La Dame aux Camélias (Alexandre Dumas Fils)

Drame en cinq actes.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Vaudeville, le 2 février 1852.

 

Personnages

 

ARMAND DUVAL, 24 ans

M. DUVAL, père d’Armand

GASTON RIEUX, 28 ans

SAINT-GAUDENS, 55 ans

GUSTAVE, amant de Nichette

LE COMTE DE GIRAY

ARTHUR DE VARVILLE

LE DOCTEUR

UN COMMISSIONNAIRE

DOMESTIQUES

MARGUERITE GAUTIER

NICHETTE

PRUDENCE

NANINE

OLYMPE

ARTHUR

ESTHER

ANAÏS

ADÈLE

INVITÉS

 

La scène se passe en 1848.

 

 

À MONSIEUR LE COMTE DE MORNY[1]

 

Monsieur le Comte,

 

Voulez-vous accepter la dédicace de cette pièce, dont le succès vous revient de droit. Elle doit d’avoir vu le jour à votre protection que vous m’aviez offerte au mois d’octobre dernier, et qui ne s’est ni arrêtée ni ralentie, quand vous avez eu l’occasion et le pouvoir de la montrer. C’est un fait assez rare dans l’histoire des protections pour que je le consigne ici avec toute l’expression de ma reconnaissance.

Recevez, Monsieur le Comte, l’assurance de ma parfaite considération,

 

A. DUMAS FILS.

 

 

À PROPOS DE LA DAME AUX CAMÉLIAS

 

La personne qui m’a servi de modèle pour l’héroïne du roman et du drame la Dame aux Camélias[2] se nommait Alphonsine Plessis, dont elle avait composé le nom plus euphonique et plus relevé de Marie Duplessis. Elle était grande, très mince, noire de cheveux, rose et blanche de visage. Elle avait la tête petite, de longs yeux d’émail comme une Japonaise, mais vifs et fins, les lèvres du rouge des cerises, les plus belles dents du monde ; on eût dit une figurine de Saxe. En 1844, lorsque je la vis pour la première fois, elle s’épanouissait dans toute son opulence et dans toute sa beauté. Elle mourut en 1847, d’une maladie de poitrine, à l’âge de vingt-trois ans.

Elle fut une des dernières et des seules courtisanes qui eurent du cœur. C’est sans doute pour ce motif qu’elle est morte si jeune. Elle ne manquait ni d’esprit ni de désintéressement. Elle a fini pauvre dans un appartement somptueux, saisi par ses créanciers. Elle possédait une distinction native, s’habillait avec goût, marchait avec grâce, presque avec noblesse. On la prenait quelquefois pour une femme du monde. Aujourd’hui, on s’y tromperait continuellement. Elle avait été fille de ferme. Théophile Gautier lui consacra quelques lignes d’oraison funèbre, à travers lesquelles on voyait s’évaporer dans le bleu cette aimable petite âme que devait, comme quelques autres, immortaliser le péché d’amour.

Cependant, Marie Duplessis n’a pas eu toutes les aventures pathétiques que je prête à Marguerite Gautier, mais elle ne demandait qu’à les avoir. Si elle n’a rien sacrifié à Armand, c’est qu’Armand ne l’a pas voulu. Elle n’a pu jouer, à son grand regret, que le premier et le deuxième acte de la pièce. Elle les recommençait toujours, comme Pénélope sa toile : seulement, c’était le jour que se défaisait ce qu’elle avait commencé la nuit. Elle n’a jamais, non plus, de son vivant, été appelée la Dame aux Camélias. Le surnom que j’ai donné à Marguerite est de pure invention. Cependant, il est revenu à Marie Duplessis par ricochet, lorsque le roman a paru, un an après sa mort. Si, au cimetière Montmartre, vous demandez à voir le tombeau de la Dame aux Camélias, le gardien vous conduira à un petit monument carré qui porte sous ces mots : Alphonsine Plessis, une couronne de camélias blancs artificiels, scellée au marbre, dans un écrin de verre. Cette tombe a maintenant sa légende. L’art est divin. Il crée ou ressuscite.

Ce drame, écrit en 1849, fut présenté d’abord et reçu au Théâtre-Historique, dont la fermeture eut lieu avant la représentation. C’est à l’insistance d’un comédien de ce théâtre, M. Hippolyte Worms, qui avait assisté à la première lecture, qu’il dut d’être accepté au Vaudeville par M. Bouffé, devenu directeur de cette scène avec MM. Lecourt et Cardaillac ; et c’est grâce à M. de Morny qu’il vit enfin le jour, le 2 février 1852.

Pendant un an, cette pièce avait été défendue par la censure sous le ministère de M. Léon Faucher. M. Bouffé connaissait M. Fernand de Montguyon. M. Fernand de Montguyon était l’ami de M. de Morny, M. de Morny était l’ami du prince Louis-Napoléon, le prince Louis était président de la République, M. Léon Faucher était ministre de l’intérieur, il y avait peut-être moyen, en montant cette échelle de recommandations d’arriver ù faire lever l’interdit.

Les recommandations se mirent en mouvement. Rien n’est facile en France. On se demande où vont tous ces gens qu’on rencontre dans les rues, à pied ou en voiture. Ils vont demander quelque chose à quelqu’un. M. de Montguyon alla trouver M. de Morny, lui exposa notre situation, et M. de Morny, accompagné de M. de Montguyon, trouva le temps d’assister à une de nos répétitions, afin de se rendre compte par lui-même de la valeur de l’œuvre, avant d’en parler au prince. Il ne la jugea pas aussi dangereuse qu’on le disait. Cependant, il me conseilla de communiquer mon manuscrit à deux ou trois de mes confrères, qui adresseraient une demande à l’appui de sa recommandation, afin que le ministre ne cédât pas seulement à l’influence d’un homme du monde, mais aussi à l’intercession d’écrivains compétents. Le conseil était bon et digne. J’allai trouver Jules Janin, qui avait écrit une charmante préface pour la deuxième édition du roman, Léon Gozlan et Émile Augier, qui venait d’obtenir avec Gabrielle le prix de vertu à l’Académie. Tous trois lurent ma pièce et tous trois me signèrent un brevet de moralité que je remis à M. de Morny, qui porta le tout au prince, qui l’envoya à M. Léon Faucher, lequel refusa net et sans appel.

Franchement, on serait porté à croire et il paraîtrait tout naturel et tout simple que, dans un grand pays comme la France dont l’esprit et la littérature alimentent deux mondes, ce grand pays possédant un écrivain populaire, européen, universel, et cet écrivain ayant un jeune fils, qui veut tenter la carrière, on serait porté à croire, dis-je, et il paraîtrait tout naturel, que le père, dès les premières difficultés administratives, n’eût qu’à se montrer pour que l’administration s’inclinât et lui dit : « Comment donc, monsieur Dumas ! trop heureuse de faire quelque chose pour un homme comme vous, qui êtes une dos gloires de notre temps. Vous désirez que la pièce de votre fils soit jouée. Vous la trouvez bonne. Vous vous y connaissez mieux que nous. Voici la pièce de votre fils. » Vous feriez cela, vous qui me lisez ; moi aussi. Eh bien, non, les choses ne se passent pas de la sorte. Il faut d’abord que le fils de cet homme illustre passe par la filière que je viens de vous montrer, et, quand après ces démarches inutiles, il s’adresse enfin à son père et que celui-ci demande une audience à M. Léon Faucher, M. Léon Faucher ne le reçoit pas et le passe à son chef du cabinet, fort galant homme du reste, lequel accueille très bien le père et le fils, qui sont venus ensemble, mais leur répond, à tous les deux, que la chose sera impossible tant que M. Faucher sera ministre, car il est bon de le taquiner de temps en temps, cet homme supérieur, et de lui rappeler qu’il est au-dessous des chefs de division, des préfets et du ministre. Or, il y avait juste vingt ans que, dans le même bureau peut-être, M. de Lourdoueix avait fait la même réponse à M. Alexandre Dumas, à propos d’une demande semblable. Seulement, en 1829, il s’agissait de Christine, arrêtée par la censure de la Restauration, comme la Dame aux Camélias l’était en 1849 par la censure de la République ; – ce n’était plus le même gouvernement, ce n’était plus le même ministre, mais c’était toujours la même chose. Alors, puisque le passé peut toujours servir, je me retirai en disant comme mon père avait dit : « J’attendrai. »

J’attendis – d’autant plus patiemment que M. de Morny m’avait conseillé de ne pas perdre tout espoir, en ajoutant : « On ne sait pas ce qui peut arriver, » et que madame Doche, qui désirait autant jouer son rôle que je désirais voir jouer ma pièce, m’avait appris en confidence que M. de Persigny agissait de son côté.

Et, en effet, M. de Persigny, – à la sollicitation de madame Doche, – s’était déclaré le coprotecteur de cette pauvre Dame aux Camélias.

Le 2 décembre arriva. M. de Morny remplaça M. Faucher. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas très méchant ; mais voir tout à coup remplacer un ministre qui vous gêne par un ministre qui vous sert, c’est ce qu’on appelle avoir de la chance, surtout quand on n’a rien fait pour cela. Je ne crus donc pas devoir verser plus de larmes qu’il ne fallait sur le sort de M. Faucher, et je dois même dire que je fus aussi heureux de sa mésaventure qu’on pouvait l’être en ce moment. Trois jours après sa nomination, M. de Morny autorisa la pièce, sous ma seule responsabilité ; c’est donc à lui que je dois mon entrée dans la carrière, car certainement, sans lui, cette première pièce n’eût jamais été représentée. Ce n’eût été qu’un malheur personnel, mais c’est justement ces malheurs-là qu’on tient à éviter. M. de Morny n’est plus là pour recevoir la nouvelle expression de ma reconnaissance, je l’offre donc à sa mémoire au lieu de la lui offrir à lui-même. La mort de celui qui a rendu le service n’acquitte pas celui qui l’a reçu.

La pièce, après un gros succès, fut interrompue par l’été. Dans l’intervalle, M. de Morny avait quitté le ministère. Lorsqu’au mois d’octobre suivant le théâtre voulut la reprendre, elle fut derechef interdite par le nouveau ministre, qui était, –vous allez rire, – qui était son ancien protecteur M. de Persigny. M. de Morny reprit alors le chemin du ministère comme du temps de M. Léon Faucher, non plus en homme qui sollicite une grâce, mais en homme qui réclame un droit, et la pièce nous fut rendue définitivement.

 

Habent, sicul libelli, sua fata comœdiæ.

 

Ce serait ici le moment ou jamais de faire pour la millième fois une sortie contre la censure. Dieu m’en garde ! pour trois raisons au moins. – La première, c’est que je me suis promis et vous ai promis aussi, dans ma préface, d’éviter autant que possible le ton solennel et certains grands mots trop lourds pour moi. La seconde, c’est que cette tirade est inutile, et que, dans un temps rapide comme le nôtre, il ne faut dire que ce qui peut servir à quelque chose. La troisième, c’est que la censure n’a jamais pu ni arrêter ni dénaturer une œuvre de mérite depuis Tartufe jusqu’au Mariage de Figaro, depuis le Mariage de Figaro jusqu’à Marion Delorme, depuis Marion Delorme jusqu’au Fils de Giboyer. L’œuvre a toujours passé par-dessus, par-dessous ou au travers. Les gouvernements se figurent qu’ils ont encore besoin de cette institution des vieux âges; ils se croient bien à couvert derrière cette palissade de bois blanc, qui leur coule une cinquantaine de mille francs par année et qui fournit à la vie de cinq ou six personnes, lesquelles font le plus convenablement possible cette besogne difficile et ennuyeuse ; respectons cette manie des gouvernements. Les jardiniers continuent à mettre dans les cerisiers trois ou quatre vieux chiffons pour empêcher les moineaux d’y venir ; c’est une tradition qui les tranquillise ; les moineaux, qui savent que ce ne sont là que des chiffons, viennent tout de même dans les arbres et mangent les fruits. Tout le monde est content, et il y a toujours sur la route un passant qui rit du jardinier. Voilà l’important. C’est si bon de rire ! Ne prenons donc au sérieux que ce qui est sérieux, et la censure n’est pas sérieuse ; elle est même pour nous une complice de première qualité.

Exemple : Nous voulons mettre en scène, ce qui est notre droit et notre devoir, depuis que la comédie a été inventée, nous voulons mettre en scène un aventurier quelconque de l’un ou l’autre sexe, un coquin titré ou une drôlesse en de : que fait la censure ? Elle arrête la pièce. « C’est impossible ! crie-t-elle et crie-t-elle très haut : on dira que c’est M. X*** ou madame Z***. » Et elle nomme deux gros personnages. La chose s’ébruite. L’auteur proteste. Les journaux font des sous-entendus. Le public s’intéresse, et prend parti. Vous ne trouvez pas ça déjà très amusant : un gouvernement qui paye quelques personnes pour nous renseigner, nous auteurs dramatiques, sur les concussions, les secrets et les tares des hautes classes, pour nous fournir des sujets de pièces à venir sur nos contemporains les plus glorifiés, ce n’est donc pas là du bon comique ? Enfin la pièce est rendue, grâce à quelques modifications toujours insignifiantes, quelquefois utiles. La foule se précipite. Le bureau de location ne désemplit pas ; – tout le monde veut voir les coquins en question, qui n’existent le plus souvent que dans l’imagination des censeurs trop zélés. La jeunesse, qui est toujours pour le mouvement, le bruit et le progrès, se déclare pour vous ; votre parti vous acclame, votre fortune est faite. Et vous voulez la mort de cette amie-là ? On vous tire un coup de fusil, le fusil crève parce qu’il est mauvais, il emporte le nez de celui qui vous visait, et vous ne pouffez pas de rire ? Qu’est donc devenue la bonne gaieté française, celle de Rabelais, de Lesage, de Voltaire, et de quoi la nourrirez-vous, si ce n’est de la bêtise des grands ? Non, non, non ; respectons la censure ; mettons-la dans du coton ; c’est une fausse ennemie. Si elle nuit à quelqu’un, ce n’est pas à nous. Elle n’existerait pas qu’il faudrait l’inventer. Nous avons le droit de crier contre elle, ce qui est excellent pour les poumons français, qui ont besoin de cet exercice ; mais, au fond, elle fait mieux nos affaires que nous ne les ferions nous-mêmes. Elle nous garantit. Une fois qu’elle a donné son visa, qu’elle finit toujours par donner, quelle sécurité ! Comme nous dormons sur nos deux oreilles ! La censure a permis la pièce, donc la pièce est sans danger ; et, si le gouvernement dit quelque chose, nous lui répondons : « Cela ne, nous regarde pas. Prenez-vous-en à votre censure qui est là pour prévoir. »

Mais le droit imprescriptible de la pensée ! mais l’indépendance de l’esprit humain ! mais la dignité du génie forcé de se courber devant des esprits médiocres et routiniers, vous me demanderez ce que j’en fais et si je les compte pour rien ! « Comment ! depuis quinze ans, l’admirable répertoire de Victor Hugo est mis à l’index ! Lucrèce, le meilleur ouvrage de Ponsard, ne peut plus voir le jour ! Le Chevalier de Maison-Rouge, de votre père, est condamné au silence. Legouvé a été forcé de faire imprimer les Deux Reines, et Barrière Malheur aux vaincus ! Vous voyez bien que la censure arrête définitivement. Parce que toutes vos pièces ont fini par être représentées, grâce à vos protections, ou à vos concessions, vous trouvez que tout est pour le mieux ; mais les autres, qui ne sont ni aussi protégés, ni aussi conciliants que vous, les autres qui voient leur carrière, leur fortune, leur renommée, entravées par cette institution despotique, les autres, monsieur, qui ont le respect de leur œuvre, la conscience de leur mission, et l’inflexibilité de leur conscience, les autres enfin... »

Assez ! qu’est-ce que ça prouve ? Que les gouvernements, élus du peuple ou élus de Dieu, n’importe où ils prennent leur appui, et tout en faisant grand tapage de leur force, de leur intimité avec la nation, de leur confiance en elle, ont peur de nous, qu’ils tremblent devant un mot, qu’ils admettent que nous pouvons les renverser ou les ébranler en une soirée, qu’ils reconnaissent enfin une puissance supérieure à la leur, celle de la pensée du premier venu, qui n’a ni droit divin, ni électeurs, ni préfets, ni liste civile, ni police, ni canons à son service. – Ça nous coûte quelques billets de mille francs que nous regagnons au centuple sous le gouvernement qui succède, car il y en a toujours un qui succède, et qui est forcé, pendant quelque temps, de faire le contraire de ce que faisait son prédécesseur. Bénissons ces puissants qui redoutent un personnage fictif, une tirade ou une facétie, qui nous constituent une si grande autorité dans l’État, à la face du monde, et qui ne savent pas encore, après tant d’expériences, que nous ne pouvons rien contre eux, comme ils ne peuvent rien contre nous, qu’une allusion n’est jamais qu’un total, et que, si tout le monde comprend et saisit l’allusion qui est dans notre drame ou notre comédie, c’est que, depuis longtemps, cette allusion est dans la pensée et sur les lèvres du public ; que ce n’est pas nous alors qui avons l’opinion pour nous, que c’est eux qui ont l’opinion contre eux ; – que ce n’est pas enfin parce que Beaumarchais a écrit le Mariage de Figaro que l’ancien système a croulé, mais bien parce que l’ancien système croulait de toutes parts, au vu et au su de tous, que Beaumarchais a écrit le Mariage de Figaro, et bâti un chef-d’œuvre sur des ruines ; que les gouvernements ne peuvent être renversés que lorsqu’ils n’ont plus de bases, et que, lorsqu’en secouant un arbre nous en faisons tomber les fruits, ce n’est pas parce que nous sommes forts, c’est parce qu’ils sont mûrs.

Criez contre la censure, mais priez Dieu qu’on vous la laisse. La plus mauvaise plaisanterie qu’on pourrait vous faire, ce serait de la supprimer. Le lendemain (voilà qui serait humiliant !), vous vous trouveriez sous la juridiction de la police. Vos théâtres seraient assimilés à tous les lieux publics, et, au premier scandale, on fermerait la boutique et on confisquerait la marchandise. Vous passeriez des mains d’un administrateur toujours bienveillant aux mains de mouchards toujours brutaux, et, le jour où le gouvernement aurait besoin d’un scandale de théâtre, il enverrait à votre pièce cinquante de ces messieurs, en bourgeois, qui feraient naître ce scandale, et vous seriez mis à pied comme un cocher en contravention. « Mais, au moins, j’aurais dit ma pensée une fois. » Non, car les directeurs, toujours sous la menace de cette mesure de sûreté, se seraient faits censeurs à leur tour. Vous auriez trouvé dans leurs intérêts matériels de bien autres adversaires que dans les routines administratives, et ils vous auraient envoyé promener, vous et votre pensée, si vous aviez été trop récalcitrants. – C’est alors que vous auriez regretté cette bonne vieille censure, avec ses lunettes sans verre et ses ciseaux mal affilés, dont on raconte les bévues, le soir au coin du feu, duègne somnolente dont la Muse vole si facilement les clefs quand elle veut courir la campagne.

Ce qu’il faudrait, ce que vous voudriez, ce que je voudrais, ce qui serait plus simple, plus digne et plus honorable pour tout le monde, ce serait la liberté absolue, loyale, sans restrictions ni surprises, qui laisserait au spectateur, ce dont il s’acquitterait fort bien, le droit de censurer tout seul, et qui ne mettrait pas un tiers entre le producteur et le consommateur de la pensée Malheureusement, c’est un rêve.

« Eh bien, et l’Angleterre, où le mot censure n’existe même pas ? »

L’Angleterre ! c’est vrai ! quel peuple ! quelle liberté ! Il y a quinze ans que la France, pays flétri par la censure, a laissé représenter la Dame aux Camélias, je vous défie de faire représenter cette pièce à Londres. Elle y est défendue depuis le même temps. Par qui ? On n’en sait rien. Quand la censure n’est plus faite par quelqu’un, elle est faite par tout le monde. Des mots ! des mots ! des mots ! comme dit Hamlet, né comme tous les chefs-d’œuvre sous un gouvernement despotique. Savez-vous ce qui est difficile, quel que soit le gouvernement ? Ce n’est pas de faire jouer une bonne pièce, c’est de la faire. Commençons par là. Chef-d’œuvre écrit a le temps d’attendre[3].

Tout à la joie du succès et à l’enthousiasme de la reconnaissance, j’écrivis, en tête de la première édition du drame la Dame aux Camélias, les lignes suivantes, que je réimprime avec plaisir au moment où madame Doche vient de reprendre le rôle de Marguerite avec le même talent qu’autrefois :

 

« Madame Doche a incarné le rôle de telle façon, que son nom est à jamais inséparable du titre de la pièce. Il fallait toute la distinction, toute la grâce, toute la fantaisie qu’elle a montrées sans effort pour que le type difficile et franc de Marguerite Gautier fût accepté sans discussion. Rien qu’en voyant paraître l’actrice, le spectateur s’est senti prêt à tout pardonner à l’héroïne. Je ne crois pas qu’une autre personne, à quelque théâtre qu’elle appartint et quelque talent qu’elle eût, aurait pu, comme elle, réunir toutes les sympathies autour de cette nouvelle création. Gaieté fine, élégante, nerveuse, abandon familier, câlinerie mélancolique, dévouement, passion, résignation, douleur, extase, sérénité, pudeur dans la mort, rien ne lui a manqué, sans compter la jeunesse, l’éclat, la beauté, le brio, qui devaient compléter le rôle et qui en sont le corps et la plastique indispensables. Il n’y a pas eu un conseil à lui donner, pas une observation à lui faire ; c’est au point qu’en jouant le rôle de cette façon elle avait l’air de l’avoir écrit. Une pareille artiste n’est plus un interprète, c’est un collaborateur. »

 

*

*     *

 

Maintenant, avais-je ou n’avais-je pas, moralement, le droit de mettre en lumière et de présenter sur la scène cette classe de femmes ? Évidemment oui, j’avais ce droit. Toutes les classes de la société appartiennent au Théâtre et principalement celles qui, aux époques de transformation, surgissent tout à coup et impriment à une société un caractère d’exception. Parmi celles-ci, il faut ranger nécessairement les femmes entretenues qui ont sur les mœurs actuelles une influence indiscutable.

Molière, vivant de nos jours, n’eût pas laissé ce monde nouveau commencer ses évolutions sans l’arrêter un instant au passage, sans le visiter et sans dire au public : « Prenez garde ! il y a là un phénomène, et un danger sérieux. »

Cependant, il n’eût pas marqué la coupable avec le fer dont il s’est servi contre Tartufe. Tartufe, c’est le mal volontaire ; c’est l’intelligence, l’instruction, le respect des choses saintes, la bonne foi humaine, Dieu lui-même mis au service du mensonge, de la convoitise et du libertinage. Le mal produit par la courtisane, mal aussi redoutable dans son genre que celui que peut faire Tartufe, est cependant sans préméditation et surtout sans hypocrisie. Il s’étale au grand jour, il ouvre une boutique, il accroche une enseigne a sa maison, il y cloue un numéro. Il faut être bien niais pour s’y laisser tromper, ou bien corrompu pour s’y plaire ; mais ce mal a une excuse dans la misère, dans la faim, dans l’absence d’instruction, dans les mauvais exemples, dans l’hérédité fatale du vice, dans l’égoïsme de la société, dans l’excès de la civilisation, dans cet éternel argument : l’amour. La coupable appelle plutôt la consolation et l’appui que le châtiment et la flétrissure. Son crime est notre crime et nous ne pouvons être bons juges là où nous avens été si mauvais conseillers. Molière fût donc resté la main en l’air au moment de frapper et son grand bon sens lui eût dit : « Prends garde, le crime de cette femme n’est pas aussi grand qu’il paraît. Veux-tu une vraie coupable, retourne-toi et regarde celle-ci ! » Et le moraliste eût pu voir une créature sereine qui, n’ayant d’excuse ni dans la misère ni dans le mauvais exemple, ni dans l’ignorance, foule sous ses pieds, tranquillement et impunément, le mariage, la famille, la pudeur au profit de son seul plaisir. Celle-ci est vraiment criminelle ; celle-ci est vraiment dangereuse ; celle-ci enfin mérite la colère du poète et l’indignation du spectateur ; et cependant c’est à celle-ci qu’on veut pardonner, sous prétexte qu’elle a succombé à l’amour, au sentiment, à la nature, qu’elle s’est donnée enfin, mais qu’elle ne s’est pas vendue.

Vendue ! voilà la cause de réprobation éternelle.

Expliquons-nous une bonne fois sur ce honteux trafic de l’amour ! Nous sommes ici pour causer, n’est-ce pas ? nous sommes tous gens qui savons plus ou moins à quoi nous en tenir sur la vie, car je pense que vous n’avez pas plus donné ce livre à vos filles que vous ne les avez conduites à mes pièces ; nous pouvons donc parler librement, sincèrement surtout. J’en profiterai pour vous dire ce que personne ne dit, peut-être parce que tout le monde le pense et que l’on aurait honte de s’avouer publiquement ses turpitudes secrètes. Il est bien plus commode de les jeter dans une classe spéciale, sorte d’égout collecteur et de se pavaner dans l’estime de soi, sur le trottoir qui le couvre.

Une fille sans éducation, sans famille, sans profession, sans pain, n’ayant pour tout bien que sa jeunesse, son cœur et sa beauté, vend le tout à un homme assez bête pour conclure le marché. Cette fille a signé son déshonneur et la société l’exclut à tout jamais.

Une fille bien élevée, née de famille régulière, ayant à peu près de quoi vivre, habile et résolue, se fait épouser par un homme qui pourrait être son père, son grand-père même, qu’elle n’aime pas, bien entendu, mais immensément riche. Elle l’enterre au bout d’un mois (exemples récents). Cette fille a fait un beau mariage, et la société l’accueille à bras ouverts, femme et veuve.

Un homme, c’est-à-dire un être fort, créé pour protéger, secourir, travailler, issu de grande famille, mais pauvre, au lieu d’embrasser une carrière quelconque qui lui donnerait un pain honorable, troque son nom, son titre et ses armes contre la fille ou plutôt contre la fortune d’un cabaretier quelconque, enrichi dans la vente et la sophistication des alcools ! Ce gentilhomme a fait une bonne affaire et personne ne lui dit rien.

En bonne conscience, les trois personnes se valent, et je ne vois pas où les deux autres prendraient le droit de mépriser la première.

Maintenant, supposez que la fille qui s’est vendue, au lieu de se vendre, ait résisté aux tentations, qu’elle soit demeurée honnête, qu’elle ait travaillé dans un magasin et se soit contentée de trente sous pur jour, vivant, elle et sa mère, de pain, de pommes de terre, d’un peu de charcuterie et d’eau.

C’est héroïque, n’est-ce pas ? Vous connaissez ce sacrifice, vous madame***, et vous avez un fils qui l’aime, cette fille. De cette fille, ferez-vous votre bru ? Non. Vous n’avez pas de fils, vous ne courez donc aucun danger, mais vous êtes une femme du monde ; cette fille, la ferez-vous asseoir à votre table ? de cette fille, qui vous est supérieure puisqu’elle lutte et triomphe, ferez-vous votre amie, votre égale seulement ? Non. Qu’est-ce qu’elle gagne donc à rester honnête ? L’estime d’elle-même, soit, et l’hôpital, au bout de quinze jours de chômage, ou, de guerre lasse, un ouvrier qui l’épouse, se grise et la bat. Supposons, puisque nous sommes dans les hypothèses, que cet ouvrier, au lieu de se griser et de la battre, soit intelligent, fasse fortune, qu’il lui naisse une fille de cette femme et qu’il donne a cette fille un million de dot, sans compter les espérances. Lui donnerez-vous votre fils, à cette riche prolétaire ? Répondez, chère madame*** ? Parfaitement. L’argent est donc la bonne raison pour vous. Eh bien, pourquoi ne voulez-vous pas qu’il soit une bonne raison pour cette créature sans famille, sans éducation, sans exemples, sans conseils et sans pain ?

« Qu’elle se vende, me direz-vous, chère madame***, je ne l’en empêche pas, mais vous ne pouvez pas m’empocher de la mépriser et de l’exclure. »

Soit. La lutte commence, alors. Eh bien, surveillez attentivement votre fils et vos actions de la Banque, chère madame*** ! car cette fille ne va plus avoir qu’une idée, c’est de s’emparer de l’un et des autres, et, si elle y arrive, ce sera de bonne guerre, voilà tout.

En refusant à la vertu le droit d’être un capital, vous avez donné au vice le droit d’en être un.

Maladroits ! quand une nation chrétienne, catholique même, pratique ou prétend pratiquer une religion d’humilité, de charité, de pardon, religion qui a déifié la femme en supposant une vierge mère d’un Dieu, en absolvant Madeleine et en pardonnant à la femme adultère ; quand un peuple qui invoque toujours sa révolution de 89, qui veut la justice, la liberté, l’égalité non-seulement pour lui, mais pour les autres ; quand un peuple qui a trouvé le moyen de se faire appeler le peuple le plus brave, le plus chevaleresque, le plus spirituel de tous les peuples est assez hypocrite, assez lâche et assez stupide pour permettre que des milliers de filles jeunes, saines, belles, dont il pourrait faire des auxiliaires intelligentes, des compagnes fidèles, des mères fécondes, ne soient bonnes qu’à faire des prostituées avilies, dangereuses, stériles, ce peuple mérite que la prostitution le dévore complètement, et c’est ce qui lui arrivera[4].

Retournez-vous et regardez le chemin que vous avez laissé parcourir à cette formidable ennemie.

Mettons de côté la prostitution légale, celle que la loi autorise, encourage presque, car la loi encourage tout ce qu’elle tolère, mettons de côté cette prostitution que la civilisation déclare nécessaire, indispensable même dans une société comme la nôtre, ne fût-ce que pour MM. les militaires, qui ne peuvent pas s’en passer dans les loisirs de la garnison (conséquence immorale de cette autre immoralité qu’on appelle la guerre), et ne nous occupons que de la prostitution élégante, sentant bon, sur laquelle je vous ai fait pleurer, vous allez voir ce que vous avez permis et où nous allons.

Une femme galante, car il y a trente ans on ne disait pas encore une femme entretenue, ni une lorette, ni une biche, ni une petite dame, ni une cocotte, tant il faut de noms différents pour désigner aujourd’hui cette vaste famille, une femme galante n’était pas un accident rare, mais c’était un accident secret. Un homme du monde, un homme marié, un fils de famille, un gros négociant, un banquier, un vieux général entretenait une femme qui, presque toujours assez bien élevée, avait été séduite par un ami de la famille, quelquefois par un parent, puis abandonnée comme de raison, et qui vivait dans une demi-honnêteté de cette espèce de demi-mariage. Elle ne compromettait pas l’homme qui lui venait en aide, elle ne s’affichait pas outre mesure, et elle était souvent assez distinguée pour qu’il pût lui donner le bras et répondre aux honnêtes femmes qui lui demandaient : Quelle est cette dame avec qui je vous ai rencontré ? « C’est une dame. » Si ces femmes avaient un certain luxe, ce luxe était tout intérieur, tout intime. Une femme galante possédant une voiture, une demi-fortune, faisait révolution dans son quartier. Ces dames employaient, pour tromper l’homme à qui elles devaient leur bien-être, les mêmes ruses qu’une véritable femme mariée pour tromper son mari ; car elles risquaient autant, plus même que l’épouse légitime, n’ayant pas comme celle-ci une dot à réclamer judiciairement. Ces hommes qui les gardaient dix ans, quinze ans, toute leur vie quelquefois, ne les quittaient jamais ou ne mouraient pas sans leur assurer une fortune modeste mais définitive. Ils les épousaient quelquefois, et cela ne paraissait pas très extraordinaire.

