Les Favorites (Alfred CAPUS)

Comédie en quatre actes.

Représentée pour la première fois au Théâtre des Variétés, le 1er décembre 1911.

 

Personnages

 

BOURDOLLE, 42 ans

GODFISH, 35 ans

LAHURE, 50 ans

VILLERHOIS, 40 ans

BRANCHIN, 40 ans  

GUILLONET, 28 ans

MAUGRAINE, 28 ans

PROSPER, 45 ans

DE JERSOT, 35 ans

FOURAS                  

JOSEPH

L’INSTITUTEUR

LOUIS

LUCE, 26 ans

ALINE, 35 ans

LA COMTESSE, 52 ans

VALÉRIE, 30 ans

JEANNINE, 30 ans

MARGUERITE, 32 ans

MADAME BRANCHIN, 35 ans

JULIETTE, 18 ans

SOLANGE, 20 ans

BIANCA, 48 ans

L’INSTITUTRICE

MADAME FOURAS

HERMANCE

 

 

ACTE I

 

Chez la comtesse.

Un salon séparé d’un autre par une large  baie qui reste ouverte tout le temps de l’acte et disposée de façon que l’on voie ou que l’on ne voie pas les invités, suivant  les besoins de l’action. En pan coupé.

 

 

Scène première

 

LE VALET DE PIED, LAHURE, puis LA COMTESSE

 

LE VALET DE PIED, après avoir introduit Lahure.

Madame la comtesse prie monsieur de vouloir bien l’attendre un instant.

LAHURE.

Bien.

Il s’assied, puis au valet de pied qui sort.

Pardon, mon ami ?

LE VALET DE PIED.

Monsieur ?

LAHURE.

Vous dites que la comtesse me prie de l’attendre ?

LE VALET DE PIED.

Oui, monsieur.

LAHURE.

Elle était donc sûre que je viendrais aujourd’hui.

LE VALET DE PIED.

Oui, monsieur.

LAHURE.

Ça m’étonne... car j’étais en province. C’est par hasard que je suis rentré aujourd’hui et que j’ai trouvé sa lettre chez moi.

LE VALET DE PIED.

Pourtant, madame m’a dit en propres termes : « Mon notaire va venir, vous le prierez... »

LAHURE, sèchement.

Je ne suis pas le notaire.

LE VALET DE PIED, le regardant étonné.

Monsieur n’est pas... ?

LAHURE.

Non. Et vous, vous êtes le nouveau valet de chambre ?

LE VALET DE PIED.

Oui, monsieur.

LAHURE.

Alors, vous ne me connaissez pas encore, c’est tout naturel.

Entre la comtesse.

LA COMTESSE, à Lahure qui lui baise la main.

Ah ! bonjour, Lahure... Je ne comptais presque pas sur vous.

Au valet de pied.

Mon notaire n’est pas arrivé ?

LE VALET DE PIED.

Non, madame.

LAHURE.

Vous voyez, mon ami, que je ne suis pas le notaire.

LE VALET DE PIED.

Je fais toutes mes excuses à monsieur.

LAHURE.

Je les accepte.

Sort le valet de pied qui remet des lettres à la comtesse sur un plateau.

 

 

Scène II

 

LA COMTESSE, LAHURE

 

LA COMTESSE.

Voici pourquoi je vous ai écrit. D’abord, avez-vous réussi là-bas ? Votre oncle vous a-t-il bien reçu ?

LAHURE.

Il m’a très bien reçu jusqu’au moment où je lui ai dit que je venais pour lui emprunter de l’argent.

LA COMTESSE.

Et à ce moment-là ?...

LAHURE.

Il a énergiquement refusé de m’en prêter... Alors, je suis rentré à Paris.

LA COMTESSE.

Bon ! bon ! D’ailleurs, nous allons causer tout à l’heure... En attendant, voici. Pendant votre absence, je me suis occupée de vous. J’ai des raisons de croire qu’il va se fonder bientôt un grand journal. Ce sont des amis à moi qui en feront les fonds... Eh bien, je veux que vous écriviez dans ce journal, Lahure... On vous y fera une très belle position, on me l’a promis.

LAHURE.

Chère amie, nous avons eu plusieurs fois ce genre de conversation... N’insistez pas, je vous en prie... Je suis un historien, je ne suis pas un journaliste.

LA COMTESSE.

Historien ! C’est-à-dire qu’au lieu d’utiliser votre talent vous faites des livres d’histoire que personne ne lit !

LAHURE.

Il y a un certain genre d’ouvrages qui sont de grands succès lorsqu’une seule personne, vous entendez, madame ? une seule, se donne la peine de les lire. C’est mon cas.

LA COMTESSE.

Alors, vous êtes bien décidé à ne pas travailler ?... À rester dans cette situation, à votre âge ?

LAHURE.

Qu’est-ce que ma situation a de scandaleux ?

LA COMTESSE.

Vraiment ?... Tenez, Lahure, il m’est pénible de vous le dire... mais je vous le dis tout de même dans votre intérêt. Vous qui êtes d’une excellente famille, savez-vous quelle réputation vous avez à Paris ? Vous avez la réputation d’un bohème ! J’irai plus loin, d’un tapeur. Vous passez pour devoir de l’argent à tout le monde.

LAHURE.

Plût au ciel !

LA COMTESSE.

Enfin, il tous ceux qui ont consenti à vous en prêter.

LAHURE.

Il y a une nuance.

LA COMTESSE.

Et quand on pense que vous en êtes réduit là, avec votre air respectable, avec cette figure pleine de dignité qui vous faisait prendre tout à l’heure pour mon notaire, vous m’avouerez qu’il y a dans ce contraste quelque chose de profondément affligeant... Enfin, il n’est peut-être pas trop tard... Asseyez-vous, Lahure. Je vous ai connu à l’époque où vous mangiez votre patrimoine avec je ne sais plus qui...

LAHURE.

Bianca.

LA COMTESSE.

Bianca, oui... À ce moment-là, moi, j’étais avec le duc... Et même, quand le duc est mort, on m’a appelé la comtesse, je n’ai jamais su pourquoi. Ce titre m’est resté. J’ai donc fait ma situation pendant que vous gâchiez la vôtre... Alors, mon ami, dans la vie, il faut s’entr’aider... Je suis riche...

LAHURE, se levant.

Plus un mot, madame, j’ai compris... Je passe pour un tapeur, c’est possible. Mais je suis un honnête homme... Autant je suis flexible sur certains principes, autant je suis inflexible sur d’autres. Eh bien, madame, à mon âge, on n’accepte pas d’argent d’une femme.

LA COMTESSE.

Mais vous n’avez jamais été mon amant !

LAHURE.

Ce n’est pas la peine de me le faire remarquer. Je ne vous en remercie pas moins, chère amie, ainsi que d’avoir songé à moi pour ce journal qui, d’ailleurs, ne se fera pas.

LA COMTESSE.

Il se fera, parce que ce ne sont pas des hommes qui ont intérêt à le faire, mais des femmes, et chacune pour des raisons particulières... que vous connaîtrez plus tard. Voyez-vous, mon cher Lahure, le monde est mené par l’amour.

LAHURE.

Non, madame. Lisez l’histoire, il est mené par l’intérêt.

LA COMTESSE.

Par l’intérêt des femmes, c’est la même chose.

Décachetant une des lettres que lui a remis tout à l’heure le valet de pied, et lisant.

Ah ! par exemple !

LAHURE.

Quoi ?

LA COMTESSE.

Une lettre d’Henriette Cortèze... Vous vous rappelez bien Henriette Cortèze ? qui avait fini par épouser je ne sais qui ?...

LAHURE.

Parfaitement.

LA COMTESSE.

Il y a au moins vingt ans de ça.

Lisant.

Elle m’annonce la visite de sa fille pour une recommandation. Elle avait donc une fille ? Oui, en effet, je crois même qu’elle l’a eue pendant son mariage... Mais je serai enchantée de faire sa connaissance, à cette enfant !

LAHURE.

Des services à rendre... des démarches à faire, vous voilà dans votre élément.

LA COMTESSE.

Eh ! mon ami, j’en ferais bien d’autres si j’avais encore mon influence de jadis... Mais, enfin, je ne me plains pas, on ne m’a pas tout à fait abandonnée.

 

 

Scène III

 

LA COMTESSE, LAHURE, VALÉRIE

 

VALÉRIE, entrant.

Bonjour, chère comtesse.

LA COMTESSE.

Bonjour, ma chère Valérie.

VALÉRIE, à Lahure.

Bonjour, vous.

LA COMTESSE, à Lahure.

Vous revenez tantôt prendre une tasse de thé, vous n’oublierez pas. Nous aurons Bourdolle, je veux vous présenter à lui.

LAHURE.

Le ministre de l’instruction publique ?

LA COMTESSE.

Je l’ai retrouvé par hasard au théâtre. Il avait un peu fréquenté chez moi autrefois, quand il était jeune député. Je l’ai invité à prendre une tasse de thé cet après-midi avec ma petite compagnie habituelle. Il a accepté.

VALÉRIE.

Je serai ravie...

LAHURE.

Moi aussi... À tout à l’heure, alors, mesdames.

Il sort.

 

 

Scène IV

 

VALÉRIE, LA COMTESSE

 

VALÉRIE.

J’arrive la première... Marguerite et Jeannine me suivent. Nous nous sommes donné rendez-vous ici toutes les trois, avant ces messieurs, pour causer un peu de notre affaire... Mais, moi, pour commencer, j’ai une grosse nouvelle à vous apprendre.

LA COMTESSE.

Ce que vous espériez ?

VALÉRIE.

Je ne le dis qu’à vous... C’est fait ! J’ai eu hier avec Villerbois la conversation définitive, celle qui emporte toutes les résistances... Nous nous marions au printemps, dans deux mois.

LA COMTESSE.

Laissez-moi vous embrasser !... Le mariage ! Ah ! ma chérie, voilà ce que je n’ai jamais pu obtenir de personne... Mais il faut être juste : de mon temps ces choses-là n’étaient pas aussi faciles qu’aujourd’hui.

VALÉRIE.

N’importe, je crois le mériter... huit ans d’une fidélité absolue...

Sur un regard de la comtesse.

Naturellement je ne parle pas de...

LA COMTESSE.

Bien entendu.

VALÉRIE.

Ça, c’est une exception... J’étais folle... vous vous rappelez ? J’aimais !...

LA COMTESSE.

Ça ne compte pas.

VALÉRIE.

Villerbois n’en a jamais rien su... D’ailleurs, vous savez... même à ce moment-là, je lui ai fait une vie très heureuse... Quand je l’ai rencontré, il devenait vieux garçon, il s’ennuyait... Avec son immense fortune, il aurait fini par être la proie de quelque intrigante. De mon côté, j’étais seule... je sentais l’heure venue de m’appuyer sur un homme raisonnable. Notre liaison a été parfaite. Je n’ai rien à lui reprocher, et ce qu’il aurait, lui, à me reprocher, il l’ignore... Alors !

LA COMTESSE.

Et la famille de Villerbois ?

VALÉRIE.

Ça, c’est le point noir. Qu’est-ce qu’elle va dire, je n’en sais rien, mais elle dira certainement quelque chose. Or, je ne veux pas m’imposer à elle ; cependant, je n’accepterai jamais qu’elle me tourne le dos. Enfin ! tout ça est une affaire de tact... Il faut du temps... Voyez-vous, ma chère, à Paris, la considération pour une femme, c’est une question de patience.

LA COMTESSE.

Très vrai... très juste.

VALÉRIE.

Aussi, je pousse beaucoup Villerbois à mettre de l’argent dans ce journal. Voyez-vous, chère amie, un journal qui aurait derrière lui des capitalistes comme Villerbois, comme le baron Godfish, comme Branchin, car Branchin en sera à cause de Marguerite Howard qui veut entrer au Français, ce journal présentera une grosse influence, pas seulement politique ou financière, ça, ça m’est égal, mais mondaine, vous comprenez ? mondaine.

LA COMTESSE.

Oui, en effet.

VALÉRIE.

Allez, que ce journal se fonde, qu’il réussisse, et Villerbois lui-même sera stupéfait de la façon dont on m’accueillera dans sa famille... Voici Marguerite.

Entre Marguerite. Poignées de main. « Chère comtesse. – Chère amie. »

 

 

Scène V

 

VALÉRIE, LA COMTESSE, MARGUERITE

 

MARGUERITE.

Allons tout de suite au fait... Il y a un accroc du côté de Branchin.

VALÉRIE.

Lequel ?... Voyons ?...

MARGUERITE.

D’abord, quand je lui ai parlé d’un journal, il n’a rien voulu savoir. Je lui ai dit que Villerbois était de l’affaire, ça, ça l’a un peu rassuré... Mais dès que j’ai prononcé le nom de Godfish, il est devenu méfiant. Il est donc juif, Godfish ?

VALÉRIE.

D’où sortez-vous donc ?

MARGUERITE.

Je le croyais Anglais.

VALÉRIE.

Il est juif anglais.

MARGUERITE.

Ça n’a aucun rapport... Enfin, il se méfie de Godfish. Jamais il n’aurait accepté un rendez-vous d’affaire avec lui... Tout ce que j’ai pu obtenir, c’est qu’il le rencontrât cet après-midi, chez vous... Il ne s’agira d’abord que d’une conversation de salon, nous verrons après.

LA COMTESSE.

Il est à Paris, Godfish ?

MARGUERITE.

Il est arrivé de Londres hier soir, je le sais par Jeannine, et il ne manquera pas de venir vous voir.

LA COMTESSE.

C’est un excellent ami à moi. Il me fait une visite à chacun de ses voyages.

MARGUERITE.

Nous aurons donc besoin, chère comtesse, de toute votre autorité et de toute votre diplomatie.

VALÉRIE.

Il faut compter aussi sur Jeannine, qui tient à ce journal autant que nous, sinon plus... parce que nous, c’est pour des motifs avouables...

MARGUERITE.

Tandis qu’elle...

VALÉRIE.

Elle, c’est pour faire une situation au petit Maugraine dont elle est folle.

LA COMTESSE.

Qu’elle se méfie, Godfish est très jaloux.

MARGUERITE.

Il est très jaloux, mais il habite Londres une partie de l’année. Il veut avoir une maîtresse à Paris quand il y vient, ces choses-là se paient.

LA COMTESSE.

Au total, voulez-vous mon opinion ? Cette affaire-là doit réussir.

Entre Jeannine.

 

 

Scène VI

 

VALÉRIE, LA COMTESSE, MARGUERITE, JEANNINE

 

JEANNINE, fébrilement.

N’est-ce pas ? Elle réussira, j’en suis certaine...

Poignées de main.

Et puis, nous sommes-là, n’est-ce pas ? D’abord, ce journal répond à un besoin... il est dans l’air... Tout le monde réclame un journal nouveau, vivant, rédigé par de jeunes écrivains... qui aient leur carrière à faire... Ah ! ce qu’il y a de talents inconnus, vous ne vous le figurez pas ! Et qu’est-ce qu’on fait pour eux ? Rien, rien et rien !

MARGUERITE.

Et pour les artistes, pour les vraies artistes... pour celles qui ne se galvaudent pas, est-ce qu’on fait quelque chose ?

JEANNINE.

C’est une honte !

VALÉRIE.

Il faudra aussi donner un grand développement à la partie mondaine.

JEANNINE.

Je crois bien, c’est capital !

LA COMTESSE.

Tenez, il y a encore un côté qui est très négligé dans les journaux... C’est le côté sérieux, l’histoire, par exemple !

JEANNINE.

Oui... oui. Vous avez raison... tout est à faire, tout !

LA COMTESSE.

Je vous recommande Lahure.

JEANNINE.

Je crois bien ! Il a beaucoup de talent.

Sonnerie de téléphone.

LA COMTESSE.

Attendez...

Elle va au téléphone et parle.

Bonjour, Maugraine, oui... elle est arrivée...

À Jeannine.

Maugraine a oublié de vous faire une recommandation.

JEANNINE, vivement.

Ah !

Elle va à l’appareil.

Qu’est-ce que c’est ? Ah ! oui... bien entendu... soyez tranquille...

Avec une voix tendre.

Oui, mon ami... oui...

Entre Godfish qui entend ces derniers mois. Jeannine repose l’appareil.

 

 

Scène VII

 

VALÉRIE, LA COMTESSE, MARGUERITE, JEANNINE, GODFISH

 

GODFISH, léger accent anglais, tenue infiniment trop correcte.

Chère comtesse, mes hommages.

LA COMTESSE.

Bonjour, cher baron... Vous arrivez de Londres ?

GODFISH.

Comme d’habitude, chère comtesse... Mesdames...

Il baise les mains de Valérie et de Marguerite. Se tournant vers Jeannine.

Continuez à téléphoner, chère amie... continuez-le... ne vous gênez pas pour moi.

JEANNINE.

Je téléphonais pour ce que vous savez... Vous n’allez pas me faire une scène de jalousie devant tout le monde ?

GODFISH.

Chère comtesse, je vous prends à témoin... Ai-je l’air d’un homme qui fait une scène de jalousie ?...

Se retournant vers Jeannine.

Et à qui téléphoniez-vous, sans indiscrétion ?

JEANNINE.

À monsieur Maugraine.

GODFISH.

Bien.

JEANNINE.

Vous dites ?

GODFISH.

Je dis : bien.

Il va vers Marguerite.

JEANNINE, bas à la comtesse.

Laissez-moi un instant avec lui... Si je ne règle pas cette question de téléphone, ça n’en finira pas.

LA COMTESSE, aux dames.

Venez m’aider à préparer le thé.

La comtesse s’éloigne vers le hall du fond, après avoir fait signe à Marguerite et à Valérie.

 

 

Scène VIII

 

GODFISH, JEANNINE

 

JEANNINE.

Dépêchez-vous !... Qu’est-ce que vous avez encore à me dire ? Je vous préviens que j’en ai assez ! Ces sorties sont insupportables !

GODFISH.

Où prenez-vous des sorties ?

JEANNINE.

Vous avez des jeux de physionomie qui équivalent à de véritables scènes pour moi qui vous connais... Dès que vous pensez des horreurs, vous prenez une figure impassible... Si vous croyez que je ne m’en aperçois pas !... Et alors, de quoi ai-je l’air ?

Changeant de ton.

Oui, c’est monsieur Maugraine qui me téléphonait pour me prier de vous faire une dernière recommandation au sujet de Branchin et de Villerbois... Voyons, Robert, soyez gentil...

Elle le caresse.

Avez-vous quelque chose à reprocher à votre petite Jeannine ? Non, n’est-ce pas ? Alors, n’en parlons plus.

Elle l’embrasse.

GODFISH, après un temps.

Quelle est cette recommandation que vous priait de me faire monsieur Maugraine ?

JEANNINE.

Voici. Villerbois et Branchin ont peur de vous.

GODFISH.

Pourquoi ?

JEANNINE.

Parce que vous avez la réputation d’être très fort en affaires.

GODFISH.

C’est mon état.

JEANNINE.

Et puis, ce sont des gens qui ont des préjugés... ils n’aiment pas les Juifs... et alors...

GODFISH, avec force.

Assez ! Je ne veux pas que vous disiez ça ! Je vous le défends... Mais quelle manie vous avez avec moi de parler sans cesse de juif ou de pas juif !... Entendons-nous là-dessus une fois pour toutes. Je vous interdis absolument de prononcer ce mot-là devant moi. Est-ce que je me conduis avec vous comme ce qu’on est convenu en France d’appeler un juif ? Est-ce que je vous refuse quoi que ce soit ? Quand je vous ai connue, vous étiez dans une dèche épouvantable. Aujourd’hui, vous avez un hôtel et quarante mille francs de rente, au moins ! À qui les devez-vous ! À moi ! Est-ce que j’y ai jamais fait allusion ? Est-ce que je manque de tact ? Ma parole, ce sont nos maîtresses qui entretiennent l’antisémitisme !

JEANNINE.

J’ai tort, Robert, j’ai tort. Je ne le ferai plus.

GODFISH, reprenant sa figure impassible.

Bien.

JEANNINE.

Tu m’aimes ?

GODFISH.

Je t’aime. Et je fonderai le journal, puisque cela paraît vous faire plaisir. Je me demande pourquoi, par exemple ! Je me le demande. N’importe, je le saurai un jour ou l’autre. Mais vous allez répondre à une question.

JEANNINE.

Laquelle ?

GODFISH.

Le petit Maugraine est-il votre amant ?

JEANNINE.

Non.

GODFISH.

C’est tout ce que je voulais savoir.

JEANNINE.

Vous êtes rassuré ?

GODFISH.

Il y a des accents qui ne trompent pas. Mais je vous préviens que, si un jour j’apprenais le contraire, ce serait comique ! Je ne vous dis pas ce que je ferais, ce serait comique ! Maintenant, je vais m’aboucher avec ces messieurs qui sont là, je suppose ?

Entre Maugraine. Branchin et Villerbois apparaissent dans le fond.

 

 

Scène IX

 

GODFISH, JEANNINE, MAUGRAINE, puis BRANCHIN, VILLERBOIS, LA COMTESSE

 

MAUGRAINE.

Cher baron...

GODFISH.

Approchez, jeune homme, nous parlions de vous... Vous êtes très intelligent... Vous avez eu une idée de premier ordre... fonder un journal. Bien, très bien ! À ce journal, s’il se fonde, il faudra un rédacteur en chef... Ce sera vous, c’est juste !

MAUGRAINE.

Cher baron... je n’oublierai jamais...

GODFISH.

Assez ! pas de remerciements !... Vous avez parlé de l’affaire à ces messieurs ?

MAUGRAINE.

Pas en détail. J’attendais que nous fussions réunis.

GODFISH, à Jeannine.

Laissez-nous, ma chère, voulez-vous ?

Jeannine sort, pendant que Villerbois et Branchin se détachent du groupe des femmes, amenés en scène par la comtesse.

LA COMTESSE, à Godfish.

Cher baron, c’est à peine si j’ai besoin de vous présenter ces messieurs... Mon ami, monsieur Branchin.

GODFISH, à Branchin.

Qui ne connaît pas un des grands financiers français.

BRANCHIN.

Baron...

GODFISH.

Quant à monsieur Villerbois, j’ai eu le plaisir de le battre un jour à l’hôtel des Ventes.

VILLERBOIS.

Il n’y avait qu’à s’incliner, baron.

LA COMTESSE.

Et maintenant, je vous laisse un peu causer, puisque vous êtes venus pour ça.

GODFISH, riant.

Pas uniquement, comtesse, pas uniquement.

Sort la comtesse.

 

 

Scène X

 

GODFISH, MAUGRAINE, BRANCHIN, VILLERBOIS

 

GODFISH.

Eh bien, il paraît, messieurs, que nous allons faire une petite affaire ensemble ?

VILLERBOIS.

C’est bien vague encore, baron, c’est bien vague...

BRANCHIN.

On peut toujours en causer.

VILLERBOIS.

Parler du principe... voir un peu... tâter le terrain. N’allons pas trop vite.

GODFISH.

Alors, asseyons-nous.

À Maugraine.

Jeune homme, vous avez la parole.

MAUGRAINE.

Messieurs, je me suis adressé à vous parce que vous représentez les trois éléments qui sont indispensables aujourd’hui à un journal : vous, monsieur Villerbois, la haute et vieille bourgeoisie ; vous, monsieur Branchin, la finance dans ce qu’elle a de plus français, et vous, baron, la grande fortune internationale qui est la forme définitive de la civilisation moderne... Ces trois éléments combinés doivent nous donner le journal parisien par excellence, le journal que le public attend.

GODFISH.

On se demande même comment il a pu s’en passer jusqu’à présent !

MAUGRAINE.

Arrivons tout de suite à la question de la mise de fonds...

VILLERBOIS.

Oui, parce que, si c’était trop cher, il faudrait que le public attendit encore un peu.

BRANCHIN.

Voyons toujours.

MAUGRAINE.

Messieurs, oui, ce sera très cher... Un journal créé par vous, un journal tel que celui que je rêve, coûtera deux millions !

VILLERBOIS, sursautant.

Deux millions !

BRANCHIN.

Vous plaisantez !

