Pierre le millionnaire (Virginie ANCELOT)

Comédie en trois actes, mêlée de chant.

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Vaudeville, le 2 mars 1844.

 

Personnages

 

PIERRE NICOU

LE VICOMTE GUSTAVE DE JONVILLE

DANVILLIERS, agent de change

M. ROBERT

HERCULE BARBOCHAT, peintre

LA COMTESSE DE VALCOURT

PAULINE DE VALCOURT, sa fille

HÊVA, fille adoptive de Pierre Nicou

UN INDUSTRIEL

UN DOMESTIQUE

 

L’action se passe en 1844, dans un hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente une mansarde très pauvrement meublée, mais propre ; à droite de l’acteur, une table avec ce qu’il faut pour écrire, et un petit tableau sur la table. Porte au fond ; porte à droite. Une fenêtre au fond, près de la porte ; une cheminée à gauche, au premier plan ; un fauteuil près de la cheminée.

 

 

Scène première

 

PAULINE, LA COMTESSE

 

Au lever du rideau, la mère sommeille sur un vieux fauteuil à droite du public ; elle est pâle, malade, un petit ouvrage de broderie est par terre tombé de sa main. Pauline est debout près d’elle, et la regarde avec tendresse ; elle chante doucement et en sourdine.

PAULINE.

Air : Berce, berce, douce espérance.

Dors, ma mère ! puisse un doux songe
T’arracher à l’adversité !
Si le sommeil, par un riant mensonge,
Vient remplacer la triste vérité,
Mon Dieu, permets que l’erreur se prolonge,
Ferme ses yeux à la réalité !
Dors, ma mère ! puisse un doux songe
T’arracher à l’adversité !

Elle ramasse la broderie.

Ma pauvre mère ! elle veut travailler, et elle est si faible depuis sa maladie ! Comme il fait froid ici ! 

Elle s’approche de la table.

Si j’avais pu vendre ce petit tableau que j’ai peint avec tant de soin.

Elle soupire.

Mais nous ne connaissons personne... et sans cette lingère qui nous donne de l’ouvrage !...

Elle arrange sur la table des broderies dans un petit carton.

Voilà ce qui est fini... je le porterai chez elle, quand ma mère sera réveillée.

Elle regarde par la fenêtre fermée et revient.

Il est encore là ! Depuis deux mois que ma mère est malade et que nous n’avons plus personne pour nous servir... je sors seule... et ce jeune homme, je le rencontre sans cesse.

Elle s’est assise et a repris l’ouvrage qu’elle avait ramassé.

Plusieurs fois, en passant, il a jeté des lettres dans mon panier...

Elle a sur la table un petit panier.

s’éloignant pour que je ne puisse les lui rendre... Je les déchire... mais les mots que j’aperçois restent là...toujours... Hier, ne voulait-il pas monter ici ? Je n’ose en parler à ma mère... cela l’inquiéterait, et elle a déjà tant de chagrins. 

Elle soupire et dit rêveuse.

Pourtant, si nous étions riches comme tant d’autres... ce jeune homme pourrait venir chez ma mère... Je le verrais dans le monde... au bal... il me ferait danser... et alors il penserait peut-être...

Elle regarde autour d’elle.

Mais une pauvre fille qu’il voit dans la rue... seule... mal mise... il ne peut avoir que des idées...

Elle essuie une larme et appuie sa tête sur ses mains.

Mon Dieu ! mon Dieu !

LA COMTESSE, rêvant.

Pauline... riche... parée... un mari qui lui plaît... qui l’aime... Ma fille !...

Elle a en disant cela une expression de bonheur. Pauline a levé la tête à son nom ; elle écoute, et quand sa mère semble se réveiller, elle se lève, elle approche. La comtesse ouvre les yeux, regarde autour de la chambre, puis regarde sa fille avec surprise.

Ah !...

Avec douleur.

Ma pauvre enfant, je rêvais que tu étais heureuse.

Elle s’appuie sur elle pour se lever, et la serre dans ses bras.

PAULINE, qui essaie de prendre un air très gai.

Je le suis, maman... votre santé revient chaque jour... et nous sommes ensemble.

LA COMTESSE, regardant autour de la chambre.

Si tu avais accepté les offres de cette riche dame anglaise... tu ne manquerais de rien.

PAULINE.

De tout... je ne serais plus avec vous.

LA COMTESSE.

Chère enfant ! 

Elle va prendre son travail.

Ah ! tu l’as fini pendant mon sommeil.

PAULINE, gaiement, le prend et le met dans le petit carton.

J’irai reporter tout cela... et l’on me donnera de l’argent.

LA COMTESSE.

Si je pouvais sortir et t’empêcher de dépenser pour moi ce que tu gagnes.

PAULINE, gaiement.

Est-ce que j’ai besoin de quelque chose ?

LA COMTESSE.

Quel courage !

PAULINE, mystérieusement.

Maman, j’ai l’idée qu’il y a quelqu’un qui nous portera bonheur.

LA COMTESSE, souriant.

Qui cela ?

PAULINE.

Ce bon petit vieillard à qui nous avons loué ces jours-ci la chambre que nous avions de trop.

LA COMTESSE.

De trop !... Ce pauvre M. Robert ?...

PAULINE.

Il a l’air d’un vieux marquis.

LA COMTESSE, souriant.

Tu disais hier qu’il avait l’air d’un vieux avocat.

PAULINE.

Il avait parlé si longtemps ! Si vous saviez toutes les questions qu’il m’avait faites.

LA COMTESSE.

Ah !

PAULINE.

Et ce matin il m’a donné des conseils... Oh ! il s’intéresse bien à nous.

LA COMTESSE.

Mais que veux-tu qu’il puisse ? Ma chère fille, il faut qu’il soit bien pauvre pour se loger dans cette triste chambre au cinquième... Si je ne me trompe... il est comme nous... il cache son passé et son nom... et c’est sans doute encore une de ces existences déplacées... où l’éducation, les anciennes habitudes et des jours fortunés rendent la misère plus cruelle.

PAULINE.

On frappe : je parie que c’est lui.

Elle va près de la porte.

 

 

Scène II

 

PAULINE, ROBERT, LA COMTESSE

 

PAULINE.

J’avais deviné.

ROBERT, il tient un bouquet de fleurs des champs.

Bonjour, Madame. Tenez, Mademoiselle.

PAULINE, avec joie.

Des fleurs ! Il y a si longtemps que je n’avais vu des fleurs !

ROBERT.

C’est ce que je vous avais entendu dire hier... et alors j’ai passé de grand matin notre barrière du Roule pour aller cueillir celles-là.

PAULINE, très gaie, cherchant un vase et y mettant ses fleurs.

Des bleuets ! c’est si joli !... Combien je préfère la simple couleur de cette fleur sauvage, à l’éclat de celles qu’on cultive avec tant de soin.

Air : Je sais attacher des rubans.

Sur ces étincelantes fleurs
Dont l’opulence, à ses fêtes, se pare,
Dieu qui sema les plus riches couleurs,
De cet azur pour elles fut avare :
Mais sa bonté le prodigue, en tous lieux,
Aux fleurs des champs, trésor de la mansarde :
Ce bleu si doux est la couleur des cieux,
C’est pour le pauvre qu’il la garde.

LA COMTESSE, à elle-même.

Oui... pas même des fleurs des champs ! pas même de l’air depuis deux mois que je suis malade. Cette chambre au cinquième... rien ! ni un plaisir... ni une espérance... et elle a seize ans !

ROBERT, qui a écouté.

Ah ! Madame.

LA COMTESSE, affectueusement.

Pardon... et merci à vous qui lui donnez un moment de joie... Ah ! quelqu’un...

 

 

Scène III

 

BARBOCHAT, PAULINE, LA COMTESSE, ROBERT

 

Barbochat est entré brusquement tenant d’une main une palette et de l’autre un papier.

BARBOCHAT, ému comiquement.

Permettez-moi d’entrer sans façon, et en voisin, pour vous demander une grâce.

ROBERT, le regardant avec curiosité.

Qu’est-ce que cela ?

BARBOCHAT, choqué.

Cela ? c’est Hercule Barbochat, peintre d’histoire, de paysages, de portraits, car l’art est un... l’art est tout... Bah ! je parie que vous ne savez pas... ce que c’est que l’art...

Le regardant de la tête aux pieds.

C’est quelque vieux procureur de province.

ROBERT, qui l’entend.

Monsieur, il n’y a plus en province que des avoués, et ils sont riches. Moi, je suis pauvre, et j’habite Paris.

PAULINE.

Que tenez-vous donc ? et que vous arrive-t-il ?

BARBOCHAT.

Sans vous, Mademoiselle, je suis perdu.

Il montre le papier.

Un congé ! on me renvoie sous prétexte que jamais on n’a vu de quelle couleur est l’argent qui sort de ma poche... Et ce n’est pas étonnant : il n’y en entre jamais d’aucune couleur... je m’en fais gloire.

ROBERT.

Comment !

BARBOCHAT.

Ah ! Monsieur... l’argent, le succès, le bruit, les éloges... fi ! fi donc ! c’est bon pour la médiocrité... mais le génie...

ROBERT, riant.

Ne paie pas son terme ?... et alors...

BARBOCHAT, riant et montrant le papier.

Alors, on le met à la porte... c’est vrai... Mais je viens supplier mademoiselle Pauline d’intercéder pour moi.

LA COMTESSE, étonnée.

Pauline !

BARBOCHAT, à la comtesse.

Oui, d’obtenir de la fille du propriétaire la même faveur qu’elle en a déjà obtenue pour vous.

Mouvement de Pauline.

LA COMTESSE, à Pauline.

Comment ! que dit-il ?

PAULINE.

La vérité.

ROBERT.

On voulait vous faire quitter ce logement ?

LA COMTESSE.

Que serions-nous devenues ?

PAULINE.

C’est ce que j’ai pensé, quand le concierge m’apprit que l’on renvoyait tous les locataires, celui qui vient d’acheter cette maison voulant l’habiter seul avec sa fille.

LA COMTESSE.

Pourquoi donc n’ai-je pas su cela ?

PAULINE.

C’était il y a quinze jours... vous étiez encore si faible, que je voulus vous épargner cette nouvelle inquiétude... jusqu’au moment où vos forces permettraient de vous en instruire sans crainte de danger... Mais... un jour...

Elle regarde autour d’elle.

Oh ! je puis parler... tous ceux qui sont ici...

ROBERT.

Vous aiment, puisqu’ils vous connaissent.

BARBOCHAT.

Et ne sont pas millionnaires de naissance. Ils ne logeraient pas au cinquième.

PAULINE.

Un jour où nos ressources étaient presque épuisées, et où le concierge me pressait de vous dire de quitter l’hôtel... Je ne fus pas maîtresse de cacher ma douleur... et...

BARBOCHAT.

Mademoiselle Pauline, qui avait passé la nuit à veiller sa mère... se trouva mal sur l’escalier.

LA COMTESSE, elle fait un mouvement.

Ah !

PAULINE.

Ce n’était rien.

BARBOCHAT.

Elle serait tombée si je n’avais été là derrière elle... Je la soutins, et comme la porte du premier était ouverte, parce qu’on y apportait des meubles... des choses superbes, pour la fille du propriétaire qui arrivait et regardait tout cela, moi, je pris mademoiselle Pauline et la posai sur un siège à côté d’elle, en disant : Voilà une jeune fille aussi, et elle meurt de misère et de chagrin, pendant que vous ne savez que faire de ce que vous avez... Puis je m’eu allai, et je les laissai ensemble après avoir dit cela.

PAULINE.

Sans que j’aie eu le temps de vous remercier. Alors, je vis cette demoiselle me regarder avec surprise... puis, elle prit toutes sortes de choses à côté d’elle, en me disant : Veux-tu tout cela ? Elle avait un air si bon et si singulier, qui m’étonnait tant, que je ne savais que lui répondre... Enfin, tout en refusant ses cadeaux, je lui contai votre maladie et mon chagrin de ce qu’on voulait vous renvoyer... Alors, elle m’adressa une foule de questions, me faisant répéter plusieurs fois mes paroles qu’elle semblait avoir de la peine à comprendre... puis, elle me dit : Ainsi, tu n’as ni maison, ni champ, ni vaisseau, ni esclaves qui t’appartiennent ? Moi, j’ai tout cela... je me nomme Hêva... je suis née dans l’Inde, sur le bord de la mer... dans la province de Bénarès. Mais mon père, qui est né en France, me parlait sans cesse de son pays et du projet d’y revenir... Maintenant, il est au port où nous avons débarqué et où je vais le retrouver demain. Nous reviendrons ensemble avant peu... En attendant, reste où tu veux rester, et ne pense point à l’argent... ce serait m’insulter que d’en donner pour loger chez moi... À mon retour, je te reverrai... souviens-toi d’Hêva, la fille du nabab.

ROBERT.

Ah ! c’est un nabal ?

BARBOCHAT.

Nabab !

LA COMTESSE.

Un homme ayant acquis dans l’Inde des richesses immenses, vous savez ?

BARBOCHAT, souriant.

Si je sais... ce que c’est qu’un millionnaire ! ce n’est pas par expérience ! 

Avec humeur drôle.

Pourquoi aussi l’ancien propriétaire de cette maison s’est-il avisé de mourir ! Un brave homme à qui j’avais fait comprendre l’art. Aussi, me laissait-il pour rien les trois mansardes dont j’ai fait un superbe atelier. Il venait admirer mes tableaux... et il ne lui fallait pas autre chose... Comment retrouverai-je cela ? c’est si difficile de se loger, pour un peintre ?

ROBERT.

À ce prix-là, surtout.

BARBOCHAT, le regarde, à part.

Il se moque de moi... c’est un vieux journaliste.

LA COMTESSE.

Il faut obtenir qu’on vous laisse au moins finir vos tableaux.

ROBERT.

Vous avez des commandes ?

BARBOCHAT.

Jamais !

ROBERT.

Vous pensez à l’exposition.

BARBOCHAT.

Jamais ! l’exposition... les commandes... le public... ne m’en parlez pas... stupide ! Je travaille pour moi... pour moi seul... Monsieur... je sais ce que c’est que de travailler pour les autres... J’avais deux amis très riches, eh bien, Monsieur, je suis brouillé avec tous deux... et pourquoi ? pour leur avoir vendu deux tableaux.

ROBERT, riant.

Comment ?

Pauline rit.

BARBOCHAT.

Mes amis... l’un, le vicomte Gustave de Jonville.

LA COMTESSE, elle fait un mouvement.

Ah !

ROBERT.

Gustave de Jonville !

BARBOCHAT.

Si vous le connaissez, vous savez que c’est un aimable jeune homme, bien étourdi... ah ! un luxe... un bruit... un désordre.

ROBERT.

Ciel !

La comtesse va s’asseoir près de la table, à droite de l’acteur ; Pauline se tient debout près d’elle.

BARBOCHAT.

Mon autre ami, c’est Danvilliers, l’agent de change... qui est amateur... connaisseur de tableaux, à ce qu’il dit... Eh ! bien... imaginez !... le vicomte a pris mon tableau... sans le payer... et Danvilliers l’a payé sans vouloir le prendre... Monsieur, je me suis brouillé avec eux... je me devais ça... et je ne fais plus de tableaux pour personne.

ROBERT.

Et vivre ?

BARBOCHAT.

Avec rien, Monsieur, avec rien... une caricature de temps en temps, et je mange un morceau sur le pouce à l’atelier... La passion de l’art...

ROBERT.

Mais...

BARBOCHAT, riant.

Il y a des passions malheureuses, allez-vous me dire... Bah ! que faut-il pour qu’elles ne le soient plus ?... Du temps... et une volonté ferme... Faites-vous une idée de la mienne... j’ai quitté ma mère sans lui dire où j’allais, et je ne la reverrai qu’à mon premier succès.

PAULINE.

Vous avez quitté votre mère ?

BARBOCHAT.

Elle avait à peine de quoi vivre, et dépensait tout pour moi... Six mois que je ne l’ai vue !

PAULINE.

Ah ! je parlerai pour vous si la demoiselle revient... Mais hélas !

Elle prend la main de sa mère.

Ce sera peut-être encore une espérance trompée ; et pourtant malgré moi... des rêves... brillants...

LA COMTESSE.

Pauvre enfant !

PAULINE, gaiement.

Ils sont effacés.., ne pensons qu’à la réalité... Mes fleurs sont arrangées... mon travail fini... M. Robert peut vous tenir compagnie un moment... Alors, je vais sortir...

Bas à sa mère.

Reporter cet ouvrage.

LA COMTESSE, soupirant.

Je ne te vois jamais sortir ainsi seule sans inquiétude.

PAULINE, tout en s’arrangeant.

Oh ! le jour... et dans le faubourg Saint-Honoré, que puis-je craindre ? Monsieur Robert, vous tâcherez d’arranger l’affaire de notre voisin, n’est-ce pas ? de lui faire laisser son atelier... Je suis sûre que votre séjour dans la maison doit porter bonheur à tout le monde.

ROBERT.

Je le voudrais.

BARBOCHAT.

Et je vais me remettre au travail avec cet espoir.

Ensemble.

Air : Il faut donc par l’adresse. (Quand l’amour s’en va.)

PAULINE, à sa mère.

Allons donc ! le temps presse ;
Mais j’espère, au retour !
Après tant de tristesse,
Apporter un beau jour.

BARBOCHAT.

J’ai reçu sa promesse ;
Espérons qu’en ce jour
J’obtiendrai qu’on me laisse
L’atelier, mon amour.

ROBERT.

Allez donc, le temps presse ;
Mais hâtez le retour.
Après tant de tristesse,
Dieu vous doit un beau jour.

LA COMTESSE.

Chère enfant, ma tendresse
Épiera ton retour :
Après tant de tristesse,
Dieu nous doit un beau jour.

PAULINE, à la comtesse.

Ne tremblez pas, ma bonne mère !
Je crois entendre, au fond du cœur,
Une voix qui me dit : Espère,
Je viens t’annoncer le bonheur !

Reprise de l’ensemble.

Pauline et Barbochat sortent.

 

 

Scène IV

 

ROBERT, LA COMTESSE

 

LA COMTESSE, à elle-même, regardant encore la porte.

Elle s’efforce de paraître gaie pour me donner du courage.

ROBERT, prenant un siège.

Comme je le disais... je voudrais...

LA COMTESSE, s’asseyant.

