Thérèse Raquin (Émile ZOLA)

Drame en quatre actes.

Représenté pour la première fois à Paris, sur le Théâtre de la Renaissance, le 11 juillet 1873.

 

Personnages

 

LAURENT

CAMILLE

GRIVET

MICHAUD

MADAME RAQUIN

THÉRÈSE RAQUIN

SUZANNE

 

Une grande chambre à coucher, passage du Pont-Neuf, servant en même temps de salon et de salle à manger. Elle est haute, noire, délabrée, tendue d’un papier gris déteint, garnie de pauvres meubles dépareillés, encombrée de cartons de marchandises. Au fond, une porte flanquée d’un buffet, à gauche, et d’une armoire, à droite. À gauche, au second plan, en pan coupé, un lit dans une alcôve et une fenêtre donnant sur un mur nu ; au premier plan, une petite porte, et, sur le devant de la scène, une table à ouvrage. À droite, au second plan, la rampe d’un escalier tournant descendant dans une boutique ; au premier plan, une cheminée garnie d’une pendule à deux colonnes et de deux bouquets de fleurs artificielles sous verre ; des photographies sont pendues des deux côtés de la glace. Au milieu de la chambre, une table ronde couverte d’une toile cirée. Deux fauteuils, l’un bleu, l’autre vert ; des chaises.

Le décor reste le même pendant les quatre actes.

 

 

PRÉFACE

 

J’estime qu’il est toujours dangereux de tirer un drame d’un roman. Une des deux œuvres est fatalement inférieure à l’autre, et souvent cela suffit pour les rapetisser toutes deux. Le théâtre et le livre ont des conditions d’existence si absolument différentes, que l’écrivain se trouve forcé de pratiquer sur sa propre pensée de véritables amputations, d’en montrer les longueurs et les lacunes, de la brutaliser et de la défigurer, pour la faire entrer dans un nouveau moule. C’est le lit de Procuste, le lit de torture, où l’on obtient des monstres à coups de hache. Puis, je ne sais, un artiste doit avoir la pudeur et le respect de ses filles aimées, belles ou laides ; quand elles sont venues au monde avec sa ressemblance, il n’a plus le droit de rêver pour elles les hasards d’une seconde naissance.

Vis-à-vis de moi-même, j’ai donc commis une vilaine action en portant Thérèse Raquin au théâtre. La vérité est que j’ai longtemps hésité ; et, si j’ai fini par céder, c’est en obéissant à des questions particulières, qui me serviront tout au moins de circonstances atténuantes. D’abord, des critiques, qui s’étaient montrés terriblement sévères pour le roman, lors de son apparition, m’avaient formellement mis au défi d’en tirer un drame ; le livre, pour eux, était une ordure, ils le traînaient galamment dans le ruisseau, ils déclaraient que le jour où de pareilles infamies s’étaleraient sur les planches, les spectateurs éteindraient la rampe de leurs sifflets. Je suis très curieux de ma nature. Je ne déteste pas les belles batailles, et, dès ce moment, je me promis de voir ça. Il y avait provocation. Mais il m’eût semblé puéril d’obéir seulement à cette envie de mettre la critique dans son tort. J’étais sollicité par un intérêt plus haut. Il me semblait que Thérèse Raquin offrait un excellent sujet de drame, pour risquer à la scène une tentative, dont je rêvais parfois. Je trouvais là un milieu comme j’en cherchais un, des personnages qui me satisfaisaient pleinement, en un mot des éléments tels que je les demandais et tout prêts à être employés. Cela me décida.

Certes, je n’ai point l’ambition de planter mon drame comme un drapeau. Il a de gros défauts, et je suis plus sévère pour lui que personne ; si j’en faisais la critique, il ne resterait qu’une chose debout, la volonté bien nette d’aider au théâtre le large mouvement de vérité et de science expérimentale, qui, depuis le siècle dernier, se propage et grandit dans tous les actes de l’intelligence humaine. Le branle a été donné par les nouvelles méthodes scientifiques. De là, le naturalisme a renouvelé la critique et l’histoire, en soumettant l’homme et ses œuvres à une analyse exacte, soucieuse des circonstances, des milieux, des cas organiques. Puis, les arts et les lettres ont subi à leur tour l’influence de ce grand courant ; la peinture est devenue toute réelle, notre école de paysage a tué l’école historique ; le roman, cette étude sociale et individuelle, d’un cadre si souple, sans cesse élargi, a pris la place entière, absorbant peu à peu les genres littéraires classés par les rhétoriques d’autrefois. Ce sont là des faits que personne ne saurait nier. Dans l’enfantement continu de l’humanité, nous en sommes à l’accouchement du vrai. Et là est la seule force du siècle. Tout marche de front dans une époque. Quiconque voudrait retourner en arrière ou s’échapper de côté, serait écrasé sous la poussée générale. C’est pourquoi je suis absolument convaincu de voir prochainement le mouvement naturaliste s’imposer au théâtre, et y apporter la puissance de la réalité, la vie nouvelle de l’art moderne.

Au théâtre, toute innovation est délicate. Les révolutions littéraires sont lentes à s’y faire sentir. Il est logique que là soit la dernière citadelle du mensonge, dont le vrai ait à faire le siège. Le public, pris en masse, n’aime pas à être dérangé dans ses habitudes, et les jugements qu’il porte ont la brutalité d’un arrêt de mort. Seulement, il arrive un moment où le public devient à son insu complice des novateurs ; ce moment est celui où, pénétré lui-même par le souffle nouveau, las des éternelles histoires qu’on lui conte, il éprouve un impérieux besoin de jeunesse et d’originalité.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le public en est là, aujourd’hui. Le drame agonise, si une nouvelle sève ne le rajeunit. Il faut du sang à ce cadavre. On dit que l’opérette et la féerie ont tué le drame. Cela est faux, le drame meurt de sa belle mort, il meurt d’extravagances, de mensonges et de platitudes. Si la comédie reste debout, dans cet effondrement de notre scène, c’est qu’elle tient davantage à la vie réelle, c’est qu’elle est vraie souvent. Je défie les derniers des romantiques de mettre à la scène un drame à panaches ; la ferraille du moyen âge, les portes secrètes, les vins empoisonnés et le reste, feraient hausser les épaules. Le mélodrame, ce fils bourgeois du drame romantique, est encore plus mort que lui dans les tendresses du peuple ; ses sensibleries fausses, ses complications d’enfants volés et de papiers retrouvés, ses gasconnades impudentes, l’ont fait prendre en mépris à la longue, à ce point qu’on se lient les côtes, lorsqu’il tente de ressusciter. Les grandes œuvres de 1830 resteront comme des œuvres de combat, des dates littéraires, des efforts superbes, qui ont jeté bas le vieil échafaudage classique. Mais, maintenant que tout est par terre, les capes et les épées sont inutiles ; il est temps de faire des œuvres de vérité. Remplacer la tradition classique par la tradition romantique, ce serait ne pas savoir profiter de la liberté que nos aînés ont conquise. Il ne doit plus y avoir d’école, plus de formule, plus de pontife d’aucune sorte ; il n’y a que la vie, un champ immense où chacun peut étudier et créer à sa guise.

Je ne fais pas ici une thèse pour ma cause. J’ai la conviction profonde, – et j’insiste sur ce point, – que l’esprit expérimental et scientifique du siècle va gagner le théâtre, et que là est le seul renouvellement possible de notre scène. Que la critique regarde autour d’elle, et qu’elle me dise de quel côté elle attend un secours quelconque, un souffle de vie qui remette le drame debout. Certes, le passé est mort. Il faut aller à l’avenir ; et l’avenir, c’est le problème humain étudié dans le cadre de la réalité, c’est l’abandon de toutes les fables, c’est le drame vivant de la double vie des personnages et des milieux, dégagé des contes de nourrice, des guenilles historiques, des grands mots bêtes, des niaiseries et des fanfaronnades de convention. Les charpentes pourries du drame d’hier tombent d’elles-mêmes. La place doit être nette. Les recettes connues pour nouer et dénouer une intrigue ont fait leur temps ; il faut, à cette heure, une large et simple peinture des hommes et des choses, un drame que Molière aurait pu écrire. En dehors de certaines nécessités scéniques, ce que l’on nomme aujourd’hui la science du théâtre, n’est que l’amas des petites habiletés des faiseurs, une sorte de tradition étroite qui rapetisse la scène, un code de langage convenu et de situations notées à l’avance, que tout esprit original refusera énergiquement d’appliquer.

Et, d’ailleurs, le naturalisme balbutie déjà au théâtre. Je ne veux citer aucune œuvre ; mais, parmi les drames représentés pendant ces dernières années, il en est beaucoup qui contiennent en germe le mouvement dont je signale l’approche. Je laisse de côté les pièces des débutants ; je parle surtout de certains drames écrits par des auteurs dramatiques, vieillis dans le métier et assez habiles pour pressentir la transformation littéraire qui s’opère. Ou le drame mourra, ou le drame sera moderne et réel.

C’est sous l’influence de ces idées que j’ai tiré un drame de Thérèse Raquin. Comme je l’ai dit, il y avait là un sujet, des personnages et un milieu, qui constituaient, selon moi, des éléments excellents pour la tentative que je rêvais. J’allais pouvoir faire une étude purement humaine, dégagée de tout intérêt étranger, allant droit à son but ; l’action n’était plus dans une histoire quelconque, mais dans les combats intérieurs des personnages ; il n’y avait plus une logique de faits, mais une logique de sensations et de sentiments ; et le dénouement devenait un résultat arithmétique du problème posé. Alors, j’ai suivi le roman pas à pas ; j’ai enfermé le drame dans la même chambre, humide et noire, afin de ne rien lui ôter de son relief, ni de sa fatalité ; j’ai choisi des comparses sots et inutiles, pour mettre, sous les angoisses atroces de mes héros, la banalité de la vie de tous les jours ; j’ai tenté de ramener continuellement la mise en scène aux occupations ordinaires de mes personnages, de façon à ce qu’ils ne « jouent » pas, mais à ce qu’ils « vivent » devant le public. Je le confesse, je comptais, et avec quelque raison, sur le côté poignant du drame, pour faire accepter aux spectateurs ce vide de l’intrigue et cette minutie des détails. La tentative a réussi, et j’en suis plus heureux pour mes drames futurs que pour Thérèse Raquin ; car je publie celui-ci avec un vague regret, avec une envie folle de changer des scènes entières.

La critique a été passionnée ; elle a discuté mon œuvre violemment. Je ne m’en plains pas, et je l’en remercie. J’y ai gagné d’entendre l’éloge du roman dont la pièce est tirée, ce roman que la presse a si maltraité à son apparition ; aujourd’hui, le roman est bon, et c’est le drame qui ne vaut rien ; espérons que le drame vaudrait quelque chose, si je pouvais en tirer une nouvelle œuvre qu’il s’agirait de déclarer détestable. Puis, en matière de critique, il faut savoir lire entre les lignes. Comment voulez-vous, par exemple, que les vieux champions de 1830 soient tendres pour Thérèse Raquin ? Passe encore si ma mercière était une reine et si mon assassin portait un justaucorps abricot ; il faudrait aussi qu’au dénouement Thérèse et Laurent pussent s’empoisonner à l’aide d’une coupe d’or pleine de vin de Syracuse. Mais fi de cette arrière-boutique ! fi de ces petites gens qui se permettent d’avoir un drame chez eux, à leur table couverte d’une toile cirée ! Il est certain que les derniers des romantiques, même s’ils avaient trouvé quelque talent dans mon œuvre, l’auraient nié absolument, avec la belle injustice des passions littéraires. Il y a eu ensuite les critiques de croyances opposées aux miennes ; ceux-là, très loyalement, ont essayé de me prouver que j’avais tort de me fourvoyer dans un sentier qui n’est pas le leur ; je les ai lus avec attention, ils ont dit d’excellentes choses, et je tâcherai de profiler des observations justes qui m’ont particulièrement frappé. Enfin, j’ai à remercier les critiques tout sympathiques, ceux qui ont mon âge et mes espérances ; car, cela est triste à dire, on ne trouve que rarement des appuis parmi ses aînés ; il faut grandir avec sa génération, être poussé par celle qui vous suit, arriver avec l’idée et la forme de son temps. En somme, voici le bilan de la critique sur Thérèse Raquin : on a parlé de Shakespeare et de Paul de Kock, et il y a, entre ces deux noms, une assez large place pour que je puisse m’y loger à l’aise.

Il me reste à témoigner publiquement toute ma reconnaissance à M. Hippolyte Hostein, qui a bien voulu donner à mon œuvre son hospitalité tout artistique. J’ai trouvé en lui, non pas un entrepreneur de spectacles, mais un ami, un confrère d’esprit large et original. Sans lui, Thérèse Raquin restait longtemps encore au fond de mes tiroirs. Il fallait, pour l’en faire sortir, cette rencontre inespérée d’un directeur croyant, comme moi, à la nécessité de renouveler le drame, en s’adressant aux réalités du monde moderne. Pendant qu’une opérette enrichissait un de ses voisins, il a été vraiment beau de voir M. Hippolyte Hostein, en plein été, vouloir perdre de l’argent avec mon drame. Je lui en garderai une éternelle gratitude.

Quant aux artistes qui ont interprété mon œuvre, ils ont eu un des plus vifs succès qu’on ait constatés depuis longtemps au théâtre. J’ai même goûté là une grande joie, heureux de les voir réaliser ma pensée avec cette ampleur, et de leur avoir donné l’occasion de déployer toutes les ressources de leur beau talent. Madame Marie Laurent a véritablement créé le rôle de madame Raquin ; j’y suis personnellement pour peu de chose, et c’est elle qui a trouvé tout cet admirable personnage du quatrième acte, cette haute figure du châtiment implacable et muet, ces deux yeux vivants cloués sur les coupables et les poursuivant jusque dans l’agonie. La bonhomie du premier acte, la douleur maternelle du second, l’effroyable crise du troisième, elle a tout rendu en très grande artiste, et ce rôle restera comme une de ses créations les plus surprenantes. Mademoiselle Dica-Petit a été une Thérèse telle que je désespérais d’en trouver une ; elle s’est fait un talent nouveau, elle a surpris ses admirateurs eux-mêmes en jouant ce personnage complexe, cette nature de femme ardente qui est un monde, qui va de l’amour fou à la haine farouche, en passant par l’hypocrisie, le dégoût, la terreur, toutes les secousses des passions et des sentiments humains. Elle a eu des cris de vérité qui ont enlevé la salle. Désormais, elle est au premier rang, au rang des actrices originales et puissantes. Un rôle terrible restait à jouer, celui de Laurent, et M. Maurice Desrieux a su porter le poids en artiste hors ligne ; il a été tour à tour ce gros garçon fainéant et prudent qui aime Thérèse « parce qu’elle ne lui coûte rien », cet amant que sa maîtresse rend fou jusqu’à faire de lui un meurtrier, et plus tard ce misérable affiné par la souffrance, devenu poltron, se détraquant de plus en plus, roulant jusqu’à l’hallucination et jusqu’à un second crime qui doit le guérir du premier. Il a particulièrement eu, au troisième acte et au quatrième, des hébétements effroyables, des rugissements de bête blessée, toute la mimique de la folie naissante, battant le crâne d’un homme. Et ce n’est pas seulement ce terrible trio, la mère et les deux meurtriers, qui ont tenu hautement la scène, l’ensemble de l’interprétation était tel, que les rôles épisodiques ont pris un relief sur lequel je n’osais compter. M. Grivot a composé avec une rare intelligence le bout du rôle de Camille, de cet être chétif, gâté et entêté, et il en a merveilleusement accusé les mesquineries bourgeoises, la pauvreté physiologique ; M. Montrouge a fait du vieil employé Grivet un type inoubliable de vérité comique, cela avec une mesure, un tact, une finesse s’arrêtant juste à la limite de la caricature, qui témoigne d’un véritable esprit littéraire, et dont je le remercie infiniment ; M. Reykers s’est mis réellement dans la peau d’un commissaire de police en retraite, à ce point qu’il en avait la tête, la démarche, la voix, jusqu’aux tics et à la bonhomie brusque de la profession ; enfin, mademoiselle Blanche Dunoyer a été l’espiègle sourire de ce drame noir, la chanson de la seizième année alternant avec les sanglots déchirants de Thérèse, et c’est d’une façon exquise qu’elle a conté l’histoire de son prince bleu.

Je dis ce qu’un capitaine devrait dire à ses soldats au lendemain d’une bataille : – Merci à tous ces grands artistes, c’est par eux seuls que j’ai vaincu.

 

Paris, 25 juillet 1873.


 

 

ACTE I

 

Huit heures. Une soirée d’été, après le souper. La table est encore servie ; la fenêtre reste entr’ouverte. Une grande paix, une grande douceur bourgeoise.

 

 

Scène première

 

LAURENT, THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE

 

Camille pose, assis dans un, fauteuil, à droite. Il est en habit, se tient avec la raideur d’un bourgeois endimanché. Laurent peint, debout à son chevalet, devant la fenêtre. Sur une chaise basse, à côté de Laurent, Thérèse accroupie, rêve, le menton dans la main. Madame Raquin achève de desservir la table.

CAMILLE, après un silence.

Puis-je parler ? ça ne te dérange pas ?

LAURENT.

Pas du tout, pourvu que tu te tiennes tranquille.

CAMILLE.

Après le souper, si je ne parle pas, je m’endors... Tu es heureux de te bien porter, tu peux manger de tout....Je n’aurais pas dû reprendre de la crème. Elle me fait du mal. J’ai un estomac de quatre sous... Tu aimes beaucoup la crème ?

LAURENT.

Mais oui, c’est doux, c’est très bon.

CAMILLE.

On connaît tes goûts, ici. On a fait de la crème exprès pour toi, bien qu’on sache qu’elle m’est contraire. Maman te gâte... N’est-ce pas, Thérèse, que maman gâte Laurent ?

THÉRÈSE, sans, lever la tête.

Oui.

MADAME RAQUIN, emportant une pile d’assiettes.

Ne les écoutez pas, Laurent. C’est Camille qui m’a révélé que vous préfériez la crème à la vanille, et c’est Thérèse qui a voulu la glacer avec du sucre en poudre.

CAMILLE.

Tu es une égoïste, maman.

MADAME RAQUIN.

Comment ! je suis une égoïste...

CAMILLE, à madame Raquin qui sort en souriant.

Oui, oui...

À Laurent.

Elle t’aime, parce que tu es de Vernon, comme elle. Tu te rappelles, quand nous étions petits, les sous qu’elle nous donnait...

LAURENT.

Tu achetais des tas de pommes.

CAMILLE.

Et toi, tu achetais des petits couteaux... C’est une heureuse chance de nous être retrouvés à Paris. Ça m’empêche de m’ennuyer. Oh ! je m’ennuyais, je m’ennuyais à mourir. Le soir, quand je rentrais du bureau, c’était d’un triste, ici !... Est-ce que tu y vois encore clair ?

LAURENT.

Pas beaucoup, mais je veux finir.

CAMILLE.

Il est près de huit heures. Ces soirées d’été sont d’un long !... J’aurais voulu être représenté avec du soleil. Ç’aurait été plus joli. À la place de ce fond gris que tu copies, tu aurais mis un paysage. Mais c’est à peine, le matin, si nous avons le temps d’avaler notre café au lait, avant de nous rendre à notre administration... Dis donc, ça ne doit pas être bon pour la digestion, de rester assis, sans remuer, après le repas ?

LAURENT.

Tu vas être délivré, c’est la dernière séance.

Madame Raquin rentre et débarrasse complètement la table, qu’elle essuie.

CAMILLE.

Puis, le matin, tu aurais eu un jour beaucoup plus beau. Nous n’avons pas le soleil, mais il donne sur la muraille d’en face. Ça éclaire la chambre... Maman a eu une drôle d’idée de venir louer dans le passage du Pont-Neuf. C’est humide. Les jours de pluie, on dirait une cave.

LAURENT.

Bah ! pour faire du commerce, on est bien partout.

CAMILLE.

Je ne dis pas. Elles ont, en bas, la boutique de mercerie qui les distrait. Seulement, moi, je ne m’amuse pas dans la boutique.

LAURENT.

L’appartement est commode.

CAMILLE.

Pas tant que ça ! Nous n’avons qu’une chambre pour maman, outre cette pièce où nous mangeons, et où nous couchons. Je ne parle pas de la cuisine, un trou noir, grand comme un placard. Rien ne ferme, on gèle. La nuit, il vient un courant d’air abominable par cette petite porte qui donne sur l’escalier.

Il montre la petite porte, à gauche.

MADAME RAQUIN, qui a achevé son ménage.

Mon pauvre Camille, tu n’es jamais content. J’ai fait pour le mieux. C’est toi qui as voulu venir être commis à Paris. J’aurais repris, à Vernon, mon commerce de mercière. Quand tu as épousé ta cousine Thérèse, il fallait bien se remettre au travail pour les enfants qui pouvaient arriver.

CAMILLE.

Eh ! moi, je comptais habiter une rue où il passerait beaucoup de monde. Je me serais mis à la fenêtre, j’aurais regardé les voitures. C’est très amusant... Tandis que, lorsque j’ouvre la croisée, ici, je n’aperçois que la grande muraille d’en face et le vitrage du passage, au-dessous de moi ; la muraille est noire, le vitrage est tout sale de poussière et de toiles d’araignées... J’aime encore mieux nos fenêtres de Vernon, d’où l’on voyait la Seine qui coulait toujours, ce qui n’était pourtant pas drôle.