GODFISH.

Non, messieurs, il ne coûtera pas deux millions.

BRANCHIN.

À la bonne heure !

GODFISH.

Il en coûtera trois !

BRANCHIN.

Allons donc !

GODFISH.

Nous sommes trois, un million chacun... Moi, je suis prêt... ne lésinons pas, messieurs, faisons l’affaire largement ou ne la faisons pas.

MAUGRAINE.

Faisons-la ! Ce sera une révolution dans la presse.

VILLERBOIS.

Mais, pardon ! Je ne veux de révolution nulle part !

GODFISH.

Alors, c’est raté, n’en parlons plus. Moi, ça m’est égal.

À Maugraine.

Vous serez témoin que j’ai fait tout ce que j’ai pu.

MAUGRAINE.

Voyons, messieurs, voyons...

Il va de l’un à l’autre.

BRANCHIN.

Je suis marié, père de famille. Me voyez-vous mettant un million dans un journal !

MAUGRAINE.

C’est un placement admirable.

VILLERBOIS.

Je croyais qu’il s’agissait d’une centaine de mille francs, n’est-ce pas, Branchin ?

BRANCHIN.

Mais oui... à la rigueur... Cent mille francs... Et encore...

GODFISH, allant à la porte du fond, à Jeannine qui s’avance.

Ces messieurs refusent... Moi, j’étais prêt.

JEANNINE.

Ils refusent ! Mais ils nous avaient promis... Il doit y avoir un malentendu. Attendez... attendez ! Venez avec moi.

Elle l’entraîne vers Marguerite et Valérie.

MAUGRAINE, à Branchin et à Villerbois.

Promettez au moins d’étudier l’affaire, de la regarder de près...

BRANCHIN, haussant les épaules.

À quoi bon ?

 

 

Scène XI

 

BRANCHIN, VILLERBOIS, MARGUERITE,
puis VALÉRIE

 

BRANCHIN, à Marguerite qui s’avance vers lui, pendant que Maugraine et Villerbois s’éloignent.

Comprenez donc, ma chère...

MARGUERITE.

Je comprends que vous ne voulez rien faire pour moi...

BRANCHIN.

Pouvez-vous dire ?

MARGUERITE.

Vous savez qu’il y a une chose à laquelle je tiens par-dessus tout, c’est d’entrer à la Comédie-Française ! Que m’importent vos bijoux et vos cadeaux ! Ma carrière avant tout ! Je suis une artiste, je ne suis pas une femme entretenue. Croyez-vous que, si je gagnais ma vie, j’accepterais quoi que ce soit de vous ? Eh bien, il se présente une occasion magnifique de prendre de l’influence et de forcer la main à mes ennemis !

BRANCHIN.

Je ne demanderais pas mieux si...

MARGUERITE.

Si ça ne coûtait rien ! Avec votre fortune, c’est pitoyable !... Mais je sais ce qui me reste à faire... Je ne suis pas riche, mais je mettrais plutôt un million de ma poche !

Elle s’éloigne.

BRANCHIN, la suivant.

Voyons... ne vous emballez pas comme ça ! Je verrai, j’examinerai... Voyons, ma chérie, je vous en prie...

Il va avec elle dans la pièce du fond et continue la conversation.

VALÉRIE, à Villerbois, dans un coin, et achevant une conversation.

Résumons-nous, Édouard... Il le faut !

VILLERBOIS.

Je ne saisis pas bien vos raisons... je vous avoue.

VALÉRIE.

Votre famille est composée de snobs... C’est la seule façon d’en venir à bout !

VILLERBOIS.

Puisque je m’en charge.

VALÉRIE.

Et puis, je suis engagée envers Jeannine et Marguerite. Nous nous sommes juré de ne pas vous lâcher.

VILLERBOIS.

Que diable ! aussi... vous êtes bien pressées !

VALÉRIE, à Jeannine qui l’appelle d’un signe.

Je suis à vous, chère amie.

À Villerbois.

Et vous, n’est-ce pas ?...

Elle s’éloigne par la pièce du fond. Reviennent Godfish et Branchin.

 

 

Scène XII

 

GODFISH, VILLERBOIS, BRANCHIN

 

Les trois hommes arrivent en scène et se regardent un instant.

GODFISH.

Messieurs, ne faisons pas les malins, nous sommes bouclés !... Nous retarderons la capitulation un mois... six mois... Il faudra toujours capituler. Allons-nous quitter nos maîtresses parce qu’elles ont un caprice un peu coûteux. Non, n’est-ce pas ? D’abord, nous les aimons trop. Ensuite, il nous faudrait en chercher d’autres qui seraient peut-être encore plus exigeantes. Nous sommes, Dieu merci, d’assez riches seigneurs pour nous passer une fantaisie d’un million chacun ! Donc, mon avis est qu’il faut s’exécuter de bonne grâce.

VILLERBOIS.

Ce que nous allons avoir d’embêtements avec cette histoire-là !

BRANCHIN.

C’est effrayant !

GODFISH.

Qui sait, au contraire, messieurs, si nous n’allons pas nous amuser beaucoup ? Quand je pense que j’étais arrivé à mon âge sans avoir fondé un journal ! Ça ne pouvait pas durer...

À Maugraine qui entre.

Jeune homme, vous avez gagné !...

 

 

Scène XIII

 

GODFISH, VILLERBOIS, BRANCHIN, MAUGRAINE, LA COMTESSE, VALÉRIE, MARGUERITE, puis LAHURE

 

MAUGRAINE, regardant Villerbois et Branchin qui hochent la tête.

Vous ne vous en repentirez pas... Laissez-moi faire !

GODFISH, à la comtesse.

Chère comtesse, offrez une tasse de thé à ces messieurs. Ils en ont besoin, ils viennent de subir une petite opération.

JEANNINE, à Godfish.

Merci, Robert.

LA COMTESSE.

J’attends Bourdolle pour servir le thé. Il m’a promis de venir... il ne tardera pas.

GODFISH.

Bourdolle, le ministre de l’Instruction publique ?

LA COMTESSE.

Vous le connaissez, baron ?

GODFISH.

Non, chère comtesse, mais je serais heureux de lui être présenté, quoique ce ne soit pas ma partie.

LA COMTESSE.

C’est un homme charmant, un vrai camarade, que le pouvoir n’a pas changé... ni le mariage non plus. D’ailleurs, il est marié à une femme très jolie et très intelligente, qui sait bien qu’un ministre doit aller partout, connaître tous les mondes.

Entre Lahure.

Vous avez déjà rencontré mon ami Lahure ?

GODFISH, lui serrant la main.

Ici même, je crois.

LAHURE.

Et à l’ambassade d’Angleterre.

GODFISH.

En effet, je me rappelle.

LA COMTESSE, à Lahure.

Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez la figure à l’envers...

LAHURE.

Je vous raconterai ça.

Entre Bourdolle.

 

 

Scène XIV

 

GODFISH, VILLERBOIS, BRANCHIN, MAUGRAINE, LA COMTESSE, VALÉRIE, MARGUERITE, LAHURE, BOURDOLLE

 

BOURDOLLE, air avantageux-, accent un peu chantonnant du Midi.

Chère comtesse, vous voyez que j’ai tenu parole.

Il lui baise la main.

LA COMTESSE.

C’est très gentil, mon cher ministre... ça me fait un vrai plaisir, sans parler de l’honneur...

BOURDOLLE.

Oh ! comtesse...

LA COMTESSE.

Vous connaissez, je crois, ces dames ?

BOURDOLLE.

Comment donc ! et ces messieurs...

Il serre la main de Branchin et de Villerbois, puis, à Marguerite.

Chère madame, vous savez que je suis un de vos admirateurs.

MARGUERITE.

Monsieur le ministre...

BOURDOLLE.

Et j’en veux un peu à Branchin de nous priver de vous. Combien de fois le lui ai-je dit !

Il va vers Valérie et Villerbois.

MARGUERITE, à Branchin, à part.

Jamais vous ne m’avez répété ça, jamais !

BRANCHIN.

Mais il ne me l’a jamais dit, je vous assure.

LA COMTESSE, à Bourdolle.

Voulez-vous me permettre de vous présenter le baron Godfish, de Londres ?

BOURDOLLE.

Présentation presque inutile, comtesse... J’allais machinalement tendre la main au baron, tellement sa physionomie et son nom sont populaires chez nous.

Il lui tend la main.

GODFISH.

Monsieur le ministre, j’exprimais tout à l’heure à la comtesse mon regret d’être un inconnu pour vous...

BOURDOLLE.

Il s’en faut de beaucoup, comme vous voyez... Considérez-vous désormais au ministère de l’Instruction publique comme chez vous... Je vous en prie.

LA COMTESSE, présentant Jeannine.

Mademoiselle Jeannine Perret.

BOURDOLLE.

Mademoiselle... Tiens ! Maugraine ! Comment ça va ? Très jolis, vos derniers vers dans la revue... très jolis... Vous n’en donnez pas assez souvent. Ah ! ces jeunes gens... quel talent ils ont ! Mais ils ne font rien, ce sont des paresseux !... L’activité, jeune homme, il n’y a que ça !

MAUGRAINE.

Évidemment, monsieur le ministre., mais en poésie...

BOURDOLLE.

En poésie aussi, il faut de l’activité, il en faut partout.

LA COMTESSE, présentant Lahure.

Mon ami Lahure, l’historien.

BOURDOLLE, lui serrant la main.

Je suis votre lecteur assidu, monsieur Lahure... Vous avez fait des livres d’histoire qui ne périront pas plus que la gloire des événements que vous racontez.

LAHURE.

Vous me comblez, monsieur le ministre, je suis confus.

BOURDOLLE.

J’espère que je vous verrai plus souvent... Vous êtes chez vous au ministère...

Tapant sur l’épaule de Branchin qui est alors près de lui et montrant Marguerite.

Branchin, cette charmante artiste devrait être au Français.

LA COMTESSE.

Une tasse de thé, monsieur le ministre ?

BOURDOLLE.

Volontiers.

Il s’éloigne avec Branchin vers le fond, souriant à chacun, disant quelques mots à voix basse, pendant que la comtesse reste avec Lahure, à part.

 

 

Scène XV

 

LA COMTESSE, LAHURE

 

Les invités au fond.

LA COMTESSE.

Et qu’est-ce qui vous arrive ?

LAHURE.

À moi personnellement, rien... C’est à Bianca. Je vous ai souvent parlé de Bianca.

LA COMTESSE.

Mais je l’ai connue. C’est cette femme pour qui vous vous êtes ruiné jadis...

LAHURE.

Mais non, madame, je ne me suis pas ruiné pour elle... Est-ce qu’on se ruine pour une femme ? On se ruine parce qu’on doit se ruiner, parce qu’il y a des gens qui ne peuvent pas conserver la fortune que leur ont léguée leurs ancêtres... Car ils ne se doutent pas d’une chose, nos ancêtres, c’est qu’en nous transmettant leur fortune, ils nous transmettent en même temps le caractère qui nous empêche de la conserver.

LA COMTESSE.

Comme cette théorie est très avantageuse pour les femmes, je ne la discuterai pas. Alors, qu’est-ce qui arrive à Bianca ?

LAHURE.

Elle est en panne à Constantinople.

LA COMTESSE.

En panne ?

LAHURE.

Oui, elle a été abandonnée par un misérable à qui elle avait tout sacrifié... Je viens de recevoir une lettre d’elle.

LA COMTESSE.

Elle a le toupet de vous demander de l’argent, je parie ?

LAHURE.

En effet.

LA COMTESSE.

Et vous allez lui en envoyer ?

LAHURE.

Non, parce que je n’en ai pas... Mais je trouve touchant que, dans le malheur, ce soit à moi qu’elle s’adresse.

LA COMTESSE.

Vous trouvez ça touchant ? Moi, je trouve ça cynique. Je vous prie de ne plus me parler de Bianca, n’est-ce pas ? Ah ! j’ai travaille pour vous tout à l’heure.

LAHURE.

Votre journal, encore !

LA COMTESSE.

Les bailleurs de fonds sont Godfish, Villerbois et Branchin. Ça vous suffit ?

LAHURE.

Oh ! oh ! c’est autre chose, alors, c’est autre chose... Ce ne sera pas un journal léger, j’espère ?

LA COMTESSE.

En tout cas, s’il y a des choses légères, ce n’est pas vous qui en serez chargé. Maintenant, allez faire votre cour à Godfish et à ces dames... Remuez-vous, intriguez... Voulez-vous mon opinion ? C’est Godfish qui sera le maître là dedans.

LAHURE, réfléchissant.

Godfish ?...

LA COMTESSE.

Oui... Le petit Maugraine croit que ce sera lui, ce sera Godfish.

LAHURE.

Tiens, tiens ! C’est très intéressant, comtesse, ce que vous me dites là... j’y vais... j’y vais...

Le domestique entre et tend une carte à la comtesse.

LA COMTESSE.

Ah ! oui, c’est la fille de ma vieille amie... Henriette Cortèze... Qu’elle entre ! qu’elle entre !

À Lahure.

Et vous, ne soyez pas bête une fois dans votre vie !

LAHURE.

Oui... oui... j’ai une idée.

Il va vers le fond. Entre Luce.

 

 

Scène XVI

 

LA COMTESSE, LUCE, un instant BOURDOLLE, puis GODFISH et LAHURE

 

LA COMTESSE, lui prenant les deux mains.

Que je suis contente de vous voir ! ou plutôt de vous revoir... Mais, la dernière fois, vous aviez douze ans, ça ne compte pas... Que je vous regarde, d’abord... Mais vous êtes charmante ! Vous avez une ligne très originale... Et vous vous êtes mariée ?

LUCE.

Avec un professeur... Mais je suis veuve depuis trois ans.

LA COMTESSE.

Veuve ! à votre âge !

LUCE.

Complètement veuve... Je veux dire que...

LA COMTESSE.

J’ai compris, mon enfant, j’ai compris... C’est très intéressant. Et vous ne songez pas à vous remarier ?

LUCE.

Pas pour l’instant. Oh ! mon Dieu ! je rencontrerais un jeune homme riche, intelligent, qui me demanderait ma main, je me laisserais peut-être tenter. Et encore, je réfléchirais... Parce que le mariage, aujourd’hui, pour une femme, c’est un commencement ou une fin, mais ce n’est plus une carrière.

LA COMTESSE.

Je vois que vous êtes très raisonnable.

LUCE.

Moi, madame ! Oh ! pas du tout. J’en ai l’air, comme ça, parce que je dis de temps en temps des choses sérieuses... mais il n’y a pas de femme moins équilibrée que moi. La première bêtise que je ferai, ce sera le commencement d’une série, je sens ça. Aussi, je la retarde le plus que je peux.

LA COMTESSE.

Permettez-moi une question assez délicate. Vous n’aviez pas fait un mariage d’amour ?

LUCE.

Oh ! non. J’étais même amoureuse à ce moment-là d’une espèce de petit imbécile. J’en étais amoureuse folle... Je n’avais jamais osé le lui avouer. Je le lui ai dit la veille de mon mariage, figurez-vous... ça s’est trouvé comme ça... et je lui ai proposé de m’enlever... C’est lui qui n’a pas voulu. Et savez-vous pourquoi il n’a pas voulu ? Parce qu’il avait un rendez-vous de chasse le lendemain ! J’ai été tellement écœurée que je suis restée une honnête femme. À quoi tient la destinée !

LA COMTESSE.

Comme c’est juste ! Je ne vous raconte pas ma vie, mais elle aurait été toute différente si un de mes cousins n’avait pas été tué dans un accident de chemin de fer.

LUCE.

Oui, il suffit souvent d’un rien !

LA COMTESSE.

Mon enfant, vous m’êtes très sympathique, et je suis toute à votre disposition. Ne vous gênez pas, dites-moi ce que je peux faire pour vous.

LUCE.

Je vais vous le dire bien franchement... Voici... Mon mari m’a laissé une petite rente avec laquelle je peux vivre à la rigueur... Mon Dieu, oui ! En me privant de tout ce qui est agréable, je peux parfaitement vivre... Mais ce n’est pas gai... et je ne vous cache pas que je suis plus ambitieuse que ça.

LA COMTESSE.

Vous avez bien raison.

LUCE.

Je sens qu’il y a en moi mieux qu’une petite bourgeoise, que je suis capable, moi aussi, d’être quelqu’un, d’avoir de l’influence, de dominer ! d’être une de ces femmes indépendantes comme il y en a quelques-unes maintenant et qu’on cite comme des hommes. C’est peut-être bête ce que je vous dis ?

LA COMTESSE.

Pas du tout. C’est très franc... De mon temps, c’est plutôt les jeunes gens qui parlaient comme vous... Mais enfin, je vous comprends, mon enfant. Allez ! allez !

LUCE.

Que voulez-vous ? Paris vous grise quelquefois, le soir quand on sort et qu’on voit tant de femmes qui ont l’air de souveraines. On rentre chez soi, toute seule, et on a de la peine à s’endormir... On ne sait pas trop ce qu’on désire, si c’est la gloire, si c’est l’amour ou la fortune, mais on sent très, bien qu’on désire quelque chose et qu’on ne l’a pas... Enfin ! on dort mal... Et le résultat de tout ça – il faut pourtant que j’arrive à vous faire cet aveu – le résultat de tout ça, c’est que je me suis mise à écrire. Voilà !

LA COMTESSE.

À écrire ?... Comment cela ?... À faire de la littérature ?

LUCE.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Vous avez fait un roman, je parie ?

LUCE.

Non, madame, quelle horreur ! J’ai fait un livre... un livre grave... presque grave.

LA COMTESSE.

Diable ! Et sur quoi ?

LUCE.

Sur le... sur... sur l’éducation des jeunes filles.

LA COMTESSE.

Mais c’est charmant, c’est charmant ! Vous allez me le donner, votre livre.

LUCE.

C’est qu’il n’est pas encore imprimé... Je l’ai porté chez plusieurs éditeurs qui m’ont répondu que des livres sur l’éducation des jeunes filles, il y avait tout ce qu’il fallait. C’est alors, madame, que j’ai pensé à vous qui avez tant de relations.

LA COMTESSE.

C’est que je ne connais pas d’éditeur, ma chère enfant. Mais, n’importe, nous en trouverons un, ce n’est pas ce qui manque.

LUCE.

Je ne sais comment vous remercier, madame.

LA COMTESSE.

Vous avez bien fait de vous adresser à moi, et il faudra venir me voir souvent. Je vous ferai faire des connaissances très utiles. Est-ce qu’un ministre vous fait peur ?

LUCE.

Un ministre ?

LA COMTESSE.

Et celui de l’Instruction publique, encore ! C’est tout à fait votre affaire.

LUCE, stupéfaite.

Le ministre de l’Instruction publique est ici !

LA COMTESSE, souriant.

Vous le connaissez ?

LUCE.

Non, mais j’en ai entendu souvent parler par mon mari.

LA COMTESSE.

Oh ! ce n’est plus le même... Venez.

LUCE.

Tout de suite ?

LA COMTESSE.

Mais oui.

LUCE.

Mais c’est que je ne m’attendais pas... je ne suis pas préparée.

LA COMTESSE.

Eh bien, préparez-vous. Qu’est-ce qu’il vous faut de temps ?

LUCE.

Là... c’est fini.

LA COMTESSE.

Ça y est ?

LUCE.

Ça y est.

LA COMTESSE.

Regardez bien en face.

LUCE.

Comme ça ?

LA COMTESSE.

Mais oui... mais oui... Vous regardez très bien quand vous voulez.

À Bourdolle, qui passe au fond.

Mon cher ministre, permettez-moi de vous présenter madame. La fille d’Henriette Cortèze. Vous devez vous rappeler ?

BOURDOLLE.

Comment donc ? Enchanté, madame.

LUCE, s’inclinant très bas.

Monsieur le ministre...

LA COMTESSE.

Cette dame que vous voyez là est l’auteur d’un livre sur l’éducation des jeunes filles. Ce n’est pas la peine d’avoir honte.

BOURDOLLE.

Il y a des actions plus répréhensibles.

LUCE.

Oh ! madame... je vous en prie... Ça ne peut guère intéresser monsieur le ministre.

BOURDOLLE.

Comment ! un livre sur l’éducation des jeunes filles n’intéresserait pas le ministre de l’Instruction publique !

LA COMTESSE.

Mais, en effet !

BOURDOLLE.

Apportez-le-moi un de ces jours au ministère, votre livre. Je le lirai et je ferai faire un rapport.

LUCE.

Oh ! monsieur le ministre... monsieur le ministre... Un rapport ! Un rapport sur moi !...

BOURDOLLE.

Non, sur votre livre. Vous n’aurez qu’à m’écrire un petit mot, et je vous fixerai une audience. Êtes-vous satisfaite, madame ?

LUCE.

Je serais bien difficile, monsieur le ministre... Un rapport !

Bourdolle rentre dans le salon.

LA COMTESSE, à Luce.

N’est-ce pas qu’il est charmant, notre ministre ?

LUCE.

Oh ! charmant... très gai... très profond ! Pourvu qu’il me réponde quand je lui demanderai cette audience !

LA COMTESSE.

Je m’en charge. Vous pouvez y compter.

LUCE.

Je le crois. Il a l’air franc, net... et il ne vous dit pas des galanteries bêtes. Il ne vous en dit même pas du tout.

LA COMTESSE.

Oh ! de ce côté-là, rien à craindre. Il adore sa femme... et ce n’est pas un de ces personnages qui abusent de leur situation... pour... se faire payer un peu trop cher les petits services qu’on leur réclame...

LUCE.

Oui. Et encore, avec lui, ce serait moins désagréable qu’avec un autre !

LA COMTESSE.

C’est un très bon camarade.

Godfish et Lahure reviennent. À Godfish.

Mon cher baron, permettez-moi de vous présenter madame Luce Brévin.

À Lahure.

La fille de ma vieille amie...

GODFISH.

Madame...

LAHURE.

Madame...

LA COMTESSE, à Luce.

Et maintenant, ma chère, j’ai fait ce que j’ai pu. Vous voilà en relations avec mon petit monde. Un de ces jours, je vous présenterai à ces dames. Il ne faut pas faire trop de choses le même jour. Et alors, ce sera à vous de bien manœuvrer et d’être adroite.

LUCE, avec une vigoureuse poignée de main.

Je vais m’appliquer.

Elle sort. La comtesse rentre dans le salon pendant que Lahure et Godfish reviennent en causant.

 

 

Scène XVII

 

GODFISH, LAHURE

 

GODFISH.

Vous êtes plein d’idées, cher monsieur Lahure.

LAHURE.

Trop aimable, baron, trop aimable.

GODFISH.

On néglige ces questions-là dans les journaux, c’est une lacune à combler.

LAHURE.

Ces ruines dont je vous parle sont très curieuses... On vient de les découvrir à Biassoua, entre la deuxième et la troisième cataracte... Elles sont pleines de renseignements sur la haute antiquité égyptienne... Vous devriez envoyer quelqu’un là-bas, tout de suite, pour le premier numéro de votre journal.

GODFISH.

Nous avons le temps, cher monsieur Lahure, nous avons le temps.

LAHURE.

Mais non, ne croyez pas ça... Tous les autres journaux vont s’emparer de l’affaire... Vous serez devancé... Moi, si vous voulez, je vais partir.

GODFISH.

Je ne veux pas vous imposer...

LAHURE.

Je ne vous demanderai que mes frais de voyage... et même un simple acompte.

GODFISH, à part.

Oh ! que je n’aime pas ça !

LAHURE, avec fièvre.

Je vais partir demain, il ne faut pas laisser échapper ça... Je m’embarquerai à Marseille... de là à Constantinople et en Égypte, d’où je vous enverrai des articles sur les ruines de Bianca... de Biassoua, je veux dire... Je vous prierai simplement, mon cher baron, de m’avancer les cent cinquante louis indispensables... Je vous en prie... j’insiste, baron, ne vous laissez pas devancer.

GODFISH, très embêté.

C’est l’historien tapeur !

LAHURE.

Allons, baron... allons ! vous ne pouvez pas laisser échapper ça !...

GODFISH.

