L'Adversaire (Alfred CAPUS - Emmanuel ARÈNE)

Comédie en quatre actes.

Représentée pour la première fois sur le théâtre de la Renaissance, le 23 octobre 1903.

 

Personnages

 

MAURICE DARLAY

CHANTRAINE

HENRY LANGLADE

LIMERAY

BRÉAUTIN

NORBERT

HÉNON

LAMIRÈNE

UN MONSIEUR

JEAN, domestique

MARIANNE DARLAY

MADAME GRÉCOURT

MADAME BRÉAUTIN

MADAME CHANTRAINE

MADAME HÉNON

ROSALIE, femme de chambre

MADEMOISELLE ZAVEDRO

MADAME PLÉNIÈRES

MADAME LINEUIL

MADEMOISELLE HERSOY

QUELQUES INVITÉS

 

            De nos jours.

 

 

ACTE I

 

Chez Maurice Darlay.

Petit salon très élégant. Grandes portes au fond et à gauche. Petite porte à droite, donnant sur la bibliothèque.

 

 

Scène première

 

MADAME GRÉCOURT, puis MARIANNE

 

Au lever du rideau, madame Grécourt s’assied sur une bergère et prend un journal. Elle commence à lire. Entre Marianne.

MARIANNE, elle embrasse sa mère.

Tu t’es reposée ?

MADAME GRÉCOURT.

Oui, ma fille, je me suis reposée, je me suis habillée ; maintenant, nous ferons ce que tu voudras. Est-ce que nous sortons ?

MARIANNE.

Non, pas tout de suite. Madame Bréautin a fait demander à quelle heure tu étais arrivée de Lyon.

MADAME GRÉCOURT.

Je lui avais écrit, en effet, que j’arrivais aujourd’hui.

MARIANNE.

Elle sera ici dans un instant.

MADAME GRÉCOURT.

Bon ! Attendons-la... Eh bien ! et ton mari ?...

MARIANNE.

Mon mari ? Ah ! ah ! mon mari ! Sais-tu ce qu’il fait en ce moment ?

MADAME GRÉCOURT.

Non. Tu le sais, toi ?

MARIANNE.

Oui, je le sais.

MADAME GRÉCOURT.

C’est l’essentiel. Et que fait-il ?...

MARIANNE, allant à un meuble et prenant un objet.

Regarde ce petit bronze...

MADAME GRÉCOURT.

Il est ravissant.

MARIANNE.

C’est tout ce qui reste d’une cheminée qui se trouvait, dit-on, dans l’hôtel de la marquise de Pompadour... Depuis six mois, Maurice cherche le pareil pour mettre de l’autre côté de ce meuble.

MADAME GRÉCOURT.

Il a raison. Ça ferait très bien.

MARIANNE.

Aujourd’hui, il a rendez-vous avec la mère Canot, qui est une marchande d’antiquités... Demain, ce sera avec le père Borman, et après-demain avec les sœurs Verlier.

MADAME GRÉCOURT.

Mais c’est fort naturel, tout ça. Tu as l’air de me dire des choses extraordinaires. Il ne fait pas que courir dans les magasins d’antiquités, ton mari, n’est-ce pas ? Il reste chez lui quelquefois ?

MARIANNE.

Mais oui, souvent... Il travaille...

Haussant les épaules.

Tu ne devinerais pas à quoi il travaille ? Il apprend l’anglais... l’année dernière il a appris l’allemand... et il a l’intention d’apprendre le russe. Il achète des livres très rares et très chers, des vieux papiers jaunis et indéchiffrables. Il s’est abonné à des revues scientifiques et historiques... En voilà une... tu peux la garder, je te la donne... Et quand je lui demande pourquoi tout ça, il me répond avec ce sourire... spécial... qui finit par être un peu agaçant à la longue : « Mon éducation a été très négligée. » Il refait son éducation, à son âge ! Comme c’est flatteur pour moi !... Et pendant ce temps-là, on l’oublie ! Qui se rappelle, aujourd’hui, qu’il est avocat, et qu’il a eu un succès énorme dans l’affaire Chantraine ? Voilà plus de trois ans que les journaux n’ont pas cité son nom. Et qu’est-ce que c’est, à Paris, qu’un homme dont le nom n’a pas été imprimé depuis trois ans ?

MADAME GRÉCOURT.

Je connais une foule de gens dont le nom n’a jamais été imprimé et qui n’en vivent pas moins très agréablement. En tout cas, ce que tu me dis là serait assez grave si vous n’aviez pas de fortune, mais vous en avez une fort belle. Alors, quoi ? Que reproches-tu à ton mari ?... Il n’a pas de maîtresse ?...

MARIANNE.

Voyons...

MADAME GRÉCOURT.

Il t’aime toujours ?

MARIANNE.

Il ne fait que ça.

MADAME GRÉCOURT.

Eh bien ! dans ces conditions-là, moi qui suis une personne de bon sens, je te dis que tu dois être heureuse... Ah çà ! tu n’es pas heureuse ?

MARIANNE.

Je suis heureuse, si on veut.

MADAME GRÉCOURT.

Ma chère enfant, être riche, se bien porter, avoir un mari qui ne vous trompe pas, – au contraire, – à Lyon, c’est ce que nous appelons le bonheur.

MARIANNE.

À Paris, c’est un peu plus compliqué !... Et puis, oui, c’est entendu... je suis heureuse, ne te chagrine pas, je suis heureuse... Mais ce que je regrette, c’est de ne pas l’être d’une façon plus brillante, et, comment dirais-je ? plus artiste. Il y a une certaine influence, il y a des émotions que la fortune ne donne pas et que la célébrité, par exemple, vous apporte tout de suite... Mais oui, la célébrité... pourquoi pas ? Comprends donc que si j’avais fait un mariage quelconque, si j’avais épousé le monsieur gentil et moyen qu’on offre habituellement aux jeunes filles, je ne me poserais même pas ces questions-là... Mais j’ai épousé un être très intelligent, admirablement doué, qui aurait réussi dans n’importe quelle profession... Oh ! il n’y a pas de doute... Une femme qui a de la finesse ne se trompe pas sur la valeur véritable et profonde de celui qu’elle aime. Et si nous aimons un imbécile, nous nous en apercevons bientôt. D’ailleurs, ça ne nous empoche pas de l’aimer.

MADAME GRÉCOURT.

Heureusement.

MARIANNE.

Aussi, quand une femme a eu, comme moi, la chance d’épouser un individu exceptionnel, c’est exaspérant de ne pas pouvoir en profiter.

MADAME GRÉCOURT.

Tu voudrais être la femme d’un homme célèbre ! Vanité des vanités !

MARIANNE.

Je voudrais que Maurice suivît sa carrière et n’arrivât pas en oisif et en amateur aux environs de quarante ans... Tous ses camarades de jeunesse ou d’école, tous ceux au moins qui n’étaient pas des sots, sont en plein travail et quelques-uns en pleine renommée... hommes politiques, comme Norbert, écrivains... décorés... On en parle, ils existent. Tiens ! Limeray... au sujet de qui on a fait, hier, cette interpellation à la Chambre... Limeray a fait son droit en même temps que Maurice...

MADAME GRÉCOURT.

Limeray... le banquier... le financier... celui qui a eu cette histoire de Bourse ?...

MARIANNE.

Oui...

MADAME GRECOURT.

Il en a ruiné des gens, à Lyon, celui-là !... Il a une bien mauvaise réputation...

MARIANNE.

Il a une mauvaise réputation, mais il en a une... et Maurice est en train de perdre colle qu’il a eue autrefois, après son premier succès... par sa faute... Je ne lui demande pas des efforts extraordinaires, je lui demande seulement de faire ce que tout le monde fait... Un détail qui te donnera une idée de son état d’esprit : madame Bréautin, qui va venir te voir cet après-midi, une femme véritablement supérieure, dont le mari est député, dont le salon...

Madame Bréautin est entrée, par le fond, sur ces derniers mots, Marianne l’apercevant.

Ah ! chère madame, nous parlions de vous...

 

 

Scène II

 

MADAME GRÉCOURT, MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN

 

MADAME BRÉAUTIN, riant.

Mais j’ai entendu !... Ma chère amie, c’est la première fois que j’entre dans un salon pendant qu’on dit du bien de moi... Je vous dois une sensation nouvelle, je ne l’oublierai pas...

À madame Grécourt, lui prenant les deux mains.

Que je suis contente de vous voir, chère madame !... Votre santé est bonne ?

MADAME GRÉCOURT.

Mon Dieu ! oui, à quelques bagatelles près... Et notre député ? Aurai-je le plaisir de le voir ?

MADAME BRÉAUTIN.

Mais dans un instant, je pense... Je lui ai donné rendez-vous ici, après la séance, et je vais l’attendre, si vous le permettez.

MARIANNE.

Je crois bien.

MADAME GRÉCOURT.

J’ai lu dernièrement son discours sur...

MADAME BRÉAUTIN.

Oh ! ce n’était pas un discours... J’aime mieux, d’ailleurs, qu’il ne prononce pas de discours... il a dit quelques mots, voilà tout...

À Marianne.

Au fait, vous aviez commencé tout à l’heure, ma chère, une phrase que j’ai interrompue bien malgré moi. Serait-il indiscret ?...

MARIANNE.

Oh ! non, certes !... J’allais dire à ma mère quelle reconnaissance et quelle amitié j’avais pour vous. Vous nous avez offert, vous avez offert à mon mari, votre crédit, vos relations, votre influence que tant de gens recherchent. Mon mari n’a pas su ou n’a pas voulu en user, c’est un de mes grands chagrins.

MADAME BRÉAUTIN.

C’est vrai, il a refusé trois ou quatre affaires très intéressantes que je lui apportais. Il ne vient que très rarement chez moi, strictement ce qu’il faut pour que nous ne soyons pas brouillés. C’est dommage, car j’avais tout un plan qui le concernait...

MARIANNE.

Ah !

MADAME BRÉAUTIN.

Oui... Mon mari, – il n’y a aucune vanité à le dire – mon mari sera ministre bientôt. Il fait partie de toutes les combinaisons qui doivent remplacer le cabinet actuel. Eh bien ! j’avais rêvé de lui donner Darlay comme collaborateur, sous une forme ou sous une autre...

MARIANNE.

Oh ! mais voilà une idée...

À sa mère.

N’est-ce pas ?

À madame Bréautin.

En avez-vous déjà parlé à Maurice ?

MADAME BRÉAUTIN.

Avec discrétion. Il m’a répondu par des plaisanteries sur la politique, je n’ai pas insisté.

MARIANNE.

Je lui en parlerai, moi ; j’aurai une conversation sérieuse avec lui. Il ne peut pas refuser, c’est impossible ! Je vous réponds qu’il acceptera.

MADAME BRÉAUTIN.

Cela dépend de vous. Une femme de votre caractère, de votre finesse et de votre âge, doit conduire son mari où elle a décidé qu’il irait. Il n’est donc pas ambitieux, Darlay ?...

MARIANNE.

Je commence à croire que non.

MADAME BRÉAUTIN, se levant.

C’est peut-être qu’il ne sent pas à ses côtés une volonté toujours présente et toujours agissante. Voyez-vous, ma chère, l’avenir de nos maris est dans nos mains et non dans les leurs. Les hommes n’ont jamais, réunies ensemble, les deux grandes conditions du succès : la volonté et la patience. Il faut que nous leur apportions l’une ou l’autre, sinon les deux !... Allez, il y a toujours une femme à l’origine dune carrière d’homme ; et quand l’homme part, c’est que la femme a donné le signal. Voulez-vous mon opinion bien sincère sur votre mari ? Ce n’est pas un paresseux, ce n’est pas un incapable, loin de là ! C’est simplement un homme trop heureux.

MARIANNE.

Je ne peux pourtant pas le rendre malheureux exprès !

MADAME BRÉAUTIN.

Non ! Mais c’est une question de dosage. Il ne faut pas que les hommes soient trop heureux. Le bonheur qui nous rend, nous, si reconnaissantes, les rend vaniteux et égoïstes. Ils ne s’aperçoivent bientôt plus qu’ils nous le doivent : ils en font hommage à leur caractère, à leur esprit ou à leur chance. Il est nécessaire de les rappeler de temps en temps à la réalité. Nous avons nos petits moyens pour cela. Ainsi, votre mari n’a pas d’ambition, et il n’admet pas que vous en ayez ; il croit que vous êtes heureuse par le seul fait qu’il est heureux, lui ! et que vous êtes satisfaite de tout parce qu’il ne désire rien. Ma chère enfant, rapportez-vous-en à mon expérience. Nous sommes perdues si nous ne réagissons pas. La vie à deux, et même à trois, n’est plus assez gaie. Il nous faut autre chose. Eh bien ! cette autre chose, l’ambition, l’éclat, le luxe nous la donnent. Par son mari, par son fils, par son amant, par l’homme enfin, la femme, aujourd’hui, doit jouer un rôle, et le grand rôle ! C’est la seule façon d’oublier nos misères dans cette vallée de larmes.

MARIANNE.

Allez leur dire ça !

MADAME BREAUTIN.

On n’a pas besoin de leur dire. Ah ! si j’avais eu un mari comme le vôtre...

MARIANNE.

Monsieur Bréautin est pourtant un esprit remarquable.

MADAME BRÉAUTIN.

Oui... oui... C’est un esprit remarquable... il n’est pas bête... il a certaines qualités... Mais j’aurais voulu le voir épousant n’importe qui... Tenez, en voilà un qu’il a fallu secouer et pousser par les épaules. Je vous prie de croire que je n’ai pas perdu mon temps. Je ne vous donne pas de détails, mais j’ai fait pour lui des choses que je ne pourrais même pas lui dire. Enfin ! le voilà député, demain ministre, je ne l’aurai pas volé...

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur Bréautin !...

 

 

Scène III

 

MADAME GRÉCOURT, MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN, BRÉAUTIN, puis ROSALIE

 

MADAME BRÉAUTIN.

La séance est déjà levée ?

BRÉAUTIN.

Non, mais il n’y avait rien d’intéressant, on discutait le budget ; alors je suis venu présenter mes hommages à notre excellente amie...

Serrant la main de madame Grécourt.

Vous avez fait un bon voyage ? Quoi de neuf là-bas ?

MADAME GRÉCOURT.

J’ai mille compliments à vous faire d’un peu tout le monde.

MARIANNE.

Eh bien ! mon cher député... Racontez-nous quelque chose...

BRÉAUTIN.

Vous savez ce qui arrive à Limeray ?

MARIANNE.

Non...

À sa mère.

Limeray ? Tu te rappelles ?... Ah ! on en parle de celui-là !...

BRÉAUTIN.

On va en parler encore plus... Il a été arrêté ce matin.

MARIANNE.

Allons donc !

MADAME BRÉAUTIN.

Tu es sûr ?

BRÉAUTIN.

La nouvelle vient de nous arriver tout à l’heure, dans les couloirs de la Chambre...

À sa femme.

Tu n’as jamais voulu l’inviter à dîner, tu en avais le pressentiment.

MADAME BRÉAUTIN.

Quand tu me verras faire de ces gaffes-là !

MARIANNE.

Et à la suite de quoi, cette arrestation ?

BRÉAUTIN.

À la suite de la séance d’hier, à la Chambre... C’est Lardier qui interpellait, ce qui était déjà mauvais pour Limeray. Lardier est un homme très vertueux qui est toujours au courant de tous les scandales. Il a fait un véritable réquisitoire contre Limeray, l’accusant de tripotages. D’autres orateurs ont pris sa défense, il est vrai. Ils ont fait valoir qu’il avait rendu de grands services à l’industrie française. La Chambre était très partagée, le Gouvernement assez hésitant. On l’a mis en demeure de se prononcer, il s’est prononcé pour l’arrestation. Dans ces cas-là, c’est le parti le plus sage, parce qu’il donne tout le temps de la réflexion. L’affaire, d’ailleurs, ira très vite : Limeray passera en Cour d’assises le mois prochain.

MARIANNE.

Il a déjà choisi son avocat ?

BRÉAUTIN.

On parle de Plantin.

MARIANNE.

Naturellement, quand il y a une affaire retentissante !...

BRÉAUTIN, prenant congé.

Ah ! maintenant, j’ai un rendez-vous.

À madame Grécourt.

Aurai-je le plaisir de vous revoir pendant votre séjour à Paris ?

MADAME GRÉCOURT.

On pourrait dîner ensemble un de ces jours ?...

MADAME BRÉAUTIN.

Cette semaine, voulez-vous ?...

MADAME GRÉCOURT.

Avec plaisir !...

Entre Rosalie, qui remet une carte à Marianne.

ROSALIE.

Pour Monsieur...

MARIANNE, lisant.

Limeray !... C’est impossible !... Limeray !...

À Rosalie.

C’est quelqu’un qui vient de la part de ce monsieur, n’est-ce pas ?

ROSALIE.

Non, c’est ce monsieur, lui-même.

MARIANNE.

Et où est-il ?...

ROSALIE.

Je l’ai fait entrer dans la bibliothèque.

MARIANNE, à Bréautin.

Vous disiez que ce matin ?...

BRÉAUTIN.

Il a dû être remis en liberté provisoire... Ça arrive très souvent dans ce genre d’affaires...

MARIANNE.

Et Maurice qui n’est pas là... Je suis très embarrassée, moi !... Que faire ?

MADAME BRÉAUTIN.

Mais, ma chère, il n’y a qu’à le recevoir vous-même, en attendant votre mari... Soyez sûre qu’il vient pour quelque chose de très important... Qui sait ?... peut-être pour demander à Darlay de se charger de sa défense.

MARIANNE.

Ce serait trop beau...

MADAME BRÉAUTIN.

Limeray connaît-il déjà votre mari ?

MARIANNE.

Mais très bien !... depuis l’École de Droit...

MADAME BRÉAUTIN.

C’est cela, n’en doutez pas... Tous mes compliments. C’est une grosse affaire pour Darlay.

BRÉAUTIN.

Au revoir, chère madame... Nous vous laissons...

MARIANNE.

Si je le faisais entrer ?...

BRÉAUTIN.

Vous n’y songez pas !... J’ai voté dans le sens de l’arrestation... Ce serait très gênant pour lui.

MADAME BRÉAUTIN.

Et pour toi aussi.

BRÉAUTIN, avec dignité.

Pour tous les deux...

MADAME BRÉAUTIN, à Marianne.

Dites donc... je suis très curieuse de savoir le résultat... Je repasserai dans l’après-midi.

MARIANNE.

Je vous en prie, chère madame... à tantôt...

À madame Grécourt.

Tu ne t’éloignes pas, maman ?...

MADAME GRÉCOURT.

Non... non...

Sortent Bréautin et madame Bréautin, reconduite par madame Grécourt.

MARIANNE, à Rosalie, qui s’est tenue prés de la porte de la bibliothèque.

Faites entrer !...

 

 

Scène IV

 

MARIANNE, LIMERAY

 

LIMERAY.

Veuillez, madame, excuser mon insistance.

MARIANNE.

C’est moi, au contraire, qui suis désolée...

LIMERAY.

Je désirerais bien vivement voir monsieur Darlay aujourd’hui même...

MARIANNE.

Il ne peut tarder...

Avec empressement, lui désignant un siège.

Donnez-vous la peine...

LIMERAY.

Je viens du Palais, où je l’ai cherché... il n’y était pas.

MARIANNE.

Naturellement...

Se reprenant.

puisque je l’attends d’un moment à l’autre... Il devrait même déjà être ici, mais il est si occupé, si affairé... Dans sa profession, on ne s’appartient pas...

LIMERAY.

Évidemment... évidemment...

MARIANNE.

Ma mère, qui est arrivée ce matin de Lyon, n’a pas encore pu le voir... Il était obligé de déjeuner en ville.

LIMERAY.

Ah ! madame votre mère habite Lyon... j’y compte beaucoup d’amis...

MARIANNE.

C’est ce qu’elle me disait tout à l’heure...

Un silence.

LIMERAY.

Je vous en supplie, madame, si je vous dérange, ne vous gênez pas pour moi... j’attendrai bien tout seul.

MARIANNE.

Mais vous ne me dérangez pas, croyez-le bien...

LIMERAY, un temps.

Étiez-vous à l’Opéra, hier soir ?

