Je me charge de le décider, moi.

LE MARQUIS, à Henriette.

Ce que dit Hermine est-il vrai ?

HENRIETTE.

Je le crois.

LE MARQUIS.

Pas un mot de M. de Boisceny ?

HENRIETTE.

Pas une syllabe.

LE MARQUIS.

Même à vous ?

HENRIETTE.

Même à moi.

LE MARQUIS.

Que vous a dit la supérieure du couvent ?

HENRIETTE.

Qu’Hermine mange, boit, dort, cause et rit avec ses camarades comme autrefois.

LE MARQUIS.

Et vous ne l’avez pas interrogée ?

HENRIETTE.

Non. Si Hermine devait répondre franchement à mes questions, elle m’aime assez pour ne pas attendre que je les lui fasse. Je respecte son secret, si elle en a un, d’autant plus facilement que je ne puis rien pour elle.

HERMINE, s’approchant du marquis.

Puis-je lire ce livre, mon oncle ? Il n’y a rien dedans qu’une jeune fille ne puisse lire ?

LE MARQUIS.

Rien ; d’ailleurs, il est en anglais.

HERMINE.

Je sais l’anglais, je l’ai appris cette année.

LE MARQUIS.

Lis-le alors tant que tu voudras, ou plutôt tant que tu pourras.

Hermine va se mettre dans un coin avec son livre et paraît lire très attentivement.

HENRIETTE.

Vous voyez.

LE MARQUIS.

Oui ; après tout, un an de couvent change bien une fille.

HENRIETTE.

Elle n’est pas de celles qui changent en un an.

LA MARQUISE, haut.

Mon frère !

LE MARQUIS.

Ma chère sœur ?

LA MARQUISE.

Est-ce un secret que vous avez avec madame Sternay ?

LE MARQUIS.

Oui.

LA MARQUISE.

Alors, je vous retiens après elle. Il n’y a pas besoin de prendre un numéro ?

LE MARQUIS.

C’est inutile, je me le rappellerai. 

À Henriette.

Et Hermine ignore toujours pourquoi son mariage n’a pas eu lieu ?

HENRIETTE.

Toujours.

LE MARQUIS.

Mais vous, connaissez-vous la cause de cette rupture ?

HENRIETTE.

Oui : la marquise m’a dit que M. de Boisceny n’avait pu justifier de la position qu’il s’était donnée, et que, du reste, il avait compris lui-même qu’il ne devait plus prétendre à cette union.

LE MARQUIS.

Voilà tout ?

HENRIETTE.

Oui.

LE MARQUIS.

Et Sternay ne vous a rien dit, lui ?

HENRIETTE.

Rien. Il a confirmé le dire de sa mère.

LE MARQUIS.

Je vous dirai tout, moi ; car il faut que vous sachiez la vérité. Ces gens-là sont par trop égoïstes, et, quand vous serez au courant, vous m’aiderez, si ces deux enfants s’aiment toujours, à conclure leur mariage.

HENRIETTE.

Ce qu’il y a de certain, c’est que M. de Boisceny s’est conduit avec moi comme le plus galant homme du monde.

LE MARQUIS.

C’est vrai.

LA MARQUISE, haut.

Eh bien, mon frère ?

LE MARQUIS.

On y va, ma sœur ; vous vous ennuyez donc bien avec votre fils ?

À madame Sternay.

Et vous ? peut-on vous demander comment vous avez fait ce voyage ?

HENRIETTE, lui tendant la main.

Bien.

LE MARQUIS.

Vous êtes contente ?

HENRIETTE.

Je n’ai jamais été si heureuse.

LE MARQUIS.

M. de Nervaux est marié ?

HENRIETTE.

Oui ; sa femme est très gentille ; nous nous sommes rencontrés à Venise.

HERMINE, s’approchant.

Mon oncle, vous savez l’anglais ?

LE MARQUIS.

Oui.

HERMINE.

Que veut dire ce mot : stubborness ?

LE MARQUIS.

Il veut dire : persévérance, petite rusée !

HERMINE.

Merci.

 

 

Scène IV

 

LE MARQUIS, STERNAY, LA MARQUISE, HENRIETTE, HERMINE, JACQUES

 

LE MARQUIS, voyant arriver Jacques, à la marquise.

Il faut remettre encore un peu ce que vous avez à me dire, ma chère sœur ; heureusement, vous passez la journée avec nous.

Présentant Jacques.

M. Jacques Vignot.

Présentant la marquise.

Madame Sternay, ma sœur, née d’Orgebac. Votre mère ne vous accompagne pas, mon cher Jacques ?

JACQUES.

Non, monsieur le marquis ; ma mère, vous le savez, sort très peu ; et, aujourd’hui, elle active tous mes préparatifs de voyage.

LE MARQUIS.

Vous partez donc, décidément ?

JACQUES.

Ce soir. C’est une bonne nouvelle que je viens vous apprendre.

LA MARQUISE, à Sternay.

Quelle est cette plaisanterie ? C’est là le fils de Clara Vignot ?

STERNAY.

Oui, ma mère ; je n’y comprends rien.

LE MARQUIS, présentant Sternay à Jacques.

Mon neveu M. Sternay...

JACQUES, saluant.

J’ai déjà eu l’honneur de me trouver une fois avec monsieur.

LE MARQUIS, le présentant à Henriette.

Madame Sternay...

Jacques salue très respectueusement. 

HENRIETTE, à Jacques.

Je demandais tout à l’heure de vos nouvelles, monsieur ; seulement, je ne connaissais pas le nom sous lequel vous venez de m’être présenté.

JACQUES.

C’est pour cela que je me suis fait présenter de nouveau, madame. Le nom que je portais ne m’appartenant pas, j’ai dû le quitter et reprendre mon nom véritable.

HENRIETTE.

Quel que soit votre nom, monsieur, il est celui d’un homme que j’estime et à qui je suis heureuse de le dire. Jacques. Je vous remercie, madame.

LA MARQUISE, à elle-même.

Qu’est-ce que tout cela signifie ?

JACQUES, allant à Hermine et lui tendant la main.

Bonjour, Hermine.

HERMINE, lui donnant la main.

Bonjour, Jacques ; vous n’avez donc pas douté de moi ?

JACQUES.

Pas un seul instant.

HERMINE.

Ni moi de vous.

LA MARQUISE.

Est-ce que vous devenez folle, Hermine ?

HERMINE.

Je ne crois pas, bonne maman.

LA MARQUISE.

Que veut dire alors cette façon d’être avec monsieur ?

HERMINE.

Elle est toute simple : monsieur et moi, nous nous aimions, l’année dernière, nous nous le sommes dit, et j’ai juré à monsieur d’être sa femme comme il m’a juré d’être mon mari. Vous avez cru devoir vous opposer à notre mariage, sans me dire pourquoi, et je n’ai pu mettre aucun empêchement à votre volonté, puisque je suis mineure. D’ailleurs vous êtes plus âgée que moi, vous avez l’expérience et je pouvais m’être trompée moi-même ; vous agissiez en personne sensée. Mais les gens comme monsieur et moi n’ont qu’une parole, et, quand ils l’ont donnée, c’est pour la vie. Après une année de séparation forcée, nous nous retrouvons chez mon oncle, chez votre frère, chez un homme honorable enfin, qui accueille monsieur comme un ami, ce qui est la preuve que monsieur est toujours digne au moins de mon estime. Nous nous tendons franchement la main devant tout le monde et en toute confiance, ce qui me paraît plus convenable que d’attendre une occasion de nous parler, tout bas, dans un coin. Voilà, bonne maman, l’explication de ma conduite.

LA MARQUISE.

Et peut-on savoir maintenant quels sont vos projets ?

HERMINE.

Oui, bonne maman : si vous me les aviez demandés plus tôt, je vous les aurais dits plus tôt. Mes projets sont d’épouser M. Jacques Vignot, puisque je l’aime toujours, comme je voulais épouser M. Jacques de Boisceny ; ce n’est plus le même nom, mais c’est le même homme.

LA MARQUISE.

Et quand comptez-vous épouser monsieur ?

HERMINE.

Quand vous ne pourrez plus faire autrement, grand’mère, que de vous laisser convaincre.

LA MARQUISE.

C’est bien, mademoiselle, mais jusque-là ?

HERMINE.

Jusque-là, bonne maman, vous me remettrez, je pense, au couvent où j’étais encore ce matin, et vous aurez bien raison ; car, outre qu’il vous serait sans doute désagréable d’avoir sans cesse auprès de vous une petite-fille aussi désobéissante que moi, de mon côté, c’est l’endroit où je désire le plus rester, jusqu’à vingt et un ans, ayant le grand désir d’apprendre toutes les choses utiles que je ne sais pas encore.

LA MARQUISE.

Alors, si vous voulez, nous partirons tout de suite ; car mon avis à moi est que votre place n’est plus ici.

HERMINE.

Je suis à vos ordres, bonne maman.

LA MARQUISE.

Partons donc.

HERMINE.

Partons.

Elle va prendre son chapeau.

HENRIETTE, conciliante.

Madame...

LA MARQUISE.

Vous n’avez rien à voir là dedans.

STERNAY.

Voyons, manière, voyons...

LA MARQUISE.

Vous me trouverez chez moi si vous avez à me parler, mon fils.

Au marquis.

Quant à vous, mon frère, c’est la dernière fois que vous me voyez dans votre maison, et je vous aurais tenu quitte plus tôt de ma présence, si j’avais pu prévoir les rencontres auxquelles vous m’exposeriez.

LE MARQUIS.

Comme il vous plaira, ma chère sœur ; mais vous ne vous êtes rencontrée chez moi qu’avec des personnes que j’estime et que j’aime.