Monsieur, votre démarche est inusitée. Mais, en considération de la comtesse, je vous prierai de passer demain chez moi. Je vous donnerai un chèque.

LAHURE, digne.

Merci, baron.

GODFISH, revenant.

Et puis, au fait, non... pas de chèque... J’aime mieux me débarrasser de vous tout de suite.

LAHURE.

Hein !

GODFISH.

Voici.

Il lui donne des billets.

Et ne vous croyez as obligé de faire des articles sur les ruines de Bianca.

Il sort par le fond.

LAHURE, rentrant dans le salon en empochant les billets.

Le mufle !

 

 

ACTE II

 

La scène est divisée en deux parties inégales. À gauche, le cabinet du ministre. Porte au fond et à gauche. À droite, l’antichambre ministérielle. Pas de communication entre les deux parties. Dans la partie de droite, une porte au fond donnant sur un couloir invisible, lequel conduit au cabinet du ministre. Au lever du rideau, à gauche, Bourdolle, debout, sa serviette sous le bras, est prêt à sortir. À droite, l’huissier chef, Prosper. Sur une banquette, un monsieur et une dame.

 

 

Scène première

 

BOURDOLLE, ALINE, sa femme, qui entre au lever du rideau, puis GUILLONET

 

À gauche, cabinet du ministre.

BOURDOLLE.

Tu m’accompagnes à la Chambre ?

ALINE.

Non, je sors avec Hélène Branchin. Mais nous te laisserons à la grille, si tu veux. D’ailleurs, cette séance est sans intérêt.

BOURDOLLE.

Sans l’ombre, à moins d’incident.

ALINE.

Il ne peut pas y en avoir. Le ministère est solide pour l’instant. Sois tranquille, dès qu’il y aura du danger, je te préviendrai. Tu sais que je ne me trompe pas souvent... À propos, qu’est-ce que c’est que cette coupure de journal que j’ai trouvée dans tes papiers.

BOURDOLLE.

Voyons.

Lisant.

C’est le compte rendu de la cérémonie de l’autre jour. J’y étais avec le président. Mon nom est cité, on me l’envoie.

ALINE.

Lis jusqu’au bout.

BOURDOLLE.

J’ai lu.

ALINE

Tu as lu ça ?

BOURDOLLE.

Mais oui.

ALINE.

Monsieur Bourdolle, toujours heureux d’être ministre... Tu as lu ?

BOURDOLLE, riant.

Pas méchant.

ALINE.

Non... c’est pire !

BOURDOLLE.

Bah ?

ALINE.

C’est dédaigneux... c’est désobligeant... Je le lirais dans une feuille d’opposition, ça me serait bien égal. Mais c’est dans un journal ami... et ce qu’il y a de plus grave, c’est que ça correspond à un état d’esprit. Veux-tu que je te parle franchement ? Eh bien, c’est vrai, tu as l’air trop content d’être ministre !

BOURDOLLE.

C’est que je suis très content, en effet.

ALINE.

Il ne faut pas le montrer avec tant d’exubérance.

BOURDOLLE.

N’oublions pas que je représente la Haute-Garonne !

ALINE.

Tu ne me feras pas rire avec ces plaisanteries-là !

BOURDOLLE.

Ne me gronde pas, ma chérie.

ALINE.

Je ne te gronde pas... je t’avertis... Tu es trop familier avec tout le monde... trop bon garçon, trop en dehors. Ça ne suffit pas pour faire une grande carrière politique. C’était bon au début de la République, quand on avait pas encore l’habitude. Mais maintenant, on sait ce que c’est que d’être du Midi : ça n’épate plus personne.

BOURDOLLE.

Nom d’un chien ! Tu as raison. Laisse-moi t’embrasser. Ma chérie, ma petite Aline, je t’adore. Qu’est-ce que je serais devenu si je ne t’avais pas rencontrée ? Cette idée me fait frémir ! Je serais peut-être socialiste. On ne sait jamais. J’ai failli.

ALINE, souriant.

Oh ! je me rappelle.

BOURDOLLE.

J’ai été sur le point de me laisser entraîner. Heureusement, tu étais là avec ton sens des réalités, avec ton génie de la politique. Tu m’as montré ma véritable vocation : le pouvoir. Dans l’opposition, je n’aurais rien donné.

ALINE.

Tu n’aurais surtout rien reçu.

BOURDOLLE.

Il y a encore ça ! Enfin ! si je suis ministre pour la seconde fois, c’est à toi que je le dois.

ALINE.

N’exagérons rien.

BOURDOLLE.

Si ! si ! tu as eu sur moi l’influence décisive, celle qui marque, qui fait de vous un autre homme. Tu as même changé mon caractère.

ALINE.

Pas assez.

BOURDOLLE.

Ça viendra. Et la conclusion de tout ça, c’est qu’un méridional doit épouser une Parisienne. Allons, viens ! Ah ! que je dise un mot à mon chef de cabinet.

Allant à la porte de gauche.

Guillonet ?

GUILLONET, apparaissant.

Monsieur le ministre ?...

S’inclinant.

Madame...

BOURDOLLE.

J’ai deux ou trois audiences, après la Chambre... je ne sais plus trop qui. Voyez la liste. Et puis soyez assez gentil pour mettre ce dossier en ordre. Vous savez de quoi il s’agit ?

GUILLONET.

Oui, monsieur le ministre.

BOURDOLLE.

Au revoir.

À Aline.

Viens !

Il sort avec elle.

 

 

Scène II

 

PROSPER, SOLANGE, JULIETTE, puis LE MONSIEUR, LA DAME et L’HUISSIER

 

À droite, pendant qu’à gauche le chef de cabinet va et vient de son bureau à celui du ministre, personnages mentionnés plus haut. Entrent deux jeunes demoiselles très élégantes, Juliette et Solange. À la sortie de Bourdolle, une des demoiselles s’approche de Prosper et à mi-voix.

SOLANGE.

Bonjour, monsieur Prosper.

PROSPER.

Bonjour, mademoiselle.

SOLANGE.

Vous ne me reconnaissez pas ?

PROSPER.

Je vous reconnais très bien... Pour le sous-chef, n’est-ce pas ? Monsieur Brille ?

SOLANGE.

Oui, monsieur Prosper. Je viens le voir avec mon amie.

Elle désigne.

Nous jouons toutes les deux dans son petit acte qui a eu tant de succès hier soir.

PROSPER.

Mademoiselle aussi ?

JULIETTE.

Oui, monsieur Prosper.

PROSPER.

Et dans quel théâtre monsieur le sous-chef a-t-il eu un acte joué ?

JULIETTE.

À la « Cave à Bibi ».

PROSPER.

Ah ! oui... J’y suis allé une fois.

SOLANGE.

Vous allez faire passer nos noms tout de suite, dites, monsieur Prosper ?

JULIETTE.

Nous sommes pressées... nous répétons dans la Revue.

PROSPER.

C’est que monsieur le sous-chef a plusieurs personnes à recevoir.

Désignant la dame.

Voici une dame qui l’attend depuis une heure.

SOLANGE.

Quelle dame ?...

PROSPER.

C’est une institutrice des Basses-Alpes qui vient pour le service.

SOLANGE.

Si monsieur Brille ne nous recevait pas avant des institutrices de province !

JULIETTE.

Ce serait drôle !

PROSPER, écrivant.

Je vais toujours faire passer vos noms, mesdemoiselles. Voulez-vous me les rappeler ?

SOLANGE.

Solange.

PROSPER, continuant à écrire.

De la « Cave à Bibi ».

Il tend le papier à un huissier.

Pour le sous-chef. Veuillez vous asseoir, mesdemoiselles.

Solange et Juliette vont s’asseoir sur le banc en face.

LA DAME, au monsieur qui est à côté d’elle.

Veux-tu parier qu’elles seront reçues avant nous ?

LE MONSIEUR.

C’est bien possible.

PROSPER, à un autre huissier qui s’est approché de lui.

Elle a gagné.

L’HUISSIER.

Qui ?

PROSPER.

L’institutrice. Elle a parié que les petites actrices seront reçues avant elle. Elle a gagné.

L’HUISSIER.

Sûr ! Mais ça a toujours été comme ça. Il y a vingt-cinq ans que vous êtes ici, vous devez le savoir.

PROSPER.

En effet, mon ami. Seulement, il y a vingt-cinq ans, les actrices qui venaient dans cette antichambre appartenaient à la Comédie- Française ou à l’Odéon. De la Comédie-Française à la « Cave à Bibi », voilà le chemin que nous avons fait !

PREMIER HUISSIER, revenant, à Prosper.

Le sous-chef attend ces demoiselles.

PROSPER.

C’est navrant !

Haut.

Mesdemoiselles, si vous voulez suivre ce garçon...

SOLANGE, en passant.

Au revoir, monsieur Prosper.

LA DAME, à son mari.

Qu’est-ce que je te disais ?

PROSPER, au second huissier.

Et il faut voir l’effet que ces choses-là font en province, quand on les raconte !

L’HUISSIER.

Qui est-ce qui les raconte ? Ce n’est toujours pas les députés !

PROSPER.

Non, ce sont les électeurs.

À ce moment le chef de cabinet traverse l’antichambre, des dossiers sous le bras, et se dirige vers une porte de l’autre côté, pendant que Prosper s’approche de l’institutrice et lui dit.

Ne vous impatientez pas, madame, votre tour approche. Ces dames sont des parentes du sous-chef : elles viennent pour affaire de famille.

À part, allant s’asseoir.

Sauvons la face !

Entre Luce.

 

 

Scène III

 

PROSPER, LUCE, puis GUILLONET

 

Même partie de la scène.

LUCE, s’approchant de Prosper.

Puis-je faire passer mon nom à monsieur le ministre ?

PROSPER.

À monsieur le ministre personnellement ?

LUCE.

Oui, monsieur.

PROSPER.

Vous avez demandé une audience !

LUCE.

Oui, monsieur. Et monsieur le ministre a bien voulu me répondre lui-même.

PROSPER.

Veuillez me donner votre carte, madame, et prendre la peine de vous asseoir.

À ce moment revient Guillonet.

Ah !

Quand Guillonet passe près de lui, bas.

Monsieur Guillonet, cette dame a une audience de monsieur le ministre. Dois-je la laisser ici ?

GUILLONET.

Le ministre est à la Chambre. Il ne m’en a pas prévenu.

Il lit la carte.

Comment ? Luce Brévin... Mais, est-ce que ce n’est pas ?...

Il se retourne, regarde Luce.

Oh ! mais oui...

Il va vivement à elle.

Mais oui, c’est elle...

À voix basse.

Luce ?...

LUCE, le regardant, hautaine.

Plaît-il ?

GUILLONET.

Vous ne me reconnaissez pas ?

LUCE.

Il me semble, en effet...

Dédaigneusement.

Monsieur Guillonet, je crois ?...

GUILLONET.

Marcel Guillonet.

LUCE.

Je me rappelle, maintenant...

Un temps, après l’avoir toisé.

Et vous avez fait bonne chasse ?

GUILLONET.

Bonne chasse ?... Je ne comprends pas.

LUCE.

La dernière fois que j’ai eu l’avantage de vous voir, il y a cinq ans, vous partiez pour la chasse... alors, je vous demande...

GUILLONET.

Ce n’est pas gentil de faire allusion à ça... Vous m’en voulez donc toujours ?

LUCE.

Moi ? pas du tout. Je trouve qu’à un certain degré de muflerie les hommes sont excusables.

GUILLONET.

Mais je n’ai pas été mufle avec vous !... il ne faut pas dire ça ! J’ai refusé de vous enlever, c’est une preuve d’estime que je vous ai donnée, au contraire... Où en serions-nous si nous avions fait cette folie ? Nous nous serions mariés, nous aurions divorcé. C’était fatal. Nous étions trop jeunes, nous ne connaissions pas la vie... Mais tout ça c’est le passé, n’en parlons plus. Vous ne vous imaginez pas ce que je suis content de vous retrouver... Êtes- vous jolie ! Êtes-vous jolie !

LUCE.

Veuillez ne pas me parler ainsi. Où vous croyez-vous ?

GUILLONET.

Chez moi.

LUCE.

Vous êtes employé au ministère ?

GUILLONET.

Je suis chef de cabinet de Monsieur Bourdolle.

LUCE.

Je vous fais mes compliments.

GUILLONET.

Et vous ? que venez-vous faire ici ? Ah ! oui... au fait... votre mari est professeur, je m’en souviens... Mais je peux vous aider... Dites-moi ce que vous désirez ?

LUCE, froidement.

Mon mari n’est plus professeur.

GUILLONET.

Ah ! Et qu’est-ce qu’il fait maintenant ?

LUCE.

Cette question est de la dernière inconvenance.

GUILLONET.

Pourquoi ?

LUCE.

Je suis veuve.

GUILLONET.

Oh ! j’ignorais... excusez-moi. Veuve ! Mais venez donc dans mon cabinet !... Ne restons pas ici !

LUCE.

Trop aimable. Je préfère rester.

GUILLONET.

Vous attendez le ministre ?

LUCE.

Oui. J’ai rendez-vous avec lui.

GUILLONET.

Nous l’attendrons ensemble... Vous me raconterez votre existence.

LUCE.

Elle a été bien simple. Mais je sens, à des signes qui ne me trompent pas, qu’elle va commencer à être mouvementée.

GUILLONET.

Tant mieux. Je n’ai pas besoin de vous dire que si vous avez besoin de moi pour quoi que ce soit...

LUCE.

Je vous remercie.

GUILLONET.

Vous ne voulez pas venir un instant ?

LUCE.

Non. Maintenant, laissez-moi. L’huissier nous regarde.

GUILLONET.

Il en a vu bien d’autres.

PROSPER, à qui un de ses collègues a parlé bas, à Guillonet, s’approchant.

Monsieur Guillonet, on téléphone de la Chambre.

GUILLONET.

Ah ! j’y vais... j’y vais...

À Luce.

À tout à l’heure. Je vous verrai.

Luce se rassied sans répondre, pendant que Guillonet sort par le fond.

 

 

Scène IV

 

ALINE, L’HUISSIER, puis GUILLONET

 

À gauche, cabinet du ministre.

ALINE, entrant, un peu émue, à L’huissier qui lui a ouvert la porte.

Monsieur Guillonet est-il dans son bureau ?

L’HUISSIER.

Oui, madame, il est en train de téléphoner.

ALINE.

Dès qu’il aura fini, prévenez-le que je suis là... que j’ai à lui parler... le plus tôt possible.

L’HUISSIER.

Bien, madame.

Il est resté sur le pas de la porte et s’éloigne. Aline, seule, s’assied, puis se lève, va jusqu’à la porte qui communique avec le chef de cabinet, puis, impatiente, frappe. Entre Guillonet.

GUILLONET.

Ah !

ALINE, rapidement tout ce dialogue.

Eh bien, il paraît qu’on interpelle !...

GUILLONET.

C’est ce qu’on me téléphonait.

ALINE.

C’est incroyable... Il n’y avait pas d’interpellation à l’ordre du jour... Ce n’est pas sérieux.

GUILLONET.

Fouras a posé une question à monsieur Bourdolle dès son arrivée.

ALINE.

À mon mari !... Il s’agit donc de lui ?

GUILLONET.

Oui, madame... à propos d’une révocation d’instituteur. Monsieur Bourdolle a répondu de son banc... Quand on m’a téléphoné, il venait de dire quelques mots au milieu d’une agitation extraordinaire.

ALINE.

Vous n’avez pas d’autres détails ?

GUILLONET.

Non, madame.

ALINE.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de révocation ? Mon mari ne vous en a rien dit ?

GUILLONNET.

Rien du tout.

ALINE.

Ça ne peut pas être grave... D’ailleurs Fouras est un de nos amis.

GUILLONET.

Évidemment. Mais n’oublions pas qu’on avait prononcé son nom autrefois pour le portefeuille de l’Instruction publique.

ALINE.

Enfin ! il n’y a pas là matière à une crise ministérielle ?

GUILLONET.

Ce n’est pas ce qu’on dit dans les couloirs.

ALINE, très agitée.

Nous le saurions déjà, voyons... nous le saurions déjà ! Mon mari aurait téléphoné lui-même... il m’aurait fait prévenir... d’une façon quelconque. Quelle heure est-il donc ?

GUILLONET.

Trois heures et demie.

Regardant par la fenêtre.

Ah ! voici l’auto de Monsieur Bourdolle... Monsieur Bourdolle en descend.

ALINE.

Bon. C’est qu’il n’y a rien eu... Je commençais à être inquiète, figurez-vous.

GUILLONET.

Moi aussi.

Entre Bourdolle.

 

 

Scène V

 

ALINE, GUILLONET, BOURDOLLE

 

Il entre précipitamment, va poser son portefeuille sur la table

ALINE.

Eh bien ? quoi ?

Le regardant.

Le cabinet ?

BOURDOLLE.

Sauvé !

ALINE.

Ah !

BOURDOLLE.

Il n’y a qu’un ministre par terre.

ALINE.

Qui ?

BOURDOLLE.

Moi !

ALINE et GUILLONET.

Toi ?... Vous ?...

BOURDOLLE.

Oui. Foudroyant. Ce que j’ai vu de plus rapide comme chute dans ma carrière politique. J’arrive dans la salle, Fouras était déjà à la tribune... Cet imbécile ! Comment un homme aussi bête que ça peut-il causer de pareils désastres !... Je l’entends qui dit : « Voici monsieur le ministre de l’Instruction publique qui va nous répondre. » Je m’approche, j’écoute. Il s’agissait d’une révocation d’instituteur dans la Nièvre. Ç’avait été réglé en conseil des ministres. « En effet », réplique Fouras. Et il ajoute : « Mais je voudrais savoir comment monsieur le ministre de l’Instruction publique concilie son attitude d’aujourd’hui avec les paroles qu’il a prononcées autrefois à cette même tribune. » Et il sort de je ne sais où, de l’Officiel, je crois, un discours de moi remontant à cinq ou six ans et où je soutenais une politique qui est juste le contraire de notre politique actuelle. Voilà où nous en sommes : on va chercher dans le passé des gens ! Heureusement, nous connaissons la manœuvre. C’est ce qu’on appelle mettre quelqu’un en contradiction avec soi-même. On nous a fait ce coup-là à tous. La Chambre n’y attache pas la moindre importance. Je hausse légèrement les épaules en souriant. « Je désire simplement, continue Fouras de son ton solennel, que monsieur Bourdolle nous dise sa véritable opinion, si c’est celle d’hier ou celle d’aujourd’hui, et je serais heureux de lui avoir fourni l’occasion de s’expliquer. » Alors, je ne sais pas ce qui me prend. Je veux en finir avec cette manie qu’on a d’exiger d’un homme politique une continuité d’opinion qu’on ne demande ni à un savant, ni à un penseur, ni à un écrivain. Je veux dire une fois pour toutes qu’il n’y a pas de politique possible si l’homme d’État n’a pas le droit de se transformer suivant les événements et les circonstances. Je me lève de mon banc et je crie à Fouras : « Vous voulez savoir ma véritable opinion ? Je vais vous la dire. Ce n’est pas celle d’hier, ce n’est pas celle d’aujourd’hui : c’est celle de demain ! » C’était un grand mot de gouvernement. Personne ne l’a compris.

ALINE.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?

BOURDOLLE.

Ça a été épouvantable. Jamais je n’ai vu une Chambre dans un état pareil. On m’a montré le poing à l’extrême gauche : mes amis levaient les bras au ciel... Bilotte demande à transformer la question en interpellation. À ce moment, le Cabinet était perdu. Tout à coup, Gibacier se tourne de mon côté et me crie : « Démission ! » Et toute la Chambre se met à hurler : « Démission ! » Mes collègues me regardent. Le président du Conseil me dit à l’oreille : « Mon cher, vous venez d’avoir un mot malheureux. » C’était fini. J’étais débarqué.

À Guillonet.

À présent, mon petit, laissez-moi, voulez-vous ? J’ai à causer avec ma femme.

GUILLONET.

Oui, monsieur le ministre, oui...

Il entre dans son cabinet.

 

 

Scène VI

 

BOURDOLLE, ALINE

 

ALINE.

Et maintenant que nous sommes seuls, dis-moi ce que tu penses ?

BOURDOLLE.

D’abord, il m’a semblé que j’étais roulé par une vague. J’avais des bourdonnements d’oreille. Aplati, quoi ! démonté ! On le serait à moins ! Mais je me suis ressaisi, le ressort est revenu. Ça va mieux. Je suis même tout à fait d’aplomb, prêt à la lutte. Il me faut ma revanche. Je l’aurai.

ALINE.

Nous l’aurons, oui, mais à la condition de nous tenir tranquilles.

BOURDOLLE.

Tranquille, après le coup que j’ai reçu dans l’estomac !

ALINE.

Garde-le. N’en montre rien. Tu fais de la politique, tu ne fais pas de la boxe. Ton attitude doit être celle d’un monsieur qui n’attend pas après un portefeuille. Nous sommes riches, nous sommes même plus riches que ne le croient tes collègues : voilà ce qui compte. Tu es populaire dans ton pays, tu seras toujours réélu député. Ta situation là-bas, mon salon à Paris, nous n’avons pas besoin de nous presser.

BOURDOLLE.

Tu ne tiens pas compte de mon tempérament !

ALINE.

Et je ne veux pas en tenir compte. Avec ton tempérament, tu ne peux faire que des gaffes, en ce moment-ci. Tu es très bien tombé, tu es tombé en homme de gouvernement, tout seul. Ça a beaucoup d’élégance. J’aime mieux cette chute-là qu’une chute en paquet, avec tout le monde. L’amour-propre est sauf et la position excellente, mais à une condition, c’est que nous prenions ça très bien, en souriant. Pas de gestes, pas de colère et de la désinvolture, voilà le programme.

BOURDOLLE.

Oui, mais, entre nous, nous pouvons dire...

ALINE.

Disons-le. Et encore, ce n’est pas la peine... chacun son tour. Aujourd’hui, tu es lâché. Demain, c’est toi qui lâchera les autres.

BOURDOLLE.

Je n’attends que l’occasion !...

ALINE.

Et moi, donc !

BOURDOLLE, l’attirant.

Viens te mettre un instant sur mes genoux... Il me faut ça après toutes ces émotions.

ALINE, lui passant les bras autour du cou.

Voilà, mon chéri. On est gai ?

BOURDOLLE.

Très content.

ALINE, se levant.

À tout à l’heure, mon chéri... Je rentre chez moi, parce que certainement je vais avoir beaucoup de visites.

BOURDOLLE.

Les vrais amis, ceux-là !

ALINE.

Oui, ceux qui ne te pardonnaient pas d’être au pouvoir.

BOURDOLLE, la reconduisant vers le fond par la taille.

Moi, je vais envoyer des tas de dépêches dans mon département. Ils ne sauraient pas quoi penser... Mais Fouras me dégoûte bien !

ALINE.

Je vais l’inviter à dîner.

BOURDOLLE.

Tu as raison.

Il revient à son bureau et se met à écrire.

 

 

Scène VII

 

PROSPER, LE MONSIEUR, LA DAME, L’HUISSIER, LUCE, puis GODFISH

 

À droite, pendant que Bourdolle, à gauche, écrit dépêches sur dépêches et les envoie au fur et à mesure par Guillonet, les mêmes qu’à la scène précédente, puis va-et-vient de personnel, puis Godfish.

PROSPER, à l’huissier qui vient de lui parler à l’oreille.

Qu’est-ce que vous me chantez là ! Le ministre est démissionnaire !

L’HUISSIER.

Oui, monsieur Prosper.

PROSPER.

C’est une grande perte. Monsieur Bourdolle était un des ministres les plus distingués que nous ayons eus à l’Instruction publique et je les ai tous connus depuis vingt-cinq ans...

Il réfléchit, puis se lève et va vers Luce.

Madame, je crois qu’il est inutile que vous attendiez davantage. Le ministre a donné sa démission et je ne pense pas qu’il puisse vous recevoir aujourd’hui.

LUCE.

Oh ! quel malheur ! Oh ! que je regrette !... Vous croyez que je ferais mieux de m’en aller ?

PROSPER.

C’est mon opinion.

LUCE.