Me parler, Monsieur ? Eh bien ! non-seulement je suis prête à vous entendre... mais je désire aussi... causer avec vous.

ROBERT.

Et comme vous ne me connaissez pas, que personne ne m’a présenté à vous, n’a répondu de moi, n’a fait mon panégyrique, il faut que je fasse tout cela moi-même.

LA COMTESSE, souriant.

Faites, monsieur Robert... car c’est bien Robert que vous vous nommez ?

ROBERT, souriant.

Comme vous vous nommez madame Sophie...

LA COMTESSE, tristement.

Laissons ce nom de baptême désigner seul une femme malheureuse...

ROBERT.

Comme celui de Robert désigne seul un homme... curieux.

LA COMTESSE.

Curieux ?

ROBERT.

Ou un observateur... Et c’est parce que j’ai bien observé toutes les choses de ce monde, que je n’y fais jamais... que ce qui me plaît...

LA COMTESSE.

Vraiment ?

ROBERT.

Jadis ma famille voulut m’empêcher d’épouser une personne belle, sage et qui m’aimait... Je me brouillai avec ma famille, et je n’ai pas revu un seul de mes parents depuis ce temps-là... trente ans... J’en ai passé vingt à l’étranger, entre mon fils et ma femme... 

Il soupire.

Alors... elle me quitta... pour un monde meilleur... et quelques années après, mon fils se sépara de moi pour venir à Paris... Je ne dois pas me plaindre... vingt ans de bonheur... c’est plus que ma part... Il y a bien des gens qui n’en ont pas tant.

LA COMTESSE, retenant un soupir.

Pourquoi avez-vous laissé votre fils s’éloigner de vous ?

ROBERT.

Parce qu’il avait vingt ans, et moi cinquante... Parce qu’il avait une fortune indépendante, et que j’avais une pauvreté qui fait qu’on dépend de tout... Parce qu’il aimait le monde, comme moi j’aimais la solitude, et qu’il fallait bien lui laisser chercher aussi sa part de bonheur.

LA COMTESSE.

Et vous venez savoir s’il l’a trouvée ?

ROBERT.

Il oublie de me l’écrire.

LA COMTESSE.

Ah !

ROBERT.

Or, pour bien voir, il faut quelquefois n’être pas vu... J’arrive incognito, et comme je regardais cette maison qui me rappelait un souvenir...

LA COMTESSE, mouvement.

Un souvenir... cette maison ?...

ROBERT.

Oh ! cela date de bien loin... Je vois un écriteau... une petite chambre... je monte... et je commençais à trouver l’observatoire un peu trop haut placé... lorsqu’au milieu de l’escalier, une vraie sylphide, votre fille, m’encourage... me montre la chambre... et je vous vois, Madame !... Deux personnes charmantes dont je vais partager l’appartement !... Alors je m’étonne de trouver dans un grenier...

Mouvement de la comtesse.

Pardon, mais nous sommes au grenier... et il faut, pour y voir des femmes comme vous, quelque malheur extraordinaire, que je suis curieux de connaître.

LA COMTESSE.

Hélas ! non, Monsieur... et ce qui me semblerait extraordinaire pour moi, ce serait le bonheur... Mais rien n’est plus simple et plus fréquent que les malheurs comme les miens... Seulement, les riches les ignorent ou les oublient, et quand par hasard ils les voient, cela leur paraît singulier... Mon mari avait dérangé sa fortune... Il essaya de réparer ce tort par des spéculations qui furent malheureuses... Il perdit tout et ne survécut pas à sa ruine. Moi... j’ai vécu parce que j’avais un enfant.

ROBERT.

Et votre famille ?

LA COMTESSE.

Je n’avais plus qu’un seul parent, il vivait au loin et ne me connaissait pas... Longtemps j’espérai... Mes espérances s’évanouirent une à une... Je résolus alors de ne plus rien attendre que de mon travail... et mon espoir se réduisit à ne pas manquer d’ouvrage.

ROBERT.

Mais votre jeune fille de seize ans ?

LA COMTESSE.

Se souvient à peine d’un meilleur sort, et ignore, heureusement, les avantages de la richesse.

ROBERT.

Pauvre enfant !

LA COMTESSE.

Grâce à mes soins et à cette gaieté naturelle à la jeunesse, Pauline n’avait pas souffert de notre position jusqu’au moment où je tombai malade, il y a deux mois. Depuis, j’ai surpris des larmes dans ses yeux, et j’ai compris avec effroi qu’ayant mis tous mes soins à cacher ma vie misérable, je pouvais laisser ma fille seule, sans une protection, sans un appui... Voilà pourquoi, Monsieur, j’ai vu avec joie votre bon intérêt... pourquoi je vous montre de la confiance et je voudrais obtenir votre amitié... et

Elle se lève, va vers la table et y montre un papier.

aussi pourquoi j’ai commencé ce matin une lettre.

ROBERT.

Pour qui ?

LA COMTESSE.

Le hasard m’apprit, il y a peu de jours, qu’ici près vivait dans l’opulence un jeune homme, le fils de ce parent, de ce frère que je n’ai point connu, mais qui porte mon nom ! qui est mon neveu... 

Elle prête l’oreille.

Dieu ! quel bruit !... des pas pressés, des cris étouffés...

PAULINE, en dehors.

Ma mère !

LA COMTESSE.

Ciel ! Pauline !...

 

 

Scène V

 

LA COMTESSE, PAULINE, sur ses pas GUSTAVE, M. ROBERT

 

PAULINE, elle a ouvert vivement la porte et accourt effrayée.

Ma mère... c’est lui... C’est un jeune homme qui me poursuit toujours. Il monte derrière moi. Il vient.

Sa mère la tient, et Pauline la voit si effrayée qu’elle dit, plus calme.

Il n’y a rien plus rien à craindre, vous êtes là !

LA COMTESSE.

Ma fille !

GUSTAVE, paraissant essoufflé et en riant.

C’est un peu haut, mais m’y voilà, belle effrayée.

Il s’arrête en voyant la mère.

LA COMTESSE.

Monsieur, que voulez-vous ?

ROBERT, mouvement très vif.

Gustave !

GUSTAVE, de même.

Ciel !

LA COMTESSE, vivement à Robert.

Vous connaissez Monsieur ?

ROBERT, se reprenant.

Je sais qu’il se nomme le vicomte Gustave de Jonville.

LA COMTESSE, grand mouvement.

Lui !...

PAULINE, mouvement aussi, à part.

C’est Gustave !

ROBERT, faisant un geste impératif à Gustave.

Mais je ne le connais pas, Madame ; lui non plus

D’un ton grave et triste.

ne me connaît pas, il ne peut pas et ne doit pas me connaître.

Il recule un peu et observe.

GUSTAVE, avec embarras.

Il faut excuser... Je rencontre une personne charmante : cela est si naturel de la suivre.

LA COMTESSE, comme à elle-même, avec chagrin.

Lui ! Ah ! c’est affreux ! affreux !

GUSTAVE, essayant de reprendre un air léger.

Il n’y a rien d’affreux... ma foi ! c’est tout au plus une étourderie comme en font tous les jeunes gens ; on voit une personne charmante, on l’admire, on le lui dit, on cherche à lui plaire parce qu’on...

LA COMTESSE, l’interrompant avec amertume.

Parce qu’on la croit honnête, qu’on la voit pauvre, et qu’on espère la séduire et la perdre.

GUSTAVE.

Seule à son âge, dans les rues de Paris, elle entendra bien d’autres !

LA COMTESSE, amèrement.

Ah ! ce n’était donc pas assez, mon Dieu, que la pauvreté eût ôté à sa jeunesse tous ses plaisirs et toutes ses espérances ?... qu’elle eût, tout enfant, vécu de privations et de travail ? Ce n’était pas assez qu’elle eût tout le malheur de la misère, il faut qu’elle en ait encore toute la honte !

GUSTAVE.

Ce langage...

LA COMTESSE.

Vous étonne ?

GUSTAVE, avec trouble.

J’avais cru... j’avais pu croire que cette jeune personne...

LA COMTESSE, vivement.

N’avait pas de mère pour la défendre ? pas de famille pour la protéger ? que ce n’était qu’une pauvre enfant du peuple, vivant de son travail, gagnant péniblement dans des ouvrages continuels le pain de chaque jour ? Et vous pensiez, n’est-ce pas, que sa misère, son âge, sa crédulité, sa faiblesse, tout la livrerait sans défense à vos odieux projets ?

GUSTAVE.

Madame...

LA COMTESSE.

Oui... qu’elle pourrait pendant quelques jours distraire vos fastueux ennuis ; puis, quand elle vous lasserait, que vous la renverriez à sa misère devenue plus cruelle par ses regrets et son malheur.

PAULINE, vif mouvement, s’approchant de sa mère.

Ah ! ciel ! est-ce possible ?

LA COMTESSE, regardant sa fille, la tenant, et s’attendrissant.

Et sa mère, Monsieur ? sa mère, qui vit naître sa beauté avec tant de joie, ses vertus avec tant de bonheur, et qui conçut tant d’espoir pour son enfant... il faudra donc qu’elle la voie, la pauvre fille... revenir près d’elle avec son désespoir

Plus bas.

et son déshonneur ?

GUSTAVE.

Si vous saviez !

LA COMTESSE.

Je sais que c’est là, Monsieur, le sort réservé à bien des jeunes filles qui eussent été honnêtes, heureuses et honorées, si la misère ne les eût livrées sans défense à la séduction !... Mon Dieu ! mon Dieu ! j’ai encore des larmes pour pleurer sur ma fille, et je n’ai plus de force pour la protéger... et bientôt elle sera seule au monde !... À seize ans ! n’ayant pour vivre que son travail, et point d’amis, point de famille qui puisse la défendre... 

Elle prend sur la table un papier.

Car voici ce que j’écrivais ce matin au seul parent qui lui reste :

Elle lit le papier.

« Ma fille n’aura bientôt plus de mère : vous seule au monde pourriez veiller sur elle... vous êtes son protecteur naturel, vous, le fils de mon frère ; le même nom nous fut commun, le même sang coule dans nos veines... protégez donc mon enfant. »

Elle déchire la lettre ; mouvement des autres.

Cette lettre... Monsieur, elle était adressée à Gustave de Jonville !

Mouvement de tous.

GUSTAVE.

Ciel ! que dites-vous ?

ROBERT.

Est-ce possible ?

LA COMTESSE.

Moi, la comtesse Sophie de Valcourt, je recommandais à mon neveu, le vicomte de Jonville, sa cousine ! ma fille ! Vous voyez donc bien qu’elle n’a plus de protection à attendre, plus d’appui à espérer ! Mais oserez-vous encore l’insulter et la poursuivre ? Mais quelqu’un ne viendra-t-il pas pour défendre et pour protéger mon enfant ?

M. Robert fait un mouvement.

GUSTAVE.

Ah ! ce sera moi, Madame : ne me jugez pas sur un tort... je ne suis indigne ni de votre estime ni de son affection.

LA COMTESSE.

Vous ? Il serait possible ?

ROBERT.

Rien.

GUSTAVE, très vivement.

Attiré par un sentiment involontaire sur les pas d’une personne ravissante, cédant à mon cœur sans réflexion... quand je vois maintenant... un nom... qui doit être honoré de tous... et un malheur que chacun doit chercher à réparer, ajouter à tant de charmes... croyez à mon repentir, et accordez-moi mon pardon.

LA COMTESSE, aimable.

Oui, votre cœur est noble et bon, je le vois.

Tristement.

Mais vous êtes un jeune homme accoutumé aux plaisirs et au luxe ; vos habitudes, vos principes, vos amis, sans doute, tout doit séparer de vous une jeune fille... honnête ; votre protection lui nuirait... la perdrait, peut-être.

GUSTAVE.

Ne suis-je donc plus le vicomte de Jonville ? ne dites-vous pas que vous êtes ma parente, la sœur de mon père, la comtesse de Valcourt ? Ah ! s’il est des femmes qu’on ne respecte pas, c’est qu’elles ne savent pas, ou ne veulent peut-être pas se faire respecter ! Quant à ces jeunes filles pauvres qu’on nous accuse de séduire, il en est plus d’une, croyez-moi, qui viennent chercher les liens passagers qu’on nous reproche de former avec elles. Aucune n’ignore que le mariage est impossible... on n’épouse que son égal... vous le savez bien, Madame.

LA COMTESSE, troublée.

Que voulez-vous dire ?

GUSTAVE.

Que les divisions de notre famille ne m’ont point laissé ignorer pourtant ce qui se passa lors de votre mariage avec le comte de Valcourt !

LA COMTESSE, mouvement très vif.

Ne le rappelez pas...

GUSTAVE.

Pourquoi ? il n’y a rien qui ne vous fasse honneur ! Repousser un homme peu digne de vous... dont le nom ne pouvait s’allier au nôtre... ah ! c’est une vertu dont toute notre famille doit vous récompenser.

LA COMTESSE.

Vous le croyez ?

GUSTAVE.

Le comte de Valcourt fut malheureux, mais il était d’une noble et ancienne race, à laquelle on doit être fière d’appartenir ! Plus tard, vous saurez, Madame, de quel prix est à mes yeux un nom sans tache... Je le préfère à la fortune et à la vie !... Reprenez le vôtre, rien ne s’oppose plus à ce que vous puissiez le porter.

ROBERT.

Et votre neveu sera fier de l’unir au sien.

Il fait un geste impératif que les autres ne voient pas. Mouvement de tous, hésitation de Gustave.

LA COMTESSE.

Comment ?

GUSTAVE, très troublé, et ensuite ayant l’air de prendre une résolution.

Oui, Pauline de Valcourt ne peut rester ainsi exposée.

Passant entre Pauline et la comtesse.

C’est ma parente ! Cette situation, la vôtre, Madame, vous ! la sœur de mon père... oh ! c’est impossible !... Accordez-moi donc, je vous en prie, la main de ma cousine.

LA COMTESSE, avec joie.

Ah !

PAULINE, de même.

Ciel !

ROBERT, de même.

Rien !

GUSTAVE.

Que Pauline devienne ma femme ; oui, qu’elle accepte ma main et mon nom.

LA COMTESSE, se tournant vers Robert et vers Pauline.

La rendra-t-il heureuse ?

PAULINE, embrassant sa mère, dit à demi-voix.

Oui, je le crois... maman.

GUSTAVE.

Et je le jure.

LA COMTESSE, heureuse.

Mon beau rêve est réalisé après tant de souffrances !

 

 

Scène VI

 

PAULINE, GUSTAVE, LA COMTESSE, BARBOCHAT, ROBERT

 

BARBOCHAT.

Elle arrive, la petite créole ! Mademoiselle Hêva !... Elle est ravissante sons le costume de son pays ! Son père est avec elle.

Il voit Gustave.

Monsieur Gustave !

Il recule.

GUSTAVE, riant.

Qu’avez-vous ?

BARBOCHAT.

Au fait, il a placé mon tableau.

GUSTAVE, riant.

Sous mes yeux, je le vois tous les jours.

BARBOCHAT.

Ah ! vous êtes toujours mon ami.

GUSTAVE.

Certes ! quoique depuis six mois je ne vous aie pas vu.

BARBOCHAT.

C’est vrai, mais je vous regrettais, moi ; j’ai besoin de votre amitié, d’abord... puis de voir quelquefois cette élégance, ce luxe !... 

Aux autres.

dont il est le modèle. Quel appartement ! quels chevaux ! quelles voitures !... Le sentiment de la vraie grandeur.

Baissant la voix.

Il ne m’a pas payé mon tableau.

Haut.

Mais il m’a vingt fois prêté de l’argent : sa bourse est ouverte à tous ses amis ; ils y puisent.

GUSTAVE, riant.

Et vous êtes de mes amis.

ROBERT, à part, soupirant.

C’est bien cela.

BARBOCHAT.

Mais sa vue m’a fait oublier... que la petite créole va monter.

PAULINE.

Ah ! quel plaisir...

LA COMTESSE.

Comment ?

BARBOCHAT.

Je venais vous le dire de sa part... Je me trouvais sur l’escalier, elle montait !... Je prononce le nom de mademoiselle Pauline... Oh ! si vous saviez comme elle m’a regardé en disant : « Est-ce que vous penseriez que je l’ai oubliée ? »

Il va vers la porte.

Je crois que la voici.

LA COMTESSE.

Je me sens bien faible et bien fatiguée.

GUSTAVE.

Je dois alors me retirer... pour quelques instants. À bientôt.

BARBOCHAT, à Gustave.

Venez voir ma Création du monde, une page immense, superbe, humanitaire.

LA COMTESSE.

Pauline ! je rentre dans ma chambre.

Elle se lève, s’appuie sur sa fille et sur Robert.

ROBERT.

Et vous vous reposez, pendant qu’elle reçoit ici la jeune demoiselle, et que ces messieurs vont admirer...

BARBOCHAT, riant.

Je vous emmène aussi... Vous verrez mon tableau.

ROBERT, riant.

Vous voulez me punir de mes plaisanteries.

BARBOCHAT.

Ou vous forcer au silence.

À Gustave.

C’est un voisin... un vieux botaniste.

Pendant ce temps, la comtesse, appuyée sur Pauline, se dirige vers la porte à droite de l’acteur.

TOUS.

Air : Il suffit à vos vœux.

Désormais d’un bonheur
Si longtemps attendu,
Tout annonce à mon cœur
Que l’instant est venu.

Gustave, Robert et Barbochat sortent par la porte du fond.

 

 

Scène VII

 

PAULINE, seule

 

Que va-t-elle dire d’une aussi pauvre demeure ? Le bonheur s’y trouve pourtant aujourd’hui ! Gustave !... Il est mon parent, il sera mon mari ! quelle joie ! Car depuis le premier moment où je l’ai vu... je l’aime... et ma mère qui ne manquera plus de rien...

Air de Téniers.

Enfin pour moi l’existence a des charmes ;
Devant l’espoir, les chagrins du passé,
Ces jours cruels, où coulaient tant de larmes,
Ont disparu comme un rêve effacé :
Loin de ces biens, ornement de la vie,
J’ai pleuré longtemps à l’écart,
Je les pourrai regarder sans envie,
Car le ciel m’a rendu ma part !
Le ciel enfin m’en a rendu ma part.

 

 

Scène VIII

 

HÊVA, PAULINE

 

HÊVA, très vive et très gaie.

Enfin je te revois, bonjour, Pauline !

