Clitandre (Pierre CORNEILLE)

Tragi-comédie en cinq actes et en vers.

Représentée pour la première fois pendant l'hiver 1631-1632 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

 

Personnages

 

ALCANDRE, roi d’Écosse[1]

FLORIDAN, fils du roi

ROSIDOR, favori du roi, et amant de Caliste

CLITANDRE, favori du prince, et amoureux aussi de Caliste, mais dédaigné

PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné

CALISTE, maîtresse de Rosidor, et de Clitandre

DORISE, maîtresse de Pymante

LYSARQUE, écuyer de Rosidor

GÉRONTE, écuyer de Clitandre

CLÉON, gentilhomme faisant la cour

LYCASTE, page de Clitandre

LE GEÔLIER

TROIS ARCHERS

TROIS VENEURS

 

La scène est en un château du roi, proche d’une forêt.

 

 

À MONSEIGNEUR LE DUC DE LONGUEVILLE

 

Monseigneur,

 

Je prends avantage de ma témérité, et, quelque défiance que j’aie de Clitandre, je ne puis croire qu’on s’en promette rien de mauvais, après avoir vu la hardiesse que j’ai de vous l’offrir. Il est impossible qu’on s’imagine qu’à des personnes de votre rang, et à des esprits de l’excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de mise, puisqu’il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d’avec les bonnes, qu’on fait paraître plus de manque de jugement à vous les présenter qu’à les concevoir. Cette vérité est si généralement reconnue, qu’il faudrait n’être pas du monde pour ignorer que votre condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la splendeur de votre naissance n’ont reçu d’elle que ce qui leur était dû. C’est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle qu’il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu’afin d’ôter au roi la gloire de choisir votre personne, et d’établir votre grandeur sur la seule reconnaissance de vos vertus. Aussi, Monseigneur, ces considérations m’auraient intimidé, et ce cavalier n’eût jamais osé vous aller entretenir de ma part, si votre permission ne l’en eût autorisé, et comme assuré que vous l’aviez en quelque sorte d’estime, vu qu’il ne vous était pas tout-à-fait inconnu. C’est le même qui, par vos commandements, vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu’en pouvaient contenir deux actes de ce poème encore tout informes, et qui n’étaient qu’à peine ébauchés. Le malheur ne persécutait point encore son innocence, et ses contentements devaient être en un haut degré, puisque l’affection, la promesse et l’autorité de son prince lui rendaient la possession de sa maîtresse presque infaillible : ses faveurs toutefois ne lui étaient point si chères que celles qu’il recevait de vous, et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s’il y eût trouvé autant de douceur qu’en votre cabinet. Il a couru de grands périls durant sa vie, et n’en court pas de moindres à présent que je tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers, il espère que vous le garantirez des autres, et que, comme il l’arracha du supplice qui l’allait perdre, vous le défendrez de l’envie, qui a déjà fait une partie de ses efforts à l’étouffer. C’est, Monseigneur, dont vous supplie très humblement celui qui n’est pas moins par la force de son inclination que par les obligations de son devoir,


Monseigneur,


Votre très humble et très obéissant serviteur,


CORNEILLE.

 

 

PRÉFACE


 

Pour peu de souvenir qu’on ait de Mélite, il sera fort aisé de juger, après la lecture de ce poème, que peut-être jamais deux pièces ne partirent d’une même main, plus différentes et d’invention et de style. Il ne faut pas moins d’adresse à réduire un grand sujet qu’à en déduire un petit, et si je m’étais aussi dignement acquitté de celui-ci, qu’heureusement de l’autre, j’estimerais avoir en quelque façon approché de ce que demande Horace au poète qu’il instruit, quand il veut qu’il possède tellement ses sujets, qu’il en demeure toujours le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par eux. Ceux qui ont blâmé l’autre de peu d’effets auront ici de quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l’esprit assez tendu pour me suivre au théâtre, et si la quantité d’intrigues et de rencontres n’accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de reconnaître par la lecture que ce n’est pas ma faute. Il faut néanmoins que j’avoue que ceux qui, n’ayant vu représenter Clitandre qu’une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables, vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si courtes, que le moindre défaut, ou d’attention du spectateur, ou de mémoire de l’acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et ôte presque l’entière intelligence de ces grands mouvements dont les pensées ne s’égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements continus sur ce qui s’est passé. Que si j’ai renfermé cette pièce dans la règle d’un jour, ce n’est pas que je me repente de n’y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m’y attacher dorénavant. Aujourd’hui, quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent, pour moi, j’ai voulu seulement montrer que, si je m’en éloigne, ce n’est pas faute de la connaître. Il est vrai qu’on pourra m’imputer que, m’étant proposé de suivre la règle des anciens, j’ai renversé leur ordre, vu qu’au lieu des messagers qu’ils introduisent à chaque bout de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs personnages, j’ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette nouveauté pourra plaire à quelques-uns : et quiconque voudra bien peser l’avantage que l’action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne trouvera pas étrange que j’aie mieux aimé divertir les yeux qu’importuner les oreilles, et que, me tenant dans la contrainte de cette méthode, j’en aie pris la beauté, sans tomber dans les incommodités que les Grecs et les Latins, qui l’ont suivie, n’ont su d’ordinaire, ou du moins n’ont osé éviter. Je me donne ici quelque sorte de liberté de choquer les anciens, d’autant qu’ils ne sont plus en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont jamais à leur période, il m’est permis de croire qu’ils n’ont pas tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières qu’ils n’ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui nous ont frayé le chemin, et qui, après avoir défriché un pays fort rude, nous ont laissé à le cultiver. J’honore les modernes sans les envier, et n’attribuerai jamais au hasard ce qu’ils auront fait par science, ou par des règles particulières qu’ils se seront eux-mêmes prescrites. Outre que c’est ce qui ne me tombera jamais en la pensée, qu’une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l’esprit à tant de reprises, et s’imprimer tant de contraires mouvements, se puisse faire par aventure. Il n’en va pas de la comédie comme d’un songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu, ou comme d’un sonnet ou d’une ode, qu’une chaleur extraordinaire peut pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l’antiquité nous parle bien de l’écume d’un cheval qu’une éponge jetée par dépit sur un tableau exprima parfaitement, après que l’industrie du peintre n’en avait su venir à bout : mais il ne se lit point que jamais un tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu’il ne me coûtât ici qu’à nommer. Si mon sujet est véritable, j’ai raison de le taire : si c’est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l’histoire, d’attribuer à un pays des princes imaginaires, et d’en rapporter des aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume ? Ma scène est donc en un château d’un roi, proche d’une forêt, je n’en détermine ni la province ni le royaume ; où vous l’aurez une fois placée, elle s’y tiendra. Que si l’on remarque des concurrences dans mes vers, qu’on ne les prenne pas pour des larcins. Je n’y en ai point laissé que j’aie connues, et j’ai toujours cru que, pour belle que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d’un autre, c’est l’acheter plus qu’elle ne vaut, de sorte qu’en l’état que je donne cette pièce au public, je pense n’avoir rien de commun avec la plupart des écrivains modernes, qu’un peu de vanité que je témoigne ici.

 

 

ARGUMENT

 

Rosidor, favori du roi, était si passionnément aimé de deux des filles de la reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignait Pymante, et celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n’étaient que pour la première, de sorte que cette amour mutuelle n’eût point eu d’obstacle sans Clitandre. Ce cavalier était le mignon du prince, fils unique du roi, qui pouvait tout sur la reine sa mère, dont cette fille dépendait, et de là procédaient les refus de la reine toutes les fois que Rosidor la suppliait d’agréer leur mariage. Ces deux demoiselles, bien que rivales, ne laissaient pas d’être amies, d’autant que Dorise feignait que son amour n’était que par galanterie, et comme pour avoir de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle entrait dans la confidence de Caliste, et, se tenant toujours assidue auprès d’elle, elle se donnait plus de moyen de voir Rosidor, qui ne s’en éloignait que le moins qu’il lui était possible. Cependant la jalousie la rongeait au-dedans, et excitait en son âme autant de véritables mouvements de haine pour sa compagne qu’elle lui rendait de feints témoignages d’amitié. Un jour que le roi, avec toute sa cour, s’était retiré en un château de plaisance proche d’une forêt, cette fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra par hasard une épée. C’était celle d’un cavalier nommé Arimant, demeurée là par mégarde depuis deux jours qu’il avait été tué en duel, disputant sa maîtresse Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans sa profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu’elle a découvert une secrète affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu’ils avaient rendez-vous dans les bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux dernières faveurs : une offre en outre de les lui faire surprendre éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses yeux témoins de cette perfidie. D’autre côté, Pymante, résolu de se défaire de Rosidor, comme du seul qui l’empêchait d’être aimé de Dorise, et ne l’osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur auprès du roi, dont il n’eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l’affection qu’ils avaient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés en paysans. L’heure était la même que Dorise avait donnée à Caliste, à cause que l’un et l’autre voulaient être assez tôt de retour pour se trouver au lever du roi et de la reine après le coup exécuté. Les lieux mêmes n’étaient pas fort éloignés ; de sorte que Rosidor, poursuivi par ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise avait l’épée à la main, prête de l’enfoncer dans l’estomac de Caliste. Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si malheureusement, que, retirant son épée, elle se rompt contre la branche d’un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise, et, sans la reconnaître, il la lui arrache, et passe tout d’un temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d’un poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce dernier, et met l’autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant désarmée par Rosidor, et Caliste, sitôt qu’elle l’a reconnu, se pâme d’appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine contre Clitandre, qu’il prend pour l’auteur de cette perfidie, attendu qu’ils sont ses domestiques, et qu’il était venu dans ce bois sur un cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et la croit morte : ses regrets avec ses plaies le font tomber en faiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s’entr’aidant l’un à l’autre à marcher, ils gagnent la maison d’un paysan, où elle lui bande ses blessures. Dorise désespérée, et n’osant retourner à la cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s’accommode de celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui allait rechercher les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avait jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état. Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme, contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque échappatoire, mais s’étant aperçu à ses discours qu’elle avait vu son crime, et d’ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c’était elle, de se servir de l’occasion, sinon d’ôter du monde un témoin de son forfait, en ce lieu où il était assuré de retrouver son épée. Sur le chemin, au moyen d’un poinçon qui lui était demeuré dans les cheveux, il la reconnaît, et se fait connaître à elle : ses offres de service sont aussi mal reçues que par le passé, elle persiste toujours à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l’assure qu’il l’a tué, elle entre en furie, qui n’empêche pas ce paysan déguisé de l’enlever dans cette caverne, où, tâchant d’user de force, cette courageuse fille lui crève un œil de son poinçon, et comme la douleur lui fait y porter les deux mains, elle s’échappe de lui, dont l’amour tourné en rage le fait sortir l’épée à la main de cette caverne, à dessein et de venger cette injure par sa mort et d’étouffer ensemble l’indice de son crime. Rosidor cependant n’avait pu se dérober si secrètement qu’il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer que la partie s’achevât sans lui, le quitte pour aller engager l’écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé Cléon, dont il apprend que Clitandre venait de monter à cheval avec le prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude, et ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie en avertir le roi. Le roi, qui ne voulait pas perdre ces cavaliers, envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et Lysarque avec une troupe d’archers au lieu de l’assignation, afin que, si Clitandre s’était échappé d’auprès du prince pour aller joindre son rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les deux corps des gens de Clitandre, qu’il renvoie au roi par la moitié de ses archers, cependant qu’avec l’autre il suit une trace de sang qui le mène jusqu’au lieu où Rosidor et Caliste s’étaient retirés. La vue de ces corps fait soupçonner au roi quelque supercherie de la part de Clitandre, et l’aigrit tellement contre lui, qu’à son retour de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu’on lui en dît même le sujet. Cette colère s’augmente par l’arrivée de Rosidor tout blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au roi le cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu par son page, si bien que le roi, ne doutant plus de son crime, le fait venir en son conseil, où, quelque protestation que peut faire son innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s’il attendait son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle, et, redoutant que le prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier qu’il affectionnait, il le va chercher encore une fois à la chasse pour l’en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend le prince à la chasse, ses gens, effrayés de la violence des foudres et des orages, qui çà qui là cherchent où se cacher, si bien que, demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu’un paysan poursuivait l’épée à la main (c’était Pymante et Dorise). Il était déjà terrassé, et près de recevoir le coup de la mort, mais le prince, ne pouvant souffrir une action si méchante, tâche d’empêcher cet assassinat. Pymante, tenant Dorise d’une main, le combat de l’autre, ne croyant pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa mort. Dorise reconnaît le prince, et s’entrelace tellement dans les jambes de son ravisseur, qu’elle le fait trébucher. Le prince saute aussitôt sur lui, et le désarme, l’ayant désarmé, il crie ses gens, et enfin deux veneurs paraissent chargés des vrais habits de Pymante, Dorise, et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet extraordinaire du foudre, qui avait consumé trois corps, à ce qu’ils s’imaginaient, sans toucher à leurs habits. C’est de là que Dorise prend occasion de se faire connaître au prince, et de lui déclarer tout ce qui s’est passé dans ce bois. Le prince étonné commande à ses veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens : en même temps Cléon arrive , qui fait le récit au prince du péril de Clitandre, et du sujet qui l’avait réduit en l’extrémité où il était. Cela lui fait reconnaître Pymante pour l’auteur de ces perfidies, et, l’ayant baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au roi avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après lui. Le roi venait de conclure avec la reine le mariage de Rosidor et de Caliste, sitôt qu’il serait guéri, dont Caliste était allée porter la nouvelle au blessé, et, après que le prince lui eut fait connaître l’innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu’il lui avait pensé faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant voir par-là de quelle façon ses sujets vengeraient un attentat fait sur leur prince. Le prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui avait assuré la vie, et, la voulant désormais favoriser, en propose le mariage à Clitandre, qui s’en excuse modestement. Rosidor et Caliste viennent remercier le roi, qui les réconcilie avec Clitandre et Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de s’entr’aimer, puisque lui et le prince le désirent, leur donnant jusqu’à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,

Afin de voir alors cueillir en même jour

À deux couples d’amants les fruits de leur amour.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

CALISTE[2]

 

N’en doute plus, mon cœur, un amant hypocrite,

Feignant de m’adorer, brûle pour Hippolyte :

Dorise m’en a dit le secret rendez-vous

Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous ;

Et pour les y surprendre elle m’y doit conduire,

Sitôt que le soleil commencera de luire.

Mais qu’elle est paresseuse à me venir trouver !

La dormeuse m’oublie, et ne se peut lever.

Toutefois sans raison j’accuse sa paresse :

La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse ;

Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour,

Ont troublé mon repos avant le point du jour ;

Mais elle, qui n’en fait aucune expérience,

Étant sans intérêt, est sans impatience.

Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[3],

Ne tarde plus, volage, à te montrer ici ;

Viens en hâte affermir ton indigne victoire ;

Viens t’assurer l’éclat de cette infâme gloire ;

Viens signaler ton nom par ton manque de foi.

Le jour s’en va paraître ; affronteur, hâte-toi.

Mais, hélas ! Cher ingrat, adorable parjure,

Ma timide voix tremble à te dire une injure ;

Si j’écoute l’amour, il devient si puissant,

Qu’en dépit de Dorise il te fait innocent :

Je ne sais lequel croire, et j’aime tant ce doute,

Que j’ai peur d’en sortir entrant dans cette route.

Je crains ce que je cherche, et je ne connais pas

De plus grand heur pour moi que d’y perdre mes pas.

Ah, mes yeux ! Si jamais vos fonctions propices[4]

À mon cœur amoureux firent de bons services,

Apprenez aujourd’hui quel est votre devoir ;

Le moyen de me plaire est de me décevoir ;

Si vous ne m’abusez, si vous n’êtes faussaires,

Vous êtes de mon heur les cruels adversaires[5].

Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour[6],

Dissiper une erreur si chère à mon amour[7],

Puisqu’il faut qu’avec toi ce que je crains éclate,

Souffre qu’encore un peu l’ignorance me flatte.

Mais je te parle en vain, et l’aube de ses rais[8],

A déjà reblanchi le haut de ces forêts.

Si je puis me fier à sa lumière sombre,

Dont l’éclat brille à peine et dispute avec l’ombre,

J’entrevois le sujet de mon jaloux ennui,

Et quelqu’un de ses gens qui conteste avec lui.

Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte[9]

Que tu puisses l’entendre à travers cette porte.

 

 

Scène II

 

ROSIDOR, LYSARQUE

 

ROSIDOR.

Ce devoir, ou plutôt cette importunité,

Au lieu de m’assurer de ta fidélité,

Marque trop clairement ton peu d’obéissance[10].

Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance ;

Que retiré du monde et du bruit de la cour,

Je puisse dans ces bois consulter mon amour[11] ;

Que là Caliste seule occupe mes pensées,

Et, par le souvenir de ses faveurs passées,

Assure mon espoir de celles que j’attends ;

Qu’un entretien rêveur durant ce peu de temps

M’instruise des moyens de plaire à cette belle,

Allume dans mon cœur de nouveaux feux pour elle :

Enfin, sans persister dans l’obstination,

Laisse-moi suivre ici mon inclination.

LYSARQUE.

Cette inclination, qui jusqu’ici vous mène[12],

À me la déguiser vous donne trop de peine.

Il ne faut point, monsieur, beaucoup l’examiner :

L’heure et le lieu suspects font assez deviner

Qu’en même temps que vous s’échappe quelque dame...

Vous m’entendez assez.

ROSIDOR.

Juge mieux de ma flamme,

Et ne présume point que je manque de foi[13]

À celle que j’adore, et qui brûle pour moi.

J’aime mieux contenter ton humeur curieuse,

Qui par ces faux soupçons m’est trop injurieuse.

Tant s’en faut que le change ait pour moi des appas,

Tant s’en faut qu’en ces bois il attire mes pas,

J’y vais... Mais pourrais-tu le savoir et le taire ?

LYSARQUE.

Qu’ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire[14] ?

ROSIDOR.

Tu vas apprendre tout ; mais aussi, l’ayant su,

Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu

De la part d’un rival...

LYSARQUE.

Vous le nommez ?

ROSIDOR.

Clitandre.

Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[15] ;

Et là, l’épée au poing, nous verrons qui des deux

Mérite d’embraser Caliste de ses feux.

LYSARQUE.

De sorte qu’un second...

ROSIDOR.

Sans me faire une offense,

Ne peut se présenter à prendre ma défense :

Nous devons seul à seul vider notre débat.

LYSARQUE.

Ne pensez pas sans moi terminer ce combat :

L’écuyer de Clitandre est homme de courage ;

Il sera trop heureux que mon défi l’engage

À s’acquitter vers lui d’un semblable devoir,

Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

ROSIDOR.

Ta volonté suffit ; va-t’en donc et désiste

De plus m’offrir une aide à mériter Caliste.

LYSARQUE est seul.

