La Veuve (Pierre CORNEILLE)

Comédie en cinq actes et en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Jeu de paume de la Sphère, en 1632.

 

Personnages

 

PHILISTE, amant de Clarice

ALCIDON, ami de Philiste, et amant de Doris

CÉLIDAN, ami d’Alcidon, et amoureux de Doris

CLARICE, veuve d’Alcandre, et maîtresse de Philiste

CHRYSANTE, mère de Doris

DORIS, sœur de Philiste

LA NOURRICE DE CLARICE

GÉRON, agent de Florange amoureux de Doris, qui ne paraît point.

LYCASTE, domestique de Philiste

POLYMAS, domestique de Clarice

DORASTE, domestique de Clarice

LISTOR, domestique de Clarice

 

La scène est à Paris.

 

 

À MADAME DE LA MAISON-FORT


Madame,

 

Le bon accueil qu’autrefois cette Veuve a reçu de vous l’oblige à vous en remercier, et l’enhardit à vous demander la faveur de votre protection. Étant exposée aux coups de l’envie et de la médisance, elle n’en peut trouver de plus assurée que celle d’une personne sur qui ces deux monstres n’ont jamais eu de prise. Elle espère que vous ne la méconnaîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu’alors que la grâce de la représentation la mettait en son jour. Pourvu qu’elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente, et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands sujets d’appréhender qu’on ne l’accuse de peu de jugement de se présenter devant vous, dont les perfections la feront paraître d’autant plus imparfaite ; mais quand elle considère qu’elles sont en un si haut point, qu’on n’en peut avoir de légères teintures sans des privilèges tout particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et n’ose plus craindre qu’il se rencontre des esprits assez injustes pour lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des forces de la nature : en effet, madame, quelque difficulté que vous fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnaissiez en vous-même, ou que vous ne vous connaissiez pas, puisqu’il est tout vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne sauraient avoir d’autre nom. Ce n’est pas mon dessein d’en faire ici les éloges ; outre qu’il serait superflu de particulariser ce que tout le monde sait, la bassesse de mon discours profanerait des choses si relevées. Ma plume est trop faible pour entreprendre de voler si haut ; c’est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous protester, avec plus de vérité que d’éloquence, que je serai toute ma vie,

 

Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

 

CORNEILLE.

 

 

AU LECTEUR

 

Si tu n’es homme à te contenter de la naïveté du style et de la subtilité de l’intrique, je ne t’invite point à la lecture de cette pièce : son ornement n’est pas dans l’éclat des vers. C’est une belle chose que de les faire puissants et majestueux : cette pompe ravit d’ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit ; mais il faut que les sujets en fassent naître les occasions ; autrement, c’est en faire parade mal-à-propos, et, pour gagner le nom de poète, perdre celui de judicieux. La comédie n’est qu’un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime, je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diraient vraisemblablement en leur place ceux qu’ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et non pas en auteurs. Ce n’est qu’aux ouvrages où le poète parle qu’il faut parler en poète : Plaute n’a pas écrit comme Virgile, et ne laisse pas d’avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup d’endroits qu’une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque raisonnement assez véritable, et par tout une conduite assez industrieuse. Tu y reconnaîtras trois sortes d’amours, aussi extraordinaires au théâtre qu’ordinaires dans le monde ; celle de Philiste et Clarice, d’Alcidon et Doris, et celle de la même Doris avec Florange, qui ne paraît point. Le plus beau de leurs entretiens est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les conséquences à tirer ; si tu en pénètres bien le sens, l’artifice ne t’en déplaira point. Pour l’ordre de la pièce, je ne l’ai mis ni dans la sévérité des règles, ni dans la liberté, qui n’est que trop ordinaire sur le théâtre français : l’une est trop rarement capable de beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l’autre, qui prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute la terre habitable pour le lieu de la scène. Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toute sorte de poème, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réguliers. J’ai donc cherché quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que, la comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n’y seraient point mal employés. Ce n’est pas que je méprise l’antiquité ; mais, comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j’ai cru lui rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages ; et de six pièces de théâtre qui me sont échappées, en ayant réduit trois dans la contrainte qu’elle nous a prescrite, je n’ai point fait de conscience d’allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour l’unité de lieu et d’action, ce sont deux règles que j’observe inviolablement ; mais j’interprète la dernière à ma mode, et la première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et tantôt je l’étends jusqu’à toute une ville, comme en cette pièce. Je l’ai poussée dans le Clitandre jusques aux lieux où l’on peut aller dans les vingt et quatre heures ; mais, bien que j’en pusse trouver de bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles, j’estime qu’il n’est que meilleur de se passer de leur imitation en ce point. Quelque jour je m’expliquerai davantage sur ces matières ; mais il faut attendre l’occasion d’un plus grand volume : cette préface n’est déjà que trop longue pour une comédie.

 

 

ARGUMENT

 

Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d’Alcandre et maîtresse de Philiste, son particulier ami, de peur qu’il ne s’en aperçût, feint d’aimer sa sœur Doris, qui, ne s’abusant point par ses caresses, consent au mariage de Florange que sa mère lui propose. Ce faux ami, sous prétexte de se venger de l’affront que lui faisait ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange : sur quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris, et rendre Clarice à son amant. Ne l’y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa part, et fait si bien, qu’il tire les vers du nez à la nourrice de Clarice, qui avait toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui avait même facilité l’enlèvement de sa maîtresse ; ce qui le porte à quitter le parti de ce perfide : de sorte que, ramenant Clarice à Philiste, il obtient de lui en récompense sa sœur Doris.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

PHILISTE, ALCIDON

 

ALCIDON.[1]

J’en demeure d’accord, chacun a sa méthode ;

Mais la tienne pour moi serait trop incommode ;

Mon cœur ne pourrait pas conserver tant de feu,

S’il fallait que ma bouche en témoignât si peu.

Depuis près de deux ans, tu brûles pour Clarice ;

Et plus ton amour croît, moins elle en a d’indice.

Il semble qu’à languir tes désirs sont contents,

Et que tu n’as pour but que de perdre ton temps.

Quel fruit espères-tu de ta persévérance

À la traiter toujours avec indifférence ?

Auprès d’elle assidu, sans lui parler d’amour,

Veux-tu qu’elle commence à te faire la cour ?

PHILISTE.

Non, mais, à dire vrai, je veux qu’elle devine[2].

ALCIDON.

Ton espoir, qui te flatte, en vain se l’imagine.

Clarice avec raison prend pour stupidité

Ce ridicule effet de ta timidité.

PHILISTE.

Peut-être. Mais enfin vois-tu qu’elle me fuie ?

Qu’indifférent qu’il est, mon entretien l’ennuie ?

Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi,

Qu’elle use d’artifice à s’échapper de moi ?

Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[3],

Apprends comme l’amour doit régler sa conduite.

Aussitôt qu’une dame a charmé nos esprits,

Offrir notre service au hasard d’un mépris,

Et, nous abandonnant à nos brusques saillies,

Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies ;

Nous attirer sur l’heure un dédain éclatant,

Il n’est si maladroit qui n’en fît bien autant.

Il faut s’en faire aimer avant qu’on se déclare.

Notre soumission à l’orgueil la prépare.

Lui dire incontinent son pouvoir souverain,

C’est mettre à sa rigueur les armes à la main.

Usons, pour être aimés, d’un meilleur artifice,

Et, sans lui rien offrir, rendons-lui du service[4] ;

Réglons sur son humeur toutes nos actions,

Réglons tous nos desseins sur ses intentions,

Tant que, par la douceur d’une longue hantise,

Comme insensiblement elle se trouve prise ;

C’est par là que l’on sème aux dames des appâts

Qu’elles n’évitent point, ne les prévoyant pas.

Leur haine envers l’amour pourrait être un prodige,

Que le seul nom les choque, et l’effet les oblige.

ALCIDON.

Suive qui le voudra ce procédé nouveau[5] :

Mon feu me déplairait caché sous ce rideau.

Ne parler point d’amour ! Pour moi, je me défie

Des fantasques raisons de ta philosophie ;

Ce n’est pas là mon jeu, le joli passe-temps

D’être auprès d’une dame, et causer du beau temps,

Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,

Qu’un certain parfumeur vend de fort bonne eau d’ange,

Qu’un cavalier regarde un autre de travers,

Que dans la comédie on dit d’assez bons vers,

Qu’Aglante avec Philis dans un mois se marie[6] !

Change, pauvre abusé, change de batterie,

Conte ce qui te mène, et ne t’amuse pas

À perdre innocemment tes discours et tes pas.

PHILISTE.

Je les aurais perdus auprès de ma maîtresse,

Si je n’eusse employé que la commune adresse,

Puisque inégal de biens et de condition,

Je ne pouvais prétendre à son affection.

ALCIDON.

Mais si tu ne les perds je le tiens à miracle,

Puisque ainsi ton amour rencontre un double obstacle[7],

Et que ton froid silence et l’inégalité

S’opposent tout ensemble à ta témérité.

PHILISTE.

Crois que de la façon dont j’ai su me conduire

Mon silence n’est pas en état de me nuire ;

Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[8],

Qu’il ne m’est plus permis de douter de sa foi :

Mes soupirs et les siens font un secret langage

Par où son cœur au mien à tous moments s’engage ;

Des coups d’œil languissants, des souris ajustés,

Des penchements de tête à demi concertés,

Et mille autres douceurs, aux seuls amants connues,

Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues,

Nous sont de bons garants d’un feu qui chaque jour...

ALCIDON.

Tout cela cependant sans lui parler d’amour ?

PHILISTE.

Sans lui parler d’amour.

ALCIDON.

J’estime ta science ;

Mais j’aurais à l’épreuve un peu d’impatience.

PHILISTE.

Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[9],

À tes feux et les miens prudemment assortis ;

Et comme, à ces longueurs t’ayant fait indocile,

Il te donne en ma sœur un naturel facile,

Ainsi pour cette veuve il a su m’enflammer[10],

Après m’avoir donné par où m’en faire aimer.

ALCIDON.

Mais il lui faut enfin découvrir ton courage.

PHILISTE.

C’est ce qu’en ma faveur sa nourrice ménage :

Cette vieille subtile a mille inventions

Pour m’avancer au but de mes intentions ;

Elle m’avertira du temps que je dois prendre ;

Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre :

Adieu.

ALCIDON.

La confidence avec un bon ami

Jamais, sans l’offenser, ne s’exerce à demi.

PHILISTE.

Un intérêt d’amour me prescrit ces limites.

Ma maîtresse m’attend pour faire des visites,

Où je lui promis hier de lui prêter la main.

ALCIDON.

Adieu donc, cher Philiste.

PHILISTE.

Adieu, jusqu’à demain.

 

 

Scène II

 

ALCIDON, LA NOURRICE

 

ALCIDON, seul.

Vit-on jamais amant de pareille imprudence

Faire avec son rival entière confidence[11] ?

Simple, apprends que ta sœur n’aura jamais de quoi

Asservir sous ses lois des gens faits comme moi ;

Qu’Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice.

Ton agente est à moi ? N’est-il pas vrai, nourrice ?

LA NOURRICE.

Tu le peux bien jurer[12].

ALCIDON.

Et notre ami rival ?

LA NOURRICE.

Si jamais on m’en croit, son affaire ira mal.

ALCIDON.

Tu lui promets pourtant ?

LA NOURRICE.

C’est par où je l’amuse,

Jusqu’à ce que l’effet lui découvre ma ruse.

ALCIDON.

Je viens de le quitter.

LA NOURRICE.

Eh bien, que t’a-t-il dit ?

ALCIDON.

Que tu veux employer pour lui tout ton crédit,

Et que, rendant toujours quelque petit service,

Il s’est fait une entrée en l’âme de Clarice.

LA NOURRICE.

Moindre qu’il ne présume. Et toi ?

ALCIDON.

Je l’ai poussé

À s’enhardir un peu plus que par le passé,

Et découvrir son mal à celle qui le cause.

LA NOURRICE.

Pourquoi ?

ALCIDON.

Pour deux raisons : l’une, qu’il me propose

Ce qu’il a dans le cœur beaucoup plus librement[13] ;

L’autre, que ta maîtresse, après ce compliment,

Le chassera peut-être ainsi qu’un téméraire.

LA NOURRICE.

Ne l’enhardis pas tant ; j’aurais peur, au contraire[14],

Que, malgré tes raisons, quelque mal ne t’en prît ;

Car enfin ce rival est bien dans son esprit,

Mais non pas tellement qu’avant que le mois passe

Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce.

ALCIDON.

Et lors ?

LA NOURRICE.

Je te réponds de ce que tu chéris.

Cependant continue à caresser Doris ;

Que son frère, ébloui par cette accorte feinte,

De nos prétentions n’ait ni soupçon ni crainte[15].

ALCIDON.

À m’en ouïr conter, l’amour de Céladon

N’eut jamais rien d’égal à celui d’Alcidon :

Tu rirais trop de voir comme je la cajole.

LA NOURRICE.

Et la dupe qu’elle est croit tout sur ta parole ?

ALCIDON.

Cette jeune étourdie est si folle de moi,

Qu’elle prend chaque mot pour article de foi ;

Et son frère, pipé du fard de mon langage,

Qui croit que je soupire après son mariage,

Pensant bien m’obliger, m’en parle tous les jours :

Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours ;

Tantôt, vu l’amitié qui tous deux nous assemble,

J’attendrai son hymen pour être heureux ensemble ;

Tantôt il faut du temps pour le consentement

D’un oncle dont j’espère un haut avancement[16] ;

Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.

LA NOURRICE.

Séparons-nous, de peur qu’il entrât en cervelle,

S’il avait découvert un si long entretien.

Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.

ALCIDON.

Nourrice, ce n’est pas ainsi qu’on se sépare.

LA NOURRICE.

Monsieur, vous me jugez d’un naturel avare.

ALCIDON.

Tu veilleras pour moi d’un soin plus diligent.

LA NOURRICE.

Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent.

 

 

Scène III

 

CHRYSANTE, DORIS

 

CHRYSANTE.

C’est trop désavouer une si belle flamme,

Qui n’a rien de honteux, rien de sujet au blâme :

Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton cœur ;

Ses rares qualités l’en ont rendu vainqueur :

Ne vous entr’appeler que « mon âme et ma vie, »

C’est montrer que tous deux vous n’avez qu’une envie,

Et que d’un même trait vos esprits sont blessés.

DORIS.

Madame, il n’en va pas ainsi que vous pensez.

Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse

M’oblige à lui répondre en termes de maîtresse.

Je me fais, comme lui, souvent toute de feux ;

Mais mon cœur se conserve, au point où je le veux,

Toujours libre, et qui garde une amitié sincère

À celui que voudra me prescrire une mère.

CHRYSANTE.

Oui, pourvu qu’Alcidon te soit ainsi prescrit.

DORIS.

Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit !

Vous verriez jusqu’où va ma pure obéissance.

CHRYSANTE.

Ne crains pas que je veuille user de ma puissance ;

Je croirais en produire un trop cruel effet,

Si je te séparais d’un amant si parfait.

DORIS.

Vous le connaissez mal ; son âme a deux visages,

Et ce dissimulé n’est qu’un conteur à gages :

Il a beau m’accabler de protestations,

Je démêle aisément toutes ses fictions ;

Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[17] :

Nous nous entre-payons d’une même monnoie ;

Et, malgré nos discours, mon vertueux désir

Attend toujours celui que vous voudrez choisir :

Votre vouloir du mien absolument dispose.

CHRYSANTE.

L’épreuve en fera foi : mais parlons d’autre chose.

Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés,

Tout plein d’honnêtes gens caresser les beautés.

DORIS.

Oui, madame : Alindor en voulait à Célie ;

Lysandre, à Célidée ; Oronte, à Rosélie.

CHRYSANTE.

Et, nommant celles-ci, tu caches finement

Qu’un certain t’entretint assez paisiblement.

DORIS.

Ce visage inconnu qu’on appelait Florange ?

CHRYSANTE.

Lui-même.

DORIS.

Ah, Dieu ! que c’est un cajoleur étrange !

Ce fut paisiblement, de vrai, qu’il m’entretint.

Soit que quelque raison en secret le retînt[18],

Soit que son bel esprit me jugeât incapable

De lui pouvoir fournir un entretien sortable,

Il m’épargna si bien, que ses plus longs propos

À peine en plus d’une heure étaient de quatre mots[19] ;

Il me mena danser deux fois sans me rien dire.

CHRYSANTE.

Mais ensuite[20] ?

DORIS.

Le reste est digne qu’on l’admire.

Mon baladin muet se retranche en un coin,

Pour faire mieux jouer la prunelle de loin ;

Après m’avoir de là longtemps considérée,

Après m’avoir des yeux mille fois mesurée,

Il m’aborde en tremblant, avec ce compliment :

« Vous m’attirez à vous ainsi que fait l’aimant. »

(Il pensait m’avoir dit le meilleur mot du monde.)

Entendant ce haut style, aussitôt je seconde,

Et réponds brusquement, sans beaucoup m’émouvoir :

« Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir. »

Ce grand mot étouffa tout ce qu’il voulait dire[21],

Et, pour toute réplique, il se mit à sourire.

Depuis il s’avisa de me serrer les doigts ;

Et, retrouvant un peu l’usage de la voix,

Il prit un de mes gants : « La mode en est nouvelle,

« Me dit-il, et jamais je n’en vis de si belle ;

« Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[22] ;

« Votre éventail me plaît d’être ainsi bigarré ;

« L’amour, je vous assure, est une belle chose ;

« Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose ;

« La ville est en hiver tout autre que les champs ;

« Les charges à présent n’ont que trop de marchands,

« On n’en peut approcher. »

CHRYSANTE.

Mais enfin que t’en semble ?

DORIS.

Je n’ai jamais connu d’homme qui lui ressemble,

Ni qui mêle en discours tant de diversités.

CHRYSANTE.

Il est nouveau venu des universités,

Mais après tout fort riche, et que la mort d’un père[23],

Sans deux successions que de plus il espère,

Comble de tant de biens, qu’il n’est fille aujourd’hui

Qui ne lui rie au nez, et n’ait dessein sur lui.

DORIS.

Aussi me contez-vous de beaux traits de visage.

CHRYSANTE.

Eh bien, avec ces traits est-il à ton usage ?

DORIS.

Je douterais plutôt si je serais au sien.

CHRYSANTE.

Je sais qu’assurément il te veut force bien ;

Mais il te le faudrait, en fille plus accorte[24],

Recevoir désormais un peu d’une autre sorte.

DORIS.

Commandez seulement, madame, et mon devoir

Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.

CHRYSANTE.

Ma fille, te voilà telle que je souhaite.