LA MARQUISE.

Venez, Hermine.

HERMINE.

Me voici, bonne maman.

Très simplement.

Au revoir, Jacques.

JACQUES.

Au revoir, Hermine.

Hermine et la marquise sortent.

STERNAY, à Jacques.

Il faut que je vous parle.

JACQUES.

Je suis tout à vous, monsieur.

LE MARQUIS, à Henriette.

Ces messieurs ont certainement à causer ; venez faire un tour de jardin, chère Henriette, que je vous raconte une histoire et que je vous communique une idée.

HENRIETTE.

Je n’y comprends plus rien : qui est-ce qui a raison dans cette affaire ?

LE MARQUIS.

Tout le monde : voilà bien où est la difficulté !

Ils sortent.

 

 

Scène V

 

JACQUES, STERNAY

 

STERNAY.

Voyons, monsieur, où voulez-vous en venir ?

JACQUES.

Moi, monsieur ? Mais à rien du tout.

STERNAY.

Votre présence dans cette maison, le jour où j’y reviens pour la première fois, prouve cependant que vous avez un but.

JACQUES.

Vous êtes complètement dans l’erreur, monsieur.

STERNAY.

Qu’êtes-vous venu faire ici ?

JACQUES.

Je suis venu voir M. d’Orgebac, lui dire adieu, car je pars ce soir, et j’ignorais non seulement que vous fussiez chez lui, mais encore que vous fussiez de retour et que vous fussiez parti. Je vous avouerai même que, si j’avais su vous rencontrer, vous et madame votre mère, j’aurais refusé l’invitation du marquis pour ne pas nous exposer les uns et les autres aux embarras d’une situation, désagréable pour ceux-ci, pénible pour ceux-là, ridicule pour tous. Le marquis ignorait comme moi que vous lui feriez visite aujourd’hui. Le hasard seul, cette fois encore, a tout combiné.

STERNAY.

Alors, vous êtes très lié avec mon oncle ?

JACQUES.

Comme un homme de mon âge peut être lié avec un homme du sien. Une circonstance indépendante de notre volonté à tous deux nous a mis en rapport ensemble l’année dernière, une heure après que je vous connaissais. M. d’Orgebac s’est pris subitement d’amitié pour moi, il a essayé de m’être utile, il a réussi, et j’ai pour lui la plus vive reconnaissance et la plus sincère affection, Je m’attache très facilement. J’ai ce qu’on appelle une nature aimante. Depuis six mois, nous sommes non seulement en relations affectueuses, mais en relations d’affaires ; j’ai très souvent des communications à lui transmettre de la part du ministre, dont je suis le secrétaire.

STERNAY.

Comment ! c’est vous qui êtes le secrétaire du ministre ?

JACQUES.

Oui, monsieur.

STERNAY.

Ah ! je vous fais mon compliment. C’est au marquis que vous devez cette position ?

JACQUES.

Un peu, monsieur, et à un travail que je lui ai adressé sur la question qui s’agite en Orient et que j’ai beaucoup étudiée. Le ministre a lu ce travail, il a désiré me connaître, le marquis m’a présenté à lui, lui a même raconté mon histoire, en ne nommant que les personnes qu’il devait nommer, bien entendu ; le ministre s’est montré très bienveillant à mon égard et m’a demandé si je voulais rester auprès de lui ; j’ai accepté, et je crois que je lui suis assez utile.

STERNAY.

Vous êtes dans des idées beaucoup plus sages que l’année dernière.

JACQUES.

Je suis tout simplement dans les idées d’un homme qui a souffert beaucoup en peu de temps. Un moment, j’ai douté de la vie, je me suis abandonné à la colère, à la haine. J’étais jeune, inexpérimenté, étranger aux grandes émotions ; mais les sentiments de ma véritable nature ont repris le dessus, et je suis redevenu bon comme ma mère m’avait appris à l’être. Il y a de braves gens dans le monde, et, depuis un an, j’ai vu venir à moi des sympathies que je n’avais pas connues jusqu’alors, qui m’ont conseillé, soutenu, dirigé. J’ai beaucoup d’amis. Et puis les événements les plus douloureux ont quelquefois un bon résultat ; souvent une douleur inattendue, un malheur injuste, donnent à l’homme une énergie et une persévérance qu’il n’eût peut-être jamais trouvées dans le bonheur, et tel est devenu un homme supérieur après avoir souffert, qui n’eût été qu’un homme vulgaire s’il eût toujours été heureux. Je ne suis pas un homme supérieur, mais je commence à être un homme utile, et je le dois aux événements imprévus de l’année passée. Je n’ai donc pas à vous en vouloir, monsieur ; j’ai presque à vous remercier, quoique le bien que vous m’avez fait, vous me l’ayez fait un peu malgré vous. Je sers mon pays dans la mesure de mes forces, sans bruit et sans ostentation. J’avais le goût naturel de l’obscurité, ma naissance m’en a fait un devoir, et ce ne serait que poussé par une volonté plus forte que la mienne, que je consentirais à en sortir. Je n’ai pas d’ambition et je comprends que je ne puis pas avoir d’orgueil. Je dois le jour à une faute ; je n’en rougis ni ne m’en vante ; je ne le cache ni ne l’avoue ; je l’accepte comme un fait, et je crois que nul ne sera en droit de reprocher cette faute soit à ma mère, soit à moi, en voyant la modestie de notre vie à tous les deux. Cependant, comme Dieu est juste, il m’envoie une compensation dans l’amour de votre nièce. Ni vous ni votre mère ne croyez devoir me la donner, soit ; au lieu de tenir ma femme de sa famille, je la tiendrai de la loi qui, si elle a frappé un côté de mon cœur, consolera du moins l’autre. Vous voyez, monsieur, que je n’ai aucune raison d’en vouloir à personne, que j’ai assez bien arrangé ma vie, et que je suis, je le crois du moins, dans le simple, dans le juste et dans le vrai.

STERNAY, à part.

Mais il est charmant, ce gaillard-là !

Allant à lui.

Jacques...

 

 

Scène VI

 

JACQUES, STERNAY, HENRIETTE

 

JACQUES, voulant éviter toute autre explication.

Voici madame Sternay, monsieur, je vous laisse.

À Henriette, en lui tendant la main.

Adieu, madame.

HENRIETTE.

Vous partez, monsieur ?

JACQUES.

Je retourne à Paris à l’instant, et je le quitte ce soir.

HENRIETTE.

Ce soir même ?

JACQUES.

Oui. Je suis venu dire adieu au marquis et je n’ai que le temps d’aller embrasser ma mère. Permettez-moi de vous remercier encore une fois, madame, de l’accueil que vous m’avez toujours fait et de la sympathie que vous n’avez cessé de me témoigner.

Il salue et sort.

 

 

Scène VII

 

HENRIETTE, STERNAY

 

HENRIETTE.

Eh bien, le marquis m’a tout raconté.

STERNAY.

Qu’est-ce qu’il vous a raconté, chère amie ?

HENRIETTE.

Il m’a raconté que Jacques Vignot est votre fils.

STERNAY.

Alors, chère amie, je ne vous-le cacherai pas plus longtemps.

HENRIETTE.

Je voudrais même savoir pourquoi vous me l’avez caché.

STERNAY.

Quand aurais-je pu vous le dire ?

HENRIETTE.

Avant notre mariage.

STERNAY.

Votre famille m’aurait refusé votre main, et...

HENRIETTE.

Et ?...

STERNAY.

Et je vous aimais...

HENRIETTE.

Je le veux bien. En tout cas, si vous n’aviez pas le courage de faire cet aveu avant votre mariage, il fallait avoir l’esprit de le faire après, quand on ne pouvait plus rien empêcher. J’aurais pris cet enfant, je l’aurais élevé auprès de nous.

STERNAY.

Vous auriez fait cela ?

HENRIETTE.

Pourquoi pas ?

STERNAY.

Mais la mère n’eût pas abandonné son fils.

HENRIETTE.

C’est vrai, on ne pense jamais à la mère dans ces cas-là. Eh bien, monsieur, il fallait épouser la mère. Cela eût probablement mieux valu pour tout le monde.

STERNAY.

Henriette !

HENRIETTE.

Enfin il ne s’agit plus du passé. Quels sont vos projets maintenant ?

STERNAY, naïvement.

Qu’est-ce que vous me conseillez ?

HENRIETTE.

Je vous conseille de faire tout au monde pour sortir de la position où vous êtes, qui serait honteuse si elle n’était pas ridicule, car vous étiez ridicule tout à l’heure, monsieur, en présence de votre fils. Cette situation se renouvellera toutes les fois que vous vous trouverez ensemble.

STERNAY.

Je ne pouvais rien dire devant ma mère, devant vous et surtout devant Hermine, qui doit ignorer ces secrets de famille ; car vous désirez qu’elle les ignore ?

HENRIETTE.

Évidemment ; mais il faut trouver un moyen de la marier tout de suite avec votre fils, puisqu’elle l’aime toujours.

STERNAY.

Trouvons-le, je ne demande pas mieux.

HENRIETTE.

Qu’est-ce que c’est que la mère ?

STERNAY.

Quelle mère ?

HENRIETTE.

La mère de votre fils ; quelle femme est-ce ?

STERNAY.

C’est vrai, vous ne la connaissez pas.

HENRIETTE.

Où voulez-vous que je l’aie connue ? Je vois seulement comment elle a élevé son fils, et, à la juger par là, ce serait une honnête femme.

STERNAY.

Clara ? c’est la plus honnête femme du monde.

HENRIETTE.

Merci. Eh bien, alors, monsieur, qu’est-ce que vous attendez ?

STERNAY.

Pour ?...

HENRIETTE.