MARIANNE.

Non... Et... Et vous ?...

LIMERAY.

Je n’ai pas pu y aller, je l’ai beaucoup regretté... On dit que ça a été très bien...

MARIANNE, écoutant.

Ah ! il me semble que j’entends mon mari... Oui, c’est lui...

Limeray se lève. Entre Maurice.

 

 

Scène V

 

MARIANNE, LIMERAY, MAURICE

 

LIMERAY.

Ah ! mon cher Maître...

MAURICE, lui tendant la main.

Ça va bien ?... On vient de me dire que vous étiez là...

LIMERAY.

Et j’attendais dans la plus exquise compagnie...

MARIANNE.

Trop aimable...

Prenant congé.

Monsieur...

LIMERAY.

Madame, je vous présente mes hommages...

MARIANNE, bas, à Maurice.

Je suis très contente.

MAURICE, même jeu.

Vraiment !

 

 

Scène VI

 

LIMERAY, MAURICE

 

MAURICE.

Quel bon vent vous amène ? Y a-t-il longtemps qu’on ne s’était pas vus !

LIMERAY.

Presque pas depuis l’École de Droit... une ou deux fois à peine... Que voulez-vous ? Hum !... Enfin !... Vous êtes au courant de mon histoire !

MAURICE.

Comment donc !... Paris n’est plein que de votre nom !...

LIMERAY.

Je vais aller droit au but, comme c’est mon habitude... Voulez-vous vous charger de mes intérêts ?...

MAURICE.

De votre défense ?

LIMERAY.

De ma défense.

MAURICE.

Je vous répondrai avec la même netteté : ça m’est tout à fait impossible.

LIMERAY.

Vous refusez ?

MAURICE.

Oui... Mais ne voyez là dedans rien qui vous soit personnel. D’abord, j’ai un gros travail en train et je ne compte pas reparaître au barreau d’ici à longtemps peut-être... Ensuite, et c’est ma meilleure raison, je ne suis pas assez ferré sur les questions financières...

LIMERAY.

Mais tant mieux !... Mon procès n’est pas un procès financier, c’est un procès politique. Je ne connais pas vos opinions politiques...

MAURICE.

Moi, non plus.

LIMERAY.

Parfait, nom d’un chien !... Nous avons les mêmes ! Vous êtes mon homme... Dans mon affaire, savez-vous ce qu’il faut ? De la bonne humeur et, par-ci par-là, de l’émotion, pas autre chose !... Or, vous avez ces deux qualités au dernier point. Je vous ai entendu plaider – pour ce monsieur qui avait tiré des coups de revolver sur sa femme, Chantraine – et j’ai toujours pensé : « Si jamais c’est mon tour, je m’adresserai à lui... » Parce que, sous aucun prétexte, je ne veux de ce qu’on appelle un avocat d’affaires qui assommera les jurés avec des chiffres, ou d’un avocat politique, comme Plantin, qui ne s’occupera pas de moi, mais du ministère.

MAURICE.

Dame ! vous n’avez guère le choix... Votre affaire est assez sérieuse...

LIMERAY.

Mais non, sacrebleu !... et voilà justement... Elle n’est pas sérieuse, mon affaire, elle est bouffonne, comprenez-vous ? bouffonne ! Comment, depuis quinze ans, je suis le plus grand financier de Paris ! j’ai la confiance universelle ! tout le monde m’apporte des capitaux ! J’ai une situation unique ! Et tout d’un coup, parce qu’il plaît à un monsieur d’interpeller, je deviens un malfaiteur du jour au lendemain ! Ce qui était confiance devient abus de confiance ! On force mes actionnaires à déposer des plaintes ! Des gens qui n’y ont jamais pensé ! Et tout cela sans que j’aie changé un iota à ma ligne de conduite ! Sans que j’aie fait d’autres opérations que celles que j’avais faites jusqu’à présent ! Alors, je ne comprends plus ?...

MAURICE.

Ni moi !

LIMERAY.

Et, décidément, vous refusez toujours de vous charger ?...

MAURICE.

Toujours.

LIMERAY.

Sapristi ! À qui vais-je m’adresser ? Là-dessus, vous pouvez bien me donner un conseil ?

MAURICE.

À votre place, moi, dans ces conditions-là, je prendrais un débutant... un débutant intelligent, à qui vous communiqueriez vos idées, votre système...

LIMERAY.

Vous avez cent fois raison. En connaissez-vous un ?...

MAURICE.

Oui.

LIMERAY.

Un de vos amis ?

MAURICE.

Pas positivement... Nous le voyons quelquefois.

LIMERAY.

Vous en répondez ?

MAURICE.

Il est très intelligent...

LIMERAY.

Je le prends, nom d’un chien !... Comment s’appelle-t-il ?

MAURICE.

Henry Langlade...

LIMERAY.

Où demeure-t-il ?

MAURICE.

21, rue des Saints-Pères.

LIMERAY.

Je vais chez lui à l’instant. Je peux me présenter de votre part ?...

MAURICE.

Parfaitement... mais vous n’avez pas besoin de recommandation...

Ils se sont levés tous les deux. Marianne, impatiente, est entrée doucement sur ces derniers mots.

LIMERAY

Merci, dans tous les cas... mais votre refus me navre...

Mouvement de Marianne.

Madame...

MARIANNE.

Monsieur...

Sort Limeray.

 

 

Scène VII

 

MAURICE, MARIANNE

 

MARIANNE.

Comment, tu as refusé ?

MAURICE.

Je crois bien.

MARIANNE.

Tu as refusé de plaider pour Limeray ! pour Limeray ! Et pourquoi ?

MAURICE.

Je ne suis pas assez sûr de le faire condamner.

MARIANNE.

Sois sérieux !... Je comprends, à la rigueur, que tu ne veuilles pas plaider de petites affaires de rien du tout. Nous n’en avons pas besoin... c’est parfait. Mais renoncer à une affaire retentissante !... passionnante !... dont les journaux sont remplis ! que tous les avocats se disputent et qui t’arrive, à toi, par miracle ! Ça, alors, je ne comprends plus !... Es-tu avocat ?... Oui ou non ?...

MAURICE.

Non... Je veux dire qu’on n’est pas avocat parce qu’on a fait son droit et qu’on a plaidé, en dix ans, trois ou quatre causes insignifiantes...

MARIANNE.

Insignifiantes !... Tu appelles l’affaire Chantraine une cause insignifiante ! Tais-toi donc ! Ta plaidoirie était délicieuse et elle a fait le tour de Paris, tout bonnement !...

MAURICE.

On fait toujours une bonne plaidoirie sur l’adultère... ça ne prouve rien. Réfléchis donc. Tu voudrais qu’à mon âge je me misse à aller au Palais tous les matins, à étudier des procès qui ne m’intéressent pas, à faire un métier très dur pour lequel je n’ai aucun goût ni aucune disposition ?... mais certainement, aucune disposition... Pour être un avocat qui compte, il faut une pratique, une persévérance, et même un talent que je n’ai pas !...

MARIANNE.

Tu n’as pas de talent comme avocat ?

MAURICE.

Pas l’ombre !...

MARIANNE.

Voyons ! voyons ! ne sois pas bête.

MAURICE.

On n’est pas bête parce qu’on est un mauvais avocat... Ça peut arriver à tout le monde. Il y a des gens très intelligents qui seraient incapables de faire acquitter un malfaiteur.

MARIANNE.

Il n’y a pas que des malfaiteurs à défendre.

MAURICE.

Oui... oui... les veuves et les orphelins. En dix ans, je n’ai plaidé qu’une fois pour un orphelin, et encore ne l’était-il que parce qu’il avait tué son père et sa mère !...

MARIANNE.

Alors, ce que tu m’as dit déjà plusieurs fois, ce n’est pas une plaisanterie ?... Tu renonces au barreau ?...

MAURICE.

J’y renonce, et puisse mon exemple entraîner beaucoup de mes concitoyens !

MARIANNE.

Et qu’est-ce que tu vas faire ? À quoi vas-tu t’occuper ? Oui... je sais... tu écris, soi-disant, un livre d’histoire, tu apprends l’anglais et l’allemand, et tu achètes des bibelots... Tout ça, c’est très gentil, mais il n’y a pas de quoi remplir une existence. Il n’est pas possible qu’un garçon de ta valeur n’ait pas une ambition plus haute.

MAURICE.

J’aime mieux n’être rien qu’un ambitieux encombrant et médiocre. On n’est pas obligé d’être un grand homme : c’est déjà très joli d’être un homme.

MARIANNE.

Tiens ! tu devrais faire de la politique.

MAURICE, sursautant.

Ah bien ! il ne me manquerait plus que ça !

MARIANNE.

Attends avant de crier... Madame Bréautin était ici tout à l’heure... Tu sais qu’elle est très liée avec maman...

MAURICE.

Au fait, je voudrais bien l’embrasser, ta mère... Elle n’est pas sortie ?

MARIANNE.

Non. Je te disais donc...

MAURICE.

Oui... voyons l’idée de madame Bréautin... car il s’agit évidemment d’une idée de madame Bréautin...

MARIANNE.

Veux-tu m’écouter ?

MAURICE.

Va !

MARIANNE.

Monsieur Bréautin, ce n’est un secret pour personne, fera partie du prochain cabinet.

MAURICE.

Il fait toujours partie du prochain cabinet !

MARIANNE.

Cette fois, c’est sûr.

MAURICE.

Bon !

MARIANNE.

Comme ministre, il aura besoin, naturellement, de collaborateurs intelligents et dévoués...

MAURICE.

Et il m’offre d’être un de ces collaborateurs ?

MARIANNE.

Et le principal... Tu vois que ça valait au moins la peine d’être écouté.

MAURICE.

Ma pauvre enfant ! ma pauvre enfant ! tu es d’une naïveté !

MARIANNE.

Comment ?

MAURICE.

Remarque bien... je ne dis pas que Bréautin ne sera pas ministre quelque jour... ce serait un blasphème ! Un homme qui est député peut toujours être ministre, et un homme qui n’est rien peut toujours être député. Mais ce que j’admire, c’est la simplicité avec laquelle toi et un tas de braves petites femmes, vous vous êtes laissé prendre au génie de madame Bréautin... à l’influence de madame Bréautin... au salon de madame Bréautin... C’est comique ! Mais apprends une chose, malheureuse, dont tu n as pas l’air de te douter : madame Bréautin n’a pas de génie... elle n’a pas d’influence... elle n’a même pas de salon. D’abord, il n’y a plus de salons, il n’y a plus que des salles à manger, où l’on consent à rester une heure après le repas à condition que les cigares soient bons, et que les femmes soient jolies. Tu t’imagines qu’il reste encore à Paris des endroits où l’on fait et où l’on défailles réputations, les situations et les fortunes ? Perds cette illusion, je t’en supplie : tu finirais par te couvrir de ridicule. Le seul talent de madame Bréautin consiste à vous persuader que son mari sera ministre la semaine prochaine, et qu’alors il distribuera des places et des décorations à tous les gens qui auront dîné chez lui et qui auront répété partout, en sortant, que sa femme est une femme supérieure.

MARIANNE.

Tu es le seul à contester que madame Bréautin soit une femme supérieure.

MAURICE.

Elle est supérieure à son mari, ça c’est vrai.

MARIANNE.

Elle l’a fait arriver où il est, par son intelligence, par sa finesse, par les relations qu’elle a su se créer, voilà la vérité. Tu vas nier peut-être aussi que Bréautin est ce qu’on appelle un homme arrivé ?

MAURICE.

Oui, Il est arrivé, mais dans quel état !

MARIANNE.

Tu es injuste pour madame Bréautin, tu le reconnaîtras toi-même bientôt.

MAURICE.

N’y compte pas. Et si je te laisse aller chez elle, si je t’y accompagne quelquefois, c’est simplement pour ne pas te faire de la peine. Mais le jour où tu seras brouillée avec elle, sera un des plus joyeux de ma vie, parfaitement... Pourquoi ? Parce que, avec ses idées saugrenues, madame Bréautin a déjà détruit, de sa propre main, une douzaine de ménages que je connais. Il y a des salons où l’on fait des mariages, dans celui de madame Bréautin on fait des divorces. Or, je suis très heureux. Je ne le mérite peut-être pas, mais ça m’est égal ; nous menons une existence pleine de bonne humeur, nous faisons de notre fortune l’usage le plus ingénieux et le plus noble que nous pouvons, et je ne me résignerai à perdre tout cela qu’à la dernière extrémité et après une résistance énergique, je t’en donne ma parole d’honneur...

Entre la femme de chambre, Rosalie.

 

 

Scène VIII

 

MAURICE, MARIANNE, ROSALIE

 

ROSALIE.

Monsieur ?

MAURICE.

Qu’y a-t-il ?

ROSALIE.

On téléphone de la part de monsieur Henry Langlade pour savoir si monsieur est visible.

MAURICE.

Ah ! bien !...

ROSALIE.

Et à quelle heure monsieur Langlade pourra voir monsieur...

MAURICE.

Aujourd’hui ?

ROSALIE.

Aujourd’hui.

MAURICE.

Répondez que je ne sortirai pas de l’après-midi.

ROSALIE.

Bien, Monsieur.

Elle sort.

 

 

Scène IX

 

MAURICE, MARIANNE

 

MARIANNE.

Tiens ! à propos de quoi ?...

MAURICE.

Langlade veut me remercier, probablement.

MARIANNE.

Te remercier ?

MAURICE.

Oui, je l’ai recommandé à Limeray qui est allé le voir en me quittant.

MARIANNE.

Écoute : ça, c’est trop fort !... Non seulement tu refuses une affaire pareille, mais tu la donnes à un de tes confrères, toi-même !

MAURICE.

Il fallait toujours un avocat à Limeray, n’est-ce pas ?... Alors, autant le jeune Langlade que nous connaissons... De quoi ris-tu ?...

MARIANNE.

Tu ne te fâcheras pas ?

MAURICE.

Non.

MARIANNE.

Eh bien ! ce n’est pas pour me vanter, car il ne m’est pas très sympathique, et je le trouve assez fat, mais je le crois un peu amoureux de moi, ton jeune Langlade.

MAURICE.

Il te l’a dit ?

MARIANNE.

Oh ! non... jamais, par exemple. Je ne l’ai vu d’ailleurs que chez madame...

MAURICE.

Je devine, ne prononce pas le nom...

Un temps.

Il ne manque pas de talent.

MARIANNE.

Tu trouves que tout le monde a du talent, toi ! Pense-le, si tu veux, mais au moins ne le dis pas.

MAURICE.

Bon... bon !... Ah ! maintenant, pour passer à des sujets plus intéressants, nous allons revoir Chantraine...

MARIANNE.

Oh ! tant mieux !

MAURICE.

Il te plaît, celui-là, au moins ?

MARIANNE.

C’est un homme charmant, je ne dis pas le contraire ; mais ce n’est pas une raison pour ne fréquenter que lui.

MAURICE.

J’adore cet être-là !... Je ne peux pas m’en passer... Il me manquait beaucoup !... C’est un sage.

MARIANNE.

Un sage qui a blessé un homme et une femme à coups de revolver, merci !

MAURICE.

Je ne comprends pas encore comment il a fait ça... Je l’ai expliqué dans une plaidoirie excellente, mais je ne l’ai jamais bien compris.

MARIANNE.

Où était-il donc qu’on ne l’avait pas vu depuis trois mois ?

MAURICE.

En province. Il m’a écrit ce matin une lettre assez singulière pour me dire qu’il était rentré à Paris, et qu’il viendrait me voir tantôt... Tu l’inviteras à dîner pour ce soir.

MARIANNE.

Oh ! avec plaisir !

Entre madame Grécourt.

 

 

Scène X

 

MAURICE, MARIANNE, MADAME GRÉGOURT

 

MADAME GRÉGOURT.

Enfin, on vous trouve, mon ami...

Elle embrasse Maurice.

MAURICE, l’embrassant encore.

Vous savez que je suis enchanté de vous voir, enchanté !

MADAME GRÉGOURT.

Et moi donc !

MAURICE.

Et je vous aime plus qu’on ne devrait aimer une belle-mère... Vous êtes une femme d’un bon sens délicieux.

MARIANNE.

Ça, c’est pour moi.

MADAME GRÉGOURT.

J’espère que nous dinons ensemble ?

MAURICE.

Je crois bien. Et vous dînerez même avec un homme dont vous désirez faire la connaissance depuis longtemps...

MADAME GRÉGOURT.

Qui donc ?

MAURICE.

Mon meilleur client, Chantraine.

MADAME GRÉGOURT.

Oh ! quelle horreur !

MAURICE.

Vous serez folle de lui avant la lin du jour.

MADAME GRÉCOURT.

Ça me fera un drôle d’effet de me trouver en face d’un homme qui...

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur Chantraine.

MAURICE.

Qu’il entre ! qu’il entre !

Il va à la porte chercher Chantraine et l’introduit.

 

 

Scène XI

 

MAURICE, MARIANNE, MADAME GRÉGOURT, CHANTRAINE

 

CHANTRAINE, s’avançant vivement.

Ah ! mon bon ami... Chère madame...

MAURICE.

Et comment ça va ?

CHANTRAINE.

Très bien.

Apercevant madame Grécourt et saluant.

Madame.

MARIANNE.

Ma mère... Mère, je te présente monsieur Chantraine.

MADAME GRÉCOURT, lui tendant la main avec une certaine hésitation.

Monsieur... très heureuse de faire votre connaissance...

MARIANNE, à sa mère.

N’aie donc pas peur... Tu vois, c’est un homme comme tous les autres.

MADAME GRÉCOURT.

Je t’en prie...

MARIANNE.

Figurez-vous, cher monsieur Chantraine, que ma mère s’imaginait que vous étiez un monstre.

CHANTRAINE.

Ah ! oui... à cause de...

MADAME GRÉCOURT.

Ne croyez pas ma fille... elle exagère... Il n’y a qu’à vous voir pour... et je regrette de vous avoir rappelé des souvenirs qui... enfin, une histoire dont... vous... Excusez-moi...

CHANTRAINE.

Mais de rien, madame. Et je n’éprouve aucune honte à parler de cette histoire devant des personnes raisonnables.

MADAME GRÉCOURT.

Mais, monsieur, elle est toute à votre honneur... certainement...

CHANTRAINE, parlant sur un ton sincère et naïf.

Non, madame, non, elle n’est pas à mon honneur... Pendant quelques secondes, j’ai été un barbare, un simple barbare... Comment, avec mon caractère et l’horreur que j’avais toujours eu de la violence, ai-je pu tirer des coups de revolver sur une femme et même sur un homme ? J’en suis encore à chercher une explication...

À Maurice.

Et vous aussi, n’est-ce pas ?

MAURICE.

Moi aussi.

CHANTRAINE.

Et vous n’en avez pas trouvé ?

MAURICE.

Aucune.

CHANTRAINE.

Il est possible que nous ayons, enfermés en nous, d’autres êtres que nous-mêmes, dont nous ne soupçonnons pas l’existence. De temps en temps, sous des influences mystérieuses, un de ces êtres sort tout à coup, fait des gestes étranges auxquels nous ne comprenons rien, puis disparaît. Et alors, il nous semble que nous avons fait un rêve... Je vous donne cette explication pour ce qu’elle vaut.

MAURICE.

Elle en vaut bien une autre.

CHANTRAINE.

Tenez ! à la seconde même où je pressais nerveusement avec le doigt la détente du revolver – je me rappelle ce détail comme si j’y étais – la raison m’est brusquement revenue et j’ai songé : « Mon Dieu ! mon Dieu ! pourvu qu’il n’y ait pas de balles !... »

MADAME GRÉCOURT.

Il y en avait ?

CHANTRAINE.

Cinq... Enfin ! ils n’ont été que blessés tous les deux, et encore pas très grièvement, c’est l’essentiel !

MADAME GRÉCOURT, avec curiosité.

Ils étaient vraiment coupables ?

CHANTRAINE.

Si on appelle ça coupable, ils l’étaient effectivement, oui... Je les avais surpris dans une de ces situations dont on aime à dire qu’elles ne laissent aucun doute.

MADAME GRÉCOURT.

Est-il indiscret de vous demander ce qu’est devenue votre femme ?

CHANTRAINE, tranquillement.