PAULINE, avec joie.

Elle se souvient de mon nom !

HÊVA.

Et toi ?

PAULINE, lui tendant la main.

Pouvais-je oublier Hêva ?

HÊVA.

Moi... je pensais à toi sans cesse, je te voyais... dans ce moment où pâle, faible, des larmes dans les yeux... ce monsieur avait dit... « Elle est comme vous, jolie, bonne, bien élevée, et elle n’a rien pendant que vous avez tout. » Ces paroles revenaient toujours à ma pensée, et quand je me voyais tant de choses inutiles, j’avais honte, il me semblait que je t’avais pris ta part... et il me tardait bien de te la rendre.

PAULINE.

Bonne et généreuse Hêva !

HÊVA.

Et puis moi... vois-tu, je suis d’un pays sauvage en comparaison du tien qui est le plus civilisé du monde... et je compte le faire bien des questions, et apprendre de toi bien des choses. Dis-moi d’abord comment il est possible qu’en France, où il y a des gens si riches, il y ait des personnes comme toi, qui ne possèdent rien ?

PAULINE, souriant.

Je ne sais pas comment cela peut être, mais je sais que cela est... sans que ce soit notre faute à maman et à moi.

HÊVA.

Qui vous donnait donc ce qu’il faut pour vivre chaque jour ?

PAULINE.

Un travail qui nous occupait du matin au soir toutes les deux.

HÊVA.

Oh ! comme ceux qui ne font rien doivent vous admirer et vous respecter !

PAULINE.

Au contraire, nous les évitons, de peur qu’ils ne nous repoussent et ne nous méprisent pour cela.

HÊVA, étonnée.

Comment ?

PAULINE.

Ici, on ne recherche et on n’estime que ceux qui ont beaucoup d’argent... C’est comme cela dans les pays civilisés.

HÊVA, étonnée.

Est-ce possible !

PAULINE, confidentiellement.

Et si nous n’avions pas travaillé, nous aurions été comme ces pauvres qui meurent de faim en tendant la main aux passants.

HÊVA.

Ne me trompes-tu pas, Pauline ?

Air de la Robe et les Bottes.

On me vantait votre sagesse,
Et vos coutumes, et vos mœurs :
Ce que j’entends déjà me blesse ;
Est-on plus sage ici qu’ailleurs ?
À la vertu chez nous on rend hommage,
Et le malheur jamais n’est méprisé.

PAULINE.

Ton pays est encor sauvage,
Et le nôtre est civilisé.

HÊVA.

D’une belle et riche nature
Librement on jouit chez nous.

PAULINE.

D’un œil avare, ici, l’on nous mesure
L’air, le soleil, que Dieu créa pour tous.

HÊVA.

On ne masque point son visage,
Le cœur n’est jamais déguisé.

PAULINE.

Ton pays est encor sauvage,
Et le nôtre est civilisé.

HÊVA.

Ah !... 

Elle fait un mouvement vers la porte.

Mais j’entends, je crois, mon père, qui vient ici ! et moi qui devais prévenir ta mère... qui voulais te dire, à toi, une chose étonnante.

PAULINE.

Quoi donc ?

 

HÊVA.

Mon père, me voyant préoccupée et chagrine de ce que notre séjour au port se prolongeait, m’interrogea hier matin... Je lui dis tout ce que j’avais appris de toi, sur ta mère ; son nom de Sophie qui cachait un noble nom, le concierge me l’avait dit,

Mouvement de Pauline.

sa pauvreté, ton âge, tes traits... Alors, je ne sais... si quelque souvenir... a troublé son cœur... mais, à l’instant, des ordres furent donnés pour notre départ... mon père était tremblant, agité... et mille fois plus impatient que moi...il pressait notre retour, et, au moment où nous arrivions... il n’avait plus la force de monter, et je suis accourue pour l’annoncer.

PAULINE, vivement et troublée, allant à la porte de sa mère.

Ah ! c’est étonnant, en effet. Mais... son nom ?... que j’avertisse ma mère.

HÊVA.

Dans l’Inde, on l’appelait le nabab Pierre.

PAULINE, mouvement.

Pierre !

HÊVA.

Mais il signe Pierre Nicou...

PAULINE.

Je vais, à l’instant...

HÊVA.

Le voici, et moi, je le suis près de ta mère.

Elle ouvre la porte du fond.

Entrez, mon père.

Elle court à la porte latérale.

Nous allons chercher la mère de Pauline.

Elles entrent dans la chambre de la comtesse ; Pierre entre par la porte du fond.

 

 

Scène IX

 

PIERRE, seul, très gai

 

Ah ! c’est ici, elle habite ici, elle !... pauvre malheureuse, et je viens lui apporter l’opulence et la joie.

Il regarde et fait un mouvement.

Ciel !... cette chambre... est-ce possible ?... je ne me trompe pas... c’est celle que j’occupais jadis... Oh ! qu’il y a longtemps de cela !... mais en ce moment...

Il regarde autour de la chambre.

ce temps s’efface... Oui, c’est ici... ma chambre de jeune homme, quand j’étais un pauvre enfant du village, recueilli par le noble comte de Jonville... il m’avait pris pour secrétaire... et moi... moi, je ne pensais qu’à mademoiselle Sophie... sa fille... C’est là... que j’écrivais pour elle tant de lettres que je n’envoyais jamais... c’est là que je composai tant de vers... dont elle n’a jamais lu un seul... je n’osais pas, je l’aimais trop ; et c’est elle qui demeure ici, qui va venir, que je vais revoir, à l’instant !...

Il est très ému.

Mais qu’est-ce donc ? je crois que je tremble comme autrefois... allons, est-ce qu’il n’y a pas vingt ans de cela ?

Air du Pauvre Jacques.

Depuis ce temps n’ai-je pas fait fortune ?
Et rajeuni par mes émotions,
Ne viens-je pas, bans orgueil, sans rancune,
Offrir mon cœur avec des millions !

Allons, allons, si je tremblais devant une femme, les banquiers me renieraient comme un homme qui ne ferait pas honneur à ses affaires.

Un grand mouvement en la voyant.

Ah !

 

 

Scène X

 

LA COMTESSE, sortant de la porte à droite de l’acteur, PIERRE

 

LA COMTESSE.

C’est lui...

PIERRE, un peu d’embarras, mais gai. Ils se regardent quelques instants.

Mademoiselle Sophie de Jonville !

LA COMTESSE.

Flatteur. 

Elle lui tend la main.

Pierre...

PIERRE.

Votre vue ! cette chambre !

LA COMTESSE.

Bien simple.

PIERRE.

Elle fut la mienne autrefois... Et qui ne revoit avec joie sa chambre de jeune homme ! qui n’y retrouve ses souvenirs !... l’image de celle qu’il y aima...

LA COMTESSE, voulant l’interrompre.

Il y a bien longtemps que vous habitiez ici.

PIERRE.

Et si elle-même... la femme que...

LA COMTESSE, de même.

Vous avez été heureux dans vos voyages ?

PIERRE, avec embarras.

Il y a bonheur et bonheur.

LA COMTESSE.

Vous êtes riche ?...

PIERRE, de même.

Avoir de l’argent pour soi tout seul, ce n’est pas la peine.

LA COMTESSE.

Vous avez une fille !

PIERRE.

Une enfant que j’adoptai afin que la fortune me servît... à quelque chose... dans un temps...

LA COMTESSE.

Ça sert à tout, la fortune.

PIERRE.

Je ne demanderais qu’à la faire servir à une seule chose.

LA COMTESSE.

Mais, vraiment...

PIERRE, l’examinant.

Et si la fortune ne me sert pas à cela, elle ne me servira donc à rien.

LA COMTESSE.

Vous avez tort de dire cela.

PIERRE.

Est-ce que vous auriez compris ?

LA COMTESSE.

Quoi donc ?

PIERRE.

Ce que je pense... depuis si longtemps.

LA COMTESSE.

Ah ! ne parlons pas...

PIERRE.

Au contraire, parlons. C’est la meilleure façon de s’entendre. 

Il prend un siège pour elle et un pour lui, et dit à part.

Quoique pauvre, elle a toujours l’air distingué d’une comtesse.

LA COMTESSE, à part, souriant.

Quoique riche, il a toujours l’air un peu commun.

Ils s’asseyent.

PIERRE, à part.

Je n’ose plus.

LA COMTESSE, à part.

Que va-t-il dire.

PIERRE, faisant effort.

Comme vous le disiez, je suis riche, très riche... mais, je voudrais... je désire... 

À part.

C’est difficile, une déclaration d’amour, quand on n’en a pas l’habitude...

LA COMTESSE.

Vous désirez ?

PIERRE.

Oui !... eh bien ! cette pensée... que vous avez comme jadis... et qui vint à ce pauvre jeune homme, habitant cette petite chambre dans l’hôtel du grand seigneur...

LA COMTESSE, voulant l’arrêter.

Ah !

PIERRE.

Si cette pensée ne l’avait jamais quitté... si, après... des voyages périlleux, des... affaires nombreuses... il espérait que sa fortune ?...

LA COMTESSE.

La fortune... a peu de prix pour moi.

PIERRE, un peu déconcerté.

Quoi !... la richesse après tant de privations, ne vous... semble pas nécessaire. 

À part.

Je ne m’attendais pas à ceci.

LA COMTESSE, à part.

Je devine...

PIERRE.

Je vois... que vous ne semblez pas me comprendre ; il faut donc que je m’explique franchement... Ces biens, que j’ai amassés... ils n’ont eu du prix pour moi que depuis que j’ai su que vous aviez perdu les vôtres... Je suis venu ici avec mes espérances... Pourtant, je n’aurais pas ainsi parlé tout de suite... si la vue de cette chambre, en me reportant à mes vingt ans, ne m’avait redonné un peu de cette impatience et de cette ardeur de la jeunesse, qui fait qu’on ne sait pas attendre, et qu’on veut à tout prix savoir son sort.

LA COMTESSE, embarrassée.

Tant de générosité !

PIERRE.

Ce n’est pas un illustre nom

Mouvement de la comtesse.

que celui de Pierre Nicou.

LA COMTESSE, à part.

Gustave ! ma fille...

PIERRE.

Mais c’est celui d’un honnête homme, qui vous aime et qui serait heureux de partager sa fortune avec vous.

LA COMTESSE, très troublée.

Ne doutez pas de ma reconnaissance, mais...

PIERRE.

Eh bien ?

LA COMTESSE, à part, et se levant.

On ne doit épouser que son égal !... Gustave l’a dit.

PIERRE.

Vous ne répondez pas ?

LA COMTESSE, à part.

Si je consentais, jamais Gustave n’épouserait ma fille.

Haut.

Si j’étais seule au monde, si je pouvais...

PIERRE.

Vous hésitez ?

LA COMTESSE.

Je... refuse... oui, je refuse absolument, et vous prie de n’en plus parler.

PIERRE, accablé.

Ah ! j’avais été fou d’oublier qu’elle était comtesse !

LA COMTESSE, mouvement, voyant la douleur de Pierre.

Pierre... mon ami... ne pensez plus...

PIERRE.

À celle que j’offense peut-être.

LA COMTESSE.

Écoutez-moi... Quelqu’un.

 

 

Scène XI

 

LA COMTESSE, PIERRE, UN DOMESTIQUE

 

LE DOMESTIQUE.

Monsieur !

PIERRE.

Pourquoi venir ici ?

LE DOMESTIQUE.

C’est quelqu’un qui est bien pressé et veut vous dire seulement un mot pour l’affaire la plus importante du monde.

PIERRE.

Ce n’est pas vrai.

LE DOMESTIQUE.

Comment ? mais il vient de la Bourse et doit y retourner.

PIERRE.

Que m’importe ?

LA COMTESSE.

S’il montait ici ?

LE DOMESTIQUE.

Je le lui ai proposé, mais il a répondu qu’il ne monte jamais plus haut que le second étage... Ce n’est pas dans ses habitudes.

PIERRE.

C’est mon agent de change.

LE DOMESTIQUE.

Le voici pourtant.

Pendant que le domestique, qui est resté près de la porte du fond, regarde et fait entier l’agent de change, la comtesse s’approche de Pierre qui est accablé.

LA COMTESSE.

Oh !... pardonnez... et ne vous éloignez pas !... Que je vous revoie encore un moment ! Je me retire pour céder la place aux affaires...

Elle sort par la porte à droite de l’acteur.

 

 

Scène XII

 

PIERRE, DANVILLIERS

 

DANVILLIERS, s’arrêtant à la porte du fond.

On me laisse sur un escalier, et il faut que je monte au cinquième !... 

Il regarde autour de lui.

Comment ? il y a des êtres qui vivent là-dedans !...

Il aperçoit Pierre.

Ah ! un mot d’affaires importantes.

PIERRE.

Des affaires, des affaires, je n’en ai plus.

DANVILLIERS.

Qu’est-ce que vous dites-là ? Vous en avez de superbes, de magnifiques ; tout vous réussit ! Par un mouvement de Bourse auquel personne ne s’attendait, vous gagnez une somme immense.

PIERRE.

Qu’est-ce que cela me fait ?

DANVILLIERS, étonné.

Faut-il vendre ? Faut-il garder ?

PIERRE.

Tout ce qu’il vous plaira.

DANVILLIERS, stupéfait.

Est-ce que la tête n’y est plus ?

S’approchant.

Vous disiez, quand je vous vis au Havre, il y a peu de jours : « Si le bénéfice se réalise, il doublera la dot de ma fille, que je veux marier promptement ; » et j’accourais, car la dot est doublée et le mari aussi.

PIERRE.

Comment ?

DANVILLIERS.

Je vous ai déjà parlé d’un mari : à présent il y en a deux.

PIERRE.

Depuis quand les agents de change marient-ils les demoiselles.

DANVILLIERS.

Depuis que les mariages ne sont plus que des affaires d’argent.

PIERRE.

Ah !

DANVILLIERS.

Un de mes amis m’a chargé de lui trouver une femme... riche, bien entendu !... C’est un joli homme, descendant d’une illustre famille.

PIERRE.

Il ne voudra pas d’elle.

DANVILLIERS.

Allons donc... sa fortune est embarrassée ! La vie de Paris avec le luxe et les grandes manières d’autrefois... Oh ! il est du petit nombre qui vit aujourd’hui en grand seigneur ; il lui faut de l’argent ; oui, il faut beaucoup d’argent au vicomte de Jonville.

Mouvement de Pierre.

PIERRE.

Au vicomte de Jonville !

 

 

Scène XIII

 

PIERRE, HÊVA, DANVILLIERS, PAULINE, LA COMTESSE

 

LA COMTESSE.

Tout pour son bonheur, elle a assez souffert.

HÊVA, courant à son père et rencontrant Danvilliers.

Mon père, c’est lui... C’est Monsieur dont je t’ai parlé... à qui j’ai une grande obligation, il m’a sauvé la vie.

Pauline, Pierre, Danvilliers et la comtesse, en même temps.

PAULINE.

Comment ?

PIERRE.

Ah !

DANVILLIERS.

Oui, c’est elle !

LA COMTESSE.

Ma fille !

HÊVA.

Pendant les jours que j’ai passés ici sans toi, mon père, il y a trois semaines, un soir, avec la gouvernante qui m’accompagnait, nous nous étions égarées dans les rues de Paris...

PIERRE, étonné.

Je le sais, tu m’as dit que trois hommes te poursuivaient, la nuit, et que tu devais ton salut au courage d’un officier qui...

Il fait le geste de quelqu’un qui en jette un autre par terre.

DANVILLIERS.

C’est moi.

HÊVA, le regardant.

J’avais cru que Monsieur était un militaire.

PIERRE, le regardant aussi.

En effet, des moustaches... la...

Il indique du geste le ruban qui est à la boutonnière de Danvilliers.

DANVILLIERS, souriant.

La garde nationale ! je suis officier de la garde nationale. Autrefois chacun faisait une seule chose. L’un était militaire et se battait ; l’autre était magistrat et jugeait ; les gens d’affaires comptaient de l’argent ; mais, à présent, les militaires font des lois ; les marquis font des affaires, et les financiers... font tout.

PIERRE.

Leurs attributions sont bien augmentées, il me semble.

Il s’assied et sa fille aussi à droite.

DANVILLIERS.

Elles ont doublé, quadruplé, depuis vos voyages ! Et je n’en reviens pas de vous voir triste et soucieux, vous, dont la fortune est immense.

LA COMTESSE, elle s’est assise à gauche de l’acteur ; Pauline est debout près d’elle.

Ah !

DANVILLIERS.

Oui, Madame. Il n’y a pas d’homme à Paris qui dispose de plus de capitaux, et il n’a pas l’air de sentir son bonheur : mais moi, qui ne fais que commencer ma fortune, et dont la charge n’est pas encore payée, je jouis déjà de tous mes droits de futur millionnaire ; oui,

Il se retourne vers les dames.

j’admire et je courtise la beauté ; j’ai le goût des arts, je suis dilettante aux Italiens, et connaisseur au Musée... J’aime aussi la nature et les bois ; des goûts champêtres, le dimanche, dans une maison de campagne que j’ai louée aux environs de Paris... J’y fais même, aux grandes fêtes, de la morale, du sentiment ! Oh ! je suis bon prince !

Air : Vaudeville de l’Ours et le Pacha.

J’aime à reposer mes loisirs
Chez les enfants de la nature ;
En me mêlant à leurs plaisirs
J’éprouve une volupté pure ;
Et si des fins de mois courants
Les chances ont été prospères,
Déposant le poids des affaires,
Je fais danser mes paysans,
Et je couronne mes rosières.

Oui, mon cher Monsieur, nous sommes l’aristocratie, la vraie !... « Le véritable amphitryon est l’amphitryon où l’on dîne. » Nous avons l’argent; donc nous sommes les grands seigneurs ! C’est comme cela...

PIERRE, amèrement.

Le grand seigneur Pierre Nicou !

DANVILLIERS.

Le nom n’est pas noble, j’en conviens ; mais l’argent ? L’argent n’a pas besoin d’aïeux, il est toujours de qualité.

PIERRE.

On peut le dédaigner aussi.

LA COMTESSE, à part.

Il croit que c’est du dédain !

DANVILLIERS, riant.

Vous venez de l’autre monde... Dans celui-ci avec de l’argent on a tout.

PIERRE, se levant.

Non pas tout.

DANVILLIERS.

