Notre jeunesse (Alfred CAPUS)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois sur la scène de la Comédie-Française, le 16 novembre 1904.

 

Personnages

 

LUCIEN BRIANT

CHARTIER

MONSIEUR BRIANT

DE CLÉNORD

SERQUY

UN VALET DE PIED

HÉLÈNE BRIANT

LAURE DE ROINE

ALINE DE BERNAC

LUCIENNE

UNE FEMME DE CHAMBRE

 

De nos jours, près de Trouville.

 

 

ACTE I

 

Une grande pièce dans la villa Chartier, près de Trouville, sur la côte de Grâce. Vaste baie au fond. Ouvertures à droite et à gauche. Petite porte à droite, premier plan.

 

 

Scène première

 

LAURE, puis CHARTIER

 

LAURE, à la cantonade.

Est-ce que mon frère est de retour ?

CHARTIER, entrant de l’autre côté.

Me voici.

LAURE.

Tu es allé à Trouville ?

CHARTIER.

J’en arrive, à pied. Deux kilomètres de côte en plein soleil.

LAURE.

C’est excellent pour ta santé... Tu as rappelé à tous ces messieurs qu’on dînait ce soir à la maison ?... Et à madame de Bernac aussi ?

CHARTIER.

Oui... oui... tout le monde vient... Ce sera très gai... Je veux distraire Lucien pendant les quelques jours qu’il reste avec nous... Je ne serais même pas fâché de faire faire un peu la fête au père Briant.

LAURE.

Mais pourquoi ne pas les garder plus longtemps ?... On leur arrangerait le petit pavillon... ils seraient très bien.

CHARTIER.

Eh ! je ne demande pas mieux !... Où est-il donc, Lucien ?

LAURE.

Il écrit... il écrit depuis le déjeuner.

CHARTIER.

Je vais le secouer.

LAURE.

À propos, pendant ton absence, il est venu une jeune fille, une jeune fille ou une jeune femme... mais plutôt une jeune fille.

CHARTIER.

Qui donc ?

LAURE.

Je ne sais pas. Elle n’a pas voulu me dire son nom. Elle m’a simplement demandé à quelle heure elle pourrait te rencontrer.

CHARTIER.

Tiens !

LAURE.

Comme elle avait l’air fort convenable, je lui ai répondu que tu serais chez toi à six heures, et que tu te ferais un plaisir de la recevoir.

CHARTIER.

Mais pourquoi pas ? Est-elle jolie ?...

LAURE.

Fort jolie.

CHARTIER.

Qui diable ça peut-il être ?...

Entre Lucien, des lettres à la main.

 

 

Scène II

 

LAURE, CHARTIER, LUCIEN

 

LUCIEN.

Chère madame, pouvez-vous me dire si j’ai le temps de mettre ces lettres au courrier ?...

LAURE.

Donnez-les-moi, je vais les faire porter par la voiture...

LUCIEN.

Mais je ne veux pas vous déranger...

LAURE.

Laissez donc... c’est la moindre des choses...

LUCIEN.

Il n’y a pas de timbres.

CHARTIER.

On en mettra, des timbres... sois tranquille...

Il prend les lettres des mains de Lucien et les donne à Laure qui sort par la baie.

 

 

Scène III

 

CHARTIER, LUCIEN

 

CHARTIER.

Tu es enfermé depuis déjeuner par un temps pareil ?... C’est ce que tu appelles prendre des vacances ?

LUCIEN.

Eh ! je ne suis pas en vacances ! Je suis venu à Trouville te serrer la main, t’amener ma femme que ta sœur et toi n’avez pas vue depuis longtemps, et passer une huitaine de jours avec vous, voilà tout.

CHARTIER.

Huit jours ! ! allons donc ! Tu vas rester un mois ici.

LUCIEN.

Un mois !...

CHARTIER.

C’est convenu avec ma sœur. Nous vous laisserons tout un côté de la villa. Vous serez complètement chez vous.

LUCIEN.

Un mois !... ah ! mon ami... un mois !... Mais il faut absolument que nous soyons rentrés à Besançon lundi prochain.

CHARTIER.

Pourquoi faire ?

LUCIEN.

Tu es étonnant !... Mais j’ai mille besognes dont tu ne te doutes pas, une surveillance continuelle à exercer... Ni mon père, ni moi, n’avons pu prendre un jour de repos depuis peut-être six ans. Penses-tu qu’une maison comme la nôtre aille toute seule ?...

CHARTIER.

Ce n’est pas une absence de quelques semaines, que diable !... Jai connu des industriels, je connais Serquy... C’est un industriel sérieux, je suppose, celui-là ?... Et cela ne l’empêche pas de rester un mois par an à Trouville, de voyager, de s’amuser... de vivre !...

LUCIEN.

Tu me cites un amateur, en tout cas un monsieur qui a hérité de capitaux énormes et qui n’est pas obligé de travailler lui-même... Il est donc ici, Serquy ?

CHARTIER.

Tu vas dîner ce soir avec lui.

LUCIEN.

Ah ! je serais curieux de le voir !... C’est magnifique d’avoir cette puissance et cette fortune. Je n’ai jamais pu approcher ces gens-là sans émotion.

CHARTIER.

Ah çà ! ne dirait-on pas que tu es un pauvre hère sans feu ni lieu ?... Tu as une industrie en pleine prospérité, Serquy lui-même me l’a dit quand je lui ai parlé de toi ; et il est au courant des choses, je t’assure... Tu es un des grands métallurgistes de l’Est, on voit de tes produits partout... Tu habites un château, tu occupes des centaines d’ouvriers, et, ma parole ! à te regarder et à t’entendre, on te croirait à la recherche d’une position sociale ! Tu n’étais pas comme ça autrefois, il me semble ? Tu étais jovial... Qu’est ce qui t’est donc arrivé depuis le temps ? Tu n’es pas heureux ?...

LUCIEN.

Je n’ai aucune raison particulière d’être malheureux.

CHARTIER.

Il n’y a pas d’autre définition du bonheur... Tu t’entends toujours avec ton père ?...

LUCIEN.

Oh ! toujours...

CHARTIER.

Tu as une femme exquise... Tu n’as pas d’enfant, c’est vrai, mais enfin, tu peux en avoir.

LUCIEN.

Je l’espère.

CHARTIER.

Alors, ne fais pas une figure pareille et prends de la distraction, surtout quand tu te rencontres avec ton plus vieux et ton meilleur camarade d’école.

LUCIEN.

Ah ! mon bon ami !... Mais tu ne comptes donc pour rien les préoccupations de toutes sortes, l’incertitude du lendemain, tous les risques, tous les dangers de ma situation ? Nous sommes en pleine crise industrielle et commerciale... Oui, oui, ces mots-là ne signifient pas grand’chose pour toi qui es oisif, qui vis dans un monde d’insouciance et de fantaisie... Tu es un consommateur, je suis, moi, un producteur... Pourvu qu’on te fournisse le luxe et le confortable dont tu as besoin, tu es tranquille et tu te dis que tout est pour le mieux... Mais, moi, qui suis obligé de te les fournir, je ne suis pas aussi rassuré... Je sais que par le temps qui court, l’industrie la plus florissante peut se trouver ruinée du jour au lendemain, par suite d’une grève, d’une catastrophe quelconque ou simplement de la concurrence étrangère... Nous sommes à la veille de très graves événements.

CHARTIER.

Lesquels ?

LUCIEN.

Je les ignore et je n’en suis que plus inquiet... Parbleu ! tu souris... tu ne veux pas être troublé au milieu de ta villégiature et dans l’exercice de tes fonctions de rentier... Nous verrons plus tard qui a raison de nous deux... Tu trouves que je radote ?

CHARTIER.

Non pas, mais que tu exagères.

LUCIEN.

Alors, l’avenir ne t’épouvante pas ?

CHARTIER.

En aucune façon. Un grand sage a dit : « Ce qui émeut les hommes, ce n’est point les choses, mais leur opinion sur les choses. » Je tâche donc de me faire le plus possible des opinions rassurantes.

LUCIEN.

Et si tu te réveilles un jour ruiné et sans ressources dans une société bouleversée de fond en comble ?

CHARTIER.

Ce seront de nouvelles habitudes à prendre, voilà tout. Tu me fais l’effet d’un homme qui se demanderait tout à coup : « Que ferais-je si je devenais aveugle ou paralytique ? » Eh bien ! moi, je ne me pose pas de ces questions-là. J’ai une excellente vue et je me refuse à croire que je serai aveugle demain... Je remue à merveille mes bras et mes jambes et je ne me vois pas paralytique avant quelque temps. Enfin ! je sais bien que je suis mortel, mais ce n’est pas une raison pour mourir ce soir !...

LUCIEN.

Ah ! on voit qu’il ne t’est jamais rien arrivé dans la vie !...

CHARTIER.

Il ne m’est jamais rien arrivé ? En es-tu sûr ?

LUCIEN.

Je l’aurais su, il me semble... En tout cas, tu es libre, tu es indépendant, tu es même riche et tu n’as pas eu la peine de gagner ta fortune.

CHARTIER.

Mais non, d’abord, je ne suis pas riche... qui t’a dit cela ?

LUCIEN.

Quand nous nous sommes quittés... après nos études... il y a vingt ans, est-ce que tu n’as pas fait un assez gros héritage ?

CHARTIER.

Soixante mille francs de rente...

LUCIEN.

Eh bien ! mais... c’est un chiffre !... Deux millions !

CHARTIER.

Sais-tu combien il me reste de ces soixante mille francs de rente ?

LUCIEN.

Non...

CHARTIER.

Il m’en reste quinze mille environ... le quart.

LUCIEN.

Ah bah !... mais j’ignorais... mon pauvre ami...

CHARTIER.

Ne me plains pas... Je suis consolé... Tout de même, tu vois qu’il m’est arrivé quelque chose dans la vie...

LUCIEN.

Mais quoi donc ? Comment cela s’est-il fait ? Tu as spéculé ?...

CHARTIER.

Pour qui me prends-tu ?... Non, ce n’est pas cela... As-tu entendu parler, à Besançon, d’une nommée Pervenche ?

LUCIEN.

Pervenche ? Non... Qui est-ce ?

CHARTIER.

C’est une personne que j’ai aimée.

LUCIEN.

Beaucoup ?

CHARTIER.

Un million et demi environ.

LUCIEN.

Sacrebleu ! tu as bien fait de t’arrêter...

CHARTIER.

Ce n’est pas moi qui me suis arrêté, c’est elle... Moi, je ne demandais qu’à continuer...

LUCIEN.

Elle n’a pas voulu ?

CHARTIER.

Non. Elle m’a dit un soir – en nous levant : – « Mon chéri, j’ai pris mes renseignements. Tu m’as donné les trois quarts de ta fortune, c’est tout ce qu’une femme peut demander à un galant homme, ça suffit. J’en ai assez. J’ai trouvé quelqu’un qui m’aime et je me marie avec lui ! C était mon rêve... »

LUCIEN.

Alors, de tout ça, il ne te reste aucune amertume ?

CHARTIER.

Non ! un peu de fatigue seulement. Pendant que ces événements s’accomplissaient de mon côté, il arrivait à ma sœur une aventure qui, dans son genre, n’est pas sensiblement différente de la mienne. Tu sais qu’elle avait épousé un monsieur de Roine, moitié boursier, moitié gentleman. Comme gentleman, il était irréprochable, mais comme boursier, c’était un sot. Il s’est ruiné d’abord personnellement. Ensuite, il s’est attaqué à la dot de sa femme ; et au moment où, par une étrange coïncidence, il en avait perdu presque les trois quarts...

LUCIEN.

Comme toi.

CHARTIER.

Comme moi.

LUCIEN.

À ce moment-là, dis-tu ?

CHARTIER.

À ce moment-là, il est mort d’une maladie vague d’homme du monde, anémie, neurasthénie, épuisement. Ma sœur se trouvait veuve à près de quarante ans, moi je me trouvais seul et sans aucun désir de rencontrer une seconde Pervenche. Nous mîmes en commun ce qui nous restait de nos deux fortunes et depuis dix ans nous habitons ensemble, l’hiver à Paris, dans deux appartements contigus ; en été, dans cette villa que j’avais achetée jadis. Ma sœur est une de ces créatures de santé et de dévouement pour qui l’égoïsme des hommes semble avoir été inventé. Quand je suis malade, elle me soigne, et elle, elle se porte toujours bien. Elle a quelques années de plus que moi, et c’est la seule chose dont elle soit fière.

LUCIEN.

Ah ! tu as toujours ton humeur d’autrefois, ton caractère de jeunesse, c’est ce que je t’envie le plus. Il y a des êtres qui communiquent pour ainsi dire de la frivolité à tous les événements où ils se mêlent. Tu es un de ces êtres-là. Moi, au contraire, tout ce qui m arrive devient immédiatement grave, presque tragique... Aucune de mes aventures de jeune homme n’a bien fini ; aucune ne ma laissé un souvenir joyeux.

CHARTIER.

Comment ça ? Mais je la connais ta vie de jeune homme et d’étudiant ! Elle a été la même que la mienne, et fort agréable, voyons, sois juste ! Rappelle-moi donc le nom de cette papetière de la rue Gay-Lussac chez qui nous allions acheter les journaux tous les matins et qui, le dimanche, fermait sa boutique dès que le Temps avait paru, pour aller dîner avec nous ?...

LUCIEN, avec un mouvement.

Lonlon...

CHARTIER.

C’est ça, Lonlon. Je vois encore une figure toute blonde, des mains très jolies. Vous faisiez un gentil couple, tous les deux. C’était ta dernière année d’École des mines et ma dernière année de droit... Voilà pourtant un souvenir qui n’est pas désagréable !

LUCIEN.

Ah ! mon ami !... Il faut connaître la fin de ces aventures-là !

CHARTIER.

Ça n’a donc pas fini naturellement ?

LUCIEN.

Qu’appelles-tu naturellement ?

CHARTIER.

Tu as quitté le quartier Latin, tu as fait un beau cadeau à Lonlon. Elle a pris un autre amant, et aujourd’hui, si vous vous rencontriez dans la rue, vous ne vous reconnaîtriez pas. Voilà ce que j’appelle une fin naturelle.

LUCIEN.

Oui, c’est ainsi que les choses se seraient passées avec toi, ou avec n’importe qui... Mais avec moi !... Ah ! mon ami, si je te racontais cette histoire !...

CHARTIER.

Tu me la raconteras un de ces jours. À qui ferais-tu des confidences de ce genre, si ce n’est à moi ? Voilà pourquoi tu vas rester ici jusqu’à la fin de la saison... Je ne veux pas te renvoyer dans ton pays avec une figure pareille, d’abord...

À Hélène qui entre avec Laure.

N’est-ce pas, chère madame, que vous nous restez ?...

 

 

Scène IV

 

CHARTIER, LUCIEN, HÉLÈNE, LAURE

 

HÉLÈNE.

Parfaitement...

LUCIEN.

Mais...

HÉLÈNE.

Tu as besoin de repos, moi j’ai besoin de mouvement ; on nous offre la plus délicieuse hospitalité...

LAURE.

Et vous seriez de grands enfants de ne pas eu profiter de suite.

CHARTIER.

Vous serez installés dans le pavillon dès ce soir...

LAURE, à Lucien.

Nous avons décidé cela avec Hélène d’une façon irrévocable...

LUCIEN.

Si c’est possible, je ne demande pas mieux, remarquez. Mais il faut que je consulte mon père.

LAURE.

Sans doute. Où est-il, monsieur Briant ?

LUCIEN.

Il doit travailler dans sa chambre.

HÉLÈNE, très gaiement, toute cette scène.

Mais non, il est dans le jardin en train de fumer un cigare... Tu t’imagines que ton père travaille du matin au soir ? c’est une erreur... Il se repose de temps en temps, ton père...

LUCIEN.

Voyons, Hélène...

HÉLÈNE.

Il a joliment raison d’ailleurs, à son âge...

LUCIEN.

Tu n’es pas juste, car tu sais ce que nous devons à mon père, à ses conseils... à son activité...

HÉLÈNE, à Laure.

Là !... que vous disais-je, il y a un instant ?...

À Lucien, gaiement.

Oui, je viens précisément de mettre madame de Roine au courant de nos querelles de famille...

À Chartier et à Laure.

Puisque nous allons vivre un mois avec vous, il faut bien vous faire connaître nos mœurs, nos habitudes, et même nos petites manies... n’est-ce pas ? Or, de ces manies, la plus fréquente consiste à nous disputer, Lucien et moi, au sujet de monsieur Briant père, que son fils considère comme un être tout-puissant, infaillible et supérieur.

LUCIEN.

Mais non, mais non, il n’est pas tout-puissant, il n’est pas infaillible, mais c’est un esprit supérieur.

HÉLÈNE.

Vous voyez, je ne lui fait pas dire... Convaincu de cette supériorité, mon mari se laisse diriger et dominer comme un gamin de huit ans, ce qui est parfois désobligeant pour sa femme, sinon un peu humiliant... Je t’ai promis l’obéissance à toi, mais je ne l’ai pas promise à ton père...

LUCIEN.

Ne dirait-on pas que c’est un despote ?

HÉLÈNE.

Eh ! oui... C’est un despote et un tyran !...

LUCIEN.

Oh !

HÉLÈNE.

Es-tu libre d’agir à ta guise ? de faire un voyage, l’hiver, à Paris, comme je t’en prie chaque année, d’ailleurs, bien inutilement ?

LUCIEN.

Mes affaires...

HÉLÈNE.

Es-tu libre de rester seulement trois semaines ici sans sa permission ?... ou de m’acheter une automobile ?

LUCIEN.

Jamais mon père ne se mêle de notre ménage.

HÉLÈNE.

Il n’en a pas l’air, mais il ne fait que ça...

LUCIEN.

Là... je l’arrête...

À Chartier et à Laure.

Je vous assure qu’elle exagère. Mon père s’occupe uniquement de notre travail, des usines, de l’ensemble de nos affaires, et il s’en occupe fort heureusement pour moi... car je me demande souvent comment, sans lui, je me tirerais des innombrables complications, des soucis de toutes sortes...

HÉLÈNE.

Tais-toi donc... tu es beaucoup plus intelligent que ton père !...

LUCIEN.

Moi ?

HÉLÈNE.

Oui, toi ! Voilà qu’il s’indigne parce que je lui dis qu’il est plus intelligent que son père... Mais c’est d’une bonne épouse, d’abord, de dire ça... et puis, c’est vrai... Si nos affaires sont prospères, c’est à toi que nous le devons, et non à lui... Quand il dirigeait la maison tout seul, elle était arrivée à deux doigts de sa perte... C’est toi qui l’as relevée depuis que tu en es le chef...

À Laure.

Voilà un bon exemple de nos querelles habituelles, chère madame : je ne le ferai plus...

LAURE.

Ne vous gênez donc pas.

CHARTIER.

Moi, j’adore les querelles de famille.

HÉLÈNE, à Lucien, riant.

Voyons, ne te fâche pas, je te promets de ne pas recommencer pendant tout notre séjour ici... Et maintenant, va trouver ton père et tâche qu’il nous soit clément.

CHARTIER, à Lucien.

Je t’accompagne...

LUCIEN, à Laure.

Je ne veux pas discuter avec elle... mais si je ne craignais pas de vous importuner...

HÉLÈNE.

Va... va...

Regardant par la baie.

Tiens, je l’aperçois, ton père... Il a fini son cigare... et il en allume un autre... Voilà son genre de travail.

Lucien sort en haussant les épaules, suivi de Chartier.

 

 

Scène V

 

HÉLÈNE, LAURE

 

HÉLÈNE.

Ce qu’il y a de terrible, c’est que je ne vous ai pas dit la moitié de la vérité, pour ne pas offusquer Lucien !... La vérité vraie, la pénible et rude vérité que je vous dis à vous, parce que nous sommes déjà en pleine confiance, c’est que son père, avec qui nous vivons constamment, qui ne nous quitte pas, qui est venu avec nous et qui repartira avec nous, est un homme insupportable...

LAURE.

Oh !

HÉLÈNE.

Vous vous en rendrez compte. Vous ne l’avez encore vu qu’une ou deux fois... Autoritaire... aigri... De quoi est-il aigri ? Mais d’avoir été obligé, à un moment donné, d’appeler son fils à son secours... et je suis convaincue qu’il lui en a gardé une vague rancune... Tout cela se traduit par des rires hautains, des paroles amères et ironiques, de cette ironie qui vous porte sur les nerfs au lieu de vous faire sourire... Il trouve autour de lui tout médiocre et puéril ; il compare la société actuelle à celle de son temps et il la juge en pleine décadence et en pleine pourriture... C’est possible, je n’en sais rien... et d’abord nous n’en avons pas de preuves absolues... et puis surtout, il est agaçant de se l’entendre répéter toute la journée... Sous cette influence, mon mari est devenu inquiet et peureux... Oui, il a peur de tout... que la France ne s’écroule, que le crédit ne disparaisse ; de voir demain toutes les industries ruinées, les patrons chassés de leurs usines... Oui, chère madame, c’est à ce degré-là... Et comme j’essaye de réagir, comme je m’applique à montrer de la confiance et de la bonne humeur, ils me traitent tous les deux, le père et le fils, de personne légère et superficielle... Ajoutez à cela l’absence d’enfants, le milieu de province, la surveillance, la médisance et la vanité ; et essayez, si vous pouvez, de vous faire une idée de mon état d’esprit, sans compter que je suis une honnête femme et que je commence à m’en apercevoir.