Vous obéir ici me coûterait trop cher,

Et je serais honteux qu’on me pût reprocher

D’avoir su le sujet d’une telle sortie,

Sans trouver les moyens d’être de la partie.

 

 

Scène III

 

CALISTE

 

Qu’il s’en est bien défait ! Qu’avec dextérité

Le fourbe se prévaut de son autorité !

Qu’il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes !

Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes !

Il y va cependant, le perfide qu’il est.

Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît ;

Et ses lâches désirs l’emportent où l’appelle[16]

Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.

 

 

Scène IV

 

CALISTE, DORISE

 

CALISTE.

Je n’en puis plus douter, mon feu désabusé

Ne tient plus le parti de ce cœur déguisé.

Allons, ma chère sœur, allons à la vengeance ;

Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance ;

Allons ; et sans te mettre en peine de m’aider,

Ne prends aucun souci que de me regarder :

Pour en venir à bout, il suffit de ma rage ;

D’elle j’aurai la force ainsi que le courage ;

Et déjà, dépouillant tout naturel humain,

Je laisse à ses transports à gouverner ma main.,

Vois-tu comme suivant de si furieux guides,

Elle cherche déjà les yeux de ces perfides,

Et comme de fureur tous mes sens animés

Menacent les appas qui les avoient charmés ?

DORISE.

Modère ces bouillons d’une âme colérée,

Ils sont trop violents pour être de durée ;

Pour faire quelque mal, c’est frapper de trop loin ;

Réserve ton courroux tout entier au besoin ;

Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles ;

Ses résolutions en deviennent plus molles :

En lui donnant de l’air, son ardeur s’alentit.

CALISTE.

Ce n’est que faute d’air que le feu s’amortit[17].

Allons, et tu verras qu’ainsi le mien s’allume,

Que ma douleur aigrie en a plus d’amertume,

Et qu’ainsi mon esprit ne fait que s’exciter

À ce que ma colère a droit d’exécuter.

DORISE, seule.

Si ma ruse est enfin de son effet suivie,

Cette aveugle chaleur te va coûter la vie[18] ;

Un fer caché me donne en ces lieux écartés

La vengeance des maux que me font tes beautés.

Tu m’ôtes Rosidor, tu possèdes son âme,

Il n’a d’yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme :

Mais, puisque tous mes soins ne le peuvent gagner,

J’en punirai l’objet qui m’en fait dédaigner.

 

 

Scène V

 

PYMANTE, GÉRONTE, sortant d’une grotte, déguisés en paysans[19]

 

GÉRONTE.

En ce déguisement on ne peut nous connaître,

Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître

Conduira Rosidor, séduit d’un faux cartel[20],

Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel.

Vos vœux si mal reçus de l’ingrate Dorise,

Qui l’idolâtre autant comme elle vous méprise[21],

Ne rencontreront plus aucun empêchement.

Mais je m’étonne fort de son aveuglement,

Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[22]

Qui fait qu’elle vous traite avec tant d’injustice.

Vos rares qualités...

PYMANTE.

Au lieu de me flatter,

Voyons si le projet ne saurait avorter,

Si la supercherie...

GÉRONTE.

Elle est si bien tissue,

Qu’il faut manquer de sens pour douter de l’issue.

Clitandre aime Caliste, et comme son rival,

Il a trop de sujet de lui vouloir du mal.

Moi que depuis dix ans il tient à son service,

D’écrire comme lui j’ai trouvé l’artifice[23] ;

Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main,

À son dépit jaloux s’imputera soudain.

PYMANTE.

Que ton subtil esprit a de grands avantages !

Mais le nom du porteur ?

GÉRONTE.

Lycaste, un de ses pages.

PYMANTE.

Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous ?

GÉRONTE.

Lui-même, et le voici qui s’avance vers nous :

À force de courir il s’est mis hors d’haleine.

 

 

Scène VI

 

PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE aussi déguisé en paysan

 

PYMANTE.

Eh bien, est-il venu ?

LYCASTE.

N’en soyez plus en peine ;

Il est où vous savez, et tout bouffi d’orgueil,

Il n’y pense à rien moins qu’à son proche cercueil[24].

PYMANTE.

Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées.

Lycaste les va quérir dans la grotte d’où il est sorti.[25]

Qu’il me tarde déjà que, dans son sang trempées,

Elles ne me font voir à mes pieds étendu

Le seul qui sert d’obstacle au bonheur qui m’est dû !

Ah ! qu’il va bien trouver d’autres gens que Clitandre !

Mais pourquoi ces habits ? qui te les fait reprendre ?

LYCASTE, leur présente à chacun un masque et une épée, et porte leurs habits.

Pour notre sûreté, portons-les avec nous,

De peur que, cependant que nous serons aux coups,

Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure,

Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[26] :

Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux,

Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

PYMANTE.

Prends-en donc même soin après la chose faite.

LYCASTE.

Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[27].

PYMANTE.

Sus donc, chacun déjà devrait être masqué.

Allons, qu’il tombe mort aussitôt qu’attaqué.

 

 

Scène VII

 

LYSARQUE, CLÉON

 

CLÉON.

Réserve à d’autres temps cette ardeur de courage[28]

Qui rend de ta valeur un si grand témoignage.

Ce duel que tu dis ne se peut concevoir.

Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[29]

Que notre jeune prince enlevait à la chasse.

LYSARQUE.

Tu les as vus passer ?

CLÉON.

Par cette même place.

Sans doute que ton maître a quelque occasion

Qui le fait t’éblouir par cette illusion.

LYSARQUE.

Non, il parlait du cœur ; je connais sa franchise.

CLÉON.

S’il est ainsi, je crains que par quelque surprise

Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu[30],

Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.

LYSARQUE.

À présent il n’a point d’ennemis que je sache ;

Mais quelque événement que le destin nous cache,

Si tu veux m’obliger, viens de grâce avec moi,

Que nous donnions ensemble avis de tout au roi[31].

 

 

Scène VIII

 

CALISTE, DORISE

 

CALISTE, cependant que Dorise s’arrête à chercher derrière un buisson.

Ma sœur, l’heure s’avance, et nous serons à peine,

Si nous ne retournons, au lever de la reine.

Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.

DORISE, tirant une épée de derrière un buisson, et saisissant Caliste par le bras.

Voici qui va trancher tes soucis superflus ;

Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie[32],

Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.

CALISTE.

Tout beau, tout beau, ma sœur, tu veux m’épouvanter ;

Mais je te connais trop pour m’en inquiéter.

Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie,

À les trouver bientôt toute notre industrie.

DORISE.

Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours,

Dont le récit n’était qu’une embûche à tes jours.

Rosidor t’est fidèle, et cette feinte amante

Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante.

CALISTE.

Déloyale ! ainsi donc ton courage inhumain...

DORISE.

Ces injures en l’air n’arrêtent point ma main.

CALISTE.

Le reproche honteux d’une action si noire[33]...

DORISE.

Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

CALISTE.

T’ai-je donc pu, ma sœur, déplaire en quelque point ?

DORISE.

Oui, puisque Rosidor t’aime et ne m’aime point ;

C’est assez m’offenser que d’être ma rivale.

 

 

Scène IX

 

ROSIDOR, PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE

 

Comme Dorise est prête à tuer Caliste, un bruit entendu lui fait relever son épée, et Rosidor paraît tout en sang, poursuivi par ses trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste ; et, retirant son épée, elle se rompt contre la branche d’un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient Dorise ; et, sans la reconnaître, il s’en saisit, et passe tout d’un coup le tronçon qui lui restait de la sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et Géronte, dont il tue le dernier et met l’autre en fuite.

ROSIDOR.

Meurs, brigand. Ah, malheur ! cette branche fatale

A rompu mon épée. Assassins... Toutefois,

J’ai de quoi me défendre une seconde fois.

DORISE, s’enfuyant.

N’est-ce pas Rosidor qui m’arrache les armes ?

Ah ! qu’il me va causer de périls et de larmes !

Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher

Que tu fuis aujourd’hui ce qui t’est le plus cher.

CALISTE.

C’est lui-même de vrai... Rosidor !... ah ! Je pâme,

Et la peur de sa mort ne me laisse point d’âme.

Adieu, mon cher espoir.

ROSIDOR, après avoir tué Géronte.

Cettui-ci dépêché,

C’est de toi maintenant que j’aurai bon marché.

Nous sommes seul à seul. Quoi ! ton peu d’assurance

Ne met plus qu’en tes pieds sa dernière espérance ?

Marche sans emprunter d’ailes de ton effroi,

Je ne cours point après des lâches comme toi[34].

Il suffit de ces deux. Mais qui pourraient-ils être ?

Ah ciel ! le masque ôté me les fait trop connaître !

Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs ;

Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs ;

Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime

Moins de traits de la mort que d’horreurs de son crime ;

Et ces deux reconnus, je douterais en vain[35]

De celui que sa fuite a sauvé de ma main.

Trop indigne rival, crois-tu que ton absence

Donne à tes lâchetés quelque ombre d’innocence,

Et qu’après avoir vu renverser ton dessein,

Un désaveu démente et tes gens et ton seing ?

Ne le présume pas ; sans autre conjecture,

Je te rends convaincu de ta seule écriture,

Sitôt que j’aurai pu faire ma plainte au roi.

Mais quel piteux objet se vient offrir à moi ?

Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,

Attendant Rosidor, l’essai de votre rage ?

C’est Caliste elle-même ! Ah dieux, injustes dieux[36] !

Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux,

Votre faveur barbare à conservé ma vie !

Je n’en veux point chercher d’auteurs que votre envie :

La nature, qui perd ce qu’elle a de parfait,

Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait,

Et vous eût accablés, si vous n’étiez ses maîtres.

Vous m’envoyez en vain ce fer contre des traîtres ;

Je ne veux point devoir mes déplorables jours[37]

À l’affreuse rigueur d’un si fatal secours.

Ô vous qui me restez d’une troupe ennemie

Pour marques de ma gloire et de son infamie,

Blessures, hâtez-vous d’élargir vos canaux,

Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux !

Ah ! Pour l’être trop peu, blessures trop cruelles,

De peur de m’obliger vous n’êtes pas mortelles.

Hé quoi ! ce bel objet, mon aimable vainqueur,

Avait-il seul le droit de me blesser au cœur ?

Et d’où vient que la mort, à qui tout fait hommage,

L’ayant si mal traité, respecte son image ?

Noires divinités, qui tournez mon fuseau,

Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau ?

Insensé que je suis ! en ce malheur extrême,

Je demande la mort à d’autres qu’à moi-même !

Aveugle ! je m’arrête à supplier en vain,

Et pour me contenter j’ai de quoi dans la main !

Il faut rendre ma vie au fer qui l’a sauvée ;

C’est à lui qu’elle est due, il se l’est réservée ;

Et l’honneur, quel qu’il soit, de finir mes malheurs,

C’est pour me le donner qu’il l’ôte à des voleurs.

Poussons donc hardiment. Mais, hélas ! cette épée,

Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée ;

Et sa lame, timide à procurer mon bien,

Au sang des assassins n’ose mêler le mien.

Ma faiblesse importune à mon trépas s’oppose ;

En vain je m’y résous, en vain je m’y dispose ;

Mon reste de vigueur ne peut l’effectuer ;

J’en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer ;

L’un ne manque au besoin, et l’autre me résiste.

Mais je vois s’entr’ouvrir les beaux yeux de Caliste[38],

Les roses de son teint n’ont plus tant de pâleur,

Et j’entends un soupir qui flatte ma douleur.

Voyez, dieux inhumains, que malgré votre envie,

L’amour lui sait donner la moitié de ma vie,

Qu’une âme désormais suffit à deux amants.

CALISTE.

Hélas ! qui me rappelle à de nouveaux tourments ?

Si Rosidor n’est-plus, pourquoi reviens-je au monde[39] ?

ROSIDOR.

Ô merveilleux effet d’une amour sans seconde !

CALISTE.

Exécrable assassin, qui rougis de son sang,

Dépêche comme à lui de me percer le flanc,

Prends de lui ce qui reste[40].

ROSIDOR.

Adorable cruelle,

Est-ce ainsi qu’on reçoit un amant si fidèle ?

CALISTE.

Ne m’en fais point un crime ; encor pleine d’effroi,

Je ne t’ai méconnu qu’en songeant trop à toi.

J’avais si bien gravé là dedans ton image[41],

Qu’elle ne voulait pas céder à ton visage.

Mon esprit, glorieux et jaloux de l’avoir,

Enviait à mes yeux le bonheur de te voir.

Mais quel secours propice a trompé mes alarmes[42] ?

Contre tant d’assassins qui t’a prêté des armes ?

ROSIDOR.

Toi-même, qui t’a mise à telle heure en ces lieux,

Où je te vois mourir et revivre à mes yeux ?

CALISTE.

Quand l’amour une fois règne sur un courage...

Mais tâchons de gagner jusqu’au premier village,

Où ces bouillons de sang se puissent arrêter ;

Là, j’aurai tout loisir de te le raconter,

Aux charges qu’à mon tour aussi l’on m’entretienne.

ROSIDOR.

Allons ; ma volonté n’a de loi que la tienne ;

Et l’amour, par tes yeux devenu tout-puissant,

Rend déjà la vigueur à mon corps languissant.

CALISTE.

Il donne en même temps une aide à ta faiblesse[43],

Puisqu’il fait que la mienne auprès de toi me laisse,

Et qu’en dépit du sort ta Caliste aujourd’hui

À tes pas chancelants pourra servir d’appui.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

PYMANTE, masqué

 

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices,

Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[44],

Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,

Afin de mieux frapper, des chemins inconnus ?

Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante ?

Fournissez de raison, destins, qui me démente ;

Dites ce qu’ils ont fait qui vous puisse émouvoir[45]

À partager si mal entre eux votre pouvoir.

Lui rendre contre moi l’impossible possible

Pour rompre le succès d’un dessein infaillible[46],

C’est prêter un miracle à son bras sans secours,

Pour conserver son sang au péril de mes jours.

Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite

À peine en m’y jetant moi-même je l’évite.

Loin de laisser la vie, il a su l’arracher ;

Loin de céder au nombre, il l’a su retrancher :

Toute votre faveur, à son aide occupée,

Trouve à le mieux armer en rompant son épée,

Et ressaisit ses mains, par celles du hasard,

L’une d’une autre épée, et l’autre d’un poignard,

Ô honte ! ô déplaisirs ! ô désespoir ! ô rage[47] !

Ainsi donc un rival pris à mon avantage

Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer !

Son bonheur qui me brave ose l’en retirer[48],

Lui donne sur mes gens une prompte victoire,

Et fait de son péril un sujet de sa gloire !

Retournons animés d’un courage plus fort,

Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort !

Sortez de vos cachots, infernales furies ;

Apportez à m’aider toutes vos barbaries ;

Qu’avec vous tout l’enfer m’aide en ce noir dessein[49]

Qu’un sanglant désespoir me verse dans le sein.

J’avais de point en point l’entreprise tramée

Comme dans mon esprit vous me l’aviez formée ;

Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain

N’a que de la faiblesse ; il y faut votre main.

En vain, cruelles sœurs, ma fureur vous appelle,

En vain vous armeriez l’enfer pour ma querelle[50],

La terre vous refuse un passage à sortir.

Ouvre du moins ton sein, terre, pour m’engloutir ;

N’attends pas que Mercure avec son caducée

M’en fasse après ma mort l’ouverture forcée ;

N’attends pas qu’un supplice, hélas ! trop mérité,

Ajoute l’infamie à tant de lâcheté ;

Préviens-en la rigueur ; rends toi-même justice

Aux projets avortés d’un si noir artifice.

Mes cris s’en vont en l’air, et s’y perdent sans fruit.

Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit.

La terre n’entend point la douleur qui me presse ;

Le ciel me persécute, et l’enfer me délaisse.

Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d’eux[51]

Ta vie et ton honneur d’un pas si dangereux.

Si quelque espoir te reste, il n’est plus qu’en toi-même ;

Et si tu veux t’aider, ton mal n’est pas extrême[52].

Passe pour villageois dans un lieu si fatal ;

Et, réservant ailleurs la mort de ton rival,

Fais que d’un même habit la trompeuse apparence,

Qui le mit en péril, te mette en assurance.

Mais ce masque l’empêche, et me vient reprocher

Un crime qu’il découvre au lieu de me cacher.

Ce damnable instrument de mon traître artifice,

Après mon coup manqué, n’en est plus que l’indice ;

Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[53]

Que ma fureur jalouse avait armée en vain,

Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,

N’est propre désormais qu’à me faire surprendre.

Il jette son masque et son épée dans la grotte.

Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,

N’en produisez non plus de soupçons que d’effets.

Ainsi n’ayant plus rien qui démente ma feinte[54],

Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,

Tant que...

 

 

Scène II

 

LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS

 

LYSARQUE.

Mon grand ami.

PYMANTE.

Monsieur.

LYSARQUE.

Viens çà ; dis-nous,

N’as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups ?

PYMANTE.

Non, monsieur.

LYSARQUE.

Ou l’un d’eux se sauver à la fuite ?

PYMANTE.

Non, monsieur.

LYSARQUE.

Ni passer dedans ces bois sans suite ?

PYMANTE.

Attendez ; il y peut avoir quelques huit jours...

LYSARQUE.

Je parle d’aujourd’hui : laisse là ces discours,

Réponds précisément.

PYMANTE.

 Pour aujourd’hui, je pense[55]...

Toutefois, si la chose était de conséquence,

Dans le prochain village on saurait aisément...

LYSARQUE.

Donnons jusques au lieu ; c’est trop d’amusement.

PYMANTE, seul.

Ce départ favorable enfin me rend la vie[56],

Que tant de questions m’avoient presque ravie.

Cette troupe d’archers, aveugles en ce point,

Trouve ce qu’elle cherche, et ne s’en saisit point,

Bien que leur conducteur donne assez à connaître

Qu’ils vont pour arrêter l’ennemi de son maître,

J’échappe néanmoins en ce pas hasardeux

D’aussi près de la mort que je me voyais d’eux[57].

Que j’aime ce péril, dont la vaine menace

Promettait un orage, et se tourne en bonace ;

Ce péril, qui ne veut que me faire trembler,

Ou plutôt qui se montre, et n’ose m’accabler !

Qu’à bonne heure défait d’un masque et d’une épée,

J’ai leur crédulité sous ces habits trompée !

De sorte qu’à présent deux corps désanimés

Termineront l’exploit de tant de gens armés,

Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,

Qu’encore après leur mort ils vont trahir leur maître,

Et le faire l’auteur de cette lâcheté,

Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté !

Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[58],

Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque ;

Mais s’il ne les voit pas, lors sans aucun effroi

Je n’ai qu’à me ranger en hâte auprès du roi,

Où je verrai tantôt avec effronterie

Clitandre convaincu de ma supercherie.

 

 

Scène III

 

LYSARQUE, ARCHERS

 

LYSARQUE, regarde les corps de Géronte et de Lycaste.

Cela ne suffit pas ; il faut chercher encor,

Et trouver, s’il se peut, Clitandre ou Rosidor.