Pour ne te rien celer, c’est chose qui vaut faite.

Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours,

Au déçu d’un chacun a traité ces amours ;

Et puisqu’à mes désirs je te vois résolue,

Je veux qu’avant deux jours l’affaire soit conclue.

Au regard d’Alcidon tu dois continuer,

Et de ton beau semblant ne rien diminuer.

Il faut jouer au fin contre un esprit si double[25].

DORIS.

Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble.

CHRYSANTE.

Il n’est pas si mauvais que l’on n’en vienne à bout.

DORIS.

Madame, avisez-y ; je vous remets le tout.

CHRYSANTE.

Rentre ; voici Géron, de qui la conférence

Doit rompre, ou nous donner une entière assurance.

 

 

Scène IV

 

CHRYSANTE, GÉRON

 

CHRYSANTE.

Ils se sont vus enfin.

GÉRON.

Je l’avais déjà su,

Madame ; et les effets ne m’en ont point déçu[26],

Du moins quant à Florange.

CHRYSANTE.

Eh bien, mais qu’est-ce encore ?

Que dit-il de ma fille ?

GÉRON.

Ah ! madame, il l’adore

Il n’a point encor vu de miracles pareils :

Ses yeux à son avis, sont autant de soleils ;

L’enflure de son sein un double petit monde ;

C’est le seul ornement de la machine ronde.

L’amour a ses regards allume son flambeau,

Et souvent, pour la voir, il ôte son bandeau ;

Diane n’eut jamais une si belle taille ;

Auprès d’elle Vénus ne serait rien qui vaille ;

Ce ne sont rien que lis et roses que son teint ;

Enfin de ses beautés il est si fort atteint...

CHRYSANTE.

Atteint ! Ah ! mon ami, tant de badinerie[27]

Ne témoigne que trop qu’il en fait raillerie.

GÉRON.

Madame, je vous jure, il pèche innocemment,

Et, s’il savait mieux dire, il dirait autrement.

C’est un homme tout neuf : que voulez-vous qu’il fasse ?

Il dit ce qu’il a lu. Daignez juger, de grâce[28],

Plus favorablement de son intention ;

Et, pour mieux vous montrer où va sa passion,

Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie,

Vous ne lui direz pas cette supercherie).

CHRYSANTE.

Non, non.

GÉRON.

Vous savez donc les deux difficultés

Qui jusqu’à maintenant vous tiennent arrêtés[29] ?

CHRYSANTE.

Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre.

GÉRON.

« Va, Géron, m’a-t-il dit ; et pour l’une et pour l’autre,

« Si par dextérité tu n’en peux rien tirer,

« Accorde tout plutôt que de plus différer.

« Doris est à mes yeux de tant d’attraits pourvue,

« Qu’il faut bien qu’il m’en coûte un peu pour l’avoir vue. »

Mais qu’en dit votre fille ?

CHRYSANTE.

Elle suivra mon choix[30],

Et montre une âme prête à recevoir mes lois ;

Non qu’elle en fasse état plus que de bonne sorte,

Il suffit qu’elle voit ce que le bien apporte,

Et qu’elle s’accommode aux solides raisons

Qui forment à présent les meilleures maisons.

GÉRON.

À ce compte, c’est fait. Quand vous plaît-il qu’il vienne[31]

Dégager ma parole, et vous donner la sienne ?

CHRYSANTE.

Deux jours me suffiront, ménagés dextrement,

Pour disposer mon fils à son contentement.

Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse,

Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse.

Assez d’occasions s’offrent aux amoureux.

GÉRON.

Madame, que d’un mot je vais le rendre heureux !

 

 

Scène V

 

PHILISTE, CLARICE

 

PHILISTE.

Le bonheur aujourd’hui conduisait vos visites[32],

Et semblait rendre hommage à vos rares mérites.

Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez.

CLARICE.

Oui ; mais n’estimez pas qu’ainsi vous m’empêchiez

De vous dire, à présent que nous faisons retraite,

Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.

PHILISTE.

Madame, toutefois elle a fait son pouvoir,

Du moins en apparence, à vous bien recevoir[33].

CLARICE.

Ne pensez pas aussi que je me plaigne d’elle.

PHILISTE.

Sa compagnie était, ce me semble, assez belle.

CLARICE.

Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien !

Deux filles possédaient seules ton entretien ;

Et leur orgueil, enflé par cette préférence[34],

De ce qu’elles valaient tirait pleine assurance.

PHILISTE.

Ce reproche obligeant me laisse tout surpris :

Avec tant de beautés, et tant de bons esprits,

Je ne valus jamais qu’on me trouvât à dire.

CLARICE.

Avec ces bons esprits je n’étais qu’en martyre ;

Leur discours m’assassine, et n’a qu’un certain jeu,

Qui m’étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu.

PHILISTE.

Celui que nous tenions me plaisait à merveilles.

CLARICE.

Tes yeux s’y plaisaient bien autant que tes oreilles ?

PHILISTE.

Je ne le puis nier, puisqu’en parlant de vous[35],

Sur les vôtres mes yeux se portaient à tous coups,

Et s’en allaient chercher sur un si beau visage

Mille et mille raisons d’un éternel hommage.

CLARICE.

Ô la subtile ruse, et l’excellent détour !

Sans doute une des deux te donne de l’amour ;

Mais tu le veux cacher.

PHILISTE.

Que dites-vous, madame[36] ?

Un de ces deux objets captiverait mon âme !

Jugez-en mieux, de grâce ; et croyez que mon cœur

Choisirait pour se rendre un plus puissant vainqueur.

CLARICE.

Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite

Manquent donc, à ton gré, d’attraits et de mérite ?

Elles dont les beautés captivent mille amants ?

PHILISTE.

Tout autre trouverait leurs visages charmants[37],

Et j’en ferais état, si le ciel m’eût fait naître

D’un malheur assez grand pour ne vous pas connaître ;

Mais l’honneur de vous voir, que vous me permettez,

Fait que je n’y remarque aucunes raretés ;

Et, plein de votre idée, il ne m’est pas possible[38]

Ni d’admirer ailleurs, ni d’être ailleurs sensible.

CLARICE.

On ne m’éblouit pas à force de flatter :

Revenons au propos que tu veux éviter.

Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse ;

Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse...

PHILISTE.

Que Chrysolite et l’autre, égales toutes deux,

N’ont rien d’assez puissant pour attirer mes vœux.

Si, blessé des regards de quelque beau visage,

Mon cœur de sa franchise avait perdu l’usage...

CLARICE.

Tu serais assez fin pour bien cacher ton jeu.

PHILISTE.

C’est ce qui ne se peut : l’amour est tout de feu,

Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même.

Un esprit amoureux, absent de ce qu’il aime[39],

Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu’il est ;

Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît ;

À tout autre propos qu’à celui de sa flamme,

Le silence à la bouche, et le chagrin en l’âme,

Son œil semble à regret nous donner ses regards.

Et les jette à la fois souvent de toutes parts,

Qu’ainsi sa fonction confuse ou mal guidée

Se ramène en soi-même, et ne voit qu’une idée ;

Mais auprès de l’objet qui possède son cœur,

Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur :

Gai, complaisant, actif...

CLARICE.

Enfin que veux-tu dire ?

PHILISTE.

Que, par ces actions que je viens de décrire,

Vous, de qui j’ai l’honneur chaque jour d’approcher,

Jugiez pour quel objet l’amour m’a su toucher.

CLARICE.

Pour faire un jugement d’une telle importance,

Il faudrait plus de temps. Adieu ; la nuit s’avance.

Te verra-t-on demain ?

PHILISTE.

Madame, en doutez-vous ?

Jamais commandements ne me furent si doux :

Loin de vous, je n’ai rien qu’avec plaisir je voie[40] ;

Tout me devient fâcheux, tout s’oppose à ma joie ;

Un chagrin invincible accable tous mes sens.

CLARICE.

Si, comme tu le dis, dans le cœur des absents

C’est l’amour qui fait naître une telle tristesse,

Ce compliment n’est bon qu’auprès d’une maîtresse.

PHILISTE.

Souffrez-le d’un respect qui produit chaque jour

Pour un sujet si haut les effets de l’amour.

 

 

Scène VI

 

CLARICE

 

Las ! Il m’en dit assez, si je l’osais entendre ;

Et ses désirs aux miens se font assez comprendre ;

Mais pour nous déclarer une si belle ardeur,

L’un est muet de crainte, et l’autre de pudeur.

Que mon rang me déplaît ! que mon trop de fortune,

Au lieu de m’obliger, me choque et m’importune !

Égale à mon Philiste, il m’offrirait ses vœux,

Je m’entendrais nommer le sujet de ses feux,

Et ses discours pourraient forcer ma modestie

À l’assurer bientôt de notre sympathie ;

Mais le peu de rapport de nos conditions

Ôte le nom d’amour à ses soumissions ;

Et, sous l’injuste loi de cette retenue,

Le remède me manque, et mon mal continue.

Il me sert en esclave, et non pas en amant,

Tant son respect s’oppose à mon contentement[41] !

Ah ! que ne devient-il un peu plus téméraire !

Que ne s’expose-t-il au hasard de me plaire !

Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux,

Et rends-le moins timide, ou l’ôte de mes yeux.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

PHILISTE

 

Secrets tyrans de ma pensée,

Respect, amour, de qui les lois

D’un juste et fâcheux contrepoids

La tiennent toujours balancée,

Que vos mouvements opposés[42],

Vos traits, l’un par l’autre brisés,

Sont puissants à s’entre-détruire !

Que l’un m’offre d’espoir ! que l’autre a de rigueur !

Et, tandis que tous deux tâchent à me séduire,

Que leur combat est rude au milieu de mon cœur !

 

Moi-même je fais mon supplice

À force de leur obéir[43] ;

Mais le moyen de les haïr ?

Ils viennent tous deux de Clarice ;

Ils m’en entretiennent tous deux,

Et forment ma crainte et mes vœux

Pour ce bel œil qui les fait naître ;

Et de deux flots divers mon esprit agité[44],

Plein de glace, et d’un feu qui n’oserait paraître,

Blâme sa retenue et sa témérité.

 

Mon âme, dans cet esclavage,

Fait des vœux qu’elle n’ose offrir ;

J’aime seulement pour souffrir ;

J’ai trop et trop peu de courage :

Je vois bien que je suis aimé,

Et que l’objet qui m’a charmé

Vit en de pareilles contraintes.

Mon silence à ses feux fait tant de trahison,

Qu’impertinent captif de mes frivoles craintes,

Pour accroître son mal, je fuis ma guérison.

 

Elle brûle, et par quelque signe

Que son cœur s’explique avec moi[45],

Je doute de ce que je voi,

Parce que je m’en trouve indigne.

Espoir, adieu ; c’est trop flatté ;

Ne crois pas que cette beauté

Daigne avouer de telles flammes ;

Et, dans le juste soin qu’elle a de les cacher,

Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes,

Sa bouche à son esprit n’ose le reprocher.

 

Pauvre amant, vois par son silence

Qu’elle t’en commande un égal,

Et que le récit de ton mal

Te convaincrait d’une insolence.

Quel fantasque raisonnement !

Et qu’au milieu de mon tourment

Je deviens subtil à ma peine !

Pourquoi m’imaginer qu’un discours amoureux

Par un contraire effet change l’amour en haine[46],

Et, malgré mon bonheur me rendre malheureux ?

 

Mais j’aperçois Clarice. Ô dieux ! si cette belle

Parlait autant de moi que je m’entretiens d’elle !

Du moins si sa nourrice a soin de nos amours,

C’est de moi qu’à présent doit être leur discours.

Une humeur curieuse avec chaleur m’emporte[47]

À me couler sans bruit derrière cette porte,

Pour écouter de là, sans en être aperçu,

En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu.

Allons. Souvent l’amour ne veut qu’une bonne heure :

Jamais l’occasion ne s’offrira meilleure,

Et peut-être qu’enfin nous en pourrons tirer

Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer.

 

 

Scène II

 

CLARICE, LA NOURRICE

 

CLARICE.

Tu me veux détourner d’une seconde flamme,

Dont je ne pense pas qu’autre que toi me blâme.

Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[48]

La perte d’un mari que je puis réparer !

Refuser d’un amant ce doux nom de maîtresse !

N’avoir que des mépris pour les vœux qu’il m’adresse !

Le voir toujours languir dessous ma dure loi :

Cette vertu, nourrice, est trop haute pour moi.

LA NOURRICE.

Madame, mon avis au vôtre ne résiste

Qu’alors que votre ardeur se porte vers Philiste[49].

Aimez, aimez quelqu’un ; mais comme à l’autre fois,

Qu’un lieu digne de vous arrête votre choix.

CLARICE.

Brise là ce discours dont mon amour s’irrite :

Philiste n’en voit point qui le passe en mérite.

LA NOURRICE.

Je ne remarque en lui rien que de fort commun,

Sinon que plus qu’un autre il se rend importun[50].

CLARICE.

Que ton aveuglement en ce point est extrême !

Et que tu connais mal et Philiste et moi-même,

Si tu crois que l’excès de sa civilité

Passe jamais chez moi pour importunité !

LA NOURRICE.

Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiège,

À tant fait qu’à la fin vous tombez dans son piège.

CLARICE.

Ce cavalier parfait, de qui je tiens le cœur,

À tant fait que du mien il s’est rendu vainqueur.

LA NOURRICE.

Il aime votre bien, et non votre personne.

CLARICE.

Son vertueux amour l’un et l’autre lui donne :

Ce m’est trop d’heur encor, dans le peu que je vaux,

Qu’un peu de bien que j’ai supplée à mes défauts.

LA NOURRICE.

La mémoire d’Alcandre, et le rang qu’il vous laisse,

Voudraient un successeur de plus haute noblesse.

CLARICE.

S’il précéda Philiste en vaines dignités[51],

Philiste le devance en rares qualités ;

Il est né gentilhomme, et sa vertu répare

Tout ce dont la fortune envers lui fut avare :

Nous avons, elle et moi, trop de quoi l’agrandir[52].

LA NOURRICE.

Si vous pouviez, madame, un peu vous refroidir

Pour le considérer avec indifférence,

Sans prendre pour mérite une fausse apparence,

La raison ferait voir à vos yeux insensés

Que Philiste n’est pas tout ce que vous pensez.

Croyez-m’en plus que vous ; j’ai vieilli dans le monde[53],

J’ai de l’expérience, et c’est où je me fonde :

Éloignez quelque temps ce dangereux charmeur[54],

Faites en son absence essai d’une autre humeur ;

Pratiquez-en quelque autre, et, désintéressée,

Comparez-lui l’objet dont vous êtes blessée ;

Comparez-en l’esprit, la façon, l’entretien,

Et lors vous trouverez qu’un autre le vaut bien.

CLARICE.

Exercer contre moi de si noirs artifices !

Donner à mon amour de si cruels supplices !

Trahir tous mes désirs ! Éteindre un feu si beau[55] !

Qu’on m’enferme plutôt toute vive au tombeau.

Fais venir cet amant : dussé-je la première

Lui faire de mon cœur une ouverture entière,

Je ne permettrai point qu’il sorte d’avec moi

Sans avoir l’un à l’autre engagé notre foi.

LA NOURRICE.

Ne précipitez point ce que le temps ménage ;

Vous pourrez à loisir éprouver son courage.

CLARICE.

Ne m’importune plus de tes conseils maudits,

Et sans me répliquer fais ce que je te dis.

 

 

Scène III

 

PHILISTE, LA NOURRICE

 

PHILISTE.

Je te ferai cracher cette langue traîtresse.

Est-ce ainsi qu’on me sert auprès de ma maîtresse,

Détestable sorcière ?

LA NOURRICE.

Eh bien ! quoi ? qu’ai-je fait ?

PHILISTE.

Et tu doutes encor si j’ai vu ton forfait[56] ?

LA NOURRICE.

Quel forfait ?

PHILISTE.

Peut-on voir lâcheté plus hardie ?

Joindre encor l’impudence à tant de perfidie !

LA NOURRICE.

Tenir ce qu’on promet, est-ce une trahison ?

PHILISTE.

Est-ce ainsi qu’on le tient ?

LA NOURRICE.

Parlons avec raison ;

Que t’avais-je promis ?

PHILISTE.

Que de tout ton possible

Tu rendrais ta maîtresse à mes désirs sensible,

Et la disposerais à recevoir mes vœux.

LA NOURRICE.

Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux[57] ?

PHILISTE.

Malgré toi mon bonheur à ce point l’a réduite.

LA NOURRICE.

Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite,

Jeune et simple novice en matière d’amour,

Qui ne saurais comprendre encore un si bon tour.

Flatter de nos discours les passions des dames,

C’est aider lâchement à leurs naissantes flammes ;

C’est traiter lourdement un délicat effet ;

C’est n’y savoir enfin que ce que chacun sait :

Moi, qui de ce métier ai la haute science,

Et qui, pour te servir brûle d’impatience,

Par un chemin plus court qu’un propos complaisant,

J’ai su croître sa flamme en la contredisant ;

J’ai su faire éclater, mais avec violence[58],

Un amour étouffé sous un honteux silence ;

Et n’ai pas tant choqué que piqué ses désirs,

Dont la soif irritée avance tes plaisirs.

PHILISTE.

À croire ton babil, la ruse est merveilleuse[59] ;

Mais l’épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse.

LA NOURRICE.

Jamais il ne s’est vu de tours plus assurés.

La raison et l’amour sont ennemis jurés ;

Et lorsque ce dernier dans un esprit commande,

Il ne peut endurer que l’autre le gourmande :

Plus la raison l’attaque, et plus il se roidit ;

Plus elle l’intimide, et plus il s’enhardit.

Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[60]

Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles ;

Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus ?

Entrez, on vous attend ; ces discours superflus

Reculent votre bien, et font languir Clarice.

Allez, allez cueillir les fruits de mon service.

Usez bien de votre heur et de l’occasion.

PHILISTE.

Soit une vérité, soit une illusion

Que ton esprit adroit emploie à ta défense[61],

Le mien de tes discours plus outre ne s’offense ;

Et j’en estimerai mon bonheur plus parfait,

Si d’un mauvais dessein je tire un bon effet.

LA NOURRICE.

Que de propos perdus ! Voyez l’impatiente

Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.

 

 

Scène IV

 

CLARICE, PHILISTE, LA NOURRICE

 

CLARICE.

Paresseux, qui tardez si longtemps à venir,

Devinez la façon dont je veux vous punir.

PHILISTE.

M’interdiriez-vous bien l’honneur de votre vue ?

CLARICE.

Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue :

Vous bannir de mes yeux ! une si dure loi

Ferait trop retomber le châtiment sur moi ;

Et je n’ai pas failli, pour me punir moi-même.