Elle est veuve.

MADAME GRÉCOURT, étonnée.

Hein !

CHANTRAINE.

Cela étonne au premier abord. Nous avions divorcé et elle s’était remariée.

MADAME GRÉCOURT.

Avec son complice ?

CHANTRAINE.

Non. Avec un autre monsieur.

MADAME GRÉCOURT.

Et l’avez-vous revue ?

CHANTRAINE.

Dernièrement...

Se retournant vers Maurice.

Oui, je l’ai revue dernièrement... Elle était tout en noir, avec un long crêpe. C’est même une sensation assez curieuse de voir une femme qu’on a épousée porter le deuil de son mari.

MADAME GRÉCOURT.

Vous êtes devenu un grand philosophe, monsieur Chantraine.

MAURICE, lui frappant sur l’épaule.

C’est un homme d’une sagesse définitive, et qui, de sa vie, ne commettra plus aucune erreur.

CHANTRAINE.

Vous êtes trop bon, mon ami, vous êtes trop bon... Je suis confus...

MAURICE.

J’espère que vous n’allez plus nous quitter, maintenant ?

CHANTRAINE, avec un petit sentiment de gêne.

Oh ! non... me voilà fixé à Paris...

MARIANNE.

Vous dînez ce soir avec nous ?

CHANTRAINE, même jeu.

Avec joie... madame... avec... joie...

MAURICE.

Et que diable étiez-vous allé faire en province ?

CHANTRAINE.

Voir des amis... des parents... éloignés... charmants, du reste... charmants...

MAURICE.

Ah !

CHANTRAINE.

Oui... Oui... j’ai été plusieurs fois sur le point de vous écrire... mais je n’ai pas osé...

MAURICE.

Allons donc !

CHANTRAINE.

Oui... Je craignais de vous importuner.

MAURICE.

Bah !

CHANTRAINE.

Je voulais vous demander... Figurez-vous ?... vous allez rire...

MAURICE.

Mais non...

CHANTRAINE.

Figurez-vous que ces parents... ces parents éloignés... voulaient absolument...

MAURICE.

Eh ! quoi ?

CHANTRAINE.

C’est drôle... Voulaient me marier...

MAURICE.

Vous !

CHANTRAINE.

N’est-ce pas ? C’est comique !

MADAME GUÉCOURT.

Ça, le fait est...

CHANTRAINE.

Je voulais vous l’écrire... mais je savais d’avance ce que vous me répondriez.

MAURICE.

Dame ! je vous avoue franchement que j’en aurais ri avec vous.

CHANTRAINE.

J’en étais sûr...

MAURICE.

Quand on a la situation admirable que vous avez !...

CHANTRAINE.

Parbleu !

MAURICE.

Quand on a touché le fond du mariage et de la faiblesse humaine !...

CHANTRAINE.

On ne s’expose pas une seconde fois...

MAURICE.

Oh ! non...

CHANTRAINE.

Ce serait une folie !

MAURICE.

Une folie insigne.

CHANTRAINE.

Comme vous avez raison !

MAURICE.

Tiens !

CHANTRAINE.

Oui... oui... Seulement... hélas !

MAURICE.

Quoi ?

CHANTRAINE.

Il est trop tard. Je me suis remarié ! C’est fini, il n’y a plus à y revenir...

MARIANNE.

Oh !

MAURICE.

Que le diable vous emporte ! Il ne fallait pas me laisser parler, au moins.

CHANTRAINE.

Non... non... je tenais à avoir votre avis, votre avis sincère... et je suis enchanté de ce que vous m’avez dit, car c’est aussi ce que je pense... À peine avais-je donné ma parole que l’énormité de ma faute se présentait à mon esprit. Voilà pourquoi je ne vous ai pas prévenu. Vous ne m’en voulez pas ?

MAURICE.

Mais voyons... d’autant plus que vous allez être très heureux, j’en suis convaincu.

MADAME GRÉCOURT.

Et moi aussi.

CHANTRAINE.

La personne que j’ai épousée est charmante.

MARIANNE.

Tant mieux ! tant mieux !

CHANTRAINE.

Je l’aime, d’ailleurs...

MAURICE.

Mon bon Chantraine, vous êtes exquis...

CHANTRAINE.

C’est une jeune fille... d’une famille parfaite... Ce n’est pas une toute jeune fille... elle a vingt-cinq ans.

MAURICE, pour dire quelque chose.

C’est un âge merveilleux.

CHANTRAINE.

Et je crois bien qu’elle... mais oui... qu’elle m’aime aussi...

MAURICE.

Mais parbleu !

CHANTRAINE.

Elle connaît mon existence... je ne lui ai rien caché... et ça ne l’a pas détournée de moi, au contraire.

MAURICE.

Et où est-elle, madame Chantraine ? Elle est encore en province ?

CHANTRAINE.

Non... non... je l’ai amenée à Paris où nous allons nous installer. Provisoirement, nous sommes dans mon ancien appartement... elle m’y attend. Je ne voulais pas vous l’amener avant...

MAURICE.

Avant de m’avoir fait faire une gaffe !

CHANTRAINE, lui serrant la main.

Avant que vous ne m’ayez donné une nouvelle preuve d’amitié.

MARIANNE, à Chantraine.

Mais alors, madame Chantraine va diner avec nous ce soir ?

CHANTRAINE.

Elle en sera bien heureuse, car elle ne me parle que de vous. Elle a une envie folle de vous connaître.

MARIANNE.

Téléphonez-lui de venir tout de suite. Et tout à fait sans cérémonie, en famille...

CHANTRAINE.

Elle n’en sera que plus touchée...

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Monsieur Henry Langlade.

MARIANNE.

Maman, veux-tu conduire monsieur Chantraine ?

Chantraine sort avec madame Grécourt.

 

 

Scène XII

 

MAURICE, MARIANNE, puis LANGLADE

 

MAURICE.

Crois-tu, hein ? Quelle aventure !

MARIANNE.

Je suis curieuse de la connaître, cette petite femme-là.

MAURICE.

Je fais entrer Langlade. Ça ne te gêne pas ?

MARIANNE.

Du tout, du tout.

Maurice va entr’ouvrir la porte de gauche. Entre Langlade.

LANGLADE.

Madame...

Il serre la main que lui tend Marianne. À Maurice.

Limeray sort de chez moi... Je vous remercie, cher ami, je suis très touché de ce que vous avez fait.

MAURICE.

Bah !

LANGLADE, à Marianne.

Il faut que vous sachiez, madame, qu’un confrère qui en recommande un autre, c’est un phénomène exceptionnel dans toutes les professions, mais que, dans la nôtre, cela prend un caractère plus particulièrement miraculeux.

MARIANNE.

Mon mari s’est donc conduit en bon confrère, voilà tout !

LANGLADE, à Maurice.

Vous connaissiez Limeray, d’après ce qu’il m’a dit ; qu’est-ce que vous en pensez ?

MARIANNE, faisant le geste de sortir.

Je vous laisse.

MAURICE.

Mais non... mais non... tu peux rester si ça t’intéresse... et je parie que ça t’intéresse ?

MARIANNE.

Beaucoup.

MAURICE.

Alors, assieds-toi...

À Langlade.

Ce que je pense de Limeray ?

LANGLADE.

Oui.

MAURICE.

Eh bien ! j’ai pour lui le genre d’estime qu’on doit avoir pour un homme qui aurait pu être arrêté depuis si longtemps et qui ne l’a été qu’hier.

LANGLADE, riant.

Parfait ! Quoique ce ne soit pas un argument pour le jury...

MARIANNE.

Il m’a paru fort bien élevé, en tout cas, très correct.

MAURICE.

Il est d’une excellente famille. Son père était magistrat en province. Rassurez-vous, il est mort.

LANGLADE.

Au point de vue financier...

À Marianne.

Vraiment, madame, nous ne vous ennuyons pas ?

MARIANNE.

Au contraire, au contraire.

LANGLADE, à Maurice.

Au point de vue financier, savez-vous que l’affaire de Limeray ne me paraît pas si mauvaise au premier abord ?

MAURICE.

Mais non, elle n’a que le tort d’être un peu en opposition avec les lois du pays. C’est une bonne affaire qui a rencontré une mauvaise loi.

LANGLADE.

Très bien, très bien !... M’autorisez-vous, si j’en trouve l’occasion, à répéter ?...

MAURICE.

Mais je serai très flatté...

LANGLADE.

Je crois que c’est le ton dans lequel on doit plaider. Je ne dis pas qu’il faille en rire...

MAURICE.

Mais il faut tâcher d’en faire rire... Limeray aimera mieux ce système-là, d’ailleurs... Pour le fond de l’affaire, je vous donnerai les dates de deux procès analogues et vous plaiderez ça très bien, n’est-ce pas, Marianne ?

MARIANNE.

Mais, certainement. Et nous irons vous entendre.

LANGLADE.

Je n’osais l’espérer.

MARIANNE, regardant Maurice.

Je suis sûre que vous aurez beaucoup de succès.

LANGLADE.

Je ferai de mon mieux.

MARIANNE.

Vous devez aimer votre métier, vous ?

LANGLADE.

Oh ! passionnément !

MARIANNE.

Je vous en fais mes compliments bien sincères. C’est assez rare aujourd’hui et parmi les gens les mieux doués...

MAURICE, souriant, à Langlade.

Ça, c’est pour moi.

MARIANNE.

Vouloir arriver, c’est avoir déjà fait la moitié du chemin.

LANGLADE.

Voilà, madame, des encouragements bien précieux.

MAURICE.

Il n’en faut pas plus pour faire acquitter Limeray.

LANGLADE.

J’en serais enchanté pour lui.

MAURICE, à Langlade.

Et moi, pour vous.

LANGLADE.

Allons donc nous mettre au travail.

À Marianne.

Je ne veux pas vous importuner plus longtemps, et toutes mes excuses, encore une fois, madame, d’avoir parlé devant vous de choses aussi peu attrayantes.

MARIANNE.

J’y ai pris, au contraire, monsieur, le plus vif intérêt.

LANGLADE.

Mille grâces, madame.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

Madame Bréautin.

Entre madame Bréautin.

 

 

Scène XIII

 

MAURICE, MARIANNE, LANGLADE, MADAME BRÉAUTIN

 

MADAME BRÉAUTIN, à Marianne.

Eh bien ! chère amie... Tiens, Langlade ! Bonjour !

À Maurice.

Bonjour, vous.

Revenant à Marianne et bas.

C’était ça ? Limeray ?

MARIANNE, bas.

Oui... mais vous me voyez navrée... Maurice n’a pas accepté.

MADAME BRÉAUTIN.

Pas possible !

MARIANNE.

Et c’est monsieur Langlade...

MADAME BRÉAUTIN, vivement.

Que Limeray a choisi ?

MARIANNE.

Oui.

MADAME BRÉAUTIN, avançant vers Langlade à qui elle serre la main.

Mes compliments bien sincères, mon cher ami. C’est une grosse chance pour vous. Je suis enchantée.

LANGLADE.

Trop aimable.

MADAME BRÉAUTIN, à Maurice.

Mais, à propos de procès... votre ancien client, Chantraine...

MAURICE.

Quoi ?

MADAME BRÉAUTIN.

Un homme dont je ne veux pas médire d’ailleurs... car il est charmant. Seulement, savez-vous ce qu’il vient de faire ? Il vient de se remarier.

MAURICE, tranquillement.

Ah bah !

MADAME BRÉAUTIN.

J’ai appris cette nouvelle tout à l’heure par une lettre de province.

MAURICE.

Vous avez donc aussi des correspondants en province ?

MADAME BRÉAUTIN.

Il a épousé une jeune fille sur laquelle on me donne les renseignements les plus inquiétants.

MAURICE.

Pour qui ?

MADAME BRÉAUTIN.

Pour lui... Vingt-cinq ans... orpheline élevée par des cousins... sans aucune surveillance... femme de sport... excentrique... elle a une automobile... Quand les jeunes filles de province s’en mêlent, maintenant, elles sont plus Américaines que les Parisiennes.

MAURICE, voyant la porte premier plan s’ouvrir.

N’en dites pas trop de mal, la voici.

MADAME BRÉAUTIN, se retournant.

Hein !

 

 

Scène XIV

 

MAURICE, MARIANNE, LANGLADE, MADAME BRÉAUTIN, CHANTRAINE, MADAME CHANTRAINE

 

MADAME CHANTRAINE, très élégante, très jolie, un peu sur la limite de l’excentricité, s’avançant vivement vers Marianne.

Oh ! madame, que vous êtes aimable ! Quelle joie pour moi de faire votre connaissance !

Très vite toutes les répliques suivantes et dans un grand mouvement.

MARIANNE, lui serrant la main.

Monsieur Chantraine est un de nos grands amis.

Désignant Maurice qui s’est approché en souriant.

Mon mari.

MADAME CHANTRAINE.

Oh ! monsieur.

Elle lui tend la main vigoureusement.

MAURICE.

Chère madame.

MADAME BRÉAUTIN, à Chantraine.

Bonjour, Chantraine.

CHANTRAINE.

Permettez-moi de vous présenter ma femme.

MADAME BRÉAUTIN, prenant la main de madame Chantraine.

Vous me voyez ravie, chère madame.

CHANTRAINE, à sa femme.

Madame Bréautin.

MADAME CHANTRAINE.

Madame Bréautin ! Mais nous avons des relations communes... Les Loisignan, n’est-ce pas ?

MADAME BRÉAUTIN.

Oui... oui... Madame de Loisignan vient de m’écrire de vous des choses charmantes.

MADAME CHANTRAINE.

Elle est si bonne... si indulgente !

MADAME BRÉAUTIN.

Oui... oui... Vous êtes fixés à Paris ?

MADAME CHANTRAINE.

Oh ! nous n’en bougerons plus.

MADAME BRÉAUTIN.

On va se voir, alors.

MADAME CHANTRAINE.

Je crois bien.

MADAME BRÉAUTIN.

Je reçois le samedi... Venez samedi prochain, nous organiserons quelque chose tout de suite.

MADAME CHANTRAINE.

Quel bonheur !

MAURICE, bas à Marianne.

Elle a déjà mis la main dessus. Pauvre Chantraine !

MADAME BRÉAUTIN.

Langlade, je vous emmène. Au revoir... je me sauve... chère amie... cher ami.

Poignées de main. Bas à Maurice qui la reconduit.

Eh bien ! qu’est-ce que vous dites de ça ?

MAURICE, bas.

Rien. Et vous ?

MADAME BRÉAUTIN, même jeu.

Moi ?

Riant.

Vous plaiderez encore une fois pour Chantraine, voilà ce que je dis.

Elle sort pendant que le rideau baisse.

 

 

ACTE II

 

Chez madame Bréautin.

Au premier plan, une portion d’un petit salon. L’amorce d’un second petit salon, à droite. Salons en enfilade au fond. À gauche, une serre. Tenue de soirée. Musique dans la coulisse.

 

 

Scène première

 

À gauche, premier plan, LANGLADE, entouré de dames : MADAME PLÉNIÈRE, MADEMOISELLE ZAVEDRO, MADAME LINEUIL, MADEMOISELLE HERSOY, çà et là MADAME CHANTRAINE et des jeunes gens, CHANTRAINE, SAINT-BRILLAT, BRÉAUTIN, arrivée de messieurs et de dames au lever du rideau, parmi lesquels LAMIRÈNE, puis MARIANNE et MADAME BRÉAUTIN, puis MONSIEUR et MADAME HÉNON, puis LIMERAY

 

LANGLADE, s’inclinant.

Vous me flattez, madame, j’en suis confus.

MADAME PLÉNIÈRE.

Vous avez été étourdissant.

MADEMOISELLE ZAVEDRO.

Oh ! étourdissant. C’est le mot. À la lin de votre plaidoirie, l’acquittement de Limeray ne faisait plus de doute pour personne.

LANGLADE.

Vous y étiez, mademoiselle ?

MADEMOISELLE ZAVEDRO.

Je crois bien ! Je n’aurais jamais manqué un procès pareil.

MADEMOISELLE HERSOY.

C’est si amusant la Cour d’assises ! Moi, j’aime autant ça que le théâtre.

MADAME PLÉNIÈRE.

Et votre mot sur les décorations ! Une merveille... Il est dans tous les journaux.

MADAME LINEUIL.

Moi, ce que j’ai préféré peut-être, c’est ce que vous avez dit sur la physionomie parisienne de Limeray, sur ses relations, ses habitudes... Limeray dans les coulisses de l’Opéra. Vous avez eu là trois ou quatre phrases qui en disaient long sur notre époque.

LANGLADE.

Je vous en prie... je vous en prie...

MADEMOISELLE ZAVEDRO.

Je suis de l’avis de madame Lineuil... Ce qu’il y avait d’original dans votre plaidoirie, c’était la gaieté dans la profondeur, la légèreté...

Retenant Langlade qui fait semblant de s’en aller.

Non... non... ne vous en allez pas.

MADAME PLÉNIÈRE.

D’ailleurs, il n’a pas envie de s’en aller.

LANGLADE.

C’est vrai.

MADEMOISELLE HERSOY.

Ne faites pas le modeste.

MADEMOISELLE ZAVEDRO.

Si vous vouliez faire de la modestie, il ne fallait pas venir ici, ce soir.

MADEMOISELLE HERSOY.

Papa nous a dit en rentrant : « L’homme qui a pu faire acquitter Limeray est un homme rudement fort. »

LANGLADE.

Ah ! monsieur votre père connaît Limeray ?

MADEMOISELLE HERSOY.

Mais oui. C’est un de ses bons amis.

LE MONSIEUR, serrant la main à Langlade, venant du fond.

Langlade, merci de vos places.

LANGLADE.

Vous les avez reçues à temps ?

LE MONSIEUR

Je crois bien... quel succès ! Et vous leur avez dit une chose bien vraie, qu’on répétait à la Bourse cet après-midi, sur les affaires et les lois... Quoi déjà ?... Je ne me rappelle plus très bien.

LANGLADE.

Ça ne fait rien.

Le monsieur s’éloigne après avoir salué Marianne qui vient d’entrer avec madame Bréautin.

MADAME BRÉAUTIN, à Marianne.

Eh bien ! vous voyez une fois de plus, ma chère, la faute que votre mari a commise. N’insistons pas. Voici Langlade tout à fait lancé.

MARIANNE.

Il a d’ailleurs plaidé remarquablement. Oh ! je lui rends justice... Il a eu une verve et même de temps en temps une émotion dont je ne le croyais pas capable... Quelle est donc cette jeune fille ou cette jeune femme avec qui il cause depuis un instant ?

MADAME BRÉAUTIN.

C’est une jeune fille, mademoiselle Zavedro, la fille du banquier.

MARIANNE.

Eh ! eh ! un beau mariage.

MADAME BRÉAUTIN.

Je lui en ai parlé... Je me suis heurtée à un refus formel.

MARIANNE.

Ah !

MADAME BRÉAUTIN, regardant Marianne.

J’ai la conviction que Langlade ne veut pas se marier.

MARIANNE.

Et pourquoi ? Une liaison ?

MADAME BRÉAUTIN.

Non, un amour.

MARIANNE.

Ah !

MADAME BRÉAUTIN.

Et un amour qui ne doit pas être très heureux... D’ailleurs, je ne sais pas pour qui, quoique je m’en doute.

MARIANNE, changeant de ton.

Voyons... Vous me demandiez tout à l’heure, si je connaissais ?...

MADAME BRÉAUTIN.

Ah ! oui. Norbert ! Vous n’ignorez pas que c’est lui probablement le Président du Conseil de demain.

MARIANNE.

Nous le connaissons très intimement. C’est le camarade de collège de Maurice.

MADAME BRÉAUTIN.

J’aurai peut-être besoin de vous.

MARIANNE.

Vous savez que je vous suis toute dévouée.

MADAME BRÉAUTIN.

J’attends Norbert ce soir.

Avec mystère.

Nous causerons...

MARIANNE.

Oui.

MADAME BRÉAUTIN.

À propos ? nous verrons aussi Darlay, j’espère ?

MARIANNE.

Un peu tard, comme je vous l’ai expliqué, mais il viendra certainement me chercher.

MADAME BRÉAUTIN.

