Le bouton de rose (Émile ZOLA)

Comédie en trois actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 6 mai 1878.

 

Personnages

 

RIBALIER

BROCHARD

CHAMORIN

PUTOIS

JULES

UN CAPITAINE

UN LIEUTENANT

UN SERGENT

VALENTINE

HORTENSE

FRANÇOISE

 

 

PRÉFACE

 

Sera-t-il permis à un auteur dramatique sifflé, hué, conspué, de parler tranquillement de son aventure, en brave homme, sans rancune ni tristesse ?

En lisant les Contes drolatiques de Balzac, ces chefs-d’œuvre d’une invention si comique et d’un style si adorablement ouvragé, j’avais été souvent frappé par le conte intitulé : le Frère d’armes. Il me semblait qu’il y avait là le sujet d’une amusante farce, toute une situation dramatique originale.

Voici le conte. Le cadet de Maillé et le sieur de Lavallière étaient frères d’armes. Le premier avait épousé Marie d’Annebault, « laquelle estoyt une gracieuse fille, riche de mine et bien fournie de tout ». Mais le brave Maillé dut partir pour le Piémont, et il eut alors l’idée de confier sa femme à son ami. « Veux-tu avoir la charge de ma femme, la défendre contre tous, estre son guide, la tenir en lesse, et me respondre de l’intégrité de ma teste ? » Lavallière accepta, après quelques hésitations, car il sentait le péril de la tâche. Quant à Marie d’Annebault, elle avait écouté. « Elle avoyt preste l’aureille aux discours des deux amys, et s’estoyt grandement offensée des doubtes do son mary... Il y avoyt, en son soubrire ung malicieux esperit, et, pour aller rondement, l’intention de mettre son ieune garde-chouse entre l’honneur et le plaisir, de si bien le requérir d’amour, le tant testonner de bons soings, le pourchasser de resguards si chauds, qu’il feust infidelle à l’amitié au prouffict de la guallantise. »

Voilà donc la situation posée. Et, dès lors, il faut voir comme Marie tourmente ce pauvre Lavallière ! « Tousiours la ruzée venoyt vestue à la légière, monstrant des eschantillons de sa beaulté à faire hennir ung patriarche aussy ruyné par le temps que debvoyt l’estre le sieur de Mathusalem à cent soixante ans. » Je ne puis, à mon grand regret, continuer les citations, et il me faut indiquer avec le plus de discrétion possible la péripétie et le dénouement de l’histoire. Marie en arrive à désirer follement Lavallière. Celui-ci, à bout d’inventions, s’accuse du « mal de Naples ». Lorsque Maillé revient, grâce au mensonge héroïque de son ami, il retrouve sa femme intacte « de corps, sinon de cueur ».

Que les lecteurs curieux se reportent au conte de Balzac, d’une saveur si gauloise. Voilà de la farce, et de la farce épique, avec une largeur de fantaisie superbe de belle humeur ! Et même, au fond du récit, il y a je ne sais quel attendrissement profond. Ce pauvre Lavallière est un héros dont la continence balance pour moi les grandes actions des conquérants. Malheureusement, notre époque pudibonde ne tolérerait pas au théâtre un pareil sujet. Il s’agissait de rendre la donnée possible, de trouver une pièce originale tout en partant du même point que Balzac.

Depuis quelques années, cette idée s’éveillait parfois dans un coin de ma cervelle. Je voyais bien Maillé confiant la vertu de sa femme à Lavallière ; mais qu’allait-il se passer ensuite entre Lavallière et Marie, puisque je ne pouvais conserver la péripétie de Balzac ? Enfin, un jour, je songeais que Lavallière pourrait être amené à voler lui-même le trésor que son ami l’avait chargé de garder. Et, tout de suite, les trois actes s’indiquèrent : premier acte, le mari confie sa femme à son ami ; second acte, l’ami est poussé à abuser de ce dépôt sacré ; troisième acte, le mari revient et demande des comptes à l’ami coupable.

C’est ainsi qu’est né le Bouton de rose. Il est aisé de suivre dès lors la construction de la pièce. J’ai cru, pour rendre le sujet plus net, qu’il était bon de prendre ma Valentine au soir même de ses noces, avant que son mari, l’hôtelier Brochard, eût pénétré dans la chambre nuptiale. J’ai cru encore que Valentine devait jouer une simple comédie, passer souriante et fine au milieu de l’intrigue, sans y laisser un seul fil de sa robe blanche. Elle veut uniquement donner une leçon à son mari et à son gardien, en leur faisant une belle peur. La farce achevée, ils sauront qu’on ne garde pas les femmes, que les femmes se gardent toutes seules. C’était moral.

Pourtant, je n’avais pas tout. Mon Ribalier, l’associé de Brochard, le gardien de Valentine, devait croire qu’il avait abusé du fameux dépôt, si je voulais le montrer, au troisième acte, plein de remords et de terreur devant le mari. Là était la difficulté. C’est alors que j’ai inventé le couple Chamorin, une femme de vertu légère, un mari trompé qui tâche de surprendre sa femme en flagrant délit, qui lui fournit même des occasions, pour plaider et obtenir une séparation de corps. Tous deux logent à l’hôtel du Grand-Cerf, dont Ribalier et Brochard sont les propriétaires. Ribalier a trouvé madame Chamorin très tendre, puis il a rompu avec elle. Et c’est madame Chamorin qui prendra la place de Valentine, la nuit, dans une chambre noire ; c’est Chamorin qui viendra pour pincer sa femme, et devant lequel Ribalier fuira, en croyant reconnaître Brochard. Dès lors, j’avais mon troisième acte tout prêt : la terreur de Ribalier, l’ahurissement de Brochard ne comprenant rien à ce qu’on lui dit, les malices impitoyables de Valentine allant jusqu’au bout, enfin, comme explication finale, une poignée de main silencieuse de Chamorin à Ribalier, à l’homme qu’il veut remercier de son dévouement.

Restait à savoir comment j’arriverais à compromettre Valentine aux yeux de Ribalier. C’est ce que j’ai cherché et décidé en dernier lieu. Il fallait que Ribalier, après avoir résisté aux provocations ingénues de Valentine, pût croire tout d’un coup qu’il venait d’être joué par une rouée. L’innocente devait se changer en une dessalée qui avait jeté son bonnet par-dessus tous les moulins du pays. Et je voulais en arriver à ce cri de Ribalier : « Comment ! tout le monde ? mais moi aussi alors ! Tant pis pour Brochard ! » La scène de séduction se retournait, et c’était lui qui attaquait.

L’idée d’une caserne me vint aussitôt. Il me fallait une assemblée d’hommes. J’aurais pu choisir un couvent ; mais je crois que la censure se serait fâchée. J’ai donc imaginé que Valentine, fille d’un militaire, élevée par une tante qui tient une pension d’officiers, s’entend avec des officiers qui l’ont connue enfant et qu’elle retrouve, pour faire croire à son gardien que tout un régiment l’a courtisée. Ribalier, stupéfait d’abord, se fâche ensuite, puis finit, sous le coup de quelques verres de Champagne, par vouloir prendre sa part. Je croyais curieuse cette succession rapide de sentiments.

Telle est l’histoire du Bouton de rose. J’ai pensé qu’il était bon de raconter comment j’ai été amené à faire cette pièce, et de quelle façon les idées sur lesquelles elle repose se sont présentées à moi. Cela peut intéresser les jeunes gens qui veulent écrire pour le théâtre. D’autre part, je suis bien aise de me prouver à moi-même que je ne suis pas encore complètement imbécile et dévergondé, comme la critique le déclare. Il y aurait une autre histoire extrêmement instructive à raconter, la réception de la pièce au Palais-Royal, les hésitations successives des directeurs et de l’auteur, puis la griserie finale des répétitions, la confiance absolue au succès de l’œuvre. Je ne voulais pas signer le Bouton de rose, c’était là une chose convenue, le pseudonyme était même choisi ; et si j’ai fait jeter mon nom aux sifflets, c’est qu’il m’aurait semblé lâche de me cacher dans la défaite ? Qu’importe au public la cuisine des coulisses ? Qu’une comédie réussisse, qu’une comédie tombe, l’auteur seul est responsable. Et j’accepte hautement toutes les responsabilités.

Il s’est passé en moi un singulier phénomène, au sujet du Bouton de rose. Je n’avais pas pour la pièce une affection paternelle désordonnée. J’estimais qu’elle était bien faite, que certaines situations avaient de la drôlerie et de l’originalité. Mon espoir était que le public de la première représentation comprendrait qu’une pareille farce avait été, pour moi, une simple récréation, prise entre deux travaux d’importance. Et il arrive que le Bouton de rose m’est devenu cher aujourd’hui, tant on s’est montré pour lui d’une brutalité odieuse. Les foules sont féroces. Méritait-il ce déchaînement de fureur ? Comment veut-on que j’en aperçoive les défauts, si on me le met en miettes ? Voilà la pièce élargie et grandie. J’entends à présent que le procès-verbal de la soirée du 6 mai accompagne la pièce et dure autant qu’elle dans mes œuvres. Plus tard, il y aura appel. Les procès littéraires sont toujours susceptibles de cassation.

Comme je suis très curieux des grands mouvements qui se produisent dans les foules, j’ai éprouvé, le lendemain de l’aventure, l’impérieux besoin d’analyser le public de la première représentation.

Avant tout, ce public a eu une déconvenue. Il s’attendait certainement à autre chose. Il voulait un manifeste littéraire, un exemple de comédie naturaliste appuyant la campagne que je faisais depuis deux ans dans le Bien Public. J’aurais donné une pièce à la Comédie-Française, qu’il ne se serait pas montré plus exigeant. Il oubliait qu’il était au Palais-Royal, que le choix fait par moi de cette scène indiquait de ma part un simple amusement d’esprit. Enfin, il demandait à l’auteur des Rougon-Macquart une comédie extraordinaire et tout à fait hors ligne. Cela était certainement très flatteur, mais bien dangereux.

D’autre part, je me suis rendu compte de l’étonnement des spectateurs, à la saveur particulière du Bouton de rose. La gaieté n’est pas la même à toutes les époques. Aujourd’hui, il y a au théâtre une gaieté de mots, un entortillement d’esprit, une sorte de fleur parisienne poussée sur le trottoir des boulevards. C’est un esprit fouetté en neige, relevé d’une pointe de musc, un vrai déjeuner de soleil qui plaît dans sa nouveauté et qui, cinq ans plus tard, devient inintelligible. Dès lors, on comprend la grossièreté d’un homme tout franc, arrivant avec un style direct, appelant les choses par leur nom, cherchant le rire dans les situations et dans les types.

Puis, le sens de nos anciens contes français est perdu, à ce que je vois. La verdeur en est trouvée répugnante. Ces mirifiques histoires d’hôtellerie, où l’on se trompe de chambres et de femmes, paraissent, d’une ordure sans excuse. La pointe de fantaisie qu’elles tolèrent : le départ d’un mari le soir de ses noces pour le marché du Mans, les ruses hardies et salées d’une ingénue, semble monstrueuse, indigne d’un esprit distingué. Ma Valentine, par exemple, a stupéfié, et l’on m’a dit que j’aurais dû expliquer cette innocente, comme si les fines commères, les petites filles rieuses où la femme perce avec ses diableries, avaient besoin d’une étiquette dans le dos pour être comprises. On m’aurait encore pardonné si j’avais eu de l’esprit, si j’avais fait des « mots ». Hélas ! je n’ai point cet esprit-là, je suis allé carrément mon chemin. Cette franchise des situations et du style a révolté. Ma vérité a été sifflée, et l’on a hué ma fantaisie.