PHILISTE.

L’absence ne fait mal que de ceux que l’on aime.

CLARICE.

Aussi, que savez-vous si vos perfections

Ne vous ont rien acquis sur mes affections ?

PHILISTE.

Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnaître

Mes défauts, et le peu que le ciel m’a fait naître.

CLARICE.

N’oublierez-vous jamais ces termes ravalés,

Pour vous priser de bouche autant que vous valez ?

Seriez-vous bien content qu’on crût ce que vous dites ?

Demeurez avec moi d’accord de vos mérites ;

Laissez-moi me flatter de cette vanité

Que j’ai quelque pouvoir sur votre liberté,

Et qu’une humeur si froide, à toute autre invincible,

Ne perd qu’auprès de moi le titre d’insensible :

Une si douce erreur tâche à s’autoriser ;

Quel plaisir prenez-vous à m’en désabuser ?

PHILISTE.

Ce n’est point une erreur ; pardonnez-moi, madame,

Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme.

Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets

Se donnent leur supplice en demeurant secrets.

Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire[62] ;

Mais si j’ose brûler, je sais aussi me taire ;

Et près de votre objet, mon unique vainqueur,

Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon cœur.

En vain j’avais appris que la seule espérance

Entretenait l’amour dans la persévérance ;

J’aime sans espérer ; et mon cœur enflammé[63]

À pour but de vous plaire, et non pas d’être aimé.

L’amour devient servile, alors qu’il se dispense

À n’allumer ses feux que pour la récompense.

Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer,

Je ne cherche en aimant que le seul bien d’aimer.

CLARICE.

Et celui d’être aimé, sans que tu le prétendes,

Préviendra tes désirs et tes justes demandes.

Ne déguisons plus rien, cher Philiste : il est temps[64]

Qu’un aveu mutuel rende nos vœux contents :

Donnons-leur, je te prie, une entière assurance ;

Vengeons-nous à loisir de notre indifférence ;

Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs

Où sa fausse couleur avait réduit nos cœurs.

PHILISTE.

Vous me jouez, madame, et cette accorte feinte

Ne donne à mon amour qu’une railleuse atteinte[65].

CLARICE.

Quelle façon étrange ! En me voyant brûler,

Tu t’obstines encore à le dissimuler ;

Tu veux qu’encore un coup je me donne la honte[66]

De te dire à quel point l’amour pour toi me dompte :

Tu le vois cependant avec pleine clarté

Et veux douter encor de cette vérité ?

PHILISTE.

Oui, j’en doute, et l’excès du bonheur qui m’accable

Me surprend, me confond, me paraît incroyable.

Madame, est-il possible ? et me puis-je assurer

D’un bien à quoi mes vœux n’oseraient aspirer ?

CLARICE.

Cesse de me tuer par cette défiance.

Qui pourrait des mortels troubler notre alliance ?

Quelqu’un a-t-il à voir dessus mes actions,

Dont j’aye à prendre l’ordre en mes affections[67] ?

Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne,

Ne puis-je disposer de ce que je te donne ?

PHILISTE.

N’ayant jamais été digne d’un tel honneur,

J’ai de la peine encore à croire mon bonheur.

CLARICE.

Pour t’obliger enfin à changer de langage,

Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage,

Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux,

T’attend pour enchaîner et ton bras et tes vœux ;

Viens le quérir, et prendre avec moi la journée

Qui termine bientôt notre heureux hyménée.

PHILISTE.

C’est dont vos seuls avis se doivent consulter :

Trop heureux, quant à moi, de les exécuter !

LA NOURRICE, seule.

Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre

Que ce n’est pas sans moi que ce jour se doit prendre.

De vos prétentions Alcidon averti[68]

Vous fera, s’il m’en croit, un dangereux parti.

Je lui vais bien donner de plus sûres adresses

Que d’amuser Doris par de fausses caresses ;

Aussi bien, m’a-t-on dit, à beau jeu beau retour.

Au lieu de la duper avec ce feint amour,

Elle-même le dupe, et lui rendant son change[69],

Lui promet un amour qu’elle garde à Florange :

Ainsi, de tous côtés primé par un rival,

Ses affaires sans moi se porteraient fort mal.

 

 

Scène V

 

ALCIDON, DORIS

 

ALCIDON.

Adieu, mon cher souci, sois sûre que mon âme

Jusqu’au dernier soupir conservera sa flamme.

DORIS.

Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu,

Tu ne fais que d’entrer ; à peine t’ai-je vu :

C’est m’envier trop tôt le bien de ta présence.

De grâce, oblige-moi d’un peu de complaisance[70] ;

Et, puisque je te tiens, souffre qu’avec loisir

Je puisse m’en donner un peu plus de plaisir.

ALCIDON.

Je t’explique si mal le feu qui me consume,

Qu’il me force à rougir d’autant plus qu’il s’allume.

Mon discours s’en confond, j’en demeure interdit ;

Ce que je ne puis dire est plus que je n’ai dit :

J’en hais les vains efforts de ma langue grossière,

Qui manquent de justesse en si belle matière,

Et ne répondant point aux mouvements du cœur,

Te découvrent si peu le fond de ma langueur.

Doris, si tu pouvais lire dans ma pensée,

Et voir jusqu’au milieu de mon âme blessée[71],

Tu verrais un brasier bien autre et bien plus grand

Qu’en ces faibles devoirs que ma bouche te rend.

DORIS.

Si tu pouvais aussi pénétrer mon courage,

Et voir jusqu’à quel point ma passion m’engage[72],

Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs

Ne te semblerait plus que de tristes froideurs.

Ton amour et le mien ont faute de paroles.

Par un malheur égal ainsi tu me consoles ;

Et de mille défauts me sentant accabler,

Ce m’est trop d’heur qu’un d’eux me fait te ressembler.

ALCIDON.

Mais, quelque ressemblance entre nous qui survienne,

Ta passion n’a rien qui ressemble à la mienne,

Et tu ne m’aimes pas de la même façon.

DORIS.

Si tu m’aimes encor, quitte un si faux soupçon[73] ;

Tu douterais à tort d’une chose trop claire :

L’épreuve fera foi comme j’aime à te plaire.

Je meurs d’impatience, attendant l’heureux jour

Qui te montre quel est envers toi mon amour ;

Ma mère en ma faveur brûle de même envie.

ALCIDON.

Hélas ! ma volonté sous un autre asservie,

Dont je ne puis encore à mon gré disposer,

Fait que d’un tel bonheur je ne saurais user.

Je dépends d’un vieil oncle, et s’il ne m’autorise,

Je ne te fais qu’en vain le don de ma franchise[74] ;

Tu sais que tout son bien ne regarde que moi,

Et qu’attendant sa mort je vis dessous sa loi.

Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte

Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte :

Un peu de temps fait tout.

DORIS.

Ne précipite rien.

Je connais ce qu’au monde aujourd’hui vaut le bien.

Conserve ce vieillard ; pourquoi te mettre en peine,

À force de m’aimer, de t’acquérir sa haine ?

Ce qui te plaît m’agrée ; et ce retardement,

Parce qu’il vient de toi, m’oblige infiniment.

ALCIDON.

De moi ! c’est offenser une pure innocence,

Si l’effet de mes vœux n’est pas en ma puissance[75] ;

Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi.

DORIS.

C’est prendre mal mon sens ; je sais quelle est ta foi.

ALCIDON.

En veux-tu par écrit une entière assurance[76] ?

DORIS.

Elle m’assure assez de ta persévérance ;

Et je lui ferais tort d’en recevoir d’ailleurs

Une preuve plus ample ou des garants meilleurs.

ALCIDON.

Je l’apporte demain, pour mieux faire connaître[77]...

DORIS.

J’en crois si fortement ce que j’en vois paraître,

Que c’est perdre du temps que de plus en parler.

Adieu. Va désormais où tu voulais aller.

Si pour te retenir j’ai trop peu de mérite,

Souviens-toi pour le moins que c’est moi qui te quitte.

ALCIDON.

Ce brusque adieu m’étonne, et je n’entends pas bien...

 

 

Scène VI

 

ALCIDON, LA NOURRICE

 

LA NOURRICE.

Je te prends au sortir d’un plaisant entretien.

ALCIDON.

Plaisant, de vérité, vu que mon artifice

Lui raconte les vœux que j’envoie à Clarice ;

Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin,

Elle se croit l’objet, et n’en est que témoin.

LA NOURRICE.

Ainsi ton feu se joue ?

ALCIDON.

Ainsi quand je soupire,

Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre ;

Et sa réponse, au point que je puis souhaiter[78],

Dans cette illusion a droit de me flatter.

LA NOURRICE.

Elle t’aime ?

ALCIDON.

Et de plus, un discours équivoque

Lui fait aisément croire un amour réciproque.

Elle se pense belle, et cette vanité

L’assure imprudemment de ma captivité ;

Et, comme si j’étais des amants ordinaires,

Elle prend sur mon cœur des droits imaginaires,

Cependant que le sien sent tout ce que je feins[79],

Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains.

LA NOURRICE.

Je te réponds que non. Si tu n’y mets remède,

Avant qu’il soit trois jours Florange la possède[80].

ALCIDON.

Et qui t’en a tant dit ?

LA NOURRICE.

Géron m’a tout conté ;

C’est lui qui sourdement a conduit ce traité.

ALCIDON.

C’est ce qu’en mots obscurs son adieu voulait dire[81].

Elle a cru me braver, mais je n’en fais que rire ;

Et, comme j’étais las de me contraindre tant,

La coquette qu’elle est m’oblige en me quittant.

Ne m’apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse ?

LA NOURRICE.

Elle met ton agente au bout de sa finesse.

Philiste assurément tient son esprit charmé :

Je n’aurais jamais cru qu’elle l’eût tant aimé.

ALCIDON.

C’est à faire à du temps.

LA NOURRICE.

Quitte cette espérance :

Ils ont pris l’un de l’autre une entière assurance,

Jusqu’à s’entredonner la parole et la foi.

ALCIDON.

Que tu demeures froide en te moquant de moi !

LA NOURRICE.

Il n’est rien de si vrai ; ce n’est point raillerie.

ALCIDON.

C’est donc fait d’Alcidon ? Nourrice, je te prie...

LA NOURRICE.

Rien ne sert de prier ; mon esprit épuisé[82]

Pour divertir ce coup n’est point assez rusé.

Je n’en sais qu’un moyen, mais je ne l’ose dire.

ALCIDON.

Dépêche, ta longueur m’est un second martyre.

LA NOURRICE.

Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours,

Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours...

ALCIDON.

Et qu’a cela de propre à reculer ma perte ?

LA NOURRICE.

Je te puis en tenir la fausse porte ouverte[83] :

Aurais-tu du courage assez pour l’enlever ?

ALCIDON.

Oui, mais il faut retraite après où me sauver[84] ;

Et je n’ai point d’ami si peu jaloux de gloire

Que d’être partisan d’une action si noire.

Si j’avais un prétexte, alors je ne dis pas

Que quelqu’un abusé n’accompagnât mes pas.

LA NOURRICE.

On te vole Doris, et ta feinte colère[85]

Manquerait de prétexte à quereller son frère !

Fais-en sonner partout un faux ressentiment :

Tu verras trop d’amis s’offrir aveuglément,

Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme,

Vouloir venger l’affront qu’aura reçu ta flamme.

Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien...

ALCIDON.

Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien.

LA NOURRICE.

Pour ôter tout soupçon de notre intelligence,

Ne faisons plus ensemble aucune conférence,

Et viens quand tu pourras ; je t’attends dès demain.

ALCIDON.

Adieu, je tiens le coup, autant vaut, dans ma main.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

CÉLIDAN, ALCIDON

 

CÉLIDAN.

Ce n’est pas que j’excuse ou la sœur, ou le frère,

Dont l’infidélité fait naître ta colère ;

Mais, à ne point mentir, ton dessein à l’abord

N’a gagné mon esprit qu’avec un peu d’effort.

Lorsque tu m’as parlé d’enlever sa maîtresse,

L’honneur a quelque temps combattu ma promesse :

Ce mot d’enlèvement me faisait de l’horreur ;

Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur,

N’avaient plus la raison de leur intelligence ;

En plaignant ton malheur je blâmais ta vengeance ;

Et l’ombre d’un forfait, amusant ma pitié,

Retardait les effets dus à notre amitié.

Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète[86] ;

Prends mon bras pour second, mon château pour retraite.

Le déloyal Philiste, en te volant ton bien,

N’a que trop mérité qu’on le prive du sien :

Après son action la tienne est légitime ;

Et l’on venge sans honte un crime par un crime.

ALCIDON.

Tu vois comme il me trompe, et me promet sa sœur,

Pour en faire sous main Florange possesseur[87].

Ah ciel ! fut-il jamais un si noir artifice ?

Il lui fait recevoir mes offres de service ;

Cette belle m’accepte, et fier de son aveu[88],

Je me vante partout du bonheur de mon feu :

Cependant il me l’ôte, et par cette pratique,

Plus mon amour est su, plus ma honte est publique.

CÉLIDAN.

Après sa trahison, vois ma fidélité ;

Il t’enlève un objet que je t’avais quitté.

Ta Doris fut toujours la reine de mon âme ;

J’ai toujours eu pour elle une secrète flamme,

Sans jamais témoigner que j’en étais épris,

Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix :

Mais je te l’ai quittée, et non pas à Florange.

Quand je t’aurai vengé, contre lui je me venge,

Et je lui fais savoir que jusqu’à mon trépas[89],

Tout autre qu’Alcidon ne l’emportera pas.

ALCIDON.

Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue !

Que je te veux de mal de cette retenue !

Est-ce ainsi qu’entre amis on vit à cœur ouvert ?

CÉLIDAN.

Mon feu, qui t’offensait, est demeuré couvert ;

Et si cette beauté malgré moi l’a fait naître,

J’ai su pour ton respect l’empêcher de paraître.

ALCIDON.

Hélas ! tu m’as perdu, me voulant obliger ;

Notre vieille amitié m’en eût fait dégager[90].

Je souffre maintenant la honte de sa perte,

Et j’aurais eu l’honneur de te l’avoir offerte,

De te l’avoir cédée, et réduit mes désirs

Au glorieux dessein d’avancer tes plaisirs.

Faites, dieux tout-puissants, que Philiste se change[91] !

Et, l’inspirant bientôt de rompre avec Florange,

Donnez-moi le moyen de montrer qu’à mon tour

Je sais pour un ami contraindre mon amour.

CÉLIDAN.

Tes souhaits arrivés, nous t’en verrions dédire ;

Doris sur ton esprit reprendrait son empire :

Nous donnons aisément ce qui n’est plus à nous.

ALCIDON.

Si j’y manquais, grands dieux ! je vous conjure tous

D’armer contre Alcidon vos dextres vengeresses.

CÉLIDAN.

Un ami tel que toi m’est plus que cent maîtresses ;

Il n’y va pas de tant ; résolvons seulement

Du jour et des moyens de cet enlèvement.

ALCIDON.

Mon secret n’a besoin que de ton assistance.

Je n’ai point lieu de craindre aucune résistance[92] :

La beauté dont mon traître adore les attraits

Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais ;

J’en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte ;

Étant seule, et de nuit, le moindre effort l’emporte.

Allons-y dès ce soir ; le plus tôt vaut le mieux ;

Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux,

Et de nous, et du coup, l’entière connaissance.

CÉLIDAN.

Si Clarice une fois est en notre puissance,

Crois que c’est un bon gage à moyenner l’accord,

Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[93].

Mais, pour la sûreté d’une telle surprise,

Aussitôt que chez moi nous pourrons l’avoir mise,

Retournons sur nos pas, et soudain effaçons

Ce que pourrait l’absence engendrer de soupçons.

ALCIDON.

Ton salutaire avis est la même prudence ;

Et déjà je prépare une froide impudence

À m’informer demain, avec étonnement,

De l’heure et de l’auteur de cet enlèvement.

CÉLIDAN.

Adieu ; j’y vais mettre ordre.

ALCIDON.

Estime qu’en revanche

Je n’ai goutte de sang que pour toi je n’épanche.

 

 

Scène II

 

ALCIDON

 

Bons dieux ! Que d’innocence et de simplicité !

Ou, pour la mieux nommer, que de stupidité,

Dont le manque de sens se cache et se déguise

Sous le front spécieux d’une sotte franchise !

Que Célidan est bon ! que j’aime sa candeur !

Et que son peu d’adresse oblige mon ardeur !

Oh ! qu’il n’est pas de ceux dont l’esprit à la mode

À l’humeur d’un ami jamais ne s’accommode,

Et qui nous font souvent cent protestations,

Et contre les effets ont mille inventions !

Lui, quand il a promis, il meurt qu’il n’effectue,

Et l’attente déjà de me servir le tue.

J’admire cependant par quel secret ressort

Sa fortune et la mienne ont cela de rapport,

Que celle qu’un ami nomme ou tient sa maîtresse

Est l’objet qui tous deux au fond du cœur nous blesse,

Et qu’ayant comme moi caché sa passion,

Nous n’avons différé que de l’intention,

Puisqu’il met pour autrui son bonheur en arrière[94],

Et pour moi...

 

 

Scène III

 

PHILISTE, ALCIDON

 

PHILISTE.

Je t’y prends, rêveur.

ALCIDON.

Oui, par derrière ;

C’est d’ordinaire ainsi que les traîtres en font.

PHILISTE.

Je te vois accablé d’un chagrin si profond,

Que j’excuse aisément ta réponse un peu crue :

Mais que fais-tu si triste au milieu d’une rue ?

Quelque penser fâcheux te servait d’entretien ?

ALCIDON.

Je rêvais que le monde en l’âme ne vaut rien,

Du moins pour la plupart ; que le siècle où nous sommes[95]

À bien dissimuler met la vertu des hommes ;

Qu’à peine quatre mots se peuvent échapper[96]

Sans quelque double sens afin de nous tromper ;

Et que souvent de bouche un dessein se propose

Cependant que l’esprit songe à toute autre chose.

PHILISTE.

Et cela t’affligeait ? Laissons courir le temps,

Et, malgré ses abus, vivons toujours contents.

Le monde est un chaos, et son désordre excède

Tout ce qu’on y voudrait apporter de remède.

N’ayons l’œil, cher ami, que sur nos actions ;

Aussi bien, s’offenser de ses corruptions,

À des gens comme nous ce n’est qu’une folie.

Mais, pour te retirer de ta mélancolie[97],

Je te veux faire part de mes contentements.

Si l’on peut en amour s’assurer aux serments,

Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange,

Clarice est à Philiste.

ALCIDON.

Et Doris, à Florange.