MADAME RAQUIN.

Je t’ai offert de retourner là-bas.

CAMILLE.

Ma foi, non ! maintenant que j’ai retrouvé Laurent à l’administration... Je ne rentre que le soir, après tout ; ça m’est bien égal que le passage soit humide, si vous vous y plaisez.

MADAME RAQUIN.

Alors, ne me taquine plus sur ce logement.

On entend le tintement d’une sonnette.

Il y a du monde à la boutique, Thérèse ; tu ne descends pas ?...

Thérèse paraît ne pas entendre et reste immobile.

Attends, je vais aller voir.

Elle descend par l’escalier tournant.

 

 

Scène II

 

LAURENT, THÉRÈSE, CAMILLE

 

CAMILLE.

Je ne veux pas la contrarier, mais le passage est très malsain. J’ai peur d’une bonne fluxion de poitrine qui m’emporterait. Je ne suis pas fort comme vous autres, moi...

Un silence.

Dis donc, est-ce que je ne pourrais pas me reposer ? Je ne sens plus mon bras gauche.

LAURENT.

Si tu veux... Je n’ai que quelques coups de pinceau à donner.

CAMILLE.

Tant pis ! je ne peux plus tenir, je vais marcher un peu...

Il se lève, remonte, descend la scène et s’approche de Thérèse.

Je n’ai jamais compris comment fait ma femme pour rester si tranquille, sans bouger un doigt, pendant des heures. C’est énervant, quelqu’un qui est toujours dans la lune. Ça ne t’agace pas, toi, Laurent, de la sentir comme ça, à côté de toi... Voyons. Thérèse, remue-toi donc ! Est-ce que tu t’amuses, là ?

THÉRÈSE, sans bouger.

Oui.

CAMILLE.

Je te souhaite bien du plaisir. Il n’y a que les bêtes qui s’amusent ainsi... Quand son père, le capitaine Degans, l’a laissée chez maman, elle avait déjà des yeux noirs tout grands ouverts, qui me faisaient peur... Et le capitaine donc ! c’était un homme terrible. Il est mort en Afrique, sans avoir remis les pieds à Vernon... N’est-ce pas, Thérèse ?

THÉRÈSE, sans bouger.

Oui.

CAMILLE.

Si tu crois qu’elle s’écorchera la langue !...

Il l’embrasse.

Tu es une bonne femme tout de même. Depuis que maman nous a mariés, nous n’avons pas eu une querelle... Tu ne m’en veux pas ?

THÉRÈSE.

Non.

LAURENT, frappant sur l’épaule de Camille avec son appuie-main.

Allons, Camille, je ne te demande plus que dix minutes...

Camille s’assoit.

Tourne la tête à gauche... Bien, ne remue plus.

CAMILLE, après un silence.

Et ton père, pas de nouvelles ?

LAURENT.

Non, il m’a oublié. D’ailleurs, je ne lui écris jamais.

CAMILLE.

C’est drôle, tout de même, entre un père et un fils. Moi, je ne pourrais pas.

LAURENT.

Bah ! le père Laurent avait des idées à lui ; il voulait que je fusse avocat, pour plaider les continuels procès qu’il a avec ses voisins. Quand il a su que je mangeais l’argent des inscriptions à courir les ateliers, il m’a coupé les vivres... Ce n’est pas si amusant d’être avocat.

CAMILLE.

C’est une belle position pourtant. Il faut avoir du talent, et l’on est bien payé.

LAURENT.

J’avais rencontré un de mes anciens camarades de collège qui est peintre. Je m’étais mis à faire de la peinture comme lui.

CAMILLE.

Il fallait continuer ; tu aurais peut-être la décoration aujourd’hui.

LAURENT.

Je n’ai pas pu. Je crevais la faim. Alors, j’ai envoyé la peinture à tous les diables, et j’ai cherché un emploi.

CAMILLE.

Enfin, tu sais toujours dessiner.

LAURENT.

Je ne suis pas fort... Ce qui me plaisait, dans la peinture, c’est que le métier est drôle et pas fatigant... Ah ! que je l’ai regretté, ce diable d’atelier, dans les premiers temps, lorsque j’allais à mon bureau ! Il y avait un divan, où j’ai dormi de grasses après-midi. Nous avons fait de jolies noces, va !

CAMILLE.

Est-ce que vous preniez des modèles ?

LAURENT.

Certainement. Il venait une blonde superbe...

Thérèse se lève lentement et descend à la boutique.

Nous avons effarouché ta femme.

CAMILLE.

Ah ! bien, si tu t’imagines qu’elle écoutait !... C’est une pauvre tête. Mais elle me soigne à la perfection, quand je suis malade. Maman lui a appris à faire des tisanes.

LAURENT.

Je crois qu’elle ne m’aime guère.

CAMILLE.

Oh ! tu sais, les femmes... Est-ce que tu n’as pas fini ?

LAURENT.

Si, tu peux te lever.

CAMILLE, se levant et venant regarder le portrait.

Fini, tout à fait fini ?

LAURENT.

Il n’y a plus que le cadre à mettre.

CAMILLE.

Il est très réussi, n’est-ce pas ?

Il va se pencher au-dessus de l’escalier tournant.

Maman ! Thérèse ! venez donc voir, Laurent a fini !


 

 

Scène III

 

LAURENT, CAMILLE, MADAME RAQUIN, THÉRÈSE

 

MADAME RAQUIN.

Comment, il a fini !

CAMILLE, tenant le portrait devant lui.

Mais oui... Venez donc !

MADAME RAQUIN, regardant le portrait.

Ah ! c’est ça ! La bouche surtout, la bouche est frappante... Tu ne trouves pas, Thérèse ?

THÉRÈSE, sans s’approcher.

Si.

Elle va à la fenêtre, où elle s’oublie, le front contre la boiserie.

CAMILLE.

Et l’habit donc ! mon habit de noces que je n’ai mis que quatre fois !... Le collet a l’air d’être du vrai drap....

MADAME RAQUIN.

Et le coin du fauteuil !

CAMILLE.

Étonnant ! du vrai bois !... C’est mon fauteuil, nous l’avons apporté de Vernon ; il n’y a que moi qui m’en serve.

Montrant l’autre fauteuil.

Celui de maman est bleu.

MADAME RAQUIN,[1] à Laurent qui a rangé son chevalet et sa boîte à couleurs, et qui est passé à droite.

Pourquoi avez-vous mis du noir sous l’œil gauche ?

LAURENT.

C’est l’ombre.

CAMILLE, posant le portrait sur le chevalet, appuyé au mur, entre l’alcôve et la fenêtre.

Ce serait peut-être plus joli sans ombre ; mais n’importe, j’ai l’air distingué ; on dirait que je suis en visite.

MADAME RAQUIN.

Mon cher Laurent, comment vous remercier ? Vous n’avez pas même accepté que Camille payât les couleurs.

LAURENT.

Eh ! c’est moi qui le remercie d’avoir bien voulu poser.

CAMILLE.

Non, non, ça ne peut pas se passer comme cela... Je vais aller chercher une bouteille de quelque chose. Que diable ! nous arroserons ton œuvre.

LAURENT.

Oh ! ça, si tu veux... Moi, je vais prendre le cadre. C’est aujourd’hui jeudi, il faut que M. Grivet et les Michaud trouvent le portrait pendu à sa place.

Il sort. Camille ôte son habit, change de cravate, met un paletot que lui donne sa mère, et fait mine de suivre Laurent.

 

 

Scène IV

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE

 

CAMILLE, revenant.

Quelle liqueur pourrais-je bien prendre ?

MADAME RAQUIN.

Il faudrait quelque chose que Laurent aimât. Ce cher enfant est si bon ! Il me semble qu’il est de la famille maintenant.

CAMILLE.

Oui, c’est un frère... Si je prenais une bouteille d’anisette ?

MADAME RAQUIN.

Crois-tu qu’il aime l’anisette ? Un vin fin vaudrait peut-être mieux, avec des gâteaux.

CAMILLE, à Thérèse.

Tu ne dis rien, toi... Te rappelles-tu s’il aime le malaga ?

THÉRÈSE, quittant la fenêtre et descendant la scène.

Non, mais je sais qu’il aime tout. Il mange et il boit comme un ogre.

MADAME RAQUIN.

Mon enfant...

CAMILLE.

Gronde-la. Elle ne peut pas le souffrir. Il s’en est bien aperçu, il me l’a dit ; c’est désagréable...

À Thérèse.

Je n’entends pas que tu te mettes en travers de mes amitiés. Qu’as-tu donc à lui reprocher ?

THÉRÈSE.

Rien... Il est toujours ici. Il déjeune, il dîne. Vous lui passez les meilleurs morceaux. Laurent par ci, Laurent par là. Ça m’agace, voilà tout... Il n’est pas si drôle, c’est un gourmand et un paresseux.

MADAME RAQUIN.

Sois bonne, Thérèse... Laurent n’est pas heureux. Il habite sous les toits, il mange très mal à sa crémerie. Je suis satisfaite, quand je le vois bien dîner et bien se chauffer chez nous. Il se met à l’aise, il fume, et ça me fait plaisir... Il est seul au monde, le pauvre garçon.

THÉRÈSE.

Faites ce que vous voudrez, après tout. Dorlotez-le, cajolez-le... Vous savez que je suis toujours contente.

CAMILLE.

J’ai une idée, je vais prendre une bouteille de Champagne ; ce sera tout à fait bien.

MADAME RAQUIN.

Oui, une bouteille de Champagne payera convenablement le portrait... N’oublie pas les gâteaux.

CAMILLE.

Il n’est pas huit heures et demie. Nos amis ne viennent qu’à neuf heures... Ils seront joliment surpris de trouver du Champagne !

Il sort.

MADAME RAQUIN, à Thérèse.

Tu vas allumer la lampe, n’est-ce pas ? Je descends à la boutique.


 

 

Scène V

 

THÉRÈSE, puis LAURENT

 

Thérèse, restée seule, demeure un instant immobile, regardant autour d’elle, respirant enfin. Jeu muet. Elle descend la scène, s’étire dans un geste de lassitude et d’ennui. Puis elle entend Laurent entrer par la petite porte, à gauche, et elle sourit, frémissante d’une joie subite. Pendant cette scène, la nuit, se fait de plus en plus.

LAURENT.

Thérèse...

THÉRÈSE.

Toi, mon Laurent... Je sentais que tu allais venir, mon cher amour.

Elle lui prend les mains, et l’amène sur le devant de la scène.

Il y a huit jours que je ne t’ai vu. Je t’ai attendu toutes les après-midi. J’espérais que tu t’échapperais de ton bureau... Si tu n’étais pas venu, j’aurais fait quelque sottise... Dis, pourquoi es-tu resté huit jours ? Je ne veux plus. Nos poignées de main, le soir, devant les autres, sont si froides.

LAURENT.

Je t’expliquerai...

THÉRÈSE.

Tu as peur ici, tu es bien enfant, va ! Nulle part nous ne serions aussi cachés.

Elle élève la voix et fait quelques pas.

Est-ce qu’on peut supposer que nous nous aimons ? est-ce qu’on viendrait jamais nous chercher dans cette chambre ?

LAURENT, la ramenant et la prenant dans ses bras.

Sois raisonnable... Non, je n’ai pas peur de venir ici.

THÉRÈSE.

Alors, tu as peur de moi, avoue-le... Tu crains que je ne t’aime trop, que je ne dérange ta vie.

LAURENT.

Pourquoi doutes-tu de moi ? Ne sais-tu pas que tu m’as pris jusqu’à mon sommeil ? Je deviens fou, moi qui me moquais des femmes... Ce qui m’inquiète, Thérèse, c’est que tu as éveillé, au fond de mon être, un homme que je ne connaissais pas. Alors, parfois, c’est vrai, je ne suis pas tranquille, je trouve que ce n’est pas naturel d’aimer comme je t’aime, et j’ai peur que cela ne nous mène plus loin que nous ne voudrions.

THÉRÈSE, la tête appuyée à son épaule.

Ce sera une joie sans fin,une longue promenade au soleil.

LAURENT, se dégageant, vivement.

N’as-tu pas entendu un pas dans l’escalier ?

Ils écoutent tous les deux.

THÉRÈSE.

C’est l’humidité qui fait craquer les marches.

Ils se rapprochent.

Va, aimons-nous sans crainte, sans remords. Si tu savais... Ah ! quelle enfance ! J’ai été élevée dans les tiédeurs de la chambré d’un malade...

LAURENT.

Ma pauvre Thérèse !

THÉRÈSE.

Oh ! oui, j’étais malheureuse... Je restais des heures entières accroupie devant le feu, à regarder stupidement bouillir des tisanes. Si je bougeais, ma tante grondait. Tu comprends, il ne fallait pas réveiller Camille... J’avais des paroles bégayées, des gestes tremblants de petite vieille ; je semblais si maladroite que Camille se moquait de moi. Et je me sentais robuste, mes poings d’enfant se serraient parfois, j’aurais voulu tout casser... On m’a dit que ma mère était fille d’un chef de tribu en Afrique. Ça doit être vrai ; j’ai rêvé trop souvent de m’en aller par les chemins, de me sauver et de courir les routes, pieds nus dans la poussière. J’aurais demandé l’aumône comme une bohémienne... Vois-tu, je préférais l’abandon à leur hospitalité.

Elle a élevé la voix ; Laurent, effrayé, traverse la scène et prête de nouveau l’oreille.

LAURENT.[2]

Parle plus bas, tu vas faire monter ta tante.

THÉRÈSE.

Eh ! qu’elle monte ! Tant pis pour eux, si je mens !...

Elle s’assoit à demi sur la table, les bras croisés.

Je ne sais plus pourquoi j’ai consenti à épouser Camille. C’était un mariage prévu, arrêté. Ma tante attendait que nous eussions l’âge. J’avais douze ans qu’elle me disait déjà : « Tu l’aimeras bien, tu le soigneras bien, ton cousin. » Elle voulait lui donner une garde-malade, une faiseuse de tisanes. Elle adorait cet enfant chétif qu’elle avait vingt fois disputé à la mort, et elle m’avait dressés à être sa servante... Moi, je ne protestais pas. Ils m’avaient rendue lâche. L’enfant me faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, mes doigts enfonçaient dans ses poignets comme dans de l’argile... Le soir du mariage, au lieu d’entrer dans ma chambre, qui était à gauche de l’escalier, j’entrai dans celle de Camille, qui était à droite. Et ce fut tout... Mais toi, loi, mon Laurent...

LAURENT.

Tu m’aimes ?...

Il la prend dans ses bras et la fait lentement asseoir sur une chaise, à droite de la table.

THÉRÈSE.

Je t’aime, je t’ai aimé le jour où Camille t’a poussé dans la boutique, tu te souviens, lorsque vous vous êtes reconnus à votre administration... Je ne sais comment cela est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J’ignore de quelle façon je t’aimais, je te haïssais plutôt. Ta vue m’irritait, me faisait souffrir. Dès que tu entrais, mes nerfs se tendaient à se rompre, et je cherchais cette souffrance, j’attendais ta venue. Quand tu peignais, malgré mes sourdes révoltes, j’étais clouée là, à tes pieds, sur ce tabouret.

LAURENT.

Je t’adore...

Il s’agenouille devant elle.

THÉRÈSE.

Pour tout plaisir, chaque jeudi, cet innocent de Grivet venait régulièrement, suivi du vieux Michaud. Tu les connais, ces soirées du jeudi, avec leurs éternelles parties de dominos ; elles ont failli me rendre folle. Et les jeudis se succédaient sans fin, avec le même écrasement imbécile... Mais, maintenant, je suis orgueilleuse et vengée. Je goûte des joies mauvaises, lorsque nous sommes autour de cette table, après le repas, à échanger des paroles amicales ; je brode, de mon air revêche, tandis que vous jouez aux dominos ; et, au milieu de cette paix bourgeoise, j’évoque mes chers souvenirs... C’est une volupté de plus, mon Laurent.

LAURENT, croyant entendre du bruit, et se levant, effrayé.

Je t’assure, tu parles trop haut, tu nous feras surprendre. Je te dis que ta tante va monter…

Il écoute au-dessus de l’escalier tournant, et traverse la scène.

Où est mon chapeau ?

THÉRÈSE, se levant tranquillement.[3]

Bah ! tu crois qu’elle va monter ?

Elle va jusqu’à l’escalier, et revient en baissant la voix.

Oui, tu as raison, il est prudent que tu t’en ailles. Mais je désirais m’entendre avec toi pour demain... Tu viendras, n’est-ce pas ? à deux heures.

LAURENT.

Non, ne m’attends pas, ce n’est pas possible.

THÉRÈSE.

Pas possible... pourquoi ?

LAURENT.

Mon chef s’est aperçu de mes sorties continuelles ; il m’a menacé de me faire renvoyer, si je m’absentais encore.

THÉRÈSE.

Alors nous ne nous verrons plus... Tu romps avec moi. C’est à cela qu’aboutit ta prudence... Ah ! misère ! tu es lâche, vois-tu.

LAURENT, la prenant entre ses bras.

Non, nous pouvons nous faire une existence tranquille. Il ne s’agit que de chercher, que d’attendre les circonstances... Souvent j’ai fait le rêve de t’avoir à moi toute une journée ; puis, mon désir grandissait, je voulais un mois de bonheur, une année, la vie entière... Écoute, la vie entière à nous aimer, la vie entière à être ensemble. Je quitterais mon emploi, je me remettrais à faire de la peinture. Toi, tu t’occuperais à ce que tu voudrais. Nous nous adorerions toujours, toujours... N’est-ce pas que tu serais heureuse ?

THÉRÈSE, souriante, pâmée sur sa poitrine.

Oh ! oui, bien heureuse.

LAURENT, se séparant d’elle, d’une voix plus basse.

Si tu étais veuve pourtant...

THÉRÈSE, rêveuse.

Nous nous marierions, nous ne craindrions plus rien, nous réaliserions notre rêve.

LAURENT.

Je ne vois plus dans l’ombre que les yeux qui luisent, que tes yeux qui me rendraient fou, si je n’avais de la sagesse pour deux. Et il faut nous dire adieu, Thérèse.

THÉRÈSE.

Tu ne viendras pas demain ?

LAURENT.

Non, aie confiance. Si nous restons quelque temps sans nous voir, dis-toi que nous travaillons à notre bonheur.

Il l’embrasse et sort vivement par la petite porte.

THÉRÈSE, seule, après un instant de rêverie.

Veuve.


 

 

Scène VI

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, puis CAMILLE

 

MADAME RAQUIN.

Comment, tu es encore sans lumière !... Ah ! la rêveuse !... Attends, la  lampe est prête, je vais l’allumer.

Elle sort par la porte du fond.

CAMILLE, arrivant avec une bouteille de Champagne et un paquet de gâteaux.

Où êtes-vous donc ?... Pourquoi n’avez-vous pas de lumière ?

THÉRÈSE.

Ma tante est allée chercher la lampe.

CAMILLE, tressaillant.

Tu es là, tu m’as fait peur... tu pouvais bien me dire cela d’une voix plus naturelle... Tu sais bien que je n’aime pas qu’on plaisante dans l’obscurité.

THÉRÈSE.

Je ne plaisante pas.

CAMILLE.

Je venais justement de t’apercevoir, toute blanche comme un fantôme... C’est bête, ces farces-là... Maintenant, si je m’éveille, cette nuit, je vais croire qu’une femme blanche se promène autour du lit pour m’étrangler... Tu as beau rire.

THÉRÈSE.

Je ne ris pas.

MADAME RAQUIN, entrant avec la lampe.

Qu’est-ce qu’il y a donc ?

La scène s’éclaire.

CAMILLE.

C’est Thérèse qui s’amuse à me faire peur.... Un peu plus je laissais tomber la bouteille de Champagne... Ç’aurait été trois francs de perdus.

MADAME RAQUIN.

Tu ne l’as payée que trois francs ?

Elle prend la bouteille de Champagne.

CAMILLE.

Oui, je suis allé jusqu’au boulevard Saint-Michel, où j’en avais vu affiché à ce prix-là, chez un épicier... Il est aussi bon que celui à huit francs. On sait bien maintenant que ces marchands sont un tas de farceurs, et qu’il n’y a que l’étiquette qui change... Voici les gâteaux.

MADAME RAQUIN.

Donne, je vais tout mettre sur la table pour que monsieur Grivet et les Michaud en aient la surprise en entrant... Passe-moi deux assiettes, Thérèse.

Elles disposent la bouteille de Champagne entre deux assiettes de gâteaux. Thérèse va ensuite s’asseoir devant sa table à ouvrage et se met à broder.

CAMILLE.

Monsieur Grivet est l’exactitude même. Dans un quart d’heure, à neuf heures sonnant, il sera ici... Soyez aimable avec lui, n’est-ce pas ? Il n’est que sous-chef, mais il peut, à l’occasion, me donner un bon coup d’épaule... C’est un homme très fort, sans qu’on s’en doute. Les anciens, de l’administration affirment que, depuis vingt ans, il n’a pas été en retard d’une minute... Laurent a tort de dire qu’il n’a pas inventé la poudre.

MADAME RAQUIN.

Notre ami Michaud est aussi très exact. À Vernon, quand il était commissaire de police, et qu’il montait le soir, à huit heures précises, vous vous souvenez ? nous le complimentions toujours.

CAMILLE.

Oui, mais depuis qu’il a sa retraite, et qu’il s’est retiré à Paris, avec sa nièce, il se dérange. Cette petite Suzanne le mène par le bout du nez... C’est tout de même agréable, d’avoir des amis et de les recevoir une fois par semaine. Plus souvent, ça coûterait trop cher... Ah ! je voulais vous dire, avant qu’ils arrivent : j’ai fait un projet, en chemin.

