Clémence ou la fille de l'avocat (Virginie ANCELOT)

Comédie en deux actes, en prose.

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Gymnase, le 26 novembre 1839.

 

Personnages

 

LOUIS RAMBERT, avocat

LE BARON DE CHATEAUNEUF

HERMANN, fils du Baron

DUVERNAY

CLÉMENCE, fille de Rambert

MADAME DURAND

UN SECRÉTAIRE

DEUX CLERCQ

UN DOMESTIQUE

DES VALETS

 

La scène est à Paris, en 1839.

 

 

À UN AMI ABSENT

M. L. D. D. R.

 

Que ce petit ouvrage, auquel j’attachai dès son apparition un cher souvenir, garde encore ici le regret de votre longue et triste absence.

Mais ce n’est pas seulement en dédiant ses ouvrages à ses amis que ce qu’on écrit se rattache à eux ; il y a toujours dans notre pensée un reflet de ce que nous aimons, et si je me suis plu à retracer de nobles caractères et à montrer de généreuses actions, c’est que les premières années de ma vie se sont passées au milieu d’amis qui m’en ont offert les modèles.

Vous le savez, quand je commençai à essayer d’écrire, c’était dans de bien tristes jours ; la mort avait enlevé mes parents les plus proches ; l’exil avait éloigné mes amis les plus chers ; les autres avaient vu les chemins de la fortune et de la puissance s’ouvrir devant leurs pas, et ceux-là n’étaient pas les moins perdus pour l’amitié. Le travail alors arrachait mon esprit à de pénibles pensées, et parfois le reportait aux jours passés : c’est ce qui me le rendit cher alors. Maintenant, par reconnaissance peut-être, j’aime le travail pour lui-même, comme un ami qui peut rester toujours ; comme un plaisir qui ne fuit pas, comme un lien qui nous unit à ceux qui nous lisent et nous écoutent ; comme un support intime qui excite leur sympathie, fait naître leur intérêt, réveille parfois celui des amis oublieux, et va porter au loin notre nom a ceux que, malgré le temps et la distance, on regrette et l’on aime toujours.

 

Virginie Ancelot.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un salon dans un hôtel garni, à Paris. Porte au fond ; porte à droite au deuxième plan ; au premier plan, du même côté, une causeuse.

 

 

Scène première

 

CLÉMENCE, seule, est couchée sur la causeuse, et ajuste un ruban à sa ceinture

 

Ce ruban, je le portais le premier jour où je vis Hermann, il y a quatre mois ; je le garderai toute ma vie, et je le mettrai de temps en temps pour nous porter bonheur.

Elle écoute d’un air inquiet.

Il ne revient pas, et je ne puis supporter son absence, quoique nous ayons le temps d’être ensemble... car c’est pour toute la vie qu’on est marié.

Elle a tiré un anneau de son doigt, l’a ouvert, et lit les deux noms gravés à l’intérieur.

« Clémence Rambert ; Hermann de Châteauneuf. »

Parlant.

Nos deux noms unis pour jamais... Et cependant je m’afflige dès qu’il me quitte ! c’est que je suis si peu accoutumée au bonheur, que je crains à chaque instant de le voir m’échapper !... Cher Hermann !

Elle écoute et dit avec un mouvement de joie en se levant.

C’est lui !...

Elle court à la porte et recule ensuite en voyant quelqu’un avec Hermann.

Il n’est pas seul !

 

 

Scène II

 

DUVERNAY, HERMANN, CLÉMENCE

 

DUVERNAY.

Oh ! j’effraie Madame ?

HERMANN, à Duvernay.

C’est une nouvelle arrivée à Paris, que ma Clémence.

À Clémence.

Chère amie, je le présente un ancien ami. M. Duvernay.

DUVERNAY.

Empressé de vous offrir son respect, Madame.

Se tournant vers Hermann.

Et charmé de vous faire compliment, mon ami... Votre mariage est bien nouveau sans doute ?

HERMANN.

Mariés depuis quinze jours.

DUVERNAY.

Ce que j’apprends, ce que je vois... surtout... m’explique comment il a failli me renverser sans me reconnaître, au coin de la rue voisine... comment il refusait de s’arrêter... Enfin il a bien fallu qu’il me dît : Je suis marié ! une femme, mon ami, une jolie femme ! j’avais deviné madame.

À Clémence.

Mais j’ai voulu vous être présenté à l’instant même ! car je suis, je l’avoue, un peu égoïste, et je veux admirer ce qui est beau !

À Hermann.

D’ailleurs je vous ai vu enfant. Je suis l’ami de son père, cet excellent baron de Châteauneuf.

CLÉMENCE, faisant un mouvement.

Ah ! vous connaissez le baron de Châteauneuf !

DUVERNAY.

Si je le connais ? Lui, qui est un si joyeux convive ? lui, qui possède la plus belle cave, le meilleur gibier, et le plus aimable caractère ? Mais c’est mon ami naturel ! aussi je passe toujours le mois d’octobre à sa belle terre de Bretagne, le bon temps de la chasse !... alors la table est délicieuse à la campagne, et il n’y a pas une maison ouverte à Paris.

HERMANN, souriant.

Et Duvernay regarde le dîner comme l’événement le plus important des vingt-quatre heures de la journée.

DUVERNAY, riant.

C’est d’abord celui dont on aime le moins à se passer. Autrefois les poètes et les amoureux se moquaient de cela, mais, de notre temps, le génie et l’amour lui-même aiment aussi à bien dîner : pourtant, dîner n’est rien, si ce n’est en bonne et aimable compagnie. Jadis, je la rassemblais chez moi ; mais j’ai fait comme les autres, des spéculations ; chacun voulait m’enrichir et me procurait des actions d’entreprises parfaitement sûres ; ce qui fait qu’en peu d’années j’ai eu le chagrin d’être ruiné sans avoir eu le plaisir de dépenser mon argent.

CLÉMENCE, riant.

Et cela, ne fait pas compensation.

DUVERNAY.

Heureusement, on trouve ici mille moyens de réparer cela : j’ai fondé à mon tour une entreprise magnifique ; de mes créanciers j’ai fait des actionnaires, et j’espère rétablir ma fortune !... Qu’importe d’ailleurs ?... Paris a tant d’amusements pour dédommager ceux qu’il ruine ! Je puis vous faire inviter dans des maisons riches et brillantes, où l’on me reçoit à merveille : j’y suis presque le principal personnage, car c’est toujours moi qui suis chargé de l’amener. J’aime à voir tout le monde joyeux, cela m’égaie.

CLÉMENCE, riant.

C’est-à-dire que vous contribuez au plaisir des autres, à charge de revanche ?

DUVERNAY.

Et si je puis vous être utile...

CLÉMENCE.

Merci, Monsieur, pour votre bonne volonté ; mais je pense que nous vivrons très retirés.

DUVERNAY.

À votre âge ? Ne serait-ce pas le baron, votre beau-père, que vous craindriez ? Il a élevé son fds sévèrement, durement même, et non pas comme un unique héritier destiné à avoir quatre-vingt mille livres de rentes. Souvent je l’ai blâmé de sa sévérité ; je lui disais : Cet enfant n’est pas heureux, il devient craintif, défiant ; et quelquefois cela tourne mal.

Les jeunes gens font un mouvement.

Oui, les jeunes gens élevés trop rudement font de plus grandes sottises que les autres ! heureusement je me trompais, et tout est pour le mieux... Mais mon vieil ami, ce cher baron, n’est pas aussi ennemi du plaisir qu’Hermann a pu le croire, et à présent que vous voilà mariés... Comment ne ma-t-il donc rien dit hier de votre mariage ?

CLÉMENCE, étonnée.

Hier !... vous l’avez vu hier ?

DUVERNAY.

Sans doute... cela semble vous étonner ?

CLÉMENCE, à part.

À Paris !... lui ?...

Haut.

Non, pas du tout.

DUVERNAY.

Je l’ai rencontré hier, entrant chez notre célèbre avocat Rambert.

HERMANN, vivement.

Comment ?

CLÉMENCE, troublée, à part.

Le baron chez mon père... qu’y allait-il faire ?

DUVERNAY, très étonné, les regarde avec surprise et attention.

Qu’y a-t-il donc ? Quel air étonné, interdit !

HERMANN, essayant de se remettre.

Rien... M. Rambert vous est connu : vous avez vu mon père chez lui ?

DUVERNAY.

Pourquoi cette surprise ? d’abord, moi je connais tout le monde : c’est le moyen de bien choisir ses amis, et Rambert est de ceux que j’estime le plus et que j’aime le mieux. Dans ce moment-ci, son talent me sera fort utile ; hier je sortais de chez lui quand le baron montait l’escalier... nous n’avons pu nous dire ainsi que quelques paroles.

CLÉMENCE, à part, avec inquiétude, examinant Hermann.

Si Hermann me cachait quelque chose ?

DUVERNAY.

Est-ce que le baron ne demeure pas avec vous ?

HERMANN, embarrassé.

Non... ce logement n’est que provisoire, et bientôt...

DUVERNAY.

Alors, donnez-moi son adresse : j’irai en sortant d’ici.

HERMANN, avec embarras.

Mais... je ne sais pas vraiment...

DUVERNAY, étonné.

Vous ne savez pas où demeure votre père ?... Quel mystère !...

CLÉMENCE, essayant de réparer ce qui a été dit.

Aucun ! Nous ne sommes pas venus à Paris tous ensemble... un voyage nous a tenus loin du baron depuis notre mariage... à peine arrivés... nous ignorons encore où il loge...

DUVERNAY.

Eh bien ! c’est moi qui vous l’apprendrai ! tout à l’heure... je vais le demander chez Rambert.

HERMANN, avec un mouvement de curiosité.

Ainsi vous connaissez beaucoup M. Rambert, et c’est un homme...

DUVERNAY.

Oh ! un singulier homme, vraiment ! un ami de vingt ans, à qui je ne connais pas un défaut ; un avocat célèbre qui n’a jamais fait ni un mauvais discours ni une mauvaise action : désintéressé, modeste et bon, il possède le plus grand talent et la plus austère probité... J’aime à croire qu’il s’en trouve beaucoup comme cela dans Paris, en mil huit cent trente-neuf... mais, pour mon compte, je n’ai jamais connu que lui.

CLÉMENCE, à part, avec joie.

Mon père !

DUVERNAY.

Et s’il était ambitieux ! comme il parviendrait de notre temps !... quand tout se fait avec des paroles... même la guerre... quelles belles chances pour les avocats ! Mais il ne pense qu’au travail, il vit très retiré, et ne reçoit guère habituellement que des gens de mérite... Je ne le vois pas très souvent ; mais on le trouve toujours quand on en a besoin, et je dois me rendre chez lui ce matin pour une affaire. Je reviendrai ensuite, Madame, tout à vos ordres, si vous daignez me permettre de vous faire les honneurs de Paris.

CLÉMENCE.

Je vous rends grâce, Monsieur, et ne refuse pas entièrement des offres aussi obligeantes.

DUVERNAY.

Agréez donc, Madame, mes respectueux hommages.

À Hermann.

Au revoir, mon ami.

HERMANN.

Au revoir.

Duvernay sort.

 

 

Scène III

 

HERMANN, CLÉMENCE

 

CLÉMENCE.

Que m’a-t-il appris ? Ton père est à Paris, et tu me le cachais !

HERMANN, embarrassé.

Je ne l’ai pas vu... Effrayé de son arrivée, je n’osais te l’apprendre... mais ce que vient de dire Duvernay accroît ma curiosité... mon père chez le tien !

CLÉMENCE.

Ton père, Hermann, il ne me connaît pas... il ne peut savoir que l’avocat Rambert est mon père, car il ignore jusqu’à mon nom véritable : il croit encore que celle qui a suivi son fils se nomme Camille Rinval.

Avec gaieté.

Mais non, il n’y a plus de Camille Rinval... plus même de Clémence Rambert... il n’y a plus que la femme d’Hermann, portant son nom à lui... Ah ! c’est mon mari que j’ai suivi... c’est sa femme qui lui a obéi, sa femme !

HERMANN.

Oui, c’est pour toute la vie que nous nous aimons.

CLÉMENCE.

Cette pensée fait qu’on s’aime encore davantage.

HERMANN.

Toujours ensemble !

CLÉMENCE, s’assied et le fait asseoir à côté d’elle.

Viens là... et parlons de l’avenir.

HERMANN.

Chagrins et plaisirs seront en commun.

CLÉMENCE.

Qu’est-ce qui pourrait nous faire jamais du chagrin, puisque nous ne nous quitterons plus ?

HERMANN.

Parlons donc des plaisirs ! nous aurons d’abord tous ceux de Paris à notre disposition, les bals, les spectacles, les promenades.

CLÉMENCE.

Oui, à tes côtés, mon bras appuyé sur le tien comme cela ; nous irons chercher pour nous promener les endroits les moins fréquentés.

HERMANN.

Puis les spectacles...

CLÉMENCE.

Oh ! je suis bien sûre que toutes les comédies où l’on parle d’amour ne me feront pas autant de plaisir qu’un seul mot que tu m’adresses à moi... Il y a les bals...

HERMANN.

Où nous danserons ensemble.

CLÉMENCE.

Sûrement ; mais tout ce monde qui sera là nous gênera bien un peu.

HERMANN.

Je te ferai présent de bijoux, de fleurs, de pannes charmantes.

CLÉMENCE.

Qui me rendront plus jolie pour te plaire.

HERMANN, soupirant.

Et à d’autres aussi, malheureusement.

CLÉMENCE.

Oh ! ce serait un vol que je te ferais.

HERMANN.

Chère amie...