PHILISTE.

Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit[98] ;

J’aurai perdu la vie avant que cela soit.

ALCIDON.

Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce :

Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe.

PHILISTE.

Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos,

Et voulut hier au soir m’en toucher quelques mots :

Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire

De régler sur les biens une pareille affaire[99] ;

Un si honteux motif leur fait tout décider,

Et l’or qui les aveugle a droit de les guider :

Mais comme son éclat n’éblouit point mon âme[100],

Que je vois d’un autre œil ton mérite et ta flamme,

Je lui fis bien savoir que mon consentement

Ne dépendrait jamais de son aveuglement,

Et que, jusqu’au tombeau, quant à cet hyménée,

Je maintiendrais la foi que je t’avais donnée.

Ma sœur accortement feignait de l’écouter ;

Non pas que son amour n’osât lui résister,

Mais elle voulait bien qu’un peu de jalousie[101]

Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie ;

Ce petit aiguillon quelquefois, en passant,

Réveille puissamment un amour languissant.

ALCIDON.

Fais à qui tu voudras ce conte ridicule.

Soit que ta sœur l’accepte, ou qu’elle dissimule,

Le peu que j’y perdrai ne vaut pas m’en fâcher.

Rien de mes sentiments ne saurait approcher.

Comme, alors qu’au théâtre on nous fait voir Mélite,

Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte,

Ce qu’elle dit de lui, je le dis de ta sœur,

Et je la veux traiter avec même douceur.

Pourquoi m’aigrir contre elle ? En cet indigne change,

Le beau choix qu’elle fait la punit, et me venge[102] ;

Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi,

Ne posséda jamais la raison qu’à demi.

J’aurais tort de vouloir qu’elle en eût davantage,

Sa faiblesse la force à devenir volage.

Je n’ai que pitié d’elle en ce manque de foi ;

Et mon courroux entier se réserve pour toi,

Toi, qui trahis ma flamme après l’avoir fait naître,

Toi, qui ne m’es ami qu’afin d’être plus traître,

Et que tes lâchetés tirent de leur excès,

Par ce damnable appas, un facile succès.

Déloyal ! ainsi donc de ta vaine promesse

Je reçois mille affronts au lieu d’une maîtresse ;

Et ton perfide cœur, masqué jusqu’à ce jour,

Pour assouvir ta haine alluma mon amour !

PHILISTE.

Ces soupçons dissipés par des effets contraires,

Nous renouerons bientôt une amitié de frères.

Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux

Ce qu’a de plus mortel la colère des cieux,

Si jamais ton rival a ma sœur sans ma vie !

À cause de son bien ma mère en meurt d’envie[103] ;

Mais malgré...

ALCIDON.

Laisse là ces propos superflus :

Ces protestations ne m’éblouissent plus ;

Et ma simplicité, lasse d’être dupée,

N’admet plus de raisons qu’au bout de mon épée.

PHILISTE.

Étrange impression d’une jalouse erreur,

Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur !

Eh bien ! tu veux ma vie, et je te l’abandonne ;

Ce courroux insensé qui dans ton cœur bouillonne,

Contente-le par là, pousse ; mais n’attends pas

Que, par le tien, je veuille éviter mon trépas.

Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire,

Je le veux tout donner au seul bien de te plaire ;

Toujours à ces défis j’ai couru sans effroi[104] ;

Mais je n’ai point d’épée à tirer contre toi.

ALCIDON.

Voilà bien déguiser un manque de courage.

PHILISTE.

C’est presser un peu trop qu’aller jusqu’à l’outrage[105].

On n’a point encor vu que ce manque de cœur

M’ait rendu le dernier où vont les gens d’honneur.

Je te veux bien ôter tout sujet de colère ;

Et quoi que de ma sœur ait résolu ma mère,

Dût mon peu de respect irriter tous les dieux,

J’affronterai Géron et Florange à ses yeux.

Mais après les efforts de cette déférence,

Si tu gardes encor la même violence,

Peut-être saurons-nous apaiser autrement

Les obstinations de ton emportement.

ALCIDON, seul.

Je crains son amitié plus que cette menace.

Sans doute il va chasser Florange de ma place.

Mon prétexte est perdu, s’il ne quitte ces soins.

Dieux ! qu’il m’obligerait de m’aimer un peu moins !

 

 

Scène IV

 

CHRYSANTE, DORIS

 

CHRYSANTE.

Je meure, mon enfant, si tu n’es admirable !

Et ta dextérité me semble incomparable :

Tu mérites de vivre après un si beau tour.

DORIS.

Croyez-moi qu’Alcidon n’en sait guère en amour ;

Vous n’eussiez pu m’entendre, et vous garder de rire[106].

Je me tuais moi-même à tous coups de lui dire

Que mon âme pour lui n’a que de la froideur,

Et que je lui ressemble, en ce que notre ardeur

Ne s’explique à tous deux point du tout par la bouche[107] ;

Enfin que je le quitte.

CHRYSANTE.

Il est donc une souche,

S’il ne peut rien comprendre en ces naïvetés.

Peut-être y mêlais-tu quelques obscurités ?

DORIS.

Pas une ; en mots exprès je lui rendais son change,

Et n’ai couvert mon jeu qu’au regard de Florange.

CHRYSANTE.

De Florange ! Et comment en osais-tu parler ?

DORIS.

Je ne me trouvais pas d’humeur à rien celer ;

Mais nous nous sûmes lors jeter sur l’équivoque.

CHRYSANTE.

Tu vaux trop. C’est ainsi qu’il faut, quand on se moque,

Que le moqué toujours sorte fort satisfait ;

Ce n’est plus autrement qu’un plaisir imparfait,

Qui souvent malgré nous se termine en querelle.

DORIS.

Je lui prépare encore une ruse nouvelle[108]

Pour la première fois qu’il m’en viendra conter.

CHRYSANTE.

Mais pour en dire trop tu pourras tout gâter.

DORIS.

N’en ayez pas de peur.

CHRYSANTE.

Quoi que l’on se propose,

Assez souvent l’issue...

DORIS.

On vous veut quelque chose,

Madame, je vous laisse.

CHRYSANTE.

Oui, va-t’en ; il vaut mieux

Que l’on ne traite point cette affaire à tes yeux.

 

 

Scène V

 

CHRYSANTE, GÉRON

 

CHRYSANTE.

Je devine à peu près le sujet qui t’amène ;

Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine,

Et s’emporte si fort en faveur d’un ami,

Que je n’ai su gagner son esprit qu’à demi.

Encore une remise ; et que tandis Florange

Ne craigne aucunement qu’on lui donne le change ;

Moi-même j’ai tant fait que ma fille aujourd’hui

(Le croirais-tu, Géron ?) a de l’amour pour lui.

GÉRON.

Florange, impatient de n’avoir pas encore

L’entier et libre accès vers l’objet qu’il adore,

Ne pourra consentir à ce retardement.

CHRYSANTE.

Le tout en ira mieux pour son contentement.

Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse,

Si mon fils ne l’y voit que d’un œil de rudesse,

Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[109],

Ou ne lui parle enfin que pour le quereller ?

GÉRON.

Madame, il ne faut point tant de discours frivoles.

Je ne fus jamais homme à porter des paroles,

Depuis que j’ai connu qu’on ne les peut tenir.

Si monsieur votre fils...

CHRYSANTE.

Je l’aperçois venir.

GÉRON.

Tant mieux. Nous allons voir s’il dédira sa mère.

CHRYSANTE.

Sauve-toi ; ses regards ne sont que de colère.

 

 

Scène VI

 

CHRYSANTE, PHILISTE, GÉRON, LYCAS

 

PHILISTE.

Te voilà donc ici, peste du bien public,

Qui réduis les amours en un sale trafic.

Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes.

Ce n’est pas où je suis que l’on surprend des femmes.

GÉRON.

Vous me prenez à tort pour quelque suborneur[110] ;

Je ne sortis jamais des termes de l’honneur ;

Et madame elle-même a choisi cette voie.

PHILISTE, lui donnant des coups de plat d’épée.

Tiens, porte ce revers à celui qui t’envoie ;

Ceux-ci seront pour toi.

 

 

Scène VII

 

CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS

 

CHRYSANTE.

Mon fils, qu’avez-vous fait ?

PHILISTE.

J’ai mis, grâces aux dieux, ma promesse en effet.

CHRYSANTE.

Ainsi vous m’empêchez d’exécuter la mienne.

PHILISTE.

Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne ;

Mais si jamais je trouve ici ce couratier,

Je lui saurai, madame, apprendre son métier.

CHRYSANTE.

Il vient sous mon aveu.

PHILISTE.

Votre aveu ne m’importe ;

C’est un fou s’il me voit sans regagner la porte[111] :

Autrement, il saura ce que pèsent mes coups.

CHRYSANTE.

Est-ce là le respect que j’attendais de vous ?

PHILISTE.

Commandez que le cœur à vos yeux je m’arrache,

Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache :

Je suis prêt d’expier avec mille tourments

Ce que je mets d’obstacle à vos contentements.

CHRYSANTE.

Souffrez que la raison règle votre courage ;

Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage,

L’affaire qui se traite apporte à votre sœur.

Le bien est en ce siècle une grande douceur :

Étant riche, on est tout ; ajoutez qu’elle-même

N’aime point Alcidon, et ne croit pas qu’il l’aime.

Quoi ! voulez-vous forcer son inclination ?

PHILISTE.

Vous la forcez vous-même à cette élection.

Je suis de ses amours le témoin oculaire.

CHRYSANTE.

Elle se contraignait seulement pour vous plaire.

PHILISTE.

Elle doit donc encor se contraindre pour moi.

CHRYSANTE.

Et pourquoi lui prescrire une si dure loi ?

PHILISTE.

Puisqu’elle m’a trompé, qu’elle en porte la peine.

CHRYSANTE.

Voulez-vous l’attacher à l’objet de sa haine ?

PHILISTE.

Je veux tenir parole à mes meilleurs amis,

Et qu’elle tienne aussi ce qu’elle m’a promis.

CHRYSANTE.

Mais elle ne vous doit aucune obéissance.

PHILISTE.

Sa promesse me donne une entière puissance.

CHRYSANTE.

Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger.

PHILISTE.

Que deviendra ma foi, qu’elle a fait engager ?

CHRYSANTE.

Il la faut révoquer, comme elle sa promesse.

PHILISTE.

Il faudrait donc, comme elle, avoir l’âme traîtresse.

Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[112]...

CHRYSANTE.

Quel violent esprit !

PHILISTE.

Que, s’il ne se départ

D’une place chez nous par surprise occupée,

Je ne le trouve point sans une bonne épée.

CHRYSANTE.

Attends un peu. Mon fils...

PHILISTE, à Lycas.

Marche, mais promptement.

CHRYSANTE, seule.

Dieux ! que cet emporté me donne de tourment[113] !

Que je te plains, ma fille ! Hélas ! pour ta misère

Les destins ennemis t’ont fait naître ce frère ;

Déplorable ! le ciel te veut favoriser

D’une bonne fortune, et tu n’en peux user.

Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage,

Et tâchons par nos pleurs d’amollir son courage.

 

 

Scène VIII

 

CLARICE, dans son jardin[114]

 

Chers confidents de mes désirs,

Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude,

Ce n’est plus avec des soupirs

Que je viens abuser de votre solitude ;

Mes tourments sont passés,

Mes vœux sont exaucés,

La joie aux maux succède[115] :

Mon sort en ma faveur change sa dure loi,

Et, pour dire en un mot le bien que je possède,

Mon Philiste est à moi.

 

En vain nos inégalités

M’avaient avantagée à mon désavantage.

L’amour confond nos qualités,

Et nous réduit tous deux sous un même esclavage.

L’aveugle outrecuidé

Se croirait mal guidé

Par l’aveugle fortune ;

Et son aveuglement par miracle fait voir

Que, quand il nous saisit, l’autre nous importune,

Et n’a plus de pouvoir.

 

Cher Philiste, à présent tes yeux,

Que j’entendais si bien sans les vouloir entendre,

Et tes propos mystérieux,

Par leurs rusés détours n’ont plus rien à m’apprendre.

Notre libre entretien

Ne dissimule rien ;

Et ces respects farouches

N’exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs,

L’amour est maintenant le maître de nos bouches

Ainsi que de nos cœurs.

 

Qu’il fait bon avoir enduré !

Que le plaisir se goûte au sortir des supplices !

Et qu’après avoir tant duré,

La peine qui n’est plus augmente nos délices !

Qu’un si doux souvenir

M’apprête à l’avenir

D’amoureuses tendresses !

Que mes malheurs finis auront de volupté !

Et que j’estimerai chèrement ces caresses

Qui m’auront tant coûté !

 

Mon heur me semble sans pareil[116] ;

Depuis qu’en liberté notre amour m’en assure,

Je ne crois pas que le soleil...

 

 

Scène IX

 

CÉLIDAN, ALCIDON, CLARICE, LA NOURRICE

 

CÉLIDAN, dit ces mots derrière le théâtre.

Cocher, attends-nous là.

CLARICE.

D’où provient ce murmure ?

ALCIDON.

Il est temps d’avancer ; baissons le tapabord ;

Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d’effort.

CLARICE.

Aux voleurs ! au secours !

LA NOURRICE.

Quoi ! des voleurs, madame ?

CLARICE.

Oui, des voleurs, nourrice.

LA NOURRICE,
embrasse les genoux de Clarice et l’empêche de fuir.

Ah ! De frayeur je pâme.

CLARICE.

Laisse-moi, misérable.

CÉLIDAN.

Allons, il faut marcher,

Madame ; vous viendrez.

CLARICE, Célidan lui met la main sur la bouche.

Aux vo...

CÉLIDAN, il dit ces derniers mots derrière le théâtre.

Touche, cocher.

 

 

Scène X

 

LA NOURRICE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR

 

LA NOURRICE, seule.

Sortons de pâmoison, reprenons la parole ;

Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle.

Ou je n’y connais rien, ou j’ai bien pris mon temps :

Ils n’en seront pas tous également contents[117] ;

Et Philiste demain, cette nouvelle sue,

Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue.

Mais par où vont nos gens ? Voyons, qu’en sûreté

Je fasse aller après par un autre côté.

À présent il est temps que ma voix s’évertue :

Aux armes ! aux voleurs ! on m’égorge, on me tue,

On enlève madame ; amis, secourez-nous ;

À la force ! aux brigands ! au meurtre ! accourez tous,

Doraste, Polymas, Listor.

POLYMAS.

Qu’as-tu, nourrice ?

LA NOURRICE.

Des voleurs...

POLYMAS.

Qu’ont-ils fait ?

LA NOURRICE.

Ils ont ravi Clarice.

POLYMAS.

Comment ! ravi Clarice ?

LA NOURRICE.

Oui. Suivez promptement.

Bons dieux ! que j’ai reçu de coups en un moment !

DORASTE.

Suivons-les : mais dis-nous la route qu’ils ont prise.

LA NOURRICE.

Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise !

Elle est seule.

Oh, qu’ils en vont abattre ! ils sont morts, c’en est fait ;

Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait :

Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde,

Ils les rencontreront s’ils font le tour du monde.

Quant à nous cependant subornons quelques pleurs

Qui servent de témoins à nos fausses douleurs.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

PHILISTE, LYCAS

 

PHILISTE.

Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice !

Quelle preuve en as-tu ? quel témoin ? quel indice ?

Ton rapport n’est fondé que sur quelque faux bruit.

LYCAS.

Je n’en suis par les yeux, hélas ! Que trop instruit[118] ;

Les cris de sa nourrice en sa maison déserte

M’ont trop suffisamment assuré de sa perte ;

Seule en ce grand logis, elle court haut et bas,

Elle renverse tout ce qui s’offre à ses pas,

Et sur ceux qu’elle voit frappe sans reconnaître ;

À peine devant elle oserait-on paraître :

De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit[119]

Que le désespoir forme, et que la rage suit ;

Et, parmi ses transports, son hurlement farouche

Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche.

PHILISTE.

Ne t’a-t-elle rien dit ?

LYCAS.

Soudain qu’elle m’a vu,

Ces mots ont éclaté d’un transport imprévu[120] :

« Va lui dire qu’il perd sa maîtresse et la nôtre ; »

Et puis incontinent, me prenant pour un autre,

Elle m’allait traiter en auteur du forfait ;

Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.

PHILISTE.

Elle nomme du moins celui qu’elle en soupçonne ?

LYCAS.

Ses confuses clameurs n’en accusent personne,

Et même les voisins n’en savent que juger.

PHILISTE.

Tu m’apprends seulement ce qui peut m’affliger,

Traître, sans que je sache où, pour mon allégeance,

Adresser ma poursuite, et porter ma vengeance.

Tu fais bien d’échapper ; dessus toi ma douleur,

Faute d’un autre objet, eût vengé ce malheur.

Malheur d’autant plus grand que sa source ignorée

Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée ;

Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours,

Qu’une plainte inutile, au lieu d’un prompt secours :

Faible soulagement en un coup si funeste[121] ;

Mais il s’en faut servir, puisque seul il nous reste.

Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents

Plus remplis de fureur qu’ils ne sont impuissants ;

Fais qu’à force de cris poussés jusqu’en la nue,

Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue ;

Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs,

Clarice, où qu’elle soit, apprenne que tu meurs.

Clarice, unique objet qui me tiens en servage,

Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage[122] ;

Vois comme en te perdant je vais perdre le jour,

Et par mon désespoir juge de mon amour.

Hélas ! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte[123]

Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte ;

Et ton amour, qui doute encor de mes serments,

Cherche à s’en assurer par mes ressentiments.

Soupçonneuse beauté, contente ton envie,

Et prends cette assurance aux dépens de ma vie.

Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs

Reçois ensemble et perds l’effet de tes désirs ;

Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée,

Tu lui voudras du mal de t’avoir trop aimée ;

Et sûre d’une foi que tu crains d’accepter[124],

Tu pleureras en vain le bonheur d’en douter.

Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même !

Quel charme à mon trépas de penser qu’elle m’aime !

Et dans mon désespoir qu’il m’est doux d’espérer

Que ma mort, à son tour, la fera soupirer !

Simple, qu’espères-tu ? Sa perte volontaire

Ne veut que te punir d’un amour téméraire ;

Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments

Lui sembleraient pour toi de légers châtiments.

Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine ;

Elle pâme de joie au récit de ta peine,

Et choisit pour objet de son affection

Un amant plus sortable à sa condition.

Pauvre désespéré, que ta raison s’égare !

Et que tu traites mal une amitié si rare !

Après tant de serments de n’aimer rien que toi,

Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi ;

Tu veux seul avoir part à la douleur commune ;

Tu veux seul te charger de toute l’infortune,

Comme si tu pouvais en croissant tes malheurs

Diminuer les siens, et l’ôter aux voleurs.