Amis, sa majesté, par ma bouche avertie

Des soupçons que j’avais touchant cette partie,

Voudra savoir au vrai ce qu’ils sont devenus.

PREMIER ARCHER. [59]

Pourrait-elle en douter ? Ces deux corps reconnus

Font trop voir le succès de toute l’entreprise.

LYSARQUE.

Et qu’en présumes-tu ?

PREMIER ARCHER. [60]

Que malgré leur surprise,

Leur nombre avantageux et leur déguisement,

Rosidor de leurs mains se tire heureusement.

LYSARQUE.

Ce n’est qu’en me flattant que tu te le figures ;

Pour moi, je n’en conçois que de mauvais augures,

Et présume plutôt que son bras valeureux[61],

Avant que de mourir, s’est immolé ces deux.

PREMIER ARCHER.

Mais où serait son corps ?

LYSARQUE.

Au creux de quelque roche,

Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,

N’auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,

De qui le seul aspect rend le crime éclairci[62].

SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues de l’épée de Rosidor.[63]

Monsieur, connaissez-vous ce fer et cette garde ?

LYSARQUE.

Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde,

Plus j’ai par eux d’avis du déplorable sort

D’un maître qui n’a pu s’en dessaisir que mort.

SECOND ARCHER.[64]

Monsieur, avec cela j’ai vu dans cette route

Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte.

LYSARQUE.[65]

Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez

Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.

Lysarque et cet archer rentrent dans les bois, et le reste des archers reportent à la cours les corps de Géronte et de Lycaste.

 

 

Scène IV

 

FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[66]

 

FLORIDAN, parlant à son page.

Ce cheval trop fougueux m’incommode à la chasse,

Tiens-m’en un autre prêt, tandis qu’en cette place,

À l’ombre des ormeaux l’un dans l’autre enlacés,

Clitandre m’entretient de ses travaux passés.

Qu’au reste les veneurs, allant sur leurs brisées,

Ne forcent pas le cerf, s’il est aux reposées ;

Qu’ils prennent connaissance, et pressent mollement,

Sans le donner aux chiens qu’à mon commandement.

Le page rentre.

Achève maintenant l’histoire commencée

De ton affection si mal récompensée.

CLITANDRE.

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,

Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur :

J’ai tout dit ; en un mot, cette fière Caliste

Dans ses cruels mépris incessamment persiste ;

C’est toujours elle-même ; et sous sa dure loi,

Tout ce qu’elle a d’orgueil se réserve pour moi ;

Cependant qu’un rival, ses plus chères délices,

Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

FLORIDAN.

Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris,

Ton courage demeure insensible aux mépris ;

Et je m’étonne fort comme ils n’ont dans ton âme

Rétabli ta raison, ou dissipé ta flamme.

CLITANDRE.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs

Étouffent en naissant la révolte des cœurs ;

Et le mien auprès d’elle, à quoi qu’il se dispose,

Murmurant de son mal, en adore la cause.

FLORIDAN.

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,

Ranime ton amour, qu’il dût faire mourir[67],

Sers-toi de mon pouvoir ; en ma faveur, la reine

Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine ;

Mais son commandement dans peu, si tu le veux,

Te met, à ma prière, au comble de tes vœux.

Avise donc ; tu sais qu’un fils peut tout sur elle.

CLITANDRE.

Malgré tous les mépris de cette âme cruelle,

Dont un autre a charmé les inclinations,

J’ai toujours du respect pour ses perfections[68],

Et je serais marri qu’aucune violence...

FLORIDAN.

L’amour sur le respect emporte la balance.

CLITANDRE.

Je brûle ; et le bonheur de vaincre ses froideurs,

Je ne le veux devoir qu’à mes vives ardeurs[69] ;

Je ne la veux gagner qu’à force de services.

FLORIDAN.

Tandis, tu veux donc vivre en d’éternels supplices ?

CLITANDRE.

Tandis, ce m’est assez qu’un rival préféré

N’obtient, non plus que moi, le succès espéré ;

À la longue ennuyés, la moindre négligence

Pourra de leurs esprits rompre l’intelligence ;

Un temps bien pris alors me donne en un moment

Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.

Mon prince, trouvez bon...

FLORIDAN.

N’en dis pas davantage ;

Cettui-ci qui me vient faire quelque message

Apprendrait, malgré toi, l’état de tes amours.

 

 

Scène V

 

FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON

 

CLÉON.

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[70] ;

C’est en obéissant au roi qui me l’ordonne,

Et rappelle Clitandre auprès de sa personne.

FLORIDAN.[71]

Qui ?

CLÉON.

Clitandre, seigneur.

FLORIDAN.

Et que lui veut le roi ?

CLÉON.

De semblables secrets ne s’ouvrent pas à moi.

FLORIDAN.

Je n’en sais que penser ; et la cause incertaine

De ce commandement tient mon esprit en peine.

Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[72]

Sans savoir les motifs qui te font rappeler ?

CLITANDRE.

C’est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,

Dont l’exécution à moi seul est remise :

Mais, quoi que là-dessus j’ose m’imaginer,

C’est à moi d’obéir sans rien examiner.

FLORIDAN.

J’y consens à regret : va ; mais qu’il te souvienne

Que je chéris ta vie à l’égal de la mienne[73] ;

Et si tu veux m’ôter de cette anxiété,

Que j’en sache au plus tôt toute la vérité.

Ce cor m’appelle. Adieu. Toute la chasse prête

N’attend que ma présence à relancer la bête.

 

 

Scène VI

 

DORISE, achevant de vêtir l’habit de Géronte qu’elle avait trouvé dans les bois[74]

 

Achève, malheureuse, achève de vêtir

Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir.

Si de tes trahisons la jalouse impuissance

Sut donner un faux crime à la même innocence,

Recherche maintenant, par un plus juste effet,

Une fausse innocence à cacher ton forfait.

Quelle honte importune au visage te monte

Pour un sexe quitté dont tu n’es que la honte ?

Il t’abhorre lui-même ; et ce déguisement,

En le désavouant, l’oblige pleinement[75].

Après avoir perdu sa douceur naturelle,

Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle ;

Dérobe tout d’un temps, par ce crime nouveau,

Et l’autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau :

Si tu veux empêcher ta perte inévitable,

Deviens plus criminelle, et parois moins coupable.

Par une fausseté tu tombes en danger ;

Par une fausseté sache t’en dégager.

Fausseté détestable, où me viens-tu réduire ?

Honteux déguisement, où me vas-tu conduire ?

Ici de tous côtés l’effroi suit mon erreur,

Et j’y suis à moi-même une nouvelle horreur :

L’image de Caliste à ma fureur soustraite[76]

Y brave fièrement ma timide retraite.

Encor si son trépas secondant mon désir,

Mêlait à mes douleurs l’ombre d’un faux plaisir !

Mais tels sont les excès du malheur qui m’opprime[77],

Qu’il ne m’est pas permis de jouir de mon crime ;

Dans l’état pitoyable où le sort me réduit,

J’en mérite la peine, et n’en ai pas le fruit ;

Et tout ce que j’ai fait contre mon ennemie

Sert à croître sa gloire avec mon infamie.

N’importe, Rosidor de mes cruels destins

Tient de quoi repousser ses lâches assassins.

Sa valeur, inutile en sa main désarmée,

Sans moi ne vivrait plus que chez la renommée ;

Ainsi rien désormais ne pourrait m’enflammer ;

N’ayant plus que haïr, je n’aurais plus qu’aimer.

Fâcheuse loi du sort qui s’obstine à ma peine !

Je sauve mon amour, et je manque à ma haine.

Ces contraires succès, demeurant sans effet,

Font naître mon malheur de mon heur imparfait.

Toutefois l’orgueilleux pour qui mon cœur soupire

De moi seule aujourd’hui tient le jour qu’il respire[78] :

Il m’en est redevable, et peut-être à son tour

Cette obligation produira quelque amour.

Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale !

S’il vit par ton moyen, c’est pour une rivale.

N’attends plus, n’attends plus que haine de sa part :

L’offense vint de toi ; le secours, du hasard.

Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse ;

Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse ;

Ce péril mutuel qui conserve leurs jours

D’un contrecoup égal va croître leurs amours.

Heureux couple d’amants que le destin assemble,

Qu’il expose en péril, qu’il en retire ensemble !

 

 

Scène VII

 

PYMANTE, DORISE

 

PYMANTE, la prenant pour Géronte et l’embrassant.

Ô dieux ! Voici Géronte, et je le croyais mort.

Malheureux compagnon de mon funeste sort...

DORISE, croyant qu’il la prend pour Rosidor et qu’en l’embrassant il la poignarde.

Ton œil t’abuse. Hélas ! misérable, regarde

Qu’au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

PYMANTE.

Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident ;

Je te connais assez, je suis... Mais imprudent,

Où m’allait engager mon erreur indiscrète !

Monsieur, pardonnez-moi la faute que j’ai faite.

Un berger d’ici près a quitté ses brebis

Pour s’en aller au camp presque en pareils habits ;

Et, d’abord vous prenant pour ce mien camarade,

Mes sens d’aise aveuglés ont fait cette escapade.

Ne craignez point au reste un pauvre villageois

Qui seul et désarmé court à travers ces bois[79].

D’un ordre assez précis l’heure presque expirée

Me défend des discours de plus longue durée.

À mon empressement pardonnez cet adieu ;

Je perdrais trop, monsieur, à tarder en ce lieu.

DORISE.

Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible

À la compassion peut se rendre accessible,

Un jeune gentilhomme implore ton secours ;

Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[80] ;

Durant ce peu de temps, accorde une retraite

Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète :

D’un ennemi puissant la haine me poursuit,

Et n’ayant pu qu’à peine éviter cette nuit...

PYMANTE.

L’affaire qui me presse est assez importante

Pour ne pouvoir, monsieur, répondre à votre attente.

Mais, si vous me donniez le loisir d’un moment,

Je vous assurerais d’être ici promptement ;

Et j’estime qu’alors il me serait facile

Contre cet ennemi de vous faire un asile.

DORISE.

Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal

M’exposait par malheur aux yeux de ce brutal,

Et que l’emportement de son humeur altière...

PYMANTE.

Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

DORISE.

Souffre que je te suive, et que mes tristes pas...

PYMANTE.

J’ai des secrets, monsieur, qui ne le souffrent pas,

Et ne puis rien pour vous, à moins que de m’attendre.

Avisez au parti que vous avez à prendre.

DORISE.

Va donc, je t’attendrai.

PYMANTE.

Cette touffe d’ormeaux

Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.

 

 

Scène VIII

 

PYMANTE

 

Enfin, grâces au ciel, ayant su m’en défaire,

Je puis seul aviser à ce que je dois faire.

Qui qu’il soit, il a vu Rosidor attaqué,

Et sait assurément que nous l’avons manqué :

N’en étant point connu, je n’en ai rien à craindre,

Puisqu’ainsi déguisé tout ce que je veux feindre

Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir.

Toutefois plus j’y songe, et plus je pense voir,

Par quelque grand effet de vengeance divine,

En ce faible témoin l’auteur de ma ruine :

Son indice douteux, pour peu qu’il ait de jour,

N’éclaircira que trop mon forfait à la cour.

Simple ! j’ai peur encor que ce malheur m’avienne ;

Et je puis éviter ma perte par la sienne !

Et mêmes on dirait qu’un antre tout exprès

Me garde mon épée au fond de ces forêts :

C’est en ce lieu fatal qu’il me le faut conduire ;

C’est là qu’un heureux coup l’empêche de me nuire.

Je ne m’y puis résoudre ; un reste de pitié

Violente mon cœur à des traits d’amitié :

En vain je lui résiste, et tâche à me défendre

D’un secret mouvement que je ne puis comprendre ;

Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien,

Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien ;

Et l’air de son visage a quelque mignardise

Qui ne tire pas mal à celle de Dorise.

Ah ! que tant de malheurs m’auraient favorisé,

Si c’était elle-même en habit déguisé !

J’en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[81]

Abandonne le soin du reste de ma vie.

Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser

À quoi l’occasion me pourrait dispenser.

Quoi qu’il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,

Je porte du respect à ce qui lui ressemble.

Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds !

Encor qu’il tienne un peu de celle que tu sers,

Étouffe ce témoin pour assurer ta tête :

S’il est, comme il le dit, battu d’une tempête,

Au lieu qu’en ta cabane il cherche quelque port,

Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[82].

Modère-toi, cruel ; et plutôt examine

Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine :

Si c’est Dorise, alors révoque cet arrêt ;

Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRÉVÔT

 

ALCANDRE.

L’admirable rencontre à mon âme ravie,

De voir que deux amants s’entre-doivent la vie ;

De voir que ton péril la tire de danger ;

Que le sien te fournit de quoi t’en dégager ;

Qu’à deux desseins divers la même heure choisie[83]

Assemble en même lieu pareille jalousie,

Et que l’heureux malheur qui vous a menacés

Avec tant de justesse a ses temps compassés !

ROSIDOR.

Sire, ajoutez du ciel l’occulte providence :

Sur deux amants il verse une même influence ;

Et comme l’un par l’autre il a su nous sauver,

Il semble l’un pour l’autre exprès nous conserver.

ALCANDRE.

Je t’entends, Rosidor : par là tu me veux dire

Qu’il faut qu’avec le ciel ma volonté conspire,

Et ne s’oppose pas à ses justes décrets,

Qu’il vient de témoigner par tant d’avis secrets.

Eh bien ! je veux moi-même en parler à la reine ;

Elle se fléchira, ne t’en mets pas en peine.

Achève seulement de me rendre raison

De ce qui t’arriva depuis sa pâmoison.

ROSIDOR.

Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste.

Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste

Se laissèrent conduire aux traces de mon sang,

Qui, durant le chemin, me dégouttait du flanc ;

Et, me trouvant enfin dessous un toit rustique,

Ranimé par les soins de son amour pudique[84],

Leurs bras officieux m’ont ici rapporté,

Pour en faire ma plainte à Votre Majesté.

Non pas que je soupire après une vengeance,

Qui ne peut me donner qu’une fausse allégeance :

Le prince aime Clitandre, et mon respect consent

Que son affection le déclare innocent ;

Mais si quelque pitié d’une telle infortune

Peut souffrir aujourd’hui que je vous importune[85],

Ôtant par un hymen l’espoir à mes rivaux,

Sire, vous taririez la source de nos maux.

ALCANDRE.

Tu fuis à te venger ; l’objet de ta maîtresse

Fait qu’un tel désir cède à l’amour qui te presse ;

Aussi n’est-ce qu’à moi de punir ces forfaits,

Et de montrer à tous par de puissants effets,

Qu’attaquer Rosidor, c’est se prendre à moi-même ;

Tant je veux que chacun respecte ce que j’aime !

Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour

Aurait eu pour objet le moindre de ma cour,

Je devrais au public, par un honteux supplice,

De telles trahisons l’exemplaire justice.

Mais Rosidor surpris, et blessé comme il l’est,

Au devoir d’un vrai roi joint mon propre intérêt[86].

Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre,

Quelque part que le prince y puisse ou veuille prendre,

Combien mal à propos sa folle vanité

Croyait dans sa faveur trouver l’impunité.

Je tiens cet assassin ; un soupçon véritable,

Que m’ont donné les corps d’un couple détestable,

De son lâche attentat m’avait si bien instruit,

Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.

À Caliste.

Toi, qu’avec Rosidor le bonheur a sauvée,

Tu te peux assurer que, Dorise trouvée,

Comme ils avaient choisi même heure à votre mort,

En même heure tous deux auront un même sort.

CALISTE.

Sire, ne songez pas à cette misérable ;

Rosidor garanti me rend sa redevable[87],

Et je me sens forcée à lui vouloir du bien

D’avoir à votre état conservé ce soutien.

ALCANDRE.

Le généreux orgueil des âmes magnanimes

Par un noble dédain sait pardonner les crimes ;

Mais votre aspect m’emporte à d’autres sentiments,

Dont je ne puis cacher les justes mouvements ;

Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère,

Et vouloir m’adoucir, c’est vouloir me déplaire.

ROSIDOR.

Mais, sire, que sait-on ? Peut-être ce rival,

Qui m’a fait après tout, plus de bien que de mal,

Sitôt qu’il vous plaira d’écouter sa défense[88],

Saura de ce forfait purger son innocence.

ALCANDRE.

Et par où la purger ? sa main d’un trait mortel

A signé son arrêt en signant ce cartel.

Peut-il désavouer ce qu’assure un tel gage[89],

Envoyé de sa part, et rendu par son page ?

Peut-il désavouer que ses gens déguisés

De son commandement ne soient autorisés ?

Les deux, tous morts qu’ils sont, qu’on les traîne à la boue ;

L’autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue[90] ;

Et pour le scélérat que je tiens prisonnier,

Ce jour que nous voyons lui sera le dernier.

Qu’on l’amène au conseil ; par forme il faut l’entendre[91],

Et voir par quelle adresse il pourra se défendre.

Toi, pense à te guérir et crois que pour le mieux,

Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux :

Sans doute qu’aussitôt qu’il se ferait paraître,

Ton sang rejaillirait au visage du traître.

ROSIDOR.

L’apparence déçoit, et souvent on a vu

Sortir la vérité d’un moyen imprévu[92],

Bien que la conjecture y fût encor plus forte ;

Du moins, sire, apaisez l’ardeur qui vous transporte ;

Que, l’âme plus tranquille et l’esprit plus remis,

Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.

ALCANDRE.

Sans plus m’importuner, ne songe qu’à tes plaies.

Non, il ne fut jamais d’apparences si vraies.

Douter de ce forfait, c’est manquer de raison.

Derechef, ne prends soin que de ta guérison.

 

 

Scène II

 

ROSIDOR, CALISTE

 

ROSIDOR.

Ah ! que ce grand courroux sensiblement m’afflige !

CALISTE.

C’est ainsi que le roi, te refusant, t’oblige[93] :

Il te donne beaucoup en ce qu’il t’interdit,

Et tu gagnes beaucoup d’y perdre ton crédit.

On voit dans ces refus une marque certaine

Que contre Rosidor toute prière est vaine.

Ses violents transports sont d’assurés témoins

Qu’il t’écouterait mieux s’il te chérissait moins.

Mais un plus long séjour pourrait ici te nuire[94].

Ne perdons plus de temps ; laisse-moi te conduire

Jusque dans l’antichambre où Lysarque t’attend ;

Et montre désormais un esprit plus content.

ROSIDOR.

Si près de te quitter...

CALISTE.

N’achève pas ta plainte.

Tous deux nous ressentons cette commune atteinte ;

Mais d’un fâcheux respect la tyrannique loi

M’appelle chez la reine, et m’éloigne de toi.

Il me lui faut conter comme l’on m’a surprise ;

Excuser mon absence en accusant Dorise ;

Et lui dire comment, par un cruel destin[95],

Mon devoir auprès d’elle a manqué ce matin.

ROSIDOR.