LAURE.

Et quand une femme commence à remarquer qu’elle est honnête...

HÉLÈNE.

C’est très grave...

LAURE.

Votre cas n’est pas très bon, mais enfin on n’en meurt pas.

HÉLÈNE.

Et tout cela m’arrive à l’âge le plus absurde... assez près de la jeunesse pour la regretter encore, assez près de la vieillesse pour en avoir déjà peur.

LAURE.

Que direz-vous quand vous aurez cinquante ans comme moi ?

HÉLÈNE.

Je ne dirai plus rien... Depuis combien de temps êtes-vous veuve ?

LAURE.

Depuis douze ans.

HÉLÈNE.

Est-ce que vous regrettez votre mari ?

LAURE.

Pas encore.

HÉLÈNE, riant, lui prenant la main.

Vous savez qu’à l’idée de rester quelques semaines auprès de vous, je me réjouis comme une pensionnaire...

LAURE.

Tant mieux !

HÉLÈNE.

Ce sera mon premier congé depuis mon mariage... si toutefois mon beau-père daigne nous octroyer la permission... Voici cet homme supérieur.

 

 

Scène VI

 

HÉLÈNE, LAURE, MONSIEUR BRIANT, LUCIEN, CHARTIER

 

CHARTIER, à Hélène et à Lucien.

Je suis enchanté... Tout s’est arrangé à merveille... Vous nous restez tous les trois...

MONSIEUR BRIANT, parlant d’habitude sur un ton ironique et important.

Mais oui... mais oui... D’abord, je devine qu’Hélène en a une envie folle.

HÉLÈNE.

Je l’avoue, mon cher père.

MONSIEUR BRIANT.

Et puis, la santé de Lucien ne pourra qu’en être raffermie...

S’adressant à Chartier.

Car il est incroyable que ce garçon-là, avec son aspect vigoureux, soit presque continuellement souffrant.

LUCIEN.

Eh ! oui... c’est vrai !...

HÉLÈNE.

Allons donc ! Lucien se porte parfaitement...

À Lucien.

Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Tu es malade ?

LUCIEN.

Euh !... pas positivement.

HÉLÈNE.

Tu n’as jamais rien, pas même le plus petit rhume.

MONSIEUR BRIANT.

N’importe... Le voisinage de la mer lui fera du bien.

LUCIEN.

Et notre travail, là-bas ?... L’usine ?... Toutes nos affaires ?

MONSIEUR BRIANT.

Elles ne sauraient se passer, en effet, de la présence de l’un de nous deux au moins...

LUCIEN.

Surtout de la vôtre, mon père...

MONSIEUR BRIANT.

Peut-être... Aussi ai-je l’intention, pendant le temps que nous demeurerons ici, d’aller à Besançon toutes les semaines.

LUCIEN.

Vous !... Ah ! par exemple... je ne veux pas...

MONSIEUR BRIANT.

Laisse donc. Je partirai le dimanche matin... Je serai à midi à Paris et le soir même chez nous... et je reviendrai le surlendemain après avoir jeté un coup d’œil un peu partout...

LUCIEN.

C’est impossible... Ce serait horriblement fatigant pour vous...

CHARTIER.

Évidemment.

MONSIEUR BRIANT, souriant avec dédain.

J’ai fait dans ma vie des choses un peu plus fatigantes que cela... et je dors en wagon aussi bien que dans mon lit... Ne t’inquiète pas de ce détail...

LAURE.

Bravo !... Monsieur Briant, faisons honte à ces jeunes gens...

MONSIEUR BRIANT.

C’est une question de santé, chère madame... Je suis d’une génération qui n’était pas encore abîmée par toutes les drogues d’aujourd’hui...

Tapant d’un air protecteur sur l’épaule de son fils.

Va, mon garçon, repose-toi, prends des forces... et ne t’inquiète pas de moi...

LUCIEN.

Oh ! mon père, si je ne vous avais pas !...

Il lui serre la main.

HÉLÈNE, à part, à Laure.

Quand on pense que c’est Lucien, au contraire, qui fait tout ! Son père ne fait rien... absolument rien !...

LAURE, même jeu, riant.

Vraiment ?

CHARTIER, à monsieur Briant.

Quoi qu’il en soit, nous tâcherons, cher monsieur Briant, de ne pas vous laisser une trop mauvaise impression de notre Trouville.

MONSIEUR BRIANT.

Et je ne suis pas fâché, d’ailleurs, de voir ce que c’est qu’une ville de plaisir au commencement du vingtième siècle.

CHARTIER.

Vous m’avez permis, n’est-ce pas, de vous présenter tout à l’heure quelques-uns de nos amis ?... Nous aurons monsieur de Clénord.

À Lucien.

Au fait, Clénord est notre camarade d’école... Te rappelles-tu Clénord ?

LUCIEN.

Fort vaguement...

CHARTIER.

Nous aurons Serquy...

À monsieur Briant.

Serquy...

MONIEUR BRIANT.

J’entends bien...

CHARTIER.

Aciéries... Forges... Hauts-Fourneaux... Métallurgie... comme vous...

LUCIEN.

En cent fois plus grand...

CHARTIER, à monsieur Briant.

Tenez, en voilà un qui a une organisation de fer... C’est un petit bonhomme de rien du tout... Eh bien ! moi qui vous parle... je l’ai vu autrefois...

LAURE.

Du temps que tu faisais la noce...

CHARTIER.

Oui... il avait à peine vingt ans à ce moment-là... il est beaucoup plus jeune que nous... Je l’ai vu se coucher à cinq heures du matin, dormir une heure, être à six heures et demie au bureau où son père l’attendait, travailler jusqu’à midi... déjeuner... redormir une demi-heure et travailler jusqu’au soir... Et depuis la mort du père Serquy, il conduit tout seul une affaire colossale... ce qui ne l’empêche pas de passer un mois par an à Trouville, quinze jours à Aix-les-Bains, trois semaines dans le Midi, d’aller en automne chasser en Écosse, de jouer, de souper...

MONSIEUR BRIANT.

Oui, c’est l’industriel noceur, une des merveilles de l’industrie contemporaine. Mais il est probable que si le père Serquy avait vécu comme son fils, il n’aurait pas fondé la maison colossale que ce jeune homme dirige en soupant et en allant chasser en Écosse.

CHARTIER.

Mais ça ne l’empêche pas d’être sérieux... Je suis sûr qu’il vous plaira beaucoup...

Regardant par la baie.

Ah ! le voici qui arrive avec madame de Bernac.

Se retournant vers monsieur Briant.

J’ai oublié de vous dire que nous dînions avec madame de Bernac, sa cousine...

MONSIEUR BRIANT.

Ah !

LAURE, à son frère.

Que va penser monsieur Briant ?... Madame de Bernac n’est pas seulement la cousine de monsieur Serquy, elle est aussi sa fiancée...

CHARTIER.

Ah ! oui... je n’y songeais plus...

LAURE.

Elle habite à Deauville la villa qu’elle occupait autrefois avec son mari. C’est une charmante femme, divorcée d’un monsieur de Bernac qui s’est odieusement conduit avec elle. Elle a été contrainte au divorce, malgré sa répugnance... Je suis convaincue qu’elle aurait préféré devenir veuve, mais on n’a pas le choix.

MONSIEUR BRIANT.

Elle est tout excusée.

CHARTIER, à Serquy et à Aline qui entrent.

Chers amis...

 

 

Scène VII

 

HÉLÈNE, LAURE, MONSIEUR BRIANT, LUCIEN, CHARTIER, SERQUY, ALINE

 

SERQUY.

Mon bon Chartier...

CHARTIER.

Les présentations sont inutiles... Effectuons-les d’une façon sommaire...

À Aline.

Chère madame : monsieur Briant, monsieur Lucien Briant.

LAURE, à Hélène.

Madame la comtesse de Bernac... madame Lucien Briant...

ALINE.

Mon cousin Serquy me disait, en venant, combien il était heureux de se rencontrer avec votre mari... J’espère que nous nous verrons souvent pendant votre séjour à Trouville.

HÉLÈNE.

J’en serai charmée, madame.

CHARTIER, présentant Serquy.

Monsieur Serquy...

LUCIEN.

Monsieur...

Il lui serre la main en s’inclinant.

SERQUY, à Lucien et à monsieur Briant.

Oui, ravi que notre ami Chartier nous ait mis en rapport... J’étais décidé à aller un de ces mois visiter vos usines...

MONSIEUR BRIANT, légèrement railleur.

Vous aviez l’intention de pousser jusqu’à Besançon ?

SERQUY.

Je suis déjà allé beaucoup plus loin...

LUCIEN, épanoui.

Alors, notre petite réputation ne vous a pas échappé ?

SERQUY.

Vous avez une des meilleures affaires de province...

MONSIEUR BRIANT, à part.

Qu’est-ce qu’il peut en savoir ?

SERQUY.

Quatre cents ouvriers, ou, pour être plus exact, quatre cent quarante...

MONSIEUR BRIANT.

Hein ?

SERQUY.

Est-ce exact ?

MONSIEUR BRIANT, étonné.

Très exact.

SERQUY.

Deux usines... une qui comprend les chutes du Doubs... lesquelles vous donnent une force motrice de trois cent dix-huit chevaux-vapeur avec lesquels vous éclairez tout le pays... Vous avez fait l’an dernier un million six cent mille kilos de fil de fer et vous fabriquez cent cinquante mille grosses de vis, en moyenne, par mois.

Lucien donne des signes d’admiration.

C’est très joli... très joli... J’ai un projet dont nous causerons ces jours-ci, tout en faisant la fête... car j’ai l’intention de vous faire faire une fête énorme...

Se retournant.

N’est-ce pas, mesdames ?

ALINE.

Nous n’aurons pas besoin de vous...

CHARTIER.

Vous n’amenez pas monsieur de Clénord ?

SERQUY.

Si ! si ! mais nous l’avons dépassé... Il venait à pied... C’est un homme qui fait de l’hygiène, vous savez, Clénord.

LAURE.

Il a joliment raison. Aussi a-t-il l’air beaucoup plus jeune et beaucoup plus gaillard que vous tous...

SERQUY.

C’est même sa spécialité d’être jeune...

LAURE, riant.

Vous êtes un faiseur de potins, voilà... et un débineur...

SERQUY.

Si l’on ne peut plus débiner Clénord, maintenant !...

ALINE, riant.

Je ne déteste pas qu’on débine monsieur de Clénord, moi !

LAURE.

C’est un homme très aimable et très galant. Et puis, c’est le seul d’entre vous qui me fasse la cour... et qui me raconte des histoires.

SERQUY.

Savez- vous ce qu’il a fait cette nuit au Casino ?

LAURE.

Encore des potins !

ALINE.

Et qu’a-t-il fait ?... Je ne suis pas au courant...

SERQUY.

Il a pris une banque à neuf heures et demie du soir et il a taillé sans s’arrêter jusqu’à trois heures du matin... C’est le record de l’année... et pendant ce laps de temps, il a perdu juste dix mille louis...

CHARTIER.

Deux cent mille francs !

LAURE, navrée.

Oh !

SERQUY.

Qu’il avait touchés le matin même chez le notaire de Trouville, et qui représentaient le prix intégral de la vente du château de Clénord.

ALINE.

Ça, c’est une blague : il n’y a pas de château de Clénord.

HÉLÈNE.

Il me semble que j’en connais un en Franche-Comté... à quelques lieues de chez nous.

SERQUY.

C’est là même, madame... Clénord est originaire de la Franche-Comté.

HÉLÈNE.

J’ai visité le château... Il est très beau, quoiqu’il tombe un peu en ruines.

SERQUY.

Ce n’est rien à côté de ce qui lui est arrivé cette nuit. Mais ce n’est pas fini, attendez. Après cet exploit. Clénord a soupé le plus tranquillement du monde. Puis, tout en fumant un cigare, il s’est remis en banque, et en une heure il a gagné tout ce qu’il avait perdu, le sourire aux lèvres et avec des gestes royaux. C’est un joueur magnifique.

LAURE.

Un joli compliment que vous lui faites là !...

ALINE.

Heureusement qu’il est très riche.

SERQUY.

Lui ! Il possède les deux cent mille francs qui ont passé cette nuit par les alternatives que je viens de vous raconter.

ALINE.

Un jour, ça finira mal.

SERQUY.

Mais non. Quand un homme comme Clénord se ruine, ce n’est pas un désastre, c’est une réclame. Je connais dans notre monde dix personnes de tout âge qui attendent avec impatience cet événement, pour lui offrir leur main et leur fortune, et, entre autres, madame Salandra, la plus belle brésilienne de la saison. Songez donc, un vieux nom, dix-huit duels et les plus retentissants succès de femmes de notre époque !... Clénord est le dernier des hommes qui ait des gestes de mousquetaire et qui ne soit pas trop ridicule. Après lui, il n’y en aura plus. Gardons-le précieusement.

Entre Clénord.

 

 

Scène VIII

 

HÉLÈNE, LAURE, MONSIEUR BRIANT, LUCIEN, CHARTIER, SERQUY, ALINE, CLÉNORD

 

CLÉNORD, allant directement à Laure.

Madame, mes hommages...

Il lui baise les mains.

LAURE.

Comment allez-vous, monsieur de Clénord ?

CLÉNORD.

Le mieux du monde.

LAURE, à Hélène.

Ma chère amie, monsieur de Clénord, dont vous avez certainement entendu parler... madame Lucien Briant...

Présentant Lucien.

Et monsieur Lucien Briant...

CLÉNORD, à Lucien.

Vous allez bien, cher monsieur, depuis le quartier Latin ?

LUCIEN.

C’est ma foi vrai, que nous sommes des camarades du quartier.

CLÉNORD.

Et même des compatriotes.

LUCIEN.

Vous n’êtes jamais retourné à Besançon ?

CLÉNORD.

Une seule fois, il y a quelques années, pour le mariage de ma cousine germaine, mademoiselle de Jallanges.

HÉLÈNE.

C’est une de mes camarades de pension. Nous sommes de grandes amies.

CLÉNORD.

Elle me l’a dit bien souvent.

HÉLÈNE.

Et vous étiez à son mariage ?

CLÉNORD, souriant.

J’ai même eu l’honneur de vous y être présenté...

HÉLÈNE.

Vous ?...

CLÉNORD.

Dans un lot de parents et d’amis. Vous l’avez oublié... c’est tout naturel.

HÉLÈNE.

Oh ! je vous prie de m’excuser...

CLÉNORD.

Je ne regrette plus aujourd’hui d’avoir passé inaperçu, puisque cela me procure le plaisir de vous rappeler ce petit incident...

LUCIEN.

J’espère que si vous avez l’occasion de revenir... Connaissez-vous mon père ?

Il le prend par la main et le conduit à monsieur Briant.

LAURE, se retournant.

Allons ! messieurs... venez faire un tour dans le jardin, en attendant le dîner.

CLÉNORD, venant à elle.

À vos ordres, madame.

Il lui prend familièrement la main et la place sur son bras.

LAURE.

Venez-vous, Hélène ?

SERQUY.

Allons voir le coucher du soleil !...

ALINE.

Le soleil ne se couche pas à cette heure-ci... vous confondez.

SERQUY.

Ça ne fait rien... j’attendrai...

À Lucien, lui prenant le bras.

Je vais toujours vous dire deux mots de mon idée...

Il l’entraine. Restent seuls Chartier et monsieur Briant.

 

 

Scène IX

 

MONSIEUR BRIANT, CHARTIER, puis UN DOMESTIQUE

 

MONSIEUR BRIANT.

Ils sont charmants, vos amis...

CHARTIER.

Je me rends bien compte que ce ne sont pas des héros...

MONSIEUR BRIANT.

Non... non... mais ce sont des gens fort gais... Ils feront une très agréable compagnie à ma belle-fille... qui s’ennuie du matin au soir, ce dont son mari ne s’aperçoit même pas... Il n’est pas grand observateur, ce pauvre Lucien ! Au fait ! comment l’avez-vous trouvé ?

CHARTIER.

Un peu assombri. Il est pourtant heureux.

MONSIEUR BRIANT.

Penh ? Je l’espère.

CHARTIER.

Le ménage a l’air excellent.

MONSIEUR BRIANT.

Pas trop mauvais, jusqu’à présent. Mais qu’est-ce qu’un ménage aujourd’hui ? Quelque chose de fragile et de provisoire... Autrefois, on épousait une femme et puis on ne s’en occupait plus. On savait que c’était pour la vie, on était tranquille. Ce pauvre Lucien ! en voilà un que je ne voudrais pas voir aux prises avec les difficultés de l’existence.

CHARTIER.

Tant que vous serez là !...

MONSIEUR BRIANT.

Oui, tant que je serai là ça ira tant bien que mal.

CHARTIER.

Votre belle-fille me paraît une femme fort intelligente et du meilleur caractère.

MONSIEUR BRIANT.

Je l’aime beaucoup, quoiqu’elle ne puisse pas me souffrir.

CHARTIER.

Oh !

MONSIEUR BRIANT.

Vous n’avez pas encore remarqué ?... Ça ne tardera pas !... N’importe, j’avoue qu’elle a de grands mérites... mais il lui aurait fallu un mari qui lui imposât sa volonté... Lucien est fort honnête homme, mais il n’a pas la moindre énergie... C’est d’ailleurs une des marques de notre époque qu’il n’y ait plus que les coquins qui aient de la volonté... Nous verrons des choses fort curieuses d’ici à quelque temps.

CHARTIER.

Je sens qu’il y aurait beaucoup à vous répondre.

MONSIEUR BRIANT.

Répondez ! répondez !

CHARTIER.

En ce moment, les arguments ne me viennent pas... mais je compte le faire victorieusement un de ces jours.

MONSIEUR BRIANT.

Cela m’étonnerait.

UN DOMESTIQUE, entrant, bas à Chartier.

La jeune dame qui est déjà venue cet après-midi.

CHARTIER.

Qu’elle attende.

MONSIEUR BRIANT.

Mais que je ne vous dérange pas... Je vais rejoindre tout notre monde.

CHARTIER, lui tendant son étui.

Un cigare ?

MONSIEUR BRIANT.

Je veux bien...

Chartier reconduit monsieur Briant jusqu’à la porte du fond : quand celui-ci a disparu, entre Lucienne.

 

 

Scène X

 

CHARTIER, LUCIENNE

 

CHARTIER, à Lucienne.

Veuillez entrer, mademoiselle.

LUCIENNE, émue.

Oui, monsieur... oui...

Elle fait un pas.

CHARTIER, lui désignant un siège.

Donnez-vous la peine de vous asseoir... C’est vous, mademoiselle, qui êtes déjà venue cet après-midi ?

LUCIENNE.

Oui, monsieur, c’est moi.

CHARTIER

Et à qui ai-je l’honneur de parler ?

LUCIENNE.

Je suis mademoiselle Gilard, Lucienne Gilard.

CHARTIER, cherchant.

Gilard ?

LUCIENNE, étonnée.

Ce nom ne vous rappelle rien ?

CHARTIER.

Mais... je l’avoue... rien...

LUCIENNE, se levant, embarrassée.

Oh ! alors... je me trompe... je me trompe certainement... Mon Dieu... oui... je dois m’être trompée... Je vous demande pardon...

CHARTIER.

Voyons... voyons... ne vous troublez pas... ce n’est pas grave... Mais d’abord, c’est bien moi que vous cherchez, n’est-ce pas ?

LUCIENNE.

Monsieur Jacques Chartier.

CHARTIER.

Parfaitement.

LUCIENNE.

Vous demeuriez bien, il y a quelques années, à Paris, 39, rue de Miromesnil ?

CHARTIER.

En effet... Comment savez-vous ?

LUCIENNE.

Je suis allée rue de Miromesnil, où l’on m’a donné votre nouvelle adresse, et à cette nouvelle adresse on m’a dit que vous habitiez Trouville l’été.

CHARTIER.

Et vous êtes venue à Trouville ?

LUCIENNE.

Oui.

CHARTIER.

Toute seule ?

LUCIENNE.

Avec une parente à moi... que j’ai laissée à l’hôtel.

CHARTIER.

Et sans indiscrétion... car je suis tout de même un peu intrigué... qui vous a donné mon nom, mon ancienne adresse et l’idée de me venir voir ?

LUCIENNE.

Ma mère.

CHARTIER.

Ah !

LUCIENNE.

Hélas ! monsieur, vous me voyez toute confuse... Ma mère m’avait pourtant affirmé qu’elle vous connaissait... elle me parlait souvent de vous... de la sympathie que vous aviez eue pour elle quand Elle habitait Paris...

CHARTIER.

Où habitait-elle à Paris ?

LUCIENNE.

Oh ! je me rappelle bien le nom, heureusement... Rue Gay-Lussac...

CHARTIER.

Hein !

LUCIENNE.