Pour sauter au cou de votre fils et pour lui donner votre nom.

STERNAY.

J’attends ! j’attends !... Vous voyez les choses comme une femme, avec votre cœur ; moi, je les vois avec ma raison.

HENRIETTE.

Les rôles sont intervertis, alors ; mais votre raison, votre égoïsme même, vous engagent à reconnaître votre fils et à lui donner votre nom.

STERNAY.

Vous croyez ?

HENRIETTE.

Si l’on arrive à tirer de vous un père véritable, on aura du bonheur, mais enfin on peut toujours essayer. D’abord c’est votre fils, voilà la meilleure raison ; ensuite vous n’avez pas d’enfant ; enfin, avec le caractère que je lui connais – car il ne tient pas de vous de ce côté-là, il a du caractère, – à la majorité d’Hermine, votre fils ou non, il épousera votre nièce, après les sommations légales.

STERNAY.

Ce n’est pas douteux.

HENRIETTE.

L’histoire fera du bruit ; la vérité transpirera ; on se demandera pourquoi vous n’avez pas reconnu cet enfant ; on cherchera dans sa vie ; qu’est-ce qu’on trouvera ? Un homme honorable, intelligent, qui se sera fait sa position tout seul, et l’on dira : « M. Sternay a été bien maladroit de ne pas reconnaître un homme qui pouvait lui être si utile. »

STERNAY.

Comment ! lui être si utile ?

HENRIETTE.

Supposez que M. Vignot porte votre nom; aimé comme il l’est du ministre, il peut demander tout ce qu’il voudra pour son père.

STERNAY.

C’est vrai.

HENRIETTE.

Vous êtes ambitieux, il vous pousse ; vous avez fait votre devoir, et vous servez vos intérêts.

STERNAY.

C’est parfaitement juste ; après ?

HENRIETTE.

Eh bien, après ? Savez-vous ce qui va arriver, si vous ne vous décidez pas tout de suite ?

STERNAY.

Qu’arrivera-t-il ?

HENRIETTE.

Il arrivera qu’un autre fera ce que vous auriez dû faire, un autre reconnaîtra votre fils.

STERNAY.

Un autre reconnaîtra mon fils ! Quel autre ?

HENRIETTE.

Le marquis.

STERNAY.

Mon oncle ?

HENRIETTE.

Lui-même.

STERNAY.

Quelle plaisanterie !

HENRIETTE.

Je ne plaisante pas plus qu’il ne plaisantait tout à l’heure quand il m’annonçait ses intentions.

STERNAY.

Il vous a dit ?...

HENRIETTE.

Que, s’il ne faut qu’un nom à ce jeune homme pour qu’il épouse Hermine, il lui donnera le sien, et il le fera comme il l’a dit.

STERNAY.

Il en est capable, mais je suis là, heureusement. Vous êtes une bonne femme, Henriette, et vous m’avez donné un bon conseil... Jacques portera mon nom... Où est mon chapeau ?

Au marquis qui entre.

Ah ! c’est vous, mon oncle ?

 

 

Scène VIII

 

HENRIETTE, STERNAY, LE MARQUIS

 

LE MARQUIS.

Tu es étonné de me voir chez moi ?

STERNAY.

Non, mais je pensais à autre chose.

HENRIETTE.

Vous n’avez plus besoin de moi ?

STERNAY.

Non, il faut que je cause avec mon oncle. Voulez-vous aller m’attendre à Paris, chez ma mère ? Dites-lui... non, ne lui dites rien... seulement, qu’elle attende un peu avant de reconduire Hermine à son couvent.

HENRIETTE.

Adieu, mon oncle.

LE MARQUIS.

Au revoir, ma chère enfant.

Henriette sort.

 

 

Scène IX

 

LE MARQUIS, STERNAY

 

STERNAY.

Qu’est-ce qu’Henriette vient de me dire, mon cher oncle, que vous voulez reconnaître Jacques ?

LE MARQUIS.

Oui ; c’est une idée qui m’est venue tout à l’heure en l’embrassant quand il m’a quitté ; j’ai senti que je l’aimais, cet enfant ; au fait, il est de ma famille, puisqu’il est ton fils. Il m’a semblé que c’était le moyen de tout arranger. Je n’ai pas les mêmes raisons que toi, et je venais même pour te consulter.

STERNAY.

Je vous remercie bien, mon oncle, mais votre idée devient inutile.

LE MARQUIS.

Parce que ?

STERNAY.

Parce que c’est moi qui reconnais Jacques.

LE MARQUIS.

Es-tu sûr de le pouvoir ?

STERNAY.

Comment, si je le peux ? Le pouvez-vous, vous ?

LE MARQUIS.

Parfaitement.

STERNAY.

Eh bien, alors ?

LE MARQUIS.

Ce n’est pas la même chose.

STERNAY.

Non, ce n’est pas la même chose; car, moi, je suis le père.

LE MARQUIS.

Quelle mauvaise raison !

STERNAY.

Vous trouvez ?

LE MARQUIS.

Tu ne l’es plus, il y a prescription.

STERNAY.

C’est un joli mot ; mais vous ne comptez pas me faire concurrence ?

LE MARQUIS.

Pourquoi pas ? Tu as eu vingt-cinq ans d’avance sur moi, il fallait en profiter. Je trouve un grand garçon que j’aime beaucoup et qui m’aime bien, que personne ne réclame, et qui a besoin d’un nom. J’ai justement un nom dont je ne sais que faire, et la preuve, c’est que tu es venu me le demander et que je te l’ai refusé ; je n’ai plus que quelques années à vivre, je ne sais pas pourquoi je ne me donnerais pas le luxe d’un fils pendant ces dernières années. Ce sera de l’amour filial en viager. Si l’enfant était à faire, je ne dis pas ; mais, puisqu’il est tout fait...

STERNAY.

Charmant paradoxe, mais je suis là et la loi aussi.

LE MARQUIS.

La loi ?

STERNAY.

Oui ; la loi, le Code.

LE MARQUIS.

Mais la loi est pour moi, mon bon ami.

STERNAY.

Je serais curieux de voir cela.

LE MARQUIS, voyant entrer Fressard.

Veux-tu le voir tout de suite ?

STERNAY.

Je ne demande pas mieux.

 

 

Scène X

 

LE MARQUIS, STERNAY, ARISTIDE

 

LE MARQUIS.

Voilà justement mon notaire, et il connaît la loi, celui-là, je t’en réponds ! – Arrivez, mon cher monsieur Fressard, nous avons besoin de vous pour élucider un point de droit.

STERNAY, se souvenant.

Fressard !

LE MARQUIS, les présentant l’un à l’autre.

Mon neveu, M. Sternay... Mon notaire, M. Aristide Fressard.

ARISTIDE.

De quoi s’agit-il ? 

Au marquis.

Voici votre bail, monsieur le marquis, et bien en règle.

LE MARQUIS.

Merci.

STERNAY.

Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur Fressard ?

ARISTIDE.

En effet, monsieur, il me semble avoir déjà eu l’honneur de me rencontrer avec vous.

STERNAY.

Il y a longtemps, chez...

ARISTIDE.

Chez la mère de mon filleul. Vous allez bien, monsieur, depuis vingt ans ?

STERNAY.

Très bien, je vous remercie ; et vous ?

ARISTIDE.

Pas mal, comme vous voyez.

STERNAY.

Eh bien, mon cher monsieur Fressard, je suis on ne peut plus heureux de vous rencontrer dans les circonstances présentes ; vous connaissez mieux que personne tous les détails auxquels il faudrait initier mon notaire à moi, et vous serez heureux, je crois, de me rendre le service que je vais vous demander.

ARISTIDE.

Je suis notaire ; mon état est de rendre des services. Qu’est-ce que c’est ?

STERNAY.

Voulez-vous parler, mon oncle ?

LE MARQUIS.

Non, non, parle d’abord, tu parles bien, et puis tu dirais que j’influence la loi.

STERNAY, à Fressard.

Il s’agit de mon fils.

ARISTIDE.

Vous avez un fils ?

STERNAY.

Vous le savez bien... Jacques.

ARISTIDE.

Ah ! Jacques est votre fils ! depuis quand ? car il ne l’était pas l’année dernière.

STERNAY.

Il l’est maintenant.

ARISTIDE.

Pour longtemps ?

STERNAY.

Pour toujours.

ARISTIDE.

Vous l’avez reconnu ?

STERNAY.

Non ; mais je veux le reconnaître ! c’est possible ?

ARISTIDE.

Oui, oui ; on peut toujours reconnaître un enfant.

STERNAY.

Vous voyez bien, mon oncle.

LE MARQUIS.

Va, va.

STERNAY.

Quelles sont les formalités à remplir ?

ARISTIDE.

Il faut reconnaître l’enfant par un papier authentique, à la mairie ou devant notaire.

STERNAY.

Ce notaire, ce sera vous, si vous le voulez bien.

ARISTIDE.

Je suis à vos ordres.

STERNAY.

Voilà tout ?

ARISTIDE.

Voilà tout.

STERNAY.

Eh bien, mon oncle, vous voyez comme c’est simple.

LE MARQUIS.

À mon tour, alors. – Mon cher monsieur Fressard, je veux reconnaître le fils de mon neveu.

ARISTIDE.

Vous le pouvez.

LE MARQUIS.

Ce sont les mêmes formalités à remplir ?

ARISTIDE.

Les mêmes.

LE MARQUIS.

Je compte sur vous.

ARISTIDE.

À votre service.

LE MARQUIS.

Tu vois !...

STERNAY.

Je ferai observer à M. Fressard qu’il s’agit de choses sérieuses, et, comme ami de Jacques et de sa mère, il devrait parler plus sérieusement et prendre au moins leurs intérêts.