Vous lui parlerez de nos projets... Car j’ai décidé qu’on se verrait beaucoup cet été.

MARIANNE.

Je l’ai décidé aussi.

MADAME BRÉAUTIN.

Tout va bien. Vous permettez que je dise un mot à mon mari ?

MARIANNE.

Faites, je vous en prie.

Madame Bréautin lui serre la main et va à Bréautin qui s’avance vers elle tandis que Marianne s’éloigne vers le fond.

MADAME BRÉAUTIN.

Tu surveilleras l’entrée de Norbert, n’est-ce pas ?

BRÉAUTIN.

Es-tu sûre que Norbert viendra ?

MADAME BRÉAUTIN.

Oui, surtout maintenant. Le petit Langlade a été très bien... il faut pousser ce garçon-là.

BRÉAUTIN.

Nous le pousserons. D’ailleurs, il se poussera bien tout seul. De l’éloquence... de l’esprit... Il a raconté, à table, une histoire charmante... un peu raide. Regarde-le...

Il désigne Langlade qui parle, entouré des quelques dames de tout à l’heure et de madame Chantraine qui s’est approchée pendant les dernières répliques. Elles se mettent à rire.

Oh ! monsieur Langlade !

BRÉAUTIN, à madame Bréautin.

J’ai envie de...

MADAME BRÉAUTIN.

Laisse-les s’amuser.

MADEMOISELLE HERSOY, à gauche.

C’est qu’il vous ferait rougir.

MADEMOISELLE ZAVEDRO.

Nous devinons la fin.

MADAME LINEUIL.

D’ailleurs, je la connais votre histoire. Elle est arrivée à madame de...

Elle dit un mot à l’oreille de madame Chantraine qui éclate de rire.

BRÉAUTIN, à madame Bréautin, à droite.

Mais rit-elle de bon cœur, cette madame Chantraine...

Mystérieusement.

Crois-tu, comme je l’ai entendu dire, qu’elle ?... Hum !

MADAME BRÉAUTIN.

Qu’elle ?...

BRÉAUTIN.

Enfin, tu me comprends.

MADAME BRÉAUTIN.

Que t’avais-je prédit quand on nous a annoncé ce mariage-là ? Tu te le rappelles ?

BRÉAUTIN.

Oui.

MADAME BRÉAUTIN.

Eh bien ! ce que je t’avais prédit est arrivé, et au delà.

BRÉAUTIN.

Bigre !

MADAME BRÉAUTIN.

Pourquoi bigre ?

BRÉAUTIN.

Elle risque gros. Si Chantraine se doute !...

MADAME BRÉAUTIN.

Un homme qui a fait ce qu’a fait Chantraine avec sa première femme, ne peut plus avoir de soupçons sur la seconde. Il a confiance pour la vie.

Désignant Chantraine qui cause avec un invité.

Regarde-le, d’ailleurs, la figure épanouie, un bon sourire aux lèvres, les yeux grands ouverts... Quand on a les yeux ouverts comme ça, c’est qu’on est aveugle !

BRÉAUTIN.

Et qui est l’heureux ?...

Baissant la voix.

Langlade ?

MADAME BRÉAUTIN, indignée.

Langlade ? Tu es fou !... surtout ne répands pas ce bruit.

BRÉAUTIN.

Qui, alors ?

MADAME BRÉAUTIN, à voix basse, désignant le sens opposé.

Saint-Brillat.

BRÉAUTIN, se retournant.

Saint-Brillat ! Allons donc ! ils ne se sont pas adressé la parole de toute la soirée.

MADAME BRÉAUTIN.

C’est qu’ils s’étaient tout dit avant de venir.

Entrent par le fond un jeune homme et une jeune femme, monsieur et madame Hénon.

BRÉAUTIN, les apercevant.

Tiens ! le petit professeur. Depuis quand est-il ici ?

MADAME BRÉAUTIN.

C’est moi qui lui ai écrit d’arriver.

BRÉAUTIN.

Voilà deux ans que je lui promets de le faire nommer à Paris.

MADAME BRÉAUTIN.

Il sait que tu vas avoir l’Instruction publique et il accourt.

BRÉAUTIN.

Comment sait-il que je vais avoir l’Instruction publique, quand moi je ne m’en doute pas ?

MADAME HÉNON, s’avançant, à madame Bréautin.

Ah ! chère madame...

HÉNON.

Madame... Monsieur Bréautin.

MADAME HÉNON.

Quelle bonne lettre vous nous avez envoyée... Nous l’avons reçue hier à midi et nous sommes partis par l’express du soir... Mon mari ne tenait plus en place. Il n’a même pas demandé de congé... Comme c’est aimable à vous...

MADAME BRÉAUTIN.

C’est tout naturel... Je n’oublie jamais mes amis.

D’un air entendu.

Et le moment est favorable.

MADAME HÉNON.

Oui... oui... nous savons... Vous pensez bien que nous nous tenons au courant... Nous lisons les journaux... Mon mari va au cercle pour savoir ce qu’on dit. Tout le monde parle de la chute du ministère.

BRÉAUTIN.

Ah ! vous avez un cercle à Aurillac ?

HÉNON.

Oui. Le Cercle des Fonctionnaires.

MADAME BRÉAUTIN.

Très bien. On est renseigné en province. Mais tout de même, vous en avez assez d’Aurillac ?

MADAME HÉNON.

Principalement, madame, parce que nous n’avons pas le plaisir de vous y voir.

MADAME BRÉAUTIN.

Vous êtes charmante, mon enfant. Ce que mon mari vous a promis est promis.

BRÉAUTIN, serrant énergiquement la main de Hénon.

Est absolument promis.

HÉNON, ravi.

Ah ! monsieur... que de remerciements.

MADAME BRÉAUTIN, désignant un monsieur âgé.

Vous connaissez notre vieil ami Lamirène, je crois ?

HÉNON.

Oh ! oui...

Il s’avance vers Lamirène avec sa femme.

LAMIRÈNE, aux Hénon, leur serrant la main.

Chère madame, bonjour. Eh bien ! jeune homme ! Nous sommes venus intriguer auprès des puissants du jour ?

MADAME HÉNON, riant.

Que voulez-vous ! Il faut faire comme tout le monde.

LAMIRÈNE.

Ce diable de Bréautin !... Je crois qu’il le tient, son portefeuille ! Et il le mérite... Un laborieux !... Un intelligent !... J’ai été au lycée avec lui. Il promettait beaucoup.

HÉNON, avec une certaine amertume.

Il promet encore !

Ils continuent à causer tous les trois, Lamirène, Hénon et madame Hénon, en s’éloignant et se confondant dans les groupes.

MADAME BRÉAUTIN, regardant à gauche dans la serre, puis à son mari.

Ah ! Voici Limeray.

Elle se retourne pour parler à un groupe d’invités qui s’était rapproché d’elle, pendant que Bréautin, s’avançant, tend la main à Limeray qui s’est dégagé des invités qui l’embarrassaient.

BRÉAUTIN, à Limeray.

Cher ami... nous vous attendions avec impatience.

LIMERAY, à madame Bréautin, s’avançant.

Madame, je vous présente mes devoirs...

Il salue les personnes voisines qui le laissent seul avec monsieur et madame Bréautin.

MADAME BRÉAUTIN, à Limeray, avec intention.

Eh bien !... mais voilà un acquittement qui est un triomphe !

LIMERAY.

Je suis très content pour Langlade. On m’en a parlé en haut lieu.

MADAME BRÉAUTIN.

Vous avez vu du monde ?

LIMERAY.

J’ai rencontré ce matin, par hasard, un très haut personnage officiel qui ma adressé discrètement ses compliments, en ajoutant avec un sourire : « Nous y comptions tous. »

MADAME BRÉAUTIN, à Bréautin.

C’est clair.

BRÉAUTIN, sans comprendre.

Très clair.

À Limeray.

Et maintenant, qu’allez-vous faire ?

LIMERAY.

Penh ! Je vais lancer mon émission. Je ne retrouverai jamais une publicité pareille... Rien qu’avec les gens qui m’ont traîné dans la boue, il y a de quoi la couvrir vingt fois.

BRÉAUTIN.

C’est juste.

MADAME BRÉAUTIN.

Seulement, il faut aller vite, très vite, profiter du bruit, l’accroître encore.

LIMERAY, à madame Bréautin.

Que diriez-vous d’une grande fête pour l’inauguration de mon nouvel hôtel ?...

MADAME BRÉAUTIN.

Oui... oui... excellente idée.

LIMERAY.

Où j’inviterais à peu près tout le monde...

MADAME BRÉAUTIN.

Parfait.

LIMERAY, vivement.

Mes anciens amis et les nouveaux...

MADAME BRÉAUTIN.

Surtout les nouveaux.

LIMERAY.

Oui. Je compte sur une certaine curiosité.

MADAME BRÉAUTIN.

Invitez donc les Darlay.

LIMERAY.

Avec plaisir... Je viens d’apercevoir madame Darlay... où est donc son mari ?

MADAME BRÉAUTIN.

Il n’a pas pu venir au dîner... Je l’attends dans le courant de la soirée... Invitez toujours sa femme.

BRÉAUTIN.

Au fait, pourquoi n’est-il pas venu dîner, notre ami Darlay ?

MADAME BRÉAUTIN.

Il dînait, soi-disant, avec le directeur de la revue où il va publier je ne sais quel travail historique, sans intérêt probablement.

BRÉAUTIN.

Je le lirai. J’aime beaucoup Darlay.

LIMERAY.

Moi aussi !...

MADAME BRÉAUTIN.

Oui ? Eh bien ! tu l’aimeras un peu moins quand tu sauras ce qu’il dit partout de toi, de moi, de mon salon, de nos relations.

BRÉAUTIN.

Des potins.

MADAME BRÉAUTIN.

C’est ce qu’il y a de plus dangereux. Mépriser la calomnie, mais prendre garde aux potins, pardonner une insulte, mais jamais une impolitesse, c’est la seule façon de se faire respecter.

BRÉAUTIN.

Je serais curieux de savoir...

MADAME BRÉAUTIN.

Il est l’ami intime, le camarade de collège de Norbert... connais-tu ce détail ?

BRÉAUTIN.

Oui.

MADAME BRÉAUTIN.

L’autre jour, Norbert était chez lui. On a parlé de toi.

BRÉAUTIN.

Bon !

MADAME BRÉAUTIN.

Et Darlay a dit : « Bréautin est un imbécile. »

BRÉAUTIN.

Oh ! Et qu’a répondu Norbert ?

MADAME BRÉAUTIN.

Il a ri. Eh bien ! un mot comme celui-là peut le coûter l’Instruction publique et te reléguer à l’Agriculture, sinon aux Postes...

BRÉAUTIN.

Ce Darlay ! Presque un compatriote... car sa femme est de Lyon.

MADAME BRÉAUTIN.

Elle, elle est charmante.

LIMERAY, apercevant Marianne au fond, à droite.

Ah !

À madame Bréautin.

Vous permettez ?...

Il s’éloigne.

MADAME BRÉAUTIN, à son mari.

Mais lui me le payera.

BRÉAUTIN.

Il me semble que tu devrais les inviter moins souvent.

MADAME BRÉAUTIN.

Au contraire... D’ailleurs, je tiens beaucoup à avoir madame Darlay dans mon salon. Elle représente un élément, une certaine catégorie de femmes du monde qui me manquait.

BRÉAUTIN.

Et quelle catégorie ?

MADAME BRÉAUTIN.

Celle des femmes sur qui il n’y a encore rien à dire.

BRÉAUTIN.

Pourquoi encore ?

MADAME BRÉAUTIN, sans répondre.

Va me chercher Langlade, il faut que je lui parle !... Promène-toi dans les salons ; si on t’interroge, ne réponds que des choses vagues... et hoche la tête, tu hoches très bien la tête.

Bréautin s’éloigne vers la gauche.

UNE DAME, arrivant de droite, à madame Bréautin.

Bonjour, chère madame, il paraît que vous avez Langlade ?

MADAME BRÉAUTIN.

Oui, mais veuillez m’excuser, je suis occupée, je vous le présenterai tout à l’heure.

La dame s’éloigne par le fond. Madame Bréautin fait un pas vers Langlade qui arrive vers la gauche.

Eh bien ! mon cher enfant, nous jouissons de ce beau succès.

LANGLADE.

Dont je vous dois une grande partie, madame... Je n’oublierai jamais les quelques conversations que nous avons eues ensemble. La fin de ma plaidoirie est presque entièrement de vous...

MADAME BRÉAUTIN.

N’exagérez pas...

LANGLADE.

Je n’exagère ni je n’oublie. Vous m’avez donné des conseils admirables.

MADAME BRÉAUTIN.

Tout ce que je revendique, c’est d’avoir été une des premières à deviner votre talent... J’en suis fière...

LANGLADE.

Vous me comblez, madame.

MADAME BRÉAUTIN.

D’ailleurs, nous n’en sommes qu’à nos débuts... Vous m’êtes très sympathique.

LANGLADE.

Ah ! madame...

MADAME BRÉAUTIN.

Et je vous le montrerai peut-être bientôt.

LANGLADE, avec curiosité.

Ah !

MADAME BRÉAUTIN.

J’ai tout un plan qui vous concerne.

LANGLADE.

Moi ?

MADAME BRÉAUTIN.

Je vous présenterai ce soir à diverses personnes qui vous intéresseront.

LANGLADE.

Écoutez, madame, je ne sais comment vous remercier...

MADAME BRÉAUTIN.

Laissez-moi manœuvrer, je ne manœuvre pas mal... Non ! non ! ne me demandez pas de détails... Vous saurez tout en temps et lieu... En attendant, amusez-vous aussi, c’est de votre âge... Faites la cour à nos belles amies

Avec intention.

et particulièrement à la plus belle.

LANGLADE, souriant.

Qui est la plus belle ?

MADAME BRÉAUTIN.

Vous êtes meilleur juge que moi.

LANGLADE.

Je suis bien embarrassé.

MADAME BRÉAUTIN, avec sévérité.

Mon cher enfant, rappelez-vous ceci : on s’est repenti quelquefois de m’avoir caché un secret, jamais de me l’avoir confié.

LANGLADE.

Je n’ai pas de secret, malheureusement, surtout avec la personne que nous nous efforçons de ne pas nommer.

MADAME BRÉAUTIN.

Euh !

LANGLADE, plus gravement.

Je vous donne ma parole d’honneur, madame, que je n’ai jamais dit un mot à madame Darlay qu’elle n’aurait pu répéter immédiatement à son mari. Et, d’ailleurs, je lui suis très antipathique, cela saute aux yeux.

MADAME BRÉAUTIN.

Vous lui « étiez » assez antipathique, ça c’est vrai.

LANGLADE.

Je lui « étais » ?... Et maintenant ?...

MADAME BRÉAUTIN.

Maintenant... vous lui êtes peut-être moins antipathique que jadis... Oh ! un peu moins, voilà tout.

LANGLADE.

Je crois madame Darlay éprise et irrévocablement éprise de son mari.

MADAME BRÉAUTIN.

Tout porte, en effet, à le croire. C’est une femme que j’estime infiniment, intelligente, ardente, capable de jouer les plus grands rôles. C’eut été une femme merveilleuse pour un ambitieux. Par malheur son mari ne la comprend pas, se moque d’elle... D’où certains froissements inévitables qui se produiront un jour ou l’autre et qui se sont même déjà produits.

LANGLADE.

Ah !

MADAME BRÉAUTIN, apercevant Marianne qui s’avance vers eux.

J’espère que vous n’allez pas abuser de ces confidences ?...

LANGLADE.

J’aurai d’autant moins de peine que madame Darlay ne m’a pas adressé la parole de toute la soirée.

 

 

Scène II

 

LANGLADE, MADAME BRÉAUTIN, MARIANNE

 

MARIANNE, apercevant Langlade.

J’étais en train de remarquer, monsieur, que je suis ici la seule personne qui ne vous ai pas encore fait ses compliments. Vous étiez si félicité, si entouré et si recherché, que j’ai attendu patiemment mon tour. Mais si mes compliments sont les derniers, ils ne seront pas les moins sincères, vous pouvez le demander à madame Bréautin.

MADAME BRÉAUTIN, à Langlade.

Là ! plaignez-vous donc !... Allons bon ! j’aperçois mon mari qui me fait de grands signes. Il doit avoir besoin de secours... Oui... oui... j’y vais...

À Marianne et à Langlade.

Je vous laisse un instant, vous permettez ?

 

 

Scène III

 

LANGLADE, MARIANNE

 

MARIANNE, avec bonne humeur.

Il paraît que vous vous êtes plaint ? De moi ?...

LANGLADE.

Je vous en prie, madame... me voilà tout confus. Je ne peux m’en tirer que par la franchise... Mon Dieu ! oui, j’étais tout bonnement désolé ! Je m’imaginais vous avoir froissée ou déplu en quelque circonstance qu’il m’était impossible de me rappeler... Je savais bien que vous aviez une très mauvaise opinion de moi...

MARIANNE.

Mais qui a pu vous dire cette énormité ? Madame Bréautin ? C’est impossible !

LANGLADE.

On ne me l’a pas dit. Je l’ai découvert, je l’ai senti très vite.

MARIANNE.

Je me demande à quoi, par exemple !

LANGLADE.

Les femmes, surtout les femmes comme vous, expriment leur sympathie ou leur antipathie comme à leur insu, par de petits signes mystérieux qui leur échappent à elles-mêmes, mais qui n’échappent pas à des hommes attentifs.

MARIANNE.

Mais alors, voilà des temps infinis que vous m’en voulez horriblement et je ne m’en doutais pas.

LANGLADE.

Moi, madame, je vous en ai voulu ! Mais cette découverte que j’ai faite, ma rendu, au contraire, un service inoubliable. Elle a presque modifié mon caractère, et ce jour-là, je me suis juré d’être tôt ou tard de ceux qui ont votre estime...

MARIANNE.

Eh bien ! puisque vous le prenez ainsi, je ne ferai pas l’hypocrite. Que voulez-vous ? nous jugeons un peu légèrement, il n’y a pas à dire. Une attitude qui nous déplaît, un mot qui nous paraît manquer de modestie ou de tact et voilà un homme bon à pendre...

Lui tendant la main.

Plus de rancune.

LANGLADE.

Vous me comblez de joie, madame ! J’aurais donné pour cette poignée de main tout mon pauvre succès d’hier et toutes les banalités qu’on m’a dites.

MARIANNE.

Diable ! Voilà une poignée de main d’un joli prix.

LANGLADE, se rapprochant.

Enfin ! Cette minute de causerie un peu intime avec vous, que je guette depuis si longtemps et que je n’espérais plus, je l’ai ce soir... je l’ai !...

MARIANNE.

Voyons... voyons ! ne dépassez pas les bornes de la petite causerie... D’abord, je vais vous prévenir d’un détail qui pourra vous être très utile dans la suite de nos relations... J’ai une véritable horreur de cet ensemble de manœuvres plus ou moins fausses, de cette stratégie de salon et de ces compliments fatigués que l’on désigne sous l’expression générale ! « Faire la cour à une femme. » Tâchez de ne pas me faire la cour, ce sera charmant.

LANGLADE.

Comme vous avez raison !... Comme on n’a pas le droit de vous dire, à vous, une galanterie vulgaire ?... L’homme qui vous aimerait, s’il osait jamais vous l’avouer, devrait le faire sans détour subtil ou adroit, avec toute la simplicité de la passion. Vous le repousseriez certes, au moins vous ne le mépriseriez pas.

MARIANNE.

Il ne faut pas mépriser son prochain. Mais je ne le reverrais jamais et le résultat serait le même.

LANGLADE, une pause.

Et s’il ne vous demandait rien que de l’écouter un instant ?

MARIANNE.

S’il ne me demandait que cela, je lui répondrais : « Mon cher monsieur Langlade, nous étions déjà de bons amis, je commençais à avoir beaucoup de plaisir à causer avec vous. Si vous dites un mot de plus, vous allez tout gâter, et je vous assure que ce sera dommage. »

LANGLADE, à voix plus basse.

Eh bien ! je ne vous verrai plus, je ne vous parlerai plus... Tant pis pour moi ! Ce sera le désastre qu’il faut que tout homme ait une fois dans sa vie. Mais au moins, je vous aurai dit que je vous aime, que je vous aime ardemment, et je vous l’aurai dit avec assez de sincérité et de douleur pour que vous ne l’oubliiez pas tout de suite !