Allons donc, vous verrez !... Voulez-vous des châteaux, des hôtels ! de la société pour les remplir ? des amis pour manger vos dîners... tout cela est à votre disposition. Quittez donc cet air humble, défiant ! Prenez de l’assurance, prenez aussi un autre nom.

PIERRE.

Moi ?

DANVILLIERS.

Ça se fait !

PIERRE.

Que je quitte le nom de mon père ? Il ne m’a laissé que ça, et j’y tiens. Et pour quel nom, s’il vous plaît ?

DANVILLIERS.

Celui que vous voudrez ! Monsieur !... Monsieur... des millions !... citoyen du monde et seigneur sur toute la terre.

Air : Vaudeville de l’Ours et le Pacha.

Jadis les seigneurs féodaux
N’étaient rois que dans leurs domaines ;
Un peu plus loin d’autres vassaux
Marchaient courbés sous d’autres chaînes :
Mais de notre empire, à présent,
Tous les peuples sont tributaires ; (bis.)
Le dieu du monde c’est l’argent !
Ses rois sont les millionnaires !

HÊVA, riant.

Non, non ! vous vous trompez... C’est impossible, ce que vous dites là.

 

 

Scène XIV

 

PIERRE, DANVILLIERS, HÊVA, BARBOCHAT, GUSTAVE, PAULINE, LA COMTESSE, ROBERT

 

BARBOCHAT, triomphant.

J’en étais bien sûr! je vous ramène deux enthousiastes ! Ils n’en revenaient pas, de ma Création du monde !

GUSTAVE, riant.

C’était si difficile, ce sujet...

ROBERT.

Que n’était-ce impossible !

DANVILLIERS.

Hercule Barbochat !

Il lui tend la main.

BARBOCHAT, a fait un mouvement et l’arrête fâché.

Et mon tableau ?

DANVILLIERS, riant.

Je le placerai à la campagne.

BARBOCHAT.

Allons... je t’en ferai un autre.

DANVILLIERS.

Non pas... mais un de mes clients, le marquis d’Ambleville, veut faire repeindre son château... c’est un amateur digne de toi, tu n’as pas de plus grand admirateur ; je t’adresse à lui dès aujourd’hui.

BARBOCHAT.

Merci !

DANVILLIERS, se retourne et voit Gustave.

Gustave de Jonville !

GUSTAVE.

Bonjour, Danvilliers.

PIERRE, à part.

Gustave de Jonville.

Il prend à part Danvilliers, pendant que Gustave cause avec les dames ; Pauline le présente à Hêva, puis Barbochat cause avec M. Robert.

PIERRE.

C’est le vicomte de Jonville ?

Bas à Danvilliers, et désignant Gustave.

DANVILLIERS.

Sans doute.

PIERRE, de même, vivement.

Ce jeune homme dont vous m’avez parlé pour Hêva ? celui qui la demande en mariage !

DANVILLIERS, regardant Hêva, et hésitant.

Mais...

PIERRE, à part avec joie.

Son neveu, à elle ! Ah ! elle m’a blessé au cœur !... 

À Danvilliers.

Sa fortune est embarrassée, dites-vous ? Hêva aura une belle dot... plus d’un million, s’il le faut, pour qu’elle devienne la vicomtesse de Jonville.

DANVILLIERS.

Avec un million, elle peut être marquise et même duchesse...

HÊVA.

Mon père, nous allons tous descendre ensemble.

DANVILLIERS.

Je vous quitte.

PIERRE.

Pour revenir. 

À part.

Oui, ma fille épousera le vicomte de Jonville.

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente le jardin d’un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Au fond du jardin sont les salons, ouvrant sur le théâtre par des portes vitrées ; à droite de l’acteur, un banc et trois chaises de jardin ; à gauche, un hamac attaché à un arbre isolé et à un des châssis du premier plan ; un banc de gazon au pied de l’arbre, une petite table chargée de fruits et de biscuits, à côté de l’arbre isolé.

 

 

Scène première

 

HÊVA, PAULINE

 

Chœur des femmes.

Au lever du rideau le chœur chante. Pauline est à demi couchée sur le hamac ; elle est vêtue de blanc : deux femmes sont à chaque bout du hamac et le balancent. Hêva est debout près de Pauline ; l’une des deux femmes tient un miroir ; deux autres sont près de la table ; deux créoles arrangent des corbeilles de fleurs sur le banc à droite.

CHŒUR.

Rions, dansons, chantons toujours !
Tout le reste est frivole !
Pour être heureux, chantons toujours
La joie et les amours.
Le chagrin suit le plaisir qui s’envole,
Mais l’espérance est là qui nous console.
Rions, dansons, chantons toujours, etc.

HÊVA.

Oui ! c’est ainsi, Pauline, que je passais ma vie dans une riche habitation.

PAULINE.

Moi, je vivais dans une pauvre chambre.

HÊVA.

Entourée de ces fleurs qui parfument l’air.

PAULINE.

Ah ! je les regrettais quelquefois.

HÊVA.

De cette musique qui charme l’oreille.

PAULINE.

J’aurais tant aimé l’entendre !

HÊVA.

Aussi, après des rêves délicieux, je m’éveillais heureuse de vivre, souriant au jour à mes amies et à mon père, et je m’endormais le soir sans un souci, sans un regret.

PAULINE.

Moi, je m’éveillais sans savoir si j’aurais de quoi vivre dans la journée ; je ne voyais autour de moi que la misère, et je ne pouvais regarder ma mère souffrante et désolée sans a voir envie de pleurer !

HÊVA.

J’aimais à passer des heures oisives et rêveuses sous un ciel sans nuages, devant l’immensité des mers.

PAULINE.

Je n’avais pas un instant de loisir, et je n’ai jamais vu dans la campagne l’éclat brillant du jour !

HÊVA.

Puis j’occupais des heures entières à essayer des parures charmantes devant un miroir.

Elle indique un miroir qu’elle a fait signe à une femme d’avancer.

Comme cela... c’étaient des fleurs, des bijoux, des ornements de tous genres, que je mêlais à mes cheveux, dont je me parais, et que je renouvelais sans cesse, comme je veux le faire pour toi, Pauline !

PAULINE, se levant du hamac.

Depuis quelques mois seulement je pensais à regretter ces parures que je ne devais jamais porter.

HÊVA.

Et qui vont t’embellir !

PAULINE.

Quel bonheur !

HÊVA, riant.

Déjà coquette ?

PAULINE, avançant en scène.

Va, j’aurai plus de joie encore à t’aimer qu’à me parer.

HÊVA.

Mais tu ne sais peut-être pas à quoi sert la parure ?

PAULINE, souriant.

Oh ! que si !

HÊVA.

Tu sais donc que c’est pour plaire ?

PAULINE.

Et toi, tu ne l’ignores pas ?

HÊVA.

Dans la simple et complète liberté de notre pays, on permet à une jeune fille de choisir clic-même celui avec qui elle devra passer sa vie.

PAULINE.

On a bien raison.

HÊVA.

Et pour savoir celui qu’on préfère, il faut bien en voir, en connaître plusieurs, écouter leurs projets d’avenir et leurs paroles d’amour.

PAULINE.

Ma bonne mère me disait avec tristesse que moi je devais fuir à la moindre apparence de ce sentiment ; que j’étais si pauvre, que nul ne voudrait de moi pour sa femme !

HÊVA.

Comment ? moi, j’étais riche, mais celui que j’aurais aimé eût donné à mon père une part de ses propres richesses pour m’obtenir.

PAULINE, étonnée.

Et il n’eût rien demandé que toi ?

HÊVA.

Oui ! on donne même une grosse somme d’argent pour avoir une femme en mariage dans nos pays sauvages.

PAULINE.

Ah ! on en exige au contraire une très considérable pour la prendre dans nos pays civilisés.

HÊVA.

Vraiment ?

PAULINE.

Et avais-tu déjà rencontré quelqu’un ?

HÊVA.

Non ! Mon père, occupé de la France, parlait toujours d’y revenir ; il y envoyait toutes ses richesses, et moi...

PAULINE.

Et toi, tu voulais y apporter ton cœur ?

HÊVA.

Comme tu dis !

PAULINE.

Air : Sous cette riche toilette.

L’un apporte l’opulence,
L’autre son cœur.
Vous espérez le bonheur !
Et tous les deux, les yeux tournés vers la France,
Je vois qu’alors
Vous gardiez tous vos trésors !
Loin des Indous
Chacun de vous,
Auprès de nous,
Arrive ainsi
Pour tout dépenser ici.
L’un apporte l’opulence, etc.

Deux des femmes apportent une corbeille, Hêva va au devant d’elles.

HÊVA.

Ceci est pour toi.

PAULINE.

Une corbeille de mariage.

HÊVA.

Et de plus, ton cousin, qui vient à ma prière, et qui sera bien aise de voir l’effet du bonheur sur sa jolie cousine !...

 

 

Scène II

 

PAULINE, GUSTAVE, HÊVA

 

GUSTAVE, à Hêva.

Vous me demandez, Mademoiselle ?

PAULINE.

C’est lui !

GUSTAVE.

C’est elle !

HÊVA.

N’est-ce pas que c’est un grand plaisir que de la voir ainsi surprise et heureuse ?

GUSTAVE, contemplant Pauline.

Pauvre enfant, qui vécut de privations !

PAULINE.

Je n’y pense plus que pour bénir ceux qui changent ma destinée !

HÊVA, regardant dans la corbeille.

Elle n’eut jamais aucune parure !

PAULINE.

Je n’en désirais que depuis bien peu de temps !...

GUSTAVE.

Vous serez heureuse à l’avenir.

PAULINE.

Oui ! bien heureuse ! Mais ce qui donne du prix à la toilette, au luxe et à tout, c’est...

GUSTAVE.

Dites, achevez votre pensée ?

PAULINE.

C’est vous !

GUSTAVE.

Vous avez pardonné ma poursuite indiscrète ? elle prouve qu’un attrait invincible m’attirait sur vos pas... Vous voyez qu’il m’était impossible de vous apercevoir sans vous aimer, et de vous approcher sans vous le dire.

PAULINE.

Qu’il m’en coûtait de me refuser à vous entendre, et qu’il m’est doux de vous répondre aujourd’hui !

GUSTAVE.

Oh ! laissez-moi admirer cette expression de joie, la plus belle parure d’un doux visage de femme.

PAULINE.

Vous m’avez vue si triste ?

GUSTAVE.

Et déjà si jolie !

PAULINE.

Si inquiète à vos paroles, qui maintenant...

GUSTAVE.

Maintenant ?

PAULINE.

Ne me donnent plus que du bonheur.

HÊVA, qui a congédié les femmes et leur a fait signe d’emporter les corbeilles et la table.

Du bonheur... il paraît qu’il y a encore pour y contribuer quelqu’un plus habile que moi !

PAULINE.

Air : Muse des bois.

Hêva, Gustave, à mon âme ravie,
Chacun de vous ouvre un monde enchanté ;
Dieu, dans un jour, changea toute ma vie ;
L’espoir sourit à notre adversité !
Oui, grâce à vous, mon cœur joyeux s’élance
Vers un bonheur que je n’osais rêver ;
C’est l’amitié qui pour moi le commence,
Et c’est l’amour qui le vient achever.

 

 

Scène III

 

GUSTAVE, PAULINE, HÊVA, PIERRE, DANVILLIERS

 

PIERRE.

Venez, Danvilliers, vous avez déjà toute ma confiance... Puis, je savais trouver ici M. le vicomte de Jonville... et je veux avoir votre avis à tous deux.

HÊVA.

Et le mien, mon père ?

PIERRE.

Ne serait peut-être pas inutile, car c’est sur la manière de dépenser l’argent que je veux consulter.

HÊVA.

Ah ! les femmes s’y entendent à merveille, nous allons donc faire partie du conseil ; viens, Pauline. Quel dommage ! nous ne sommes pas en majorité.

On a arrangé des sièges.

DANVILLIERS.

Mais la voix d’une jolie femme compte double.

HÊVA.

C’est juste !

PIERRE, à part, avec humeur.

Elle m’a encore dédaigné... elle aime mieux être comtesse et manquer de tout que d’être ma femme... Elle me regarde toujours comme un paysan sans éducation... sans manières, qui parle mal... qui...

DANVILLIERS, à Pierre.

Que dites-vous donc là, tout seul ?

PIERRE, avec impatience.

Je dis... je dis que j’ai fait fortune ! n’est-ce pas du bon français ?

DANVILLIERS, riant.

Du meilleur ! l’Académie le prononcerait volontiers à l’unanimité.

Tous s’asseyent.

PIERRE.

Je dis que je veux vivre en grand seigneur. Que faisait-on jadis pour cela ? et que fait-on à présent ? À vous, monsieur le vicomte !... comment agissaient vos aïeux ?

GUSTAVE.

Dévoués à Dieu, au roi, à leur belle, ils se battaient pour eux, et d’estoc et de taille. Plus faire que dire, c’était la vertu d’autrefois.

DANVILLIERS.

Dire beaucoup, faire peu, et ne se dévouer à personne, est la sagesse d’à présent.

PIERRE.

Entre cette sagesse et cette vertu-là, j’aime mieux autre chose. Ça ne me va pas du tout, cela !

GUSTAVE.

Ainsi, l’habitation féodale d’où l’on ne sortait que pour guerroyer avec ses voisins, risquer sa vie pour son roi, et prodiguer sa fortune comme ses jours, ne vous convient pas ? C’était pourtant existence de seigneur, qui pouvait commander en maître, et défendre tous ses droits à la pointe de son épée, par des actions héroïques.

DANVILLIERS.

À présent on les défend avec son argent. 

À Pierre.

Et au lieu de faire de grandes actions, on en achète qui rapportent ! Des actions de chemins de fer, de canaux, de lignes d’omnibus. Vous avez déjà des intérêts dans les manufactures ; prenez-en encore dans les inversibles, dans les inexplosibles ; soyez des sociétés agricoles et vignicoles. Ainsi, nul ne pourra boire, manger, s’habiller, ou se transporter sans qu’il vous en revienne quelque chose. Tout est à votre disposition.

PIERRE.

C’est ainsi que l’homme riche devient... grand ?... Cela me va, et j’accepte.

GUSTAVE, riant, et d’un ton très moqueur.

Ce n’est pas tout !... Avec votre argent vous pouvez avoir un journal indépendant, une revue littéraire et un théâtre lyrique... Ainsi vous dirigerez les lettres, les arts, la politique ; le peuple recevra de vous, non-seulement panem et circenses... du pain et des spectacles, mais, de plus, des opinions et des tissus imperméables ; et le tout au plus juste prix ! Dites-moi si ce n’est pas là une royauté réelle ?

PIERRE.

Ce n’est pas mal !... Mais est-ce qu’un peu de bien, quelques billets de mille francs jetés aux malheureux, ne compléteraient pas ma royauté ?

GUSTAVE et DANVILLIERS.

Oh ! certainement !

PIERRE.

Mais alors ma position devient superbe !... Elle grandit !... elle grandit !...

DANVILLIERS.

Voulez-vous une demeure princière ? il y en a une à vendre. Voulez-vous un hôtel historique ? il en est à Paris qui portent d’illustres noms et renferment des souvenirs de gloire ! Vous aurez une de ces splendides habitations bâties à grands frais, pour un peu d’argent comptant donné aux descendants ruinés de leurs glorieux fondateurs ! Alors vous embellissez, ornez et redorez leur vieux palais pour le rendre digne du millionnaire Pierre Nicou.

PIERRE.

Ma position s’élève !... s’élève !...

GUSTAVE.

Sur les ruines des grands d’autrefois.

DANVILLERS.

Alors, leurs fils vous supplient de les accepter pour gendres... et quelque duchesse de leur famille vous fait demander la permission de présider à vos fêtes.

HÊVA.

Mon père consent ! Nous recevons toute la haute société, nous nous amusons beaucoup, et nous sommes les plus heureux du monde.

PIERRE.

Le fait est... que je deviens... grand, immense, colossal. Oui ! la situation de l’homme riche est colossale. À présent, je suis donc colossal !...

HÊVA, se levant et s’appuyant sur l’épaule de son père.

Et la position de la femme ?

DANVILLIERS.

Est de donner du prix aux richesses ! C’est pour elle qu’il faut du luxe, de brillants salons, des fêtes somptueuses. L’or et les fleurs doivent entourer une femme !... Pour moi... je vois madame Danvilliers,

Il regarde Hêva.

si jamais on veut accepter ce nom, je vois ma femme vêtue avec toute la recherche des modes nouvelles ; habitant un délicieux hôtel, et transportée chaque soir par des chevaux magnifiques... soit aux Italiens, soit à quelque fête, où tons admirent à l’envie sa beauté, sa toilette, ses diamants ! Voilà l’idée que je me fais de ma femme !

HÊVA, à Pauline.

Il est très aimable, ce monsieur !

On se lève ; Hêva cause avec Pauline en se promenant ; Pierre se rapproche de Gustave et l’emmène sur le devant.

PIERRE, à Gustave.

Monsieur le vicomte, le nom que vous portez est à mes yeux la première de toutes les recommandations.

GUSTAVE, étonné.

J’ignore, Monsieur, ce qui me vaut cette faveur.

DANVILLIERS.

Laisse donc, et ta réputation ! la plus brillante parmi ceux qui font oracle à Paris dans le monde élégant et le club par excellence... le Jockey’s-Club !

PIERRE, étonné.

Le Jockey’s-Club !

DANVILLIERS.

Une maison de...

PIERRE.

De banque ?

DANVILLIERS, riant.

Où l’on place son argent à fonds perdu.

PIERRE.

Ah ! il y en a plus d’une comme cela.

DANVILLIERS.

On n’y parle que de la générosité et des folies du vicomte de Jonville. Ah ! c’est le plus beau joueur, et depuis qu’on a fermé les maisons de jeu, il s’exerce à la Bourse.

GUSTAVE.

Tes éloges ressemblent à des sarcasmes.

DANVILLIERS.

C’est par envie !... On voudrait pouvoir, comme toi, donner le ton au beau monde, être le modèle des étourdis, et jeter l’argent par les fenêtres, au lieu d’être obligé de courir après.

GUSTAVE, impatienté.

Danvilliers !...

DANVILLIERS.

Cela sent sa noble race !... Ce n’est pas comme nous qui savons le prix de la fortune que nous avons acquise nous-mêmes... qui ne la risquons pas follement sur une carte ou sur un jeu de bourse, qui nous ferait, par exemple, perdre, comme toi, deux cent mille francs d’un seul coup.