ARISTIDE.

Pardon, monsieur, pardon ; il n’a été question que d’un point de droit, et j’y ai répondu catégoriquement, comme la loi elle-même eût répondu. C’est mon devoir de notaire ; maintenant, voulez-vous me consulter sur les intérêts de mon filleul ? Je les défendrai de mon mieux, c’est mon devoir d’ami. Je vais donc avoir deux côtés pour vous être agréable :

Se touchant l’épaule droite.

côté ami,

Se touchant l’épaule gauche.

côté notaire. Je suis prêt, monsieur ; voulez-vous que je réponde ou que j’interroge ? Je ne suis qu’une mécanique, je vous en préviens.

STERNAY.

Veuillez poser les questions...

ARISTIDE.

Vous êtes deux personnes qui voulez reconnaître le même enfant ; cas nouveau. 

À Sternay.

Je commencerai par vous, monsieur ; vous voulez reconnaître un enfant ?

STERNAY.

Oui.

ARISTIDE.

Avez-vous d’autres enfants ?

STERNAY.

Non...

ARISTIDE.

Aimez-vous mieux le légitimer que de le reconnaître ?

STERNAY.

Comment ?

ARISTIDE.

En épousant la mère.

STERNAY.

Je suis marié.

ARISTIDE.

Avec une autre femme ?

STERNAY.

Oui.

ARISTIDE.

Vous ne pouvez donc que reconnaître. 

Au marquis.

Vous voulez reconnaître un enfant ?

LE MARQUIS.

Oui.

ARISTIDE.

Êtes-vous marié ?

LE MARQUIS.

Non.

ARISTIDE.

Vous pourriez donc épouser et légitimer l’enfant ?

LE MARQUIS.

Oui.

ARISTIDE, montrant le marquis.

Jusqu’à présent, l’intérêt de l’enfant est de ce côté.

À Sternay.

La reconnaissance peut être contestée par tous ceux qui y ont intérêt ; votre femme conteste-t-elle la reconnaissance ?

STERNAY.

Non...

ARISTIDE.

Avez-vous encore des parents ?

STERNAY.

J’ai ma mère.

ARISTIDE.

Contestera-t-elle ?

Un silence.

Répondez.

STERNAY.

Oui.

ARISTIDE.

Plaiderez-vous contre elle ?

STERNAY.

Je plaiderai.

ARISTIDE.

Le jeune homme consentira-t-il à laisser traîner le nom de sa mère devant un tribunal pour avoir un nom qu’il ne demande pas ? – Vous n’en savez rien. L’enfant n’étant pas là, moi, l’ami de l’enfant, je réponds pour lui : « Non ! » 

Au marquis.

Avez-vous une mère, un père, un fils naturel, légitime ou légitimé, une femme qui puisse s’opposer à la reconnaissance ?

LE MARQUIS.

Non.

ARISTIDE.

Vous pouvez reconnaître ou légitimer à votre choix, monsieur ne le peut pas. L’intérêt de l’enfant est ici.

Il montre le marquis.

STERNAY.

Alors, je l’adopterai.

ARISTIDE.

Soit. Avez-vous des enfants légitimes ?

STERNAY.

Non.

ARISTIDE.

Votre femme consent-elle à l’adoption ?

STERNAY.

Oui.

ARISTIDE.

Avez-vous cinquante ans révolus ?

STERNAY.

Oui.

ARISTIDE.

Pouvez-vous prouver que vous avez fourni à l’adopté, pendant sa minorité, six ans au moins de secours et de soins non interrompus ?

STERNAY.

Mais...

ARISTIDE.

Pouvez-vous le prouver ?

STERNAY.

Non.

ARISTIDE.

L’adoption est impossible.

STERNAY.

Alors, un père ne peut pas reconnaître son enfant ?

ARISTIDE.

Si, monsieur, le jour de sa naissance.

LE MARQUIS.

C’est ce qu’il y a de plus simple.

ARISTIDE.

Il y a une chose plus simple encore, monsieur le marquis : c’est de n’avoir d’enfants que par le mariage ; car, voyez-vous, tant qu’on n’est pas marié, la loi permet de faire des enfants, elle ne permet pas d’en avoir.

STERNAY.

Singulière loi, qu’une loi qui donne plus de facilités à un étranger pour reconnaître un enfant qu’au père lui-même.

ARISTIDE.

La loi a raison, monsieur : un père qui veut donner son nom à son fils au bout de vingt-cinq ans repère à peine une mauvaise action ; un étranger qui donne son nom à un enfant sans père en fait une bonne. Personne ne dit plus rien ? Adjugé l’enfant à M. le marquis.

LE MARQUIS.

Eh bien ?

STERNAY, après une pause.

Vous avez raison, mon oncle : et, s’il y a un moyen que Jacques ait mon nom, il est en votre pouvoir.

LE MARQUIS.

Tu as trouvé un moyen ?

STERNAY.

Oui.

LE MARQUIS.

Voyons-le.

STERNAY.

Et je pense que M. Fressard n’y mettra pas d’opposition : c’est un moyen qui arrangerait tout selon le désir de tout le monde.

ARISTIDE.

Conciliation, alors ; côté ami...

LE MARQUIS.

Parle.

STERNAY.

Le seul obstacle à la reconnaissance par moi, c’est ma mère.

LE MARQUIS.

Oui.

STERNAY.

Eh bien, mon oncle, vous pouvez obtenir le consentement de ma mère.

LE MARQUIS.

Comment ?

STERNAY.

Adoptez-moi, comme elle le désire, à la condition qu’elle me laissera reconnaîtra Jacques comme je le veux.

ARISTIDE.

Passez-moi le séné, je prendrai la rhubarbe.

LE MARQUIS, à Fressard.

Voyez-vous encore un obstacle ?

ARISTIDE.

Comme ami ou comme notaire ?

STERNAY.

Comme notaire ?

ARISTIDE.

Non.

LE MARQUIS.

Gredin, tu en arriveras à ce que tu veux !

STERNAY.

C’est pour Jacques.

LE MARQUIS.

J’y consens, à cause de ta femme, qui mérite d’être comtesse.

À Aristide.

À tout péché miséricorde ; il aimera peut-être son fils.

ARISTIDE, d’un air de doute.

Peut-être.

STERNAY.

Ne perdons pas de temps ; je veux voir Jacques avant qu’il parte. À quelle heure part-il ?

ARISTIDE.

À sept heures et demie.

STERNAY.

Il est sept heures, dépêchons. Il est plus convenable que Jacques ne parte en mission qu’avec le nom de son père.

ARISTIDE.

Ah ! ah ! je tiens le bout de l’oreille. – Teneo lupum auribus. – Allons.

 

 

ACTE IV

 

Chez Clara. Salon simple et élégant.

 

 

Scène première


LA MARQUISE, CLARA

 

LA MARQUISE.

Adieu, chère ; je vous laisse. Vous attendez votre fils aujourd’hui, il faut qu’il vous trouve seule.

CLARA.

Combien je suis touchée de cette nouvelle visite, madame la marquise ! Je ne sais comment vous en remercier.

LA MARQUISE.

Il y a longtemps que nous nous serions vues si j’avais appris plus tôt ce que je sais aujourd’hui. C’est mon fils qui a été le plus coupable. S’il m’avait dit autrefois ce qu’il m’a dit, il y a un mois, j’aurais été la première à lui indiquer ce qu’il avait à faire, puisqu’il ne le savait pas. Il faut lui pardonner, maintenant que vous êtes heureuse et que tout va s’arranger, si toutefois les arrangements dont nous sommes convenus vous agréent toujours.

CLARA.

Toujours.

LA MARQUISE.

Nous devons oublier le passé, les uns et les autres, et ne plus nous occuper que de l’avenir de ce grand garçon, que nous allons tous aimer de façon à réparer nos fautes. Tout le monde a eu ses torts. Il faut donc que tout le monde aujourd’hui y mette un peu du sien. Nous aurons peut-être encore une petite concession à vous demander ; mais nous parlerons de cela plus tard. Il ne faut pas attrister la joie de son retour. Allons, adieu ; ou plutôt au revoir, car vous me reverrez dans la journée pour la régularisation de tous nos actes. Il n’est pas au courant de ce qui a été convenu en son absence ?

CLARA.

Non ; le jour où M. Sternay a consenti à la reconnaissance, il est venu nous apporter cette bonne nouvelle une demi-heure après que Jacques était parti.

LA MARQUISE.

Je me le rappelle ; ne voulait-il pas courir après son fils ! Rien ne pouvait plus l’arrêter ! Ces cœurs indécis sont tous les mêmes : le jour où ils se décident à aimer, ils aiment plus que les autres.

CLARA.

Et puis, il avait un arriéré à combler.

LA MARQUISE.

Elle est charmante ! Mais il n’est pas parti cependant.

CLARA.

La mission de Jacques était secrète ; il n’avait dit à personne, pas même à moi, où il allait. J’ai offert à M. Sternay, dès que j’aurais reçu une lettre de Jacques et que je saurais où lui répondre, de faire savoir à mon fils les dispositions où était son père à son égard ; mais M. Sternay a préféré lui garder cette bonne surprise pour son retour.

LA MARQUISE.

Et croyez-vous que la surprise lui soit agréable ?

CLARA.

J’en suis certaine.

LA MARQUISE.

Pauvre enfant, que j’ai hâte de le voir !

CLARA.

Et mademoiselle Hermine ?

LA MARQUISE.

Elle ne sait rien de ce qui se passe ; elle sait seulement que je consens à son mariage.

CLARA.

Que vous êtes bonne, et que je voudrais embrasser cette jeune fille ! Où pourrai-je la voir ?