MARIANNE.

Ce qui m’enlève tout remords, c’est que vous l’oublierez en même temps que moi... Vous êtes trop ambitieux pour avoir des passions désordonnées et douloureuses ; le même cœur ne peut pas contenir l’ambition et l’amour.

LANGLADE.

Mais toute ambition, au contraire, qui n’est pas née d’un grand amour est méprisable. C’est depuis que je vous aime, depuis que je le sais, que l’ambition et le courage me sont venus !... Mon premier succès, je vous le dois ! je le dois à mon amour. Oui... oui... je suis ambitieux ! et je voudrais d’autres succès !... Je rêve de vrais triomphes et la gloire ! Mais, gloire, succès, triomphes, tout cela n’est rien si, dès qu’on les a, on ne peut pas les jeter aux pieds d’une femme ! Si on ne peut pas lui dire : « Pendant qu’on m’applaudissait, je ne voyais que toi dans la foule ! Je parlais avec éloquence, mais c’est toi qui étais la pensée et la flamme ! Je gouverne les hommes, mais je suis un pauvre jouet entre tes doigts ! »

MARIANNE.

Taisez-vous !...

LANGLADE.

Je vous aime !... Je vous aime !... Vous l’avez deviné depuis longtemps... Oh ! oui... Et tout disparaît pour moi devant l’espoir que vous m’aimerez un jour... Marianne !... Marianne !... Je ne vous dis plus que ceci...

MARIANNE, troublée.

Taisez-vous... Taisez-vous. Je vous en supplie !

LANGLADE.

Ma vie est tout entière à vous ; elle est comme un objet qui vous appartient : Prenez-le, dédaignez-le, ou cassez-le !...

Il s’incline, voyant quelqu’un entrer par la droite. Entrée de Norbert.

 

 

Scène IV

 

LANGLADE, MARIANNE, NORBERT, puis MADAME BRÉAUTIN, puis MAURICE

 

NORBERT, à Marianne.

Ah ! chère madame...

MARIANNE, cherchant à se contenir.

Mon cher ami...

NORBERT.

Je ne vois pas Maurice ?

MARIANNE.

Je l’attends d’un instant à l’autre...

Apercevant Langlade et Norbert qui se regardent et se saluent.

Ah ! vous ne vous connaissez pas ?...

Les présentant.

Monsieur Langlade... Monsieur Norbert.

NORBERT.

Très honoré de faire votre connaissance, cher monsieur.

LANGLADE.

Très honoré moi-même, monsieur.

Ils se serrent la main. Revient madame Bréautin.

MADAME BRÉAUTIN, à Langlade.

Je vous cherchais justement pour vous présenter. Je vois que cela est fait, et mieux que par moi.

Souriant à Marianne.

Oh ! je ne suis pas jalouse...

MAURICE, entrant par la droite sur cette dernière réplique. Il s’avance vers madame Bréautin.

Chère madame, désolé de n’avoir pu venir plus tôt.

MADAME BRÉAUTIN.

Et moi, bien heureuse que vous soyez venu tout de même.

MAURICE, à Norbert.

Bonjour, toi...

NORBERT.

Je demandais de tes nouvelles.

MAURICE, serrant la main à Langlade.

Vous avez reçu mon petit mot ?

LANGLADE.

Et je vous en remercie.

MAURICE.

Je n’ai pas pu aller vous entendre, mais il paraît que ça été très bien.

MADAME BRÉAUTIN.

Et maintenant, j’emmène le triomphateur.

À Norbert.

Et vous aussi... Je vous emmène tous les deux.

NORBERT.

À vos ordres, madame !

Langlade s’incline sans mot dire.

LANGLADE, tendant la main à Maurice.

Si je n’ai pas le plaisir de vous revoir...

MAURICE.

Mais nous ne partons pas tout de suite...

À Marianne.

N’est-ce pas ?

MARIANNE.

Quand tu voudras.

Langlade la salue et s’éloigne avec madame Bréautin.

NORBERT, revenant en riant, bas à Maurice.

Dis donc ?... As-tu toujours la même opinion sur Bréautin ?

MAURICE.

Quand j’arrive chez quelqu’un, je change immédiatement d’opinion sur son compte : Bréautin est un homme de génie.

NORBERT.

Ah ! ah !

Il s’éloigne en riant.

 

 

Scène V

 

MAURICE, MARIANNE

 

MAURICE.

Brillante soirée ?

MARIANNE.

Très brillante.

MAURICE.

Tiens ! c’est toi qui as présenté Langlade et Norbert ?

MARIANNE.

Ça s’est trouvé comme ça.

MAURICE.

Oh ! mais il n’y a pas de mal !... On a renversé le ministère ?

MARIANNE.

Pas à table.

MAURICE.

Oui...

Jeu de scène dans le salon du fond.

On doit le renverser en ce moment-ci... Se démène-t-elle, cette brave dame !... Regarde-la donc !... Un mot à l’oreille de Norbert !... Un geste discret à Langlade... un coup d’œil à Limeray... ce qui ne l’empêche pas de réunir dans un groupe sympathique, madame Flécheur et Hamelin, adultère et politique mêlés... Ah ! ah ! entrée sensationnelle de madame Milmont, entre son fils et sa fille, fort respectable dame qui vient chercher un mari pour sa fille et une femme mariée pour son fils... Et tu te plais là dedans ! Que ta volonté soit faite !

MARIANNE.

Mais toi qui es si bien au courant de toutes les petites histoires d’ici, tu oublies la dernière !... Il est vrai qu’elle est arrivée, dit-on, à ton ami intime...

MAURICE.

À Chantraine ! Qu’est-ce qu’on dit ? Ah ! oui... Tiens, tous ces potins sont écœurants ! Marianne, je t’en prie, je t’en supplie, s’il en est temps encore, et il en est temps encore, tout juste ! ne prends pas les mœurs et les habitudes d’ici, et songe surtout que Chantraine est un être d’une bonté délicieuse, à qui ce serait un crime de faire la moindre peine.

MARIANNE.

Oui... oui... il est charmant... tu as raison... Je regrette ce que je viens de dire... D’ailleurs, je ne l’ai pas dit qu’à toi, ça n’a pas d’importance... sans compter que c’est probablement un simple potin.

MAURICE.

Sois-en sûre.

MARIANNE, se retournant vers Chantraine qui entre avec sa femme, au fond.

En tout cas, il n’a pas le moindre soupçon, et tout est là...

 

 

Scène VI

 

MAURICE, MARIANNE, CHANTRAINE, MADAME CHANTRAINE

 

MADAME CHANTRAINE, à Maurice.

Ce n’est pas gentil de ne pas être venu plus tôt... D’abord, je ne suis pas fâchée de vous le dire devant mon mari, vous n’êtes pas galant avec moi. Je vous ai rencontré cet après-midi... J’étais en voiture... vous ne m’avez pas saluée...

MAURICE.

Ah ! c’était vous. Je ne vous ai pas reconnue.

CHANTRAINE, à sa femme.

Et où allais-tu, chère amie ?

MADAME CHANTRAINE, riant.

Ça ne te regarde pas.

CHANTRAINE.

Bon ! bon !

MADAME CHANTRAINE, à Marianne.

Je viens vous chercher. C’est madame Bréautin qui m’envoie...

MAURICE.

Ne la faisons pas attendre... Est-ce que vous venez me chercher, moi aussi ?

MADAME CHANTRAINE.

Pas vous... votre femme seulement...

À Marianne.

Allons, venez !

 

 

Scène VII

 

MAURICE, CHANTRAINE, et un instant MADAME CHANTRAINE

 

CHANTRAINE.

Si je ne vous avais pas vu ce soir, je me proposais de vous écrire pour vous demander un rendez-vous... Mais puisque vous êtes là...

MAURICE.

Vous aviez à me parler ?

CHANTRAINE.

Oui.

MAURICE.

De choses graves ?

CHANTRAINE.

Cela dépend du point de vue où l’on se place.

MAURICE.

Vous ne pouvez pas me dire en deux mots de quoi il s’agit ?

CHANTRAINE.

Mais oui... D’abord, je voulais vous parler de moi...

MAURICE, avec intérêt.

De vous ?... Je vous écoute, allez...

CHANTRAINE.

Je vais vous paraître ridicule.

MAURICE.

Mais non.

CHANTRAINE.

Mais j’ai pour vous une telle affection que ça m’est égal... Et puis, j’ai besoin de me confier à vous... de vous raconter... Enfin ! vous allez comprendre. Voici : ma femme me trompe.

MAURICE.

Qu’est-ce que vous me racontez là ?

CHANTRAINE.

N’insistez pas, mon ami, j’en suis sûr. Elle me trompe avec le petit Saint-Brillat... Tenez, ce jeune homme qui est là-bas...

MAURICE.

Je le connais... mais cela ne prouve pas que...

CHANTRAINE.

Quand vous avez rencontré ma femme, cet après-midi, elle allait chez lui.

MAURICE.

Oh !

CHANTRAINE.

Ou bien elle sortait de chez lui... Où l’avez-vous rencontrée ?

MAURICE, hésitant.

Ma foi... je... je serais bien embarrassé.

CHANTRAINE.

Vous pouvez bien me le dire, puisque ma femme elle-même, tout à l’heure...

MAURICE.

Oh ! d’ailleurs, c’est bien simple... Madame Chantraine était dans un fiacre, avenue des Champs-Élysées... Vous voyez que...

CHANTRAINE.

Elle montait l’avenue ou elle la descendait ?

MAURICE.

Elle la descendait, je crois.

CHANTRAINE.

Alors, elle sortait de chez lui.

MAURICE, affectant de rire.

Si vous n’avez pas d’autres preuves que celle-là !

CHANTRAINE.

J’en ai d’autres. Donc, je sais.

MAURICE.

Mon bon Chantraine... je suis abasourdi...

CHANTRAINE.

Quand j’ai appris cette histoire, je l’ai été encore plus que vous. Puis, tout d’un coup, j’ai souffert, horriblement souffert, je vous en donne ma parole. Que voulez-vous ? c’était écrit... Il y a peut-être dans toute femme que nous aimons un adversaire caché. Il faut le vaincre ou être vaincu par lui. Tantôt, c’est la femme qui triomphe et tantôt c’est l’homme, mais il y a toujours une victime.

MAURICE.

Mon pauvre ami... Et qu’est-ce que vous allez faire ?

CHANTRAINE.

Mais je ne peux rien faire ! c’est ce qu’il y a de sinistre dans mon cas. Je ne peux pas tirer encore des coups de revolver, n’est-ce pas ?... J’aurais l’air d’un fou. On m’enfermerait : on aurait raison... Divorcer ?... Mais rien que l’idée de faire parler encore de moi, me remplit de honte !... « Comment, Chantraine divorce ?... » « Le Chantraine de ?... » « Oui, oui... ce Chantraine-là... » « Il s’était donc remarié ?... » « Il n’y en a que pour lui, alors !... » Et les ricanements !... Ah ! mon ami, mon ami, c est maintenant que je me rappelle ce que vous m’avez dit... L’homme à qui il est arrivé ce qui m’est arrivé, à moi, et qui aime de nouveau, est un insensé ! Il se jette les yeux fermés dans le gouffre ! Tenez, ce n’est plus de la colère que je ressens, c’est une sorte d’anéantissement, d’impossibilité d’agir !... Non... non, il n’y a rien à faire. On a droit dans sa vie à un scandale, pas à deux.

Revient vivement madame Chantraine.

MADAME CHANTRAINE.

Dis-moi, mon ami ?...

CHANTRAINE.

Quoi... Hein ?... Ah ! oui, c’est toi ?

MADAME CHANTRAINE, riant.

Oui, c’est moi... Qu’est-ce que tu as ?...

CHANTRAINE.

Rien... rien...

MADAME CHANTRAINE.

Madame Bréautin vient d’organiser une petite sauterie dans le salon du fond. Tu permets que je danse une valse ou deux ?

CHANTRAINE.

Avec plaisir... avec plaisir...

MADAME CHANTRAINE,
s’approchant de lui et lui prenant le bras.

Merci... tu es bien gentil...

Elle s’éloigne.

CHANTRAINE, à Maurice.

Vous voyez... il n’y a rien à faire... Mais ne parlons plus de moi... Moi, je suis un homme flambé... Quand ma femme aura assez de Saint-Brillat, elle en prendra un autre... et puis un troisième et ainsi de suite. Elle en trouvera ici tant qu’elle voudra : ce n’est pas ça qui manque. Tant pis pour moi, il fallait le prévoir... Maintenant, mon ami, écoutez-moi... et ne prenez pas de mauvaise part ce que je vais vous dire...

MAURICE, intrigué.

Qu’y a-t-il donc ?

CHANTRAINE, hésitant.

C’est délicat, je le sais bien. Mais je considère l’amitié non seulement comme un plaisir, mais comme une charge, qui a ses devoirs et ses responsabilités.

MAURICE.

Voyons, parlez.

CHANTRAINE.

Eh bien ! mon ami... À la première occasion que vous trouverez, brouillez-vous avec madame Bréautin et même avec toutes les personnes qui sont ici, sauf moi, bien entendu...

MAURICE.

Ah ! ah !

CHANTRAINE, avec force.

Il n’y a pas une réputation de femme, vous entendez, pas une, capable de résister à cette vie-là, à ce milieu, à ces conversations... Votre femme qui est la plus irréprochable que je connaisse, et qui restera toujours irréprochable, sera, sans même s’en apercevoir, compromise comme les autres.

MAURICE.

Allez ! allez ! je ne vous arrête pas !...

CHANTRAINE.

Tout à l’heure, elle échangeait quelques mots avec M. Langlade, ici, à cette place, comme on fait dans un salon avec n’importe qui ; deux de ces dames la regardaient du coin de l’œil et se sont exprimées sur son compte en termes d’une telle légèreté, que je les aurais giflées ! Elles trouvaient ça tout naturel ! Elles traitaient madame Darlay comme une de leurs pareilles... Voilà à quoi vous êtes exposés, mon ami, votre femme et vous. Je vous parle sans ménagement, mais du fond du cœur, avec l’amitié profonde que vous m’inspirez et aussi avec toute la lucidité que me donnent sur ces questions mes aventures personnelles.

MAURICE.

Sacrebleu ! Je vous en remercie, au contraire !... Mais je le sais, tout ce que vous me dites ! Voilà dix fois que je me jure de ne plus mettre les pieds dans cette maison ! Et puis, je finis toujours par me laisser entraîner... Par exemple, cette fois-ci, en voilà assez !

Entrent Limeray et Marianne, pendant que s’éloigne Chantraine.

 

 

Scène VIII

 

MAURICE, LIMERAY, MARIANNE

 

LIMERAY.

Ah ! cher ami !... enchanté... Vous êtes des nôtres, jeudi prochain, n’est-ce pas ? C’est convenu avec madame Darlay.

MAURICE, très froid.

Jeudi prochain ?... Qu’est-ce qu’il y a donc, jeudi prochain ?

LIMERAY.

Un dîner, chez moi, dans le nouvel hôtel...

MAURICE.

Une merveille, il paraît...

LIMERAY.

C’est gentil. Et après dîner, quelques petits divertissements. J’espère qu’on ne s’ennuiera pas.

MAURICE.

On ne peut pas s’ennuyer.

LIMERAY.

Alors, c’est convenu ?

MAURICE.

Ce serait avec un grand plaisir, mais ma femme ne vous a donc pas dit ?

LIMERAY.

Non. Quoi ?

MARIANNE, étonnée.

Mais, je ne sais pas.

MAURICE.

Nous quittons Paris demain ou après-demain au plus tard...

MARIANNE.

Ah !

MAURICE.

Nous allons nous installer dans notre propriété, près de Mantes... comme tous les étés...

LIMERAY.

Mais, nous ne sommes pas encore en été.

MAURICE.

J’ai avancé notre départ... alors, je suis au regret...

LIMERAY.

Vous pouvez bien attendre huit jours.

MAURICE.

Tout à fait impossible...

LIMERAY.

C’est désolant.

MAURICE.

Croyez bien que je suis plus désolé que vous. Merci tout de même.

LIMERAY.

Ce sera pour cet hiver.

MAURICE.

Ce sera pour cet hiver. Au revoir.

LIMERAY.

Au revoir.

Il s’éloigne.

 

 

Scène IX

 

MAURICE, MARIANNE

 

MARIANNE, sèchement.

Quand as-tu décidé ça ?

MAURICE.

Je viens de le décider à l’instant.

MARIANNE.

Pour quelles raisons ?

MAURICE.

Pour plusieurs... Entre autres, tiens ! la première partie de mon livre va paraître bientôt. Il faut que je la revoie, que je corrige les épreuves... J’ai besoin de tranquillité.

MARIANNE.

Et tu ne peux pas corriger tes épreuves à Paris ?

MAURICE.

Non.

MARIANNE.

Voilà ta seule raison pour nous retirer à la campagne au commencement de mai, deux mois avant l’époque où nous y allons d’habitude, et quand tout le monde est encore à Paris ?... Tu n’en as pas d’autres ?...

MAURICE.

Oh ! si.

MARIANNE.

Ah ! tu as d’autres raisons ?

MAURICE.

Oui.

MARIANNE.

On peut les savoir ?

MAURICE.

Je te les dirai quand nous rentrerons.

MARIANNE.

Pourquoi pas tout de suite ?

MAURICE.

Si tu y tiens !

MARIANNE.

Beaucoup.

MAURICE.

D’abord, je ne veux aller chez Limeray sous aucun prétexte, et je ne veux pas non plus que tu y ailles sans moi, naturellement.

MARIANNE.

Pourquoi ?

MAURICE.

Parce que des gens d’un certain caractère, d’une certaine situation et d’une certaine honorabilité, comme moi, par exemple, ne fréquentent pas Limeray, et surtout ne conduisent pas leur femme chez lui. Chez Limeray on conduit sa maîtresse, et encore quand on ne l’a que depuis la veille.

MARIANNE.

Il a été acquitté dans des conditions assez retentissantes : il me semble que ça suffit.

MAURICE.

Il a été acquitté par des jurés ; il ne l’a pas été par moi. Moi, je l’ai condamné à l’unanimité. Que les jurés aillent chez lui, je ne les en empêche pas. D’ailleurs, il y en aura peut-être.

MARIANNE.

Madame Bréautin y sera aussi.

MAURICE.

Ça regarde son mari, ou plutôt, ça ne le regarde pas.

MARIANNE.

Pourquoi, alors, viens-tu chez madame Bréautin ? Ce n’est pas logique.

MAURICE.

En effet, mais je n’irai plus.

MARIANNE.

Tu ne viendras plus chez elle ? Ici ?

MAURICE.

Plus jamais, c’est fini.

MARIANNE.

Et moi ?

MAURICE.

Toi non plus.

MARIANNE.

Vraiment ?

MAURICE.

C’est comme ça. Nous allons rester encore quelques instants, puis nous souhaiterons le bonsoir au maître et à la maîtresse de maison, très poliment et même avec une grande cordialité, et, à partir de cette minute, ils ne nous reverront plus ni l’un ni l’autre. Madame Bréautin me débinera affreusement, ce qui me sera bien égal ; et nous serons brouillés avec elle, ce qui est le rêve que je caresse depuis longtemps. Je ne regretterai que son mari qui est assez comique et à qui j’enverrai certainement ma carte toutes les fois qu’il deviendra ministre. Quant à nous, nous reprendrons notre existence habituelle, qui était des plus sortables. Tu en seras quitte pour ne plus venir tous les huit jours assister à des intrigues de la dernière puérilité et perdre peu à peu ton bon sens et même quelque chose de plus. Voilà.

MARIANNE, un temps.

Et à quel propos me dis-tu tout cela ce soir, plutôt qu’hier ou avant-hier ?

MAURICE.

Je te le dis et je te le répète sous des formes variées depuis trois mois, depuis que tes relations avec madame Bréautin, qui se bornaient à deux ou trois visites par an, sont devenues de l’intimité. Tu ne veux pas comprendre : alors, je me décide à employer la violence.

MARIANNE.