GUSTAVE, effrayé.

Que dites-vous ?

PIERRE, enchanté.

Ah ! Monsieur perd...

DANVILLIERS.

Oui ! comme vous gagnez !... Vous aviez calculé en habile financier, lui en grand seigneur.

GUSTAVE, à part.

Ô ciel ! quel affreux malheur !

UN DOMESTIQUE, entrant, à Pierre.

Monsieur, plusieurs personnes arrivent à la fois pour vous parler... ce sont des directeurs de compagnies d’assurances, de chemins de fer, de...

DANVILLIERS.

C’est moi qui leur ai donné rendez-vous ici.

PIERRE.

Vous allez donc m’aider à les recevoir, ma royauté commence ! Allons ! 

À part.

Oui, je forcerai la comtesse à regretter et à envier la fortune qu’elle a méprisée.

LE DOMESTIQUE, à Hêva.

La voiture que Mademoiselle a demandée.

HÊVA.

C’est pour aller chez les marchandes de modes.

PIERRE, à Hêva.

Bien, bien ! avec une fille comme toi, 

À Danvilliers.

un ami comme vous, 

À part.

et un gendre comme lui,

Haut.

je ne serai pas trop embarrassé du placement de mes fonds. Ce que c’est que d’être à Paris !

DANVILLIERS, bas à Gustave qui est accablé.

Reste, je reviens le parler.

Ensemble.

Air : Ne raillez pas la garde citoyenne.

PIERRE.

Venez, venez achever de m’instruire,
Car je prétends tout éclipser ici :
Bien mieux qu’un autre, oui, vous pouvez me dire
Ce qu’il me faut pour éblouir ainsi.

HÊVA, à Pauline.

Viens donc, Pauline, achever de m’instruire ;
Car nous voulons tout éclipser ici.
Bien mieux qu’un autre, oui, tu pourras me dire
Ce qu’il nous faut pour éblouir ainsi.

PAULINE.

Je voudrais bien achever de t’instruire,
Lorsque tu veux tout éclipser ici ;
Mais je ne sais si je pourrai te dire
Ce qu’il vous faut pour éblouir ainsi.

DANVILLIERS, à Pierre.

Venez, venez, je prétends vous instruire,
Car vous devez tout éclipser ici.
Bien mieux qu’un autre, oui, je pourrai vous dire
Ce qu’il vous faut pour éblouir ainsi.

Pierre et Danvilliers entrent dans la maison, Pauline et Hêva sortent du jardin à gauche.

 

 

Scène IV

 

GUSTAVE, puis ROBERT, qui vient de l’autre côté

 

GUSTAVE, avec désespoir.

Je suis perdu.

ROBERT, arrivant à droite de l’acteur.

Voilà un terrible mot, Gustave.

GUSTAVE.

Mon père ! Mais comment se fait-il que vous soyez ici ? que vous y soyez...

ROBERT.

Incognito ? comme font les princes, les amants et les voleurs, moi qui ne puis être ni l’un ni l’autre !... Voilà que c’est que d’avoir un fils insensé ; on devient un père déraisonnable ! J’arrivais pour savoir au juste le mal qu’on me tait et les sottises qu’on me cache. Dieu veuille qu’il me soit aussi facile de réparer les folies que de les pardonner.

GUSTAVE.

Ah ! je retrouve le cœur d’un père.

ROBERT.

C’est plus facile que de retrouver l’argent qu’on a perdu. Il suffit d’un bon mouvement comme celui que tu as eu au nom de Pauline de Valcourt. Je t’aurais embrassé de bon cœur, mais je désirais être encore inconnu pour ma sœur. Il faut que je sache tout ; on n’a pas le droit de dire à une sœur malheureuse : « Je suis votre frère, » sans lui apporter un peu de bonheur pour se faire reconnaître.

GUSTAVE.

Toujours la même bonté !

ROBERT.

Je vois que tu vas la mettre à l’épreuve ! Mais parle, voyons le mal. Réparons-le, nous ferons de la morale après. Je devine que l’on a fait des dettes, et qu’on ne sait comment les payer... Tu dois ?

GUSTAVE.

Des sommes considérables.

ROBERT, inquiet.

Mais ce n’est pas plus que je ne possède.

GUSTAVE.

Plus que tout ce que vous possédez, mon père !

ROBERT.

Ciel ! perdu, en effet ! déshonoré ; si l’on ne peut payer !

GUSTAVE.

Ah ! pourquoi m’avez-vous laissé partir ?

ROBERT.

Qu’aurais-tu dit, si je t’avais forcé de rester ?

GUSTAVE, lui prenant la main.

Vous le savez, mon père, vos anciens amis, à qui vous m’aviez adressé, vivent à Paris en dehors de tout. Leurs idées et leur rang ne leur permettent aucune carrière... j’étais comme eux, et, cependant, les vives facultés de la jeunesse, qui restaient sans emploi, m’accablaient d’ennui ; pour y échapper, je me jetai dans des plaisirs et des folies, qui, du moins, ne me laissaient pas le temps de réfléchir.

ROBERT.

Et les sottises sont d’un prix exorbitant à Paris.

GUSTAVE.

Pourtant, n’en doutez pas, mon père, jamais aucun plaisir ne m’eût fait compromettre le nom que je dois porter avec honneur ! Mais, il y a cinq mois, dans une folle partie où se trouvaient des gens de toutes les classes, il s’éleva une de ces discussions, trop fréquentes à notre époque, où la noblesse est l’objet de sarcasmes amers, et parmi les noms qu’un jeune homme livrait au mépris, il répéta plusieurs fois le nom de Valcourt.

ROBERT.

Est-ce possible ?

GUSTAVE.

Et cependant, mon père, j’avais dit devant lui que le comte de Valcourt était mon oncle... il fallait bien alors que je le forçasse au silence ! Nous nous battîmes ; il fut blessé grièvement. Notre honneur était sauf pour le public... mais il ne l’était pas pour moi, mon père !

ROBERT.

Comment cela ?

GUSTAVE.

Le comte de Valcourt était mort insolvable ; j’appris, après le duel, que le père de ce jeune homme, un faiseur d’affaires, avait été ruiné pour lui avoir prêté deux cent mille francs. Sa veuve et ses enfants étaient dans la misère, pour s’être fiés à un gentilhomme, mon parent, et j’avais manqué de tuer leur seul soutien ! Je vis leurs titres, leurs droits... et... je me crus obligé de payer.

ROBERT.

C’est bien, Gustave !

GUSTAVE.

Ce fut alors seulement que je m’aperçus du désordre de ma fortune. J’avais eu confiance en des gens qui m’avaient trompé... et je n’eus pas le courage de changer tout à coup mon existence devant le monde qui enviait mon opulence et eût méprisé ma pauvreté... Plusieurs trouvaient des ressources dans le jeu, d’autres, dans d’heureuses spéculations ; tout me fut contraire à moi, et une nouvelle perte, à laquelle il faudrait satisfaire à l’instant, va livrer mon nom... au déshonneur... Vous le voyez bien, mon père... il n’est pas de mots assez terribles pour peindre mon désespoir.

ROBERT.

Ô mon Dieu !

LE DOMESTIQUE, entrant.

M. le vicomte de Jonville.

GUSTAVE.

C’est moi !

LE DOMESTIQUE.

Mon maître envoie cette lettre.

GUSTAVE, prenant la lettre.

Donne !

Le domestique sort.

GUSTAVE, il ouvre machinalement la lettre et lit haut.

« Monsieur le vicomte, depuis quelques heures seulement, je suis à Paris, et voilà déjà six personnes qui me font demander Hêva, ma fille adoptive, en mariage. Est-ce qu’il y aurait disette de femmes dans mon pays depuis que je l’ai quitté ? On propose à Hêva de devenir marquise ou duchesse... moi, je me contente d’un titre moins élevé, mais qui précède un nom de famille que j’ai eu des raisons d’honorer et de chérir. On m’a fait des offres de votre part, je les accepte ; je sais que votre fortune est embarrassée, disposez de la mienne : Hêva aura un million de dot, et, de plus, je me charge de payer tout ce que vous devez, pourvu qu’Hêva porte avant peu le nom et le titre de vicomtesse de Jonville.
« Pierre Nicou. »

ROBERT, étonné.

Tu l’avais demandée en mariage ?

GUSTAVE.

Danvilliers, à qui je dois de l’argent, voulait me trouver une femme riche... Mais le voici... lui-même.

 

 

Scène V

 

GUSTAVE, DANVILLIERS, ROBERT

 

DANVILLIERS.

Quel est ce monsieur ?

GUSTAVE.

C’est...

Robert lui fait signe de se taire.

GUSTAVE, embarrassé.

Quelqu’un... qui vient...

DANVILLLIERS, à part.

De l’embarras.

Il examine Robert.

Je devine ! un usurier ! Aidons Gustave, il m’en saura gré.

Haut.

J’échappe aux affaires pour venir te parler un moment ! Heureux ceux qui, comme toi, n’ont pas eu la peine de faire leur fortune.

ROBERT.

Ils peuvent s’occuper à la défaire.

DANVILLIERS, à part.

Je ne me trompe pas.

Haut.

Ah ! bah ! s’il leur survient des embarras d’argent, ils trouvent bien vite des gens qui leur prêtent, et qui ont raison ; qu’est-ce qu’il pourraient craindre ! avec un jeune homme toi, par exemple... des terres considérables, une noble famille, et un vieil avare de père,

Mouvement de Gustave.

fait exprès, pour payer.

ROBERT.

Ah ! Monsieur a un vieil avare de père ?

DANVILLIERS, à part.

Le mot fait son effet.

Haut.

Oui, un vieil avare... qui entasse l’or...

ROBERT.

Alors, il ne paiera pas.

DANVILLIERS.

Bah ! Si vous connaissiez le vieux comte de Jonville, vous sauriez que c’est un original sans pareil.

ROBERT.

Ah ! mais peut-être pas assez pour payer ?

GUSTAVE, embarrassé.

Je n’ai jamais rien dit qui ressemble à ces paroles.

DANVILLIERS.

Laisse donc ! tu m’as même assuré que c’était un homme d’esprit que ton père.

ROBERT.

Quand je vous dis qu’il ne paiera pas ?

DANVILLIERS.

Au contraire... qui est-ce qui trouve toujours moyen d’arranger les choses difficiles à la satisfaction de tous ? ce sont les gens d’esprit. Aussi, comptez que son père arrangerait tout si jamais Gustave se trouvait dans quelque embarras ; et permettez que je lui parle... Je vous réponds du père, Monsieur ; laissez-moi un moment le fils.

ROBERT, au fond.

Je vais me tenir à l’écart,

Se retournant.

à moins que vous ne désiriez des conseils... Capital toujours prêt... s’il n’enrichit pas celui qui le reçoit, il n’appauvrit pas celui qui le donne.

Il s’assied à l’écart ; Gustave veut lui parler, il lui fait signe d’aller à Danvilliers.

DANVILLIERS.

Me serais-je trompé ?

GUSTAVE, à part.

Que faire ? que va-t-il dire ? quel parti prendre ?

DANVILLIERS, l’amène sur le devant.

Écoute-moi, Gustave, et écoute bien ! car c’est chose sérieuse et importante ; j’en appelle à toute ton attention, à toute ton amitié.

GUSTAVE.

Compte sur toutes deux.

DANVILLIERS.

Gustave, te souviens-tu du collège ?

GUSTAVE.

Comment ?

DANVILLIERS.

Oui, te souviens-tu de ce que j’y faisais ?

GUSTAVE, cherchant.

Mais, rien du tout !

DANVILLIERS.

Qu’appelles-tu rien ?

GUSTAVE, de même.

Eh bien ! rien !

DANVILLIERS.

Est-ce que je n’ai pas brillé dès mon enfance par une raison précoce ?

GUSTAVE, étonné.

Toi ?

DANVILLIERS.

Oui ! que faisais-je alors ?

GUSTAVE, se déridant.

Je le répète que tu ne faisais absolument rien, et que tu ne voulais rien apprendre.

DANVILLIERS.

Voilà ce que je disais.

GUSTAVE, étonné.

Comment ? On ne pouvait te faire étudier ni le grec ni le latin.

DANVILLIERS.

Pourquoi aurais-je été passer mon enfance à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas ?

GUSTAVE.

Tu n’écoutais pas les maîtres.

DANVILLIERS.

Des pédants qui m’auraient tant ennuyé que je serais devenu ennuyeux pour le reste de ma vie ! Me tuer pour des sciences inutiles, quand je n’en trouvais qu’une seule nécessaire ! celle de faire fortune. C’était ma vocation ; aussi, n’ai-je jamais pensé qu’à cela ! Point d’idées romanesques, moi ! Je n’ai jamais été amoureux que le dimanche, jour où la Bourse est fermée.

GUSTAVE.

Vraiment !

DANVILLIERS.

Je n’ai pas d’ambition non plus, il ne me faut pas une fortune colossale ; non, je me retirerai de bonne heure des affaires, pourvu que je sois à peu près comme tout le monde ! Cent mille livres de rente. Oh ! mon Dieu ! voilà tout ce qu’il me faut, je ne dis pas que plus tard, la députation, la pairie...

GUSTAVE.

Pourquoi pas le ministère ?

DANVILLIERS.

Eh ! eh ! mais il faut arriver jeune, et je n’ai pas encore commencé ; ma charge n’est pas payée, je me suis installé avec luxe, il le faut, et un bon mariage, un million de dot...

GUSTAVE.

Rien que cela !

DANVILLIERS.

J’ai déjà la confiance du père et la bienveillance de la fille.

GUSTAVE.

Que dis-tu ?

DANVILLIERS.

Elle est charmante... elle me plaît... je lui plais, et je fais un mariage d’amour qui me rend millionnaire.

GUSTAVE, vivement.

Mais, avec qui ?

DANVILLIERS, riant.

Je ne te l’ai pas dit ! Hêva, la fille de Pierre Nicou le nabab !

GUSTAVE.

Ah !

Il lui remet la lettre.

ROBERT, à l’écart.

Voyons un peu !

DANVILLIERS, très calme, après avoir lu la lettre, la lui rend.

J’avais parlé pour toi ; mais, avec ton nom, tu retrouveras un riche mariage quand tu le voudras ; au lieu que pour moi, c’est une occasion unique. Permets donc que j’en profile, et que je fasse tout ce qui dépendra de moi pour réussir.

GUSTAVE.

Quoi ! tu trahirais l’amitié ?

DANVILLIERS, froidement.

Pas de ces grands mots-là ! Moi, je ne suis pas un héros de roman, je suis un agent de change ; je fais des affaires et non du sentiment !... En voici une bonne, je ne veux pas la manquer, et je te préviens, parce que je suis loyal et que tu es mon ami.

GUSTAVE, vivement.

Tu me fais tes confidences, voici les miennes... Je suis ruiné, je te dois déjà de l’argent... et ces deux cent mille francs perdus à la Bourse, si je n’épouse pas cette jeune fille, je n’ai rien pour les payer.

DANVILLIERS, avec désespoir.

Ciel ! vous ne pouvez pas payer ! Je suis responsable, et je n’ai pas cette somme... Mais je serai perdu !

GUSTAVE.

Hélas !

DANVILLIERS, se rassurant.

Mais, si j’épouse, moi !...

GUSTAVE.

Relisez cette lettre...Voyez, on ne vous acceptera pas... C’est à mon nom, à mon titre, que le millionnaire donne sa fille... Il parle de duc et de marquis... Oh ! vos leçons ont profité ! il sait qu’il a tout, excepté une vieille noblesse, et il l’achète pour que ses descendants ne manquent de rien.

DANVILLIERS, troublé.

Vos biens ? votre père ? ce monsieur ?

GUSTAVE.

Mes biens sont engagés, mon père est sans fortune, et ce monsieur n’a que des conseils à donner.

DANVILLIERS, vivement.

Mais c’est affreux ! je serai forcé de payer pour vous. Et de l’argent ? On en remue beaucoup en paroles, mais qu’on en ait besoin, on ne trouve rien ; et c’est deux cent mille francs ! Je suis perdu, forcé de fuir, de quitter la France ?

GUSTAVE, montrant la lettre.

Il offre de l’argent tout de suite.

DANVILLIERS.

Alors, il faut que je vous fasse faire un mariage riche, qui eût pu être pour moi, m’enrichir, me donner une femme qui me plaît, à qui je ne déplais pas...

Mouvement de Gustave.

oui, qui m’aime peut-être : et que je vous la donne, à vous, qui ne l’aimez pas, à vous qui en aimez une autre.

GUSTAVE.

Ah !

DANVILLIERS, s’animant.

En vérité, ce serait à... oui, ce serait à se battre avec vous, à vous tuer, à se faire tuer.

ROBERT, s’avançant et se plaçant entre eux.

Si on était romanesque ? mais on est agent de change, on a brillé dès l’enfance par une raison précoce.

DANVILLIERS, passant près de Gustave.

Qui pouvait s’attendre à cette situation.

GUSTAVE, vivement.

Elle est affreuse ! mais c’est pour moi, qui compromets mon honneur et mon nom !... Pour moi... qui vais désespérer mon père !... pour moi qui désole un ami et qui le perdrais sans retour... sans ce mariage.

Mouvement.

Et cependant Pauline a ma parole ! Mon Dieu ! mon Dieu !

La comtesse paraît au fond.

LA COMTESSE, au fond, à part.

Il parle de ma fille !

GUSTAVE.

Pauline, qui croit notre mariage possible, et cependant je ne l’épouserai pas.

Mouvement de la comtesse.

Il faut que j’accepte les offres de... cet homme, de ce millionnaire, et que sa fille soit la vicomtesse de Jonville ; il le faut absolument.

LA COMTESSE, prête à se trouver mal.

Ciel !

PAULINE, accourant tout essoufflée.

Ah ! vous voilà donc, maman !

Grand mouvement des autres.

GUSTAVE.

Dieu !

UN DOMESTIQUE, paraît.

On vient de la Bourse demander M. Danvilliers.

DANVILLIERS.

Pour la première fois j’oubliais les affaires.

ROBERT.

 Je vous suis !

GUSTAVE, à lui-même.

Rester est impossible, je souffre trop.

PAULINE, retenant Gustave d’un côté, pendant qu’elle tient sa mère de l’autre.

Oh ! ne sortez pas, mon cousin !... Ma mère, restez !