Ne pourriez-vous pas me rendre le service... mais c’est peut-être abuser...

PROSPER.

Ne vous gênez pas, madame, si vous avez quelque chose à me demander personnellement. J’ai un certain don des physionomies et je devine que vous ne venez pas ici pour des bêtises.

LUCE.

Je vous remercie, monsieur l’huissier. Alors, vous seriez bien aimable de vouloir bien demander de ma part à monsieur Guillonet si je peux espérer être reçue cet après-midi.

PROSPER.

Je vais le lui faire demander, madame, je vous le promets.

L’INSTITUTRICE, retenant Prosper qui passe devant elle.

Et nous, alors ?... Qu’est-ce qu’il faut faire, monsieur l’huissier ? Faut-il rester ?

PROSPER.

Je n’ose pas vous le conseiller, quoique vous n’attendiez que le sous-chef. Mais il est avec sa famille qui doit être en train de partager l’émotion générale.

À ce moment passent avec agitation, se croisant et chuchotant, des employés du ministère.

vous voyez ?

L’INSTITUTRICE.

Allons-nous-en, alors...

PROSPER.

Vous aurez plus de chance avec le prochain sous-chef. Du moins tout porte à le croire.

L’INSTITUTRICE.

Au revoir, monsieur l’huissier.

PROSPER.

Au revoir, madame.

À un groupe de trois huissiers qui font des gestes.

Et vous, tâchez donc d’être calmes ! Le ministre ne va pas vous entraîner dans sa chute !

Il en prend un par l’épaule, lui donne un ordre à voix basse en lui désignant Luce et revient à son siège. Entre Godfish.

GODFISH, allant à Prosper.

Veuillez faire passer ma carte à monsieur le ministre.

Il lui tend sa carte.

PROSPER.

Avez-vous une audience ?

GODFISH.

Non. Regardez donc ma carte.

PROSPER, regardant et s’inclinant.

Ah ! Mais monsieur le baron ne sait peut-être pas qu’aujourd’hui...

GODFISH.

Je sais. C’est pour ça que je viens.

PROSPER.

Tout ce que je peux faire, monsieur le baron, c’est de transmettre à monsieur le chef de cabinet.

GODFISH.

Transmettez. J’attends là.

En se retournant et pendant que Prosper donne la carte à un huissier, il aperçoit Luce, la reconnaît et la salue.

Heureux, madame, de vous rencontrer...

LUCE.

Monsieur...

GODFISH.

Baron Godfish. J’ai eu le plaisir de vous être présenté chez la comtesse.

LUCE.

Oh ! monsieur, je n’ai pas oublié.

GODFISH.

Vous permettez que je m’asseye à côté de vous ?...

LUCE.

Je vous en prie.

GODFISH.

Vous attendez le ministre ?

LUCE.

Oui, monsieur.

PROSPER, l’huissier étant revenu, à Godfish.

Si monsieur veut se donner la peine.

GODFISH, à Luce, galamment.

Je regrette de passer avant vous...

LUCE.

C’est tout naturel, monsieur le baron. Mais j’ai de la patience...

GODFISH, à Prosper.

Vous voyez, jeune homme...

Il sort par le fond.

PROSPER, à l’huissier.

Ce monsieur est un insolent. Mais il y a des gens dont on doit savoir supporter les insolences. Il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a.

LUCE, à part.

Évidemment... il faut de la patience !

PROSPER.

Voulez-vous me permettre, madame, de vous offrir le journal ?

LUCE.

Oh ! trop aimable, monsieur l’huissier...

Elle le prend.

 

 

Scène VIII

 

BOURDOLLE, puis GUILLONET, puis GODFISH

 

À gauche.

BOURDOLLE, après avoir terminé une lettre, se lève, fait un geste de colère et murmure.

C’est raide tout de même !

Entre Guillonet.

GUILLONET.

Le baron Godfish est dans mon cabinet. Il a un mot à vous dire. Le recevez-vous ?

BOURDOLLE.

Le baron Godfish ! Certainement, je vais le recevoir.

GUILLONET.

À propos, il y a aussi une dame... Madame Brévin, à qui vous avez fixé...

BOURDOLLE.

En effet. C’est une petite protégée de la comtesse.

GUILLONET.

Elle peut attendre ?

BOURDOLLE.

Certainement. Je la recevrai tout à l’heure, quand j’appellerai.

GUILLONNET.

Je vais la faire attendre chez moi.

Il introduit Godfish, referme la porte, puis va chercher Luce et l’emmène dans son cabinet.

 

 

Scène IX

 

BOURDOLLE, GODFISH

 

Même partie.

GODFISH.

Mon cher ministre...

BOURDOLLE.

Mon cher baron, qui me vaut l’avantage de cette visite ?

GODFISH.

Mon indignation, mon cher ministre... Je suis véritablement indigné... Se priver du concours d’un homme comme vous ! Ils sont fous, ma parole, ils sont fous !

BOURDOLLE, riant.

Vous savez déjà ?

GODFISH.

La nouvelle a fait le tour de Paris. Je ne m’étends pas sur les commentaires qu’elle suscite de toutes parts... Je suis Anglais, ça ne me regarde pas. Seulement, en apprenant le résultat de la séance, j’ai eu tout à coup une idée... Je la crois admirable. Et je n’ai fait qu’un bond jusqu’au ministère !...

BOURDOLLE.

J’écoute, baron, j’écoute avec le plus vif intérêt... Tout ce qui vient d’un homme comme vous...

GODFISH.

Voici. Nous fondons avec quelques amis, dont un ami intime à vous, Branchin, nous fondons un journal. Vous l’avez entendu dire chez la comtesse, n’est-ce pas ? Ce journal paraîtra bientôt, précédé d’une publicité comme on n’en aura jamais vu, quoiqu’on ait vu des choses assez gentilles dans cet ordre d’idées... Vous comprenez, mon cher, que du moment que des capitalistes comme moi, comme Villerbois et Branchin se mêlent d’une affaire, il faut qu’elle soit grandiose... Grandiose elle sera ! Or, l’idée qui m’est venue est grandiose aussi... À ce journal, il faut un directeur de premier ordre, un nom ! Ce nom, mon cher ministre, c’est le vôtre.

BOURDOLLE.

Le mien !

GODFISH.

Oui ! Un ancien ministre de l’Instruction publique à la tête d’un grand journal parisien, quoi de plus beau ! Et ne cherchez pas d’objections. Il n’y en a pas. Traitement superbe, liberté absolue ! Notre journal aura les opinions que vous voudrez. Et il en changera quand vous voudrez ! Quel bruit, demain, dans Paris, quand on apprendra la nouvelle ! Car il faut qu’on l’apprenne demain !

BOURDOLLE.

Mon cher baron, votre offre est magnifique, elle est tentante... elle me flatte... mais laissez-moi le temps de la réflexion.

GODFISH.

Réfléchissez, Je vais fumer une cigarette pendant ce temps-là. À propos, vous savez le titre de notre journal ?

BOURDOLLE.

Non.

GODFISH.

C’est moi qui l’ai trouvé : Ciel et Terre. Ça dit tout !

BOURDOLLE.

Je croyais que le rédacteur en chef devait être monsieur Maugraine ?

GODFISH.

En effet, je le lui avais promis. Mais je lui manque de parole, ce que je ne fais que dans des cas tout à fait exceptionnels, comme celui de ce polisson !

BOURDOLLE, étonné.

Ah ?

GODFISH.

Oui, c’est un garçon sans mœurs. Mais ne parlons plus de ce petit drôle... Écoutez, Bourdolle... Je ne peux pas vous offrir un ministère, du moins en France... Mais je vous offre mieux, je vous offre le pouvoir.

BOURDOLLE, qui a fait quelques pas avec agitation, revenant en face de Godfish.

Mon cher baron, je vais jouer carte sur table. Serai-je maître absolu de la ligne politique du journal ?

GODFISH.

Absolu. Vous pourrez éreinter qui vous voudrez.

BOURDOLLE, lui tendant la main.

J’accepte.

GODFISH.

Bien. Vous faites une chose qui n’est pas bête.

Entre un huissier.

L’HUISSIER.

Madame fait demander si elle ne dérange pas monsieur le ministre ?

BOURDOLLE.

Du tout.

À Godfish.

Je vais vous présenter à ma femme.

À Aline qui entre.

Ma chère amie, le baron Godfish.

ALINE.

Très heureuse, monsieur...

Elle lui tend la main.

GODFISH.

Madame, mes hommages.

À Bourdolle.

Cher ami, à bientôt.

Faisant un geste et à voix haute, en sortant.

Ciel et Terre !

 

 

Scène X

 

BOURDOLLE, ALINE

 

BOURDOLLE.

Ah ! ce Fouras ! En voilà un à qui je dirai deux mots dans quelque temps !

ALINE.

Ne recommence donc pas à t’exciter.

BOURDOLLE.

Je ne m’excite pas. Je suis en plein calme. Écoute, il m’arrive la grosse chance, le gros lot...

ALINE.

Quoi ?

BOURDOLLE.

Tu sais qui est le baron Godfish ? C’est l’Argent, avec un grand A. C’est le plus gros sac de l’Europe. Il s’est mis en tête de fonder un journal avec Villerbois et Branchin. Trois bonshommes ! Eh bien, Godfish vient à l’instant de m’offrir la direction de ce journal, sans réserves. Je serai le maître. Tu vois d’ici mes collègues quand ils apprendront ça !

ALINE.

Tu as donc accepté ?

BOURDOLLE.

Tout de suite.

ALINE.

Comment ! tu as pris une résolution aussi grave sans réfléchir, sans me consulter !

BOURDOLLE.

On ne pouvait pas laisser échapper cette occasion. Je l’ai saisie. Moi, je suis un homme de premier mouvement. Je suis de mon pays : il faut me prendre avec mes qualités et mes défauts. Et puis, il y a une chose qui domine tout. Je veux montrer à tous ces gaillards-là que je ne suis pas un petit garçon qu’on envoie se coucher après dîner !...

ALINE.

Et c’est pour ça que tu vas compromettre ta situation politique pour te lancer dans des aventures !

BOURDOLLE.

Je ne compromets pas ma situation : je la consolide. Ce qui me manquait jusqu’à présent, veux-tu que je te le dise ? Je n’étais pas un Parisien, un grand Parisien, de ceux qu’on ne se permet pas de blaguer ! Je n’étais qu’un homme politique.

ALINE.

Tu ne trouves donc pas ça suffisant ? Mais oui, tu n’es qu’un homme politique. Est-ce que tu vas en rougir, maintenant ? Oui... oui... tout en toi est d’un homme politique, la voix, le geste, l’éducation et ta femme ! Tu es un provincial, un grand provincial, si tu veux ! Tu ne seras jamais un Parisien !

BOURDOLLE.

Comment peux-tu avoir de pareils préjugés ? Est-ce que... ?

ALINE.

Et surtout, tu ne seras jamais directeur d’un journal parisien... Tu n’as pas les reins de ça !

BOURDOLLE, vexé.

Je n’ai pas les reins !...

ALINE.

Mais non... tu verras bien. N’en parlons plus. Tu veux changer de carrière : il paraît que ça ne me regarde pas et que jusqu’à présent je t’ai donné des mauvais conseils...

BOURDOLLE.

Tu m’en as donné d’admirables !... Mais il y a des heures où tu ne tiens pas assez compte de mon caractère.

ALINE.

Il fallait me dire que tu en avais un !

BOURDOLLE.

Tu peux le voir... Voyons, ma petite Aline, ne sois pas fâchée...

ALINE, froidement.

Non, c’est fini. Fais-toi directeur de journal. Mais je te préviens que notre salon étant un salon politique et sérieux je n’y recevrai jamais d’actrices ni de femmes de lettres.

Elle sort.

BOURDOLLE, va à la porte de Guillonet et lui dit.

Vous pouvez faire entrer cette dame.

Puis, seul.

Il y a des choses que les femmes ne comprennent pas, décidément.

Entre Luce.

 

 

Scène XI

 

BOURDOLLE, LUCE

 

BOURDOLLE.

Donnez-vous la peine d’entrer, madame, et excusez-moi de vous avoir fait attendre. J’ai été fort occupé.

LUCE.

Je ne vous en suis que plus reconnaissante d’avoir bien voulu me recevoir dans les circonstances actuelles, monsieur le ministre.

BOURDOLLE.

Je ne suis plus ministre.

LUCE.

Je le sais, monsieur le ministre, je le sais...

BOURDOLLE.

Voyons, de quoi s’agit-il ? Ah ! je me rappelle... d’un livre d’éducation et de manuels, n’est-ce pas ? de petits manuels.

LUCE.

Non... pas des manuels... un livre seulement.

BOURDOLLE.

Pour les jeunes filles...

LUCE.

C’est ça.

BOURDOLLE.

J’y suis. Et je vous avais promis de le lire, de faire faire un rapport... Mais, puisque je ne peux pas tenir cette promesse, je vous recommanderai à mon successeur qui sera certainement un homme éminent.

LUCE.

Oh ! ça !...

BOURDOLLE.

Vous ne croyez pas que ce sera un homme éminent ?

LUCE.

Il n’y en a jamais deux de suite dans un ministère, ce serait trop beau !

BOURDOLLE.

Madame...

LUCE.

Ce n’est pas une flatterie, monsieur le ministre... D’ailleurs, une flatterie de ma part serait bien déplacée. Je voulais dire que je ne me faisais pas d’illusions. J’ai eu la chance inespérée d’être reçue par vous... Je n’aurai pas la même avec votre successeur. Qu’est-ce que ça pourrait lui faire à votre successeur l’éducation des jeunes filles ?

BOURDOLLE, riant.

Permettez... permettez...

LUCE.

Ce qu’il y a de plus simple, c’est de prendre mon manuscrit et de le brûler en rentrant chez moi !

BOURDOLLE.

Vous allez brûler vos manuscrits !

LUCE, nerveuse.

Oh ! oui... j’en ai assez... j’en ai assez !

BOURDOLLE, riant.

Mais j’espère bien que votre amoureux vous empêchera de commettre ce sacrilège !

LUCE, indignée.

Mon amoureux !

BOURDOLLE.

Dame ! je suppose...

LUCE.

Mais je n’ai pas d’amoureux, monsieur le ministre !... Ah ! oui, vous m’avez rencontrée dans un milieu de femmes très élégantes et très lancées et vous vous imaginez... Mon Dieu ! je ne dis pas que je ne ferai pas un jour comme elles, on ne peut répondre de rien dans la vie. Mais, pour l’instant, ce n’est pas ça. Je suis seule. Comme c’est bizarre, tout de même, qu’on ne puisse pas voir une femme sans supposer !...

BOURDOLLE.

Je vous demande pardon... ne vous fâchez pas.

LUCE.

Oh ! monsieur le ministre, c’est moi qui suis honteuse. Je vous fais perdre votre temps à bavarder avec une petite femme. Je me retire donc...

BOURDOLLE.

Nous nous retrouverons, madame, et je m’occuperai de vous.

LUCE, avec ironie.

Non !

BOURDOLLE.

Comment ? non ! vous en doutez ?

LUCE.

Un peu. Mais ça ne fait rien. Je n’en suis pas moins touchée de votre accueil.

BOURDOLLE.

Et pourquoi en doutez-vous ? Parce que je vous ai parlé tout à l’heure en badinant ? Ça ne m’a pas empêché de m’apercevoir que vous étiez une femme très intelligente.

LUCE.

Oh ! monsieur le ministre...

BOURDOLLE.

Très originale, pas quelconque ! Et je m’en étais déjà aperçu l’autre jour chez la comtesse, qui a beaucoup d’estime pour vous, entre parenthèses. Elle m’a un peu raconté votre existence... votre mérite... car vous avez du mérite. Maintenant, je me rappelle. Vous travaillez, vous écrivez... c’est très bien, c’est très bien. Et, par-dessus le marché, vous me dites que vous êtes toute seule. C’est encore mieux... Les questions féminines m’intéressent beaucoup plus que vous ne pensez.

LUCE.

Est-ce possible ?

BOURDOLLE.

Elles me passionnent et j’ai quelques idées là-dessus que je serai peut-être à même de réaliser bientôt. On ne s’imagine pas comme il y en a aujourd’hui de jeunes femmes pleines de talent qui cherchent à se créer une situation indépendante.

LUCE.

Oui... oui... Ah ! voilà ! voilà !

BOURDOLLE.

Et on ne fait rien pour elles ! On ne les utilise pas ! Elles végètent dans leur coin ! Ce sont des forces perdues !

LUCE.

Des forces perdues !... Oui, c’est le mot... parce qu’elles ne rencontrent jamais l’homme supérieur qui saurait s’en servir... Que c’est bien ce que vous dites-là, monsieur le ministre, que c’est bien ! Et quand on pense que vous venez d’être renversé du pouvoir par des imbéciles et qu’au lieu de vous mettre en colère, vous êtes là à causer gentiment, comme si rien ne s’était passé, avec une femme que vous avez vue à peine une fois ! Oh ! oui... c’est beau ! c’est magnifique !

BOURDOLLE.

Voyons, madame... voyons !

LUCE.

Ça prouve que vous êtes vraiment fort ! Car c’est à ce moment-là qu’on juge les hommes, quand ils ont été victimes d’une injustice et qu’ils la supportent chiquement !

BOURDOLLE, tout à coup.

Ça me fait plaisir d’entendre ces choses-là ! Et dites avec cette crânerie. Et puis on sent que vous le pensez.

LUCE.

Si je le pense ! J’ai pour vous une admiration profonde... Oh ! ne croyez pas que je me jette à votre tête. Je trouve ça répugnant de la part d’une femme... tandis que l’admiration est un sentiment avouable.

BOURDOLLE.

Je crois bien... je crois bien !

LUCE.

Maintenant, je me relire et je garderai de votre accueil un souvenir ineffaçable.

BOURDOLLE.

Pardon... pardon. Il y a une question que nous n’avons pas réglée... c’est celle de votre manuscrit. Probablement ce petit rouleau que vous avez à la main ?

LUCE.

En effet... en effet.

BOURDOLLE.

Je ne le prends pas aujourd’hui... parce que je ne pourrais pas le lire tout de suite. Mais vous me l’apporterez chez moi, je veux que vous me l’apportiez chez moi... dès que j’aurai quitté cet immeuble. Nous le parcourerons ensemble, votre manuscrit. Je vous promets que je m’occuperai de lui et de vous... Et comme je ne suis plus ministre, ce n’est pas une promesse en l’air.

LUCE.

Je ne sais comment vous exprimer...

BOURDOLLE, l’interrompant.

Non ! non ! c’est inutile, c’est inutile... C’est moi, au contraire, qui devrais vous être reconnaissant.

LUCE.

Oh ! oh !

BOURDOLLE.

Mais si ! Je n’oublierai pas que le jour de ma chute une jeune et jolie femme est venue me témoigner son admiration... Ce n’est généralement pas ce jour-là que l’on choisit.

LUCE.

Ne vous moquez pas de moi, monsieur Bourdolle.

BOURDOLLE.

Me moquer de vous ! N’allez pas vous imaginer ça. Vous avez été délicieuse. Vous m’avez dit les paroles que j’avais besoin d’entendre... Et si, dans l’avenir, je ne faisais pas beaucoup pour vous, je serais un ingrat. Et je ferai plus que vous ne croyez. Voyons, ça vous serait-il agréable d’écrire dans un journal ?

LUCE.

Dans un journal !

BOURDOLLE.

Dans un grand journal qui va se fonder.

LUCE, joignant les mains.

Oh ! monsieur Bourdolle... monsieur Bourdolle ! Mais c’est mon rêve !... Je n’aspire qu’à ça... J’ai déjà envoyé des articles à tous les journaux de Paris !

BOURDOLLE.

Et aucun ne les a insérés ?

LUCE.

Jamais ! Et c’est bête à dire... on ne devrait pas dire ça de soi... J’ai du talent... Je vous jure, monsieur Bourdolle, que j’ai du talent.

BOURDOLLE.

Mais j’en suis sûr... j’en suis sûr... Eh bien, c’est entendu, je vous prends avec moi... Car c’est moi qui vais être directeur de ce journal.

LUCE, avec enthousiasme.

Vous, monsieur Bourdolle !

BOURDOLLE.

Moi !

LUCE.

Oh ! c’est merveilleux !... Ça, c’est un coup de maître !

BOURDOLLE.

N’est-ce pas ? Alors, vous êtes contente ?

LUCE.

Je suis affolée... il n’y a pas d’autre mot, affolée !

Allant naïvement à Bourdolle et lui prenant la main.

Oh ! monsieur Bourdolle, vous ne savez pas ce que je vous devrai... Naturellement, je ne pourrai jamais rien faire pour vous, moi, je suis trop loin de vous... Mais on ne sait pas... En tout cas, vous pourriez me demander ce que vous voudriez !

BOURDOLLE, riant.

Tout ce que je voudrais ?

LUCE.

Oui... tout... sauf, bien entendu... C’est vrai... Je n’y songeais pas... Ma parole, il y a des moments où j’oublie que je suis une femme !

BOURDOLLE.

Et une délicieuse femme !

LUCE.

Non, mais enfin...

BOURDOLLE, gaiement.

Et si je vous le demandais, pourtant, ça, un jour ? Si je vous le demandais ? Qu’est-ce que vous me répondriez ?

LUCE.

Je cherche...

BOURDOLLE.

Vous me le refuseriez ?

LUCE, grave.

Oui, monsieur Bourdolle, Je vous le refuserais. Mais j’aurais un rude chagrin !

BOURDOLLE, s’avançant vers elle.

Je ne vous plais pas, alors ?

LUCE, le repoussant légèrement.

Non... non... tenez-vous... laissez-moi partir... Je ne vous répondrai pas... Aujourd’hui, je suis trop heureuse pour parler sérieusement.

Elle est près de la porte.

BOURDOLLE.

Mais demain ?

LUCE.

Demain ? Vous m’aurez rendu un trop grand service pour que je vous accorde quoi que ce soit !

BOURDOLLE.

Et après-demain ?

LUCE.

Vous ne penserez plus à moi.

BOURDOLLE.

Luce !

LUCE, ouvrant la porte et s’inclinant.

Monsieur le ministre...

Elle sort.

BOURDOLLE, seul, il passe la main sur son front.

J’ai une migraine !...

 

 

Scène XII

 

À droite, TROIS HUISSIERS et PROSPER, trois journaux différents

 

PROSPER, regardant le journal.

Fouras ! On parle de Fouras pour l’Instruction publique ! Pauvre France !

 

 

ACTE III

 

Le bureau de Bourdolle au journal Ciel et Terre.

Au fond, une baie vitrée, et, au-delà de la baie faisant partie de la scène, un couloir. Une banquette dans ce couloir. Au lever du rideau, la baie est largement ouverte. Prosper pose sur le bureau des dépêches et des lettres. Sur la banquette du couloir, Lahure est assis entre les deux petites femmes qu’on a vues au deuxième acte.

 

 

Scène première

 

LAHURE, JULIETTE, SOLANGE, PROSPER, puis MONSIEUR et MADAME VILLERBOIS, puis DE JERSOT, puis GUILLONET, puis successivement BOURDOLLE, GODFISH et JEANNINE, puis MAUGRAINE

 

SOLANGE.

Oui, monsieur Lahure, oui, c’est vous le plus gentil de tout le journal.

JULIETTE.

Certainement que vous êtes le plus gentil, monsieur Lahure.

LAHURE, leur tapotant les joues.

Je fais ce que je peux, mes enfants.

SOLANGE.

Et pourquoi n’êtes-vous pas à la répétition générale des Fantaisies, comme tout le monde ?

LAHURE.

Je ne m’occupe pas des choses de théâtre. Je suis chargé de la politique étrangère.

SOLANGE.

C’est beau !

LAHURE.

Mais, c’est vous qui devriez y être, à cette répétition générale... Vous êtes des artistes.

SOLANGE.

Évidemment, nous devrions y être, ce serait notre place. Seulement, on ne nous a pas invitées.

JULIETTE.

Nous n’en valons pas la peine.

SOLANGE.

D’ailleurs, il n’y a pas à le regretter. Nous avons des renseignements sur la pièce par des camarades qui jouent dedans. Il paraît que c’est la boue !