CLÉMENCE.

Décidément, j’aime mieux rester avec toi ; mes toilettes, ma gaieté, mes paroles et mes sourires, tout sera pour toi seul, et nous serons mille fois plus heureux, ici, jeu suis sûre, que dans les fêtes et les spectacles.

HERMANN.

Ma Clémence, nous avons les mêmes goûts, les mêmes idées.

CLÉMENCE.

Le ciel nous destinait vraiment l’un à l’autre.

HERMANN.

Aussi, quand on a voulu nous séparer...

CLÉMENCE, riant.

Nous avons obéi à l’arrêt du ciel, et nous nous sommes condamnés à ne jamais nous quitter.

HERMANN, avec inquiétude.

Puisses-tu ne pas regretter...

CLÉMENCE, gaiement.

Quoi donc ? la triste maison de ma grand’mère ? où l’on me grondait sans cesse, et où je n’aurais jamais entendu une parole d’amitié, sans une bonne gouvernante qui m’avait élevée, madame Durand ! Sa bonté essayait de chasser la tristesse et occupait ma grand’mère, en lui lisant des romans pour me laisser un peu de liberté pendant ce temps-là : ainsi moi, qui n’ai plus de mère et que mon père oubliait, tout le bonheur de seize années m’avait été gardé pour un seul jour... le jour où je te vis !

HERMANN.

Si jamais des dangers... des privations... venaient ?...

CLÉMENCE.

Je crois que j’en serais bien aise ! Si, au lien d’être le fils unique du riche baron de Châteauneuf, tu n’avais pu m’offrir qu’une humble et pauvre destinée, partagée avec toi, à les côtés, mon Hermann, je serais heureuse... oui... je serais toujours la plus heureuse des femmes.

HERMANN, l’embrassant.

Chère Clémence ! que j’aime à t’entendre !... ce que je sens, tu sais le dire... et ton cœur, si tendre et si bon, me fait mieux comprendre le mien...

On entend du bruit au dehors.

Quel bruit ?

CLÉMENCE.

Encore quelqu’un ! quel ennui !...

HERMANN.

Entre là, dans ta chambre.

Il la fait entrer dans la chambre à droite.

UNE VOIX, au dehors.

Votre nom, Madame ?

 

 

Scène IV

 

MADAME DURAND, HERMANN, puis CLÉMENCE

 

MADAME DURAND.

Je vous dis que j’entrerai sans façon ; qu’il est ici, et que je veux lui parler.

HERMANN.

Qu’y a-t-il ?

MADAME DURAND.

Il y a que je viens de faire un affreux voyage par mer et par terre pour courir après vous.

HERMANN, étonné.

Après moi ?

MADAME DURAND.

Car vous êtes bien monsieur Hermann de Châteauneuf ?

HERMANN.

Sans doute.

MADAME DURAND.

Voyons donc un peu cette tournure de héros de roman.

HERMANN, blessé.

Madame...

MADAME DURAND, l’examinant.

Un tout jeune homme !... à peine vingt ans, qui enlève une jeune personne !... Il n’y a plus d’enfants ! Monsieur, où est ma chère Clémence ?

HERMANN.

Votre chère Clémence ?... Quoi ! vous seriez ?...

MADAME DURAND.

Madame Durand.

HERMANN, joyeux.

Vous qui aimiez Clémence ?... qui la consoliez !... quel bonheur !... Clémence, viens vite, c’est la bonne madame Durand.

Il va près de la porte de la chambre.

CLÉMENCE, accourant.

Quoi !... vous voilà !... c’est vous !

MADAME DURAND.

Sûrement !... courant après vous de tous côtés.

CLÉMENCE.

Chère bonne amie !...

MADAME DURAND.

Que de tourments depuis votre départ !...

CLÉMENCE.

Mais que vous avez bien fait de venir !...

HERMANN.

Vous resterez ici avec nous...

MADAME DURAND, étonnée.

Avec vous ?

CLÉMENCE, toute joyeuse, entourant de ses bras madame Durand, qui s’est assise, Hermann fait de même de l’autre côté.

Nous vous aimerons bien... vous resterez ici heureuse et tranquille !

MADAME DURAND, avec gaieté et bonhomie.

Tranquille !... heureuse !... j’aurais pu l’être, sans mari, sans enfants, sans soucis. Mais n’ai-je pas eu du malheur !... je me charge d’élever Maria, votre pauvre mère.

Avec tristesse.

Hélas !... ensuite je ne peux quitter son enfant, que ses dernières paroles m’avaient recommandée, et j’ai le chagrin de vous voir triste et mécontente chez votre grand’mère : cela me serrait le cœur !

CLÉMENCE.

Votre bonne gaieté m’a souvent consolée !

MADAME DURAND.

Moi, j’aime à rire, à plaisanter : nous autres pauvres gens, qui vivons au jour le jour, nous avons besoin de joie pour soutenir notre courage... mais une enfant élevée comme vous, ça n’a pas de force contre les contrariétés. J’obtiens qu’on vous laissera courir sur la montagne de Châteauneuf ; c’était un endroit désert ! Mais, bah ! dès qu’il y a une jeune fille quelque part, il y a tout de suite un jeune homme qui se trouve là.

CLÉMENCE, d’un ton suppliant.

Oh ! ma bonne amie...

MADAME DURAND.

J’entends ; vous craignez les reproches... mais je suis si contente de vous retrouver, que je ne veux pas vous affliger !

CLÉMENCE.

Vous êtes si bonne, que vous pardonnerez et que vous nous donnerez des conseils ; car je veux aller trouver mon père et lui présenter mon mari.

MADAME DURAND, tout effacée, se levant vivement.

Votre mari !

CLÉMENCE.

Sans doute.

MADAME DURAND.

Vous avez pris un mari !

CLÉMENCE, d’un ton caressant.

Chère petite madame Durand !

MADAME DURAND.

Oui !... vous voulez me dire que moi j’en ai bien pris deux jadis... ce n’est pas ce que j’ai fait de mieux, et pourtant c’était avec le consentement de ma famille.

CLÉMENCE.

On nous l’eût refusé, à nous... alors nous sommes allés en Angleterre, parce qu’on peut s’y marier sans avoir besoin de personne.

MADAME DURAND.

Un enlèvement... un mariage secret !... Bon Dieu !

CLÉMENCE, gaiement.

N’est-ce pas comme dans les romans que vous lisez à ma grand’mère ?

MADAME DURAND.

Les vieux romans, les romans passés de mode... Est-ce que dans les nouveaux il peut être question de mariage ?... On n’y fait plus la cour qu’aux femmes mariées.

CLÉMENCE.

Il n’y aura jamais que mon mari qui me fera la cour... Si vous saviez quel bon ménage est le nôtre, depuis quinze jours que je suis sa femme !

MADAME DURAND, avec un gros soupir.

Sa femme !... elle est mariée !... et son père qui est à mille lieues de cette nouvelle !

CLÉMENCE.

Mon père !... se souvient-il seulement qu’il a une fille ?

MADAME DURAND.

Lui ?... Mais il n’y a rien sur terre qui lui soit aussi cher que son enfant !

CLÉMENCE, lui prenant la main.

Oh ! dites donc cela bien vite, et prouvez-le-moi, s’il est possible.

MADAME DURAND.

Il faudrait pouvoir vous dire tout ce que votre père souffrit quand, au bout d’un an de mariage, notre chère Maria mourut en vous donnant la vie, et qu’il fallut vous laisser à sa pauvre mère, qui, sans cela, serait morte de son désespoir. Il devait vous reprendre avec lui dès que vous auriez atteint votre dix-septième année ; mais, quand ce moment approcha, quand il ne resta plus que six mois du temps que vous deviez passer près de votre grand’mère, la crainte de vous perdre acheva de troubler sa raison, que l’âge et le chagrin avait affaiblie.

CLÉMENCE.

Je devine à présent !... tous ces voyages, ce changement de nom, cette retraite au fond de la Bretagne, étaient pour me soustraire à mon père ?...

MADAME DURAND.

Et lui, pendant ce temps, trompé par le projet qu’elle avait annoncé d’un voyage en Italie, attendait impatiemment l’époque marquée pour votre retour près de lui. Cette époque est arrivée ; il vous attend, et il faudra bien qu’il finisse par savoir le malheureux événement que nous devons reprocher peut-être à notre imprévoyance.

CLÉMENCE.

Ah ! ne vous reprochez rien à vous, ma bonne amie ! Si l’on doit accuser quelqu’un, ce n’est que moi ; et pourtant on ne sait pas assez combien le cœur d’une jeune fille a besoin de sentir une affection qui la protège. L’inquiétude et l’agitation de ma grand’mère m’effrayaient. L’oubli apparent de mon père ne me laissait aucune espérance d’avenir, car votre embarras à mes questions sur lui me faisait croire à un entier abandon... et le complet isolement a livré toute mon âme à celui qui seul m’a aimée.

Elle prend la main d’Hermann tendrement.

HERMANN, tendrement.

Est-ce un regret, Clémence ?

CLÉMENCE.

Une action de grâce, Hermann ! car celui qui m’a aimée est le meilleur des hommes ; et son heureuse compagne peut aller sans rougir implorer le pardon de son père.

HERMANN.

S’il t’aime réellement, il pardonnera.

MADAME DURAND, tirant une lettre.

Cette lettre qu’il vous adressait...

CLÉMENCE.

Une lettre de mon père... Ah ! donnez vite, elle m’apprendra sans doute encore à le connaître. Écoutez.

« Ma Clémence, ma fille bien-aimée, tu vas m’être rendue : mes droits cédés trop longtemps pour mon cœur, vont le ramener dans mes bras. Que ce jour tant désiré soit béni !

« Tu ne sauras jamais, ma chère fille, toute l’étendue de mon sacrifice en me séparant de toi, l’enfant de Maria, que j’ai tant aimée et tant pleurée ! Mais ce que tu dois savoir, c’est que ton souvenir ne me quittait pas et présidait à toutes les actions de ma vie. Ce que tu dois savoir encore, mon enfant, c’est ma position... elle a dépassé mes espérances. Je ne cherchais que la réputation d’un honnête homme, le monde m’accorde celle d’un homme de talent. Si je n’ai pas atteint la fortune, c’est qu’il faut souvent ici la payer d’un prix que je n’y mettrai jamais. Malgré cela, l’estime dont je jouis me permettra de choisir le mari de ma fille parmi les hommes les plus honorables, et tout me fait espérer pour toi une heureuse destinée.

« Viens donc, ma Clémence, embrasser le père qui t’attend avec impatience.

« Louis Rambert. »

Que je suis heureuse !... quelle bonne lettre !... Mon père bénira notre mariage ! il trouvera dans Hermann un fils digne de ses vertus. Mais il ne faut pas perdre un instant.

À madame Durand.

Vous allez me conduire près de lui, je lui avouerai tout... et ses conseils nous aideront à fléchir aussi ton père, Hermann.

MADAME DURAND.

Ah ! ce sera plus difficile peut-être : M, le baron de Châteauneuf est très riche... très noble... et, dit-on, très fier... M. Rambert doit tout à son talent ; il a, vous le voyez, plus de vertu que d’argent, et je crains...

HERMANN.

Puisque Clémence est ma femme, il faudra bien que mon père donne à un mariage qui est fait le consentement qu’il eût refusé à un mariage à faire.

MADAME DURAND.

Dieu le veuille !

CLÉMENCE.

Il ignore encore qui je suis, quelle est la femme choisie par son fils : qu’il ne l’apprenne que quand mon père saura tout et pourra protéger sa fille... Oh ! je me sens plus tranquille en apprenant que je ne suis pas un enfant abandonné !... Je te l’avoue maintenant, des craintes me troublaient ; nous avons été imprudents, coupables peut-être... mais l’amour d’un père, c’est un gage et un espoir de bonheur... Venez, ma chère madame Durand... passons ici, que je m’apprête pour sortir... Hermann, comme je viendrai te retrouver avec joie ! mais un baiser avant de partir, cela me portera bonheur.

HERMANN, l’embrassant.

Deux, ma Clémence, ce sera toujours ce bonheur-là !

Clémence et madame Durand sortent pas une porte latérale.

 

 

Scène V

 

HERMANN, seul

 

Oui, je voulais cacher à Clémence l’arrivée de mon père à Paris, comme je lui cache encore toutes les inquiétudes qui sont la suite de notre mariage. Deux fois hier, j’ai eu avec maître Bénard, habile avocat, des entretiens qui sont loin de me rassurer... Il n’a pas voulu s’expliquer, mais il insistait fortement pour que je visse mon père sans retard. J’avais promis... et je n’ai pas osé. Me faudra-t-il trembler toujours ? Non, je vais voir mon père... je lui parlerai... mon courage, mon caractère, préviendront tous les malheurs dont je puis être menacé. Allons... il le faut...

Il fait quelques pas vers la porte de droite.

Ah !... quelqu’un !...

 

 

Scène VI

 

LE BARON, HERMANN

 

HERMANN.

Mon père !...

LE BARON.

Ah ! vous voilà, Monsieur ?

HERMANN.

Je vais... je voudrais...

LE BARON.

Quel air effrayé !

À part.

Parlons-lui doucement.

Haut.

Eh bien ! Hermann...

HERMANN, avec défiance.

Mon père !

LE BARON.

Mais qu’as-tu donc ?

HERMANN, étonné, à part.

Quel ton doux et bon !

LE BARON.

Est-ce que tu aurais peur ?... C’est bon pour un enfant, mais un homme...

HERMANN, s’approchant un peu.

La crainte de vous avoir déplu... est la seule qui puisse approcher de mon âme...