N’en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme

À mis en son pouvoir la reine de ton âme,

Et peut-être déjà ce corsaire effronté

Triomphe insolemment de sa fidélité[125].

Qu’à ce triste penser ma vigueur diminue !

 

 

Scène II

 

PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR

 

PHILISTE.

Mais voici de ses gens. Qu’est-elle devenue ?

Amis le savez-vous ? N’avez-vous rien trouvé

Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé ?

DORASTE.

Nous avons fait, monsieur, une vaine poursuite.

PHILISTE.

Du moins vous avez vu des marques de leur fuite.

DORASTE.

Si nous avions pu voir les traces de leurs pas,

Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas ;

Mais, hélas ! quelque soin et quelque diligence...

PHILISTE.

Ce sont là des effets de votre intelligence,

Traîtres ; ces feints hélas ne sauraient m’abuser.

POLYMAS.

Vous n’avez point, monsieur, de quoi nous accuser[126].

PHILISTE.

Perfides, vous prêtez épaule à leur retraite,

Et c’est ce qui vous fait me la tenir secrète.

Mais voici... Vous fuyez ! vous avez beau courir,

Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir.

DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste les cherche derrière le théâtre.

Cédons à sa fureur, évitons-en l’orage.

POLYMAS.

Ne nous présentons plus aux transports de sa rage ;

Mais plutôt derechef allons si bien chercher,

Qu’il n’ait plus au retour sujet de se fâcher.

LISTOR, voyant revenir Philiste, et s’enfuyant avec ses compagnons.

Le voilà.

PHILISTE, l’épée à la main, et seul.

Qui les ôte à ma juste colère ?

Venez de vos forfaits recevoir le salaire,

Infâmes scélérats, venez, qu’espérez-vous ?

Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups.

 

 

Scène III

 

ALCIDON, CÉLIDAN, PHILISTE

 

ALCIDON, met l’épée à la main.

Philiste, à la bonne heure, un miracle visible

T’a rendu maintenant à l’honneur plus sensible,

Puisqu’ainsi tu m’attends les armes à la main.

J’admire avec plaisir ce changement soudain[127],

Et vais...

CÉLIDAN.

Ne pense pas ainsi...

ALCIDON.

Laisse-nous faire ;

C’est en homme de cœur qu’il me va satisfaire.

Crains-tu d’être témoin d’une bonne action ?

PHILISTE.

Dieux ! ce comble manquait à mon affliction.

Que j’éprouve en mon sort une rigueur cruelle !

Ma maîtresse perdue, un ami me querelle.

ALCIDON.

Ta maîtresse perdue !

PHILISTE.

Hélas ! hier, des voleurs...

ALCIDON.

Je n’en veux rien savoir, va le conter ailleurs ;

Je ne prends point de part aux intérêts d’un traître[128] ;

Et puisqu’il est ainsi, le ciel fait bien connaître

Que son juste courroux a soin de me venger.

PHILISTE.

Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m’outrager ?

Mon amitié se lasse, et ma fureur m’emporte ;

Mon âme pour sortir ne cherche qu’une porte :

Ne me presse donc plus dans un tel désespoir[129] :

J’ai déjà fait pour toi par delà mon devoir.

Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée ?

J’ai renvoyé Géron à coups de plat d’épée ;

J’ai menacé Florange, et rompu les accords[130]

Qui t’avoient su causer ces violents transports.

ALCIDON.

Entre des cavaliers une offense reçue

Ne se contente point d’une si lâche issue ;

Va m’attendre...

CÉLIDAN.

Arrêtez, je ne permettrai pas

Qu’un si funeste mot termine vos débats.

PHILISTE.

Faire ici du fendant tandis qu’on nous sépare,

C’est montrer un esprit lâche autant que barbare.

Adieu, mauvais, adieu : nous nous pourrons trouver ;

Et si le cœur t’en dit, au lieu de tant braver,

J’apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles.

Mon honneur souffrirait des taches éternelles

À craindre encor de perdre une telle amitié.

 

 

Scène IV

 

CÉLIDAN, ALCIDON

 

CÉLIDAN.

Mon cœur à ses douleurs s’attendrit de pitié[131] ;

Il montre une franchise ici trop naturelle,

Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle.

L’affaire se traitait sans doute à son insu,

Et quelque faux soupçon en ce point t’a déçu,

Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice.

ALCIDON.

Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice,

À ce piège, qu’il dresse afin de me duper[132] ?

CÉLIDAN.

Romprait-il ces accords à dessein de tromper ?

Que vois-tu là qui sente une supercherie ?

ALCIDON.

Je n’y vois qu’un effet de sa poltronnerie,

Qu’un lâche désaveu de cette trahison,

De peur d’être obligé de m’en faire raison.

Je l’en pressai dès hier ; mais son peu de courage

Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage,

Par où, m’éblouissant, il pût un de ces jours

Renouer sourdement ces muettes amours.

Il en donne en secret des avis à Florange :

Tu ne le connais pas ; c’est un esprit étrange.

CÉLIDAN.

Quelque étrange qu’il soit, si tu prends bien ton temps,

Malgré lui tes désirs se trouveront contents.

Ses offres acceptés, que rien ne se diffère ;

Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire.

ALCIDON.

Cet ordre est infaillible à procurer mon bien ;

Mais ton contentement m’est plus cher que le mien.

Longtemps à mon sujet tes passions contraintes

Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes ;

Il me faut à mon tour en faire autant pour toi :

Hier devant tous les dieux je t’en donnai ma foi,

Et, pour la maintenir tout me sera possible[133].

CÉLIDAN.

Ta perte en mon bonheur me serait trop sensible ;

Et je m’en haïrais, si j’avais consenti

Que mon hymen laissât Alcidon sans parti.

ALCIDON.

Eh bien, pour t’arracher ce scrupule de l’âme

(Quoique je n’eus jamais pour elle aucune flamme),

J’épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort

Veut qu’à mes amitiés je fasse un tel effort,

Que d’un de mes amis j’épouse la maîtresse,

C’est là que par devoir il faut que je m’adresse.

Philiste est un parjure ; et moi ton obligé[134] :

Il m’a fait un affront, et tu m’en as vengé.

Balancer un tel choix avec inquiétude,

Ce serait me noircir de trop d’ingratitude.

CÉLIDAN.

Mais te priver pour moi de ce que tu chéris !

ALCIDON.

C’est faire mon devoir, te quittant ma Doris,

Et me venger d’un traître, épousant sa Clarice.

Mes discours ni mon cœur n’ont aucun artifice.

Je vais, pour confirmer tout ce que je t’ai dit,

Employer vers Doris mon reste de crédit ;

Si je la puis gagner, je te réponds du frère ;

Trop heureux à ce prix d’apaiser ma colère !

CÉLIDAN.

C’est ainsi que tu veux m’obliger doublement.

Vois ce que je pourrai pour ton contentement.

ALCIDON.

L’affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée,

Si Clarice apprenait une mort supposée...

CÉLIDAN.

De qui ? de son amant ? Va, tiens pour assuré

Qu’elle croira dans peu ce perfide expiré.

ALCIDON.

Quand elle en aura su la nouvelle funeste,

Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste.

On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés,

Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés.

 

 

Scène V

 

CÉLIDAN

 

Il me cède à mon gré Doris de bon courage ;

Et ce nouveau dessein d’un autre mariage,

Pour être fait sur l’heure, et tout nonchalamment,

Est conduit, ce me semble, assez accortement[135].

Qu’il en sait de moyens ! qu’il a ses raisons prêtes !

Et qu’il trouve à l’instant de prétextes honnêtes

Pour ne point rapprocher de son premier amour !

Plus j’y porte la vue, et moins j’y vois de jour[136].

M’aurait-il bien caché le fond de sa pensée ?

Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée ;

Il se venge en parole, et s’oblige en effet.

On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[137] :

Quand on lui rend Doris, il s’aigrit davantage.

Je jouerais , à ce compte, un joli personnage !

Il s’en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain,

Tandis que le succès est encore en ma main.

Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connaître

Que je ne suis pas homme à seconder un traître[138].

Ce n’est point avec moi qu’il faut faire le fin,

Et qui me veut duper en doit craindre la fin.

Il ne voulait que moi pour lui servir d’escorte,

Et, si je ne me trompe, il n’ouvrit point la porte ;

Nous étions attendus, on secondait nos coups :

La nourrice parut en même temps que nous,

Et se pâma soudain avec tant de justesse,

Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse.

Qui lui pourrait un peu tirer les vers du nez,

Que nous verrions demain des gens bien étonnés !

 

 

Scène VI

 

CÉLIDAN, LA NOURRICE

 

LA NOURRICE.

Ah !

CÉLIDAN.

J’entends des soupirs.

LA NOURRICE.

Destins !

CÉLIDAN.

C’est la nourrice ;

Qu’elle vient à propos !

LA NOURRICE.

Ou rendez-moi Clarice...

CÉLIDAN.

Il la faut aborder.

LA NOURRICE.

Ou me donnez la mort.

CÉLIDAN.

Qu’est-ce ? qu’as-tu, nourrice, à t’affliger si fort ?

Quel funeste accident ? quelle perte arrivée ?

LA NOURRICE.

Perfide ! c’est donc toi qui me l’as enlevée ?

En quel lieu la tiens-tu ? Dis-moi, qu’en as-tu fait ?

CÉLIDAN.

Ta douleur sans raison m’impute ce forfait[139] ;

Car enfin je t’entends, tu cherches ta maîtresse ?

LA NOURRICE.

Oui, je te la demande, âme double et traîtresse.

CÉLIDAN.

Je n’ai point eu de part en cet enlèvement[140] ;

Mais je t’en dirai bien l’heureux événement.

Il ne faut plus avoir un visage si triste,

Elle est en bonne main.

LA NOURRICE.

De qui ?

CÉLIDAN.

De son Philiste.

LA NOURRICE.

Le cœur me le disait, que ce rusé flatteur

Devait être du coup le véritable auteur.

CÉLIDAN.

Je ne dis pas cela, nourrice ; du contraire,

Sa rencontre à Clarice était fort nécessaire.

LA NOURRICE.

Quoi ! l’a-t-il délivrée ?

CÉLIDAN.

Oui.

LA NOURRICE.

Bons dieux !

CÉLIDAN.

Sa valeur

Ôte ensemble la vie et Clarice au voleur.

LA NOURRICE.

Vous ne parlez que d’un.

CÉLIDAN.

L’autre ayant pris la fuite,

Philiste a négligé d’en faire la poursuite.

LA NOURRICE.

Leur carrosse roulant, comme est-il avenu... ?

CÉLIDAN.

Tu m’en veux informer en vain par le menu.

Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre,

Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre ;

Et Philiste eut tant d’heur que de les rencontrer,

Comme eux et ta maîtresse étaient prêts d’y rentrer.

LA NOURRICE.

Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie.

Mais le nom de celui qu’il a privé de vie ?

CÉLIDAN.

C’est... Je l’aurais nommé mille fois en un jour :

Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour !

C’est un des bons amis que Philiste eût au monde.

Rêve un peu comme moi, nourrice, et me seconde.

LA NOURRICE.

Donnez-m’en quelque adresse.

CÉLIDAN.

Il se termine en don.

C’est... J’y suis, peu s’en faut : attends, c’est...

LA NOURRICE.

Alcidon ?

CÉLIDAN.

T’y voilà justement.

LA NOURRICE.

Est-ce lui ? Quel dommage

Qu’un brave gentilhomme en la fleur de son âge...

Toutefois il n’a rien qu’il n’ait bien mérité,

Et, grâces aux bons dieux, son dessein avorté..

Mais du moins, en mourant, il nomma son complice ?

CÉLIDAN.

C’est là le pis pour toi.

LA NOURRICE.

Pour moi !

CÉLIDAN.

Pour toi, nourrice.

LA NOURRICE.

Ah, le traître !

CÉLIDAN.

Sans doute il te voulait du mal.

LA NOURRICE.

Et m’en pourrait-il faire ?

CÉLIDAN.

Oui, son rapport fatal...

LA NOURRICE.

Ne peut rien contenir que je ne le dénie.

CÉLIDAN.

En effet, ce rapport n’est qu’une calomnie.

Écoute cependant : il a dit qu’à ton su

Ce malheureux dessein avait été conçu ;

Et que, pour empêcher la fuite de Clarice

Ta feinte pâmoison lui fit un bon office,

Qu’il trouva le jardin par ton moyen ouvert.

LA NOURRICE.

De quels damnables tours cet imposteur se sert !

Non, monsieur ; à présent il faut que je le die,

Le ciel ne vit jamais de telle perfidie.

Ce traître aimait Clarice, et brûlant de ce feu,

Il n’amusait Doris que pour couvrir son jeu[141] ;

Depuis près de six mois il a tâché sans cesse

D’acheter ma faveur auprès de ma maîtresse :

Il n’a rien épargné qui fût en son pouvoir ;

Mais, me voyant toujours ferme dans le devoir,

Et que pour moi ses dons n’avoient aucune amorce,

Enfin il a voulu recourir à la force.

Vous savez le surplus, vous voyez son effort

À se venger de moi pour le moins en sa mort :

Piqué de mes refus, il me fait criminelle,

Et mon crime ne vient que d’être trop fidèle.

Mais, monsieur, le croit-on ?

CÉLIDAN.

N’en doute aucunement.

Le bruit est qu’on t’apprête un rude châtiment.

LA NOURRICE.

Las ! que me dites-vous ?

CÉLIDAN.

Ta maîtresse en colère

Jure que tes forfaits recevront leur salaire ;

Surtout elle s’aigrit contre ta pâmoison.

Si tu veux éviter une infâme prison,

N’attends pas son retour.

LA NOURRICE.

Où me vois-je réduite,

Si mon salut dépend d’une soudaine fuite[142] !

Et mon esprit confus ne sait où l’adresser ?

CÉLIDAN.

J’ai pitié des malheurs qui te viennent presser :

Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[143] ;

Autant qu’en lieu du monde elle y sera secrète.

LA NOURRICE.

Oserais-je espérer que la compassion...

CÉLIDAN.

Je prends ton innocence en ma protection.

Va, ne perds point de temps : être ici davantage

Ne pourrait à la fin tourner qu’à ton dommage.

Je te suivrai de l’œil, et ne dis encor rien

Comme après je saurai m’employer pour ton bien :

Durant l’éloignement ta paix se pourra faire.

LA NOURRICE.

Vous me serez, monsieur, comme un dieu tutélaire.

CÉLIDAN.

Trêve, pour le présent, de ces remercîments ;

Va, tu n’as pas loisir de tant de compliments.

 

 

Scène VII

 

CÉLIDAN

 

Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée.

Vraiment un mauvais conte aisément l’a dupée :

Je la croyais plus fine, et n’eusse pas pensé

Qu’un discours sur-le-champ par hasard commencé,

Dont la suite non plus n’allait qu’à l’aventure,

Pût donner à son âme une telle torture,

La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts ;

Mais la raison le veut, c’est l’effet des remords.

Le cuisant souvenir d’une action méchante

Soudain au moindre mot nous donne l’épouvante.

Mettons-la cependant en lieu de sûreté,

D’où nous ne craignions rien de sa subtilité ;

Après, nous ferons voir qu’il me faut d’une affaire

Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire,

Et que, depuis qu’on joue à surprendre un ami,

Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi.

 

 

Scène VIII

 

ALCIDON, DORIS

 

DORIS.

C’est donc pour un ami que tu veux que mon âme

Allume à ta prière une nouvelle flamme ?

ALCIDON.

Oui, de tout mon pouvoir je t’en viens conjurer.

DORIS.

À ce coup, Alcidon, voilà te déclarer ;

Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées,

M’est un aveu bien clair de tes feintes passées.

ALCIDON.

Ne parle point de feinte ; il n’appartient qu’à toi

D’être dissimulée, et de manquer de foi ;

L’effet l’a trop montré.

DORIS.

L’effet a dû t’apprendre,

Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre.

Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit

Afin qu’après un autre en recueille le fruit ;

Et c’est à ce dessein que ta fausse colère

Abuse insolemment de l’esprit de mon frère ?

ALCIDON.

Ce qu’il a pris de part en mes ressentiments

Apporte seul du trouble à tes contentements[144] ;

Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change

Qui t’a fait sans raison me préférer Florange,

Je n’ose plus t’offrir un service odieux.

DORIS.

Tu ne fais pas tant mal. Mais, pour faire encor mieux,

Puisque tu reconnais ma véritable haine,

De moi ni de mon choix ne te mets point en peine.

C’est trop manquer de sens ; je te prie, est-ce à toi,

À l’objet de ma haine, à disposer de moi ?

ALCIDON.

Non ; mais puisque je vois à mon peu de mérite

De ta possession l’espérance interdite,

Je sentirais mon mal puissamment soulagé[145],

Si du moins un ami m’en était obligé.

Ce cavalier, au reste, a tous les avantages

Que l’on peut remarquer aux plus braves courages,

Beau de corps et d’esprit, riche, adroit, valeureux,

Et surtout de Doris à l’extrême amoureux.

DORIS.

Toutes ces qualités n’ont rien qui me déplaise ;

Mais il en a de plus une autre fort mauvaise,

C’est qu’il est ton ami ; cette seule raison

Me le ferait haïr, si j’en savais le nom.

ALCIDON.

Donc pour le bien servir il faut ici le taire[146] !

DORIS.

Et de plus lui donner cet avis salutaire,

Que, s’il est vrai qu’il m’aime et qu’il veuille être aimé,

Quand il m’entretiendra, tu ne sois point nommé ;

Qu’il n’espère autrement de réponse que triste.

J’ai dépit que le sang me lie avec Philiste,

Et qu’ainsi, malgré moi, j’aime un de tes amis.

ALCIDON.

Tu seras quelque jour d’un esprit plus remis.

Adieu : quoi qu’il en soit, souviens-toi, dédaigneuse[147],

Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse.

DORIS.

Va, je ne veux point d’heur qui parte de ta main.

 

 

Scène IX

 

DORIS

 

Qu’aux filles comme moi le sort est inhumain !

Que leur condition se trouve déplorable[148] !

Une mère aveuglée, un frère inexorable,

Chacun de son côté, prennent sur mon devoir

Et sur mes volontés un absolu pouvoir :

Chacun me veut forcer à suivre son caprice ;

L’un a ses amitiés, l’autre a son avarice.

Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon.

Dans leurs divisions mon cœur à l’abandon

N’attend que leur accord pour souffrir et pour feindre.

Je n’ose qu’espérer, et je ne sais que craindre ;

Ou plutôt je crains tout, et je n’espère rien.