Va donc, et quand son âme, après la chose sue,

Fera voir la pitié qu’elle en aura conçue,

Figure-lui si bien Clitandre tel qu’il est,

Qu’elle n’ose en ses feux prendre plus d’intérêt.

CALISTE.

Ne crains pas désormais que mon amour s’oublie[96] ;

Répare seulement ta vigueur affaiblie :

Sache bien te servir de la faveur du roi,

Et pour tout le surplus repose-t’en sur moi[97].

 

 

Scène III

 

CLITANDRE, en prison

 

Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie

À mes sens endormis fait quelque tromperie ;

Peu s’en faut, dans l’excès de ma confusion,

Que je ne prenne tout pour une illusion.

Clitandre prisonnier ! je n’en fais pas croyable

Ni l’air sale et puant d’un cachot effroyable,

Ni de ce faible jour l’incertaine clarté,

Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté ;

Je les sens, je les vois ; mais mon âme innocente

Dément tous les objets que mon œil lui présente,

Et, le désavouant défend à ma raison

De me persuader que je sois en prison.

Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme[98]

N’a pu souiller ma main, ni glisser dans mon âme ;

Et je suis retenu dans ces funestes lieux !

Non, cela ne se peut : vous vous trompez, mes yeux :

J’aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages[99],

J’aime mieux démentir ce qu’on me fait d’outrages,

Que de m’imaginer, sous un si juste roi,

Qu’on peuple les prisons d’innocents comme moi.

Cependant je m’y trouve ; et bien que ma pensée

Recherche à la rigueur ma conduite passée,

Mon exacte censure a beau l’examiner,

Le crime qui me perd ne se peut deviner ;

Et quelque grand effort que fasse ma mémoire,

Elle ne me fournit que des sujets de gloire.

Ah ! prince, c’est quelqu’un de vos faveurs jaloux

Qui m’impute à forfait d’être chéri de vous.

Le temps qu’on m’en sépare, on le donne à l’envie

Comme une liberté d’attenter sur ma vie.

Le cœur vous le disait, et je ne sais comment

Mon destin me poussa dans cet aveuglement

De rejeter l’avis de mon dieu tutélaire ;

C’est là ma seule faute, et c’en est le salaire,

C’en est le châtiment que je reçois ici.

On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi ;

Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense[100],

Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense.

Les perfides auteurs de ce complot maudit,

Qu’à me persécuter votre absence enhardit,

À votre heureux retour verront que ces tempêtes,

Clitandre préservé, n’abattront que leurs têtes.

Mais on ouvre, et quelqu’un, dans cette sombre horreur,

Par son visage affreux redouble ma terreur[101].

 

 

Scène IV

 

CLITANDRE, LE GEÔLIER

 

LE GEÔLIER.

Permettez que ma main de ces fers vous détache.

CLITANDRE.

Suis-je libre déjà ?

LE GEÔLIER.

Non encor, que je sache.

CLITANDRE.

Quoi ! ta seule pitié s’y hasarde pour moi ?

LE GEÔLIER.

Non, c’est un ordre exprès de vous conduire au roi.

CLITANDRE.

Ne m’apprendras-tu point le crime qu’on m’impute,

Et quel lâche imposteur ainsi me persécute ?

LE GEÔLIER.

Descendons. Un prévôt, qui vous attend là-bas,

Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.

 

 

Scène V

 

PYMANTE, DORISE

 

PYMANTE, regardant une aiguille qu’elle avait laissée par mégarde dans ses cheveux en se déguisant.

En vain pour m’éblouir vous usez de la ruse ;

Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s’abuse :

Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux.

Quelque revers d’amour vous conduit en ces lieux ;

N’est-il pas vrai, monsieur ? et même cette aiguille

Sent assez les faveurs de quelque belle fille[102] ;

Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi.

DORISE.

Ô malheureuse aiguille ! Hélas ! c’est fait de moi.

PYMANTE.

Sans doute votre plaie à ce mot s’est rouverte.

Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte ?

Vous aurait-elle bien pour un autre quitté[103],

Et payé vos ardeurs d’une infidélité ?

Vous ne répondez point ; cette rougeur confuse,

Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse.

Brisons là : ce discours vous fâcherait enfin ;

Et c’était pour tromper la longueur du chemin

Qu’après plusieurs discours, ne sachant que vous dire[104],

J’ai touché sur un point dont votre cœur soupire,

Et de quoi fort souvent on aime mieux parler

Que de perdre son temps à des propos en l’air.

DORISE.

Ami, ne porte plus la sonde en mon courage :

Ton entretien commun me charme davantage ;

Il ne peut me lasser, indifférent qu’il est ;

Et ce n’est pas aussi sans sujet qu’il me plaît.

Ta conversation est tellement civile,

Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile ;

Tu n’as de villageois que l’habit et le rang ;

Tes rares qualités te font d’un autre sang ;

Même, plus je te vois, plus en toi je remarque

Des traits pareils à ceux d’un cavalier de marque ;

Il s’appelle Pymante, et ton air et ton port

Ont avec tous les siens un merveilleux rapport.

PYMANTE.

J’en suis tout glorieux ; et de ma part je prise

Votre rencontre autant que celle de Dorise,

Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur,

Me faisait maintenant un présent de son cœur.

DORISE.

Qui nommes-tu Dorise ?

PYMANTE.

Une jeune cruelle

Qui me fuit pour un autre.

DORISE.

Et ce rival s’appelle ?

PYMANTE.

Le berger Rosidor.

DORISE.

Ami, ce nom si beau

Chez vous donc se profane à garder un troupeau ?

PYMANTE.

Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise[105]

Que sous ces faux habits il reconnaît Dorise.

Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois

Ne passer à vos yeux que pour un villageois ;

Votre haine pour moi fut toujours assez forte

Pour déférer sans peine à l’habit que je porte ;

Cette fausse apparence aide et suit vos mépris :

Mais cette erreur vers vous ne m’a jamais surpris ;

Je sais trop que le ciel n’a donné l’avantage

De tant de raretés qu’à votre seul visage ;

Sitôt que je l’ai vu, j’ai cru voir en ces lieux

Dorise déguisée, ou quelqu’un de nos dieux ;

Et si j’ai quelque temps feint de vous méconnaître

En vous prenant pour tel que vous vouliez paraître,

Admirez mon amour, dont la discrétion

Rendait à vos désirs cette soumission[106],

Et disposez de moi, qui borne mon envie

À prodiguer pour vous tout ce que j’ai de vie.

DORISE.

Pymante, eh quoi ! faut-il qu’en l’état où je suis

Tes importunités augmentent mes ennuis ?

Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste

Vienne encor m’arracher le seul bien qui me reste,

Et qu’ainsi mon malheur au dernier point venu

N’ose plus espérer de n’être pas connu ?

PYMANTE.

Voyez comme le ciel égale nos fortunes,

Et comme, pour les faire entre nous deux communes,

Nous réduisant ensemble à ces déguisements,

Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.

DORISE.

Nous changeons bien d’habits, mais non pas de visages ;

Nous changeons bien d’habits, mais non pas de courages ;

Et ces masques trompeurs de nos conditions

Cachent, sans les changer, nos inclinations.

PYMANTE.

Me négliger toujours ! Et pour qui vous néglige[107] !

DORISE.

Que veux-tu ? son mépris plus que ton feu m’oblige ;

J’y trouve, malgré moi, je ne sais quel appas[108],

Par où l’ingrat me tue, et ne m’offense pas.

PYMANTE.

Qu’espérez-vous enfin d’un amour si frivole[109]

Pour cet ingrat amant qui n’est plus qu’une idole ?

DORISE.

Qu’une idole ! Ah ! ce mot me donne de l’effroi.

Rosidor une idole ! ah ! perfide, c’est toi,

Ce sont tes trahisons qui l’empêchent de vivre.

Je t’ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre[110],

Avantagé du nombre, et vêtu de façon

Que ce rustique habit effaçait tout soupçon :

Ton embûche a surpris une valeur si rare.

PYMANTE.

Il est vrai, j’ai puni l’orgueil de ce barbare,

De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[111],

Qui, maintenant par terre et percé de mes coups,

Éprouve par sa mort comme un amant fidèle

Venge votre beauté du mépris qu’on fait d’elle.

DORISE.

Monstre de la nature, exécrable bourreau,

Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau,

D’un compliment railleur ta malice me flatte[112] !

Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n’éclate ;

Ces mains, ces faibles mains, que vont armer les dieux,

N’auront que trop de force à t’arracher les yeux,

Que trop à t’imprimer sur ce hideux visage

En mille traits de sang les marques de ma rage.

PYMANTE.

Le courroux d’une femme, impétueux d’abord[113],

Promet tout ce qu’il ose à son premier transport ;

Mais, comme il n’a pour lui que sa seule impuissance,

À force de grossir il meurt en sa naissance ;

Ou, s’étouffant soi-même, à la fin ne produit

Que point ou peu d’effet après beaucoup de bruit.

DORISE.

Va, va, ne prétends pas que le mien s’adoucisse[114] ;

Il faut que ma fureur ou l’enfer te punisse ;

Le reste des humains ne saurait inventer

De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.

Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes[115],

Crains tout ce que le ciel m’a départi de charmes :

Tu sais quelle est leur force, et ton cœur la ressent ;

Crains qu’elle ne m’assure un vengeur plus puissant.

Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête

De quiconque à ma haine exposera ta tête,

De quiconque mettra ma vengeance en mon choix.

Adieu : je perds le temps à crier dans ce bois :

Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose,

Et si ma rage en vain se promet ce qu’elle ose.

PYMANTE.

J’aime tant cette ardeur à me faire périr,

Que je veux bien moi-même avec vous y courir.

DORISE.

Traître, ne me suis point.

PYMANTE.

Prendre seule la fuite !

Vous vous égareriez à marcher sans conduite ;

Et d’ailleurs votre habit, où je ne comprends rien,

Peut avoir du mystère aussi bien que le mien.

L’asile dont tantôt vous faisiez la demande

Montre quelque besoin d’un bras qui vous défende,

Et mon devoir vers vous serait mal acquitté,

S’il ne vous avait mise en lieu de sûreté.

Vous pensez m’échapper quand je vous le témoigne ;

Mais vous n’irez pas loin que je ne vous rejoigne.

L’amour que j’ai pour vous, malgré vos dures lois,

Sait trop ce qu’il vous doit, et ce que je me dois.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

PYMANTE, DORISE[116]

 

DORISE.

Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre ;

Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre.

Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.

PYMANTE.

Prenez à votre tour quelque pitié des miens,

Madame, et tarissez ce déluge de larmes[117] :

Pour rappeler un mort, ce sont de faibles armes ;

Et, quoi que vous conseille un inutile ennui,

Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu’à lui.

DORISE.

Si mes sanglots ne vont où mon cœur les envoie,

Du moins par eux mon âme y trouvera la voie :

S’il lui faut un passage afin de s’envoler,

Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l’air.

Sus donc, sus, mes sanglots, redoublez vos secousses :

Pour un tel désespoir vous les avez trop douces ;

Faites pour m’étouffer de plus puissants efforts.

PYMANTE.

Ne songez plus, madame, à rejoindre les morts[118] ;

Pensez plutôt à ceux qui n’ont point d’autre envie

Que d’employer pour vous le reste de leur vie ;

Pensez plutôt à ceux dont le service offert

Accepté vous conserve, et refusé vous perd.

DORISE.

Crois-tu donc, assassin, m’acquérir par ton crime ?

Qu’innocent méprisé, coupable je t’estime ?

À ce compte, tes feux n’ayant pu m’émouvoir,

Ta noire perfidie obtiendrait ce pouvoir[119] ?

Je chérirais en toi la qualité de traître,

Et mon affection commencerait à naître

Lorsque tout l’univers a droit de te haïr ?

PYMANTE.

Si j’oubliai l’honneur jusques à le trahir ;

Si, pour vous posséder, mon esprit, tout de flamme,

N’a rien cru de honteux, n’a rien trouvé d’infâme,

Voyez par là, voyez l’excès de mon ardeur ;

Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.

DORISE.

Non, non, ta lâcheté, que j’y vois trop certaine,

N’a servi qu’à donner des raisons à ma haine.

Ainsi ce que j’avais pour toi d’aversion

Vient maintenant d’ailleurs que d’inclination ;

C’est la raison, c’est elle à présent qui me guide

Aux mépris que je fais des flammes d’un perfide.

PYMANTE.

Je ne sache raison qui s’oppose à mes vœux,

Puisqu’ici la raison n’est que ce que je veux,

Et, ployant dessous moi, permet à mon envie

De recueillir les fruits de vous avoir servie.

Il me faut des faveurs malgré vos cruautés[120].

DORISE.

Exécrable ! Ainsi donc tes désirs effrontés

Voudraient sur ma faiblesse user de violence[121] ?

PYMANTE.

Je ris de vos refus, et sais trop la licence

Que me donne l’amour en cette occasion.

DORISE, lui crevant l’œil de son aiguille.[122]

Traître, ce ne sera qu’à ta confusion.

PYMANTE, portant les mains à son œil crevé.

Ah, cruelle[123] !

DORISE.

Ah, brigand !

PYMANTE.

Ah ! que viens-tu de faire ?

DORISE.

De punir l’attentat d’un infâme corsaire.

PYMANTE,
prenant son épée dans la caverne où il l’avait jetée au second acte.

Ton sang m’en répondra ; tu m’auras beau prier,

Tu mourras.

DORISE, à part.

Fuis, Dorise, et laisse-le crier.

 

 

Scène II

 

PYMANTE

 

Où s’est-elle cachée ? où l’emporte sa fuite[124] ?

Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite ?

La tigresse m’échappe, et, telle qu’un éclair,

En me frappant les yeux, elle se perd en l’air :

Ou plutôt, l’un perdu, l’autre m’est inutile ;

L’un s’offusque du sang qui de l’autre distille.

Coule, coule, mon sang ; en de si grands malheurs,

Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs :

Ne verser désormais que des larmes communes,

C’est pleurer lâchement de telles infortunes.

Je vois de tous côtés mon supplice approcher ;

N’osant me découvrir, je ne me puis cacher.

Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce[125],

Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace.

Miraculeux effet ! Pour traître que je sois,

Mon sang l’est encor plus, et sert tout à la fois

De pleurs à ma douleur, d’indices à ma prise,

De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise.

Ô toi qui, secondant son courage inhumain[126],

Loin d’orner ses cheveux, déshonores sa main,

Exécrable instrument de sa brutale rage,

Tu devais pour le moins respecter son image ;

Ce portrait accompli d’un chef-d’œuvre des cieux,

Imprimé dans mon cœur, exprimé dans mes yeux,

Quoi que te commandât une âme si cruelle[127],

Devait être adoré de ta pointe rebelle.

Honteux restes d’amour qui brouillez mon cerveau !

Quoi ! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau ?

Remettez-vous, mes sens ; rassure-toi, ma rage ;

Reviens, mais reviens seule animer mon courage ;

Tu n’as plus à débattre avec mes passions

L’empire souverain dessus mes actions ;

L’amour vient d’expirer, et ses flammes éteintes

Ne t’imposeront plus leurs infâmes contraintes.

Dorise ne tient plus dedans mon souvenir

Que ce qu’il faut de place à l’ardeur de punir.

Je n’ai plus rien en moi qui n’en veuille à sa vie.

Sus donc, qui me la rend ? Destins, si votre envie,

Si votre haine encor s’obstine à mes tourments,

Jusqu’à me réserver à d’autres châtiments,

Faites que je mérite, en trouvant l’inhumaine,

Par un nouveau forfait, une nouvelle peine ;

Et ne me traitez pas avec tant de rigueur,

Que mon feu ni mon fer ne touchent point son cœur.

Mais ma fureur se joue, et demi-languissante,

S’amuse au vain éclat d’une voix impuissante.

Recourons aux effets ; cherchons de toutes parts :

Prenons dorénavant pour guides les hasards.

Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[128],

Que son sang aussitôt me réponde pour elle ;

Et ne suivant ainsi qu’une incertaine erreur,

Remplissons tous ces lieux de carnage et d’horreur.

Une tempête survient.

Mes menaces déjà font trembler tout le monde :

Le vent fuit d’épouvante, et le tonnerre en gronde ;

L’œil du ciel s’en retire, et par un voile noir,

N’y pouvant résister, se défend d’en rien voir ;

Cent nuages épais se distillant en larmes,

À force de pitié, veulent m’ôter les armes.

La nature étonnée embrasse mon courroux[129],

Et veut m’offrir Dorise, ou devancer mes coups.

Tout est de mon parti ; le ciel même n’envoie

Tant d’éclairs redoublés qu’afin que je la voie.

Quelques lieux où l’effroi porte ses pas errants[130],

Ils sont entrecoupés de mille gros torrents.

Que je serais heureux, si cet éclat de foudre,

Pour m’en faire raison, l’avait réduite en poudre !

Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains,

Si le ciel a daigné prévenir nos desseins.

Destins, soyez enfin de mon intelligence,

Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance.

 

 

Scène III

 

FLORIDAN

 

Quel bonheur m’accompagne en ce moment fatal !

Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,

Et, consumant sur lui toute sa violence,

Il m’a porté respect parmi son insolence.

Tous mes gens, écartés par un subit effroi,

Loin d’être à mon secours, ont fui d’autour de moi,

Ou déjà dispersés par l’ardeur de la chasse,

Ont dérobé leur tête à sa fière menace.

Cependant seul, à pied, je pense à tous moments

Voir le dernier débris de tous les éléments,

Dont l’obstination à se faire la guerre

Met toute la nature au pouvoir du tonnerre.

Dieux, si vous témoignez par là votre courroux,

De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous ?

La perte m’est égale ; et la même tempête

Qui l’aurait accablé tomberait sur ma tête.

Pour le moins, justes dieux, s’il court quelque danger[131],

Souffrez que je le puisse avec lui partager.

J’en découvre à la fin quelque meilleur présage ;

L’haleine manque aux vents, et la force à l’orage ;

Les éclairs, indignés d’être éteints par les eaux,

En ont tari la source et séché les ruisseaux,

Et déjà le soleil de ses rayons essuie

Sur ces moites rameaux le reste de la pluie ;

Au lieu du bruit affreux des foudres décochés,

Les petits oisillons, encor demi-cachés[132]...

Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite ;

Je le juge à ce bruit.

 

 

Scène IV

 

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE

 

PYMANTE, saisit Dorise qui le fuyait.

Enfin, malgré ta fuite,

Je te retiens, barbare.

DORISE.

Hélas !

PYMANTE.

Songe à mourir ;

Tout l’univers ici ne te peut secourir.

FLORIDAN.

L’égorger à ma vue ! ô l’indigne spectacle !

Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle.

Arrête, scélérat !

PYMANTE.

Téméraire, où vas-tu ?

FLORIDAN.

Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.

DORISE, à Pymante.[133]

Traître, n’avance pas ; c’est le prince.

PYMANTE, tenant Dorise d’une main et se battant de l’autre.