LE BARON.

À la bonne heure... car, Dieu merci, tu es un homme maintenant... et tu t’es joliment émancipé sans ma participation... mais, un peu plus tôt... un peu plus tard... ce devait finir par là... Il faut que jeunesse se passe, et je me souviens encore d’avoir eu vingt ans.

HERMANN, tout charmé.

Mon père !...

LE BARON, approchant un siège et s’asseyant.

Écoute, Hermann : il faut que nous ayons une petite explication... Je vais te parler en ami... Si je t’ai élevé rudement, sans admettre cette confiance que je t’accorde aujourd’hui... c’est un principe de famille, vois-tu... Les enfants ont toujours été forces à une obéissance passive chez les barons de Châteauneuf, et je ne suis pas de ceux qui renient les idées de leurs pères. J’ai gardé intactes leurs croyances et leurs habitudes... et tu feras comme moi... J’obéissais dans ma jeunesse... c’est à toi d’obéir à présent... plus tard, les fils te rendront cela... et chacun ayant son tour, personne n’a le droit de se plaindre.

HERMANN.

Mon père, l’honneur de votre famille sera transmis intact à mes fils... soyez-en sûr...

LE BARON.

Je n’en doute pas... Ton éducation a été celle d’un bon gentilhomme... tu ne sais pas grand’chose... mais tu manies l’épée de manière à apprendre à vivre au premier qui se permettrait de trouver que tu n’en sais pas assez... car personne ne doit jamais avoir le droit de se dire plus brave, plus généreux et plus noble de cœur qu’un baron de Châteauneuf. Avec ces idées-là... qui en valent bien d’autres, tu n’as pas besoin de toutes celles qu’on met à présent dans la tête des hommes de ton âge. Comme moi, tu mèneras douce et joyeuse vie... tu chasseras sur tes terres,

Riant.

et aussi un peu, à ce qu’il paraît, sur les terres des autres... puis, tu feras magnifiquement les honneurs de ton château à tes nobles voisins...

Avec malice.

et aussi à les jolies voisines... c’est une bonne vie, mon enfant... la vanité, la gloire et l’ambition qui vous entraînent dans les villes, font mille victimes pour un heureux. Les simples plaisirs sont universels au contraire... chacun en peut avoir sa part, car du soleil, de l’amour et de la joie, le ciel en a créé pour tout le monde.

Souriant.

Et j’en ai eu ma part !

HERMANN, étonné et content.

Quoi ! vous, mon père !...

LE BARON, avec une espèce d’orgueil et de fatuité.

Les jeunes gens croient vraiment que leurs pères sont venus au monde à soixante ans... On a été jeune... et l’on n’est peut-être pas seul à se le rappeler... Mais on s’est toujours conduit en brave et loyal gentilhomme... Vois-tu, ce n’est plus ici un père qui gronde un enfant, c’est un ami qui veut éclairer un jeune homme... il ne faut jamais compromettre ni son avenir, ni celui de la femme qui se fie à vous... il y a dans une pareille folie du malheur et des regrets pour tous deux !... Oui, mon ami... dès ta première aventure tu as été trop loin, et cependant, comme la morale après les sottises ne sert à rien, je l’en fais grâce, pour aviser ensemble au moyen de les réparer.

HERMANN, avec confiance et tendresse.

Que vous êtes bon, mon père !

LE BARON, d’un air confidentiel.

Est-elle jolie, la petite ?

HERMANN, avec confiance.

Charmante !

LE BARON, à part, l’examinant.

C’est qu’il n’est pas mal non plus... tout mon portrait.

HERMANN, à part, avec joie.

Quelle bonté !... je ne m’y attendais guère.

LE BARON, haut et gaiement.

Est-ce que tu es encore amoureux ?

HERMANN, étonné.

Comment ?

LE BARON.

Écoute donc, il y a plus d’un mois.

HERMANN, étonné.

Mon père !

LE BARON.

Il est vrai que tu es si jeune...

HERMANN.

Je n’aimerai jamais que Clémence.

LE BARON, riant.

Ah ! je me souviens... c’est toujours comme cela qu’on dit la première fois.

HERMANN.

Je vivrai pour elle seule.

LE BARON.

Oui-da !... Mais tu te trompes, si tu crois que j’ai fait le voyage de Paris pour entendre cela.

HERMANN.

Et que voulez-vous donc que je vous dise, mon père ? c’est la vérité.

LE BARON.

Au reste, je ne te blâmerai pas de garder de bons sentiments pour cette jeune fille, et je te conseillerai même de faire quelque chose pour elle quand tu te marieras.

HERMANN, étonné.

Comment ?

LE BARON.

Oui, l’année prochaine, à l’époque de ton mariage avec mademoiselle de Morainville.

HERMANN, étonné.

Que dites-vous donc, mon père ? mademoiselle de Morainville... mon mariage !... mais je suis...

LE BARON, souriant.

Marié ?

HERMANN.

En Angleterre !... Vous l’ignoriez ?

LE BARON, riant.

C’est une plaisanterie.

HERMANN.

Rien n’est plus sérieux, mon père.

LE BARON, moqueur, mais avec bonté.

Vous êtes un enfant, Hermann.

HERMANN.

Votre cruelle sévérité m’a imposé, il est vrai, près de vous la timidité d’un enfant... mais la confiance de Clémence m’a donné près d’elle la raison d’un homme... je suis resté noble et loyal... je n’ai pas fait ma maîtresse de la fille innocente qui s’était liée à mon honneur, et Clémence est ma femme.

LE BARON.

Clémence ?... ce nom n’est pas celui...

HERMANN, embarrassé.

Camille, Clémence... ces deux noms sont les siens... Oui, je le répète, Clémence est ma femme.

LE BARON, se moquant et haussant les épaules.

Votre femme !... Je n’ignorais pas que vous le lui aviez fait croire, et c’est cela que je blâmais... Je la supposais votre dupe ; je me trompais, à ce qu’il paraît, et c’est vous qui êtes la sienne.

HERMANN, choqué.

Mon père !...

LE BARON.

Mademoiselle Camille, ou Clémence Rinval, car tous ces noms-là... petite bourgeoise sans fortune, trouverait très bon sans doute d’être la femme du riche et unique héritier d’une grande famille, le premier parti de la province... c’est une bonne affaire !... excellente pour elle... il n’y a qu’une petite difficulté... c’est que c’est impossible... voilà tout.

HERMANN.

Impossible ?...

LE BARON.

Sans doute.

HERMANN.

Mais mon mariage ?...

LE BARON.

Est nul.

HERMANN.

Cela n’est pas.

LE BARON.

Il sera déclaré tel.

HERMANN, troublé.

Cela ne peut être.

LE BARON, d’un ton très dur et tris sévère.

Avez-vous donc perdu complètement l’habitude de l’obéissance et le souvenir de vos devoirs ?

HERMANN, craintif et étonné.

Vous paraissiez si indulgent tout à l’heure !

LE BARON, avec bonhomie.

Oui, indulgent pour une sottise sans conséquence, mais non pour un tort qui vous perdrait.

HERMANN, craintif.

Vous vous laisserez fléchir, mon père.

LE BARON, avec bonhomie.

Allons donc, c’est une folie, une niaiserie. Écoute, Hermann. Tu connais mademoiselle de Morainville, une belle personne : je te la destine.

HERMANN.

Vous ne m’en aviez jamais parlé.

LE BARON.

À quoi bon ? c’était arrangé avec les parents, cela suffit !... une superbe fortune, une bonne famille... on vous l’aurait dit à tous deux au moment de conclure !... Qui diable refuserait à ton âge d’épouser la plus jolie fille de la province ? et quelle est la demoiselle bien élevée qui refuserait un baron de Châteauneuf ?

Avec orgueil.

Nous ne sommes pas de ceux qu’on refuse !... Pourtant, il ne faut pas que ton escapade fasse trop de bruit là-bas... ce serait d’un mauvais effet.

HERMANN.

Mais, mon père... jamais...

LE BARON.

Pas de ces grands mots-là... Hermann, ce ne sera pas la sévérité, mais la tendresse de ton père, qui te sauvera...

Il lui tend la main.

Mon enfant, je t’aime !... tu es mon unique bonheur !...

HERMANN, prenant la main de son père avec trouble, et lui disant avec effusion.

Mon Dieu !... cette bonté, cette affection qui m’étaient inconnues, me sont si chères, si précieuses ! Ah ! pourquoi pas autrefois ?... J’aurais eu confiance en vous... voyez... à ces mots de tendresse, les premiers que vous m’adressez... mes yeux se remplissent de larmes... comment donc n’aurais-je pas été touché quand la douce voix d’une femme est venue charmer ma solitude ?... et maintenant, irais-je abandonner celle qui m’a consolé ? ne l’exigez pas, mon père... laissez-moi vous prier...

LE BARON.

C’est à toi, Hermann, de laisser à mes soins et à mon expérience à décider de ton avenir. Si je t’abandonnais au sort que tu veux te faire, toi qui n’as pas vingt ans, qui ne possèdes rien et ne sais rien faire... tu verrais avant peu la misère qui flétrit tout, le dégoût qui suit les passions, le mépris qui s’attache aux folies, l’abandon de ta famille, se réunir pour te composer une situation dont tu rougirais bientôt toi-même, et qui ferait en même temps deux victimes.

HERMANN.

Vous ne m’abandonneriez pas, mon père !

LE BARON.

Je t’épargnerai les regrets, et je te préparerai une riche et honorable existence. Nous voyagerons d’abord quelque temps ensemble. Tout est prêt ; dès que les tribunaux vont avoir prononcé...

Il tire un papier imprimé.

et d’après ceci leur arrêt ne peut être douteux...

HERMANN, troublé.

Quel est ce papier ?

LE BARON.

Écrit par un des premiers avocats de Paris.

HERMANN, inquiet.

Il renferme ?...

LE BARON.

Tout ce que la raison, les faits et les lois peuvent offrir contre les mariages comme le vôtre ; c’est une consultation pour les juges, et qui doit éclairer leur conscience.

HERMANN, très vivement.

Mon Dieu ! c’était donc là ce que je devais craindre et ce que l’on me cachait !... une séparation ! mais c’est une épreuve !... vous voulez me punir d’avoir manqué de confiance... Ah ! si vous saviez combien votre colère m’avait effrayé quand, il y a un mois, j’allais vous avouer que j’aimais !... que mon bonheur dépendait de cet amour... Vous n’avez pas voulu m’entendre : vous m’avez repoussé, banni !... alors, désespéré, j’ai entraîné dans ma fuite celle que j’aimais !... et mon honneur m’attache à elle autant que mon amour... Mon père, au nom du ciel, ne me forcez pas à la défendre contre vous, car je le ferais... Mon père !...

On entend du bruit dans la chambre où Clémence est entrée.

CLÉMENCE, dans la chambre.

Venez, ma bonne madame Durand.

HERMANN, effrayé, fait un mouvement très vif, et se place entre la porte et le baron.

C’est elle !... écoutez-moi.

LE BARON, étonné du mouvement d’Hermann.

Qu’y a-t-il donc ?

HERMANN, avec effroi.

J’ai entendu sa voix, mon père.

LE BARON.

De qui ?... quelle voix ?

HERMANN, de même.

De Clémence !... si elle venait...

LE BARON, déployant et montrant le papier.

Elle apprendrait...

S’apprêtant à lire.

Je lirais...

HERMANN, se jetant vivement sur le papier, elle mettant dans sa poche.

Ah ! pas devant elle, grand Dieu !

CLÉMENCE, de sa chambre.

Hermann, es-tu là ?

HERMANN, tout effaré, près de la porte.

Oui, j’y vais, attends-moi.

À son père.

Laissez-moi lui cacher votre rigueur.

LE BARON.

Ne faut-il pas qu’elle sache que si vous êtes un enfant ignorant des lois et insouciant de vos intérêts, qu’on a pu entraîner sans peine... votre père... vient vous arracher à une situation...

HERMANN, très vivement.

Épargnez-lui cette affreuse douleur !... Vous reviendrez de vos préventions, mon père... alors vous comprendrez...

CLÉMENCE, de la chambre.

Que fais-la donc ?

HERMANN.

Me voici, Clémence... Ô mon père !... je reviens, et vous vous laisserez fléchir par mes prières.

Il sort.

 

 

Scène VII

 

LE BARON, seul

 

Diable ! il est encore bien amoureux, et ce sera plus difficile que je ne croyais... Mais en voilà assez près de lui pour aujourd’hui... éloignons-nous, et n’attendons pas les prières, les larmes...

Au moment où le baron va pour sortir par la porte du fond, Duvernay entre, et ils se trouvent face à face.

 

 

Scène VIII

 

LE BARON, DUVERNAY

 

DUVERNAY.

Vous ici, baron ? vous les avez prévenus.

LE BARON.

Bonjour, Duvernay, je ne puis m’arrêter... au revoir.

Il veut sortir.

DUVERNAY.

Est-ce qu’Hermann est sorti ?

LE BARON.

Non... je l’ai vu... je viens de lui parler... et je vais...

Il veut sorti.

DUVERNAY, le retenant.

Quelle diable d’affaire si importante vous occupe donc ? Vous allez chez des avocats ; on vous voit au palais, et l’on vous prendrait pour un procureur ; vous, le baron de Châteauneuf ; vous, si bon compagnon d’ordinaire avec vos amis ! vous me fuyez depuis deux jours !

LE BARON.

Je ne puis m’arrêter...

DUVERNAY.

Mais il n’y aura donc pas une réunion, un dîner... à l’occasion du mariage ?

LE BARON, brusquement.

Il n’y a pas de mariage...