LA MARQUISE.

Je vais vous l’amener tantôt.

CLARA.

Vraiment ?

LA MARQUISE.

N’êtes-vous pas la mère de l’homme qu’elle aime, et qu’elle aime bien, je vous en réponds ! Mais il le mérite, car je l’aime déjà, moi depuis que je vous connais. Êtes-vous contente de nous ?

CLARA.

Vous le demandez !

LA MARQUISE.

À tantôt, chère, à tantôt.

Elle embrasse Clara sur le front. En ce moment Aristide paraît.

 

 

Scène II


LA MARQUISE, CLARA, ARISTIDE

 

ARISTIDE, à lui-même.

De mieux en mieux.

LA MARQUISE.

Ah ! c’est vous, mon cher monsieur Fressard ; je suis bien aise de vous voir. Tous nos petits actes sont prêts ?

ARISTIDE.

Oui, madame.

LA MARQUISE.

À tantôt, alors.

Elle salue et sort.

 

 

Scène III

 

ARISTIDE, CLARA

 

ARISTIDE, la regardant s’éloigner.

Elle ne sort donc plus d’ici ?

CLARA.

C’est la quatrième fois qu’elle vient.

ARISTIDE.

Lui as-tu rendu ses visites ?

CLARA.

Je le voulais, mais elle s’y est opposée. Elle ne veut pas que je me dérange.

ARISTIDE.

Elle ne veut pas qu’on te voie chez elle, voilà tout. Tu donnes dans ces amitiés-là, toi ?

CLARA.

Quel intérêt aurait-elle à me flatter ? Je ne puis rien pour elle, moi !

ARISTIDE.

Tu peux empêcher ton fils d’entrer dans leur combinaison.

CLARA.

Je m’en garderai bien.

ARISTIDE.

Tu es contente, alors ?

CLARA.

J’ai droit de l’être ; je n’ai eu qu’un rêve, qu’une ambition toute ma vie, ç’a été que Jacques portât le nom de son père ; il va le porter, je puis mourir demain, je mourrai heureuse.

ARISTIDE.

Et tu leur rendrais un fier service !

CLARA.

Pourquoi ?

ARISTIDE.

J’ai mon idée, moi : je ne crois pas qu’à l’âge de la marquise on démente, en vingt-quatre heures, les théories, les habitudes, les préjugés de toute sa vie, sans une raison d’intérêt, et d’intérêt puissant. Elle te flatte, pas autre chose. Elle n’est pas femme à devenir sensible tout à coup. Qui n’a pas de cœur étant jeune, n’en a jamais. Le cœur n’est pas un fruit d’hiver, il ne pousse pas dans la neige.

CLARA.

Que crois-tu donc ?

ARISTIDE.

Et madame Sternay, est-elle venue te voir, elle ?

CLARA.

Non ; elle est à la campagne, chez sa mère, ou près de son père malade, je ne sais plus bien : c’est un prétexte.

ARISTIDE.

Probablement, mais au moins ce n’est pas de l’hypocrisie. Elle ne saurait pas se jeter à ton cou, comme le fait la marquise, elle attend que les circonstances vous rapprochent, elle a raison, et je la tiens pour une bonne femme ; mais le père, mais la marquise... Ah ! si j’étais Jacques...

CLARA.

Je t’en prie, ne lui donne pas de mauvais conseils.

ARISTIDE.

Tu peux être tranquille, ce serait la première fois. Je me suis promis de ne rien dire, je ne dirai rien ; mais tu ne peux pas m’empêcher de voir et de juger les faits, les simples faits. M. Sternay n’a pas-reconnu son fils pendant vingt-cinq ans ; au bout de vingt-cinq ans, il consent à le reconnaître. Pourquoi ? Parce que son fils est en position de lui faire honneur, et parce qu’il y gagne le titre de son oncle. La marquise, sa mère, a voulu te faire chasser de chez elle, quand tu es venue réclamer contre l’abandon de ton enfant, et, aujourd’hui, elle reconnaît Jacques pour son petit-fils ; depuis quand ? Depuis que son frère consent à donner à M. Sternay son titre, et par conséquent sa fortune, qui est de six à sept cent mille francs. Elle vient te faire quatre visites en quatre jours. Pourquoi n’est-elle pas venue plus tôt ? Parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle a appris, il y a quatre jours, que Jacques vient de remplir une mission importante ; que tous les journaux parlent de lui... qu’il ne peut que jeter de l’éclat sur sa famille... qu’il va être très bien en cour et que, par son influence, on obtiendra tout ce qu’on voudra. La marquise aime peut-être son fils... M. Sternay aime peut-être sa mère... mais qu’elle t’aime, toi, mais que M. Sternay aime Jacques, non !... non !... mille fois non !... c’est de l’orgueil, c’est du calcul, c’est de l’ambition, c’est tout ce qu’on voudra, mais ce n’est pas de l’amour paternel ; je m’y connais ; je sais ce que c’est que d’être père, je le suis assez souvent ; on ne m’en remontrera pas là-dessus. J’ai dit.

CLARA.

Est-il de l’intérêt de Jacques que sa position sociale soit régularisée, que la famille de son père l’admette comme un enfant légitime ?

ARISTIDE.

Évidemment.

CLARA.

Alors, mon bon ami, quelle que soit la raison qui fasse agir cette famille, nous gagnons trop au résultat pour discuter les causes.

ARISTIDE.

Et tu crois que ces gens-là-vont te recevoir comme si tu étais des leurs ?

CLARA.

La marquise vient de me le dire il y a cinq minutes.

ARISTIDE.

Eh bien, nous en reparlerons dans un mois.

 

 

Scène IV

 

ARISTIDE, CLARA, LE MARQUIS

 

LE MARQUIS, entrant.

Est-il arrivé ?

Il tend la main à Clara.

CLARA.

Pas encore.

LE MARQUIS.

Bonjour, mon cher monsieur Fressard. – Il ne peut pas tarder ; le ministre l’attendait ce matin à dix heures.

CLARA.

Vous avez vu le ministre ?

LE MARQUIS.

Il est enchanté de Jacques.

CLARA.

Qu’a-t-il donc fait ?

LE MARQUIS.

Des choses superbes, dit-on ; mais il faut lui laisser le plaisir de vous les conter lui-même.

ARISTIDE.

Et M. Sternay, l’avez-vous vu ?

LE MARQUIS.

Je l’aperçois de temps en temps ; il court, il se démène ; il va chez l’un, il va chez l’autre. « Mon fils par-ci, mon fils par-là. – Vous aviez donc un fils ? – Mais oui ; comment ! vous ne le saviez pas ? Un grand garçon ! » J’ai toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’il doit se taire ; rien n’est encore fait.

CLARA.

Est-ce que vous revenez sur votre décision ?

LE MARQUIS.

Non, madame, loin de là ; ce que j’ai consenti à faire pour tout concilier, je serais très fier que Jacques l’acceptât ; mais...

CLARA.

Mais !...

LE MARQUIS.

Mais il est seul juge maintenant dans la question, et mon avis est que nous serons trop heureux qu’il entre dans notre famille pour ne pas attendre qu’il y entre volontairement.

ARISTIDE, à Clara.

Que te disais-je ?

Au marquis.

À la bonne heure, monsieur le marquis. Voilà comme parlent les gens de cœur.

 

 

Scène V


ARISTIDE, CLARA, LE MARQUIS, STERNAY

 

STERNAY, entrant, courant à Clara et lui prenant les mains. Aristide va s’asseoir près du feu dans un grand fauteuil.

Ah ! chère Clara ! où est-il ?...

CLARA.

Est-ce qu’il est arrivé ?

STERNAY.

Mais oui.

CLARA.

Vous l’avez vu ?

STERNAY.

Non ; je le croyais ici. L’huissier du ministre vient de me dire qu’il l’avait vu et qu’il était reparti. Il sera peut-être allé tout de suite voir Hermine chez la marquise.

CLARA.

Non, il viendra ici d’abord.

STERNAY.

Vous croyez ?

CLARA.

J’en suis sûre.

ARISTIDE, à part.

Il ne manquerait plus qu’il ne vint pas voir sa mère avant tout le monde !

LE MARQUIS.

L’huissier t’aura dit cela pour se débarrasser de toi, il ne te connaît pas.

STERNAY.

Comment, il ne me connaît pas ! Il sait bien que je suis le père de Jacques.

LE MARQUIS.

Tu l’as dit même à l’huissier ?

STERNAY.

La première fois que j’ai demandé une audience au ministre.

LE MARQUIS.

Tu as donc vu le ministre ?

STERNAY.

Naturellement, pour avoir des nouvelles de Jacques, puisque je ne savais pas où lui écrire.

LE MARQUIS.

Alors le ministre sait ?...

STERNAY.

Il sait tout ; il m’a tenu au courant de la mission de Jacques depuis qu’elle peut être connue. Il m’a communiqué les dépêches de mon fils.

CLARA, souriant.

De notre fils.

STERNAY.

Oui, chère amie, oui. C’est merveilleux de clarté, d’intelligence, d’habileté ! J’ai vu aussi les lettres de notre ambassadeur et du sultan lui-même, traduites, bien entendu. Ils reconnaissent tout simplement que Jacques les a sauvés.

CLARA.

Qu’a-t-il donc fait ?

STERNAY.

Il ne vous l’a pas écrit ?

CLARA.

Non, ce n’était pas son secret.

STERNAY.

Alors, vous ne savez rien ?

CLARA.

Rien.

STERNAY.

Mais Jacques vient de sauver l’Europe !

CLARA.

Mon fils !

STERNAY.