MADAME RAQUIN.

Quel projet ?

CAMILLE.

Tu sais, maman, que j’ai promis à Thérèse de la mener passer un dimanche, à Saint-Ouen, avant les mauvais temps... Elle ne veut pas sortir dans les rues avec moi. Les rues, c’est pourtant plus amusant que la campagne. Elle dit que je la fatigue, que je ne sais pas marcher... Enfin, j’ai pensé que nous ferions peut-être bien d’aller dimanche à Saint-Ouen, et d’emmener. Laurent avec nous.

MADAME RAQUIN.

C’est cela, mes enfants, allez à Saint-Ouen. Je n’ai plus d’assez bonnes jambes pour vous accompagner ; mais l’idée est excellente... Cela t’acquittera tout à fait pour le portrait envers Laurent.

CAMILLE.

Il est drôle, Laurent, à la campagne !... Tu te rappelles, Thérèse, quand il est venu avec nous, à Suresnes ? Il est fort comme un Turc, ce farceur-là ; il saute les fossés pleins d’eau, il lance des grosses pierres à des hauteurs étonnantes. À Suresnes, aux chevaux de bois, il imitait le postillon qui galope, les claquements du fouet, les coups d’éperon ; si bien que toute une noce qui était là, riait aux larmes. La mariée en a été malade positivement... N’est-ce pas, Thérèse ?

THÉRÉSE.

Il avait assez bu au dîner pour être drôle.

CAMILLE.

Oh ! toi, tu ne comprends pas qu’on s’amuse... S’il n’y avait que toi pour me faire rire, ce serait une rude corvée que d’aller à Saint-Ouen... Elle s’assoit par terre, et elle regarde couler l’eau... Après tout, si j’emmène Laurent, c’est que ça me distrait... Où diable est-il allé chercher son cadre ?

On entend la sonnette de la boutique.

C’est lui. Monsieur Grivet a encore sept minutes.

 

 

Scène VII

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE, LAURENT[4]

 

LAURENT, tenant un cadre à la main.

Ils n’en finissent plus dans cette boutique...

Regardant Camille et madame Raquin qui causent bas.

Je parie que vous complotez encore quelque douceur.

CAMILLE.

Devine.

LAURENT.

Vous m’invitez à dîner pour demain, et il y aura une poule au riz.

MADAME RAQUIN.

Gourmand !

CAMILLE.

Mieux que cela... Je mène, dimanche, Thérèse à Saint-Ouen, et tu viens avec nous... Veux-tu ?

LAURENT.

Comment, si je veux !

Il prend le portrait sur le chevalet, et se fait donner un marteau par madame Raquin.

MADAME RAQUIN.

Surtout, vous serez prudents... Laurent, je vous confie Camille. Vous êtes fort, je suis plus tranquille quand je le sais avec vous.

CAMILLE.

Elle m’ennuie, maman, avec ses continuelles terreurs. Figure-toi que je ne puis aller au bout de la rue, sans qu’elle s’imagine des choses atroces... C’est désagréable d’être toujours traité en petit garçon... Nous irons en fiacre jusqu’aux fortifications ; comme ça, nous n’aurons qu’une course à payer. Puis nous suivrons la route, nous passerons l’après-midi dans l’île, et nous mangerons le soir une matelote au bord de l’eau... Hein ? est-ce convenu ?

LAURENT, sur le devant de la scène, fixant la toile dans le cadre.

Oui... Mais on pourrait compléter le programme.

CAMILLE.

Comment ?

LAURENT, en jetant un regard à Thérèse.

En ajoutant une promenade en canot.

MADAME RAQUIN.

Non, non, pas de canot. Je ne serais pas tranquille.

THÉRÈSE.

Si vous croyez que Camille se hasardera sur l’eau... Il a bien trop peur.

CAMILLE.

Moi, j’ai peur !

LAURENT.

C’est vrai, j’oubliais que tu as peur de l’eau. À Vernon, quand nous barbotions, en pleine Seine, tu restais sur le bord, frissonnant... Allons, nous supprimons le canot.

CAMILLE.

Mais ce n’est pas vrai ! mais je n’ai pas peur !... Nous irons en canot. Que diable ! vous finiriez par me faire passer pour un imbécile. Nous verrons qui sera le moins crâne de nous trois... C’est Thérèse qui a peur.

THÉRÈSE.

Eh ! mon pauvre ami, tu es déjà tout blême.

CAMILLE.

Moque-toi de moi... Nous verrons, nous verrons.

MADAME RAQUIN.

Camille, mon bon Camille, renonce à cette idée, fais cela pour moi.

CAMILLE.

Maman, je t’en prie, ne me tourmente pas... Tu sais bien que cela me rend malade.

LAURENT.

Eh bien ! ta femme décidera.

THÉRÈSE.

Il arrive des accidents partout.

LAURENT.

C’est vrai... Dans la rue, le pied peut glisser, une tuile peut tomber.

THÉRÈSE.

D’ailleurs, vous savez, moi, j’adore la Seine.

LAURENT, à Camille.

Alors, c’est convenu, tu as gain de cause... Nous irons en canot.

MADAME RAQUIN, à part, à Laurent.

Mon Dieu ! je ne puis dire combien cette promenade m’inquiète... Camille est d’une exigence... Vous avez vu comme il s’emportait.

LAURENT.

N’ayez donc pas peur, je serai là... Ah ! je vais accrocher le portrait.

Il accroche le portrait au-dessus du buffet.

CAMILLE.

Il sera dans un bon jour, n’est-ce pas ?

On entend la sonnette de la boutique. La pendule sonne neuf heures.

Neuf heures, voilà monsieur Grivet.

 

 

Scène VIII

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE, LAURENT, GRIVET

 

GRIVET.

J’arrive le premier... Bonsoir, mesdames et la compagnie.

MADAME RAQUIN.

Bonsoir, monsieur Grivet... Voulez-vous que je vous débarrasse de votre parapluie ?

Elle prend le parapluie.

Est-ce qu’il pleut ?

GRIVET.

Le temps menace.

Elle va pour poser le parapluie à gauche de la cheminée.

Pas dans ce coin, pas dans ce coin ; vous savez, mes petites habitudes... Dans l’autre coin. Là, merci.

MADAME RAQUIN.

Donnez-moi vos caoutchoucs.

GRIVET.

Non, non, je les rangerai moi-même.

Il s’assoit sur une chaise qu’elle lui avance.

Je fais mon petit ménage, hé ! hé ! J’aime que tout soit à sa place, vous comprenez...

Il pose ses caoutchoucs à côté du parapluie.

De cette façon, je ne suis pas inquiet.

CAMILLE.

Et vous ne dites rien de neuf, monsieur Grivet ?

GRIVET, se levant et venant au milieu.[5]

Je suis sorti à quatre heures et demie du bureau ; j’ai mangé à six heures à la crémerie d’Orléans ; j’ai lu mon journal à sept heures au café Saturnin ; et, comme c’était jeudi aujourd’hui, au lieu d’aller me coucher à neuf heures, selon mon habitude, je suis venu ici...

Réfléchissant.

C’est Rien tout, je crois.

LAURENT.

Et vous n’avez rien vu, en venant ici ?

GRIVET.

Si fait, pardonnez-moi... Il y avait beaucoup de monde dans la rue Saint-André-des-Arts. J’ai dû changer de trottoir... Ça m’a contrarié... Vous comprenez, le matin, je vais au bureau par le trottoir de gauche, et, le soir, je reviens par l’autre trottoir...

MADAME RAQUIN.

Le trottoir de droite.

GRIVET.

Non, permettez...

Minant l’action.

Le matin, je vais comme ça, et le soir, quand je reviens...

LAURENT.

Ah ! très bien.

GRIVET.

Toujours le trottoir de gauche, n’est-ce pas ? Je tiens ma gauche, vous savez, comme les chemins de fer... C’est très commode pour ne pas se tromper dans les rues.

LAURENT.

Mais que faisait-il, ce monde, sur le trottoir ?

GRIVET.

Je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache ?

MADAME RAQUIN.

Quelque accident, sans doute.

GRIVET.

Tiens ! c’est vrai, ça devait être un accident... Cette idée ne m’était pas venue... Ma foi ! vous me tranquillisez, en me disant que c’était un accident.

Il s’assoit devant la table, à gauche.

MADAME RAQUIN.

Ah ! voici monsieur Michaud.

 

 

Scène IX

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE, LAURENT, GRIVET, MICHAUD, SUZANNE

 

Suzanne se débarrasse de son châle et de son chapeau et va causer bas avec Thérèse, toujours assise devant la table à ouvrage. Michaud donne des poignées de main à tout le monde.

MICHAUD.

Je crois que je suis en retard...

Il s’arrête devant Grivet qui a tiré sa montre et qui la lui présente d’un air triomphant.

Je sais, neuf heures six... C’est la faute de cette petite.

Il montre Suzanne.

Il faut s’arrêter à toutes les boutiques.

Il va pour mettre sa canne à côté, du parapluie de Grivet.

GRIVET.

Non, pardon, c’est la place de mon parapluie... Vous savez bien que je n’aime pas ça... Je vous ai laissé, pour votre canne, l’autre coin de la cheminée.

MICHAUD.

Bien, bien, ne nous fâchons pas.

CAMILLE, bas à Laurent.

Dis donc, je crois que monsieur Grivet est vexé, parce qu’il y a du champagne. Il a regardé trois fois la bouteille, et il n’a rien dit. C’est étonnant qu’il ne soit pas plus surpris que ça.

MICHAUD se retournant et apercevant le champagne.

Ah ! fichtre !... Vous voulez donc nous renvoyer sur la tête. Des gâteaux et du champagne !

GRIVET.

Tiens ! c’est du Champagne... J’en ai bu quatre fois dans ma vie.

MICHAUD.

Quel saint fêtez-vous donc ?

MADAME RAQUTIN.

Nous fêtons le portrait de Camille que Laurent a terminé ce soir...

Elle prend la lampe et va éclairer le portrait.

Regardez.

Tous la suivent, sauf Thérèse qui reste à sa table à ouvrage, et Laurent qui s’appuie à la cheminée.

CAMILLE.

Il est frappant, n’est-ce pas ? J’ai l’air d’être en visite.

MICHAUD.

Oui, oui.

MADAME RAQUIN.

C’est encore tout frais, on sent la peinture.

GRIVET.

C’est donc ça... Je sentais une odeur... La photographie a l’avantage de ne pas avoir d’odeur.

CAMILLE.

Oui, mais quand la peinture est sèche...

GRIVET.

Ah ! certainement, quand la peinture est sèche... Ça sèche encore assez vite... Il y a pourtant une boutique, rue de la Harpe, qui a mis cinq jours à sécher.

MADAME RAQUIN.

Alors, monsieur Michaud, vous le trouvez bien ?

MICHAUD.

Il est très bien, tout à fait bien.

Tous reviennent, et madame Raquin remet la lampe sur la table.

CAMILLE.

Si tu nous donnais le thé, maman... Nous boirons le Champagne après la partie de dominos.

GRIVET, se rasseyant.

Neuf heures un quart... Nous aurons à peine le temps de faire la belle.

MADAME RAQUIN.

Je ne vous demande que cinq minutes... Reste, Thérèse, puisque tu es souffrante.

SUZANNE, gaiement.

Je me porte bien, moi. Je vais vous aider, madame Raquin. Ça m’amuse de faire la femme de ménage.

Elles sortent par la porte du fond.

 

 

Scène X

 

THÉRÈSE, GRIVET, CAMILLE, MICHAUD, LAURENT

 

CAMILLE.

Et vous ne savez rien de neuf, monsieur Michaud ?

MICHAUD.

Non, rien... J’ai mené ma nièce broder au Luxembourg... Ah ! si, ma foi, il y a du neuf ! il y a le drame de la rue Saint-André-des-Arts.

CAMILLE.

Quel drame ?... Monsieur Grivet, en venant, a vu beaucoup de monde dans cette rue.

MICHAUD.

Ça ne désemplit pas depuis ce matin...

À Grivet.

La foule regardait en l’air, n’est-ce pas ?

GRIVET.

Je ne pourrais pas dire, j’ai changé de trottoir... Alors, c’était bien un accident ?

Il met une calotte et des bouts de manche qu’il sort de sa poche.

MICHAUD.

Oui, on a trouvé à l’hôtel de Bourgogne, dans la malle d’un voyageur qui a disparu, une femme coupée en quatre morceaux.

GRIVET.

Est-ce possible ! en quatre morceaux ! Comment peut-on couper une femme en quatre morceaux.

CAMILLE.

C’est épouvantable !

GRIVET.

Et moi qui passé par là !... Je me souviens, maintenant ; on regardait en l’air... Est-ce qu’on voyait quelque chose, en l’air ?

MICHAUD.

On voyait la fenêtre de la chambre où la foule prétend qu’on a trouvé la malle... Mais le fait est faux ; la fenêtre de la chambre en question donne sur la cour.

LAURENT.

L’assassin est arrêté ?

MICHAUD.

Non. Un de mes anciens collègues, qui conduit l’instruction, me disait ce matin qu’il marchait en pleine obscurité.

Grivet ricane en hochant la tête.

La justice aura beaucoup de mal.

LAURENT.

Mais l’identité de la victime a été établie ?

MICHAUD.

Non. Le cadavre était nu, et la tête ne se trouvait pas dans la malle.

GRIVET.

On l’aura sans doute égarée.

CAMILLE.

Grâce, cher monsieur ! Elle me donne la chair de poule, votre femme coupée en quatre morceaux.

GRIVET.

Eh ! non, c’est amusant d’avoir peur, quand on est parfaitement sûr qu’on ne court aucun danger. Les histoires de monsieur Michaud, du temps qu’il était commissaire de police, sont très drôles... Vous vous rappelez le gendarme enterré, dont les mains passaient, dans un plant de carottes ? Il nous a raconté ce crime-là, l’automne dernier... Ça m’a beaucoup intéressé... Que diable ! ici, nous savons bien qu’il n’y a pas des assassins derrière notre dos. C’est la maison du bon Dieu... Dans un bois, je ne dis pas. Si je traversais un bois avec monsieur Michaud, je le prierais de se taire.

LAURENT, à Michaud.

Vous pensez donc que beaucoup de crimes restent impunis ?

MICHAUD.

Oui, malheureusement ; les disparitions, les morts lentes, des étouffements, des écrasements sinistres, sans un cri, sans une tache de sang. La justice passe et ne voit rien... Il y a plus d’un meurtrier qui se promène tranquillement au soleil, allez !

GRIVET, ricanant plus haut.

Vous voulez rire... Et on ne les arrête pas ?

MICHAUD.

Si on ne les arrête pas, mon cher monsieur Grivet, c’est qu’on ne sait pas qu’ils ont tué.

CAMILLE.

Alors, la police n’est pas bien faite ?

MICHAUD.

Eh ! si, la police est bien faite ; mais elle n’est pas tenue à l’impossible... Je vous répète qu’il y a des assassins fort heureux, vivant grassement, aimés et respectés... Vous avez tort de branler la tête, monsieur Grivet...

GRIVET.

Je branle la tête, je branle la tête, laissez-moi donc tranquille !

MICHAUD.

Peut-être avez-vous un de ces hommes dans vos connaissances et peut-être lui serrez-vous la main tous les jours.

GRIVET.

Ah ! non, par exemple, ne dites pas cela. Ce n’est pas vrai, vous savez bien que ce n’est pas vrai... Si je voulais, je vous raconterais aussi une histoire...

MICHAUD.

Racontez-la, votre histoire.

GRIVET.

Certainement... Celle de la pie voleuse.

Michaud hausse les épaules.

Vous la connaissez peut-être, vous connaissez tout... Il était une fois une servante qui fut mise en prison pour avoir volé un couvert d’argent. Deux mois plus tard, on retrouva le couvert dans un nid de pie, en abattant un peuplier. C’était une pie qui était là voleuse. On relâcha la servante... Vous voyez bien que les coupables sont toujours punis.

MICHAUD, ricanant.

Alors, on a mis la pie en prison ?

GRIVET, se fâchant.

La pie en prison ! la pie en prison !... Est-il bête, ce Michaud !

CAMILLE.

Eh ! non, ce n’est pas ce que monsieur Grivet a voulu dire. Vous le troublez.

GRIVET.

La police est mal faite, voilà tout... C’est immoral.

CAMILLE.

Est-ce que tu crois que l’on tue comme ça, sans qu’on le sache, toi, Laurent ?

LAURENT.

Moi ?...

Il traverse la scène, en se dirigeant lentement vers Thérèse.

Vous ne voyez pas que monsieur Michaud se moque de vous. Il veut vous effrayer, avec ses histoires. Comment pourrait-il savoir ce qu’il dit n’être su par personne... Et, s’il y a des gens adroits, tant mieux pour eux, après tout !...

Près de Thérèse.

Tenez, madame est moins crédule que vous.

THÉRÈSE.

Certes, ce qu’on ne sait pas n’existe pas.

CAMILLE.

N’importe, j’aurais mieux aimé qu’on causât d’autre chose. Voulez-vous ? causons d’autre chose.

GRIVET.

Moi, je veux bien ; causons d’autre chose.

CAMILLE.

Tiens, on n’a pas monté les chaises de la boutique... Venez donc m’aider.

Il descend.

GRIVET, se levant en grommelant.

Il appelle ça causer d’autre chose, aller chercher des chaises.

MICHAUD.

Venez-vous, monsieur Grivet ?

GRIVET.

Passez le premier... La pie en prison ! La pie en prison ! a-t-on jamais vu !... Pour un ancien commissaire de police, vous venez de vous donner là un bien grand ridicule, monsieur Michaud.

Ils descendent tous les deux.

LAURENT, prenant brusquement les mains de Thérèse, baissant la voix.

Tu jures de m’obéir ?

THÉRÈSE, de même.

Oui, je t’appartiens, fais de moi ce qu’il te plaira.

CAMILLE, d’en bas.

Eh ! Laurent, grand fainéant, tu ne pouvais donc pas venir chercher la chaise, au lieu de laisser descendre ces messieurs.

LAURENT, haussant la voix.

Je suis resté pour faire la cour à ta femme.

À Thérèse, doucement.

Espère. Nous vivrons heureux à jamais l’un et l’autre.

CAMILLE, d’en bas, riant.

Oh ! ça, je te le permets... Tâche de plaire à Thérèse.

LAURENT, à Thérèse.

Et souviens-toi de ce que tu as dit : ce qu’on ne sait pas n’existe pas...

On entend des pas dans l’escalier.

Prends garde !

Ils se séparent vivement. Thérèse reprend son attitude rechignée devant sa table à ouvrage. Laurent passe à droite. Les autres personnages remontent, chacun avec une chaise, en riant aux éclats.

CAMILLE, à Laurent.

Farceur, va ! Est-il drôle, cet animal !... Tout ça, c’était pour ne pas se donner la peine de descendre.

GRIVET.

Enfin, voici le thé.

 

 

Scène XI

 

THÉRÈSE, GRIVET, CAMILLE, MICHAUD, LAURENT, MADAME RAQUIN, SUZANNE entrant avec le thé

 

MADAME RAQUIN, à Grivet qui tire sa montre.

Oui, j’ai pris un quart d’heure... Asseyez-vous, nous allons rattraper le temps perdu.

Grivet s’assoit à gauche, sur le devant ; derrière lui se place Laurent. Le fauteuil de madame Raquin est à droite ; Michaud se met derrière elle. Enfin, au fond, au milieu, Camille s’installe dans son fauteuil. Thérèse ne quille pas sa table à ouvrage. Suzanne va la rejoindre, quand le thé est servi.

CAMILLE, s’asseyant.

Là, me voilà dans mon fauteuil... Donne la boîte de dominos, maman.

GRIVET, avec béatitude.

C’est un plaisir... Le jeudi, quand je m’éveille, je me dis : « Tiens ! j‘irai ce soir jouer aux dominos chez les Raquin. » Eh bien ! vous ne sauriez croire...

SUZANNE, l’interrompant.

Voulez-vous que je vous sucre, monsieur Grivet ?

GRIVET.

Avec plaisir, mademoiselle, vous êtes charmante. Deux morceaux, n’est-ce pas ?...

Reprenant.

Eh bien ! vous ne sauriez croire...

CAMILLE, l’interrompant.

Est-ce que tu ne viens pas, Thérèse ?

MADAME RAQUIN, lui donnant la boîte de dominos.

Laisse-la. Tu sais qu’elle est souffrante... Elle n’aime pas jouer aux dominos... S’il vient quelqu’un à la boutique, elle descendra.

CAMILLE.

C’est contrariant, quand tout le monde s’amuse, d’avoir devant soi quelqu’un qui ne s’amuse pas...

À madame Raquin.

Voyons, t’assoiras-tu, maman ?

MADAME RAQUIN, s’asseyant.

Oui, oui, me voilà.

CAMILLE.

Vous y êtes bien tous ?

MICHAUD.

Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plate couture... Madame Raquin, votre thé est un peu plus fort que celui de jeudi dernier... Mais monsieur Grivet disait quelque chose.

GRIVET.

Moi, je disais quelque chose ?

MICHAUD.

Oui, vous aviez commencé une phrase.

GRIVET.

Une phrase, vous croyez... C’est bien surprenant.

MICHAUD.