DUVERNAY.

Pas de noce ?... quoi ! votre charmante belle-fille.

LE BARON, de même.

Je n’ai pas de belle-fille.

DUVERNAY, stupéfait.

Comment ?

LE BARON.

C’est comme je vous le dis, et je vous salue.

DUVERNAY, le retenant.

Ah çà ! qu’est-ce que cela signifie ? je ne vous reconnais plus... De l’humeur ! est-ce que vous êtes déjà en dispute avec eux, avec le jeune ménage ?

LE BARON.

Je vous répète qu’il n’y a pas déjeune ménage... que mon fils n’est pas marié !... qu’ainsi, je n’ai pas de belle-fille... mais que je ne puis causer ici avec vous ; car j’ai tant d’affaires, mon cher Duvernay, que je n’ai seulement pas eu, depuis que je suis à Paris, le temps de faire un bon dîner... voilà où en est votre ami... plaignez-le, et ne l’accusez pas.

Il sort malgré Duvernay, qui cherche à le retenir.

 

 

Scène IX

 

DUVERNAY, seul, ému

 

Pas de mariage !... Ah ! ah ! ah ! Je ne m’étonne plus de son air embarrasse... ce matin : ce cher Hermann !... C’est qu’elle est très jolie, la petite... ah !... ah !... il n’est pas maladroit, pour un débutant... Mais c’est le baron... lui, si sévère, si rude envers son fils... qui le tenait comme une demoiselle... Ah !... nous autres, qui savons les choses de la vie, on ne nous attrape pas... Quand je dis qu’on ne nous attrape pas... il me semble que ce matin ils se sont joliment moqués de moi avec leur mariage... et moi qui donnais là-dedans... avec mes respects, mes offres de services, de présentation !

Il rit.

Ah ! ah ! ah !... à mon tour, à présent...

 

 

Scène X

 

DUVERNAY, HERMANN, CLÉMENCE

 

Ils entrent tous deux en parlant.

CLÉMENCE.

J’entrerai, Hermann... ton trouble, tes craintes... il y a quelque chose, j’en suis sûre.

Elle tient un chapeau et une mantille ou châle, qu’elle dépose sur un fauteuil en entrant, et fait un mouvement en voyant Duvernay.

Ah !...

HERMANN, surpris, mais rassuré.

Duvernay !

DUVERNAY.

Qu’y a-t-il donc ?

HERMANN regarde autour de la chambre, puis dit à part.

Il n’est plus là ! c’est singulier, mais c’est heureux.

CLÉMENCE, riant.

Je ne comprends rien au trouble d’Hermann.

DUVERNAY.

Vous êtes étonné de me revoir aujourd’hui... mais on est si empressé de chercher à être agréable à Madame !

CLÉMENCE, allant s’asseoir sur la causeuse.

Il avait une crainte de me voir entrer ici que je ne puis m’expliquer.

DUVERNAY, qui est venu près de la causeuse.

Ah !

Il examine Clémence, puis Hermann, qui est distrait, et qui, après avoir regardé autour du salon, va se placer tout pensif à gauche, près d’une table, et s’assied.

HERMANN, à part.

Je suis encore tremblant de la peur qu’elle ne vît mon père.

DUVERNAY, son ton et ses manières, qui étaient très respectueux dans la première entrevue, doivent avoir un air de galanterie sans façon ; à mi-voix à Clémence.

Il est peut-être jaloux.

Il s’assied sur une chaise, près de la causeuse.

CLÉMENCE.

Lui !

DUVERNAY, riant.

Il y a tant de raisons pour qu’on lui envie son bonheur.

HERMANN, à part.

Il disait que ce mariage est nul... qu’il peut le rompre.

DUVERNAY, à Clémence, à mi-voix.

Mais où donc Hermann a-t-il découvert un pareil trésor ?

CLÉMENCE, le regardant avec étonnement.

Monsieur !...

DUVERNAY, regardant Hermann, voit qu’il est plongé dans sa rêverie et ne fait plus attention à lui ; il prend un ton galant.

En sent-il bien tout le prix, lui, qui est là... distrait... oubliant même votre présence ?

CLÉMENCE, regardant Hermann.

Mais, oui... qu’a-t-il donc ?

DUVERNAY, qui est entre elle et Hermann, et l’empêche d’aller à lui, à un mouvement qu’il fait.

Inquiet... préoccupé !... déjà ! quand il ne devrait avoir qu’une seule pensée...

Avec une galanterie très prononcée.

quand un autre à sa place ne sentirait que de la joie... Après cela... un jeune homme dans une situation comme la sienne...

CLÉMENCE, regardant Duvernay avec inquiétude.

Vous savez donc ce qui l’inquiète ?

DUVERNAY.

Sans doute... sa dépendance... la crainte de son père.

CLÉMENCE.

Elle ne l’avait jamais troublé ainsi.

Ici, Hermann tire furtivement le papier qu’il a arraché à son père et cherche à le parcourir sans qu’on le voie.

HERMANN, à part.

Ceci peut m’apprendre ce qu’il y aurait à faire.

DUVERNAY, à mi-voix à Clémence.

La faiblesse de son caractère et la sévérité de son père vous jetteront dans une situation difficile...

CLÉMENCE, le regardant avec étonnement.

Comment ?

DUVERNAY.

Votre âge, votre beauté... ces grâces charmantes inspirent un si grand intérêt...

CLÉMENCE.

Que puis-je craindre près de mon mari ?

DUVERNAY, souriant.

Votre mari... allons donc !... plus de mystère avec moi... je ne suis pas un censeur bien sévère... d’ailleurs, je sais tout.

CLÉMENCE, l’examinant avec inquiétude.

Et que savez-vous ? Ce sourire moqueur... ces regards... Mais vous m’inquiétez aussi... Il y a dans votre langage et dans vos manières quelque chose d’étrange, qui n’existait pas ce matin, et  qui m’effraie !... Qu’y a-t-il donc ?

DUVERNAY.

Ici, à l’instant même, le baron vient de tout m’apprendre.

CLÉMENCE, avec un mouvement très vif et à mi-voix.

Le baron ici ? lui ?

DUVERNAY.

Sans doute.

CLÉMENCE, très émue.

Ah ! c’est cela qu’Hermann me cachait... Mais qu’a-t-il dit ? que vous a-t-il appris ?

DUVERNAY.

Quel trouble !

CLÉMENCE, avec curiosité.

Parlez, je vous en supplie... Que disait-il ?

DUVERNAY.

Eh bien ! que votre mariage n’est pas vrai, que vous n’êtes pas sa femme.

CLÉMENCE, avec un cri.

Ah ! Hermann !...

Elle traverse vivement le théâtre et va se placer près d’Hermann, comme sous sa protection.

Je suis ta femme, n’est-ce pas ? devant Dieu et devant les hommes.

HERMANN.

Que dis-tu ?

Il se lève et le papier tombe à leurs pieds.

CLÉMENCE, vivement.

Ton père est venu ici, tu me l’as caché ; il dit que je ne suis pas sa fille, que tu n’es pas mon mari... Mais il se trompe, n’est-il pas vrai ?... rien ne peut nous séparer... Parle donc, Hermann... Je t’en supplie.

HERMANN.

Oh ! non, rien ne nous séparera, ma Clémence.

DUVERNAY, à part.

L’a-t-il trompée ?

HERMANN.

Duvernay, mon père est irrité, et vous aura fait partager une erreur... mais par vous et par tous, Clémence doit être respectée pour elle-même, et pour le nom qu’elle a droit de porter.

DUVERNAY.

Pardon, si des mots indiscrets vous ont affligés, et comptez sur mon dévouement...

À part, en s’en allant.

Il faudra bien que je sache la vérité.

Haut, saluant.

Madame, recevez mes excuses... Au revoir, Hermann.

 

 

Scène XI

 

HERMANN, CLÉMENCE

 

CLÉMENCE.

Tu es pâle et tremblant !... Mon Dieu ! que s’est-il passe entre ton père et toi ? quels reproches, quelles menaces t’a-t-il fait entendre ?

Il hésite à répondre.

Ne faut-il pas que je sache tout ?

HERMANN.

Nous l’apaiserons, du courage !...

CLÉMENCE.

Du courage !... Il est donc question de grands malheurs ?... Oui, là, tout à l’heure, ton trouble !...

Elle regarde autour d’elle.

tes distractions... tu lisais un papier !... il renferme peut-être...

Elle l’aperçoit.

Le voilà.

Elle se baisse et le prend malgré Hermann.

Ce que tu ne veux pas m’apprendre, j’en suis sûre, est ici.

HERMANN, ayant l’air de se décider.

Écoute, Clémence... il faut que tu saches tout... Oui ! on peut casser aisément, à ce qu’il paraît, un mariage comme le nôtre... mais on peut aussi le défendre !... J’ai choisi un avocat qui fera valoir les droits de la justice et de notre amour.

CLÉMENCE, qui a jeté les yeux sur la première page, dit haut et comme lisant à moitié.

« Mémoire, Mariages sans consentement de parents ou à l’étranger, déclarés nuls, brisés. »

Elle se jette en pleurant dans les bras d’Hermann.

HERMANN, la pressant sur son cœur.

Ma Clémence !

CLÉMENCE, se remettant à regarder le papier.

C’est ton père qui t’a remis cela ; il veut casser notre mariage...cet écrit prouve que c’est possible... facile même...

Elle regarde, voit qu’il y a plusieurs pages, les retourne, regarde à la fin, et s’y reprend à deux fois pour bien s’assurer de ce qu’elle voit, puis elle jette un cri.

Ah ! quel nom !... lui ?... avoir dicté cet écrit contre moi... contre sa fille !...

HERMANN.

De qui parles-tu ?

CLÉMENCE.

Regarde le nom qui est au bas de ce mémoire... le nom de l’avocat qui l’a écrit... vois : « Louis Rambert. »

HERMANN.

Est-il possible ?

CLÉMENCE, désolée.

C’est lui que ton père a consulté... et, sans le savoir, il a condamné lui-même sa fille.

HERMANN.

Son père !... Ah ! c’est peut-être un espoir pour nous !...

CLÉMENCE.

Un espoir !...

Avec un mouvement de joie.

Oui, tu as raison, Hermann... le choix de mon père par le tien... la confiance de l’un et le talent de l’autre nous sauveront... Ce nom qui m’avait d’abord effrayée me rassure à présent, je crois y voir l’espérance et le pardon.

Elle va à l’endroit où elle a déposé son châle et son chapeau.

Mais pas une minute de retard...

Elle met son chapeau.

Ma bonne madame Durand...

Celle-ci paraît à la porte de la chambre.

venez, venez chez mon père.

Elle prend la main de madame Durand, qui hésite.

MADAME DURAND.

Attendez, mon enfant.

CLÉMENCE.

Non, non, plus de retard... Venez, je vous entraîne ; le temps va sembler long à Hermann, et j’ai besoin de lui apporter bientôt d’heureuses nouvelles.

Elles sortent par le fond.

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente le cabinet d’un avocat. Porte au fond, portes latérales ; au fond à droite, une petite table sur laquelle écrit un secrétaire ; de l’autre, un peu dans le fond, un grand bureau devant lequel travaillent deux jeunes gens.

 

 

Scène première

 

DUVERNAY, RAMBERT, LE SECRÉTAIRE, DEUX PERSONNAGES MUETS

 

Au lever du rideau, Rambert est assis au premier plan, à droite, près d’un guéridon. Duvernay est assis auprès de lui.

DUVERNAY, se levant.

Vous êtes donc bien décidé, mon cher Rambert ?...

RAMBERT.

Oui, je vous l’ai dit... je refuse...

DUVERNAY.

Refuser de plaider pour un ancien ami !... Une cause qui ajouterait encore à votre réputation déjà si belle, et serait très utile à votre fortune, que vous négligez trop !... Je ne vous comprends pas !...

RAMBERT.

Pour me charger d’une cause, j’ai besoin de la croire juste et bonne.

DUVERNAY.

Et vous croyez que la mienne ne l’est pas !...

RAMBERT.

J’en ai peur.

DUVERNAY.

Comment ! ces coquins de créanciers que j’élève à la dignité d’actionnaires ne sont pas encore contents !... ils me demandent de l’argent !...

RAMBERT.

Je crains qu’ils n’aient raison.

DUVERNAY.

Pardieu ! si j’en avais... je le leur donnerais !... mais je n’en ai pas, et je plaiderai !... Ah ! si vous vouliez !

RAMBERT.

Pour persuader les juges, il faut être le premier persuadé... Quand je parle, mon ami, la vérité seule me donne de la force, et ma conviction est toute ma puissance.

DUVERNAY.

Oh ! il ne manquera pas d’avocats au palais qui ne seront pas si difficiles.

RAMBERT.

C’est probable.

DUVERNAY.

Mon amitié et votre grand talent m’avaient d’abord fait venir à vous.

RAMBERT.

Merci, mon ami, et pardon pour mon refus.

DUVERNAY.

Ah ! vraiment, l’austérité de vos principes...

RAMBERT.

N’est qu’un devoir !... Voyez ces jeunes gens, que la confiance de leurs parents envoie chercher près de moi des leçons sur cette carrière d’avocat qu’ils veulent aussi parcourir... il faut que je les instruise par mon exemple autant que par mes conseils... Un avocat... mais c’est le défenseur de la justice et de la vérité. Il doit faire admirer en lui l’homme de bien, encore plus que l’homme de talent...

DUVERNAY.