Donc le public était dans l’attente de quelque chose de prodigieux. Je ne prononcerai pas le gros mot de cabale, parce que je ne crois pas à une entente préalable entre douze cents spectateurs. On m’a pourtant conté une histoire curieuse, un dîner qui aurait eu lieu avant le lever du rideau, et où l’on aurait juré au dessert de siffler ma pièce. Je ne veux voir là qu’une anecdote. Mais s’il n’y a pas eu cabale dans le sens précis du mot, il faut admettre qu’une bonne moitié de la salle faisait des vœux ardents pour que le Bouton de rose tombât. On était venu là comme on va dans la baraque d’un dompteur, avec la sourde envie de me voir dévorer.

Je me suis fait, paraît-il, beaucoup d’ennemis, avec mes feuilletons du Bien Public, où la sincérité est ma seule force. On ne juge point impunément les pièces des autres pendant deux ans, en toute justice, disant hautement ce qu’on pense des grands et des petits. Le jour où soi-même on soumet une œuvre aux confrères et au public, on s’expose à des représailles. Le mot n’est pas de moi, il a été prononcé dans les couloirs et je l’ai déjà retrouvé dans quelques articles. Je comprends parfaitement que les vaudevillistes vexés et les dramaturges exaspérés se soient dit : « Enfin, nous allons le juger à l’œuvre, ce terrible homme ! » Et le public devait même partager cette attente. Je ne récrimine pas, je constate que ma position d’auteur dramatique était certainement plus délicate que celle d’un autre. Un jeune monsieur, à l’orchestre, montrait une clef à ses voisins, disant : « Il faut que le Bouton de rose soif un chef-d’œuvre, ou sinon... » Cela est typique.

Ce n’est pas tout, le romancier lui-même était en cause. Les succès se paient. Je devais expier, le 6 mai, les quarante-deux éditions de l’Assommoir et les vingt éditions de Une page d’amour. Un romancier faire du théâtre, un romancier dont les œuvres se vendent à de tels nombres ! Cela menaçait de devenir l’abomination de la désolation. J’allais prendre toute la place, j’étais vraiment encombrant. Il s’agissait de mettre ordre à cela. Pour peu que l’œuvre prêtât le flanc, on la bousculerait et on se régalerait de voir l’heureux romancier se casser les reins comme auteur dramatique.

Voilà donc de quels éléments la salle était composée : des amis qui exigeaient beaucoup de moi, qui n’admettaient pas que je pusse écrire une œuvre ordinaire ; des ennemis pleins de rancune, désireux de se venger du critique et de rabattre le triomphe du romancier ; enfin un public dont le goût n’est pas au théâtre tel que je l’entends. Les uns me reprochaient d’aller contre mes théories sur la vérité, les autres de manquer de fantaisie. C’était une confusion incroyable. Et la note comique était donnée par ces étranges justiciers qui, pour m’enseigner la douceur, commençaient par m’étrangler. Il est par terre, tombons sur lui. Cela le rendra moins sévère pour les autres. À l’avenir, lorsqu’il trouvera une pièce mauvaise, il n’osera plus le dire aussi carrément. Nous voulons qu’il mente, écrasons-le !

Mais je n’ai point encore parlé des spectateurs patriotiques. Il paraît que j’ai voulu ridiculiser l’uniforme de l’armée française sur la scène du Palais-Royal. Les sifflets ont commencé, lorsque les officiers ont paru, au second acte. Voilà une indignation qui part d’un bon sentiment. Elle m’a stupéfié. Des messieurs, à l’orchestre, qui avaient très bien dîné, m’a-t-on dit, ont cru devoir prendre particulièrement la défense de l’armée. Eh ! bon Dieu ! qui songeait à attaquer l’armée ? Je la respecte fort, ce qui ne m’empêchera pourtant pas de l’étudier en toute vérité dans un de mes prochains romans.

En somme, on a écouté le premier acte, on a sifflé le second; et on s’est refusé absolument à entendre le troisième. Le tapage était tel, que les malheureux critiques, ne pouvant saisir les noms des personnages au milieu du bruit et ne comprenant plus rien à l’intrigue, ont fait les comptes rendus les plus fantaisistes du monde. Les uns ont loué le talent de M. Lhéritier qui ne jouait pas dans le Bouton de rose, les autres ont confondu Chamorin avec Ribalier ; aucun n’a raconté fidèlement la pièce. Je suis certain que pas un des spectateurs ne connaît le dénouement exact. Excellentes conditions pour juger une œuvre.

Remarquez que le troisième acte était jugé le meilleur. Au théâtre, on comptait beaucoup sur cet acte. Mais la salle en était arrivée à une exaspération comique. Brochard entre furieux et crie à une servante : « Grande cruche ! » Toute la salle entend : « Grande grue ! » Et l’on siffle. Que faire à cela ? Il y a des moments où la foule entend ce qui fouette sa passion. Dès lors, toutes les intentions de la comédie se faussaient ; ce qui aurait dû faire rire faisait sursauter les gens les moins prévenus. Les quelques mots d’argot dit par Valentine, si innocents et d’intention si drôle, je persiste à le croire, ont éclaté comme des bombes. La salle menaçait de crouler.

Je suis aujourd’hui, je le répète, sans rancune ni tristesse. Pourtant, j’ai eu, le lendemain, un sentiment de colère bien légitime. Je croyais que, le deuxième jour, la pièce n’irait pas au delà du second acte. Le public payant me semblait devoir achever le désastre. J’allai tard au théâtre, et en montant je questionnai un artiste : « Eh bien ? ils se fâchent, là-haut ? » L’artiste me répondit on souriant : « Mais non, monsieur, tous les mots portent, la salle est superbe et rit à se tordre. » Et c’était vrai ; pas une protestation, un effet énorme. Je suis resté pendant tout un acte, écoutant ces rires, étouffant, sentant des larmes monter à mes yeux. Je songeais à la salle de la veille, je me demandais pourquoi une si inconcevable brutalité, puisque le vrai public ne se fâchait plus. Les faits sont là.

Voici les chiffres des quatre premières recettes faite par le Bouton de rose ; la première, 2,300 fr. : la seconde, 2,500 fr. ; la troisième 1,100 fr. ; la quatrième, 800 fr. Qu’on étudie ces chiffres. La recette la plus élevée est celle de la seconde représentation. La presse n’avait pas encore parlé, le public venait et riait de confiance. Mais, dès le troisième jour, la critique commence son œuvre d’étranglement. Une bordée d’articles furibonds atteint la pièce en plein cœur. Le public dès lors hésite et s’écarte d’une œuvre que pas une voix ne défend et que les plus tolérants jettent au ruisseau. Les rares spectateurs qui osent se risquer paraissent bien s’amuser franchement ; les effets grandissent à chaque représentation ; les artistes, délivrés d’inquiétude, jouent avec un ensemble merveilleux. N’importe, l’étranglement est sûr, le public de la première a commencé l’assassinat et la critique portera le dernier coup.

Il me reste à remercier les artistes, qui se sont montrés si vaillants au milieu de la tempête du 6 mai. Mademoiselle Lemercier, dans ce rôle si mal pris de Valentine, a été adorable de grâce et de finesse. Madame Faivre et mademoiselle Raymonde ont lutté, elles aussi, de talent et de courage. Quant à M. Geoffroy, il portait toute la pièce sur ses larges épaules, avec l’aisance et la bonhomie d’un grand artiste ; et je lui suis particulièrement reconnaissant de la fermeté qu’il a mise à lancer mon nom, au milieu des fureurs de la salle. M. Pellerin, M. Hyacinthe, M. Luguet, M. Bourgeotte, tous ont gagné la partie, lorsque je la perdais ; je me sens plein de gratitude pour eux. Et merci enfin aux directeurs du Palais-Royal qui ont cru au Bouton de rose avec une foi plus ardente que la mienne.

Un dernier mot. Le directeur d’une de nos grandes scènes subventionnées parcourait les couloirs en disant d’un air rayonnant : « Eh bien ! fera-t-il encore de la critique dramatique ? » Certainement, monsieur, j’en ferai encore. Je vous gêne donc bien ? L’article où j’ai condamné l’usage que vous faites de votre subvention pèse donc bien lourd sur votre cœur ? En quoi un échec, qui m’est tout personnel, modifie-t-il les idées que je défends ? Je suis par terre, mais l’art est debout. Ce n’est pas parce qu’un soldat est blessé que la bataille est perdue. Au travail, et recommençons !

 

12 mai 1878.

 

 

ACTE I

 

La chambre à coucher de Ribalier. Au fond, au milieu, un lit avec une table de nuit. Dans des pans coupés ; à gauche, la fenêtre ; à droite, la cheminée. Quand la fenêtre est ouverte, on aperçoit au dehors, fixée dans le mur, l’enseigne de l’hôtel, une tête de cerf très cornue, avec ces mots : Au GRAND CERF. Au second plan : à gauche, la porte du cabinet de toilette ; à droite, la porte d’entrée de la chambre. Au premier plan : à gauche, la porte de l’appartement de Brochard ; à droite, la porte de la chambre de Jules. Une table à gauche, près de laquelle est un fauteuil ; un canapé, à droite. Sièges. Deux bougies allumées sont posées sur la cheminée.

 

 

Scène première

 

PUTOIS, FRANÇOISE

 

Au lever du rideau, Putois allume une bouillotte à esprit-de-vin, sur la table. Françoise est penchée à la fenêtre grande ouverte.

FRANÇOISE.

En voilà une vraie noce ! Ah ! bien, ils s’en donnent !... Dis-donc, Putois, tu les entends ?

Des cris et des applaudissements éclatent au dehors.

Je parie que c’est monsieur Ribalier qui danse !

PUTOIS, regardant la pendule.

Trois heures moins vingt... On ne se couchera pas cette nuit. J’ai les jambes qui me rentrent dans le corps... Vois-tu, ma femme, j’en crèverais, si les bourgeois se mariaient tous les jours.

FRANÇOISE, descendant.

Oh ! ça n’arrive qu’une fois... Tiens ! ils ont raison de se goberger ! Il serait beau que les maîtres du Grand-Cerf, le meilleur hôtel de Tours, ne fissent pas sauter les casseroles et danser les violons pour leur mariage.

Elle s’approche de Putois.

Dis donc, Putois, c’est le tour de monsieur Ribalier. Maintenant que son associé, monsieur Brochard, a une femme, il va peut-être se décider, lui aussi.

PUTOIS.

Il est bien malin... Et un homme qui tient à sa tranquillité !

Il est allé prendre un bol sur la cheminée.

FRANÇOISE.

Qu’est-ce que tu fais là ?

PUTOIS.

Le lait de poule de monsieur Ribalier, pardi !... Avec ça que monsieur Ribalier se passerait de son lait de poule ! Il en avale un chaque soir depuis six ans, pour se tenir le teint frais.

FRANÇOISE, devant la cheminée.

Et tous ces petits pots ?

PUTOIS.

Veux-tu bien ne pas toucher ! Ce sont les pommades de monsieur Ribalier... Ah ! il ne vieillit pas... Un si bel homme !... Écoute, tu devrais filer, Françoise, parce que tu vas me faire arriver des histoires. Il n’aime pas que les femmes viennent fouiller dans sa chambre, il n’a confiance qu’en moi.

Nouvelles rumeurs au dehors.

FRANÇOISE, sa précipitant à la fenêtre.

Qu’est-ce que c’est ?