LAHURE.

La boue ?

SOLANGE.

Oui, monsieur Lahure. C’est une expression du Conservatoire. Quand quelque chose vous dégoûte ou qu’il vous arrive une déception, on dit : « la boue ! »

JULIETTE.

La boue !

LAHURE.

Ah ! parfaitement.

JULIETTE.

Oui, ça soulage.

SOLANGE.

Et, dans la vie de théâtre, ce n’est pas les occasions qui manquent.

LAHURE, à part.

Si Bianca me voyait !

Haut.

Maintenant, mes petites amies, laissez-moi aller travailler.

JULIETTE.

Restez encore un peu avec nous, monsieur Lahure.

PROSPER, qui a fini de ranger, se retourne, aperçoit ce spectacle et manifeste de la mauvaise humeur.

Oh ! oh ! mesdemoiselles, vous seriez peut-être mieux dans le cabinet de monsieur le courriériste des théâtres.

SOLANGE.

Il n’est pas arrivé... Il n’y a personne au journal. Ils sont tous à la répétition...

Sur un geste de Lahure, elles se sont levées toutes les deux et se retirent à droite, dans le couloir. Paraissent monsieur et madame Villerbois.

MADAME VILLERBOIS (VALÉRIE).

Prosper, monsieur de Jersot est-il au journal ?

PROSPER.

Oui, madame, il vient d’arriver.

VALÉRIE.

Ah ! je l’aperçois... Monsieur de Jersot !

DE JERSOT.

Madame... Cher monsieur Villerbois...

VALÉRIE.

Dites-moi... Étiez-vous à l’ambassade d’Angleterre ?

DE JERSOT.

J’y ai passé un instant... Et vous, madame ?

VALÉRIE.

Nous en venons, mon mari et moi.

VILLERBOIS, étonné.

Comment ?

VALÉRIE, avec autorité.

Nous en venons, mon mari et moi. Faites-vous un écho sur la soirée ?

DE JERSOT.

Oh ! certainement... Vous me permettez de citer vos noms ?

Il s’éloigne sur un signe de Valérie.

VALÉRIE, à son mari.

Oh ! pas d’observations, je vous en prie !... Je sais ce que vous allez me dire... Nous n’étions pas, ce soir, à l’ambassade, mais nous aurions dû y être, si vous aviez fait votre devoir ! Et je tiens à ce que mon nom soit cité pour que votre belle-sœur ait le plaisir de le lire demain matin.

VILLERBOIS.

Ça peut nous attirer...

VALÉRIE, l’interrompant.

C’est comme pour madame Bourdolle... Quand on pense que vous ne m’avez pas encore présentée à elle... avec votre situation au journal !...

VILLERBOIS.

L’occasion ne s’en est pas trouvée.

VALÉRIE.

On la fait naître, l’occasion... C’est inouï, maintenant que je suis votre femme j’ai moins de relations que quand j’étais votre maîtresse... Venez, allons surveiller cet écho.

GUILLONET.

Le patron n’est pas de retour, Prosper ?

PROSPER.

Non, monsieur Guillonet, mais vous trouverez là son courrier.

GUILLONET.

Eh bien, Prosper, vous habituez-vous à votre nouvelle situation ?

PROSPER.

Très bien, monsieur Guillonet. Dans les commencements, ça a été un peu dur, parce qu’il fallait se coucher à trois heures du matin, mais je m’y suis fait ; et puis, monsieur Bourdolle est un de ces hommes qu’on n’abandonne pas. Quand il m’a offert de le suivre, j’ai accepté avec reconnaissance.

GUILLONET, riant.

Comme moi !

PROSPER.

D’ailleurs, j’étais dégoûté de la politique, elle n’avait plus de mystère pour moi, je devinais tout.

GUILLONET.

Et, maintenant, Prosper, vous connaissez le journalisme.

PROSPER.

Je peux mourir.

Guillonet va prendre quelques lettres sur le bureau de Bourdolle, en laisse d’autres. Il jette un coup d’œil du côté du couloir, aperçoit Lahure et lui envoie un petit bonjour de la main.

GUILLONET.

Bonsoir, Lahure.

LAHURE, sur le pas de la porte du cabinet.

Bonsoir, Guillonet... monsieur Bourdolle vient-il au journal, ce soir ?

GUILLONET.

Comme tous les soirs. Il est minuit, il ne tardera même pas. Je crois qu’il est allé au théâtre.

LUCE, passant dans le couloir, très élégante, tenue de soirée. Elle se retourne vers le cabinet de Bourdolle, aperçoit Lahure et Guillonet et leur dit en souriant.

Bonsoir, monsieur Lahure... Bonsoir, Guillonet.

Et elle disparaît.

GUILLONET.

Mais, venez donc un peu avec nous, voyons... Qu’est-ce que c’est que ces manières ?

LUCE, réapparaissant.

Je n’ai pas le temps... il faut que j’aille corriger mes épreuves.

Elle serre la main de Lahure.

LAHURE.

Vous avez un article, ce soir, madame ?

LUCE.

Oui, monsieur Lahure. La suite de cette petite série dont vous avez bien voulu me faire des compliments.

GUILLONET.

Moi aussi, je vous en fais, des compliments, et vous ne m’en savez aucun gré...

LUCE.

Pardon... Mais vous ne m’en voudrez pas d’attacher plus d’importance à ceux de monsieur Lahure qui est un esprit sérieux, tandis que vous, vous êtes un jeune homme de la dernière frivolité.

GUILLONET.

Ça ne m’empêche pas de vous dire que vos articles sur « les femmes d’aujourd’hui » sont de petits bijoux.

LAHURE.

Et ils ont en même temps de la profondeur.

GUILLONET.

Et une grande portée.

LUCE, à Lahure.

Alors, celui de ce matin ne vous a pas déplu ?

LAHURE.

C’est un des meilleurs de la série, peut-être le meilleur... Vous y traitez avec infiniment de délicatesse un sujet qui, sous une autre plume que la vôtre, aurait pu être scabreux : révolution de la pudeur chez la femme...

LUCE, lui serrant la main.

Merci, monsieur Lahure, merci... Mais, vous me faites rester dans le cabinet de monsieur Bourdolle... Qu’est-ce qu’il dirait de nous voir tous les trois chez lui, sans sa permission ?

GUILLONET.

Il nous donnerait la permission, voilà tout.

LUCE, sortant, à Prosper.

Si monsieur le directeur a quelque chose à me dire, je reste au journal.

Quand elle sort dans le couloir, Solange et Juliette se précipitent à sa rencontre.

SOLANGE.

Bonsoir, madame...

JULIETTE.

Bonsoir, madame... Vous venez du théâtre ?

LUCE.

Oui, mesdemoiselles.

JULIETTE.

Racontez-nous...

Elles disparaissent toutes les trois.

GUILLONET.

Moi, je vais dans mon cabinet.

LAHURE.

Et moi, je vais attendre encore un instant.

Sortant du cabinet.

Ah ! Voici le patron.

Bourdolle entre, donne son pardessus à Prosper. Il est en tenue de soirée.

BOURDOLLE, lui serrant la main.

Mon cher Lahure...

LAHURE.

Pourrais-je vous dire un moi, monsieur Bourdolle ?

BOURDOLLE.

Certainement, Lahure... Tout à l’heure, je vous ferai appeler...

À Godfish et à Jeannine qui le suivent.

Venez par ici, vous êtes chez vous...

GODFISH, apercevant Lahure.

Oh ! le tapeur !

Il lui tourne le dos.

LAHURE, à part.

Parce qu’il m’a prêté quelques misérables louis, celui-là !

JEANNINE.

Branchin et Marguerite nous suivent avec la comtesse.

BOURDOLLE.

Prosper, vous ferez entrer dans mon cabinet.

PROSPER.

Bien, monsieur Bourdolle.

BOURDOLLE, à Jeannine et à Godfish.

Asseyez-vous... Je vous demande simplement la permission de vous laissez un instant. Mon courrier Guillonet.

GUILLONET.

Voici, patron.

Bourdolle s’en va avec Guillonet dans le cabinet de celui-ci.

GODFISH, appelant Maugraine qui passe.

Vous soupez ce soir avec nous, jeune homme ?

MAUGRAINE.

Avec plaisir, baron.

GODFISH.

Nous nous retrouverons à la rédaction.

Prosper et Maugraine sortent.

 

 

Scène II

 

GODFISH, JEANNINE, puis BRANCHIN, MARGUERITE, LA COMTESSE, puis BOURDOLLE

 

GODFISH.

Je vais aller téléphoner avec Londres, et puis, ma chère, si vous voulez, nous irons souper. Mais, le voulez-vous ?

JEANNINE.

Pourquoi me demandez-vous cela, puisque c’est convenu ?

GODFISH.

Je vous le demande, parce que vous semblez de mauvaise humeur... Et de là à avoir la migraine, il n’y a qu’un pas...

JEANNINE, un temps.

Êtes-vous assez hypocrite !

GODFISH.

Moi, je suis hypocrite !... On a tout dit de moi, ma chère, mais on n’avait pas dit ça... Et en quoi suis-je hypocrite, je vous prie ?

JEANNINE.

Quand je pense que vous traitez monsieur Maugraine comme un ami, que vous l’invitez dans notre loge, et que vous avez brisé sa carrière !

GODFISH.

J’ai brisé, moi !

JEANNINE.

Non seulement vous ne l’avez pas nommé rédacteur en chef de Ciel et Terre comme vous le lui aviez promis...

GODFISH.

Bourdolle valait mieux.

JEANNINE.

Soit ! Mais vous auriez pu au moins lui faire commander des articles par monsieur Bourdolle... depuis trois mois que le journal est fondé...

GODFISH.

Avec un immense succès !

JEANNINE.

Raison de plus pour en ouvrir les portes à un jeune écrivain de talent... que j’ai connu à ses débuts et à qui je m’intéresse... J’aurais compris votre hostilité quand vous le croyiez mon amant...

Mine glacée de Godfish.

mais je vous ai donné des preuves qu’il ne l’était pas...

Même jeu.

et qu’il ne l’avait jamais été.

Même jeu.

Je vous ai montré des lettres qui ne laissent aucun doute...

Même jeu.

Alors, votre conduite à son égard est incompréhensible, pour ne pas dire barbare ! Oui, elle est barbare, c’est le mot !

GODFISH.

Ne vous emballez pas... Je vais vous expliquer. J’aime beaucoup monsieur Maugraine, c’est un charmant compagnon, il m’est agréable de l’avoir à ma table... mais je trouve que, comme écrivain il n’a aucun talent.

JEANNINE, suffoquée.

Vous dites !...

GODFISH, très froidement.

Il n’a aucune espèce de talent ! On peut avoir de l’esprit, de bonnes manières, de la distinction, ne pas tromper ses amis, s’habiller bien et n’avoir tout de même aucun talent.

JEANNINE.

Mais vous êtes le seul à Paris qui disiez ça... Maugraine est un des espoirs de la jeune génération littéraire.

GODFISH.

Dans ce cas, c’est une génération sacrifiée.

JEANNINE.

Et alors, à qui trouvez-vous du talent, au journal. Ah ! oui, au fait... je sais... à Lucinde ! à la petite Luce Brévin... « Femmes d’aujourd’hui ! » C’est ça que vous trouvez bien ?

GODFISH.

Ça, entre autres choses. Mais ça, surtout. C’est très bien. Cela me plaît énormément.

JEANNINE.

Mais, mon pauvre ami, c’est du faux, c’est du toc !... Ça n’a pas de style... C’est l’A B C du féminisme... On n’écrit plus ces choses-là dans un journal parisien... C’est réglé, nous le savons, n’en parlons plus.

GODFISH.

Je connais donc l’opinion de monsieur Maugraine sur les articles de Lucinde. Ce n’est pas la mienne.

JEANNINE, à Marguerite qui entre, suivie de Branchin et de la comtesse.

Ma chère, c’est ce que nous disions dans l’entr’acte. Qu’est-ce qu’il y a de mieux dans Ciel et Terre, d’après ces messieurs ?

MARGUERITE.

Les articles de Lucinde... C’est également l’avis de monsieur Branchin.

JEANNINE, à la comtesse.

Et vous, comtesse ? Je sais que madame Brévin est votre amie... Mais, avant tout, vous avez du goût... Est-ce que vous lui trouvez tant de talent que ça, là, franchement ?

LA COMTESSE.

Ma chère amie, demandez-moi si elle est jolie, si elle est spirituelle, si elle a du charme et si elle sait s’habiller, je serai capable de vous répondre... Mais, du talent ?... je ne sais pas ce que c’est.

MARGUERITE.

Qu’elle en ait ou non, je m’en moque. Qu’elle soit la maîtresse de celui-ci ou de celui-là, ça m’est complètement égal. Mais, ce qui...

LA COMTESSE.

Pardon... pardon... là, je vous arrête. Elle n’est la maîtresse de personne, je vous le garantis. Je lui en faisais même l’observation l’autre jour et elle m’a répondu d’une façon qui ne peut pas me tromper... Tenez, moi, ce que je lui reprocherais, parce qu’enfin il faut bien lui reprocher quelque chose, ce serait plutôt du maniérisme et de l’affectation, avec des lacunes dans l’intelligence, un regard dur qui a l’air de vous menacer et des gestes de petit singe. Elle doit être très forte en gymnastique. De mon temps, on aurait dit : « Elle manque de hanches ! »

GODFISH.

Elle est très moderne.

MARGUERITE.

Tout ça, je le répète, ça m’est égal, et en voilà assez sur cette personne. Ce n’est pas pour ça que je suis venue ici, ce soir. Je suis venue pour savoir si, oui ou non, dans ce journal que nous avons fondé, on daignera enfin s’occuper un peu de nous !

JEANNINE.

Oui !

MARGUERITE, à Branchin.

Car c’est fantastique ! Vous y avez mis un million et je ne peux pas arriver à faire passer une note dans le courrier des théâtres !

BRANCHIN.

C’est qu’aussi, ma chère, vous y envoyez des notes conçues dans des termes...

MARGUERITE.

Je ne veux pas qu’on y retranche un mot...

À la comtesse et à Godfish.

Savez-vous ce qu’ils m’ont fait, la dernière fois ? Ils m’ont appelée « la charmante artiste » quand on traite n’importe qui de grande tragédienne !... J’entends que cela ne se renouvelle plus... et que vous en fassiez l’observation à monsieur Bourdolle...

BOURDOLLE, entrant, à la comtesse.

Eh ! chère comtesse, c’est gentil à vous d’être venue nous voir... Vous êtes rare, rare !

LA COMTESSE.

Trop aimable... Est-ce que je peux serrer la main de mon ami Lahure ?

BOURDOLLE.

Prosper va vous conduire.

BRANCHIN, à Bourdolle, sous le regard de Marguerite.

Avez-vous cinq minutes d’entretien à m’accorder, cher ami ?

BOURDOLLE.

Comment donc ! mais tout de suite.

GODFISH, à Bourdolle.

Très drôle, l’écho sur Fouras, ce matin...

BOURDOLLE.

N’est-ce pas ? Ce n’est pas méchant... et ça a dû lui être horriblement désagréable...

GODFISH.

D’ailleurs, le cabinet m’a l’air en mauvaise posture.

BOURDOLLE, riant.

Très mauvaise...

GODFISH.

Et, encore une fois, Bourdolle, mes compliments... Vous avez fait de Ciel et Terre le journal parisien par excellence.

Regardant Jeannine.

Vous n’y accueillez que des gens de talent... Vous êtes le vrai directeur, le directeur type !

BOURDOLLE.

Cher baron...

Il lui tend la main.

GODFISH.

Allons, je vais téléphoner à Londres.

JEANNINE, avec aigreur.

C’est ce que vous venez de dire à monsieur Bourdolle, que vous allez téléphoner ?

GODFISH.

Entre autres choses, chère amie, entre autres choses.

Sortent d’abord la comtesse et Marguerite, puis Jeannine et Godfish.

 

 

Scène III

 

BOURDOLLE, BRANCHIN, puis, un instant, PROSPER, puis LUCE

 

BRANCHIN.

Cher ami, je suis chargé de faire auprès de vous une démarche qui m’assomme !... Ah ! ce qu’elle m’assomme ! Enfin ! allons-y...

BOURDOLLE.

Une démarche ?... et de la part de qui ?

BRANCHIN.

De Marguerite. Elle n’ose pas vous dire ça elle-même... et elle m’a prié de le faire... Mais, ce que c’est assommant !

BOURDOLLE, riant.

Eh ! allez donc... voyons, avec moi...

BRANCHIN.

Eh bien, Marguerite n’est pas contente... Elle trouve – dire que j’en suis à m’occuper de ça, moi ! c’est idiot ! – elle trouve que le courriériste des théâtres n’est pas gentil avec elle... elle lui envoie à chaque instant des notes qu’il ne fait pas passer... Je vous répète ce qu’elle dit, parce que, moi, encore une fois, ce que ça m’est égal !...

BOURDOLLE.

Cher ami, vous avez bien raison de me mettre au courant... J’aviserai, je vous le promets... Le journal est à votre disposition à tous les deux.

BRANCHIN.

Je ne m’adresse pas à vous comme commanditaire, mais comme ami... Si j’avais su à quoi je m’exposais en mettant de l’argent dans un journal ! Je suis tiraillé de tous les côtés... Marguerite me reproche de ne pas m’occuper de son avenir d’artiste... Elle croit que je l’aime parce qu’elle est une artiste... C’est admirable ! Et puis, d’autre part, il y a ma femme, dont le caractère a changé, vous ne pouvez pas vous imaginer dans quelles proportions !...

BOURDOLLE.

Jamais Madame Branchin ne m’a paru de meilleure humeur, au contraire... plus aimable... Dites-moi ? Elle ignore toujours ?

BRANCHIN.

Ma liaison avec Marguerite ?... Eh non, mon ami, elle ne l’ignore pas, voilà le terrible. Elle la connaît depuis quelque temps déjà, j’en suis sûr... Et, savez-vous ce qu’elle a fait ?

BOURDOLLE.

Mon pauvre Branchin, je suis navré ! Et, qu’est-ce qu’elle a fait ?

BRANCHIN.

Rien.

BOURDOLLE.

Rien ?

BRANCHIN.

Pas une récrimination, pas une allusion, pas un reproche.

BOURDOLLE.

Alors, de quoi vous plaignez-vous ?

BRANCHIN.

Attendez... Vous savez comme elle était jalouse, autrefois ? Je ne pouvais pas sortir, je ne pouvais pas faire un pas hors de la maison... Eh bien, mon ami, depuis qu’elle a la certitude que je la trompe, ça lui est devenu complètement indifférent ! Je suis libre, je peux aller où il me plaît... Jamais une question ! Toujours le sourire ! la bonne humeur ! Et, alors, je ne me sens plus surveillé, je suis livré à moi-même... Je n’ai plus de contrepoids. Ma vie a perdu toute espèce d’intérêt...

BOURDOLLE.

Mon pauvre ami... j’ignorais ce drame.

BRANCHIN.

Ah ! mon cher, profitez de mon expérience et ne vous mettez jamais dans une situation pareille !

BOURDOLLE.

Je n’y songe pas, soyez tranquille.

On frappe.

Entrez !

Entre Prosper.

PROSPER.

Madame Brévin demande si monsieur le directeur a quelque chose à lui dire... Elle va partir.

BOURDOLLE.

Non... je n’ai rien... Ah ! si ! au fait... Priez-la de venir un instant.

Sort Prosper.

BRANCHIN.

Merci encore, cher ami... et je vais promettre à Marguerite...

BOURDOLLE.

Vous pouvez le lui promettre de ma part.

Entre Luce.

BRANCHIN, la saluant.

Chère madame...

Il lui tend la main.

LUCE.

Bonsoir monsieur Branchin... Voulez-vous être assez aimable pour faire mes amitiés à Madame Howard que je n’ai fait qu’apercevoir au théâtre ?

BRANCHIN.

Je n’y manquerai pas, madame.

Il serre la main de Bourdolle et sort.

 

 

Scène IV

 

BOURDOLLE, LUCE, un instant PROSPER

 

BOURDOLLE, allant à elle.

Ma chérie !... Je t’ai à peine vue de la journée...

LUCE.

Non... non... ne m’embrasse pas... Jamais dans ton cabinet, jamais... C’est convenu. Quand je suis avec toi, au journal, il faut qu’on puisse entrer à toute minute, comme si tu étais avec n’importe quel rédacteur.

BOURDOLLE.

J’ai une envie folle de t’embrasser, pourtant !

LUCE.

Mon ami, j’en ai une aussi folle... Je t’aime... je t’aime !... N’avance pas, Prosper peut entrer.

BOURDOLLE, désignant la droite.

Viens une minute dans le cabinet de Guillonet, alors... une minute !...

LUCE.

Guillonet peut entrer.

BOURDOLLE.

On l’éloigne, Guillonet, on l’éloigne... On l’envoie corriger des épreuves... Fais le tour par la rédaction, je vais te rejoindre par ici. Viens ! viens !

LUCE.

Non... non... c’est trop imprudent. Nous l’avons fait deux ou trois fois... il ne faut plus. Gardons cette combinaison pour les circonstances exceptionnelles. Là ! Assieds-toi à ton bureau et moi je vais m’asseoir de l’autre côté.

BOURDOLLE.

Étais-tu jolie, ce soir, à cette répétition... Tu étais la plus élégante de toute la salle.

LUCE.

Pas la plus élégante, mais, enfin, je n’étais pas mal.

BOURDOLLE, se penchant pour l’embrasser.

Je t’adore...

On frappe.

LUCE, vivement.

Dis : « Entrez ! » dépêche-toi !

BOURDOLLE.

Entrez !

Entre Prosper avec une carte. Bourdolle lisant.

Madame de Crémone ? Que veut cette dame ?

PROSPER.

Elle demande si monsieur le directeur peut la recevoir.

BOURDOLLE.

Impossible !

PROSPER.

Que dois-je répondre si elle insiste ? Voilà plusieurs fois qu’elle vient au journal et elle insiste toujours.

BOURDOLLE.

Eh bien, renvoyez-la à Monsieur Lahure. C’est lui que ça regarde.

PROSPER.

Bien, monsieur le directeur.

LUCE.

Désirez-vous que je vous laisse, monsieur le directeur ?

BOURDOLLE, négligemment, prenant un papier.

Terminons d’abord cette lecture.

LUCE, lisant.

Le féminisme...

Sort Prosper. Riant.

Voilà là vraie tenue ! comme ça, c’est parfait !

BOURDOLLE.

Seulement, tu te rends compte qu’après de pareils efforts, j’aurai besoin, tout à l’heure, d’un peu de détente.

LUCE.

Tu l’auras, la détente, tu l’auras...

BOURDOLLE.

À la sortie du journal ?

LUCE.

Oui... oui...

BOURDOLLE.

Chez toi ?

LUCE.

Chez moi... mais pas longtemps, il est trop tard. C’est de cette façon seulement que notre liaison restera ce qu’elle est : délicieuse, excitante, unique !

BOURDOLLE.

Oui ! oui ! oui !

LUCE.

Jamais personne ne saura que je suis ta maîtresse !... jamais ! Et, d’abord, je ne suis pas ta maîtresse... je suis mieux que ça.

BOURDOLLE.

Il n’y a pas de mot pour dire ce que tu es, il n’y en a pas.

LUCE.

Si ! tiens... Je suis ta favorite, ta petite favorite secrète, celle pour qui tu as tout fait et qui ne t’a rien demandé... Celle dont on ne soupçonne pas les caresses ni l’influence... C’est ça qui est exquis, vois-tu !... C’est ça qui est passionnant !

BOURDOLLE.

Et, ce qu’il y a de plus beau, c’est que tu n’en abuses pas !... Tu me donnes des conseils admirables et tu me laisses libre de les suivre ou de ne pas les suivre... Aussi, je les suis toujours... Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu exiges ? Je vais le faire tout de suite ! Veux-tu que je bouleverse le journal ! Veux-tu que je mette Lahure au courrier des théâtres et Prosper à la politique étrangère ? Tu n’as qu’un signe à faire !