La plupart de ces femmes, faut-il le dire ? sortaient de Saint-Denis. Filles de pauvres officiers tués dans les dernières guerres de l’Empire, elles avaient reçu une instruction et une éducation au-dessus de leur fortune, et, lorsqu’il s’était agi de les marier, on n’avait pas trouvé le mari qu’il aurait fallu à cette éducation, à cette pauvreté, à cette beauté et à ces rêves. L’habitude de vivre au compte d’autrui, l’ennui, l’occasion, le cœur quelquefois, amenaient la première chute. On trouvait donc encore dans ces femmes de l’intelligence, de la noblesse, de l’esprit, du dévouement, une âme. C’étaient les dernières incarnations de Phryné, de Marion Delorme et de Ninon de Lenclos. Elles pouvaient causer, tenir une maison et donner à leur amant plus et mieux que des plaisirs grossiers.

Une de ces femmes de trente à trente-cinq ans était ce qu’un père, homme du monde, ambitionnait pour initier son fils à cette vie de l’amour que tout jeune homme, je ne sais pas pourquoi, doit, selon nos mœurs, avoir connue avant de se marier. Enfin, il y avait des fautes dans la vie de ces femmes et des fautes nombreuses ; mais, si l’amour y était sans pudeur, il n’y était pas sans décence.

Les grisettes qui, après de véritables amours tout à fait désintéressées avec des commis ou des étudiants, amours dont le quartier latin a été le dernier nid, Paul de Kock le dernier historien et Murger le dernier poète, les grisettes furent les premières qui grossirent le nombre des femmes galantes, et, en introduisant dans cette classe un élément nouveau, constituèrent les femmes entretenues. Après des excès de confiance, des désenchantements, des luttes avec la misère, des abandons, des déceptions, des tentatives de suicide, ces pauvres filles s’écriaient : « Ma foi, je suis trop bonne d’avoir tant de cœur ! » Et elles commençaient à accepter des bijoux, des robes, un cachemire carré, quelques meubles, de l’argent enfin, non plus de l’homme, mais du monsieur qu’elles aimaient. Toute cette dépense se réduisait à trois ou quatre cents francs par mois. Les dîners aux Vendanges de Bourgogne, les petites loges grillées de l’Ambigu, les soirées de Tivoli, telles étaient leurs grandes dépenses, et encore ces modestes orgies n’avaient-elles lieu que le dimanche, car ces demoiselles continuaient presque toujours à travailler dans un magasin, à moins que le monsieur ne fût assez généreux pour les mettre elles-mêmes à la tête d’un magasin de modes ou de lingerie.

L’amour, le travail, étaient donc encore de la partie. Marguerite Gautier ou Marie Duplessis, comme vous voudrez, sortait des rangs de ces femmes. Elle avait été grisette, voilà pourquoi elle avait encore du cœur.

On créa les chemins de fer. Les premières fortunes rapides faites par les premiers agioteurs se jetèrent sur le plaisir, dont l’amour instantané est un des premiers besoins. Ce qui, chez les filles pauvres, n’était qu’une conséquence finale, devint une cause première. Les facilités nouvelles de transport amenèrent à Paris une foule de jeunes gens riches de la province et de l’étranger. Les nouveaux enrichis dont le plus grand nombre était sorti des plus basses classes ne craignaient pas de se compromettre avec telle ou telle fille à surnom à qui le bal Mabille et le Château des Fleurs avaient acquis une grande célébrité. Il fallut fournir à la consommation sensuelle d’une population progressante, comme à son alimentation physique : la liberté de la boucherie, dans un autre genre.

La femme fut un luxe public, comme les meutes, les chevaux et les équipages. On s’amusait à couvrir de velours et à secouer dans une voiture une fille qui vendait du poisson à la halle huit jours auparavant, ou qui versait des petits verres aux maçons matineux ; on ne tint plus ni à l’esprit, ni à la gaieté, ni à l’orthographe ; enrichi aujourd’hui, on pouvait être ruiné demain, il fallait dans l’intervalle avoir soupe avec telle ou telle renommée. Dans ce tohu-bohu d’entreprises toutes fraîches et de bénéfices quand même, la beauté devint une mise de fonds, la virginité une valeur, l’impudeur un placement. Les magasins se vidèrent ; les grisettes disparurent, les entremetteuses se mirent en campagne. Il s’établit des correspondances entre la province, l’étranger et Paris. On faisait des commandes sur mesure ; on s’expédiait ces colis humains. Il fallait bien nourrir ce minotaure rugissant et satisfaire à cette boulimie érotique. On se plut à découvrir des beautés bizarres et singulières. On les excitait les unes contre les autres comme des coqs anglais, on montrait leurs jambes dans des pièces ad hoc, ou, si elles étaient trop bêtes pour parler devant le monde, on les plantait à demi nues, avec une tringle dans le dos, sur les chars branlants de l’Hippodrome, et on vous les montrait de bas en haut. Des hommes du monde, blasés, épuisés, usés, pour se distraire un moment, se firent les contrôleurs de ce métal impur. La corruption eut ses jurés assermentés. Ces malheureuses sollicitaient l’honneur de leur couche froide, afin de pouvoir dire le lendemain : « J’ai vécu avec un tel, » ce qui haussait leur prix pour les parvenus de la veille, tout fiers de posséder une créature sortant non pas des bras, mais des mains du comte X*** ou du marquis Z***. On les façonnait, on les renseignait, on leur apprenait le grand art de ruiner les imbéciles, et on les lançait dans la carrière. La Maison d’Or, les Provençaux, le Moulin rouge, flambèrent du matin au soir et du soir au matin. Le lansquenet et le baccara se ruèrent à travers la ronde ; on se ruina, on se battit, on tricha, on se déshonora, on vola ces filles, on les épousa. Bref, elles devinrent une classe, elles s’érigèrent puissance ; ce qu’elles auraient dû cacher comme un ulcère, elles l’arborèrent comme un plumet. Elles prirent le pas sur les honnêtes femmes, elles achevèrent les femmes coupables, dont les amants étaient assez lâches pour raconter les histoires, elles firent le vide dans les salons et dans les chambres à coucher des meilleures familles. Les femmes du monde, étourdies, ébahies, épouvantées, humiliées de la désertion des hommes, acceptèrent la lutte avec ces dames sur le terrain où celles-ci l’avaient placée. Elles se mirent à rivaliser de luxe, de dépenses, d’excentricités extérieures avec des créatures dont elles n’eussent jamais dû connaître le nom. Il y eut communion volontaire entre les filles des portières et les descendantes des preux sous les espèces de la crinoline, du maquillage et du roux vénitien. On se prêta des patrons de robe entre courtisanes et femmes du monde, par l’entremise d’un frère, d’un ami, d’un amant, d’un mari quelquefois. Non-seulement on eut les mêmes toilettes, mais on eut le même langage, les mêmes danses, les mêmes aventures, les mêmes amours, disons tout, les mêmes spécialités.

Voilà ce que les mères et les épouses ont laissé faire. Voilà où nous sommes tombés. Je vais vous dire maintenant où nous allons.

Nous allons à la prostitution universelle. Ne criez pas ! je sais ce que je dis.

Le cœur a complètement disparu de ce commerce clandestin des amours vénales. La Dame aux Camélias, écrite il y a quinze ans, ne pourrait plus être écrite aujourd’hui. Non-seulement elle ne serait plus vraie, mais elle ne serait même pas possible. On chercherait vainement autour de soi une fille donnant raison à ce développement d’amour, de repentir et de sacrifice. Ce serait un paradoxe. Cette pièce vit sur sa réputation passée, mais elle rentre déjà dans l’archéologie. Les jeunes gens de vingt ans qui la lisent par hasard ou la voient représenter doivent se dire : « Est-ce qu’il y a eu des filles comme celle-là ! » Et ces demoiselles doivent s’écrier : « En voilà une qui était bête ! » Ce n’est plus une pièce, c’est une légende ; quelques-uns disent une complainte. J’aime mieux légende.

Le cœur a donc complètement disparu de cette transaction entre l’homme libre et la femme libre, et cette transaction se réduit à ces termes : « J’ai de la beauté, tu as de l’argent, donne-moi de ce que tu as, je le donnerai de ce que j’ai. Tu n’as plus rien ? Adieu ! je ne fais pas plus de crédit que le boulanger. »

L’amour est parti, mais la fortune est venue. L’affaire a réussi, l’entreprise est bonne, elle est sûre même, ayant pour base un capital éternel, inépuisable : l’oisiveté, l’orgueil, la vanité, la sottise, la passion, le vice de l’homme.

Il est telle de ces dames à qui quelques années de patience et de sang-froid ont donné un ou deux millions placés en bonnes valeurs, actions de la Banque, terrains, obligations garanties par l’État. Elles ne sont même plus prodigues. Un beau jour, elles se séparent du luxe qui n’était pour elles qu’une mise en scène ou une mise en train, et, comme le comédien qui se retire du théâtre, elles vendent leurs oripeaux devenus inutiles. Nous voyons alors passer sur la table du commissaire-priseur des colliers de perles et des rivières de diamants qu’une fortune princière peut seule acquérir. Nous poumons nommer de ces femmes, dont la fortune réalisable monte à quinze ou vingt millions. Avouez que voilà un exemple tentant et que l’honnête fille qui n’a pour dot que sa jeunesse et son innocence, et qui ne trouve ni appui ni alliance dans le monde qui l’entoure, peut bien avoir envie de suivre cet exemple, de jeter la pudeur aux orties, et de prendre une action dans celle loterie dont presque tous les numéros gagnent.

Ces fortunes acquises rapidement, malhonnêtement, mais régulièrement placées, que deviennent-elles ? Ces dames ne les donnent pas à des établissements de bienfaisance.

Ou elles s’en servent pour acheter un mari quelconque, ou elles l’augmentent par des opérations heureuses que leurs amis leur conseillent, et dont bénéficient parfois leurs amants ; l’argent, quelle que soit son origine, trouvant toujours quelqu’un pour l’utiliser. Ce capital immense ne peut rester inactif. Des entreprises viennent au-devant de lui pour en canaliser le cours et féconder des intelligences impuissantes et stériles faute de pluie. Tous les fumiers sont bons pour féconder la terre. La Danaé se fait Jupiter à son tour, et voilà l’argent du vice pénétrant dans l’industrie, dans le commerce, dans les affaires, et venant aider, alimenter, créer des fortunes nouvelles à de très honnêtes gens. Comment exclure de l’intimité une bailleresse de fonds à qui l’on doit le repos de son ménage, sa quiétude d’esprit, l’avenir de ses enfants ? Ce ne sont plus d’anciennes courtisanes, ce sont de riches négociantes, d’opulentes propriétaires dont la signature vaut de l’or.

Ces femmes meurent, quelqu’un hérite d’elles, filles, fils, neveux, nièces, cousins, parents, amis. Hélas ! on est bien indulgent dans tous les pays du monde, et surtout dans le nôtre, pour ces hasards de l’héritage, et, si nous voyons qu’on ne demande pas compte à tel ou tel grand seigneur d’une fortune issue, il y a un ou deux siècles, d’une spoliation ou d’un assassinat, nos petits-fils ne seront pas plus exigeants que nous, et ils ne demanderont pas à M. X***, ou à mademoiselle Z*** d’où leur seront venus leurs millions, M. X*** et mademoiselle Z*** auront des millions, voilà tout. Qu’importe la source d’un fleuve, pourvu qu’il coule et qu’il arrose ! Monsieur tel ou tel sera un beau parti et il trouvera une honnête fille de bonne maison, mais pauvre, qui ne demandera pas mieux que de porter son nom ; à moins qu’il n’en préfère une riche qui le choisira entre vingt autres pour s’arrondir et se donner quelques diamants et quelques chevaux de plus. Et vice versa pour mademoiselle Z***.

Voilà donc l’argent de la prostitution se glissant dans la famille, comme il s’est glissé déjà dans les affaires. Pourquoi pas, après tout ? Du moment que vous prêchez la croisade de l’argent, toutes les armes sont bonnes. Gloire aux vainqueurs ! Malheur aux vaincus ! L’important est de s’enrichir vite, et croyez bien qu’on n’attendra pas deux ou trois générations pour en arriver là et que beaucoup de ces créatrices de leur propre patrimoine trouveront pour elles-mêmes les unions que nous faisons au respect humain de ce siècle l’honneur de reporter à cinquante ans du point de départ. N’avez-vous pas déjà vu, dans ces derniers temps, des hommes du monde, et du meilleur monde, épouser les femmes qui les avaient ruinés, pour rentrer dans leur argent, des négociants fonder de grandes industries renommées et prospères, bénites par le clergé, avec ces dots étranges ? Ne vous rappelez-vous pas ce procès d’hier où l’on eut le spectacle d’un jeune grand seigneur qui avait consenti, moyennant une somme de..., à donner son nom au fils d’une de ces demoiselles qui faisait ce sacrifice pour que ce fils eût enfin un père.

Donc, en l’an deux mil, « date qu’on peut débattre », comme disait Béranger, si les choses continuent, la prostitution par l’héritage, par les habitudes, par l’exemple, par l’intérêt, par l’indifférence, et parce qu’elle apportera l’argent avec elle, aura pénétré fatalement dans toutes les familles. Le mal ne sera plus aigu, il sera constitutionnel. Il aura passé dans le sang de la France.

Pour empêcher le mal, quel moyen ont trouvé les femmes, les mères, les pères et les jeunes filles ?

Jadis les hommes disaient, quand on leur proposait une jeune fille : « Combien a-t-elle ? » Aujourd’hui, les jeunes filles et leurs parents, quand on leur parle d’un mari, disent : « Combien a-t-il ? » Qu’il soit noble ou roturier, spirituel ou sot, laid ou beau, jeune ou vieux, peu importe. Qu’il soit riche, voilà la grande affaire. Ces vierges savent ce que coûte une maison. Notre confrère Léon Laya a touché gaiement et finement à ce vice moderne, dans le Duc Job, elle public a compris. Il y a sept ou huit ans de cela. Quel progrès depuis lors !

Eh bien, qu’on fasse le nœud avec l’écharpe du maire ou avec la ceinture de Vénus, quand il n’entre plus que de l’argent dans le rapprochement de l’homme et de la femme, il y a trafic, et ce trafic-là, mesdemoiselles, c’est de la belle et bonne prostitution, plus chère que l’autre, parce que le Code la garantit, que la famille la consacre et que le nom de l’acquéreur la couvre. Restez-vous fidèles, au moins, au nom que vous avez reçu, au contrat que vous avez signé, à l’affaire que vous avez faite ? Je ne le pense guère, si j’en crois ce que j’entends, ce que je sais, ce que je vois.

Cependant, prenez garde, l’homme n’est pas aussi bête que les femmes s’obstinent à le croire ; – il sent bien où on le mène, et il se fait ce raisonnement très simple :

« Voyons, j’ai dix ou cinquante ou cent mille livres de rente (prenez la proportion que vous voudrez) ; supposons que je me marie. Du moment que ma femme ne m’apporte que son corps, que je connais à moitié, grâce aux toilettes du jour, mais que tout le monde, par suite, connaît aussi bien que moi, je la trouve un peu chère. Le mariage, c’est le repos, l’intimité, la famille, la dignité, l’amour... Le repos ! Il me faudra mener ma femme aux courses, aux Italiens, aux bals, aux Eaux. L’intimité ! Elle n’aura pas de trop des heures où nous ferons ensemble pour se reposer seule. La famille ! Où prendrons-nous le temps d’avoir des enfants, en admettant que la fécondité concorde avec cette vie comparable aux toupies d’Allemagne qui tournent si vite, qu’on ne voit plus le trou qui fait le bruit ? La dignité ! Où est la dignité d’une femme qui se décolleté jusqu’aux reins, qui se fait habiller par un homme, qui a sa loge à l’Alcazar, et à qui ses petits amis donnent un surnom comme aux danseuses de Mabille ? L’amour ! Inutile d’en parler, puisqu’il vit de toutes ces choses-là. Ma femme sera donc à tout le monde, excepté à moi. J’aime bien mieux prendre la femme de tout le monde ; elle me reviendra meilleur marché, pour ma part ; elle ne pourra pas me déshonorer, je ne serai pas forcé de donner mon nom aux enfants qu’elle fera, et je la planterai là quand j’en aurai assez. Voilà. »

Et les jeunes gens ne veulent plus se marier. Et il y en a même, qui, par découragement ou par économie, essayent de devenir des femmes, ce qui simplifie bien les choses, et qui finissent, dit-on, par y arriver. Ils ne veulent même plus porter des noms d’homme. Sous Henri III, on les appelait des mignons ; aujourd’hui, on les appelle des duchesses. Ils ont formé une association. Ils ont levé contre le sexe faible le drapeau de l’indépendance, ils ont prouvé qu’ils pouvaient se passer de lui, et, pour que leurs enfants ne les désavouent pas plus tard, ils font, dit-on, comme Saturne, ils les mangent ! Je me trompe. Saturne ne mangeait que les siens !

Où allons-nous ?

« Tout cela est local, disent les optimistes, ce sont les mœurs de Paris et encore d’un Paris dans Paris. » Soit ; mais Paris, c’est le cerveau de la France, et, quand il y a tumeur au cerveau, toute l’économie est ébranlée et tôt ou tard la paralysie arrive. Non, ce mal n’est pas local. Ces virus-là, une fois inoculés dans une partie, pénètrent dans la masse du sang. Le mal vient de loin, et il y a longtemps qu’il s’annonce. Ce n’est pas comme le croyait ou plutôt comme le disait M. Dupin, car un homme de son âge et de son expérience ne pouvait pas croire à une si petite cause, ce n’est pas une question de luxe et de crinoline ; c’est une question sociale. Il y a longtemps que la femme se plaint, qu’elle crie, qu’elle appelle au secours. Personne ne lui a répondu. Elle fait enfin sa révolution, en plein soleil, avec les armes qu’elle a reçues de la nature, la Ruse et la Beauté. Elle a retourné l’autel pour en faire une alcôve. Elle a remplacé le dieu par je ne sais quelle guillotine dorée, et elle exécute l’homme au milieu, des rires et des danses[5].

Que faire ?

Il faut reconstituer l’amour en France et, par conséquent, dans le monde.

Mais l’amour ne se reconstitue pas comme une perte de sang, ou comme un État allemand. L’amour est un sentiment. – Erreur. L’amour est un besoin. C’est une force de la nature, c’est la plus grande et la plus nécessaire, et, comme toutes les forces naturelles, comme la foudre, la vapeur et l’électricité, elle peut être dirigée, utilisée, perfectionnée.

Pour nous restreindre à la seule question de l’amour entre hommes et femmes, en laissant de côté les autres manifestations de l’amour, l’amour de l’humanité, de la liberté, de la science, de la gloire, etc., qui sont les corollaires de ce besoin d’aimer né avec l’homme, quelles sont les deux conséquences immédiates de l’amour ? – La génération et la famille. De la génération et de la famille doivent résulter ces deux autres conséquences : le travail et la morale. Du travail et de la morale : les sociétés partielles et en définitive la communion de l’humanité tout entière dans les mêmes intérêts, les mêmes sentiments, le même idéal.

Or, du moment qu’une cause naturelle, physique ou morale, a des résultats sociaux, la société a le droit d’intervenir pour le développement, la direction et la perfection de ces résultats. C’est ce qu’elle a fait en instituant le mariage, dont découlent la solidarité de la famille et l’hérédité des noms et des biens. Ce n’est plus assez, elle n’a pas le droit de s’arrêter à moitié de son œuvre et rien n’est fait tant qu’il reste à faire.

Disons nettement les choses. En France surtout, on a peur des mots, et c’est cette peur qui empêche les idées d’avancer. Les choses n’étant jamais appelées par leur nom, les coupables ont le droit de dire : « Je ne savais pas que c’était ça. » Supprimons cette excuse en disant la vérité absolue.

À l’état de nature, qu’est-ce que c’est que l’amour chez les hommes et chez les animaux ?

Ne vous blessez pas du rapprochement. Les hommes ont inventé la pudeur, la poésie, le sacrifice, le dévouement dans l’amour ; mais ils ont aussi inventé l’excès, le trafic, la débauche, l’hypocrisie, ce qu’aucun animal n’a inventé. La nature a fait l’animal indécent; la société a fait l’homme immoral. Partant, quittes pour le physiologiste.

À l’état de nature, chez l’homme et chez les animaux, l’amour est un besoin physique qui se manifeste à l’âge de la puberté, besoin qui pousse un être conformé d’une certaine façon vers un être conformé d’une autre manière. De ce contact naturel, volontaire, indispensable dans et pour l’harmonie du monde, naît un autre individu – qui participe presque toujours, comme tempérament, comme forme, comme caractère, de ses deux générateurs, comme sexe de l’un d’eux.

Les hommes s’étant formés en sociétés, et les plus éclairés, les plus sages, les plus divins ayant reconnu en eux-mêmes d’abord, et dans les autres par déduction, une essence supérieure à celle des animaux purement instinctifs, ces hommes, ayant supposé à l’humanité une destinée d’un ordre supérieur, ont fait un sentiment du besoin, un engagement de la réunion, et un devoir du résultat. Ce sentiment, c’est l’amour, cet engagement, c’est le mariage, ce devoir, c’est la famille.

Si l’humanité est d’essence supérieure, tous les hommes ne sont pas supérieurs comme elle. Ils ont des goûts, des tempéraments, des caractères, des passions d’une variété infinie. Il y eut donc des hommes qui voulurent se soustraire à la règle établie ou s’en faire un moyen pour leurs intérêts particuliers. Ceux qui avaient des passions, et à qui une seule femme ne suffisait pas, cherchèrent naturellement à se donner le plaisir de l’amour sans les engagements du mariage et sans les devoirs de la famille ; ceux qui ne cherchaient que le bien-être matériel acceptèrent l’amour en apparence et le mariage en réalité, moyennant une rétribution de... apportée par la femme. Dans le premier cas, le libertinage ; dans le second, le trafic. Parmi les filles qui s’étaient dispensées du mariage ou qui ne pouvaient y atteindre, quelques-unes demandèrent une compensation à l’argent ; parmi les femmes à qui l’on n’avait donné que le mariage, quelques-unes demandèrent une consolation à l’amour.

D’un côté, la prostitution se fit jour.

De l’autre côté, l’adultère prit naissance.

La société, que ces conventions particulières et malsaines gênaient dans son développement ascensionnel, se crut forcée d’intervenir de nouveau, non-seulement au point de vue de la morale, mais au point de vue de la salubrité. Elle dit aux filles libres : « Puisque vous avez fait de l’amour un commerce, vous serez astreintes d’abord aux charges des commerçants : vous aurez une boutique, une patente et une carte, et puis vous serez méprisables. » Elle dit aux femmes adultères : « Puisque vous avez manqué aux stipulations du traité matrimonial, je donne le droit à votre mari de vous exclure, et vous serez méprisées. » Dans les deux camps, il n’y eut que les filles bêtes ou les femmes maladroites qui se laissèrent parquer. Parmi les courtisanes, les plus fines évitèrent la carte ; parmi les femmes mariées, les plus habiles esquivèrent la loi. Aujourd’hui, la prostitution illustre et enrichit les unes, et l’adultère console et quelquefois enrichit les autres.

Voilà où nous en sommes.

Cette fois, la société n’ose plus intervenir ; c’est ici qu’elle a tort, car jamais le mal n’a été si grand, et cependant il est réparable. Voyons les moyens.

Quelles sont les excuses, vraies ou fausses, de la courtisane ? Quelles sont les excuses, vraies ou fausses, de la femme adultère ?

Les excuses de la courtisane sont : l’ignorance, la famille absente ou vicieuse, les mauvais exemples, le manque d’éducation, de religion, de principes, et surtout et toujours une première faute commise, souvent avec un parent, quelquefois avec le frère ou le père (voir les statistiques à la préfecture de police), une mère qui les a vendues, la misère enfin et tout ce qui l’accompagne.

Les excuses de la femme adultère sont le mari qui néglige, trompe ou ruine sa femme, l’oisiveté, l’impuissance de l’homme, la stérilité de la femme, le besoin d’appui, de solidarité et d’amour.

Quels sont les moyens de mettre les femmes, mariées ou non, dans l’impossibilité de donner ces excuses, de manière qu’il ne leur reste plus que celles qu’elles ne donnent jamais (justement parce que la société les met en droit de donner les autres), lesquelles non données sont la paresse, l’ennui, la curiosité et le tempérament ?

Ma lectrice rougit et je la scandalise !

Que voulez-vous, madame ! il me va d’ôter leurs voiles aux choses comme aux gens, et je sais bien que le mot seul vous fait peur et non la chose. Quand on vous aura bien montré les ignominies qui se dérobent sous les périphrases élastiques dont vous les enveloppez, vous vous laisserez peut-être un peu moins prendre à ces périphrases. Quand on aura contracté l’excellente habitude d’appliquer la même épithète à la femme mariée, mère de famille, aimée de son mari et de ses enfants, qui trompe son mari et se livre à un autre homme, qu’à la courtisane qui se vend, la femme mariée hésitera plus longtemps et elle reculera peut-être Quand la femme adultère saura qu’au lieu de dire d’elle : « Madame une telle s’occupe de monsieur un tel ; » – ou « a une intimité avec monsieur un tel ; » – ou « se compromet un peu trop avec monsieur un tel ; » – on dira : « Madame une telle... (grâce encore pour cette fois) avec monsieur un tel ! » ah ! diable ! la femme y regardera à deux fois avant d’être adultère ; et cependant, le fait est le même sous la périphrase ou sous le mot technique. Seulement, les femmes du monde, qui ne souilleraient pas leur bouche, même pour la défense de la vertu, d’un mot de caserne ou de lupanar, imposent à leur corps, au nom de l’amour, l’acte le plus humiliant que le corps puisse subir, et qui les assimile, même pour l’homme qui en profite, aux plus vulgaires prostituées.

Puisque nous avons ouvert celle parenthèse, ne la fermons pas sans tout dire, et finissons-en avec cette question de l’adultère que nous acceptons si facilement quand il s’agit de la femme des autres, et qui nous révolte, nous déshonore, nous désespère et nous tue quand c’est de la nôtre qu’il s’agit. En vérité, nous sommes un drôle de peuple. Notre seul esprit est d’avoir fait croire que nous en avions, car du véritable esprit de conduite et d’appréciation, de justice, de bon sens enfin, il n’y a trace ni dans nos mœurs, ni dans nos actes, ni même dans nos lois. De quoi rions-nous le plus au théâtre ? Du mari trompé. De quoi souffrons-nous le plus dans la vie privée ? D’être ce mari. Qu’est-ce que nous racontons le plus légèrement, le plus gaiement, le plus spirituellement ? Ce sont les mésaventures matrimoniales de nos amis. Qu’est-ce que nous redoutons le plus ? C’est qu’on ne raconte les mêmes histoires sur nous-même. À celui qui nous aura appelé imbécile, nous nous contenterons de demander des excuses ou de donner un petit coup d’épée ; de celui qui nous aura appelé cocu, nous boirons le sang si nous pouvons. L’honneur de notre femme est donc ce qu’il y a de plus sacré pour nous, parce que notre femme, c’est notre nom, notre amour, notre plaisir, notre confident, la mère de nos enfants, la dépositaire de nos secrets, de nos faiblesses, de nos espérances, notre propriété enfin (voilà le vrai mot), et que celui-là est le plus méprisable de tous les hommes, qui fait bon marché de cet honneur et commerce de cette propriété. Alors, déclarons publiquement que l’adultère n’est pas risible ; que c’est un crime auquel il faut appliquer les châtiments les plus sévères, au lieu, comme fait la loi, de se contenter de séparer les deux époux ou d’emprisonner quelques mois la femme. Quant à celle-ci, disons-lui en même temps qu’elle n’a pas d’excuses, et que, si, quand elle nous en donne, nous avons l’air d’y croire, c’est que nous sommes bien élevés, qu’elle est belle, que nous pensons que notre tour viendra, ou que nous sommes dans le même cas et que nous ne pouvons rien dire.

Du temps que la femme était mariée sans le savoir, par des engagements antérieurs entre les deux familles, à un individu qu’elle ne connaissait pas, laid, vieux, malpropre, libertin, et qu’il lui fallait choisir entre le mariage ou le couvent, elle avait un argument en réserve, et le galant était une revanche ; mais aujourd’hui que rien dans le monde, excepté sa propre volonté, ne peut contraindre une jeune fille à épouser un homme qui ne lui convient pas, aujourd’hui qu’au dernier moment elle peut encore dire : « Non, » et trouve la loi qui la protège contre ses parents mêmes, si jusque-là elle avait subi leur influence ; aujourd’hui que la femme contracte sciemment, soit qu’elle demande au mariage l’amour, ou la fortune, ou la noblesse, ou le plaisir, ou le bonheur, comme elle connaît parfaitement les termes du contrat, le jour où elle y manque, elle n’a pas d’excuse et elle est... Faut-il le dire ?

« Soit, répliquent les femmes: nous ne subissons plus l’autorité directe de nos parents ; mais leur autorité morale, nous la subissons toujours. Nous sommes sans expérience ; nous ne nous défions pas, nous ne connaissons pas le Code ; nous ignorons nos droits ; et, d’ailleurs, où puiserions-nous le courage de les faire valoir ? Nous sommes élevées dans le respect et l’obéissance, nos parents eux-mêmes se trompent quelquefois avec les meilleures intentions du monde. On nous présente un jeune homme qui paraît réunir toutes les qualités requises, bonne famille, bonne naissance, bonne éducation, fortune, esprit, talents, élégance, beauté même ; il nous plaît, nous l’aimons, c’est si facile de plaire à une jeune fille ! nous l’épousons de tout cœur, et, six mois après, quelquefois le lendemain, le masque tombe, et nous nous trouvons en face d’un débauché, d’un joueur, d’un homme qui nous ruine et nous bat, qui nous abandonne, et qui empoisonne non-seulement notre cœur, mais quelquefois notre corps, alors – alors...

– Alors, quoi, madame ?

– Alors, comme nous sommes des êtres faibles, comme nous poursuivons toujours un idéal, comme nous ne voulons pas renoncer à notre rêve, comme nous voulons aimer enfin, nous nous laissons aller à aimer un autre homme ; prenez-vous-en au mari qui nous trompe et à la loi qui nous opprime ! »

À mon tour.

J’accepte toute votre histoire et toutes vos raisons ; j’admets que vous soyez unie à un être repoussant et méprisable, que vous éprouviez le besoin de verser vos chagrins, vos rêves, vos déceptions, vos douleurs dans le cœur d’un ami. Je vais plus loin. Je comprends que vous aimiez un autre homme que votre mari, et que vous vous désespériez de ne pas avoir rencontré celui-là avant celui-ci. Eh bien, à quoi vous mène logiquement cette situation ? Au mépris, à la colère, à la vengeance, à la résignation, au suicide, à exécrer cet homme et peut-être les enfants qui sont issus de lui et dans lesquels vous le retrouvez, à être Hermione et à faire tuer Pyrrhus, à être Médée et à égorger vos fils ? Mais il n’y a aucun enchaînement admissible entre vos douleurs, vos jalousies, vos déceptions, vos désespoirs, et le petit acte spasmodique qui constitue l’adultère, qui est si peu dans vos droits, que vous le tenez aussi secret que possible, qui n’est que libertinage, puisque la maternité en est violemment arrachée, puisqu’il ne vous est pas permis de vous y oublier un instant, puisque votre présence d’esprit, armée de tout son sang-froid, est forcée de monter la garde autour de vos sens.