Oh ! c’est grave d’employer la violence avec sa femme ! Tiens ! toi... ça, c’est drôle !... tu es jaloux... mais oui, tu es jaloux, dis-le donc tout de suite... jaloux ! Voilà le fin mot ! Et qu’est-ce qui te donne le droit d’être jaloux ? Cite un fait, un mot, n’importe quoi dans toute ma vie !

MAURICE.

Non, je ne suis pas jaloux, pas plus de Langlade que d’un autre... La jalousie, c’est la peur. Or, j’ai confiance en toi et je suis sûr que tu m’aimes... ne souris donc pas... Tu ne m’aimes peut-être pas en ce moment-ci, mais nous avons toute la soirée devant nous.

MARIANNE.

Et si je n’accepte pas de faire une grossièreté à des gens qui ont été charmants pour moi, pour nous, qui sont de notre monde, au milieu desquels je me plais ! Si je ne trouve pas suffisantes les raisons que tu me donnes, qu’est-ce qui arrivera ?...

MAURICE.

Il arrivera que nous ferons tout de même ce que j’ai résolu. Je ne suis pas ton amant, moi ; je suis ton mari, c’est-à-dire l’amant plus le chef – et le juge en dernier ressort de la vie que nous devons mener. Et je te jure que tu ne deviendras pas une femme supérieure à la façon de madame Bréautin, ou j’y perdrai mon nom !...

MARIANNE.

Et moi, je te jure qu’en ce moment-ci, tu fais une bêtise – et une vraie !

MAURICE.

C’est ce que nous verrons.

 

 

Scène X

 

MAURICE, MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN, BRÉAUTIN, LIMERAY, puis LANGLADE

 

MADAME BRÉAUTIN, venant du salon du fond, suivie de Bréautin et Limeray.

Mais, quelle nouvelle, chère amie !... Le départ, la campagne !... Nous ne pouvons pas admettre ça... Et nos projets pour cet été ?...

MARIANNE, après avoir regardé Maurice.

Mais, chère madame, il n’y a absolument rien de changé. D’abord, nous allons très près de Paris... Je viendrai à Paris deux ou trois fois par semaine au moins... et vous viendrez nous voir aussi, je l’espère bien...

Voyant Maurice qui fronce les sourcils.

Je vous ferai signe un de ces dimanches : nous passerons la journée ensemble.

MADAME BRÉAUTIN.

Mais ce sera une vraie fête !

MARIANNE, à Maurice.

N’est-ce pas, mon ami ?...

MAURICE, se mordant la moustache.

Mais... oui...

MARIANNE.

Monsieur Bréautin adore la pêche à la ligne, mon mari en est fou...

BRÉAUTIN.

Quelle bonne idée !...

MARIANNE, à Limeray.

Cher monsieur Limeray, il va sans dire que vous serez des nôtres. Je n’admets pas de refus...

LIMERAY.

Mille fois aimable, chère madame.

MARIANNE, à Maurice.

Voilà qui est bien convenu ?

MAURICE, se contenant.

Tout à fait convenu... ma chère !...

Apercevant Langlade qui vient du fond.

Mais il faut inviter aussi Langlade... Vous n’allez pas oublier Langlade, je pense ?

MARIANNE, gênée.

Mais... pardon...

MAURICE.

Mon cher Langlade... ma femme vous prie de venir un prochain dimanche chez nous, à la campagne... Aimez-vous la pêche à la ligne ?...

LANGLADE.

Beaucoup.

MAURICE.

Vous pécherez avec Bréautin.

LANGLADE.

Merci, mon cher ami.

MAURICE.

Il n’y a pas de quoi... Alors, à bientôt !

LANGLADE.

À bientôt... Au revoir chère madame.

MADAME BRÉAUTIN, à Maurice, qui fait mine de se retirer.

Vous partez déjà ?

MAURICE.

À notre bien grand regret.

MADAME BRÉAUTIN.

Alors, à un de ces dimanches...

MAURICE, à Langlade.

Vous n’oublierez pas, Langlade ?

À Marianne en aparté et affectant la bonne humeur.

Tu vois, je suis beau joueur !

MARIANNE, demi-colère.

Oui... mais les beaux joueurs, tu sais ?... Ils perdent comme les autres, les beaux joueurs.

MAURICE, souriant.

Évidemment... Mais au moins, ça ne se voit pas à leur figure !

 

 

ACTE III

 

Près de Mantes. La villa des Darlay.

La scène représente un vaste salon d’été avec une série de grandes baies donnant sur la campagne.

 

 

Scène première

 

MARIANNE, MADAME GRÉGOURT

 

MADAME GRÉGOURT.

Tout ton monde est arrivé ?

MARIANNE.

Oui. Tu ne viens pas dire bonjour à madame Bréautin ?

MADAME GRÉCOURT.

Je la verrai dans le courant de l’après-midi, ou ce soir à dîner. Il faut absolument que je m’occupe de mon départ...

MARIANNE.

Tu pars vraiment demain matin ?

MADAME GRÉGOURT.

Je ne peux pas retarder davantage ma saison à la Bourboule... Vous êtes bien gentils de m’avoir invitée à passer quelques jours à la campagne avec vous, mais il y a ma maudite santé.

MARIANNE.

Elle est superbe, la sauté !...

MADAME GRÉCOURT.

À condition que je me soigne. – Eh bien ! et toi ?

MARIANNE.

Moi ?

MADAME GRÉCOURT.

Oui... Je te trouve un peu pâlotte...

MARIANNE.

Mais non.

MADAME GRÉCOURT.

Tu n’as rien ?

MARIANNE.

Rien du tout.

MADAME GRÉCOURT.

Je peux partir tranquille ?

MARIANNE.

Très tranquille.

MADAME GRÉCOURT.

C’est curieux, depuis que je suis ici, je ne sais pas pourquoi, je me figure que vous me cachez quelque chose, ton mari et toi !

MARIANNE.

Mais quelle idée !

MADAME GRÉCOURT.

Vous n’avez pas eu de discussions ?

MARIANNE.

Pas la moindre... mais à propos de quoi ?

MADAME GRÉCOURT.

Des nuances. Il me semblait que tu étais un peu nerveuse.

MARIANNE.

Je le suis toujours, plus ou moins.

MADAME GRÉCOURT.

Mais non, nous ne sommes pas des nerveuses, nous. Nous sommes des actives, des agitées même, mais au fond des raisonnables. Voilà pourquoi il n’y a pas eu de bêtise sérieuse dans la famille depuis cinq ou six générations. Moi j’ai failli en faire une, il y a vingt ans, avec un monsieur qui ne s’en est jamais douté. Je ne me rappelle plus son nom. Nous sommes des épouses parfaites.

MARIANNE.

Parfaites.

MADAME GRÉCOURT.

Je m’en vais...

Passant près du guéridon et prenant un livre.

Ah ! le livre de Maurice !... Il a paru et tu ne me le disais pas ?

MARIANNE.

J’allais te le dire, il vient de paraître.

MADAME GRÉCOURT, lisant le titre et entr’ouvrant le volume.

Tu l’as lu ?

MARIANNE.

Naturellement.

MADAME GRÉCOURT.

Les idées modernes au seizième siècle. Ça me fait l’effet d’être très bien.

MARIANNE.

C’est mieux que très bien.

MADAME GRÉCOURT.

Tu m’en donneras un exemplaire pour lire dans le train ?

MARIANNE.

Oui, oui.

MADAME GRÉCOURT.

Quatre cents pages, et de cette dimension-là !... Qu’est-ce que tu me chantais que Maurice ne voulait rien faire ? C’est un travailleur, ton mari. Tu ne le connais pas. C’est effrayant à penser, on ne connaît jamais son mari...

Elle sort par une petite porte à droite, pendant qu’au fond, à gauche, entrent Maurice, Bréautin, Limeray, Langlade et Chantraine.

 

 

Scène II

 

MARIANNE, MAURICE, BRÉAUTIN, LIMERAY, LANGLADE, CHANTRAINE, entrant pendant la première réplique

 

MARIANNE.

Ah ! Êtes-vous un peu ?...

BRÉAUTIN.

Nettoyés, vous pouvez dire le mot... Ce Limeray nous a menés d’un train d’enfer... et une poussière !

LIMERAY.

Nous sommes allés au pas...

BRÉAUTIN.

Je ne suis pas encore fait à vos diables de machines...

À Langlade.

Vous êtes arrivé par le train, vous ? Vous avez eu joliment raison.

MAURICE.

Et maintenant, pas de programme, n’est-ce pas ? Que chacun fasse à sa guise jusqu’au dîner... Promenade en canot, pêche à la ligne... billard... repos... Je ne vous parle pas d’automobile...

BRÉAUTIN.

Nous en sortons... Alors, moi, pêche à la ligne... bien entendu.

MAURICE.

Je vais vous conduire. J’ai fait amorcer depuis ce matin.

LIMERAY.

Je vous accompagne, moi, Bréautin...

À Maurice.

C’est bête à dire, la pêche à la ligne est une de mes passions.

BRÉAUTIN.

Mais non, ce n’est pas bête.

LIMERAY.

Je n’aime pas la chasse, c’est trop violent... Tandis que cette attente tranquille du poisson, ce coup sec et léger de la main qui accroche sans bruit la victime à l’hameçon, cela me repose de mes travaux ordinaires.

MAURICE.

Tout en les rappelant.

LIMERAY, riant.

Mon Dieu ! oui, un peu...

MAURICE.

Allons, venez... Et vous, Chantraine ?

CHANTRAINE.

Je vais avec vous...

Ils se dirigent vers la droite, au fond. Entrent par la gauche madame Bréautin et madame Chantraine.

 

 

Scène III

 

MARIANNE, MAURICE, BRÉAUTIN, LIMERAY, LANGLADE, CHANTRAINE, MADAME BRÉAUTIN, MADAME CHANTRAINE

 

MADAME CHANTRAINE.

Nous voici présentables...

MADAME BRÉAUTIN.

Tiens ! bonjour Langlade !...

MADAME CHANTRAINE.

Bonjour, monsieur Langlade. Il y a des temps infinis qu’on ne vous a pas vu !...

Elle va du côté de son mari.

MADAME BRÉAUTIN, à Langlade, à gauche, pendant que Marianne et les autres sont dans le fond.

C’est vrai, ça !... Qu’est-ce que vous devenez ?

LANGLADE.

Je me disposais à aller vous présenter mes hommages hier, qui était votre jour. J’en ai été empêché par l’affaire la plus sotte.

MADAME BRÉAUTIN, le regardant avec intention.

Mon cher Langlade, mon cher Langlade, vous m’avez beaucoup négligée depuis un mois.

LANGLADE.

Je n’ai cessé de me le reprocher. J’ai eu mille travaux.

MADAME BRÉAUTIN.

Je crois autre chose, moi !

LANGLADE.

Et quoi donc, madame ? Je ne comprends pas.

MADAME BRÉAUTIN, fronçant les sourcils.

Vous ne comprenez vraiment pas ?

LANGLADE.

Je vous assure.

MADAME BRÉAUTIN, sèchement.

Dans ce cas, je n’insiste pas, mon ami, je n’insiste pas... J’accepte les confidences qu’on veut bien me faire. Je ne les sollicite jamais. Et, d’ailleurs, mon cher, je sais toujours ce que je veux ou ce que j’ai intérêt à savoir ! C’est bien, mon ami, c’est bien !

En s’éloignant et se dirigeant vers Marianne qui descend en scène, venant du fond, à part.

Il me le payera, ce petit-là !... Une liaison qui s’est faite chez moi !

Langlade s’éloigne. Les antres invités sont sortis pendant ces répliques. Restent seules en scène Marianne et madame Bréautin.

 

 

Scène IV

 

MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN

 

MADAME BRÉAUTIN.

Enfin, chère amie, nous pouvons un peu causer. Savez-vous que le livre de Darlay est une œuvre des plus remarquables ?... Je l’ai lu hier d’une traite ! Cela est très fort... C’est un de ces livres qui conduisent à l’Académie... dans un temps plus ou moins long. Vous devez être bien heureuse.

MARIANNE.

Très heureuse.

MADAME BRÉAUTIN.

Et, je l’avoue à ma honte, j’ai été stupéfaite en le lisant.

MARIANNE.

Oui, on croit généralement Maurice assez paresseux.

MADAME BRÉAUTIN.

C’est qu’il en a l’air !... Et ce que j’admire en lui, justement, c’est cette puissance de travail unie à cette désinvolture... Car il y a là dedans un travail énorme... Hein ! vous rappelez-vous nos causeries d’autrefois ? quand nous étions navrées toutes les deux, de voir, avec tout son talent, votre mari manquer d’ambition ? Mais il en avait le mâtin !... Et la vôtre doit être satisfaite ! Vous avez un mari de cette valeur-là, gardez-le bien !

MARIANNE, souriant.

Je ne songe qu’à ça.

MADAME BRÉAUTIN.

Comme on se trompe, pourtant...

Avec intention.

On m’aurait demandé hier encore : « De Darlay ou de Langlade, qui est le mieux doué ? Quel est celui des deux dont l’avenir sera le plus brillant ? » J’aurais carrément répondu : « C’est Langlade ! » Ah ! ah ! quelle erreur ! Langlade, ma chère, a eu de la chance, voilà tout. Je me suis trop emballée sur ce garçon-là.

MARIANNE.

Vous m’en avez dit souvent beaucoup de bien...

MADAME BRÉAUTIN.

Je ne le nie pas... Mais j’en suis revenue... C’est un homme tout à fait superficiel...

MARIANNE, négligemment.

Ah !

MADAME BRÉAUTIN.

Un peu naïf même et légèrement fat... pour ne pas dire compromettant... n’est-ce pas ?

MARIANNE.

Je ne sais pas du tout.

MADAME BRÉAUTIN.

Ses assiduités à votre égard étaient des plus maladroites...

MARIANNE.

À mon égard ?... Je n’avais pas remarqué.

MADAME BRÉAUTIN.

D’autres l’avaient remarqué pour vous. Vous êtes une femme trop en vue pour qu’on ne s’intéresse pas à ce que vous faites.

MARIANNE.

On est bien bon.

MADAME BRÉAUTIN.

Cette observation n’est pas une critique, ma chère... C’est à peine un conseil. Ne le prenez que comme une preuve de la très sincère affection que je vous porte.

Rentrent par le fond Maurice, Chantraine et madame Chantraine.

 

 

Scène V

 

MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN, MAURICE, CHANTRAINE, MADAME CHANTRAINE

 

MAURICE.

Eh bien ! mesdames, on vous attend...

MADAME BRÉAUTIN, tendant la main à Maurice.

Je sais qu’il ne faut pas vous faire de compliments et que cela blesse votre modestie.

MAURICE.

Oh !

MADAME BRÉAUTIN.

Vous aurez un gros succès, mon ami... Les beaux travaux historiques sont rares et nous sommes lasses des petits romans... Je savais que vous prépariez une histoire du seizième siècle et j’avais peur pour vous. Le sujet est si épuisé... Vous en avez renouvelé l’intérêt, et avec quel éclat ! Oui... oui... vous avez raison, tout se recommence... Le seizième siècle, c’est le notre.

MAURICE.

Permettez, je ne suis pas allé jusqu’à dire...

MADAME BRÉAUTIN.

C’est la conclusion, vous n’y échapperez pas... Le socialisme actuel, c’est la Réforme !

MAURICE.

Oh ! je n’ai pas voulu...

MADAME BRÉAUTIN.

Vous ne l’avez pas dit, mais nous l’avons compris... J’ai déjà reçu dix lettres très curieuses que je vous montrerai.

MAURICE.

Je n’en ai pas reçu autant.

MADAME BRÉAUTIN, lui tendant la main.

Il nous est né un historien !...

À Marianne.

Dites donc, ma chère, votre mère est encore ici ?

MARIANNE.

Jusqu’à demain...

MADAME BRÉAUTIN.

Est-ce qu’on peut aller l’embrasser ?

MADAME CHANTRAINE.

Oui... oui... ?

MARIANNE.

Je crois bien. Je vous conduis chez elle...

Sortent madame Bréautin et madame Chantraine, conduites par Marianne.

 

 

Scène VI

 

MAURICE, CHANTRAINE

 

CHANTRAINE.

Vous avez une admirable demeure, calme et souriante... Vous y êtes heureux, ce m’est une grande joie. Votre bonheur, mon cher, est la meilleure consolation de ma vie. J’y pense chaque fois qu’il m’arrive un déboire – souvent – et cela me soulage un peu.

MAURICE.

Vous êtes un héros par le cœur, mon bon Chantraine, et, en outre, un vrai philosophe de la vie. Je vais en profiter pour vous poser une question.

CHANTRAINE.

Philosophique ?

MAURICE.

Purement philosophique.

CHANTRAINE.

Ah ! ah !... parlez...

MAURICE.

Eh bien ! dites-moi... ?

Il s’arrête en souriant.

CHANTRAINE.

Quoi, mon ami ?

MAURICE.

Dites-moi ?... Croyez-vous qu’il se formera un jour, plus lard, beaucoup plus tard, une race d’hommes extrêmement civilisés et raffinés, pour qui la trahison de la femme ne sera qu’un petit accident sans intérêt, dont ils ne souffriront pas, qui comptera à peine dans leur vie et n’exercera aucune influence sur les relations sociales ?...

CHANTRAINE.

Je crois en tout cas, et très fermement, que l’on y attachera de moins en moins d’importance. Je suis peut-être un des derniers qui aient pris cela au tragique. Encore, n’ai-je pu le faire qu’une fois. Aujourd’hui, j’en suis presque à l’indifférence. Si par un concours de circonstances que je ne prévois pas, j’étais trompé par une troisième femme, qui sait si je n’y trouverais pas du plaisir ? Il est possible que l’humanité suive la même marche.

MAURICE, un temps.

Oh ! que je voudrais en être à cette période-là !

CHANTRAINE.

Vous ?

MAURICE.

Oui... moi !

CHANTRAINE.

Allons donc ! Vous n’avez, Dieu merci, rien à craindre de la femme... Quand un homme comme moi est trompé, c’est tant pis pour lui. Si c’est un homme comme vous, c’est tant pis pour elle !

MAURICE.

Ça n’empêche pas.

CHANTRAINE.

Tenez, tenez... mon ami, je serais désolé, désespéré, si la conversation que nous avons eue, il y a quelque temps chez madame Bréautin, vous avait troublé le moins du monde, inspiré le moindre doute sur... oh !

MAURICE.

Eh ! ce n’est pas ce que vous m’avez dit. C’est le reste ! C’est la suite ! C’est tout !

CHANTRAINE.

Comment ! Vous en êtes là ?...

MAURICE.

Hé oui ! mon ami, j’en suis là ! Moi qui ai toujours eu horreur du soupçon, qui n’ai jamais pu le conserver en moi, qui n’ai jamais même soupçonné une maîtresse – je m’en rapportais à la destinée avec insouciance – cette fois, j’ai le soupçon, là, et bien enfoncé ! J’ai commencé par en rire, suivant une méthode qui m’avait réussi jusqu’à présent. Et maintenant, je n’attends peut-être qu’une occasion pour en pleurer... Étiez-vous soupçonneux, vous ?...

CHANTRAINE.

Je n’ai jamais eu le temps. Je me suis toujours aperçu très vite...

MAURICE.

Est-ce de la jalousie ordinaire de mari que j’éprouve ? la jalousie qui fait suivre une femme, écouter aux portes, épier des correspondances ! J’en suis incapable. Non, ce n’est pas cela, c’est une espèce de curiosité douloureuse... oui, très douloureuse... où il y a de la colère, de la honte et de la peur ! Et j’en suis arrivé à me dire : il est impossible que Marianne m’ait trompé avec aucun de ceux qui lui ont fait la cour autrefois, mais il n’est pas impossible qu’elle me trompe avec Langlade !

CHANTRAINE.

Avec Langlade ! Mais c’est absurde ! c’est absurde.

MAURICE.

Il est bien, ce garçon-là... Il est séduisant... distingué... Comme amant, il n’y a pas mieux !... Oh ! évidemment, rien ne le prouve, rien, rien !... Ils se regardent, ils se parlent le plus naturellement du monde... Je les observais tout à l’heure... Mais ça. n’est-ce pas ? nous savons ce que ça vaut !... Hein, Chantraine ! vous voyez dans quel état je suis ? C’est charmant !