LUCE.

Tais-toi ! tais-toi ! Je t’aime !

Changeant de ton.

Tu ne me dis pas comment tu as trouvé mon article de ce matin !

BOURDOLLE.

Merveilleux, ma chérie... Tu as un énorme talent... et tes articles ont un succès fou.

LUCE.

Tu crois ?... là, vraiment ?

BOURDOLLE.

J’en ai entendu parler dans tous les milieux... À la Chambre, il y a dix de mes collègues qui m’ont demandé qui signait Lucinde... On veut avoir des détails sur toi, sur ta vie... Je réponds que je ne sais rien... Tout le monde est intrigué : c’est la célébrité qui commence.

LUCE.

Oui... ça, je le sens moi-même... Ce soir, au théâtre, il y avait des gens qui me regardaient, tu sais ?

BOURDOLLE.

Tu es heureuse, dis ?

LUCE.

C’était mon rêve !... Ah ! mon chéri... avoir la gloire, se détacher en beauté de la troupe vulgaire des autres femmes ! Faire murmurer les gens quand on passe ! Être détestée et aimée... Et, un jour, posséder Paris à nous deux !

BOURDOLLE.

La moitié chacun...

LUCE.

Ne plaisante pas... L’amour et l’ambition, c’est pour moi la même chose ! Au fait, tu ne sais pas ce qu’on me propose ?

BOURDOLLE.

Non.

LUCE.

Arnold est venu chez moi cet après-midi.

BOURDOLLE.

Qu’est-ce que c’est que ça, Arnold ?

LUCE.

Tu ne connais pas Arnold ? Celui qui organise ces conférences !

BOURDOLLE.

Ah ! bon... oui, ah ! oui...

LUCE.

Il est venu me proposer d’en faire une.

BOURDOLLE.

Une conférence, toi !

LUCE.

Oui. Il m’a dit qu’une conférence de moi, en ce moment-ci, à la salle Arnold, l’endroit le plus élégant de Paris, ça aurait un grand retentissement.

BOURDOLLE.

Tu as accepté, j’espère ?

LUCE.

Immédiatement.

BOURDOLLE.

Ça peut être pour toi le lancement définitif ! le triomphe !

LUCE.

C’est l’avis d’Arnold.

BOURDOLLE.

Et nous en ferons une réclame !... Si on donnait la nouvelle dans le numéro de demain matin ?

LUCE.

Oui... il faut se dépêcher.

BOURDOLLE.

Je vais rédiger la note moi-même... et elle sera bien rédigée, je t’en réponds !

LUCE.

Alors, toi aussi, tu es heureux de ce qui m’arrive ?

BOURDOLLE.

Je suis tellement heureux que je n’ai pas de remords.

LUCE.

Pourquoi en aurais-tu ? Parce que tu m’aimes ? Dis-toi qu’autrefois tu faisais le bonheur d’une seule femme et qu’aujourd’hui tu fais le bonheur de deux ; et que, par conséquent, ta personnalité s’agrandit.

BOURDOLLE.

C’est effrayant d’immoralité ce que nous disons...

LUCE.

Remarques-tu ? dès qu’on se place à un point de vue un peu élevé, on devient tout de suite immoral !

BOURDOLLE, se levant brusquement.

Tu dis des horreurs ! Il faut que je te ferme la bouche !

LUCE, riant.

Non ! non ! j’appelle !...

Elle appuie sur un timbre.

BOURDOLLE, s’arrêtant.

Tu me paieras ça ce soir !...

LUCE.

Avec plaisir...

On frappe à la porte.

Eh bien, réponds...

BOURDOLLE.

Entrez !

Entre Prosper. À Prosper.

Hein ! qu’est-ce que c’est ?...

PROSPER.

Monsieur le directeur a sonné… du moins j’ai cru entendre.

BOURDOLLE.

Ah ! oui... en effet. Je désirais voir Monsieur Lahure.

PROSPER.

Monsieur Lahure me priait justement de l’annoncer.

BOURDOLLE.

Qu’il entre !

Prosper sort un instant et introduit Lahure.

LUCE.

C’est moi qui étais avec notre directeur, cher monsieur Lahure... Excusez-moi si j’ai passé avant vous.

LAHURE, galamment.

Bien de plus naturel, madame...

LUCE.

Et pour la petite note, monsieur Bourdolle, je me permets de vous la rappeler.

BOURDOLLE.

Soyez tranquille, madame, je vais la rédiger tout de suite. D’ailleurs, je vous la montrerai... Vous ne quittez pas le journal ?

LUCE.

Je vais attendre à la rédaction.

Elle sort.

 

 

Scène V

 

BOURDOLLE, LAHURE


BOURDOLLE.

Asseyez-vous, Lahure... Vous permettez que j’écrive quelques lignes ? C’est pressé, et comme il est tard...

LAHURE.

Je vous en prie... je vous en prie... d’autant plus que ce que j’ai à vous dire... n’est pas d’une gravité... telle...

BOURDOLLE, écrivant très vite.

Dites... dites ! Je vous écoute.

LAHURE, hésitant.

Monsieur Bourdolle... Voici... Vous avez toujours été très gentil pour moi et je dois déjà une assez grosse somme à la caisse... Cependant, il se présente une circonstance exceptionnelle qui me force à avoir recours de nouveau à vous... Je me bats demain... oui... j’ai un duel.

BOURDOLLE, cessant d’écrire et le regardant.

Écoutez, Lahure. Avant que nous causions de ce duel il faut que je vous prévienne. Quelqu’un m’a fait des observations tantôt au Conseil au sujet de vos avances.

LAHURE.

Est-il indiscret de vous demander qui ?

BOURDOLLE.

Le baron Godfish.

LAHURE, avec rage.

Toujours lui ! Ah ! il y met de l’acharnement, celui-là.

BOURDOLLE.

Je ne peux pas aller plus loin... Si vous avez besoin de dix louis pour un duel, je les tiens personnellement à votre disposition. Et à propos de quoi ce duel ? d’un article ?

LAHURE.

Non... non... il s’agit d’une affaire privée.

BOURDOLLE.

Bien... bien... Je ne tiens pas à savoir. Voilà.

Il lui donne deux billets de banque.

LAHURE.

Je vous remercie, monsieur Bourdolle. Mais c’est que demain... je n’ai pas qu’un duel...

BOURDOLLE.

Vous avez deux duels !

LAHURE.

Non... non... je veux dire que demain je n’ai pas seulement un duel !... j’ai aussi... le terme.

BOURDOLLE.

Oh ! oh !

LAHURE.

Et me battre un jour où je n’aurais pas payé mon terme... vous comprenez, monsieur Bourdolle...

BOURDOLLE.

Je comprends... attendez que j’aie fini.

Il continue quelques mots.

Là ! Vous disiez que vous ne pouviez pas vous battre en duel sans payer votre terme ?

LAHURE.

Oui, monsieur Bourdolle... Ce n’est pas l’usage.

BOURDOLLE.

Lahure, vous êtes extraordinaire... Vous avez une situation superbe au journal... et vous la méritez, Vous avez beaucoup de talent... Si ! si ! Je n’avais pas lu vos livres étant ministre, Je les ai lus depuis, ils sont très remarquables. Ils m’ont appris des choses que j’ignorais.

LAHURE, modeste.

Oh !

BOURDOLLE.

Mon Dieu ! je ne sais pas tout... votre situation à Ciel et Terre ne peut donc que grandir, et je m’y emploierai de mon mieux... Mais sapristi, Lahure ! c’est mon intérêt pour vous qui me fait vous parler ainsi, quoique je n’aime pas à me mêler de la vie privée de mes rédacteurs. Cependant, si vous ne vous conduisiez pas d’une façon un peu excentrique, certaines choses n’arriveraient pas... Par exemple, il vient ici une femme – vous saisissez, mon bon Lahure, le sentiment qui m’inspire ces paroles tout amicales – une femme, certes, respectable, mais qui a des allures, vraiment !...

LAHURE, tristement.

C’est Bianca !

BOURDOLLE.

Je sais bien que c’est Bianca. La comtesse m’en a parlé. Comment diable vous êtes-vous laissé prendre ?... vous, un vieux Parisien ?... Vous l’aimez donc ?

LAHURE.

Non, mais je l’ai aimée... Et elle, elle m’aime encore.

BOURDOLLE.

Ah ! ah !

LAHURE.

C’est pour cela qu’elle a voulu revenir de Constantinople.

BOURDOLLE, haussant les épaules.

Laissez donc... Je connais cette histoire-là... Elle ne vous aime pas du tout.

LAHURE.

C’est possible.

BOURDOLLE.

Si vous la quittiez, elle se tirerait bien d’affaire toute seule.

LAHURE.

Si je la quittais, ce serait effrayant !

BOURDOLLE.

Elle se tuerait ?

LAHURE.

Non, mais elle me tuerait, moi.

BOURDOLLE.

Vous êtes ridicule, Lahure ! En voilà assez sur ce sujet !

LAHURE.

Bien, monsieur le directeur. Je n’insiste pas.

BOURDOLLE.

À propos, vous avez reçu madame de Crémone ?

LAHURE, désorienté.

Ah ! au fait... Je l’ai fait entrer dans le petit salon. Elle désire vivement causer avec vous. Elle a, paraît-il, des renseignements à vous communiquer... d’une nature un peu délicate.

BOURDOLLE.

Ils sont toujours faux, ses renseignements...

Se levant.

Je vais le lui dire une fois pour toutes... Elle veut se faire passer pour espionne afin d’avoir une situation à Paris, mais en réalité, elle ne sait rien ! Venez.

Il sort avec Lahure.

 

 

Scène VI

 

PROSPER, ALINE, MADAME BRANCHIN

 

La scène reste vide une seconde pendant que Lahure et Bourdolle filent par le couloir à droite. Prosper alors reparaît à gauche et dit :

PROSPER.

Si ces dames veulent se donner la peine d’entrer...

Il introduit Aline et madame Branchin.

ALINE, entrant la première.

C’est le cabinet de mon mari ?

PROSPER.

Oui, madame. Monsieur le directeur est en train de recevoir, mais si madame le désire, je vais le prévenir.

ALINE.

Du tout... du tout, Prosper... ne le dérangez pas.

PROSPER.

Oh ! Monsieur le directeur ne serait pas fâché qu’on le dérangeât, au contraire.

ALINE.

Ce n’est pas la peine, nous attendrons ici.

MADAME BRANCHIN.

Et monsieur Branchin ?... vous l’avez vu ce soir, Prosper ?

PROSPER.

Monsieur Branchin a passé au journal... à quelle heure, je l’ignore. Peut-être est-il encore ici, je vais m’informer...

Sortant, à part.

Les femmes légitimes dans un journal, je n’aime pas beaucoup ça !

 

 

Scène VII


ALINE, MADAME BRANCHIN


MADAME BRANCHIN.

Vous avez bien fait de venir... Trois mois de bouderie, ça suffisait !

ALINE.

Ce n’est pas mon mari que je boudais... C’était ce maudit journal !... Que voulez-vous ? Je trouvais cette idée absurde de devenir directeur de journal avec sa situation politique. Je me trompais, puisqu’elle a réussir... C’était lui qui avait raison.

MADAME BRANCHIN.

Et ça l’a encore grandi... Député, ancien ministre, et aujourd’hui rédacteur en chef de Ciel et Terre !

ALINE, riant.

Ma chère, je vais vous faire un aveu : je ne l’en croyais pas capable !

MADAME BRANCHIN.

Faites-lui vos excuses.

ALINE.

Je n’attends que l’occasion.

Entrent Bourdolle et Branchin.

 

 

Scène VIII


ALINE, MADAME BRANCHIN, BOURDOLLE, BRANCHIN, puis MONSIEUR et MADAME VILLERBOIS


BOURDOLLE, très jovial, très heureux.

Mais quelle charmante surprise !...

Il baisse la main de sa femme et de madame Branchin.

BRANCHIN, à sa femme.

Chère amie... c’est une bonne idée que vous avez eue là... Ça, c’est gentil !

MADAME BRANCHIN.

N’est-ce pas ?

BOURDOLLE.

Vous venez de l’ambassade ?

ALINE.

Oui. Et comme il y avait longtemps que je voulais te surprendre... dans l’exercice de tes fonctions...

BOURDOLLE.

Eh bien, tu m’as surpris !... Mais tu vas être punie de ta curiosité.

ALINE.

Bah !

BOURDOLLE.

Les Villerbois sont au journal. Ils t’ont vue entrer... Et Villerbois vient de me demander la permission de te présenter sa femme ! C’est très difficile à refuser !

ALINE.

Pourquoi refuser ?

BOURDOLLE.

Ai-je besoin de te rappeler qui est madame Villerbois ?

ALINE.

Une ancienne cocotte. Mais du moment qu’elle est mariée, elle n’est plus une ancienne cocotte que pour son mari.

BOURDOLLE.

Alors, tu consens ?

ALINE.

Si je ne me décidais pas à voir un monde un peu mêlé, je ne pourrais plus t’accompagner nulle part !

Sort Bourdolle.

BRANCHIN, à sa femme.

Et vous aussi, ma chère, vous consentez ?

MADAME BRANCHIN.

Comment donc... cher ami... comment donc !

Entre Bourdolle introduisant monsieur et madame Villerbois.

VILLERBOIS, allant à Aline qui lui tend la main.

Madame, voulez-vous me permettre ?...

ALINE, tendant la main à Valérie.

De me présenter madame Villerbois ! Mais je suis ravie.

VALÉRIE.

Oh ! madame, quel honneur !

ALINE.

Et il y a longtemps, monsieur Villerbois, que vous auriez dû le faire.

VILLERBOIS, à madame Branchin.

Madame, permettez-moi aussi...

MADAME BRANCHIN, serrant très gracieusement la main de Valérie.

Madame...

VALÉRIE, à Aline.

J’espérais, madame, avoir l’avantage de vous rencontrer ce soir à l’ambassade, mais nous n’y avons fait qu’une courte apparition, mon mari et moi...

ALINE.

Ce n’était que partie remise, comme vous voyez.

BOURDOLLE.

Maintenant, je vais vous demander la permission d’aller et venir et de pas trop m’occuper de vous.

VILLERBOIS.

Nous allons d’ailleurs nous retirer.

VALÉRIE, se levant.

En effet... il est bien tard... Madame... Madame...

ALINE.

Je reçois le jeudi, madame.

VALÉRIE.

Oh ! madame... je crois bien... ce sera avec joie.

ALINE, lui tendant la main.

À un de ces prochains jeudis, alors, chère madame Villerbois.

VILLERBOIS, à Branchin et à Bourdolle.

Chers amis...

VALÉRIE, en sortant, à son mari.

J’espère que vous raconterez ça à votre belle-sœur.

ALINE, à Bourdolle.

Tu vois comme c’était facile !... Et nous, est-ce que nous rentrons ensemble ?

BOURDOLLE.

Je veux bien... mais je n’ai pas fini... j’en ai pour jusqu’à deux heures du matin. C’est effrayant ce qu’il y a à faire dans un journal à cette heure-ci !

ALINE.

Tu ne veux pas que je t’attende ?

BOURDOLLE.

Mais si ! si ! au contraire...

MADAME BRANCHIN, à son mari.

Et vous, cher ami, vous rentrez avec moi ?

BRANCHIN.

Si vous le permettez.

ALINE.

Je vais rester avec Hélène. Va ! Va ! on ne s’ennuiera pas... D’ailleurs, il a l’air très gai, votre journal ? très animé... On entend même, en arrivant, une musique lointaine... Vous avez donc des tziganes ?

BOURDOLLE.

Non ! non ! un piano... un simple piano dans la salle de rédaction.

MADAME BRANCHIN, froidement en regardant son mari.

Les actrices jouent très bien du piano !

BRANCHIN, froissé.

Ce n’est justement pas une actrice qui joue... C’est un rédacteur. Il est vrai que ce rédacteur est une femme.

ALINE.

Une femme ?... Et qui ?

BRANCHIN.

Madame Brévin, celle qui signe Lucinde.

ALINE.

Ah ! oui... le collaborateur masqué.

BRANCHIN.

Il n’est pas masqué, ce serait dommage.

ALINE, à Bourdolle.

Tu m’avais dit que personne ne savait qui était Lucinde...

BOURDOLLE, très gai.

Je te l’avais dit dans les commencements et c’était vrai... Mais, dès que les articles ont eu du succès, la vanité féminine a reparu...

ALINE.

C’est très naturel.

À Branchin.

Et elle est jolie ?

BRANCHIN.

Charmante.

ALINE, très simplement, à Bourdolle.

Puisque c’est une soirée où je fais des relations, pourquoi ne me la présentes-tu pas aussi ! C’est une femme convenable ?

BOURDOLLE, sans aucune gêne.

Tout ce qu’il y a de plus convenable. Et elle sera très flattée de te connaître... Veux-tu que je te la présente tout de suite ?

ALINE.

Ma foi ! j’allais te le demander.

BOURDOLLE sonne, entre Prosper.

Prosper, voyez si madame Brévin est encore au journal.

PROSPER.

Elle y est encore, oui, monsieur.

BOURDOLLE.

Alors, priez-la de venir.

Sort Prosper laissant la porte ouverte. Bourdolle à Aline.

Oui, figure-toi, au début du journal, je recevais des articles par la poste... J’en ai trouvé un ou deux assez piquants. Je les ai insérés.

ALINE.

Je les ai lus. Ils n’étaient pas mal du tout.

BOURDOLLE.

Et un jour j’ai vu arriver dans mon cabinet une petite dame qui m’a dit être veuve d’un professeur...

Entre Luce.

Et mon Dieu, la voici.

 

 

Scène IX


ALINE, MADAME BRANCHIN, BOURDOLLE, BRANCHIN, LUCE


BOURDOLLE, à Luce.

Je racontais, chère madame, la manière dont vous étiez entrée au journal... Permettez-moi de vous présenter à madame Bourdolle... et à madame Branchin.

LUCE.

Oh ! mesdames... trop honorée...       

ALINE.

Je faisais à mon mari des compliments sur vos articles... mais puisque l’occasion se présente de vous les faire moi-même...

LUCE.

J’en suis infiniment touchée, madame.

ALINE.

C’est votre début ?... Asseyez-vous, je vous prie.

LUCE, s’asseyant.

Merci, madame... Oui, ce sont mes débuts... et je n’oublierai jamais que j’en dois l’occasion à monsieur Bourdolle.

BOURDOLLE.

J’ai fait mon devoir de directeur.

LUCE, à Aline.

Il y a tant de femmes de lettres, aujourd’hui, n’est-ce pas, madame ? qu’on commence à se méfier un peu.

ALINE.

Est-ce que vous nous préparez un ouvrage plus important ?

LUCE, souriant.

Hum ! j’ose à peine l’avouer. J’ai écrit un livre... un livre sérieux qui va paraître bientôt.

ALINE.

Un livre sérieux... et sur quoi ?

LUCE.

Sur l’éducation des jeunes filles.

ALINE.

Vous avez des enfants ?

LUCE.

Non, madame, non...

ALINE.

Ah !

Un instant de silence.

LUCE.

Est-ce que vous étiez, madame, à la répétition générale ne ce soir ?

ALINE.

Non, je n’avais pas pu accompagner mon mari. Et vous ?

LUCE.

J’y suis allée un instant.

ALINE.

Qu’est-ce que c’est que la pièce ?

LUCE.

Oh ! c’est une de ces pièces qui vous montrent les choses que l’on voit tous les jours, où les acteurs expriment des sentiments naturels et qui ont la prétention de nous amuser. J’ai horreur de ce genre-là.

ALINE.

Et quel genre préférez-vous ?

LUCE.

Je vous avoue, madame, que je préfère les œuvres douloureuses, poignantes, atroces même, celles qui nous font dire : « Si la vie était comme ça, il vaudrait mieux se jeter à l’eau tout de suite. » Alors, je passe une bonne soirée, et quand je rentre chez moi et que je songe aux horreurs que je viens de voir, je trouve tout le monde charmant. Ce n’est pas votre avis, madame ?

ALINE.

Oh ! moi, une certaine ressemblance avec la vie réelle ne me déplaît pas dans une pièce de théâtre.

LUCE.

Oh ! mon Dieu ! c’est une théorie qui peut encore se soutenir.

ALINE.

Charmée, madame, d’avoir causé quelques instants avec vous.

LUCE, se levant.

Je suis confuse, madame, de votre bienveillance.

ALINE, lui tendant la main.

Au revoir, madame.

MADAME BRANCHIN, lui tendant également la main.

Au revoir, madame.

LUCE, à Bourdolle.

Si vous n’avez plus rien à me dire pour le journal, monsieur Bourdolle, je vais me retirer.

BOURDOLLE.

Je ne vois plus rien... Ah ! n’oubliez pas... remettez vos épreuves à Guillonet... à Guillonet.

Il la regarde.

LUCE.

Oui, monsieur Bourdolle.

BOURDOLLE.

Au revoir, chère madame. À demain, peut-être...

LUCE.

Probablement.

Elle salue encore et sort.

 

 

Scène X

 

ALINE, MADAME BRANCHIN, BOURDOLLE, BRANCHIN

 

ALINE, riant.

Ses idées sont un peu bébêtes... mais elle a des excuses : ce ne sont pas les siennes... En tout cas, elle a l’air très bien élevée. Il n’y a rien à dire de ce côté-là.

MADAME BRANCHIN.

Oh ! parfaitement... très bonne tenue.

BOURDOLLE.

N’est-ce pas ?

Regardant l’heure.

Diable ! il est tard et j’ai encore deux ou trois petites choses à faire.

ALINE.

Va ! va !

BOURDOLLE.

Je vous retrouve ici dans cinq minutes... Vous restez, Branchin ?

BRANCHIN.

Je vais prévenir Godfish que je ne sors pas avec lui.

BOURDOLLE, entr’ouvrant la porte.

Prosper ! allez me chercher les épreuves, si elles sont prêtes, et apportez-les-moi ici... Je reviens.

Il sort en souriant à sa femme.

 

 

Scène XI

 

ALINE, MADAME BRANCHIN, puis BOURDOLLE, puis PROSPER

 

ALINE, riant.

Si je vous disais que tout à l’heure, quand votre mari a prononcé le nom de cette femme j’ai eu la gorge serrée !

MADAME BRANCHIN.

Je m’en suis bien aperçue !

ALINE.

J’ai éprouvé le besoin immédiat, impérieux, de les voir tous les deux là, ensemble ! Maintenant, je suis tranquille.

MADAME BRANCHIN.

Il n’y a pas l’ombre d’un doute.

ALINE.

Mais j’ai eu peur ! Car je m’étais déjà demandé depuis quelque temps s’il n’y avait pas, sous cette attitude nouvelle de mon mari vis-à-vis de moi...

Geste de madame Branchin.

Oh ! je n’ai rien à lui reprocher, remarquez, mais il a une désinvolture, une indépendance... il me semble que je ne le tiens plus comme autrefois. Alors, je me demandais s’il n’y avait pas là-dessous une influence de femme.

MADAME BRANCHIN.

Allons donc ! Je m’y connais... Votre mari est incapable, vous entendez, incapable de vous tromper ! Il vous adore, ma chère... C’est une question qui ne se pose même pas entre vous. Vous seriez folle de vous inquiéter.

ALINE.

Non... il n’est pas incapable de me tromper... Il ne faut jamais dire ça... Mais je le crois incapable de me tromper avec la perfidie et la rouerie terribles de certains hommes... Il me tromperait en mari et non en amant, vous comprenez ? avec bonhomie, avec naïveté, et alors, il se troublerait à chaque allusion, c’est un menteur, ce n’est pas un cynique. Tenez ! dans la conversation de tout à l’heure, s’il avait été l’amant de cette femme, comme je l’ai cru un instant, je ne m’en cache pas, eh bien, il lui aurait été impossible de conserver son sang-froid... Aussi, je le surveillais.

MADAME BRANCHIN.

Voulez-vous que je vous dise ? Et moi aussi, je le surveillais !

ALINE, riant.

Son affaire était bonne !

Revient Bourdolle avec un paquet d’épreuves à la main.

BOURDOLLE.