Je n’ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien.

Dure sujétion ! Étrange tyrannie !

Toute liberté donc à mon choix se dénie !

On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon cœur,

Et par force un amant n’a de moi que rigueur.

Cependant il y va du reste de ma vie[149],

Et je n’ose écouter tant soit peu mon envie ;

Il faut que mes désirs, toujours indifférents,

Aillent sans résistance au gré de mes parents,

Qui m’apprêtent peut-être un brutal, un sauvage :

Et puis cela s’appelle une fille bien sage !

Ciel, qui vois ma misère, et qui fais les heureux[150],

Prends pitié d’un devoir qui m’est si rigoureux !

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

CÉLIDAN, CLARICE

 

CÉLIDAN.

N’espérez pas, madame, avec cet artifice,

Apprendre du forfait l’auteur ni le complice :

Je chéris l’un et l’autre, et crois qu’il m’est permis

De conserver l’honneur de mes plus chers amis[151].

L’un, aveuglé d’amour, ne jugea point de blâme

À ravir la beauté qui lui ravissait l’âme ;

Et l’autre l’assista par importunité :

C’est ce que vous saurez de leur témérité.

CLARICE.

Puisque vous le voulez, monsieur, je suis contente

De voir qu’un bon succès a trompé leur attente[152] ;

Et me résolvant même à perdre à l’avenir

De toute ma douleur l’odieux souvenir[153],

J’estime que la perte en sera plus aisée,

Si j’ignore les noms de ceux qui l’ont causée.

C’est assez que je sais qu’à votre heureux secours

Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[154].

Philiste autant que moi vous en est redevable :

S’il a su mon malheur, il est inconsolable ;

Et, dans son désespoir sans doute qu’aujourd’hui

Vous lui rendez la vie en me rendant à lui.

Disposez du pouvoir et de l’un et de l’autre[155] ;

Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre ;

Et souffrez cependant qu’on le puisse avertir

Que nos maux en plaisirs se doivent convertir.

La douleur trop longtemps règne sur son courage.

CÉLIDAN.

C’est à moi qu’appartient l’honneur de ce message ;

Mon secours, sans cela, comme de nul effet,

Ne vous aurait rendu qu’un service imparfait.

CLARICE.

Après avoir rompu les fers d’une captive,

C’est tout de nouveau prendre une peine excessive ;

Et l’obligation que j’en vais vous avoir

Met la revanche hors de mon peu de pouvoir.

Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[156],

Il faudra malgré moi que j’en demeure ingrate.

CÉLIDAN.

En quoi que mon service oblige votre amour,

Vos seuls remercîments me mettent à retour.

 

 

Scène II

 

CÉLIDAN

 

Qu’Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice,

Qu’il ait de son parti sa traîtresse nourrice,

Que d’un ami trop simple il fasse un ravisseur,

Qu’il querelle Philiste, et néglige sa sœur,

Enfin qu’il aime, dupe, enlève, feigne, abuse,

Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse :

Son artifice m’aide, et succède si bien,

Qu’il me donne Doris, et ne lui laisse rien.

Il semble n’enlever qu’à dessein que je rende,

Et que Philiste, après une faveur si grande,

N’ose me refuser celle dont ses transports

Et ses faux mouvements font rompre les accords.

Ne m’offre plus Doris, elle m’est toute acquise ;

Je ne la veux devoir, traître, qu’à ma franchise ;

Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi :

Cesse tes compliments, je l’aurai bien sans toi.

Mais, pour voir ces effets, allons trouver le frère :

Notre heur s’accorde mal avecque sa misère[157],

Et ne peut s’avancer qu’en lui disant le sien.

 

 

Scène III

 

ALCIDON, CÉLIDAN

 

CÉLIDAN.

Ah ! je cherchais une heure avec toi d’entretien ;

Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.

ALCIDON.

En quel point as-tu mis l’état de ma fortune ?

CÉLIDAN.

Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvait pas

Avec plus de succès supposer un trépas ;

Clarice au désespoir croit Philiste sans vie.

ALCIDON.

Et l’auteur de ce coup ?

CÉLIDAN.

Celui qui l’a ravie,

Un amant inconnu dont je lui fais parler.

ALCIDON.

Elle a donc bien jeté des injures en l’air ?

CÉLIDAN.

Cela s’en va sans dire[158].

ALCIDON.

Ainsi rien ne l’apaise ?

CÉLIDAN.

Si je te disais tout, tu mourrais de trop d’aise.

ALCIDON.

Je n’en veux point qui porte une si dure loi.

CÉLIDAN.

Dans ce grand désespoir elle parle de toi[159].

ALCIDON.[160]

Elle parle de moi !

CÉLIDAN.

« J’ai perdu ce que j’aime,

« Dit-elle ; mais du moins si cet autre lui-même,

« Son fidèle Alcidon, m’en consolait ici ! »

ALCIDON.

Tout de bon ?

CÉLIDAN.

Son esprit en paraît adouci.

ALCIDON.

Je ne me pensais pas si fort dans sa mémoire[161].

Mais non, cela n’est point, tu m’en donnes à croire.

CÉLIDAN.

Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[162].

ALCIDON.

J’accepte le parti par curiosité.

Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite.

CÉLIDAN.

Tu verras à quel point elle met ton mérite.

ALCIDON.

Si l’occasion s’offre, on peut la disposer,

Mais comme sans dessein...

CÉLIDAN.

J’entends, à t’épouser.

ALCIDON.

Nous pourrons feindre alors que par ma diligence

Le concierge, rendu de mon intelligence,

Me donne un accès libre aux lieux de sa prison,

Que déjà quelque argent m’en a fait la raison,

Et que s’il en faut croire une juste espérance,

Les pistoles dans peu feront sa délivrance,

Pourvu qu’un prompt hymen succède à mes désirs.

CÉLIDAN.

Que cette invention t’assure de plaisirs !

Une subtilité si dextrement tissue

Ne peut jamais avoir qu’une admirable issue.

ALCIDON.

Mais l’exécution ne s’en doit pas surseoir.

CÉLIDAN.

Ne diffère donc point. Je t’attends vers le soir ;

N’y manque pas. Adieu. J’ai quelque affaire en ville[163].

ALCIDON, seul.

Ô l’excellent ami ! qu’il a l’esprit docile !

Pouvais-je faire un choix plus commode pour moi ?

Je trompe tout le monde avec sa bonne foi ;

Et, quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine,

C’est de quoi maintenant je ne suis guère en peine :

Puisque j’aurai mon compte, il m’importe fort peu

Si la coquette agrée ou néglige son feu.

Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[164]

Laisse en perplexité ma chère confidente ;

Avant que de partir, il faudra sur le tard

De nos heureux succès lui faire quelque part[165].

 

 

Scène IV

 

CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS

 

CHRYSANTE.

Je ne le puis celer, bien que j’y compatisse,

Je trouve en ton malheur quelque peu de justice :

Le ciel venge ta sœur ; ton fol emportement

À rompu sa fortune, et chassé son amant[166],

Et tu vois aussitôt la tienne renversée,

Ta maîtresse par force en d’autres mains passée :

Cependant Alcidon, que tu crois rappeler,

Toujours de plus en plus s’obstine à quereller.

PHILISTE.

Madame, c’est à vous que nous devons nous prendre

De tous les déplaisirs qu’il nous en faut attendre.

D’un si honteux affront le cuisant souvenir

Éteint toute autre ardeur que celle de punir.

Ainsi mon mauvais sort m’a bien ôté Clarice ;

Mais du reste accusez votre seule avarice.

Madame, nous perdons, par votre aveuglement,

Votre fils, un ami ; votre fille, un amant.

DORIS.

Ôtez ce nom d’amant : le fard de son langage

Ne m’empêcha jamais de voir dans son courage ;

Et nous étions tous deux semblables en ce point,

Que nous feignions d’aimer ce que nous n’aimions point.

PHILISTE.

Ce que vous n’aimiez point ! jeune dissimulée[167],

Fallait-il donc souffrir d’en être cajolée ?

DORIS.

Il le fallait souffrir, ou vous désobliger.

PHILISTE.

Dites qu’il vous fallait un esprit moins léger[168].

CHRYSANTE.

Célidan vient d’entrer : fais un peu de silence,

Et du moins à ses yeux cache ta violence.

 

 

Scène V

 

PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS

 

PHILISTE, à Célidan.

Eh bien ! que dit, que fait notre amant irrité ?

Persiste-t-il encor dans sa brutalité ?

CÉLIDAN.

Quitte pour aujourd’hui le soin de tes querelles :

J’ai bien à te conter de meilleures nouvelles.

Les ravisseurs n’ont plus Clarice en leur pouvoir.

PHILISTE.

Ami, que me dis-tu ?

CÉLIDAN.

Ce que je viens de voir.

PHILISTE.

Et, de grâce, où voit-on le sujet que j’adore ?

Dis-moi le lieu.

CÉLIDAN.

Le lieu ne se dit pas encore.

Celui qui te la rend te veut faire une loi...

PHILISTE.

Après cette faveur, qu’il dispose de moi ;

Mon possible est à lui.

CÉLIDAN.

Donc sous cette promesse

Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse :

Ambassadeur exprès...

 

 

Scène VI

 

CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS

 

CHRYSANTE.

Son feu précipité

Lui fait faire envers vous une incivilité ;

Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte[169],

Qui, sans vous dire adieu, vers son objet l’emporte.

CÉLIDAN.

C’est comme doit agir un véritable amour.

Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour ;

Et nous voyons assez par cette expérience

Que le sien est égal à son impatience.

Mais puisqu’ainsi le ciel rejoint ces deux amants,

Et que tout se dispose à vos contentements,

Pour m’avancer aux miens, oserais-je, madame,

Offrir à tant d’appas un cœur qui n’est que flamme[170],

Un cœur sur qui ses yeux de tout temps absolus

Ont imprimé des traits qui ne s’effacent plus ?

J’ai cru par le passé qu’une ardeur mutuelle

Unissait les esprits et d’Alcidon et d’elle,

Et qu’en ce cavalier son désir arrêté

Prendrait tous autres vœux pour importunité.

Cette seule raison m’obligeant à me taire,

Je trahissais mon feu de peur de lui déplaire ;

Mais aujourd’hui qu’un autre en sa place reçu[171]

Me fait voir clairement combien j’étais déçu,

Je ne condamne plus mon amour au silence,

Et viens faire éclater toute sa violence.

Souffrez que mes désirs, si longtemps retenus,

Rendent à sa beauté des vœux qui lui sont dus ;

Et du moins par pitié d’un si cruel martyre,

Permettez quelque espoir à ce cœur qui soupire.

CHRYSANTE.

Votre amour pour Doris est un si grand bonheur,

Que je voudrais sur l’heure en accepter l’honneur :

Mais vous voyez le point où me réduit Philiste,

Et comme son caprice à mes souhaits résiste.

Trop chaud ami qu’il est, il s’emporte à tous coups

Pour un fourbe insolent qui se moque de nous.

Honteuse qu’il me force à manquer de promesse,

Je n’ose vous donner une réponse expresse,

Tant je crains de sa part un désordre nouveau.

CÉLIDAN.

Vous me tuez, madame, et cachez le couteau :

Sous ce détour discret un refus se colore.

CHRYSANTE.

Non, monsieur ; croyez-moi, votre offre nous honore :

Aussi dans le refus j’aurais peu de raison ;

Je connais votre bien, je sais votre maison.

Votre père jadis (hélas ! que cette histoire

Encor sur mes vieux ans m’est douce en la mémoire !),

Votre feu père, dis-je, eut de l’amour pour moi ;

J’étais son cher objet ; et maintenant je voi

Que, comme par un droit successif de famille,

L’amour qu’il eut pour moi, vous l’avez pour ma fille.

S’il m’aimait, je l’aimais ; et les seules rigueurs

De ses cruels parents divisèrent nos cœurs :

On l’éloigna de moi par ce maudit usage[172]

Qui n’a d’égard qu’aux biens pour faire un mariage ;

Et son père jamais ne souffrit son retour

Que ma foi n’eût ailleurs engagé mon amour :

En vain à cet hymen j’opposai ma constance ;

La volonté des miens vainquit ma résistance.

Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits

De ses perfections les plus aimables traits.

Afin de vous ôter désormais toute crainte

Que dessous mes discours se cache aucune feinte,

Allons trouver Philiste, et vous verrez alors

Comme en votre faveur je ferai mes efforts.

CÉLIDAN.

Si de ce cher objet j’avais même assurance[173],

Rien ne pourrait jamais troubler mon espérance.

DORIS.

Je ne sais qu’obéir, et n’ai point de vouloir.

CÉLIDAN.

Employer contre vous un absolu pouvoir !

Ma flamme d’y penser se tiendrait criminelle.

CHRYSANTE.

Je connais bien ma fille, et je vous réponds d’elle.

Dépêchons seulement d’aller vers ces amants.

CÉLIDAN.

Allons : mon heur dépend de vos commandements.

 

 

Scène VII

 

PHILISTE, CLARICE

 

PHILISTE.

Ma douleur, qui s’obstine à combattre ma joie,

Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie ;

Et l’excès des plaisirs qui me viennent charmer

Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d’amer.

Mon âme en est ensemble et ravie et confuse.

D’un peu de lâcheté votre retour m’accuse,

Et votre liberté me reproche aujourd’hui

Que mon amour la doit à la pitié d’autrui.

Elle me comble d’aise et m’accable de honte ;

Celui qui vous la rend, en m’obligeant m’affronte ;

Un coup si glorieux n’appartenait qu’à moi.

CLARICE.

Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi ?

Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage,

Et dispensent ta bouche à ce fâcheux langage ?

Ton amour et tes soins trompés par mon malheur,

Ma prison inconnue a bravé ta valeur.

Que t’importe à présent qu’un autre m’en délivre,

Puisque c’est pour toi seul que Clarice veut vivre,

Et que d’un tel orage en bonace réduit

Célidan a la peine, et Philiste le fruit ?

PHILISTE.

Mais vous ne dites pas que le point qui m’afflige

C’est la reconnaissance où l’honneur vous oblige :

Il vous faut être ingrate, ou bien à l’avenir

Lui garder en votre âme un peu de souvenir[174].

La mienne en est jalouse, et trouve ce partage,

Quelque inégal qu’il soit, à son désavantage :

Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux

Ne devraient, à mon gré, parler que de nos feux.

Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique.

CLARICE.

Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique.

Penses-tu que je veuille un amant si jaloux ?

PHILISTE.

Je tâche d’imiter ce que je vois en vous ;

Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine,

Fait de vos actions sa règle souveraine.

CLARICE.

Je ne puis endurer ces propos outrageux :

Où me vois-tu jalouse, afin d’être ombrageux ?

PHILISTE.

Quoi ! ne l’étiez-vous point l’autre jour qu’en visite[175]

J’entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite ?

CLARICE.

Ne me reproche point l’excès de mon amour.

PHILISTE.

Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour ;

Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable ?

CLARICE.

Encor pour un jaloux tu seras fort traitable,

Et n’es pas maladroit en ces doux entretiens[176],

D’accuser mes défauts pour excuser les tiens ;

Par cette liberté tu me fais bien paraître

Que tu crois que l’hymen t’ait déjà rendu maître,

Puisque, laissant les vœux et les soumissions,

Tu me dis seulement mes imperfections.

Philiste, c’est douter trop peu de ta puissance,

Et prendre avant le temps un peu trop de licence.

Nous avions notre hymen à demain arrêté ;

Mais, pour te bien punir de cette liberté,

De plus de quatre jours ne crois pas qu’il s’achève[177].

PHILISTE.

Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève,

Avez-vous sûreté que pour votre secours[178]

Le même Célidan se rencontre toujours ?

CLARICE.

Il faut savoir de lui s’il prendrait cette peine.

Vois ta mère et ta sœur que vers nous il amène.

Sa réponse rendra nos débats terminés.

PHILISTE.

Ah ! mère, sœur, ami, que vous m’importunez !

 

 

Scène VIII

 

CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE

 

CHRYSANTE, à Clarice.

Je viens après mon fils vous rendre une assurance

De la part que je prends en votre délivrance ;

Et mon cœur tout à vous ne saurait endurer[179]

Que mes humbles devoirs osent se différer.

CLARICE, à Chrysante.

N’usez point de ce mot vers celle dont l’envie

Est de vous obéir le reste de sa vie,

Que son retour rend moins à soi-même qu’à vous.

Ce brave cavalier accepté pour époux,

C’est à moi désormais, entrant dans sa famille,

À vous rendre un devoir de servante et de fille ;

Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[180]

Ne vous empêche point d’excuser mes défauts,

Et si votre bonté d’un tel choix se contente !

CHRYSANTE, à Clarice.

Dans ce bien excessif qui passe mon attente,

Je soupçonne mes sens d’une infidélité,

Tant ma raison s’oppose à ma crédulité[181].

Surprise que je suis d’une telle merveille,

Mon esprit tout confus doute encor si je veille ;

Mon âme en est ravie, et ces ravissements

M’ôtent la liberté de tous remercîments.

DORIS, à Clarice.

Souffrez qu’en ce bonheur mon zèle m’enhardisse[182]

À vous offrir, madame, un fidèle service.

CLARICE, à Doris.

Et moi, sans compliment qui vous farde mon cœur,

Je vous offre et demande une amitié de sœur.

PHILISTE, à Célidan.

Toi, sans qui mon malheur était inconsolable,

Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable,

Qui m’as seul obligé plus que tous mes amis,

Puisque je te dois tout, que je t’ai tout promis,

Cesse de me tenir dedans l’incertitude ;

Dis-moi par où je puis sortir d’ingratitude ;

Donne-moi le moyen, après un tel bienfait,

De réduire pour toi ma parole en effet.

CÉLIDAN, à Philiste.

S’il est vrai que ta flamme et celle de Clarice

Doivent leur bonne issue à mon peu de service,

Qu’un bon succès par moi réponde à tous vos vœux ;

J’ose t’en demander un pareil à mes feux.

Montrant Chrysante.

J’ose te demander, sous l’aveu de madame,

Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[183],

Cette sœur que j’adore, et qui pour faire un choix

Attend de ton vouloir les favorables lois.

PHILISTE, à Célidan.

Ta demande m’étonne ensemble et m’embarrasse :

Sur ton meilleur ami tu brigues cette place ;

Et tu sais que ma foi la réserve pour lui.

CHRYSANTE, à Philiste.

Si tu n’as entrepris de m’accabler d’ennui,

Ne te fais point ingrat pour une âme si double.

PHILISTE, à Célidan.