CHANTRAINE.

Que le diable !...

MAURICE.

Quand aurait-elle fait ça ?... Quand ?... Oh ! si elle l’a fait, c’est après cette soirée... À ce moment-là, oui, elle était exactement dans cet état de révolte, d’égarement, d’aberration où les femmes font un coup de tête !...

CHANTRAINE.

Les femmes comme la mienne... Il ne faut pas comparer...

MAURICE.

Eh ! mon cher, il y a une minute où toutes les femmes se ressemblent : c’est quand elles tombent... Mais sacrebleu ! je saurai... et aujourd’hui !... Ma parole, je me deviens odieux à moi-même ! il est temps que ça finisse. Ils sont ici tous les deux : je leur arracherai bien la vérité à l’un ou à l’autre !

CHANTRAINE.

Et s’il n’y a rien, comme c’est certain ?

MAURICE.

Eh bien ! je saurai qu’il n’y a rien ! Mon cher, je crois aux maris aveugles, je crois aux maris complaisants, je crois aux maris à qui c’est égal, je crois à ceux qui en meurent, je crois à ceux qui en vivent, je crois à tous les maris, mais je ne crois pas au mari qui veut savoir et qui ne sait pas.

Entre par le fond, à gauche, Langlade.

 

 

Scène VII

 

MAURICE, CHANTRAINE, LANGLADE

 

LANGLADE, à Maurice.

Cher ami, voulez-vous me prêter votre livre ?... Je me reproche de ne pas l’avoir encore lu...

MAURICE.

Vous tenez vraiment à parcourir ce gros bouquin... à la campagne ?... Ma femme va vous le donner...

À Marianne qui revient par la droite.

Marianne... veux-tu prêter ?...

MARIANNE.

Oui... oui...

Entrent, en même temps que Marianne, madame Bréautin et madame Chantraine. Maurice les salue et sort avec Chantraine par le fond à droite.

 

 

Scène VIII

 

LANGLADE, MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN, MADAME CHANTRAINE

 

MADAME CHANTRAINE, bas à madame Bréautin, pendant que Marianne donne le livre à Langlade, et en riant.

Dites donc, chère madame...

Elle désigne discrètement Marianne et Langlade.

cela ne vous fait pas l’effet de gens qui aimeraient bien être seuls ?

MADAME BRÉAUTIN, riant.

Oui... oui... et nous allons les laisser discrètement.

MADAME CHANTRAINE, même jeu.

Et ils ne remarqueront même pas notre discrétion...

Haut.

Allons retrouver ces messieurs...

MADAME BRÉAUTIN.

C’est ça, allons...

À Marianne.

Ne vous dérangez pas... Votre mère peut avoir besoin de vous...

LANGLADE.

Moi, je vais m’asseoir sur un petit banc que je connais et me plonger dans cette lecture.

MADAME BRÉAUTIN, ironiquement, à part.

Oui... oui...

Elle sort avec madame Chantraine.

 

 

Scène IX

 

LANGLADE, MARIANNE

 

MARIANNE, après un temps.

Pourquoi êtes-vous venu aujourd’hui ? Vous avez eu tort. Il était convenu que vous ne viendriez pas.

LANGLADE.

Vous deviez m’écrire ou venir vous-même à Paris. Je n’avais pas de vos nouvelles ; j’étais horriblement inquiet. J’ai voulu vous voir, serrer votre main, parler avec vous, ne serait-ce qu’une seconde, de l’ardent et délicieux secret que nous avons ensemble... Oh ! quand me rendrez-vous les heures merveilleuses des derniers jours ? Dites ? Quand ? Vous viendrez demain à Paris, vous me le promettez ?

MARIANNE.

Ma mère part demain ; je ne peux pas.

LANGLADE.

Je vous attendrai tous les jours de cette semaine : vous trouverez bien un prétexte.

MARIANNE.

Mais je ne sais pas.

Sur un mouvement de Langlade.

Je l’espère... je n’en suis pas sûre... Mais non, mon ami... il ne faut pas nous dissimuler qu’il va être difficile, très difficile de nous rencontrer cet été...

LANGLADE.

Cet été !... Rester tout l’été sans nous revoir !... Ah ! Marianne, vous n’y songez pas !... Ne me demandez pas cela, c’est impossible ?... Réfléchissez !... Je ne vous aime pas d’une façon légère comme un de ces hommes qui, de salon en salon, cherchent des aventures et s’amusent de l’amour. Oh ! non... non... Notre liaison est plus grave et plus forte, n’est-ce pas ? Je vous aime depuis longtemps ; pendant longtemps je n’ai pas osé vous le dire... Quand mon amour a été tellement grand et tellement fort qu’il n’a plus tenu en moi, alors je vous l’ai dit... et la possession de vous l’a rendu inguérissable... Mais vous aussi, Marianne, vous m’avez dit que vous m’aimiez !... Vous m’aimez toujours ?...

MARIANNE.

Oui... oui... mon ami... oui... aussi je vous supplie... je vous supplie d’être un peu raisonnable. Il faut absolument faire, l’un et l’autre, ce gros sacrifice d’être quelque temps séparés... je vous assure que c’est indispensable, sous peine des plus grands périls... Mais oui !... des plus grands périls... Nous sommes entourés de gens qui nous surveillent... Est-ce que vous vous faites par hasard la moindre illusion sur les pensées intimes de madame Bréautin, quand elle nous a laissés seuls tout à l’heure ?...

LANGLADE, avec impatience.

Qu’est-ce que c’est, madame Bréautin ?

MARIANNE.

C’est le monde, c’est la calomnie, c’est le danger !... Mais ma mère elle-même s’est aperçue de quelque chose... et quant à mon mari... qui sait s’il n’a pas déjà des soupçons ?

LANGLADE.

Ah ! tenez, j’en suis parfois à le désirer, qu’il apprenne tout !

MARIANNE.

Oh ! vous êtes fou, par exemple !

LANGLADE.

Est-ce que vous croyez que je ne saurais pas vous défendre ? Mais vous n’avez donc pas deviné à quel point je vous aime et quel rêve, quel rêve lointain j’ai fait ? le rêve de confondre un jour nos deux existences... de vous prendre, de vous emporter, de vous avoir à moi, à moi ! Oui, la voilà aujourd’hui mon ambition, mon unique ambition !... Tout le reste, travail, succès, n’est plus rien pour moi, si je n’y associe pas votre pensée !... Dites-moi que ce n’est pas impossible ! Une femme de votre rang est maîtresse d’elle-même et si vous m’aimiez, Marianne !...

MARIANNE.

Ah ! mon ami, mon ami... Mais c’est insensé !... Comment pouvez-vous concevoir une chose pareille ? Mais je ne vous ai fait aucun serment, aucune promesse de ce genre... Vous m’offrez toute votre existence, mais est-ce que je peux vous donner la mienne ?... Elle est ici... Tout mon passé, tout mon avenir sont ici !... à un autre !... Mais oui... à un autre !...

LANGLADE, avec emportement.

Ah ! cet autre ! comme je l’appelle le hasard qui nous mettrait en présence tous les deux !

MARIANNE.

Oh ! taisez-vous... Voilà que vous songez maintenant à provoquer !... Vous osez me dire cela ici... Taisez-vous ! laissez-moi !

LANGLADE.

Je vous demande pardon. Marianne... Je suis fou, c’est vrai... Mais dites-moi que je vous reverrai bientôt.

MARIANNE, regardant par la baie.

Voici mon mari qui revient... Calmez-vous, au nom du ciel !...

Sur un mouvement de Langlade.

Non... non... ne vous en allez pas... il a dû vous apercevoir... Restez... Restez... Quel mal y a-t-il ?

Entre Maurice.

 

 

Scène X

 

LANGLADE, MARIANNE, MAURICE

 

LANGLADE.

Alors, madame, avec votre permission, je vais m’installer...

MAURICE.

Pour lire ? Ces dames ne le permettront pas, et elles auront bien raison... Elles vous réclament d’ailleurs...

LANGLADE.

Oh ! dans ce cas...

MAURICE.

Nous nous retrouverons dans le parc ?

LANGLADE.

C’est ça !

Il sort.

 

 

Scène XI

 

MAURICE, MARIANNE

 

MAURICE, après un temps.

De quoi parliez-vous ?

MARIANNE.

Des gens que nous connaissons... Il me racontait...

MAURICE.

Non, Marianne, non...

Mouvement de Marianne.

Écoute-moi... Écoute... Je ne peux plus garder ce qu’il y a en moi. Nous avons eu assez d’années d’abandon absolu, assez d’années de belle confiance l’un dans l’autre, pour avoir une explication même délicate, même cruelle. À de certains moments, entre gens d’un peu de noblesse d’âme comme nous, la franchise, la divine franchise peut seule éviter des désastres. Réponds-moi donc franchement.

MARIANNE.

Oui, Maurice, oui... je te le promets. Mais qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu veux me dire ?

MAURICE.

Je ne t’accuse pas, remarque ; je n’ai aucune preuve pour t’accuser, sinon ma propre émotion, des pressentiments, les mille choses obscures qui nous avertissent d’un danger ou d’un malheur... Et je ne veux pas te faire subir non plus un vil interrogatoire de mari jaloux... Non, je m’adresse loyalement à toi. Depuis quelque temps, nous hésitons presque à nous parler. Dès que nous sommes seuls, nous attendons avec impatience que quelqu’un entre et sépare nos regards... Tu ne peux pas ne pas t’en être aperçue... Enfin ! il y a comme du doute et de l’ombre entre nous... Eh bien, tâchons de les dissiper, veux-tu ?... Tâchons de redevenir les êtres clairs et joyeux que nous étions...

MARIANNE.

Oh ! je devine bien ce que tu penses. Et tout ça, c’est parce qu’après cette soirée chez madame Bréautin, j’ai été un peu troublée, un peu nerveuse... Je t’en ai beaucoup voulu, je le reconnais... Dame ! tu ne m’avais pas habituée à me parler sur ce ton... Mais, depuis, est-ce que j’ai fait la moindre allusion ?... Voyons, soit juste. Est-ce que je t’en ai reparlé, de madame Bréautin ? Je ne tenais même pas à lui rappeler l’invitation... C’est toi qui as insisté, qui lui as écrit, qui as fixé le jour... Et voilà sous quel prétexte, avec je ne sais quel potin en plus, car il n’y a pas autre chose, n’est-ce pas ?...

Elle le regarde.

Voilà sous quel prétexte, tu en es arrivé à... mon Dieu ! oui... je ne me fais pas d’illusion après la façon dont tu viens de me parler... tu en es à supposer peut-être...

MAURICE.

Que tu me trompes ?... Non, mon esprit n’a jamais osé aller jusque-là, du moins nettement, directement. Ce serait pour moi, pour nous deux, une telle destruction de tout, un tel ravage de notre existence, que je n’ai pas la force de le concevoir.

MARIANNE.

Maurice !

MAURICE.

Évidemment, il est absurde de se dire : « Cette chose qui est arrivée à tant d’êtres humains, qui est contenue dans le mariage, comme l’accident dans le voyage, cette chose ne m’arrivera pas à moi ! » C’est absurde, je m’en rends très bien compte, et pourtant, voilà comment je raisonne ! Je ne peux pas me figurer que tu es une femme pareille aux femmes des autres, que notre union n’est pas d’une essence supérieure à celle d’un ménage ordinaire !... Marianne... Marianne, ce que je vais te dire, n’est pas une naïveté, un simple enfantillage !... Eh bien ! tu ne dois pas me tromper ! Ne me trompe pas ! Je t’assure que l’adultère n’est pas toujours une aussi plaisante aventure que se l’imaginent ceux qui en profitent. Certes ! il y a bien des maris que cela n’empêche pas d’être heureux, et des femmes qui n’en sont pas moins d’exquises maîtresses de maison. Mais le fond de tout ça est tout à fait vilain et même plein de dangers, sois-en convaincue... Je parle comme un mari, je le sais bien ; mais je sais aussi à quelle femme je parle...

Il se passe la main sur le front.

MARIANNE, se rapprochant de lui.

Mais tu souffres, Maurice, je vois que tu souffres !...

MAURICE.

Oui... Oh ! je ne le cache pas et je souffre même plus qu’il ne convient. Heureusement que c’est toi qui as le remède... et tu vas me guérir, n’est-ce pas, Marianne ? comme un pauvre diable un peu malade que je suis en ce moment, tu vas me guérir avec de la loyauté et de la franchise. Alors, dis-moi exactement ce qui s’est passé entre toi et Langlade.

MARIANNE.

Mais, rien... rien...

MAURICE.

Je t’en prie, ne me réponds pas ainsi... Il n’y a eu probablement presque rien entre vous deux : il n’y a pas eu rien. Mais non, mais non !... Toi qui étais autrefois la femme sûre et droite, celle qu’on n’osait pas soupçonner, car elle aurait rendu le soupçon ridicule, brusquement tu as changé !

MARIANNE.

Moi ?

MAURICE.

Ton sourire, ton attitude, ton langage ont changé... N’essaye pas de le nier... C’est l’évidence, et d’ailleurs ce n’est pas un crime... Mais n’essaye pas de me faire croire, non plus, que c’est parce qu’un soir je t’ai parlé plus durement que d’habitude... Non ! il y a autre chose. Langlade t’a fait la cour... C’est certain ! certain !...

MARIANNE.

Eh bien ! oui... oui... Et j’aurais dû te le dire tout de suite... Ah ! comme je regrette de ne pas l’avoir fait... Mais nous étions dans ce monde si bruyant, si absorbant, que malgré soi on se laisse entraîner peu à peu... On écoute des compliments, des banalités... on fait comme les autres... Ah ! que tu avais raison de vouloir m’en arracher !... Oh ! oui, mais c’est fini, c’est fini !...

Se levant et allant à lui.

Mon chéri, tu ne sais pas ce que nous allons faire ? Nous allons partir pour quelque endroit où nous serons seuls, tous les deux seuls ?... Nous allons partir le plus tôt possible, demain, dis ?... Et tu verras, alors, si je t’aime, si j’aime un autre homme que toi ! Je te guérirai, va, ce ne sera pas long !

MAURICE, la regardant.

C’est une idée...

MARIANNE.

Oh ! quelle joie !... Nous allons donc retrouver notre belle solitude d’autrefois... Je vais pouvoir te reconquérir, car je sens que j’en ai besoin !... Oui, je sens que j’ai failli te perdre !... Oh ! l’affreux monde !... Fuyons-le ! Fuyons-le ! Et cet hiver, à Paris, quand nous rentrerons, je ne veux plus voir personne, personne !

MAURICE.

Oh ! mais tu exagères, maintenant, tu exagères beaucoup... Ce n’est pas parce que Langlade t’a adressé quelques petites galanteries sans gravité, qu’il faut avoir l’air de le fuir. Il est dans son rôle, après tout, ce garçon...

MARIANNE.

Je ne veux plus le voir...

Se reprenant.

pas plus lui que les autres... d’ailleurs !...

Avec emportement.

Emmène-moi ! emmène-moi !

MAURICE, se rapprochant d’elle et les yeux dans les yeux.

Il est donc bien dangereux ?

MARIANNE.

Qui ?

MAURICE.

Lui.

MARIANNE.

Dangereux !... Pourquoi ?

MAURICE.

Mais, parce que, sans t’en douter, tu parles depuis un moment comme si tu avais peur de l’aimer.

MARIANNE, se reculant.

Moi !...

MAURICE.

Oui... toi !... Ou comme si tu ne l’aimais plus !...

MARIANNE.

Oh !

MAURICE, allant à elle.

Voyons ! Marianne... tu ne m’as pas tout dit... Il n’y a pas eu que de la galanterie de sa part, de la coquetterie de la tienne... Il y a eu plus ! Tu as été imprudente... Où l’as-tu rencontré ?... Car tu ne l’as pas rencontré que chez nous ou chez cette femme ?... Mais ne fais donc pas semblant de ne pas comprendre !... Tu l’as vu ailleurs ?...

MARIANNE.

Non !... non !...

MAURICE, avec violence.

Je te dis que tu l’as vu ailleurs !... Dis-moi où ?... Jusqu’à cette soirée chez madame Bréautin, je suis sûr de toi ! Tu me dirais que tu m’as trompé avant, je ne te croirais pas... Tu l’as vu pendant les semaines qui ont précédé notre installation ici...

Lui saisissant le bras.

Veux-tu me répondre ?

MARIANNE.

Non, je ne veux pas te répondre... car en ce moment, tu es frémissant et affolé... Tu es sous je ne sais quelle influence !... Quelle calomnie a-t-on pu faire ?... Au nom du ciel, laisse-moi, cesse de me tourmenter !... C’est la torture !...

MAURICE.

Pour qui est-elle la torture ?

MARIANNE.

Quoi que je te dise maintenant, tu ne le croiras pas !... car tu es persuadé que je t’ai trompé !... Et quand tu me disais non, tout à l’heure, c’est que tu me tendais un piège !

MAURICE.

Tu pouvais donc y être prise ?

MARIANNE, perdant la tête.

Mais tais-toi !... Va-t’en !...

MAURICE, la retenant par les poignets.

Je ne te quitterai pas avant de savoir ce que tu me caches depuis un mois ! Je veux savoir la vérité, je veux qu’elle éclate, quand même elle devrait tout briser autour de nous ; je veux la tirer de tes yeux ou de tes lèvres !... Oui, c’est odieux ce que je fais, parfaitement... Mais c’est de ta faute !... C’est toi qui, par ton inconscience, par ta sottise, par tes défis, as introduit dans notre ménage l’ombre de l’adultère, c’est à toi de l’en faire sortir ! Oui, je te crois coupable, oui... car si tu ne l’étais pas, au lieu de trébucher et de te perdre dans tes mensonges et dans ta peur, tu aurais déjà trouvé, le mot, le cri, le geste qui m’auraient remué et convaincu !... Ah ! tu ne veux pas dire la vérité !... Eh bien !... je vais la savoir tout de même !

Il se dirige violemment vers la porte.

MARIANNE, se redressant.

Où vas-tu ? où vas-tu ?...

MAURICE.

Je vais la lui demander à lui !...

MARIANNE, affolée.

À lui ?

MAURICE.

Oui, et de gré ou de force, il me la dira, je te le jure !

MARIANNE.

Je ne le veux pas !... Maurice !

MAURICE, s’avançant vers elle menaçant.

Alors, c’est vrai ?... c’est vrai ?

MARIANNE, tombant sur une chaise.

Oui... Fais ce que tu voudras !

MAURICE, s’arrêtant tout à coup.

Malheureuse folle !... Tu as détruit toute ta vie et la mienne, et pour en arriver à ça : être déjà en plein remords !

MARIANNE, dans les larmes.

Ah ! oui... folle... folle !... Qu’est-ce que j’ai fait ?... Mais je me serais fait hacher plutôt que de continuer !... Tu ne me pardonneras jamais !...

MAURICE.

Jamais ! car il y avait dans mon amour pour toi, non seulement la passion, le désir, la tendresse ; il y avait aussi la sécurité ; la certitude égoïste et puissante que je te possédais entièrement, à moi tout seul et pour toujours... Que ta trahison ne m’enlève pas le désir, c’est possible ! Mais ce désir-là, bien d’autres femmes me l’ont donné, bien d’autres pourront me le donner encore ! Et ce n’est vraiment pas la peine pour si peu, de vivre toute une existence d’amertume et de rancune, avec un pareil souvenir entre nous...

Repoussant d’un geste Marianne qui fait un mouvement vers lui.

C’est fini !... non, non, c’est fini !... Nous achèverons de régler tout ça quand nos invités seront partis, car nous avons des invités !... Ah ! au fait... à l’autre maintenant !

MARIANNE.

Maurice, je t’en conjure !

MAURICE.

N’aie donc pas peur ! Nous n’allons pas nous colleter dans le parc.

MARIANNE, avec angoisse.

Qu’est-ce que tu vas faire ? Qu’est-ce que tu vas lui dire ?

MAURICE, un temps.

Je vais lui dire de ne pas dîner ici !

 

 

ACTE IV

 

Près de Mantes.

Même décor qu’au troisième acte. Le soir.