Un dernier coup d’œil là-dessus et je suis à vous...

Il s’assied et fait quelques corrections à une feuille d’épreuve. Tout en écrivant.

Vous ne vous êtes pas trop ennuyées ?

MADAME BRANCHIN.

Pas du tout.

BOURDOLLE.

Là, j’ai fini !...

Il appelle, entre Prosper et lui remet les épreuves.

Vous allez prendre ces épreuves et les porter à la composition... Donnez-moi mon pardessus. Mesdames, passez devant, je vous suis... le temps de dire un mot à mon secrétaire... Prosper va vous montrer le chemin.

MADAME BRANCHIN.

Dites donc... amenez mon mari...

BOURDOLLE, riant.

Nous vous rejoignons.

Les dames sont sur le seuil de la porte entrouverte, presque dans le couloir. Bourdolle entre chez Guillonet. Prosper, après avoir remis le pardessus à Bourdolle, a pris les épreuves et passe devant ces dames.

ALINE, montrant les épreuves.

Alors, ça, c’est ce que nous lirons demain dans le journal ?

PROSPER.

Oui, madame. Ils appellent ça des épreuves.

ALINE.

Je sais, Prosper, je sais.

Regardant machinalement.

« Conférence sensationnelle ». Tiens ! c’est une conférence de madame Brévin qu’on annonce ! On peut lire ?

PROSPER, lui remettant l’épreuve.

Si ça peut faire plaisir à madame. Il n’y a aucune indiscrétion. Je porte le reste du paquet à la composition !... Madame n’aura qu’à remettre cette feuille sur le bureau... Je la reprendrai.

Il sort.

 

 

Scène XII

 

ALINE, MADAME BRANCHIN, puis BRANCHIN

 

ALINE, revenant en scène et lisant.

Eh bien ! on ne la traite pas mal, la petite dame ! « Le délicieux talent... » on a même effacé « talent » et on a mis « génie » à la place... « Le délicieux génie de cette femme... »

Regardant de plus près.

Mais c’est l’écriture de mon mari !

Regardant encore.

Oui... c’est lui qui a effacé « talent » et qui a mis « génie » à la place.

Allant à madame Branchin.

Voyez, voyez donc...

MADAME BRANCHIN.

Oui... peut-être... Qu’est-ce que ça prouve ?

ALINE.

Ça prouve qu’il lui trouve du génie, voilà tout !

MADAME BRANCHIN, riant.

Mais non... mais non... on écrit ça...

ALINE.

Vous ne le connaissez pas, il est très sincère !... C’est un homme qui a besoin d’admirer une femme... À moi aussi, il m’en a trouvé autrefois du génie... le génie de la politique. Il me le disait tout le temps : « Tu as le génie de la politique... » Il ne me le dit plus... voilà tout... C’est à elle !

MADAME BRANCHIN.

Chère amie, ne vous énervez pas pour un mot !...

ALINE.

Admirer cette petite femme ! C’est que je sais où ça le conduit, l’admiration !

Énervée.

Ah çà ! il se moque du monde de nous faire attendre ici à deux heures du matin.

Elle va à la porte par où est sorti à l’instant Bourdolle, comme pour le chercher, en murmurant.

Ah ! elle a du génie ?

Alors, elle entr’ouvre la porte, regarde et la referme vivement en étouffant un petit cri.

Oh !

MADAME BRANCHIN.

Eh bien ! quoi ?

ALINE.

Ils sont là tous les deux ! Et ils s’embrassent, ma chère... et ils s’embrassent !... Ils ne m’ont même pas vue !... Oh !

MADAME BRANCHIN, ahurie.

Par exemple !

ALINE.

Et tout à l’heure... ce sang-froid imperturbable, cet air naturel... quel cynisme ! Et moi qui croyais !... Peut-on se tromper à ce point sur le caractère d’un homme !

MADAME BRANCHIN.

Êtes-vous sûre ? Est-ce qu’une explication avec votre mari !...

ALINE.

Une explication après ce que je viens de voir ! Vous ne me connaissez pas !... Non, ma chère, je ne suis pas de l’école de l’explication, moi ! Je suis de l’école de l’action...

Elle va au bureau de Bourdolle et écrit.

MADAME BRANCHIN.

Qu’est-ce que vous faites ?

ALINE.

J’écris à mon mari.

Entre Branchin.

BRANCHIN.

À vos ordres, mesdames...

ALINE.

Merci. On n’a plus besoin de vous... Attendez votre ami et dites-lui que je lui ai laissé une lettre, que voici... Qu’il la lise bien... Elle n’est pas longue.

BRANCHIN, stupéfait.

Mais...

MADAME BRANCHIN.

On vous dit de rester ici, restez ici !

ALINE.

Au revoir !... Sur le bureau... n’oubliez pas... sur le bureau, pour mon mari ! Et lisez-la aussi si vous voulez !

Elles sortent toutes les deux.

 

 

Scène XIII

 

BRANCHIN, puis BOURDOLLE

 

Branchin va machinalement au bureau, prend la lettre et murmure.

BRANCHIN.

« Monsieur Bourdolle, directeur de Ciel et Terre. »

Entre Bourdolle, très gai, fredonnant.

BOURDOLLE.

Encore là ! Et ces dames ?

BRANCHIN.

Parties.

BOURDOLLE.

Sans vous ?

BRANCHIN.

Sans moi. Madame Bourdolle vous a laissé une lettre.

BOURDOLLE, stupéfait.

Une lettre !

BRANCHIN.

Tenez.

BOURDOLLE, regarde, décachète et lit à mi-voix pendant que Branchin lui tourne le dos.

Je viens de le voir. Inutile de rentrer. Tu peux rester avec elle. – Aline.

Ahuri.

Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

BRANCHIN.

Cette lettre doit vous le dire.

BOURDOLLE.

Alors elle aurait ouvert la porte pendant que... ? Je l’aurais entendue, pourtant... C’est inouï. Enfin ! on ne s’en va pas comme ça ! Tenez ! lisez !

Il lui tend la lettre.

BRANCHIN, après avoir lu.

Ah ! ah ! Eh bien ! mon ami, dans cette situation-là, il n’y a pas de solution... Voilà dix ans que j’en cherche une, je n’en ai pas encore trouvé.

BOURDOLLE.

Si ! il y en a une. C’est celle de l’énergie ! Mon cher, je ne me laisserai pas traiter en collégien que l’on consigne à la porte ! sans explication ! sans preuve ! sans preuve suffisante ! Non, non, ce qu’elle a pu voir n’était pas suffisant pour m’écrire une pareille lettre ! à moi qui la trompe pour la première fois ! Oui, mon cher, pour la première fois ! Ah ! elle me renvoie chez ma maîtresse ! Eh bien ! j’y vais, mon ami, j’y vais !...

BRANCHIN.

Moi, je vais rentrer avec Marguerite.

BOURDOLLE.

C’est ce que vous avez de mieux à faire.

Regardant par le couloir.

Ah çà ! qu’est-ce que c’est que ce bruit ?

PROSPER, arrivant.

C’est madame Bianca... elle vient chercher monsieur Lahure ! Elle a l’air furieux !

BOURDOLLE.

Faites-la entrer dans son cabinet !

À Lahure qui arrive de l’autre côté du couloir.

Lahure, c’est encore cette personne... Vraiment, c’est insupportable !

LAHURE.

Bianca ! Elle a dû perdre au loto... Alors !

BOURDOLLE, en colère.

Écoutez... je vous le dis une fois pour toutes. Vous vous arrangerez comme vous voudrez, mais je ne veux pas d’histoires de femmes dans le journal !

Il sort avec Branchin.

 

 

Scène XIV

 

LAHURE, seul, puis GODFISH

 

LAHURE.

Et moi qui n’ai pas les mille francs du terme !... Ça va être gai !

À ce moment passent Branchin et Marguerite, puis Jeannine, et en dernier lieu Godfish. Lahure en apercevant Godfish, fait un mouvement et s’avance vers lui avec une décision subite.

Monsieur le baron !

GODFISH.

Plaît-il ?

LAHURE, faisant encore un pas.

Monsieur le baron ?

GODFISH, s’avançant.

Qu’y a-t-il, à la fin, monsieur Lahure ? Et que signifie cette insistance ?

LAHURE.

Monsieur le baron, vous m’avez déjà obligé une fois... Je ne l’oublierai pas, quoique vous eussiez pu le faire avec plus d’élégance... N’importe, vous n’avez pas affaire à un ingrat... Aujourd’hui, une fatalité inexorable me force à m’adresser de nouveau à vous.

GODFISH, indigné.

Et c’est pour ça que vous vous permettez de me déranger !

LAHURE.

Oui, monsieur le baron, c’est pour ça ! Car il y a des circonstances dans la vie où les affaires des autres ne vous intéressent pas et où on ne pense qu’aux siennes !

GODFISH.

Cette parole est juste. Mais elle n’excuse pas un toupet que je ne croyais plus possible à une époque aussi avachie que la nôtre !

LAHURE, avec une dignité incomparable.

Il me faut cinquante louis, monsieur le baron. Je vous prie de me les prêter.

GODFISH, le regardant, après un instant de silence et une hésitation.

Lahure !

Allant à lui.

Lahure ! vous êtes un caractère ! Voici.

Il lui donne un billet.

LAHURE.

Ce que vous faites là est d’un gentilhomme, monsieur le baron.

GODFISH.

Lahure, vous me plaisez. Parce que le tapage à ce degré-là, c’est de la maîtrise ! Vous allez venir souper avec nous...

LAHURE.

Ce serait avec bonheur !... Mais malheureusement, c’est impossible ! Bianca m’attend.

GODFISH.

Eh bien ! Emmenez-la, Bianca !

LAHURE.

Oh ! non... baron, oh ! non... je craindrais...

GODFISH.

Quoi ?

LAHURE.

Elle est un peu...

Il fait un geste.

Étrange !

GODFISH.

Ça ne fait rien, ça ne fait rien...

Paraît une femme velue d’une façon extraordinaire avec un chapeau fabuleux.

BIANCA.

Eh bien ! Lahure... à la fin ! Viens-tu ?

GODFISH, l’apercevant.

En effet, il n’y a pas moyen !

 

 

ACTE IV

 

Chez la comtesse.

Même décor qu’au premier acte.

 

 

Scène première

 

LA COMTESSE, VALÉRIE

 

LA COMTESSE.

Ce que vous me racontez là, ma chère, me stupéfie !... Il faut vraiment que vous me l’affirmiez !

VALÉRIE.

Oui... il y a quinze jours aujourd’hui que monsieur Bourdolle et sa femme ne se sont pas adressé la parole... Il y a quinze jours que Bourdolle n’est pas rentré chez lui... Le bruit de la séparation ne s’est pas encore répandu. On a prétexté des voyages... le journal... Aline a passé quelques jours dans le Berry, chez sa mère... Aline, c’est madame Bourdolle.

LA COMTESSE.

Oui, je sais.

VALÉRIE.

Je suis tout à fait au courant de la situation par Hélène Branchin... Quelle charmante femme ! Vous ne la connaissez pas ?

LA COMTESSE.

Je l’ai aperçue deux ou trois fois... Oui, elle est charmante.

VALÉRIE.

Et quand on pense que Branchin la trompe avec une Marguerite Howard ! Bref, pour en revenir à Bourdolle, on dissimule tant qu’on peut... Combien de temps retardera-t-on le scandale ? Je l’ignore... Quant à moi, mon devoir est tout tracé...

Prenant la main de la comtesse.

Et j’ajoute notre devoir à toutes les deux, ma chère amie... Oui... oui... nous nous devons, vous et moi, de faire l’impossible pour amener une réconciliation entre les Bourdolle... Car nous sommes plutôt de ce monde-là, n’est-ce pas ?

LA COMTESSE, souriant.

Vous surtout, ma chère.

VALÉRIE.

Mais vous aussi... vous aussi... par votre tact... par votre distinction. Enfin ! je crois que nous avons besoin l’une de l’autre. Vous, agissez sur Bourdolle.

LA COMTESSE.

C’est ma spécialité avec lui. Je fais ses ruptures.

VALÉRIE.

Vous allez le voir cet après-midi, je suppose ?

LA COMTESSE.

Oui... on s’est donné rendez-vous ici... entre la conférence et le dîner... Au fait ? je ne vous ai pas aperçue à cette conférence !

VALÉRIE.

Non... j’ai tenu à ne pas m’y montrer. Ça a bien marché ?

LA COMTESSE.

Oh ! parfaitement... grand succès... un monde fou... beaucoup d’éclat... C’est quelqu’un tout de même, cette petite femme-là !

VALÉRIE.

Je ne dis pas... Mais madame Bourdolle, c’est autre chose, je vous assure... Elle a beaucoup d’estime pour vous, vous savez !

LA COMTESSE.

Vraiment ? Tant mieux !

VALÉRIE.

Et je n’y suis peut-être pas étrangère... Allons, je vous quitte. Il faut que j’aille un instant chez Hélène Branchin, c’est son jour. J’y rencontrerai probablement Aline.

LA COMTESSE.

On ne vous reverra pas, tantôt ?

VALÉRIE, réfléchissant.

Si ! Je reviendrai prendre une tasse de thé avec mon mari.

LA COMTESSE.

Et s’il y a du nouveau ?

VALÉRIE.

Je vous tiendrai au courant, soyez tranquille.

Elle lui serre la main et sort, pendant que le valet de pied introduit Bourdolle par une autre porte.

 

 

Scène II

 

BOURDOLLE, LA COMTESSE

 

BOURDOLLE, lui baisant la main.

Chère comtesse...

LA COMTESSE.

Vous êtes le premier, cher ami.

Elle lui désigne un siège.

BOURDOLLE.

C’était assez gentil, cette conférence de Luce Brévin, n’est-ce pas ? J’ai failli ne pas pouvoir y assister à cause de la crise ministérielle... Je l’aurais regretté.

LA COMTESSE.

Voulez-vous avoir un peu de confiance en moi, Bourdolle ?

BOURDOLLE.

Comment donc !

LA COMTESSE.

Et vous me promettez de ne pas me trouver indiscrète, quoi que je vous dise ?

BOURDOLLE.

Je vous le promets.

LA COMTESSE.

Eh bien ! je sais tout !

BOURDOLLE.

Tout quoi ?

LA COMTESSE.

Oh ! tenez, moi, j’y vais carrément quand il s’agit de l’intérêt de mes amis... Vous êtes l’amant de Luce... Votre femme est au courant, et il y a quinze jours aujourd’hui que vous n’êtes pas rentré chez vous... Ça vous suffit ?

BOURDOLLE.

Parfaitement. Je ne vous demande pas comment vous le savez... Vous le savez parce que vous le savez et parce que tout le monde le saura demain. À Paris, il faut se résigner à aimer en public... Remarquez que ce ne serait pas vrai, on dirait exactement les mêmes choses. Seulement, c’est vrai... Alors, il y a tout de suite une différence énorme. Oui, chère comtesse, je suis l’amant de Luce Brévin, et je mène depuis quinze jours une existence excessivement cocasse.

LA COMTESSE.

Ah !

BOURDOLLE.

D’abord, je ne demeure plus nulle part. Car vous pensez bien que je ne suis pas allé habiter chez Luce...

LA COMTESSE.

Ça, c’est bien !

BOURDOLLE.

C’est très bien. Je demeure donc à l’hôtel. Seulement, comme j’ai une physionomie assez connue, dès que je suis dans un hôtel depuis deux jours, je sens qu’on me dévisage. Alors, je change d’hôtel ; et comme je n’ai pas emmené mon valet de chambre, je suis obligé de faire ma malle moi-même ! Le lendemain de cette équipée, je n’avais ni habit ni redingote et je dînais en ville le soir... J’ai envoyé Guillonet chez moi chercher un habit... Je dois rendre cette justice à ma femme, elle lui a fait remettre un petit paquet d’effets... avec du linge, des cravates, des bottines... tout ce qu’il faut, enfin, pour voyager dans Paris !

LA COMTESSE.

Madame Bourdolle est admirable dans cette circonstance, vous entendez, admirable ! Et vous avez de la chance d’avoir épousé une femme fière et pondérée qui conserve votre situation intacte, sans scandale, sans coup de tête, en attendant que vous rentriez chez vous, contrit et repentant...

BOURDOLLE.

Moi !

LA COMTESSE.

Oui, vous ! Naturellement, ce n’est pas madame Bourdolle qui fera les premiers pas.

BOURDOLLE.

Comme je ne les ferai pas non plus, ça peut durer indéfiniment. Et ne nous faisons pas d’illusions, ma chère amie, ça ne peut finir que par un divorce.

LA COMTESSE.

Un divorce ! Vous êtes fou !

BOURDOLLE.

J’aime Luce. Je ne la quitterai jamais !

LA COMTESSE.

C’est magnifique d’entendre un homme dire ces choses-là... Répétez un peu... Vous aimez Luce ? Et vous ne la quitterez jamais ?

BOURDOLLE.

Évidemment, j’aurais préféré rester dans la situation où nous étions il y a quinze jours, qui était le rêve... qui ne comportait aucun drame et qui n’offensait que la morale, laquelle n’en est pas à une offense près... Ah ! si vous saviez, comtesse, comme cette liaison était charmante ! Nous avons eu trois mois exquis, vraiment exquis, dans l’ombre, dans le mystère, dans un secret délicieux !... La voici... pas un mot, n’est-ce pas ?

LA COMTESSE.

N’ayez pas peur !

Entre Luce.

 

 

Scène III

 

BOURDOLLE, LA COMTESSE, LUCE

 

LA COMTESSE.

Quel succès, ma chère amie ! Vous devez être contente !

LUCE.

Je l’avoue... Et vous, mon cher directeur ? Car c’est aussi un succès pour le journal.

BOURDOLLE.

Je crois bien !

LA COMTESSE.

Vous paraissiez très émue, en commençant.

LUCE.

C’est que je jouais une grosse partie !... Je sentais la salle mal disposée, nerveuse... On m’attendait... Ah ! j’avais là quelques amies, on peut le dire... Marguerite Howard et Jeannine entre autres... Elles étaient au premier rang... À un moment donné, j’ai entendu Marguerite qui disait à sa voisine : « Elle a une articulation déplorable. » Alors, au lieu de m’abattre, ça m’a fouetté le sang et j’ai fini par les avoir !...

LA COMTESSE.

Moi, j’avoue que j’ai beaucoup applaudi.

LUCE.

Oh ! je l’ai bien remarqué... Et Lahure, a-t-il été bien, quand il a crié : « Bravo ! » en se levant... Ça a entraîné toute la salle... C’est quand j’ai dit, vous vous rappelez, mon cher directeur, quand j’ai dit : « Qu’est-ce que la femme ? Presque rien ! Que doit- elle être ? Presque tout ! » C’était le grand mot de la Révolution appliqué au féminisme. Lahure a été emballé ! Et la presse ? Ça, je crois que j’aurai une bonne presse ! Enfin ! ça y est... ça y est bien... Mais j’ai eu chaud ! Je ne referai pas de conférence avant quelque temps.

LA COMTESSE.

En somme, c’est un vrai triomphe !

LUCE.

Oui ! oui... Oh ! je le reconnais moi-même.

Entrent Godfish et Lahure.

 

 

Scène IV

 

LA COMTESSE, LUCE, GODFISH, LAHURE, puis BRANCHIN, MARGUERITE, JEANNINE, VILLERBOIS

 

GODFISH, à Luce, s’avançant.

J’étais revenu tout exprès de Londres pour vous applaudir, chère madame Brévin...

LUCE.

Oh ! j’ai vu... vous vous êtes conduit en ami, monsieur le baron... ainsi que Lahure.

Elle leur serre la main.

LAHURE.

J’ai beaucoup aimé votre conférence...

GODFISH.

Vous savez, comtesse, que j’avais emmené Lahure à Londres, pour le journal... Car je ne peux plus me passer de Lahure... Il sait tout. Il est en train de compléter mon éducation.

LAHURE.

Vous en saurez autant que moi dans dix ans, baron !

GODFISH.

Et puis, vous ne vous doutez pas comme il est bon compagnon de voyage. Il a eu le mal de mer, il était parfait.

LUCE, à Lahure.

Oh ! vous avez été malade ?

LAHURE.

D’une façon que le baron m’a fait l’amitié de trouver plaisante.

BRANCHIN, entrant.

Chère comtesse...

À Luce.

Je joins mes modestes félicitations...

LUCE.

Merci, monsieur Branchin, merci !

JEANNINE, après avoir serré la main à la comtesse. À Luce.

Et moi donc ! Et moi donc !

MARGUERITE.

Il y avait des choses très bien.

JEANNINE.

D’ailleurs, vous avez pu voir.

Elle fait le geste d’applaudir.

LUCE, s’éloignant.

Oui... oui.

MARGUERITE, à Jeannine, Godfish et Branchin écoutant derrière.

Seulement, après la réclame insensée que Bourdolle lui a fait dans Ciel et Terre, il n’y a plus d’erreur possible. Ils feraient mieux d’avouer.

JEANNINE.

Alors, on n’en parlerait plus.

MARGUERITE.

Sans compter que nous voici maintenant en face d’une influence qui n’existait pas autrefois, et d’une influence de femme !

JEANNINE.

Moi, je ne vois que deux partis à prendre : ou démolir Lucinde ou être très bien avec elle.

GODFISH, s’avançant.

Il faut être très bien, chère amie. Je vous le conseille. Pourquoi démolir ? Et surtout une charmante petite femme ! Promettez-moi de ne pas démolir et d’être pour la conciliation.

JEANNINE.

Oh ! si vous y tenez...

GODFISH, à Jeannine, Branchin et Marguerite ayant remonté.

Ainsi, moi, je suis pour la conciliation. Vous avez vu comme j’ai été gentil avec Maugraine ? J’ai prié Bourdolle d’insérer un de ses articles, et pourtant il était mauvais. Mais cela vous a fait plaisir, je pense ?

JEANNINE.

À moi ? Pas du tout ?

GODFISH.

Vous ne vous intéressez donc plus au jeune Maugraine ?

JEANNINE.

Vous me l’avez défendu.

GODFISH, froidement.

Bien !

JEANNINE.

Que signifie ce : « Bien « ? Encore une scène ? Toujours, alors ! Que je vous parle de Maugraine ou que je ne vous en parle pas ! Des scènes ! des scènes ! et des scènes ! Ma vie est gaie !

GODFISH.

Ma chère, je dis : « bien », parce que je vois ainsi que le jeune Maugraine n’est plus votre amant.

JEANNINE.

Il ne l’a jamais été !

GODFISH.

Il n’est donc plus votre amant. Et je serais encore plus content si vous n’en aviez pas pris un autre. Malheureusement, vous en avez pris un autre.

JEANNINE.

Moi !

GODFISH.

Vous avez pris Molitor, le comique. Moi, je ne le trouve pas comique, mais, vous, il paraît...

JEANNINE, froidement.

Vous êtes fou !

GODFISH.

Je ne vous ferai pas plus de reproches pour lui que pour Maugraine. Cependant, je dois vous prévenir que Molitor, quand il jouera, sera toujours éreinté dans Ciel et Terre. Que voulez-vous, je m’amuse comme je peux.

Pendant ces répliques, successivement, tout le monde est rentré dans le fond. Les trois hommes, Godfish, Branchin et Villerbois restent seuls en scène. Godfish, aux deux autres.

Remarquez-vous, messieurs, que nous sommes exactement à la place où nous avons fondé Ciel et Terre, il y a trois mois ?

BRANCHIN.

Ah ! c’est une jolie idée que vous avez eue là ?

VILLERBOIS.

Oh ! oui...

GODFISH.

Vous le regrettez ?

BRANCHIN.

Si je le regrette ! Mais ma vie est un enfer... Je ne suis pas l’amant de Marguerite : je suis son imprésario ! Elle me traite comme un directeur de théâtre. Je rédige tous les jours des notes pour Ciel et Terre. Oui, baron, des notes pour le courrier des théâtres, où je suis obligé de dire que Marguerite est une grande artiste... et encore, grande, ça ne suffit plus ! Ça m’attire des scènes !... Et, Dieu merci ! elle n’est engagée nulle part... Mais voyez-vous ma vie si jamais elle entre à la Comédie-Française !