« L’entraînement, dites-vous. Un jour, pendant une confidence, pendant un aveu, notre corps, auquel nous ne songions même pas, a suivi notre âme ; nous ne sommes pas de marbre, nous sommes faites de chair et d’os, et, du moment que nous aimons, nous aimons selon les lois de la nature, et nous avons continué par plaisir, par habitude, par amour ce que nous avions commencé par faiblesse. »

Voilà tout ce que je voulais entendre ; ne venez donc pas toujours invoquer les besoins de votre âme seule, et sachons définitivement que vous voulez en même temps donner pâture à vos sens. Eh bien, j’en suis désolé pour vous, madame, mais je ne vois pas de différence entre la femme qui, en dehors du mariage, se donne à un homme pour amuser son corps, et celle qui se donne pour nourrir ou parer le sien, si ce n’est que celle-ci ne dispose que d’elle-même, ne trompe personne, tandis que celle-là manque à la foi jurée, trahit son époux, compromet ses enfants et joue avec l’infanticide. Elle ne coûte rien, voilà son seul avantage.

Une jeune fille qui n’a aucune notion de la vie réelle, et que la nature pousse en avant, peut être entraînée par l’expérience ou la passion d’un homme qui sait comment on s’empare d’une femme ; mais une femme mariée, hélas ! madame, je suis forcé de vous le dire, n’eût-elle été mariée qu’un jour et une nuit, du moment qu’elle sait à quoi s’en tenir sur les conséquences charnelles du mariage, ne peut plus être entraînée. À la minute même où un homme lui dit pour la première fois, et le plus respectueusement possible, qu’il l’aime, elle sait parfaitement à quoi tend cet homme. Ne pas le congédier dès le premier mot, c’est lui dire clairement : « Patience, monsieur ; vous avez des chances de vous amuser avec moi. »

Maintenant, madame, je vais tout vous dire pendant que j’y suis, et je vais pour cela trahir mon sexe, car c’est votre salut que je veux : celui-là seul est digne de votre amour qui vous a jugée digne de son respect. Dire à une femme qui appartient à un autre qu’on l’aime et qu’on voudrait être aimé d’elle, c’est lui jeter à la face la plus grosse des insultes, c’est lui dire : « Je vous trouve bonne pour mes moments perdus, suffisante pour mes plaisirs, mais je garde mon nom, ma fortune, mon estime, ma liberté pour une plus honnête que vous, qui exigera de moi d’autres preuves d’amour que les petites convulsions que je viens vous offrir. » Rappelez-vous bien ceci, madame, et ne venez plus nous dire que vous l’ignorez, maintenant que c’est imprimé et que tout le monde peut le lire ; l’homme n’aime que la femme qu’il estime, et il n’estime jamais la femme qui ne peut se donner à lui qu’en se partageant. Au moment même où elle s’abandonne, alors qu’il est le plus passionné et le plus sincèrement à elle, il se fait à son insu dans son esprit, dans sa conscience, dans sa justice, un petit travail de décomposition qu’il trouve en rentrant chez lui, et après lequel la femme ne lui apparaît déjà plus telle qu’elle était auparavant. C’est le mépris qui est entré dans l’amour à dose infinitésimale, soit, mais qui augmentera tous les jours, et le mépris est le plus puissant dissolvant des sentiments humains. La rupture de la liaison n’eût-elle lieu que dix ans après, elle date du jour de la chute. Rappelez-vous donc bien ceci : ce qui vous fait coupables, ce n’est pas d’avoir aimé, c’est d’avoir servi ; le jour où vous vous donnez, vous êtes inférieure à la courtisane, vous commettez une action aussi honteuse qu’elle, mais plus bête, car elle y gagne quelque chose, ne fût-ce qu’un morceau de pain, et vous y perdez tout, l’estime des autres, votre propre estime et celle de votre amant. Métier de dupes !

Ô femmes ! qui croyez que l’amour est le plus beau tribut que l’homme puisse vous payer, dans quelle erreur vous êtes ! Si vous saviez combien est plus grand l’hommage silencieux de l’estime secrète que votre pudeur inspire, non-seulement aux gens de bien, aux vieillards et aux sages, mais aux plus jeunes, aux plus fous, aux plus libertins, qui, au lieu du vous associer dans leur esprit et dans leurs souvenirs à telle ou telle fille perdue (Il vient un moment où ils n’établissent plus grande différence entre toutes les femmes dont ils ont obtenu les mêmes résultats), vous associent dans leur estime, dans leur vénération, dans le tabernacle de ces équités intérieures qui n’est jamais complètement envahi par le vice, à leurs mères, à leurs sœurs, à la jeune fille qu’ils avaient rêvée pour compagne, aux filles qu’ils auraient voulu avoir d’elle, car nous avons tous été bercés du même rêve. Non, le libertin ne vous parlera ni de votre beauté ni de l’amour avec l’éloquence, les transports et les tremblements que la circulation plus rapide du sang prête au langage, aux gestes, à tout l’organisme de l’homme en proie au désir ; mais, quand il vous abordera, une émotion sacrée s’emparera de lui, dont vous verrez la lueur céleste apparaître sur son front et dans ses yeux, comme le premier rayon de l’aube sur le sommet d’un glacier ; son attitude sera noble, sa parole sera ferme, ses yeux sentiront les larmes tout près de les mouiller, son cœur sera bien à l’aise dans sa poitrine, et vous n’aurez qu’un mot à lui dire pour qu’il mette son dévouement à vos ordres, sa vie peut-être. Si vous aimez les jouissances excessives, madame, donnez-vous celle-là ; il n’y en a pas de plus élevée.

Je ne songe pas, vous le pensez bien, à détruire l’amour, ni l’adultère, ni la galanterie, ni même la prostitution dans ce beau pays de France, qui leur doit le plus clair de sa célébrité : je ne nie pas non plus qu’il n’y ait, en dehors du mariage, de ces passions irrésistibles, fatales, qu’aucune loi ne peut combattre, qu’aucun raisonnement ne peut vaincre, qui emportent ceux et celles qui les subissent non-seulement au delà des règles du monde, mais au delà même des bornes de la terre. Ces passions-là portent avec elles leurs catastrophes, leur châtiment, leur renommée, leur pardon. Elles prennent toute la vie de leurs victimes. C’est Héloïse et Abailard dans la réalité, c’est Roméo et Juliette dans la fiction ; mais ces légendes d’amour sont rares. Toutes les femmes les ambitionnent pour elles-mêmes ; cependant, elles savent bien que ce n’est pas dans leur boudoir, ou dans leur salon, entre le café et le thé, qu’elles trouveront le héros de Vérone ou le philosophe du Paraclet. Aussi n’est-ce ni aux Juliettes ni aux Héloïses, s’il s’en trouve encore, que ce discours s’adresse. Celles-là connaissent et connaîtront des émotions contre lesquelles mes arguments et tous ceux de la philosophie ont la valeur et la résistance d’un fétu de paille. Je les honore d’ailleurs et suis prêt à les chanter. L’amour à cette puissance est presque l’égal de la vertu. Je vise moins haut et ne m’occupe que de l’amour courant, qui va en voiture, au spectacle, au bal, qui rit pendant, qui se plaint après, qui recommence et qui, sous cette double forme, – prostitution – adultère, – mine peu à peu la famille, sans qu’on s’en aperçoive, comme les rats minent une maison à l’insu des locataires. Je suis las aussi, je l’avoue, d’entendre toujours répéter les mêmes subtilités, les mêmes sophismes, touchant cette vieille question ; et j’ai voulu, avant de mourir, me donner la joie d’imprimer la vérité toute vive. L’occasion s’est présentée, je l’ai saisie. Faites-en votre profit, madame, je vous le conseille, – s’il en est temps encore.

 

Où en étions-nous avant cette parenthèse ? Aux moyens pratiques que je promettais, sinon pour détruire le mal, du moins pour l’atténuer, pour le modifier, pour l’utiliser peut-être. Les conventions actuelles de la société et les pratiques banales de la religion ayant suffisamment démontré leur insuffisance, voyons ce que la Nécessité nous conseille et ce que le Droit nous offre. Quand on a la force pour soi et qu’on veut absolument le bien, si l’on ne peut convaincre, il faut contraindre.

Partons d’abord de ce principe élémentaire que : si tous les voleurs et toutes les courtisanes avaient trouvé, en venant au monde, une famille honnête, une fortune assurée et une éducation saine, il n’y aurait ni voleurs ni courtisanes ; ceux qui auraient embrassé quand môme cette carrière dangereuse, eussent été des maniaques ; celles qui eussent choisi ce métier de rebut eussent été des malades.

Nous voyons des hommes et des femmes qui, nés de parents malhonnêtes, ou placés dans un milieu délétère, échappent à l’influence néfaste, se dégagent de l’atmosphère morbide, veulent et se sauvent. Donc, la transformation est possible, même dans les plus mauvaises conditions.

Aidons les hommes sans ressources, et protégeons les femmes sans défense.

Quels sont les refuges que la société leur offre, aux uns et aux autres ? Aux hommes actifs, jeunes et sains, privés de moyens d’existence, elle offre l’engagement militaire, c’est-à-dire la sécurité matérielle dans la vie et la gloire dans la mort ; aux filles actives, jeunes et saines, privées de moyens d’existence, elle offre le libertinage, c’est-à-dire l’infamie pendant et après la vie ; aux uns et aux autres, quand ils commettent un délit, la prison ou la mort selon la gravité du délit ; à tous, quand ils sont mourants, l’hospice, quand ils sont morts, la fosse commune, quand ils sont guéris, le pavé.

Très bien.

L’homme est encore et toujours le mieux partagé dans cette distribution sociale. Laissons de côté la charité privée, les établissements de bienfaisance, les crèches qui sont des secours volontaires et qui n’existent justement qu’à cause du défaut de prévoyance et de garanties supérieures.

Le législateur, qui, en sa qualité d’homme, a dû admettre que l’homme pouvait avoir du tempérament et n’y pourrait pas résister, et qui, en même temps, devait interdire au soldat de contracter le mariage, non-seulement pendant les sept années qu’il reste sous les drapeaux, les sept années de sa plus grande force, mais encore pendant les années qui précèdent la conscription, à moins qu’il n’ait le moyen de s’acheter un homme, le législateur s’est trouvé pris entre ces trois nécessités, le recrutement, le célibat et l’amour. Il a donc fallu ouvrir un déversoir au délire érotique sur lequel la Nature, qui n’a pas prévu la conscription, comptait pour la reproduction de l’espèce, l’homme de dix-huit à vingt-huit ans étant plutôt destiné à créer des hommes qu’à en détruire.

Voyez un peu la logique de la société disant à l’homme : « De dix-huit à vingt-huit ans, non-seulement tu ne mettras pas d’enfants au monde, mais tu en retireras le plus grand nombre possible d’hommes parmi ceux qui se portent bien. » Heureux calcul qui, dans un temps donné, amènerait nécessairement, si la guerre devait se perpétuer sur la terre, l’abaissement, l’amoindrissement et définitivement la destruction de la famille et de la race humaine.

Le déversoir nécessaire, indispensable, on l’a trouvé dans la prostitution de la femme. Moyennant une somme qui va de dix francs à quatre sous, tout homme, militaire ou non, peut posséder le corps d’une femme vivante qu’il ne connaît pas, pendant le temps nécessaire à son besoin, à son plaisir, à sa passion, à sa bestialité. (Regardez ça bien en face, c’est monstrueux !) Cette femme est inscrite à la préfecture de police ; elle a un numéro, elle est soumise à certains règlements de police et de salubrité. De son âme, il n’est pas question, bien entendu. Si elle devient mère, dans un de ces hasards de chairs, elle a à sa disposition l’hôpital ou l’infanticide ; mais les physiologistes et les statisticiens vous diront que la prostitution n’engendre que la stérilité.

Quel bonheur !

Eh bien, et Dieu ? ce Dieu à qui vous élevez des églises dans tous les carrefours, que vous invoquez dans toutes vos proclamations, pour qui vous nourrissez, entretenez et protégez des ministres dans tous les pays, dont vous maintenez de force le représentant à Rome, ce Dieu qui veut la création incessante, qui en a besoin pour son œuvre à lui, bien autrement importante que la vôtre, ce Dieu qui ordonne la charité, l’alliance, la communion fraternelle, qu’est-ce qu’il devient dans tout ça ? Il est donc vrai que vous n’y croyez pas ? Et la morale, et la pudeur, et toutes les vertus que vous prêchez dans vos temples, dans vos assemblées, que vous voulez nous faire prêcher même sur le théâtre, il est donc vrai que vous vous en moquez ?

Si MM. les militaires, qui n’ont guère en moyenne que de un à quatre sous par jour, l’un dans l’autre, trouvent encore, avec si peu d’argent, le moyen de se procurer des femmes, les bourgeois mieux rentés s’en procurent à plus forte raison ; seulement, comme étant plus riches, ils sont plus difficiles que les fils de Mars, ils ne veulent pas partager avec eux les faveurs des Vénus de caserne, et ils ont inventé la prostitution libre, qui constitue cette cohue formidable nommée « les femmes entretenues », laquelle cohue grossit et se répand tellement, qu’elle va faire craquer les mœurs et les lois, comme Paris, sa patrie, a fait craquer ses barrières.

Entre ces deux catégories, l’une trop basse, l’autre trop chère pour que tout le monde veuille ou puisse en user, flotte et grouille toute la tourbe des pauvres filles, servantes de tous les étages, ouvrières de toutes les sortes, forcées de gagner leur vie et sur qui se ruent les ouvriers, les domestiques, les commis de magasin, et MM. les militaires déjà gradés, qui veulent être aimés gratis, pour eux-mêmes, sans se compromettre, et qui sèment dans ce terrain, dont rien ne gêne la fécondité, cette population d’enfants naturels qui donne 28 pour 100 et qui défraye plus tard, pour les quatre cinquièmes, les hospices, les bagnes, les lupanars et l’échafaud.

 

Donc, pourquoi l’homme déshonore-t-il si facilement la femme ?

Parce que rien ne protège la femme !

Pourquoi abandonne-t-il si facilement l’enfant qu’il a fait à une femme ?

Parce que rien ne protège l’enfant.

Quelle est la raison sans réplique que la femme la plus dégradée peut donner de sa dégradation ? Un premier homme. C’est donc contre ce premier homme qu’il faut assurer la femme. Eh bien, voici ce que je proposerais pour détruire cette excuse, et qu’il n’y eût plus que la prostitution volontaire, qui ne nous regarde pas, chacun étant libre de faire de sa personne ce que bon lui semble, et n’ayant le droit de se plaindre que lorsqu’on le force d’en faire un usage qui lui répugne et le déshonore :

La conscription pour les femmes comme pour les hommes. La femme ayant envers la société des devoirs à remplir, le jour où elle réclame des droits, il faut, par ses droits et par ses devoirs, la rallier à l’action commune.

Toute fille de quinze ans devra faire constater son identité, comme l’homme de vingt et un ans est forcé de faire constater la sienne ; assistée ou de sa famille ou de deux témoins patentés, elle prouvera qu’elle a des moyens d’existence quelconques, soit dans un revenu, soit dans une profession.

Celle qui n’en aura pas, si elle sait un métier, trouvera de droit à exercer son métier dans les ateliers de l’État, qui seront les casernes du travail et qui ne coûteront jamais aussi cher que l’armée, puisqu’ils rapporteront quelque chose.

Si elle ne sait pas de métier, elle entrera comme apprentie au lieu d’entrer comme ouvrière.

Si elle est riche et qu’elle ne veuille pas travailler, elle achètera une remplaçante qui travaillera pour elle. Si elle n’a pas de ressources et qu’elle ne veuille pas travailler, elle sera sous la surveillance de la police, et, au premier délit grave, on l’exportera dans les colonies où les déportés ont besoin de femmes et où la terre a besoin de bras. Puisqu’elles n’auront pas voulu être des femmes, elles seront des femelles.

En échange de ces devoirs, voici quels seront les droits des filles non mariées. Ils seront renfermés dans ce seul paragraphe :

La loi, en reconnaissant l’homme de vingt et un ans libre, l’a reconnu responsable ; donc, tout homme ayant vingt et un ans qui sera convaincu d’avoir possédé une vierge sera condamné à donner à cette fille un capital ou une rente, selon sa position personnelle de fortune. S’il est dans l’impossibilité de fournir cotte indemnité pécuniaire, il sera passible d’un emprisonnement de cinq ans ; s’il a rendu mère cette jeune fille et qu’il ait refusé de l’épouser, la condamnation pourra être portée a dix ans ; le fait d’avoir mis volontairement au monde un de ses semblables, sans aucune garantie de morale, d’éducation, ni de ressources matérielles, étant envers la société un délit plus grave que celui d’avoir volé nuitamment et avec effraction, égal à celui d’avoir tué. Donner la vie dans de certaines conditions est même plus barbare que de donner la mort.

Tout enfant naturel dont le père sera parvenu à se dérober à la justice ou à ses devoirs, et que sa mère aura élevé honnêtement par son seul travail, sera exempté du service militaire, la société n’ayant le droit, sous aucun prétexte, de prendre à une femme, qui a travaillé pour lui, son unique enfant, au moment où, devenu son unique soutien, il va travailler pour elle.

« Autrement dit, la recherche de la paternité ? »

Parfaitement.

« Mais les coquines détourneront les jeunes gens, les compromettront, les exploiteront, etc., etc. ? »

À vingt et un ans, un homme est électeur, garde nationale et soldat. Il n’est plus un enfant, il sait ce qu’il fait.

Et puis, que les honnêtes mères élèvent bien leurs fils, et que les pères les gardent mieux !

Et puis, si l’homme est le sexe faible, qu’il l’avoue et qu’il laisse les femmes gouverner les empires et livrer les batailles.

« Mais une pareille loi est impossible en France. »

Pourquoi ?

« Parce que le peuple français est léger, amoureux, coureur, indépendant, insubordonné, etc., etc. »

Les lois ne sont pas faites pour aider, mais pour refréner les passions des hommes.

D’ailleurs, le peuple français n’est rien de ce que vous dites. C’est le peuple le plus soumis qui existe.

Entrez dans n’importe quelle gare de chemin de fer, et voyez avec quelle patience il attend ses billets avant le départ, et ses bagages au retour, et vous reconnaîtrez que ce peuple indépendant est le peuple le plus obéissant du monde, et qu’avec un sergent de ville on lui fait faire tout ce qu’on veut, et avec deux tout ce qu’il ne veut pas.

« Mais l’amour est une passion, et la passion... »

L’argent aussi est une passion, et la faim est plus qu’une passion, c’est un besoin ; et manger est plus qu’un besoin, c’est un droit.

Cependant, il y a tous les jours des milliers d’affamés qui travaillent au lieu de prendre l’argent des changeurs ou de dérober les côtelettes des bouchers, parce qu’il y a une loi qui leur dit que s’approprier l’argent sans travail et les côtelettes sans argent, c’est voler, et que le vol est passible d’une peine.

Le jour où la société déclarera que l’honneur d’une femme et la vie d’un enfant sont des valeurs comme une douzaine de couverts ou un rouleau d’or, les hommes les regarderont à travers les vitres sans oser les prendre, et l’idée leur viendra de les acquérir et non de les voler. Au lieu de déshonorer les filles, on les épousera ; au lieu d’en faire des victimes, on en fera des alliées. De la condescendance des lois naît la facilité des mœurs.

Comment avez-vous pu établir entre les biens matériels et l’honneur de vos filles, de vos sœurs et de vos femmes, de la femme enfin, une si grande différence au désavantage de celle-ci !

Il faut que vous soyez aveugles, méchants ou fous.

Je conclus, je crois qu’il est temps.

Toute fille vient au monde vierge. Pour faire cesser cet état de virginité, il faut l’intervention de l’homme. Une fois cette virginité détruite autrement que par le mariage, le déshonneur commence pour elle et la prostitution se présente. Protégez la femme contre l’homme, et protégez-les ensuite l’un contre l’autre. Mettez la recherche de la paternité dans l’amour, et le divorce dans le mariage.

« Oh ! oh !... »

Mes moyens sont impraticables ? Trouvez-en d’autres, je ne tiens qu’aux résultats ; mais dépêchez-vous, parce que la maison brûle.

Vous ne voulez pas ? vous trouvez que ça peut aller comme ça, et que, pourvu qu’on s’occupe des hommes – qui feraient des révolutions si on ne s’occupait pas d’eux – tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible ? Va bene ! Amusons-nous ! Vive l’amour ! Laissons la femme faire ce qu’elle fait, et, dans cinquante ans au plus, nos neveux (on n’aura plus d’enfants, on n’aura plus que des neveux), nos neveux verront ce qui restera de la famille, de la religion, de la vertu, de la morale et du mariage dans votre beau pays de France, dont toutes les villes auront de grandes rues, et dont toutes les places auront des squares, au milieu de l’un desquels il sera bon d’élever une statue aux Vérités inutiles.

 

Décembre 1867.

 

 

ACTE I

 

Boudoir de Marguerite. Paris.

 

 

Scène première

 

NANINE, travaillant, VARVILLE, assis à la cheminée

 

On entend un coup de sonnette.

VARVILLE.

On a sonné.

NANINE.

Valentin ira ouvrir.

VARVILLE.

C’est Marguerite sans doute.

NANINE.

Pas encore ; elle ne doit rentrer qu’à dix heures et demie, et il est à peine dix heures.

Nichette entre.

Tiens ! c’est mademoiselle Nichette.

 

 

Scène II

 

NANINE, VARVILLE, NICHETTE

 

NICHETTE.

Marguerite n’est pas là ?

NANINE.

Non, mademoiselle. Vous auriez voulu la voir ?

NICHETTE.

Je passais devant sa porte, et je montais pour l’embrasser, mais, puisqu’elle n’y est pas, je m’en vais.

NANINE.

Attendez-la un peu, elle va rentrer.

NICHETTE.

Je n’ai pas le temps, Gustave est en bas. Elle va bien ?

NANINE.

Toujours de même.

NICHETTE.

Vous lui direz que je viendrai la voir ces jours-ci. Adieu, Nanine. – Adieu, monsieur.

Elle salue et sort.

 

 

Scène III


NANINE, VARVILLE

 

VARVILLE.

Qu’est-ce que c’est que cette jeune fille ?

NICHETTE.

C’est mademoiselle Nichette.

VARVILLE.

Nichette ! C’est un nom de chatte, ce n’est pas un nom de femme.

NANINE.

Aussi est-ce un surnom, et l’appelle-t-on ainsi parce qu’avec ses cheveux frisés elle a une petite tête de chatte. Elle a été camarade de madame, dans le magasin où madame travaillait autrefois.

VARVILLE.

Marguerite a donc été dans un magasin ?

NANINE.

Elle a été lingère.

VARVILLE.

Bah !

NANINE.

Vous l’ignoriez ? Ce n’est pourtant pas un secret.

VARVILLE.

Elle est jolie, cette petite Nichette.

NANINE.

Et sage !

VARVILLE.

Mais ce M. Gustave ?

NANINE.

Quel M. Gustave ?

VARVILLE.

Dont elle parlait et qui l’attendait en bas.

NANINE.

C’est son mari.

VARVILLE.

C’est M. Nichette ?

NANINE.

Il n’est pas encore son mari, mais il le sera.

VARVILLE.

En un mot, c’est son amant. Bien, bien ! Elle est sage, mais elle a un amant.

NANINE.

Qui n’aime qu’elle, comme elle n’aime et n’a jamais aimé que lui, et qui l’épousera, c’est moi qui vous le dis. Mademoiselle Nichette est une très honnête fille.

VARVILLE, se levant et venant à Nanine.

Après tout, peu m’importe... Décidément, mes affaires n’avancent pas ici.

NANINE.

Pas le moins du monde.

VARVILLE.

Il faut avouer que Marguerite...

NANINE.

Quoi ?

VARVILLE.

A une drôle d’idée de sacrifier tout le monde à M. de Mauriac, qui ne doit pas être amusant.

NANINE.

Pauvre homme ! C’est son seul bonheur. Il est son père, ou à peu près.

VARVILLE.

Ah ! oui. Il y a une histoire très pathétique là-dessus : malheureusement...

NANINE.

Malheureusement ?

VARVILLE.

Je n’y crois pas.

NANINE, se levant.

Écoutez, monsieur de Varville, il y a bien des choses vraies à dire sur le compte de madame ; c’est une raison de plus pour ne pas dire celles qui ne le sont pas. Or, voici ce que je puis vous affirmer, car je l’ai vu, de mes propres yeux vu, et Dieu sait que madame ne m’a pas donné le mot, puisqu’elle n’a aucune raison de vous tromper, et ne tient ni à être bien, ni à être mal avec vous. Je puis donc affirmer qu’il y a deux ans madame, après une longue maladie, est allée aux eaux pour achever de se rétablir. Je l’accompagnais. Parmi les malades de la maison des bains se trouvait une jeune fille à peu près de son âge, atteinte de la même maladie qu’elle, seulement atteinte au troisième degré, et lui ressemblant comme une sœur jumelle. Cette jeune fille, c’était mademoiselle de Mauriac, la fille du duc.

VARVILLE.

Mademoiselle de Mauriac mourut.

NANINE.

Oui.

VARVILLE.

Et le duc, désespéré, retrouvant dans les traits, dans l’âge, et jusque dans la maladie de Marguerite, l’image de sa fille, la supplia de le recevoir et de lui permettre de l’aimer comme son enfant. Alors, Marguerite lui avoua sa position.

NANINE.

Car madame ne ment jamais.

VARVILLE.

Naturellement ! Et, comme Marguerite ne ressemblait pas à mademoiselle de Mauriac autant au moral qu’au physique, le duc lui promit tout ce qu’elle voudrait, si elle consentait à changer d’existence, ce à quoi s’engagea Marguerite, qui, naturellement encore, de retour à Paris, se garda bien de tenir sa parole ; et le duc, comme elle ne lui rendait que la moitié de son bonheur, a retranché la moitié du revenu ; si bien qu’aujourd’hui elle a cinquante mille francs de dettes.

NANINE.

Que vous offrez de payer ; mais on aime mieux devoir de l’argent à d’autres que de vous devoir de la reconnaissance, à vous.

VARVILLE.

D’autant plus que M. le comte de Giray est là.

NANINE.

Vous êtes insupportable ! Tout ce que je puis vous dire c’est que l’histoire du duc est vraie, je vous en donne ma parole. Quant au comte, c’est un ami.

VARVILLE.

Prononcez donc mieux.

NANINE.

Oui, un ami ! Quelle mauvaise langue vous êtes ! – Mais on sonne. C’est madame. Faut-il lui répéter tout ce que vous avez dit ?

VARVILLE.

Gardez-vous-en bien !

 

 

Scène IV


NANINE, VARVILLE, MARGUERITE

 

MARGUERITE, à Nanine.

Va dire qu’on nous prépare à souper ; Olympe et Saint-Gaudens vont venir ; je les ai rencontrés à l’Opéra.

À Varville.

Vous voilà, vous !

Elle va s’asseoir à la cheminée.

VARVILLE.

Est-ce que ma destinée n’est pas de vous attendre ?

MARGUERITE.

Est-ce que ma destinée à moi ait de vous voir ?

VARVILLE.

Jusqu’à ce que vous me défendiez votre porte, je viendrai.

MARGUERITE.

En effet, je ne peux pas rentrer une fois sans vous trouver là. Qu’est-ce que vous avez encore à me dire ?

VARVILLE.

Vous le savez bien.

MARGUERITE.

Toujours la même chose ! Vous êtes monotone, Varville.

VARVILLE.

Est-ce ma faute si je vous aime ?

MARGUERITE.

La bonne raison ! Mon cher, s’il me fallait écouter tous ceux qui m’aiment, je n’aurais seulement pas le temps de dîner. Pour la centième fois, je vous le répète, vous perdez votre temps. Je vous laisse venir ici à toute heure, entrer quand je suis là, m’attendre quand je suis sortie, je ne sais pas trop pourquoi ; mais, si vous devez me parler sans cesse de votre amour, je vous consigne.

VARVILLE.

Cependant, Marguerite, l’année passée, à Bagnères, vous m’aviez donné quelque espoir.

MARGUERITE.

Ah ! mon cher, c’était à Bagnères, j’étais malade, je m’ennuyais. Ici, ce n’est pas la même chose ; je me porte mieux, et je ne m’ennuie plus.

VARVILLE.

Je conçois que, lorsqu’on est aimée du duc de Mauriac.

MARGUERITE.

Imbécile !

VARVILLE.

Et qu’on aime M. de Giray...

MARGUERITE.

Je suis libre d’aimer qui je veux, cela ne regarde personne, vous moins que tout autre ; et si vous n’avez pas autre chose à dire, je vous le répète, allez-vous-en.

Varville se promène.

Vous ne voulez pas vous en aller ?

VARVILLE.

Non !

MARGUERITE.

Alors, mettez-vous au piano : le piano, c’est votre seule qualité.

VARVILLE.

Que faut-il jouer ?

Nanine rentre pendant qu’il prélude.

MARGUERITE.

Ce que vous voudrez.

 

 

Scène V

 

VARVILLE, MARGUERITE, NANINE

 

MARGUERITE.

Tu as commandé le souper ?

NANINE.

Oui, madame.

MARGUERITE, s’approchant de Varville.

Qu’est-ce que vous jouez là, Varville ?

VARVILLE.

Une rêverie de Rosellen.

MARGUERITE.

C’est très joli !...

VARVILLE.

Écoutez, Marguerite, j’ai quatre-vingt mille francs de rente.

MARGUERITE.

Et moi, j’en ai cent. 

À Nanine.

As-tu vu Prudence ?

NANINE.

Oui, madame.

MARGUERITE.

Elle viendra ce soir ?

NANINE.

Oui, madame, en rentrant... Mademoiselle Nichette est venue aussi.

MARGUERITE.

Pourquoi n’est-elle pas restée ?

NANINE.

M. Gustave l’attendait en bas.

MARGUERITE.

Chère petite !

NANINE.

Le docteur est venu.

MARGUERITE.

Qu’a-t-il dit ?

NANINE.

Il a recommandé que madame se reposât.

MARGUERITE.

Ce bon docteur ! Est-ce tout ?

NANINE.

Non, madame ; on a apporté un bouquet.

VARVILLE.

De ma part.

MARGUERITE, prenant le bouquet.

Roses et lilas blanc. Mets ce bouquet dans ta chambre, Nanine.

Nanine sort.

VARVILLE, cessant de jouer du piano.

Vous n’en voulez pas ?

MARGUERITE.

Comment m’appelle-t-on ?

VARVILLE.

Marguerite Gautier.

MARGUERITE.

Quel surnom m’a-t-on donné ?

VARVILLE.

Celui de la Dame aux Camélias.

MARGUERITE.

Pourquoi ?

VAUVILLE.

Parce que vous ne portez jamais que ces fleurs.

MARGUERITE.

Ce qui veut dire que je n’aime que celles-là, et qu’il est inutile de m’en envoyer d’autres. Si vous croyez que je ferai une exception pour vous, vous avez tort. Les parfums me rendent malade.