Ma mère tenait un petit magasin de papeterie.

CHARTIER, stupéfait.

De papeterie ?... Alors, vous êtes la fille de Lonlon !... Oh ! excusez-moi...

LUCIENNE.

Il n’y a pas de mal, monsieur... On appelait quelquefois ma mère Lonlon, je le sais... En réalité... elle s’appelait Léontine... Léontine Gilard.

CHARTIER, lui prenant les mains.

Oui... oui... Léontine Gilard... Et qu’est-elle devenue ?

LUCIENNE.

Elle est morte il y a trois ans, dans un petit village près de Limoges, où nous avions des parents, à Espeuille...

CHARTIER.

Oh ! pauvre Lonlon. Je crois bien que j’avais de la sympathie pour elle !

LUCIENNE.

J’ai hésité longtemps avant de me présenter chez vous. Mais le peu d’argent laissé par ma mère s’est épuisé, et alors je me suis souvenue de ce qu’elle m’avait dit étant déjà bien malade : « Va trouver monsieur Chartier à Paris... il était un ami de ton père, il te donnera un bon conseil. »

CHARTIER, très étonné.

Un ami de votre père... Votre père serait ?...

LUCIENNE.

Monsieur Lucien Briant, oui, monsieur.

CHARTIER.

Ah ! par exemple !

LUCIENNE.

Vous ne le saviez pas ?...

CHARTIER, lui prenant les mains.

Mais non... mais non... j’étais même loin de supposer...

LUCIENNE.

Ma mère avait la conviction que vous étiez au courant.

CHARTIER.

Ah ! je comprends, maintenant... ce que... Bon !... Encore une question et ne vous en offusquez pas, quoiqu’elle soit un peu délicate... Comment votre mère vous a-t-elle raconté ?... Oui... que vous a-t-elle dit ?

LUCIENNE.

Oh ! Elle m’a dit la vérité... elle me l’a dite peu à peu, à mesure que je grandissais et que j’étais en état de la comprendre... Mais elle me l’a dite tout entière... Vous pensez bien, monsieur, qu’entre une mère et une fille vivant comme nous vivions, étant tout l’une pour l’autre, il ne pouvait guère y avoir de secrets... Je sais donc que ma mère avait un ami, que cet ami l’a quittée pour se marier, et que, par conséquent, je suis une enfant naturelle... Et je vais peut-être même vous paraître bien orgueilleuse, mais je n’éprouve aucune honte d’être une enfant naturelle.

CHARTIER.

Mais vous avez bien raison !

LUCIENNE.

Et je sens même, quoique je ne connaisse pas beaucoup la vie, je sens même que ça doit être moins grave aujourd’hui, moins pénible, moins douloureux que ça l’était autrefois.

CHARTIER.

Oui... oui...

LUCIENNE.

En tout cas, ma situation est bien simple... Je n’ai pas de famille, je ne dois compter sur personne, et il faut que je me débrouille toute seule dans l’existence – honnêtement, bien entendu.

CHARTIER.

Mais je vous y aiderai... n’en doutez pas... Je suis très content de vous voir, très... Vous avez eu une excellente idée de venir ici...

LUCIENNE.

Je le sentais, que c’était une bonne idée.

CHARTIER.

Mais tout de même, il faut que nous causions encore un instant. Il y a certains détails qui... Dites-moi ?...

LUCIENNE.

Quoi ?

CHARTIER.

Est-ce que vous avez déjà vu votre père ?...

LUCIENNE.

Jamais. Mais je le reconnaîtrai peut-être, car nous avions une photographie de lui, là-bas, très bien faite, et je l’ai regardée souvent. Mais lui, je ne l’ai jamais vu...

CHARTIER.

Savez-vous où il habite ?

LUCIENNE.

Oh ! oui, monsieur... À Besançon... avec sa femme... et... ses enfants...

CHARTIER.

Il n’a pas d’enfants...

LUCIENNE, indifférente.

Ah !

CHARTIER.

Vous n’avez jamais eu l’idée d’aller le trouver ?

LUCIENNE.

Oh ! Jamais !

CHARTIER.

Ni de lui écrire ?

LUCIENNE.

Pourquoi faire ?... Il ignore probablement que j’existe encore, ou il ne s’en soucie guère, puisque, en près de vingt ans, il n’a pas demandé une seule fois de mes nouvelles... Oh ! je n’ai aucune amertume contre lui, pas plus que ma mère n’en avait... Monsieur Briant ne s’est d’ailleurs pas mal conduit avec elle. Quand elle est partie pour Espeuille, il lui a donné une assez grosse somme d’argent sur laquelle nous avons longtemps vécu. Peut-être a-t-il fait à ce moment-là tout ce qu’il devait faire. Je l’ignore. Ce n’est pas à moi de le juger. Ma mère lui a promis en échange de ne jamais être un obstacle dans sa vie, et elle a tenu sa parole, car c’était une femme d’un courage, d’une loyauté et d’une intelligence admirables pour sa condition. Mon père n’a plus entendu parler d’elle. Et il ignore absolument qu’elle est morte, comme il doit ignorer que je vis. Eh bien ! je veux, à son égard, me conduire comme ma mère, et pas plus qu’elle n’a été un obstacle, moi, je ne veux être un remords ou seulement une gène pour lui. Qu’y a-t-il de commun entre nous, maintenant ? Pas même un souvenir, puisque ma mère a disparu et qu’il ne me connaît pas !...

CHARTIER.

Ah ! le fait est que s’il apprenait votre existence, avec le caractère qu’il a, il serait affolé !

LUCIENNE, inconsciemment, avec curiosité.

Quel caractère a-t-il ?

CHARTIER.

Il est, comment dirai-je ?... timoré... inquiet.

LUCIENNE.

Faible ?

CHARTIER.

Très faible...

LUCIENNE.

C’est curieux... Je ne me le représentais pas ainsi. Je me figurais, au contraire, un homme bien portant et plutôt gai.

CHARTIER.

C’est ce qu’il était autrefois ; il a beaucoup changé.

LUCIENNE.

Il a eu des ennuis, des malheurs ?

CHARTIER.

Aucun.

LUCIENNE.

Ah !... vous le voyez encore quelquefois ?

CHARTIER.

Oui... quelquefois.

LUCIENNE.

Je me demande de temps en temps quel genre de sentiment j’éprouverais, si je me trouvais en sa présence.

CHARTIER.

Eh bien ?

LUCIENNE.

Eh bien ! il me semble que je n’aurais pas... je ne sais pas bien comment vous expliquer cela... il me semble que je n’aurais pas d’émotion... ou plutôt non... mais... qu’il ne serait pour rien dans mon émotion... Oui, c’est ça... je ne serais émue que par l’image et le souvenir de ma mère...

CHARTIER, un temps.

Écoutez : vous êtes tellement sincère, tellement droite... et vous me montrez une telle confiance... que je ne sais pas si j’ai vraiment le droit de vous cacher...

LUCIENNE.

Quoi ?

CHARTIER.

Votre père est à Trouville...

Mouvement de Lucienne.

Ici... chez moi... Il n’y a pas une demi-heure que je causais avec lui.

LUCIENNE, se levant vivement.

Oh ! si j’avais su... je ne serais pas venue, je vous le jure... je ne serais pas venue... Mais il ne faut rien lui dire, n’est-ce pas ? je vous en supplie...

CHARTIER.

Vous y tenez ?...

LUCIENNE.

Oh ! oui... ni à lui, ni à personne ?

CHARTIER.

À personne... sauf à ma sœur, pourtant. Jamais je ne pourrai cacher cette histoire-là à ma sœur.

LUCIENNE.

Mais à monsieur Briant, vous me promettez ?

CHARTIER.

Oui... Rien.

LUCIENNE.

Vous me le jurez ?

CHARTIER.

Je vous le jure... Voyons, maintenant laissez-moi votre adresse... Où êtes-vous descendue ?

LUCIENNE.

Hôtel du Liban, près de la gare.

CHARTIER.

J’irai vous voir demain...

LUCIENNE.

Oh ! je ne sortirai pas... ou très peu...

CHARTIER.

Je vais m’occuper de vous, tout de suite.

LUCIENNE.

Vous me trouverez une place ? C’est la seule façon de vous débarrasser de moi...

CHARTIER.

Je vous en trouverai une. Je demanderai à des dames de ma connaissance... Oui, oui, je trouverai, je vous le promets...

LUCIENNE.

Quelle chance !

CHARTIER.

Au revoir, mademoiselle... mademoiselle... comment, déjà ?...

LUCIENNE.

Lucienne...

CHARTIER.

Au revoir, mademoiselle Lucienne... au revoir, ma petite amie... À demain.

LUCIENNE.

À demain.

Au moment où elle se trouve à la porte de droite, pour la sortie, paraît Lucien à gauche.

 

 

Scène XI

 

CHARTIER, LUCIENNE, LUCIEN

 

LUCIEN, entrant.

Dis donc, Jacques ?...

Apercevant Lucienne et Chartier à la porte.

Ah ! pardon...

Il s’éloigne à gauche.

LUCIENNE, s’étant retournée machinalement, bas à Chartier, après un coup d’œil du coté de Lucien et un temps.

C’est lui...

Hochement de tête de Chartier. Lucienne sort avec un léger mouvement nerveux. Chartier se retourne vers Lucien.

 

 

Scène XII

 

LUCIEN, CHARTIER

 

LUCIEN, à Chartier, quand ils sont seuls, et souriant.

Qui est cette jeune fille ?

CHARTIER, un temps.

Tu ne la connais pas.

 

 

ACTE II

 

La villa Chartier.

Un salon dans l’appartement de Laure, très clair, très gai ; après déjeuner.

 

 

Scène première

 

CHARTIER, ALINE, puis SERQUY

 

CHARTIER.

Et merci encore une fois, chère madame.

ALINE.

Si votre protégée a toutes les qualités que vous venez de dire, c’est un véritable cadeau que je fais à madame Salandra.

CHARTIER.

Elle les a, je vous le garantis... C’est une jeune fille à laquelle je m’intéresse beaucoup, qui est à Trouville depuis deux jours et que j’ai des raisons particulières de ne pas y laisser plus longtemps.

ALINE.

Eh bien ! C’est tout simple. Madame Salandra goûte avec nous et doit même venir me prendre ici. D’ailleurs, votre sœur la connaît aussi bien que moi.

CHARTIER.

N’importe ! Votre appui sera décisif.

SERQUY, entrant.

À cinq heures, le goûter, n’est-ce pas, Chartier ? Je passe vous le rappeler, et nous comptons sur les Briant, sur tous les Briant, y compris le père ; je tiens beaucoup au père, qui est très élégant dans son genre. Cette petite fête est organisée en leur honneur.

CHARTIER.

Il me semble que c’est convenu... À tantôt.

SERQUY.

À tantôt, mon bon... Et ne soyez pas en retard.

 

 

Scène II

 

ALINE, SERQUY

 

ALINE.

Pourquoi m’avez-vous écrit ?

SERQUY.

Il y a certaines choses que je ne sais pas très bien dire...

ALINE.

Voyons...

SERQUY.

Enfin ! répondez-moi oui ou non... une fois pour toutes. Voulez-vous être ma femme ? Tout le monde est convaincu que nous nous marions bientôt... Madame de Roine m’en parlait à l’instant... Il n’y a que moi qui ne sois pas fixé...

ALINE.

Mais pourquoi diable tenez-vous à vous marier si vite ?

SERQUY.

Comment ! Pourquoi ?

ALINE.

Nous ne nous quittons pas de la journée... Nos villas sont presque voisines... Nous déjeunons et nous dînons chaque jour ensemble... Nous nous fréquenterons beaucoup moins quand nous serons mariés, je vous le garantis...

SERQUY.

Vous oubliez un détail.

ALINE.

Quel détail ?... Ah ! oui...

SERQUY.

Accordez-moi ce détail auquel j’ai la faiblesse de tenir, et je ne vous parlerai plus de...

ALINE.

Vous êtes inconvenant.

SERQUY.

Votre hésitation dure depuis l’an dernier. Je finis par être légèrement ridicule.

ALINE.

Un homme n’est jamais ridicule parce qu’il ne se marie pas.

SERQUY.

J’ai besoin d’être fixé pour un tas de raisons...

ALINE.

Allons donc ! Quelles raisons ?...

SERQUY.

Je traverse une crise grave.

ALINE.

Vous, cher ami ? Racontez-moi donc ça... Une crise sentimentale ?

SERQUY.

Sentimentale et intellectuelle...

ALINE.

Ah bah !

SERQUY.

Je m’ennuie...

ALINE.

Vous êtes gentil...

SERQUY.

Je ne m’ennuie pas en ce moment, ce n’est pas ce que je veux dire... Non... mais tout ce qui me passionnait autrefois me devient peu à peu indifférent...

ALINE.

Ça ne se voit pas...

SERQUY.

Je me sens tantôt des envies folles de travailler... et tantôt un besoin impérieux de m’étendre, de dormir, de rêver...

ALINE.

De rêver, vous ?

SERQUY.

De rêver.

ALINE.

Il ne faut pas rester dans cet état-là.

SERQUY.

Cela dépend de vous. Suivant votre réponse, je me déciderai pour une forme d’existence ou pour une autre, pour la vie de famille ou pour la vie de débauche.

ALINE.

Quelle responsabilité pour moi !

SERQUY.

Ma petite Aline, je vous jure que je vous aime... Marions-nous, voyons... Si vous étiez raisonnable, nous publierions nos bans le jour du Grand Prix de Deauville, ce serait très bien...

ALINE.

Tiens ! pourquoi ?...

SERQUY.

Je ne sais pas... Mais je me figure que ce serait très bien. Voulez-vous ?

ALINE.

Trop tôt, beaucoup trop tôt.

SERQUY.

Bon ! bon ! n’en parlons plus, c’est bien ce que je croyais.

ALINE.

Vous dites ?

SERQUY.

Rien...

ALINE, s’éloignant.

Au revoir, alors.

SERQUY.

Je dis que je commence à comprendre certaines plaisanteries...

ALINE.

De qui ?

SERQUY.

De tout le monde.

ALINE.

À quel propos ?...

SERQUY.

À propos de vous et de... Clénord.

ALINE.

Qu’est-ce que vous me chantez-là ?

SERQUY.

Vous êtes amoureuse de Clénord.

ALINE.

Oh ! que vous êtes bête ! Mais, mon pauvre ami, si j’étais amoureuse de Clénord, je n’aurais que le petit doigt à lever et il m’épouserait tant que je voudrais. C’est inouï comme vous connaissez peu les femmes !

SERQUY.

Elles sont si hypocrites !

ALINE.

Non. Chaque fois que vous ne comprenez pas la conduite d’une femme, vous dites qu’elle est hypocrite. Ce n’est pas elle qui est hypocrite, c’est vous qui manquez de lucidité. Quant à Clénord, – et j’ajoute cela pour vous enlever toute préoccupation, – je l’ai arrêté autrefois qu’il se disposait à me faire la cour, par quelques-uns de ces mots dont les hommes à femmes comprennent seuls l’importance. Ne soyez pas jaloux. À cette époque, d’ailleurs, vous étiez avec une demoiselle dont j’ai oublié le nom...

Entre Clénord.

ALINE, se retournant.

Ah ! c’est le héros...

 

 

Scène III

 

ALINE, SERQUY, CLÉNORD

 

ALINE, souriant.

Au fait, avez-vous quelque chose à vous raconter tous les deux ?

SERQUY.

Absolument rien.

ALINE.

C’est fâcheux, parce que je suis obligée de vous laisser ensemble, ayant un tas de préparatifs à faire pour le goûter.

Elle sort.

 

 

Scène IV

 

CLÉNORD, SERQUY

 

CLÉNORD.

Vous aurez là une femme délicieuse, mon cher Serquy.

SERQUY.

Quand je l’aurai.

CLÉNORD.

Ça ne va pas ?

SERQUY.

Mon cher, vous me croirez si vous voulez. Je n’ai jamais eu de succès auprès des femmes, je le proclame à ma honte.

CLÉNORD.

Oh !

SERQUY.

J’entends de vrais succès, des succès exacts, qui vous laissent quelque chose dans l’imagination, comme vous, par exemple. Expliquez-moi cela ?

CLÉNORD.

Vous êtes peut-être trop gai.

SERQUY.

Alors, pourquoi les comiques de café-concert en ont-ils tant ?

CLÉNORD.

Parce qu’ils sont tristes dans la vie privée.

SERQUY.

Tenez, une personne que je trouve charmante, c’est madame Briant.

CLÉNORD.

Tout à fait.

SERQUY.

Mieux que charmante même.

CLÉNORD.

Harmonieuse.

SERQUY.

Harmonieuse, c’est le mot... quoiqu’elle ne soit plus précisément une toute, toute jeune femme.

CLÉNORD.

Oui, elle a cet âge délicieux où les femmes sont non plus orgueilleuses, mais inquiètes de leur beauté. C’est l’âge que préfèrent les véritables voluptueux.

SERQUY.

Avouez qu’elle vous plaît ?

CLÉNORD.

Eh bien ! je l’avoue...

SERQUY, lui prenant la main.

Mes compliments, mes compliments.

Regardant par la fenêtre.

Et alors, et alors, je vais vous laisser seul avec elle... Je suis gentil !

CLÉNORD.

Fraternel, Serquy, vous êtes fraternel.

Sort Serquy à gauche. Entre Hélène presque aussitôt par la droite.

 

 

Scène V

 

CLÉNORD, HÉLÈNE

 

CLÉNORD.

Mes hommages, madame. Oserai-je vous demander si monsieur Briant veut bien nous accompagner.

HÉLÈNE.

Mon mari sera peut-être un peu en retard. Il vous prie de l’excuser.

CLÉNORD.

Monsieur Briant est l’homme le plus occupé du monde.

HÉLÈNE.

Beaucoup trop, à mon avis.

CLÉNORD.

Vous n’êtes pas allée au casino, hier soir ?

HÉLÈNE.

Et vous, monsieur ?

CLÉNORD.

Mon Dieu, oui, madame, j’y suis allé. C’est une chose stupide que je fais chaque soir avec ces messieurs.

HÉLÈNE.

Et avez-vous été aussi heureux que la nuit dernière ?

CLÉNORD.

J’ai encore gagné, j’en suis honteux. Et je rougis de parler de ces misères devant vous.

HÉLÈNE.

Mais non, cela m’intéresse.

CLÉNORD.

Seriez-vous joueuse ?

HÉLÈNE.

Dieu non ! Et à quoi jouez-vous, au casino ?

CLÉNORD.

Au baccara. Connaissez-vous le baccara ?

HÉLÈNE.

Vous allez me juger bien mal. Non, je ne le connais pas. Je ne connais qu’un seul jeu que l’on joue souvent en Franche-Comté et dont vous ignorez probablement le nom.

CLÉNORD.

Ça m’étonnerait. Et comment s’appelle-t-il ?

HÉLÈNE, riant.

La Bête ombrée.

CLÉNORD.

Comment ! j’ignore la Bête ombrée ! Mais vous oubliez que je suis Franc-Comtois. La Bête ombrée ou l’Hombre... C’était le jeu préféré du roi Charles IX.

HÉLÈNE.

Ah !

CLÉNORD.

Le soir même de la Saint-Barthélemy, Charles IX faisait une partie d’Hombre avec Henri de Navarre pour endormir sa méfiance. C’est du moins ce que raconte Alexandre Dumas dans la Reine Margot. Quand vous voudrez faire une partie d’Hombre...

HÉLÈNE.

Merci. Je ne suis pas venue à Trouville pour ça.

CLÉNORD.

Combien de temps y resterez-vous ? Un mois, d’après ce que vous disiez l’autre soir, n’est-ce pas ?

HÉLÈNE.

Oui, un bon mois, j’espère.

CLÉNORD.

Vous savez que Serquy a l’intention de vous faire faire pendant ce temps toutes sortes de folies ?

HÉLÈNE.

Oh ! oh !

CLÉNORD.

C’est un homme terrible dans ce genre-là !

HÉLÈNE.

Il me plaît ; il est tout à fait agréable. Il va se marier ?...

CLÉNORD.

Probablement.

HÉLÈNE.

Avec madame de Bernac ?

CLÉNORD.

Oui. Est-ce qu’elle vous plaît aussi, madame de Bernac ?

HÉLÈNE.

Beaucoup.

CLÉNORD.

Tout le monde vous plaît, alors ?

HÉLÈNE, riant.

Oui, j’ai l’air un peu naïve, je le sens, mais ça m’est égal. Le fait est que depuis mon arrivée à Trouville, dans ce décor de luxe et de bruit, je suis positivement éblouie.

CLÉNORD.

Hein !... C’est noir la province ?

HÉLÈNE.