 

 

Scène VI

 

GUSTAVE, PAULINE, LA COMTESSE

 

PAULINE, joyeuse.

J’ai besoin de vous voir, de vous parler, de vous dire toute ma joie, à vous, ma mère, à lui ! Oui, pour bien sentir qu’on est heureuse... il faut être auprès de ceux qu’on aime.

LA COMTESSE, troublée.

Pauline !

GUSTAVE, troublé.

Votre joie !

PAULINE, ne s’apercevant de rien.

Oui, la richesse m’éblouit.

Mouvement des autres.

Ne la devrai-je pas à mon cousin ? ne vous procurera-t-elle pas tout ce qui vous manque ? La richesse, c’est le plaisir de donner à ceux qu’on aime... de soulager le pauvre, d’aller chercher dans leur grenier ceux qui souffrent comme nous avons souffert ! de leur porter l’aisance, d’empêcher les enfants d’avoir faim, d’avoir froid.

LA COMTESSE.

Comme tu l’as eu souvent !

GUSTAVE, à part.

Quelle situation cruelle !

PAULINE.

Et les pauvres jeunes filles ! oh ! si je puis leur épargner des regrets, leur donner quelques petites parures ! leur procurer quelques amusements.

LA COMTESSE.

Que tu n’as jamais eus ! auxquels tu ne pensais pas !

PAULINE.

Je vous trompais, ma mère, pour ne pas vous affliger ; mais à présent... je puis vous le dire... M. Gustave, revenez près de moi... là, et écoutez.

Confidentiellement.

C’est une confession !... Oui, je savais... qu’il existait des bals et des fêtes ; de notre haute mansarde, on voyait dans de beaux salons du faubourg Saint-Honoré, et pendant les nuits, lors de la maladie de ma mère...

LA COMTESSE.

Où tu veillais sans cesse près de mon lit.

PAULINE.

J’entendais la musique des danses. Alors, je montais sur une chaise, et me penchant sur la fenêtre, j’apercevais l’éclat des parures, à la lueur des brillantes bougies, dans des hôtels voisins.

LA COMTESSE.

Pauvre enfant !

GUSTAVE.

Que de regrets déjà !

PAULINE.

Cela n’était pas raisonnable... mais enfin, malgré moi, je pleurais.

Mouvement des autres. Hésitant.

et c’est surtout depuis que je rencontrai M. Gustave.

LA COMTESSE, vivement.

Ce n’est donc pas d’aujourd’hui seulement ?

PAULINE.

Il y a près de deux mois que je ne pense qu’à lui !

LA COMTESSE.

Ô ciel !

GUSTAVE, avec passion.

Pauline !...

LA COMTESSE, à part.

Elle l’aime depuis deux mois !

PAULINE.

Mais je ne le lui ai dit qu’aujourd’hui.

LA COMTESSE.

Malheureuse enfant !

PAULINE.

Oui, bien malheureuse alors, quand je commençais à l’aimer ! Ce fut en ce moment seulement que notre pauvreté se montra triste et désespérante, que je regrettais notre rang et notre fortune d’autrefois. La nuit, je rêvais de richesse et de bonheur, et au réveil, je souffrais... tant, qu’il me semblait que mon cœur allait se briser !

LA COMTESSE.

S’il fallait de nouveau se retrouver ainsi ?

PAULINE, vivement.

Oh ! ne dites pas cela, ma mère ! j’y mourrais !

Mouvement.

Tout à l’heure, je viens de monter à notre pauvre mansarde : l’effet produit sur moi est impossible à dire ! Ses murs si tristes, mes vêtements si pauvres, nos meubles si misérables ! il me semblait voir des larmes sur tout cela ! Oh ! j’y mourrais à présent, c’est sûr !

LA COMTESSE, avec désespoir.

Dieu !

GUSTAVE.

Que je souffre !

PAULINE, les regardant.

Ciel ! qu’avez-vous, ma mère ? Et lui aussi, pâle et tremblant... qu’y a-t-il ?

LA COMTESSE.

Rien... mon enfant, éloigne-toi !

PAULINE.

Comment ?

LA COMTESSE.

Laisse-nous seuls !... Va chercher Hêva, ton amie...

Pauline s’éloigne avec inquiétude ; la comtesse fait un pas pour revenir voir Gustave, mais elle aperçoit Pierre qui arrive.

PAULINE.

Ciel ! son père !... Sortons !

 

 

Scène VII

 

GUSTAVE, PIERRE, LA COMTESSE

 

PIERRE.

Restez, madame la comtesse, j’ai à parler à M. le vicomte de Jonville ; je désire que vous sachiez ce que je fais pour votre famille.

GUSTAVE.

Monsieur ! arrêtez !

LA COMTESSE.

Ce que voulez faire est impossible, et je ne saurai m’y opposer.

PIERRE.

Comment ?

GUSTAVE, à part.

Saurait-elle ?...

LA COMTESSE, vivement.

Ah ! il ne faut pas croire que l’argent est tout, et il ne faut pas lui tout sacrifier.

PIERRE, amèrement.

Je sais bien qu’il y a encore l’orgueil de la naissance qui peut l’emporter sur lui !

LA COMTESSE, vivement.

Et les sentiments du cœur, qui devraient l’emporter sur tout le reste.

PIERRE.

C’est vous qui dites cela, Madame ?

LA COMTESSE, troublée.

Gustave, les liens que le cœur a formés peuvent-ils se rompre ainsi ?

GUSTAVE.

Ah ! n’est-il pas des mariages impossibles ?

PIERRE.

Qui le sait mieux que vous, Madame ?

LA COMTESSE.

Écoutez-moi, de grâce !

PIERRE.

Avez-vous donc oublié que le litre et le rang décidèrent seuls jadis... d’un mariage... malgré... le dévouement, l’amour et la folie d’un pauvre jeune homme à qui le désespoir fit chercher une mort volontaire.

Mouvement de tous.

LA COMTESSE, avec effroi.

Ah ! ne rappelez pas cet affreux événement !

PIERRE.

Pourquoi donc ? Rien n’est plus simple, c’était un pauvre enfant sans appui, sans titre, sans fortune... secrétaire du comte de Jonville ; il avait cru voir dans les yeux de sa fille un intérêt,

Mouvement de la comtesse.

oh ! qui n’avait rien de réel... C’était un jeu... une de ces coquetteries que les femmes croient innocentes... mais qui brisent le cœur d’un jeune homme naïf, confiant.

LA COMTESSE.

Qui eût pu croire... à tant d’amour...

PIERRE.

Celui qui l’éprouvait ne le savait pas lui-même... ce fut à peine s’il devina la cause d’une maladie grave qui mit ses jours en danger, quand il fut question du mariage de mademoiselle Sophie de Jonville... Mais le jour où il la vit de sa fenêtre, belle et calme, vêtue de sa toilette de mariée, pour aller s’unir au comte de Valcourt, et pour le suivre hors de cette maison où il resterait seul à l’avenir... alors, quelque chose qui ressemblait à de la folie s’empara de son esprit, et il n’écouta plus que son désespoir. La vie lui était insupportable, il allait se tuer.

LA COMTESSE.

Ah !

PIERRE, souriant.

Il ne mourut pas, on le sauva ! Le ciel ne le destinait point à servir d’exemple aux amants malheureux, mais à être le modèle des heureux financiers.

LA COMTESSE.

Monsieur !

GUSTAVE.

De grâce !

PIERRE.

Mais cet orgueil, qui a deux fois dédaigné le pauvre Pierre, n’empêchera pas le bonheur de sa fille ! Oh ! je sais tous les avantages de la richesse, à présent, et j’en profiterai comme vous avez profité des vôtres. 

À Gustave.

Monsieur, pour ce titre et cette illustre naissance que vous apportez à ma fille, moi, je ferai votre fortune ! je ferai plus, je vous sauverai l’honneur. Vous avez pris des engagements, je les remplirai...

Ici Pauline reparaît et écoute au fond.

Le château et l’hôtel de vos aïeux, je vous les rends ; vous pourrez y vivre avec le luxe de vos pères. Eh bien ! en est-ce assez pour que ma fille soit vicomtesse de Jonville ?

GUSTAVE.

Ô mon Dieu !

PIERRE.

Est-ce assez pour que madame la comtesse de Valcourt y consente...

PAULINE, poussant un cri et se précipitant vers sa mère.

Ma mère !

LA COMTESSE.

Ne pleure pas, mon enfant ! Ce mariage ne se fera pas ; je m’y oppose !

PIERRE, s’animant.

Vous y opposer, vous ? mais c’est impossible, vous n’y pouvez rien. C’est moi qui suis le maître et le seigneur, à présent, car j’ai de l’or ! De l’or ! c’est bien plus que les talents, les titres, la noblesse ! Ce matin encore, en arrivant, j’étais simple et dévoué... heureux d’offrir à ceux que j’aimais mon cœur, ma fortune, ma vie ; mais, depuis qu’on ma... méprisé,

Mouvement de la comtesse, expression un peu émue de Pierre.

J’ai su que l’argent est tout, à présent, qu’il dispose de tout, qu’il décide de tout... que tous reconnaissent le despotisme de l’or, et j’en use ! Je marie ma fille à un grand seigneur.

Air : Aux braves hussards de 2e.

J’achète un nom dont vous étiez si fière,
Et ces aïeux, de mon bonheur jaloux,
Qui, repoussant ma bonté roturière,
Jusqu’à présent se plaçaient entre nous.
À côté d’eux je monte malgré vous !
Puis, nous pourrons établir la balance ;
De leur côté titre et rang !... mais, du mien,
Travail, honneur, probité, bienfaisance...
Peut-être alors ne nous devrons-nous rien.

GUSTAVE.

Monsieur !...

PIERRE.

Quant à votre neveu, les conditions sont excellentes pour lui : une femme ravissante, que vous aimerez... Oui, il l’aimera !... et s’il en aimait une autre à présent, il l’oubliera près d’elle... Oh ! c’est facile d’oublier ceux qui nous aiment, vous le savez, madame la comtesse !... Oui, le mariage se fera !... et vous le verrez faire... à moins pourtant que vous ne vouliez pas y paraître, que vous vouliez nous mépriser toujours, Vous éloigner pour retourner...

LA COMTESSE, effrayée.

Dans notre pauvre mansarde !

PAULINE, à sa mère, avec douleur, en se jetant dans ses bras.

Ah ! j’y ai moins souffert qu’ici, ma mère ; retournons-y !

GUSTAVE.

Mais, Monsieur, vous ne comprenez donc pas tout ce que vos paroles ont de cruel ?

PIERRE.

Ah ! mon Dieu ! elle pleure... oh ! j’en ai trop dit... Ah ! sortons... sortons ! car je ne sais plus... Allons, ferme...

Avec force.

Oui ma volonté sera faite... aussi vrai que je m’appelle Pierre le millionnaire, et... Sortons, j’étouffe.

Il va pour sortir.

 

 

Scène VIII

 

GUSTAVE, PIERRE, DANVILLIERS, LA COMTESSE, PAULINE, sur une chaise et soignée par sa mère, UN DOMESTIQUE

 

DANVILLIERS, troublé.

Votre fille est-elle ici ? me suis-je trompé ?

PIERRE.

Ma fille !

LE DOMESTIQUE.

Elle n’est pas dans la maison, et la gouvernante effrayée dit qu’on vient d’enlever Mademoiselle !

PIERRE, effrayé.

Enlevée !

DANVILLIERS, lui prenant la main.

C’était elle ! d’une voiture qui a passé près de moi rapidement, j’ai entendu sa voix qui m’appelait à son secours.

PIERRE.

Ah ! ma pauvre enfant !... mais venez donc ! mais venez donc !...

Il sort vivement à gauche de l’acteur.

DANVILLIERS, à Gustave, avec violence.

C’est une trahison ! car c’est votre voiture qui emmenait Hêva !

GUSTAVE.

Vous mentez et m’en rendrez raison... Ah ! j’ai besoin de me battre, de me...

DANVILLIERS.

De me tuer peut-être ?

BARBOCHAT, entrant vivement.

Ça me regarde !

DANVILLIERS.

Toi aussi !

BARBOCHAT.

Assez de plaisanterie. Ce marquis, seul amateur de mes ouvrages, et qui veut me faire peindre son château...

DANVILLIERS.

Eh bien ?

BARBOCHAT.

Il est aveugle depuis vingt ans !

DANVILLIERS.

Et sans cela, est-ce qu’il eût consenti ?

BARBOCHAT.

Assez !

GUSTAVE.

Je vous attends !

DANVILLIERS.

Et moi, je ne suis pas pressé, je cours au secours de celle que j’aime ! Oui ! je l’aime, moi qui ne voulais m’occuper que d’affaires, me voilà deux duels et une passion ! Décidément, les Richelieu de l’époque, ce sont les agents de change.

Il sort.

LA COMTESSE, appelant Gustave.

Monsieur, la laisserez-vous mourante ?

GUSTAVE.

Ah ! Madame, ne me condamnez pas sans m’entendre. Au nom du ciel, Pauline, écoutez-moi ! Ce que je souffre depuis une heure est impossible à dire !... Ah ! elle ne m’entend pas !... Malheureux ! si elle mourait sans m’avoir pardonné ?... Mon Dieu ! mon Dieu !

LA COMTESSE.

Que de malheurs suivent la pauvreté !

 

 

ACTE III

 

Le théâtre représente un très riche salon ouvrant sur un autre salon. Porte au fond, portes à droite et à gauche ; une table et ce qu’il faut pour écrire à droite de l’acteur ; un riche ameublement. Au lever du rideau on voit dans le salon du fond une foule d’individus tenant des papiers, des portefeuilles, et qui semblent attendre.

 

 

Scène première

 

PIERRE, ROBERT

 

Pierre cuire vivement comme poursuivi par Robert ; il n’a pu l’air d’y faire attention, et tomba assis, avec des marques de chagrin, près de la table à droite de l’acteur.

PIERRE.

Et ne pas pouvoir la retrouver, cette chère enfant ! Heureusement j’ai pris mes mesures ! Toute la police est sur pied !... Mais je n’en puis plus ?

ROBERT.

C’est qu’aussi vous avez tort, Monsieur.

PIERRE.

Tort, moi ? c’est impossible.

ROBERT.

Vous vous êtes trompé, du moins.

PIERRE.

Vous ne me connaissez donc pas ?

ROBERT.

On peut être dans l’erreur.

PIERRE.

Les autres, oui ! mais moi, jamais ! Ne savez-vous pas qui je suis ?

ROBERT.

Un homme immensément riche.

PIERRE.

Eh bien ?

ROBERT, ayant l’air de demander ce que cela veut dire.

Eh bien ?

PIERRE.

J’ai donc raison, toujours raison, puisque je suis riche. Si noblesse ne peut faillir, richesse ne peut se tromper ; demandez plutôt à Danvilliers.

ROBERT.

Je demanderai tout ce que vous voudrez, mais, avant, c’est moi, Monsieur, qui veux vous demander quelque chose.

PIERRE, d’un air défiant, à part.

C’est un courtier d’affaires, et il veut m’attraper.

Il se lève avec vivacité.

Monsieur !

ROBERT, reculant, à part.

Quelle défiance dans son regard !

PIERRE, de même.

Mais vous ne savez donc pas que depuis vingt-quatre heures que je suis à Paris, je n’ai vu que des gens qui m’ont demandé quelque chose ?... Tenez, ces gens-là... qui attendent que j’aie fini avec vous, si je les interrogeais, je suis sûr qu’ils demandent tous, et que pas un n’apporte !... Vous allez voir !... car je veux m’en débarrasser. 

Aux gens qui sont au fond.

Eh bien ! voyons : que voulez-vous ? Ce sont des affaires, n’est-ce pas ?

UN INDUSTRIEL, qui tient des papiers.

Que nous venons vous proposer. Des actions à prendre ! des intérêts dans plusieurs entreprises, voyez ! une banque philanthropique... des actions dans des concerts monstres !... Moi, j’ai une manufacture de chaussures imperméables, et monsieur est à la tête des gondoles aériennes.

PIERRE.

Mais son entreprise rend la vôtre inutile.

L’INDUSTRIEL.

Monsieur... voici plusieurs personnes qui ont besoin que vous leur avanciez quelque argent sur des valeurs excellentes, mais qui ne peuvent encore se réaliser : ils offrent donc des garanties.

PIERRE.

Et quelles sont ces garanties ?

L’INDUSTRIEL, indiquant chaque chose.

Un vaudeville eu cinq actes et en vers, au Théâtre-Français ; un projet de journal politique ; puis monsieur a une idée.

PIERRE, le regardant.

Bah !... il a une idée, celui-là ?

L’INDUSTRIEL.

Il a trouvé un moyen de remplacer la vapeur ; monsieur, un moyen de remplacer le soleil.

PIERRE, moqueur.

Oh ! oh ! ça n’est pas mal !

L’INDUSTRIEL.

Monsieur a découvert un nouveau système du monde.

PIERRE, il fait un mouvement.

Je n’en use pas !

UN AUTRE INDUSTRIEL.

Et moi !

Il remet un papier.

L’INDUSTRIEL.

Ceci... est un moyen de payer la dette anglaise.

PIERRE, le regardant, à part.

Et il veut me faire payer les siennes en attendant.

L’INDUSTRIEL, montrant un autre.

Cela, c’est le secret de la prospérité générale.

PIERRE, même jeu.

Ça ne regarde pas encore les particuliers, à ce qu’il paraît.

L’INDUSTRIEL.

Monsieur a trouvé un moyen de voyager sous l’eau.

PIERRE.

Ah ! diable !

Air : Qu’il est flatteur d’épouser celle.

J’en crois à peine mes oreilles,
Tout cela me semble fort beau ;
J’applaudis à tant de merveilles,
Courir dans l’air ! marcher sous l’eau !
Voila bien des métamorphoses ;
Mais je suis étonné pourtant,
Que vous qui trouvez tant de choses,
Vous n’ayez pas trouvé d’argent.

S’approchant de Robert.

Et ils viennent m’en demander... Si c’est là ce que Danvilliers appelle ma royauté, je serai bientôt obligé de donner ma démission de roi ou de me ruiner. Je n’ai jamais fait d’affaires de ce genre-là... et je commence à en avoir assez des idées de Danvilliers.

ROBERT.

Revenez aux miennes.

PIERRE, étonné.