GODFISH.

Nous empêcherons ce malheur, cher ami. Et vous, Villerbois, vous n’êtes pas content ?

VILLERBOIS.

Moi !... Oh ! c’est bien simple. Depuis que j’ai épousé Valérie, je suis brouillé avec toute ma famille ! Épouser sa maîtresse ! C’est à se demander s’il ne vaut pas mieux épouser celle des autres !

GODFISH.

Eh ! messieurs, messieurs, vous exagérez et vous manquez de philosophie. Que nos maîtresses nous attirent quelques petits ennuis, je ne dis pas le contraire. Mais, à un certain degré de fortune, mes chers amis, il n’y a plus d’autre luxe que d’accepter en souriant les caprices et les trahisons de la femme... Sourions donc, messieurs, sourions.

À la comtesse qui s’avance.

N’est-ce pas, comtesse, qu’il faut sourire ?

Entre le valet de pied qui remet une carte à la comtesse.

LA COMTESSE lit la carte et fait un mouvement.

Ah !

À Branchin.

Branchin... Eh bien, et cette note ? On vous attend pour la rédiger !

BRANCHIN.

Ah ! oui... Qu’est-ce que je vais mettre ?

GODFISH.

Nous allons vous aider.

Ils sortent tous les trois.

LA COMTESSE, au valet de pied.

Fermez la porte et introduisez cette dame.

 

 

Scène V

 

LA COMTESSE, ALINE, immédiatement introduite par le valet de pied

 

ALINE.

Excusez-moi, madame, de vous avoir téléphoné... Madame Villerbois m’a d’ailleurs affirmé que vous ne seriez pas surprise de ma démarche... Croyez bien pourtant que, si je n’avais pas eu à parler immédiatement à mon mari d’une affaire urgente, je ne me serais pas permis de vous déranger.

LA COMTESSE.

Quel que soit le motif de votre visite, j’en suis, madame, infiniment honorée. Monsieur Bourdolle est dans mon salon. Je vais le prévenir que vous êtes là. Quand vous désirerez vous retirer, vous n’aurez qu’à passer par cette porte. Personne ne vous verra ; je saurai simplement que vous êtes partie et il ne restera de votre démarche d’autre trace que le souvenir qu’elle m’aura laissé.

Elle sort par la baie. Aline s’assied, reste seule un instant. Entre Bourdolle.

 

 

Scène VI

 

BOURDOLLE, ALINE

 

BOURDOLLE.

Bonjour, Aline.

ALINE.

Bonjour, mon ami... Ne perdons pas de temps. Assieds-toi. Voici de quoi il s’agit...

BOURDOLLE.

Tu veux que nous causions ici ?

ALINE.

Oh ! ne prenons pas de rendez-vous... ne compliquons rien. D’ailleurs, c’est très pressé. J’ai vu hier le président du conseil...

BOURDOLLE.

Paginel ?

ALINE.

Tout à fait dans l’intimité. Il est très ulcéré, non seulement de sa chute, mais du sans-gêne avec lequel ses amis l’ont lâché. Il n’a qu’une idée : leur créer en dessous des difficultés pour la constitution du nouveau ministère. En ce moment, il aimerait mieux voir arriver ses adversaires politiques que ses amis.

BOURDOLLE.

C’est très humain.

ALINE.

Il a même eu un mot assez joli. Il m’a dit : « En politique, il y a des services qu’on ne peut demander qu’à ses adversaires. »

BOURDOLLE.

Alors, Gibacier ?

ALINE.

Gibacier, dans ces conditions-là, aura beaucoup de peine à former un cabinet.

BOURDOLLE.

J’en avais l’impression.

ALINE.

Or, le président du conseil a été très frappé de ce fait que tu n’es pas allé à la Chambre de toute la semaine dernière et que tu n’assistais pas à la séance où il a été renversé... Et il a vu dans ton abstention un sentiment profond de la situation politique et un acte de délicatesse vis-à-vis de lui, qui t’avait débarqué il y a trois mois !... Ça, c’est même admirable ! Quand on sait pourquoi tu ne vas plus à la Chambre depuis quinze jours !...

BOURDOLLE.

Mais tu te trompes... Je ne suis pas allé à la Chambre parce que...

ALINE.

Oh ! je t’en prie... pas d’explications... Puisque c’est ça qui t’a servi ! Alors, c’est trop beau, n’est-ce pas ? Il n’y a qu’à s’incliner. Où en étais-je ? Ah ! oui... Pour toutes ces raisons-là, Paginel ne pense plus qu’à une chose, éloigner Gibacier et avoir comme successeur à la présidence du conseil, qui ? Toi !

BOURDOLLE.

Moi ?

ALINE.

Depuis hier, c’est une idée fixe. Et ce qu’il a pu inventer, c’est inimaginable ! « La politique de groupe, la politique sectaire a fait son temps. Le pays n’en veut plus – c’est lui qui parle, bien entendu – il faut donner à la politique française une couleur plus élégante et plus légère... Assez de concentration ! De la conciliation, de l’aménité... du tact ! Et qui, mieux que Bourdolle, deux fois ministre déjà, directeur d’un grand journal parisien, est désigné pour exécuter ce programme ?... » Depuis ce matin, Paginel va partout. Il a vu le président de la République et il m’a téléphoné trois fois avant déjeuner.

BOURDOLLE.

Ça, j’avoue que c’est curieux ! Je voyais bien la chose pour dans deux ans... mais pas avant ! Et, en effet, en y réfléchissant... oui... je suis l’homme de la situation !... Ma parole, il y a cinq minutes, je ne m’en doutais pas ! Ah ! la politique ! Mais il n’y a pas que de la politique dans ce revirement rapide... Il y a encore toi, Aline, ton influence...

ALINE.

Oh ! je t’en prie... plus de génie, n’est-ce pas ?

BOURDOLLE.

Mettons ta finesse... J’ai beau avoir des torts envers toi, ça ne m’empêche pas de reconnaître ce que je te dois.

ALINE.

Tu ne me dois rien. Je ne suis pour rien là dedans, au contraire. Tu arrives au pouvoir par ton propre mérite, parce que tu as eu l’idée de diriger un journal boulevardier, ce que je ne voulais pas ! Parce que tu t’es mis à aller aux répétitions générales, ce que j’avais en horreur ! Et peut-être aussi, tellement les raisons des choses sont mystérieuses, parce que tu m’as trompée avec une femme de lettres, ce qui a fait tout de suite de toi un grand Parisien, comme tu disais ! Ne me remercie donc pas, mon ami, ce n’est pas la peine.

BOURDOLLE.

Oh ! tais-toi ! N’essaie pas de cacher ton dévouement, ton intelligence, sous des reproches qui me sont extrêmement douloureux, je t’assure.

ALINE.

Bon, bon ! Cessons les reproches... Je regrette d’avoir eu l’air de t’en adresser... Ce n’était pas mon intention en venant ici. Quand tu seras président du conseil, quand tu seras arrivé au sommet, alors, nous causerons de nos petites affaires, et nous réglerons ce que nous avons à régler. En ce moment, il ne faut pas se disputer, il faut agir. Alors, je te conseille, en amie, pour faciliter tes démarches et aussi pour éviter les potins, je te conseille de rentrer chez toi, à moins cependant que tu ne sois plus libre de rentrer chez toi ?

BOURDOLLE.

Comment ! plus libre... J’habite l’hôtel.

ALINE.

Eh bien, tu seras mieux à la maison pour ce que tu vas avoir à faire. C’est la seule raison, crois-le bien, pour laquelle je t’engage à y rentrer.

BOURDOLLE, un temps.

Ma chère Aline, l’heure ne serait pas bonne pour nous expliquer. Tu viens de me rendre un grand service, tu te montres très généreuse envers moi. Cela me place à un point d’infériorité qui ne me permet pas de mettre au point ce qui s’est passé entre nous.

ALINE.

Oui... épargnons-nous cette scène-là. Nous reprendrons pour le monde notre vie ordinaire... Et les événements se chargeront peut-être d’amener une solution que je n’entrevois pas pour ma part. N’en parlons donc plus.

BOURDOLLE.

Je suis à ta discrétion.

ALINE.

Il est fort possible que je m’habitue à l’idée que tu as une maîtresse et que je ne suis plus, moi, qu’une femme qui partage tes opinions politiques.

BOURDOLLE.

Je n’ai rien à répondre.

ALINE.

Et il est possible aussi que je ne m’y habitue pas... Et dans ce cas nous aurions le divorce.

BOURDOLLE.

Tu réfléchiras...

ALINE.

Enfin ! n’en parlons plus... n’en parlons plus ! Ah ! ce n’est pas tout. Nous sommes invités à dîner, ce soir, chez madame Paginel. J’ai accepté pour toi. Tu feras bien de m’accompagner. Elle est tout à fait pour nous.

BOURDOLLE.

Tu as raison.

ALINE.

Tu ne dînes pas ce soir chez la comtesse ?

BOURDOLLE.

Mais du tout !

ALINE.

Voyons, c’est bien tout ce que j’avais à te dire ?... Ah ! la comtesse m’a recommandé de passer par cette porte et qu’elle serait ainsi avertie de mon départ. Je te prie d’aller m’excuser auprès d’elle. Elle a été parfaite. À la première soirée que nous donnerons, il faudra l’inviter. Elle n’est plus déplacée chez nous. À tout à l’heure.

Elle sort.

 

 

Scène VII

 

BOURDOLLE, seul, puis LA COMTESSE

 

BOURDOLLE, au valet de pied qu’il vient d’appeler.

Voulez-vous demander de ma part à la comtesse si elle peut venir un instant ?

LE VALET DE PIED.

Bien, monsieur.

BOURDOLLE, seul.

Eh ! mais... ça se complique !...

Entre la comtesse.

LA COMTESSE.

Madame Bourdolle est partie ?

BOURDOLLE.

Oui. Dites-moi... Luce est-elle au courant ?...

LA COMTESSE.

Non.

BOURDOLLE.

Elle ne se doute pas que c’est ma femme qui était ici ?

LA COMTESSE.

Pas du tout. Je lui ai dit qu’on venait du journal vous apporter un renseignement. Elle a trouvé ça tout naturel.

BOURDOLLE.

Bien.

LA COMTESSE, voyant apparaître Luce.

Désirez-vous que je vous laisse avec elle ?

BOURDOLLE, réfléchissant.

Je vous en prie.

Entre Luce.

 

 

Scène VIII

 

BOURDOLLE, LUCE

 

LUCE.

Enfin ! on est seuls une seconde... Qui t’a fait demander, tout à l’heure ? Rien de grave ?

BOURDOLLE.

Rien.

LUCE.

Ah ! tant mieux !...

À voir plus basse.

Tu sais, je suis un peu grisée par toutes ces émotions, par ce succès... J’ai besoin de te le dire... Je t’aime !

BOURDOLLE.

Ma chérie... ma chérie...

LUCE.

Ce soir, à la revue, tu viendras dans ma loge. Je veux qu’on t’y voie. Qu’est-ce que nous risquons maintenant ? Et puis, j’ai pensé à une chose, au lieu d’aller dîner au restaurant, nous dînerons chez moi, tous les deux... Tu veux bien, dis ?

BOURDOLLE.

Eh ! oui, je voudrais bien ! Malheureusement, c’est impossible...

LUCE.

Impossible ! Qu’est-ce qui est impossible ? Que tu dînes chez moi ?

BOURDOLLE.

Écoute... voyons... sois raisonnable... Je suis absolument obligé de dîner ce soir chez le président du conseil.

LUCE.

Ah ! ça, par exemple !

BOURDOLLE.

Il vient de me faire inviter tout à l’heure. Ça ne peut pas se refuser.

LUCE.

Et pourquoi ? Et pourquoi ? Il n’était pas question de ce dîner, tantôt.

BOURDOLLE.

Il a été improvisé à cause des événements politiques.

LUCE.

Allons bon ! Je peux dire que je suis navrée... C’est toute ma journée gâtée... Je suis furieuse. Mais alors, tu ne viendras pas non plus à la revue ?

BOURDOLLE.

Un instant peut-être à la fin, je n’en réponds pas...

LUCE.

Oh ! c’est trop fort ! Un jour pareil, tu me quittes !... Tu...

Brusquement.

Et ta femme ? Est-ce qu’elle y dîne aussi, chez le président du conseil ?

BOURDOLLE.

Je ne pense pas.

LUCE.

Tu ne penses pas. Mais si, elle y dîne, voyons !... Ne me prends pas pour une enfant ! Elle y dîne forcément. Tu aurais dû commencer par me dire ça...

BOURDOLLE.

Qu’elle y dîne ou non, ça n’a pas d’importance.

LUCE.

Aucune, évidemment. Tu l’as donc revue, ta femme ? Il n’est pas nécessaire d’hésiter... Tu l’as revue ou tu ne l’as pas revue... Tu l’as revue, c’est très bien ! Je ne comprends pas pourquoi tu ne me l’avoue pas tout de suite. Et quand l’as-tu revue ?

BOURDOLLE.

Cet après-midi, un instant... Nous avions à causer de choses très sérieuses.

LUCE.

Et où ?

BOURDOLLE.

Où ?

LUCE.

Oui... où a eu lieu cet entretien ? Tu es rentré chez toi ? Non ?

Le regardant.

Je parie que c’est elle qui t’a fait demander tout à l’heure !

BOURDOLLE, riant.

Oui ! oui ! oui ! En voilà des soupçons pour l’histoire la plus simple du monde ! Il s’agit de politique et il ne s’agit que de politique... Pas une seconde il n’a été question de ma conduite, tu entends ? pas une seconde !

LUCE, le regardant dans les yeux.

Vrai ?

BOURDOLLE.

Vrai.

LUCE.

Tu me le jures ?

BOURDOLLE.

Je te le jure... La preuve, c’est que je serai appelé demain à l’Élysée.

LUCE.

Toi ?

BOURDOLLE.

Moi ! Je peux être président du conseil dans deux jours... Ça ne te fait pas plaisir ?

LUCE.

Oui... mon chéri, oui !... Et toi, tu dois être fier ! Seulement, je suis ta maîtresse, et je ne peux pas m’empêcher de penser un peu à moi... Ce n’est pas de l’égoïsme, ça, c’est de l’amour... Il est évident que tu vas être amené à te réconcilier avec ta femme...

BOURDOLLE.

Une réconciliation apparente.

LUCE.

Apparente pour commencer. Oh ! je reconnais que tu ne peux pas faire autrement. Si ta femme est venue te le proposer, je l’approuve... Il y a des points sur lesquels toutes les femmes sont d’accord... D’ailleurs, les maîtresses et les femmes légitimes sont d’accord plus souvent qu’on ne croit... Le malheur pour moi, là dedans, c’est que le jour où vous vous réconcilierez pour de bon, ce sera à mes dépens...

BOURDOLLE.

Ne t’alarme donc pas !

LUCE.

Je ne m’alarme pas, j’analyse mon cas... Eh bien, quand ta femme ignorait notre liaison, nous étions chacune à notre place ; nous ne nous faisions pas de tort... au contraire, même, au contraire... Et ça pouvait durer longtemps. Tandis qu’aujourd’hui, elle ne va plus avoir d’autre idée que de se débarrasser de moi et de reconstituer son ménage, ce qui est très naturel... Et moi, je suis désarmée... Qu’est-ce que je peux contre elle ? Rien !

BOURDOLLE.

Mais profitons donc de la belle journée que nous avons l’un et l’autre, au lieu de songer à l’avenir le plus lointain, le plus obscur ! Tu viens d’avoir un triomphe, je vais être président du conseil. Bientôt tu seras célèbre et, moi, je serai puissant. Ce soir, nous nous aimons. Qu’est-ce qu’il te faut de plus, mon Dieu ? Qu’est-ce qu’il te faut ?

LUCE.

Ce qu’il me faut, c’est le genre d’amour que tu avais pour moi et que tu ne peux plus avoir, où il entrait à la fois le désir de me posséder et le besoin de me protéger ! Un amour où nos deux ambitions étaient mêlées, ce qui lui donnait une fantaisie et une excitation folles ! Et ça, c’est fini ! C’est bien fini !

BOURDOLLE.

Mais qu’est-ce qu’il y a de changé ? Qu’est-ce qu’il y a de changé ?

LUCE.

Il y a tout ! Ton ambition, aujourd’hui, est du côté de ta femme, elle n’est plus du mien ! Moi, je ne suis plus qu’une maîtresse quelconque avec qui tu seras heureux une heure par jour...

BOURDOLLE, riant.

Eh bien... mais...

LUCE.

Ça te suffit ? Oui ? Pas à moi ! J’avais rêvé autre chose, et je m’aperçois que je ne peux pas l’avoir. Eh bien ! puisque je ne peux pas l’avoir, n’en parlons plus !

BOURDOLLE.

Mais tu te trompes...

LUCE.

Ne te défends pas ! Je ne te fais pas de reproches. Tu m’as donné quelques mois de bonheur et tu m’as fourni l’aventure qui m’a lancée. C’est tout ce qu’on peut demander à un homme, à moins d’être une enragée ! Et maintenant, mon chéri, que je ne suis plus ta maîtresse, soyons sérieux !...

BOURDOLLE.

Comment, tu n’es plus ma maîtresse ?... Mais tu verras ça demain ! Et qu’appelles-tu être « sérieux » ?

LUCE.

Être sérieux, c’est s’occuper de moi !

Bourdolle rit.

Toi, ce n’est pas la peine. Tu vas être président du conseil, tu es casé, tu te réconcilieras avec ta femme, et tu me quitteras un de ces jours, sans même t’en apercevoir ! C’est bien ! c’est très bien ! Je m’y attends... Tu es très gentil, mon chéri ! Seulement, il y a moi, moi qui ai toute ma vie à faire, ne l’oublions pas !

BOURDOLLE.

Mais j’y pense, ma chérie, je ne pense qu’à ça !... Ta vie est ma principale préoccupation, la seule ! Je veux que tu aies une existence magnifique, et tu l’auras ! Car tu es une créature délite, tu entends ? d’élite !

LUCE.

Oui... oui.

BOURDOLLE.

Écrivain, conférencier, femme à la mode. Tu atteindras un jour la plus haute situation qu’une femme ait jamais eue à Paris !

LUCE.

Je ne demande pas autre chose.

BOURDOLLE.

Les circonstances peuvent nous séparer un instant, c’est possible... mais je te suivrai des yeux dans ta marche vers la fortune et vers la gloire. Je t’aiderai de toutes mes forces et je me dirai : « C’est moi pourtant qui ai découvert ce talent-là ! »

LUCE.

Je suis émue, tu sais, mon chéri, je suis émue ! Tu me rends notre séparation presque douce...

BOURDOLLE.

Et, pour commencer, je ne veux pas que le journal où tu as fait tes débuts, je ne veux pas que Ciel et Terre tombe entre les mains du premier venu, car je vais être obligé de donner ma démission.

LUCE.

Mais c’est vrai !... Je n’y pensais pas... Tu ne peux pas rester rédacteur en chef !

BOURDOLLE.

Naturellement. Et vois-tu un successeur quelconque bouleversant toute la rédaction !

LUCE.

Et me fichant à la porte !

BOURDOLLE.

Ce serait horrible !

LUCE.

Ce serait un scandale !

BOURDOLLE.

Je vais en parler à Godfish.

LUCE.

Et tout de suite ! Il ne faut pas qu’on ait le temps d’intriguer.

BOURDOLLE.

Tu es la sagesse même !

LUCE.

Je suis aussi sérieuse que ta femme, voilà tout. Ah ! tu as de la chance d’être tombé sur des femmes comme nous ! Va chercher Godfish.

BOURDOLLE.

Le voici d’ailleurs.

Entre Godfish.

 

 

Scène IX

 

BOURDOLLE, LUCE, GODFISH, puis LAHURE

 

GODFISH.

Dites donc, Bourdolle ?... Je reçois un télégramme de Londres... Ce n’est pas Gibacier qui va former le cabinet. C’est vous, mon ami, c’est vous !

BOURDOLLE.

Est-ce bien certain ?

GODFISH.

De Londres ? comment douter ? Mais, alors, il faut songer à Ciel et Terre !

BOURDOLLE, machinalement, à Luce.

Qu’est-ce que je te disais ?

GODFISH, les regardant.

Ah !... Ah ! bon !... Merci de cette confiance. Alors, mes enfants – permettez-moi de vous appeler mes enfants – occupons-nous du journal tous les trois... Il s’agit de trouver un rédacteur en chef. C’est très délicat !... Oh !

BOURDOLLE.

Quoi ?

GODFISH.

J’ai une idée, mes amis, j’ai une idée !

LUCE, tout à coup.

Je parie que c’est la même que la mienne.

BOURDOLLE.

Voyons ?

GODFISH.

Lahure !

LUCE.

J’allais le dire...

BOURDOLLE.

Moi aussi... Lahure est un homme éminent, malgré tout !

LUCE.

Et puis, c’est un de mes admirateurs.

BOURDOLLE.

Nommons Lahure ! !

GODFISCH.

C’est entendu... il est nommé ! Ce cher Lahure ! Je l’aime beaucoup et je vais l’étonner...

Allant au fond.

Lahure ! cher Lahure... approchez.

LAHURE.

Qu’y a-t-il ?

GODFISH.

Venez voir un homme heureux ?

LAHURE.

Vous ?

GODFISH.

Non, bon Lahure, c’est vous-même...

LAHURE.

Moi !

GODFISH.

D’abord, une question. Vous sentez-vous les reins solides ?

LAHURE.

Ça dépend. Pourquoi faire ?

GODFISH.

Pour devenir rédacteur en chef de Ciel et Terre.

BOURDOLLE.

Je donne ma démission, Lahure. Vous serez mon successeur.

LAHURE.

Est-ce possible ?

LUCE.

Ce sera le couronnement de votre carrière.

LAHURE.

Mes amis, mes chers amis... mon émotion est sans bornes. Seulement, j’ai des scrupules. Je suis un historien, je ne suis pas un journaliste. Évidemment, je ne me crois pas indigne... Mais j’aurai besoin de votre indulgence, mes amis, de votre concours...

GODFISH.

N’ayez pas peur. On vous dira ce qu’il faut faire.

BOURDOLLE.

Les opinions politiques que vous devrez avoir.

LUCE.

Et les rédacteurs que vous devrez garder.

LAHURE.

Dans ces conditions-là, j’accepte !

BOURDOLLE.

Seulement, rappelez-vous ce que je vous ai dit. Il ne faut plus sortir Bianca.

GODFISH.

Vous devriez prendre une maîtresse plus conforme à votre distinction naturelle.

LAHURE.

Oh ! cela, baron, impossible !... Pourtant, il y aurait un moyen... Je n’ose pas vous le soumettre, cher baron.

GODFISH.

Osez tout avec moi, Lahure.

LAHURE.

Alors, voici... C’est curieux comme je suis devenu timide pour certaines choses... Oui... il y aurait une façon pour Bianca...

À Luce.

Figurez-vous... elle a un rêve, cette femme.

LUCE.

Lequel ?

LAHURE.

C’est de tenir une petite table d’hôte où elle donnerait à jouer au loto.

LUCE.

Je comprends ça.

LAHURE, à Godfish.

Alors, si, sur mes appointements futurs, vous pouviez m’avancer de quoi acheter un fonds de table d’hôte à Bianca... je suis convaincu que le plaisir de jouer au loto compenserait jusqu’à un certain point...

BOURDOLLE.

La douleur de vous perdre.

LAHURE.

C’est ça !

GODFISH.

Lahure, dites de ma part à Bianca quelle aura une table d’hôte et un loto...

BOURDOLLE, aux dames qui paraissent.

Mesdames, je vous présente le nouveau rédacteur en chef de Ciel et Terre !

LA COMTESSE.

Vous, Lahure !

À Bourdolle.

Et vous ?

GODFISH.

Appelé à des fonctions plus importantes.

LUCE, désignant Bourdolle.

Monsieur le président du conseil.

BOURDOLLE.

Chut ! chut ! pas encore !

GODFISH.

Si ! si !

TOUS, s’inclinant.

Monsieur le président... 

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