Non, non, ne croyez pas cela. C’est au contraire d’une lumière douce, apaisante, mais toujours égale. On n’a pas la sensation que les heures sont brèves et précieuses, et que la vie ne doit pas être économisée, mais dépensée. Ici – oh ! je ne me fais guère d’illusion sur la valeur de l’existence que l’on mène ici, remarquez ; je me rends très bien compte qu’elle est frivole, superficielle et inutile – mais elle agit un peu sur une provinciale comme moi, à la façon d’un remède violent dont je n’aurais pas l’habitude. J’avais peut-être besoin de cette petite cure de liberté et de fantaisie, et je vais rentrer là-bas avec une résignation plus souriante. Voilà pourquoi, monsieur, quand je vous dis que tout le monde me plaît, j’accepte que vous vous moquiez légèrement de moi... Oui... oui... pendant un mois tout le monde va me plaire ; les choses les plus banales vont me paraître pleines de rêve et de gaieté. Tant pis pour ceux qui méjugeront mal !

CLÉNORD.

J’ose dire, non sans quelque vanité, que je comprends très bien ce qui se passe en vous, et quelle femme vous êtes, vibrante et claire, avec des nerfs et du bon sens. C’est le plus rare mélange et un homme peut ne pas le rencontrer une seule fois dans toute sa vie.

HÉLÈNE.

Ne vous croyez pas obligé de me déclarer tout de suite que je suis une merveille incomparable. Cela ne me flatterait même pas.

CLÉNORD.

Non, mais je dis qu’à ce dîner chez Chartier, où j’avais la chance d’être à côté de vous, j’ai eu l’impression délicieuse de quelque chose de différent, d’une tournure d’esprit nouvelle et imprévue. Ainsi, par exemple, vous avez une voix très personnelle, qui ne rappelle celle d’aucune autre femme, une voix qui vous « traduit » admirablement.

HÉLÈNE.

Je vous avoue aussi très franchement que j’ai eu du plaisir à causer avec vous.

CLÉNORD.

Vrai ?

HÉLÈNE.

Je vous l’assure.

CLÉNORD, plus près d’elle.

Alors, nous recommencerons ?

HÉLÈNE.

Mais... si l’occasion s’en présente.

CLÉNORD.

Vous n’avez qu’à éprouver pour moi un peu de la sympathie qui m’a si vite attiré vers vous, et l’occasion s’en présentera facilement.

HÉLÈNE.

Nous verrons...

CLÉNORD.

Il faut me promettre d’abord de ne pas me traiter comme le premier venu. D’ailleurs nous sommes de vieilles connaissances, puisque je vous ai été présenté il y a cinq ou six ans déjà.

HÉLÈNE, souriant.

Ne comptez pas trop sur ces années-là...

CLÉNORD.

Vous ne m’aviez pas remarqué, oh ! je n’ai pas d’illusion, tandis que moi j’avais emporté de vous un souvenir précis, délicat, ému.

HÉLÈNE.

Voyons, voyons... monsieur de Clénord, je vous en prie, n’inventez rien.

CLÉNORD.

Je n’invente rien, je me rappelle simplement l’impression que vous avez faite sur moi... et, par conséquent, nous pouvons décider dès aujourd’hui que nous sommes de vieilles connaissances et que j’ai droit à une certaine familiarité... Voulez-vous que nous le décidions ?

HÉLÈNE.

Ça dépend. Et à quoi cela m’engagera-t-il ?

CLÉNORD.

À me parler et à m’écouter de temps en temps... à me serrer la main quand nous nous rencontrerons...

HÉLÈNE.

Allons, je veux bien.

CLÉNORD.

Mais à me serrer la main plus souvent qu’aux autres et même...

Il s’arrête.

HÉLÈNE, le regardant.

Et même ?

CLÉNORD.

Et même plus fort... Tenez... comme cela...

Il lui prend la main.

C’est convenu ?

HÉLÈNE, la retirant à peine.

Essayons toujours.

Entre Laure.

 

 

Scène VI

 

CLÉNORD, HÉLÈNE, LAURE, puis CHARTIER

 

LAURE.

Bonjour, chère amie... Bonjour, monsieur de Clénord. Vous n’avez pas vu mon frère, par hasard ?

CLÉNORD.

Il me posait justement la même question à votre sujet, chère madame, il y a un quart d’heure. Il m’a même chargé de vous dire qu’il avait à vous parler, et vous prie de vouloir bien l’attendre.

LAURE.

Où donc ?

CLÉNORD.

Ici même. Il n’avait qu’une course à faire... D’ailleurs...

Il désigne Chartier qui entre.

CHARTIER, apercevant Laure.

Ah !

LAURE, à Clénord.

Vous seriez bien aimable de dire à madame de Bernac que mon frère et moi la rejoindrons dans quelques instants...

À Hélène.

Je vous retrouve, chère amie...

CLÉNORD, offrant son bras à Hélène.

Voulez-vous me permettre, chère madame ?

Hélène prend son bras et sort, après avoir adressé un petit sourire à Laure.

 

 

Scène VII

 

LAURE, CHARTIER

 

LAURE, à elle-même regardant du côté par lequel viennent de sortir Clénord et Hélène.

Hum !

CHARTIER.

Quoi ?

LAURE.

Rien. Tu me cherchais ?

CHARTIER.

Oui.

LAURE.

Moi aussi.

CHARTIER.

Qu’ya-t-il ?

LAURE.

Parle d’abord.

CHARTIER.

Voilà. Je suis ravi.

LAURE.

Et de quoi, mon Dieu ?

CHARTIER.

Je crois que j’ai casé ma petite protégée, la jeune fille dont je t’ai parlé hier.

LAURE.

La fille de Lucien ?

CHARTIER.

Tais-toi donc !...

LAURE.

Me taire ! pourquoi ? Est-ce que ce n’est pas sa fille ?

CHARTIER.

Sans doute... mais il n’est pas nécessaire de le dire à tout le monde.

LAURE.

Oui... le père finirait par le savoir.

CHARTIER.

Ce qu’il faut éviter à tout prix, tu comprends.

LAURE.

Je comprends. Tu as connu la mère ?

CHARTIER.

Très bien.

LAURE.

Sa liaison avec Lucien avait duré longtemps ?

CHARTIER.

Deux ans au moins, peut-être trois.

LAURE.

Quel genre de femme était-ce ?

CHARTIER.

La mère ?

LAURE.

Oui.

CHARTIER.

Je me rappelle une fille excellente, une de ces petites femmes de Paris qui n’appartiennent plus guère aujourd’hui à aucune catégorie spéciale, ni ouvrières, ni grisettes, ni cocottes, et qui dépensent parfois, avec un amant pris au hasard, plus de vertu, de fidélité et de dévouement qu’il ne leur en faudrait pour devenir des épouses et des mères irréprochables. Elle adorait Lucien. Je ne pense pas qu’il ait été son premier amant, je suis convaincu aujourd’hui qu’il a été le dernier.

LAURE.

Et ton opinion sur la jeune fille ?

CHARTIER.

Sur Lucienne ? Elle m’a fait la meilleure impression. Elle a dû être élevée un peu à l’aventure, mais c’est un petit être plein de délicatesse et de distinction. Tu serais de mon avis, si tu la connaissais.

LAURE.

Mais je la connais.

CHARTIER.

Lucienne ?

LAURE.

Oui.

CHARTIER.

Comment cela ?

LAURE.

Je suis allée la voir ce matin, à cet hôtel.

CHARTIER.

Toi ?

LAURE.

Moi. Quel mal y a-t-il ? C’est un hôtel très convenable.

CHARTIER.

Il n’y a pas de mal, mais tu aurais pu me prévenir. Ah ! tu l’es, curieuse !... Enfin ! n’importe...

LAURE.

J’ai donc vu cette jeune fille ; j’ai causé avec elle. Tu as raison, elle est tout à fait sympathique.

CHARTIER.

Alors, tu approuves ce que j’ai fait ?

LAURE.

Ça dépend. Qu’as-tu fait ?

CHARTIER.

J’ai demandé à madame de Bernac si elle ne connaissait pas quelque personne qui eût besoin d’une lectrice, d’une demoiselle de compagnie. Une de ses amies, madame Salandra, va justement quitter la France et voyager. Elle cherchait une jeune fille intelligente et agréable. Madame de Bernac va lui présenter Lucienne tout à l’heure. Et Lucienne voyagera, se distraira et gagnera sa vie fort honorablement.

LAURE.

C’est de cette combinaison que tu étais ravi tout à l’heure quand tu es entré ?

CHARTIER.

Il n’y en a pas de meilleure.

LAURE.

Ah !... Et tu trouves naturel, juste, possible, que cette enfant s’en aille chez des étrangers, dans une demi-domesticité, sans argent et sans protection, tandis que son père...

CHARTIER, regardant autour de lui.

Je t’en prie...

LAURE, appuyant.

Tandis que son père qui est riche, qui a une position magnifique, se promène à côté d’elle, sans soupçonner son existence, les mains dans les poches et la conscience tranquille !

CHARTIER.

Je conviens que la situation est pénible, mais puisque Lucienne elle-même s’en contente ! Elle ne veut pas, au bout de tant d’années, tomber tout à coup dans une famille et peut-être la bouleverser. Ce qu’elle fait là est très digne et très noble, c’est d’une âme très élevée.

LAURE.

Oh ! naturellement, tu l’approuves. Tu te mets à la place de ton ami et tu te dis que tu n’aimerais pas, toi non plus, être dérangé dans ta quiétude et dans ton égoïsme !...

CHARTIER.

Ne m’insulte pas... D’abord, j’ai promis à Lucienne, tu entends ? Je lui ai promis, je lui ai juré de ne rien dire.

LAURE.

Voilà une raison ! Quelqu’un me confie qu’il va se suicider. Il me fait promettre, il me fait jurer de ne le dire à personne. Je le lui jure. Bon ! Mais je fais tout ce que je peux pour l’en empêcher.

CHARTIER.

Ça n’a aucun rapport.

LAURE.

C’est exactement la même chose, au contraire. Du moment que cette petite est venue se confier à toi et que tu as accepté ses confidences et son secret, tu n’as plus le droit de la laisser se perdre, car si nous l’abandonnons maintenant, elle est perdue et tu le sais bien ! Ce qu’il fallait faire, je vais te le dire, moi, ce qu’il fallait faire. Il fallait prendre Lucien à part et, sans t’inquiéter des conséquences, le mettre au courant de ce qui se passait. Il fallait le mettre en face de la situation et de son devoir. Et, comme au fond et malgré tout c’est un honnête homme, et que les pires actions ne vous empêchent pas toujours, vous autres, d’être bons, il aurait peut-être trouvé une solution plus heureuse et plus consolante que de laisser sa fille dans la détresse. Voilà ce qu’il fallait faire. Et, en voyant que tu ne le faisais pas, voilà ce que j’ai fait.

CHARTIER, sursautant.

Hein ! quoi ?... Qu’est-ce que tu dis ?

LAURE.

Je répète : Voilà ce que j’ai fait.

CHARTIER.

Tu as vu Lucien ?

LAURE.

Oui.

CHARTIER.

Et tu lui as raconté ?...

LAURE.

Tout.

CHARTIER.

Mais quand... quand ?...

LAURE.

À l’instant.

CHARTIER.

C’est insensé ce que tu as fait là, insensé !... Il a dû être abasourdi de ce coup-là, le malheureux !...

LAURE.

Atterré.

CHARTIER.

Oh ! oh !

LAURE.

Il est devenu tout pâle. Puis il s’est précipité chez son père. Ça a dû être une drôle de scène. Qu’ont-ils combiné ensemble ? Je l’ignore. Ensuite, il est revenu et m’a demandé où tu étais. Tu vas le voir arriver dans cinq minutes.

CHARTIER.

C’est inouï !... Et je parie que tu es enchantée ?...

LAURE.

Enchantée. Car il ne peut résulter de tout ceci que des avantages pour la petite qui est, en somme, la personne la plus intéressante.

CHARTIER.

Lucien aussi est intéressant.

LAURE.

Beaucoup moins. Que risque-t-il, lui ?... Quelques heures d’ennui, d’inquiétude, de remords même. Et après ? Il n’aura que ce qu’il mérite. Lucienne, elle, a dix-sept ans et une existence entière à remplir, existence qu’un monsieur lui a conférée dans une minute de distraction. Eh bien ! c’est elle qui m’intéresse, et non lui. Tu me répondras que je me mêle de ce qui ne me regarde pas...

CHARTIER.

J’allais te le répondre, précisément.

LAURE.

Alors, je te dirai, moi, que si on ne se mêlait jamais que de ce qui vous regarde, on n’accomplirait que des actions médiocres et égoïstes. Quand nous allons porter des vêtements et du pain à de pauvres gens qui n’oseraient pas nous les demander, nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas. Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, quand je soigne tes rhumatismes...

CHARTIER.

Il n’y a pas moyen de raisonner sérieusement avec les femmes !

LAURE.

C’est très difficile, en effet.

CHARTIER.

Écoute-moi, Laure... Le mal est fait, il n’y a qu’à attendre. Mais tu vas me donner ta parole d’honneur... Attaches-tu quelque importance à ta parole d’honneur ?

LAURE.

Aucune. La parole d’honneur, c’est une machine d’homme.

CHARTIER.

Tu vas me promettre, alors, à moi ton frère, tu vas me jurer...

LAURE.

Encore ?...

CHARTIER.

Tu vas me jurer de garder dorénavant la discrétion la plus absolue...

LAURE.

Non.

CHARTIER.

Enfin ! sacrebleu !... Que vas-tu faire ?

LAURE.

Cela dépendra des circonstances et de la manière dont Lucien se conduira. Mais je ne m’engage à rien.

CHARTIER.

À partir de maintenant cette affaire n’est plus entre nos mains. Elle est entre les mains de Lucien et de monsieur Briant. Nous n’avons qu’à nous abstenir.

LAURE.

Bon... bon !

CHARTIER.

Toute réflexion de notre part, toute démarche nouvelle serait d’une suprême inconvenance.

LAURE.

Parfait.

CHARTIER.

C’est à Lucien de décider en dernier ressort.

LAURE.

À merveille.

CHARTIER.

Il se conduira très bien, j’en suis convaincu.

LAURE.

Ça m’étonnerait.

CHARTIER.

C’est un honnête homme.

LAURE.

Nous verrons.

CHARTIER.

Dame ! évidemment... il ne va pas aller prendre la petite dans ses bras et l’appeler sa fille... sous prétexte...

LAURE.

Sous prétexte qu’il est son père.

CHARTIER.

C’est ce que tu aurais voulu, n’est-ce pas ?... Mais oui... je te vois venir... je la vois, ton idée !...

LAURE.

Et qu’est-ce que tu lui trouves de monstrueux ?

CHARTIER, lui prenant les mains.

Ma bonne Laure, ma chère sœur, tu es le dévouement, la sagesse, la bonté mêmes, mais il y a un sentiment que tu n’as à aucun degré, c’est celui de la vie, de la réalité, de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Parbleu ! oui, si tous les gens étaient comme toi, les choses seraient très faciles à arranger, car il ne se passerait rien et la terre deviendrait vite inhabitable. Je ne suis pas un méchant homme, n’est-ce pas ? Eh bien ! je te dis qu’étant donnée n’importe quelle situation dans la vie, il n’y a pas de solution absolue, il n’y a que des solutions moyennes... tu entends ? moyennes... qui ne satisfont entièrement ni la raison, ni le cœur, et dont on est obligé pourtant de se contenter, à moins d’aller vivre dans un monde peuplé d’êtres aussi délicieux que toi, mais qui nous est inconnu dans l’état actuel de la science. Lucien prendra donc un parti qui ne sera ni tout à fait bon, ni tout à fait mauvais, car il a son caractère, et ce n’est qu’un homme.

LAURE.

Comme toi.

CHARTIER.

Comme moi, et je m’en vante.

LAURE.

Il n’y a pas de quoi ! Avec son caractère à lui, on fait le mal ou on le laisse faire. Avec ton caractère à toi, on ne ferait le bien qu’à moitié.

CHARTIER.

On ne fait jamais le bien qu’à moitié, et c’est déjà très joli... Ah ! voici Lucien...

Entre Lucien.

 

 

Scène VIII

 

LAURE, CHARTIER, LUCIEN

 

LUCIEN, allant vivement à Chartier et lui saisissant les mains.

Hein ! crois-tu ?

LAURE.

Je vous laisse.

LUCIEN.

Non... non... restez... Oh ! je ne vous en veux pas du tout... Vous avez bien fait et je vous en remercie, au contraire...

À Chartier.

Mais crois-tu !... Quelle fatalité !...

CHARTIER.

Il faut surtout ne pas perdre la tête, ce n’est pas un drame...

LUCIEN.

Si ! c’est un drame pour moi, pour ma conscience ! Ah ! de voir tout à coup se dresser devant moi, dans cette ville bruyante, au milieu de ces gens qui s’amusent, cette triste aventure de ma jeunesse, cela m’a refroidi le cœur ! C’est bien la jeune fille que j’ai aperçue chez toi une seconde, n’est-ce pas ?

CHARTIER.

Oui.

LUCIEN.

Hein ! Que te disais-je une heure peut-être auparavant, quand nous parlions de notre jeunesse ? Rien ne m’arrive comme aux autres, à moi, rien !... Je fais une faute, elle retombe sur moi au moment où je m’y attends le moins ! Si je commets une erreur, une imprudence, je la paye plus cher que n’importe qui... Et il y a des gens, au contraire, à qui leurs propres maladresses réussissent... Enfin ! c’est comme ça...

Marchant avec agitation.

Oui... oui... j’ai fait une faute autrefois, jamais je ne me le suis dissimulé... Mais à qui n’en échappe-t-il pas de ces fautes-là ? J’ai donné ce que je pouvais à la mère pour qu’elle élevât la petite... Tu sais pourtant que je ne pouvais pas épouser Lonlon, tu le sais, toi !... Je ne le lui avais pas promis d’ailleurs, ni fait espérer... Il n’en avait jamais été question... elle ne m’en avait jamais parlé. Elle avait eu des amants avant moi. Nous nous étions pris comme on se prend à notre âge, dans le besoin du plaisir, dans l’insouciance du lendemain !... Quand elle a eu son enfant, crois-tu que je n’ai pas été secoué ! Crois-tu que je ne me suis pas demandé à ce moment-là : « Où est le devoir ? » Voyons, qu’aurais-tu fait à ma place, toi ?

CHARTIER.

Oh ! mon pauvre ami, est-ce que je le sais moi-même ? Trouver son devoir, il y a des heures où c’est aussi difficile que d’avoir du génie !

LUCIEN.

Ah ! parbleu ! je sais bien ce que je pouvais faire ! Je pouvais renoncer à me marier, renoncer à toute carrière normale et, sans épouser la mère, reconnaître l’enfant, le garder ou le partager avec elle ! Je pouvais cela, certes !... Malheureusement on n’est pas seul... on a des passions et des intérêts... on est jeune... on ne sait pas encore que l’avenir est un amas obscur de remords et de pièges !... On sent, autour de soi, la vie qui menace et qui gronde, et l’on n’ose pas se lier les bras !... Et un jour, on se trouve devant une situation insoluble, un acte qu’on regrette, dont on souffre et qu’on ne peut pas réparer... Et voilà... voilà... voilà ! Ah ! mon pauvre vieux...

Un temps.

Enfin ! ça, c’est le passé... on n’y revient que pour se torturer inutilement l’esprit... Occupons-nous du présent et de ce qui est possible !... Voici ce que nous avons décidé, mon père et moi, car tu penses bien que j’ai raconté ça tout de suite à mon père : ça m’étouffait...

CHARTIER.

Oui... oui... Et vous avez décidé ?

LUCIEN.

Tu vas aller trouver cette enfant... Elle est toujours à Trouville ?

CHARTIER.

Toujours.

LUCIEN.

Ah ! Tu lui diras quelle n’aura plus dorénavant à s’occuper de son avenir... que je m’en charge...

CHARTIER.

Bien ! très bien !

LUCIEN.

Mais à une condition... Oh ! une condition expresse... C’est qu’elle retournera tout de suite dans ce village, près de Limoges... Ah ! je me rappelle le nom... Est-ce loin, tout ça !... à Espeuille... Elle y a vécu jusqu’à présent, elle y vivra bien encore... Je lui enverrai chaque mois, et je lui garantirai au cas où je viendrais à mourir, une pension viagère qui sera suffisante.

CHARTIER, lui tapant sur l’épaule.

Bon ! bon ! je suis très content...

LUCIEN.

Ah ! tant mieux !... L’argent n’est pas tout, mais enfin, c’est quelque chose... Alors, tu trouves que je ne me conduis pas trop mal ?

CHARTIER.

Certes, oui !...

LUCIEN, à Laure.

Et vous, madame... trouvez-vous que je ne me conduise trop mal ?

LAURE.

Non... non... pas trop.

LUCIEN.

Ah ! vous me réconfortez un peu ! Pourvu, maintenant, qu’Hélène n’apprenne rien... C’est ma grosse préoccupation, vois-tu... Oh ! ce serait une catastrophe !

LAURE.

Tiens ! pourquoi ? je ne comprends pas... Hélène est une femme d’un très bon cœur et elle ne désapprouverait pas, j’en suis sûre...

LUCIEN.

Oh ! non, certes... Ce n’est pas cela que je redoute. Mais ma femme a en moi une confiance entière. En apprenant que je lui ai caché une pareille histoire, qui sait si elle me pardonnerait ? Non, non, ma chère amie, il ne faut pas qu’elle sache... Ce serait la perte de mon foyer, je le sens... Vous me promettez ?...