On entend des rires accompagnant le refrain : « Allons-nous-en, gens de la noce, allons-nous-en chacun chez nous. »

C’est la famille Coquet et la famille Pingat qui s’en vont.

PUTOIS.

Bon voyage ! Ce n’est pas trop tôt.

FRANÇOISE.

Ah ! voilà monsieur Ribalier !

PUTOIS.

Va-t’en, n’est-ce pas ?

Françoise ferme la fenêtre et s’esquive derrière le dos de Ribalier.

 

 

Scène II

 

PUTOIS, RIBALIER

 

RIBALIER.

Ouf ! je me suis échappé... Quelle corvée, bon Dieu ! La mairie, l’église, un repas de quatre heures, dix quadrilles, cinq valses et sept polkas dans les jambes ! Et il faut rire, encore ! Autrement, on vous prend pour un vieux bonhomme.

PUTOIS.

Hein ? Monsieur en a sa claque ?

RIBALIER.

Oui, mon ami, je suis fatigué. Je te l’avoue, à toi !... Tiens ! ôte-moi mon habit... Gredin d’habit ! Vois-tu, c’est là-dessous qu’il me pince... Il y a vingt ans que tu me sers. Tu es mon meilleur ami.

PUTOIS, très ému, lâchant la manche qu’il vient de retirer.

Monsieur, ne dites pas de ces choses-là, ça m’attendrit, ça m’enlève toutes mes forces.

RIBALIER.

Eh bien, non, remets-toi. Tu es très sensible, je le sais... Donne-moi mon veston.

Putois a emporté l’habit ; il revient avec le veston dont il l’aide à passer la première manche.

Mais, mon pauvre Putois, tu dors debout, toi aussi ! Ah ! digne et excellent serviteur !

PUTOIS, très ému, lâchant la seconde manche.

Monsieur, je vous en prie, ne dites pas de ces choses-là !

RIBALIER.

Non, non... Enfin ! je respire ! Dire qu’ils rient encore, en bas ! Je leur souhaite de l’agrément. Je vais passer une bonne nuit, par exemple ! Sacrédié ! quel dodo ! oh ! à poings fermés !... Toi aussi, tu vas bien dormir, n’est-ce pas, Putois ?

PUTOIS.

Monsieur est trop bon. Je dors comme une souche.

RIBALIER.

Voyons, il n’est rien venu, aujourd’hui ?

PUTOIS.

Si, une lettre pour monsieur Brochard, que j’ai mise dans son ancienne chambre, sa chambre de garçon.

RIBALIER.

Bien. Il la trouvera... Hein, crois-tu qu’il la lira, cette nuit ?

PUTOIS, riant.

Ho ! ho ! ho !

RIBALIER.

Veux-tu te taire, farceur !... Tu as tout préparé dans mon cabinet, n’est-ce pas ?

Il se dirige vers le cabinet.

Et dépêchons ! J’ai hâte d’être couché.

Au moment où il va sortir, Jules paraît à droite.

 

 

Scène III

 

PUTOIS, RIBALIER, JULES

 

Pendant la scène. Putois fait la couverture.

JULES.

Bonsoir, mon oncle... Oh ! je vous laisse, vous devez être joliment las !

RIBALIER.

Moi, mon garçon, mais pas du tout ! Jamais je n’ai été si gaillard.

JULES.

Toujours vingt, ans, ce cher oncle ! Et pas un cheveux blanc, et terrible pour les dames !

RIBALIER, avec fatuité.

Oui, oui.

JULES.

Depuis que je passe mes vacances ici, toute la ville de Tours me parle de vous. Monsieur Ribalier, du Grand-Cerf, eh ! eh ! il en a fait des victimes et il en fait encore !

RIBALIER.

Oui, oui. On exagère... Quand je me suis associé avec Brochard, nous avons dû nous partager la besogne. Lui, ancien sergent-major, homme de poigne, s’est chargé du personnel de l’hôtel et des fournisseurs. Moi, élevé dans le commerce, je me suis réservé les rapports avec les clients, j’ai toujours été fait pour le monde... Alors, tu comprends, je me montre aimable, j’accueille les voyageurs d’un sourire...

JULES.

Et vous poussez les choses plus loin à l’égard des voyageuses... Ne dites pas non. Je vous ai surpris avec la dame du 17.

RIBALIER.

Ah ! la dame du 17 !

Il étouffe un bâillement.

JULES.

Allons, bonsoir, je rentre dans ma chambre... Vous êtes trop fatigué, vous dormez les yeux ouverts.

RIBALIER.

Mais non, mais non ! Je passerais la nuit... N’est-ce pas ? Putois, je disais tout à l’heure que je passerais la nuit volontiers.

PUTOIS.

C’est vrai, monsieur.

Il bâille à son tour.

Nous passerions la nuit.

JULES.

En ce cas, j’allume un cigare. Vous permettez ?

Il monte et allume son cigare à l’une des bougies posées sur la cheminée.

RIBALIER, résigné.

C’est ça, allume un cigare.

JULES.

J’ai quitté le bal derrière vous. Le monde s’en allait. Alors, ma foi ! je me suis dit : Je vais monter fumer un cigare chez mon oncle.

RIBALIER.

Tu es bien gentil... À propos, Jules, tu as dû rencontrer la mariée, à Brétigny ? Valentine demeurait là, chez une tante qui tenait une pension d’officiers. Elle est fille d’un ancien capitaine et a encore, je crois, deux oncles dans l’armée.

JULES.

Oui, nous nous sommes reconnus ce matin. Ça date de deux ans déjà. C’était avant mon entrée à Saint-Cyr, pendant les vacances.

RIBALIER.

Cette Valentine, elle est adorable ! Brochard ne mérite guère un amour de femme pareil. Il y a vingt ans que je suis l’ami de Brochard, eh bien ! je n’ai pu encore m’habituer à ses violences. Il blesse tous mes sentiments d’homme bien élevé... Dis donc, tu n’as pas fait deux doigts de cour à Valentine, dans le temps ?

JULES.

Non, mon oncle.

RIBALIER.

Comment ? pas un petit baiser innocent ?

JULES.

Mais non.

RIBALIER.

Vrai ?... Tant pis ! Je suis l’ami de Brochard, mais je ne le plaindrais pas du tout. Ce serait bien fait.

On entend le craquement d’une porte.

JULES.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

RIBALIER.

C’est la porte de Brochard, là, à côté.

PUTOIS.

La sacrée porte ! J’ai pourtant mis de l’huile.

Il entre dans le cabinet de toilette.

RIBALIER.

On amène la mariée dans la chambre. Pauvre petite chérie, va !

JULES.

Eh bien ! c’est agréable ! Mais on ne peut seulement pas remuer dans cette chambre, si les boiseries craquent !

 

 

Scène IV

 

RIBALIER, FRANÇOISE, JULES

 

FRANÇOISE, à Ribalier.

C’est un monsieur qui veut vous parler.

RIBALIER.

À une pareille heure ! Dis que je suis couché... Quel est cet original ? Tu le connais ?

FRANÇOISE.

Oh ! bien sûr ! Je ne puis faire sa chambre, sans qu’il cherche à rire. Il me tient des discours joliment drôles... C’est le monsieur du 17, monsieur Chamorin.

RIBALIER, à part.

Lui ! Se douterait-il ?

CHAMORIN, entr’ouvrant la porte.

Pardon, je me permets d’entrer...

JULES.

Je vous laisse, mon oncle.

RIBALIER, inquiet, bas à Jules.

Non, reste, mon garçon.

Françoise sort, pendant que Chamorin la suit avec des yeux tendres.

 

 

Scène V

 

RIBALIER, CHAMORIN, JULES

 

CHAMORIN.

Pardon, monsieur, c’est pour vous demander un service. J’étais au bal, ainsi que tous les voyageurs. Alors, j’ai pensé que vous ne dormiez sans doute pas.

RIBALIER.

Parlez, monsieur Chamorin. Je suis toujours à la disposition des personnes qui veulent bien honorer ma maison de leur présence.

CHAMORIN.

Je n’attendais pas moins de votre courtoisie. Depuis un mois que nous sommes chez vous, vous nous gâtez. Oui, c’est le mot, vous nous gâtez.

RIBALIER, bas, à Jules.

Il ne sait rien. Tu peux t’en aller.

JULES.

Adieu, mon oncle.

Il entre dans sa chambre, à droite.

 

 

Scène VI

 

RIBALIER, CHAMORIN

 

RIBALIER.

Veuillez vous asseoir, et dites vite, car je vous avouerai que je suis un peu pressé.

CHAMORIN, après un silence.

Monsieur, ma femme me trompe.

RIBALIER.

Croyez, monsieur, que je sympathise...

CHAMORIN.

Elle me trompe depuis cinq ans.

RIBALIER, lui donnant une poignée de main.

Ah ! monsieur !... On s’illusionne si souvent dans la vie ! Votre malheur n’est peut-être pas certain ?

CHAMORIN.

Certain, oh ! bien certain !

RIBALIER.

Pauvre monsieur !

Il lui serre la main de nouveau.

CHAMORIN.

Mais non, mais non. Elle me trompe, je le sais, je ne suis pas à plaindre... Vous suivez le raisonnement ?

RIBALIER.

De toutes mes oreilles.

CHAMORIN.

Quand j’épousai Hortense...

RIBALIER, désespéré.

Soyez bref, je vous en prie.

CHAMORIN.

J’étais très tendre, j’avais le cœur débordant d’une tendresse que les années, aujourd’hui, n’ont pu encore épuiser.

RIBALIER.

Soyez bref... Vous êtes ce qu’on appelle un homme inflammable.

CHAMORIN.

C’est cela... Eh bien ! Hortense ne m’a pas compris. Elle est pratique, elle s’est plu à fouler aux pieds toutes les fleurs que j’avais dans l’âme. Au bout de la première semaine, j’ai vu que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Elle comprimait tous mes élans.

RIBALIER.

Allons au fait... Elle vous a trompé.

CHAMORIN.

Après trois mois de mariage... Lorsque j’ai su sa trahison, ah ! j’avoue que je me suis demandé ce que j’allais faire. Heureusement, j’ai beaucoup de calme.

RIBALIER.

Vous avez éclaté ?

CHAMORIN.

Non, j’ai dissimulé... La trahison d’Hortense a été pour moi un trait de lumière. J’ai vu là le doigt de la Providence, monsieur. Elle me trompait, je n’avais qu’à la surprendre, à plaider, à obtenir une séparation... C’était parfait, parfait, comprenez-vous ?

RIBALIER.

Très bien... Vous étiez content ?

CHAMORIN.

Oh ! content, dites, ravi !... Alors, j’ai dissimulé, j’ai employé toutes mes heures disponibles à guetter ma femme. Il faut vous dire, monsieur, qu’Hortense est une personne très fine. Je suis juste : elle ne vaut pas grand’chose, mais elle est très fine... Je l’ai donc guettée nuit et jour...

RIBALIER.

Et vous ne l’avez pas surprise ?

CHAMORIN.

Non, monsieur, je ne l’ai pas surprise... Pourtant, elle persévérait. Moi aussi, je me suis entêté...

Baissant la voix.

J’ai fini, monsieur, par lui fournir des occasions.

RIBALIER.

Elle en a profité ?

CHAMORIN.

Parfaitement.

RIBALIER.

Et vous ne l’avez pas surprise ?

CHAMORIN.

Non, monsieur, je ne l’ai pas surprise.

RIBALIER.

Jamais ?

CHAMORIN.

Jamais !