Je vous assure, n’est-ce pas ? madame Raquin. Monsieur Grivet disait : « Eh bien ! vous ne sauriez croire... »

GRIVET.

« Eh bien ! vous ne sauriez croire... » Non, je ne me souviens plus, plus du tout... Si c’est une plaisanterie que vous faites, monsieur Michaud, vous savez que je la trouve médiocre.

CAMILLE.

Vous y êtes bien tous ?... Alors, commençons.

Il vide bruyamment la boîte de dominos. Un silence, pendant lequel les joueurs mêlent les dès et se les partagent.

GRIVET.

Monsieur Laurent n’en est pas, et il lui est défendu de donner des conseils... Là, on en prend sept... On ne fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, monsieur Michaud ?...

Un silence.

Ah ! c’est à moi la pose, j’ai le double-six !


 

 

ACTE II

 

Dix heures. La lampe est allumée. Une année s’est écoulée, sans rien changer à la chambre. Même paix, même intimité. Madame Raquin et Thérèse sont en deuil.

 

 

Scène première

 

THÉRÈSE, GRIVET, LAURENT, MICHAUD, MADAME RAQUIN, SUZANNE

 

Les personnages sont assis comme à la fin de l’acte précédent : Thérèse, devant sa table à ouvrage, l’air rêveur et souffrant, sa broderie sur les genoux : Grivet, Laurent et Michaud, à leur place, devant la table ronde. Seul, le fauteuil, de Camille est vide. Un silence, pendant lequel madame Raquin et Suzanne servent le thé, en répétant exactement leurs jeux de scène du premier acte.

LAURENT.

Il faut vous distraire, madame Raquin... Donnez-moi la boîte de dominos.

SUZANNE.

Voulez-vous que je vous sucre, monsieur Grivet.

GRIVET.

Avec plaisir, mademoiselle. Vous êtes charmante. Deux morceaux, n’est-ce pas ?... Il n y a que vous pour me sucrer.

LAURENT, tenant la boîte de dominos.

Ah ! voici les dominos... Asseyez-vous, madame Raquin.

Madame Raquin s’assoit.

Vous y êtes bien tous ?

MICHAUD.

Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plate couture... Laissez-moi mettre un peu de rhum dans mon thé.

Il se verse du rhum.

LAURENT.

Vous y êtes bien tous ?... Alors, commençons.

Il vide bruyamment la boîte de dominos. Les joueurs mêlent le jeu et se le partagent.

GRIVET.

C’est un plaisir... Là, on en prend sept... On ne fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, monsieur Michaud ?...

Un silence.

Non, aujourd’hui, ce n’est pas à moi la pose !

MADAME RAQUIN, éclatant brusquement en sanglots.

Je ne puis pas, je ne puis pas...

Laurent et Michaud se lèvent, et Suzanne vient s’adosser au fauteuil de madame Raquin.

Quand je vous vois tous comme autrefois, autour de cette table je me souviens, mon cœur se fend... Mon pauvre Camille était là.

MICHAUD.[6]

Sacrebleu ! madame Raquin soyez donc raisonnable !

MADAME RAQUIN.

Pardonnez-moi, mon vieil ami, je ne puis pas... Vous vous rappelez comme il aimait à jouer aux dominos. C’est lui qui renversait la boîte. Laurent vient de faire son geste... Et quand je ne m’asseyais pas assez vite, il me grondait. Moi, j’avais peur de le contrarier, ça le rendait malade. Ah ! nos bonnes soirées... Et, maintenant, son fauteuil est vide, voyez-vous !

MICHAUD.

Chère dame, vous manquez de courage. Vous finirez par vous mettre au lit.

SUZANNE, embrassant madame Raquin.

Je vous en prie, ne pleurez pas. Ça nous fait tant de peine !

MADAME RAQUIN.

Vous avez raison, je dois être forte.

Elle pleure.

GRIVET, repoussant son jeu.

Alors, il vaut mieux ne pas jouer. C’est malheureux que ça vous fasse cet effet-là... Vos larmes ne vous rendront pas votre fils.

MICHAUD.

Nous sommes tous mortels.

MADAME RAQUIN.

Hélas !

GRIVET.

Si nous venons chez vous, c’est dans l’intention de vous donner quelque distraction.

MICHAUD.

Il faut oublier, ma pauvre amie.

GRIVET.

Certainement. Que diable ! ne nous attristons pas... Nous jouons à deux sous la partie, hein ! voulez-vous ?

LAURENT.

Tout à l’heure. Laissez à madame Raquin le temps de se remettre... Nous pleurons tous notre cher Camille.

SUZANNE.

Entendez-vous, chère dame ? nous le pleurons tous, nous le pleurons avec vous.

Elle s’assoit à ses genoux.

MADAME RAQUIN.

Oui, vous êtes bons... Ne m’en veuillez pas, si j’ai troublé la partie.

MICHAUD.

On ne vous en veut pas. Seulement, depuis un an que l’affreux accident est arrivé, vous devriez vous être fait une raison.

MADAME RAQUIN.

Je n’ai pas compté les jours. Je pleure parce que les larmes me montent aux yeux. Excusez-moi... Je vois toujours mon pauvre enfant roulé dans les eaux troubles de la Seine, et je le vois tout petit, quand je l’endormais entre deux couvertures. Quelle affreuse mort ! Comme il a dû souffrir !... J’avais un pressentiment sinistre, je le suppliais d’abandonner cette idée de promenade sur l’eau. Il a voulu faire le brave... Si vous saviez comme je l’ai soigné, au berceau ! Pour le sauver d’une fièvre typhoïde, je l’ai tenu trois semaines sur mes genoux, sans dormir.

MICHAUD.

Votre nièce vous reste. Ne la désolez pas, ne désolez pas l’ami généreux qui l’a sauvée, et dont l’éternel désespoir sera de n’avoir pu également ramener Camille sur la rive... Votre douleur est égoïste, vous mettez des larmes dans les yeux de Laurent.

LAURENT.

Ces souvenirs sont cruels.

MICHAUD.

Eh ! vous avez fait ce que vous avez pu. Quand le canot a chaviré, en rencontrant un pieu, je crois... un de ces pieux qui servent à tendre les filets pour les anguilles, n’est-ce pas ?...

LAURENT.

C’est ce que j’ai pensé. La secousse nous a jetés à l’eau tous les trois.

MICHAUD.

Enfin, quand vous êtes tombés, vous avez pu saisir Thérèse...

LAURENT.

Je ramais, elle était à côté de moi, je n’ai eu qu’à la prendre par ses vêtements. Lorsque j’ai replongé, Camille avait disparu... Il était à l’avant du canot, il trempait ses mains dans la rivière, il plaisantait, il disait que le bouillon était froid...

MICHAUD.

Ne remuez pas ces souvenirs qui vous font frissonner... Vous vous êtes conduit comme un héros, vous avez plongé à trois reprises.

GRIVET.

Je crois bien... Il y avait, le lendemain, un article superbe dans mon journal. On y disait que monsieur Laurent méritait une médaille. Ça donnait la chair de poule, rien qu’à lire comment les trois personnes étaient tombées dans la rivière, pendant que leur dîner les attendait au restaurant... Et, huit jours plus tard, quand on a retrouvé ce pauvre monsieur Camille, il y a encore eu un article...

À Michaud.

Vous vous souvenez, c’est monsieur Laurent qui est venu vous chercher pour reconnaître le corps avec lui.

Madame Raquin éclate de nouveau en sanglots.

MICHAUD, d’un ton fâché, baissant la voix.

Vraiment, monsieur Grivet, vous auriez bien pu vous taire. Madame Raquin se calmait. Vous donnez-là des détails...

GRIVET, piqué, baissant la voix.

Mille pardons, c’est vous qui avez commencé à raconter l’accident... Puisqu’on ne joue pas, il faut bien dire quelque chose.

MICHAUD, élevant la voix peu à peu.

Eh ! vous avez cent fois cité l’article de votre journal ! C’est désagréable, vous comprenez... Maintenant, madame Raquin en a encore pour un bon quart d’heure à pleurer.

GRIVET, se levant et criant.

C’est vous qui avez commencé.

MICHAUD, de même.

Eh ! non, morbleu ! c’est vous !

GRIVET, de même.

Dites tout de suite que je suis ridicule !

MADAME RAQUIN.

Mes bons amis, ne vous disputez pas...

Ils remontent la scène en mâchant de sourdes paroles.

Je vais être sage, je ne pleure plus... Ces conversations me soulagent. J’aime à parler de mon mal, et cela me rappelle ce que je vous dois à tous... Mon cher Laurent, donnez-moi votre main. Vous êtes fâché ?

LAURENT, s’approchant.

Oui, contre moi, qui n’ai pu vous les rendre tous les deux.

MADAME RAQUIN, tenant la main de Laurent.

Vous êtes mon enfant, et je vous aime. Je prie chaque soir pour vous, qui avez voulu sauver mon fils. Je demande au ciel de veiller sur votre chère existence... Allez, mon fils est là-haut, il m’entendra, et c’est à lui que vous devrez votre bonheur. Chaque fois que vous aurez quelque joie, dites-vous que c’est moi qui ai prié et que c’est Camille qui m’a exaucée.

LAURENT.

Chère madame Raquin !

MICHAUD.

C’est bien, cela, c’est très bien !

MADAME RAQUIN, à Suzanne.

Et maintenant, petite, retourne à ta place. Tu vois, je le fais pour toi, je souris.

SUZANNE.

Merci.

Elle se relève et l’embrasse.

MADAME RAQUIN, se remettant lentement au jeu.

À qui la pose ?

GRIVET.

Vous voulez bien, ah ! c’est gentil !...

Grivet, Laurent et Michaud se rassoient à leurs places.

À qui la pose ?

MICHAUD.

À moi... Voilà.

Il pose un domino.

SUZANNE, qui s’est approchée de Thérèse.

Bonne amie, voulez-vous que je vous parle du prince bleu ?

THÉRÈSE.

Le prince bleu ?

SUZANNE, prenant un tabouret et s’asseyant près de Thérèse.

C’est toute une histoire !... Je vais vous la conter à l’oreille ; mon oncle n’a pas besoin de savoir. Imaginez-vous que ce jeune homme... C’est un jeune homme. Il a un habit bleu et des moustaches très fines, châtaines qui lui vont tout à fait bien.

THÉRÈSE.

Fais attention, ton oncle t’écoute.

Suzanne se lève à demi et regarde les joueurs.

MICHAUD, avec colère, à Grivet.

Mais vous avez boudé au cinq, tout à l’heure, et maintenant vous mettez cinq partout.

GRIVET.

J’ai boudé au cinq... Faites excuse, vous vous trompez.

Michaud proteste, la partie continue.

SUZANNE, se rasseyant, reprenant à demi-voix.

Je me moque bien de mon oncle, quand il joue aux dominos !... Ce jeune homme venait tous les jours au Luxembourg. Vous savez, mon oncle a l’habitude de s’asseoir sur la terrasse, au troisième arbre à gauche, près du kiosque des journaux... Le prince bleu s’asseyait au quatrième arbre. Il mettait un livre sur ses genoux, et il me regardait, en tournant les pages...

Elle s’arrête de temps à autre, en jetant des regards furtifs sur les joueurs.

THÉRÈSE.

C’est tout ?

SUZANNE.

Oui, c’est tout ce qui s’est passé au Luxembourg... Ah ! j’oubliais. Un jour il m’a sauvée d’un cerceau qu’une petite fille lançait vers moi à fond de train. Il a donné une grande tape au cerceau pour le diriger d’un autre côté. Ça m’a fait sourire, j’ai songé aux amoureux qui se jettent à la tête de chevaux emportés. Le prince bleu a dû avoir la même idée : il s’est mis à sourire aussi, en me saluant.

THÉRÈSE.

Et le roman s’arrête là ?

SUZANNE.

Mais non, il commence là... Avant-hier, mon oncle était sorti, je m’ennuyais beaucoup, parce que notre bonne est très bête. Pour m’amuser, j’avais monté la grande lunette d’approche ; vous la connaissez, celle que mon oncle avait à Vernon. On voit à plus de deux lieues... Vous savez qu’on aperçoit de notre terrasse tout un bout de Paris. Je regardais du côté de Saint-Sulpice... Il y a de très belles statues, au pied de la grande tour.

MICHAUD, se fâchant, à Grivet.

Eh bien ! quoi ! c’est du six, marchez donc.

GRIVET.

C’est du six, c’est du six, je le vois bien, parbleu ! mais il faut que je calcule.

La partie continue.

THÉRÈSE.

Et le prince bleu ?

SUZANNE.

Attendez donc !... Je voyais des cheminées, oh ! des cheminées, des champs, des océans de cheminées ! Quand je tournais un peu la lunette, toutes les cheminées marchaient, se précipitaient les unes sur les autres, défilaient au pas de course, comme des soldats. La lunette en était toute pleine... Tout d’un coup, voilà que j’aperçois, entre deux cheminées, devinez qui ?... le prince bleu !

THÉRÈSE.

C’est donc un fumiste, ton prince ?

SUZANNE, se levant.

Eh ! non... Il était sur une terrasse comme moi, et le plus drôle, c’est qu’il regardait comme moi dans une lunette. Je l’ai bien reconnu ; il avait son habit bleu, avec ses moustaches.

THÉRÈSE.

Et il demeure ?

SUZANNE.

Mais je ne sais pas. Je ne l’ai vu que dans la lunette d’approche, vous comprenez. C’était sans doute très loin, très loin, du côté de Saint-Sulpice. Quand je regardais avec mes yeux, je ne distinguais que du gris, avec les taches bleues des toits d’ardoises... J’ai même failli le perdre. La lunette a bougé, il m’a fallu refaire un voyage épouvantable sur la mer des cheminées... Maintenant, j’ai un point de repère, la girouette d’une maison voisine de la nôtre.

THÉRÈSE.

Tu l’as revu ?

SUZANNE.

Oui, hier, aujourd’hui, tous les jours... Est-ce que je fais mal ? Si vous saviez comme il est petit et mignon dans la lunette d’approche ! Il est à peine haut comme ça ; on dirait une image ; je n’en ai pas peur du tout... Puis, je ne sais pas où il est, moi ; je ne sais pas même si c’est bien vrai, ce qu’on aperçoit dans la lunette. C’est tout là-bas... Quand il fait comme ça,

Elle fait le signe d’envoyer un baiser.

je me redresse, et je ne vois plus que du gris. Je puis croire, n’est-ce pas ? que le prince bleu n’a pas fait ça,

Elle répète le geste.

puisqu’il n’est plus là, puisque j’ai beau écarquiller les yeux...

THÉRÈSE, souriant.

Tu me fais du bien...

Regardant Laurent.

Aime ton prince bleu toujours en rêve.

SUZANNE.

Ah ! mais non !... Chut ! la partie est finie.

MICHAUD.

Allons, à nous deux. La belle, monsieur Grivet.

GRIVET.

À vos ordres, monsieur Michaud.

Ils mêlent le jeu.

MADAME RAQUIN, poussant son fauteuil à droite.

Laurent, puisque vous êtes debout, auriez-vous l’obligeance d’aller me chercher la corbeille où je mets ma laine ? Elle doit être sur la commode de ma chambre... Prenez une lumière.

LAURENT.

C’est inutile.

Il sort par la porte du fond.

MICHAUD.[7]

Vous avez là un véritable fils. Il est d’une complaisance...

MADAME RAQUIN.

Oui, il est très bon pour nous. Je le charge de nos petites commissions ; et, le soir, il nous aide à fermer la boutique.

GRIVET.

L’autre jour, je l’ai vu qui vendait des aiguilles, comme une demoiselle de magasin... Eh ! eh ! une demoiselle de magasin avec de la barbe.

Il rit, Laurent rentre vivement, l’œil hagard, comme s’il était poursuivi ; il s’appuie un instant contre l’armoire.

MADAME RAQUIN.

Eh bien ! qu’avez-vous ?

MICHAUD, se levant.

Vous êtes malade ?

GRIVET.

Vous vous êtes cogné ?

LAURENT.[8]

Non, rien, merci... Un éblouissement.

Il descend la scène d’un pas mal assuré.

MADAME RAQUIN.

Et la corbeille ?

LAURENT.

La corbeille... Je ne sais pas... Je ne l’ai pas.

SUZANNE.

Comment ! vous, un homme, vous avez eu peur !

LAURENT, essayant de rire.

Peur ? peur de quoi ?... Je n’ai pas trouvé la corbeille.

SUZANNE.

Attendez, je la trouverai, moi ! Et si je rencontre votre revenant, je vous l’amène.

Elle sort.

LAURENT, se remettant peu à peu.

Vous voyez, ça se passe.

GRIVET.

Vous vous portez trop bien. C’est le sang qui vous tourmente.

LAURENT, tressaillant.

Oui, le sang me tourmente.

MICHAUD, se rasseyant.

Il vous faudrait des tisanes rafraîchissantes.

MADAME RAQUIN.

En effet, je vous vois agité depuis quelque temps ; je vous ferai un peu de vigne rouge...

À Suzanne qui rentre et qui lui donne la corbeille.

Ah ! tu l’as trouvée.

SUZANNE.[9]

Elle était sur la commode...

À Laurent qui est lentement passé à gauche.

Monsieur Laurent, je n’ai pas vu votre revenant. Je lui aurai fait peur.

GRIVET.

Elle est d’un esprit, cette petite !

On entend la sonnette de la boutique.

SUZANNE.

Ne vous dérangez pas. Je vais servir.

Elle descend.

GRIVET.

Un trésor, un vrai trésor...

À Michaud.

Nous disons que j’en ai trente-deux et que vous en avez vingt-huit.

MADAME RAQUIN, après avoir cherché dans la corbeille qu’elle a posée sur la cheminée.

Non, je ne trouve pas la laine dont j’ai besoin... Il faut que je descende.

Elle descend.


 

 

Scène II

 

THÉRÈSE, LAURENT, GRIVET, MICHAUD

 

GRIVET, se levant à demi, baissant la voix.

Eh ! la partie a failli être compromise tout à l’heure. Ce n’est plus aussi gai qu’autrefois, ici.

MICHAUD, de même.

Que voulez-vous? quand la mort passe dans une maison... Mais rassurez-vous, j’ai trouvé un moyen de ramener nos bons jeudis d’autrefois.

Ils jouent.

THÉRÈSE, bas à Laurent qui s’est rapproché d’elle.

Tu as eu peur, n’est-ce pas ?

LAURENT, de même.

Oui... Veux-tu que je vienne, ce soir ?

THÉRÈSE.

Attendons, attendons encore. Ayons de la prudence jusqu’au bout.

LAURENT.

Il y a un an que nous sommes prudents, un an que je ne t’ai revue. Ce serait si facile. Je rentrerais par la petite porte. Nous sommes libres, maintenant. Nous n’aurions pas peur, ensemble, dans ta chambre.

THÉRÈSE.

Non, ne gâtons pas l’avenir... Nous avons besoin de beaucoup de bonheur, Laurent. En trouverons-nous jamais assez !

LAURENT.

Aie confiance. Nous nous calmerons aux bras l’un de l’autre, lorsque nous serons deux contre l’effroi... Quand viendrai-je ?

THÉRÈSE.

La nuit de nos noces. Et elle ne tardera pas, vois-tu. Le dénouement est proche... Prends, garde, voici ma tante.

MADAME RAQUIN, qui est remontée.

Thérèse, descends donc, ma fille. On a besoin de toi en bas.

Thérèse sort d’un air accablé. Tous la suivent des yeux.


 

 

Scène III

 

LAURENT, GRIVET, MICHAUD, MADAME RAQUIN

 

MICHAUD.

Avez-vous observé Thérèse, tout à l’heure ? Elle baissait la tête, elle était très pâle.

MADAME RAQUIN.

Je l’étudie chaque jour, ses yeux se cernent, ses mains sont agitées de tremblements fébriles.

LAURENT.

Oui, elle a aux joues cette flamme rose des poitrinaires.

MADAME RAQUIN.

Vous m’avez fait remarquer ces symptômes alarmants, mon cher Laurent, et maintenant je les vois qui grandissent... Aucune douleur ne me sera donc épargnée !

MICHAUD.

Bah ! vous vous inquiétez à tort. C’est nerveux. Elle se remettra.

LAURENT.

Non, elle est frappée au cœur. Il y a comme un adieu dans ses longs silences, dans ses sourires pâles... Ce sera une lente agonie.

GRIVET.

Vous n’êtes guère consolant, mon cher. On devrait l’égayer, cette bonne Thérèse, au lieu de la promener dans des idées funèbres.

MADAME RAQUIN.[10]

Hélas ! mon ami, Laurent dit vrai, la blessure est au cœur. Et elle ne veut pas être consolée. Chaque fois que j’essaie de lui faire entendre raison, elle est prise d’impatience, de colère même. Elle se réfugie dans sa douleur comme un animal blessé.

LAURENT.

Il faut nous résigner.

MADAME RAQUIN.

Ce sera le dernier coup... Je n’ai plus qu’elle, je comptais sur elle pour me fermer les yeux. Si elle s’en allait, je resterais seule au fond de cette boutique, je mourrais dans un coin... Ah ! tenez ! je suis bien malheureuse, je ne sais quel vent de malheur est entré chez nous.

Elle pleure.

GRIVET, timidement.

Alors, on ne joue plus ?

MICHAUD.

Attendez donc, fichtre !...

Il se lève.

Voyons, je veux chercher un remède. À l’âge de Thérèse, que diable ! on n’est pas inconsolable... A-t-elle beaucoup pleuré, après l’affreuse catastrophe de Saint-Ouen ?