LAURE.

Si vous y tenez...

LUCIEN.

Je vous en supplie...

LAURE.

Bon.

LUCIEN.

Vous me donnez votre parole d’honneur ?

LAURE.

Oh !

CHARTIER, à Laure qui hésite.

Donne-la toujours...

LAURE.

Je vous la donne...

LUCIEN.

Merci, ma chère amie, merci...

À Chartier.

Hein ! mon pauvre vieux, quel désarroi ! Ah ! si jamais j’ai un fils, je tâcherai qu’il profite de mon expérience...

Paraît monsieur Briant.

 

 

Scène IX

 

LAURE, CHARTIER, LUCIEN, MONSIEUR BRIANT

 

MONSIEUR BRIANT.

Ah ! je devine de quoi vous parlez.

LUCIEN.

Oui, mon père, oui... Mais c’est arrangé, grâce à Chartier qui veut bien se charger de la démarche, et qui répond de tout... Car tu réponds de tout, n’est-ce pas ?

CHARTIER.

J’en réponds.

LUCIEN, avec un soulagement.

Enfin ! c’est fini !

MONSIEUR BRIANT, ricanant.

Espérons-le !

LUCIEN, inquiet.

Vous ne le croyez pas ?... Vous avez peur de... Dites ! dites ! de quoi ?...

MONSIEUR BRIANT.

Je n’ai peur de rien, mon garçon. Tu me dis ! « C’est fini ! » et je réponds : « Espérons-le ! »

LUCIEN.

Vous croyez qu’il peut nous arriver encore des ennuis ?... Lesquels ?

MONSIEUR BRIANT.

Je ne sais pas du tout, mon bon ami... Il peut se faire qu’en effet il ne t’arrive plus aucun désagrément, mais il ne faut pas te dissimuler qu’il peut t’en arriver également de très graves.

LUCIEN.

Oh !

MONSIEUR BRIANT.

Qu’est-ce qu’on peut prévoir et affirmer avec les idées de maintenant ?...

LUCIEN, à Chartier.

Pourtant, j’espère que dans ces conditions-là elle ne fera pas de scandale ?

CHARTIER.

Du scandale !... qui donc ?... la petite ?...

LUCIEN.

Oui.

CHARTIER.

Ah ! mon ami, mais tu ne t’imagines pas comme c’est loin de sa pensée... Du scandale... elle !

LAURE.

Je puis vous affirmer, mon cher monsieur Briant, que vous n’avez rien à craindre de cette jeune fille... C’est une âme charmante... infiniment délicate...

MONSIEUR BRIANT.

Je n’en doute pas...

LAURE.

Elle demandait si peu, qu’elle avait pris toutes sortes de précautions pour que ni votre fils, ni vous, ne fussiez informés de sa présence.

LUCIEN, plus tranquille.

Ah !

MONSIEUR BRIANT.

Tant mieux, chère madame... Je serais désolé d’ébranler la sympathie que vous semblez avoir pour cette personne.

LAURE.

Elle est grande, je l’avoue.

MONSIEUR BRIANT.

Et méritée, j’en suis convaincu. Il suffit d’ailleurs, aujourd’hui – et je le constate sans en être le moins du monde troublé, croyez-le bien – il suffit qu’un enfant soit naturel pour se voir l’objet de la sympathie générale, comme il suffit qu’une femme ne soit pas légitime pour être immédiatement entourée du respect universel... Que les femmes et les enfants légitimes ne se le dissimulent pas, ils sont en train de passer un mauvais quart d’heure !

LAURE.

Vous trouvez donc mauvais, monsieur Briant, que le préjugé sur les enfants naturels ait à peu près complètement disparu ?

MONSIEUR BRIANT.

Quand un préjugé disparaît, il y a une vertu qui disparaît en même temps. Une vertu n’est qu’un préjugé qui reste. Ce qui me paraît le plus prodigieusement admirable à notre époque, c’est de voir des personnes d’autant de bon sens et d’aussi bonne famille bourgeoise que vous, par exemple, chère madame, ne pas se douter de l’endroit où on les mène. Heureusement que je ne serai plus là quand on y arrivera.

LAURE.

Oh ! moi, cher monsieur Briant, je n’y mets pas tant de raisonnement, ni de malice. Je ne sais pas où va la société, mais le savez-vous bien vous-même ? Je me borne à agir le mieux que je peux. Et je juge les gens non d’après la situation, la caste ou la fortune, mais d’après leurs sentiments et leur conduite.

MONSIEUR BRIANT.

Eh bien ! et vous, Chartier ?

CHARTIER.

Moi ?... moi ?...

LAURE.

Mon frère, ça lui est égal. Il ne ferait pas de mal ni de bien à une mouche. C’est un brave homme... Vous voyez, toutes les opinions sont représentées.

CHARTIER.

Enfin, je suis content ! Maintenant, allons goûter sur le yacht.

LAURE.

Nous avons le temps. Il est beaucoup trop tôt.

MONSIEUR BRIANT.

J’aurai d’ailleurs le regret de ne pas vous accompagner. Outre que je n’ai plus l’âge de goûter dans des bateaux immédiatement après le déjeuner, ni de souper immédiatement après le dîner, comme nous l’avons fait hier soir, j’ai reçu par le courrier de très mauvaises nouvelles de là-bas... il faut que je réponde.

LUCIEN.

Des mauvaises nouvelles de l’usine ?

MONSIEUR BRIANT.

Oui, bruits de grèves, réclamations... Notre présence, en tout cas la mienne, sera nécessaire plus tôt que je ne pensais.

LUCIEN.

Ah ! il ne manquerait plus qu’une grève !

MONSIEUR BRIANT.

Ne nous dissimulons pas que nous l’aurons un jour ou l’autre.

LUCIEN.

Où est ce courrier, mon père ?

MONSIEUR BRIANT.

Je vais te le montrer.

LUCIEN.

Quelle existence ! Et quel avenir !

MONSIEUR BRIANT.

Ah ! ah ! Nous enverrons de belles, oui !

Il sort avec son fils.

 

 

Scène X

 

CHARTIER, LAURE, puis LUCIENNE

 

CHARTIER.

Eh bien ! mais il me semble que tout cela s’annonce à merveille pour Lucienne !... Tu as raison, en somme. J’irai la voir en descendant sur la plage.

LAURE.

C’est inutile. Je lui ai donné rendez-vous. Elle est ici.

CHARTIER.

Ici ! Diable !

LAURE.

N’aie donc pas peur. Elle n’a aucune chance de rencontrer son père ; cette énormité n’aura pas lieu. Veux-tu la voir ?

CHARTIER.

Je lui serrerai la main avec plaisir.

LAURE, allant à la porte.

Venez, mon enfant, venez.

LUCIENNE.

Bonjour, monsieur Chartier.

CHARTIER.

Bonjour, ma petite amie... Ma sœur va vous apprendre une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle... dont je suis ravi... À bientôt...

Il sort.

 

 

Scène XI

 

LAURE, LUCIENNE

 

LAURE, à Lucienne, étonnée.

Oui... Voici... Par suite de circonstances qu’il est inutile de vous raconter et malgré votre désir, je le sais, mon enfant, votre père connaît votre présence à Trouville...

Sur un mouvement de Lucienne.

Ne vous troublez pas... Tout a tourné assez bien... Votre père se charge de votre avenir...

LUCIENNE.

Madame, je...

LAURE.

Laissez. Il n’y met qu’une condition : c’est que vous retournerez dans ce village où vous avez vécu jusqu’à présent...

LUCIENNE.

À Espeuille ?

LAURE.

À Espeuille, c’est cela.

LUCIENNE, un temps.

C’est vous, madame, qui devez lui rapporter ma réponse ?

LAURE.

C’est moi, oui, mon enfant.

LUCIENNE.

Il n’a pas demandé à me voir ?

LAURE, après une hésitation.

Non.

LUCIENNE.

Alors, vous lui direz que je le remercie beaucoup d’avoir bien voulu s’occuper de moi, mais qu’il m’est impossible d’accepter...

LAURE.

Ah !

LUCIENNE.

Dites-lui aussi, je vous en supplie, qu’il n’ait aucune inquiétude et que je ne lui réclamerai jamais rien.

LAURE.

Pourquoi refusez-vous ?

LUCIENNE.

Du moment que monsieur Briant, me sachant à deux pas de lui, ne manifeste pas le moindre désir de faire ma connaissance, c’est qu’il considère, il me semble, qu’il n’y a entre nous aucun lien d’aucune sorte, et alors, je n’ai pas plus de raison d’accepter une aumône de lui que du premier étranger venu... Est-ce que vous me désapprouvez, madame ?

LAURE.

Vous n’avez pas d’arrière-pensée ?

LUCIENNE.

Non, madame, je vous le jure.

LAURE.

Je vous approuve,

Souriant.

quoique, à tout prendre, il me paraisse y avoir un peu d’orgueil dans votre cas.

LUCIENNE.

Peut-être... Oui, madame, je l’avoue. Mais si une jeune fille dans ma position n’avait pas un tout petit peu d’orgueil ou de fierté, qui sait jusqu’où elle tomberait ?

LAURE.

Vous avez raison, ma chère enfant.

LUCIENNE.

Si vous saviez, madame, comme vous me rendez heureuse et comme je vous remercie ! Tout ce qui m’arrivera d’heureux dans la vie, maintenant, je me figurerai que je vous le dois.

LAURE.

Et qu’est-ce que vous voulez faire, voyons ?

LUCIENNE.

Monsieur Chartier m’a dit hier qu’il me chercherait une place.

LAURE.

En effet... une place de lectrice, de demoiselle de compagnie... Il l’a trouvée.

LUCIENNE.

Chez une personne que vous connaissez ?

LAURE.

Oui. Madame Salandra... une étrangère... ou une Française veuve d’un étranger, je ne sais plus au juste, et qui retourne dans l’Amérique du Sud, je crois... Ça vous va, cette place-là ? Ça vous va ?

LUCIENNE.

Évidemment, madame, ce n’est pas mon rêve. Nous avions souvent parlé, ma mère et moi, de projets pour l’avenir. Elle aurait voulu me voir entrer dans l’enseignement. Mais je n’ai pas pu faire des études assez longues et assez sérieuses. Je sais bien à peu près ce que savent les jeunes filles de mon âge, mais je n’ai pas de diplômes. D’ailleurs, je ne le regrette pas trop. L’institutrice d’Espeuille, avec qui je m’étais liée, m’a fait de son métier un tableau qui n’est pas engageant.

LAURE.

Et quelle était votre idée personnelle ? Aviez-vous une préférence ?

LUCIENNE.

Mon rêve eut été à ce moment-là de choisir une de ces professions comme il y en a aujourd’hui pour les femmes qui n’ont pas de fortune. Une de mes amies de pension, par exemple, est employée dans une imprimerie ; une autre est à la comptabilité d’une maison de banque. Je pensais que je pourrais trouver, moi aussi, une situation analogue, où, à la condition de travailler, on est indépendante un peu à la façon des hommes. Ce rêve-là, je le réaliserai peut-être un jour, je l’espère. En attendant, il faut aller au plus pressé ; et si vous voulez bien me recommander à cette dame, et si elle veut de moi, je partirai avec elle. On en revient de l’Amérique du Sud.

LAURE.

Mais oui... mais oui... Vous avez confiance dans la vie, j’aime ça...

LUCIENNE.

Et comme rien ne la justifie jusqu’à présent, elle est bien sincère.

LAURE.

Vous ne préférez pas attendre que je cherche autre chose ?... Ce n’est pas commode à trouver les places pour les jeunes filles, mais enfin...

LUCIENNE.

Non, madame, non... je tiens à quitter Trouville le plus tôt possible... pour toutes sortes de raisons. Quand part cette dame ?

LAURE.

Je vais le lui demander, car madame de Bernac m’a annoncé sa visite. Revenez dans une demi-heure à peu près, voulez-vous ? Je vous présenterai à elle... à moins que d’ici-là je n’aie trouvé une combinaison meilleure. Vous vous en rapportez à moi ?

LUCIENNE.

Oh ! madame...

LAURE.

À tantôt, alors, mon enfant, ayez bon courage.

LUCIENNE.

Cela me sera bien facile, madame, avec la sympathie que vous me témoignez...

Elle sort par la gauche, accompagnée par Laure, pendant que Chartier entre de l’autre côté.

 

 

Scène XII

 

CHARTIER, LAURE, puis HÉLÈNE

 

CHARTIER.

Ça s’est bien arrangé ?

LAURE, ironiquement.

À merveille. Encore mieux que tu ne pouvais penser.

CHARTIER.

Bon ! bon !

LAURE.

Elle refuse.

CHARTIER.

Hein ?

LAURE.

Elle préfère gagner sa vie... chacun a son idée !... Et nous allons l’expédier pour la République Argentine ou pour le Brésil. Et puis nous n’en entendrons plus parler. La voilà, ta solution moyenne !

CHARTIER.

Sacrebleu ! C’est bête comme tout... Pourquoi diable refuse-t-elle ?

LAURE.

As-tu connaissance d’un sentiment que quelques personnes – même pauvres – possèdent encore, et qui s’appelle la dignité ?

CHARTIER.

Il n’y a pas de dignité à faire avec son père.

LAURE.

À la condition que celui-ci admette sa paternité. C’est ce que cette petite fille m’a fait observer avec une logique déconcertante.

CHARTIER.

Mon Dieu ! que c’est ennuyeux...

LAURE.

C’est la vie... comme tu dis.

Entre Hélène.

HÉLÈNE.

Lucien vous cherchait, monsieur Chartier.

CHARTIER.

J’ai précisément aussi quelque chose à lui dire...

Il sort en hochant la tête.

 

 

Scène XIII

 

HÉLÈNE, LAURE

 

HÉLÈNE, nerveuse.

Vous savez la dernière idée de mon beau-père ?... Eh bien ! il paraît que nous partons demain !...

LAURE.

Comment ! Vous partez ?

HÉLÈNE.

Oui... oui... nous quittons Trouville... Nous rentrons à Besançon... Ils ont combiné ça tous les deux... Pourquoi ? On n’a même pas daigné me le dire... Mon beau-père vient de m’annoncer ça avec son air ironique et solennel !... Dites ! croyez-vous qu’il a le génie de me contrarier, de me gâter tout plaisir, de me priver de toute liberté, mon cher beau-père !... Mais je ne suis pas encore partie !... Je verrai Lucien à part. Il doit y avoir quelque chose là-dessous...

LAURE.

Et ce serait pour demain le départ ?

HÉLÈNE.

Demain, en tout cas, jamais !...

LAURE, souriant.

Oh ! oh ! de la révolte !...

HÉLÈNE.

Peut-être.

LAURE.

Vous reviendrez l’année prochaine...

HÉLÈNE.

L’année prochaine !... Tenez, je ne sais pas où je serai, l’année prochaine !

LAURE, s’approchant.

Voyons, chère amie, qu’y a-t-il ? Vous voilà bien extraordinairement nerveuse pour bien peu de chose, en somme !...

HÉLÈNE, se remettant.

En effet... oui... c’est peu de chose... ce n’est rien... Croyez bien, chère madame, que je n’oublierai pas nos bonnes et rapides relations...

LAURE, la regardant.

Elles avaient débuté par un bel accès de confiance de votre part.

HÉLÈNE.

Oui...

LAURE.

Confiance que je ne dois plus mériter, car, en ce moment...

HÉLÈNE.

En ce moment ?...

LAURE.

Vous ne me la prodiguez pas... Oh ! mais pas du tout...

HÉLÈNE.

Je vous affirme...

LAURE.

Voyons, écoutez-moi... Nous sommes de bonnes bourgeoises toutes les deux, et il y a des choses que nous pouvons nous dire sans façon... Malgré la différence d’âge, nous avons des tas d’idées et d’habitudes communes. En outre, dès vos premières paroles, j’ai éprouvé pour vous une sympathie qui se transformerait volontiers en une affection véritable si vous vouliez vous en donner la peine. Je crois aussi que vous avez du penchant pour moi... Alors, il n’y a aucune raison de ne pas vous dire ce que j’ai dans la tête.

HÉLÈNE.

En le faisant, vous me prouverez votre amitié.

LAURE, souriant.

Je peux ?...

HÉLÈNE.

Vous le pouvez.

LAURE.

Eh bien ! ma chère amie, partez... et partez le plus tôt possible...

HÉLÈNE.

Parce que ?...

LAURE.

Parce que ça vaudra mieux.

HÉLÈNE.

Ah !

LAURE.

Vous avez trop de finesse, ma chère amie, pour ne pas sentir que depuis deux ou trois jours vous vous êtes un tout petit peu... oh ! un tout petit peu seulement... compromise.

HÉLÈNE.

Moi ?

LAURE.

À votre insu sans doute... et le plus innocemment du monde, cela est certain. Mais nous sommes à Trouville, ma chère, c’est-à-dire en un lieu où se fabriquent, pendant les quinze jours de la saison, plus de potins que dans tout le reste de la France...

HÉLÈNE.

Et il s’est déjà fabriqué des potins sur moi.

LAURE.

Oui, mon Dieu, déjà !

HÉLÈNE.

Ça n’a pas été long.

LAURE.

Ça n’est jamais long ! Dame ! vous savez, ma chère, monsieur de Clénord est un homme très en vue et qui met tout de suite en vue, et de la façon la plus fâcheuse, la femme dont il s’occupe...

HÉLÈNE, troublée.

Monsieur de Clénord ?

LAURE.

Allons, soyons juste ! Il s’est occupé de vous depuis trois ou quatre jours. Plusieurs personnes l’ont remarqué, et entre autres madame de Bernac. Il faut donc sortir de cette situation avec franchise et netteté... à moins...

HÉLÈNE.

À moins ?...

LAURE.

À moins, ma chère, que par un prodige déplorable, vous ne soyez déjà amoureuse folle, auquel cas il ne me resterait plus qu’à me retirer en bon ordre et à vous faire toutes mes excuses de m’être mêlée une fois de plus, comme dirait mon frère, de ce qui ne me regardait pas...

Sur un silence d’Hélène.

Vous en seriez là ?

HÉLÈNE.

Je n’en sais rien... Je n’en sais rien... Je suis dans le trouble et dans l’angoisse... Et pourtant, non, non, je n’en suis pas là encore... Mais demain !... Ah ! ma chère, ma chère amie, je vous jure que c’est une heure douloureuse pour moi ! Je sens que je perds peu à peu la possession de moi-même... Toutes les raisons que je me donnais jusqu’à présent de me résigner à la vie que je mène, tout est en désordre et en fuite !... Si je ne reçois pas quelque secours, quelque cordial puissant, à quoi suis-je exposée demain ?... Partir ? Mais la pensée de me retrouver là-bas toute seule, dans la plus morne, la plus monotone, la plus inutile existence, me glace et m’épouvante ! Et si je reste, qui sait si ce n’est pas la chute forcée, prochaine, inévitable, et la chute sans amour, sans passion, sans beauté !... Et j’aurais des excuses, allez ! de fortes excuses ! Un mari sans joie et sans énergie, qui n’a jamais le courage de rire et d’être un homme !... qui n’a pas su me donner – et c’était si facile – l’illusion que je l’aimais !... Je ne suis même pas la maîtresse dans ma propre maison. C’est l’asservissement à un homme âgé et despotique. Et par une dernière fatalité je n’ai pas d’enfant !... Oh ! cela, c’eût été la préservation... Oui... oui... un enfant devant moi, j’aurais été inattaquable... Et je ne m’étais mariée que pour cela !... Le mariage, pour moi, c’était ça, la création de l’enfant !... En aurai-je jamais, maintenant ?... Non... c’est fini... Tenez, il y a des heures où j’ai envie d’en prendre un, le premier venu, un de ces petits êtres que le hasard met quelquefois sur notre route, et de m’appliquer à l’aimer comme s’il était à moi !

LAURE.

Oh ! les enfants... ce n’est pas ce qui manque, les enfants...

Un temps.

Moi, j’en aurais un pour vous, si vous vouliez !... Seulement, ce n’est pas la peine, vous ne voudrez pas.

HÉLÈNE.

Trop tard !...

LAURE.

N’en parlons plus.

HELÈNE.

Un enfant abandonné ?

LAURE

Oui.

HÉLÈNE.

Sans père ni mère ?

LAURE.

Surtout sans mère.

HÉLÈNE.

Un garçon ou une fille ?

LAURE.

Une fille.

HÉLÈNE.

De quel âge ?

LAURE.

Dix-sept ans.

HÉLÈNE, riant.

Merci, c’est trop.

LAURE.

Vous voyez.

HÉLÈNE.

Dame ! ma chère amie, je ne vous cache pas qu’au premier abord je la trouve un peu grande. J’aurais préféré l’élever moi-même.

LAURE.

Je n’insiste pas.

HÉLÈNE.

C’était donc sérieux ?

LAURE.

Très sérieux ?

HÉLÈNE.

Vous connaissez une jeune fille ?

LAURE.

Délicieuse.

HÉLÈNE.

À laquelle vous vous intéressez ?

LAURE.