N’importe ;

Il m’oblige à sa mort, m’ayant vu de la sorte.

FLORIDAN.

Est-ce là le respect que tu dois à mon rang ?

PYMANTE.

Je ne connais ici ni qualités ni sang.

Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[134],

Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.

DORISE.

S’il me demeure encor quelque peu de vigueur,

Si mon débile bras ne dédit point mon cœur,

J’arrêterai le tien.

PYMANTE.

Que fais-tu, misérable ?

DORISE.

Je détourne le coup d’un forfait exécrable.

PYMANTE.

Avec ces vains efforts crois-tu m’en empêcher[135] ?

FLORIDAN.

Par une heureuse adresse il l’a fait trébucher.

Assassin, rends l’épée.

 

 

Scène V

 

FLORIDAN[136], PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise

 

PREMIER VENEUR.

Écoute, il est fort proche ;

C’est sa voix qui résonne au creux de cette roche,

Et c’est lui que tantôt nous avions entendu.

FLORIDAN, désarme Pymante et en donne l’épée à garder à Dorise.

Prends ce fer en ta main.

PYMANTE.

Ah cieux ! je suis perdu.

SECOND VENEUR.

Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange[137],

Quel malheureux destin en cet état vous range ?

FLORIDAN.

Garrottez ce maraud ; les couples de vos chiens

Vous y pourront servir, faute d’autres liens.

Je veux qu’à mon retour une prompte justice

Lui fasse ressentir par l’éclat d’un supplice,

Sans armer contre lui que les lois de l’état,

Que m’attaquer n’est pas un léger attentat :

Sachez que, s’il échappe, il y va de vos têtes.

PREMIER VENEUR.

Si nous manquons, seigneur, les voilà toutes prêtes[138].

Admirez cependant le foudre et ses efforts

Qui dans cette forêt ont consumé trois corps[139] ;

En voici les habits, qui, sans aucun dommage,

Semblent avoir bravé la fureur de l’orage.

FLORIDAN.

Tu montres à mes yeux de merveilleux effets[140].

 

DORISE.

Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits.

Ces habits, dont n’a point approché le tonnerre,

Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre :

Connaissez-les, grand prince, et voyez devant vous

Pymante prisonnier, et Dorise à genoux.

FLORIDAN.

Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise !

DORISE.

Quelques étonnements qu’une telle surprise

Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu,

D’autres le saisiront quand vous aurez tout su.

La honte de paraître en un tel équipage

Coupe ici ma parole et l’étouffe au passage ;

Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois

Avec mes vêtements l’usage de la voix,

Pour vous conter le reste en habit plus sortable.

FLORIDAN.

Cette honte me plaît ; ta prière équitable,

En faveur de ton sexe et du secours prêté,

Suspendra jusqu’alors ma curiosité.

Tandis, sans m’éloigner beaucoup de cette place,

Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse.

À un veneur.

Tu l’y ramèneras.

Aux autres veneurs.

Vous, s’il ne veut marcher[141],

Gardez-le cependant au pied de ce rocher.

Le prince sort, et un des veneurs s’en va avec Dorise, et les autres mènent Pymante d’un autre côté.

 

 

Scène VI

 

CLITANDRE, LE GEÔLIER

 

CLITANDRE, en prison.

Dans ces funestes lieux, où la seule inclémence

D’un rigoureux destin réduit mon innocence,

Je n’attends désormais du reste des humains

Ni faveur, ni secours, si ce n’est par tes mains.

LE GEÔLIER.

Je ne connais que trop où tend ce préambule[142].

Vous n’avez pas affaire à quelque homme crédule :

Tous, dans cette prison, dont je porte les clés,

Se disent comme vous du malheur accablés,

Et la justice à tous est injuste de sorte

Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte ;

Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir.

Soyez coupable ou non, je n’en veux rien savoir ;

Le roi, quoi qu’il en soit, vous a mis en ma garde :

Il me suffit ; le reste en rien ne me regarde[143].

CLITANDRE.

Tu juges mes desseins autres qu’ils ne sont pas.

Je tiens l’éloignement pire que le trépas,

Et la terre n’a point de si douce province

Où le jour m’agréât loin des yeux de mon prince.

Hélas ! si tu voulais l’envoyer avertir

Du péril dont sans lui je ne saurais sortir,

Ou qu’il lui fût porté de ma part une lettre ;

De la sienne en ce cas je t’ose bien promettre

Que son retour soudain des plus riches te rend :

Que cet anneau t’en serve et d’arrhe et de garant :

Tends la main et l’esprit vers un bonheur si proche.

LE GEÔLIER.

Monsieur, jusqu’à présent j’ai vécu sans reproche,

Et, pour me suborner promesses ni présents

N’ont et n’auront jamais de charmes suffisants ;

C’est de quoi je vous donne une entière assurance :

Perdez-en le dessein avecque l’espérance :

Et puisque vous dressez des pièges à ma foi,

Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi.

 

 

Scène VII

 

CLITANDRE

 

Va, tigre ! va, cruel, barbare, impitoyable !

Ce noir cachot n’a rien tant que toi d’effroyable.

Va, porte aux criminels tes regards, dont l’horreur

Peut seule aux innocents imprimer la terreur[144] :

Ton visage déjà commençait mon supplice ;

Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,

Ne t’envoyait ici que pour m’épouvanter,

Ne t’envoyait ici que pour me tourmenter.

Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre

D’une accusation que je ne puis comprendre ?

A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel ?

Mes gens assassinés me rendent criminel !

L’auteur du coup s’en vante, et l’on m’en calomnie !

On le comble d’honneur, et moi d’ignominie !

L’échafaud qu’on m’apprête au sortir de prison,

C’est par où de ce meurtre on me fait la raison.

Mais leur déguisement d’autre côté m’étonne :

Jamais un bon dessein ne déguisa personne ;

Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,

M’imputant un cartel, me charge d’un forfait.

Mon jugement s’aveugle ; et, ce que je déplore,

Je me sens bien trahi ; mais par qui ? je l’ignore ;

Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport,

Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.

Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique,

Le ciel te garde encore un destin plus tragique.

N’importe, vif ou mort, les gouffres des enfers

Auront pour ton supplice encor de pires fers ;

Là, mille affreux bourreaux t’attendent dans les flammes.

Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes,

Et par des cruautés qu’on ne peut concevoir,

Ils vengent l’innocence au delà de l’espoir[145].

Et vous, que désormais je n’ose plus attendre,

Prince, qui m’honoriez d’une amitié si tendre,

Et dont l’éloignement fait mon plus grand malheur,

Bien qu’un crime imputé noircisse ma valeur,

Que le prétexte faux d’une action si noire

Ne laisse plus de moi qu’une sale mémoire[146],

Permettez que mon nom, qu’un bourreau va ternir,

Dure sans infamie en votre souvenir.

Ne vous repentez point de vos faveurs passées,

Comme chez un perfide indignement placées :

J’ose, j’ose espérer qu’un jour la vérité

Paraîtra toute nue à la postérité ;

Et je tiens d’un tel heur l’attente si certaine,

Qu’elle adoucit déjà la rigueur de ma peine ;

Mon âme s’en chatouille, et ce plaisir secret

La prépare à sortir avec moins de regret.

 

 

Scène VIII

 

FLORIDAN, PYMANTE, CLÉON, DORISE, en habit de femme, TROIS VENEURS

 

FLORIDAN, à Dorise et Cléon.

Vous m’avez dit tous deux d’étranges aventures.

Ah, Clitandre ! ainsi donc de fausses conjectures

T’accablent, malheureux, sous le courroux du roi !

Ce funeste récit me met tout hors de moi.

CLÉON.

Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure

Que vous arriverez auparavant qu’il meure.

FLORIDAN.

Si je n’y viens à temps, ce perfide en ce cas

À son ombre immolé ne me suffira pas.

C’est trop peu de l’auteur de tant d’énormes crimes ;

Innocent, il aura d’innocentes victimes.

Où que soit Rosidor, il le suivra de près ;

Et je saurai changer ses myrtes en cyprès[147].

DORISE.

Souiller ainsi vos mains du sang de l’innocence !

FLORIDAN.

Mon déplaisir m’en donne une entière licence.

J’en veux, comme le roi, faire autant à mon tour ;

Et puisqu’en sa faveur on prévient mon retour,

Il est trop criminel. Mais que viens-je d’entendre ?

Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre ;

La chasse n’est pas loin, où prenant un cheval,

Je préviendrai le coup de son malheur fatal ;

Il suffit de Cléon pour ramener Dorise.

                Montrant Pymante.

Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise ;

Un supplice l’attend, qui doit faire trembler

Quiconque désormais voudrait lui ressembler.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

FLORIDAN, CLITANDRE, UN PRÉVÔT, CLÉON

 

FLORIDAN, parlant au prévôt.

Dites vous-même au roi qu’une telle innocence[148]

Légitime en ce point ma désobéissance,

Et qu’un homme sans crime avait bien mérité

Que j’usasse pour lui de quelque autorité.

Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême,

Ami, que je chéris à l’égal de moi-même[149],

D’avoir su justement venir à ton secours

Lorsqu’un infâme glaive allait trancher tes jours,

Et qu’un injuste sort, ne trouvant point d’obstacle,

Apprêtait de ta tête un indigne spectacle !

CLITANDRE.

Ainsi qu’un autre Alcide, en m’arrachant des fers,

Vous m’avez aujourd’hui retiré des enfers[150] ;

Et moi dorénavant j’arrête mon envie

À ne servir qu’un prince à qui je dois la vie.

FLORIDAN.

Réserve pour Caliste une part de tes soins.

CLITANDRE.

C’est à quoi désormais je veux penser le moins.

FLORIDAN.

Le moins ! Quoi ! désormais, Caliste en ta pensée

N’aurait plus que le rang d’une image effacée ?

CLITANDRE.

J’ai honte que mon cœur auprès d’elle attaché

De son ardeur pour vous ait souvent relâché[151],

Ait souvent pour le sien quitté votre service :

C’est par là que j’avais mérité mon supplice ;

Et, pour m’en faire naître un juste repentir,

Il semble que les dieux y voulaient consentir :

Mais votre heureux retour a calmé cet orage.

FLORIDAN.

Tu me fais assez lire au fond de ton courage[152] ;

La crainte de la mort en chasse des appas

Qui t’ont mis au péril d’un si honteux trépas,

Puisque, sans cet amour, la fourbe mal conçue[153]

Eût manqué contre toi de prétexte et d’issue ;

Ou peut-être à présent tes désirs amoureux

Tournent vers des objets un peu moins rigoureux.

CLITANDRE.

Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche.

FLORIDAN.

L’amour dompte aisément l’esprit le plus farouche ;

C’est à ceux de notre âge un puissant ennemi :

Tu ne connais encor ses forces qu’à demi ;

Ta résolution, un peu trop violente,

N’a pas bien consulté ta jeunesse bouillante.

Mais que veux-tu, Cléon, et qu’est-il arrivé ?

Pymante de vos mains se serait-il sauvé ?

CLÉON.

Non, seigneur ; acquittés de la charge commise[154],

Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi, Dorise ;

Et je viens seulement prendre un ordre nouveau.

FLORIDAN.

Qu’on m’attende avec eux aux portes du château.

Allons, allons au roi montrer ton innocence ;

Les auteurs des forfaits sont en notre puissance ;

Et l’un d’eux, convaincu dès le premier aspect,

Ne te laissera plus aucunement suspect.

 

 

Scène II

 

ROSIDOR, sur son lit

 

Amants les mieux payés de votre longue peine,

Vous de qui l’espérance est la moins incertaine,

Et qui vous figurez, après tant de longueurs,

Avoir droit sur les corps dont vous tenez les cœurs,

En est-il parmi vous de qui l’âme contente

Goûte plus de plaisir que moi dans son attente ?

En est-il parmi vous de qui l’heur à venir

D’un espoir mieux fondé se puisse entretenir ?

Mon esprit, que captive un objet adorable,

Ne l’éprouva jamais autre que favorable.

J’ignorerais encor ce que c’est que mépris,

Si le sort d’un rival ne me l’avait appris[155].

Je te plains toutefois, Clitandre ; et la colère

D’un grand roi qui te perd me semble trop sévère.

Tes desseins par l’effet n’étaient que trop punis[156] ;

Nous voulant séparer, tu nous as réunis.

Il ne te fallait point de plus cruels supplices

Que de te voir toi-même auteur de nos délices,

Puisqu’il n’est pas à croire, après ce lâche tour[157],

Que le prince ose plus traverser notre amour.

Ton crime t’a rendu désormais trop infâme

Pour tenir ton parti sans s’exposer au blâme :

On devient ton complice à te favoriser.

Mais, hélas ! mes pensers, qui vous vient diviser ?

Quel plaisir de vengeance à présent vous engage ?

Faut-il qu’avec Caliste un rival vous partage ?

Retournez, retournez vers mon unique bien ;

Que seul dorénavant il soit votre entretien ;

Ne vous repaissez plus que de sa seule idée ;

Faites-moi voir la mienne en son âme gardée :

Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté,

C’est par où mon esprit est le moins enchanté ;

Elle servit d’amorce à mes désirs avides,

Mais ils ont su trouver des objets plus solides[158].

Mon feu qu’elle alluma fût mort au premier jour,

S’il n’eût été nourri d’un réciproque amour.

Oui, Caliste, et je veux toujours qu’il m’en souvienne,

J’aperçus aussitôt ta flamme que la mienne ;

L’amour apprit ensemble à nos cœurs à brûler ;

L’amour apprit ensemble à nos yeux à parler ;

Et sa timidité lui donna la prudence

De n’admettre que nous en notre confidence :

Ainsi nos passions se dérobaient à tous ;

Ainsi nos feux secrets n’ayant point de jaloux[159]...

Mais qui vient jusqu’ici troubler mes rêveries ?

 

 

Scène III

 

CALISTE, ROSIDOR

 

CALISTE.

Celle qui voudrait voir tes blessures guéries,

Celle...

ROSIDOR.

Ah ! mon heur, jamais je n’obtiendrais sur moi

De pardonner ce crime à tout autre qu’à toi.

De notre amour naissant la douceur et la gloire

De leur charmante idée occupaient ma mémoire ;

Je flattais ton image, elle me reflattait ;

Je lui faisais des vœux, elle les acceptait ;

Je formais des désirs, elle en aimait l’hommage.

La désavoueras-tu, cette flatteuse image ?

Voudras-tu démentir notre entretien secret ?

Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait ?

CALISTE.

Tu pourrais de sa part te faire tant promettre,

Que je ne voudrais pas tout à fait m’y remettre ;

Quoiqu’à dire le vrai je ne sais pas trop bien

En quoi je dédirais ce secret entretien,

Si ta pleine santé me donnait lieu de dire

Quelle borne à tes vœux je puis et dois prescrire.

Prends soin de te guérir ; et les miens plus contents...

Mais je te le dirai quand il en sera temps.

ROSIDOR.

Cet énigme enjoué n’a point d’incertitude

Qui soit propre à donner beaucoup d’inquiétude ;

Et, si j’ose entrevoir dans son obscurité,

Ma guérison importe à plus qu’à ma santé.

Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine,

Et te die à mon tour ce que je m’imagine.

CALISTE.

Tu dois, par complaisance au peu que j’ai d’appas,

Feindre d’entendre mal ce que je ne dis pas,

Et ne point m’envier un moment de délices

Que fait goûter l’amour en ces petits supplices.

Doute donc, sois en peine, et montre un cœur gêné

D’une amoureuse peur d’avoir mal deviné ;

Espère, mais hésite ; hésite, mais aspire :

Attends de ma bonté qu’il me plaise tout dire,

Et, sans en concevoir d’espoir trop affermi,

N’espère qu’à demi, quand je parle à demi.

ROSIDOR.

Tu parles à demi, mais un secret langage

Qui va jusques au cœur m’en dit bien davantage.

Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements,

Où rien plus ne s’oppose à nos contentements.

CALISTE.

Je l’avais bien prévu, que ton impatience

Porterait ton espoir à trop de confiance,

Que, pour craindre trop peu, tu devinerais mal.

ROSIDOR.

Quoi ! la reine ose encor soutenir mon rival ?

Et sans avoir d’horreur d’une action si noire...

CALISTE.

Elle a l’âme trop haute et chérit trop la gloire

Pour ne pas s’accorder aux volontés du roi,

Qui d’un heureux hymen récompense ta foi...

ROSIDOR.

Si notre heureux malheur a produit ce miracle,

Qui peut à nos désirs mettre encor quelque obstacle ?

CALISTE.

Tes blessures.

ROSIDOR.

Allons, je suis déjà guéri.

CALISTE.

Ce n’est pas pour un jour que je veux un mari,

Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde

Un bien que de ton roi la prudence retarde.

Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait,

Et crois que tes désirs...

ROSIDOR.

N’auront aucun effet.

CALISTE.

N’auront aucun effet ! qui te le persuade ?

ROSIDOR.

Un corps peut-il guérir, dont le cœur est malade ?

CALISTE.

Tu m’as rendu mon change, et m’as fait quelque peur ;

Mais je sais le remède aux blessures du cœur.

Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites,

Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites.

Je me rends désormais assidue à te voir.

ROSIDOR.

Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir

Que sans perdre de temps j’aille rendre en personne

D’humbles grâces au roi du bonheur qu’il nous donne.

CALISTE.

Je me charge pour toi de ce remercîment.

Toutefois qui saurait que pour ce compliment

Une heure hors d’ici ne pût beaucoup te nuire,

Je voudrais en ce cas moi-même t’y conduire ;

Et j’aimerais mieux être un peu plus tard à toi,

Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi.

ROSIDOR.

Mes blessures n’ont point, dans leurs faibles atteintes

Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.

CALISTE.

Viens donc ; et puisqu’enfin nous faisons mêmes vœux,

En le remerciant parle au nom de tous deux.

 

 

Scène IV

 

ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLÉON, UN PRÉVÔT, TROIS VENEURS

 

ALCANDRE.

Que souvent notre esprit, trompé par l’apparence[160],

Règle ses mouvements avec peu d’assurance !

Qu’il est peu de lumière en nos entendements !

Et que d’incertitude en nos raisonnements[161] !

Qui voudra désormais se fie aux impostures

Qu’en notre jugement forment les conjectures !

Tu suffis pour apprendre à la postérité

Combien la vraisemblance a peu de vérité.

Jamais jusqu’à ce jour la raison en déroute

N’a conçu tant d’erreur avec si peu de doute[162] ;

Jamais, par des soupçons si faux et si pressants

On n’a jusqu’à ce jour convaincu d’innocents.

J’en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse

De trop de promptitude en soi-même s’accuse.

Un roi doit se donner, quand il est irrité,

Ou plus de retenue, ou moins d’autorité.

Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure

Qu’à force de bienfaits j’en répare l’injure.

CLITANDRE.

Que votre majesté, sire, n’estime pas

Qu’il faille m’attirer par de nouveaux appâts.