Ancienne morale, mon ami, et dont les nouvelles ambitions ne se servent plus. Une profession est à présent un chemin qui conduit à la fortune. Celle d’avocat est la première, parce qu’elle doit y mener plus vite. Quand la puissance est à celui qui parle le mieux, et le plus longtemps, on voit bien des bavards, et si l’on rend compte un jour de toutes les paroles inutiles, notre époque aura terriblement à faire. Aussi, un avocat qui devient riche, député et homme d’État, a de trop nombreux intérêts à défendre pour ne pas oublier un peu ceux de la justice et de la vérité.

RAMBERT.

Ah ! vous dites trop vrai, Duvernay, il n’y a plus guère maintenant de ces simples et dignes existences pleines de désintéressement et de travail, qui faisaient la gloire du barreau d’autrefois. Parmi nos avocats, il y avait de véritables grands hommes !...

DUVERNAY.

À présent... il y a des ministres.

RAMBERT.

Est-ce la même chose ? Mais je voudrais rappeler, s’il se peut, les anciennes vertus oubliées, et les laisser empreintes au cœur de ces jeunes gens. Oh ! ce n’est pas une tâche facile que la notre. Placés entre le tumulte des passions humaines et les organes de la justice éternelle, il faut connaître également les hommes et les lois. La vie entière y suffit à peine. Mais quel beau jour aussi que celui où l’on fait rendre justice à un accusé : où il doit à notre talent sa fortune, son honneur, sa vie ; où la vérité s’est révélée par notre voix !... Ah ! c’est une tâche si élevée et si belle, que nul effort ne doit coûter pour s’en rendre digne. Allez, mes jeunes amis, l’heure de l’audience approche : je parlerai mieux, il me semble, si j’ai l’espoir de vous enseigner quelque chose en parlant...

Se tournant vers Duvernay.

C’est une cause importante que je vais plaider.

DUVERNAY.

Ah ?...

RAMBERT.

Oui... un mariage illégal qu’on doit casser aujourd’hui... Un jeune fou qui a méprisé l’autorité paternelle, trop méconnue de nos jours !

Aux jeunes gens.

Allez, je ne tarderai pas non plus à me rendre au palais.

DUVERNAY.

Je vais me retirer aussi et vous laisser libre.

RAMBERT, lui prenant la main.

Vous le voyez, mon ami, je voudrais remplir tous les devoirs de ma profession, et ceux aussi que nous imposent le monde et notre famille... mais je crains parfois de me tromper. Duvernay, je me sens troublé, et j’ai aujourd’hui, par exemple, je ne sais quel triste pressentiment que je prendrais presque pour un remords.

DUVERNAY.

Si les gens comme vous avaient des remords, mon ami, ce serait aussi trop encourageant pour les coquins, qui sont déjà pas mal encouragés de notre temps ; car, soit dit entre nous, je m’étonne qu’étant les plus adroits et les plus nombreux, les fripons n’aient pas encore institué un tribunal, jugé, condamné et mis en prison tout ce qui reste d’honnêtes gens... Mais cela finira par là... vous verrez.

RAMBERT, souriant.

C’est possible...

DUVERNAY.

Quelque contrariété vous attriste peut-être en ce moment ?

RAMBERT.

Oui, j ai de l’inquiétude. J’attends ma fille depuis un mois, elle n’arrive pas.

DUVERNAY.

N’est-elle pas avec sa grand’mère ?

RAMBERT.

Sans doute. J’avais consenti h la lui laisser jusqu’à sa dix-septième année, qu’elle vient enfin d’atteindre. Un voyage en Italie, des déplacements continuels, ont nui à l’exactitude de notre correspondance depuis six mois. Elle devrait être ici. Ma fille !... c’est l’espérance de ma vie, mon ami !! Je ne suis pas de ceux qui sacrifient les douces affections du cœur aux intérêts de leur fortune et de leur gloire ; et ce fut un regret cruel que l’absence de cet enfant.

DUVERNAY.

Oh ! je me rappelle encore votre désespoir à la mort de sa mère...

RAMBERT.

Maria !... combien je l’aimais !... nulle autre ne l’a remplacée... et c’est encore mon amour pour elle qui m’a décidé à tout sacrifier au bonheur de notre enfant... Méprisant la fortune pour moi, j’ai assuré l’avenir de ma fille et console la mère de Maria en lui cédant une part de mes droits ; mais j’attendais avec impatience que mon trésor me fût rendu ! Ma fille !... l’enfant de la femme que j’avais tant aimée, était le but de toute ma vie ! Ah ! plus l’esprit s’occupe de sévères et graves événements, et plus le cœur a besoin de tendresse pour se reposer des scènes pénibles dont il est le témoin ; et la présence de ma fille sera pour moi un bonheur dont je sens à chaque moment le besoin ; aussi mon inquiétude de ce retard, de ce silence...

DUVERNAY.

On veut vous surprendre, mon ami.

RAMBERT.

Fasse le ciel qu’il en soit ainsi !

Ici le secrétaire, qui est à la table à écrire, se lève et apporte à Rambert des papiers.

Ce n’est pas tout, et je vais sortir.

Le secrétaire retourne à la table et arrange des papiers.

DUVERNAY, regardant à sa montre.

Ma foi... je vais aussi au palais chercher un avocat... De plus, je vous entendrai plaider, et j’aurai pour toute la journée un sujet de conversation qui me vaudra d’être écouté, interrogé... Diable ! on tire parti de l’esprit de ses amis ! Quand on n’est pas en fonds, on vit d’emprunt.

RAMBERT, souriant.

Vous n’avez pas besoin de cela...

DUVERNAY.

Je cours au plus vite, afin d’avoir place... Au revoir.

 

 

Scène II

 

RAMBERT, LE SECRÉTAIRE

 

RAMBERT.

Ce bon Duvernay... un peu léger, mais excellent au fond : mon cœur plein de tristesse s’est épanché devant lui !... Pourtant je n’ai dit ni à lui ni à personne tous les chagrins que m’a causés le caractère de ma belle-mère. Oh ! elle m’aurait fait repentir de lui avoir confié ma fille... si ma conscience ne m’avait ordonne le sacrifice que j’ai fait à son malheur... Mais je suis déjà en retard... donnez-moi vite le reste de ces papiers...

Le secrétaire lui donne les papiers.

Bien !...

Il va pour sortir.

MADAME DURAND, en dehors.

Non ; n’annoncez pas ; il faut le surprendre.

RAMBERT, étonné, reculant.

Cette voix...

 

 

Scène III

 

CLÉMENCE, MADAME DURAND, RAMBERT

 

MADAME DURAND, entrant.

Où est-il ? où est-il ?

RAMBERT, très ému.

Je ne me trompe pas... c’est madame Durand.

MADAME DURAND.

Sans doute !

Clémence entre et ôte son chapeau pendant que Rambert parle à madame Durand.

CLÉMENCE, bas.

Je tremble !...

MADAME DURAND, bas.

Du courage !...

RAMBERT, tremblant et hésitant.

Et une jeune fille charmante... c’est...

MADAME DURAND, poussant Clémence dans les bras de Rambert.

C’est Clémence...

RAMBERT, embrassant Clémence avec transport.

C’est ma fille !... mon enfant !... ma Clémence !... Que je suis heureux !...

Il la regarde.

Jolie... grande... belle !...

MADAME DURAND, à part, pendant que Rambert contemple Clémence.

Quelle joie pourtant de lui ramener cette jolie fille, si...

RAMBERT, enchanté.

Vous ne m’aviez pas écrit, madame Durand, combien ma Clémence est charmante !... vous vouliez me surprendre... Chère enfant !... c’est le portrait de sa mère quand je la vis pour la première fois... Maria !... pourquoi n’as-tu pas vécu ?... Combien elle aussi eût aimé notre enfant !...

MADAME DURAND.

Quel air heureux !

RAMBERT.

Parle, ma Clémence !  tu sembles presque effrayée !... est-ce qu’on craint son père ?

CLÉMENCE.

Oh ! que j’ai besoin d’indulgence et de bonté !

RAMBERT.

Timide, encore... c’est une grâce de plus...

Allant à madame Durand.

Que ne vous dois-je pas, ma bonne madame Durand ?

MADAME DURAND, avec embarras.

Ne parlons pas de cela, Monsieur.

LE SECRÉTAIRE, s’approchant avec les papiers que Rambert a jetés sur la table en voyant sa fille.

Monsieur oublie l’audience, où on l’attend sans doute.

RAMBERT, contrarié.

Oh ! c’est vrai !... il faut nous quitter.

CLÉMENCE.

Déjà ?

RAMBERT, joyeux.

Quelle douce parole !... un devoir impérieux peut seul m’éloigner, et pas pour longtemps.

Il sonne.

Ah ! il faut qu’il me soit bien impossible de rester.

Une femme de chambre et des domestiques paraissent.

C’est ma fille qui vient d’arriver... c’est la maîtresse de la maison maintenant.

Montrant à Clémence une des portes latérales.

Cet appartement est le tien... voilà Julie... une femme de chambre retenue pour toi !... tu trouveras aussi des parures préparées... Oh !... je l’attendais... tu le verras !... depuis un mois, je ne m’occupais que de ton arrivée... je commençais à être inquiet. Lorsqu’on désire vivement une chose, on redevient enfant... Ce matin, n’avais-je pas mille craintes que je prenais pour de mauvais présages ? Quelle bonne surprise !... Que je t’embrasse encore, mon enfant ! À bientôt !... à tout à l’heure !... Sais-tu que grâce à toi j’arriverai trop tard au palais pour la première fois ?

Au moment de sortir, il dit à madame Durand.

Adieu !... adieu ! ma fille !...

Il lui tend une main que Clémence embrasse, puis il sort ; le secrétaire le suit.

 

 

Scène IV

 

MADAME DURAND, CLÉMENCE

 

MADAME DURAND.

Vous avais-je trompée ?... N’est-ce pas un bon père que le vôtre ?

CLÉMENCE.

Cette parfaite bonté m’embarrasse plus que n’eût fait un accueil sévère, et maintenant je tremble de lui déplaire. Ma bonne amie, vous m’aiderez dans l’aveu qu’il faut faire à mon père... tout à l’heure il m’eût été impossible, et cependant il ne faut pas tarder... Si vous saviez...

MADAME DURAND.

Quoi donc ?

CLÉMENCE.

Aujourd’hui même...

MADAME DURAND.

Tout doit lui être confié... c’est mon avis aussi.

CLÉMENCE, à part, à elle-même, avec un soupir.

Elle ignore mon plus grand sujet d’inquiétude.

MADAME DURAND.

Que dira-t-il ?

CLÉMENCE, soupirant.

Il ne se doute guère que je suis mariée.

MADAME DURAND.

Mariée !... ce mot-là me fait frissonner !

CLÉMENCE.

Les choses maintenant m’apparaissent sous un aspect nouveau... un sentiment de respect pour mon père, de défiance de moi-même, de regret du passé, de crainte pour l’avenir...

MADAME DURAND.

Pourquoi donc ce découragement ?... Eh bien ! après tout... un superbe mariage, un jeune homme qui aura quatre-vingt mille livres de rentes et un château magnifique.

CLÉMENCE.

Je n’ai jamais pensé à cela.

MADAME DURAND.

Vraiment ?

CLÉMENCE.

Oh ! jamais.

MADAME DURAND.

C’est pourtant très agréable d’y penser... L’amour s’en va parfois, et les châteaux restent !

CLÉMENCE, troublée.

On vient... c’est lui !... il faut parler.

 

 

Scène V

 

DUVERNAY, CLÉMENCE, MADAME DURAND

 

CLÉMENCE.

Monsieur Duvernay !

DUVERNAY.

Vous ici. Madame, en solliciteuse !

MADAME DURAND, bas à Clémence.

Quel est ce monsieur ?

CLÉMENCE, bas, à madame Durand.

Un ami d’Hermann, qu’il m’a présenté ce matin, et qui ne sait pas que je suis ici chez mon père.

DUVERNAY.

Je viens du palais, où Rambert parle avec son éloquence forte et entraînante ; mais le monde s’est entassé de telle sorte, que moi, qui fais peu de cas des plaisirs où l’on risque sa vie, je n’ai pas seulement essayé de pénétrer, et n’ai rien entendu... À Paris, l’on est seul, ou la foule vous étouffe.

CLÉMENCE, à madame Durand.

Retirons-nous.

DUVERNAY.

Rambert ne tardera pas à revenir, sans doute.

MADAME DURAND.

Nous allons l’attendre dans la pièce voisine.

DUVERNAY, à Clémence, avec galanterie.

Pourquoi pas ici ? savez-vous que Rambert est bien heureux de recevoir de pareilles visites, et que...

CLÉMENCE, avec dignité.

Monsieur, permettez que je vous quitte et que j’aie l’honneur de vous saluer.

Elle sort avec madame Durand et entre dans la chambre à gauche.

 

 

Scène VI

 

DUVERNAY, seul

 

On dirait une grande dame d’autrefois, et pourtant, ce n’est ici qu’une solliciteuse... car je sais tout ; Rambert est l’avocat du baron, pour faire casser le mariage de son fils... Elle vient pour tâcher de le séduire, lui ! Bah ! peine perdue... J’aurais dû me faire avocat, moi, c’était ma vocation ; j’aime à me mêler des affaires des autres... pour leur bien !... Ainsi je reviens parler encore à Rambert de l’affaire que je lui proposais ce matin, et j’ai des raisons excellentes à lui donner... mais il me déconcerte avec son austérité, je ne trouve plus rien à lui dire... Si j’écrivais ? C’est bien pensé... je vais noter toutes mes bonnes raisons, que j’oublierais quand il serait là avec son air sévère.

Il se met à écrire à la table où était le secrétaire.