Ils se lèvent.

RIBALIER.[1]

Une femme très fine.

CHAMORIN.

Oh ! très fine, j’ai eu l’honneur de vous le dire... Tenez, je veux vous en donner un exemple. Un soir...

RIBALIER.

Je vous crois sur parole, c’est inutile.

CHAMORIN.

Rien qu’un exemple. Vous me désobligeriez... Un soir, je pars en voyage. Vous savez, l’éternel piège dont le succès est certain, le mari qui part en voyage et qui revient au milieu de la nuit... Il pleuvait, monsieur. Je passe deux heures sous une porte, en face de chez moi. Enfin, je vois entrer mon homme, un de mes meilleurs amis. Je reste encore une heure sous la porte, puis je monte. J’avais la clef, j’ouvre doucement. Une chambre toute noire, monsieur ; pas un bruit, rien qu’un petit souffle dans le silence. J’étais stupide. J’allume avec précaution une bougie et je vois le chignon de ma femme qui dort le nez dans l’oreiller. Personne, absolument personne. J’étais stupide. Je me glisse auprès d’Hortense sans la réveiller, et je m’endors.

RIBALIER.

Eh bien ?

CHAMORIN.

Écoutez ! Le matin, j’étais réveillé par une volée de coups de bâton. Ma femme me surprenait avec la cuisinière... Oui, monsieur, c’était la cuisinière.

RIBALIER.

Ah ! charmant !... Vous perdiez la partie.

CHAMORIN.

Le mot est juste, je perdais la partie... Un autre soir...

RIBALIER, à bout de patience.

Non, de grâce ! je saisis parfaitement. Quel service puis-je vous rendre ?

CHAMORIN, continuant tranquillement.

Un autre soir, je laisse Hortense avec le meilleur de mes amis. Je raconte que je dois passer la nuit dehors. Mais, au lieu de sortir, je file dans la chambre à coucher, et je me cache au fond d’un cabinet. Je n’étais pas mal là-dedans. J’ai la faiblesse de m’endormir. Il était très tard déjà, lorsqu’un bruit me réveille. Quelle est mon émotion ! J’entends ma femme en conversation criminelle, tout près de moi. Je prends mon temps, je veux pousser la porte du cabinet. Impossible, monsieur, j’étais enfermé !

RIBALIER.

Charmant, charmant...

CHAMORIN.

Et j’ai passé la nuit là, monsieur, ne voulant point me donner le ridicule, devant mon meilleur ami, de taper à la porte du cabinet. Le pis est que je n’ai pu me rendormir. C’est la femme de chambre qui m’a délivré le matin.

RIBALIER.

C’était encore une partie perdue.

CHAMORIN.

Oui, monsieur, c’était encore une partie perdue... Le duel dure ainsi depuis cinq ans.

RIBALIER.

Et vous avez toujours été battu ?

CHAMORIN.

Toujours, monsieur !... Un autre soir...

RIBALIER, s’emportant.

Ah ! non, c’est assez !... Qu’est-ce que vous me voulez à la fin ? Pourquoi me racontez-vous tout ça ?

CHAMORIN, toujours très tranquille.

J’avais amassé une jolie aisance dans la parfumerie. Alors, j’ai voyagé. J’ai promené Hortense, habitant les villes cinq ou six semaines, comptant sur les aventures des hôtels. Oh ! je ne suis pas découragé, monsieur, je la pincerai, je la pincerai.

RIBALIER.

Mais, encore un coup, tout ça ne me regarde pas ! J’ai sommeil, finissons-en. Que puis-je faire pour vous ?

CHAMORIN.

Mon Dieu ! monsieur, c’est bien simple... D’abord votre figure me plaît. Oui, vous êtes d’une politesse et d’une distinction qui m’ont gagné tout de suite.

RIBALIER.

Je vous en supplie...

CHAMORIN.

Ma femme aussi est séduite...

Solennel.

Je ne vous demande pas un dévouement. Non, non, il y a des services qu’on ne peut pas demander... Mais j’ai compté sur vous si j’avais besoin d’un témoin. Vous trouverais-je à toute heure ?

RIBALIER.

Eh bien ! oui, comme vous voudrez... Nous en recauserons. Bonsoir.

Il le reconduit.

CHAMORIN.

Je vous ai tout raconté. Vous êtes mon ami, maintenant.

RIBALIER.

Sans doute, je vous plains beaucoup. Adieu !

CHAMORIN.

Permettez ! ma femme me trompe, je le sais, je ne suis pas à plaindre... Vous saisissez la nuance ?

RIBALIER.

Oui, oui, adieu !

 

 

Scène VII

 

RIBALIER seul, puis HORTENSE

 

RIBALIER.

Enfin ! il est parti ! Quel homme !... N’importe, me voilà prévenu. Il cherche à surprendre sa femme, et je profiterai de l’avertissement.

On entend un craquement.

Qu’est-ce que c’est ? Ah ! oui, Brochard entre dans la chambre nuptiale. Pauvre petite chérie, va !...

Cherchant.

Où est donc mon foulard ? Où diable Putois a-t-il mis mon foulard ?

Il disparaît dans le cabinet de toilette. Dès que la scène est vide, on frappe discrètement à la porte d’entrée. Silence. La porte s’ouvre. Hortense entre avec précaution. Elle est en robe de bal.

HORTENSE.

Monsieur Ribalier ! monsieur Ribalier ! Camille !... Personne, la chambre est vide. Ah ! il est dans son cabinet de toilette, je l’entends. Mon Dieu ! mon cœur bat... Mon mari sortait du corridor pour rentrer chez lui. Il me croit enfermée dans ma chambre. J’ai dû me faire toute petite contre le mur... Ce bal m’a donné la fièvre. Camille a dansé trois fois avec moi. Quelle bonne grâce ! quel usage du monde ! lui seul était distingué !... Il ne m’attend pas, il va être si heureux, si heureux !

 

 

Scène VIII

 

RIBALIER, HORTENSE, puis PUTOIS

 

RIBALIER, reparaissant en toilette de nuit, un foulard sur la tête.

Saperlotte ! je vais donc pouvoir...

Il aperçoit Hortense.

Hortense ! Eh bien ! c’est le comble ! Je ne me coucherai pas cette nuit.

Haut.

Comment, madame, vous ici, à pareille heure ?

HORTENSE.

Oui, mon mari me croit enfermée chez moi. J’ai profité du tumulte de cette noce... Ah ! croyez que j’ai hésité, beaucoup hésité...

RIBALIER, à part.

Pas assez, fichtre !

HORTENSE, très tendre.

Ah ! mon ami...

RIBALIER, désespéré.

Madame ! madame !

HORTENSE.

Non, appelez-moi Hortense... Mon ami, notre erreur d’un jour ne doit pas avoir de lendemain, vous le savez, nous l’avons juré.

RIBALIER.

Et nous tiendrons notre serment.

HORTENSE.

Alors, j’ai pensé que vous n’abuseriez pas de ma faiblesse, et je suis venue.

RIBALIER.

Je vous jure que je n’abuserai bas... Mais quelle imprudence !

HORTENSE.

J’ai voulu vous revoir, j’avais le besoin de vous revoir.

RIBALIER.

Eh bien ! vous voyez, j’allais me coucher.

HORTENSE.

J’ai voulu entendre une fois encore le son de votre voix.

RIBALIER.

Oui, je comprends... C’est très gentil.

HORTENSE.

J’ai voulu, – ne vous moquez pas, – j’ai voulu appuyer ma tête à votre épaule. Oh ! une petite seconde, rien qu’une seconde... Vous permettez ?

RIBALIER.

Oui.

HORTENSE, après avoir posé la tête sur son épaule.

On est si bien... Je dormirais là.

RIBALIER.

Oui, oui...

À part.

C’est moi qui dormirais !

HORTENSE.

Et j’ai voulu m’assurer que vous ne me méprisiez pas... Ah ! dites-le moi, Camille, dites que vous ne me méprisez pas !

Elle se relève, éclate en sanglots et va s’asseoir près de la table.

RIBALIER, à part.[2]

Allons, bon ! des larmes ! l’éternelle scène ! Jamais je n’en sortirai. La femme après le mari !...

Haut.

Je vous estime, Hortense. Calmez-vous... Il faut vite remonter dans votre chambre.

HORTENSE.

Comment ! c’est vous qui me parlez ainsi, vous qui, hier encore, vous traîniez à mes genoux !

RIBALIER.

Hier, sans doute...

HORTENSE.

Comme vous êtes brutal ! Laissez-moi passer la nuit sur ce fauteuil, je vous regarderai dormir.

RIBALIER.

Ne plaisantons pas. Soyez raisonnable, Hortense... Songez donc, si votre mari descendait !

HORTENSE.

Mon mari ! il ne compte pas, mon cher.

Elle se lève, en oubliant son mouchoir qu’elle a posé sur la table.

RIBALIER, se fâchant.

Eh bien ! puisqu’il vous faut des explications, je viens de le voir, votre mari, et il m’a tout raconté, et je n’ai pas envie de figurer dans un procès.

HORTENSE.

Ah ! il vous a raconté... Alors, je reste. Vous n’avez aucune crainte, n’est-ce pas ?

RIBALIER, suppliant.

Écoutez, ma chère Hortense, si vous m’aimez, laissez-moi. Il faut que je passe la nuit, des comptes à régler. On n’est pas toujours libre dans le commerce, vous le savez bien.

Putois sort du cabinet de toilette.

HORTENSE.

Vous m’abusez, Camille.

RIBALIER, la poussant vers la porte.

Je ne mens jamais, mon adorée. Là, filez vite. Vous êtes gentille d’habitude !

PUTOIS, qui a pris sur la table le mouchoir oublié par Hortense.

Le mouchoir de cette dame, monsieur.

RIBALIER, remettant le mouchoir à Hortense.

Ah ! fichtre ! votre mouchoir !... Adieu, mon amour.

HORTENSE.

Vous ne m’aimez plus, Camille, vous ne m’aimez plus.

 

 

Scène IX

 

PUTOIS, RIBALIER

 

RIBALIER, fermant la porte violemment.

Si jamais on me repince avec toi, par exemple !

PUTOIS.

En voilà une d’expédiée !

Il prépare le lait de poule.

RIBALIER.

Personne ne viendra plus, j’espère. Trois heures et quart, mon Dieu ! et je suis encore là à piétiner... Mon lait de poule, Putois ?

PUTOIS.

Je vais le faire, monsieur.

RIBALIER, se fâchant.

Comment, tu vas le faire, animal ! Mais il devrait être fait ! Tu veux donc aussi m’assassiner ?

PUTOIS.

Oh ! monsieur, ne dites pas ça !

Il remet le bol et la cuiller sur la table.

RIBALIER.

Oui, tu veux m’assassiner.

PUTOIS.

Ne dites pas ça, retirez ce mot... Vous savez que ça m’ôte toutes mes forces.

Il tombe dans le fauteuil.

RIBALIER.

Eh bien ! eh bien ! le voilà qui s’en va ! Je n’ai pas assez ménagé sa sensibilité... Voyons. Putois, un peu de virilité, que diable ! J’ai eu tort, je retire le mot.

Il passe derrière le fauteuil et se trouve de l’autre côté de la table.

PUTOIS, balbutiant.

Oh ! monsieur ! oh ! monsieur !

RIBALIER, qui a versé un verre d’eau.

Tiens, bois, mon garçon... Hein, ça va mieux ?...

Il prépare le lait de poule avec l’eau de la bouillotte.