L’honneur de vous servir m’apporte assez de gloire ;

Et je perdrais le mien, si quelqu’un pouvait croire

Que mon devoir penchât au refroidissement,

Sans le flatteur espoir d’un agrandissement.

Vous n’avez exercé qu’une juste colère ;

On est trop criminel quand on peut vous déplaire ;

Et, tout chargé de fers, ma plus forte douleur

Ne s’en osa jamais prendre qu’à mon malheur.

FLORIDAN.

Seigneur, moi qui connais le fond de son courage[163],

Et qui n’ai jamais vu de fard en son langage,

Je tiendrais à bonheur que votre majesté

M’acceptât pour garant de sa fidélité.

ALCANDRE.

Ne nous arrêtons plus sur la reconnaissance

Et de mon injustice, et de son innocence ;

Passons aux criminels. Toi dont la trahison

A fait si lourdement trébucher ma raison[164],

Approche, scélérat ! Un homme de courage

Se met avec honneur en un tel équipage ?

Attaque, le plus fort, un rival plus heureux ?

Et, présumant encor cet exploit dangereux,

À force de présents et d’infâmes pratiques,

D’un autre cavalier corrompt les domestiques ?

Prend d’un autre le nom, et contrefait son seing,

Afin qu’exécutant son perfide dessein,

Sur un homme innocent tombent les conjectures ?

Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.

PYMANTE.

Sire, écoutez-en donc la pure vérité.

Votre seule faveur a fait ma lâcheté,

Vous dis-je, et cet objet dont l’amour me transporte[165].

L’honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte ;

Mais recherchant la mort de qui vous est si cher,

Pour en avoir le fruit il me fallait cacher ;

Reconnu pour l’auteur d’une telle surprise,

Le moyen d’approcher de vous ou de Dorise ?

ALCANDRE.

Tu dois aller plus outre, et m’imputer encor[166]

L’attentat sur mon fils comme sur Rosidor :

Car je ne touche point à Dorise outragée ;

Chacun, en te voyant, la voit assez vengée,

Et coupable elle-même, elle a bien mérité

L’affront qu’elle a reçu de ta témérité.

PYMANTE.

Un crime attire l’autre, et de peur d’un supplice,

On tâche, en étouffant ce qu’on en voit d’indice,

De paraître innocent à force de forfaits.

Je ne suis criminel sinon manque d’effets,

Et, sans l’âpre rigueur du sort qui me tourmente,

Vous pleureriez le prince, et souffririez Pymante.

Mais que tardez-vous plus ? j’ai tout dit : punissez.

ALCANDRE.

Est-ce là le regret de tes crimes passés ?

Ôtez-le-moi d’ici ; je ne puis voir sans honte

Que de tant de forfaits il tient si peu de compte :

Dites à mon conseil que, pour le châtiment,

J’en laisse à ses avis le libre jugement ;

Mais qu’après son arrêt je saurai reconnaître

L’amour que vers son prince il aura fait paraître.

Viens çà[167], toi, maintenant, monstre de cruauté,

Qui joins l’assassinat à la déloyauté[168],

Détestable Alecton, que la reine déçue

Avait naguère au rang de ses filles reçue,

Quel barbare, ou plutôt quelle peste d’enfer

Se rendit ton complice et te donna ce fer[169] ?

DORISE.

L’autre jour, dans ce bois trouvé par aventure,

Sire, il donna sujet à toute l’imposture ;

Mille jaloux serpents qui me rongeaient le sein

Sur cette occasion formèrent mon dessein :

Je le cachai dès lors.

FLORIDAN.

Il est tout manifeste

Que ce fer n’est enfin qu’un misérable reste[170]

Du malheureux duel où le triste Arimant

Laissa son corps sans âme, et Daphné sans amant.

Mais, quant à son forfait, un ver de jalousie

Jette souvent notre âme en telle frénésie,

Que la raison, qu’aveugle un plein emportement[171],

Laisse notre conduite à son dérèglement ;

Lors tout ce qu’il produit mérite qu’on l’excuse.

ALCANDRE.

De si faibles raisons mon esprit ne s’abuse.

FLORIDAN.

Seigneur, quoi qu’il en soit, un fils qu’elle vous rend[172],

Sous votre bon plaisir, sa défense entreprend ;

Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

ALCANDRE.

Ma justice en ce cas la donne à ton envie ;

Ta prière obtient même avant que demander

Ce qu’aucune raison ne pouvait t’accorder.

Le pardon t’est acquis : relève-toi, Dorise,

Et va dire partout, en liberté remise,

Que le prince aujourd’hui te préserve à la fois

Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

DORISE.

Après une bonté tellement excessive,

Puisque votre clémence ordonne que je vive,

Permettez désormais, sire, que mes desseins

Prennent des mouvements plus réglés et plus sains :

Souffrez que, pour pleurer mes actions brutales,

Je fasse ma retraite avecque les vestales,

Et qu’une criminelle indigne d’être au jour[173]

Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

FLORIDAN.

Te bannir de la cour après m’être obligée,

Ce serait trop montrer ma faveur négligée.

DORISE.

N’arrêtez point au monde un objet odieux,

De qui chacun, d’horreur, détournerait les yeux.

FLORIDAN.

Fusses-tu mille fois encor plus méprisable,

Ma faveur te va rendre assez considérable

Pour t’acquérir ici mille inclinations[174].

Outre l’attrait puissant de tes perfections,

Mon respect à l’amour tout le monde convie

Vers celle à qui je dois, et qui me doit la vie.

Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton désir[175]

Du côté que ton prince a voulu te choisir ;

Réunis mes faveurs t’unissant à Dorise.

CLITANDRE.

Mais par cette union mon esprit se divise,

Puisqu’il faut que je donne aux devoirs d’un époux

La moitié des pensers qui ne sont dus qu’à vous.

FLORIDAN.

Ce partage m’oblige, et je tiens tes pensées

Vers un si beau sujet d’autant mieux adressées,

Que je lui veux céder ce qui m’en appartient.

ALCANDRE.

Taisez-vous, j’aperçois notre blessé qui vient.

 

 

Scène V

 

ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON, CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE

 

ALCANDRE, à Rosidor.

Au comble de tes vœux, sûr de ton mariage,

N’es-tu point satisfait ? que veux-tu davantage ?

ROSIDOR.

L’apprendre de vous, sire, et pour remerciements

Nous offrir l’un et l’autre à vos commandements[176].

ALCANDRE.

Si mon commandement peut sur toi quelque chose,

Et si ma volonté de la tienne dispose,

Embrasse un cavalier indigne des liens

Où l’a mis aujourd’hui la trahison des siens.

Le prince heureusement l’a sauvé du supplice ;

Et ces deux que ton bras dérobe à ma justice,

Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort :

Le suborneur depuis n’a pas eu meilleur sort :

Et, ce traître à présent tombé sous ma puissance,

Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.

ROSIDOR.

Sire, vous le savez, le cœur me l’avait dit ;

Et si peu que j’avais près de vous de crédit,

Je l’employai dès lors contre votre colère.

                À Clitandre.

En moi dorénavant faites état d’un frère.

CLITANDRE, à Rosidor.

En moi, d’un serviteur dont l’amour éperdu

Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû[177].

DORISE, à Caliste.

Si le pardon du roi me peut donner le vôtre,

Si mon crime...

CALISTE.

Ah ! ma sœur, tu me prends pour une autre,

Si tu crois que je puisse encor m’en souvenir[178].

ALCANDRE.

Tu ne veux plus songer qu’à ce jour à venir

Où Rosidor guéri termine un hyménée[179].

Clitandre, en attendant cette heureuse journée,

Tâchera d’allumer en son âme des feux

Pour celle que mon fils désire, et que je veux,

À qui, pour réparer sa faute criminelle,

Je défends désormais de se montrer cruelle ;

Et nous verrons alors cueillir en même jour[180]

À deux couples d’amants les fruits de leur amour.


[1] Var.

LE ROI

LE PRINCE, fils du roi (1632-47)

 

[2] Var.

CALISTE, regardant derrière elle.

Je ne suis point suivie, et sans être entendue

Mon pas lent et craintif en ces lieux m’a rendue

Tout le monde au château plongé dans le sommeil,

Loin de savoir ma fuite, ignore mon réveil ;

Un silence profond mon dessein favorise.

Heureuse entièrement, si j’avois ma Dorise,

Ma fidèle compagne, en qui seule aujourd’hui

Mon amour affronté* rencontre quelque appui**.

C’est d’elle que j’ai su qu’un amant hypocrite,

Feignant de m’adorer, brûle pour Hippolyte ;

D’elle j’ai su les lieux où l’amour qui les joint

Ce matin doit passer jusques au dernier point ;

Et, pour m’obliger mieux***, elle m’y doit conduire. (1632-52)

* Var. Mon amour qu’on trahit. (1647)

** Ces huit vers ne se trouvent que dans l’édition de 1632.

*** Var. Et pour les y surprendre. (1647)

[3] Var. Toi que l’œil qui te blesse attend pour te guérir,

Éveille-toi, brigand, hâte-toi d’acquérir

Sur l’honneur d’Hippolyte une infâme victoire,

Et de m’avoir trompée une honteuse gloire ;

Hâte-loi, déloyal, de me fausser ta foi. (1632-47)

[4] Var. Ah, mes yeux ! si jamais vos naturels offices. (1632)

[5] Vers supprimés :

Un infidèle encor régnant sur mon penser,

Votre fidélité ne peut que m’offenser.

Apprenez, apprenez par le traître que j’aime,

Qu’il vous faut me trahir pour être aimé de même. (1632-47)

[6] Var. Et toi, père du jour, dont le flambeau naissant

Va chasser mon erreur avecque le croissant. (1632)

[7] Vers supprimés :

S’il est vrai que Thétis te reçoit dans sa couche,

Prends, Soleil, prends encor deux baisers sur sa bouche ;

Ton retour va me perdre et retrancher ton bien.

Prolonge, en l’arrêtant, mon bonheur et le tien. (1632-47)

[8] Var. Las ! il ne m’entend point, et l’aube, de ses rais,


Si je me puis fier à sa lumière sombre,

Dont l’éclat impuissant dispute avecque l’ombre. (1632-47)

[9] Var. Rentre, pauvre Caliste, et te cache de sorte. (1632-47)

[10] Var. Me prouve évidemment ta désobéissance. (1632-47)

[11] Var. Je puisse dans le bois consulter mon amour. (1632)

[12] Var. Cette inclination secrète qui vous mène. (1632-47)

[13] Var. On ne verra jamais que je manque de foi

À celle que j’adore, et qui n’aime que moi. (1632-47)

Vers supprimés :

LYSARQUE.

Bien que vous en ayez une entière assurance,

Vous pouvez vous lasser de vivre d’espérance,

Et, tandis que l’attente amuse vos désirs,

Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs. (1632)

Var.

ROSIDOR.

Purge, purge d’erreur ton âme curieuse,

Qui par ces faux soupçons m’est trop injurieuse. (1632-47)

[14] Var. Monsieur, pour en douter, que vous ai-je pu faire ? (1632-47)

[15] Var.

LYSARQUE.

Et ce cartel contient ?

ROSIDOR.

Que seul il doit m’attendre

Près du chêne sacré, pour voir qui de nous deux. (1632-47)

[16] Var. Et ses traîtres désirs remportent où l’appelle

Le cartel amoureux d’une beauté nouvelle. (1632-47)

[17] Var. Mais c’est à faute d’air que le feu s’amortit,


Que par-là ma douleur accroît son amertume.


Aux desseins enragés qu’il veut exécuter.
(1632-47)

[18] Var. Ces desseins enragés te vont coûter la vie :

Un fer caché me donne en ces lieux sans secours

La fin de mes malheurs dans celle de Les jours ;

Et lors, ce Rosidor qui possède mon âme.

Cet ingrat qui t’adore et néglige ma flamme,

Que mes affections n’ont encor su gagner,

Toi morte, n’aura plus pour qui me dédaigner. (1632-47)

[19] Var.

PYMANTE, GÉRONTE, écuyer de Clitandre, LYCASTE, page de Clitandre

 

Pymante et Gérante sortent d’une caverne seuls et déguisés en paysans. (1632-47)

[20] Var. Amène Rosidor, séduit d’un faux cartel. (1632-47)

[21] Var. Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632)

[22] Var. Et ne puis deviner quelle raison l’oblige*

Elle fait qui l’adore et suit qui ta méprise.

Vous que votre mérite... (1647)

À dédaigner vos feux pour un qui la néglige.

Vous qui valez....

PYMANTE.

Géronte, au lieu de me flatter,

Parlons du principal. Ne peut-il éventer

Notre supercherie ? (1632-47)

* Var. Et ne puis deviner par quel charme surprise

[23] Var. J’ai contrefait son seing ; et par cet artifice,

Ce faux cartel, encor que de ma main écrit*,

Est présumé de lui.

PYMANTE.

Que ton subtil esprit

Sur tous ceux des mortels a de grands avantages !

Mais qui fut le porteur ? (1632)

* Var. J’ai fait que ce cartel, par nu des siens porté,

À nul autre qu’à lui ne peut être imputé. (1647)

[24] Var. Ne s’attend à rien moins qu’à son proche cercueil.*

PYMANTE.

N’usons plus de discours. Nos masques, nos épées... (1032)

* Var. Il ne pense à rien moins qu’à son proche cercueil. (1647)

[25] Var. (Lycaste les va quérir dans la caverne, où tous trois s’étaient déjà déguisés.) (1632)

[26] Var. Les prenant, ne nous mette en mauvaise posture. (1632-47)

[27] Var. Je n’ai garde sans eux de faire ma retraite. (1632-47)

[28] Var. Réserve à d’autres fois cette ardeur de courage. (1632-47)

[29] Var. Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir

Que notre jeune prince amenait à la chasse. (1632-47)

LYSARQUE.

En es-tu bien certain ?

CLÉON.

Je l’ai vu face à face.

Sans doute qu’il en baille à ton maître à garder.

LYSARQUE.

Il est trop généreux pour si mal procéder.

CLÉON.

Je sais bien que l’honneur tout autrement ordonne.

Mais qui le retiendrait ? Toutefois je soupçonne…

 

LYSARQUE.

Quoi ? que soupçonnes-tu ?

CLÉON.

Que ton maître rusé

Avec un faux cartel t’aurait bien abusé. (1632)

[30] Var. Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-47)

[31] Var. Qu’ensemble nous donnions avis de tout au roi. (1632)

[32] Var. Voici dont je vais rendre, en te privant de vie,

Ma flamme bienheureuse, et ma haine assouvie.

CALISTE.


DORISE.

Dis que dedans ton sang je me veux contenter.

CALISTE.

Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie. (1632-47)

[33] Var. Le reproche éternel d’une action si lâche…

DORISE.

Agréable toujours, n’aura rien qui me fâche. (1632-47)

[34] Var. Je ne cours point après de tels coquins que toi. (1632-47)

[35] Var. Et j’ose présumer avec juste raison

Que le tiers est sans doute encor de sa maison.

Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-47)

[36] Var. C’est ma chère Caliste ! Ah dieux, injustes dieux !


Votre faveur cruelle a conservé ma vie.
(1632-47)

[37] Var. Sachez que Rosidor maudit votre secours ;

Vous ne méritez pas qu’il vous doive ses jours. (1632-47)

Vers supprimés :

Unique déité qu’a présent je réclame,

Belle âme, viens aider à sortir à mon âme ;

Reçois-la sur les bords de ce pâle coral ;

Fais qu’en dépit des dieux, qui nous traitent si mal,

Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie,

Goûtent là-bas un bien qu’ici l’on nous dénie.

Tristes embrassements, baisers mal répondus,

Pour la première fois donnés et non rendus,

Hélas ! quand mes douleurs me l’ont presque ravie,

Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie.

Cruels, n’abusez plus de l’absolu pouvoir

Que dessus tous mes sens l’amour vous fait avoir ;

N’employez qu’à ma mort ce souverain empire ;

Ou bien, me refusant le trépas où j’aspire,

Laissez faire à mes maux, ils me viennent l’offrir ;

Ne me redonnez plus de force à les souffrir.

Caliste, auprès de toi la mort m’est interdite ;

Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte :

Adieu ; pour un moment consens à ce départ.

Sus, ma douleur, achève : ici, que de sa part

Je n’aie plus de secours, ni toi plus de contraintes ;

Porte-moi dans le cœur tes plus vives atteintes,

Et, pour la bien punir de m’avoir ranimé,

Déchire son portrait, que je tiens enfermé. (1632-47)

Var. Et vous qui me restez d’une troupe ennemie

Pour marques de ma gloire et de son infamie,

Blessures, dépêchez d’élargir vos canaux. (1632-47)

[38] Var. Mais insensiblement je retrouve Caliste ;

Ma langueur m’y reporte, et mes genoux tremblants

Y conduisent l’erreur de mes pas chancelants. (1632-47)

Vers supprimés :

Adorable sujet de mes flammes pudiques,

Dont je trouve en mourant les aimables reliques,

Cesse de me prêter un secours inhumain,

Ou ne donne du moins des forces qu’à ma main,

Oui m’arrache aux tourments que ton malheur me livre ;

Donne-m’en pour mourir comme tu fais pour vivre.

Quel miracle succède à mes tristes clameurs !

Caliste se ranime autant que je me meurs *. (1632-47)

* Var. Caliste se ranime à même que je meurs. (1647)

[39] Var. Rosidor n’étant plus, qu’ai-je à faire en ce monde ? (1632)

[40] Var. Prends de lui ce qui reste ; achève.

ROSIDOR.

Quoi ! ma belle,

Contrefais-tu l’aveugle, afin d’être cruelle ?

CALISTE.

Pardonne-moi, mon cœur ; encor pleine d’effroi. (1632-47)

[41] Var. J’avais si bien logé là-dedans ton image. (1632-47)

[42] Var.

ROSIDOR.

Puisqu’un si doux appas se trouve en tes rudesses,

Que feront tes faveurs, que feront tes caresses ?

Tu me fais un outrage à force de m’aimer,

Dont la douce rigueur ne sert qu’à m’enflammer.

Mais si tu peux souffrir qu’avec toi, ma chère âme.

Je tienne des discours autres que de ma flamme,

Permets que, t’ayant vue en cette extrémité,

Mon amour laisse agir ma curiosité,

Pour savoir quel malheur te met en ce bocage.

CALISTE.

Allons premièrement jusqu’au prochain village,

ces bouillons de sang se puissent étancher ;

Et là, je te promets de ne te rien cacher. (1632-47)

[43] Var. Il forme tout d’un temps une aide à ta faiblesse,

Si bien que, la bravant, ta maîtresse aujourd’hui

N’aura que trop de force à te servir d’appui. (1632-47)

[44] Var. C’est donc moi sans raison qu’attaquent vos malices,

Pour mieux frapper leur coup, des chemins inconnus ! (1632)

[45] Var. Dites ce qu’ils ont fait qui vous peut émouvoir. (1632-47)

[46] Var. C’est le favoriser par miracle visible,

Tandis que votre haine a pour moi tant d’excès,

Qu’un dessein infaillible avorte sans succès. (1632-47)

Vers supprimés :

Sans succès ! c’est trop peu ; vous avez voulu faire

Qu’un dessein infaillible eût un succès contraire.