 

 

Scène VII

 

DUVERNAY, dans le fond, écrivant, LE BARON, RAMBERT

 

LE BARON, sans voir Duvernay, à Rambert.

La réplique a été vive.

RAMBERT, de même.

Maître Renard est un homme de talent.

DUVERNAY, à part.

Ils parlent du procès... laissons-les, et écrivons.

LE BARON.

Il plaide bien !... s’il gagnait ?

RAMBERT.

J’ai des raisons victorieuses à opposer aux siennes, et tout à l’heure mes réponses confondront ses arguments.

LE BARON.

La loi est pour moi... pour mes droits paternels.

RAMBERT.

Sans doute.

LE BARON.

Cette fille pauvre, mademoiselle Camille Rinval, a voulu devenir riche ; bourgeoise, elle a voulu devenir noble... c’était un projet arrêté d’avance... j’en suis sûr... On loue une petite maison tout près de ma terre de Châteauneuf... on ne voit personne que mon fils, et il y a tant de facilité pour s’emparer de l’esprit d’un homme qui n’a pas vingt ans, et qui est amoureux pour la première fois !

RAMBERT.

Je comprends toutes vos inquiétudes... mais permettez...

Il a l’air de regarder autour de lui et de vouloir quitter ou interrompre le baron, qui, tout à son affaire, ne lui laisse pas le temps.

LE BARON, l’interrompant.

Notre fortune, jadis immense... dérangée par les révolutions, ne s’est un peu relevée de sa ruine que par trente ans d’économie. J’ai vécu de privations, loin de Paris, pour racheter petit à petit l’héritage de nos aïeux qui porte leur nom... et j’ai conclu pour ce fils un mariage qui doit redonner à noire famille son illustration et sa richesse.

RAMBERT, avec un peu d’inquiétude.

Je vous le répète, monsieur le baron, c’est de conviction que je défends vos droits... je devine... tout le cœur d’un père... et votre fils...

LE BARON, l’interrompant.

Ce fils, Monsieur... il est mon unique enfant... mais, en vérité, je ne sais si je n’aimerais pas autant le perdre que de le voir faire un mariage indigne de notre nom.

RAMBERT, regardant la porte de la chambre de Clémence ; mais aux paroles du baron, il fait un mouvement et dit vivement.

Dans ce qui touche à l’honneur, bien... mais non pas aux préjugés, je pense...

LE BARON.

Ma foi, Monsieur, mes préjugés, je les garde avec mes principes ; tout cela ne fait qu’un. Que voulez-vous ? je vis dans mes terres, et, pour faire la chasse aux chevreuils de mes bois, bien dîner avec quelques vieux amis, nobles de cœur et de race, je n’ai pas besoin de toutes les balivernes qu’on répète en France, depuis cinquante ans, sur l’égalité... Mes voisins m’estiment, mes gens me respectent, les paysans qui font valoir mes terres sont heureux... je me crois un honnête homme, car je ne fis jamais tort à personne, cela me suffit... Ne parlons donc pas de ces choses-là, mais de ce jugement.

RAMBERT.

Qui sera favorable, par les raisons qui me restent à donner aux juges pour les décider. Mais pardonnez, monsieur le baron, si je profite de ce que l’audience est suspendue pour deux heures, et si je suis rentré un instant chez moi... Je suis père aussi... père d’une fille charmante, que je n’avais pas vue depuis son enfance... Elle vient d’arriver au moment môme où j’allais sortir pour plaider, et c’est à peine si j’ai pu l’embrasser. Permettez que je la revoie une minute seulement, et je suis tout à vous.

LE BARON.

Oh ! je serais désolé de vous ôter un tel plaisir, et je vous quitte.

RAMBERT, allant vers la chambre de Clémence, se retourne, et voit Duvernay.

Vous étiez là ?...

LE BARON, l’apercevant aussi, en riant.

C’est l’ami Duvernay.

DUVERNAY, se levant et tenant un papier.

Et qui n’a pas fait l’indiscrétion de vous écouter... car j’étais absorbé dans la composition de cette pièce d’éloquence destinée à Rambert pour le décider à se charger d’une cause...

RAMBERT, riant.

Bien incertaine, puisque vous ne vous confiez pas au bon droit.

DUVERNAY, riant.

Le bon droit est comme la vérité... un peu de parure ne lui nuit pas...

LE BARON.

Je vous quitte, monsieur Rambert ; dans une heure je viendrai vous reprendre...

Au moment où le baron est près de sortir par la porte du fond, et où Rambert se dirige vers l’appartement de sa fille, le baron fait un pas pour rester, et dit à Rambert.

Savez-vous que cette petite intrigante qui a séduit mon fils se fie à sa beauté pour séduire aussi les juges... qu’elle les a vus, dit-on, ce matin ?... Oh ?... elle serait bien capable de se présenter de même chez vous...

RAMBERT.

Elle n’y serait pas admise.

LE BARON.

Oh !... je sais que monsieur Rambert est du petit nombre des hommes incorruptibles !... Mais je me reproche de vous retenir ainsi... quand vous êtes attendu par le plus doux plaisir... la joie d’un père... retrouvant un enfant divine de sa tendresse... Dans deux heures !

RAMBERT, le reconduisant.

Dans deux heures !

 

 

Scène VIII

 

RAMBERT, DUVERNAY

 

DUVERNAY, arrêtant Rambert au moment où celui-ci se dirige vers la chambre où sont Clémence et madame Durand.

Comme c’est heureux qu’il soit sorti et qu’il n’ait pas su qu’elle est là...

RAMBERT, étonné.

Comment, là ?... Qui ?...

DUVERNAY.

La femme d’Hermann de Châteauneuf...

RAMBERT.

Elle, ici ? Êtes-vous fou ?

DUVERNAY.

Quand j’ai quitté l’audience, où vous nous faites étouffer par la foule... je suis venu ici vous attendre, et dans votre cabinet il y avait bien la plus jolie solliciteuse... jeune !... charmante... gracieuse !... je l’ai fait fuir sans le vouloir, et elle vous attend sûrement là...

RAMBERT, riant.

Ah !... ah !... une solliciteuse... une jolie femme... Je devine... Oui, oui, elle m’attend, mon ami... et moi, je n’ai rien de plus pressé et de plus doux que de la voir.

DUVERNAY, étonné.

Quoi ?...

RAMBERT, avec un sentiment d’orgueil et de joie.

Eh bien !... vous ne devinez pas !... Duvernay, qu’est-ce que je vous disais ce matin ?... Le temps est venu des plaisirs paisibles, des simples joies du cœur... Je les espère toutes de ma fille... de cette chère enfant dont l’absence m’inquiétait... Elle est arrivée... elle est là !... c’est elle que vous avez vue...

DUVERNAY, étonné.

Vous vous trompez...

RAMBERT.

Je ne me trompe pas... ma fille est avec moi... Ah !... tous les avantages que je dois à mon travail, à ma réputation... elle en jouira, et c’est là mon bonheur...

Allant à la porte où est entrée Clémence.

Clémence !...

DUVERNAY, étonné.

Clémence ! le même nom !... Je n’y comprends rien !

RAMBERT.

Viens, mon enfant ; je n’ai que peu d’instants encore à passer avec toi...

DUVERNAY.

Je suis pourtant sûr...

RAMBERT, revenant à Duvernay.

Vous allez la voir, mon ami !... Ah ! je suis bien heureux !

 

 

Scène IX

 

CLÉMENCE, RAMBERT, DUVERNAY

 

CLÉMENCE, surprise en voyant Duvernay.

Me voici, mon père !... Ciel !... monsieur Duvernay !...

RAMBERT, troublé.

D’où vient cette surprise ?...

DUVERNAY.

Je ne m’étais pas trompé... c’est elle...

CLÉMENCE, à part.

Ô mon Dieu !

RAMBERT.

Elle ?... Qui ?...

DUVERNAY.

La femme d’Hermann de Châteauneuf.

RAMBERT, presque égaré, regarde Duvernay, puis Clémence, en disant.

Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas...

Clémence se jette à genoux.

À genoux !...

CLÉMENCE, toujours à genoux.

Oui, mon père, imprudente et coupable, j’ai disposé de mon sort... je suis la femme... d’Hermann.

RAMBERT, avec angoisse.

Ô mon Dieu !...

Il va tomber sur la chaise, près du guéridon à droite.

DUVERNAY, à part, remontant au fond.

Pauvre ami !...

Il sort en la regardant.

 

 

Scène X

 

CLÉMENCE, RAMBERT

 

CLÉMENCE, toujours à genoux, tendant des mains suppliantes.

Pardonnez, mon père...

RAMBERT.

Je n’ai plus de fille !... Quoi ! cette femme si jeune et déjà perdue !... cette femme qui enlève un fils à son père... qui vient, sous un nom supposé, disputer une fortune, un titre qui ne lui appartiennent pas... c’était... Oh !... non !... non !... je n’ai plus de fille ! Retirez-vous, Madame, retirez-vous !...

Il se cache le visage et pleure.

CLÉMENCE, se relevant, et se tenant loin de son père.

Vous n’avez plus de fille, Monsieur !... et moi je n’aurai donc jamais eu de père que pour me punir et me repousser ?

RAMBERT, à lui-même et sans l’écouter.

Comment cela s’est-il fait ?... comment était-elle là... quand je la croyais en Italie ?... Comment à son âge est-elle arrivée à ce dernier degré de malheur et de honte ?... Comment l’a-t-elle vu ?... l’a-t-elle séduit... entraîné ?...

CLÉMENCE.

Mais je n’ai ni séduit ni entraîné personne... je suis un pauvre enfant qui ne sais rien... que nulle caresse ne chercha, et que la tendresse d’une mère ne pouvait instruire et protéger... Hermann était comme moi, nous pleurions tous les deux... et nous nous sommes aimés !... voilà tout...

RAMBERT.

Hélas !...

CLÉMENCE.

Avant de me retirer... de quitter pour jamais le toit paternel, qui ne m’aura reçu qu’un instant, voudrez-vous m’écouter ?...

RAMBERT.

Que direz-vous ?

CLÉMENCE.

Je ne vous tromperai pas. Oui, vous saurez la vérité tout entière, celle de mes actions, celle de mes pensées.

RAMBERT, avec un mouvement de colère.

Je ne veux rien entendre.

Clémence fait quelques pas pour s’en aller ; il se reprend sans colère, mais avec une profonde douleur.

Mais parlez donc !

CLÉMENCE.

Il y a quelques mois, ma grand’mère quitta brusquement les eaux, changea de nom et vint se cacher avec moi dans une retraite isolée au fond de la Bretagne. Aujourd’hui seulement j’ai su que c’était pour m’enlever à un père qui m’aimait. Jusque-là, elle n’avait rien voulu m’apprendre... ni de lui, ni du passé, ni de l’avenir... Ses idées bizarres m’effrayaient souvent. Sa conduite et ses paroles singulières me chagrinaient toujours. Vous ne le saviez pas sans doute, Monsieur... mais j’étais une enfant bien malheureuse.

RAMBERT.

Ô mon Dieu !

CLÉMENCE.

J’eus un peu plus de liberté dans l’asile qu’elle venait de choisir. Nous habitions une petite maison près d’un beau château... mais nous ne voyions personne... j’ignorais quels étaient nos voisins. Pendant quelque temps même ils furent absents, et j’étais toujours seule ; ma grand’mère, malade, ne sortait pas de sa chambre, et me laissait une liberté qui lui semblait sans danger dans ce lieu sauvage. Chaque jour j’allais m’asseoir sur une colline solitaire, d’où l’on découvrait un immense horizon. Il y a quatre mois, ce désert s’anima, il eut pour moi des joies et des beautés inconnues. C’est qu’un jour Hermann m’avait rencontrée, et qu’assis à mes côtés, il disait aussi : « Que c’est beau ! »

RAMBERT, avec douleur.

Il y a eu tant de fatalité dans tout cela !

CLÉMENCE.

Nos jours s’écoulèrent ainsi pleins d’innocence. Mon père, je l’atteste ! Nous arrivions à la même heure sans en être convenus... Nous lisions ensemble quelque livre parlant de poésie et d’amour... ou, silencieux, nous tenant par la main, nous écoutions nos cœurs, qui parlaient mieux que lui, et le soir nous séparions tristement pour revenir joyeux le lendemain. Deux mois passèrent ainsi comme un seul jour de bonheur !

RAMBERT, avec douleur.

Non ! je n’aurais jamais dû la quitter !

CLÉMENCE.

Puis, un matin, ma chambre fut fermée, il fallut rester seule entre ces tristes murs. Les heures, les jours se succédèrent, et je fus privée du beau ciel, de mes fleurs aimées et de la liberté ! bien plus, de celui que je préférais à tout cela... J’appris que je ne le reverrais jamais. Ce que je souffris, je ne puis le dire : mon cœur comprimé ne respirait plus... c’était un mal sans nom qui m’aurait tuée, j’en suis sûre !

RAMBERT, de même.

Ah ! si elle avait eu sa mère !

CLÉMENCE.

Après deux semaines passées ainsi seule et enfermée, je sentis que ma raison ou ma vie allait me quitter tout à fait, et je voulus revoir encore l’endroit où Hermann m’avait dit : « Je vous aime. » Un seul étage séparait ma fenêtre du jardin...

RAMBERT, fait un mouvement.

Ciel !

CLÉMENCE.