VARVILLE.

Je n’ai pas de bonheur. Adieu, Marguerite.

MARGUERITE.

Adieu !

 

 

Scène VI

 

VARVILLE, MARGUERITE,  OLYMPE, SAINT-GAUDENS, NANINE

 

NANINE, rentrant.

Madame, voici mademoiselle Olympe et M. Saint-Gaudens.

MARGUERITE.

Arrive donc, Olympe ! j’ai cru que tu ne viendrais plus.

OLYMPE.

C’est la faute de Saint-Gaudens.

SAINT-GAUDENS.

C’est toujours ma faute. – Bonjour, Varville.

VARVILLE.

Bonjour, cher ami.

SAINT-GAUDENS.

Vous soupez avec nous ?

MARGUERITE.

Non, non.

SAINT-GAUDENS, à Marguerite.

Et vous, chère enfant, comment allez-vous ?

MARGUERITE.

Très bien.

SAINT-GAUDENS.

Allons, tant mieux ! Va-t-on s’amuser ici ?

OLYMPE.

On s’amuse toujours où vous êtes.

SAINT-GAUDENS.

Méchante ! – Ah ! ce cher Varville, qui ne soupe pas avec nous, cela me fait une peine affreuse.

À Marguerite.

En passant devant la Maison d’Or, j’ai dit qu’on apporte des huîtres et un certain vin de Champagne qu’on ne donne qu’à moi. Il est parfait ! il est parfait !

OLYMPE, bas à Marguerite.

Pourquoi n’as-tu pas invité Edmond ?

MARGUERITE.

Pourquoi ne l’as-tu pas amené ?

OLYMPE.

Et Saint-Gaudens ?

MARGUERITE.

Est-ce qu’il n’y est pas habitué ?

OLYMPE

Pas encore, ma chère ; à son âge, on prend si difficilement une habitude, et surtout une bonne.

MARGUERITE, appelant Nanine.

Le souper doit être prêt.

NANINE.

Dans cinq minutes, madame. Où faudra-t-il servir ? Dans la salle à manger ?

MARGUERITE.

Non, ici ; nous serons mieux. – Eh bien, Varville, vous n’êtes pas encore parti ?

VARVILLE.

Je pars.

MARGUERITE, à la fenêtre, appelant.

Prudence !

OLYMPE.

Prudence demeure donc en face ?

MARGUERITE.

Elle demeure même dans la maison, tu le sais bien, presque toutes nos fenêtres correspondent. Nous ne sommes séparées que par une petite cour ; c’est très commode, quand j’ai besoin d’elle.

SAINT-GAUDENS.

Ah çà ! quelle est sa position, à Prudence ?

OLYMPE.

Elle est modiste.

MARGUERITE.

Et il n’y a que moi qui lui achète des chapeaux.

OLYMPE.

Que tu ne mets jamais.

MARGUERITE.

Ils sont affreux ! mais ce n’est pas une mauvaise femme, et elle a besoin d’argent.

Appelant.

Prudence !

PRUDENCE, du dehors.

Voilà !

MARGUERITE.

Pourquoi ne venez-vous pas, puisque vous êtes rentrée ?

PRUDENCE.

Je ne puis pas.

MARGUERITE.

Qui vous en empêche ?

PRUDENCE.

J’ai deux jeunes gens chez moi ; ils m’ont invitée à souper.

MARGUERITE.

Eh bien, amenez-les souper ici, cela reviendra au même. Comment les nomme-t-on ?

PRUDENCE.

Il y en a un que vous connaissez, Gaston Rieux.

MARGUERITE.

Si je le connais ! – Et l’autre ?

PRUDENCE.

L’autre est son ami.

MARGUERITE.

Cela suffit ; alors, arrivez vite... Il fait froid ce soir...

Elle tousse un peu.

Varville, mettez donc du bois dans le feu, on gèle ici ; rendez-vous utile, au moins, puisque vous ne pouvez pas être agréable.

Varville obéit.

 

 

Scène VII

 

VARVILLE, MARGUERITE,  OLYMPE, SAINT-GAUDENS, GASTON, ARMAND, PRUDENCE, UN DOMESTIQUE

 

LE DOMESTIQUE, annonçant.

M. Gaston Rieux, M. Armand Duval, madame Duvernoy.

OLYMPE.

Quel genre ! Voilà comme on annonce ici ?

PRUDENCE.

Je croyais qu’il y avait du monde.

SAINT-GAUDENS.

Madame Duvernoy commence ses politesses.

GASTON, cérémonieusement à Marguerite.

Comment allez-vous, madame ?

MARGUERITE, même jeu.

Bien ; et vous, monsieur ?

PRUDENCE.

Comme on se parle ici !

MARGUERITE.

Gaston est devenu un homme du monde ; et, d’ailleurs, Eugénie m’arracherait les yeux, si nous nous parlions autrement.

GASTON.

Les mains d’Eugénie sont trop petites, et vos yeux sont trop grands.

PRUDENCE.

Assez de marivaudage. – Ma chère Marguerite, permettez-moi de vous présenter M. Armand Duval,

Armand et Marguerite se saluent.

l’homme de Paris qui est le plus amoureux de vous.

MARGUERITE, à Prudence.

Dites qu’on mette deux couverts de plus, alors ; car je crois que cet amour-là n’empêchera pas monsieur de souper.

Elle tend sa main à Armand, qui la lui baise.

SAINT-GAUDENS, à Gaston, qui est venu au-devant de lui.

Ah ! ce cher Gaston ! que je suis aise de le voir !

GASTON.

Toujours jeune, mon vieux Saint-Gaudens.

SAINT-GAUDENS.

Mais oui.

GASTON.

Et les amours ?

SAINT-GAUDENS, montrant Olympe.

Vous voyez.

GASTON.

Je vous fais mon compliment.

SAINT-GAUDENS.

J’avais une peur épouvantable de trouver Amanda ici.

GASTON.

Cette pauvre Amanda ! Elle vous aimait bien !

SAINT-GAUDENS.

Elle m’aimait trop. Et puis il y avait un jeune homme qu’elle ne pouvait cesser de voir : c’était le banquier.

Il rit.

Je risquais de lui faire perdre sa position ! J’étais l’amant de cœur. Charmant ! Mais il fallait se cacher dans les armoires, rôder dans les escaliers, attendre dans la rue...

GASTON.

Ce qui vous donnait des rhumatismes.

SAINT-GAUDENS.

Non, mais le temps change. Il faut que jeunesse se passe. Ce pauvre Varville qui ne soupe pas avec nous, cela me fait une peine affreuse.

GASTON, se rapprochant de Marguerite.

Il est superbe !

MARGUERITE.

Il n’y a que les vieux qui ne vieillissent plus.

SAINT-GAUDENS, à Armand, qu’Olympe lui présente.

Est-ce que vous êtes parent, monsieur, de M. Duval, receveur général ?

ARMAND.

Oui, monsieur, c’est mon père. Le connaîtriez-vous ?

SAINT-GAUDENS.

Je l’ai connu autrefois, chez la baronne de Nersay, ainsi que madame Duval, votre mère, qui était une bien belle et bien aimable personne.

ARMAND.

Elle est morte, il y a trois ans.

SAINT-GAUDENS.

Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir rappelé ce chagrin.

ARMAND.

On peut toujours me rappeler ma mère. Les grandes et pures affections ont cela de beau, qu’après le bonheur de les avoir éprouvées, il reste le bonheur de s’en souvenir.

SAINT-GAUDENS.

Vous êtes fils unique ?

ARMAND.

J’ai une sœur...

Ils s’en vont causer en se promenant dans le fond du théâtre.

MARGUERITE, bas, à Gaston.

Il est charmant, votre ami.

GASTON.

Je le crois bien ! Et, de plus, il a pour vous un amour extravagant ; n’est-ce pas, Prudence ?

PRUDENCE.

Quoi ?

GASTON.

Je disais à Marguerite qu’Armand est fou d’elle.

PRUDENCE.

Il ne ment pas ; vous ne pouvez pas vous douter de ce que c’est.

GASTON.

Il vous aime, ma chère, à ne pas oser vous le dire.

MARGUERITE, à Varville qui joue toujours du piano.

Taisez-vous donc, Varville !

VARVILLE.

Vous me dites toujours de jouer du piano.

MARGUERITE.

Quand je suis seule avec vous ; mais, quand il y a du monde, non !

OLYMPE.

Qu’est-ce qu’on dit là, tout bas ?

MARGUERITE.

Écoute, et tu le sauras.

PRUDENCE, bas.

Et cet amour dure depuis deux ans.

MARGUERITE.

C’est déjà un vieillard que cet amour-là.

PRUDENCE.

Armand passe sa vie chez Gustave et chez Nichette pour entendre parler de vous.

GASTON.

Quand vous avez été malade, il y a un an, avant de partir pour Bagnères, pendant les trois mois que vous êtes restée au lit, on vous a dit que, tous les jours, un jeune homme venait savoir de vos nouvelles, sans dire son nom.

MARGUERITE.

Je me rappelle...

GASTON.

C’était lui.

MARGUERITE.

C’est très gentil, cela.

Appelant.

Monsieur Duval !

ARMAND.

Madame ?...

MARGUERITE.

Savez-vous ce qu’on me dit ? On me dit que, pendant que j’étais malade, vous êtes venu tous les jours savoir de mes nouvelles.

ARMAND.

C’est la vérité, madame.

MARGUERITE.

C’est bien le moins que je vous remercie. Entendez-vous, Varville ? Vous n’en avez pas fait autant, vous !

VARVILLE.

Il n’y a pas un an que je vous connais.

MARGUERITE.

Et monsieur qui ne me connaît que depuis cinq minutes... Vous dites toujours des bêtises.

Nanine entre précédant les domestiques qui portent la table.

PRUDENCE.

À table ! Je meurs de faim.

VARVILLE.

Au revoir, Marguerite.

MARGUERITE.

Quand vous verra-t-on ?

VARVILLE.

Quand vous voudrez !

MARGUERITE.

Adieu, alors.

VARVILLE, saluant et sortant.

Messieurs...

OLYMPE.

Adieu, Varville ! adieu, mon bon !

Pendant ce temps deux domestiques ont placé la table toute servie, autour de laquelle les convives s’asseyent.

 

 

Scène VIII


MARGUERITE,  OLYMPE, SAINT-GAUDENS, GASTON, ARMAND, PRUDENCE

 

PRUDENCE.

Ma chère enfant, vous êtes vraiment trop dure avec le baron.

MARGUERITE.

Il est assommant ! Il vient toujours me proposer de me faire des rentes.

OLYMPE.

Tu t’en plains ? Je voudrais bien qu’il m’en proposât, à moi.

SAINT-GAUDENS, à Olympe.

C’est agréable pour moi, ce que tu dis là.

OLYMPE.

D’abord, mon cher, je vous prie de ne pas me tutoyer ; je ne vous connais pas.

MARGUERITE.

Mes enfants, servez-vous, buvez, mangez, mais ne vous disputez que juste ce qu’il faut pour se raccommoder tout de suite.

OLYMPE, à Marguerite.

Sais-tu ce qu’il m’a donné pour ma fête ?

MARGUERITE.

Qui ?

OLYMPE.

Saint-Gaudens.

MARGUERITE.

Non.

OLYMPE.

Il m’a donné un coupé !

SAINT-GAUDENS.

De chez Binder.

OLYMPE.

Oui ; mais je n’ai pas pu parvenir à lui faire donner les chevaux.

PRUDENCE.

C’est toujours un coupé.

SAINT-GAUDENS.

Je suis ruiné, aimez-moi pour moi-même.

OLYMPE.

La belle occupation !

PRUDENCE, montrant un plat.

Quelles sont ces petites bêtes ?

GASTON.

Des perdreaux.

PRUDENCE.

Donne-m’en un.

GASTON.

Il ne lui faut qu’un perdreau à la fois. Quelle belle fourchette ! C’est peut-être elle qui a ruiné Saint-Gaudens ?

PRUDENCE.

Elle ! elle ! Est-ce ainsi qu’on parle à une femme ? De mon temps...

GASTON.

Ah ! il va être question de Louis XV. – Marguerite, versez du vin à Armand ; il est triste comme une chanson à boire.

MARGUERITE.

Allons, monsieur Armand, à ma santé.

TOUS.

À la santé de Marguerite !

PRUDENCE.

À propos de chanson à boire, si l’on en chantait une en buvant ?

GASTON.

Toujours les vieilles traditions. Je suis sûr que Prudence a eu une passion dans le Caveau.

PRUDENCE.

C’est bon ! c’est bon !

GASTON.

Toujours chanter en soupant, c’est absurde.

PRUDENCE.

Moi, j’aime ça ; ça égaye. Allons, Marguerite, chantez-nous la chanson de Philogène ; un poète qui fait des vers.

GASTON.

Qu’est-ce que tu veux qu’il fasse ?

PRUDENCE.

Mais qui fait des vers à Marguerite ; c’est sa spécialité. Allons, la chanson !

GASTON.

Je proteste au nom de toute notre génération.

PRUDENCE.

Qu’on vote !

Tous lèvent la main, excepté Gaston.

La chanson est votée. Gaston, donne le bon exemple aux minorités.

GASTON.

Soit. Mais je n’aime pas les vers de Philogène, je les connais. J’aime mieux chanter, puisqu’il le faut.

Il chante.

I

Il est un ciel que Mahomet
Offre par ses apôtres.
Mais les plaisirs qu’il nous promet
Ne valent pas les nôtres.
Ne croyons à rien
Qu’à ce qu’on tient bien,
Et pour moi je préfère
À ce ciel douteux
L’éclair de deux yeux
Reflété dans mon verre.

II

Dieu fit l’amour et le vin bons,
Car il aimait la terre.
On dit parfois que nous vivons
D’une façon légère.
On dit ce qu’on veut,
On fait ce qu’on peut,
Fi du censeur sévère
Pour qui tout serait
Charmant, s’il voyait
À travers notre verre !

GASTON, se rasseyant.

C’est pourtant vrai, que la vie est gaie et que Prudence est grasse.

OLYMPE.

Il y a trente ans que c’est comme ça.

PRUDENCE.

Il faut en finir avec cette plaisanterie. Quel âge crois-tu que j’ai ?

OLYMPE.

Je crois que tu as quarante ans bien sonnés.

PRUDENCE.

Elle est bonne encore avec ses quarante ans ! j’ai eu trente-cinq ans l’année dernière.

GASTON.

Ce qui t’en fait déjà trente-six. Eh bien, tu n’en parais pas plus de quarante, parole d’honneur !

MARGUERITE.

Dites donc, Saint-Gaudens, à propos d’âge, on m’a raconté une histoire sur votre compte.

OLYMPE.

Et à moi aussi.

SAINT-GAUDENS.

Quelle histoire ?

MARGUERITE.

Il est question d’un fiacre jaune.

OLYMPE.

Elle est vraie, ma chère.

PRUDENCE.

Voyons l’histoire du fiacre jaune !

GASTON.

Oui, mais laissez-moi aller me mettre à côté de Marguerite ; je m’ennuie à côté de Prudence.

PRUDENCE.

Quel gaillard bien élevé !

MARGUERITE.

Gaston, tâchez de rester tranquille.

SAINT-GAUDENS.

Oh ! l’excellent souper !

OLYMPE.

Je le vois venir, il veut esquiver l’histoire du fiacre...

MARGUERITE.

Jaune !

SAINT-GAUDENS.

Oh ! cela m’est bien égal.

OLYMPE.

Eh bien, figurez-vous que Saint-Gaudens était amoureux d’Amanda.

GASTON.

Je suis trop ému, il faut que j’embrasse Marguerite.

OLYMPE.

Mon cher, vous êtes insupportable !

GASTON.

Olympe est furieuse, parce que je lui ai fait manquer son effet.

MARGUERITE.

Olympe a raison. Gaston est aussi ennuyeux que Varville, on va le mettre à la petite table, comme les enfants qui ne sont pas sages.

OLYMPE.

Oui, allez-vous mettre là-bas.

GASTON.

À la condition qu’à la fin les dames m’embrasseront.

MARGUERITE.

Prudence fera la quête et vous embrassera pour nous toutes.

GASTON.

Non pas, non pas, je veux que vous m’embrassiez vous-mêmes.

OLYMPE.

C’est bon, on vous embrassera ; allez vous asseoir et ne dites rien. – Un jour, ou plutôt un soir...

GASTON, jouant Malbrouck sur le piano.

Il est faux, le piano.

MARGUERITE.

Ne lui répondons plus.

GASTON.

Elle m’ennuie, cette histoire-là.

SAINT-GAUDENS.

Gaston a raison.

GASTON.

Et puis qu’est-ce qu’elle prouve, votre histoire, que je connais et qui est vieille comme Prudence ? Elle prouve que Saint-Gaudens a suivi à pied un fiacre jaune dont il a vu descendre Agénor à la porte d’Amanda ; elle prouve qu’Amanda trompait Saint-Gaudens. Comme c’est neuf ! Qui est-ce qui n’a pas été trompé ? On sait bien qu’on est toujours trompé pas ses amis et ses maîtresses ; et ça finit sur l’air du Carillon de Dunkerque.

Il joue le carillon sur le piano.

SAINT-GAUDENS.

Et je savais aussi bien qu’Amanda me trompait avec Agénor que je sais qu’Olympe me trompe avec Edmond.

MARGUERITE.

Bravo, Saint-Gaudens ! Mais Saint-Gaudens est un héros ! Nous allons être toutes folles de Saint-Gaudens ! Que celles qui sont folles de Saint-Gaudens lèvent la main.

Tout le monde lève la main.

Quelle unanimité ! Vive Saint-Gaudens ! Gaston, jouez-nous de quoi faire danser Saint-Gaudens.

GASTON.

Je ne sais qu’une polka.

MARGUERITE.

Eh bien, va pour une polka ! Allons, Saint-Gaudens et Armand, rangez la table.

PRUDENCE.

Je n’ai pas fini, moi.

OLYMPE.

Messieurs, Marguerite a dit Armand tout court.

GASTON, jouant.

Dépêchez-vous ; voilà le passage où je m’embrouille.

OLYMPE.

Est-ce que je vais danser avec Saint-Gaudens, moi ?

MARGUERITE.

Non ; moi, je danserai avec lui. – Venez, mon petit Saint-Gaudens, venez !

OLYMPE.

Allons, Armand, allons !

Marguerite polke un moment et s’arrête tout à coup.

SAINT-GAUDENS.

Qu’est-ce que vous avez ?

MARGUERITE.

Rien. J’étouffe un peu.

ARMAND, s’approchant d’elle.

Vous souffrez, madame ?

MARGUERITE.

Oh ! ce n’est rien ; continuons.

Gaston joue de toutes ses forces, Marguerite essaye de nouveau et s’arrête encore.

ARMAND.

Tais-toi donc, Gaston.

PRUDENCE.

Marguerite est malade.

MARGUERITE, suffoquée.

Donnez-moi un verre d’eau.

PRUDENCE.

Qu’avez-vous ?

MARGUERITE.

Toujours la même chose. Mais ce n’est rien, je vous le répète. Passez de l’autre côté, allumez un cigare ; dans un instant, je suis à vous.

PRUDENCE.

Laissons-la ; elle aime mieux être seule quand ça lui arrive.

MARGUERITE.

Allez, je vous rejoins.

PRUDENCE.

Venez ! 

À part.

Il n’y a pas moyen de s’amuser une minute ici.

ARMAND.

Pauvre fille !

Il sort avec les autres.

 

 

Scène IX

 

MARGUERITE, seule, essayant de reprendre sa respiration

 

Ah !...

Elle se regarde dans la glace.

Comme je suis pâle !... Ah !...

Elle met sa tête dans ses mains et appuie ses coudes sur la cheminée.

 

 

Scène X

 

MARGUERITE, ARMAND

 

ARMAND, rentrant.

Eh bien, comment allez-vous, madame ?

MARGUERITE.

Vous, monsieur Armand ! Merci, je vais mieux... D’ailleurs, je suis accoutumée...

ARMAND.

Vous vous tuez ! Je voudrais être votre ami, votre parent, pour vous empêcher de vous faire mal ainsi.

MARGUERITE.

Vous n’y arriveriez pas. Voyons, venez ! Mais qu’avez-vous ?

ARMAND.

Ce que je vois...

MARGUERITE.

Ah ! vous êtes bien bon ! Regardez les autres, s’ils s’occupent de moi.

ARMAND.

Les autres ne vous aiment pas comme je vous aime.

MARGUERITE.

C’est juste ; j’avais oublié ce grand amour.

ARMAND.

Vous en riez !

MARGUERITE.

Dieu m’en garde ! j’entends tous les jours la même chose ; je n’en ris plus.

ARMAND.

Soit ; mais cet amour vaut bien une promesse de votre part.

MARGUERITE.

Laquelle ?

ARMAND.

Celle de vous soigner.

MARGUERITE.

Me soigner ! Est-ce que c’est possible ?

ARMAND.

Pourquoi pas ?

MARGUERITE.

Mais, si je me soignais, je mourrais, mon cher. Ce qui me soutient, c’est la vie fiévreuse que je mène. Puis, se soigner, c’est bon pour les femmes du monde qui ont une famille et des amis ; mais, nous, dès que nous ne pouvons plus servir au plaisir ou à la vanité de personne, on nous abandonne, et les longues soirées succèdent aux longs jours ; je le sais bien, allez ; j’ai été deux mois dans mon lit : au bout de trois semaines, personne ne venait plus me voir.

ARMAND.

Il est vrai que je ne vous suis rien, mais, si vous le vouliez, Marguerite, je vous soignerais comme un frère, je ne vous quitterais pas et je vous guérirais. Alors, quand vous en auriez la force, vous reprendriez la vie que vous menez, si bon vous semble ; mais, j’en suis sûr, vous aimeriez mieux alors une existence tranquille.

MARGUERITE.

Vous avez le vin triste.

ARMAND.

Vous n’avez donc pas de cœur, Marguerite ?

MARGUERITE.

Le cœur ! C’est la seule chose qui fasse faire naufrage dans la traversée que je fais.

Un temps.

C’est donc sérieux ?

ARMAND.

Très sérieux.

MARGUERITE.

Prudence ne m’a pas trompée alors, quand elle m’a dit que vous étiez sentimental. Ainsi, vous me soigneriez ?

ARMAND.

Oui !

MARGUERITE.

Vous resteriez tous les jours auprès de moi ?

ARMAND.

Tout le temps que je ne vous ennuierais pas.

MARGUERITE.

Et vous appelez cela ?

ARMAND.

Du dévouement.

MARGUERITE.

Et d’où vient ce dévouement ?

ARMAND.

D’une sympathie irrésistible que j’ai pour vous.

MARGUERITE.

Depuis ?

ARMAND.

Depuis deux ans, depuis un jour où je vous ai vue passer devant moi, belle, fière, souriante. Depuis ce jour, j’ai suivi de loin et silencieusement votre existence.

MARGUERITE.

Comment se fait-il que vous ne me disiez cela qu’aujourd’hui ?

ARMAND.

Je ne vous connaissais pas, Marguerite.

MARGUERITE.

Il fallait faire connaissance. Pourquoi, lorsque j’ai été malade et que vous êtes si assidûment venu savoir de mes nouvelles, pourquoi n’avez-vous pas monté ici ?

ARMAND.

De quel droit aurais-je monté chez vous ?

MARGUERITE.

Est-ce qu’on se gêne avec une femme comme moi ?

ARMAND.

On se gêne toujours avec une femme... Et puis...

MARGUERITE.

Et puis ?...

ARMAND.

J’avais peur de l’influence que vous pouviez prendre sur ma vie.

MARGUERITE.

Ainsi vous êtes amoureux de moi !

ARMAND, la regardant et la voyant rire.

Si je dois vous le dire, ce n’est pas aujourd’hui.

MARGUERITE.

Ne me le dites jamais.

ARMAND.

Pourquoi ?

MARGUERITE.

Parce qu’il ne peut résulter que deux choses de cet aveu : ou que je n’y croie pas, alors vous m’en voudrez ; ou que j’y croie, alors vous aurez une triste société, celle d’une femme nerveuse, malade, triste, ou gaie d’une gaieté plus triste que le chagrin. Une femme qui dépense cent mille francs par an, c’est bon pour un vieux richard comme le duc, mais c’est bien ennuyeux pour un jeune homme comme vous. Allons, nous disons là des enfantillages ! Donnez-moi la main et rentrons dans la salle à manger ; on ne doit pas savoir ce que notre absence veut dire.

ARMAND.

Rentrez si bon vous semble : moi, je vous demande la permission de rester ici.

MARGUERITE.

Parce que ?

ARMAND.

Parce que votre gaieté me fait mal.

MARGUERITE.

Voulez-vous que je vous donne un conseil ?

ARMAND.

Donnez.

MARGUERITE.

Prenez la poste et sauvez-vous, si ce que vous me dites est vrai ; ou bien aimez-moi comme un bon ami, mais pas autrement. Venez me voir, nous rirons, nous causerons ; mais ne vous exagérez pas ce que je vaux, car je ne vaux pas grand’chose. Vous avez un bon cœur, vous avez besoin d’être aimé ; vous êtes trop jeune et trop sensible pour vivre dans notre monde ; aimez une autre femme, ou mariez-vous. Vous voyez que je suis bonne fille, et que je vous parle franchement.

 

 

Scène XI


MARGUERITE, ARMAND, PRUDENCE

 

PRUDENCE, entr’ouvrant la porte.

Ah çà ! que diable faites-vous là ?

MARGUERITE.

Nous parlons raison ; laissez-nous un peu ; nous vous rejoindrons tout à l’heure.

PRUDENCE.

Bien, bien ; causez, mes enfants.

 

 

Scène XII


MARGUERITE, ARMAND

 

MARGUERITE.

Ainsi, c’est convenu, vous ne m’aimez plus ?

ARMAND.

Je suivrai votre conseil, je partirai.

MARGUERITE.

C’est à ce point-là ?

ARMAND.

Oui.

MARGUERITE.

Que de gens m’en ont dit autant, qui ne sont pas partis.

ARMAND.

C’est que vous les avez retenus.

MARGUERITE.

Ma foi, non !

ARMAND.

Vous n’avez donc jamais aimé personne ?

MARGUERITE.

Jamais, grâce à Dieu !

ARMAND.

Oh ! je vous remercie !

MARGUERITE.

De quoi ?

ARMAND.

De ce que vous venez de me dire ; rien ne pouvant me rendre plus heureux.

MARGUERITE.

Quel original !

ARMAND.

Si je vous disais, Marguerite, que j’ai passé des nuits entières sous vos fenêtres, que je garde depuis six mois un bouton tombé de votre gant.

MARGUERITE.

Je ne vous croirais pas.

ARMAND.

Vous avez raison, je suis un fou ; riez de moi, c’est ce qu’il y a de mieux à faire... Adieu.

MARGUERITE.

Armand !

ARMAND.

Vous me rappelez ?

MARGUERITE.

Je ne veux pas vous voir partir fâché.

ARMAND.

Fâché contre vous, est-ce possible ?

MARGUERITE.

Voyons, dans tout ce que vous me dites, y a-t-il un peu de vrai ?

ARMAND.

Vous me le demandez !

MARGUERITE.

Eh bien, donnez-moi une poignée de main, venez me voir quelquefois, souvent ; nous en reparlerons.

ARMAND.

C’est trop, et ce n’est pas assez.

MARGUERITE.

Alors, faites votre carte vous-même, demandez ce que vous voudrez, puisque, à ce qu’il paraît, je vous dois quelque chose.

ARMAND.

Ne parlez pas ainsi. Je ne veux plus vous voir rire avec les choses sérieuses.

MARGUERITE.

Je ne ris plus.

ARMAND.

Répondez-moi.

MARGUERITE.

Voyons.

ARMAND.

Voulez-vous être aimée ?

MARGUERITE.

C’est selon. Par qui ?

ARMAND.

Par moi.

MARGUERITE.

Après ?

ARMAND.

Être aimée d’un amour profond, éternel ?

MARGUERITE.

Éternel ?...

ARMAND.

Oui.

MARGUERITE.

Et, si je vous crois tout de suite, que direz-vous de moi ?

ARMAND, avec passion.

Je dirai...

MARGUERITE.

Vous direz de moi ce que tout le monde en dit. Qu’importe ! puisque j’ai à vivre moins longtemps que les autres, il faut bien que je vive plus vite. Mais tranquillisez-vous, si éternel que soit votre amour et si peu de temps que j’aie à vivre, je vivrai encore plus longtemps que vous ne m’aimerez.

ARMAND.

Marguerite !...

MARGUERITE.

En attendant, vous êtes ému, votre voix est sincère, vous êtes convaincu de ce que vous dites ; tout cela mérite quelque chose... Prenez cette fleur.

Elle lui donne un camélia.

ARMAND.

Qu’en ferai-je ?

MARGUERITE.

Vous me la rapporterez.

ARMAND.

Quand ?

MARGUERITE.

Quand elle sera fanée.

ARMAND.

Et combien de temps lui faudra-t-il pour cela ?

MARGUERITE.

Mais ce qu’il faut à toute fleur pour se faner, l’espace d’un soir ou d’un matin.

ARMAND.

Ah ! Marguerite, que je suis heureux !

MARGUERITE.

Eh bien, dites-moi encore que vous m’aimez.

ARMAND.

Oui, je vous aime !

MARGUERITE.

Et maintenant, partez.

ARMAND, s’éloignant à reculons.

Je pars.

Il revient sur ses pas, lui baise une dernière fois la main et sort. Rires et chants dans la coulisse.

 

 

Scène XIII

 

MARGUERITE, puis GASTON, SAINT-GAUDENS, OLYMPE, PRUDENCE

 

MARGUERITE, seule et regardant la porte refermée.

Pourquoi pas ? – À quoi bon ? – Ma vie va et s’use de l’un à l’autre de ces deux mots.

GASTON, entrouvrant la porte.

Chœur des villageois !

Il chante.

C’est une heureuse journée !

Unissons, dans ce beau jour,

Les flambeaux de l’hyménée

Avec les fleurs...

SAINT-GAUDENS.

Vivent M. et madame Duval !

OLYMPE.

En avant le bal de noces !

MARGUERITE.

C’est moi qui vais vous faire danser.

SAINT-GAUDENS.

Mais comme je prends du plaisir !

Prudence se coiffe d’un chapeau d’homme ; Gaston, d’un chapeau de femme, etc., etc. Danse.

 

 

ACTE II

 

Cabinet de toilette chez Marguerite. Paris.

 

 

Scène première


MARGUERITE, PRUDENCE, NANINE

 

MARGUERITE, devant sa toilette, à Prudence qui entre.

Bonsoir, chère amie ; avez-vous vu le duc ?

PRUDENCE.

Oui.

MARGUERITE.

Il vous a donné ?

PRUDENCE, remettant à Marguerite des billets de banque.

Voici. – Pouvez-vous me prêter trois ou quatre cents francs ?

MARGUERITE.

Prenez... Vous avez dit au duc que j’ai l’intention d’aller à la campagne.

PRUDENCE.

Oui.

MARGUERITE.

Qu’a-t-il répondu ?

PRUDENCE.

Que vous avez raison, que cela ne peut vous faire que du bien. Et vous irez ?

MARGUERITE.

Je l’espère ; j’ai encore visité la maison aujourd’hui.

PRUDENCE.