Ah ! ces anciens serviteurs ! des cœurs d’or ! On n’en fait plus de pareils, la race en est perdue.

À Putois.

Te remets-tu ?

Il tourne le lait de poule avec la cuiller.

C’est de la vieille roche. C’est solide. Ça fait tout dans une maison.

Il porte le lait de poule sur la table de nuit.

PUTOIS, se levant.

Je demande pardon à monsieur... Monsieur a-t-il encore besoin de quelque chose ?

RIBALIER.

Oui, j’ai besoin de dormir... Vois-tu, Putois, je ne donnerais pas ma place pour cent écus. Se coucher quand on a sommeil, il n’y a point de plus grosse réjouissance. On s’étend, on se roule, on est chez soi, enfin.

PUTOIS.

Je partage l’opinion de monsieur.

Il va à la cheminée, souffle l’une des bougies et prend l’autre.

RIBALIER.

Mon Dieu ! je ne dis pas, il y a des cas... sans doute... c’est très agréable... Mais, la main sur la conscience, Putois, je ne changerais point ma place contre celle de Brochard. Moi, je vais ronfler à mon aise, tandis que lui... Crois-tu qu’il pourra dormir ?

PUTOIS, riant.

Ho ! ho ! ho !

RIBALIER.

Veux-tu te taire, farceur !...

Putois va poser la bougie sur la table de nuit.

Ah ! qu’on est sage de rester garçon ! Tu as vu comme j’ai congédié cette dame ? Si j’avais été marié, jamais je n’aurais pu flanquer ma femme dehors. Comprends-tu ? Les femmes, c’est gentil, mais c’est encombrant.

PUTOIS.

Je le sais, monsieur, je le sais.

Il s’approche de la table et souffle la lampe à esprit-de-vin, sous la bouillotte.

RIBALIER.

Dieu me préserve de m’en mettre jamais une sur les bras ! Et il faut les surveiller, et elles vous fichent dedans ! Va, j’ai entendu de belles histoires, tout à l’heure. J’aimerais mieux faire un an de bagne que d’avoir une femme à garder.

PUTOIS.

Je crois bien.

Il va écouter à la porte de Brochard.

RIBALIER, s’apprêtant à monter sur le lit.

Françoise te donne du souci, mon pauvre garçon. Console-toi, elles sont toutes les mêmes.

L’apercevant à la porte.

Qu’est-ce que tu fais là ?

PUTOIS.

J’écoute, monsieur.

RIBALIER.

Comment, tu écoutes ?

PUTOIS.

J’écoute si monsieur Brochard n’a besoin de rien.

RIBALIER, allant le prendre par l’oreille.

Veux-tu bien t’en aller, polisson ! Ça ne se fait pas... Bonsoir, Putois. Ne m’éveille pas avant onze heures.

PUTOIS.

Bonsoir, monsieur.

 

 

Scène X

 

RIBALIER, puis BROCHARD

 

RIBALIER.

Enfin, je vais donc m’en donner !

Il ôte sa robe de chambre.

La maison dort, je n’entends plus rien. On ne tousse seulement pas chez Brochard. Ils ont dû éteindre. Pauvre petite chérie, va !

Il boit son lait de poule, souffle la bougie et se couche.

Mon Dieu ! que je suis bien !

Il s’endort en balbutiant.

Me marier ! Ah ! non, par exemple !... Pas d’embarras, pas de femme... Pas de femme à garder...

Un silence. On entend Ribalier qui commence à ronfler. La porte d’entrée s’ouvre. Brochard paraît en habit, un bouton de rose à la boutonnière. Il tient un bougeoir. La scène s’éclaire.

BROCHARD.

Il dort déjà, cet égoïste...

Il pose son bougeoir sur la cheminée et hausse la voix.

Eh ! Ribalier !

Il s’approche et le secoue.

Eh ! Ribalier !

RIBALIER, endormi.

Fiche-moi la paix !

BROCHARD.

Ribalier !

RIBALIER.

Non, non, j’ai sommeil.

BROCHARD.

Tonnerre ! veux-tu répondre ?

RIBALIER, se débattant.

Hein ? qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce que c’est ?

Il reconnaît Brochard et s’assied sur son séant.

Brochard !

BROCHARD.

Ah ! enfin !

RIBALIER, stupéfait.

Brochard ! Qu’est-ce que tu fais là ?

BROCHARD.

Je te réveille, parbleu !

RIBALIER.

Comment ! tu es là ? Ça ne se passe donc pas bien ?

BROCHARD.

Quoi ?

RIBALIER.

Ta femme t’a mis à la porte ?

BROCHARD.

Mais non ! Je ne suis pas encore entre dans la chambre.

RIBALIER.

Je croyais avoir entendu...

BROCHARD.

Je viens de ma chambre de garçon... Toute une grosse affaire ! Je pars pour le Mans.

RIBALIER.

Pour le Mans !... C’est une drôle d’idée, le soir de tes noces !

BROCHARD.

Voyons, réveille-toi et tâche de comprendre.

RIBALIER, se levant et remettant sa robe de chambre.

Je dormais si bien ! Ah ! que c’est dur de se relever, lorsqu’on a fait son trou pour la nuit !... Si je comptais sur toi, par exemple ! On m’aurait dit : « Brochard va venir », j’aurais dit : « Brochard, allons donc ! pas possible ! » Enfin, c’est clair... Voyons, qu’y a-t-il ?

BROCHARD.

Tu sais que la grande foire de la Saint-Jean d’été commence après-demain ?

RIBALIER.

Oui. Mais je ne vois pas...

BROCHARD.

La foire de la Saint-Jean qui chaque année, nous rapporte un joli magot.

RIBALIER.

Parbleu ! notre fortune est là... Nous nous approvisionnons depuis huit jours.

BROCHARD.

Et tu sais quelle est la pièce indispensable de tout repas, la pièce sans laquelle le plus petit vigneron refuserait de se mettre à table ?

RIBALIER.

Le chapon, pardi ! L’année dernière, on en a mangé, chez nous, trois cent soixante-dix-sept. Cette année, nous doublerons ce chiffre.

BROCHARD.

Eh bien, mon ami, Gaillardin nous manque de parole.

RIBALIER.

Pas de chapons ! alors nous sommes perdus, ruinés, déshonorés.

BROCHARD.

C’est pourquoi je pars ! J’ai trouvé dans mon ancienne chambre une lettre...

RIBALIER.

Oui, je sais. J’avais parié que tu ne la lirais pas.

BROCHARD.

Je l’ai lue. C’est Péquignot qui m’écrit qu’il y aura ce matin dimanche, au marché du Mans, une vente de volailles exceptionnelle.

RIBALIER.

Tiens ! tiens !

BROCHARD.

Et il m’avertit que Bourguignon, de la Cloche d’Or, notre rival, doit aller là-bas faire une rafle sur le marché... Alors, je n’ai pas hésité, j’ai juré que nous aurions les chapons. Il nous les faut, Ribalier, pour notre honneur. La Cloche d’Or ne peut pas battre le Grand-Cerf.

RIBALIER.

Évidemment.

BROCHARD.

Je file par l’express de quatre heures... Bourguignon arrivera trois heures trop tard.

RIBALIER.

Superbe ! Tu es un homme, Brochard.

BROCHARD.

Oui, un homme d’action.

RIBALIER.

Moi, dans ta position, je n’irais pas au Mans... Non, je n’aurais jamais cette force-là. Il pourrait être question de tous les chapons du monde, je ne lâcherais pas ma femme.

BROCHARD.

Les affaires avant tout !

RIBALIER.

Et ta femme, crue va-t-elle dire ?

BROCHARD.

Valentine est raisonnable. Elle comprendra.

RIBALIER.

Allons, tant mieux ! Pars pour le Mans, mon ami !

Il remonte et fait le geste de retirer sa robe de chambre.

Moi, je me recouche et je dors. Tu permets ?

BROCIIARD, le ramenant.

Je n’ai pas fini...

Un silence.

Je te confie ma femme, Ribalier.

RIBALIER.

À moi ?

BROCHABD.

Oui, à toi.

RIBALIER, riant.

À moi ? Tu plaisantes ? On ne confie pas des poules à un vieux renard de mon espèce. J’en ai trop croqué pour qu’on m’en amène en pension. J’aurais l’air d’une bête.

BROCHARD.

Ribalier !

RIBALIER.

Que diable ! tout le monde me connaît bien, à Tours. Je serais ridicule. Jamais de la vie ! La ville entière rirait de nous deux !

BROCHARD, s’emportant.

Je couperai les oreilles de ceux qui riront.

RIBALIER.

Si tu te fâches...

BROCHARD, criant très fort.

Je te confie ma femme, Ribalier !

RIBALIER.

Voilà les violences qui commencent. Ça me retourne.

BROCHARD.

Je te confie ma femme. Tu la garderas, tu la surveilleras et tu me la rendras intacte, telle que je la remets entre tes mains.

RIBALIER.

Bon Dieu ! me voilà avec une femme sur les bras !

BROCHARD.

N’es-tu pas mon ami ? Douterais-tu de toi ?

RIBALIER.

Non, certes.

BROCHARD.

J’ai épousé une orpheline pour ne pas avoir de belle-mère. Entre quelles mains veux-tu que je la laisse, si ce n’est entre les tiennes ?

RIBALIER.

Sans doute, mais...

BROCHARD, recommençant à crier.

Si tu refusais, je romprais.

RIBALIER.

Ne crie pas si fort, ça me rend malade.

BROCHARD.

Oui, je romprais avec toi. Nous vendrions, nous liquiderions... Tu acceptes ? et de bon cœur ?

RIBALIER, anéanti.

J’accepte.

BROCHARD.

Et de bon cœur ?

RIBALIER.

Et de bon cœur...

Timidement.

Dis donc, Brochard, si j’allais au Mans acheter les chapons ?

BROCHARD, dédaigneux.

Toi, tu achèterais les chapons ?

RIBALIER.

C’est vrai, je n’ai jamais su acheter... J’en mourrais. Juste au moment où je m’applaudissais d’être garçon !

BROCHARD, se dirigeant, vers sa chambre.

Je vais appeler Valentine.

RIBALIER, le ramenant.

Attends. Je perds la tête, je ne sais plus où j’en suis. Il me faut des explications, des instructions. C’est une mission si délicate ! Tâchons de procéder avec ordre. D’abord, es-tu bien certain... ?

BROCHARD.

De quoi ?

RIBALIER.

Tu me donnes ta caisse à garder, n’est-ce pas ? et tu me dis : Il y a vingt francs dedans.

BROCHARD.

Eh bien ?

RIBALIER.

Tu es sur que les vingt francs y sont ?

BROCHARD.

Que veux-tu dire ?

RIBALIER.

Dame ! si les vingt francs n’y étaient pas, il ne faudrait point me les réclamer.

BROCHARD.

Ribalier, ta vie dissipée a desséché en toi toutes les croyances... Valentine est une fleur.

RIBALIER.

Tu en es sûr ? Ces choses-là, tu sais...

BROCHARD.

À la fin, tu m’ennuies !

RIBALIER.

Bon ! Je n’insiste pas... Tu comprends, c’est ma garantie... Maintenant, sais-tu si on n’a jamais fait la cour à ta femme ?

BROCHARD, se fâchant.

Ah ! ça, as-tu fini ?

RIBALIER.

Mais il faut bien que je sache !... Comment veux-tu que je la protège, si j’ignore les dangers qu’elle peut courir ?

BROCHARD.

On a dû la marier à un militaire, un capitaine, un lieutenant, je ne sais plus... Elle a grandi au milieu des militaires.