Mes forces suffirent à peine au trajet jusqu’à la montagne... et quand je n’y portais que l’espoir d’y mourir, j’entendis une voix connue qui s’écriait avec transport : « Je savais bien qu’elle reviendrait... » Et les bras d’Hermann me recueillirent heureuse, mourante et lui disant adieu... « Nous ne nous quitterons plus ! » fut sa seule réponse !... Une heure après, une voiture entraînait ensemble ceux qui seraient morts séparés. Un mois plus tard, j’étais sa femme ! Ah ! si j’avais eu un jour de réflexion, si j’avais eu seulement l’espoir d’une vie plus heureuse, et surtout si j’avais su qu’un bon père m’attendait, peut-être ne serais-je point partie... Mais nous étions malheureux tous deux... élevés durement dans la solitude, ignorants des choses de ce monde, imprudents et pleins de confiance... Puis je l’aimais tant... Oui, j’aimais Hermann, jeune, loyal et bon... J’ai appris depuis qu’il était noble et riche... mais quand je l’ai aimé, je ne le savais pas.

RAMBERT.

Malheureuse enfant !

CLÉMENCE.

Voilà tout ce que j’avais à dire à mon père et à mon juge.

Elle va pour s’éloigner ; Rambert se lève et va se placer devant elle.

RAMBERT.

Et moi, que dirai-je ?... qu’il y a huit jours, au moment où je sentais une joie infinie à l’idée de revoir ma fille bien-aimée, où je m’occupais d’elle, de son bonheur... qu’alors un homme âge et respectable vint à moi sous le poids d’une profonde douleur : « Monsieur, dit-il, j’ai un fils unique, objet de toutes mes affections, et seul espoir de notre famille... Ce fils, n’écoutant qu’un fol amour de jeune homme, dont il se lassera bientôt, a bravé l’autorité paternelle, s’est soustrait à tous ses devoirs, et veut briser toutes les affections, les projets et les espérances dont il fut vingt ans l’objet. Une jeune fille, pauvre et jolie, profitant de son âge pour s’emparer de son esprit, l’enlève à son père et à sa famille. Vous, Monsieur, a-l-il ajouté, dont le caractère inspire la confiance, et qui pouvez défendre avec succès des droits sacrés, rendez-moi mon enfant. » Et c’est les larmes aux yeux, en pressant mes mains avec prières, qu’il répétait : « C’est affreux pourtant d’être obligé de demander à la loi ce qu’on devait attendre du cœur d’un fils. » Et moi, moi, qui étais père et qui chérissais ma fille, je comprenais sa douleur... je la partageais ; et cependant je ne devinais pas, je ne pouvais pas deviner alors tout ce qu’un père peut souffrir par son enfant.

CLÉMENCE.

Son enfant !... Oui, je suis coupable ! D’aujourd’hui seulement... je connais le cœur de mon père et mes torts envers lui... mais je suis encore votre enfant... vous aurez pitié de cette pauvre femme qu’on voudrait arracher à son mari.

RAMBERT, avec douleur.

Son mari !... il ne l’est pas !... Ne l’ai-je pas prouvé devant les juges ?

CLÉMENCE.

Je l’atteste, mon père, c’est librement et par sa seule volonté qu’Hermann m’a donné et son nom et sa main.

RAMBERT, de même.

Oh ! je le crois... et cependant cette volonté est sans force aux yeux de la loi. J’ai détruit moi-même, tout à l’heure, ce qu’on invoquait pour la défendre... J’ai dit... j’ai montré qu’il n’avait pu disposer ni de son nom ni de sa main... et il y a quelque chose de plus affreux encore ! c’est à moi de le répéter, de chercher de nouvelles raisons pour les convaincre. Enfin, il faut que je demande et que j’obtienne l’arrêt qui brisera ces liens... que je l’obtienne aujourd’hui... à l’instant même. Ô mon Dieu ! est-ce que c’est vrai ?

CLÉMENCE.

Ah ! vous ne le ferez pas maintenant... Vous ne saviez pas alors ce que c’est que m’ôter le nom d’Hermann... c’est m’ôter mon honneur, ma vie !... bien plus ! c’est me frapper d’ignominie aux yeux de tous...

RAMBERT, avec douleur.

Mais cela est horrible à penser.

CLÉMENCE.

C’est jeter l’opprobre et le mépris sur tout le reste de ma vie.

RAMBERT, avec désespoir.

Et c’est ma fille !

CLÉMENCE.

Oui, votre fille... qui venait à vous avec autant de tendresse pour son père que d’amour pour son mari ; qui venait vous dire : Mon cœur ne pouvait se passer d’affection, et loin de vous il a aimé... Mais le ciel vous a fait mon protecteur, mon appui... Quand tout menace un enfant, où trouvera-t-il un refuge, si ce n’est dans les bras de son père ?

RAMBERT, très agité.

Elle a raison ! Qui donc la défendra ? Mon Dieu ! vous voulez éprouver ma force dans une lutte impossible à supporter.

CLÉMENCE.

Impossible, n’est-ce pas ? Ah ! si ce n’est pour moi, pauvre fille, presque inconnue de mon père, que ce soit pour ma mère !... Vous l’aimiez. Si l’on eût voulu arracher ainsi de vos bras votre compagne, votre Maria...

RAMBERT.

N’invoquez pas un tel souvenir !...

CLÉMENCE, suppliante.

Ma mère ! tu m’entends, tu me vois implorant celui qui t’aimait ! donne-moi des accents qui puissent le toucher, des mots qui arrivent à son cœur. Mon père, c’est moi, l’enfant de Maria, de vos amours... vous ne voudrez pas me perdre, me déshonorer... faire mourir sans pitié la fille de Maria... la vôtre !...

RAMBERT, presque égaré.

Laisse-moi, Maria !... laisse-moi, Clémence !... n’y a-t-il pas assez de mon cœur ?... est-ce que je puis perdre cette enfant... la tuer ?... Est-ce qu’il y aurait de la vertu à cette cruauté ?... est-ce que c’est là un devoir, une justice ?... Tout à l’heure, pourtant, le bon droit me semblait là... ma raison et la loi condamnaient cette malheureuse femme... Qu’est-ce donc que la raison ? qu’est-ce donc que la justice ?... Ma tête s’égare !... est-ce que le ciel ne m’éclairera pas ?... Mon Dieu !... secourez-moi !... secourez-la !...

On entend le bruit d’une voiture.

CLÉMENCE.

Du bruit !...

RAMBERT.

Ah ! c’est la voiture du baron !... c’est lui... il vient !...

CLÉMENCE.

Ô ciel !

RAMBERT.

Et il trouvera là, à mes pieds, celle que j’ai promis de ne pas voir... celle que j’ai juré de repousser et de poursuivre, et nous semblerons tous deux d’accord pour lui enlever son fils, sa fortune !...

CLÉMENCE.

Le baron !... il ne m’a jamais vue.

RAMBERT.

Qu’importe ?...

CLÉMENCE, très vivement.

Ah ! votre honneur m’est cher aussi, mon père... oui, la femme d’Hermann ne doit pas être vue chez vous !

Elle écoute.

C’est le baron... il ne me connaît pas... remettez-vous...

Elle essuie vivement ses yeux.

Voyez... je ne pleure pas !... vous n’avez pas reçu la femme d’Hermann !... et il n’y a jamais eu ici que la fille de l’avocat Rambert...

RAMBERT, avec joie.

Ah ! malgré sa faute, c’est une noble fille !

 

 

Scène XI

 

LE BARON, RAMBERT, CLÉMENCE

 

LE BARON.

J’ai regret, mon cher Monsieur, de vous arracher à la joie de cette douce réunion... présentez-moi, je vous prie, à mademoiselle votre fille...

RAMBERT, embarrassé.

Monsieur le baron...

LE BARON.

Une charmante personne !...

Tendant la main à Rambert.

Je vous fais compliment...

Avec un soupir.

Vous êtes plus heureux que moi... vous êtes un heureux père !

RAMBERT, à part.

Que dit-il ?

LE BARON.

Ce n’est pas qu’Hermann n’ait de bonnes qualités... Une fois cette affaire terminée, je le fais voyager... et ce sera...

CLÉMENCE, avec angoisse.

Mon père !...

RAMBERT, à part, avec une espèce d’égarement.

Il me semble que je ne comprends plus ce qui se passe autour de moi.

LE BARON.

Ah ! je vois bien que je suis importun en ce moment ; mais l’heure avance... il faut que je vous entraîne avec moi... que vous parliez à l’instant, puisque l’on doit prononcer l’arrêt aujourd’hui.

CLÉMENCE, avec un mouvement de surprise.

Aujourd’hui !

À son père, d’une voix suppliante.

L’entendez-vous ?...

Rambert fait un mouvement.

LE BARON, étonné.

Quoi !... Mademoiselle sait ?...

CLÉMENCE, reprenant vivement d’un ton gai.

Je sais, monsieur le baron, que vous voulez aujourd’hui m’enlever mon père, que j’ai tant de plaisir à revoir. C’est là, j’espère, un sujet de chagrin bien naturel.

LE BARON.

Mais, je ne l’emmène que pour peu de temps ; cette affaire sera vite terminée par sa présence... C’est que monsieur votre père, Mademoiselle, est l’avocat le plus éclairé, le plus distingué de Paris, et que je l’ai choisi surtout comme le plus honnête... que dans ce moment la perte ou le gain de mon procès dépend de lui seul.

RAMBERT, comme effaré.

De moi seul !... mais non !... la justice est une... si le procès est juste, oui... mais si la cause est mauvaise ?... l’avocat adverse ne l’a-t-il pas dit ?... n’a-t-il pas eu de bonnes raisons pour le prouver ? Tout ne dépend pas de moi.

LE BARON, étonné, le regardant.

Que dites-vous, Rambert ?... votre agitation... vos discours...

RAMBERT, se remettant.

Pardon !... depuis que vous m’avez quitté... une souffrance subite a en effet troublé mes idées... pardonnez-moi...

LE BARON, inquiet.

Il est vrai... votre pâleur !... mais vous ne pouvez pas être malade en ce moment... c’est un moment décisif... solennel... L’honneur et l’avenir d’une famille reposent sur vous ; pensez-y, Monsieur !

CLÉMENCE, bas à son père.

Pensez à votre fille.

LE BARON, effrayé de son trouble.

J’attends mon repos, mon bonheur et mon fils de vous seul !

CLÉMENCE, bas à Rambert, et suppliante.

Vous l’entendez !...

RAMBERT.

Oui, j’entends... je commence à reprendre toutes mes pensées... tout le sentiment de

Bas à lui-même, comme à part, et s’avançant sur le devant en se séparant des autres.

de mes devoirs et de mon malheur : car ce que j’appelais justice quand il s’agissait d’une autre peut-il donc changer de nom parce qu’il s’agit de ma fille ?... À quelle épreuve je suis réservé !... la force !... le courage !... mon Dieu ! mon Dieu !... où les trouverai-je ?...

LE BARON, s’approchant.

Bien !... bien ! vous vous préparez, n’est-ce pas ?... parlez avec émotion... je suis sauvé...

CLÉMENCE, s’approchant de l’autre côté, lui dit tout bas.

Écoutez votre cœur, ou je suis perdue.

RAMBERT, détournant la tête, a l’air de ne point vouloir écouter sa fille, et dit à part, en faisant un mouvement pour sortir.

Oh ! ne la regardons pas.

CLÉMENCE.

Mon père !

LE BARON.

Mais embrassez donc votre fille avant de partir.

RAMBERT.

Ma fille ! oh ! oui !

LE BARON, pendant que Rambert embrasse sa fille et va près de la table du secrétaire prendre des papiers.

Un avocat dans un moment comme celui-ci, c’est un général à l’instant de la bataille, n’est-ce pas ?... il y va pour lui de la gloire et de l’honneur.

Il voit Rambert qui chancelle et tombe assis près de la table.

Ciel ! qu’avez-vous ?

CLÉMENCE.

Mon père !

Elle veut aller à lui, il fait un geste qui l’empêche d’approcher.

RAMBERT, très agité, se relevant vivement.

Ce n’est rien... rien, monsieur le baron... car vous avez raison, je dois être à l’audience, y parler, y défendre les intérêts que vous m’avez confiés. Vous ne m’avez pas remis votre cause pour que je la trahisse... c’est, avant tout, mon devoir de la défendre, de vous faire rendre justice, de vous faire gagner votre procès, et vous le gagnerez.

CLÉMENCE, près du fauteuil, tombe en disant d’une voix faible.

Je me meurs.

LE BARON, qui tourne le dos au côté où est Clémence et ne la voit pas, revient à Rambert, et lui dit tout joyeux pendant qu’il regarde sa fille.

Bien !... vous êtes un brave homme, Rambert, car je vois que vous souffrez.

RAMBERT.

Oui ! je souffre !

LE BARON, parlant très vivement à Rambert.

Allons donc au palais ! l’heure avance... les juges, les avocats nous attendent, le public est là... que dirait-il ?... et moi... moi, je crois que je vous emmènerais malgré vous... Venez donc !

Il l’entraîne.

 

 

Scène XII

 

CLÉMENCE, seule, sortant de l’abattement où elle est tombée

 

 

 

Mon père... il est parti !... mais il est bon !... il m’aime !... il refusera... il ne parlera pas... ce sera remis... il va revenir... il revient !...

Elle court à la porte du fond et prête l’oreille.

Non, personne !

Elle revient sur le devant.

Je m’étais trompée ! il ne revient pas... Que se passe-t-il en ce moment ? C’est affreux de se dire : En cet instant, à la minute où je parle et où j’ignore tout, il y, a un endroit où des gens indifférents décident froidement de mon sort, où le seul qui s’émeut et qui tremble, non seulement ne peut prendre ma défense, mais est force par un devoir... dit-il, de parler contre moi, d’accumuler des raisons pour me perdre !... moi, son enfant. Et je suis ici !... sans pouvoir me défendre : et pourtant si j’avais pu tout dire... tout ce que je sens là... ils n’auraient pas eu le courage de me condamner, j’en suis sûre... Mais il faut que j’attende... attendre là... seule !