Combien veut-on la louer ?

MARGUERITE.

Quatre mille francs.

PRUDENCE.

Ah çà ! c’est de l’amour, ma chère.

MARGUERITE.

J’en ai peur ! c’est peut-être une passion ; ce n’est peut-être qu’un caprice ; tout ce que je sais, c’est que c’est quelque chose.

PRUDENCE.

Il est venu hier ?

MARGUERITE.

Vous le demandez ?

PRUDENCE.

Et il revient ce soir.

MARGUERITE.

Il va venir.

PRUDENCE.

Je le sais ! il est resté trois ou quatre heures à la maison.

MARGUERITE.

Il vous a parlé de moi ?

PRUDENCE.

De quoi voulez-vous qu’il me parle ?

MARGUERITE.

Que vous a-t-il dit ?

PRUDENCE.

Qu’il vous aime, parbleu !

MARGUERITE.

Il y a longtemps que vous le connaissez !

PRUDENCE.

Oui.

MARGUERITE.

L’avez-vous vu amoureux quelquefois ?

PRUDENCE.

Jamais.

MARGUERITE.

Votre parole !

PRUDENCE.

Sérieusement.

MARGUERITE.

Si vous saviez quel bon cœur il a, comme il parle de sa mère et de sa sœur !

PRUDENCE.

Quel malheur que des gens comme ceux-là n’aient pas cent mille livres de rente !

MARGUERITE.

Quel bonheur, au contraire ! au moins, ils sont sûrs que c’est eux seuls qu’on aime.

Prenant la main de Prudence et la mettant sur sa poitrine.

Tenez !

PRUDENCE.

Quoi !

MARGUERITE.

Le cœur me bat, vous ne sentez pas ?

PRUDENCE.

Pourquoi le cœur vous bat-il ?

MARGUERITE.

Parce qu’il est dix heures et qu’il va venir.

PRUDENCE.

C’est à ce point ? Je me sauve. Dites donc ! si ça se gagnait !

MARGUERITE, à Nanine, qui va et vient en rangeant.

Va ouvrir, Nanine.

NANINE.

On n’a pas sonné.

MARGUERITE.

Je te dis que si.

 

 

Scène II


PRUDENCE, MARGUERITE

 

PRUDENCE.

Ma chère, je vais prier pour vous.

MARGUERITE.

Parce que ?

PRUDENCE.

Parce que vous êtes en danger.

MARGUERITE.

Peut-être.

 

 

Scène III


PRUDENCE, MARGUERITE, ARMAND

 

ARMAND.

Marguerite !

Il court à Marguerite.

PRUDENCE.

Vous ne me dites pas bonsoir, ingrat ?

ARMAND.

Pardon, ma chère Prudence ; vous allez bien ?

PRUDENCE.

Il est temps !... Mes enfants, je vous laisse ; j’ai quelqu’un qui m’attend chez moi. – Adieu.

Elle sort.

 

 

Scène IV


ARMAND, MARGUERITE

 

MARGUERITE.

Allons, venez vous mettre là, monsieur.

ARMAND, se mettant à ses genoux.

Après ?

MARGUERITE.

Vous m’aimez toujours autant ?

ARMAND.

Non !

MARGUERITE.

Comment ?

ARMAND.

Je vous aime mille fois plus, madame !

MARGUERITE.

Qu’avez-vous fait, aujourd’hui ?...

ARMAND.

J’ai été voir Prudence, Gustave et Nichette, J’ai été partout où l’on pouvait parler de Marguerite.

MARGUERITE.

Et ce soir ?

ARMAND.

Mon père m’avait écrit qu’il m’attendait à Tours, je lui ai répondu qu’il peut cesser de m’attendre. Est-ce que je suis en train d’aller à Tours !...

MARGUERITE.

Cependant, il ne faut pas vous brouiller avec votre père.

ARMAND.

Il n’y a pas de danger. Et vous, qu’avez-vous fait, dites ?...

MARGUERITE.

Moi, j’ai pensé à vous.

ARMAND.

Bien vrai.

MARGUERITE.

Bien vrai ! j’ai formé de beaux projets.

ARMAND.

Vraiment ?

MARGUERITE.

Oui.

ARMAND.

Conte-les-moi !

MARGUERITE.

Plus tard.

ARMAND.

Pourquoi pas tout de suite ?

MARGUERITE.

Tu ne m’aimes peut-être pas encore assez ; quand ils seront réalisables, il sera temps de te les dire : sache seulement que c’est de toi que je m’occupe.

ARMAND.

De moi ?

MARGUERITE.

Oui, de toi que j’aime trop.

ARMAND.

Voyons, qu’est-ce que c’est ?

MARGUERITE.

À quoi bon ?

ARMAND.

Je t’en supplie !

MARGUERITE, après une courte hésitation.

Est-ce que je puis te cacher quelque chose ?

ARMAND.

J’écoute.

MARGUERITE.

J’ai trouvé une combinaison.

ARMAND.

Quelle combinaison ?

MARGUERITE.

Je ne puis te dire que les résultats qu’elle doit avoir.

ARMAND.

Et quels résultats aura-t-elle ?

MARGUERITE.

Serais-tu heureux de passer l’été à la campagne avec moi ?

ARMAND.

Tu le demandes ?

MARGUERITE.

Eh bien, si ma combinaison réussit, et elle réussira, dans quinze jours d’ici je serai libre ; je ne devrai plus rien, et nous irons ensemble passer l’été à la campagne.

ARMAND.

Et tu ne peux pas me dire par quel moyen ?...

MARGUERITE.

Non.

ARMAND.

Et c’est toi seule qui as trouvé cette combinaison, Marguerite ?

MARGUERITE.

Comme tu me dis ça !

ARMAND.

Réponds-moi.

MARGUERITE.

Eh bien, oui, c’est moi seule.

ARMAND.

Et c’est toi seule qui l’exécuteras ?

MARGUERITE, hésitant encore.

Moi seule.

ARMAND, se levant.

Avez-vous lu Manon Lescaut, Marguerite ?

MARGUERITE.

Oui, le volume est là dans le salon.

ARMAND.

Estimez-vous Des Grieux ?

MARGUERITE.

Pourquoi cette question ?

ARMAND.

C’est qu’il y a un moment où Manon, elle aussi, a trouvé une combinaison, qui est de se faire donner de l’argent par M. de B***, et de le dépenser avec Des Grieux. Marguerite, vous avez plus de cœur qu’elle, et, moi, j’ai plus de loyauté que lui !

MARGUERITE.

Ce qui veut dire ?

ARMAND.

Que, si votre combinaison est dans le genre de celle-là, je ne l’accepte pas.

MARGUERITE.

C’est bien, mon ami, n’en parlons plus...

Un temps.

Il fait très beau aujourd’hui, n’est-ce pas ?

ARMAND.

Oui, très beau.

MARGUERITE.

Il y avait beaucoup de monde aux Champs-Élysées ?

ARMAND.

Beaucoup.

MARGUERITE.

Ce sera ainsi jusqu’à la fin de la lune ?

ARMAND, avec emportement.

Eh ! que m’importe la lune !

MARGUERITE.

De quoi voulez-vous que je vous parle ? Quand je vous dis que je vous aime, quand je vous en donne la preuve, vous devenez maussade ; alors, je vous parle de la lune.

ARMAND.

Que veux-tu, Marguerite ? je suis jaloux de la moindre de tes pensées ! Ce que tu m’as proposé tout à l’heure...

MARGUERITE.

Nous y revenons ?

ARMAND.

Mon Dieu, oui, nous y revenons... Eh bien, ce que tu m’as proposé me rendrait fou de joie ; mais le mystère qui précède l’exécution de ce projet...

MARGUERITE.

Voyons, raisonnons un peu. Tu m’aimes et tu voudrais passer quelque temps avec moi, dans un coin qui ne fût pas cet affreux Paris.

ARMAND.

Oui, je le voudrais.

MARGUERITE.

Moi aussi, je t’aime et j’en désire autant ; mais, pour cela, il faut ce que je n’ai pas. Tu n’es pas jaloux du duc, tu sais quels sentiments purs l’unissent à moi, laisse-moi donc faire.

ARMAND.

Cependant...

MARGUERITE.

Je t’aime. Voyons, est-ce convenu ?

ARMAND.

Mais...

MARGUERITE, très câline.

Est-ce convenu, voyons ?...

ARMAND.

Pas encore.

MARGUERITE.

Alors, tu reviendras me voir demain ; nous en reparlerons.

ARMAND.

Comment, je reviendrai te voir demain ? Tu me renvoies déjà ?

MARGUERITE.

Je ne te renvoie pas. Tu peux rester encore un peu.

ARMAND.

Encore un peu ! Tu attends quelqu’un ?

MARGUERITE.

Tu vas recommencer ?

ARMAND.

Marguerite, tu me trompes !

MARGUERITE.

Combien y a-t-il de temps que je te connais ?

ARMAND.

Quatre jours.

MARGUERITE.

Qu’est-ce qui ma forçait à te recevoir ?

ARMAND.

Rien.

MARGUERITE.

Si je ne t’aimais pas, aurais-je le droit de te mettre à la porte, comme j’y mets Varville et tant d’autres ?

ARMAND.

Certainement.

MARGUERITE.

Alors, mon ami, laisse-toi aimer, et ne te plains pas.

ARMAND.

Pardon, mille fois pardon !

MARGUERITE.

Si cela continue, je passerai ma vie à te pardonner.

ARMAND.

Non ; c’est la dernière fois. Tiens ! je m’en vais.

MARGUERITE.

À la bonne heure. Viens demain, à midi ; nous déjeunerons ensemble.

ARMAND.

À demain, alors.

MARGUERITE.

À demain.

ARMAND.

À midi ?

MARGUERITE.

À midi.

ARMAND.

Tu me jures...

MARGUERITE.

Quoi ?

ARMAND.

Que tu n’attends personne ?

MARGUERITE.

Encore ! Je te jure que je t’aime, et que je n’aime que toi seul dans le monde !

ARMAND.

Adieu !

MARGUERITE.

Adieu, grand enfant !

Il hésite un moment et sort.

 

 

Scène V

 

MARGUERITE, seule, à la même place

 

Qui m’eût dit, il y a huit jours, que cet homme, dont je ne soupçonnais pas l’existence, occuperait à ce point, et si vite, mon cœur et ma pensée ? M’aime-t-il d’ailleurs ? sais-je seulement si je l’aime, moi qui n’ai jamais aimé ? Mais pourquoi sacrifier une joie ? Pourquoi ne pas se laisser aller aux caprices de son cœur ? – Que suis-je ? Une créature du hasard ! Laissons donc le hasard faire de moi ce qu’il voudra. – C’est égal, il me semble que je suis plus heureuse que je ne l’ai encore été. C’est peut-être d’un mauvais augure. Nous autres femmes, nous prévoyons toujours qu’on nous aimera, jamais que nous aimerons, si bien qu’aux premières atteintes de ce mal imprévu nous ne savons plus où nous en sommes.

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, NANINE, LE COMTE DE GIRAY

 

NANINE, annonçant le comte qui la suit.

M. le comte !

MARGUERITE, sans se déranger.

Bonsoir, comte...

LE COMTE, allant lui baiser la main.

Bonsoir, chère amie. Comment va-t-on ce soir ?

MARGUERITE.

Parfaitement.

LE COMTE, allant s’asseoir à la cheminée.

Il fait un froid du diable ! Vous m’avez écrit de venir à dix heures et demie. Vous voyez que je suis exact.

MARGUERITE.

Merci. Nous avons à causer, mon cher comte.

LE COMTE.

Avez-vous soupé ?...

MARGUERITE.

Pourquoi ?...

LE COMTE.

Parce que nous aurions été souper, et nous aurions causé en soupant.

MARGUERITE.

Vous avez faim ?

LE COMTE.

On a toujours assez faim pour souper. J’ai si mal dîné au club !

MARGUERITE.

Qu’est-ce qu’on y faisait ?

LE COMTE.

On jouait quand je suis parti.

MARGUERITE.

Saint-Gaudens perdait-il ?

LE COMTE.

Il perdait vingt-cinq louis ; il criait pour mille écus.

MARGUERITE.

Il a soupé l’autre soir ici avec Olympe.

LE COMTE.

Et qui encore ?

MARGUERITE.

Gaston Rieux. Vous le connaissez ?

LE COMTE.

Oui.

MARGUERITE.

M. Armand Duval.

LE COMTE.

Qu’est-ce que c’est que M. Armand Duval ?

MARGUERITE.

C’est un ami de Gaston. Prudence et moi, voilà le souper... On a beaucoup ri.

LE COMTE.

Si j’avais su, je serais venu. À propos, est-ce qu’il sortait quelqu’un d’ici tout à l’heure, un peu avant que j’entrasse ?

MARGUERITE.

Non, personne.

LE COMTE.

C’est qu’au moment où je descendais de voiture, quelqu’un a couru vers moi, comme pour voir qui j’étais, et, après m’avoir vu, s’est éloigné.

MARGUERITE, à part.

Serait-ce Armand ?

Elle sonne.

LE COMTE.

Vous avez besoin de quelque chose ?

MARGUERITE.

Oui, il faut que je dise un mot à Nanine. 

À Nanine, bas.

Descends. Une fois dans la rue, sans faire semblant de rien, regarde si M. Armand Duval y est, et reviens me le dire.

NANINE.

Oui, madame.

Elle sort.

LE COMTE.

Il y a une nouvelle.

MARGUERITE.

Laquelle ?

LE COMTE.

Gagouki se marie.

MARGUERITE.

Notre prince polonais ?

LE COMTE.

Lui-même.

MARGUERITE.

Qui épouse-t-il ?

LE COMTE.

Devinez.

MARGUERITE.

Est-ce que je sais ?

LE COMTE.

Il épouse la petite Adèle.

MARGUERITE.

Elle a bien tort !

LE COMTE.

C’est lui, au contraire...

MARGUERITE.

Mon cher, quand un homme du monde épouse une fille comme Adèle, ce n’est pas lui qui fait une sottise, c’est elle qui fait une mauvaise affaire. Votre Polonais est ruiné, il a une détestable réputation, et, s’il épouse Adèle, c’est pour les douze ou quinze mille livres de rente que vous lui avez faites les uns après les autres.

NANINE, rentrant, et bas à Marguerite.

Non, madame, il n’y a personne.

MARGUERITE.

Maintenant, parlons de choses sérieuses, mon cher comte...

LE COMTE.

De choses sérieuses ! J’aimerais mieux parler de choses gaies.

MARGUERITE.

Nous verrons plus tard si vous prenez les choses gaiement.

LE COMTE.

J’écoute.

MARGUERITE.

Avez-vous de l’argent comptant ?

LE COMTE.

Moi ? Jamais.

MARGUERITE.

Alors, il faut souscrire.

LE COMTE.

On a donc besoin d’argent ici ?

MARGUERITE.

Hélas ! il faut quinze mille francs !

LE COMTE.

Diable ! c’est un joli denier. Et pourquoi juste quinze mille francs ?

MARGUERITE.

Parce que je les dois.

LE COMTE.

Vous payez donc vos créanciers ?

MARGUERITE.

C’est eux qui le veulent.

LE COMTE.

Il le faut absolument ?...

MARGUERITE.

Oui.

LE COMTE.

Alors... c’est dit, je souscrirai.

 

 

Scène VII


MARGUERITE, LE COMTE, NANINE

 

NANINE, entrant.

Madame, on vient d’apporter cette lettre pour vous être remise tout de suite.

MARGUERITE.

Qui peut m’écrire à cette heure ?

Ouvrant la lettre.

Armand ! Qu’est-ce que cela signifie ?

Lisant.

« Il ne me convient pas de jouer un rôle ridicule, même auprès de la femme que j’aime. Au moment où je sortais de chez vous, M. le comte de Giray y entrait. Je n’ai ni l’âge ni le caractère de Saint-Gaudens ; pardonnez-moi le seul tort que j’aie, celui de ne pas être millionnaire, et oublions tous deux que nous nous sommes connus, et qu’un instant nous avons cru nous aimer. Quand vous recevrez cette lettre, j’aurai déjà quitté Paris. Armand. »

NANINE.

Madame répondra ?

MARGUERITE.

Non ; dis que c’est bien.

Nanine sort.

 

 

Scène VIII


LE COMTE, MARGUERITE

 

MARGUERITE, à elle-même.

Allons, voilà un rêve évanoui ! C’est dommage !

LE COMTE.

Qu’est-ce que c’est que cette lettre ?

MARGUERITE.

Ce que c’est, mon cher ami ? C’est une bonne nouvelle pour vous.

LE COMTE.

Comment ?

MARGUERITE.

Vous gagnez quinze mille francs, par cette lettre-là !

LE COMTE.

C’est la première qui m’en rapporte autant

MARGUERITE.

Je n’ai plus besoin de ce que je vous demandais.

LE COMTE.

Vos créanciers vous renvoient leurs notes acquittées ? Ah ! c’est gentil de leur part !

MARGUERITE.

Non, j’étais amoureuse, mon cher.

LE COMTE.

Vous ?

MARGUERITE.

Moi-même.

LE COMTE.

Et de qui, bon Dieu ?

MARGUERITE.

D’un homme qui ne m’aimait pas, comme cela arrive souvent ; d’un homme sans fortune, comme cela arrive toujours.

LE COMTE.

Ah ! oui, c’est avec ces amours-là que vous croyez vous relever des autres.

MARGUERITE.

Et voici ce qu’il m’écrit.

Elle donne la lettre au comte.

LE COMTE, lisant.

« Ma chère Marguerite... » Tiens, tiens, c’est de M. Duval. Il est très jaloux, ce monsieur. Ah ! je comprends maintenant l’utilité des lettres de change. C’était joli, ce que vous faisiez là !

Il lui rend la lettre.

MARGUERITE, sonnant et jetant la lettre sur sa table.

Vous m’avez offert à souper.

LE COMTE.

Et je vous l’offre encore. Vous ne mangerez jamais pour quinze mille francs. C’est toujours une économie que je ferai.

MARGUERITE.

Eh bien, allons souper ; j’ai besoin de prendre l’air.

LE COMTE.

Il paraît que c’était grave ; vous êtes tout agitée, ma chère.

MARGUERITE.

Ça ne sera rien. 

À Nanine qui entre.

Donne-moi un châle et un chapeau !

NANINE.

Lequel, madame ?

MARGUERITE.

Le chapeau que tu voudras et un châle léger. 

Au comte.

Il faut nous prendre comme nous sommes, mon pauvre ami.

LE COMTE.

Oh ! je suis habitué à tout ça.

NANINE, donnant le châle.

Madame aura froid !

MARGUERITE.

Non.

NANINE.

Faudra-t-il attendre madame ?...

MARGUERITE.

Non, couche-toi ; peut être ne rentrerai-je que tard... Venez-vous comte ?

Ils sortent.

 

 

Scène IX

 

NANINE, seule

 

Il se passe quelque chose ; madame est tout émue ; c’est cette lettre de tout à l’heure qui la trouble, sans doute.

Prenant la lettre.

La Voilà, cette lettre.

Elle la lit.

Diable ! M. Armand mène rondement les choses. Nommé il y a deux jours, démissionnaire aujourd’hui, il a vécu ce que vivent les roses et les hommes d’État... Tiens !

Prudence entre.

madame Duvernoy.

 

 

Scène X


NANINE, PRUDENCE, puis UN DOMESTIQUE

 

PRUDENCE.

Marguerite est sortie ?

NANINE.

À l’instant.

PRUDENCE.

Ou est-elle allée ?

NANINE.

Elle est allée souper.

PRUDENCE.

Avec M. de Giray ?

NANINE.

Oui.

PRUDENCE.

Elle a reçu une lettre, tout à l’heure ?...

NANINE.

De M. Armand.

PRUDENCE.

Qu’est-ce qu’elle a dit ?

NANINE.

Rien.

PRUDENCE.

Et elle va rentrer ?

NANINE.

Tard, sans doute. Je vous croyais couchée depuis longtemps.

PRUDENCE.

Je l’étais et je dormais, quand j’ai été réveillée par des coups de sonnette redoublés ; j’ai été ouvrir...

On frappe.

NANINE.

Entrez !

UN DOMESTIQUE.

Madame fait demander une pelisse ; elle a froid.

PRUDENCE.

Madame est en bas ?

LE DOMESTIQUE.

Oui, madame est en voiture.

PRUDENCE.

Priez-la de monter, dites-lui que c’est moi qui la demande.

LE DOMESTIQUE.

Mais madame n’est pas seule dans la voiture.

PRUDENCE.

Ça ne fait rien, allez !

Le domestique sort.

ARMAND, du dehors.

Prudence !

PRUDENCE, ouvrant la fenêtre.

Allons, bon ! voilà l’autre qui s’impatiente ! Oh ! les amoureux jaloux, ils sont tous les mêmes.

ARMAND, du dehors.

Eh bien ?

PRUDENCE.

Attendez un peu, que diable ! tout à l’heure je vous appellerai.

 

 

Scène XI


PRUDENCE, MARGUERITE, puis NANINE

 

MARGUERITE.

Que me voulez-vous, ma chère Prudence ?

PRUDENCE.

Armand est chez moi.

MARGUERITE.

Que m’importe ?

PRUDENCE.

Il veut vous parler.

MARGUERITE.

Et moi, je ne veux pas le recevoir ; d’ailleurs, je ne le puis, on m’attend en bas. Dites-le-lui.

PRUDENCE.

Je me garderai bien de faire une pareille commission. Il irait provoquer le comte.

MARGUERITE.

Ah çà ! que veut-il ?

PRUDENCE.

Est-ce que je sais ? Est-ce qu’il le sait lui-même ? Mais nous savons bien ce que c’est qu’un homme amoureux.

NANINE, la pelisse à la main.

Madame désire-t-elle sa pelisse ?

MARGUERITE.

Non, pas encore.

PRUDENCE.

Eh bien, que décidez-vous ?...

MARGUERITE.

Ce garçon-là me rendra malheureuse.

PRUDENCE.

Alors, ne le revoyez plus, ma chère. – Il vaut même mieux que les choses en restent où elles sont.

MARGUERITE.

C’est votre avis, n’est-ce pas ?

PRUDENCE.

Certainement !

MARGUERITE, après au temps.

Qu’est-ce qu’il vous a dit encore ?

PRUDENCE.

Allons, vous voulez qu’il vienne. Je vais le chercher. Et le comte ?...

MARGUERITE.

Le comte ! Il attendra.

PRUDENCE.

Il vaudrait peut-être mieux le congédier tout à fait.

MARGUERITE.

Vous avez raison. – Nanine, descends dire à M. de Giray que, décidément, je suis malade, et que je n’irai pas souper ; qu’il m’excuse.

NANINE.

Oui, madame.

PRUDENCE, à la fenêtre.

Armand ! Venez ! Oh ! il ne se le fera pas dire deux fois.

MARGUERITE.

Vous resterez ici pendant qu’il y sera.

PRUDENCE.

Non pas. – Comme il viendrait un moment où vous me diriez de m’en aller, j’aime autant m’en aller tout de suite.

NANINE, rentrant.

M. le comte est parti, madame.

MARGUERITE.

Il n’a rien dit ?

NANINE.

Non.

Elle sort.

 

 

Scène XII

 

MARGUERITE, ARMAND, PRUDENCE

 

ARMAND, entrant.

Marguerite ! enfin !

PRUDENCE.

Mes enfants, je vous laisse.

Elle sort.

 

 

Scène XIII


MARGUERITE, ARMAND

 

ARMAND, allant se mettre à genoux aux pieds de Marguerite.

Marguerite...

MARGUERITE.

Que voulez-vous ?

ARMAND.

Je veux que vous me pardonniez.

MARGUERITE.

Vous ne le méritez pas !

Mouvement d’Armand.

J’admets que vous soyez jaloux et que vous m’écriviez une lettre irritée, mais non une lettre ironique et impertinente. Vous m’avez fait beaucoup de peine et beaucoup de mal.

ARMAND.

Et vous, Marguerite, ne m’en avez-vous pas fait ?

MARGUERITE.

Si je vous en ai fait, c’est malgré moi.

ARMAND.

Quand j’ai vu arriver le comte, quand je me suis dit que c’était pour lui que vous me renvoyiez, j’ai été comme un fou, j’ai perdu la tête, je vous ai écrit. Mais, quand, au lieu de faire à ma lettre la réponse que j’espérais, quand, au lieu de vous disculper, vous avez dit à Nanine que cela était bien, je me suis demandé ce que j’allais devenir, si je ne vous revoyais plus. Le vide s’est fait instantanément autour de moi. N’oubliez pas, Marguerite, que, si je ne vous connais que depuis quelques jours, je vous aime depuis deux ans !

MARGUERITE.

Eh bien, mon ami, vous avez pris une sage résolution.

ARMAND.

Laquelle ?

MARGUERITE.

Celle de partir. Ne me l’avez-vous pas écrit ?

ARMAND.

Est-ce que je le pourrais ?

MARGUERITE.

Il le faut pourtant.

ARMAND.

Il le faut ?

MARGUERITE.

Oui ; non seulement pour vous, mais pour moi. Ma position m’oblige à ne plus vous revoir, et tout me défend de vous aimer.

ARMAND.

Vous m’aimez donc un peu, Marguerite ?

MARGUERITE.

Je vous aimais.

ARMAND.

Et maintenant ?

MARGUERITE.

Maintenant, j’ai réfléchi, et ce que j’avais espéré est impossible.

ARMAND.

Si vous m’aviez aimé, d’ailleurs, vous n’auriez pas reçu le comte, surtout ce soir.

MARGUERITE.

Aussi, est-ce pour cela qu’il vaut mieux que nous n’allions pas plus loin. Je suis jeune, je suis jolie, je vous plaisais, je suis une bonne fille, vous êtes un garçon d’esprit, il fallait prendre de moi ce qui est bon, laisser ce qui est mauvais, et ne pas vous occuper du reste.

ARMAND.

Ce n’est pas ainsi que vous me parliez tantôt, Marguerite, quand vous me faisiez entrevoir quelques mois à passer avec vous, seule, loin de Paris, loin du monde ; c’est en tombant de cette espérance dans la réalité que je me suis fait tant de mal.

MARGUERITE, avec mélancolie.

C’est vrai ; je m’étais dit : « Un peu de repos me ferait du bien ; il prend intérêt à ma santé ; s’il y avait moyen de passer tranquillement l’été avec lui, dans quelque campagne, au fond de quelque bois, ce serait toujours cela de pris sur les mauvais jours. » Au bout de trois ou quatre mois, nous serions revenus à Paris, nous nous serions donné une bonne poignée de main, et nous nous serions fait une amitié des restes de notre amour ; c’était encore beaucoup, car l’amour qu’on peut avoir pour moi, si violent qu’on le dise, n’a même pas toujours en lui de quoi faire une amitié plus tard. Tu ne l’as pas voulu ; ton cœur est un grand seigneur qui ne veut rien accepter ! N’en parlons plus. Tu viens ici depuis quatre jours, tu as soupé chez moi : envoie-moi un bijou avec ta carte, nous serons quittes.

ARMAND.

Marguerite, tu es folle ! Je t’aime ! Cela ne veut pas dire que tu es jolie et que tu me plairas trois ou quatre mois. Tu es toute mon espérance, toute ma pensée, toute ma vie ; je t’aime, enfin ! que puis-je te dire de plus ?

MARGUERITE.

Alors, tu as raison, il vaut mieux cesser de nous voir dès à présent !

ARMAND.

Naturellement, parce que tu ne m’aimes pas, toi !

MARGUERITE.

Parce que... Tu ne sais pas ce que tu dis !

ARMAND.

Pourquoi, alors ?

MARGUERITE.

Pourquoi ? Tu veux le savoir ? Parce qu’il y a des heures où ce, rêve commencé, je le fais jusqu’au bout ; parce qu’il y a des jours où je suis lasse de la vie que je mène et que j’en entrevois une autre ; parce qu’au milieu de notre existence turbulente notre tête, notre orgueil, nos sens vivent, mais que notre cœur se gonfle, ne trouvant pas à s’épancher, et nous étouffe. Nous paraissons heureuses, et l’on nous envie. En effet, nous avons des amants qui se ruinent, non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur vanité ; nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amis, des amis comme Prudence, dont l’amitié va jusqu’à la servitude, jamais jusqu’au désintéressement. Peu leur importe ce que nous faisons, pourvu qu’on les voie dans nos loges, ou qu’elles se carrent dans nos voitures. Ainsi, tout autour de nous, ruine, honte et mensonge. Je rêvais donc, par moments, sans oser le dire à personne, de rencontrer un homme assez élevé pour ne me demander compte de rien, et pour vouloir bien être l’amant de mes impressions. Cet homme, je l’avais trouvé dans le duc ; mais la vieillesse ne protège ni ne console, et mon âme a d’autres exigences. Alors, je t’ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux ; les larmes que je t’ai vu répandre pour moi, l’intérêt que tu as pris à ma santé, tes visites mystérieuses pendant ma maladie, ta franchise, ton enthousiasme, tout me permettait de voir en toi celui que j’appelais du fond de ma bruyante solitude. En une minute, comme une folle, j’ai bâti tout un avenir sur ton amour, j’ai rêvé campagne, pureté ; je me suis souvenue de mon enfance, – on a toujours eu une enfance, quoi que l’on soit devenue ; – c’était souhaiter l’impossible ; un mot de toi me l’a prouvé... Tu as voulu tout savoir, tu sais tout ?

ARMAND.

Et tu crois qu’après ces paroles-là je vais te quitter ? Quand le bonheur vient à nous, nous nous sauverions devant lui ? Non, Marguerite, non ; ton rêve s’accomplira, je te le jure. Ne raisonnons rien, nous sommes jeunes, nous nous aimons, marchons en suivant notre amour.

MARGUERITE.

Ne me trompe pas, Armand, songe qu’une émotion violente peut me tuer ; rappelle-toi bien qui je suis, et ce que je suis.

ARMAND.

Tu es un ange, et je t’aime !

NANINE, du dehors, frappant à la porte.

Madame...

MARGUERITE.

Quoi ?

NANINE.

On vient d’apporter une lettre !

MARGUERITE, riant.

Ah çà ! c’est donc la nuit aux lettres ?... De qui est-elle ?

NANINE.

De M. le comte.

MARGUERITE.

Demande-t-il une réponse ?

NANINE.

Oui, madame.

MARGUERITE, se pendant au cou d’Armand.

Eh bien, dis qu’il n’y en a pas.

 

 

ACTE III

 

Auteuil. Salon de campagne. Cheminée au fond avec glace sans tain. Porte de chaque côté de la cheminée. Vue sur le jardin.

 

 

Scène première

 

NANINE, emportant un plateau à thé après le déjeuner, PRUDENCE, puis ARMAND

 

PRUDENCE, entrant.

Où est Marguerite ?

NANINE.

Madame est au jardin avec mademoiselle Nichette et M. Gustave, qui viennent de déjeuner avec elle et qui passent la journée ici.

PRUDENCE.

Je vais les rejoindre.

ARMAND, entrant pendant que Nanine sort.

Prudence, j’ai à vous parler. Il y a quinze jours, vous êtes partie d’ici dans la voiture de Marguerite ?

PRUDENCE.

C’est vrai.

ARMAND.