 

 

Scène première

 

MAURICE, CHANTRAINE, BRÉAUTIN, MADAME BRÉAUTIN, LIMERAY, sont au fond, à prendre le café, MARIANNE, entre premier plan à droite et va s’asseoir sur le canapé à gauche

 

MARIANNE, à Maurice qui s’est approché d’elle.

Ah ! c’est toi ?

MAURICE.

Qu’est-ce que tu as ?

MARIANNE.

Je viens de passer quelques jolies heures !... Je suis dans une inquiétude mortelle... obligée de répondre à des invités, de leur sourire... Tu comprends, n’est-ce pas ? qu’en voyant repartir Langlade pour Paris, sous un prétexte quelconque... tu comprends que j’ai deviné ? Vous allez vous battre ?

MAURICE.

Ne t’occupe donc pas de ça !

MARIANNE.

Tu peux bien me le dire !... Je te supplie de me le dire !... C’est vrai ? D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je te demande ça... C’est fatal... c’est fatal !

MAURICE.

Oh ! mon Dieu, nous allons probablement faire cette chose stupide.

MARIANNE.

Toi, te battre !... avec un homme qui te déteste !

MAURICE.

Ah ! il t’aime bien !

MARIANNE.

Ce n’est pas demain, au moins... que vous vous battez ?

MAURICE.

Mais si, c’est demain... Plus tard, ce serait encore plus bête... Nous battre ?... Oui !... ça ne prouvera même pas qu’un de nous deux est plus fort que l’autre ! Mais enfin, tant que le duel est là, il faut s’en servir... Et comme il est dit que dans les plus sales histoires il y aura toujours un peu de bouffonnerie, je suis bien décidé à prendre Chantraine comme témoin !... Ce bon Chantraine ! Mon aventure n’est pas très différente de la sienne. Toutes les aventures de maris trompés se ressemblent, comiques ou douloureuses, suivant le masque des gens, mais le fond est pareil... Viens rejoindre nos invités.

MARIANNE.

Ah ! je souffre plus que toi !... Toi, tu te consoleras, moi, jamais !

MAURICE.

Espérons que nous sommes des êtres assez frivoles pour nous consoler tous les deux...

Il regarde sa montre.

Voyons... tout le monde va s’en aller... nous aurons le temps de tout décider ce soir... Diable ! il y a ta mère !... On ne pense jamais à la famille, dans ces moments-là... Nous tâcherons d’inventer une machine quelconque pour ne pas gâter sa saison à la Bourboule...

 

 

Scène II

 

MAURICE, MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN, puis LIMERAY, puis CHANTRAINE

 

MADAME BRÉAUTIN.

Nous allons partir, nous !... J’ai fait mes adieux à votre mère... Merci de cette bonne journée, mes chers amis...

Regardant Marianne.

Tiens !... vous avez votre migraine, vous !

MARIANNE.

Oui, à un point !...

MADAME BRÉAUTIN.

Il faut vous reposer...

LIMERAY, entrant.

Quelle belle soirée ! La route va être un délice... Je vais préparer mes lanternes...

MAURICE.

Je vous accompagne.

LIMERAY.

Nous sommes obligés de vous quitter de bonne heure... J’ai à travailler ce soir, en rentrant... à cause de la Cour d’assises... où il faut que je sois demain matin.

MAURICE.

Comment !... encore ?...

LIMERAY, riant.

C’est comme juré, cette fois-ci... je suis tombé au sort.

MAURICE.

Soyez indulgent.

LIMERAY.

Je vous le promets.

Sortent Limeray et Maurice.

 

 

Scène III

 

MARIANNE, MADAME BRÉAUTIN, CHANTRAINE, puis BRÉAUTIN et MADAME CHANTRAINE

 

MADAME BRÉAUTIN, à Marianne.

Quand vous verra-t-on ?

MARIANNE.

Je ne sais pas du tout.

MADAME BRÉAUTIN.

Viendrez-vous à Paris, cette semaine ?

MARIANNE.

Je ne peux pas vous affirmer...

MADAME BRÉAUTIN.

Enfin, ma chère... dites-vous ceci...

Avec intention.

Quoi qu’il vous arrive jamais, vous n’avez pas de meilleure amie que moi.

MARIANNE.

Mais il ne m’arrive rien... Je vous remercie tout de même...

À madame Chantraine et à Bréautin qui entrent par la même porte que les autres.

Vous n’avez pas vos manteaux ? vos vêlements ?... Je vais vous les faire préparer...

Elle sort à gauche, les autres étant arrivés à droite.

 

 

Scène IV

 

MADAME BRÉAUTIN, CHANTRAINE, BRÉAUTIN, MADAME CHANTRAINE

 

MADAME BRÉAUTIN.

Vous trouvez ça naturel ?

BRÉAUTIN.

Eh quoi, chère amie ?

MADAME BRÉAUTIN.

Ce qui se passe ici ce soir ?

MADAME CHANTRAINE.

Ah ! non, par exemple ! Ce n’est pas naturel !

BRÉAUTIN.

Mais que se passe-t-il donc ? Je n’ai rien vu.

MADAME BRÉAUTIN.

Vous n’avez pas remarqué le départ subit de Langlade ?

BRÉAUTIN.

Il venait de recevoir un télégramme le rappelant à Paris...

MADAME CHANTRAINE.

D’abord, le télégraphe est fermé le dimanche, à la campagne.

BRÉAUTIN.

Ça, c est vrai... C’est une réforme à faire...

MADAME BRÉAUTIN.

En effet, on ne reçoit pas de télégrammes. Et puis, quand on vient chez les gens à quarante-cinq kilomètres de Paris, on ne s’en va pas une heure après ! Et puis, à dîner, une maîtresse de maison ne fait pas cette tête-là ! Et puis, elle insiste pour retenir ses invités, ou elle fait semblant d’insister, et elle ne va pas pleurer toute seule dans un petit salon au moment de prendre le café ! Et puis, il y a un tas d’autres détails qui t’ont échappé, à toi, parce que tu n’es qu’un homme politique, et qui sautent aux yeux de simples femmes comme nous !...

MADAME CHANTRAINE, riant.

Parfaitement.

BRÉAUTIN.

Quelle idée as-tu donc, ma chère ?

MADAME BRÉAUTIN.

Je vous la dirai en route... Allons chercher nos manteaux, puisqu’on ne nous les apporte pas !

CHANTRAINE, à madame Chantraine qui se dispose à les suivre.

Un mot, chère amie ?

MADAME CHANTRAINE.

Vous voulez me parler, mon ami ?

CHANTRAINE.

Un petit mot de rien du tout...

Sortent monsieur et madame Bréautin.

 

 

Scène V

 

CHANTRAINE, MADAME CHANTRAINE, puis MARIANNE

 

MADAME CHANTRAINE.

Voyons...

CHANTRAINE.

Ma chère amie, je vous serais fort obligé, quand on parlera des Darlay devant vous, et on en parlera certainement en route... je vous serais fort obligé, dis-je, de vous abstenir de toute réflexion, de tout sourire et de toute manifestation généralement quelconque.

MADAME CHANTRAINE.

Mais, mon ami...

CHANTRAINE.

J’aime infiniment Darlay ; madame Darlay est une femme parfaite et de la plus grande distinction...

MADAME CHANTRAINE.

Oh ! vous la défendez toujours, c’est une justice à vous rendre. Eh bien ! mon cher, je crois que vous allez avoir fort à faire.

CHANTRAINE.

Je ne vous demande pas de la défendre avec moi, je vous prie simplement de ne pas l’attaquer... Car retenez bien ceci, chère amie...

MADAME CHANTRAINE.

Je vous écoute.

CHANTRAINE.

Pour se permettre, sur la conduite de madame Darlay, la plus petite critique, il faudrait être soi-même une femme tellement irréprochable...

MADAME CHANTRAINE, frappée.

Que voulez-vous dire, mon ami ?

CHANTRAINE, la regardant.

Mais rien, chère amie.

MADAME CHANTRAINE, même jeu.

Rien ?...

CHANTRAINE.

Rien du tout.

MADAME CHANTRAINE.

Émile !

CHANTRAINE.

Quoi ?

MADAME CHANTRAINE.

Vous me regardez d’une façon, vous me faites peur.

CHANTRAINE.

Je vous regarde avec un vif intérêt, mon enfant... et même avec une certaine admiration...

Il étend la main comme pour lui tapoter sur les joues. Madame Chantraine se recule instinctivement.

Là, là, ne vous alarmez pas. Les choses sont très bien comme elles sont et ce serait dommage d’y rien changer... Vous me promettez d’être bien gentille ?

MADAME CHANTRAINE.

Je vous le promets.

CHANTRAINE.

Et maintenant, venez, mon enfant, partons.

À part.

Dire que cette petite femme-là est capable de m’adorer, maintenant !

Entre Marianne.

MARIANNE.

Comment, vous êtes là ! Tout le monde est déjà en voiture : on n’attend plus que vous pour le départ.

CHANTRAINE.

Madame, votre serviteur, et tous mes hommages.

Monsieur et madame Chantraine sortent, puis entre Maurice.

 

 

Scène VI

 

MAURICE, MARIANNE

 

MARIANNE.

Ils sont partis ?

MAURICE.

Oui, je viens de les mettre en voiture.

MARIANNE.

Et ma mère ?

MAURICE.

Ta mère écrit des lettres.

MARIANNE.

Nous sommes seuls ?

MAURICE.

Oui.

MARIANNE.

Qu’as-tu décidé ?

MAURICE.

Voici, Marianne... et je l’ai décidé sans colère contre toi, sois-en bien convaincue. Tout à l’heure, je t’ai injuriée, j’ai failli te frapper... Maintenant, j’examine la situation avec autant de sang-froid que je peux...

MARIANNE.

Oh ! tu es très bon.

MAURICE.

Je ne suis pas un monstre et j’aurais honte de me venger de toi, malgré le mal que tu m’as fait.

MARIANNE.

Je souffre cruellement aussi, je te le jure.

MAURICE.

En effet, tu n’es pas devenue tout à coup une femme sans conscience, aussi je vais tâcher de te faire payer ta faute le moins cher que je pourrai. Je ne veux pas t’exposer à la calomnie, aux médisances, à la perfidie de tout ce monde qui ne demande qu’à se ruer sur toi. Si je me battais demain, tu serais déchirée.

MARIANNE, avec un éclat de joie.

Tu ne te battras pas ?

MAURICE.

C’est un côté de la question qui me regarde seul ; n’en parlons pas. Voici ce qu’il faut faire : tu partiras demain, avec ta mère, sous prétexte de ta santé. Justement, elle te trouve un peu pâle, ça va très bien. Et quand vous serez seules toutes les deux, tu lui diras que nous nous séparons... Inutile, bien entendu, de lui avouer la vraie raison... Donne-moi tous les torts, invente ceux que tu voudras... oh ! ça m’est égal !... Le divorce sera prononcé en ta faveur. À ce moment-là, le monde, notre monde à nous, s’occupera déjà d’autres aventures et d’autres scandales... Et tu redeviendras libre d’une façon élégante et convenable.

MARIANNE, après un temps.

Oui... ce que tu as décidé est irrévocable, je le sens...

MAURICE, un temps.

Oh ! irrévocable.

MARIANNE, un temps.

Ah ! Et tu ne veux pas me laisser le plus fragile espoir, le plus lointain, que tout, peut-être, n’est pas fini entre nous ?

MAURICE, doucement.

Non, Marianne, car tout est fini.

MARIANNE, nerveuse.

Et pourtant, il n’y a pas de crime si grand qu’il soit, qui ne puisse espérer d’être un jour pardonné... C’est un véritable crime, je le reconnais, d’avoir trahi l’amour d’un homme comme toi... J’en conviens, je n’ai pas d’excuse, je n’en cherche pas, je me livre à toi entièrement... Mais enfin, l’homme que tu es, l’homme qui as ton cœur et ton esprit, es-tu bien sûr de me l’avoir toujours montré, à moi qui étais ta femme ? Derrière l’ironie de ton sourire et de ton langage, es-tu bien sûr de ne m’avoir jamais caché – exprès – la profondeur de ton amour et la sincérité de ton cœur ? Quand je t’ai vu tout à l’heure souffrir, les larmes aux yeux, je n’ai pas été seulement secouée et meurtrie, j’ai été stupéfaite aussi... oui, stupéfaite ! car je ne te connaissais pas, et c’est toi qui, jusqu’à présent, m’avais empêché et comme interdit de te connaître ! Oh ! certes... il n’y a pas de reproche là dedans. C’était à moi de te deviner et de te comprendre, évidemment, évidemment. Mais je ne suis qu’une femme, moi, je n’ai pas un cerveau tout-puissant. J’avais peut-être besoin d’être aidée, éclairée, conduite ! Pourquoi n’as-tu jamais daigné le faire ? Et jusqu’à ta pensée, ton talent que tu viens de livrer aujourd’hui à tout le monde, pourquoi ne me t’as-tu pas même laissé soupçonner ? Et ainsi tu me laisses ce poignant regret que l’être que tu es vraiment, j’aurais pu vivre avec lui toute ma vie !...

MAURICE, assis.

Que veux-tu, Marianne ? c’est l’éternel malentendu ; c’est le malheur.

Il se lève.

Nous n’y pouvons rien. Car l’être que je suis vraiment, celui-là est incapable d’oublier ! Oh ! je le regrette, crois-le bien, et je donnerais beaucoup pour être un de ces aimables maris d’aujourd’hui qui, le sourire aux lèvres, pardonnent tous les soirs ! Mais j’aurais beau m’appliquer, je ne pourrais pas. Nous ne sommes pas maîtres de notre mémoire, ni des images qui nous traversent le cerveau. Et il y a une de ces images qui m’a un peu trop fait souffrir pour que je l’oublie, la douleur ayant été expressément inventée, d’ailleurs, pour qu’on n’oublie pas.

MARIANNE.

Oui... oui... je vois que tu t’es reconquis... tu as tout ton calme, je n’ai plus contre toi aucune prise, c’est fini... Oh ! il est vrai que tu veux bien te montrer très bon et très doux avec moi, tu veux bien ne pas m’humilier devant ma mère, ne pas me livrer à la calomnie, me conserver une situation dans le monde !... Mais si je t’aime, moi, si je t’aime encore ? Si je ne songe qu’à une chose ? te garder. Mais je préférerais la colère, j’aimerais mieux que tu te venges, et pouvoir me dire que tout de même, un jour, je te reprendrai ! Ce que tu fais là, avec ta bonté et ton sang-froid, est plus cruel que la violence ! que la haine ! que tout !

MAURICE.

Mais tu ne vois donc pas la lamentable existence que nous mènerions ! Ta faute que je ne te reprocherais plus, que je n’aurais même plus le soulagement de te reprocher, nous y penserions sans cesse, moi du moins. Eh bien ! cette existence de complaisance, de lâcheté et d’hypocrisie, je ne veux pas la mener ! Quand on est certain de ne pas oublier, le pardon n’est qu’une comédie méprisable indigne de toi et de moi.

MARIANNE.

Je t’aime, et mon amour te forcera à oublier...

MAURICE, apercevant madame Grécourt qui entre par le fond.

Allons bon ! Voilà ta mère...

 

 

Scène VII

 

MAURICE, MARIANNE, MADAME GRÉCOURT

 

MADAME GRÉCOURT.

Bonsoir, mes enfants. Je vais me coucher. Je dois être levée demain de bonne heure...

Elle va à sa fille et l’embrasse. Marianne se jette dans ses bras et l’embrasse violemment en pleurant.

Eh bien ! qu’est-ce que tu as ?... Comment ?... tu pleures...

Elle regarde Maurice.

Ah ! je savais bien qu’il y avait quelque chose ! Qu’y a-t-il donc, mes enfants ? Qu’y a-t-il donc ? Parlez !

À Marianne.

Parle... voyons !

MARIANNE, en larmes.

Je ne peux pas, je...

MADAME GRÉCOURT.

Mais, c’est donc grave ?

MAURICE.

Autant vous le dire tout de suite.

MARIANNE.

Maurice !

MAURICE.

Nous nous sommes aperçus, Marianne et moi, que la vie commune était devenue impossible...

MADAME GRÉCOURT, l’interrompant brusquement.

Qu’est ce que vous me racontez-là ? Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas !... C’est une plaisanterie !... Non ! c’est sérieux ?

MAURICE.

Très sérieux ; et nous avons décidé de nous séparer... et de divorcer ensuite...

MADAME GRÉCOURT.

Vous voulez divorcer ?... Divorcer !...

MAURICE.

Tous les torts sont de mon côté, je le reconnais, tous...

MADAME GRÉCOURT.

Ce n’est pas une raison, d’abord...

Allant à Marianne.

Voyons, qu’est-ce qu’il a fait ton mari ? Il a une maîtresse ? C’est ça ?

MARIANNE, avec énervement.

Que veux-tu que je te dise de plus ? Nous divorçons... c’est convenu, c’est irrévocable... Ça arrive tous les jours.

MADAME GRÉCOURT.

Ça n’est jamais arrivé dans notre famille.

MARIANNE.

Enfin ! puisque Maurice ne m’aime plus, autant divorcer !

MADAME GRÉCOURT.

Voilà un raisonnement ridicule...

Allant à Maurice.

Dites-moi, mon ami ?... Tout cela ne me paraît pas définitif... Votre femme vous pardonnera si vous savez vous y prendre...

MAURICE.

Je ne crois pas.

MADAME GRÉCOURT, vivement.

Mais, je m’en charge, moi !...

Revenant à Marianne.

Mon enfant, tu vas me faire le plaisir d’aller te jeter au cou de ton mari et de lui pardonner immédiatement toutes ces petites histoires...

En parlant, elle a poussé légèrement Marianne du côté de son mari. Marianne se trouve ainsi entre elle et Maurice.

MARIANNE.

N’insiste pas, maman, c’est impossible.

MADAME GRÉCOURT.

Comment ! c’est toi qui refuses ! Et pourquoi ? par orgueil, j’en suis sûre, par cet orgueil que vous avez toutes maintenant... On dirait, ma parole, qu’il n’y a que vous qui ayez été trompées. Mais nous aussi, nous l’avons été... Et ça ne nous amusait pas plus que vous !... Seulement, nous avions le respect du mariage et nous considérions comme un de nos devoirs de femme et d’épouse de supporter avec dignité toutes les petites trahisons courantes de nos maris... Mes enfants, vous ne savez pas le chagrin que vous me faites !... Réconciliez-vous... Il n’y a rien d’irréparable là dedans... On ne brise pas une famille pour ça !

MARIANNE, qui se trouve près de Maurice à ce moment, bas à celui-ci.

Maurice ! une dernière fois, je t’en supplie !...

Maurice reste immobile.

MADAME GRÉCOURT.

Ah ! si c’est la femme qui trompe, c’est autre chose !...

MARIANNE, se retournant vivement avec un petit cri.

Oh !

MADAME GRÉCOURT.

Alors, tant pis pour elle ! Elle a choisi un autre homme que son mari !... qu’elle le suive !... qu’elle soit heureuse ou malheureuse avec lui, ça la regarde. Nous disons à nos maris que leur faute vaut la nôtre, et nous avons raison de le leur dire, ça les fait réfléchir et ça peut les arrêter quelquefois, mais à part nous, nous savons à quoi nous en tenir. La preuve, c’est que nous aimons davantage ceux à qui nous pardonnons et que nous finissons toujours par mépriser ceux qui nous pardonnent ! Est-ce votre avis, Maurice ?

MAURICE.

Tout à fait.

MADAME GRÉCOURT.

Alors, j’espère que vous allez réfléchir, et que demain vous serez devenus raisonnables tous les deux... Bonsoir, mes enfants.

Elle sort après avoir embrassé sa fille et serré la main de son gendre.

 

 

Scène VIII

 

MARIANNE, MAURICE

 

MAURICE, s’approchant de Marianne.

Et maintenant, décide toi-même !

MARIANNE.

Oui... tu as raison... Ce n’est plus possible... Adieu !

MAURICE.

Tu es aimée... tu m’oublieras vite. Va, tu trouveras encore le moyen d’être heureuse.

MARIANNE, se retournant.

Et toi ?

MAURICE.

La vie a des ressources inépuisables. Qui sait ?... Peut-être moi aussi. 

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