RIBALIER.

Tu vois !

BROCHARD.

Défie-toi des militaires.

RIBALIER.

Et le Grand-Cerf qui en est plein ! Nous avons tous les officiers du 207e .

La porte de gauche s’entr’ouvre et l’on aperçoit la tête de Valentine. Elle écoute en marquant sa surprise.

BROCHARD.

Défie-toi des militaires.

Il s’anime.

Et assez causé. Je pars, je te laisse un dépôt sacré. Tu surveilleras ma femme, nuit et jour, et tu me la rendras...

RIBALIER, ahuri.

Je te la rendrai...

BROCHARD.

Intacte, ou je romps avec toi. Nous vendrons, nous liquiderons...

Il lui donne une rude poignée de main.

C’est dit.

RIBALIER, allant s’asseoir à droite.

Quel homme ! quel homme !

Brochard va à la porte de gauche, l’ouvre et se trouve nez à nez avec Valentine.

 

 

Scène XI

 

VALENTINE, BROCHARD, RIBALIER

 

BROCHARD.

Vous étiez là ?

VALENTINE, baissant les yeux et faisant la niaise pendant toute la scène.

J’arrivais, mon ami... Tout ce bruit m’inquiétait...

BROCHARD.

Vous avez entendu ce que nous disions ?

VALENTINE.

Non, mon ami.

BBOCHARD.

Eh bien ! je suis obligé de partir. Oh ! une absence d’un jour, je serai de retour demain lundi... Pendant ce temps mon associé Ribalier vous tiendra lieu de père.

VALENTINE.

Bien, mon ami.

RIBALIER, à part.

Me voilà dans les rôles de père, à présent.

BROCHARD.

Vous serez raisonnable.

VALENTINE.

Oui, mon ami.

BROCHARD.

Vous ne vous ennuierez pas trop ?

VALENTINE.

Non, mon ami.

BROCHARD.

Vous écouterez tout ce que Ribalier vous dira ?

VALENTINE.

Oui, mon ami.

BROCHARD, à Ribalier, à demi-voix.

Hein ? comme c’est chaste ! comme c’est élevé !... « Oui, mon ami. » – « Non, mon ami »... Un vrai mouton.

RIBALIER.

Elles sont toutes des moutons.

BROCHARD.

Approchez, Valentine.

VALENTINE.

Me voici, mon ami.

BROCHARD.

Avant de partir, je veux vous laisser un gage...

Il prend le bouton de rose à sa boutonnière.

J’ai pris en souvenir ce bouton de rose, qui surmontait le gâteau de Savoie. Je vous demande de le garder là, précieusement, par tendresse pour votre époux.

Il le lui met au corsage, et le montre du geste à Ribalier.

VALENTINE.

Je le garderai, mon ami.

BROCHARD.

Maintenant, Valentine, je dépose un baiser sur votre front.

Il continue à lui parler à voix basse, en l’accompagnant jusqu’à la porte de sa chambre. Valentine sort. On frappe à la porte d’entrée.

RIBALIER, se levant.

Qu’est-ce que c’est ? Tout ce monde ne va donc pas débarrasser ma chambre ! Je tombe de sommeil.

Il ouvre, Chamorin paraît en toilette de nuit.

Comment ! c’est encore vous ?

Brochard passe au fond et descend à droite.

 

 

Scène XII

 

BROCHARD, RIBALIER, CHAMORIN

 

CHAMORIN.

Parlez plus bas ! J’ai vu de la lumière sous la porte, et j’ai frappé.

RIBALIER.

Mais que voulez-vous ?

CHAMORIN.

Plus bas ! J’étais couché. J’ai entendu ma femme qui marchait dans le corridor... Alors, j’ai pensé à venir vous chercher comme témoin.

RIBALIER.

Comme témoin ?

CHAMORIN.

Oui... Nous allons battre l’hôtel ensemble, et si nous trouvons ma femme...

RIBALIER, hors de lui.

Ah ! ça ! vous vous moquez de moi ! J’en ai assez, je vous en avertis !... C’est incroyable qu’on envahisse ainsi ma chambre.

Il se jette dans le fauteuil, près de la table.

Je ne bouge plus, je dors là.

CHAMORIN[3], s’excusant.

Une autre nuit, monsieur, une autre nuit, si cela vous dérange trop en ce moment...

Allant à Brochard.

Monsieur, ma femme me trompe.

BROCHARD.

Permettez !... Je suis marié d’aujourd’hui, monsieur.

CHAMORIN.

Elle me trompe, je le sais, je ne suis pas à plaindre.

BROCHARD, se fâchant.

Vous êtes un mauvais plaisant, monsieur.

Ribalier, dérangé par le bruit, quitte le fauteuil et va se recoucher.

CHAMORIN.

Mais je ne plaisante pas, je vous assure... Un soir, je pars en voyage. Vous savez, l’éternel piège dont le succès est certain, le mari qui part en voyage et qui revient au milieu de la nuit... Il pleuvait, monsieur. Je passe deux heures sous une porte...

BROCHARD, furieux.

Et moi, je vous coupe les oreilles si vous continuez. On ne raconte pas des histoires pareilles à un homme, le jour de ses noces...

CHAMORIN, s’excusant.

Monsieur...

BROCHARD.

Vous manquez de tact, taisez-vous !

Au bruit de la querelle, la porte de Jules s’ouvre, et le jeune homme paraît.

 

 

Scène XIII

 

BROCHARD, RIBALIER, CHAMORIN, JULES

 

JULES.

Qu’y a-t-il ? J’ai cru qu’on étranglait mon oncle ?

BROCHARD.

Ah ! c’est vous, jeune homme... Adieu ! Je pars pour le Mans.

JULES, étonné.

Pour le Mans ?

BROCHARD, regardant la pendule.

Bigre ! quatre heures moins un quart.

À Chamorin.

Allons, sortez, monsieur.

CHAMORIN.

Je sors, je sors...

À Jules.

Monsieur, ma femme me trompe...

BROCHARD.

Mais sortez donc, monsieur !...

Se retournant.

Et veille sur elle, Ribalier !

RIBALIER, endormi, balbutiant.

Je veille, je veille. N’aie pas peur...

Jules les accompagne jusqu’à la porte. Au moment où il va rentrer chez lui, Valentine paraît à la porte de gauche.

 

 

Scène XIV

 

VALENTINE, RIBALIER endormi, JULES

 

VALENTINE, appelant.

Monsieur Jules !

JULES, se retournant.

Mademoiselle Valentine !

VALENTINE, souriante.

Chut !

Elle va ouvrir la fenêtre toute grande ; on aperçoit l’enseigne, la tête de cerf très cornue. Elle se penche et regarde.

Il est parti !

Tous deux se rapprochent.

JULES.

Comment, votre mari vous laisse ?

Ribalier ronfle. Effrayés, ils se séparent.

VALENTINE.

Chut !

Ribalier ronfle de nouveau.

C’est mon gardien. Il me surveille... Ah ! ils se mettent deux contre moi, ils me gardent, comme si je ne pouvais pas me garder moi-même. Je me vengerai... Voulez-vous m’aider, monsieur Jules ?

JULES.

Oh ! de tout mon cœur ! Je ne vous ai pas oubliée, je vous aime toujours.

Au moment où il va lui prendre la main, Ribalier ronfle plus fort, et ils se séparent.

VALENTINE.

Chut ! chut ! À demain !

Ils se dirigent tous deux vers leurs chambres.

 

 

ACTE II

 

Le bureau du Grand-Cerf. Au fond, par une large baie occupant le centre d’une cloison vitrée, on aperçoit une salle de café. Au second plan, à droite, la porte d’entrée de la rue ; à gauche, une porte donnant dans l’intérieur de l’hôtel. Au premier plan : à droite, un bureau avec un fauteuil ; à gauche, une grande armoire à linge. Un canapé à gauche. Au fond, également à gauche, des bougeoirs sur une planchette, des clefs accrochées à des files de clous numérotés. Une lampe allumée est posée sur le bureau. Le café est éclairé par des becs de gaz.

 

 

Scène première

 

FRANÇOISE, RIBALIER

 

FRANÇOISE.

Alors, monsieur, quand j’ai vu madame enfiler si vite le corridor, je l’ai suivie tout doucement... Depuis ce matin, comme vous me l’avez recommandé, je ne quitte pas ses talons.

RIBALIER.

Très bien !... Alors?

FRANÇOISE.

Alors, monsieur, elle était entrée dans la chambre de ce militaire.

RIBALIER.

Dans la chambre, saperlotte !.... Alors ?

FRANÇOISE.

Alors, monsieur, ils riaient là-dedans... Oh ! ils se faisaient du bon sang, bien sûr !

Elle rit.

RIBALIER.

Ils riaient, ils riaient... Tu trouves ça drôle, toi ? Sois convenable, entends-tu !... Alors ?

FRANÇOISE.

Alors, monsieur... Dame ! je n’en sais pas plus long, je n’y ai pas mis le nez !

RIBALIER.

Comment ! tu n’as pas pénétré dans la chambre ?

FRANÇOISE.

Ah ! ça, non !

RIBALIER.

Et tu les as laissés ensemble ?

FRANÇOISE.

Mais oui... Je suis descendue vous dire ce qui se passait.

RIBALIER.

Veux-tu bien vite remonter ! Plante-toi à la porte, entre sous un prétexte quelconque et dis-moi tout ?

FRANÇOISE.

Je cours, monsieur, je cours !

Elle sort vivement par la gauche.

RIBALIER.

Quelle journée ! Pas un quart d’heure de repos ! Toujours dans des transes, toujours en observation ! Une femme parle à tant de monde dans une maison comme la nôtre !... Ah ! je donnerais beaucoup pour être à demain et voir revenir Brochard. Car je les ai assez pratiquées, je sais que les plus innocentes sont souvent les plus terribles... Et dire que c’est moi, Ribalier, moi, chargé de si doux larcins, qui, aujourd’hui, ai la mission de garder... Non, si on s’en doutait, ce seraient des gorges chaudes dans toute la ville !

 

 

Scène II

 

RIBALIER, PUTOIS, puis FRANÇOISE

 

PUTOIS, arrivant par le fond mystérieusement.

Monsieur !

RIBALIER.

Hein ?

PUTOIS.

Vous m’avez dit de vous répéter tout ce que j’entendrais par rapport à madame !

RIBALIER.

Eh bien ?

PUTOIS, baissant la voix.

Il y en a un, là, dans le café, qui vient de dire à un autre : « La petite boulotte m’irait comme un gant. »

RIBALIER.

Après ?

PUTOIS.

L’autre a répondu : « Faut se méfier... Elle donne dans la cavalerie. »

RIBALIER.

Mais ce n’est pas de madame dont ils parlaient.

PUTOIS.

Peut-être, je ne sais pas.

RIBALIER.

Alors, imbécile, pourquoi me fais-tu peur ?

PUTOIS.

Dame ! vous m’avez dit d’écouter, j’écoute !... Lorsque j’entends causer d’une femme, je pense que c’est de la mienne ou de celle d’un autre.

RIBALIER.

Il a raison... Oh ! ma pauvre tête ! Trompez donc les femmes pendant trente années, pour qu’une gamine vous tienne un jour sur les dents !

FRANÇOISE, accourant.

Monsieur, j’ai rencontré madame qui sortait du corridor... Voici madame.

RIBALIER.

C’est bien... Allez à votre besogne.

Putois et Françoise sortent.

 

 

Scène III

 

VALENTINE, RIBALIER

 

RIBALIER, à part.