Depuis ce temps, nous n’avons revu ni la voiture ni les chevaux. Il y a huit jours, en nous quittant, vous avez paru craindre d’avoir froid, et Marguerite vous a prêté un cachemire que vous n’avez pas rapporté. Enfin, hier, elle vous a remis des bracelets et des diamants pour les faire remonter, disait-elle. – Où sont les chevaux, la voiture, le cachemire et les diamants ?

PRUDENCE.

Vous voulez que je sois franche ?

ARMAND.

Je vous en supplie.

PRUDENCE.

Les chevaux sont rendus au marchand, qui les reprend pour moitié.

ARMAND.

Le cachemire ?

PRUDENCE.

Vendu.

ARMAND.

Les diamants ?

PRUDENCE.

Engagés de ce matin. – Je rapporte les reconnaissances.

ARMAND.

Et pourquoi ne m’avoir pas tout dit ?

PRUDENCE.

Marguerite ne le voulait pas.

ARMAND.

Et pourquoi ces ventes et ces engagements ?

PRUDENCE.

Pour payer ! – Ah ! vous croyez, mon cher, qu’il suffit de s’aimer et d’aller vivre, hors de Paris, d’une vie pastorale et éthérée ? Pas du tout ! À côté de la vie poétique il y a la vie réelle. Le duc, que je viens de voir, car je voulais, s’il était possible, éviter tant de sacrifiées, le duc ne veut plus rien donner à Marguerite, à moins qu’elle ne vous quitte, et Dieu sait qu’elle n’en a pas envie !

ARMAND.

Bonne Marguerite !

PRUDENCE.

Oui, bonne Marguerite ; trop bonne Marguerite, car qui sait comment tout cela finira ? Sans compter que, pour payer ce qu’elle reste devoir, elle veut abandonner tout ce qu’elle possède encore. J’ai dans ma poche un projet de vente que vient de me remettre son homme d’affaires.

ARMAND.

Combien faudrait-il ?

PRUDENCE.

Cinquante mille francs, au moins.

ARMAND.

Demandez quinze jours aux créanciers ; dans quinze jours, je payerai tout.

PRUDENCE.

Vous allez emprunter ?...

ARMAND.

Oui.

PRUDENCE.

Ça va être joli ! Vous brouiller avec votre père, embarrasser l’avenir.

ARMAND.

Je me doutais de ce qui arrive ; j’ai écrit à mon notaire que je voulais faire à quelqu’un une délégation du bien que je tiens de ma mère, et je viens de recevoir la réponse ; l’acte est tout préparé, il n’y a plus que quelques formalités à remplir, et, dans la journée, je dois aller à Paris pour signer. En attendant, empêchez que Marguerite...

PRUDENCE.

Mais les papiers que je rapporte ?

ARMAND.

Quand je serai parti, vous les lui remettrez, comme si je ne vous avais rien dit, car il faut qu’elle ignore notre conversation. C’est elle ; silence !

 

 

Scène II

 

MARGUERITE, NICHETTE, GUSTAVE, ARMAND, PRUDENCE

 

Marguerite, en entrant, met un doigt sur sa bouche pour faire signe à Prudence de se taire.

ARMAND, à Marguerite.

Chère enfant ! gronde Prudence.

MARGUERITE.

Pourquoi ?

ARMAND.

Je la prie hier de passer chez moi et de m’apporter des lettres s’il y en a, car il y a quinze jours que je ne suis allé à Paris ; la première chose qu’elle fait, c’est de l’oublier ; si bien que, maintenant, il faut que je te quitte pour une heure ou deux. Depuis un mois, je n’ai pas écrit à mon père. Personne ne sait où je suis, pas même mon domestique, car je voulais éviter les importuns. Il fait beau, Nichette et Gustave sont là pour te tenir compagnie ; je saute dans une voiture, je passe chez moi, et je reviens.

MARGUERITE.

Va, mon ami, va ; mais, si tu n’as pas écrit à ton père, ce n’est pas ma faute. Assez de fois je t’ai dit de lui écrire. Reviens vite. Tu nous retrouveras causant et travaillant ici, Gustave, Nichette et moi.

ARMAND.

Dans une heure, je suis de retour.

Marguerite l’accompagne jusqu’à la porte ; en revenant elle dit à Prudence.

Tout est-il arrangé ?

PRUDENCE.

Oui.

MARGUERITE.

Les papiers ?

PRUDENCE.

Les voici. L’homme d’affaires viendra tantôt s’entendre avec vous ; moi, je vais déjeuner, car je meurs de faim.

MARGUERITE.

Allez ; Nanine vous donnera tout ce que vous voudrez.

 

 

Scène III

 

MARGUERITE, NICHETTE, GUSTAVE

 

MARGUERITE, à Nichette et à Gustave.

Vous voyez : voilà comme nous vivons depuis trois mois.

NICHETTE.

Tu es heureuse ?

MARGUERITE.

Si je le suis !

NICHETTE.

Je te le disais bien, Marguerite, que le bonheur véritable est dans le repos et dans les habitudes du cœur... Que de fois, Gustave et moi, nous nous sommes dit : « Quand donc Marguerite aimera-t-elle quelqu’un et mènera-t-elle une existence plus tranquille ? »

MARGUERITE.

Eh bien, votre souhait a été accompli : j’aime et je suis heureuse ; c’est votre amour à tous deux et votre bonheur qui m’ont fait envie.

GUSTAVE.

Le fait est que nous sommes heureux, nous, n’est-ce pas, Nichette ?

NICHETTE.

Je crois bien, et ça ne coûte pas cher. Tu es une grande dame, toi, et tu ne viens jamais nous voir ; sans cela, tu voudrais vivre tout à fait comme nous vivons. Tu crois vivre simplement ici ; que dirais-tu donc si tu voyais mes deux petites chambres de la rue Blanche, au cinquième étage, et dont les fenêtres donnent sur des jardins, dans lesquels ceux à qui ils appartiennent ne se promènent jamais ! – Comment y a-t-il des gens qui, ayant des jardins, ne se promènent pas dedans ?

GUSTAVE.

Nous avons l’air d’un roman allemand ou d’une idylle de Gœthe, avec de la musique de Schubert.

NICHETTE.

Oh ! je te conseille de plaisanter, parce que Marguerite est là. Quand nous sommes seuls, tu ne plaisantes pas, et tu es doux comme un mouton, et tu es tendre comme un tourtereau. Tu ne sais pas qu’il voulait me faire déménager ? Il trouve notre existence trop simple.

GUSTAVE.

Non, je trouve seulement notre logement trop haut.

NICHETTE.

Tu n’as qu’à ne pas en sortir, tu ne sauras pas à quel étage il est.

MARGUERITE.

Vous êtes charmants tous les deux.

NICHETTE.

Sous prétexte qu’il a six mille livres de rente, il ne veut plus que je travaille ; un de ces jours, il voudra m’acheter une voiture.

GUSTAVE.

Cela viendra peut-être.

NICHETTE.

Nous avons le temps ; il faut d’abord que ton oncle me regarde d’une autre façon et nous fasse, toi, son héritier, moi, sa nièce.

GUSTAVE.

Il commence à revenir sur ton compte.

MARGUERITE.

Il ne te connaît donc pas ? S’il te connaissait, il serait fou de toi.

NICHETTE.

Non, monsieur son oncle n’a jamais voulu me voir. Il est encore de la race des oncles qui croient que les grisettes sont faites pour ruiner les neveux ; il voudrait lui faire épouser une femme du monde. Est-ce que je ne suis pas du monde, moi ?

GUSTAVE.

Il s’humanisera ; depuis que je suis avocat, du reste, il est plus indulgent.

NICHETTE.

Ah ! oui, j’oubliais de te le dire : Gustave est avocat.

MARGUERITE.

Je lui confierai ma dernière cause.

NICHETTE.

Il a plaidé ! J’étais à l’audience.

MARGUERITE.

A-t-il gagné ?

GUSTAVE.

J’ai perdu, net. Mon accusé a été condamné à dix ans de travaux forcés.

NICHETTE.

Heureusement !

MARGUERITE.

Pourquoi heureusement ?

NICHETTE.

L’homme qu’il défendait était un gueux achevé. Quel drôle de métier que ce métier d’avocat ! Ainsi, un avocat est un grand homme quand il peut se dire : « J’avais entre les mains un scélérat, qui avait tué son père, sa mère et ses enfants ; eh bien, j’ai tant de talent que je l’ai fait acquitter, et que j’ai rendu à la société cet ornement qui lui manquait. »

MARGUERITE.

Puisque le voilà avocat, nous irons bientôt à la noce ?

GUSTAVE.

Si je me marie.

NICHETTE.

Comment, si vous vous mariez, monsieur ? Mais je l’espère bien que vous vous marierez, et avec moi encore ! Vous n’épouserez jamais une meilleure femme et qui vous aime davantage.

MARGUERITE.

À quand, alors ?

NICHETTE.

À bientôt.

MARGUERITE.

Tu es bien heureuse !

NICHETTE.

Est-ce que tu ne finiras pas comme nous ?...

MARGUERITE.

Qui veux-tu que j’épouse ?

NICHETTE.

Armand.

MARGUERITE.

Armand ? Il a le droit de m’aimer, mais non de m’épouser ; je veux bien lui prendre son cœur, je ne lui prendrai jamais son nom. Il y a des choses qu’une femme n’efface pas de sa vie, vois-tu, Nichette, et qu’elle ne doit pas donner à son mari le droit de lui reprocher. Si je voulais qu’Armand m’épousât, il m’épouserait demain : mais je l’aime trop pour lui demander un pareil sacrifice ! – Monsieur Gustave, ai-je raison ?

GUSTAVE.

Vous êtes une honnête fille, Marguerite.

MARGUERITE.

Non, mais je pense comme un honnête homme. C’est toujours ça. Je suis heureuse d’un bonheur que je n’eusse jamais osé espérer, j’en remercie Dieu et ne veux pas tenter la Providence.

NICHETTE.

Gustave fait des grands mots, et il t’épouserait, lui, s’il était à la place d’Armand ; n’est-ce pas, Gustave ?

GUSTAVE.

Peut-être. D’ailleurs, la virginité des femmes appartient à leur premier amour, et non à leur premier amant.

NICHETTE.

À moins que leur premier amant ne soit en même temps leur premier amour ; il y a des exemples.

GUSTAVE, lui serrant la main.

Et pas loin, n’est-ce pas ?

NICHETTE, à Marguerite.

Enfin pourvu que tu sois heureuse, peu importe le reste !

MARGUERITE.

Je le suis. Qui m’eût dit cependant qu’un jour, moi, Marguerite Gautier, je vivrais tout entière dans l’amour d’un homme, que je passerais des journées assise à côté de lui, à travailler, à lire, à l’entendre ?

NICHETTE.

Comme nous.

MARGUERITE.

Je puis vous parler franchement, à vous deux qui me croirez, parce que c’est votre cœur qui écoute : par moments, j’oublie ce que j’ai été, et le moi d’autrefois se sépare tellement du moi d’aujourd’hui, qu’il en résulte deux femmes distinctes, et que la seconde se souvient à peine de la première. Quand, vêtue d’une robe blanche, couverte d’un grand chapeau de paille, portant sur mon bras la pelisse qui doit me garantir de la fraîcheur du soir, je monte avec Armand dans le bateau que nous laissons aller à la dérive, et qui s’arrête tout seul sous les saules de l’île prochaine, nul ne se doute, pas même moi, que cette ombre blanche est Marguerite Gautier. J’ai fait dépenser en bouquets plus d’argent qu’il n’en faudrait pour nourrir pendant un an une honnête famille ; eh bien, une fleur comme celle-ci qu’Armand m’a donnée ce matin suffit maintenant à parfumer ma journée. D’ailleurs, vous savez bien ce que c’est qu’aimer : comment les heures s’abrègent toutes seules, et comme elles nous portent à la fin des semaines et des mois, sans secousse et sans fatigue. Oui, je suis bien heureuse, mais je veux l’être davantage encore ; car vous ne savez pas tout...

NICHETTE.

Quoi donc ?

MARGUERITE.

Vous me disiez tout à l’heure que je ne vivais pas comme vous ; vous ne me le direz pas longtemps.

NICHETTE.

Comment ?

MARGUERITE.

Sans qu’Armand se doute de rien, je vais vendre tout ce qui compose, à Paris, mon appartement, où je ne veux même plus retourner. Je payerai toutes mes dettes ; je louerai un petit logement près du vôtre ; je le meublerai bien simplement, et nous vivrons ainsi, oubliant, oubliés. L’été nous reviendrons à la campagne, mais dans une maison plus modeste que celle-ci. Où sont les gens qui demandent ce que c’est que le bonheur ? Vous me l’avez appris, et maintenant je pourrai le leur apprendre quand ils voudront.

NANINE.

Madame, voici un monsieur qui demande à vous parler...

MARGUERITE, à Nichette et à Gustave.

L’homme d’affaires que j’attends, sans doute ; allez m’attendre au jardin ; je vous rejoins. Je partirai avec vous pour Paris... nous terminerons tout ensemble. 

À Nanine.

Fais entrer.

Après un dernier signe à Nichette et à Gustave, qui sortent, elle se dirige vers la porte par laquelle entre le personnage annoncé.

 

 

Scène IV

 

MONSIEUR DUVAL, MARGUERITE, puis NANINE

 

M. DUVAL, sur le seuil de la porte.

Mademoiselle Marguerite Gautier ?

MARGUERITE.

C’est moi, monsieur. À qui ai-je l’honneur de parler ?

M. DUVAL.

À M. Duval.

MARGUERITE.

À M. Duval !

M. DUVAL.

Oui, mademoiselle, au père d’Armand.

MARGUERITE, troublée.

Armand n’est pas ici, monsieur.

M. DUVAL.

Je le sais, mademoiselle !... et c’est avec vous que je désire avoir une explication. Veuillez m’écouter. – Mon fils, mademoiselle, se compromet et se ruine pour vous.

MARGUERITE.

Vous vous trompez, monsieur. Grâce à Dieu, personne ne parle plus de moi, et je n’accepte rien d’Armand.

M. DUVAL.

Ce qui veut dire, car votre luxe et vos dépenses sont choses connues, ce qui veut dire que mon fils est assez misérable pour dissiper avec vous ce que vous acceptez des autres.

MARGUERITE.

Pardonnez-moi, monsieur ; mais je suis femme et je suis chez moi, deux raisons qui devraient plaider en ma faveur auprès de votre courtoisie ; le ton dont vous me parlez n’est pas celui que je devais attendre d’un homme du monde que j’ai l’honneur de voir pour la première fois, et...

M. DUVAL.

Et ?...

MARGUERITE.

Je vous prie de permettre que je me retire, encore plus pour vous que pour moi-même.

M. DUVAL.

En vérité, quand on entend ce langage, quand on voit ces façons, on a peine à se dire que ce langage est d’emprunt, que ces façons sont acquises. On me l’avait bien dit, que vous étiez une dangereuse personne.

MARGUERITE.

Oui, monsieur, dangereuse, mais pour moi, et non pour les autres.

M. DUVAL.

Dangereuse ou non, il n’en est pas moins vrai, mademoiselle, qu’Armand se ruine pour vous.

MARGUERITE.

Je vous répète, monsieur, avec tout le respect que je dois au père d’Armand, je vous répète que vous vous trompez.

M. DUVAL.

Alors, que signifie cette lettre de mon notaire qui m’avertit qu’Armand veut vous faire l’abandon d’une rente.

MARGUERITE.

Je vous assure, monsieur, que, si Armand a fait cela, il l’a fait à mon insu ; car il savait bien que ce qu’il m’eût offert, je l’eusse refusé.

M. DUVAL.

Cependant, vous n’avez pas toujours parlé ainsi.

MARGUERITE.

C’est vrai, monsieur ; mais alors je n’aimais pas.

M. DUVAL.

Et maintenant ?

MARGUERITE.

Maintenant, j’aime avec tout ce qu’une femme peut retrouver de pur dans le fond de son cœur, quand Dieu prend pitié d’elle et lui envoie le repentir.

M. DUVAL.

Voilà les grandes phrases qui arrivent.

MARGUERITE.

Écoutez-moi, monsieur... Mon Dieu, je sais qu’on croit peu aux serments des femmes comme moi ; mais, par ce que j’ai de plus cher au monde, par mon amour pour Armand, je vous jure que j’ignorais cette donation.

M. DUVAL.

Cependant, mademoiselle, il faut que vous viviez de quelque chose.

MARGUERITE.

Vous me forcez de vous dire ce que j’aurais voulu vous taire, monsieur ; mais, comme je tiens avant tout à l’estime du père d’Armand, je parlerai. Depuis que je connais votre fils, pour que mon amour ne ressemble pas un instant à tout ce qui a pris ce nom près de moi, j’ai engagé ou vendu cachemires, diamants, bijoux, voitures ; et quand tout à l’heure, on m’a dit que quelqu’un me demandait, j’ai cru recevoir un homme d’affaires, à qui je vends les meubles, les tableaux, les tentures, le reste de ce luxe que vous me reprochez. Enfin, si vous doutez de mes paroles, tenez, je ne vous attendais pas, monsieur, et, par conséquent, vous ne pourrez croire que cet acte a été préparé pour vous, si vous doutez, lisez cet acte.

Elle lui donne l’acte de vente que Prudence lui a remis.

M. DUVAL.

Une vente de votre mobilier, à la charge, par l’acquéreur, de payer vos créanciers et de vous remettre le surplus.

La regardant avec étonnement.

Me serais-je trompé ?

MARGUERITE.

Oui, monsieur, vous vous êtes trompé, ou plutôt vous avez été trompé. Oui, j’ai été folle ; oui, j’ai un triste passé ; mais, pour l’effacer, depuis que j’aime, je donnerais jusqu’à la dernière goutte de mon sang. Oh ! quoi qu’on vous ait dit, j’ai du cœur, allez ! je suis bonne ; vous verrez quand vous me connaîtrez mieux... C’est Armand qui m’a transformée ! – Il m’a aimée, il m’aime. Vous êtes son père, vous devez être bon comme lui ; je vous en supplie, ne lui dites pas de mal de moi, il vous croirait, car il vous aime ; et, moi, je vous respecte et je vous aime, parce que vous êtes son père.

M. DUVAL.

Pardon, madame, je me suis mal présenté tout à l’heure ; je ne vous connaissais pas, je ne pouvais prévoir tout ce que je découvre en vous. J’arrivais irrité du silence de mon fils et de son ingratitude, dont je vous accusais ; pardon, madame.

MARGUERITE.

Je vous remercie de vos bonnes paroles, monsieur.

M. DUVAL.

Aussi, est-ce au nom de vos nobles sentiments que je vais vous demander de donner à Armand la plus grande preuve d’amour que vous puissiez lui donner.

MARGUERITE.

Oh ! monsieur, taisez-vous, je vous en supplie ; vous allez me demander quelque chose de terrible, d’autant plus terrible, que je l’ai toujours prévu : vous deviez arriver ; j’étais trop heureuse.

M. DUVAL.

Je ne suis plus irrité, nous causons comme deux cœurs honnêtes, ayant la même affection dans des sens différents, et jaloux tous les deux, n’est-ce pas, de prouver cette affection à celui qui nous est cher.

MARGUERITE.

Oui, monsieur, oui.

M. DUVAL.

Votre âme a des générosités inaccessibles à bien des femmes ; aussi est-ce comme un père que je vous parle, Marguerite, comme un père qui vient vous demander le bonheur de ses deux enfants.

MARGUERITE.

De ses deux enfants ?

M. DUVAL.

Oui, Marguerite, de ses deux enfants. J’ai une fille, jeune, belle, pure comme un ange. Elle aime un jeune homme, et, elle aussi, elle a fait de cet amour l’espoir de sa vie ; mais elle a droit à cet amour. Je vais la marier ; je l’avais écrit à Armand, mais Armand, tout à vous, n’a pas même reçu mes lettres ; j’aurais pu mourir sans qu’il le sût. Eh bien, ma fille, ma Blanche bien-aimée épouse un honnête homme ; elle entre dans une famille honorable, qui veut que tout soit honorable dans la mienne. Le monde a ses exigences, et surtout le monde de province. Si purifiée que vous soyez aux yeux d’Armand, aux miens, par le sentiment que vous éprouvez, vous ne l’êtes pas aux yeux d’un monde qui ne verra jamais en vous que votre passé, et qui vous fermera impitoyablement ses portes. La famille de l’homme qui va devenir mon gendre a appris la manière dont vit Armand ; elle m’a déclaré reprendre sa parole, si Armand continuait cette vie. L’avenir d’une jeune fille qui ne vous a fait aucun mal peut donc être brisé par vous. Marguerite, au nom de votre amour, accordez-moi le bonheur de ma fille.

MARGUERITE.

Que vous êtes bon, monsieur, de daigner me parler ainsi, et que puis-je refuser à de si bonnes paroles ? Oui, je vous comprends ; vous avez raison. Je partirai de Paris ; je m’éloignerai d’Armand pendant quelque temps. Ce me sera douloureux ; mais je veux faire cela pour vous, afin que vous n’ayez rien à me reprocher... D’ailleurs, la joie du retour fera oublier le chagrin de la séparation. Vous permettez qu’il m’écrive quelquefois, et, quand sa sœur sera mariée...

M. DUVAL.

Merci, Marguerite, merci ; mais c’est autre chose que je vous demande.

MARGUERITE.

Autre chose ! et que pouvez-vous donc me demander de plus ?

M. DUVAL.

Écoutez-moi bien, mon enfant, et faisons franchement ce que nous avons à faire ; une absence momentanée ne suffit pas.

MARGUERITE.

Vous voulez que je quitte Armand tout à fait ?

M. DUVAL.

Il le faut !

MARGUERITE.

Jamais !... Vous ne savez donc pas comme nous nous armons ? Vous ne savez donc pas que je n’ai ni amis, ni parents, ni famille ; qu’en me pardonnait il m’a juré d’être tout cela pour moi, et que j’ai enfermé ma vie dans la sienne ? Vous ne savez donc pas, enfin, que je suis atteinte d’une maladie mortelle, que je n’ai que quelques années à vivre ? Quitter Armand, monsieur, autant me tuer tout de suite.

M. DUVAL.

Voyons, voyons, du calme et n’exagérons rien... Vous êtes jeune, vous êtes belle, et vous prenez pour une maladie la fatigue d’une vie un peu agitée ; vous ne mourrez certainement pas avant l’âge où l’on est heureux de mourir. Je vous demande un sacrifice énorme, je le sais, mais que vous êtes fatalement forcée de me faire. Écoutez-moi ; vous connaissez Armand depuis trois mois, et vous l’aimez ! mais un amour si jeune a-t-il le droit de briser tout un avenir ? et c’est tout l’avenir de mon fils que vous brisez en restant avec lui ! Êtes-vous sûre de l’éternité de cet amour ? Ne vous êtes-vous pas déjà trompée ainsi ? Et si tout à coup, – trop tard, – vous alliez vous apercevoir que vous n’aimez pas mon fils, si vous alliez en aimer un autre ? Pardon, Marguerite, mais le passé donne droit à ces suppositions.

MARGUERITE.

Jamais, monsieur, jamais je n’ai aimé et je n’aimerai comme j’aime.

M. DUVAL.

Soit ! mais, si ce n’est vous qui vous tromper, c’est lui qui se trompe, peut-être. À son âge, le cœur peut-il prendre un engagement définitif ? Le cœur ne change-t-il pas perpétuellement d’affections ? C’est le même cœur qui, fils, aime ses parents au delà de tout, qui, époux, aime sa femme plus que ses parents, qui père plus tard, aime ses enfants plus que parents, femme et maîtresses. La nature est exigeante, parce qu’elle est prodigue. Il se peut donc que vous vous trompiez, l’un comme l’autre, voilà les probabilités. Maintenant, voulez-vous voir les réalités et les certitudes ? Vous m’écoutez, n’est-ce pas ?

MARGUERITE.

Si je vous écoute, mon Dieu !

M. DUVAL.

Vous êtes prête à sacrifier tout à mon fils ; mais quel sacrifice égal, s’il acceptait le vôtre, pourrait-il vous faire en échange ? Il prendra vos belles années, et, plus tard, quand la satiété sera venue, car elle viendra, qu’arrivera-t-il ? Ou il sera un homme ordinaire, et, vous jetant votre passé au visage, il vous quittera, en disant qu’il ne fait qu’agir comme les autres ; ou il sera un honnête homme, et vous épousera ou tout au moins vous gardera auprès de lui. Cette liaison, ou ce mariage qui n’aura eu ni la chasteté pour base, ni la religion pour appui, ni la famille pour résultat, cette chose excusable peut-être chez le jeune homme, le sera-t-elle chez l’homme mûr ? Quelle ambition lui sera permise ? Quelle carrière lui sera ouverte ? Quelle consolation tirerai-je de mon fils, après m’être consacré vingt ans à son bonheur ? Votre rapprochement n’est pas le fruit de deux sympathies pures, l’union de deux affections innocentes ; c’est la passion dans ce qu’elle a de plus terrestre et de plus humain, née du caprice de l’un et de la fantaisie de l’autre. Qu’en restera-t-il quand vous aurez vieilli tous deux ? Qui vous dit que les premières rides de votre front ne détacheront pas le voile de ses yeux, et que son illusion ne s’évanouira pas avec votre jeunesse ?

MARGUERITE.

Oh ! la réalité !

M. DUVAL.

Voyez-vous d’ici votre double vieillesse, doublement déserte, doublement isolée, doublement inutile ? Quel souvenir laisserez-vous ? Quel bien aurez-vous accompli ? Vous et mon fils avez à suivre deux routes complètement opposées, que le hasard a réunies un instant, mais que la raison sépare à tout jamais. Dans la vie que vous vous êtes faite volontairement, vous ne pouviez prévoir ce qui arrive. Vous avez été heureuse trois mois, ne tachez pas ce bonheur dont la continuité est impossible ; gardez-en le souvenir dans votre cœur ; qu’il vous rende forte, c’est tout ce que vous avez le droit de lui demander. Un jour, vous serez fière de ce que vous aurez fait, et, toute votre vie, vous aurez l’estime de vous-même. C’est un homme qui connaît la vie qui vous parle, c’est un père qui vous implore. Allons, Marguerite ! prouvez-moi que vous aimez véritablement mon fils, et du courage !

MARGUERITE, à elle-même.

Ainsi, quoi qu’elle fasse, la créature tombée ne se relèvera jamais ! Dieu lui pardonnera peut-être, mais le monde sera inflexible ! Au fait, de quel droit veux-tu prendre dans le cœur des familles une place que la vertu seule doit y occuper ?... Tu aimes ! qu’importe ? et la belle raison ! Quelques preuves que tu donnes de cet amour, on n’y croira pas, et c’est justice. Que viens-tu nous parler d’amour et d’avenir ? Quels sont ces mots nouveaux ? Regarde donc la fange de ton passé ! Quel homme voudrait t’appeler sa femme ? Quel enfant voudrait t’appeler sa mère ? Vous avez raison, monsieur, tout ce que vous me dites, je me le suis dit bien des fois avec terreur ; mais, comme j’étais seule à me le dire, je parvenais à ne pas m’entendre jusqu’au bout. Vous me le répétez, c’est donc bien réel ; il faut obéir. Vous me parlez au nom de votre fils, au nom de votre fille, c’est encore bien bon à vous d’invoquer de pareils noms. Eh bien, monsieur, vous direz un jour à cette belle et pure jeune fille, car c’est à elle que je veux sacrifier mon bonheur, vous lui direz qu’il y avait quelque part une femme qui n’avait plus qu’une espérance, qu’une pensée, qu’un rêve dans ce monde, et qu’à l’invocation de son nom cette femme a renoncé à tout cela, a broyé son cœur entre ses mains et en est morte, car j’en mourrai, monsieur, et peut-être, alors, Dieu me pardonnera-t-il.

M. DUVAL, ému malgré lui.

Pauvre femme !

MARGUERITE.

Vous me plaignez, monsieur, et vous pleurez, je crois ; merci pour ces larmes ; elles me feront aussi forte que vous le voulez. Vous demandez que je me sépare de votre fils pour son repos, pour son honneur, pour son avenir ; que faut-il faire ? Ordonnez, je suis prête.

M. DUVAL.

Il faut lui dire que vous ne l’aimez plus.

MARGUERITE, souriant avec tristesse.

Il ne me croira pas.

M. DUVAL.

Il faut partir.

MARGUERITE.

Il me suivra.

M. DUVAL.

Alors...

MARGUERITE.

Voyons, monsieur, croyez-vous que j’aime Armand que je l’aime d’un amour désintéressé ?

M. DUVAL.

Oui, Marguerite.

MARGUERITE.

Croyez-vous que j’avais mis dans cet amour la joie et le pardon de ma vie ?

M. DUVAL.

Je le crois.

MARGUERITE.

Eh bien, monsieur, embrassez-moi une fois comme vous embrasseriez votre fille, et je vous jure que ce baiser, le seul vraiment pur que j’aurai reçu, me fera triompher de mon amour, et qu’avant huit jours votre fils sera retourné auprès de vous, peut-être malheureux pour quelque temps, mais guéri pour jamais ; je vous jure aussi qu’il ignorera toujours ce qui vient de se passer entre nous.

M. DUVAL, embrassant Marguerite.

Vous êtes une noble fille, Marguerite, mais je crains bien...

MARGUERITE.

Oh ! ne craignez rien, monsieur ; il me haïra.

Elle sonne, Nanine paraît.

Prie madame Duvernoy de venir.

NANINE.

Oui, madame.

Elle sort.

MARGUERITE, à M. Duval.

Une dernière grâce, monsieur !

M. DUVAL.

Parlez, madame, parlez !

MARGUERITE.

Dans quelques heures, Armand va avoir une des plus grandes douleurs qu’il ait eues et que peut-être il aura de sa vie. Il aura donc besoin d’un cœur qui l’aime ; trouvez-vous là, monsieur, soyez près de lui. Et maintenant séparons-nous ; il peut rentrer d’un moment à l’autre ; tout serait perdu, s’il vous voyait.

M. DUVAL.

Mais qu’allez-vous faire ?

MARGUERITE.

Si je vous le disais, monsieur, ce serait votre devoir de me le défendre.

M. DUVAL.

Alors, que puis-je pour vous, en échange de ce que je vais vous devoir ?

MARGUERITE.

Vous pourrez, quand, je serai morte et qu’Armand maudira ma mémoire, vous pourrez lui avouer que je l’aimais bien et que je l’ai bien prouvé. J’entends du bruit : adieu, monsieur ; nous ne nous reverrons jamais sans doute, soyez heureux !

M. Duval sort.

 

 

Scène V

 

MARGUERITE, seule, puis PRUDENCE

 

MARGUERITE, à part.

Mon Dieu ! donnez-moi la force.

Elle écrit une lettre.

PRUDENCE.

Vous m’avez fait appeler, ma chère Marguerite ?

MARGUERITE.

Oui, je veux vous charger de quelque chose.

PRUDENCE.

De quoi ?

MARGUERITE.

De cette lettre.

PRUDENCE.

Pour qui ?

MARGUERITE.

Regardez !

Étonnement de Prudence en lisant l’adresse.

Silence ! partez tout de suite.

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, puis ARMAND

 

MARGUERITE, seule et continuant à écrire.

Et maintenant une lettre à Armand. Que vais-je lui dire ? Je deviens folle ou je rêve. Il est impossible que cela soit ! Jamais je n’aurai le courage... On ne peut pas demander à la créature humaine plus qu’elle ne peut faire !

ARMAND, qui pendant ce temps est entré et s’est approché de Marguerite.