Dieux ! vous présidez donc à leur ordre fatal !

Et vous leur permettez ce mouvement brutal !

Je ne veux plus vous rendre aucune obéissance :

Si vous avez là-haut quelque toute-puissance,

Je suis seul contre qui vous vouliez l’exercer ;

Vous ne vous eu servez que pour me traverser.

Je peux en sûreté désormais vous déplaire :

Comment me punirait votre vaine colère ?

Vous m’avez fait sentir tant de malheurs divers,

Que le sort épuisé n’a plus aucun revers. (1632)

Var. Rosidor nous a vus, et n’a pas pris la fuite ;

À grand’peine, en fuyant, moi-même je l’évite. (1632-47)

[47] Var. Ô honte ! ô crève-cœur ! ô désespoir ! ô rage ! (1632-47)

[48] Var. Son bonheur qui me brave et l’en vient retirer. (1632)

[49] Var. Qu’avec vous tout l’enfer m’assiste en ce dessein. (1632-47)

[50] Var. La terre vous défend d’embrasser ma querelle,

Et son flanc vous refuse un passage à sortir.

Terre, crève-toi donc, afin de m’engloutir ;

Me fasse de ton sein l’ouverture forcée ;

N’attends pas qu’un supplice, avec ses cruautés,

Détourne de mon chef ce comble de misère ;

Rends-moi, le prévenant, un office de mère. (1632-17)

[51] Var. Affronte-les, Pymante, et, malgré leurs complots,

Conserve ton vaisseau dans la rage des flots.

Accablé de malheurs, et réduit à l’extrême,

Si quelque espoir te reste, il n’est plus qu’en toi-même.

Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632)

[52] Var. Mais, si tu veux t’aider, ton mal n’est pas extrême. (1632)

[53] Var. Et ce fer qui tantôt, inutile en mon poing,

Ainsi que ma valeur, me Paillant au besoin. (1632)

[54] Vers supprimés :

Cessez de m’accuser ; vous doit-il pas suffire

De m’avoir mal servi ? C’est trop que de me nuire.

Allez, retirez-vous dans ces obscurités :

Il jette son masque et son épée dans la caverne.

Ainsi, je pourrai voir le jour que vous quittez. (1632-47)

[55] Var. J’arrive tout à l’heure ;

Et, de peur que ma femme en son travail ne meure,

Je cherche...

PREMIER ARCHER.

Allons, monsieur, donnons jusques au lieu ;

Nous perdons notre temps.

LYSARQUE.

Adieu, compère, adieu. (1632-47)

[56] Var. Cet adieu favorable enfin me rend la vie. (1632-47)

[57] Var. D’aussi près de la mort comme je l’étais d’eux.

Que j’aime ce péril, dont la douce menace. (1632-47)

[58] Var. Je n’ai dans mes forfaits rien à craindre, et Lysarque

Sans trouver mes habits n’en peut avoir de marque ;

Que s’il ne les voit pas, lors sans aucun effroi,

Eux repris, je retourne aussitôt vers le roi,

je veux regarder avec effronterie. (1632-47)

[59] Var.

SECOND ARCHER. (1632)

[60] Var.

SECOND ARCHER. (1632)

[61] Var.

SECOND ARCHER. (1632)

Et quels ? (1647)

LYSARQUE.

Qu’avant mourir, par un vaillant effort,

Il en aura fait deux compagnons de sa mort.

SECOND ARCHER. (1632-47)

[62] Var. De qui l’aspect nous rend tout le crime éclairci. (1632-47)

[63] Var.

PREMIER ARCHER.

Il revient de chercher d’un autre côte, et rapporte les deux pièces de l’épée rompue de Rosidor. (1632)

[64] Var.

PREMIER ARCHER.

[65] Var. Dont les traces vont loin.

LYSARQUE.

Suivons à tous hasards.

Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-47)

[66] Var.

LE PRINCE, CLITANDRE, PAGE DU PRINCE, CLÉON

LE PRINCE.

 

Il parle à sou page, qui tient en main une bride, et fait paraître la tête d’un cheval. (1632)

[67] Var. Ranime tes ardeurs, qu’il dût faire mourir. (1632-47)

[68] Var. Le respect que je porte à ses perfections

M’empêche d’employer aucune violence. (1632-47)

[69] Var. Je ne le veux devoir qu’à mes chastes ardeurs. (1632-47)

[70] Var. Pardonnez, monseigneur, si je romps vos discours. (1632-47)

[71] Var.

LE PRINCE.

Clitandre ?

CLÉON.

Oui, monseigneur.

LE PRINCE.

Et que lui veut le roi ? (1632-47)

CLÉON.

Monseigneur, ses secrets ne s’ouvrent pas à moi. (1632)

[72] Var. Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-47)

[73] Var. Combien le prince t’aime, et, quoi qu’il te survienne,

Que j’en sache aussitôt toute la vérité :

Jusque-là mon esprit n’est qu’en perplexité. (1632-47)

[74] Var.

DORISE.

Elle entre demi-vêtue de l’habit de Géronte, qu’elle avait trouvé dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste. (1632)

[75] Var. En le désavouant, l’oblige infiniment. (1632-47)

[76] Var. Cet insolent objet de Caliste échappée

Tient et brave toujours ma mémoire occupée. (1632-47)

[77] Var. Mais, hélas ! dans l’excès du malheur qui m’opprime,

Il ne m’est point permis de jouir de mon crime.

Mon jaloux aiguillon, de sa rage séduit,

En mérite la peine, et n’en a pas le fruit.

Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie,

Augmente son honneur dedans mou infamie.

N’importe, Rosidor, de mon dessein failli*,

A de quoi malmener ceux qui l’ont assailli**. (1632-47)

* Var. De mon dessein manqué. (1647)

** Var. Ceux qui l’ont attaqué. (1647)

[78] Var. D’un autre que de moi ne tient l’air qu’il respire :

Il m’en est redevable, et peut-être qu’un jour. (1632-17)

[79] Var. Qui, seul et désarmé, cherche dedans ces bois

Un bœuf piqué du taon, qui, brisant nos dosages,

Hier, sur le chaud du jour, s’enfuit des pâturages.

M’en apprendrez-vous rien, monsieur ? J’ose penser

Que par quelque hasard vous l’aurez vu passer.

DORISE.

Non, je ne te saurais rien dire de ta bête.

PYMANTE.

Monsieur, excusez donc mon incivile enquête :

Je vais d’autre côté tacher à la revoir ;

Disposez librement de mon petit pouvoir. (1632-47)

[80] Var. Prends pitié de mes maux, et durant quelques jours

Tiens-moi dans la cabane, où, bornant ma retraite,

Je rencontre un asile à ma fuite secrète.

PYMANTE.

Tout lourdaud que je suis en ma rusticité,

Je vois bien quand on rit de ma simplicité.

Je vais chercher mon bœuf ; laissez-moi, je vous prie,

Et ne vous moquez plus de mon peu d’industrie.

DORISE.

Hélas ! et plût aux; dieux que mon affliction

Fût seulement l’effet de quelque fiction !

Mon grand ami, de grâce, accorde ma prière.

PYMANTE.

Il faudrait donc un peu vous cacher là derrière :

Quelques mugissements, entendus de là-bas,

Me font eu ce vallon hasarder quelques pas ;

J’y cours, et vous rejoins.

DORISE.

Souffre que je te suive.

PYMANTE.

Vous me retarderiez, monsieur ; homme qui vive

Ne peut à mon égal brosser dans ces buissons.

DORISE.

Non, non, je courrai trop.

PYMANTE.

Que voilà de façons !

Monsieur, résolvez-vous : choisissez l’un ou l’autre ;

Ou faites ma demande, ou j’éconduis la vôtre.

DORISE.

Bien donc, je t’attendrai.

PYMANTE.

Cette touffe d’ormeaux

Aisément vous pourra couvrir île ses rameaux. (1632-47)

[81] Var. J’en pâme déjà d’aise, et mon âme ravie. (1632-47)

[82] Var. Fais qu’en cette caverne il rencontre sa mort.

Modère-toi, Pymante ; et plutôt examine. (1632-47)

[83] Var. Qu’en deux desseins divers pareille jalousie

Même lieu contre vous et même heure a choisie. (1632-47)

[84] Var. Admirèrent l’effet d’une amitié pudique. (1632)

Vers supprimés :

Me voyant appliquer par ce jeune soleil

D’un peu d’huile et de vin le premier appareil.

Enfin, quand, pour bander ma dernière blessure.

La belle eut prodigué jusques à sa coiffure. (1632)

[85] Var. Vous touche et peut souffrir que je vous importune. (1632)

[86] Var. À mon devoir de roi joint mon propre intérêt.

Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre,

Combien mal-à-propos sa sotte vanité. (1632-47)

Je le tiens l’affronteur ; un soupçon véritable,

M’avait si bien instruit de son perfide tour,

Qu’il s’est vu mis aux fers sitôt que de retour. (1632)

[87] Var. Quelque dessein qu’elle eût, je lui suis redevable,

Et lui voudrai du bien le reste de mes jours

De m’avoir conservé l’objet de mes amours.

LE ROI.

L’un et l’autre attentat plus que vous deux me touche.

Vous avez bien, de vrai, la clémence en la bouche ;

Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements ;

Votre pâleur de teint me rougit de colère,

Et vouloir m’adoucir, ce n’est que me déplaire. (1632-47)

[88] Var. Lorsqu’en votre conseil vous orrez sa défense. (1632-47)

[89] Var. Envoyé de sa part, et rendu par son page,

Peut-il désavouer ce funeste message ? (1632-47)

[90] Var. L’autre, aussitôt que pris, se mettra sur la roue. (1632-47)

[91] Var. Qu’on l’amène au conseil seulement pour entendre

Le genre de sa mort, et non pour se défendre.

Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-47)

[92] Var. Sortir la vérité d’un moyen impourvu. (1632)

[93] Var. Mon cœur, ainsi le roi, te refusant, t’oblige.

Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-47)

[94] Var. Mais un plus long séjour ici pourrait te nuire.

Viens donc, mon cher souci ; laisse-moi te conduire. (1632-47)

[95] Var. Et l’informer comment, par un cruel destin. (1632-47)

[96] Var. Ne crains pas, mon souci, que mon amour s’oublie. (1632-47)

[97] Var. Et tu peux du surplus te reposer sur moi (1632-47)

[98] Var. Doncques aucun forfait, aucun dessein infâme

N’a jamais pu souiller ni ma main ni mon âme. (1632-47)

[99] Var. Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles

Oui portaient en mon cœur les espèces visibles. (1632-47)

Vers supprimés :

Mais mon cœur en prison vous renvoie à son tour

L’image et le rapport de son triste séjour.

Triste séjour ! Que dis-je ? osé-je appeler triste

L’adorable prison où me retient Caliste ?

En vain, dorénavant, mon esprit irrité

Se plaindra d’un cachot qu’il a trop mérité ;

Puisque d’un tel blasphème il s’est rendu capable,

D’innocent que j’entrai, j’y demeure coupable,

Folles raisons d’amour, mouvements égarés,

Qu’à vous suivre mes sens se trouvent préparés !

Et que vous vous jouez d’un esprit en balance

Qui veut croire plutôt la même extravagance ! (1632-47)

Var. Que de s’imaginer, sous un si juste roi,

M’y voilà cependant ; et bien que ma pensée

Épluche à la rigueur ma conduite passée. (1632-47)

[100] Var. Mais vous montrerez bien, embrassant ma défense,

Que qui vous venge ainsi lui-même vous offense.

Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-47)

[101] Var. De son visage affreux redouble ma terreur.

Parle, que me veux-tu ?

LE GEÔLIER.

Vous ôter cette chaîne.

CLITANDRE.

Se repent-on déjà de m’avoir mis en peine ?

 

LE GEÔLIER.

Non pas qu’on me l’ait dit.

CLITANDRE.

Quoi ! ta seule bonté

Me détache ces fers ?

LE GEÔLIER.

Non, c’est sa majesté

Qui vous mande au conseil.

CLITANDRE.

Ne peux-tu rien m’apprendre

Du crime qu’on impose au malheureux Clitandre ?

LE GEÔLIER.

Descendons. Un prévôt qui vous attend là-bas. (1632-47)

[102] Var. Ressent fort les faveurs de quelque belle fille

Qui vous l’aura donnée en gage de sa foi. (1632-47)

[103] Var. Ou, payant vos ardeurs d’une infidélité,

Vous aurait-elle bien pour un autre quitté ?

Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-47)

[104] Var. Qu’après plusieurs devis, n’ayant plus où me prendre,

J’ai touché par hasard une corde si tendre,

Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler

Que de perdre leur temps à des propos en l’air. (1632-47)

[105] Var. Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous déguise (1632)

Ce n’est pas sans raison qu’à vos yeux, cette fois,

Je passe pour quelqu’un d’entre nos villageois ;

M’ayant traité toujours en homme de leur sorte,

Vous croyez aisément à l’habit que je porte,

Dont la fausse apparence aide et suit vos mépris. (1632-47)

[106] Dans les éditions antérieures à 1638, on trouve submission.

[107] Var. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont changé mon âme,

Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme.

DORISE.

Aussi font bien les miens, mais c’est pour Rosidor.

PYMANTE.

Trop cruelle beauté, persistez-vous encor

À dédaigner mes feux pour un qui vous néglige ? (1632-47)

[108] Var. J’y trouve, malgré lui, je ne sais quel appas. (1632-47)

[109] Var. Qu’espérez-vous enfin de cette amour frivole

Envers un qui n’est plus peut-être qu’une idole ? (1632-47)

[110] Var. Je t’ai vu dans ces bois moi-même le poursuivre. (1632-47)

[111] Var. De ce tigre, jadis si cruel envers vous. (1632-47)

[112] Var. D’un compliment moqueur ta malice me flatte ! (1632-47)

[113] Var. L’impétueux bouillon d’un courroux féminin,

Qui s’échappe sur l’heure et jette son venin,

Comme il est animé de la seule impuissance,

À force de grossir, se crève en sa naissance. (1632-47)

[114] Var. Traître, ne prétends pas que le mien s’adoucisse. (1632-47)

[115] Var. Sus d’ongles et de dents...

PYMANTE.

Et que voulez-vous faire ?

Dorise, arrêtez-vous.

DORISE.

Je me veux satisfaire,

Te déchirant* le cœur.

PYMANTE.

Vouloir ainsi ma mort !

Il faudrait paravant que j’en fusse d’accord,

Et que ma patience aidât votre faiblesse.

Que d’heur ! je tiens ici captive ma maîtresse ;

Elle reçoit mes lois, et je puis disposer

De ses mains, qu’à mon aise on me laisse baiser.

DORISE.

Cieux cruels ! ainsi donc votre injustice avoue

Qu’un perfide plus fort de ma fureur se joue !

* Var. Te déchirer le cœur.

 

PYMANTE, lui prenant les mains. (1647)

Et contre ce brigand votre inique rigueur

Me donne un tel courage, et si peu de vigueur !

Ah, sort injurieux ! maudite destinée !

Malheurs trop redoublés ! détestable journée !

PYMANTE.

Enfin vos cris aigus pourraient vous déceler ;

Voici tout proche un lieu plus commode à parler ;

Belle Dorise, entrons dedans cette caverne ;

Qu’un peu plus à loisir Pymante vous gouverne.

DORISE.

Que plutôt ce moment puisse achever mes jours.

PYMANTE.

Non, mais* il faut venir.

DORISE.

À la force, au secours !

 

Scène VI


LYSARQUE, CLÉON


LYSARQUE.

Je t’ai dit en deux mots ce qu’on fera du traître,

Et c’est comme le roi l’a promis à mon maître,

Dont il prend l’intérêt extrêmement à cœur.

CLÉON.

Tu me viens de conter des excès de rigueur.

Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime,

On dut considérer** que le prince l’estime.

LYSARQUE.

Et c’est*** ce qui le perd ; de peur de son retour,

* Var. Non, non, il faut venir. (1647)

** Var. Ne se souvient-on point. (1647)

*** Var. C’est là ce qui le perd. (1647)

On hâte le supplice avant la fin du jour.

Le roi, qui ne pourrait refuser sa requête,

Lui veut à son desçu faire couper la tête.

De vrai, tout le conseil, d’un sentiment plus doux,

Essayant d’adoucir l’aigreur de son courroux,

Vu ce tiers échappé, lui propose d’attendre

Que le pendard repris ait convaincu Clitandre ;

Mais il ne reçoit point d’autre avis que le sien.

CLÉON.

L’accusé, cependant coupable, ne dit rien ?

LYSARQUE.

En vain le malheureux proteste d’innocence ;

Le roi, dans sa colère, use de sa puissance,

Et l’on n’a su gagner qu’avec un grand effort

Quatre heures qu’il lui donne à songer à la mort.

C’est dont je vais porter la nouvelle a mon maître.

CLÉON.

S’il n’est content, au moins il a sujet de l’être ;

Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger.

LYSARQUE.

Il ne s’en trouve aucun qui ne soit fort léger.

On seul du genouil droit offense la jointure,

Dont il faut que le lit facilite la cure ;

Le reste ne l’oblige à garder la maison,

Et quelque écharpe au bras en ferait la raison.

Adieu ; fais, je te prie, état de mon service,

Et crois qu’il n’est pour toi chose que je ne fisse.

CLÉON.

Et moi pareillement je suis ton serviteur.

Seul.

Me voilà de sa mort le véritable auteur.

Sur mes premiers soupçons le roi, mis en cervelle,

Devint préoccupé d’une haine mortelle ;

Et depuis, sous l’appât d’un mandement caché,

Je l’ai d’entre les bras de son prince arraché.

Que sera-ce de moi, s’il en a connaissance ?

Rien ne me garantit qu’une éternelle absence.

Après qu’il l’aura su, me montrer à la cour,

C’est m’offrir librement à la perte du jour.

Faisons mieux toutefois, avant que l’heure passe :

Allons, encore un coup, le trouver à la chasse ;

Et, s’il ne peut venir à temps pour le sauver*,

Par une prompte fuite il faudra s’esquiver. (1632-47)

* Var. Et s’il ne vient â temps pour rabattre les coups,

Par une prompte fuite évitons son courroux. (1647)

[116] Var.

PYMANTE, DORISE, dans une caverne. (1632-47)

[117] Var. Tarissez désormais ce déluge de larmes. (1632-47)

C’est ici que commence le quatrième acte, dans les premières éditions.

[118] Var. Belle, ne songez plus* à rejoindre les morts ;

Pensez plutôt à ceux qui, vivants, n’ont envie. (1632-47)

* Var. Ne songez plus, Dorise. (1647)

[119] Var. Ton perfide attentat obtiendrait ce pouvoir ! (1632-47)

[120] Var. Il me faut un baiser, malgré vos cruautés.