Regardant la pendule.

Que les minutes sont longues !... et pourtant, à chaque instant qui s’écoule, j’ai peur que celui qui va suivre ne m’annonce un malheur !... Du bruit...

Elle écoute.

On rit dans la maison voisine ; il y a donc des gens qui sont calmes et heureux ! et moi... je souffre et je tremble, ô mon père ! mon père ! serez-vous sans pitié pour votre malheureuse enfant. Mais pourquoi rester ici ?... je devrais être près d’Hermann, alors ils ne m’arracheraient pas de ses bras... J’y vivrais, ou j’y mourrais... Oui ! allons le retrouver.

Elle a été très agitée pendant cette dernière phrase ; elle va sortir ; madame Durand entre.

 

 

Scène XIII

 

CLÉMENCE, MADAME DURAND

 

MADAME DURAND, très joyeuse.

Eh bien ! Clémence !... tout est donc fini... arrangé ?

CLÉMENCE, étonnée.

Que voulez-vous dire ?

MADAME DURAND.

Votre père sait tout !... et de la fenêtre, je viens de voir le baron de Châteauneuf entrer ici.

CLÉMENCE.

Comment ?

MADAME DURAND.

C’est bien lui ! je l’ai reconnu, l’air rayonnant, et faisant apporter une immense quantité de fleurs superbes... il disait... C’est pour la fille de Rambert.

CLÉMENCE.

Je ne comprends pas !...

MADAME DURAND.

Tenez, le voici lui-même et ses présents.

CLÉMENCE.

Ah ! je ne veux pas le voir.

LE BARON, en dehors.

Par ici...

MADAME DURAND, retenant Clémence.

Eh ! bien, n’allez-vous pas avoir peur ?

 

 

Scène XIV

 

MADAME DURAND, CLÉMENCE, LE BARON, et un peu après, RAMBERT et DUVERNAY

 

 

 

LE BARON, à Clémence. Des domestiques apportent des corbeilles de fleurs.

C’est à la fille de mon avocat... de celui qui vient de gagner ma cause, que j’offre un bouquet.

CLÉMENCE, à part, avec angoisse.

Ah ! Hermann !...

LE BARON.

Sortant du palais, je vois des fleurs sur le quai... dans ma joie je me fais une fête de vous les offrir... moins jolies que vous...

Rambert, très pâle, entre appuyé sur Duvernay, et fait un mouvement à l’aspect du baron.

moins brillantes que l’éloquence de Rambert... C’est un souvenir d’un jour heureux... voilà tout, Mademoiselle.

MADAME DURAND, surprise.

Mademoiselle !

LE BARON, tirant un portefeuille.

Et vous, Rambert ?

Rambert recule ; le baron est étonné.

MADAME DURAND.

Mademoiselle ?... Quel nom donnez-vous là à votre belle-fille, monsieur le baron ?

CLÉMENCE, prenant vivement le bras de madame Durand pour l’empêcher de parler.

Ciel !

LE BARON, stupéfait.

Ma belle-fille ! qui ?...

MADAME DURAND, la montrant.

Clémence !... Pourquoi cette surprise ?... la fille de M. Rambert, la femme de votre fils... Mais vous savez cela aussi bien que moi.

LE BARON, stupéfait.

Grand Dieu !

DUVERNAY, surpris.

Il ne le savait pas.

LE BARON.

La femme d’Hermann !...

RAMBERT.

Oui, c’était ma fille !...

MADAME DURAND, stupéfaite.

Mais que venait donc faire ici monsieur le baron ?

CLÉMENCE.

Ah ! vous ne le saurez que trop tôt !... c’est un affreux malheur... Oui, Monsieur, je suis sa fille... et il a parlé contre moi... Je suis sa fille, et il m’a sacrifiée à son devoir et à vos intérêts... Pourtant, Monsieur, ne croyez pas que ce soit un mauvais père... Oh ! non, il m’aime... il pleurait de joie en me revoyant ce matin, et il est bien malheureux à présent... Ah ! estimez-le, Monsieur : c’est le plus noble et le meilleur des hommes, et consolez-le, si vous le pouvez, de tout le malheur qui accable sa pauvre fille.

Elle sort en entraînant madame Durand, qui est restée interdite.

 

 

Scène XV

 

LE BARON, RAMBERT, DUVERNAY

 

RAMBERT, après un moment de silence.

Vous voyez, monsieur le baron, s’il est possible que j’accepte aucun salaire pour une pareille cause.

LE BARON, tout suffoqué.

Je suis saisi... stupéfait... anéanti... c’est à ne pas croire ce que j’entends... Ainsi, moi, le baron de Châteauneuf, je serai venu ici, employer son temps, son talent !... lui apporter le chagrin, le malheur ! et il ne me sera pas permis de le dédommager ?... de... Mais je ne sais où j’avais l’esprit... d’offrir quelques billets de banque... j’ignorais alors... C’est une part de ma fortune... un sort assuré pour elle...

RAMBERT, très vivement.

Arrêtez, monsieur le baron, j’ai repoussé avec calme le prix de mon travail... mais ce n’est pas ainsi, je l’avoue, que je repousserais des offres d’un autre genre... elles seraient une insulte...

LE BARON, se tournant vers Duvernay d’un air désolé.

Je l’insulte... à présent...

DUVERNAY.

C’est que cela y ressemble avec un homme comme lui...

LE BARON, très vivement, à Rambert.

Eh ! bien, oui, j’aime mieux cela... prenez que je vous insulte... demandez-moi raison... demandez-moi quelque chose au moins... cela ne peut se passer ainsi... ni pour vous, ni pour moi... il ne manquerait plus que de me battre avec lui maintenant !... En vérité, pareille chose ne s’est jamais vue !...

DUVERNAY, bas, au baron.

Ma foi, mon ami... si j’étais à votre place...

LE BARON, à Duvernay, avec impatience, ne voulant pas l’entendre.

Mais vous n’y êtes pas, à ma place... vous ne pouvez pas savoir ce que je pense... ni ce qu’il pense, lui ! c’est un homme pour qui l’honneur... la réputation... la gloire...

À Rambert.

Oh ! oui, la gloire... n’est-ce pas, Monsieur ?... la gloire peut consoler de tout...

RAMBERT, simplement, mais avec une profonde tristesse.

La gloire, Monsieur... si c’est la conscience d’avoir fait son devoir... j’avoue que cela soutient... mais ne console pas !... quant à la renommée, espérance du talent, elle ne peut plus exister pour une triste vie... telle que doit être désormais la mienne... maintenant, ma fille et moi, nous devons cacher et notre nom et notre existence... on ne m’entendra plus désormais dans cette enceinte du palais où ma voix aura retenti pour la dernière fois, le jour où je fus obligé de parler contre mon enfant... je renonce à une carrière qui m’a coûté un effort si cruel... je vais m’éloigner de Paris avec ma fille... à présent je ne suis plus que père...

Vers les dernières phrases il s’est reculé tout près de la porte latérale ; quand il a fini de parler, il salue profondément, et entre dans la chambre voisine, avant que le baron ait eu le temps de parler.

 

 

Scène XVI

 

DUVERNAY, LE BARON

 

LE BARON, brusquement.

Il est fier comme un duc et pair, votre avocat...

DUVERNAY.

Comme un honnête homme, mon ami.

LE BARON.

Et il sort !

DUVERNAY.

Que peut-il faire ?

LE BARON.

Sans m’adresser un reproche, sans accepter...

DUVERNAY.

Ah !... c’est un homme qui n’est pas de notre siècle, que Rambert.

LE BARON.

Que faire ? je ne peux pourtant pas m’en aller comme ça !

DUVERNAY.

Et sa fille ! la même nature que le père... prête à se sacrifier à un sentiment honnête... de ces gens à qui il arrive toujours malheur.

LE BARON, avec colère.

C’est cet étourdi, cet extravagant, qui est cause de tout cela... Ayez donc des enfants !... des héritiers... des fils uniques... pour être obligé de répondre de leurs sottises passées, présentes et futures !

Il se tourne du côté de la porte, Hermann entre brusquement. Le baron recule en s’écriant.

Allons !... le voici, maintenant !...

 

 

Scène XVII

 

DUVERNAY, LE BARON, HERMANN

 

HERMANN, vivement.

Où est-elle ? où est Clémence ?... Mon père ! ni vos tribunaux, ni votre volonté, rien dans le monde ne doit m’empêcher de tenir mes promesses à Clémence !... C’est sur la foi de mon serment, d’un serment qu’elle a cru garanti par le ciel et les hommes, qu’elle s’est donnée à moi... Rien ne peut m’obliger à être un malhonnête homme, et à l’abandonner quand tout l’abandonne... jusqu’à son père !

LE BARON.

Ah ! ne parlez pas de son père, voyez-vous !

HERMANN.

Jusqu’à sa voix qui s’est élevée contre Clémence... lui ! ah ! c’est affreux !

LE BARON.

Ah ! Rambert... comment pourrais-tu comprendre un pareil homme ?

HERMANN.

Lui !...

LE BARON.

Égaré par ta passion, malheureux, tu ne vois pas que Rambert est une de ces vertus antiques, un de ces honneurs inflexibles qui rappellent ce qu’il y a de plus beau et de plus noble dans les temps de la chevalerie.

HERMANN.

Et sa fille !... sa fille est un ange, mon père !... Ah ! c’est elle !...

 

 

Scène XVIII

 

DUVERNAY, HERMANN, LE BARON, CLÉMENCE

 

CLÉMENCE, accourant.

Hermann !... Ah ! j’avais reconnu sa voix.

HERMANN, toujours retenu par son père pendant et jusqu’à la fin de cette scène.

Clémence... oui, c’est moi qui reviens te chercher.

CLÉMENCE, immobile, fait un signe comme pour dire non, et sans le regarder.

Me chercher... Hermann !... je ne peux plus vous suivre...

HERMANN.

Vous !...

CLÉMENCE, vite, sans le regarder, mais émue.

Je ne suis plus votre femme, je ne suis plus rien pour vous... les liens qui nous unissaient, ils sont brisés... Ah ! ma vie aussi, je l’espère... Je ne murmure pas... je ne dois accuser personne ! Quand je vous suivis, Hermann, je croyais notre mariage facile, et je l’ai cru depuis un lien éternel... mais les lois, les hommes, tout s’est réuni contre moi !

On voit qu’elle a fait de grands efforts jusque-là pour paraître calme, et qu’elle pleure malgré elle.

HERMANN.

Ah ! je te reste, Clémence ! et je t’appartiens à jamais.

CLÉMENCE, se retournant vivement du coté du baron, d’un ton suppliant, et presque à genoux.

Emmenez-le, Monsieur... emmenez votre fils... vous voyez bien que je ne veux pas le suivre, et que pourtant, quand sa voix s’est fait entendre là... je suis venue malgré moi... que toute ma vie... toute mon âme est avec lui.... que c’est mourir mille fois que refuser de le suivre !... Ah ! emmenez-le donc, Monsieur ; je vous en prie...

 

 

Scène XIX

 

DUVERNAY, HERMANN, LE BARON, CLÉMENCE, RAMBERT

 

RAMBERT, entrant et s’arrêtant presque à la porte, d’un ton mécontent et étonné.

Vous, ma fille, aux genoux du baron...

CLÉMENCE, se relevant vivement, dit avec un peu de fierté.

Ah ! je ne lui demandais que d’emmener son fils.

Elle court dans les bras de son père, qui la tient sur son cœur.

RAMBERT.

Oui... qu’il parte, qu’il nous laisse enfin... c’est trop longtemps me contraindre... c’est trop longtemps souffrir !... Éloignez-vous !

CLÉMENCE.

Un moment encore... il me reste un devoir à remplir.

RAMBERT.

Comment ?

CLÉMENCE, avançant un peu et ôtant son anneau.

Monsieur Hermann, je dois vous rendre cet anneau, je n’ai plus le droit de le porter, car je ne suis plus mariée... tout est fini... Reprenez-le, Monsieur... reprenez-le...

 

HERMANN, avec désespoir.

Jamais !...

CLÉMENCE, au baron.

Mais dites-lui donc, Monsieur, que je n’ai plus le droit de le porter !...

HERMANN.

Clémence !...

Il s’appuie sur Duvernay en cachant ses larmes.

LE BARON.

Monsieur Rambert !

RAMBERT, qui tient toujours sa fille dans ses bras,
 se retournant vers le baron, fait un geste qui a l’air de dire : Encore là !

Adieu, Monsieur.

LE BARON.

Monsieur Rambert... le baron de Châteauneuf a l’honneur de vous demander, pour son fils Hermann, la main de mademoiselle Clémence, votre fille.

RAMBERT.

Ciel !...

CLÉMENCE, s’ôtant des bras de son père par un mouvement de surprise.

Que dit-il ?

DUVERNAY, avec joie.

Est-il vrai, mon ami ?

LE BARON, avec brusquerie.

Que diable voulez-vous qu’on fasse avec des gens comme ceux-là ?

Il pousse Hermann du côté de Clémence, et va à Rambert en lui tendant la main. À son fils.

Voilà ta femme.

À Rambert.

Et vous, Rambert, la main à un ami !...

RAMBERT.

Bien généreux... car vos projets...

LE BARON.

Sont accomplis !... le mariage d’Hermann fera honneur à sa famille !... Noblesse de cœur et d’esprit !... je reconnais aussi celle-là, et c’est la meilleure.

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