Que fais-tu donc là, Marguerite ?

MARGUERITE, se levant et froissant la lettre.

Armand !... Rien, mon ami !

ARMAND.

Tu écrivais ?

MARGUERITE.

Non... oui.

ARMAND.

Pourquoi ce trouble, cette pâleur ? À qui écrivais-tu, Marguerite ? Donne-moi cette lettre.

MARGUERITE.

Cette lettre était pour toi, Armand ; mais je te demande, au nom du ciel, de ne pas te la donner.

ARMAND.

Je croyais que nous en avions fini avec les secrets et les mystères ?

MARGUERITE.

Pas plus qu’avec les soupçons, à ce qu’il paraît.

ARMAND.

Pardon ! mais je suis moi-même préoccupé.

MARGUERITE.

De quoi ?

ARMAND.

Mon père est arrivé !

MARGUERITE.

Tu l’as vu ?

ARMAND.

Non ; mais il a laissé chez moi une lettre sévère. Il a appris ma retraite ici, ma vie avec toi. Il doit venir ce soir. Ce sera une longue explication, car Dieu sait ce qu’on lui aura dit et de quoi j’aurai à le dissuader ; mais il te verra, et, quand il t’aura vue, il t’aimera ! Puis, qu’importe ! Je dépends de lui, soit ; mais, s’il le faut, je travaillerai.

MARGUERITE, à part.

Comme il m’aime !

Haut.

Mais il ne faut pas te brouiller avec ton père, mon ami. Il va venir, m’as-tu dit ? Eh bien, je vais m’éloigner pour qu’il ne me voie pas tout d’abord ; mais je reviendrai, je serai là, près de toi. Je me jetterai à ses pieds, je l’implorerai tant, qu’il ne nous séparera pas.

ARMAND.

Comme tu dis cela, Marguerite ! Il se passe quelque chose. Ce n’est pas la nouvelle que je t’annonce qui t’agite ainsi. C’est à peine si tu te soutiens. Il y a un malheur ici... Cette lettre...

Il étend la main.

MARGUERITE, l’arrêtant.

Cette lettre renferme une chose que je ne puis te dire ; tu sais, il y a des choses qu’on ne peut ni dire soi-même, ni laisser lire devant soi. Cette lettre est une preuve d’amour que je te donnais, mon Armand, je te le jure par notre amour ; ne m’en demande pas davantage.

ARMAND.

Garde cette lettre, Marguerite, je sais tout. Prudence m’a tout dit ce matin, et c’est pour cela que je suis allé à Paris. Je sais le sacrifice que tu voulais me faire. Tandis que tu t’occupais de notre bonheur, je m’en occupais aussi. Tout est arrangé maintenant. Et c’est là le secret que tu ne voulais pas me confier ! Comment reconnaîtrai-je jamais tant d’amour, bonne et chère Marguerite ?

MARGUERITE.

Eh bien, maintenant que tu sais tout, laisse-moi partir.

ARMAND.

Partir !

MARGUERITE.

M’éloigner, du moins ! Ton père ne peut-il pas arriver d’un moment à l’autre ? Mais je serai là à deux pas de toi, dans le jardin, avec Gustave et Nichette ; tu n’auras qu’à m’appeler pour que je revienne. Comment pourrais-je me séparer de toi ? Tu calmeras ton père, s’il est irrité, et puis notre projet s’accomplira, n’est-ce pas ? Nous vivrons ensemble tous les deux, et nous nous aimerons comme auparavant, et nous serons heureux comme nous le sommes depuis trois mois ! Car tu es heureux, n’est-ce pas ? car tu n’as rien à me reprocher ? Dis-le-moi, cela me fera du bien. Mais, si je t’ai causé jamais quelque peine, pardonne-moi, ce n’était pas ma faute, car je t’aime plus que tout au monde. Et toi aussi, tu m’aimes, n’est-ce pas ? Et, quelque preuve d’amour que je t’eusse donnée, tu ne m’aurais ni méprisée ni maudite...

ARMAND.

Mais pourquoi ces larmes ?

MARGUERITE.

J’avais besoin de pleurer un peu ; maintenant, tu vois, je suis calme. Je vais rejoindre Nichette et Gustave. Je suis là, toujours à toi, toujours prête à te rejoindre, t’aimant toujours. Tiens, je souris ; à bientôt, pour toujours !

Elle sort en lui envoyant des baisers.

 

 

Scène VII

 

ARMAND, puis NANINE

 

ARMAND.

Chère Marguerite ! comme elle s’effraye à l’idée d’une séparation !

Il sonne.

Comme elle m’aime ! 

À Nanine qui paraît.

Nanine, s’il vient un monsieur me demander, mon père, vous le ferez entrer tout de suite ici.

NANINE.

Bien, monsieur !

Elle sort.

ARMAND.

Je m’alarmais à tort. Mon père me comprendra. Le passé est mort. D’ailleurs, quelle différence entre Marguerite et les autres femmes ! J’ai rencontré cette Olympe, toujours occupée de fêtes et de plaisirs ; il faut bien que celles qui n’aiment pas emplissent de bruit la solitude de leur cœur. Elle donne un bal dans quelques jours ; elle m’a invité, moi et Marguerite, comme si, Marguerite et moi, nous devions jamais retourner dans ce monde ! Ah ! que le temps me semble long, quand elle n’est pas là !... Quel est ce livre ? Manon Lescaut ! La femme qui aime ne fait pas ce que tu faisais, Manon !... Comment ce livre se trouve-t-il ici ?

Nanine rentre avec une lampe et sort. Lisant au hasard.

« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur, et qu’il n’y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l’état où nous sommes réduits, c’est une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu que l’on puisse être bien tendre lorsqu’on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise fatale, je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant pousser un soupir d’amour. Je t’adore, compte là-dessus, mais laisse-moi quelque temps le ménagement de notre fortune ; malheur à qui va tomber dans mes filets ! je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t’apprendra des nouvelles de ta Manon, il te dira qu’elle a pleuré de la nécessité de te quitter... »

Armand repousse le livre avec tristesse et reste quelques instants soucieux.

Elle avait raison, mais elle n’aimait pas, car l’amour ne sait pas raisonner...

Il va à la fenêtre.

Cette lecture m’a fait mal ; ce livre n’est pas vrai !...

Il sonne.

Sept heures. Mon père ne viendra pas ce soir. 

À Nanine qui entre.

Dites à madame de rentrer.

NANINE, embarrassée.

Madame n’est pas ici, monsieur.

ARMAND.

Où est-elle donc ?

NANINE.

Sur la route ; elle m’a chargée de dire à monsieur qu’elle allait rentrer tout de suite.

ARMAND.

Madame Duvernoy est sortie avec elle ?

NANINE.

Madame Duvernoy est partie un peu avant madame.

ARMAND.

C’est bien...

Seul.

Elle est capable d’être allée à Paris pour s’occuper de cette vente ! Heureusement, Prudence qui est prévenue, trouvera moyen de l’en empêcher !...

Il regarde par la fenêtre.

Il me semble voir une ombre dans le jardin. C’est elle sans doute.

Il appelle.

Marguerite ! Marguerite ! Marguerite ! Personne !...

Il sort et appelle.

Nanine ! Nanine !...

Il rentre et sonne.

Nanine, non plus, ne répond pas. Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce vide me fait froid. Il y a un malheur dans ce silence. Pourquoi ai-je laissé sortir Marguerite ? Elle me cachait quelque chose. Elle pleurait ! Me tromperait-elle ?... Elle, me tromper ! À l’heure où elle pensait à me sacrifier tout... Mais il lui est peut-être arrivé quelque chose !... elle est peut-être blessée !... peut-être morte ! Il faut que je sache...

Il se dirige vers le jardin. Un commissionnaire se trouve face à face avec lui à la porte.

 

 

Scène VIII

 

ARMAND, UN COMMISSIONNAIRE

 

LE COMMISSIONNAIRE.

M. Armand Duval ?

ARMAND.

C’est moi.

LE COMMISSIONNAIRE.

Voici une lettre pour vous.

ARMAND.

D’où vient-elle ?

LE COMMISSIONNAIRE.

De Paris.

ARMAND.

Qui vous l’a donnée ?

LE COMMISSIONNAIRE.

Une dame.

ARMAND.

Et comment êtes-vous arrivé jusqu’à ce pavillon ?

LE COMMISSIONNAIRE.

La grille du jardin était ouverte, je n’ai rencontré personne, j’ai vu de la lumière dans ce pavillon, j’ai pensé...

ARMAND.

C’est bien ; laissez-moi !

Le commissionnaire se retire.

 

 

Scène IX

 

ARMAND, puis M. DUVAL

 

ARMAND.

Cette lettre est de Marguerite... Pourquoi suis-je si ému ? Sans doute elle m’attend quelque part, et m’écrit d’aller la retrouver...

Il va pour ouvrir la lettre.

Je tremble. Allons, que je suis enfant !

Pendant ce temps, M. Duval est entré et se tient derrière son fils. Armand lit.

« À l’heure où vous recevrez cette lettre, Armand... »

Il pousse un cri de colère. Il se retourne et voit son père. Il se jette dans ses bras en sanglotant.

Ah ! mon père ! mon père !

 

 

ACTE IV

 

Un salon très élégant chez Olympe. Bruit d’orchestre ; danse ; mouvement, lumières.

 

 

Scène première

 

GASTON, ARTHUR, LE DOCTEUR, PRUDENCE, ANAÏS, INVITÉS, puis SAINT-GAUDENS et OLYMPE

 

GASTON, taillant une banque de baccara.

Allons, vos jeux, messieurs !

ARTHUR.

Combien y a-t-il en banque ?

GASTON.

Il y a cent louis.

ARTHUR.

Je mets cinq francs à droite.

GASTON.

C’était bien la peine de demander ce qu’il y avait pour mettre cinq francs !

ARTHUR.

Aimes-tu mieux que je joue dix louis sur parole ?

GASTON.

Non, non, non. 

Au docteur.

Et vous, docteur, vous ne jouez pas ?

LE DOCTEUR.

Non.

GASTON.

Qu’est-ce que vous faites donc là-bas ?

LE DOCTEUR.

Je cause avec des femmes charmantes ; je me fais connaître.

GASTON.

Vous gagnez tant à être connu !

LE DOCTEUR.

Je ne gagne même qu’à cela.

On cause, on rit autour de la table.

GASTON.

Si c’est ainsi qu’on joue, je passe la main.

PRUDENCE.

Attends, je joue dix francs.

GASTON.

Où sont-ils ?

PRUDENCE.

Dans ma poche.

GASTON, riant.

Je donnerais quinze francs pour les voir.

PRUDENCE.

Allons, bon ! j’ai oublié ma bourse.

GASTON.

Voilà une bourse qui sait son métier. Tiens, prends ces vingt francs.

PRUDENCE.

Je te les rendrai.

GASTON.

Ne dis donc pas de bêtises.

Donnant les cartes.

J’ai neuf.

Il ramasse l’argent.

PRUDENCE.

Il gagne toujours.

ARTHUR.

Voilà cinquante louis que je perds.

ANAÏS.

Docteur, guérissez donc Arthur de la maladie de faire de l’embarras.

LE DOCTEUR.

C’est une maladie de jeunesse qui passera avec l’âge.

ANAÏS.

Il prétend avoir perdu mille francs ; il avait deux louis dans sa poche quand il est arrivé.

ARTHUR.

Comment le savez-vous ?

ANAÏS.

Avec ça qu’il faut regarder longtemps une poche, pour savoir ce qu’il y a dedans.

ARTHUR.

Qu’est-ce que ça prouve ? Ça prouve que je dois neuf cent soixante francs.

ANAÏS.

Je plains celui à qui vous les devez.

ARTHUR.

Vous avez tort, ma chère : je paye toutes mes dettes, vous le savez bien.

GASTON.

Allons, messieurs, à vos jeux, nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

OLYMPE, entrant avec Saint-Gaudens.

On joue donc toujours ?

ARTHUR.

Toujours.

OLYMPE.

Donnez-moi dix louis, Saint-Gaudens, que je joue un peu.

GASTON.

Olympe, votre soirée est charmante.

ARTHUR.

Saint-Gaudens sait ce qu’elle lui coûte.

OLYMPE.

Ce n’est pas lui qui le sait, c’est sa femme !

SAINT-GAUDENS.

Le mot est joli ! Ah ! vous voilà, docteur.

Bas.

Il faut que je vous consulte ; j’ai quelquefois des étourdissements.

LE DOCTEUR.

Dame !

OLYMPE.

Qu’est-ce qu’il demande ?

LE DOCTEUR.

Il croit avoir une maladie du cerveau.

OLYMPE.

Le fat ! J’ai perdu, Saint-Gaudens, jouez pour moi, et tâchez de gagner.

PRUDENCE.

Saint-Gaudens, prêtez-moi trois louis...

Il les donne.

ANAÏS.

Saint-Gaudens, allez me chercher une glace !

SAINT-GAUDENS.

Tout à l’heure !

ANAÏS.

Alors, racontez-nous l’histoire du fiacre jaune.

SAINT-GAUDENS.

J’y vais ! j’y vais !

Il sort.

PRUDENCE, à Gaston.

Te rappelles-tu l’histoire du fiacre jaune ?

GASTON.

Si je me la rappelle ! Je le crois bien ; c’est chez Marguerite qu’Olympe a voulu nous conter ça. À propos, est-ce qu’elle est ici, Marguerite ?

OLYMPE.

Elle doit venir.

GASTON.

Et Armand ?

PRUDENCE.

Armand n’est pas à Paris... Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé ?

GASTON.

Non.

PRUDENCE.

Ils sont séparés.

ANAÏS.

Bah !

PRUDENCE.

Oui, Marguerite l’a quitté !

GASTON.

Quand donc ?

ANAÏS.

Il y a un mois, et qu’elle a bien fait !

GASTON.

Pourquoi cela ?

ANAÏS.

On doit toujours quitter les hommes avant qu’ils vous quittent.

ARTHUR.

Voyons, messieurs, joue-t-on, ou ne joue-t-on pas ?

GASTON.

Oh ! que tu es assommant, toi ! Crois-tu pas que je vais m’user les doigts à te retourner des cartes pour cent sous que tu joues ? Tous les Arthurs sont les mêmes. Heureusement, tu es le dernier Arthur.

SAINT-GAUDENS, rentrant.

Anaïs, voici la glace demandée.

ANAÏS.

Vous avez été bien long, mon pauvre vieux ; après ça, à votre âge...

GASTON, se levant.

Messieurs, la banque a sauté. – Quand on pense que, si l’on me disait : « Gaston, mon ami, on va te donner cinq cents francs, à condition que tu retourneras des cartes pendant toute une nuit, » je ne le voudrais pas, certainement. Eh bien, voilà deux heures que j’en retourne pour perdre deux mille francs ! Ah ! le jeu est un joli métier.

Un autre invité prend la banque.

SAINT-GAUDENS.

Vous ne jouez plus ?

GASTON.

Non.

SAINT-GAUDENS, montrant deux joueurs d’écarté au fond.

Parions-nous dans le jeu de ces messieurs ?

GASTON.

Pas de confiance. Est-ce que c’est vous qui les avez invités ?

SAINT-GAUDENS.

Ce sont des amis d’Olympe. Elle les a connus à l’étranger.

GASTON.

Ils sont jolis.

PRUDENCE.

Tiens ! voilà Armand !

 

 

Scène II

 

GASTON, ARTHUR, LE DOCTEUR, PRUDENCE, ANAÏS, INVITÉS, SAINT-GAUDENS, OLYMPE, ARMAND

 

GASTON, à Armand.

Nous parlions de toi tout à l’heure.

ARMAND.

Et que disiez-vous ?

PRUDENCE.

Nous disions que vous étiez à Tours, et que vous ne viendriez pas.

ARMAND.

Vous vous trompiez.

GASTON.

Quand es-tu arrivé ?

ARMAND.

Il y a une heure.

PRUDENCE.

Eh bien, mon cher Armand, qu’est-ce que vous me conterez de neuf ?

ARMAND.

Mais rien, chère amie ; et vous ?

PRUDENCE.

Avez-vous vu Marguerite ?

ARMAND.

Non.

PRUDENCE.

Elle va venir.

ARMAND, froidement.

Ah ! je la verrai, alors.

PRUDENCE.

Comme vous dites cela !

ARMAND.

Comment voulez-vous que je le dise ?

PRUDENCE.

Le cœur est donc guéri ?

ARMAND.

Tout à fait.

PRUDENCE.

Ainsi, vous ne pensez plus à elle ?

ARMAND.

Vous dire que je n’y pense plus du tout serait mentir : mais Marguerite m’a donne mon congé d’une si verte façon, que je me suis trouvé bien sot d’en avoir été amoureux comme je l’ai été ; car j’ai été vraiment fort amoureux d’elle.

PRUDENCE.

Elle vous aimait bien aussi, et elle vous aime toujours un peu, mais il était temps qu’elle vous quittât. On allait vendre chez elle.

ARMAND.

Et maintenant, c’est payé ?

PRUDENCE.

Entièrement.

ARMAND.

Et c’est M. de Varville qui a fait les fonds ?

PRUDENCE.

Oui.

ARMAND.

Tout est pour le mieux, alors.

PRUDENCE.

Il y a des hommes faits exprès pour ça. Bref, il en est arrivé à ses fins, il lui a rendu ses chevaux, ses bijoux, – tout son luxe d’autrefois !... Pour heureuse, elle est heureuse.

ARMAND.

Et elle est revenue à Paris ?

PRUDENCE.

Naturellement. Elle n’a jamais voulu retourner à Auteuil, mon cher, depuis que vous en êtes parti. C’est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les vôtres. Cela me fait penser que j’ai des objets à vous remettre ; vous les ferez prendre chez moi. Il n’y a qu’un petit portefeuille avec votre chiffre, que Marguerite a voulu garder ; si vous y tenez, je le lui redemanderai.

ARMAND, avec émotion.

Qu’elle le garde !

PRUDENCE.

Du reste, je ne l’ai jamais vue comme elle est maintenant ; elle ne dort presque plus ; elle court les bals, elle passe les nuits. Dernièrement, après un souper, elle est restée trois jours au lit, et, quand le médecin lui a permis de se lever, elle a recommencé, au risque d’en mourir. Si elle continue, elle n’ira pas loin. Comptez-vous aller la voir ?

ARMAND.

Non, je compte même éviter toute, espèce d’explications. Le passé est mort d’apoplexie, que Dieu ait son âme, s’il en avait une !

PRUDENCE.

Allons ! vous êtes raisonnable, j’en suis enchantée.

ARMAND, apercevant Gustave.

Ma chère Prudence, voici un de mes amis, à qui j’ai quelque chose à dire ; vous permettez ?

PRUDENCE.

Comment donc !

Elle va au jeu.

Je fais dix francs !

 

 

Scène III

 

GASTON, ARTHUR, LE DOCTEUR, PRUDENCE, ANAÏS, INVITÉS, SAINT-GAUDENS, LYMPE, ARMAND, GUSTAVE

 

ARMAND.

Enfin ! Tu as reçu ma lettre ?

GUSTAVE.

Oui, puisque me voilà.

ARMAND.

Tu t’es demandé pourquoi je te priais de venir à une de ces fêtes qui sont si peu dans tes habitudes ?

GUSTAVE.

Je l’avoue.

ARMAND.

Tu n’as pas vu Marguerite depuis longtemps ?

GUSTAVE.

Non ; pas depuis que je l’ai vue avec toi.

ARMAND.

Ainsi tu ne sais rien ?

GUSTAVE.

Rien ; instruis-moi.

ARMAND.

Tu croyais que Marguerite m’aimait, n’est-ce pas ?

GUSTAVE.

Je le crois encore.

ARMAND, lui remettant la lettre de Marguerite.

Lis !

GUSTAVE, après avoir lu.

C’est Marguerite qui a écrit cela ?

ARMAND.

C’est elle.

GUSTAVE.

Quand ?

ARMAND.

Il y a un mois.

GUSTAVE.

Qu’as-tu répondu à cette lettre ?

ARMAND.

Que voulais-tu que je répondisse ? Le coup était si inattendu, que j’ai cru que j’allais devenir fou. Comprends-tu ? elle, Marguerite ! me tromper !moi qui l’aimais tant ! Ces filles n’ont décidément pas d’âme. J’avais besoin d’une affection réelle pour m’aider à vivre après ce qui venait de se passer. Je me laissai conduire par mon père, comme une chose inerte. Nous arrivâmes à Tours. Je crus d’abord que j’allais pouvoir y vivre, c’était impossible ; je ne dormais plus, j’étouffais. J’avais trop aimé cette femme pour qu’elle pût me devenir indifférente tout à coup ; il fallait ou que je l’aimasse, ou que je la haïsse ! Enfin, je ne pouvais plus y tenir ; il me semblait que j’allais mourir, si je ne la revoyais pas, si je ne l’entendais pas me dire elle-même ce qu’elle m’avait écrit. Je suis venu ici, car elle y viendra. Ce qui va se passer, je n’en sais rien, mais il va évidemment se passer quelque chose, et je puis avoir besoin d’un ami.

GUSTAVE.

Je suis tout à toi, mon cher Armand ; mais, au nom du ciel, réfléchis, tu as affaire à une femme ; le mal qu’on fait à une femme ressemble fort à une lâcheté.

ARMAND.

Soit ! elle a un amant ; il m’en demandera raison. Si je fais une lâcheté, j’ai assez de sang pour la payer !

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Mademoiselle Marguerite Gautier ! M. le baron de Varville !

ARMAND.

Les voilà !

 

 

Scène IV


GASTON, ARTHUR, LE DOCTEUR, PRUDENCE, ANAÏS, INVITÉS, SAINT-GAUDENS, LYMPE, ARMAND, GUSTAVE, VARVILLE, MARGUERITE

 

OLYMPE, allant au-devant de Marguerite.

Comme tu arrives tard !

VARVILLE.

Nous sortons de l’Opéra.

Varville donne des poignées de main aux hommes qui sont là.

PRUDENCE, à Marguerite.

Ça va bien ?

MARGUERITE.

Très bien !

PRUDENCE, bas.

Armand est ici.

MARGUERITE, troublée.

Armand ?

PRUDENCE.

Oui !

En ce moment, Armand, qui s’est approché de la table de jeu, regarde Marguerite ; elle lui sourit timidement ; il la salue avec froideur.

MARGUERITE.

J’ai eu tort, de venir à ce bal.

PRUDENCE.

Au contraire ; il faut qu’un jour ou l’autre vous vous retrouviez avec Armand, mieux vaut phis tôt que plus tard.

MARGUERITE.

Il vous a parlé ?

PRUDENCE.

Oui.

MARGUERITE.

De moi ?

PRUDENCE.

Naturellement.

MARGUERITE.

Et il vous a dit ?...

PRUDENCE.

Qu’il ne vous en veut pas, que vous avez eu raison.

MARGUERITE.

Tant mieux, si cela est ; mais il est impossible que cela soit ; il m’a saluée trop froidement, et il est trop pâle.

VARVILLE, bas, à Marguerite.

M. Duval est là, Marguerite.

MARGUERITE.

Je le sais.

VARVILLE.

Vous me jurez que vous ignoriez sa présence ici quand vous y êtes venue ?

MARGUERITE.

Je vous le jure.

VARVILLE.

Et vous me promettez de ne pas lui parler ?

MARGUERITE.

Je vous le promets ; mais je ne puis pas vous promettre de ne pas lui répondre, s’il me parle. – Prudence, restez auprès de moi.

LE DOCTEUR, à Marguerite.

Bonsoir, madame.

MARGUERITE.

Ah ! c’est vous, docteur. Comme vous me regardez !

LE DOCTEUR.

Je crois que c’est ce que j’ai de mieux à faire, quand je suis en face de vous.

MARGUERITE.

Vous me trouvez changée, n’est-ce pas ?

LE DOCTEUR.

Soignez-vous, soignez-vous, je vous en prie. J’irai vous voir demain, pour vous gronder à mon aise.

MARGUERITE.

C’est cela ! grondez-moi, je vous aimerai bien. Est-ce que vous vous en allez déjà ?

LE DOCTEUR.

Non, mais cela ne tardera pas ; j’ai le même malade à voir tous les jours à la même heure, depuis six mois.

MARGUERITE.

Quelle fidélité !

Il lui serre la main et s’éloigne.

GUSTAVE, s’approchant de Marguerite.

Bonsoir, Marguerite.

MARGUERITE.

Oh ! que je suis heureuse de vous voir, mon bon Gustave ! Est-ce que Nichette est là ?

GUSTAVE.

Non.

MARGUERITE.

Pardon ! Nichette ne doit pas venir ici. – Aimez-la bien. Gustave ; c’est si bon d’être aimé !

Elle essuie ses yeux.

GUSTAVE.

Qu’avez-vous ?

MARGUERITE.

Je suis bien malheureuse, allez !

GUSTAVE.

Voyons, ne pleurez pas ! Pourquoi êtes-vous venue ?

MARGUERITE.

Est-ce que je suis ma maîtresse ? et, d’ailleurs, est-ce qu’il ne faut pas que je m’étourdisse ?

GUSTAVE.

Eh bien, si vous m’en croyez, quittez ce bal bientôt.

MARGUERITE.

Pourquoi ?

GUSTAVE.

Parce qu’on ne sait pas ce qui peut arriver... Armand...

MARGUERITE.

Armand me hait et me méprise, n’est-ce pas ?

GUSTAVE.

Non, Armand vous aime. Voyez comme il est fiévreux ! il n’est pas maître de lui. Il pourrait y avoir une affaire entre lui et M. de Varville. Prétextez une indisposition, et partez.

MARGUERITE.

Un duel pour moi, entre Varville et Armand ! C’est juste, il faut que je parte.

Elle se lève.

VARVILLE, s’approchant d’elle.

Où allez-vous ?

MARGUERITE.

Mon ami, je suis souffrante, et désire me retirer.

VARVILLE.

Non, vous n’êtes pas souffrante, Marguerite : vous voulez vous retirer parce que M. Duval est là, et qu’il ne paraît pas faire attention à vous ; mais vous comprenez que, moi, je ne veux ni ne dois quitter l’endroit où je suis parce qu’il y est. Nous sommes à ce bal, restons-y.

OLYMPE, haut.

Qu’est-ce qu’on jouait ce soir à l’Opéra ?

VARVILLE.

La Favorite.

ARMAND.

L’histoire d’une femme qui trompe son amant.

PRUDENCE.

Fi ! que c’est commun !

ANAÏS.

C’est-à-dire que ce n’est pas vrai ; il n’y a pas de femme qui trompe son amant.

ARMAND.

Je vous réponds qu’il y en a, moi !

ANAÏS.

Où donc ?

ARMAND.

Partout.

OLYMPE.

Oui, mais il y a amant et amant.

ARMAND.

Comme il y a femme et femme.

GASTON.

Ah çà ! mon cher Armand, tu joues un jeu d’enfer.

ARMAND.

C’est pour voir si le proverbe est vrai : « Malheureux en amour, heureux au jeu. »

GASTON.

Ah ! tu dois être crânement malheureux en amour, car tu es crânement heureux au jeu.

ARMAND.

Mon cher, je compte faire ma fortune ce soir, et, quand j’aurai gagné beaucoup d’argent, je m’en irai vivre à la campagne.

OLYMPE.

Seul ?

ARMAND.

Non, avec quelqu’un qui m’y a déjà accompagné une fois, et qui m’a quitté. Peut-être quand je serai plus riche... 

À part.

Elle ne répondra donc rien !

GUSTAVE.

Tais-toi, Armand ! vois dans quel état est cette pauvre fille !

ARMAND.

C’est une bonne histoire ; il faut que je vous la raconte. Il y a là dedans un monsieur qui apparaît à la fin, une espèce de Deus ex machina, qui est un type adorable.

VARVILLE.

Monsieur !

MARGUERITE, bas, à Varville.

Si vous provoquez M. Duval vous ne me revoyez de votre vie.

ARMAND, à Varville.

Ne me parlez-vous pas, monsieur ?

VARVILLE.

En effet, monsieur ; vous êtes si heureux au jeu que votre veine me tente, et je comprends si bien l’emploi que vous voulez faire de votre gain, que j’ai hâte de vous voir gagner davantage et vous propose une partie.

ARMAND, le regardant en face.

Que j’accepte de grand cœur, monsieur.

VARVILLE, passant devant Armand.

Je tiens cent louis, monsieur.

ARMAND, étonné et dédaigneux.

Va pour cent louis ! De quel côté, monsieur ?

VARVILLE.

Décoté que vous ne prendrez pas.

ARMAND.

Cent louis à gauche.

VARVILLE.

Cent louis à droite.

GASTON.

À droite, quatre ; à gauche, neuf. Armand a gagné !

VARVILLE.

Deux cents louis, alors.

ARMAND.

Va pour deux cents louis ; mais prenez garde, monsieur, si le proverbe dit : « Malheureux en amour, heureux au jeu, » il dit aussi : « Heureux en amour, malheureux au jeu. »

GASTON.

Six ! huit ! c’est encore Armand qui gagne.

OLYMPE.

Allons ! c’est le baron qui payera la campagne de M. Duval.

MARGUERITE, à Olympe.

Mon Dieu, que va-t-il se passer ?

OLYMPE, pour faire diversion.

Allons, messieurs ; à table, le souper est servi.

ARMAND.

Continuons-nous la partie, monsieur ?

VARVILLE.

Non ; pas en ce moment.

ARMAND.

Je vous dois une revanche ; je vous la promets au jeu que vous choisirez.

VARVILLE.

Soyez tranquille, monsieur, je profiterai de votre bonne volonté !

OLYMPE, prenant le bras d’Armand.

Tu as une rude veine, toi.

ARMAND.

Ah ! tu me tutoies quand je gagne.

VARVILLE.

Venez-vous, Marguerite ?

MARGUERITE.

Pas encore, j’ai quelques mots à dire à Prudence.

VARVILLE.

Si, dans dix minutes, vous n’êtes pas venue nous rejoindre, je reviens vous chercher ici, Marguerite, je vous en préviens.

MARGUERITE.

C’est bien, allez !

 

 

Scène V


PRUDENCE, MARGUERITE

 

MARGUERITE.

Allez trouver Armand, et, au nom de ce qu’il a de plus sacré, priez-le de venir m’entendre ; il faut que je lui parle.

PRUDENCE.

Et s’il refuse ?

MARGUERITE.

Il ne refusera pas. Il me déteste trop pour ne pas saisir l’occasion de me le dire. Allez !

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, seule

 

Tâchons d’être calme ; il faut qu’il continue de croire ce qu’il croit. Aurai-je la force de tenir la promesse que j’ai faite à son père ? Mon Dieu ! faites qu’il me méprise et me haïsse, puisque c’est le seul moyen d’empêcher un malheur... Le voici !

 

 

Scène VII

 

MARGUERITE, ARMAND

 

ARMAND.

Vous m’avez fait demander, madame ?

MARGUERITE.

Oui, Armand, j’ai à vous parler.

ARMAND.

Parlez, je vous écoute. Vous allez vous disculper ?

MARGUERITE.

Non, Armand, il ne sera pas question de cela. Je vous supplierai même de ne plus revenir sur le passé.

ARMAND.

Vous avez raison ; il y a trop de honte pour vous.

MARGUERITE.

Ne m’accablez pas, Armand. Écoutez-moi sans haine, sans colère, sans mépris ! Voyons, Armand, donnez-moi votre main.