Notre fils, chère amie ! Mais oui, Ibrahim-Pacha allait franchir le Taurus, et le Taurus franchi, c’était la guerre européenne. C’était l’Angleterre contre la Russie, c’était la France forcée de prendre fait et cause ; c’était l’Autriche... Certes, la France était en position ; mais le commerce, les intérêts...

ARISTIDE, à part.

Barbote, va, barbote...

CLARA.

Et c’est Jacques ?

STERNAY.

C’est Jacques qui, au moment où les autres puissances ne savaient plus où donner de la tête, a eu une idée et l’a communiquée au ministre.

CLARA.

Et cette idée était ?...

STERNAY.

Cette idée était... bonne, à ce qu’il paraît.

CLARA.

Vous ne la connaissez pas ?

STERNAY.

Non.

ARISTIDE, à part.

Avec ça que le ministre va lui raconter ses affaires...

STERNAY.

Mais ce qu’il y a de certain, c’est que, depuis que Jacques a vu Méhémet-Ali...

ARISTIDE.

Je croyais que c’était Ibrahim.

STERNAY.

Méhémet est le père ; Ibrahim est le fils.

ARISTIDE, haut.

Et père et fils, c’est la même chose.

STERNAY, apercevant Fressard.

Ah ! c’est vous, mon cher monsieur Fressard ? Je ne savais pas qui me parlait ; je ne reconnaissais pas la voix de mon oncle.

ARISTIDE.

Mais vous répondiez tout de même, emporté par l’amour paternel. Vous allez bien, du reste ?

STERNAY, lui tendant la main.

Et vous ?

ARISTIDE.

À merveille !... Vous disiez donc ?... Vous parliez du Taurus...

STERNAY.

Eh bien... je disais qu’il s’agissait d’obtenir de Méhémet-Ali qu’Ibrahim ne franchit pas le Taurus ; c’était une négociation très difficile, tout le monde avait échoué. Jacques est parti. Je ne sais pas ce qu’il a dit à Méhémet-Ali, mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’Ibrahim a déposé les armes et que la paix est faite. Or, je le répète, la paix faite en Orient, c’est la paix du monde ! c’est la civilisation avancée de cinquante ans peut-être ! car, voyez un peu...

ARISTIDE, à part.

Il s’exerce pour la Chambre...

CLARA, au marquis.

Croyez-vous que tout cela soit vrai, monsieur le marquis ?

LE MARQUIS.

Je ne sais pas si votre fils, chère madame, a fait absolument tout ce que dit Sternay, mais il a certainement rendu un grand service à son pays. On peut tout attendre d’un homme de cœur à qui le malheur a donné le courage et l’ambition. C’est une preuve de plus qu’il ne faut évaluer un homme que sur son œuvre, quelle que soit son origine. Qui sait si cet enfant du peuple, qui court nu-pieds dans la rue avec les gamins de son âge, n’ajoutera pas un jour une découverte au catalogue de l’humanité, et si ce pauvre petit être, que sa mère fait inscrire en pleurant parmi les enfants sans nom, ne porte pas dans son cerveau la destinée d’un monde ! Dieu est partout ; laissons-le faire et ne le jugeons que lorsqu’il a fini. L’autre soir, on parlait de Jacques dans une réunion, et je ne sais qui disait, du bout des lèvres : « Il paraît que c’est un enfant naturel que son père n’a jamais voulu reconnaître. – Tant pis pour son père, a dit l’ambassadeur d’Angleterre, qui était présent; quand on est le fils de ses œuvres, on est de la meilleure famille du monde, et le nom qu’on se fait vaut toujours mieux que celui qu’on reçoit... »

ARISTIDE.

Très bien ! Qu’en pensez-vous, monsieur Sternay ?

STERNAY.

C’est très joli, au point de vue politique peut-être, mais non au point de vue moral et social ; et la preuve, puisqu’on ne parle ici que par preuves, c’est que Jacques, quand le ministre lui a fait demander ce qu’il voulait, a répondu qu’il voulait un consulat en Égypte, lui qui maintenant peut prétendre à tout, à la pairie, à une ambassade, si bon lui semble. Or, pourquoi demande-t-il si peu ? Parce que, comme il me l’a dit lui-même, sa naissance le condamne à l’obscurité. Éclairons sa naissance, nous élargirons sa route !

ARISTIDE, en regardant Sternay et à lui-même.

A-t-il assez peur maintenant que son fils ne le reconnaisse pas !

STERNAY, à Clara.

Vous avez vu ma mère ?

CLARA.

Oui.

STERNAY.

Vous êtes contente d’elle ?

CLARA.

Elle paraît très bonne pour moi.

STERNAY.

Elle vous adore. C’est une bonne femme quand on la connaît. Henriette m’a chargé de l’excuser auprès de vous.

CLARA.

Mais elle est auprès de son père, qui est malade ?

STERNAY.

Oui.

CLARA.

Aristide m’a fait comprendre, d’ailleurs, que, dans les premiers moments, notre position vis-à-vis l’une de l’autre pouvait être embarrassante pour toutes deux, et qu’il était préférable d’attendre.

STERNAY.

Vous êtes dans les idées les plus sensées. Vous avez toujours été une femme supérieure. Ah ! c’est étrange de se retrouver ainsi. Bonne Clara ! Ma mère ne vous a pas dit autre chose ?

CLARA.

Non. Avait-elle quelque chose à me dire ?

STERNAY.

Non, rien.

ARISTIDE, à part, en regardant Sternay.

Il faut que j’aie ton dernier mot, à toi.

STERNAY, à Aristide.

Et vous, mon cher monsieur Fressard, vous ne m’en voulez plus ?

ARISTIDE.

J’aimais Jacques, je prenais parti pour lui.

STERNAY.

C’était tout naturel. Vous ne nous avez pas amené votre femme ; ça n’est pas bien. Nous aurions été enchantés de la connaître. Ma mère m’en parlait hier encore.

ARISTIDE.

Victoire est très timide. Je vous suis vraiment bien reconnaissant de la façon dont vous me faites l’honneur de me traiter.

STERNAY.

Vous êtes presque de la famille.

ARISTIDE.

Presque me suffit.

STERNAY.

Voyons, le temps passe, Jacques va arriver, précisons bien ce que nous allons faire. Il va voir le ministre d’abord, c’est son devoir ; ensuite il voudra embrasser sa mère, c’est trop juste ; nous signerons nos actes tout de suite : que ce soit une chose faite ! Puis, comme il aura besoin de repos, nous partirons, ma mère, Hermine, lui et moi pour la Touraine, où j’ai une terre que je lui donne en signant le contrat. Il se mariera là-bas...

CLARA.

Et moi, mon cher monsieur Sternay ? que faites-vous de moi, dans tout cela ?

STERNAY.

Vous venez avec nous, évidemment. Est-ce que je ne l’avais pas dit ?

CLARA.

Non.

STERNAY.

C’est un oubli.

ARISTIDE.

Dites-moi, mon cher monsieur Sternay...

Le prenant à part.

Il y a une chose à laquelle je pense depuis quelque temps, et la conduite toute naturelle de madame Sternay à l’égard de Clara, et la réflexion que Clara vient de faire, me décident à vous en parler : ceci est tout à fait entre nous, n’est-ce pas ?

STERNAY.

Certainement.

ARISTIDE, baissant la voix.

Ne trouvez-vous pas que la position de Clara va être bien fausse dans votre maison ?

STERNAY, avec un soupir.

À qui le dites-vous !

ARISTIDE.

Et ne croyez-vous pas que si, après le service qu’il vient de rendre à son pays. Jacques demande si peu, c’est...

STERNAY.

C’est à cause de sa mère. J’en suis sûr, le pauvre garçon a compris...

ARISTIDE.

Nous nous comprenons.

STERNAY.

Je croyais que ma mère avait déjà touché deux mots à Clara.

ARISTIDE.

Elle a voulu d’abord être bien avec elle; c’est de la délicatesse et du tact. Mais voulez-vous que je sonde le terrain ?

STERNAY.

Vous pensez pouvoir obtenir ?...

ARISTIDE.

Clara n’offrait-elle pas autrefois de vivre à l’écart, de se retirer pour que son fils épousât votre nièce ?

STERNAY.

Oui ; mais, depuis, son fils a pris de l’importance. Elle est fière d’être sa mère, elle voudra le dire à tout le monde.

ARISTIDE.

Elle n’a pas d’orgueil, elle l’aime, voilà tout. On obtient tout de ces amours-là.

STERNAY.

Ma mère voulait d’abord laisser faire le mariage, et, après, tout doucement...

ARISTIDE.

Si l’on doit prendre un parti, mieux vaut le prendre tout de suite. En tout cas, dans les actes, j’ai laissé le nom de la mère en blanc.

STERNAY.

Dans les actes, cela ne fait pas grand’chose.

ARISTIDE.

Il est inutile cependant de dire qu’elle a été ouvrière, à cause de votre position. Jacques est votre fils, voilà ; votre nom couvre tout. Sa mère, était-ce une grisette, était-ce une grande dame ? On n’en sait rien.

STERNAY.

J’avais trouvé un moyen : qu’elle passât pour une de ses parentes aux yeux du monde, pour sa tante, par exemple, pour la sœur de sa mère. Ce titre de mère, à côte de ma femme, c’est bien embarrassant. Qu’elle fasse un petit voyage d’un an.

ARISTIDE.

Ou deux.

STERNAY.

Ou deux, avec une de ses amies, ou qu’elle aille chez vous à la campagne, avec madame Victoire. Et puis, que dire à Hermine ? Comment lui expliquer ?... Vous êtes un homme de cœur, mon cher Fressard, arrangez cette affaire. Je me fie à vous.

ARISTIDE.