Beaucoup.

HÉLÈNE.

Comment s’appelle-t-elle ?

LAURE.

C’est une fille naturelle. Son nom ne vous apprendrait rien.

HÉLÈNE.

Je vous demande son prénom.

LAURE.

Son prénom ?...

HÉLÈNE.

Vous ne voulez pas me dire son prénom ? Si le nom ne m’apprend rien, le prénom m’en, apprendra encore moins, je suppose.

LAURE.

Qui sait ?

HÉLÈNE.

Vous m’intriguez... Voyons, dites ?

LAURE.

Lucienne.

HÉLÈNE.

Tiens ! le même prénom que...

LAURE.

Le même.

Allant à Hélène.

Tant pis, mon frère m’accablera encore de son indignation et de sa colère, mais ça m’est égal ! Quand j’ai commencé une gaffe, il faut que j’aille jusqu’au bout, c’est une manie. D’ailleurs, j’ai le pressentiment que ce n’est pas une gaffe. Ce que je vais vous dire, il n’y a peut-être pas une autre femme à qui je le dirais dans les mêmes circonstances. Alors, voici : la jeune fille dont je vous parle est tout simplement une fille naturelle de votre mari...

HÉLÈNE, stupéfaite.

De Lucien !

LAURE.

Il l’a eue au Quartier Latin, étant étudiant, d’une ouvrière que mon frère se rappelle parfaitement !... Il n’y a pas le moindre doute... Maintenant, ai-je eu tort ou raison de vous apprendre cela, je l’ignore ? En tout cas, ma conscience ne m’adresse pas le plus léger reproche.

HÉLÈNE.

Mais vous avez eu raison, ma chère amie, mille fois raison !... Et je vous en remercie profondément... C’est curieux, j’ai une assez grosse émotion et je suis incapable de dire pourquoi.

LAURE.

C’est l’émotion la meilleure.

HÉLÈNE.

Où est-elle, cette jeune fille ?

LAURE.

Ici, à Trouville. Elle y était venue prier mon frère de s’occuper délie, et de lui trouver une place.

HÉLÈNE.

Dans quelle situation est-elle ?

LAURE.

Dans la pire.

HÉLÈNE.

Sa mère ?...

LAURE.

Est morte... Elle est absolument seule.

HÉLÈNE.

Mon mari est au courant ?

LAURE.

Votre mari et votre beau-père sont au courant. Ça a été le commencement de ma gaffe, que je ne regrette pas. Votre beau-père a été admirable d’insouciance et de désinvolture.

HÉLÈNE.

Ah ! vraiment ?

LAURE.

Votre mari a pris la chose un peu plus au sérieux, c’est une justice à lui rendre. On a décidé d’abord de faire une pension à la jeune fille et de la renvoyer, au plus bref, dans je ne sais quel trou de province...

HÉLÈNE.

Tout cela sans moi... Nous verrons bien !

LAURE.

Lucienne a refusé avec beaucoup de dignité. Elle veut gagner sa vie par son travail. Je vais la présenter tout à l’heure à madame Salandra qui cherche une demoiselle de compagnie, et qui va partir bientôt pour le Brésil ou la Plata. Inutile de vous dire que tout le monde est ravi de cette combinaison : c’est un soulagement général.

HÉLÈNE.

Je m’explique ce départ soudain... parfaitement. Ah ! ils ont arrangé cette affaire-là entre hommes ! Eh bien ! nous allons essayer de l’arranger

Serrant la main de Laure.

entre femmes ! Je ne sais pas encore comment, mais ce sera mieux. D’abord, est-ce que je peux voir cette jeune fille ?

LAURE.

Rien n’est plus simple. Elle va venir à l’instant... pour cette présentation... Attendez-la.

HÉLÈNE.

Elle me connaît peut-être de vue ?

LAURE.

Non, elle ne vous connaît certainement pas...

Appuyant sur un timbre électrique.

Elle n’est venue ici que deux fois, sans avoir pu vous apercevoir... Le reste du temps, elle n’est pas sortie de la chambre qu’elle occupe tout au bout de la ville.

À la femme de chambre qui entre.

Quand la jeune fille qui est déjà venue tout à l’heure, se présentera, vous l’introduirez directement ici.

LA FEMME DE CHAMBRE.

Bien, Madame.

Elle sort.

HÉLÈNE.

C’est que, si c’était possible, je voudrais bien causer avec elle, l’interroger sans qu’elle soupçonnât qui je suis... Quel prétexte ?...

Réfléchissant.

Est-ce que madame Salandra est déjà arrivée ?

LAURE.

Non, pas encore.

HÉLÈNE, souriant.

Mon Dieu !... Ce serait une petite supercherie, évidemment, mais pour la bonne cause, de lui dire que je suis...

LAURE.

Madame Salandra. Oui... oui... Parfait... Vous la verrez et lui parlerez ainsi tout à votre aise... Après, nous nous en tirerons toujours.

HÉLÈNE.

Facilement...

LAURE, voyant la porte s’ouvrir.

N’oubliez pas que vous partez pour le Brésil...

Entre Lucienne.

 

 

Scène XIV

 

HÉLÈNE, LAURE, LUCIENNE

 

LUCIENNE, allant à Laure.

Madame...

LAURE, à Hélène.

Mademoiselle est la jeune fille dont je viens de vous parler.

LUCIENNE, bas, à Laure.

C’est cette dame, madame Salandra ?

LAURE.

Oui.

LUCIENNE, même jeu.

Tant mieux ! Je ne me la figurais pas du tout comme ça.

LAURE, même jeu.

Et comment vous la figuriez-vous ?

LUCIENNE.

Je ne sais pas, mais pas comme ça.

LAURE, haut, à Hélène.

Vous n’avez pas besoin de moi, chère madame... Je vous laisse un instant, vous permettez ?...

À Lucienne.

À tout à l’heure, mon enfant.

Elle sort.

 

 

Scène XV

 

HÉLÈNE, LUCIENNE

 

HÉLÈNE, un peu embarrassée d’abord et hésitante.

Madame de Roine vient de me parler de vous comme d’une personne tout à fait sympathique et digne d’intérêt.

LUCIENNE.

Oh ! elle s’est montrée avec moi d’une bonté admirable et si délicate !...

HÉLÈNE.

Vous la connaissez depuis longtemps ?...

LUCIENNE.

Mais non, madame. Madame de Roine ne vous a donc pas expliqué ?...

HÉLÈNE.

Si !... si !... je n’y pensais plus.

LUCIENNE.

Elle vous a bien dit exactement ma situation, n’est-ce pas, madame ?

HÉLÈNE.

Oui... oui... Vous avez perdu vos parents ?

LUCIENNE.

J’ai perdu ma mère, il y a trois ans.

HÉLÈNE.

Et depuis ce temps-là ?

LUCIENNE.

Je vivais chez une cousine qui habitait à côté de nous. Mais elle-même a des enfants et je commençais à lui devenir une charge trop lourde. C’est alors que je lui ai annoncé mon intention de quitter le pays et d’essayer tant bien que mal de gagner ma vie.

HÉLÈNE.

Et l’idée de quitter les affections que vous avez là-bas, l’idée d’aller vivre avec une étrangère ne vous effraye pas un peu ?... Voyons, soyez franche.

LUCIENNE.

Je serai très franche, oui, madame. Tout à l’heure, en songeant à cette présentation, j’étais navrée, si navrée que je me suis mise à sangloter toute seule et que j’étais très décidée à refuser sous un prétexte quelconque... et à m’en aller à l’aventure... où ? Je n’en sais rien, c’est là que la difficulté aurait commencé...

HÉLÈNE, souriant.

Et maintenant ?...

LUCIENNE.

Et maintenant, madame, que je vous ai vue, je m’aperçois que j’étais folle avec mes imaginations, et je serais désolée, au contraire, si, pour une raison ou pour une autre, vous ne vouliez pas de moi.

HÉLÈNE.

Je vous plais... alors ?

LUCIENNE.

Beaucoup... Oh ! je vous demande pardon...

HÉLÈNE.

Il n’y a pas de mal... Et pourquoi est-ce que je vous plais ?... Vous en rendez-vous un peu compte ?...

LUCIENNE.

Non, madame, c’est d’instinct. Il me semble que je suis comme une petite aveugle laissée seule sur la grande route. Je vais, je tâtonne, mais je suis guidée par une espèce d’intuition... par quelque chose d’obscur qui me dit : « Là, il y a un danger, et là, au contraire, la route est libre. »

HÉLÈNE, lui prenant la main.

Oui... oui... vous me plaisez aussi.

LUCIENNE, joyeusement.

Vrai ?

HÉLÈNE.

Vrai.

LUCIENNE.

Quelle chance ! Vous m’emmenez alors ?

HÉLÈNE.

Oh !

LUCIENNE.

Vous m’emmenez ?...

HÉLÈNE.

Mais... mais... il faut que nous soyons d’accord sur les conditions de ce départ.

LUCIENNE.

Oh ! madame, les conditions que vous voudrez...

HÉLÈNE.

Pourtant...

LUCIENNE.

Vous verrez, madame... Si vous me prenez, vous ne vous en repentirez pas... C’est bizarre ! L’obéissance qui me paraissait une chose odieuse, va me devenir très facile et très douce avec vous. Je rêvais d’indépendance, tout à l’heure encore, mais la véritable indépendance, n’est-ce pas de vivre avec les êtres qui vous plaisent ? Est-ce que nous partons bientôt, madame ?

HÉLÈNE.

Cela dépendra de diverses circonstances...

LUCIENNE.

J’aurai à vous faire la lecture... Oui... je sais... Justement je ne lis pas trop, trop mal... On dirait que j’en avais le pressentiment. Je me suis souvent exercée à lire à haute voix, toute seule...

HÉLÈNE.

Voyons... voyons, ne faites pas trop de projets...

LUCIENNE.

Enfin... il est toujours convenu que vous me gardez, n’est-ce pas, madame ?

HÉLÈNE.

J’espère que ce sera possible.

LUCIENNE.

Ce n’est pas sûr ?... Excusez-moi de vous questionner, madame, mais ce serait si triste pour moi, si affreusement triste !...

La regardant.

Mais je me figure que vous n’êtes pas si bien disposée pour moi que tout à l’heure...

HÉLÈNE.

Si ! si ! ne croyez pas cela...

LUCIENNE.

Est-ce la manière dont je vous ai parlé qui vous a déplu ?... Oui... ce doit être cela... C’est de ma faute... J’étais si contente que j’ai dû... oui, j’ai dû parler à tort et à travers... et dire des choses maladroites...

Prête à pleurer.

à moins que ce ne soit la situation particulière où je me trouve qui ne vous offre peut-être pas toutes les garanties suffisantes... C’est cela ? Oh ! mon Dieu !...

HÉLÈNE.

Mais non... mais non... au contraire...

S’approchant d’elle et très doucement.

Je ne suis pas madame Salandra, Lucienne... Je suis madame Briant, Lucien Briant, et la femme de votre père...

LUCIENNE, se reculant brusquement.

Oh !

HÉLÈNE.

Eh bien ! voilà que vous vous éloignez de moi ?... Voilà que vous me regardez avec de grands yeux de colère ?...

LUCIENNE, très froidement.

Je m’en vais, madame. Je ne sais pas pourquoi madame de Roine et vous, m’avez tendu ce piège. Mais je vous prie d’oublier tout ce que je vous ai dit. Soyez tranquille, vous n’entendrez plus parler de moi.

HÉLÈNE.

Ce n’est pas un piège que l’on vous a tendu, Lucienne !... C’est moi qui ai tenu à vous voir...

LUCIENNE.

Vous ne pouvez que me détester.

HÉLÈNE.

Vous détester, vous !... Ah ! la petite folle... Mais c’est vous qui me détesteriez bientôt, si je n’y mettais pas bon ordre...

Se rapprochant d’elle.

Allez, Lucienne, je ne suis jalouse ni du souvenir de votre mère, ni de vous, et si votre mère vivait encore, j’irais lui tendre la main, car elle a dû souffrir plus que moi. Ah ! ma pauvre enfant, vous êtes bien jeune, vous ne connaissez pas encore la vie, le cœur des autres, ni votre propre cœur. Vous détester, moi !... Il n’est pas nécessaire, pour s’aimer, d’avoir le même sang dans les veines, d’être de la même famille, et l’on voit des frères et des sœurs se haïr. Mais la nature crée parfois entre des êtres une famille mystérieuse dont les liens sont aussi puissants. Non, non, votre instinct ne vous trompait pas tout à l’heure. C’est bien à moi que vous deviez venir, petite aveugle. N’ayez pas peur, il ne vous sera fait aucun mal...

LUCIENNE, sanglotant dans ses bras.

Oh ! madame... madame...

La porte de droite s’ouvre : paraît Lucien. En apercevant Lucienne, il fait un soubresaut.

HÉLÈNE, se retourne et aperçoit son mari. Tranquillement.

Ah !

À Lucienne qui est très émue.

Maintenant Lucienne... laissez-moi un instant... Il faut que je parle à « votre père ».

Elle reconduit Lucienne à la porte de gauche pendant que Lucien a un haut-le-corps de désespoir.

 

 

Scène XVI

 

LUCIEN, HÉLÈNE

 

LUCIEN, affolé.

Tu sais, alors, tu sais ?...

HÉLÈNE.

Que cette enfant est ta fille ?... Mon Dieu, oui, je le sais...

LUCIEN, se désolant.

Mais par quelle série de fatalités ? Oh ! ne cherchons pas. C’est la fatalité, voilà !...

HÉLÈNE.

Bah ! ne cherchons pas, en effet. Ce n’est pas la peine... Je la connais, c’est l’important. D’ailleurs, il n’y a plus que toi, aujourd’hui, qui ne la connaisse pas.

LUCIEN, allant à sa femme et la serrant dans ses bras.

Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie, je ne sais plus que te dire, moi, je ne sais plus... Il ne faut pas m’en vouloir... Il faut me pardonner... Je ne t’avais jamais parlé de cette histoire, moi ! J’étais arrivé à ne plus y penser. Est-ce que je pouvais prévoir ? Et puis, hier, quand j’ai tout appris, brusquement... j’ai eu une telle secousse ! Je t’aime ma chérie, je n’ai jamais aimé que toi ! Ah ! quel désastre !

HÉLÈNE.

Mais où vois-tu un désastre là dedans ? T’en vouloir, moi ? Et pourquoi ? Parce que tu as une fille ? Tu es bien heureux, et je voudrais pouvoir en dire autant. Mais nous allons essayer d’arranger tout ça !...

LUCIEN.

C’est déjà arrangé à peu près... Ne t’en inquiète plus... Je viens de m’entendre avec Chartier à qui je laisserai une certaine somme d’argent... que cette petite finira bien par accepter à un moment donné... Ah ! que je suis coupable de ne pas t’avoir raconté ça plutôt... Laisse-moi t’expliquer, Hélène ?...

HÉLÈNE.

Ne m’explique rien, mon ami, c’est inutile... Je sais tout : qui était la mère, où cette enfant a été élevée... et j’ai appris en même temps que tu as été jeune, ce dont je ne me doutais pas et ce qui me fait espérer que tu pourras le redevenir... Écoute-moi, maintenant, car tout à l’heure, tu ne m’as pas comprise. Tu t’es imaginé que j’allais te faire des reproches !... Ah ! mon ami, s’il y a une chose que je ne songe pas à te reprocher, c’est bien celle-là !

LUCIEN.

Je t’adore, Hélène... Alors tu oublieras ?... tu me promets d’oublier ?

HÉLÈNE.

Le mal que l’on a fait, Lucien, il ne faut pas l’oublier, il faut le réparer. Ce n’est pas moi qui t’en empêcherai, au contraire, sois-en sûr. Et je ne t’en empêcherai pas plus aujourd’hui, que je ne t’en aurais empêché autrefois, si tu m’avais mise au courant.

LUCIEN.

Que veux-tu dire Hélène ?... Je n’y suis pas, moi !...

HÉLÈNE.

Je veux dire que nous ne pouvons plus maintenant, dans l’état actuel, laisser cette jeune fille s’en aller à l’aventure, loin de nous... surtout une jeune fille pareille, de la nature la plus droite et la plus fine !...

LUCIEN, étonné.

Hélène ! Hélène !

HÉLÈNE.

Réfléchis, Lucien, réfléchis !... Le hasard, les circonstances qui, après tant d’années, t’ont mis tout d’un coup en présence de cette enfant, t’indiquent bien clairement ton devoir, et à moi aussi !... Oui... oui... pourquoi ne la garderions-nous pas près de nous, avec nous ?

LUCIEN.

Oh ! Hélène... Qu’est-ce que tu me demandes ?... Tu as un cœur charmant et profond, ma chérie... Tu m’en donnes une preuve de plus. Mais ce que tu me proposes là, et dont je te saurai gré éternellement, est mille et mille fois impossible.

HÉLÈNE.

Pourquoi ? pourquoi ?... voyons !...

LUCIEN.

La première raison, la plus forte, la plus décisive, est que je t’aime trop pour pouvoir jamais aimer un enfant qui ne viendrait pas de toi... et qui n’est attaché à moi que par des souvenirs trop lointains pour être puissants et émus !... La seconde, c’est que toi-même tu ne peux pas aimer cette petite, et que, pas plus que moi, tu ne t’attacheras jamais à elle !

HÉLÈNE.

Ne crois pas cela, Lucien. Oh ! je ne te dis pas que je l’aime déjà comme ma propre enfant, mais elle m’a inspiré un sentiment tendre et soudain... Je l’aimerai bien vite... je le sens... Il y a des impressions qui ne trompent pas.

LUCIEN.

Tu as pu te l’imaginer un instant parce que tu es très bonne et que l’apparition de cette jeune fille t’a subitement troublée. Mais cela ne durerait pas, j’en suis sûr... et nous nous trouverions alors dans une situation inextricable. Réfléchis, toi aussi, Hélène... Si cette enfant était toute jeune, si nous avions la mission de l’élever, de l’instruire, l’espoir enfin de la faire nôtre, je comprendrais ton insistance, et moi-même, crois-tu que je me refuserais à ce qui, alors, serait vraiment un devoir ? Tu le sais bien que je ne m’y refuserais pas. Mais la question est très différente... Ne m’interromps pas, tu vas voir que j’ai raison... Nous sommes en face d’une jeune fille de dix-sept ans, qui ne nous connaît ni l’un ni l’autre, et qui, si je ne me suis jamais préoccupé d’elle, en quoi j’ai eu tort, ne s’est jamais préoccupée de moi... Ce n’est pas la même chose, évidemment ; c’est elle qui a le beau rôle, ce n’est pas moi, je le confesse... Mais il est trop tard aujourd’hui pour rien changer à notre situation réciproque... Demain, ce n’est pas une fille de dix-sept ans que nous aurons à coté de nous, mais une femme agitée par des sentiments que nous n’aurons pas créés, que nous n’aurons pas pu surveiller, et qui nous échappera sans que l’amour paternel et filial ait eu le temps de se développer de son côté ni du mien.

HÉLÈNE.

Qu’en sais-tu ? Tu ne la connais pas... Tu n’as jamais regardé ses yeux, entendu sa voix... Comment peux-tu dire que tu es incapable de l’aimer ? Quant à elle, elle est seule au monde et prête à se donner pour un peu de sympathie et de tendresse... Tends-lui la main, toute son âme t’appartiendra... Et quelle lumière, quelle chaleur, elle apporterait dans notre existence ! Lucien ! Lucien ! Comment ne vois-tu pas que c’est ta jeunesse qui revient vers toi ? Ne la laisse pas s’enfuir, ce serait pour toujours !...

LUCIEN.

Ma chérie... ma chérie... je...

HÉLÈNE.

Et puis... Et puis, il y a moi aussi !... dont la vie est parfois bien lourde et bien maussade, va, je l’avoue. Tu ne t’en aperçois pas, toi ! Tu as ton travail et des soucis de toutes sortes... Et si tu es mon mari, mon ami, ma grande affection, tu ne peux pas être mon compagnon de chaque instant, mon camarade, et le confident qu’il me faudrait pendant les heures vides et inquiètes... Tu n’as pas le temps, c’est bien naturel... Et ces heures sont dures à passer, va, je te le jure !... Quelles longues et dangereuses solitudes une femme traverse parfois, même dans un ménage aussi uni que le nôtre !... et quelles luttes contre sa propre imagination, contre toutes les déceptions, petites ou grandes, mais fatales de la vie ! Comprends-le bien, Lucien, comprends-le. Eh bien ! ce compagnon qui me manque, il est là, c’est ta fille. Je ne suis pas mère, que j’aie au moins l’illusion maternelle ! Tu n’as pas pu me donner un enfant, prête-m’en un !

LUCIEN, touché.

Hélène !

HÉLÈNE.

Tu veux bien, alors, n’est-ce pas ?

LUCIEN.

Hélène, réfléchis encore, je t’en supplie...

HÉLÈNE.

Nous sommes libres, nous sommes riches... Nous ne dépendons de personne...

LUCIEN.

Tu dis que nous ne dépendons de personne. Notre fortune dépend de tout le monde, au contraire... Et toutes les complications de la loi !... Et le monde, que dira le monde ? Non, non ! ce serait une folie !...