MADAME RAQUIN.

Non, elle pleure très difficilement... Elle avait une douleur sourde, un accablement d’esprit et de corps, comme lorsqu’on a beaucoup marché. Elle semblait étourdie... Elle était devenue très peureuse.

LAURENT, tressaillant.

Très peureuse !

MADAME RAQUIN.

Oui... Une nuit, je l’entendis pousser des cris étouffés, j’accourus... Elle ne me reconnaissait pas, elle balbutiait...

LAURENT.

Quelque cauchemar... Et elle parlait ? que disait-elle ?

MADAME RAQUIN.

Je n’ai pu comprendre. Elle appelait Camille... Le soir, elle n’ose plus monter ici sans lumière. Le matin, elle est toute lasse, elle se traîne, elle a des gestes fatigués, des regards vides qui me navrent... Je sais bien qu’elle s’en va, qu’elle veut rejoindre mon pauvre enfant.

MICHAUD.

Eh bien ! chère dame, ma petite enquête est faite, je vous dirai tout net ce que je pense Mais d’abord, qu’on nous laisse.

LAURENT.

Vous voulez rester seul avec madame Raquin ?

MICHAUD.

Oui.

GRIVET, se levant.

Bien, nous vous laissons.

Revenant.

Vous savez que vous m’en devez deux, monsieur Michaud... Vous m’appellerez. Je suis à vos ordres.

Laurent et Grivet sortent par la porte du fond.

 

 

Scène IV

 

MICHAUD, MADAME RAQUIN

 

MICHAUD.

Allons, ma vieille amie... Je suis un peu brutal...

MADAME RAQUIN.

Que me conseillez- vous?... Si nous pouvions la sauver !

MICHAUD, baissant la voix.

Il faut marier Thérèse.

MADAME RAQUIN.

La marier !... Ah ! vous êtes cruel !... Je croirais perdre mon pauvre Camille une seconde fois.

MICHAUD.

Dame ! je ne fais pas du sentiment, moi !... Je suis un médecin, si vous voulez.

MADAME RAQUIN.

Non, c’est impossible... Vous voyez ses larmes. Elle repousserait une pareille pensée avec indignation. Mon fils n’est pas oublié ; vous me feriez douter de votre délicatesse, Michaud... Thérèse ne peut se marier avec Camille dans le cœur. Ce serait une profanation.

MICHAUD.

Si vous dites de grands mots !... Une femme qui a peur, le soir, de monter toute seule dans sa chambre, a besoin d’un mari, que diable !

MADAME RAQUIN.

Et cet étranger que nous introduirions dans notre intérieur ! Toute ma vieillesse en serait troublée. Nous pourrions faire un mauvais choix, déranger le peu de paix qui nous reste... Non, non, qu’on me laisse mourir avec mon deuil autour de moi.

Elle s’assoit dans son fauteuil, à droite.

MICHAUD.

Sans doute, il faudrait chercher un brave cœur qui fût à la fois un bon mari pour Thérèse et un bon fils pour vous, qui remplaçât tout à fait Camille, en un mot... Enfin, tenez... Laurent !

MADAME RAQUIN.

Lui !

MICHAUD.

Eh oui ! quel joli couple ça ferait !... Ma vieille amie, tel est le conseil que je vous donne : il faut les marier ensemble.

MADAME RAQUIN.

Eux, Michaud !

MICHAUD.

J’étais sûr que vous alliez vous récrier... C’est un projet que je caresse depuis longtemps. Réfléchissez, croyez-en ma vieille expérience. Si, pour mettre une joie dernière dans votre vieillesse, vous vous décidiez à marier Thérèse, à la sauver de ce lent chagrin qui la tue, où trouveriez-vous pour elle un meilleur mari que Laurent ?

MADAME RAQUIN.

Il me semblait qu’ils étaient frère et sœur.

MICHAUD.

Eh ! songez à vous ! Je vous veux tous contents, moi ! Le bon temps reviendra. Vous aurez encore deux enfants pour vous fermer les yeux.

MADAME RAQUIN.

Ne me tentez pas... Vous avez raison, j’ai bien besoin d’un peu de consolation. Mais j’ai peur que nous ne fassions le mal... Mon pauvre Camille nous punirait de l’oublier sitôt.

MICHAUD.

Qui parle de l’oublier ? Laurent a toujours son nom à la bouche... Ça ne sort pas de la famille, que diable !

MADAME RAQUIN.

Je suis bien vieille ; mes jambes ne vont plus ; je ne voudrais pourtant que mourir tranquille.

MICHAUD.

Allons, vous êtes convaincue... C’est la seule façon de ne pas introduire un étranger dans votre intérieur. Vous ne faites que resserrer des liens d’amitié. Et je vous veux grand’mère, avec des bambins qui grimperont sur vos genoux... Vous souriez, je savais bien que je vous ferais sourire.

MADAME RAQUIN.

Oh ! c’est mal, c’est mal de sourire. J’ai l’âme pleine de trouble, mon ami. Mais eux, ils ne voudront jamais. Ils ne pensent guère à ces choses.

MICHAUD.

Bah ! nous allons mener l’affaire rondement.. Ils sont trop raisonnables pour ne pas comprendre que leur mariage est nécessaire au bonheur de cette maison. C’est dans ce sens qu’il faut leur parler... Je me charge de Laurent. Je le déciderai, en fermant la boutique avec lui. Pendant ce temps, vous direz la chose à Thérèse. Et nous les fiançons ce soir même.

MADAME RAQUIN, se levant.

Je suis toute tremblante.

MICHAUD.

Tenez, la voici, je vous laisse.

 

 

Scène V

 

MADAME RAQUIN, THÉRÈSE

 

MADAME RAQUIN, à Thérèse, qui entre l’air abattu.

Qu’as-tu encore, mon enfant ? De la soirée, tu n’as dit un mot. Je t’en supplie, tâche d’être un peu moins triste. Fais cela pour ces messieurs...

Thérèse a un geste vague.

Je le sais, on ne commande pas à sa tristesse... Est-ce que tu souffres ?

THÉRÈSE.

Non... Je suis bien lasse.

MADAME RAQUIN.

Si tu souffrais, il faudrait le dire. Ce serait mal, de te laisser aller, sans vouloir qu’on te soignât... Tu as des palpitations peut-être ? des élancements dans la poitrine, n’est-ce pas ?

THÉRÈSE.

Non. Je ne sais. Je n’ai rien... Il me semble que tout s’endort en moi.

MADAME RAQUIN.

Chère enfant... Tu me causes bien du chagrin, avec tes silences, tes abattements. Je n’ai plus que toi.

THÉRÈSE.

C’est vous qui me conseillez d’oublier ?

MADAME RAQUIN.

Je n’ai pas dit cela, je ne puis dire cela... Mais j’ai le devoir de t’interroger, de ne pas t’imposer mon deuil, de savoir s’il est pour toi une consolation... Réponds-moi, avec franchise.

THÉRÈSE.

Je suis bien lasse.

MADAME RAQUIN.

Je veux que tu me répondes... Tu vis trop seule, tu t’ennuies, n’est-ce pas ? À ton âge, on ne peut pleurer éternellement.

THÉRÈSE.

Je ne sais ce que vous voulez dire.

MADAME RAQUIN.

Je ne dis rien, je t’interroge, je cherche où est ton mal.... Vivre toujours avec une femme en larmes, ce n’est pas gai, je le comprends. Puis, cette chambre est bien grande, bien noire, et peut-être désires-tu...

THÉRÈSE.

Je ne désire rien.

MADAME RAQUIN.

Écoute, ne te fâche pas, c’est une vilaine idée, qui nous est venue... Nous avons songé à te remarier.

THÉRÈSE.

Moi ! jamais, jamais ! Pourquoi doutez-vous de moi ?

MADAME RAQUIN, très émue.

Je le leur disais bien, elle ne peut l’avoir oublié, il est toujours dans son cœur... C’est, eux qui m’ont poussée... Et ils ont raison, vois-tu, mon enfant. La maison est trop triste. Tout le monde nous fuirait... Va, tu ferais bien de les écouter.

THÉRÈSE.

Jamais !

MADAME RAQUIN.

Si, remarie-toi... Je ne me rappelle plus les choses convaincantes qu’ils m’ont dites. J’étais de leur avis. Je me suis chargée de te décider... Je vais appeler Michaud, si tu veux. Il saura mieux parler que moi.

THÉRÈSE.

Mon cœur est fermé, il n’entendrait pas. Qu’on me laisse tranquille, je vous en prie...

Elle passe à gauche.

Me remarier, grand Dieu, et avec qui ?

MADAME RAQUIN.

Ils ont eu une bonne idée, ils ont trouvé quelqu’un... Michaud est en train, en bas, de parler à Laurent.

THÉRÈSE.

Laurent ! C’est à Laurent que vous avez songé !.... Mais je ne l’aime pas, je ne veux pas l’aimer !

MADAME RAQUIN.

Je t’assure, ils ont raison. J’étais de leur avis... Laurent est presque de la famille. Tu sais combien il est bon, combien il nous est utile. Au premier moment, j’ai été blessée comme toi, il me semblait que c’était mal. Puis, en réfléchissant, j’ai pensé que tu serais moins infidèle à la mémoire de celui qui n’est plus, en épousant son ami, ton sauveur.

THÉRÈSE.

Mais moi qui pleure ! moi qui veux pleurer !

MADAME RAQUIN.

 Je plaide contre tes larmes et les miennes... Vois-tu, ils désirent que nous soyons heureuses. Ils m’ont dit encore que j’aurais deux enfants, que cela mettrait autour de moi quelque chose de doux et de gai qui m’aiderait à attendre paisiblement la mort... Je suis égoïste, j’ai besoin de te voir sourire... Consens, fais cela pour moi.

THÉRÈSE.

Ma chère souffrance... Vous savez que j’ai toujours été résignée, que je n’ai jamais voulu que vous satisfaire.

MADAME RAQUIN.

Oui, tu es une bonne fille...

Essayant de sourire.

Ce sera mon dernier printemps. Nous nous arrangerons une existence et l’on aura moins froid chez nous. Laurent nous aimera bien... Tu sais que je l’épouse un peu, moi aussi. Tu me le prêteras pour mes petites commissions, pour mes lubies de vieille femme.

THÉRÈSE.

Chère tante... J’avais bien compté pourtant que vous me laisseriez pleurer en paix.

MADAME RAQUIN.

Tu consens, n’est-ce pas ?

THÉRÈSE.

Oui.

MADAME RAQUIN, très émue.

Merci, ma fille, tu me rends bien heureuse.

Allant tomber sur une chaise, à droite de la table.

Ô mon pauvre enfant, mon pauvre mort, c’est moi qui t’ai trahi la première.

 

 

Scène VI

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, MICHAUD, puis SUZANNE, GRIVET et LAURENT

 

MICHAUD, bas à madame Raquin.

Je l’ai décidé ; mais, fichtre ! ça n’a pas été sans peine. Il fait cela pour vous, vous comprenez ; j’ai plaidé votre cause... Il va monter, il met les clavettes aux boulons de la devanture... Et Thérèse ?

MADAME RAQUIN, bas.

Elle consent aussi.

Michaud va rejoindre Thérèse, à gauche, au fond, et cause bas avec elle.

SUZANNE, arrivant, suivie de Grivet, et continuant une conversation commencée.

Non, non, monsieur Grivet, vous êtes un égoïste, je ne danserai pas avec vous à la noce... Comment, vous ne vous êtes pas marié pour ne pas déranger vos petites habitudes ?

GRIVET.

Certainement, mademoiselle.

SUZANNE.

Fi ! le vilain homme !... Vous entendez, pas un bout de contredanse, pas grand comme ça.

Elle va rejoindre Thérèse et Michaud.

GRIVET.

Toutes ces petites filles croient que c’est amusant de se marier. J’ai essayé cinq fois...

À madame Raquin.

Vous vous souvenez, la dernière fois, c’était avec cette grande demoiselle sèche qui donnait des leçons. Les bans étaient publiés, tout allait pour le mieux, lorsqu’elle m’a avoué qu’elle prenait du café au lait le matin. Moi, je déteste le café au lait, je prends du chocolat depuis trente ans. Cela aurait bouleversé mon existence, et j’ai rompu... J’ai bien fait, n’est-ce pas ?

MADAME RAQUIN, souriant.

Sans doute.

GRIVET.

Ah ! lorsque l’on s’entend, c’est un plaisir... Ainsi Michaud a vu tout de suite que Thérèse et Laurent étaient faits l’un pour l’autre.

MADAME RAQUIN, gravement.

Vous avez raison, mon ami.

Elle se lève.

GRIVET.

Comme dit la chanson :

Il faut des époux assortis

Dans les liens du mariage...

Regardant sa montre.

Diable ! onze heures moins cinq...

Il s’assoit à droite, met ses caoutchoucs et prend son parapluie.

LAURENT, qui vient de remonter, s’approchant de madame Raquin.[11]

Je viens de causer de votre bonheur avec monsieur Michaud. Vos enfants désirent vous rendre heureuse... chère mère...

MADAME RAQUIN, très émue.

Oui, appelez-moi votre mère, mon bon Laurent.

LAURENT.

Thérèse, voulez-vous que nous fassions à notre mère une existence douce et paisible ?

THÉRÈSE.

Je le veux. Nous avons une tâche à remplir.

MADAME RAQUIN.

Ô mes enfants !...

Prenant les mains de Thérèse et de Laurent, et les gardant dans les siennes.

Épousez-la, Laurent ; faites qu’elle ne soit plus si triste, et mon fils vous remerciera... Vous me donnez bien de la joie. Je demanderai au ciel qu’il ne nous en punisse pas.


 

 

ACTE III

 

Trois heures du matin. La chambre est parée, toute blanche. Grand feu clair. Une lampe allumée. Rideaux blancs au lit, couvre-pieds garni de dentelles, carrés de guipure sur les sièges. De gros bouquets de roses partout, sur le buffet, sur la cheminée, sur la table.


 

 

Scène première

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, SUZANNE, MICHAUD, GRIVET

 

Thérèse, madame Raquin et Suzanne, en toilette de noce, entrent par la porte du fond. Madame Raquin et Suzanne n’ont plus leurs châles ni leurs chapeaux. Thérèse est en soie grise ; elle va s’asseoir à gauche, d’un air las. Suzanne reste à la porte et se débat un instant contre Grivet et Michaud, en habit noir, qui veulent suivre les dames.

SUZANNE.

Mais non, mon oncle ! mais non, monsieur Grivet ! On n’entre pas dans la chambre de la mariée ! C’est inconvenant, ce que vous faites là.

Michaud et Grivet entrent quand même.

MICHAUD, bas à Suzanne.

Tais- toi donc, c’est une farce...

De même à Grivet.

Vous avez le paquet d’orties, monsieur Grivet ?

GRIVET.

Certainement, depuis ce matin, dans la poche de mon habit... Ça m’a même beaucoup gêné à l’église et au restaurant.

Il s’approche sournoisement du lit.

MADAME RAQUIN, avec un sourire.

Allons, messieurs, vous ne pouvez assister à la toilette de la mariée.

MICHAUD.

La toilette de la mariée ! Ah ! chère dame, quelle charmante chose !... Si vous aviez besoin de nous pour les épingles, nous vous aiderions.

Il rejoint Grivet.

SUZANNE, à madame Raquin.

Jamais je n’ai vu mon oncle si gai. Il était rouge, rouge, au dessert.

MADAME RAQUIN.

Laisse-les rire. Un soir de noces, il est permis de s’amuser. À Vernon, on en fait bien d’autres. Les mariés ne peuvent fermer l’œil de la nuit.

GRIVET, devant le lit.

Fichtre ! ce lit est d’un moelleux !... Touchez donc, monsieur Michaud.

MICHAUD.

Bigre ! il y a au moins trois matelas...

Bas.

Vous avez fourré les orties dedans ?

GRIVET, de même.

Juste au beau milieu.

MICHAUD, éclatant de rire.

Ha ! ha ! vous êtes trop farce, positivement.

GRIVET, riant également.

Ha ! ha ! elle est réussie, celle-là, n’est-ce pas ?

MADAME RAQUIN, souriant.

Messieurs, la mariée attend.

SUZANNE.

Voyons, vous en irez-vous ? Vous êtes agaçants, à la fin !

MICHAUD.

Bien, bien, nous partons.

GRIVET, à Thérèse.

Madame, nos compliments, et une bonne nuit.

THÉRÈSE, se levant et se rasseyant.

Merci, messieurs.

GRIVET, serrant la main de madame Raquin en se retirant.

Vous ne nous en voulez pas, chère dame ?

MADAME RAQUIN.

Comment donc, mon vieil ami, un soir de noces !

Michaud et Grivet s’en vont lentement en pouffant de rire.

SUZANNE, fermant la porte derrière eux.

Ne revenez plus surtout... Il n’y a que le mari qui ait le droit de venir, et encore, lorsque nous le lui permettrons.

 

 

Scène II

 

THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, SUZANNE

 

MADAME RAQUIN.

Tu devrais te déshabiller, Thérèse ; trois heures vont sonner.

THÉRÈSE.

Je suis brisée de fatigue... Cette cérémonie, cette promenade en voiture, ce repas qui n’en finissait plus... Laissez-moi là un instant, je vous en prie.

SUZANNE.

Oui, il faisait une chaleur dans ce restaurant ! J’avais mal à la tête, mais ça s’est dissipé dans le fiacre...

À madame Raquin.

C’est vous qui devez être lasse, avec vos mauvaises jambes ! Le médecin vous a pourtant bien défendu de tant vous fatiguer.

MADAME RAQUIN.

Une émotion terrible pourrait seule m’être fatale, et, aujourd’hui, je n’ai que des émotions douces à avoir... Les choses se sont bien passées, n’est-ce pas ? C’était convenable.

SUZANNE.

Le maire avait l’air tout à fait comme il faut. Quand il s’est mis à lire dans son petit livre rouge, le marié a baissé la tête... Monsieur Grivet a fait une signature superbe sur le registre.

MADAME RAQUIN.

À l’église, le prêtre a été bien touchant.

SUZANNE.

Oh ! tout le monde pleurait. Je guettais Thérèse ; elle n’avait pas envie de rire, Thérèse, je vous assure... Et, l’après-midi, que de monde sur les boulevards ! Nous sommes bien allés deux fois de la Madeleine à la Bastille. Les gens nous regardaient d’un air drôle... La moitié de la noce dormait en arrivant à ce restaurant des Batignolles.

Elle rit.

MADAME RAQUIN.

Thérèse, tu devrais te déshabiller, mon enfant.

THÉRÈSE.

Encore un instant, causez encore un instant.

SUZANNE.[12]

Voulez-vous que je vous serve de femme de chambre ?... Attendez... Maintenant, laissez-moi faire. Comme ça, vous ne vous fatiguerez pas.

MADAME RAQUIN.

Donne-moi son chapeau.

SUZANNE, ôtant le chapeau et le donnant à madame Raquin qui va le serrer dans l’armoire.

Là, vous voyez que vous n’avez pas besoin de vous remuer... Ah ! pourtant, il faut que vous vous leviez, si vous voulez que je retire la robe.

THÉRÈSE, se levant.

Comme tu me tourmentes !

MADAME RAQUIN.

Il est tard, ma fille.

SUZANNE, dégrafant la robe, ôtant les épingles.

Un mari, ça doit être terrible. Une de mes amies qui s’est mariée, pleurait, pleurait... Vous ne vous serrez presque pas, et votre taille est très mince. Vous avez raison de, porter des corsages un peu longs... Ah ! voilà une épingle, par exemple ! qui tient joliment. J’ai envie d’aller chercher monsieur Grivet.

Elle rit.

THÉRÈSE.

Le frisson me prend. Dépêche-toi, ma chère.

SUZANNE.

Nous allons nous mettre devant le feu...

Elles traversent toutes deux.[13]

Tiens ! vous avez un accroc dans votre volant. Elle est magnifique, votre soie ; elle se tient debout... Ah ! que vous êtes nerveuse, bonne amie ! Vous frémissez comme Thisbé, sous mes doigts. Thisbé, c’est une chatte que mon oncle m’a donnée. Je prends bien garde pourtant de ne pas vous faire de chatouilles.

THÉRÈSE.

J’ai un peu de fièvre.

SUZANNE.

J’en suis à la dernière agrafe, allez !...

Elle enlève la robe et la remet à madame Raquin.

J’ai fini... Je vais vous coiffer pour la nuit, maintenant, voulez-vous ?

MADAME RAQUIN.

C’est cela.

Elle sort par le fond en emportant la robe.

SUZANNE, après avoir fait asseoir Thérèse devant le feu.

Vous voilà déjà toute rouge. Vous étiez tantôt pâle comme une morte.

THÉRÈSE.

C’est le feu qui me saisit.

SUZANNE, derrière elle, la décoiffant.

Baissez un peu la tête... Vous avez des cheveux superbes... Dites, bonne amie, je voudrais vous questionner ; je suis très curieuse, vous savez ; les petites filles aiment à se renseigner... Votre cœur bat bien fort, et c’est pour cela que vois tremblez, n’est-ce pas ?

THÉRÈSE.

Mon cœur n’a pas dix-sept ans comme le tien, ma chère.

SUZANNE.

Je ne vous fâche pas, au moins ?... Toute la journée, j’ai pensé que si j’étais à votre place, je serais bien sotte, et alors je me suis promis de voir comment vous vous y prendriez pour votre toilette de nuit, afin de ne pas avoir l’air gauche, quand viendra mon tour... Vous êtes un peu triste, mais vous avez du courage. Moi, j’ai peur de sangloter comme une bête.