Aux vôtres ! Je ne les connais pas, et je vais commencer par congédier ma cour ! oui, ma cour ! oh ! ce sont de vrais courtisans, car ils demandent tous quelque chose.

Il retourne au fond, et dit avec dignité chargée.

Messieurs... c’est certainement très juste, et je suis flatté que vous ayez recours à moi ; dans ma position, je puis et je veux encourager les sciences, les lettres, les arts... les inventions, les découvertes. Tout est du ressort de l’homme riche... Mais il faut, avant tout, que je sache au juste la valeur de ce que vous me proposiez... Faites-moi le plaisir de repasser un autre jour, quand j’aurai vu, examiné ! Vous pourrez compter sur ma protection pour tout ce qui est bon, grand, utile, généreux et glorieux.

Ils l’entourent, et lui remettent des papiers.

Messieurs, j’ai bien l’honneur d’être votre serviteur...

ROBERT, riant, à part.

Bien, bien ! un duc et pair n’eût pas été plus impertinent ! C’est juste ! l’orgueil des enrichis se dépêche de regagner le temps perdu.

TOUS, donnant des papiers.

Voyez, regardez, examinez.

PIERRE.

Comptez sur moi.

Il jette les papiers sur la table.

CHŒUR.

Air : Walse de Robin des Rois.

Protéger, payer la science,
Aider les talents ignorés,
C’est un devoir pour l’opulence ;
Ce devoir, vous le remplirez !

PIERRE.

Protéger, payer la science,
Aider le talent ignoré,
C’est un devoir pour l’opulence ;
Ce devoir, je le remplirai !

Ils sortent, Pierre revient sur le devant.

Eh bien ! vous le voyez, Monsieur, ne dirait-on pas que la France est devenue une grande boutique où chacun ne pense qu’à gagner de l’argent. Mon Dieu ! je ne refuse pas d’en donner ; mais qu’on me rende au moins le seul bien qui m’intéresse à présent, ma pauvre Hêva.

ROBERT.

Vous ne m’avez pas laissé le temps de vous en parler.

PIERRE, vivement.

Vous vouliez me parler de ma fille ? Mais dites-moi donc vite, Monsieur, ce que vous avez à dire ? Pourquoi ne parlez-vous pas ?

ROBERT.

Allez-vous m’étouffer, à présent ? Laissez-moi donc au moins vous remettre

Il tire une lettre.

cette lettre.

PIERRE, la prenant vivement.

D’elle ! d’Hêva ? Oh ! lisons !

Il lit.

« Mon père, ne vous inquiétez pas, je suis en sûreté. On dit que vous avez fait du chagrin à tous ceux qui vous entourent. Est-ce possible que vous, qui êtes si bon, vous ayez fait tant de mal ?... Si cela est, il faut vite les consoler ; car on ne me laissera revenir qu’à ce prix-là... On dit qu’on a de tout à Paris avec de l’argent ; achetez vite du bonheur pour eux, afin que je puisse bientôt vous en apporter pour vous.
« Votre fille, Hêva. »

Ah ! ma fille !... mon Hêva !... Je ne l’ai pas perdue ! 

Regardant Robert.

Qui êtes-vous donc ? 

À part.

Ça ne peut pas être un séducteur.

ROBERT.

Tout dépend de vous à présent ; je me retire.

PIERRE.

Et vous croyez que je vous laisserai sortir ainsi ? Non, je veux revoir Hêva ; savoir qui a dicté cette lettre... dans des intentions coupables, peut-être.

ROBERT.

Que dites-vous ?

PIERRE.

Je dis que je commence à me méfier de tout le monde, pour être plus sûr de ne pas être trompé !

Il prend sa canne et son chapeau.

et que maintenant je ne vous laisse pas sortir sans moi !...

Il a sonné ; un domestique paraît.

S’il vient quelqu’un, vous ferez attendre. 

À Robert.

J’ai mandé M. de Jonville, je ramène Hêva, et le mariage ne tardera pas à se conclure.

ROBERT, à part.

Si nous ne parvenons pas à l’empêcher.

PIERRE.

Air : Oui, je vous quitte, sans adieu.

Oui, partons, je veux tout savoir !
Mon Hêva, je veux la revoir !
Elle est ma joie et mon espoir,
Songez que je veux la revoir.

ROBERT, à part.

Oui partons ! Il veut tout savoir,
Mais sa fille est en mon pouvoir,
Et pour qu’il puisse la revoir,
Il devra combler mon espoir.

Ils sortent par le fond ; Pauline paraît à la porte à droite de l’acteur.

 

 

Scène II

 

PAULINE, LE DOMESTIQUE

 

PAULINE, à la porte latérale.

Eh !

LE DOMESTIQUE, près de la porte du fond.

La demoiselle d’en haut. Entrez !

PAULINE, à la porte.

Sait-on où est Hêva ? est-elle retrouvée ?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur croit être sur ses traces, et si vous voulez attendre...

Il lui montre un siège.

là.

Il s’éloigne, arrange dans le fond ; il disparaît un instant et revient.

PAULINE, troublée, et sur le devant.

Non, non, il ne l’épousera pas !... car je veux revoir Hêva, et je vais tout lui confier. Gustave ! il la tromperait comme il m’a trompée ! J’ai déjà bien souffert ! mais nul ne m’avait fait rougir ; nul n’avait méprisé ma tendresse !... D’aujourd’hui seulement je comprends toutes les douleurs de ma mère !... Non, non, celui qui vient d’y ajouter encore ne peut pas épouser la douce et bonne Hêva ! Elle ne pourrait pas l’aimer.

Le domestique arrange l’appartement.

 

 

Scène III

 

PAULINE, LE DOMESTIQUE, BARBOCHAT

 

BARBOCHAT, essoufflé.

M. Nicou est-il rentré ? M. de Jonville est-il venu ? Mademoiselle Hêva est-elle retrouvée ?

LE DOMESTIQUE.

Non ! non ! non !

Il sort par le fond ; Pauline se retourne.

BARBOCHAT, allant à elle.

Mademoiselle Pauline.

PAULINE.

J’aurais voulu parler à Hêva.

BARBOCHAT.

Et je ne puis vous en donner aucune nouvelle, quoique j’aie couru, comme les autres, pour la découvrir !... Oui, j’ai quitté mon atelier, mes pinceaux, ma Création du Monde !... J’étais si troublé, qu’excepté prendre mes repas, je n’ai rien pu faire de la journée ! Mais ce n’est pas malheureux que je sois sorti ! Si vous saviez qui j’ai rencontré ? ce que j’ai appris ? Vous qui êtes si bonne et qui aimez tant votre mère ! eh bien ! apprenez que j’ai revu la mienne.

PAULINE, triste.

Vous l’aviez quittée pour ne pas lui être à charge !... c’est bien... mais que cela est cruel !...

BARBOCHAT.

À présent elle est riche ! une somme de cent mille francs ! c’est une fortune pour elle ! Enfin, je serai tranquille sur son sort ; elle ne manquera plus de rien : et à qui dois-je un si grand bonheur ?... à M. Gustave !

PAULINE.

Que dites-vous ? M. Gustave de Jonville ?

BARBOCHAT.

Ah ! c’est bien le plus noble cœur !... Il paraît qu’il est neveu d’un comte de Valcourt.

PAULINE, vif mouvement de curiosité.

Eh bien ?

BARBOCHAT.

Un dissipateur qui est mort insolvable, et qui avait ruiné le père de ma pauvre mère !... deux cent mille francs qu’il devait à notre famille ! Le vicomte de Jonville les a payés.

PAULINE, vivement.

Comment ! pourquoi ?

BARBOCHAT.

Pour l’honneur du nom de Valcourt.

PAULINE, avec émotion.

Ah ! Gustave !

BARBOCHAT, mystérieusement.

Et c’est d’autant plus beau, qu’il a déjà quelques embarras d’argent causés par sa générosité.

PAULINE.

Lui ! Il ne serait pas riche ?

BARBOCHAT.

Et c’est ce qui rend sa belle action encore plus admirable !... Il a dérangé sa fortune, mais on parle d’un bon mariage ! Mademoiselle Hêva !

PAULINE.

Ainsi, vous croyez que ce mariage est nécessaire à sa fortune ?

BARBOCHAT.

Oui, je le crois absolument nécessaire; et si je pouvais parler à mademoiselle Hêva, ou à son père, je tâcherais d’y contribuer en leur apprenant combien il mérite d’être aimé.

Il va parler au domestique.

PAULINE, à part, avec une grande émotion.

Ruiné pour mon père ! et je viens ici empêcher ce mariage, qui peut le sauver !

BARBOCHAT.

J’entends M. Nicou ; mais il n’est pas seul.

PAULINE.

Ah !

BARBOCHAT, à Pauline.

Restez !... moi je cours après M. Gustave ; il faut que je le voie, et que je le remercie.

Il sort.

PAULINE.

Mon Dieu, donnez-moi un courage aussi fort que les épreuves auxquelles je suis condamnée.

 

 

Scène IV

 

PIERRE, PAULINE

 

Pierre entre vivement, et ne voit pas Pauline d’abord.

PIERRE.

Mais il est donc sorcier ? Au détour d’une rue, le cabriolet de Danvilliers manque de m’écraser ; et, pendant que je lui exprime ma pensée, l’autre m’échappe ? Je cours après lui, je ne peux pas le rejoindre... et quand je reviens, Danvilliers n’y est plus !

Il aperçoit Pauline.

Ah !... cette jeune fille qui pleure !

S’approchant doucement.

Mademoiselle...

PAULINE.

C’est vous, Monsieur ?

PIERRE.

Est-ce que vous m’auriez cherché, attendu ?

PAULINE.

Et Hêva ?

PIERRE.

Je suis moins inquiet : bientôt, je l’espère, elle me sera rendue !... Et si je puis, en attendant, faire quelque chose pour sécher ces larmes... 

À part.

C’est sa fille, à elle !

PAULINE, essuyant ses yeux et hésitant.

Je ne pleure plus, Monsieur ; j’ai appris... que... mon cousin...

PIERRE.

M. le vicomte Gustave de Jonville ?

PAULINE.

Allait avoir... le bonheur... d’épouser Hêva.

PIERRE, l’examinant.

Et ?

PAULINE.

Et je voulais la voir, lui dire... de l’accepter... et de l’aimer... car il est généreux et bon.

PIERRE, l’examinant.

Ce que vous dites est-il bien réellement la vérité ?... Vous désirez ce mariage ?...

PAULINE.

Air : À ton réveil je dois ma guérison.

De votre Hêva j’ai pu juger le cœur ;
Gustave aussi consola mon malheur ;
Des maux que j’ai soufferts leur bonté généreuse
Essaya de chasser l’image douloureuse ;
Et celle qu’ils aimaient sera moins malheureuse
En voyant leur bonheur.

PIERRE.

Et cependant vous êtes triste, troublée ? Dites-moi ce que je puis faire pour vous consoler.

PAULINE.

Rien, Monsieur, rien que de me laisser retourner près de ma mère.

Elle se dirige vers le fond ; la porte s’ouvre.

LE DOMESTIQUE, annonçant.

Madame la comtesse de Valcourt.

 

 

Scène V

 

PIERRE, LA COMTESSE, PAULINE

 

LA COMTESSE, à Pauline.

Je venais te chercher, ma fille.

PAULINE.

Ah ! pardonnez-moi, ma mère.

LA COMTESSE, la pressant sur son cœur.

Je te devine... viens, mon enfant.

PIERRE, ému.

Eh quoi ! pas un instant... pas une minute, pour me laisser... vous demander...

LA COMTESSE.

Quoi donc ? mon consentement au mariage de mon neveu avec votre fille ! Vous savez bien que vous pouvez vous en passer.

Mouvement de Pierre.

Vous l’avez dit ! que vous importent mes idées, mes chagrins ?... Laissez-moi donc me retirer ! Que voulez-vous de moi ? et que pouvez-vous avoir à me demander ?

Elle fait un mouvement pour sortir.

PIERRE, à part.

Leur tristesse me serre le cœur.

Haut.

Oh ! ne partez pas, je vous en supplie ! ce que j’ai à vous demander, ne le devinez-vous pas ?... Mais... est-ce que je ne vous ai pas affligée ?... est-ce que je n’ai pas été dur, cruel ?... Et je vous laisserais partir pour ne plus vous revoir, peut-être ? Non, c’est impossible. Voyons, écoutez-moi ! est-ce que votre fierté se révolte encore à l’idée de voir votre neveu, enrichi par moi, épouser ma fille ?

Mouvement des deux femmes.

LA COMTESSE.

Ah ! non, je vous l’atteste.

PIERRE.

Ainsi, vous serez contente de ce mariage ?

PAULINE, voyant que sa mère ne peut répondre.

Oui, nous désirons que Gustave soit heureux ! et nous vous prions de ne pas retarder le mariage qu’il désire.

PIERRE, regardant la comtesse.

Mais vous semblez souffrir, Madame.

LA COMTESSE.

Il y a si longtemps que j’en ai l’habitude.

PIERRE.

Et je ne pourrai vous faire perdre cette habitude-là ?

LA COMTESSE.

Impossible !

 

 

Scène VI

 

PIERRE, puis, DANVILLIERS et ROBERT

 

Ils viennent par le fond.

PIERRE, accablé et immobile.

Elles sortent !...

Vivement.

Mais à quoi donc me servira ma fortune ?

DANVILLIERS.

À tout !... Demandez plutôt à ce monsieur que je ramène.

PIERRE, avec joie.

Ah ! vous l’avez retrouvé ?

DANVILLIERS.

Pour vous rendre service... car je ne sais pas trop ce qu’on en peut faire.

ROBERT.

Pas grand chose.

PIERRE.

Savoir où est ma fille.

DANVILLIERS.

Il paraît qu’il est initié à bien des secrets !... 

À part.

C’est un vieux médecin.

ROBERT.

Votre fille ? mais ne vous dit-elle pas qu’elle reviendra dès que vous aurez trouvé moyen de réparer des torts ?...

PIERRE, avec impatience.

Des torts ? Et quels torts ?... À moins que Danvilliers ne m’ait fait faire quelque sottise ?

ROBERT.

Ce qui est possible.

DANVILLIERS.

Merci !... 

À part.

Ce petit vieux m’est bien suspect.

PIERRE, à Danvilliers.

Avec vos idées qu’on peut tout quand on est riche !...

DANVILLIERS.

C’est que ce n’est pas tout d’être riche !... il faut avoir l’esprit, le caractère de son état.

PIERRE.

Laissez-moi tranquille, avec le caractère de son état !... Je veux avoir mon caractère à moi !... Et c’est depuis que j’essaie d’en prendre un autre que tout va de travers.

ROBERT.

Voilà une bonne parole.

PIERRE, lisant la lettre d’Hêva.

Car enfin, ma fille a raison ! tout le monde ici a du chagrin !... Cette jeune personne... Pauline... elle pleurait tout à l’heure.

DANVILLIERS.

Pardieu ! je le crois bien ! elle aime son cousin, et vous le mariez à une autre.

PIERRE, moqueur.

Ah ! vous croyez cela, vous ?

DANVILLIERS.

Avec un mot, elle serait heureuse.

ROBERT, à Danvilliers, d’un ton railleur.

Mais s’il épouse Pauline, il ne pourra pas payer les deux cent mille francs.

DANVILLIERS.

C’est vrai !...

À part.

Ce petit vieux, me rendra malade.

PIERRE, à Danvilliers.

Eh bien ! monsieur l’homme aux grandes idées, vous ne savez ce que vous dites ! Mademoiselle Pauline venait prier Hêva d’accepter, d’aimer et de rendre heureux sou cousin.

DANVILLIERS.

Ah !

ROBERT.

Ah !

PIERRE, l’imitant.

Ah !... c’est comme cela !

ROBERT, railleur, à Danvilliers.

Alors, Hêva ne pourra pas vous accepter, vous aimer et vous rendre riche.

DANVILLIERS.

C’est vrai !... 

À part.

Ah ça ! mais ce petit vieux me... C’est un pharmacien !

PIERRE, s’animant.

Et sa mère ?... si triste, si résignée !... 

À Danvilliers.

Et vous aviez l’audace de dire qu’avec l’argent on peut tout ?

DANVILLIERS.

Attendez ! attendez !

PIERRE.

Que j’attende... quoi ? Sur ma parole, vous me feriez mettre dans une colère... Savez-vous que, pour un rien, je jetterais tous mes millions par la fenêtre ?

DANVILLIERS.

Oh !

PIERRE.

Au fait, non, on les ramasserait !... Mais aussi, pourquoi ai-je été me fier à vous ? prendre vos conseils ? Est-ce que vous pouvez comprendre et conseiller un homme comme moi ? 

À part.

C’est vrai ,ça ! un agent de change dont la charge n’est pas payée !

LE DOMESTIQUE, entrant.

M. le vicomte de Jonville est dans le cabinet de Monsieur.

PIERRE.

J’y vais : je l’interrogerai, je verrai... et je ne prendrai plus conseil que de moi-même

Il sort par ta porte à gauche de l’acteur.

ROBERT, à part.

Le moment est venu !

Il sort par la porte à droite.

 

 

Scène VII

 

DANVILLIERS, seul

 

« Je ne prendrai plus conseil que de moi-même ! » Orgueilleux ! Je sais bien qu’il y a entre nous une distance de plusieurs millions ; mais nous nous rapprocherons, je l’espère !... Et sa fille ? ah ! comme elle me plairait, cette femme-là !... sans compter la dot, qui ne me déplairait pas du tout !... Je ne suis point romanesque, moi !... Un hôtel et son cœur !... voilà ce qu’il me faut !... Mais j’en suis à cent lieues !... à mille lieues !... J’ai plus de malheur aujourd’hui qu’il n’en faudrait pour tourner la tête à un philosophe, à un poète, ou à un homme de génie !... Deux duels !... deux cent mille francs dont je suis responsable, et que je n’ai pas !... Puis, celle que j’aime, enlevée, en attendant qu’elle en épouse un autre sous mes yeux !... Mes amours, ma fortune, ma vie, tout est en danger !... Eh bien ! un pressentiment me dit que ma bonne étoile triomphera !... Cette maison, ce millionnaire, ces trésors !... moi, je suis là, comme serait un gastronome devant une table chargée de mets succulents !... Il ne pourrait pas croire qu’il lui fût possible de mourir de faim !... Et j’ai foi dans l’avenir !...

Air : Change, change-moi, Brama.