HÉLÈNE.

Une folie ! tant mieux !... Ah ! quel besoin j’ai de faire une folie, laisse-moi faire celle-là !...

LUCIEN.

Et puis, et puis, je ne peux pas prendre une décision pareille sans consulter mon père...

HÉLÈNE, avec véhémence.

Ton père ! Encore ton père ! Qu’a-t-il à voir là dedans ? C’est ta conscience qu’il faut consulter et non lui !... Tu vas donc trembler toujours devant tous les événements, toutes les responsabilités de la vie, comme un enfant qui attend les verges !

LUCIEN.

Je n’ai pas le droit de ne pas en référer à mon père !... Comment ne comprends-tu pas cela toi-même !...

HÉLÈNE, allant appuyer sur la sonnerie.

Eh bien ! soit !

LUCIEN.

Qu’est-ce que tu fais ?

HÉLÈNE.

Tu vas voir...

À la femme de chambre qui entre.

Où est monsieur Briant ?

LA FEMME DE CHAMBRE.

Dans le jardin.

HÉLÈNE.

Voulez-vous lui demander s’il peut venir nous rejoindre ici... tout de suite ?

LA FEMME DE CHAMBRE.

Bien, Madame.

LUCIEN,
allant vers la femme de chambre pour l’empêcher de sortir.

Mais non... non... Il faut que je le prépare... Je lui en parlerai un de ces jours... Ce n’est pas pressé.

HÉLÈNE, l’arrêtant.

Pourquoi attendre ?... Si tu ne le fais pas immédiatement, tu ne le feras jamais !...

LUCIEN.

Que lui dire ?... Par où commencer ?...

HÉLÈNE.

C’est tout ce qu’il y a de plus simple. Tu vas voir.

Entre monsieur Briant.

 

 

Scène XVII

 

LUCIEN, HÉLÈNE, MONSIEUR BRIANT

 

MONSIEUR BRIANT.

Voici, mes enfants... Qu’y a-t-il ?

HÉLÈNE.

Mon père, je vous demande bien pardon de vous déranger, mais nous tenons à vous mettre au courant d’une résolution très importante que nous venons, Lucien et moi, de prendre à l’instant.

LUCIEN.

Mais non, mais non, nous n’avons pris aucune résolution...

MONSIEUR BRIANT.

N’importe ! Voyons un peu cela...

LUCIEN.

Nous n’avons absolument rien décidé d’une façon ferme... Nous avons parlé vaguement de...

MONSIEUR BRIANT.

De quoi donc ?...

HÉLÈNE.

Il s’agit, mon père, de cette jeune fille... de la fille de Lucien...

MONSIEUR BRIANT.

Ah ! ah !

HÉLÈNE.

Nous avons résolu de la prendre avec nous...

MONSIEUR BRIANT, les regardant alternativement, puis avec tranquillité.

De la prendre avec vous ?...

HÉLÈNE.

Oui, mon père... Et puis de l’adopter... de la reconnaître... J’ignore les formalités légales...

MONSIEUR BRIANT, avec condescendance et ironie.

Je le vois bien, ma chère enfant... C’est en effet une résolution d’une certaine importance que vous avez prise là...

LUCIEN.

Elle est subordonnée, bien entendu, à votre approbation... à votre...

Étonné, voyant rire monsieur Briant.

Vous riez, mou père ?...

MONSIEUR BRIANT.

Pensais-tu sérieusement, mon garçon, que j’allais m’indigner de cette plaisanterie ?

HÉLÈNE.

Mais ce n’est pas une...

MONSIEUR BRIANT.

Si, ma chère Hélène, c’en est une. Vous ne vous en rendez pas compte vous-même, ç’en est une ! J’ajoute qu’elle n’est pas de la meilleure qualité, mais étant donnée la vie de pantins que nous menons depuis quelques jours et qui a pu vous déranger un peu la cervelle, je veux bien ne pas m’en froisser.

LUCIEN.

Alors, mon père, vous ne m’approuveriez pas ?

MONSIEUR BRIANT, haussant les épaules.

Il y a un train à huit heures cinquante. Il nous reste tout l’après-midi pour faire les malles. Je comptais ne partir que demain matin, je partirai aujourd’hui.

HÉLÈNE, avec intention.

Quant à nous, mon père, cette histoire retardera forcément notre départ de quelques heures.

LUCIEN.

Mais nous partirons tous en même temps !

MONSIEUR BRIANT, continuant sur le même ton.

Que vous partiez ou non, j’arriverai à Besançon demain soir et je vous y attendrai. Encore un mot, Lucien, et le dernier. Au cas où vous persisteriez, l’un ou l’autre, à mettre à exécution le petit projet facétieux que vous venez d’ébaucher devant moi, je vous prie simplement de m’envoyer une dépêche afin que j’aie le temps de quitter la maison !... Elle est à vous, je le sais, et non à moi !...

LUCIEN.

Oh ! mon père, mon père !...

MONSIEUR BRIANT.

Il serait très facile de rompre notre association et tu prendrais tout seul la direction des affaires. Quant à moi, vous ne me reverriez jamais.

LUCIEN, au désespoir.

Oh ! oh ! Comment pouvez-vous supposer... une seconde... une seconde ?...

HÉLÈNE.

Mais, mon père, il me semble que la question vaut au moins la peine que nous l’examinions ensemble... sans nous fâcher les uns contre les autres...

MONSIEUR BRIANT.

Je n’admets aucune discussion là-dessus. Je suis trop âgé aujourd’hui pour examiner les règles de conduite et les idées qui ont dirigé ma vie tout entière. Si elles sont mauvaises, il est trop tard pour en changer ; et si elles sont bonnes, comme je le crois, il m’est impossible, ma chère Hélène, de vous faire un pareil sacrifice. Tenez-vous le pour dit.

Il sort.

 

 

Scène XVIII

 

LUCIEN, HÉLÈNE

 

HÉLÈNE.

Par bonheur, nous pouvons nous passer de son consentement.

LUCIEN.

Légalement, nous le pouvons. Moralement, non !... Et, d’ailleurs, il a cent fois raison. Où irions-nous ?...

HÉLÈNE.

Alors, il suffit de quatre paroles de ton père pour abolir en toi toute émotion et toute conscience de ton devoir ?

LUCIEN.

Ce serait un scandale ! Jamais je n’accepterai l’idée d’une brouille ou même d’un dissentiment avec mon père !

HÉLÈNE.

Tu as des devoirs envers lui, soit. Mais tu en as aussi envers moi, je suppose, surtout quand je te demande quelque chose d’humain et de généreux. Que tu n’hésites pas entre nous deux, je le comprendrais s’il s’agissait d’un caprice de ma part, d’un voyage, d’un bijou ; alors, je serais la première à revenir et à céder. Mais je te préviens que cette fois-ci je ne céderai pas à l’orgueil et à la tyrannie de ton père, à ses façons ironiques et méprisantes de me parler... Prends garde, Lucien, de devenir sec et glacé comme lui !...

LUCIEN, avec force.

Mon père est le plus honnête homme de la terre !

HÉLÈNE.

Il ne suffit pas d’être honnête, il faut aussi être bon ! Comment ? c’est toi, toi, qui repousses ta fille, et c’est moi, moi, la rivale et l’étrangère, qui te supplie de l’accueillir, cette enfant que je serais pourtant bien excusable de ne pas aimer ! Lucien ! Lucien ! Si tu es encore capable d’un élan du cœur, d’un geste de courage et d’énergie, tu vas prendre ta fille par la main et tu la ramèneras chez toi !

LUCIEN.

Ma fille !

Allant à Hélène, violemment.

Est-ce que je sais seulement si c’est ma fille !

HÉLÈNE.

Tiens ! c’est la plus lâche raison que tu m’aies encore donnée. Juge par là de ta conduite et de ton cœur ! Voilà ce que la faiblesse, la peur de la vie, la peur de ton père, la peur de tout, ont fait d’un brave homme comme toi ! Eh bien ! moi, je ne sais pas si c’est ta fille, mais c’est la mienne !

Elle le quitte.

 

 

ACTE III

 

Même décor qu’au 1er acte.

 

 

Scène première

 

LAURE, LUCIENNE, puis HÉLÈNE

 

LAURE.

Comment, votre cousine est obligée de repartir ce soir pour son pays ?

LUCIENNE.

Elle vient de me l’annoncer à l’instant.

LAURE.

Mais vous allez être seule à Trouville ? Vous ne pouvez pas rester seule. Allez chercher votre petit bagage à l’hôtel. Vous le laisserez chez moi, en attendant. Et puis, ma foi, nous verrons !...

Sur un geste de Lucienne.

Là... là... ne me remerciez pas et obéissez gentiment...

Elle la conduit à la porte de droite pendant qu’Hélène entre à gauche.

 

 

Scène II

 

LAURE, HÉLÈNE

 

LAURE.

Eh bien ! que s’est-il passé depuis tantôt ?

HÉLÈNE.

Je vais vous raconter ça !

LAURE.

Au fait, comme vous ne dîniez pas avec nous, j’ai gardé Lucienne ici... Il n’y a pas de mal ?

HÉLÈNE.

Au contraire...

LAURE.

Alors ?...

HÉLÈNE.

Après la scène que vous savez, nous avons dîné, comme vous savez, dans le pavillon, mon beau-père, mon mari et moi, dîner rapide et à peu près silencieux. À la fin, mon beau-père a dit tranquillement, comme s’il ne s’était rien passé : « Je vais finir ma malle, nous partons à huit heures cinquante. » J’ai répondu avec la même tranquillité : « Je n’ai pas le temps de faire la mienne, je prendrai un autre train. » Alors, il est sorti en haussant les épaules, pendant que Lucien, la tête dans ses mains, agitait fébrilement ses pieds sous la table. Il est comme hypnotisé, c’est le mot. Il s’agit de le secouer jusqu’à ce qu’il se réveille. Sur ces entrefaites, votre frère est entré et je les ai laissés seuls...

LAURE.

Nous pouvons compter sur mon frère, il est tout à fait pour nous, maintenant.

HELÈNE.

Savez-vous ce que j’ai découvert pendant ce dîner, et qui, à défaut d’autres raisons, suffirait à rendre désormais intolérable la vie commune entre mon beau-père et moi ? Vengeance combinée avec une bonne action, c’est-à-dire le plaisir suprême...

LAURE.

Et quelle est cette découverte ?

HÉLÈNE.

Ma chère, je suis convaincue que monsieur Briant s’est livré, à propos de moi et de monsieur de Clénord, à des insinuations plus ou moins vagues, plus ou moins directes...

LAURE.

Oh ! il aurait été capable !... Ce n’est pas possible...

HÉLÈNE.

Capable d’une perfidie, non certainement, mais de sournoiseries destinées à irriter son fils contre moi, ce n’est pas douteux. J’ai senti ça à la façon brusque dont, à deux reprises, le nom de Clénord a été jeté, comme par hasard, dans une conversation entrecoupée de grands silences... à d’imperceptibles clins d’œil, à des pincements de lèvres !... Ce serait comique si, pour la première fois, le soupçon était entré dans l’âme timide et mal préparée de Lucien... Et tout de même, expliquez cela... En le regardant, malgré ma parfaite innocence, j’éprouvais un léger sentiment de gêne, et je me disais qu’il n’y a que les femmes vraiment coupables qui soient en sécurité près de leur mari.

LAURE.

Je n’ai pas besoin de vous demander si vous avez revu monsieur de Clénord ?

HÉLÈNE.

Je ne le reverrai plus... Et malgré tout, ma chère amie, je vous le dis en toute sincérité, cette aventure où j’ai été presque ridicule, ne me laisse pas un vilain souvenir. Elle aura été la première et la seule, probablement, de ma carrière de femme. Pauvre aventure qui a consisté en deux regards échangés, quelques compliments reçus, une poignée de main un peu plus hardie que les autres. J’ai vu de l’adultère ce qu’on voit du paysage à la portière d’un wagon, l’aspect général. Et je garde pour tout cela une place dans ce coin de la mémoire réservé aux fautes... qu’on n’a pas commises.

LAURE.

Allez ! allez ! ma chère, c’est tout de même quelque chose d’être irréprochable. Vous vous en rendrez compte à mon âge.

HÉLÈNE.

Bah ! Je ne regrette rien. Le contact de cette ville frivole, de ces êtres si différents de ceux qui m’entourent là-bas, m’a fouetté les nerfs, m’a donné le goût d’une vie plus frémissante, le goût de la lutte ! La monotonie dans la vertu, je vois où cela peut mener. Il faudra que mon mari le comprenne de gré ou de force.

Entre Chartier.

 

 

Scène III

 

LAURE, HÉLÈNE, CHARTIER, puis LUCIEN

 

CHARTIER.

Ah ! vous êtes là ?... Bon !

HÉLÈNE.

Vous avez vu Lucien ?

CHARTIER.

Je le quitte.

LAURE.

As-tu été éloquent ?

CHARTIER.

Je ne lui ai rien dit, parce que je trouve qu’il vaut mieux ne rien lui dire pour l’instant, et que nous avons tout intérêt à le laisser se tourmenter encore un peu... Ah ! il est terriblement ennuyé !

LAURE.

J’ai assuré Hélène que nous pouvions compter sur toi.

CHARTIER, à Hélène.

Comment, madame, si vous pouvez compter sur moi ! Mais je vous suis mille fois dévoué !... Quand je pense que ma grande peur était que Laure vous mît au courant ! Je le lui avais formellement défendu.

LAURE.

Tu as remarqué que je n’en ai tenu aucun compte ?

CHARTIER.

Et comme tu as eu raison !...

Se retournant vers Hélène.

Mais qui pouvait prévoir que ce serait vous, vous, qui viendriez au secours de cette enfant ?

LAURE.

Moi, je l’avais prévu.

CHARTIER.

Mais toi, tu es une femme, et ça, c’était une idée de femme !... Nous, tout nous paraît grave et dangereux ! Nous réfléchissons à toutes les conséquences d’une situation ou d’un fait ! Nous cherchons des demi-mesures pour ménager les intérêts et les amours-propres... Alors, une femme arrive et renverse toutes nos combinaisons d’un battement de son cœur !

Il serre la main d’Hélène.

Oui... oui... je ne suis qu’un homme et, cette fois-ci, je ne m’en vante plus.

LAURE,
voyant la porte s’ouvrir et paraître Lucien et monsieur Briant.

En voici d’autres.

HÉLÈNE, entrainant Laure en riant.

Fuyons-les !

 

 

Scène IV

 

LUCIEN, CHARTIER, MONSIEUR BRIANT

 

LUCIEN, à Chartier.

C’est avec Hélène que tu causais ?

CHARTIER.

Oui.

LUCIEN.

Ah ! Sais-tu quelles sont ses intentions ?

CHARTIER.

Non, pas du tout.

MONSIEUR BRIANT.

Cher monsieur Chartier, avez-vous été assez aimable pour me commander une voiture ?

CHARTIER.

Pour le train de neuf heures ?

MONSIEUR BRIANT.

Huit heures cinquante...

CHARTIER.

Vous êtes toujours décidé à partir aujourd’hui, monsieur Briant ?

MONSIEUR BRIANT.

Toujours. J’ai envoyé une dépêche annonçant mon arrivée.

S’asseyant sur le canapé.

Et alors, cher monsieur Chartier, vous êtes navré de ce qui se passe, je le sais.

CHARTIER.

Je regrette infiniment d’en avoir été le témoin et même indirectement la cause. Je n’ai pas à m’occuper du reste.

MONSIEUR BRIANT.

Vous jugez ma conduite, j’en suis sûr, avec la dernière sévérité ?

CHARTIER, poliment.

Je ne me le permettrais pas...

MONSIEUR BRIANT.

Et parce que je refuse l’entrée de mon foyer à une jeune personne se disant la fille naturelle de mon fils, vous me tenez pour un barbare, un être imbu des plus sots préjugés et indigne de vivre à une époque aussi raffinée que la nôtre ?

CHARTIER, même ton.

Ne croyez pas cela.

MONSIEUR BRIANT.

Et vous trouvez admirable, au contraire, la conduite de ma belle-fille ?

CHARTIER.

Je l’avoue.

MONSIEUR BRIANT.

Vous êtes d’ailleurs fort logique, il faut en convenir, car tout ce qui tend à ruiner notre ancienne conception de la famille vous apparaît comme le comble de la civilisation. Hier, à table, entre autres anecdotes, ne racontiez-vous pas, et avec quelle émotion sincère, l’histoire de ce monsieur, un de vos amis, qui, étant malade, avait vu arriver à son chevet, à la fois sa mère et sa maîtresse ? Les deux femmes s’étaient même liées, à cette occasion, et aujourd’hui, paraît-il, elles sont inséparables.

CHARTIER.

Cela ne vaut-il pas mieux que si l’une des deux avait chassé l’autre et que mon ami fût mort faute de soins ? Mon Dieu, cher monsieur Briant, je n’ai évidemment aucune qualité pour prendre la défense de notre époque. Le monde est plein de gens qui la déclarent, chaque matin, sans grandeur morale, sans noblesse et sans beauté, et qui semblent avoir pour mission sacrée de nous dégoûter des autres hommes, de la vie et de nous-mêmes. Si quelqu’un ose insinuer que nos ancêtres ne valaient pas mieux que nous, on le traite de cerveau débile ou de mauvais citoyen, et il faut aujourd’hui, pour louer ses semblables, plus d’audace qu’autrefois pour les flétrir. Eh bien ! moi, monsieur Briant, je ne sais pas si notre époque laissera dans l’histoire une éclatante réputation d’héroïsme et de beauté, mais je la trouve, malgré ses tares et ses vices, plus cordiale et plus habitable que la vôtre. Nous n’avons plus certaines vertus que vous aviez, mais nous avons une sensibilité que vous n’aviez pas, et nous sommes plus émus que vous par la souffrance, l’inégalité et la misère. Ceci compense cela. Voilà pourquoi, je vous le déclare très nettement, je suis dans cette affaire, avec madame Briant, contre vous et contre Lucien.

MONSIEUR BRIANT.

Ceci regarde mon fils. Je lui ai dit ma façon de penser et ma résolution formelle. Je n’ajouterai plus un mot, ne voulant pas avoir l’air de m’acharner sur une personne à qui je ne conteste aucune des qualités que vous lui prêtez, mais qui m’est parfaitement indifférente. Remarquez, d’ailleurs, cher monsieur Chartier, – et cela va vous faire plaisir, – que je n’ai pas la moindre illusion sur le résultat.

LUCIEN.

Quoi ! mon père ! Que dites-vous ?

MONSIEUR BRIANT, à Chartier.

Ma belle-fille y mettra d’autant plus de zèle que, m’ayant en sainte horreur, elle ne songe qu’à se débarrasser de ma présence... et vous ne supposez pas que mon fils soit d’un tempérament à résister à sa femme plus d’une heure ou deux. N’ayez donc pas d’inquiétude, cher monsieur Chartier, pour la jeune fille à laquelle vous portez tant d’intérêt : elle prendra ma place, et ainsi sera satisfait votre idéal de la morale et de la famille.

LUCIEN.

Vous verrez, mon père, que vous vous trompez étrangement.

MONSIEUR BRIANT, haussant les épaules.

Tu résisteras à ta femme ?

LUCIEN, avec énergie.

Oui.

MONSIEUR BRIANT.

Tu lui imposeras ta volonté... toi ?... Ne t’illusionne pas, mon garçon, et prépare-toi à te soumettre, tu n’es pas de taille.

LUCIEN.

Vous le verrez, mon père.

MONSIEUR BRIANT, avec mépris.

Ah ! ah ! mon pauvre ami !... Tiens ! je vais te dire, moi, ce que tu vas faire.

LUCIEN.

Par exemple !

MONSIEUR BRIANT.

Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que tu ne t’en doutes pas !... C’est tout à fait réjouissant !

LUCIEN.

Et que vais-je faire ?

MONSIEUR BRIANT.

D’abord, tu vas prendre ta fille avec toi, pour faire plaisir à Chartier. Mais ceci n’est rien...

LUCIEN.

Comment ! ceci n’est rien ?...

MONSIEUR BRIANT.

Ceci n’est que le commencement... Après avoir pris ta fille, comme tu n’oseras jamais rentrer à Besançon en sa compagnie, tu n’habiteras plus Besançon...

LUCIEN.

C’est un peu fort ! et où habiterai-je ?

MONSIEUR BRIANT.

Où ta femme veut habiter depuis longtemps... à Paris, mon garçon !

LUCIEN.

Ah bien !

MONSIEUR BRIANT.

Tu habiteras donc Paris... Et comme il faut beaucoup d’argent pour vivre à Paris, tu vendras ton usine à Serquy, et moi je me retirerai à la campagne d’où je contemplerai à loisir toutes les belles choses qui s’accompliront autour de moi... Un peu avant de mourir, je te demanderai simplement de vouloir bien faire encore une fois le voyage de Paris à Besançon.

LUCIEN, un peu énervé.

En attendant, mon père, nous allons quitter Trouville et rentrer chez nous... vous, Hélène et moi !