Interrogeons-la prudemment.

VALENTINE, gaiement.

Vous ne savez pas ? Je viens de retrouver un ancien bon ami.

RIBALIER.

Ah !

VALENTINE.

Il appelait Françoise, il avait un bouton à recoudre... Alors, j’ai vite couru chercher du fil, je suis revenue dans sa chambre...

RIBALIER.

Comment ! c’est vous qui avez recousu le bouton ?

VALENTINE, ingénument.

Mais oui... Est-ce que j’ai mal fait ?

RIBALIER.

Non, non.

VALENTINE.

On doit être aimable, n’est-ce pas ? dans le commerce. Puis, avec un ancien bon ami, vous comprenez ?

Gaiement.

Nous avons ri !... Il m’a embrassée pour la peine.

RIBALIER, terrifié.

Il vous a embrassée !... Vous vous êtes laissée embrasser !

VALENTINE.

Sans doute... Est-ce que j’ai mal fait ?

RIBALIER.

Fichtre !

VALENTINE.

C’était pour me remercier. Un si vieil ami !... Le capitaine a quarante ans. Il m’a fait sauter sur ses genoux, chez ma tante !

RIBALIER, soulagé.

Ah ! il a quarante ans ?

VALENTINE.

Mon Dieu ! monsieur Ribalier, si j’ai mal agi, ne me le cachez pas... J’ai promis de vous écouter et de vous obéir.

RIBALIER.

Je plaisantais, mon enfant...

Il la fait asseoir devant le bureau.

Tenez, jetez un coup d’œil sur nos livres. Il faut vous mettre au courant... Reposez-vous, ne bougez plus de là.

VALENTINE, feuilletant les livres.

Comme vous voudrez, monsieur Ribalier.

RIBALIER, revenant, à part.

Il a quarante ans... Qu’est-ce que ça prouve ? J’en ai bien quarante-deux !... Elle se moque peut-être de moi. On ne sait jamais, avec ces ingénues... Le capitaine doit être le militaire que Brochard m’a signalé. L’instant est venu, je crois, de ne plus la quitter des yeux.

 

 

Scène IV

 

VALENTINE, RIBALIER, CHAMORIN

 

CHAMORIN[4], entrant par la gauche, et accrochant la clef de sa chambre.

Tiens, ma femme n’est pas encore descendue...

Il s’approche et salue Ribalier.

Monsieur... votre santé est bonne, ce soir ?... On vient de m’apprendre que notre couvert est mis dans le petit cabinet. Nous sommes donc chassés de la grande salle ?

RIBALIER, très poliment.

Je vous prie d’agréer toutes mes excuses, monsieur... Oui, nous avons un repas de corps. Les officiers du 207e offrent un dîner d’adieu aux officiers du 178e. Et la maison est un peu en l’air.

CHAMORIN.

Oh ! les officiers, quels charmants compagnons ! Nous les adorons, monsieur.

RIBALIER.

Nous allons en avoir soixante-dix à table.

CHAMORIN.

Soixante-dix ! Ma femme et moi, nous les adorons !...

Valentine s’échappe tout doucement par le fond, en voyant que Ribalier ne fait plus attention à elle.

À propos, je suis ravi. Ma femme, vous savez ?

RIBALIER.

Votre femme ?

CHAMORIN.

Je suis une piste, oh ! une piste... Cette fois, je n’ai qu’à allonger la main. Je laisse mûrir... Je la pincerai quand il me plaira.

RIBALIER.

Tant mieux ! tant mieux !...

Il s’aperçoit que Valentine n’est plus là.

Eh bien, elle est partie ! Encore une fugue !

CHAMORIN, le retenant.

Il faut que je vous raconte ça.

RIBALIER, se dégageant.

Je suis occupé. Lâchez-moi donc ! C’est insupportable !

Il sort par la gauche.

CHAMORIN.

Je la pincerai ! je la pincerai !

 

 

Scène V

 

CHAMORIN, FRANÇOISE

 

FRANÇOISE, arrivant par le fond.

Tiens ! monsieur Ribalier n’est plus là ?

CHAMORIN.

Non, belle Françoise... Il n’y a que moi, qui vous aime... Petite, petite, approchez.

FRANÇOISE.

Fichez-moi la paix ! Je n’ai pas le temps de jouer.

CHAMORIN.

Petite... petite...

FRANÇOISE.

Vrai, je n’ai pas le temps... Une autre fois.

CHAMORIN, allant, la prendre par le bras et l’amenant.

Rien qu’une risette... Fais une risette.

FRANÇOISE, riant.

Vous me chatouillez, monsieur... Est-il possible ? Avoir l’air si comme il faut et dire tant de bêtises !... Ah ! vous trompez joliment votre monde !...

CHAMORIN.

Appelle-moi mon gros bébé.

FRANÇOISE, riant.

Non, non, je ne saurais pas.

CHAMORIN.

Donne-moi des tapes sur la joue et dis-moi : « Petit garçon, vous n’avez pas été sage, vous n’aurez pas de dessert ! »

FRANÇOISE.

Je ne saurais pas, bien sûr !...

Elle lui donne des tapes sur la joue.

Petit garçon, vous n’avez pas été sage...

CHAMORIN.

Vous n’aurez pas de dessert...

FRANÇOISE, répétant.

Vous n’aurez pas de dessert.

CHAMORIN, enthousiasmé.

Voilà le bonheur !... Des petits soins, des mots gentils, des caresses enfantines... Ah ! belle Françoise, si tu voulais !

FRANÇOISE.

Votre femme ne sait donc pas dire ça ?

CHAMORIN.

Ma femme ?...Mais elle me comprime ! mais elle empêche tous mes élans ! Elle ne sent pas le côté maternel de l’amour...

Hortense et Jules arrivent par la porte de gauche et restent dans le fond.

Répète un peu : « Mon gros bébé. »

FRANÇOISE, riant.

Mon gros bébé.

CHAMORIN, se jetant à ses genoux.

Oh ! Françoise ! tu es la première femme qui m’ait compris. Nous fuirons ensemble. Tu vas quitter ton mari...

FRANÇOISE.

Mais votre femme, monsieur, votre femme ?

CHAMORIN.

Elle ne compte pas. Je la pincerai...


 

 

Scène VI

 

CHAMORIN, FRANÇOISE, JULES, HORTENSE

 

HORTENSE, s’avançant.

Eh bien ! monsieur, à votre aise !

Françoise se sauve en riant.

CHAMORIN, toujours à genoux.

Pincé !

HORTENSE.

À genoux devant une servante ! Mais, si je demandais une séparation, je l’obtiendrais, monsieur.

CHAMORIN.

Pincé !

HORTENSE.

Je ne demanderai pas une séparation, j’ajouterai simplement ce nouveau grief à votre dossier... Relevez-vous. N’étalez pas davantage votre mauvaise conduite.

Chamorin se relève.

JULES, bas, à Chamorin.

C’est encore une partie perdue.

CHAMORIN.

Oui, jeune homme, c’est encore une partie perdue.

HORTENSE.

Nous compterons ensemble... Allez vous mettre à table. Obéissez.

CHAMORIN.

Oui, ma bonne.

HORTENSE.

Ne me regardez pas en face. Passez devant moi.

CHAMORIN.

Oui, ma bonne.

Il sort par le fond, très penaud.

 

 

Scène VII

 

HORTENSE, JULES

 

JULES.

Vous êtes sévère, madame.

HORTENSE, allant accrocher sa clef.

Il faut bien tenir les hommes... Ah ! monsieur Jules, quand on ne tient pas les hommes, ils vous tiennent.

JULES.

C’est pour mon oncle que vous dites cela.

HORTENSE.

Oui... Je suis la plus malheureuse des femmes. Il m’évite, tout est fini.

JULES, se rapprochant et baissant la voix.

Si je vous fournissais une occasion...

HORTENSE.

Vous ?

JULES.

Seulement, il faudrait être prudente, m’écouter en tout... Chut ! Ne remontez pas dans votre chambre avant de m’avoir vu.

Ribalier et Valentine entrent par la gauche. Hortense sort par le fond.

 

 

Scène VIII

 

RIBALIER, VALENTINE, JULES, puis PUTOIS

 

RIBALIER, à Valentine.

Mais vous serez beaucoup mieux. On étouffe dans la salle... Est-ce que vous n’êtes pas bien ici.

Il la fait asseoir devant le bureau.

VALENTINE.

Très bien.

RIBALIER[5], apercevant Jules.

Tiens ! tu es là ?... Tu as donc laissé à table ces messieurs du 207?

JULES.

Oui, je respire un instant.

PUTOIS, entrant.

Monsieur, il n’y a plus de serviettes, il vient d’arriver encore cinq capitaines.

RIBALIER.

Prends du linge dans l’armoire.

PUTOIS.

Mais je ne pourrai pas tout seul.

RIBALIER.

Ah ! ces anciens serviteurs, on n’en fait plus comme ça.

Il ouvre l’armoire dans laquelle il prend des serviettes qu’il passe à Putois.

VALENTINE[6], bas, à Jules.

Avez-vous fait tout ce dont nous sommes convenus ce matin ?

JULES, bas.

C’est fait.

VALENTINE.

Vous avez vu tous nos amis ?

JULES.

Oui.

VALENTINE.

Ceux que j’ai connus à Brétigny, chez ma tante, le capitaine Plumet, le lieutenant Raymond...

JULES.

Et le sergent Robert.

VALENTINE, à Jules.

Vous leur avez bien expliqué ce que j’attendais d’eux ?

JULES.

Dans les moindres détails... Ils savent leur rôle et la comédie peut commencer.

RIBALIER, à Putois.

Tu as ton affaire, va...

Putois sort par le fond. Bas, à Jules.

Tu sais ce que je t’ai dit : veille toujours et préviens-moi si tu voyais rôder quelqu’un.

JULES.

Comptez sur ma vigilance... Je vais rejoindre ces messieurs.

Il sort par le fond.

 

 

Scène IX

 

RIBALIER, VALENTINE

 

VALENTINE, assise devant le bureau, en train de feuilleter les registres.

Monsieur Ribalier ?

RIBALIER.

Ma chère enfant ?

VALENTINE, souriant.

On m’a raconté de belles histoires sur votre compte.

RIBALIER.

Quelles histoires ?

VALENTINE.

Oui, des dames compromises, des maris furieux ; toute la ville de Tours mise en l’air par les ravages que vous faites dans les cœurs.

RIBALIER, très flatté.

On exagère, on exagère...

À part.

Elle est charmante.

VALENTINE.

J’ai des détails... La femme du notaire Prégasson, et la veuve du conservateur des hypothèques, et les deux demoiselles Sauvageot, qui tiennent un bureau de tabac.

RIBALIER.

Ah ! on vous a dit ! De mauvaises langues ! On me fait une réputation !...

À part.

Elle est délicieuse, cette petite !

VALENTINE, se levant et venant à lui.

Dame ! un beau cavalier, un homme bien élevé...

RIBALIER, s’inclinant.

Vraiment...

VALENTINE.

Rempli d’instruction, d’une élégance native...

RIBALIER.

Vraiment, vraiment...

VALENTINE, soupirant.

Toutes les femmes raffolent de vous, monsieur Ribalier.

RIBALIER, modeste.

Non ! pas toutes, je vous assure, pas toutes.

À part.

Ces ingénues sont parfois gênantes.

VALENTINE.

Je serais jalouse, si j’étais votre femme. Mais je suis bien tranquille avec mon mari.

Tristement.