Mon esprit divisé de plus en plus se trouble ;

Dispense-moi, de grâce, et songe qu’avant toi

Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[184],

Si ton amour est grand, l’excuse t’est sensible ;

Mais je ne t’ai promis que ce qui m’est possible ;

Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir

Ce qu’à notre amitié je me sais trop devoir.

CHRYSANTE, à Philiste.

Ne te ressouviens plus d’une vieille promesse ;

Et juge, en regardant cette belle maîtresse,

Si celui qui pour toi l’ôte à son ravisseur

N’a pas bien mérité l’échange de ta sœur.

CLARICE, à Chrysante.

Je ne saurais souffrir qu’en ma présence on die

Qu’il doive m’acquérir par une perfidie :

Et pour un tel ami lui voir si peu de foi

Me ferait redouter qu’il en eût moins pour moi.

Mais Alcidon survient ; nous l’allons voir lui-même

Contre un rival et vous disputer ce qu’il aime[185].

 

 

Scène IX

 

CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS

 

CLARICE, à Alcidon.

Mon abord t’a surpris, tu changes de couleur ;

Tu me croyais sans doute encor dans le malheur :

Voici qui m’en délivre ; et n’était que Philiste

À ses nouveaux desseins en ta faveur résiste,

Cet ami si parfait qu’entre tous tu chéris

T’aurait pour récompense enlevé ta Doris.

ALCIDON.

Le désordre éclatant qu’on voit sur mon visage[186]

N’est que l’effet trop prompt d’une soudaine rage.

Je forcène de voir que sur votre retour

Ce traître assure ainsi ma perte et son amour.

Perfide ! à mes dépens tu veux donc des maîtresses ?

Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses !

CÉLIDAN, à Alcidon.

Quoi ! J’ai su jusqu’ici cacher tes lâchetés,

Et tu m’oses couvrir de ces indignités !

Cesse de m’outrager, ou le respect des dames

N’est plus pour contenir celui que tu diffames.

PHILISTE, à Alcidon.

Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré

Que je sais maintenir ce que je t’ai juré ;

Pour t’enlever ma sœur, il faut m’arracher l’âme.

ALCIDON, à Philiste.

Non, non, il n’est plus temps de déguiser ma flamme.

Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[187]

Que si mon cœur brûlait, c’était d’un autre feu.

Ami, ne cherche plus qui t’a ravi Clarice,

Il se montre.

Voici l’auteur du coup,

                Il montre Célidan.

et voilà le complice.

                À Philiste.

Adieu. Ce mot lâché, je te suis en horreur.

 

 

Scène X

 

CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS

 

CHRYSANTE, à Philiste.

Eh bien ! rebelle, enfin sortiras-tu d’erreur ?

CÉLIDAN, à Philiste.

Puisque son désespoir vous découvre un mystère

Que ma discrétion vous avait voulu taire,

C’est à moi de montrer quel était mon dessein.

Il est vrai qu’en ce coup de lui prêtai la main.

La peur que j’eus alors qu’après ma résistance

Il ne trouvât ailleurs trop fidèle assistance...

PHILISTE, à Célidan.

Quittons là ce discours, puisqu’en cette action

La fin m’éclaircit trop de ton intention,

Et ta sincérité se fait assez connaître.

Je m’obstinais tantôt dans le parti d’un traître ;

Mais au lieu d’affaiblir vers toi mon amitié,

Un tel aveuglement te doit faire pitié.

Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise,

Qu’un ami déloyal a tellement surprise ;

Vois par là comme j’aime, et ne te souviens plus[188]

Que j’ai voulu te faire un injuste refus.

Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère ;

Ne punis point la sœur de la faute du frère ;

Et reçois de ma main celle que ton désir,

Avant mon imprudence, avait daigné choisir[189].

CLARICE, à Célidan.

Une pareille erreur me rend toute confuse :

Mais ici mon amour me servira d’excuse ;

Il serre nos esprits d’un trop étroit lien

Pour permettre à mon sens de s’éloigner du sien.

CÉLIDAN.

Si vous croyez encor que cette erreur me touche,

Un mot me satisfait de cette belle bouche ;

Mais, hélas ! quel espoir ose rien présumer[190],

Quand on n’a pu servir, et qu’on n’a fait qu’aimer ?

DORIS.

Réunir les esprits d’une mère et d’un frère,

Du choix qu’ils m’avoient fait avoir su me défaire,

M’arracher à Florange et m’ôter Alcidon,

Et d’un cœur généreux me faire l’heureux don,

C’est avoir su me rendre un assez grand service

Pour espérer beaucoup avec quelque justice.

Et, puisqu’on me l’ordonne, on peut vous assurer

Qu’alors que j’obéis, c’est sans en murmurer.

CÉLIDAN.

À ces mots enchanteurs tout mon cœur se déploie,

Et s’ouvre tout entier à l’excès de ma joie.

CHRYSANTE.

Que la mienne est extrême ! et que sur mes vieux ans

Le favorable ciel me fait de doux présents !

Qu’il conduit mon bonheur par un ressort étrange !

Qu’à propos sa faveur m’a fait perdre Florange !

Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes vœux

Qu’une éternelle paix suive de si beaux nœuds,

Et rendre, par les fruits de ce double hyménée,

Ma dernière vieillesse à jamais fortunée !

CLARICE, à Chrysante.

Cependant pour ce soir ne me refusez pas

L’heur de vous voir ici prendre un mauvais repas,

Afin qu’à ce qui reste ensemble on se prépare[191],

Tant qu’un mystère saint deux à deux nous sépare.

CHRYSANTE, à Clarice.

Nous éloigner de vous avant ce doux moment,

Ce serait me priver de tout contentement.

 

[1] Var.

PHILISTE.

Dis ce que tu voudras, chacun a sa méthode.

ALCIDON.

Mais la tienne pour moi serait fort incommode. (1631-47)

[2] Var. Non pas ; mais, pour le moins, je veux qu’elle devine.

ALCIDON.

C’en est trop présumer, cette beauté divine

Avec juste raison prend pour stupidité

Ce qui n’est qu’un effet de ta timidité.

PHILISTE.

Mais as-tu remarqué que Clarice me fuie? (1634-47)

[3] Var. Sans te mettre eu souci du feu qui me consomme,

Apprends comme l’amour se traite eu honnête homme.

Aussitôt qu’une dame en ses rets nous a pris,

Et, nous laissant conduire à nos brusques saillies,

Au lieu de notre amour lui montrer nos folies,

Qu’un superbe dédain punisse an même instant. (1634-47)

[4] Var. Sans en rien protester, rendons-lui du service ;

Ajustons nos desseins à ses intentions. (1634-47)

[5] Var. Suive qui le voudra ce nouveau procédé :

Mon feu me déplairait d’être ainsi gourmandé. (1634-47)

[6] Var. Qu’un tel, dedans le mois, d’une telle s’accorde !

Touche, pauvre abusé, touche la grosse corde, (1634)

À perdre sottement tes discours et tes pas. (1634-47)

[7] Var. Vu que par-là ton feu rencontre un double obstacle,

Et qu’ainsi ton silence et l’inégalité

S’opposent à la fois à ta témérité. (1634-47)

[8] Var. Mille petits devoirs ont trop parlé pour moi ;

Ses regards chaque jour m’assurent de sa foi :

Ses soupirs et les miens Font un secret langage

Nos vœux, quoique muets, s’entendent aisément :

Et quand quelques baisers sont dus par compliment... (1647)

ALCIDON.

Je m’imagine alors qu’elle ne t’en dénie.

PHILISTE.

Mais ils tiennent bien peu de la cérémonie.

Parmi la bienséance, il m’est aisé de voir

Que l’amour me les donne autant que le devoir.

En cette occasion, c’est un plaisir extrême

Lorsque de part et d’autre un couple qui s’entr’aime

Abuse dextrement de cette liberté

Que permettent les lois de la civilité,

Et que le peu souvent que ce bonheur arrive,

Piquant notre appétit, rend sa pointe plus vive :

Notre flamme irritée en croît de jour en jour. (1634-47)

[9] Var. Le ciel, qui bien souvent nous choisit des partis. (1634-47)

[10] Var. Ainsi pour cette veuve il voulut m’enflammer. (1634-47)

[11] Var. Avecque son rival traiter de confidence ? (1634)

[12] Var. La belle question ! quoi ?

ALCIDON.

Que Philiste....

LA NOURRICE.

Eh bien ?

ALCIDON.

C’est en toi qu’il espère.

 

LA NOURRICE.

Oui, mais il ne tient rien.

Tant que tes bons succès lui découvrent ma ruse.

ALCIDON.

Je le viens de quitter. (1634-47)

[13] Var. Ce qu’il a sur le cœur beaucoup plus librement. (1634)

[14] Var. Ne l’enhardis pas tant ; j’aurais peur du contraire,

Ce rival, d’assurance, est bien dans son esprit,

Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grâce. (1634-47)

[15] Var. De ce que nous brassons n’ait ni soupçon ni crainte. (1634)

[16] Var. D’un oncle dont j’espère un bon avancement. (1634-47)

[17] Var. Ainsi qu’il me les baille, ainsi je les renvoie. (1634)

[18] Var. Soit que quelque raison secrète le retînt. (1634-47)

[19] Var. À grand’peine en une heure étaient de quatre mots. (1634-47)

[20] Var. Oui, mais après ?

DORIS.

Après ? C’est bien le mot pour rire.

Mon baladin muet se retire en un coin,

Content de m’envoyer des œillades de loin.

Enfin, après m’avoir longtemps considérée,

Après m’avoir de l’œil mille fois mesurée. (1634-47)

[21] Var. Après cette réponse, il eut don de silence,

Surpris (comme je crois) par quelque défaillance. (1634-47)

[22] Var. Vous portez sur le sein un mouchoir fort carré. (1634-47)

[23] Var. Au demeurant fort riche, et que la mort d’un père,

Sans deux successions encore qu’il espère. (1634-47)

[24] Var. Mais il te le faudrait, plus sage et plus accorte, (1634-47)

[25] Var.

DORIS.

Mon frère, qui croira sa poursuite abusée,

Sans doute en sa faveur brouillera la fusée. (1634)

[26] Var. Madame, et les effets ne m’en ont pas déçu,

Au moins quant à Florange. (1634-47)

[27] Var. Atteint ! Ah ! mon ami, ce sont des rêveries ;

Il s’en moque en disant de telles niaiseries. (1634-47)

[28] Var. Il dit ce qu’il a lu. Jugez, pour dieu, de grâce. (1634-47)

[29] Var. Qui jusqu’à maintenant nous tiennent arrêtés ? (1634.)

[30] Var. Ainsi que je voulais,

Elle se montre prête à recevoir mes lois. (1634-47)

[31] Var. À ce compte, c’est fait. Quand voulez-vous qu’il vienne. (1634-47)

[32] Var. Le bonheur conduisait aujourd’hui nos visites. (1634-47)

[33] Var. Au moins en apparence, à vous bien recevoir. (1634)

CLARICE.

Aussi ne pensez pas que je me plaigne d’elle. (1647)

[34] Var. Et ce que nous étions de femmes méprisées,

Nous servons cependant d’objet à vos risées.

PHILISTE.

C’est maintenant, madame, aux vôtres que j’en sers

Avec tant de beautés et tant d’esprits divers. (1634-47)

[35] Var. Je ne le peux nier, puisqu’en parlant de vous, (1634)

Et s’en allaient chercher sur ce visage d’ange

Mille sujets nouveaux d’éternelle louange. (1634-47)

[36] Var. De l’amour ! moi, madame ?

Que pour une des deux l’amour m’entrât dans l’âme ?

Croyez-moi, s’il vous plaît, que mon affection

Voudrait pour s’enflammer plus de perfection.

[37] Var. Quelque autre trouverait leurs visages charmants. (1634-17)

[38] Var. Vu que ce qui serait de soi-même admirable

À peine auprès de vous demeure supportable. (1634-47)

[39] Var. L’esprit d’un amoureux, absent de ce qu’il aime. (1634-47)

[40] Var. Puisque loin de vos yeux je n’ai rien qui me plaise,

Tout me devient fâcheux, tout s’oppose à mon aise.

Un chagrin éternel triomphe de mes sens.

CLARICE.

Si, comme tu disais, dans le cœur des absents

Ce compliment n’est bon que vers une maîtresse. (1634-47)

[41] Var. Tant mon grade s’oppose à mon contentement. (1634-47)

[42] Var. Vos mouvements irrésolus

Ont trop de fins et de reflux :

L’on m’élève, et l’autre m’atterre ;

L’un nourrit mon espoir, et l’autre ma langueur.

N’avez-vous point ailleurs où vous faire la guerre,

Sans ainsi vous combattre aux dépens de mon cœur ? (1634)

[43] Var. À force de vous obéir ;

Mais le moyen de vous haïr ?

Vous venez tous deux de Clarice.

Vous m’entretenez toutes deux.

Et formez ma crainte et mes vœux

Pour ce bel œil qui vous fait naître. (1634)

[44] Var. De deux contraires flots mon esprit agité. (1647)

[45] Var. Qu’elle me découvre son cœur,

Je le prends pour un trait moqueur,

D’autant que je m’en trouve indigne.

…             


Avouât des flammes si basses ;

Et, par le soin exact qu’elle a de les cacher,

Apprends que si Philiste est en ses bonnes grâces. (1634-47)

[46] Var. Par un certain effet change un amour en haine. (1634-47)

[47] Var. Je ne sais quelle humeur curieuse m’emporte

À me couler sans bruit dans la prochaine porte,

Suivrons-nous cette ardeur ? Suivons à la bonne heure :

Celle que notre amour cherche à se déclarer. (1643-47)

[48] Var. Être veuve à mon âge, et toujours soupirer

La perte d’un mari que je peux réparer ! (1634-47)

[49] Var. Qu’en tant que votre ardeur se porte vers Philiste. (1634-47)

[50] Var. Sinon qu’il est un peu plus qu’un autre importun. (1634-47)

[51] Var. Il précéda Philiste en vaines dignités,

Et Philiste le passe en rares qualités. (1634-47)

[52] Var. Elle et moi nous avons trop de quoi l’agrandir.

LA NOURRICE.

Hélas ! si vous pouviez un peu vous refroidir. (1634-47)

[53] Var. Madame, croyez-moi; j’ai vieilli dans le monde. (1634-47)

[54] Var. Éloignez, s’il vous plaît, quelque temps ce charmeur. (1634-47)

[55] Var. Trahir ainsi mon aise ! éteindre un feu si beau !

Va quérir mon amant : dussé-je la première

…             

Je ne permettrai pas qu’il sorte d’avec moi. (1634-47)

[56] Var. Monstre de trahison, horreur de la nature,

Viens çà, que je t’étrangle.

LA NOURRICE.

Ah, ah !

PHILISTE.

Crache, parjure,

Ton âme abominable, et que l’enfer attend.

LA NOURRICE.

De grâce, quatre mots, et tu seras content.

PHILISTE.

Et je serai content ! Qui te fait si hardie

D’ajouter l’impudence à tant de perfidie ? (1634)

[57] Var. Et quoi ! n’est-elle pas nu point où tu la veux ? (1634-47)

[58] Var. J’ai su faire éclater avecque violence. (1634-47)

[59] Var. Qui croira ton babil, la ruse est périlleuse. (1634-47)

[60] Var. Mais je vous parle en vain, vos yeux et vos oreilles

Vous sont de bons témoins de toutes ces merveilles. (1634-47)

[61] Var. Que ton subtil esprit emploie a ta défense. (1634-47)

[62] Var. Je reçois sans contrainte un amour téméraire ;

Mais si j’ose brûler, aussi sais-je me taire. (1634-47)

[63] Var. J’aime sans espérer, et je ne me promets

Aucun loyer du feu qu’on n’éteindra jamais.

L’amour devient servile, alors qu’il se propose

Le seul espoir d’un prix pour son but et sa cause. (1634)

[64] Var. Ne déguisons plus rien, mon Philiste ; il est temps

Qu’un aveu mutuel rende nos feux contents. (1634-47)

[65] Var. Ne donne a mes amours qu’une moqueuse atteinte. (1634-47)

[66] Var. Tu veux qu’encore un coup je devienne effrontée,

Pour te dire à quel point mon ardeur est montée :

Tu la vois cependant avec pleine clarté,

Et tu doutes encor de cette vérité ?

PHILISTE.

Oui, j’en doute, et l’excès de ma béatitude

Est le seul fondement de mon incertitude.

Ma reine, est-il possible ? et me puis-je assurer. (1634-47)

[67] Var. Qui prescrive une règle à mes affections ?

Puis-je pas disposer de ce que je te donne ? (1634-47)

[68] Var. Alcidon, averti de ce que vous brassez,

Va rendre en un moment vos desseins renversés. (1634-47)

[69] Var. Elle-même le dupe, et, par un contre-échange,

En écoutant ses vœux, reçoit ceux de Florange. (1634-47)

[70] Var. Hé, de grâce, ma vie, un peu de complaisance ;

Tandis que je te tiens, souffre qu’avec loisir

ALCIDON.

En peux-tu recevoir de l’entretien d’un homme

Qui t’explique si mal le feu qui le consomme,

Dont le discours est plat, et pour tout compliment

N’a jamais que ce mot : Je t’aime infiniment ?

J’ai honte auprès de toi que ma langue grossière

Manque d’expression, et non pas de madère. (1634-47)

[71] Var. Et voir tous les ressorts de mon âme blessée,

Que tu verrais un feu bien autre et bien plus grand ! (1634-47)

[72] Var. Pour y voir comme quoi ma passion m’engage. (1634-47)

[73] Var. Quitte, mon cher souci, quitte ce faux soupçon ;

Tu douterais à tort d’une chose si claire. (1634-47)

[74] Var. Je te fais vainement un don de ma franchise ;

Tu sais que ses grands biens ne regardent que moi. (1634-47)

[75] Var. Si l’effet de mes vœux est hors de ma puissance. (1634-47)

[76] Var. Qu’un baiser de nouveau t’en donne l’assurance. (1634)

[77] Var. Que cette feinte est belle, et qu’elle a d’industrie !

DORIS.

On a les yeux sur nous ; laisse-moi, je te prie.

ALCIDON.

Crains-tu que cette vieille en ose babiller ?

DORIS.

Adieu. Va maintenant où tu voulois aller.

Qu’il te souvienne au moins que c’est moi qui te quitte.

ALCIDON.

Quoi donc, sans un baiser ? Je m’en passerai bien. (1634-47)

[78] Var. Et sa réponse, au point que je peux souhaiter. (1634)

[79] Var. Cependant que le sien ressent ce que je feins. (1634-47)

[80] Var. Paravant qu’il soit peu, Florange la possède. (1634-47)

[81] Var. Ce n’est pas grand dommage ; aussi bien tant de feintes

M’allaient bientôt donner d’ennuyeuses contraintes.