Comptez sur moi ; Clara ne paraîtra même pas au contrat.

STERNAY.

Mais que dire à Jacques ? Il l’aime !

ARISTIDE.

Elle trouvera une raison.

STERNAY.

En somme, c’est une bonne femme... Quel malheur !... quel malheur !

ARISTIDE.

Comptez sur moi ! seulement, allez tout de suite prévenir madame votre mère pour qu’elle ne dise rien. Il vaut mieux que le conseil vienne d’un vieil ami.

STERNAY.

Vous avez raison, j’y vais. Si jamais vous avez besoin de moi...

ARISTIDE.

On ne sait pas ! Quand vous serez à la Chambre... Je suis maire de ma commune depuis sept ans.

STERNAY.

Un peu de ruban rouge ne ferait pas mal.

D’un air protecteur.

Nous verrons.

Au marquis.

Venez-vous, mon oncle ?

LE MARQUIS.

Où vas-tu ?

STERNAY.

Venez toujours, j’ai à causer avec vous.

Bas.

Laissons M. Fressard avec madame Vignot, il a quelque chose à lui lire.

ARISTIDE, à Sternay.

Je vais descendre avec vous. Si je lui parlais tout de suite de ce que nous venons de dire, elle verrait que c’est concerté entre nous.

Haut.

Je descends avec vous, messieurs. J’ai quelques papiers à aller prendre.

STERNAY, à Clara.

À bientôt, chère...

CLARA.

À bientôt.

STERNAY.

Que Jacques nous attende s’il arrive avant nous.

ARISTIDE, à Clara, bas.

Il y a du nouveau.

CLARA.

Quoi donc ?

ARISTIDE.

Je vais revenir.

LE MARQUIS.

Au revoir, chère madame.

CLARA.

Au revoir, monsieur le marquis.

Ils sortent. Pendant ce temps, Jacques ouvre la porte de gauche et s’approche de sa mère sans qu’elle le voie.

 

 

Scène VI


JACQUES, CLARA

 

JACQUES, à demi-voix derrière Clara.

Maman !

CLARA, se retournant.

Jacques !

Ils se jettent dans les bras l’un de l’autre.

JACQUES.

Pas si haut ! je ne veux pas qu’ils nous entendent. J’étais ici, j’attendais qu’ils fussent partis. Je voulais te voir tout seul... Je les aime bien, mais je t’aime mieux et je veux t’embraser à mon aise.

CLARA.

Comme tu dois être fatigué !

JACQUES.

Non. Il y a des retours qui reposent tout de suite du voyage.

CLARA, touchant la boutonnière de Jacques.

Qu’est-ce que tu as là ?

JACQUES.

Ce sont des petits rubans. Il y en a un peu de tous les pays et de toutes les couleurs.

CLARA.

Cher enfant, c’est donc vrai ?

JACQUES.

Quoi ?

CLARA.

Ce que nous disait ton père ?

JACQUES.

Comment, mon père ? Quand cela ?

CLARA.

Tout à l’heure.

JACQUES.

Il était donc ici ?

CLARA.

Oui.

JACQUES.

Je n’ai pas reconnu sa voix. Comment se trouvait-il chez toi ?

CLARA.

Il s’est passé bien des choses depuis ton départ. Je te les conterai tout à l’heure. Oui, ton père nous disait que tu venais de sauver l’Europe.

JACQUES.

Et tu l’as cru ?

CLARA.

Je suis prête à croire bien autre chose.

JACQUES.

Je n’ai rien sauvé, ma pauvre mère ; j’ai rempli avec intelligence une mission dont on m’avait chargé, voilà tout.

CLARA.

Mais tous les journaux parlent de toi !

JACQUES.

Cela te fait plaisir ?

CLARA.

Oui.

JACQUES.

Alors, ils ont raison.

CLARA.

Chaque jour, on venait savoir de tes nouvelles. Il y a là des cartes et des lettres des plus grands personnages. Le ministre m’a écrit un mot charmant. Sois modeste avec tout le monde ; mais avec moi c’est inutile, et surtout embrasse-moi encore !

Ils s’embrassent.

JACQUES.

Chère mère !

CLARA.

Voyons, dis-moi tout.

JACQUES.

Eh bien, je crois que j’ai été assez adroit, mais il ne faut rien s’exagérer. En France, on est ainsi; on porte aux nues les hommes nouveaux, quitte à les laisser retomber sans les prévenir, pour courir à un autre. Profitons de la situation, ma chère mère, mais ne nous laissons pas tourner la tête et remercions les événements qui m’ont aidé. J’ai bien mené ma barque, mais j’avais le courant pour moi. Aussi, quand le ministre m’a dit de choisir ce que je voulais, je lui ai demandé un simple consulat, où nous irons vivre tranquillement, jusqu’à ce qu’il se présente une nouvelle occasion d’être un héros.

CLARA.

Tu as toujours raison ! Et tu m’emmèneras ?

JACQUES.

Pourrais-je me passer de toi ?

CLARA.

Bien vrai ?

JACQUES.

Est-ce que tu en doutes ?

CLARA.

Que je suis heureuse et que je suis fière ! car je suis ta mère, il n’y a pas à dire, n’est-ce pas ?... Pensais-tu quelquefois à moi, là-bas ?

JACQUES.

Je t’ai écrit exactement.

CLARA.

Et je t’en remercie bien. Mais pensais-tu quelquefois combien je devais être heureuse, plus encore que ne le serait une autre mère ? Car tu es tout pour moi, Jacques ; je n’ai ni père, ni mère, ni mari. Tu es tout mon passé, tout mon présent, tout mon avenir. Tu es ma seule raison d’être dans ce monde. Si tu mourais, je mourrais !

JACQUES.

Qu’as-tu, chère mère ? et pourquoi ces tristes pensées au moment le plus heureux de notre vie ?

CLARA.

C’est toujours aux moments les plus heureux que nous viennent les pensées tristes, comme pour nous avertir que le bonheur n’a pas toujours été, et qu’il ne sera pas toujours. Et puis...

JACQUES.

Et puis... quoi ?... Voyons, qu’y a-t-il ?...

CLARA.

Il y a que ton père consent à te reconnaître, il est venu ici, dans ce but, un quart d’heure après ton départ.

JACQUES.

Que me dites-vous là ?

CLARA.

La vérité ! Si je ne te l’ai pas écrite, c’est que ton père voulait te faire cette surprise à ton retour.

JACQUES.

Quelle surprise, en effet ! Mais la marquise ?

CLARA.

La marquise accepte, madame Sternay aussi, tout le monde est d’accord. Le marquis a été charmant. Il adopte son neveu, il lui concède son titre, pour que la marquise consente à ce que son fils te reconnaisse.

JACQUES.

Que de complications, mon Dieu !

CLARA.

Qu’importe, cher enfant, pourvu...

JACQUES.

Pourvu ?

CLARA.

Pourvu que tu sois heureux ! Tu épouseras Hermine.

JACQUES.

Et toi ?

CLARA.

Oh ! mon Dieu... moi ! je me sacrifierai encore s’il le faut...

JACQUES.

Te sacrifier ? Ils t’ont demandé encore quelque chose ? Ils t’ont fait souffrir ?...

CLARA.

Non, ils ne m’ont rien demandé. C’est moi qui ai réfléchi, qui songe à ta position, qui me dis que, pour ton avenir, le nom de ton père te sera plus utile que le mien, et, pour cette jeune fille qui t’aime, qui a été patiente et dévouée, le nom et le titre de sa famille sont préférables. Je n’avais que mon nom, mon pauvre enfant, je te l’ai donné. C’est le nom de gens bien obscurs, bien pauvres, bien ignorants, et, quand je le lisais accompagné de tant d’éloges, je ne pouvais m’empêcher de penser à ceux qui le portaient avant nous, à ma mère, à mon père, qui ne savait pas lire... et

En souriant.

qui a un petit-fils qui sauve le monde. Sais-tu que Dieu a été bien bon pour nous ! Mais tu as toujours aimé ta mère, et voilà ceux qu’il protège. Tu étais si aimant, si caressant, quand tu étais petit ! Je te vois encore, jouant près de la table sur laquelle je travaillais, moi, jusqu’à deux ou trois heures du matin ; tu comprenais alors que c’était pour toi que je travaillais. Tu me prenais dans tes petits bras et tu me disais : « Sois tranquille, va, petite mère, quand je serai grand, je travaillerai à mon tour, et tu seras riche !... riche !... » Cher enfant !... ces souvenirs-là font pleurer, mais ils font tant de bien !

Ils se jettent dans les bras l’un de l’autre en pleurant ensemble.

JACQUES.

Mais je ne veux pas que tu pleures, ma chère mère ! tu vas être heureuse, au contraire, plus que tu ne l’as jamais été.

CLARA.

Oh ! non, je vois bien que, maintenant que tu es célèbre, ils ne veulent plus que tu sois mon fils.

JACQUES.

Mais tu ne sais donc pas ?...

 

 

Scène VII


JACQUES, CLARA, ARISTIDE

 

ARISTIDE.

Comment ! on pleure déjà ici, à onze heures du matin ?

JACQUES.

Oui, un peu, pour n’en pas perdre l’habitude.

ARISTIDE.

Il fallait donc me prévenir, je serais revenu plus tôt, nous aurions pleuré tous ensemble. Enfin, ce sera pour une autre fois. Alors, tu étais là quand nous sommes venus tout à l’heure ? Tu nous as laissés partir pour rester seul avec ta mère. Tu as eu joliment raison ; mais le domestique m’a fait un signe, j’ai compris, j’ai accompagné le marquis un peu, et puis je l’ai quitté sous un prétexte quelconque. C’est un excellent homme, mais je voulais t’embrasser avant lui.