THÉRÈSE.

Le prince bleu est donc un prince terrible ?

SUZANNE.

Ne vous moquez pas... Cela vous va bien d’être décoiffée ; vous ressemblez à ces reines qu’on voit sur les images... Pas de nattes, n’est-ce pas ? rien qu’un chignon.

THÉRÈSE.

Oui, noue simplement les cheveux.

Madame Raquin rentre et prend un peignoir blanc dans l’armoire.

SUZANNE, la recoiffant.

Si vous me promettiez de ne pas rire, je vous dirais ce que j’éprouverais à votre place... Je serais contente, oh ! mais contente comme je ne l’ai jamais été. Et, avec cela, j’aurais une peur atroce. Il me semblerait marcher sur des nuages, entrer dans quelque chose d’inconnu, de doux et de terrifiant, avec une musique très douce, des parfums très suaves. Et j’avancerais dans une lumière blanche, poussée malgré moi par une joie si frissonnante, que je croirais en mourir... N’est-ce pas ce que vous ressentez ?

THÉRÈSE.

Si...

D’un ton plus bas.

De la musique, des parfums, une grande lumière, tout le printemps de la jeunesse et de l’amour.

SUZANNE.

Mais vous grelottez encore.

THÉRÈSE.

J’ai pris froid, je ne puis me réchauffer.

MADAME RAQUIN, venant s’asseoir au coin de la cheminée.

Je vais faire tiédir ton peignoir.

Elle présente le peignoir au feu.

SUZANNE, reprenant.

Et quand le prince bleu attendrait, comme attend monsieur Laurent, je mettrais quelque malice à le laisser s’impatienter. Puis, lorsqu’il serait à la porte, oh ! alors, je deviendrais stupide, je me ferais toute petite, toute petite, et je tâcherais qu’il ne me trouve plus... Je ne sais plus ensuite, j’ai des souleurs quand j’y songe.

MADAME RAQUIN, retournant le peignoir, souriant.

Il ne faut pas y songer, Suzanne. Les enfants n’ont donc que les poupées, les fleurs et les maris en tête !

THÉRÈSE.

La vie est plus rude.

SUZANNE, à Thérèse.

Est-ce que ce n’est pas ce que vous éprouvez ?

THÉRÈSE.

Si...

D’un ton plus bas.

J’aurais voulu ne pas me marier, l’hiver, dans cette chambre. À Vernon, en mai, les acacias sont en fleurs, les nuits sont tièdes.

SUZANNE.

Vous voilà coiffée.

Thérèse et madame Raquin se lèvent.

Vous allez mettre votre peignoir tout chaud.

MADAME RAQUIN, aidant Thérèse à mettre le peignoir.

Il me brûle les mains.

SUZANNE.

Vous n’avez plus froid, j’espère ?

THÉRÈSE.

Merci.

SUZANNE, la regardant.

Ah ! vous êtes gentille, vous avez l’air d’une vraie mariée, dans ces dentelles.

MADAME RAQUIN.

Maintenant, nous allons te laisser seule, mon enfant.

THÉRÈSE.[14]

Seule, seule... Attendez... Il me semble que j’ai encore quelque chose à vous dire.

MADAME RAQUIN.

Non, ne parle pas ; j’évite de parler, moi, tu vois bien. Je ne veux pas te mettre en larmes. Si tu savais quel effort j’ai dû faire, depuis ce matin ! J’ai le cœur serré, et pourtant je dois être, je suis heureuse... Tout est fini. Tu as vu comme notre vieil ami Michaud est gai. Il faut être gaie.

THÉRÈSE.

Vous avez raison, j’ai la tête malade. Au revoir.

MADAME RAQUIN.

Au revoir...

Revenant.

Dis-moi, tu n’as pas de chagrin, tu ne me caches pas quelque souffrance ?... Ce qui me soutient, c’est la pensée que nous avons fait ton bonheur... Tu aimeras ton mari, qui mérite notre tendresse à toutes deux. Tu l’aimeras comme tu as aimé... Non, je n’ai rien à te dire, je ne veux rien te dire. Nous avons fait de notre mieux, et je te souhaite beaucoup de joie, ma fille, pour toutes les consolations que tu me donnes.

SUZANNE.

On dirait que vous la laissez avec une bande de loups, cette pauvre Thérèse, au fond d’une caverne. La caverne sent bon. Il y a des roses partout. C’est doux et gentil comme dans un nid.

THÉRÈSE.

Ces fleurs ont coûté cher, vous avez fait des folies.

MADAME RAQUIN.

Je sais que tu aimes le printemps ; j’ai voulu en mettre un petit coin dans ta chambre, la nuit de tes noces. Tu pourras y faire le rêve de Suzanne, croire que tu visites les jardins du paradis... Tu souris, vois-tu. Sois heureuse, au milieu de tes roses. Au revoir, ma fille.

Elle l’embrasse.

SUZANNE.

Et moi, vous ne m’embrassez pas, bonne amie ?

Thérèse l’embrasse.

Vous voilà redevenue toute pâle. C’est le prince bleu qui approche...

Regardant autour d’elle avant de sortir.

Oh ! c’est terrible, une chambre comme ça, pleine de roses.

 

 

Scène III

 

LAURENT, THÉRÈSE

 

Thérèse, restée seule, revient avec lenteur s’asseoir près du feu. Un silence. Laurent, encore en toilette de noces, entre doucement, ferme la porte et s’avance d’un air gêné.

LAURENT.

Thérèse, mon cher amour...

THÉRÈSE, le repoussant.

Non, attends, j’ai froid.

LAURENT, après un silence.

Enfin, nous voila seuls, ma Thérèse, loin des autres, libres de nous aimer... La vie est à nous, cette chambre est à nous, et tu es à moi, chère femme, parce que je t’ai conquise, et que tu as bien voulu te donner.

Il cherche à l’embrasser.

THÉRÈSE, le repoussant.

Non, tout à l’heure, je suis toute frissonnante.

LAURENT.

Pauvre ange !... Donne tes pieds que je les réchauffe dans mes mains.

Il s’agenouille devant elle et essaye de lui prendre les pieds, qu’elle retire.

C’est que l’heure est venue, vois-tu. Rappelle-toi. Il y a un an que nous attendons, un an que nous travaillons à cette nuit d’amour. Il nous la faut, n’est-ce pas ? pour nous payer toute notre prudence et tout ce que tu sais, nos souffrances, nos angoisses...

THÉRÈSE.

Je me rappelle... Ne reste pas là. Assieds-toi un instant. Nous causerons.

LAURENT, se relevant.

Pourquoi trembles-tu ? J’ai fermé la porte, et je suis ton mari... Jadis, quand tu venais, tu ne tremblais pas, tu riais, tu parlais haut, au risque de nous faire surprendre. Maintenant, tu parles à voix basse, comme si quelqu’un nous écoutait derrière ces murs... Va, nous pouvons élever la voix et rire, et nous aimer. C’est notre nuit de noces, personne ne viendra.

THÉRÈSE, avec épouvante.

Ne dis pas cela, ne dis pas cela... Tu es plus pâle que moi, Laurent, et ta langue balbutie à dire ces choses. Ne fais pas le brave. Attends que nous osions, pour nous embrasser... Tu as peur d’avoir l’air d’un imbécile, n’est-ce pas ? en ne me prenant pas un baiser. Tu es un enfant. Nous ne sommes pas des mariés comme les autres... Assieds-toi. Causons.

Il passe derrière elle, s’accoude à la cheminée, pendant qu’elle reprend d’un autre ton de voix, familier et indiffèrent.

Il a fait beaucoup de vent aujourd’hui.

LAURENT.

Un vent très froid. Il s’est un peu calmé, l’après-midi.

THÉRÈSE.

Oui, il y avait des toilettes sur les boulevards... N’importe, les abricotiers feront bien de ne pas se presser de fleurir.

LAURENT.

Les coups de gelée, en mars, sont très mauvais pour les arbres fruitiers. À Vernon, tu dois te souvenir...

Il s’arrête. Tous deux rêvent un instant.

THÉRÈSE, à voix basse.

À Vernon, c’était, l’enfance...

Reprenant son ton de voix familier et indifférent.

Mets donc une bûche au feu. Il commence à faire bon, ici... Crois-tu qu’il soit quatre heures ?

LAURENT, regardant la pendule.

Non, pas encore.

Il passe à gauche et va s’asseoir à l’autre bout de la pièce.

THÉRÈSE.

C’est étonnant, la nuit est longue... Est-ce que tu es comme moi ? Je n’aime guère aller en fiacre. Rien n’est plus stupide que de rouler pendant des heures. Ça m’endort... Je déteste aussi manger au restaurant.

LAURENT.

On n’y est jamais aussi bien que chez soi.

THÉRÈSE.

À la campagne, je ne dis pas.

LAURENT.

On mange d’excellentes choses, à la campagne... Tu te rappelles, les guinguettes, au bord de l’eau...

Il se lève.

THÉRÈSE, se levant brusquement, d’une voix rude.

Tais-toi ! Pourquoi lâches-tu les souvenirs ? Je les écoute malgré moi battre dans ta tête et dans la mienne, et la cruelle histoire se déroule... Non, ne disons plus rien, ne pensons plus. Sous les mots que tu prononces, j’en entends d’autres ; j’entends ce que tu penses et ce que tu ne dis pas... N’est-ce pas ? tu en étais à l’accident ? Tais-toi !

Un silence.

LAURENT.

Thérèse, parle, je t’en conjure. Ce silence est trop lourd. Parle-moi...

THÉRÈSE, allant s’asseoir à droite, les mains serrées aux tempes.

Ferme les yeux, tâche de l’anéantir.

LAURENT.

Non, j’ai besoin d’entendre le son de ta voix. Dis-moi quelque chose, ce que tu voudras, comme tout à l’heure, que le temps est mauvais, que la nuit est longue...

THÉRÈSE.

Je pense quand même, je ne puis pas ne pas penser. Tu as raison, le silence est mauvais, et les mots me jailliraient des lèvres...

Essayant de sourire, d’une voix gaie.

La mairie était toute froide, ce matin. J’avais les pieds glacés. Mais je me les suis réchauffés sur un calorifère, à l’église. Tu  l’as vu, le calorifère ? Il était près de l’endroit où nous nous sommes mis à genoux.

LAURENT.

Parfaitement... Grivet est resté planté dessus pendant toute la cérémonie. Il avait un air de jubilation, ce diable de Grivet ! il était fort drôle, n’est-ce pas ?

Ils se forcent tous les deux pour rire.

THÉRÈSE.

L’église était un peu noire, à cause du temps. As-tu remarqué la dentelle de la nappe de l’autel ? C’est de la dentelle à dix francs le mètre, au moins. Je n’en ai pas de si belle dans mon magasin... Des odeurs d’encens traînaient, si douces qu’elles me faisaient mal... J’ai cru d’abord que nous étions seuls, au fond de cette grande église vide, et cela me plaisait.

Sa voix s’assombrit peu à peu.

Puis, des voix ont chanté. Tu as dû remarquer, dans une chapelle, de l’autre côté de la nef... ?

LAURENT, hésitant.

J’ai aperçu du monde avec des cierges, je crois.

THÉRÈSE, prise d’une terreur croissante.

C’était un enterrement. Quand je levais les yeux, j’avais en face de moi le drap noir, avec la grande croix blanche...

Elle se lève et recule lentement.

La bière a passé près de nous. Je l’ai regardée. Une pauvre bière, courte, étroite, toute mesquine ; quelque misérable mort, souffreteux et malingre...

Elle est arrivée près de Laurent et se heurte à son épaule. Ils tressaillent tous les deux. Puis, elle reprend, d’une voix basse et ardente.

Tu l’as vu à la Morgue, toi, Laurent ?

LAURENT.

Oui.

THÉRÈSE.

Paraissait-il avoir beaucoup souffert ?

LAURENT.

Horriblement.

THÉRÈSE.

Il avait les yeux ouverts, et il te regardait, n’est-ce pas ?

LAURENT.

Oui... Il était atroce, bleui et gonflé par l’eau. Et il riait, le coin de la bouche tordu.

THÉRÈSE.

Il riait, tu crois... Dis-moi, dis-moi tout, dis-moi comment il était... Dans mes nuits d’insomnie, je ne l’ai jamais vu nettement, et j’ai une rage, une rage de le voir.

LAURENT, d’une voix terrible, secouant Thérèse.

Tais-toi ! réveille-toi !... Nous nous endormons tous les deux. De quoi me parles-tu ? Et si j’ai répondu, j’ai menti. Je n’ai rien vu, rien, rien... Quel jeu imbécile jouons-nous donc là, nous autres !

THÉRÈSE.

Ah ! je sentais que les mots monteraient malgré nous à nos lèvres. Tout nous a ramenés à lui, les abricotiers en fleurs, les ginguettes du bord de l’eau, les bières mesquines qui passent... Va, il n’est plus pour nous de causerie indifférente. Il est au bout de toutes nos pensées.

LAURENT.

Embrasse-moi.

THÉRÈSE.

J’entendais bien que tu ne me parlais que de lui et que je ne te répondais que sur lui. Ce n’est pas notre faute, si l’affreux récit s’est déroulé en nous, et si nous l’avons achevé à voix haute.

LAURENT, cherchant à la prendre dans ses bras.

Embrasse-moi, Thérèse. Nos baisers nous guériront. Nous nous sommes mariés pour nous calmer aux bras l’un de l’autre... Embrasse-moi, et oublions, chère femme.

THÉRÈSE, le repoussant.

Ne me tourmente pas, je t’en supplie. Un moment encore... Rassure-moi, sois bon et gai comme autrefois.

Un silence. Laurent fait quelques pas ; puis il sort vivement par la porte du fond comme pris d’une idée subite.

 

 

Scène IV

 

THÉRÈSE, seule

 

Il me laisse seule... Ne me quitte pas, Laurent, je suis à toi... Il n’est plus là, et me voilà seule, maintenant... La lampe baisse, je crois. Si elle allait s’éteindre, si j’allais rester dans le noir... Je ne veux pas être seule, je ne veux pas qu’il fasse nuit... Aussi pourquoi lui ai-je refusé ce baiser ? Je ne sais ce que j’avais, mes lèvres étaient froides comme de la glace, et il me semblait que ce baiser me tuerait... Où peut-il s’en être allé ?...

On frappe à la petite porte.

Grand Dieu ! voilà l’autre qui revient, à présent ! qui revient pour ma nuit de noces ! L’avez-vous entendu ? Il frappe contre le bois de lit, il m’appelle sur l’oreiller... Va-t’en, j’ai peur...

Elle reste frissonnante, les mains sur les yeux. On frappe de nouveau, et peu à peu elle se calme, elle sourit.

Non, ce n’est pas l’autre, c’est mon cher amour, c’est mon cher passé... Merci pour ta bonne pensée, Laurent. Je reconnais ton appel.

Elle va ouvrir, Laurent entre.

 

 

Scène V

 

LAURENT, THÉRÈSE

 

Ils répètent exactement les mêmes jeux de scène qu’au commencement de la scène V de l’acte premier.

THÉRÈSE.

Toi, mon Laurent !...

Elle se pend à son cou.

Je sentais que tu allais venir, mon cher amour, je songeais à toi. Il y a longtemps que je n’ai pu te tenir comme cela, à moi toute seule.

LAURENT.

Souviens-toi, tu m’avais pris jusqu’à mon sommeil. Et je rêvais comment ne nous séparer jamais... Cette nuit, ce beau songe est réalisé, Thérèse : tu es là, pour toujours, sur ma poitrine...

THÉRÈSE.

Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au soleil.

LAURENT.

Embrasse-moi donc, chère femme.

THÉRÈSE, se dégageant brusquement des bras de Laurent, avec éclat.

Eh bien ! non, eh bien ! non... À quoi bon jouer cette comédie du passé ? Nous ne nous aimons plus, c’est clair. Nous avons tué l’amour. Est-ce que tu crois que je ne me sens pas glacé entre mes bras ? Tenons-nous tranquilles. Ce serait cruel et ignoble.

LAURENT.

Tu es à moi, je t’aurai, je te guérirai malgré toi de tes peurs nerveuses... Ce qui serait cruel, ce serait de ne plus nous aimer, de ne trouver qu’un cauchemar à la place du bonheur rêvé... Viens, mets encore tes bras à mon cou.

THÉRÈSE.

Non, il ne faut pas tenter la souffrance.

LAURENT.

Comprends donc combien il est ridicule, après nous être aimés si hardiment ici, d’y passer une nuit pareille... Personne ne viendra.

THÉRÈSE, avec effroi.

Tu as déjà dit cela, ne le répète pas, je t’en supplie... Il viendrait peut-être.

LAURENT.

Veux-tu donc me rendre fou?...

Elle passe à gauche, et il marche vers elle.

Je t’ai achetée assez cher, pour que tu ne te refuses.

THÉRÈSE, se débattant.

Grâce !... Le bruit de nos baisers l’appellerait... J’ai peur, vois-tu, j’ai peur !...

Laurent va l’étreindre dans ses bras, lorsqu’il aperçoit le portrait de Camille, pendu au-dessus du buffet.

LAURENT, terrifié, reculant, montrant du doigt le portrait.

Là, là... Camille...

THÉRÈSE, revenant d’un bond se placer derrière lui.

Je te disais bien... J’ai senti un souffle froid derrière mon dos... Où le vois-tu ?

LAURENT.

Là, dans l’ombre.

THÉRÈSE.

Derrière le lit ?

LAURENT.

Non, à droite... Il ne bouge pas, il nous regarde longuement, longuement... Il est comme je l’ai vu, blafard, boueux, avec son sourire à un coin de la bouche.

THÉRÈSE, regardant.

Mais c’est son portrait que tu vois !

LAURENT.

Son portrait...

THÉRÈSE.

Oui, la peinture que tu as faite, tu sais bien ?

LAURENT.

Non, je ne sais plus... C’est son portrait, tu crois... J’avais vu ses yeux remuer. Tiens ! je les vois remuer encore... Son portrait, eh bien ! va le décrocher. Il nous gêne, à nous regarder si fixement.

THÉRÈSE.

Non, je n’ose pas.

LAURENT.

Je t’en prie, va.

THÉRÈSE.

Non.

LAURENT.

Nous le retournerons contre le mur, nous n’aurons plus peur, nous pourrons nous embrasser peut-être.

THÉRÈSE.

Non... Pourquoi n’y vas-tu pas toi-même ?

LAURENT.

C’est qu’il ne me quitte pas des yeux... Je te dis que ses yeux remuent ! Ils me suivent, ils m’écrasent...

Il s’approche lentement.

Je baisserai la tête, et quand je ne le verrai plus...

Il décroche le portrait dans un mouvement de rage.

 

 

Scène VI

 

LAURENT, MADAME RAQUIN, THÉRÈSE

 

MADAME RAQUIN, sur le seuil de la porte.

Qu’ont-ils donc ? j’ai entendu des cris.

LAURENT, tenant toujours le portrait, le contemplant malgré lui.

Il est affreux... Il est là, comme lorsque nous l’avons jeté à l’eau.

MADAME RAQUIN, s’avançant en trébuchant.

Dieu juste ! ils ont tué mon enfant !...

Thérèse, éperdue, pousse un cri de terreur. Laurent, épouvanté, jette le portrait sur le lit, et recule devant madame Raquin qui balbutie :

Assassin, assassin !...

Elle est prise de spasmes, chancelle jusqu’au lit, veut se tenir à un des rideaux qu’elle arrache, et reste un instant adossée au mur, haletante et terrible. Laurent, poursuivi par ses regards, passe à droite et se réfugie auprès de Thérèse.

LAURENT.

C’est la crise dont elle était menacée. La paralysie monte et la prend à la gorge.

MADAME RAQUIN, s’avançant de nouveau, faisant un effort, suprême.

Mon pauvre enfant... Les misérables, les misérables !

THÉRÈSE.

L’horrible chose !... Elle est tordue comme dans un étau. Je n’ose lui porter secours.

MADAME RAQUIN, rejetée en arrière, terrassée, s’affaissant sur une chaise, à gauche.

Misère !.... je ne peux... je ne peux plus...

Elle reste raide et muette, les yeux ardemment fixés sur Thérèse et Laurent qui frissonnent.

THÉRÈSE.

Elle se meurt.

LAURENT.

Non, ses yeux vivent, ses yeux nous menacent... Ah ! que ses lèvres et ses membres soient de pierre !

 

 

ACTE IV

 

Cinq heures. La chambre a repris son humidité noire. Rideaux sales. Ménage abandonné, poussière, torchons oubliés sur les sièges, vaisselle traînant sur les meubles. Un matelas roulé est jeté derrière un rideau du lit.

 

 

Scène première

 

THÉRÈSE, SUZANNE

 

Elles travaillent, assises devant la table à ouvrage, à droite.

THÉRÈSE, gaiement.

Alors, tu as appris enfin où demeure le prince bleu... L’amour ne rend donc pas sotte comme on dit.

SUZANNE.

Je ne sais pas, je suis très futée, moi... Vous comprenez, à la longue, ça ne m’amusait plus du tout, de voir mon prince d’une demi-lieue, toujours sage comme une image... Entre nous, il était trop sage, beaucoup trop sage.

THÉRÈSE, riant.

Tu aimes donc les amoureux méchants ?

SUZANNE.