MONSIEUR BRIANT.

Ah ! ah ! je le veux bien...

Regardant sa montre.

Nous avons encore une bonne heure... Vous nous accompagnez à la gare, cher monsieur Chartier ?

CHARTIER.

Certes, oui !

MONSIEUR BRIANT.

Je fais descendre les bagages.

Il sort.

LUCIEN, à Chartier.

Hélène est avec ta sœur ?

CHARTIER.

Oui, je pense. Je vais voir si ton père a besoin de moi.

Il sort.

LUCIEN.

Il faut pourtant que je sache à quoi m’en tenir !...

Entre Hélène.

 

 

Scène V

 

LUCIEN, HÉLÈNE

 

LUCIEN.

Hélène !

HÉLÈNE.

Quoi, mon ami ? Qu’y a-t-il ?

LUCIEN.

Il faut pourtant que je sois fixé, à la fin des fins ! Cette situation ne peut pas se prolonger... Mon père part tout à l’heure.

HÉLÈNE.

C’est son droit.

LUCIEN.

Et toi ?

HÉLÈNE.

Moi, je ne pars pas. Je te l’ai déjà dit à dîner.

LUCIEN.

Et moi, alors, et moi ? Qu’est-ce que je fais ?

HÉLÈNE.

Tu fais ce que tu veux. Tu pars avec ton père, ou bien tu restes avec moi, ou bien tu pars tout seul, à moins que tu n’aimes mieux faire un petit voyage... Tu n’as que l’embarras du choix.

LUCIEN.

Je suis absolument obligé de rentrer à la maison.

HÉLÈNE.

Rentre.

LUCIEN.

Tu ne supposes pas que je vais te laisser seule ici ?

HÉLÈNE.

Mais, mon ami, je suis assez grande personne, hélas ! pour rester seule. D’ailleurs, madame de Roine m’a offert l’hospitalité jusqu’à la fin de la saison... et puis, j’ai accepté trois ou quatre invitations à dîner, et une demain soir, entre autres...

LUCIEN, avec une colère concentrée.

Demain soir ?

HÉLÈNE.

Demain soir.

LUCIEN.

Moi, je n’ai rien accepté !

HÉLÈNE.

Tu es libre.

LUCIEN.

Et où, ce dîner, où ?

HÉLÈNE.

Chez Serquy.

LUCIEN.

Chez Serquy ?... Et qui y aura-t-il, chez Serquy ?

HÉLÈNE.

Beaucoup de gens.

LUCIEN.

Monsieur de Clénord.

HÉLÈNE.

Monsieur de Clénord aussi.

LUCIEN.

Bon... Bon...

Il mâchonne quelques mots.

HÉLÈNE.

Quoi ?

LUCIEN.

Rien.

HÉLÈNE.

Enfin, ce sera très gai.

LUCIEN, se contenant.

Alors, tu ne partiras qu’après-demain ?

HÉLÈNE, ayant l’air de chercher.

Après-demain ?

LUCIEN.

Oui ?

HÉLÈNE.

Oh ! ce ne sera pas possible non plus... Il est indispensable que je reste encore quelque temps à Trouville pour m’occuper avec madame de Roine de cette jeune fille dont je t’ai parlé ce matin... Tu te rappelles ?... Je l’avais fait naïvement, moi, parce que je m’imaginais que c’était ta fille... Maintenant, tu m’affirmes que ce n’est pas ta fille, je ne t’en parlerai donc plus. Ce n’en est pas moins une personne à laquelle je m’intéresse et qui a besoin de travailler pour vivre. Tu n’as pas la prétention d’empêcher que je m’intéresse à quelqu’un, n’est-ce pas ? Alors, dès que je lui aurai trouvé une place, nous causerons du départ.

LUCIEN.

Je lui ai offert mieux qu’une place. Je lui ai offert de l’argent, une pension sa vie durant.

HÉLÈNE.

À quel titre ?... Un dernier mot, Lucien, et cette fois-ci sur un ton plus sérieux. Je ne veux plus vivre comme je l’ai fait jusqu’à présent, sous la tyrannie exclusive et dans l’ombre de ton père. Je ne veux plus d’une existence de soumission, sans air, sans lumière et sans gaieté. Je finirais par y user mes nerfs et y perdre la tête, et un beau jour je quitterais la maison et j’irais tout droit devant moi, ce qui serait un scandale beaucoup plus grand que d’adopter une enfant naturelle.

Désignant la droite.

Je suis là, avec Lucienne. Réfléchis et ne m’appelle que pour me dire quelque chose de net et de décisif. Il me reste assez d’affection et de tendresse pour t’accompagner dans la vie, plus assez pour te suivre dans une prison.

Elle s’éloigne.

LUCIEN, l’arrêtant.

Écoute, Hélène, je vais aller jusqu’à la dernière limite des concessions, jusqu’aux dernières exigences du devoir ! Mais je te jure que je n’irai pas plus loin ?... Je vais voir cette petite moi-même, je saurai ce qu’elle pense, ce qu’elle veut, ce qu’elle exige !... Je vais traiter avec elle, puisqu’il le faut... Et quand j’aurai fait cela, si tu refuses encore de partir, c’est que...

HÉLÈNE.

C’est que ?...

LUCIEN.

C’est que tu as d’autres raisons pour rester à Trouville !

HÉLÈNE.

Moi ?

LUCIEN.

Bien ! bien !... Après... après... pas maintenant !... Tu dis que cette jeune fille est là ?

HÉLÈNE.

Oui.

LUCIEN.

Va me la chercher.

HÉLÈNE.

Tout de suite ?

LUCIEN.

Tout de suite.

HÉLÈNE.

Tu l’attends ici ?

LUCIEN.

Je l’attends.

Sort Hélène.

 

 

Scène VI

 

LUCIEN, seul

 

Lucien se promène quelques instants avec agitation en faisant des gestes menaçants et rageurs, et en prononçant des mots entrecoupés. Entre Lucienne introduite par Hélène qui disparaît aussitôt. Lucienne s’arrête sur le seuil de la porte dès qu’elle est refermée.

 

 

Scène VII

 

LUCIEN, LUCIENNE

 

LUCIEN, fait quelques pas vers elle, d’abord vivement, puis plus lentement, puis arrivant à elle.

Mademoiselle... je... je...

La regardant.

Venez, mademoiselle... asseyez-vous là... venez...

Il la conduit sur une chaise, en prend une autre et s’assied à côté d’elle.

Vous ne pouvez pas avoir l’idée que je suis votre ennemi, n’est-ce pas ?... Que je cherche à vous faire du mal ?... Vous n’avez pas cette idée-là ?...

Il parle péniblement.

Alors, causons... essayons de trouver... de voir... J’avais chargé mon ami Chartier de vous faire certaines propositions que je... crois raisonnables... oui... oui... raisonnables... Pourquoi ne les avez-vous pas acceptées ? Elles n’avaient rien d’humiliant pour vous... Pourquoi, alors ?...

LUCIENNE, sans regarder son père.

Monsieur Chartier a dû vous répéter... ou plutôt madame de Roine... Je lui ai expliqué... Je n’ai besoin de rien, de rien...

LUCIEN.

Mais si... vous êtes sans ressources, n’est-il pas vrai ?... ou à peu près.

LUCIENNE.

J’ai l’espoir de travailler bientôt et de gagner ma vie...

LUCIEN.

En attendant de pouvoir le faire, qui vous empêche de prendre ce que je vous offre ?... Vous ne voulez pas me répondre ?... Est-ce que votre mère vous a élevée dans des sentiments de haine contre moi ?

LUCIENNE.

Oh ! non... non... Elle ne m’a jamais parlé de vous qu’avec émotion, les rares fois qu’elle m’en ait parlé. Car elle ne m’a rien caché de sa vie, et elle savait bien que la vérité ne ferait qu’accroître mon amour et mon respect pour elle... Et quand elle m’a avoué avec une franchise et un courage qui me sont restés au cœur, ce qu’elle appelait ses fautes, elle songeait avant tout à me mettre en garde contre les pièges qui devaient m’attendre un jour. J’ai compris, je l’espère, la leçon qu’elle me donnait. Mais elle ne m’a laissé pour vous aucune haine.

LUCIEN.

Alors, pour quelle raison, à sa mort, restée seule et sans aide, n’avez-vous pas pensé à vous adresser directement à moi ? Vous n’ignoriez pas où j’étais ?

LUCIENNE.

C’est sur la recommandation expresse de ma mère que je ne l’ai pas fait. En venant à Trouville, j’ignorais même votre présence, vous pouvez le demander à monsieur Chartier... Si je l’avais su, je ne serais pas venue. Ma mère m’avait dit que vous aviez tenu envers elle tous vos engagements, fait tout votre devoir... que vous étiez quitte. Elle m’a fait promettre de ne jamais rien vous réclamer. Vous voyez que ce n’était pas une mauvaise femme !

Elle est très émue.

LUCIEN.

Je suis très ému moi-même à tous ces souvenirs... soyez-en sûre, Lucienne... Oui... oui... votre mère était une femme très loyale et très honnête... Quand nous nous sommes séparés – et vous êtes assez grande pour entendre ces choses-là – nous avons eu ensemble une explication, une triste et franche explication. Je lui ai dit quels devoirs impérieux, irrésistibles, m’appelaient... Mon père presque ruiné, des affaires dans le plus grand désordre, une famille entière compromise et menacée... J’étais fils unique, j’étais jeune... Je ne pouvais pas refuser de venir au secours de ceux qui comptaient sur moi... Votre mère l’a compris, elle s’est résignée, je lui ai laissé le peu dont je pouvais disposer et nous sommes partis l’un et l’autre en pleurant... Et puis, peu à peu – oh ! je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis – peu à peu l’oubli est venu, et je me suis marié. Ma faute, ma vraie faute, et je n’hésite pas à le confesser devant vous...

LUCIENNE, lui prenant machinalement la main et la retirant aussitôt.

Oh ! monsieur...

LUCIEN.

Ç’a été de ne plus m’occuper de vous et de vous perdre de vue... Je le regrette, Lucienne. N’y ajoutez pas le remords de vous savoir exposée à toutes les aventures de la vie... Je comprenais votre refus quand je me conduisais avec vous comme un étranger... que j’avais l’air de vous faire une aumône. Votre fierté en était justement offensée. Mais à présent, Lucienne, ce n’est plus un étranger qui vient à vous, c’est votre père qui réclame le droit de se charger de votre existence... Votre refus, si vous y persistiez, amènerait des choses très graves et très douloureuses pour tout le monde...

LUCIENNE.

J’accepte, alors... j’accepte... mais comment puis-je être la cause d’une douleur pour quelqu’un... pour vous ?... Je ne comprends pas.

LUCIEN.

Voici, vous avez fait la connaissance de ma femme, Lucienne.

LUCIENNE.

Par hasard, oui.

LUCIEN.

N’importe. Madame Briant s’est prise pour vous d’une sympathie que vous méritez, certes !... Mais elle veut de moi une chose impossible pour l’instant, qui sera réalisable plus tard... peut-être... mais qui, aujourd’hui, se heurte à des difficultés insurmontables...

LUCIENNE.

Mais quoi ? Quoi ?

LUCIEN.

Elle veut que je vous garde auprès de moi...

LUCIENNE.

Oh ! je vous jure que je n’y ai jamais songé une minute ! Je vous le jure.

LUCIEN.

Dans l’avenir, je ne dis pas !... Oh ! Dieu, non... je ne dis pas... Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir... Mais dans les circonstances actuelles, pour toutes sortes de raisons que je vous expliquerai un jour, votre entrée dans mon foyer serait la cause de grands malheurs pour ma femme, pour moi, pour d’autres.

LUCIENNE.

Je ne veux pas... je ne veux pas... J’en serais au désespoir ! Qu’est-ce qu’il faut faire ? Dites-moi ce qu’il faut faire ? Je le ferai tout de suite !... Voulez-vous que je m’en aille ? que je rentre à Espeuille ?

LUCIEN.

C’est cela que je vous demande, Lucienne...

LUCIENNE.

Oui... Je vous le promets, et dès ce soir... Ma cousine avec qui je suis à Trouville s’en va ce soir... Je partirai avec elle, voilà tout... Vous me permettez de remercier madame Briant ?

LUCIEN, lui prenant les deux mains, l’attirant un peu à lui, mais sans l’embrasser.

Vous êtes une brave fille, Lucienne...

LUCIENNE, souriant.

Alors, vous me pardonnez ce que j’ai pu faire contre vous, bien innocemment ?

LUCIEN.

Nous serons réunis un jour, j’en ai l’intime conviction... et vous ferez alors partie de notre famille... D’ici là... je veux que vous soyez heureuse et tranquille...

LUCIENNE.

Vont-ils être étonnés là-bas de me voir revenir !

LUCIEN.

Avez-vous quelques amies, quelques camarades à Espeuille ?

LUCIENNE.

Très peu... L’institutrice... Je compléterai mon éducation avec elle... Elle en a besoin, mon éducation... Et si jamais je suis assez savante, alors, je me ferai institutrice, comme elle...

LUCIEN.

Allons donc ! Ce n’est pas un métier... je m’y oppose absolument... D’ailleurs, vous m’écrirez... vous m’écrirez souvent !... Et je trouverai bien moyen d’aller vous voir... oui...

Un temps et après l’avoir longuement regardée.

Ah ! si ma vie était moins compliquée... moins trouble... comme tout cela s’arrangerait autrement !

Avec peine.

Allez, allez, Lucienne, quittons-nous... et regardez-moi bien en face, afin de ne pas trop m’oublier...

LUCIENNE, souriant.

Vous oublier ?... Mais je vous ai reconnu dès que je vous ai vu... l’autre jour... quand vous êtes entré.

LUCIEN, étonné.

Vous m’avez reconnu ?

LUCIENNE.

Oui, ma mère avait une petite photographie de vous.

LUCIEN.

Tiens ! je ne me rappelle pas.

LUCIENNE.

De vous à vingt ans.

LUCIEN.

Elle l’avait gardée ?

LUCIENNE.

Je crois bien !...

LUCIEN.

Elle est à Espeuille, cette photographie ?

LUCIENNE.

Non, je ne comptais pas rentrer à Espeuille, je lai ici avec mes papiers...

LUCIEN.

Allez donc me la chercher.

LUCIENNE.

Mais j’ai tous mes papiers dans ma poche...

Elle sort une grande enveloppe.

Les voici !...

Ouvrant l’enveloppe.

Et voici votre portrait.

LUCIEN, le prenant et le regardant stupéfait.

C’est moi, ça !

LUCIENNE.

Mais oui, vous êtes même très ressemblant.

LUCIEN.

Ah ! non... par exemple ! Ah ! non... hélas !... Je me la rappelle maintenant, cette photographie... Nous l’avions fait faire un dimanche, à la foire aux Pains d’épices !...

LUCIENNE, riant.

À la foire aux Pains d’épices !... Où est-ce ?

LUCIEN, riant aussi.

À Paris...

Avec un soupir et regardant le portrait.

Ah ! j’ai changé !

LUCIENNE.

Pas quand vous riez... Vous venez de rire, là, à l’instant... C’était frappant !... Voyez sur le portrait, vous riez aussi.

Voyant Lucien mettre le portrait dans sa poche, elle lui arrête le bras.

Oh ! vous me le laissez, n’est-ce pas ?

LUCIEN, s’essuyant les yeux.

Non... je le garde.

Brusquement.

Et puis, tiens, je serais un fou de lutter plus longtemps contre moi-même... contre ta jeunesse... contre la mienne !... Je le garde et toi avec...

Il la prend dans ses bras. Entre Hélène, qui les aperçoit.

 

 

Scène VIII

 

LUCIEN, LUCIENNE, HÉLÈNE

 

HÉLÈNE, à Lucien, s’approchant.

Ah ! c’est mon tour de te prendre en flagrant délit...

LUCIEN.

Eh oui !...

Se retournant vers la gauche.

Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ?

HÉLÈNE, à Lucienne.

Votre cousine s’en va... Allez lui faire vos adieux et revenez tout de suite... n’est-ce pas ?... tout de suite...

La conduisant à la porte.

Va, Va, dépêche-toi...

Lucienne sort après avoir jeté un sourire à son père et à Hélène.

 

 

Scène IX

 

LUCIEN, HÉLÈNE

 

LUCIEN.

Et toi, Hélène ?... M’aimes-tu encore ? Ah ! je suis bien triste et bien malheureux depuis quelques jours...

HÉLÈNE, souriant.

Tiens ! tu es le malheureux imaginaire ! Il ne t’aurait plus manqué que de me soupçonner.

LUCIEN.

Non, Hélène, je ne t’ai pas soupçonnée... je me suis contenté de souffrir... Car je t’aime profondément.

HÉLÈNE.

Et moi, si je ne t’aimais pas, me serais-je attachée à cette enfant qui est la tienne ?

Sur un geste de Lucien.

Oui... oui... je comprends... nous venons, pendant une minute, de ne plus penser à ton père... Eh bien ! Lucien, dis-lui ceci, dis-lui bien ceci de ma part... S’il veut accepter la situation, je redeviendrai pour lui la fille la plus docile que je pourrai... je...

LUCIEN, l’interrompant.

Mon père, accepter la situation !... Ah ! on voit bien que tu ne le connais pas !...

HÉLÈNE.

Tu vas trop loin !...

LUCIEN.

Si tu l’avais entendu tout à l’heure devant Chartier... Il a été extraordinaire... Tu sais qu’il parle souvent avec une espèce d’ironie... Comment dirai-je... d’ironie...

HÉLÈNE.

Agaçante.

LUCIEN.

Non... non... pas agaçante... Non... supérieure... supérieure, mais blessante quelquefois... Enfin, il s’amusait à me faire d’ironiques pronostics sur l’avenir, il me voyait déjà n’osant pas rentrer à Besançon... vendant mon usine à Serquy... oui... oui... sans compter... qu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour la vendre à Serquy, mon usine. Il m’en offre un prix que je ne retrouverai jamais...

HÉLÈNE.

Ça !...

LUCIEN.

Et puis, ma chérie, sais-tu que depuis vingt ans je n’ai pas pris un jour de repos et que je travaille quinze heures par jour ?...

HÉLÈNE.

Je ne te le fais pas dire...

LUCIEN.

Sais-tu que je suis las... très las...

Il s’assied.

HÉLÈNE, penchée sur son épaule.

Lucien, mon ami, c’est la première bonne idée que te donne ton père, profites-en... Nous voyagerons tous les trois... Nous vivrons précieusement les quelques années de santé et de force qui nous restent, et alors, nous arriverons avec moins d’angoisse à l’âge de la résignation.

LUCIEN.

Oui... oui... voilà ce qu’il faut faire, ma chérie...

Il lui embrasse les mains. Entre monsieur Briant, une valise à la main, en costume de voyage.

 

 

Scène X

 

LUCIEN, HÉLÈNE, MONSIEUR BRIANT

 

MONSIEUR BRIANT.

Ah ! ah !... je devine que nous ne partons pas ensemble...

LUCIEN, se levant.

Mon père...

MONSIEUR BRIANT, avec une joie ironique.

Hein ! t’avais-je assez prédit ce que tu allais faire, mon garçon ?... Et crois-tu que je te connais ?... C’est une grande consolation pour moi, dans cette aventure !...

HÉLÈNE.

Voyons, mon père, embrassez-moi et que tout soit fini.

MONSIEUR BRIANT.

Je veux bien vous embrasser, ma chère enfant. Mais ma résolution n’en sera pas changée, je ne suis pas un pantin !

LUCIEN.

Consentez au moins à voir... votre... votre petite-fille...

MONSIEUR BRIANT.

Je te demanderai de me l’amener... plus tard... mon ami... plus tard... quand je serai très vieux et devenu un peu gâteux...

Il regarde sa montre.

Ah ! il est l’heure de partir.

Entrent Laure et Chartier.

 

 

Scène XI

 

LUCIEN, HÉLÈNE, MONSIEUR BRIANT, LAURE, CHARTIER, puis LUCIENNE

 

LAURE.

Vous avez tout le temps, monsieur Briant, je vous en réponds.

MONSIEUR BRIANT.

Vous, madame, vous ne songez qu’à me faire manquer le train.

LAURE.

Je l’avoue.

MONSIEUR BRIANT.

Je n’ai jamais manqué un train de ma vie !

LAURE.

Ce serait une belle occasion.

MONSIEUR BRIANT, se dirigeant vers la porte.

Venez-vous, Chartier ?

CHARTIER, prenant la valise.

Puisqu’il le faut !...

MONSIEUR BRIANT, serrant les mains de Lucien et d’Hélène.

Au revoir, mon ami... Au revoir, Hélène... Non, non, je ne veux pas que vous m’accompagniez...

À ce moment, la porte de droite s’ouvre. Lucienne s’arrête timidement sur te seuil en voyant tout le monde. Monsieur Briant lui jette un rapide coup d’œil et s’incline légèrement en murmurant.

Mademoiselle !...

Il sort avec une raideur un peu hésitante et forcée où se devine l’émotion.

LUCIENNE, bas à Hélène.

Qui est ce monsieur ?

HÉLÈNE.

C’est ton grand-père !

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