ARMAND.

Jamais, madame ! Si c’est là tout ce que vous avez à me dire...

Il fait mime de se retirer.

MARGUERITE.

Qui aurait cru que vous repousseriez un jour la main que je vous tendrais ? Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, Armand, il faut que vous repartiez.

ARMAND.

Que je reparte ?

MARGUERITE.

Oui ! que vous retourniez auprès de votre père, et cela tout de suite.

ARMAND.

Et pourquoi, madame ?

MARGUERITE.

Parce que M. de Varville va vous provoquer, et que je ne veux pas qu’il arrive un malheur pour moi. Je veux être seule à souffrir.

ARMAND.

Ainsi vous me conseillez de fuir une provocation ! Vous me conseillez une lâcheté ! Quel autre conseil, en effet, pourrait donner une femme comme vous ?

MARGUERITE.

Armand, je vous jure que, depuis un mois, j’ai tant souffert, que c’est à peine si j’ai la force de le dire ; je sens bien le mal qui augmente et, me brûle. Au nom de notre amour passé, au nom de ce que je souffrirai encore, Armand, au nom de votre mère et de votre sœur, fuyez-moi, retournez auprès de votre père et oubliez jusqu’à mon nom, si vous pouvez.

ARMAND.

Je comprends, madame : vous tremblez pour votre amant qui représente votre fortune. Je puis vous ruiner d’un coup de pistolet ou d’un coup d’épée. Ce serait là, en effet, un grand malheur.

MARGUERITE.

Vous pouvez être tué, Armand, voilà le malheur véritable !

ARMAND.

Que vous importe que je vive ou que je meure ! Quand vous m’avez écrit : « Armand, oubliez-moi, je suis la maîtresse d’un autre ! » vous êtes-vous souciée de ma vie ? Si je ne suis pas mort, après cette lettre, c’est qu’il me restait à me venger. Ah ! vous avez cru que cela se passerait ainsi, que vous me briseriez le cœur, et que je ne m’en prendrais ni à vous ni à votre complice ? Non, madame, non. Je suis revenu à Paris, c’est entre M. de Varville et moi une question de sang ! Dussiez-vous en mourir aussi, je le tuerai ! je vous le jure.

MARGUERITE.

M. de Varville est innocent de tout ce qui se passe.

ARMAND.

Vous l’aimez, madame ! c’est assez pour que je le haïsse.

MARGUERITE.

Vous savez bien que je n’aime pas, que je ne puis aimer cet homme !

ARMAND.

Alors, pourquoi vous êtes-vous donnée à lui ?

MARGUERITE.

Ne me le demandez pas, Armand ! je ne puis vous le dire.

ARMAND.

Je vais vous le dire, moi. Vous vous êtes donnée à lui, parce que vous êtes une fille sans cœur et sans loyauté, parce que votre amour appartient à qui le paye, et que vous avez fait une marchandise de votre cœur ; parce qu’en vous trouvant en face du sacrifice que vous alliez me faire, le courage vous a manqué, et que vos instincts ont repris le dessus; parce qu’enfin cet homme qui vous dévouait sa vie, qui vous livrait son honneur, ne valait pas pour vous les chevaux de votre voiture et les diamants de votre cou.

MARGUERITE.

Eh bien, oui, j’ai fait tout cela. Oui, je suis une infâme et misérable créature, qui ne t’aimait pas ; je t’ai trompé. Mais plus je suis infâme, moins tu dois te souvenir de moi, moins tu dois exposer pour moi ta vie et la vie de ceux qui t’aiment. Armand, à genoux, je t’en supplie, pars, quitte Paris et ne regarde pas en arrière !

ARMAND.

Je le veux bien, mais à une condition.

MARGUERITE.

Quelle qu’elle soit, je l’accepte.

ARMAND.

Tu partiras avec moi.

MARGUERITE, reculant.

Jamais !

ARMAND.

Jamais !

MARGUERITE.

Oh ! mon Dieu ! donnez-moi le courage.

ARMAND, courant à la porte et revenant.

Écoute, Marguerite ; je suis fou, j’ai la fièvre, mon sang brûle, mon cerveau bout, je suis dans cet état de passion où l’homme est capable de tout, même d’une infamie. J’ai cru un moment que c’était la haine qui me poussait vers toi ; c’était l’amour, amour invincible, irritant, haineux, augmenté de remords, de mépris et de honte, car je me méprise de le ressentir encore, après ce qui s’est passé. Eh bien, dis-moi un mot de repentir, rejette ta faute sur le hasard, sur la fatalité, sur ta faiblesse, et j’oublie tout. Que m’importe cet homme ? Je ne le hais que si tu l’aimes. Dis-moi seulement que tu m’aimes encore, je te pardonnerai, Marguerite, nous fuirons Paris, c’est-à-dire le passé, nous irons au bout de la terre s’il le faut, jusqu’à ce que nous ne rencontrions plus un visage humain, et que nous soyons seuls dans le monde avec, notre amour.

MARGUERITE, épuisée.

Je donnerais ma vie pour une heure du bonheur que tu me proposes, mais ce bonheur est impossible.

ARMAND.

Encore !

MARGUERITE.

Un abîme nous sépare-nous serions trop malheureux ensemble. Nous ne pouvons plus nous aimer ; pars, oublie-moi, il le faut, je l’ai juré.

ARMAND.

À qui ?

MARGUERITE.

À qui avait le droit de demander ce serment.

ARMAND, dont la colère va croissant.

À M. de Varville, n’est-ce pas ?

MARGUERITE.

Oui.

ARMAND, saisissant le bras de Marguerite.

À M. de Varville que vous aimez ; dites-moi que vous l’aimes, et je pars.

MARGUERITE.

Eh bien, oui, j’aime M. de Varville.

ARMAND la jette à terre et lève les deux mains sur elle, puis il se précipite vers la porte, et, voyant les invités qui sont dans l’autre salon, il crie.

Entrez tous !

MARGUERITE.

Que faites-vous ?

ARMAND.

Vous voyez cette femme ?

TOUS.

Marguerite Gautier !...

ARMAND.

Oui ! Marguerite Gautier. Savez-vous ce qu’elle a fait ? Elle a vendu tout ce qu’elle possédait pour vivre avec moi, tant elle m’aimait. Cela est beau, n’est-ce pas ?  Savez-vous ce que j’ai fait, moi ? Je me suis conduit comme un misérable. J’ai accepté le sacrifice sans lui rien donner en échange. Mais il n’est pas trop tard, je me repens et je reviens pour réparer tout cela. Vous êtes tous témoins que je ne dois plus rien à cette femme.

Il lui jette des billets de banque.

MARGUERITE, poussant un cri et tombant à la renverse.

Ah !

VARVILLE, à Armand avec mépris, en lui jetant ses gants au visage.

Décidément, monsieur, vous êtes un lâche !

On se précipite entre eux.

 

 

ACTE V

 

Chambre à coucher de Marguerite. Lit au fond ; rideaux à moitié fermés. Cheminée à droite ; devant la cheminée, un canapé sur lequel est étendu Gaston. Pas d’autre lumière qu’une veilleuse.

 

 

Scène première

 

MARGUERITE, couchée et endormie, GASTON

 

GASTON, relevant la tête et écoutant.

Je me suis assoupi un instant... Pourvu qu’elle n’ait pas eu besoin de moi pendant ce temps-là ! Non, elle dort... Quelle heure est-il ? Sept heures... Il ne fait pas encore jour... Je vais rallumer le feu.

Il tisonne.

MARGUERITE, s’éveillant.

Nanine, donne-moi à boire.

GASTON.

Voilà, chère enfant.

MARGUERITE, soulevant la tête.

Qui donc est là ?

GASTON, préparant une tasse de tisane.

C’est moi, Gaston.

MARGUERITE.

Comment vous trouvez-vous dans ma chambre ?

GASTON, lui donnant la tasse.

Bois d’abord, tu le sauras après. – Est-ce assez sucré ?

MARGUERITE.

Oui.

GASTON.

J’étais né pour être garde-malade.

MARGUERITE.

Où est donc Nanine ?

GASTON.

Elle dort. Quand je suis venu sur les onze heures du soir, pour savoir de tes nouvelles, la pauvre fille tombait de fatigue ; moi, au contraire, j’étais tout éveillé. Tu dormais déjà... Je lui ai dit d’aller se coucher. Je me suis mis là, sur le canapé, près du feu, et j’ai fort bien passé la nuit. Cela me faisait du bien, de t’entendre dormir ; il me semblait que je dormais moi-même. Comment te sens-tu ce matin ?

MARGUERITE.

Bien, mon brave Gaston ; mais à quoi bon vous fatiguer ainsi ?...

GASTON.

Je passe assez de nuits au bal ! quand j’en passerais quelques-unes à veiller une malade ! – Et puis j’avais quelque chose à te dire.

MARGUERITE.

Que voulez-vous me dire ?

GASTON.

Tu es gênée ?

MARGUERITE.

Comment gênée ?

GASTON.

Oui, tu as besoin d’argent. Quand je suis venu hier, j’ai vu un huissier dans le salon. Je l’ai mis à la porte, en le payant. Mais ce n’est pas tout ; il n’y a pas d’argent ici, et il faut qu’il y en ait. Moi, je n’en ai pas beaucoup. J’ai perdu pas mal au jeu, et j’ai fait un tas d’emplettes inutiles pour le premier jour de l’année.

Il l’embrasse.

Et je te réponds que je te la souhaite bonne et heureuse... Mais enfin voilà toujours vingt-cinq louis que je vais mettre dans le tiroir là-bas. Quand il n’y en aura plus, il y en aura encore.

MARGUERITE, émue.

Quel cœur ! Et dire que c’est vous, un écervelé, comme on vous appelle, vous qui n’avez jamais été que mon ami, qui me veillez et prenez soin de moi...

GASTON.

C’est toujours comme ça... Maintenant, sais-tu ce que nous allons faire ?

MARGUERITE.

Dites.

GASTON.

Il fait un temps superbe ! Tu as dormi huit bonnes heures ; tu vas dormir encore un peu. De une heure à trois heures, il fera un beau soleil ; je viendrai te prendre ; tu t’envelopperas bien ; nous irons nous promener en voiture ; et qui dormira bien la nuit prochaine ? ce sera Marguerite. Jusque-là, je vais aller voir ma mère, qui va me recevoir Dieu sait comment ; il y a plus de quinze jours que je ne l’ai vue ! Je déjeune avec elle, et à une heure je suis ici. Cela te va-t-il ?

MARGUERITE.

Je tâcherai d’avoir la force...

GASTON.

Tu l’auras, tu l’auras !

Nanine entre

Entrez, Nanine, entre ! Marguerite est réveillée.

 

 

Scène II

 

MARGUERITE, GASTON, NANINE

 

MARGUERITE.

Tu étais donc bien fatiguée, ma pauvre Nanine ?

NANINE.

Un peu, madame.

MARGUERITE.

Ouvre la fenêtre et donne un peu de jour. Je veux me lever.

NANINE, ouvrant la fenêtre et regardant dans la rue.

Madame, voici le docteur.

MARGUERITE.

Bon docteur ! sa première visite est toujours pour moi. – Gaston, ouvrez la porte en vous en allant. – Nanine, aide-moi à me lever.

NANINE.

Mais, madame...

MARGUERITE.

Je le veux.

GASTON.

À tantôt.

Il sort.

MARGUERITE.

À tantôt.

Elle se lève et retombe ; enfin, soulevée par Nanine, elle marche vers le canapé, le docteur entre à temps pour l’aider à s’y asseoir.

 

 

Scène III

 

MARGUERITE, NANINE, LE DOCTEUR

 

MARGUERITE.

Bonjour, mon cher docteur ; que vous êtes aimable de penser à moi dès le matin ! – Nanine, va voir s’il y a des lettres.

LE DOCTEUR.

Donnez-moi votre main.

Il la prend.

Comment vous sentez-vous ?

MARGUERITE.

Mal et mieux ! Mal de corps, mieux d’esprit. Hier au soir j’ai eu tellement peur de mourir, que j’ai envoyé chercher un prêtre. J’étais triste, désespérée, j’avais peur de la mort ; cet homme est entré, il a causé une heure avec moi, et désespoir, terreur, remords, il a tout emporté avec lui. Alors, je me suis endormie, et je viens de me réveiller.

LE DOCTEUR.

Tout va bien, madame, et je vous promets une entière guérison pour les premiers jours du printemps.

MARGUERITE.

Merci, docteur... C’est votre devoir de me parler ainsi. Quand Dieu a dit que le mensonge serait un péché, il a fait une exception pour les médecins, et il leur a permis de mentir autant de fois par jour qu’ils verraient de malades. 

À Nanine, qui rentre.

Qu’est-ce que tu apportes là ?

NANINE.

Ce sont des cadeaux, madame.

MARGUERITE.

Ah ! oui, c’est aujourd’hui le 1er janvier !... Que de choses depuis l’année dernière ! Il y a un an, à cette heure, nous étions à table, nous chantions, nous donnions à l’année qui naissait le même sourire que nous venions de donnera l’année morte. Où est le temps, mon bon docteur, où nous riions encore ?

Ouvrant les paquets.

Une bague avec la carte de Saint-Gaudens. – Brave cœur ! Un bracelet, avec la carte du comte de Giray, qui m’envoie cela de Londres. – Quel cri il pousserait s’il me voyait dans l’état où je suis !... et puis des bonbons... Allons, les hommes ne sont pas aussi oublieux que je le croyais ! Vous avez une petite nièce, docteur !

LE DOCTEUR.

Oui, madame.

MARGUERITE.

Portez-lui tous ces bonbons, à cette chère enfant ; il y a longtemps que je n’en mange plus, moi ! 

À Nanine.

Voilà tout ce que tu as ?

NANINE.

J’ai une lettre.

MARGUERITE.

Qui peut m’écrire ?

Prenant la lettre et l’ouvrant.

Descends ce paquet dans la voiture du docteur.

Lisant.

« Ma bonne Marguerite, je suis allée vingt fois pour te voir, et je n’ai jamais été reçue ; cependant, je ne veux pas que tu manques au fait le plus heureux de ma vie ; je me marie le 1er janvier : c’est le présent de nouvelle année que Gustave me gardait ; j’espère que tu ne seras pas la dernière à assister à la cérémonie, cérémonie bien simple, bien humble, et qui aura lieu à neuf heures du matin, dans la chapelle de Sainte-Thérèse, à l’église de la Madeleine. – Je t’embrasse de toute la force d’un cœur heureux. Nichette. » Il y aura donc du bonheur pour tout le monde, excepté pour moi ! Allons, je suis une ingrate. – Docteur, fermez cette fenêtre, j’ai froid, et donnez-moi de quoi écrire.

Elle laisse tomber sa tête dans ses mains ; le docteur prend l’encrier sur la cheminée et donne le buvard à Marguerite.

NANINE, bas, au docteur, quand il s’est éloigné.

Eh bien, docteur ?...

LE DOCTEUR, secouant la tête.

Elle est bien mal !

MARGUERITE, à part.

Ils croient que je ne les entends pas...

Haut.

Docteur, rendez-moi le service, en vous en allant, de déposer cette lettre à l’église où se marie Nichette, et recommandez qu’on ne la lui remette qu’après la cérémonie.

Elle écrit, plie la lettre et la cachette.

Tenez, et merci.

Elle lui serre la main.

N’oubliez pas, et revenez tantôt si vous pouvez...

Le docteur sort.

 

 

Scène IV

 

MARGUERITE, NANINE

 

MARGUERITE.

Maintenant, mets un peu d’ordre dans cette chambre.

On sonne.

On a sonné, va ouvrir.

Nanine sort.

NANINE, rentrant.

C’est madame Duvernoy qui voudrait voir madame.

MARGUERITE.

Qu’elle entre !

 

 

Scène V

 

MARGUERITE, NANINE, PRUDENCE

 

PRUDENCE.

Eh bien, ma chère Marguerite, comment allez-vous, ce matin ?

MARGUERITE.

Mieux, ma chère Prudence, je vous remercie.

PRUDENCE.

Renvoyez donc Nanine un instant ; j’ai à vous parler, à vous seule.

MARGUERITE.

Nanine, va ranger de l’autre côté ; je t’appellerai quand j’aurai besoin de toi...

Nanine sort.

PRUDENCE.

J’ai un service à vous demander, ma chère Marguerite.

MARGUERITE.

Dites.

PRUDENCE.

Êtes-vous en fonds ?...

MARGUERITE.

Vous savez que je suis gênée depuis quelque temps ; mais, enfin, dites toujours.

PRUDENCE.

C’est aujourd’hui le premier de l’an ; j’ai des cadeaux à faire, il me faudrait absolument deux cents francs ; pouvez vous me les prêter jusqu’à la fin du mois ?

MARGUERITE, levant les yeux au ciel.

La fin du mois !

PRUDENCE.

Si cela vous gêne...

MARGUERITE.

J’avais un peu besoin de l’argent qui reste là...

PRUDENCE.

Alors, n’en parlons plus.

MARGUERITE.

Qu’importe ! ouvrez ce tiroir...

PRUDENCE.

Lequel ?

Elle ouvre plusieurs tiroirs

Ah ! celui du milieu.

MARGUERITE.

Combien y a-t-il ?

PRUDENCE.

Cinq cents francs.

MARGUERITE.

Eh bien, prenez les deux cents francs dont vous avez besoin.

PRUDENCE.

Et vous aurez assez du reste ?

MARGUERITE.

J’ai ce qu’il me faut ; ne vous inquiétez pas de moi.

PRUDENCE, prenant l’argent.

Vous me rendez un véritable service.

MARGUERITE.

Tant mieux, ma chère Prudence !

PRUDENCE.

Je vous laisse ; je reviendrai vous voir. Vous avez meilleure mine.

MARGUERITE.

En effet, je vais mieux.

PRUDENCE.

Les beaux jours vont venir vite, l’air de la campagne achèvera votre guérison.

MARGUERITE.

C’est cela.

PRUDENCE, sortant.

Merci encore une fois !

MARGUERITE.

Renvoyez-moi Nanine.

PRUDENCE.

Oui.

Elle sort.

NANINE, rentrant.

Elle est encore venue vous demander de l’argent ?

MARGUERITE.

Oui.

NANINE.

Et vous le lui avez donné ?...

MARGUERITE.

C’est si peu de chose que l’argent, et elle en avait un si grand besoin, disait-elle. Il nous en faut cependant ; il y a des étrennes à donner. Prends ce bracelet qu’on vient de m’envoyer, va le vendre et reviens vite.

NANINE.

Mais pendant ce temps...

MARGUERITE.

Je puis rester seule, je n’aurai besoin de rien ; d’ailleurs, tu ne seras pas longtemps, tu connais le chemin du marchand ; il m’a assez acheté depuis trois mois.

Nanine sort.

 

 

Scène VI

 

MARGUERITE, lisant une lettre qu’elle prend dans son sein

 

« Madame, j’ai appris le duel d’Armand et de M. de Varville, non par mon fils, car il est parti sans même venir m’embrasser. Le croiriez-vous, madame ? je vous accusais de ce duel et de ce départ. Grâce à Dieu, M. de Varville est déjà hors de danger, et je sais tout. Vous avez tenu votre serment au delà même de vos forces, et toutes ces secousses ont ébranlé votre santé. J’écris toute la vérité à Armand. Il est loin, mais il reviendra vous demander non seulement son pardon, mais le mien, car j’ai été forcé de vous faire du mal et je veux le réparer. Soignez-vous bien, espérez ; votre courage et votre abnégation méritent un meilleur avenir ; vous l’aurez, c’est moi qui vous le promets. En attendant, recevez l’assurance de mes sentiments de sympathie, d’estime et de dévouement. Georges Duval. – 15 novembre. » Voilà six semaines que j’ai reçu cette lettre et que je la relis sans cesse pour me rendre un peu de courage. Si je recevais seulement un mot d’Armand, si je pouvais atteindre au printemps !

Elle se lève et se regarde dans la glace.

Comme je suis changée ! Cependant, le docteur m’a promis de me guérir. J’aurai patience. Mais, tout à l’heure, avec Nanine ne me condamnait-il pas ? Je l’ai entendu, il disait que j’étais bien mal. Bien mal ! c’est encore de l’espoir, c’est encore quelques mois à vivre, et, si, pendant ce temps, Armand revenait, je serais sauvée. Le premier jour de l’année, c’est bien le moins qu’on espère. D’ailleurs, j’ai toute ma raison. Si j’étais en danger réel, Gaston n’aurait pas le courage de rire à mon chevet, comme il faisait tout à l’heure. Le médecin ne me quitterait pas.

À la fenêtre.

Quelle joie dans les familles ! Oh ! le bel enfant, qui rit et gambade en tenant ses jouets, je voudrais embrasser cet enfant.

 

 

Scène VII


NANINE, MARGUERITE

 

NANINE, menant à Marguerite, après avoir déposé sur la chemisée l’argent qu’elle apporte.

Madame...

MARGUERITE.

Qu’as-tu, Nanine ?

NANINE.

Vous vous sentez mieux aujourd’hui, n’est-ce pas ?

MARGUERITE.

Oui ; pourquoi ?

NANINE.

Promettez-moi d’être calme.

MARGUERITE.

Qu’arrive-t-il ?

NANINE.

J’ai voulu vous prévenir... une joie trop brusque est si difficile à porter !

MARGUERITE.

Une joie, dis-tu ?

NANINE.

Oui, madame.

MARGUERITE.

Armand ! Tu as vu Armand ?... Armand vient me voir !...

Nanine fait signe que oui. Courant à la porte.

Armand !

Il paraît pâle ; elle se jette à son cou, elle se cramponne à lui.

Oh ! ce n’est pas toi, il est impossible que Dieu soit si bon !

 

 

Scène VIII


MARGUERITE, ARMAND

 

ARMAND.

C’est moi, Marguerite, moi, si repentant, si inquiet, si coupable, que je n’osais franchir le seuil de cette porte. Si je n’eusse rencontré Nanine, je serais resté dans la rue à prier et à pleurer. Marguerite, ne me maudis pas ! Mon père m’a tout écrit ! j’étais bien loin de toi, je ne savais où aller pour fuir mon amour et mes remords... Je suis parti comme un fou, voyageant nuit et jour, sans repos, sans trêve, sans sommeil, poursuivi de pressentiments sinistres, voyant de loin la maison tendue de noir. Oh ! si je ne t’avais pas trouvée, je serais mort, car c’est moi qui t’aurais tuée ! Je n’ai pas encore vu mon père. Marguerite, dis-moi que tu nous pardonnes à tous deux. Ah ! que c’est bon, de te revoir !

MARGUERITE.

Te pardonner, mon ami ? Moi seule étais coupable ! Mais, pouvais-je faire autrement ? Je voulais ton bonheur, même aux dépens du mien. Mais maintenant, ton père ne nous séparera plus, n’est-ce pas ? Ce n’est plus ta Marguerite d’autrefois que tu retrouves ; cependant, je suis jeune encore, je redeviendrai belle, puisque je suis heureuse. Tu oublieras tout. Nous commencerons à vivre à partir d’aujourd’hui.

ARMAND.

Je ne te quitte plus. Écoute, Marguerite, nous allons à l’instant même quitter cette maison. Nous ne reverrons jamais Paris. Mon père sait qui tu es. Il t’aimera comme le bon génie de son fils. Ma sœur est mariée. L’avenir est à nous.

MARGUERITE.

Oh ! parle-moi ! parle-moi ! Je sens mon âme qui revient avec tes paroles, la santé qui renaît sous ton souffle. Je le disais ce matin, qu’une seule chose pouvait me sauver. Je ne l’espérais plus, et te voilà ! Nous n’allons pas perdre de temps, va, et, puisque la vie passe devant moi, je vais l’arrêter au passage. Tu ne sais pas ? Nichette se marie. Elle épouse Gustave ce matin. Nous la verrons. Cela nous fera du bien d’entrer dans une église, de prier Dieu et d’assister au bonheur des autres. Quelle surprise la Providence me gardait pour le premier jour de l’année ! Mais dis-moi donc encore que tu m’aimes !

ARMAND.

Oui, je t’aime, Marguerite, toute ma vie est à toi.

MARGUERITE, à Nanine qui est rentrée.

Nanine, donne-moi tout ce qu’il faut pour sortir.

ARMAND.

Bonne Nanine ! Vous avez eu bien soin d’elle ; merci !

MARGUERITE.

Tous les jours, nous parlions de toi toutes les deux ; car personne n’osait plus prononcer ton nom. C’est elle qui me consolait, qui me disait que nous nous reverrions ! Elle ne mentait pas. Tu as vu de beaux pays. Tu m’y conduiras.

Elle chancelle.

ARMAND.

Qu’as-tu, Marguerite ? Tu pâlis !...

MARGUERITE, avec effort.

Rien, mon ami, rien ! Tu comprends que le bonheur ne rentre pas aussi brusquement dans un cœur désolé depuis longtemps, sans l’oppresser un peu.

Elle s’assied et rejette sa tête en arrière.

ARMAND.

Marguerite, parle-moi ! Marguerite, je t’en supplie !

MARGUERITE, revenant à elle.

Ne crains rien, mon ami ; tu sais, j’ai toujours été sujette à ces faiblesses instantanées. Mais elles passent vite ; regarde, je souris, je suis forte, va ! C’est l’étonnement de vivre qui m’oppresse !

ARMAND, lui prenant la main.

Tu trembles !

MARGUERITE.

Ce n’est rien ! – Voyons, Nanine, donne-moi donc un châle ; un chapeau...

ARMAND, avec effroi.

Mon Dieu ! mon Dieu !

MARGUERITE, ôtant son châle avec colère, après avoir essayé de marcher.

Je ne peux pas !

Elle tombe sur le canapé.

ARMAND.

Nanine, courez chercher le médecin !

MARGUERITE.

Oui, oui ; dis-lui qu’Armand est revenu, que je veux vivre, qu’il faut que je vive...

Nanine sort.

Mais si ce retour ne m’a pas sauvée, rien ne me sauvera. Tôt ou tard, la créature humaine doit mourir de ce qui l’a fait vivre. J’ai vécu de l’amour, j’en meurs.

ARMAND.

Tais-toi, Marguerite ; tu vivras, il le faut !

MARGUERITE.

Assieds-toi près de moi, le plus près possible, mon Armand, et écoute-moi bien. J’ai eu tout à l’heure un moment de colère contre la mort ; je m’en repens ; elle est nécessaire, et je l’aime, puisqu’elle t’a attendu pour me frapper. Si ma mort n’eût été certaine, ton père ne t’eût pas écrit de revenir...

ARMAND.

Écoute, Marguerite, ne me parle plus ainsi, tu me rendrais fou. Ne me dis plus que tu vas mourir, dis-moi que tu ne le crois pas, que cela, ne peut être, que tu ne le veux pas !

MARGUERITE.

Quand je ne le voudrais pas, mon ami, il faudrait bien que je cédasse, puisque Dieu le veut. Si j’étais une sainte fille, si tout était chaste en moi, peut-être pleurerais-je à l’idée de quitter un monde où tu restes, parce que l’avenir serait plein de promesses, et que tout mon passé m’y donnerait droit. Moi morte, tout ce que tu garderas de moi sera pur ; moi vivante, il y aura toujours des taches sur mon amour... Crois-moi, Dieu fait bien ce qu’il fait...

ARMAND, se levant.

Ah ! j’étouffe.

MARGUERITE, le retenant.

Comment ! c’est moi qui suis forcée de te donner du courage ? Voyons, obéis-moi. Ouvre ce tiroir, prends-y un médaillon... c’est mon portrait, du temps que j’étais jolie ! Je l’avais fait faire pour toi ; garde-le, il aidera ton souvenir plus tard. Mais, si, un jour, une belle jeune fille t’aime et que tu l’épouses, comme cela doit être, comme je veux que cela soit, et qu’elle trouve ce portrait, dis-lui que c’est celui d’une amie qui, si Dieu lui permet de se tenir dans le coin le plus obscur du ciel, prie Dieu tous les jours pour elle et pour toi. Si elle est jalouse du passé, comme nous le sommes souvent, nous autres femmes, si elle te demande le sacrifice de ce portrait, fais-le-lui sans crainte, sans remords ; ce sera justice, et je te pardonne d’avance. – La femme qui aime souffre trop quand elle ne se sent pas aimée... Entends-tu, mon Armand, tu as bien compris ?

 

 

Scène IX

 

MARGUERITE, ARMAND, NANINE, puis NICHETTE, GUSTAVE et GASTON

 

 

 

Nichette entre avec effroi et devient plus hardie, à mesure qu’elle voit Marguerite lui sourire et Armand à ses pieds.

NICHETTE.

Ma bonne Marguerite, tu m’avais écrit que tu étais mourante, et je te retrouve souriante et levée.

ARMAND, bas.

Oh ! Gustave, je suis bien malheureux !

MARGUERITE.

Je suis mourante, mais je suis heureuse aussi, et mon bonheur cache ma mort. – Vous voilà donc mariés ! – Quelle chose étrange que cette première vie, et que va donc être la seconde ?... Vous serez encore plus heureux qu’auparavant. – Parlez de moi quelquefois, n’est-ce pas ? Armand, donne-moi ta main... Je t’assure que ce n’est pas difficile de mourir.

Gaston entra.

Voilà Gaston qui vient me chercher... Je suis aise de vous voir encore, mon bon Gaston. Le bonheur est ingrat : je vous avais oublié... 

À Armand.

Il a été bien bon pour moi... Ah ! c’est étrange.

Elle se lève.

ARMAND.

Quoi donc ?...

MARGUERITE.

Je ne souffre plus. On dirait que la vie rentre en moi... j’éprouve un bien-être que je n’ai jamais éprouvé... Mais je vais vivre !... Ah ! que je me sens bien !

Elle s’assied et paraît s’assoupir.

GASTON.

Elle dort !

ARMAND, avec inquiétude, puis avec terreur.

Marguerite ! Marguerite ! Marguerite !

Un grand cri. Il est forcé de faire un effort pour arracher sa main de celle de Marguerite.

Ah !

Il recule épouvanté.

Morte !

Courant à Gustave.

Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je devenir ?...

GUSTAVE, à Armand.

Elle t’aimait bien, la pauvre fille !

NICHETTE, qui s’est agenouillée.

Dors en paix, Marguerite ! il te sera beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé !


[1] Édition de 1852.

[2] Ce n’est pas pour protester contre l’étymologie du mot camellia, que j’écris ce mot avec une seule l, c’est parce que je croyais jadis qu’on l’écrivait ainsi ; et, si je me tiens à cette orthographe, malgré les critiques des érudits, c’est que madame Sand écrivant ce mot comme moi, j’aime mieux mal écrire avec elle que bien écrire avec d’autres.

[3] Au moment où j’imprime ces lignes, j’apprends que Ruy Blas est de nouveau et définitivement interdit en France. C’est une faute dont l’auteur bénéficiera plus tard et que le gouvernement regrettera bientôt ; mais au moins le gouvernement français croit-il avoir de bonnes raisons à donner pour expliquer politiquement ses rigueurs. Quelles raisons pourrait donner le gouvernement anglais qui ne veut laisser représenter Ruy Blas, à Londres, que si Ruy Blas est majordome au lieu d’être laquais, et si la reine est veuve au lieu d’être mariée (sic). Ce qui est bien flatteur pour la reine d’Angleterre, qui est veuve !

[4] Les Idées de madame Aubray.

[5] Les Idées de madame Aubray.

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