Je ne sais pas... Il me semble qu’un amoureux dont on n’a pas peur, n’est pas un amoureux sérieux. Quand j’apercevais mon prince tout là-bas, je ne sais où, dans le ciel, au milieu des cheminées, je croyais voir un de ces anges de mon livre de messe qui ont des nuages sous les pieds. C’est gentil, mais ça finit par être bien ennuyeux, allez !... Alors, le jour de ma fête, je me suis fait donner un plan de Paris par mon oncle.

THÉRÈSE.

Un plan de Paris !

SUZANNE.

Oui... Mon oncle a été un peu étonné... Quand j’ai eu le plan, oh ! j’ai fait des travaux, des travaux considérables ! J’ai tiré des lignes avec une règle, j’ai pris des distances avec un compas, j’ai additionné, j’ai multiplié. Et, lorsque je croyais avoir trouvé la terrasse du prince, je plantais une épingle dans le plan ; puis, le lendemain, je forçais mon oncle à prendre la rue où devait se trouver la maison.

THÉRÈSE, gaiement.

Ma chère, elle est jolie, ton histoire.

Regardant la pendule et devenant très sombre.

Cinq heures déjà... Laurent va rentrer.

SUZANNE.

Qu’avez-vous ? Vous étiez si gaie tout à l’heure !

THÉRÈSE, reprenant.

Et c’est ton plan qui t’a donné l’adresse du prince bleu ?

SUZANNE.

Ah ! bien oui, il ne m’a rien donné du tout, mon plan ! Si vous saviez où mon plan m’a menée !... Un jour, il m’a conduite devant une grande vilaine maison, où l’on fabrique du cirage ; un autre jour, devant, un atelier de photographie ; un autre jour, en face d’un séminaire ou d’une prison, je ne sais plus... Vous ne riez pas ? C’est drôle pourtant... Est-ce que vous êtes malade ?

THÉRÈSE.

Non... Mon mari va rentrer, je songeais... Quand tu seras mariée, tu le feras encadrer, ce bienheureux plan !

SUZANNE, se levant et venant, à droite, en passant derrière Thérèse.[15]

Mais, puisque je vous dis qu’il ne m’a servi à rien !... Vous ne m’écoutez donc pas ?... Une après-midi, j’étais allée au marché aux fleurs de Saint-Sulpice ; je voulais des capucines pour notre terrasse...

Sur le devant de la scène.

Savez-vous qui je vois au milieu du marché ?... le prince bleu, chargé de fleurs, avec des pots dans ses poches, des pots sous ses bras, des pots dans ses mains. Il a eu l’air très bête, avec ses pots, lorsqu’il m’a aperçue... Puis, il m’a suivie ; il ne savait comment se débarrasser de ses pots, il m’a dit que tous ces pots-là étaient pour sa terrasse. Puis, il est devenu l’ami de mon oncle, il lui a demandé ma main, et je l’épouse, voilà... J’ai fait des cocottes avec le plan, et je ne regarde plus que la lune, le soir, avec la lunette... M’avez-vous écoutée, bonne amie ?

THÉRÈSE.

Oui, et ton histoire est un beau conte... Tu es donc toujours dans le ciel, toujours dans les fleurs, toujours dans le rire. Ah ! chère fille, avec ton bel oiseau bleu, si tu savais...

Regardant la pendule.

Cinq heures, il est bien cinq heures, n’est-ce pas ? Il faut que je mette la table.

SUZANNE.

Je vais vous aider...

Thérèse se lève. Suzanne l’aide à mettre la table ; trois couverts.[16]

Je suis une sans-coeur d’être si gaie chez vous, lorsque je sais que votre bonheur est attristé par la cruelle situation de cette pauvre madame Raquin... Comment va-t-elle, aujourd’hui ?

THÉRÈSE.

Elle est toujours muette, toujours immobile, mais elle ne paraît pas souffrir.

SUZANNE.

Le médecin l’avait prévenue, elle se fatiguait trop... La paralysie a été impitoyable. C’est comme un coup de foudre qui l’a changée en pierre, cette chère dame... Quand elle est là, raide dans son fauteuil, la tête droite et blanche, les mains pâles sur les genoux, je crois voir une de ces statues de terreur et de deuil, qui sont assises au pied des tombeaux, dans les églises ; et j’ai le cœur tout épouvanté, je ne sais pourquoi... Elle ne peut lever les mains, n’est-ce pas ?

THÉRÈSE.

Les mains sont mortes comme les jambes.

SUZANNE.

Ah ! Seigneur ! c’est une pitié !... Mon oncle croit qu’elle n’entend plus, qu’elle ne comprend plus. Il dit que ce serait un grand bienfait pour elle que de perdre l’intelligence.

THÉRÈSE.

Il se trompe, elle entend, elle comprend tout. L’intelligence est restée lucide, les yeux vivent.

SUZANNE.

Oui, il m’a semblé que ses yeux avaient grandi. Ils sont énormes, maintenant ; ils sont devenus noirs et terribles, dans ce visage mort... Je ne suis pas peureuse, et, la nuit, j’ai des frissons, en pensant à cette pauvre dame. Vous savez, ces histoires de gens enterrés vivants ? Je m’imagine qu’on l’a enterrée toute vive, et qu’elle est là, au fond d’une fosse, avec un gros tas de terre sur la poitrine, qui l’empêche de crier... À quoi peut-elle songer tout le long de la journée ? C’est affreux d’être comme cela, et de penser toujours, toujours... Mais vous êtes si bons pour elle !

THÉRÈSE.

Nous ne faisons que notre devoir.

SUZANNE.

Et il n’y a que vous, n’est-ce pas ? qui compreniez le langage de ses yeux. Moi, je n’y entends rien ; monsieur Grivet, qui pique de saisir ses moindres souhaits, répond tout de travers. C’est encore heureux, qu’elle vous ait à côté d’elle ; elle ne manque de rien... Ah ! mon oncle le dit bien souvent : « Les Raquin, mais c’est la maison du bon Dieu ! » La joie reviendra, vous verrez. Le médecin a quelque espoir ?

THÉRÈSE.

Bien peu.

SUZANNE.

La dernière fois, j’étais là, et il a pourtant dit que la pauvre dame pouvait recouvrer la voix et l’usage de ses membres.

THÉRÈSE.

Il n’y faut pas compter... Nous n’osons y compter.

SUZANNE.

Si, si, espérez...

Elles ont achevé de mettre la table, et elles viennent sur le devant de la scène.

Et monsieur Laurent, on ne le voit plus ici ?

THÉRÈSE.[17]

Depuis qu’il a quitté son administration et qu’il s’est remis à la peinture, il part le matin et ne rentre souvent que le soir... Il travaille beaucoup, il veut envoyer un grand tableau au prochain Salon.

SUZANNE.

Monsieur Laurent est devenu bien comme il faut. Il ne rit plus si haut, il a l’air distingué. Vous ne vous fâcherez pas, au moins. Eh bien ! autrefois, je ne l’aurai pas voulu pour mari, tandis que, maintenant, il me plairait... Si vous me promettiez le secret, je vous dirais quelque chose.

THÉRÈSE.

Je ne suis guère bavarde.

SUZANNE.

Ça, c’est vrai, vous gardez tout en vous... Sachez donc qu’hier, comme nous passions rue Mazarine, devant l’atelier de votre mari, mon oncle a eu l’idée de monter. Vous savez que monsieur Laurent ne veut pas qu’on aille le déranger. Il ne nous a pourtant pas trop mal reçus... Mais vous ne vous imagineriez jamais à quoi il travaille.

THÉRÈSE.

Il travaille à un grand tableau.

SUZANNE.

Non, la toile du grand tableau est encore toute blanche. Nous l’avons trouvé entouré de petites toiles sur lesquelles il a fait des ébauches, des esquisses de figures. Il y avait là des têtes d’enfants, des têtes de femmes, des têtes de vieillards... Mon oncle, qui s’y connaît, a été frappé d’admiration ; il prétend que votre mari est, tout d’un coup, devenu un grand peintre ; et il ne doit pas le flatter, car autrefois il se montrait bien sévère pour sa peinture... Moi, ce qui m’a surprise, c’est que toutes les têtes ont un air de ressemblance. Elles ressemblent...

THÉRÈSE.

À qui ressemblent-elles ?

SUZANNE, hésitant.

J’ai peur de vous faire de la peine... Elles ressemblent à ce pauvre monsieur Camille.

THÉRÈSE, tressaillant.

Ah ! non... Vous vous êtes imaginé cela.

SUZANNE.

Je vous assure... Les têtes d’enfants, les têtes de femmes, les têtes de vieillards, toutes ont quelque chose qui rappelle la personne que je viens de nommer. Mon oncle les voudrait plus colorées. Elles sont un peu blafardes, et elles ont un rire, à un coin de la bouche...

On entend Laurent à la porte.

Voici votre mari, ne dites rien. Je crois qu’il veut vous faire une surprise, avec foutes ces têtes.

 

 

Scène II

 

LAURENT, SUZANNE, THÉRÈSE

 

LAURENT.

Bonsoir, Suzanne... Vous avez bien travaillé toutes les deux ?

THÉRÈSE.

Oui.

LAURENT.

Je suis harassé.

Il s’assoit lourdement sur une chaise, à gauche.

SUZANNE.

Ça doit vous fatiguer de peindre tout debout ?

LAURENT.

Je n’ai pas travaillé aujourd’hui, je suis allé jusqu’à Saint-Cloud à pied et je suis revenu de même. Ça me fait du bien... Est-ce que le dîner est prêt, Thérèse ?

THÉRÈSE.

Oui.

SUZANNE.

Je vais m’en aller.

THÉRÈSE.

Ton oncle a promis de venir te chercher ; il faut l’attendre... Tu ne nous gênes pas.

SUZANNE.

Eh bien ! je descends à la boutique ; je veux vous voler des aiguilles à tapisserie, dont j’ai besoin...

Au moment où elle va descendre, la sonnette tinte.

Tiens ! une cliente ! Ah bien ! elle va être servie, celle-là !

Elle descend.


 

 

Scène III

 

LAURENT, THÉRÈSE

 

LAURENT, montrant le matelas laissé au pied du lit.

Pourquoi n’as-tu pas caché ce matelas dans le petit cabinet ? Les imbéciles n’ont pas besoin de savoir que nous faisons deux lits.

Il se lève.

THÉRÈSE.

Tu n’avais qu’à le cacher ce matin. Je fais ce qui me plaît.

LAURENT, d’une voix rude.

Femme, ne commençons pas à nous quereller. La nuit n’est pas encore venue.

THÉRÈSE.

Eh ! si tu te distrais dehors, si tu te lasses à marcher des journées entières, tant mieux ! Je suis paisible, vois-tu, lorsque tu n’es pas là. Dès que tu arrives, l’enfer se rouvre... Laisse-moi, au moins, sommeiller le jour, puisque la nuit ne nous appartient plus.

LAURENT, d’une voix plus douce.

Tu as la voix plus rude que moi, Thérèse.

THÉRÈSE, après un silence.

Est-ce que tu vas amener ma tante pour le dîner ?... Tu ferais bien d’attendre que les Michaud fussent partis ; je tremble toujours, quand elle est là, devant eux... Depuis quelque temps surtout, je lis dans ses yeux une pensée implacable. Tu verras qu’elle trouvera quelque moyen de bavarder.

LAURENT.

Bah ! Michaud voudrait voir sa vieille amie. Je suis moins tranquille encore lorsqu’il va dans sa chambre... Que veux-tu qu’elle lui conte ? Elle ne peut lever le petit doigt.

Il sort par la porte du fond.

 

 

Scène IV

 

THÉRÈSE, MICHAUD, SUZANNE, puis LAURENT et MADAME RAQUIN, dans son fauteuil, rigide et muette, les cheveux blanchis, toute vêtue de noir

 

MICHAUD.

Eh ! eh ! le couvert est mis.

THÉRÈSE.

Mais oui, monsieur Michaud.

Elle prend dans le buffet un torchon, un saladier et une romaine ; elle s’asseoit à gauche, étale le torchon sur ses genoux, et épluche la romaine, pendant la fin de cette scène et le commencement de la suivante.

MICHAUD.

Vous êtes toujours bons là, hein ! vous autres ? Ces amoureux ont un appétit d’enfer... Mets ton chapeau, Suzanne...

Regardant autour de lui.

Et cette bonne madame Raquin, comment va-t-elle ?

Laurent entre, poussant madame Raquin dans son fauteuil ; il la roule jusqu’à la table, devant un couvert, à droite.

Ah ! la voici, la chère dame !

SUZANNE, embrassant l’impotente.[18]

Nous vous aimons tous bien, il faut prendre courage.

MICHAUD.

Ses yeux brillent, elle est contente de nous voir...

À madame Raquin.

Nous sommes de vieilles connaissances tous les deux, n’est-ce pas ? Vous vous souvenez, quand j’étais commissaire de police... C’est à l’époque du crime de la Gorge-aux-Loups, je crois, que nous nous sommes connus. Vous devez vous rappeler, cette femme et cet homme qui avaient assassiné un roulier, et que je suis allé arrêter moi-même dans leur taudis... On les a, pardieu ! guillotinés à Rouen.

 

 

Scène V

 

THÉRÈSE, LAURENT, MICHAUD, SUZANNE, MADAME RAQUIN, GRIVET

 

GRIVET, qui a entendu les derniers mots de Michaud.

Ah ! ah ! c’est l’histoire du roulier, je la connais. Vous me l’avez racontée, et elle m’a beaucoup intéressé... Monsieur Michaud a un flair pour découvrir les coquins !... Bien le bonsoir, mesdames et la compagnie.

MICHAUD.

Comment ! vous, à cette heure, monsieur Grivet ?

GRIVET.

Oui, je passais, et je me permets une petite débauche ; je viens faire un bout de causette avec cette chère madame Raquin... Vous alliez vous mettre à table, je ne vous dérange pas ?

LAURENT.

Nullement.

GRIVET.

C’est que nous nous entendons si bien tous les deux !... Un seul regard, et je comprends.

MICHAUD.

Alors, vous devriez bien me dire ce qu’elle veut, à me regarder toujours fixement.

GRIVET.

Attendez, je lis dans ses yeux comme dans un livre...

Il s’assied devant madame Raquin, lui touche le bras et attend qu’elle ait lentement tourné la tête.

Là ! causons ainsi que deux bons amis... Vous avez quelque chose à demander à monsieur Michaud ? Non, n’est-ce pas ? Rien du tout, c’est ce que je pensais...

À Michaud.

Vous vous donnez une importance ! Elle n’a pas besoin de vous, vous l’entendez ; c’est à moi qu’elle s’adresse...

Se retournant vers madame Raquin.

Hein ! que dites-vous ? Bien, bien, je comprends : vous avez faim.

SUZANNE, penchée sur le dossier du fauteuil.

Vous voulez que nous nous retirions, chère dame ?

GRIVET.

Pardieu ! oui, elle a faim... Et elle m’invite à faire une partie ce soir... Mille pardons, madame Raquin, mais je ne puis accepter, vous savez mes petites habitudes. Ce sera pour jeudi, je vous le promets.

MICHAUD.

Eh ! elle ne vous a rien dit, monsieur Grivet ; où prenez-vous qu’elle vous a dit quelque chose ?... Laissez-moi la questionner à mon tour.

LAURENT, à Thérèse qui se lève.

Surveille ta tante. Tu avais raison, elle a dans les yeux une lueur terrible.

Il prend le saladier dans lequel Thérèse a épluché la salade, et va le poser sur le buffet, ainsi que le torchon.

MICHAUD.

Voyons, ma vieille amie, vous savez que je suis tout à votre disposition. Qu’avez-vous à me regarder de la sorte ? Si vous pouviez trouver un moyen d’exprimer ce que vous souhaitez...

SUZANNE.

Vous entendez ce que dit mon oncle, vos désirs seraient sacrés pour nous.

GRIVET.

Eh ! je l’ai expliqué, ce qu’elle veut. C’est Clair.

MICHAUD, insistant.

Ainsi, vous ne pouvez vous faire entendre ?...

À Laurent qui s’est approché de la table.

Voyez donc, Laurent, de quelle étrange façon elle continue à me regarder.

LAURENT.

Non, je ne vois rien d’extraordinaire dans ses yeux.

SUZANNE.

Et vous, Thérèse, qui saisissez ses moindres volontés ?

MICHAUD.

Oui, aidez-la, je vous en prie. Interrogez-la pour nous.

THÉRÈSE.

Vous vous trompez. Elle ne désire rien, elle est comme à l’ordinaire...

Elle s’approche, s’appuie à la table, en face de madame Raquin, et ne peut supporter l’éclat de ses yeux.

N’est-ce pas ? vous ne désirez rien... Non, rien, je vous assure.

Elle recule, elle revient à gauche.

MICHAUD.

Allons, peut-être monsieur Grivet a-t-il raison.

GRIVET.

Pardieu ! je vous laisse aller, moi ; mais je sais ce qu’elle dit : elle a faim et elle m’invite à faire une partie.

LAURENT.

Pourquoi n’acceptez-vous pas ?... Monsieur Michaud, vous ne seriez pas de trop.

MICHAUD.

Merci, je suis occupé ce soir.

THÉRÈSE, bas à Laurent.[19]

Par grâce, ne le retiens pas une minute de plus.

MICHAUD.

Au revoir, mes amis.

Il va pour sortir.

GRIVET.

Au revoir, au revoir.

Il se lève et suit Michaud.

SUZANNE, qui est restée près de madame Raquin.

Ah ! voyez donc !

MICHAUD, de la rampe de l’escalier.

Quoi ?

SUZANNE.

Voyez donc, elle remue les doigts.

Michaud et Grivet poussent un cri d’étonnement et viennent entourer le fauteuil de la paralytique.

THÉRÈSE, bas à Laurent.

Malheur à nous ! Elle a fait un effort surhumain... C’est le châtiment.

Ils restent à gauche, côte à côte, terrifiés.

MICHAUD, à madame Raquin.

Mais vous redevenez jeune fille. Voilà vos doigts qui dansent la gavotte maintenant...

Un silence pendant lequel madame Raquin continue son jeu de scène, en fixant sur Thérèse et Laurent des yeux terribles.

Eh ! regardez, elle a réussi à soulever sa main et à la poser sur la table.

GRIVET.

Oh ! oh ! nous sommes donc une coureuse, nous avons des mains qui se promènent partout.

THÉRÈSE, bas.

Elle ressuscite, grand Dieu ! La vie remonte dans cette statue de pierre.

LAURENT, de même.

Sois forte... Les mains ne parlent pas.

SUZANNE.

On dirait qu’elle trace des signes du bout du doigt.

GRIVET.

Oui, que fait-elle là, sur la toile cirée ?

MICHAUD.

Elle écrit, vous le voyez bien. Elle vient de faire un T majuscule.

THÉRÈSE, bas.

Les mains parlent, Laurent !

GRIVET.

Elle écrit, c’est pardieu vrai...

À madame Raquin.

Allez tout doucement, je tâcherai de lire...

Après un silence.

Non, recommencez, je n’ai pas suivi...

Après un nouveau silence.

C’est étonnant, je lis : « Théière ... Elle veut sans doute du thé.

SUZANNE.

Mais non, monsieur Grivet, elle a écrit le nom de ma bonne amie Thérèse.

MICHAUD.

Vraiment, monsieur Grivet, vous ne savez dons pas lire...

Lisant.

« Thérèse et... » Continuez, madame Raquin.

LAURENT, bas.

Main vengeresse, main déjà morte qui sort du cercueil, et dont chaque doigt devient une bouche... Elle n’achèvera pas, je la clouerai là, avant qu’elle achève !

Il fait le geste de prendre un couteau dans sa poche.

THÉRÈSE, le retenant, bas.

Par pitié, attends, tu nous perds !

MICHAUD.

C’est parfait, je comprends. « Thérèse et Laurent... » Elle écrit vos noms, mes amis.

GRIVET.

Vos deux noms, parole d’honneur ! C’est surprenant.

MICHAUD, lisant.

« Thérèse et Laurent ont... » Qu’ont-ils donc ces chers enfants ?

GRIVET.

Eh bien ! elle s’arrête... Allez donc, allez donc !

MICHAUD.

Finissez la phrase, encore un petit effort...

Madame Raquin regarde longuement Thérèse et Laurent ; puis elle tourne la tête avec lenteur.

Vous nous regardez tous. Oui, nous voulons connaître la fin de la phrase...

Elle reste un instant immobile, jouissant de l’effroi des deux meurtriers ; puis elle laisse glisser sa main.

Ah ! vous avez laissé retomber votre main !

SUZANNE, touchant la main.

Elle est de nouveau collée au genou comme une main de pierre.

Tous trois forment un groupe derrière le fauteuil et causent vivement.

THÉRÈSE, bas.

J’ai cru voir le châtiment... La main se tait, nous sommes sauvés, n’est-ce pas ?

LAURENT, de même.

Prends garde, ne tombe pas, appuie-toi à mon épaule... J’étouffais.

GRIVET, continuant la conversation à voix haute.

C’est fâcheux qu’elle n’ait pas fini la phrase.

MICHAUD.

Oui... Je lisais couramment. Que pouvait-elle vouloir dire ?

SUZANNE.

Qu’elle est heureuse des soins que Thérèse et son mari lui prodiguent.

MICHAUD.

Cette petite a plus d’esprit que nous. « Thérèse et Laurent ont un cœur excellent... Thérèse et Laurent ont toutes mes bénédictions. » C’est pardieu là la phrase entière ! N’est-ce pas ? madame Raquin, vous leur rendez justice, à vos enfants...

À Thérèse et Laurent.