Ils peuvent achever quand ils trouveront bon :

Rien ne les troublera du côté d’Alcidon.

Cependant apprends-moi ce que fait ta maîtresse.

LA NOURRICE.

Elle met la nourrice au bout de sa finesse.

Je n’eusse jamais cru qu’elle l’eût tant aimé. (1634-47)

[82] Var. Tu m’as beau supplier ; mon esprit épuisé

Je ne sais qu’un moyen, mais je ne l’ose dire. (1634-47)

[83] Var. Je te peux en tenir la fausse porte ouverte. (1634)

[84] Var. Que trop, mais je ne sache après où me sauver. (1634-47)

[85] Var. Tu n’en saurais manquer. Aveugle, considère

Qu’on t’enlève Doris ; va quereller son frère,

Fais éclater partout un faux ressentiment :

Trop d’amis s’offriront à venger promptement

L’affront qu’en apparence aura reçu ta flamme ;

Et lors, mais sans ouvrir les secrets de ton âme,

Tâche à te servir d’eux.

ALCIDON.

Ainsi tout ira bien.

Ce prétexte est si beau, que je ne crains plus rien. (1634)

[86] Vers supprimés :

ALCIDON.

Voilà grossièrement chercher à te dédire ;

Avec leurs trahisons ta lâcheté conspire,

Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur.

Mais c’est trop désormais survivre à mon honneur ;

C’est trop porter en vain, par leur perfide trame,

La rougeur sur le front, et la fureur en l’âme.

Va, va, n’empêche plus mon désespoir d’agir ;

Souffre qu’après mon front ce flanc puisse en rougir,

Et qu’un bras, impuissant à venger cet outrage,

Reporte dans mon cœur les effets de ma rage. (1634)

CÉLIDAN.

Bien loin de révoquer ce que je t’ai promis,

Je t’offre avec mon bras celui de cent amis.

Prends, puisque tu le veux, ma maison pour retraite ;

Dispose absolument d’une amitié parfaite.

Je vois trop que Philiste, en te volant ton bien,

On venge honnêtement un crime par un crime. (1634-47)

[87] Var. Dont il fait sourdement Florange possesseur. (1634-47)

[88] Var. Cette belle m’accepte, et dessous cet aveu. (1634-47)

[89] Var. Et je lui fais savoir que devant mon trépas. (1634-47)

[90] Var. Vu que notre amitié m’en eût fait dégager. (1634-47)

[91] Var. Mais faites que l’humeur de Philiste se change,

Grands dieux ! et l’inspirant de rompre avec Florange,

Pour un ami je sais étouffer mon amour. (1634-47)

[92] Var. Vu que je ne puis craindre aucune résistance :

La belle dont mon traître adore les attraits. (1634-47)

[93] Var. Et rendre, en ce faisant, ton parti le plus fort. (1634)

Mais, pour la sûreté d’une telle entreprise. (1634-47)

[94] Var. Vu qu’il met pour autrui son bonheur en arrière. (1634-47)

[95] Var. Au moins pour la plupart ; que le siècle où nous sommes. (1634-47)

[96] Var. Qu’à grand’peine deux mots se peuvent échapper.

[97] Var. Or, pour te retirer de ta mélancolie. (1634-47)

[98] Var. Quelque soupçon frivole en ce cas te déçoit. (1634)

[99] Var. De ne régler qu’aux biens une pareille affaire. (1634)

[100] Var. Moi, dont ce faux éclat n’éblouit jamais l’âme,

Qui connais ton mérite autant comme ta flamme. (1634-47)

[101] Var. Mais, fine, elle voulait qu’un ver de jalousie. (1634-47)

[102] Var. Le choix de ce lourdaud la punit, et me venge ;

Et ce sexe imparfait, rie son mieux ennemi. (1634-47)

[103] Var. À cause de ses biens, ma mère eu meurt d’envie. (1634-47)

[104] Var. Toujours pour les duels on m’a vu sans effroi ;

Mais je n’ai point de lame à trancher contre toi. (1634-47)

[105] Var. Si jamais quelque part ton intérêt m’engage,

Tu pourras voir alors si je suis un moqueur,

Et si pour te servir j’aurai manqué de cœur.

Mais pour te mieux ôter tout sujet de colère,

Sitôt que j’aurai pu me rendre chez ma mère,

Dût mon peu de respect offenser tous les dieux,

Je souffre jusque-là ton humeur violente.

Mais, ces devoirs rendus, si rien ne te contente,

Sache alors que voici de quoi nous apaisons

Quiconque ne veut pas se payer de raisons. (1634-47)

[106] Var. Vous n’eussiez pu m’entendre, et vous tenir de rire. (1634-47)

[107] Var. Ne s’explique à tous deux nullement par la bouche. ( 1634-47)

[108] Var. Je lui présente encore une ruse nouvelle. (1634)

[109] Var. Si sa mauvaise humeur refuse à lui parler. (1634-47)

[110] Var. Monsieur, vous m’offensez : loin d’être un suborneur,

Madame a trouvé bon de prendre cette voie. (1634-47)

[111] Var. C’est un fou, me voyant, s’il ne gagne la porte. (1634-47)

[112] Var. N’en parlons plus. Lycas ?

LYCAS.

Monsieur.

PHILISTE.

Sus, de ma part,

Va Florange. avertir que, s’il ne se départ. (1634)

[113] Var. Dieux ! que cet obstiné me donne de tourment ! (1634-47)

[114] Var.

CLARICE, dans son jardin.

 

Stances (1634)

[115] Var. L’aise à mes maux succède. (1634)

[116] Var. Mon heur me semble nonpareil ; (1634)

Depuis que notre amour déclaré m’en assure. (1634-47)

[117] Var. Tous n’en resteront pas également contents. (1634)

[118] Var. Je n’en suis par les yeux, hélas ! que trop instruit. (1634-47)

[119] Var. De furie elle écume, et fait toujours un bruit. (1634-47)

[120] Var. Ces mots ont éclaté d’un transport impourvu. (1634)

[121] Var. Vain et faible soulas en un coup si funeste. (1634-47)

[122] Var. Reçois donc de mes feux ce dernier témoignage. (1634-47)

[123] Var. Aussi, pour en juger, peut-être est-ce ta feinte. (1634-47)

[124] Var. Et sûre de sa foi, tu viendras regretter

Sur sa tombe le temps et le bien d’en douter.

Qu’il m’est doux en mourant de penser qu’elle m’aime !

Et dans ce désespoir que causent mes malheurs,

Espérer que ma mort lui causera des pleurs !

Simple, qu’espères-tu ? Sa perte est volontaire ;

Et pour mieux te punir d’un amour téméraire,

Elle veut tes regrets : tous autres châtiments

Ne lui semblent pour toi que de légers tourments.

Elle se pâme d’aise au récit de ta peine. (1634-47)

[125] Var. Triomphe insolemment de sa pudicité.

Hélas ! qu’à ce penser ma vigueur diminue ! (1634-47)

[126] Var. Vous ne devez, monsieur, en rien nous accuser. (1634)

PHILISTE.

Perfides, vous prêtez l’épaule à leur retraite. (1634)

[127] Var. Quoi ! ta poltronnerie a changé bien soudain ?

CÉLIDAN.

Modère cette ardeur, tout beau.

ALCIDON.

Veux tu rompre le coup d’une bonne action ? (1634-17)

[128] Var. Je ne prends plus de part aux intérêts d’un traître ;

Et puisqu’il est ainsi, le ciel fait bien paraître

Que son juste courroux a voulu me venger. (1634-47)

[129] Var. Ne me presse donc plus dedans mon désespoir. (1634-47)

[130] Var. J’ai menacé Florange, et rompu des accords

Qui te causaient jadis ces violents transports, (1634-47)

[131] Var. Le cœur, à ses douleurs, me saigne de pitié. (1634-47)

[132] Var. À ce piège, qu’il dresse afin de m’attraper ? (1634-47)

[133] Var. Et, pour la maintenir, j’éteindrai bien ma braise.

CÉLIDAN.

Mais je ne veux point d’heur aux dépens de ton aise,

Et j’aurais un regret trop sensible de voir*

Que mon hymen laissât Alcidon à pourvoir.

* Var. Et Moi-même j’aurais trop de regret de voir. (1647)

[134] Var. Philiste m’est parjure ; et moi, ton obligé :

Ma raison en ce choix n’a point d’incertitude,

Puisque l’un est justice, et l’autre ingratitude. (1634-47)

[135] Var. Ne me semble conduit que trop accortement. (1634-47)

[136] Var. Quant à moi, plus j’y songe, et moins j’y vois de jour. (1634-47)

[137] Var. Cela se juge à l’œil, rien ne le satisfait. (1634-47)

[138] Var. Que je ne fus jamais homme à servir un traître.

Ce n’est pas avec moi qu’il faut faire le fin. (1634-47)

[139] Var. C’est à tort que tu veux m’imputer un forfait.

LA NOURRICE.

Où l’as-tu mise enfin ?

CÉLIDAN.

Tu cherches ta maîtresse ? (1634-47)

[140] Var. Je ne trempai jamais en cet enlèvement. (1634-47.)

[141] Var. Ne caressait Doris que pour couvrir son jeu. (1634-47)

[142] Var. Mon salut dépend donc d’une soudaine fuite,

Et mon esprit confus ne peut où l’adresser ? (1634)

[143] Var. Nourrice, j’ai chez moi, si tu veux, ta retraite. (1634)

[144] Var. Seul apporte du trouble à tes contentements ;

Où tu m’as préféré ce lourdaud de Florange. (1634-47)

[145] Var. Je sentirais mou mal de beaucoup soulagé. (1634-47)

[146] Var. Donc, pour le bien servir, il me le faudrait taire* ! (1634)

* Var. Donc, pour le bien servir, il me faut vous le taire ? (1647)

[147] Var. Je m’en vais; cependant souviens-toi, rigoureuse. (1634)

[148] Var. Que leur condition me semble déplorable !

Chacun de leur côté, prennent sur mon devoir. (1634-47)

[149] Var. Il y va cependant du reste de ma vie. (1634-47)

[150] Var. Ciel, qui vois ma misère, et qui sais mon besoin,

Pour le moins, par pitié, prends de moi quelque soin ! (1634-47)

[151] Var. De conserver l’honneur de mes meilleurs amis. (1634-47)

[152] Var. De voir qu’un bon succès ait trompé leur attente. (1634-47)

[153] Var. De toute ma douleur* le triste souvenir. (1634)

* Var. De mon affection. (1647)

[154] Var. Je dois ma liberté, mon honneur, mes amours. (1634-47)

[155] Var. Disposez de tous deux ; et ce que l’un et l’autre

Auront en leur pouvoir, tenez-le comme au vôtre :

Tandis, permettez-moi de le faire avertir

Qu’il lui faut en plaisirs ses douleurs convertir.

CÉLIDAN.

C’est à moi qu’appartient l’honneur de ce message,

Trop heureux en ce point de vous servir de page. (1634-47)

[156] Var. Si bien que désormais, quelque espoir qui me flatte. (1634-47)

[157] Var. Notre heur, incompatible avecque sa misère,

Ne se peut avancer qu’en lui disant le sien. (1634-47)

[158] Var. Mais dedans sa fureur, quoique rien ne l’apaise,

Si je t’avais tout dit, c’est pour en mourir d’aise. (1634-47)

[159] Var. Dedans son désespoir, elle a parlé de toi. (1634-47)

[160] Var. « Qu’en le voyant, mon mal deviendrait adouci ! » (1634-47)

[161] Var. Je ne me pensais pas si fort en sa mémoire. (1634)

[162] Var. Il ne tiendra qu’à toi d’en voir la vérité.

ALCIDON.

Quand ?

CÉLIDAN.

Même avant demain.

ALCIDON.

Ma curiosité

Accepte ce parti ; ce soir, si bon te semble,

Nous nous déroberons pour l’aller voir ensemble,

Et comme, sans dessein, de loin la disposer,

Puisque Philiste est mort...

CÉLIDAN.

J’entends, à t’épouser. (1634-47)

[163] Var. Adieu ; pour le présent, j’ai quelque affaire en ville. (1634-47)

[164] Var. Mais je ne songe pas que mon aise imprudente. (1634-47)

[165] Var. De mes contentements lui faire quelque part. (1634-47)

[166] Var. Le ciel venge ta sœur ; ton brusque aveuglement

Ta maîtresse ravie, et peut-être forcée.

Cependant Alcidon te querelle toujours,

Au lieu de renouer ses premières amours.

PHILISTE.

Madame, c’est sur vous qu’en tombe le reproche.

Le moyen que jamais Alcidon en rapproche !

L’affront qu’il a reçu ne lui peut plus laisser

De souvenir de nous que pour nous offenser. (1634-47)

[167] Var. Ce que vous n’aimiez point ! petite écervelée. (1634-47)

[168] Var. Mais dis qu’il te fallait un esprit moins léger. (1634-47)

[169] Var. Excusez, s’il vous plaît, sa passion trop forte. (1634-47)

[170] Var. Offrir à cette belle un cœur qui n’est que flamme. (1634-47)

[171] Var. Mais à présent qu’un autre en sa place reçu

Et que ce malheureux l’a si peu conservée,

Mon âme, que ses yeux ont toujours captivée,

Dans le malheur d’autrui vient chercher son bonheur.

CHRYSANTE.

Votre offre avantageux me fait beaucoup d’honneur ;

…             

Et comme sa boutade à mes souhaits résiste.

Trop chaud ami qu’il est, il s’emporte aujourd’hui

Pour un qui nous méprise et se moque de lui. (1634-47)

[172] Var. On l’éloigna de moi, vu le peu d’avantage

Qui se trouva pour lui dedans mon mariage ;

Et jamais le retour ne lui fut accordé

Qu’ils ne vissent mon lit d’Acaste possédé. (1634-47)

[173] Var. Il faudrait de ma belle une même assurance,

Et rien ne pourrait plus troubler mon espérance.

DORIS.

Monsieur, où madame est, je n’ai point de vouloir.

CÉLIDAN.

Employer contre vous son absolu pouvoir !

Ma flamme d’y penser deviendrait criminelle. (1634-47)

[174] Var. Lui garder en votre âme un petit souvenir. (1634-47)

[175] Var. Ce fut, vous le savez, l’autre jour qu’en visite. (1634-47)

[176] Var. Et tu sais dextrement, dedans nos entretiens,

Accuser mes défauts en excusant les tiens. (1634-47)

[177] Var. Tu peux compter huit jours paravant qu’il s’achève. (1634-47)

[178] Var. Pensez-vous, mon souci, que, pour votre secours. (1634-47)

[179] Var. L’aise que j’en reçois ne saurait endurer

Que mes humbles devoirs se pussent différer. (1634-47)

[180] Var. Pourvu qu’en mes défauts j’aye tant de bonheur

Que vous me réputiez digne d’un tel honneur,

Et que sa passion en ce choix vous contente. (1634-47)

[181] Var. Tant la raison s’oppose à ma crédulité.

Mon esprit tout confus fait doute si je veille. (1634)

[182] Var. Souffrez qu’en ce bonheur mon aise m’enhardisse (1634-47)

[183] Var. Celle qui de tout temps a possédé mon âme,

Une sœur qui, reçue en mon lit pour moitié,

D’un lien plus étroit serre notre amitié. (1634-47)

[184] Var. Ce colère Alcidon tient en gage ma foi.

CÉLIDAN.

Voilà de ta parole un manque trop visible.

PHILISTE.

Je t’ai bien tout promis ce qui m’était possible ;

Mais une autre promesse ôte de mon pouvoir

Ce qu’aux plaisirs reçus je me sais trop devoir. (1634-47)

[185] Var. Disputer maintenant contre vous ce qu’il aime. (1634-47)

[186] Var. Le désordre qu’on lit eu mon âme étourdie

Vient moins de votre aspect que de sa perfidie.

Ô honte ! ô crève-cœur ! ô désespoir ! ô rage !

Qui venez à l’envi déchirer mon courage ;

Au lieu de vous combattre, unissez vos efforts

Afin de dénouer mon âme de mon corps.

Je tiens les plus cruels pour les plus favorables.

Mais pourquoi vous prier de m’être secourables ?

Je mourrai bien sans vous ; dans cette trahison,

Mon cœur n’a, par les yeux, pris que trop de poison.

Perfide, à mes dépens tu soûles donc ta braise,

Et mon honneur perdu contribue à ton aise ?

CÉLIDAN.

Traître, jusques ici j’ai caché tes défauts,

Et pour remerciement tu m’en donnes de faux !

Cesse de m’outrager, nu le respect des dames. (1634-47)

[187] Var. Il faut lever le masque, il faut te confesser

Qu’une toute autre ardeur occupait mon penser. (1634-47)

[188] Var. Vois par-là comme j’aime, et perds le souvenir

Qu’un traître contre toi tu m’as vu maintenir.

Bien que ma flamme, au point d’avoir sa récompense,

De me venger de lui, pour l’heure, me dispense,

Il jouira fort peu de cette vanité

D’avoir su m’offenser avec impunité. (1634-47)

[189] Var. Paravant cette offense avait voulu choisir. (1634-47)

[190] Var. Mais, hélas ! mon souci, je n’ose avoir pensé

Que sans avoir servi je sois récompensé.

DORIS, à Célidan.

Ici votre mérite est joint à leur puissance,

Et la raison s’accorde à mon obéissance.       

En secondant vos feux, je fais par jugement

Ce qu’ailleurs je ferais par leur commandement.

CÉLIDAN.

À ces mots enchanteurs mon martyre s’apaise,

Et je ne conçois rien de pareil a mon aise,

Pourvu que ce propos soit suivi d’un baiser.

CHRYSANTE, à Doris.

Ma fille, ton devoir ne le peut refuser.

PHILISTE, à Clarice.

Leur exemple, mon cœur, t’oblige à la pareille.

CLARICE, à Philiste.

Mais je n’ai point de mère ici qui me conseille.

Tu prends toujours d’avance.

CHRYSANTE.

Oh ! que sur mes vieux ans

Le pitoyable ciel me fait de doux présents !

Ainsi me donne-t-il, pour comble de mes vœux,

Bientôt des deux côtés quelques petits neveux,

Rendant, par les doux fruits de ce double hyménée,

Ma débile vieillesse à jamais fortunée ! (1634-47)

[191] Var. Afin qu’à ces plaisirs ensemble on se prépare.

CHRYSANTE, à Clarice.

Vous quitter paravant ce bienheureux moment. (1634)

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