Opulence, amour,
Que ce séjour
Pour moi rassemble,
C’est trop longtemps
Vous éclipser ! Venez ensemble !
Je vous attends !

Dans les regards d’Hêva,
Ce bonheur, que rêva
Mon cœur émerveillé,
Il a brillé !
Mais ce rapide éclair,
Qui m’éblouit hier,
Pour jamais aujourd’hui
Aurait-il fui ?

Opulence, amour,
Dans ce séjour
Brillez près d’elle !
Et toi, douce Hêva,
Reviens, reviens !...

HÊVA, paraissant à la porte de droite.

Sa voix m’appelle,
Et me voilà !

 

 

Scène VIII

 

HÊVA, DANVILLIERS

 

DANVILLIERS.

Ah ! je le disais bien que le bonheur reviendrait ! Voici l’ange charmant qui m’en apporte le présage !

HÊVA.

Vous êtes seul ici ?

DANVILLIERS.

Oui, mais ne vous éloignez pas.

HÊVA.

Je ne compte plus m’éloigner, et M. Robert...

DANVILLIERS.

Qui cela ? ce petit vieux qui m’ennuie tant ?

HÊVA, d’un ton de reproche.

C’est lui qui m’envoie près de vous.

DANVILLIERS.

Bah !... est-ce possible ?... ah ! voilà qui me raccommode avec lui !

HÊVA, étonnée.

Quoi ! vous ne m’attendiez pas ?

DANVILLIERS.

Et la surprise ajoute à mon plaisir.

HÊVA, étonnée et naïve.

Mais vous aviez, disait-il, des choses très importantes à m’apprendre.

DANVILLIERS, étonné.

Moi ?

HÊVA, le regardant.

Ainsi vous n’aviez rien à me dire ?

DANVILLIERS, la retenant.

Mais au contraire !

Air : À l’Âge heureux de quatorze ans.

Je vous dirai que dans vos yeux
La touchante bonté respire :
Qu’on aime vos traits gracieux,
Le charme de votre sourire ;
Qu’à chaque instant je me plairais
À contempler ce doux visage ;
Qu’on vous admire... et si j’osais,
J’en dirais encore davantage !
Mademoiselle, si j’osais,
J’en dirais encore davantage.

HÊVA, embarrassée.

Quoi donc, Monsieur ?

DANVILLIERS.

Même air.

Je vous dirais qu’auprès de vous
D’un sentiment beaucoup plus tendre
Même en craignant votre courroux,
Les cœurs ont peine à se défendre ;
Que du bonheur où j’aspirais
Vous seule m’apportez l’image,
Que je vous aime... et, si j’osais,
J’en dirais encore davantage.

HÊVA.

Mais c’est déjà beaucoup, Monsieur !

DANVILLIERS, voulant lui prendre la main.

C’est trop... si je vous déplais.

HÊVA, riant.

J’ai dit beaucoup... je n’ai pas dit trop.

Air : Ne vas pas trahir mon secret.

Je veux bien ne pas me fâcher ;
Et cependant, ce doux langage,
Chez vous on dit que c’est l’usage,
Je devrais vous le reprocher,
Mais moi je ne sais rien cacher,
Et je neveux pas me fâcher !

Vers la fin du couplet Gustave entre par la porte à gauche.

GUSTAVE, sortant du cabinet de Pierre, à lui-même.

Non, il ne m’était pas possible de l’écouter plus longtemps !... Je souffrais trop !...

En ce moment il voit Danvilliers qui baise la main d’Hêva.

Ah ! 

À son exclamation, Hêva et Danvilliers se retournent et l’aperçoivent ; Hêva se sauve dans sa chambre.

HÊVA, se sauvant.

Ah !...

Danvilliers s’arrête un moment pour voir si Gustave lui dira quelque chose ; puis, comme il ne le regarde même pas, Danvilliers s’éloigne par le fond.

 

 

Scène IX

 

GUSTAVE, seul

 

Et je ne pourrais ni m’offenser, ni me plaindre !... Quels malheurs ne vais-je pas créer autour de moi !... et pour moi !... Et, cependant, sans ce mariage, un éclat va déshonorer mon nom, perdre mon ami, et ruiner ceux qui se sont fiés à ma parole !... Pour tout sauver, il faut de l’or !... Et, pour cet or, il faut que je donne le noble nom que mes aïeux avaient illustré, le titre qu’ils payèrent de leur sang !... Que je donne mon amour promis à une autre, et ma vie tout entière, pour la lier à je ne sais quel sort honteux qui me révolte !... Mon Dieu ! pour de l’or, les uns vendent leur temps, leur travail et leurs forces !... Et moi, moi, je vendrais mon âme, les tendresses de mon cœur, les pleurs de Pauline...

Avec exaltation.

et le désespoir de sa mère !... Mais est-ce possible, cela ?... 

Avec une sorte d’égarement.

Et je ne pourrai pas donner mon sang, ma vie, pour épargner à tous la honte et le malheur ! Ah ! c’est affreux !

Il s’assied près de la table à droite de l’acteur.

 

 

Scène X

 

GUSTAVE, PIERRE, paraissant à la porte à gauche

 

PIERRE, apercevant Gustave.

Le voilà !... Il semble, en vérité, que l’arrivée du millionnaire a jeté un grain de folie dans le cerveau de tout le monde !

S’approchant de Gustave.

Pourquoi, diable, m’avez-vous quitté si brusquement ? Je n’ai pas tout dit !... je ne vous ai pas encore assez parlé d’elle.

GUSTAVE, à part.

Ah !... de sa fille.

PIERRE, riant avec bonhomie.

Oui, ma fille... Un nouveau message m’apprend qu’elle va me revenir. C’est par bonté d’âme ce qu’elle a fait, car elle est bonne ! vous ne pouvez pas vous en faire une idée de sa bonté !... Quand elle croit que quelqu’un est intéressé, elle le prend en aversion.

GUSTAVE, à part.

Son mépris suivra notre mariage.

PIERRE.

Cette chère enfant, c’est l’enfant de la nature ! elle a toujours vécu libre et joyeuse : j’ai voulu qu’elle eût tout ce qu’on peut avoir en ce monde ! et voilà pourquoi je lui donne un mari qui lui apporte litre et noblesse,  

Il soupire.

ce qui m’a manqué à moi pour être heureux !... Puis, le mari n’est pas mal.

Il l’examine.

GUSTAVE, à part, avec impatience.

Toutes ses paroles me font souffrir.

PIERRE, l’examinant, à part.

Allons, je crois que... ce n’est pas une mauvaise affaire...

GUSTAVE, à part.

Il m’examine ? Oui, c’est un marché qu’il fait.

Il se recule et se détourne avec des marques de dégoût.

Que j’ai besoin de courage !

PIERRE.

Aussi, je ferai bien les choses ! une noce comme on n’en a jamais vu ! De votre côté, tous les grands seigneurs ; du mien, les princes de la finance !... J’ai pour plus de dix millions de considération sur Paris.

Il va près de la table à droite, Gustave prend la gauche.

GUSTAVE, à part.

Quelle puissance que celle de l’argent ! et quelle honte de s’y soumettre !

PIERRE.

Le fait est que je ne me plains pas, si ce n’est... Mais... elle viendra ! sa fierté s’adoucira, j’espère...

GUSTAVE, inquiet.

De qui parlez-vous ?

PIERRE.

De votre tante, la comtesse de Valcourt. Elle consent, et sa fille... cette jolie Pauline... l’amie d’Hêva... elle-même demande et prie pour vous.

GUSTAVE, vivement.

Qu’est-ce que vous dites là ?

PIERRE.

Eh bien ! oui... ce diable de Danvilliers ne s’était-il pas avisé de croire qu’elle vous aimait ? que ce mariage la désolait ?

GUSTAVE, à part.

Ô mon Dieu !

PIERRE.

Mais je l’ai vue : elle m’a dit un bien de vous !... C’est une charmante enfant !... il faudra nous occuper d’elle après votre mariage... Il m’est venu une idée... nous la marierons.

GUSTAVE.

La marier ?

PIERRE.

Avec une bonne dot... à Danvilliers, l’agent de change.

GUSTAVE, violemment.

À lui ! cette nature délicate ! ce cœur si tendre ! à lui ? Pauline ? Non, non, jamais !

PIERRE, étonné.

Qu’avez-vous donc ?

GUSTAVE, avec explosion.

Ce que j’ai ? ce que j’ai ? Je ne sais pas ! Mais au supplice que j’endure, depuis une heure, à mentir à mon cœur, à ma pensée, à tous les mouvements de mon âme, je sens qu’il vaut mieux tout risquer et tout perdre !

PIERRE, stupéfait.

Comment !

GUSTAVE.

Je vous trompais ! je voulais sauver mon nom du déshonneur ; mais qu’importe l’estime des autres, si je ne puis m’estimer moi-même ? si toute ma vie doit être un méprisable mensonge ? si j’épouse une femme sans l’aimer, le cœur plein d’amour pour une autre ? si mes habitudes et mes idées rendent ce mariage odieux ?

Mouvement de Pierre.

si je rougis ?

PIERRE, choqué.

Monsieur !

GUSTAVE.

Ah ! ce n’est pas de vous, qui êtes généreux et bon ! C’est de moi ! de moi ? qui des mœurs du temps méprisais surtout l’amour de l’or... et dont on dira : Il s’est vendu corps et âme pour de l’or... il a quitté la femme qu’il aimait et dont il était aimé, et cela pour de l’or !

PIERRE.

Ah !

GUSTAVE.

Oh ! je sais bien que cela se fait tous les jours. Mais que voulez-vous ? mon âme n’est point faite à de pareils marchés ! ils la révoltent !... Moi, je ne pourrais pas vivre ainsi ! Malgré mes efforts, ma douleur a trahi ma pensée, et le premier besoin de ma vie est de pouvoir m’estimer moi-même.

PIERRE, stupéfait.

Encore un qui est désespéré ! et que l’offre de près de deux millions ne console pas. 

Avec impatience et haut.

Je le disais bien, il y a autre chose que l’argent, et il est des gens à qui il faut mieux que cela ! Moi-même, avec toute ma fortune, est-ce que vous croyez... que je... suis heureux ?... Est-ce que ?...

 

 

Scène XI


PAULINE, PIERRE, GUSTAVE

 

PAULINE, en dehors.

Oh ! laissez-moi lui parler.

GUSTAVE.

Pauline... Ah ! dans ce moment de trouble... je ne puis pas... je ne veux pas la voir, laissez-moi me retirer.

Il entre dans le cabinet de Pierre, à gauche de l’acteur.

PIERRE.

Oui, restez là... moi je veux lui parler.

Pierre, allant à la porte du fond.

Entrez !... entrez donc.

PAULINE.

Pardon !

Elle veut reculer.

PIERRE, la ramenant.

Venez !... Mais qui vous amenait donc chez moi ?

PAULINE, effrayée.

Oh ! ne vous fâchez pas ! c’étaient vos paroles tout à l’heure.

PIERRE.

Comment ?

PAULINE.

Oui... j’ai entendu... que vous disiez là que vous voudriez consoler ma mère.

PIERRE.

Eh bien ?

PAULINE.

Je me suis échappée sans le lui dire, et je venais... m’assurer si c’était vrai.

PIERRE.

Mais, ne m’avez-vous pas cache la vérité, vous ?

PAULINE.

Quelle vérité ?

PIERRE.

Que vous aimiez M. Gustave ?... que vous seriez malheureuse si je le mariais à une autre ?... que vous me maudiriez ?

PAULINE.

Ah ! je ne maudis pas même le sort qui me poursuit depuis l’enfance ! et qui n’a fait briller aujourd’hui un rayon de joie que pour accroître mes regrets ! Et vous, Monsieur, je vous bénirai si vous assurez le bonheur de mon cousin, et celui de ma mère !... C’est elle qui a souffert ! dont toute la vie se composa de sacrifices.

PIERRE.

Comment ?

PAULINE.

À mon âge, on la maria contre ses vœux au comte de Valcourt.

PIERRE.

Contre ses vœux !

PAULINE.

Son père pleurait un fils aîné séparé de lui par son mariage ; ma mère promit qu’il n’aurait du moins aucun chagrin par sa fille.

PIERRE.

Mais elle n’aimait personne !

PAULINE.

Elle aimait quelqu’un.

PIERRE.

Voilà donc le secret de ses dédains ?

PAULINE.

Ah ! ce n’est qu’aujourd’hui, en voyant mes chagrins, que ma mère... m’a confié tous les siens.

PIERRE.

Ainsi elle aimait quelqu’un ?

PAULINE.

Et depuis que je suis au monde, j’ai vu ma mère et souffrir et pleurer ! séparée de ce qu’elle aimait ! en proie à la misère, et occupée à m’en préserver... Ah ! si vous pouviez, Monsieur... changer un sort si cruel ?... Si vous pouviez écouter ma prière ?... Je vous en supplie, par tant de maux soufferts, par les pleurs de ma mère, par le bonheur de votre fille, dont Gustave est chargé, rendez à ma mère le bonheur et celui qu’elle aima !

PIERRE.

Ah ! vous ne savez pas ce que vous demandez, et cependant je cède à vos prières. Oui, celui qu’elle aima... quel qu’il soit ! votre mère heureuse et riche sera pour lui.

 

 

Scène XII


PIERRE, PAULINE, LA COMTESSE

 

PAULINE.

Ah ! merci, Monsieur.

Elle voit sa mère, elle va au-devant d’elle.

Venez, ma mère, et comprenez ma joie

LA COMTESSE, inquiète.

Qu’y a-t-il ?

PAULINE, joyeuse.

Eh, vite ! éloignez cette inquiétude et ce triste sourire... plus de cela, Madame ! Ah ! il y a seize ans que je fais votre volonté ; pour un jour, veuillez faire la mienne.

LA COMTESSE.

Que veux-tu dire, mon enfant ?

PAULINE.

Que ce sont les mères qui devinent le cœur de leurs filles, qui s’occupent de leur bonheur, et qui les marient ! et qu’aujourd’hui c’est la fille qui se charge de consoler et de marier sa mère.

LA COMTESSE, souriant.

Mais que peux-tu faire, toi qui dois ignorer...

PAULINE.

Beaucoup de choses encore ; mais qui en sais assez pour tout découvrir.

LA COMTESSE, voulant l’arrêter.

Pauline !

PAULINE, continuant.

Longtemps séparée de celui qu’elle aimait, elle l’a revu ce matin, l’aimant toujours et lui offrant sa main.

PIERRE.

Que dites-vous ?

PAULINE.

Elle ne m’a pas dit son nom ; mais elle l’a refusé à cause de moi, à cause de Gustave ! qu’elle croyait trop fier pour s’allier à qui n’était pas noble. C’était encore un sacrifice.

PIERRE, effaré.

Est-ce que c’est vrai ?

PAULINE.

Mais vous l’avez promis, il saura qu’il est aimé, et il reviendra pour ne plus la quitter et pour la rendre heureuse.

Elle fait passer sa mère près de Pierre.

Il l’a promis ! c’est lui que cela regarde à présent.

LA COMTESSE, lui tend la main.

Rien plus que tu ne crois.

PIERRE, transporté.

Ô ciel ! tant de bonheur !

PAULINE, étonnée.

Comment !... c’était lui !

PIERRE.

Ah ! mon Dieu ! Est-ce que j’étais aveugle ? est-ce que la fortune m’aurait caché la vérité ? Elle fait de ces tours-là !... Mais le bonheur, l’affection, comme ça vous illumine le cœur ! On voit tout, on devine tout !

Il va vers la porte à droite du public.

Gustave ! venez ! venez !

LA COMTESSE.

Lui, ici !

PAULINE.

Gustave !

GUSTAVE, sortant du cabinet.

Oui, moi, Madame, qui lui ai tout dit ! mon amour et mon désespoir ! Perdre Pauline était un sacrifice impossible !... J’ai tant souffert, Madame !... Pardonnez-moi !... pardonnez-moi !

PIERRE, faisant passer Pauline près de lui,
pendant qu’Hêva entre doucement par la porte de droite.

Là, près d’elle !

HÊVA.

Et moi ?

PIERRE.

Ma fille !...

Il l’embrasse et lui montrant Pauline.

Une sœur !...

LA COMTESSE, la baisant au front.

Et une mère !

 

 

Scène XIII

 

PIERRE, PAULINE, LA COMTESSE, DANVILLIERS, au fond, amené par ROBERT

 

ROBERT, de la porte.

Mais venez donc, je vous dis qu’on n’attend plus que vous... Voyez ! en famille !... heureux !

PIERRE, riant.

Ce coquin de Danvilliers aura eu raison !... L’argent arrangera tout.

DANVILLIERS.

Enfin !

PIERRE, à Gustave.

C’est ma seconde fille que vous épousez aux mêmes conditions.

GUSTAVE.

Ah ! Monsieur !

PIERRE, à Hêva.

Toi, la même dot plus tard.

HÊVA, lui prenant la main.

Pourquoi plus tard ?

PIERRE.

Le temps de te choisir un mari.

HÊVA.

Vous m’avez toujours dit que ce serait moi qui choisirais ?

PIERRE.

Eh bien ! toi...

HÊVA.

Et s’il était tout choisi ?

DANVILLIERS.

Et tout près ?

PIERRE, le regardant et riant en faisant passer Hêva près de lui.

Ma foi ! la dot ira bien à la charge.

DANVILLIERS.

Et la femme encore mieux au mari. 

À Robert.

Mais qui êtes-vous donc ?

ROBERT.

Le comte de Jonville.

LA COMTESSE, souriant.

Oui, mon frère, qui nous avait quittés quand j’étais encore enfant, et que je n’avais pas revu.

PAULINE.

Quand je disais qu’il nous porterait bonheur.

LA COMTESSE.

C’est comme cela qu’il s’est fait reconnaître.

DANVILLIERS, riant.

Quoi ? c’est ?...

ROBERT, riant.

Le vieil avare de père.

DANVILLIERS.

Ah ! l’homme d’esprit qui sait tout arranger ! car c’est vrai... c’est lui qui a tout arrangé.

PIERRE, avec reconnaissance.

Monsieur le comte !

ROBERT, lui tend la main.

Un frère qui vous doit le bonheur de tous les siens...

PIERRE, montrant Danvilliers.

Il avait raison... c’est une royauté !... Je suis roi... et il sera mon ministre ! mais je ferai mes affaires moi-même.

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