Il veut user de force.

[121] Var. Veulent sur ma faiblesse user de violence ?

PYMANTE.

Que sert d’y résister ? Je sais trop la licence. (1632-47)

[122] Var.

DORISE.

Elle lui crève un œil du poinçon qui lui était demeuré dans les
cheveux.
(1632)

[123] Var. Ah, cruelle !

DORISE, s’échappant de lui.

Ah, infâme !

PYMANTE.

Ah ! que viens-tu de faire ?

DORISE, sortie de la caverne.

De tirer mon honneur des efforts d’un corsaire.

PYMANTE, ramassant son épée.

Barbare, je t’aurai.

DORISE, se cachant.

Fuyons, il va sortir.

Qu’à propos ce buisson s’offre à me garantir !

PYMANTE, sorti.

Ne crois pas m’échapper, quoi que ta ruse fasse ;

J’ai ta mort en ma main.

DORISE, cachée.

Dieux ! le voila qui passe.

PYMANTE passe de l’autre côté du théâtre.

Tigresse !

DORISE, revenant sur le théâtre.

Il est passé : je suis hors de danger.

Ainsi, dorénavant, mon sort puisse changer !

Ainsi, dorénavant, le ciel plus favorable

Me prête en ces malheurs une main secourable !

Cependant, pour loyer de sa lubricité,

Son œil m’a répondu de ma pudicité ;

Et dedans son cristal mon aiguille enfoncée,

Attirant ses deux mains, m’a désembarrassée.

Aussi le fallait-il que ce même poinçon,

Qui premier de mon sexe engendra ce soupçon,

Fût l’auteur de ma prise et de ma délivrance,

Et qu’après mon péril il fît mon assurance.

Va donc, monstre bouffi de luxure et d’orgueil,

Venge sur ces rameaux la perte de ton œil ;

Fais servir, si tu veux, dans ta forcenerie,

Les feuilles et le vent d’objets a ta furie :

Dorise, qui s’en moque, et fuit d’autre côté,

En s’éloignant de toi, se met en sûreté. (1632-47)

[124] Var. Qu’est-elle devenue ? Ainsi donc l’inhumaine,

Après un tel affront, rend ma poursuite vaine !

Ainsi donc la cruelle, à guise d’un éclair,

En me frappant les yeux, est disparue en l’air ! (1632-47)

[125] Var. Mon forfait évident se lit dans ma disgrâce. (1632-47)

[126] Var. Bourreau, qui, secondant son courage inhumain,

Au lieu d’orner son poil, déshonores sa main. (1632)

[127] Var. Quoi que te commandât son âme courroucée,

Devait être adoré de ta pointe émoussée. (1632-47)

Vers supprimés :

Quelque secret instinct te devait figurer

Que se prendre à mon œil, c’était le déchirer.

Et toi, belle, reviens, reviens, cruelle ingrate ;

Vois comme encor l’amour en ta faveur me flatte. (1632-47)

Ce poinçon qu’à mon heur j’éprouve si fatal,

Ce n’est qu’à ton sujet que je lui veux du mal :

Vois dans ces vains propos, par où mon cœur se venge,

Moins de blâme pour lui que pour toi de louange. (1632)

Tu n’as, dans ta colère, usé que de tes droits ;

Et ma vie et ma mort dépendant de tes lois,

Il t’était libre encor de m’être plus funeste,

Et c’est de ta pitié que j’en tiens ce qui reste.

Reviens, belle, reviens, que j’offre, tout blessé,

À tes ressentiments, ce que tu m’as laissé.

Lâche et honteux retour de ma flamme insensée !

Il semble que déjà ma fureur soit passée. (1632-47)

Var. Et tous mes sens brouillés d’un désordre nouveau,

Au lieu de ma maîtresse, adorent mon bourreau.

…             

Seule je te permets d’occuper mon courage ;

L’amour vient d’expirer, et ses flammes dernières

S’éteignant ont jeté leurs plus vives lumières.

Que ce qu’il faut de place au soin de la punir.

Je n’ai plus de penser qui n’en veuille à sa vie.

Implacable pour moi, s’obstine à mes tourments ;

Si vous me réservez à d’autres châtiments (1632-47)

[128] Var. Quiconque rencontré n’en saura de nouvelle. (1632)

[129] Var. L’univers, n’ayant pas de force à m’opposer,

Me vient offrir Dorise, afin de m’apaiser. (1632-47)

[130] Var. Quelque part où la peur porte ses pas errants,

Ô suprême faveur ! ce grand éclat de foudre,

Décoché sur son chef, le vient de mettre en poudre !

Ce fer, s’il est ainsi, me va tomber des mains ;

Ce coup aura sauvé le reste des humains.

Satisfait par sa mort, mon esprit se modère,

Et va sur sa charogne* achever sa colère.

                                                                               

Scène III


LE PRINCE


Que d’heur en ce péril ! sans me faire aucun mal,

Et, consommant sur lui toute sa violence,

Il m’a porté respect parmi son insolence.

Holà ! quelqu’un à moi. Tous mes gens écartés,

Loin de me secourir, suivent de tous côtés

L’effroi de la tempête, ou l’ardeur de la chasse. (1632-47)

Cette ardeur les emporte, ou la frayeur les glace. (1632-47)

* Var. Et va, par ce spectacle. (1647)

[131] Var. Pour le moins, dieux, s’il court quelque danger fatal,

Qu’il en ait, comme moi, plus de peur que de mal. (1632-47)

[132] Vers supprimés :

Poussent en tremblotant, et hasardent à peine

Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine

Qui tient encor leur âme, et ne leur permet pas

De se croire du tout préservés du trépas. (1632)

Var. J’aurai bientôt ici quelques uns de ma suite. (1632)

[133] Var.

DORISE.

C’est le prince, tout beau.

PYMANTE.

Prince ou non, ne m’importe. (1632-47)

[134] Var. Quelque respect ailleurs que ton grade s’obtienne. (1632-47)

[135] Var. Dorise, s’embarrassant dans ses jambes, le fait trébucher. (1632)

[136] Var. Il saute sur Pymante, et deux veneurs paraissent chargés des vrais habits de Pymante, Lycaste, et Dorise. (1632)

[137] Var. Le voilà, Monseigneur, quelle aventure étrange

Et quel mauvais destin en cet état vous range ?

 

LE PRINCE.

Garrottez ce maraud ; faute d’autres liens,

Employez-y plutôt les couples de vos chiens. (1632-47)

[138] Var. En ce cas, monseigneur, les voilà toutes prêtes. (1632-47)

[139] Var. Qui dans cette forêt ont consommé trois corps. (1632-47)

[140] Var. Tu me montres vraiment de merveilleux effets.

Ces habits, que n’a point approchés le tonnerre,

Connaissez-les, mon prince, et voyez devant vous. (1632-17)

[141] Var. Tu l’y ramèneras. Toi, s’il ne veut marcher,

Garde-le cependant au pied de ce rocher.


Scène supprimée


CLÉON, et encore UN VENEUR

 

CLÉON.

Tes avis, qui n’ont rien que de l’incertitude,

N’ôtent point mon esprit de son inquiétude,

Et ne me font pas voir le prince en ce besoin.

TROISIÈME VENEUR.

Assurez-vous sur moi qu’il ne peut être loin.

La mort de son cheval étendu sur la terre,

Et tout fumant encor d’un éclat de tonnerre,

L’ayant réduit à pied, ne lui permettra pas,

En si peu de loisir, d’en éloigner ses pas.

CLÉON.

Ta faible conjecture a bien peu d’apparence,

Et flatte vainement ma débile espérance.

Le moyen que le prince, aussitôt rencontré,

De ce funeste lieu ne se soit écarté ?

TROISIÈME VENEUR.

Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempête,

Qui çà, qui là, cherchait où garantir sa tête ;

Si bien que, séparé possible de son train,

Il n’aura trouvé lors d’autre cheval en main :

Joint à cela que l’œil, au sentier où nous sommes,

N’en remarque aucuns pas mêlés à ceux des hommes.

CLÉON.

Poursuivons ; mais je crois que pour le rencontrer

Il faudrait quelque dieu qui nous le vînt montrer. (1632-47)

[142] Var. À d’autres. Je vois trop où tend ce préambule.

Tous dedans ces cachots dont je porte les clés. (1632)

[143] Var. Il suffit ; le surplus en rien ne me regarde. (1632)

[144] Var. Seule aux cœurs innocents imprime la terreur. (1632-47)

[145] Var. Vengent les innocents par-delà leur espoir. (1632-47)

[146] Var. N’aille laisser de moi qu’une sale mémoire. (1632-47)

[147] Var. Ses myrtes prétendus tourneront en cyprès. (1632-47)

[148] Var. Allez toujours au roi* dire qu’une innocence.

                * Var. Allez devant au roi. (1647)

[149] Var. Cher ami, que je tiens comme un autre moi-même. (1632-47)

[150] Var. Vous m’avez, autant vaut, retiré des enfers. (1632-47)

[151] Var. Ait son ardeur vers vous si souvent relâché,

Si souvent pour le sien quitté votre service. (1632-47)

[152] Var. Je devine à-peu-près le fond de ton courage. (1632-47)

[153] Var. Vu que, sans cet amour, la fourbe mal conçue


Se cherchent des objets un peu moins rigoureux.
(1632)

[154] Var. Grâce aux dieux ! acquittés de la charge commise,

Et je viens, monseigneur, prendre un ordre nouveau. (1632-47)

[155] Vers supprimés :

Les flammes de Caliste à mes flammes répondent ;

Je ne fais point de vœux que les siens ne secondent ;

Il n’est point de souhaits qui ne m’en soient permis,

Ni de contentements qui ne m’en soient promis.

Clitandre, qui jamais n’attira que sa haine,

Ne peut plus m’opposer le prince, ni la reine :

Si mon heur, de sa part, avait quelque défaut,

Avec sa tête on va l’ôter sur l’échafaud. (1632-47)

[156] Var. Tes desseins du succès étaient assez punis. (1632-47)

[157] Var. Vu qu’il n’est pas à croire, après ce lâche tour. (1632-47)

[158] Var. Mais il leur faut depuis des objets plus solides. (1632-47)

[159] Var. Ainsi nos feux secrets n’avoient point de jaloux. (1632-47)

Vers supprimés :

Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue,

Voulut un peu de mal à tant de retenue.

Lors on nous vit quitter ces ridicules soins,

Et nos petits larcins souffrirent ces témoins.

Si je voulais baiser ou tes yeux ou ta bouche,

Tu savais dextrement faire un peu la farouche,

Et, me laissant toujours de quoi me prévaloir,

Montrer également le craindre et le vouloir.

Depuis, avec le temps, l’amour s’est fait le maître ;

Sans aucune contrainte il a voulu paraître :

Si bien que plus nos cœurs perdaient leur liberté,

Et plus on en voyait en notre privauté.

Ainsi, dorénavant, après la foi donnée,

Nous ne respirons plus qu’un heureux hyménée,

Et, ne touchant encor ses droits que du penser,

Nos feux à tout le reste osent se dispenser ;

Hors ce point, tout est libre à l’ardeur qui nous presse. (1632.)

Caliste entre, et s’assied sur son lit.


Scène III


CALISTE, ROSIDOR


CALISTE.

Que diras-tu, mon cœur, de voir que ta maîtresse

Te vient effrontément trouver jusques au lit ?

ROSIDOR.

Que dirai-je ? sinon que, pour un tel délit,

On ne m’échappe à moins de trois baisers d’amende.

CALISTE.

La gentille façon d’en faire la demande !

ROSIDOR.

Mon regret, dans ce lit qu’on m’oblige à garder,

C’est de ne pouvoir plus prendre sans demander ;

Autrement, mon souci, tu sais comme j’en use.

CALISTE.

En effet, il est vrai, de peur qu’on te refuse,

Sans rien dire souvent et par force tu prends...

ROSIDOR.

Ce que, forcée ou non, de bon cœur tu me rends.

CALISTE.

Tout beau, si quelquefois je souffre et je pardonne

Le trop de liberté que ta flamme se donne,

C’est sous condition de n’y plus revenir.

ROSIDOR.

Si tu me rencontrais d’humeur à la tenir,

Tu chercherais bientôt moyen de t’en dédire.

Ton sexe, qui défend ce que plus il désire,

Voit fort à contrecœur...

 

CALISTE.

Qu’on lui désobéit,

Et que notre faiblesse, au plus fort, se trahit.

ROSIDOR.

Ne dissimulons point, est-il quelque avantage

Qu’avec nous, au baiser, ton sexe ne partage ?

CALISTE.

Vos importunités le font assez juger.

ROSIDOR.

Nous ne nous en servons que pour vous obliger :

C’est par où notre ardeur supplée à votre honte ;

Mais l’un et l’autre y trouve également sou compte.

Et toutes vous dussiez prendre, en un jeu si doux,

Comme même plaisir, même intérêt que nous.

CALISTE.

Ne pouvant le gagner contre toi de paroles,

J’opposerai l’effet à tes raisons frivoles,

Et saurai désormais si bien te refuser,

Que tu verras le goût que je prends à baiser :

Aussi bien, ton orgueil en devient trop extrême.

ROSIDOR.

Simple, pour le punir, tu te punis toi-même ;

Ce dessein, mal conçu, te venge à tes dépens.

Déjà, n’est-il pas vrai, mon heur, tu t’en repens ?

Et déjà la rigueur d’une telle contrainte

Dans tes yeux languissants met une douce plainte.

L’amour, par tes regards murmure de ce tort,

Et semble m’avouer d’un agréable effort.

CALISTE.

Quoi qu’il en soit, Caliste au moins t’en désavoue.

ROSIDOR.

Ce vermillon nouveau qui colore ta joue

M’invite expressément à me licencier.

 

CALISTE.

Voilà le vrai chemin de te disgracier.

ROSIDOR.

Ces refus attrayants ne sont que des remises.

CALISTE.

Lorsque tu te verras ces privautés permises,

Tu pourras t’assurer que nos contentements

Ne redouteront plus aucuns empêchements.

ROSIDOR.

Vienne cet heureux jour ! Mais jusque-là, mauvaise,

N’avoir point de baisers à rafraîchir ma braise !

Dussé-je être impudent* autant comme importun,

À tel prix que ce soit, sache qu’il m’en faut un.

Il la baise sans résistance.

Dégoûtée, ainsi donc ta menace s’exerce ?

CALISTE.

Aussi n’est-il plus rien, mon cœur, qui nous traverse ;

Aussi n’est-il plus rien qui s’oppose à nos vœux.

La reine, qui toujours fut contraire à nos feux,

Soit du piteux récit de nos hasards touchée,

Soit de trop de faveur vers un traître fâchée,

À la fin s’accommode aux volontés du roi,

ROSIDOR.

Qu’un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles !

Ah, mon heur ! pour le port de si bonnes nouvelles,

C’est trop peu d’un baiser.

CALISTE.

Et pour moi, c’est assez !

ROSIDOR.

Ils n’en sont que plus doux, étant un peu forcés.

Je ne m’étonne plus de te voir si privée,

Te mettre sur mon lit aussitôt qu’arrivée.

* Var. Dussé-je être insolent (1647)

Tu prends possession déjà de la moitié

Comme étant tout acquise à ta chaste amitié.

Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre ?

CALISTE.

Jusqu’à ta guérison on l’a voulu remettre.

ROSIDOR.

Allons ; allons, mon cœur, je suis déjà guéri.

CALISTE.

Tout beau, j’aurais regret, ta santé hasardée,

Si tu m’allais quitter sitôt que possédée.

Retiens un peu la bride à tes bouillants désirs.

Et pour les mieux goûter, assure nos plaisirs.

ROSIDOR.

Que le sort a pour moi de subtiles malices !

Ce lit doit être un jour le champ de mes délices,

Et recule lui seul ce qu’il doit terminer ;

Lui seul il m’interdit ce qu’il me doit donner.

CALISTE.

L’attente n’est pas longue, et son peu de durée...

ROSIDOR.

N’augmente que la soif de mou âme altérée.

CALISTE.

Cette soif s’éteindra ; ta prompte guérison,

Paravant qu’il soit peu, t’en fera la raison.

ROSIDOR.

À ce compte, tu veux que je me persuade

Qu’un corps puisse guérir dont le cœur est malade.

CALISTE.

N’use point avec moi de ce discours moqueur ;

On sait bien ce que c’est des blessures du cœur.

Les tiennes, attendant l’heure que tu souhaites,

Que, sans plus différer, je m’en aille en personne

Remercier le roi du bonheur qu’il nous donne.

CALISTE.

Une heure hors du lit ne peut beaucoup te nuire*.

Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi.

ROSIDOR.

Mes blessures n’ont pas, en leurs faibles atteintes,

CALISTE.

Reprends donc tes habits.

ROSIDOR.

Ne sors pas de ce lieu.

CALISTE.

Je rentre incontinent.

ROSIDOR.

Adieu donc, sans adieu. (1632-47)

                * Var. Une heure hors du lit ne te pût beaucoup nuire. (1647)

[160] Var. Que souvent notre esprit, trompé de l’apparence. (1632)

[161] Var. Et que d’incertitude en mes raisonnements ! (1632)

[162] Var. N’a conçu tant d’erreur avecque moins de doute. (1632-47)

[163] Var. Monsieur, moi qui connais le fond de son courage. (1632-47)

[164] Var. A fait si lourdement chopper notre raison,

Se met souvent (non pas ?) en un tel équipage. (1632-47)

[165] Var. Vous dis-je, et cet objet* dont l’ardeur me consomme.

Je sais ce que l’honneur voulait d’un gentilhomme ; (1632)

Mais, recherchant la mort de qui nous est si cher,

Pour en avoir les fruits il me fallait cacher. (1632-47)

* Var. montrant Dorise. (1632)

[166] Var. Va plus outre, impudent, pousse, et m’impute encor. (1632-47)

[167] Var. À Dorise. (1647)

[168] Var. Qui veux joindre le meurtre à la déloyauté. (1632-47)

[169] Var. Se rendit ton complice et te bailla ce fer ? (1632-47)

[170] Var. Que ce fer n’est sinon un misérable reste

Du malheureux duel où le pauvre Arimant. (1632-47)

[171] Var. Que la raison, tombée en un aveuglement. (1632-47)

[172] Var. Monsieur, quoi qu’il en soit, un fils qu’elle vous rend. (1632-47)

[173] Var. Et qu’ainsi je renferme en leur sacré séjour

Une qui ne dut pas seulement voir le jour. (1632)

[174] Var. Pour te faire l’objet de mille affections. (1632-47)

[175] Var. Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton désir. (1632-47)

[176] Var. Offrir encor ma vie à vos commandements. (1632)

[177] Var. Ne vous querelle plus un prix qui vous est dû. (1632-47)

[178] Var. Si tu crois que je veuille encor m’en souvenir. (1632)

[179] Var. Que Rosidor guéri termine un hyménée. (1632-47)

[180] Var. Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour. (1632-47)

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