Vous êtes deux braves cœurs, vous méritez une fière récompense dans ce monde ou dans l’autre.

LAURENT.

Vous feriez comme nous.

GRIVET.

Ils sont tout récompensés. Savez-vous qu’on les appelle les tourtereaux dans le quartier ?

MICHAUD.

Eh ! c’est nous qui les avons mariés... Venez-vous, monsieur Grivet ? Il faut les laisser dîner, à la fin...

Revenant près de madame Raquin.

Prenez patience, chère dame ; elles ressusciteront, ces menottes, et les jambes aussi, C’est un bon signe d’avoir pu remuer les doigts ; la guérison est proche... Au revoir !

SUZANNE, à Thérèse.

À demain, bonne amie.

GRIVET, à madame Raquin.

Là ! je le disais bien que nous nous entendions à merveille... Ayez bon courage, nous reprendrons nos parties du jeudi, et nous battrons monsieur Michaud, à nous deux, oui, nous le battrons...

En s’en allant, à Thérèse et à Laurent.

Au revoir, tourtereaux... Vous êtes deux tourtereaux.

Pendant que Michaud, Suzanne et Grivet s’en vont par l’escalier tournant, Thérèse sort un instant par le fond et rentre avec une soupière.

 

 

Scène VI

 

THÉRÈSE, LAURENT, MADAME RAQUIN

 

Pendant cette scène, le visage de madame Raquin reflète les sentiments qui l’agitent : la colère, l’horreur, la joie cruelle, la vengeance implacable. Elle suit de ses yeux ardents les meurtriers, elle est de tous leurs emportements et de tous leurs sanglots.

LAURENT.

Elle nous aurait livrés.

THÉRÈSE.

Tais-toi, laisse-la tranquille.

Elle sert de la soupe dans l’assiette de Laurent et dans la sienne.

LAURENT, s’asseyant à la table, au fond.

Est-ce qu’elle nous épargnerait, si elle pouvait parler ?... Michaud et Grivet souriaient d’un air singulier, en parlant de notre bonheur. Tu verras qu’ils finiront par savoir... Grivet avait son chapeau sur l’oreille, n’est-ce pas ?

THÉRÈSE, allant poser la soupière devant la cheminée.

Oui, je crois.

LAURENT.

Il a boutonné sa redingote, et il a mis une main dans sa poche, en s’en allant. À l’administration, il boutonnait ainsi sa redingote, lorsqu’il voulait se donner de l’importance... Et de quel air il a dit : « Au revoir, tourtereaux... » Il est terrible et sinistre, cet imbécile.

THÉRÈSE, revenant.

Tais-toi, ne le grandis pas, ne le mets pas dans nos cauchemars.

LAURENT.

Quand il tourne la bouche, tu sais, de son air stupide, ça doit être pour se moquer de nous... Je me défie de ces gens qui font les bêtes... Je t’assure qu’ils savent tout.

THÉRÈSE.

Ils sont bien trop innocents... Ce serait une fin, s’ils nous livraient ; mais ils ne verront rien, ils continueront à traverser notre vie atroce de leur pas tranquille de bourgeois satisfaits...

Elle s’asseoit à la table, à gauche.

Causons d’autre chose. Quelle rage as-tu de revenir toujours sur ce sujet, quand elle est avec nous ?

LAURENT.

Je n’ai pas de cuiller...

Thérèse va chercher une cuiller dans le buffet, la lui donne et se rassoit.

Tu ne la fais pas manger, elle ?

THÉRÈSE.

Si, quand j’aurai fini ma soupe.

LAURENT, goûtant la soupe.

Elle ne vaut rien, ta soupe, elle est trop salée...

Il repousse son couvert.

C’est une de tes méchancetés, tu sais que je n’aime pas le sel.

THÉRÈSE.

Laurent, je t’en prie, ne me cherche pas querelle... Je suis très lasse, vois-tu. Tout à l’heure, l’émotion m’a brisée.

LAURENT.

Oui, fais-toi languissante... Tu me tortures à coups d’épingle.

THÉRÈSE.

Tu veux que nous nous querellions, n’est-ce pas ?

LAURENT.

Je veux que tu ne me parles pas sur ce ton.

THÉRÈSE.

Ah ! vraiment...

D’une voix rude, repoussant à son tour son couvert.

Eh bien ! à ton aise, nous ne mangerons pas encore ce soir, nous nous déchirerons, et ma tante nous entendra. C’est une fête que nous lui donnons tous les jours, maintenant.

LAURENT.

Est-ce que tu ne calcules pas tes coups ?... Tu m’épies, tu tâches de me toucher au vif de mes plaies, et tu es heureuse quand la douleur me rend fou.

THÉRÈSE.

Ce n’est pas moi qui ai trouvé la soupe trop salée, peut-être. Le plus ridicule prétexte le suffit, la moindre impatience en toi est grosse de rage... Dis la vérité, tu es heureux de te disputer toute la soirée, d’hébéter tes nerfs pour pouvoir dormir un peu la nuit.

LAURENT.

Tu ne dors pas plus que moi.

THÉRÈSE.

Oh ! tu m’as fait une existence affreuse. Dès que le jour baisse, nous frissonnons. Celui que tu sais est là, entre nous... Quelles agonies dans cette chambre !

LAURENT.

C’est ta faute.

THÉRÈSE.

Ma faute !... Est-ce ma faute si, au lieu de la grasse vie que tu rêvais, tu ne t’es préparé qu’une vie intolérable, pleine de frissons et de dégoûts ?

LAURENT.

Oui, c’est ta faute.

THÉRÈSE.

Laisse donc ! Je ne suis pas une imbécile ! Crois-tu que je ne te connaisse pas ? Tu as toujours spéculé. Quand tu m’as prise pour maîtresse, c’était que je ne te coûtais rien... Tu n’oses me démentir... Oh ! vois-tu, je te hais !

LAURENT.

Est-ce moi ou toi, en ce moment, qui cherche une querelle ?

THÉRÈSE.

Je te hais !... Tu as tué Camille !

LAURENT, se levant et se rasseyant.

Tais-toi toi !...

Montrant madame Raquin.

Tout à l’heure, tu me disais de me taire devant elle. Ne me force pas à te rappeler les faits, à raconter une fois de plus toute la vérité en sa présence.

THÉRÈSE.

Eh ! qu’elle entende, qu’elle souffre ! Est-ce que je ne souffre pas, moi ?... La vérité est que tu as tué Camille.

LAURENT.

Tu mens, avoue que tu mens... Si je l’ai jeté à la rivière, c’est que tu m’as poussé à ce meurtre.

THÉRÈSE.

Moi, moi !

LAURENT.

Oui, toi ; ne fais pas l’ignorante, ne me force pas à te faire confesser les choses de force... J’ai besoin que tu avoues ton crime, que tu acceptes ta part de complicité. Cela me tranquillise et me soulage.

THÉRÈSE.

Mais ce n’est pas moi qui ai tué Camille.

LAURENT.

Si, mille fois si !... Tu étais au bord de l’eau, et je t’ai dit tout, bas : « Je vais le jeter à la rivière. » Alors, tu as consenti, tu es entrée dans la barque... Tu vois bien que tu l’as tué avec moi.

THÉRÈSE.

Ce n’est pas vrai... J’étais folle, je ne sais plus ce que j’ai fait, je n’ai jamais voulu le tuer.

LAURENT.

Et, au milieu de la Seine, quand j’ai fait chavirer la barque, est-ce que je ne t’ai pas avertie ?... Tu t’es cramponnée à mon cou, tu l’as laissé se noyer comme un chien.

THÉRÈSE.

Ce n’est pas vrai, c’est toi qui l’as tué !

LAURENT.

Et, dans le fiacre, quand nous sommes revenus, est-ce que tu n’as pas mis ta main dans la mienne ? Ta main me brûlait jusqu’au cœur.

THÉRÈSE.

C’est toi qui l’as tué !

LAURENT.

Elle ne se souvient plus, elle fait exprès de ne plus se souvenir... Tu m’as grisé de tes caresses, ici, dans cette chambre. Tu m’as poussé contre ton mari, tu voulais qu’on t’en débarrassât. Il te déplaisait, il grelottait la fièvre, disais-tu....Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi ? Est-ce que j’étais un coquin ? Je vivais en honnête homme, je ne faisais de mal à personne... Je n’aurais pas écrasé une mouche.

THÉRÈSE.

C’est toi qui l’as tué !

LAURENT.

Deux fois tu as fait de moi une brute cruelle... J’étais prudent, j’étais paisible. Et vois, maintenant, je tremble devant un trou d’ombre comme un enfant poltron. J’ai les nerfs aussi détraqués que les tiens, moi que le sang étouffait... Tu m’as mené à l’adultère, au meurtre, sans que je m’en aperçusse ; et, aujourd’hui encore, quand je me retourne, je reste stupide devant ce que j’ai fait ; je vois, avec un frisson, passer dans un rêve les gendarmes, la cour d’assises, la guillotine...

Il se lève.

Va, tu as beau te défendre, la nuit, tes dents claquent de terreur. Tu sais bien que, si le spectre venait, il t’étranglerait la première.

THÉRÈSE, se levant.

Ne dis pas cela… C’est toi qui l’as tué !

Tous deux quittent la table.

LAURENT.[20]

Écoute, il y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu veux rendre ma charge plus lourde, n’est-ce pas ? Puisque tu me pousses à bout, je préfère en finir... Je suis tout à fait calme, tu vois...

Il prend son chapeau.

Je vais aller tout conter chez le commissaire du quartier.

THÉRÈSE, raillant.

C’est une bonne idée.

LAURENT.

Nous serons arrêtés tous les deux, nous verrons ce que les juges penseront de ton innocence.

THÉRÈSE, avec éclat.

Crois-tu me faire peur ? je suis plus lasse que toi... C’est moi qui vais aller chez le magistrat, si tu n’y vas pas.

LAURENT.

Je n’ai pas besoin que tu m’accompagnes, je saurai tout dire.

THÉRÈSE.

Non, non... À chaque querelle, lorsque tu ne trouves plus de bonnes raisons, tu as cette menace à la bouche. Aujourd’hui, je veux que ce soit sérieux... Ah ! bien, je n’ai pas ta lâcheté, je suis prête à te suivre sur l’échafaud... Allons, marche, je t’accompagne.

Elle va avec lui jusqu’au petit escalier.

LAURENT, balbutiant.

Comme tu voudras, allons ensemble chez le commissaire.

Il descend, Thérèse reste appuyée à la rampe, immobile, écoutant ; elle est prise peu à peu d’un frisson d’épouvante. Madame Raquin a tourné la tête, la face éclairée d’un sourire farouche.

THÉRÈSE.

Il est descendu, il est en bas... Est-ce qu’il aurait le courage de nous livrer... Je ne veux pas, je vais courir derrière lui, le prendre par le bras, le ramener ici... Et s’il crie dans la rue, s’il dit tout aux passants... J’ai eu tort, mon Dieu de le pousser à bout. J’aurais dû être plus raisonnable...

Écoutant.

Il s’est arrêté dans la boutique, la sonnette se tait. Que peut-il faire ?... Il remonte, ah ! je l’entends, qui remonte. Je savais bien qu’il était trop lâche...

Avec éclat.

Le lâche ! le lâche !

LAURENT, venant s’asseoir, à droite, devant la table à ouvrage, brisé, le front dans les mains.

Je ne puis pas... je ne puis pas...

THÉRÈSE, s’approchant, d’une voix railleuse.

Eh ! te voilà déjà de retour ? Que t’a-t-on dit ?... Tiens, tu n’as pas de sang dans les veines, tu me fais pitié.

Elle passe entre la cheminée et Laurent, et vient se placer en face de lui, les poings appuyés à la table à ouvrage.

LAURENT, à voix plus basse.[21]

Je ne puis pas...

THÉRÈSE.

Tu devrais m’aider à porter l’affreux souvenir, et tu es plus faible que moi... Comment veux-tu que nous puissions oublier ?

LAURENT.

Tu acceptes donc maintenant ta part du crime ?

THÉRÈSE.

Eh ! oui, je suis coupable, si tu veux, je suis plus coupable que toi. J’aurais dû sauver mon mari de tes mains... Camille était bon.

LAURENT.

Ne recommençons pas, je t’en supplie... Quand le délire me prend, tu jouis de ton œuvre. Ne me regarde pas, ne souris pas. Je t’échapperai lorsque je voudrai...

Il sort une petite bouteille de sa poche.

J’ai là le pardon, le sommeil paisible. Deux gouttes d’acide prussique suffisent pour me guérir.

THÉRÈSE.

Du poison !... Ah ! bien, tu es trop lâche, je te défie de boire... Bois donc, Laurent, bois donc un peu, pour voir...

LAURENT.

Tais-toi ! Ne me pousse pas davantage.

THÉRÈSE.

Je suis tranquille, tu ne boiras pas… Camille était bon, entends-tu, et je voudrais que tu fusses à sa place dans la terre.

Elle passe à gauche.

LAURENT.[22]

Tais-toi !

THÉRÈSE.

Tiens, tu ne connais pas le cœur des femmes. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas, maintenant que te voilà couvert du sang de Camille ?

LAURENT, allant et venant, comme pris d’hallucination.

Te tairas-tu !... J’entends des coups de marteau dans ma tête. Elle me brisera le crâne... Quelle est encore cette infernale invention, d’avoir des remords, maintenant, et de pleurer l’autre tout haut ! Je vis éternellement avec l’autre, à cette heure. Il faisait ceci, il faisait cela, il était bon, il était généreux. Ah ! misère, je deviens fou... L’autre habite avec nous. Il s’assoit sur ma chaise, se met à table près de moi, se sert des meubles. Il a mangé dans mon assiette, il y mange encore… Je ne sais plus, je suis lui, je suis Camille... J’ai sa femme, j’ai son couvert, j’ai ses draps, je suis Camille, Camille, Camille...

THÉRÈSE.

Tu joues bien le jeu cruel de le peindre dans tous tes tableaux.

LAURENT.

Ah ! tu sais cela, toi...

Baissant la voix.

Parle bas, c’est une terrible chose, mes mains ne sont plus à moi. Je ne puis plus peindre, toujours l’autre renaît sous mes mains.... Non, ces mains-là, ces deux mains-là, ne sont plus à moi. Elles finiront par me livrer, si je ne les coupe. Elles sont à lui, il me les a prises.

THÉRÈSE.

C’est le châtiment.

LAURENT.

Dis-moi, est-ce que je n’ai pas la bouche de Camille ?... Tiens, as-tu entendu ? je viens de dire cette phrase comme Camille l’aurait prononcée. Écoute : « J’ai sa bouche, j’ai sa bouche... » Hein ! c’est bien cela. Je parle comme lui, je ris comme lui. Et il est là, toujours là, dans ma tête, qui tape de ses poings fermés...

THÉRÈSE.

C’est le châtiment.

LAURENT, avec éclat.

Va-t’en, femme, tu me rends fou... Va-t’en, ou je te...

Il la jette à genoux devant la table et lève le poing.

THÉRÈSE, agenouillée.

Tue-moi comme l’autre, va jusqu’au bout... Camille n’a jamais levé la main sur moi. Toi, tu es un monstre... Mais tue-moi donc comme l’autre !...

Laurent, affolé, recule et remonte au fond ; il s’assoit près de l’alcôve, la tête entre les mains. Pendant ce temps, madame Raquin parvient à faire glisser de la table un couteau, qui va tomber devant Thérèse. Au bruit, celle-ci, occupée à suivre Laurent des yeux, tourne lentement la tête ; elle regarde tour à tour le couteau et madame Raquin.

C’est vous qui l’avez fait tomber. Vos yeux s’allument comme deux trous de l’enfer... Je sais bien ce que vous voulez dire... Vous avez raison, cet homme me rend l’existence intolérable. S’il n’était pas toujours là à me rappeler ce que je veux oublier, je serais paisible, je m’arrangerais une vie douce...

À madame Raquin, en ramassant le couteau.

Vous regardez le couteau, n’est-ce pas ? oui, je tiens le couteau et je ne veux pas que cet homme me torture davantage... Il a bien tué Camille qui le gênait...Il me gêne, moi !

Elle se lève, gardant le couteau au poing.

LAURENT, qui redescend du fond en cachant dans sa main la petite bouteille de poison.[23]

Faisons la paix, finissons de manger, veux-tu ?

THÉRÈSE.

Comme tu voudras...

À part.

Jamais je n’aurai la patience d’attendre la nuit. Ce couteau me brûle la main.

LAURENT.

À quoi songes-tu ? Mets-toi à table... Attends, je vais te servir à boire.

Il verse de l’eau dans un verre.

THÉRÈSE, à part.

J’aime mieux en finir, tout de suite.

Elle s’approche, le couteau levé. Mais elle voit Laurent verser le poison dans le verre, et elle lui prend le bras.

Que verses-tu donc là, Laurent ?

LAURENT, voyant à son tour le couteau.

Pourquoi levais-tu le bras ?...

Un silence.

Lâche le couteau.

THÉRÈSE.

Lâche d’abord le poison.

Ils se regardent d’un air terrible ; puis ils laissent tomber le couteau et la bouteille.

LAURENT, s’affaissant sur une chaise.

Au même moment, chez tous les deux, la même pensée, l’horrible pensée...

THÉRÈSE, même jeu.

Souviens-toi, Laurent, de quels ardents baisers nous sommes partis. Et nous voilà face à face, avec du poison, avec un couteau !...

Elle jette les yeux sur madame Raquin, et se lève en poussant un cri.

Vois donc, Laurent.

LAURENT, se levant, se tournant vers madame Raquin avec épouvante.

Elle était là, à nous regarder mourir.

THÉRÈSE.

Mais ne la vois-tu pas remuer les lèvres ! Elle sourit... Ah ! quel terrible sourire !

LAURENT.

Et voilà qu’un frisson l’anime, maintenant.

THÉRÈSE.

Elle va parler, je t’assure qu’elle va parler.

LAURENT.

Je saurai l’en empêcher.

Il va s’élancer sur madame Raquin, lorsque celle-ci se met lentement debout. Il recule, il passe à droite, en tournant sur lui-même.

MADAME RAQUIN, debout, d’une voix basse et profonde.[24]

Assassin de l’enfant, ose donc frapper la mère !

THÉRÈSE.

Oh ! grâce ! ne nous livrez pas à la justice !

MADAME RAQUIN.

Vous livrer ! non, non... J’ai eu l’idée de le faire, tout à l’heure, lorsque mes forces me sont revenues. Je commençais à écrire, sur cette table, votre acte d’accusation ; mais je me suis arrêtée, j’ai pensé que la justice humaine serait trop prompte. Et je veux assister à votre lente expiation, ici, dans cette chambre, où vous m’avez pris tout mon bonheur.

THÉRÈSE, sanglotant, se jetant aux pieds de madame Raquin.

Pardonnez-moi... Les larmes m’étouffent... Je suis une misérable... Si vous vouliez lever votre talon, je vous livrerais ma tête, là, sur le carreau, pour que vous l’écrasiez... Pitié, ayez pitié !

MADAME RAQUIN, s’appuyant à la table, haussant peu à peu la voix.

De la pitié ! en avez-vous eu pour ce pauvre enfant que j’adorais ?... Ne m’en demandez pas pour vous ; je n’ai plus de pitié, car vous m’avez arraché le cœur...

Laurent tombe à genoux, à droite.

Non, je ne vous sauverai pas de vous-mêmes. Je laisserai les remords vous heurter l’un contre l’autre comme des bêtes affolées... Non, je ne vous livrerai pas à la justice. Vous êtes à moi, à moi seule, et je vous garde.

THÉRÈSE.

L’impunité est trop lourde... Nous nous jugeons et nous nous condamnons.

Elle ramasse le flacon d’acide prussique, boit avidement et tombe foudroyée, aux pieds mêmes de madame Raquin. Laurent, qui lui a arraché le flacon, boit à son tour, et va tomber à droite, derrière la table à ouvrage et les chaises.

MADAME RAQUIN, se rasseyant lentement.

Ils sont morts bien vite !


[1] Thérèse, Camille, madame Raquin, Laurent.

[2] Thérèse, Laurent.

[3] Laurent, Thérèse.

[4] Thérèse, Laurent, madame Raquin, Camille.

[5] Thérèse, Laurent, Grivet, madame Raquin, Camille.

[6] Thérèse, Laurent, Grivet, madame Raquin, Suzanne, Michaud.

[7] Thérèse, Suzanne, Grivet, Michaud, madame Raquin.

[8] Thérèse, Suzanne, Grivet, Michaud, Laurent, madame Raquin.

[9] Thérèse, Laurent, Grivet, Michaud, Suzanne, madame Raquin.

[10] Laurent, Grivet, madame Raquin, Michaud.

[11] Suzanne, Michaud, Thérèse, madame Raquin, Laurent, Grivet.

[12] Thérèse, Suzanne, madame Raquin.

[13] Madame Raquin, Suzanne, Thérèse.

[14] Madame Raquin, Thérèse, Suzanne.

[15] Suzanne, Thérèse.

[16] Thérèse, Suzanne.

[17] Suzanne, Thérèse.

[18] Thérèse, Laurent, Michaud, Suzanne, madame Raquin.

[19] Thérèse, Michaud, madame Raquin, Suzanne, Grivet.

[20] Thérèse, madame Raquin, Laurent.

[21] Madame Raquin, Laurent, Thérèse.

[22] Thérèse, madame Raquin, Laurent.

[23] Thérèse, Laurent, madame Raquin.

[24] Thérèse, madame Raquin, Laurent.

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