Il embrasse Jacques.

JACQUES.

Répondez-moi, parrain. Qu’est-ce que c’est que cette reconnaissance dont me parle ma mère ?

ARISTIDE.

Ah ! au fait ! Tu vas t’appeler M. Sternay ; M. le comte Sternay, même, car tu vas être noble, par suite de la combinaison que M. Sternay a trouvée. Oui, oui, oui, tout est convenu : ton mariage, ton nom, ce que tu dois demander au gouvernement ; tu n’as plus à t’inquiéter de rien. Tu vas aller vivre avec M. Sternay et sa femme ; quel honneur ! C’est ton petit papa qui a arrangé ça ! Il t’aime joliment, ton petit papa ! Ça lui est venu un peu tard, mais, sapristi ! il se rattrape. Il va amener la marquise. Tiens-toi bien ! Quant à ta mère, tu comprends, elle t’a élevé depuis vingt-cinq ans, elle ne t’a pas quitté, elle t’aime ; mais elle ne peut servir à rien maintenant : chacun son tour ; elle va s’en aller en province, à l’étranger ; pourvu qu’on ne la voie plus, c’est l’important... Voilà.

JACQUES.

C’est complet, alors ?

ARISTIDE.

Oh ! complet, je t’en réponds.

JACQUES.

Vous avez dû bien rire quand vous avez vu tout cela !

ARISTIDE.

Non, je t’ai attendu pour en rire avec toi.

 

 

Scène VIII

 

JACQUES, CLARA, ARISTIDE, STERNAY

 

STERNAY, entrant.

Enfin, mon cher Jacques !

Il le prend dans ses bras avant que Jacques ait pu s’en défendre.

JACQUES, poli, mais froid.

Bonjour, mon cher monsieur Sternay, bonjour ; je suis enchanté de vous voir.

STERNAY.

Comment ! « mon cher monsieur Sternay ?... » mais tout le monde connaît la vérité... Dans mes bras !... dans mes bras !...

JACQUES.

Tout à l’heure, tout à l’heure... Et madame la marquise, comment va-t-elle ?

STERNAY.

Elle vient avec ma nièce, mais j’ai tous ses pouvoirs. Le marquis les accompagne ; moi, j’ai voulu venir avant eux, tant j’avais hâte...

JACQUES.

Alors, monsieur, puisque c’est vous qui représentez tout le conseil de famille et que je suis revenu exprès pour me marier et pour chercher ma mère, je profiterai de ce que mademoiselle Hermine n’est pas encore arrivée, pour vous renouveler officiellement la demande que je vous ai faite autrefois. Je me nomme Jacques Vignot, je n’ai que ma mère, ma fortune est de cinq cent mille francs, je suis chevalier de la Légion d’honneur et consul. J’aime mademoiselle votre nièce, je suis aimé d’elle ; j’ai l’honneur de vous demander sa main.

STERNAY.

Mais nous vous l’accordons, mon cher Jacques, c’est convenu ; seulement, vous vous êtes trompé, vous ne vous appelez plus Jacques Vignot, vous vous appelez Jacques Sternay.

JACQUES.

Moi, monsieur ! depuis quand ?

STERNAY.

Depuis que j’ai consenti à vous reconnaître, vous jugeant digne de mon nom.

JACQUES.

Vous êtes vraiment bien bon, monsieur ; mais vous auriez dû me prévenir plus tôt.

STERNAY.

Parce que ?...

JACQUES.

Parce que, n’ayant pas de nom, je m’en suis fait un, et que celui-là me suffit.

STERNAY.

J’ai dit partout, moi, que vous étiez mon fils.

JACQUES.

Je suis forcé de vous dire, monsieur, que vous avez eu tort ; car, moi, je ne me suis permis de dire nulle part que vous étiez mon père.

STERNAY.

Mais le mariage ne peut se faire sans cette reconnaissance.

JACQUES.

Alors, je ne puis rien décider avant d’avoir pris conseil...

STERNAY.

De qui donc ?

 

 

Scène IX

 

JACQUES, CLARA, ARISTIDE, STERNAY, LE MARQUIS, LA MARQUISE, HERMINE

 

JACQUES, voyant entrer Hermine, le marquis et la marquise.

De ma femme : puisqu’elle doit porter le même nom que moi, elle a le droit de choisir dans le nombre.

LA MARQUISE, à Clara.

Bonjour, chère...

Elle lui donne la main.

CLARA.

Bonjour, madame...

JACQUES, allant à Hermine.

Vous arrivez bien, Hermine. Je viens de demander de nouveau votre main à votre oncle, il me l’a accordée ; cependant, il est encore un consentement qu’il me faut obtenir.

HERMINE.

Lequel ?

JACQUES.

Le vôtre.

HERMINE.

Ne l’avez-vous pas depuis longtemps ?

JACQUES.

Mais, quand vous me l’avez donné, vous ignoriez bien des choses que vous ignorez encore, et qu’il faut que vous sachiez. Quand vous les connaîtrez, vous serez libre de reprendre votre parole.

HERMINE.

Qu’est-ce donc ? Parlez.

JACQUES.

Depuis le jour où je me suis permis de vous dire que je vous aimais, Hermine, bien des événements inattendus ont traversé ma vie. À l’époque où je vous ai connue, je croyais n’avoir rien à faire dans ce monde que de vous aimer.

HERMINE.

Ne m’aimez-vous donc plus ?

JACQUES.

Au contraire, je vous aime davantage ; mais j’ai vieilli de dix ans pendant les dix-huit mois qui viennent de s’écouler. Je ne suis plus un homme du monde, je ne suis plus un jeune homme, malgré mon âge. Je suis un homme de travail et de lutte peut-être. Je n’appartiens plus à mes seuls sentiments, j’appartiens à mon pays, qui récompense avec exagération le service que j’ai eu le bonheur de lui rendre. Il me faut vivre loin de la France, loin des habitudes et des affections de votre jeunesse. N’est-ce pas trop vous demander ?

HERMINE.

N’ai-je pas vécu au couvent, pendant dix-huit mois, pour atteindre au jour où je pouvais être votre femme ? et, entre nous, ce n’est pas bien amusant, le couvent. Croyez-vous que, pendant ces dix-huit mois, je n’aie pas réfléchi et que je n’aie pas deviné qu’il y avait un chagrin à consoler dans votre cœur, un mystère à respecter dans votre vie, un malheur à vous faire oublier dans l’avenir, et qu’il fallait vous aimer, non pas plus, cela m’eût été impossible, mais mieux ; vous me comprenez, n’est-ce pas ? et qu’il fallait être plus que votre femme, qu’il fallait être votre amie ? J’ai bien réfléchi, Jacques, je vous le répète, et je crois être la compagne qu’il vous faut.

JACQUES.

Maintenant, mon devoir est de vous apprendre le malheur que vous aviez pressenti. L’homme que vous aimez, Hermine, est un enfant naturel. Ma mère n’a jamais été mariée, mon père ne m’a jamais reconnu pour son fils. Voilà pourquoi la marquise s’opposait à notre mariage. Elle me reprochait ma naissance et ne me la pardonnait pas. Consentez-vous cependant à ce que ma mère vous nomme sa fille ?

HERMINE.

Elle est votre mère, Jacques; je n’ai pas besoin de savoir autre chose.

JACQUES.

Alors, donnez-moi un conseil... Mon père vit encore. Il m’a oublié pendant plus de vingt ans, il m’offre son nom aujourd’hui. Dois-je accepter ce nom et le titre qui l’accompagne, ou garder le nom de ma mère ?

HERMINE.

Tous devez garder le nom que vous avez déjà illustré et que vous illustrerez encore. Ce nom porté par vous, c’est l’absolution de votre mère et la récompense de ce qu’elle a fait pour son fils. Pour ma part, je n’en veux pas d’autre, tant je suis fière de celui-là.

JACQUES.

Chère enfant ! votre cœur est bien fait pour le mien, et vous m’aviez bien compris.

Présentant Clara à Hermine.

Ma mère, Hermine.

CLARA, embrassant Hermine.

Ma fille !

LA MARQUISE.

Pardon, mais...

JACQUES.

Je sais ce que veut dire madame la marquise : que, du moment que je n’accepte pas les conditions faites, elle est dégagée de sa promesse.

LA MARQUISE.

C’est cela, monsieur.

JACQUES.

Et que mon refus fait perdre un titre à M. Sternay. Heureusement, pendant que M. Sternay voulait bien s’occuper de moi, j’avais l’idée de m’occuper de lui, et j’avais trouvé, pour tout concilier, un moyen qui va nous servir. 

À Sternay.

Le ministre m’a demandé avec beaucoup de grâce, monsieur, quelle faveur particulière je désirais au moment de mon mariage. Je lui ai répondu que, moi, je n’avais besoin de rien ; que, cependant, j’entrais dans une famille honorable, mais bourgeoise ; et j’ai demandé le titre de comte pour le chef de cette famille, sachant que depuis longtemps il ambitionnait ce titre, qui, du reste, avait appartenu à ses ancêtres, et qu’il n’avait perdu que par le mariage de sa mère. Le ministre a obtenu de Sa Majesté cette exception en ma faveur, et il m’a remis les lettres qui confirment sa promesse. Les voici, monsieur. À partir d’aujourd’hui, vous êtes comte.

STERNAY.

Vous vous vengez noblement, Jacques ; mais, si vous ne voulez pas m’appeler votre père, vous me permettrez bien de vous appeler mon fils ?

JACQUES, en souriant.

Oui, mon oncle.

À Fressard.

Eh bien, parrain, qu’est-ce que vous faites là ?

ARISTIDE.

Moi ? Je pleure.

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