Monsieur Brochard n’est pas beau.

RIBALIER.

Brochard ? Eh ! il n’est pas mal !

VALENTINE.

Ne cherchez pas à me faire plaisir... Il est très laid.

RIBALIER.

Mon Dieu ! très laid... C’est selon les goûts.

VALENTINE, s’appuyant à son épaule.

Il est votre ami. Vous le connaissez bien.

RIBALIER.

Il est mon ami. Et je le connais, je le connais trop !... Un brutal, un homme sans éducation.

VALENTINE.

Oui, oui... Hélas !

RIBALIER.

Il vous massacrera...

Il lui prend une main avec laquelle il joue.

Une pauvre chérie comme vous. Car vous êtes charmante, Valentine, vus avez une bouche, une taille, un pied !... On ne vous a jamais dit cela, mon enfant ?

VALENTINE.

Jamais, monsieur Ribalier.

RIBALIER, s’allumant de plus en plus.

Je suis le premier, voyez-vous ! La belle petite chatte ! elle est aussi innocente que fraîche ! Une vraie fleur ! Et cette main, oh ! cette main, est-elle assez mignonne !

VALENTINE.

Elle vous plaît ?

RIBALIER.

On la mangerait de baisers.

VALENTINE.

C’est permis ?

RIBALIER.

Comment ! si c’est permis !

VALENTINE.

Alors, baisez-la !

RIBALIER, reculant brusquement.

Hein?... Pardon !

VALENTINE[7].

Qu’avez-vous ?

RIBALIER.

Rien... Il fait un peu chaud ici...

À part.

L’habitude, mon Dieu ! Scélérat !

VALENTINE, assise sur le canapé.

Monsieur Ribalier ?

RIBALIER.

Mon enfant ?

VALENTINE.

J’ai des conseils à vous demander. Vous êtes plein d’expérience, et vous me paraissez si gentil... Venez vous asseoir là.

RIBALIER.

Merci... J’aime mieux marcher un peu. Il fait très chaud.

VALENTINE.

Venez donc... Vous n’avez pas peur de moi ? Une petite fille !

RIBALIER, allant s’asseoir, à part.

Suis-je assez ridicule !... Si Tours me voyait !

VALENTINE.

Eh bien ! mon mari m’intimide beaucoup. J’éprouve en sa présence un effroi qui me paralyse.

RIBALIER, sévèrement.

Vous avez tort. Brochard est le meilleur homme du monde, très doux, d’un caractère aimable et facile...

VALENTINE.

Il me paralyse.

RIBALIER, continuant.

Brochard mérite toute votre affection. Surtout soyez-lui fidèle. La fidélité, chez la femme, est la première des vertus. Quand une femme manque à ses devoirs, elle commet l’action la plus monstrueuse...

S’embrouillant.

car la fidélité est une parure, et, sans devoir, il n’y a pas de société possible.

VALENTINE, se rapprochant.

Justement, je veux vous obéir... Mais mon mari m’effraye. Tandis que vous, je ne sais pas, vous me mettez tout à mon aise... Alors si vous étiez assez bon, vous m’apprendriez de quelle façon je dois m’y prendre.

RIBALIER, inquiet.

De quelle façon vous devez vous y prendre ?

VALENTINE.

Oui, tenez ! est-ce bien ainsi ?...

Elle s’adresse tendrement à lui.

« Mon ami, je meurs d’impatience loin de vous. »

RIBALIER.

Pas trop mal... La voix un peu plus chaude seulement.

VALENTINE, même jeu.

« Mon ami, vous êtes toute ma félicité. »

RIBALIER.

Très bien !

Jules paraît au fond.

VALENTINE.

Puis, n’est-ce pas ? il faudra que je l’entoure de mon bras...

Elle veut le saisir.

RIBALIER, reculant.

Non, non.

À part

Elle est terrible, cette ingénue... Oh ! le danger de l’innocence !

VALENTINE.

Comment ? non ?... Il faudra que je l’entoure...

Elle lui passe le bras autour du cou.

Et je lui dirai : « Je vous aime, mon ami. »

RIBALIER, à part.

Je suis à bout de force. Si Tours me voyait !

Jules entre en toussant.

RIBALIER, se dégageant vivement.

C’est toi ?... Tu arrives à propos. Nous causions. Mon Dieu ! qu’il fait chaud !...

À Valentine.

Écoutez, mon enfant. Brochard mérite toute votre affection. Surtout, soyez-lui fidèle. La fidélité, chez la femme, est une parure...

À Jules.

Tu vois, je lui donnais des conseils.

À part.

Sauvé, mon Dieu !

Valentine se lève et va se rasseoir au bureau.

 

 

Scène X

 

RIBALIER, JULES, VALENTINE, puis PUTOIS

 

JULES.

Nous sommes au champagne.

Prenant Ribalier à part.

Dites donc, mon oncle, elle avait son bras à votre cou.

RIBALIER.

Tu crois ?... Je n’ai pas remarqué. Une preuve d’amitié, peut-être.

JULES.

Elle est ravissante.

RIBALIER, avec feu.

Oh ! ravissante !... Un bijou ! On ferait des folies !

JULES.

Diable ! mon oncle, est-ce que je vous ai dérangé ?

RIBALIER.

Moi ?... Tu me prends donc pour un gredin ?... Comment ! mon meilleur ami m’aurait confié sa femme, et j’irais !... Mais ce serait très mal !

JULES.

Très mal... Seulement, ça se fait tous les jours.

RIBALIER.

Un dépôt sacré ! Une pauvre petite qui n’a pas de vice pour deux liards ! Jamais, jamais, entends-tu ! Brochard peut compter sur moi.

PUTOIS, entrant.

Monsieur, ils ont tout bu, ils en veulent encore... Quels trous, ces militaires !

RIBALIER.

Viens, mon garçon !

Ils sortent ensemble par la gauche.

 

 

Scène XI

 

JULES, VALENTINE, puis UN CAPITAINE, puis RIBALIER. Pendant la scène, le café, au fond, se garnit de consommateurs, tous militaires

 

VALENTINE, regardant Ribalier s’éloigner, à Jules.

Eh bien, allez donc !

JULES.

Attendez...

Il va dans le fond, échange un salut avec un capitaine qui entre.

VALENTINE, assise au bureau.

Ah ! monsieur Brochard, ah ! monsieur Ribalier, vous gardez les femmes !

LE CAPITAINE, qui s’est approché, souriant.

Mademoiselle...

VALENTINE, souriant, d’une voix rapide.

Ne vous excusez pas, monsieur, je vous en prie. Vite, à votre rôle !... Attention !

Ribalier rentre, poussant devant lui Putois, chargé de bouteilles de champagne. Putois disparaît immédiatement dans le café.

RIBALIER[8], dans le fond, à part.

Le capitaine !... Mais il n’a pas trente ans ! Ah ! la menteuse !

LE CAPITAINE.

Chère Valentine...

RIBALIER, à part.

Il a dit : Chère Valentine...

LE CAPITAINE, continuant.

Vous êtes coiffée à ravir, ce soir. Si nous étions seuls, je vous demanderais une faveur.

VALENTINE, minaudant.

Laquelle, Ferdinand ?

RIBALIER, à part.

Ferdinand !

LE CAPITAINE.

Vous me l’avez déjà accordée une fois... Un baiser sur vos cheveux.

RIBALIER.

Ah ! mon Dieu !... Il faut que je sache le nom de ce militaire. Où est Jules ? Où est Jules ?

Il sort par la gauche. Valentine et le capitaine le regardent s’éloigner en riant.

LE CAPITAINE, s’inclinant.

Mademoiselle...

VALENTINE.

Merci, monsieur.

Le capitaine sort, un lieutenant entre et s’approche de Valentine qui s’est levée.

 

 

Scène XII

 

JULES, RIBALIER, UN LIEUTENANT, VALENTINE, puis PUTOIS

 

RIBALIER, amenant Jules par la gauche.

Dis-moi le nom de ce capitaine.

JULES.

Quel capitaine ?

RIBALIER.

Le capitaine qui cause là, avec Valentine.

JULES.

Le lieutenant... Je ne le connais pas.

RIBALIER.

Non, le capitaine...

Regardant, stupéfait.

Ce n’est plus le même, elle en a deux !

JULES.

Écoutez.

LE LIEUTENANT, à Valentine.

Vous vous souvenez, Titine...

RIBALIER.

Titine !

Jules le fait taire.

LE LIEUTENANT.

C’était l’hiver dernier…

VALENTINE.

J’avais peur, il faisait si noir !

LE LIEUTENANT.

Notre baiser me brûle encore les lèvres.

Il continue à lui parler et remonte avec elle vers le fond.

RIBALIER.

Les lèvres !... Eh bien ! de mieux en mieux ! L’autre, ce n’était que les cheveux, au moins ! Mais elle connaît donc toute l’armée ?

JULES.

Comment ! vous vous fâchez ? Vous êtes jaloux ?

RIBALIER.

Moi, jaloux ! Elle n’est pas ma femme, Dieu merci !... Seulement, c’est vexant d’être trompé.

PUTOIS, entrant.

Monsieur, ils en veulent encore !

RIBALIER, à Jules.

Attends-moi. Ne la perds pas des yeux. Je reviens.

Dès qu’il est sorti, Jules va à la porte de droite et introduit un sergent.

JULES, au sergent.

Vous avez compris ? C’est une farce à un bourgeois.

Le sergent cligne de l’œil et s’approche de Valentine qui est redescendue à l’avant-scène, à droite. Jules sort. Ribalier paraît, poussant devant lui Putois, chargé de bouteilles de champagne. Putois traverse et s’en va par le fond.

 

 

Scène XIII

 

VALENTINE, UN SERGENT, RIBALIER

 

RIBALIER, anéanti.

Avec un sergent, maintenant ! La garnison y passera.

LE SERGENT.

Écoute, ma poule...

RIBALIER, scandalisé.

Oh !

LE SERGENT.

C’est pour s’entendre... Faut convenir de ses mouvements. Tu racontes que ton mari n’est pas à la cambuse ?

VALENTINE.

Il ne reviendra que demain.

LE SERGENT.

Alors, je siffle à minuit sous ta fenêtre, et tu descends m’ouvrir comme nous faisions là-bas... C’est dit.

Ils remontent tous les deux.

RIBALIER.

Voilà qui est complet !... Des baisers l’hiver dernier, des hommes qui sifflent sous sa fenêtre, des rendez-vous hier, des rendez-vous cette nuit ! Et Brochard qui va revenir !

LE SERGENT, à Valentine.

À tout à l’heure.

Le sergent sort. Des rumeurs s’élèvent dans le café.

 

 

Scène XIV

 

VALENTINE, RIBALIER, JULES, LE CAPITAINE, LE LIEUTENANT, LES OFFICIERS, PUTOIS, FRANÇOISE


 

LES OFFICIERS.

Du champagne ! du champagne !

PUTOIS, se précipitant en scène.

Monsieur, ils en demandent encore !

RIBALIER, perdant la tête.

Monte la cave et qu’ils nous laissent tranquilles ! Mon Dieu ! au moment où j’aurais besoin de toute ma tête, un état-major sur les bras ! Ah ! les tyrannies du commerce !

Putois est sorti par la droite. Les officiers, riant et causant, le verre en main, se montrent au fond.

JULES, ironique.

Mon oncle, voyez donc ! Veillez sur Valentine.

RIBALIER.

Comment ! ils se permettent d’envahir le bureau !...

Allant à la rencontre des officiers.

Messieurs, dans une seconde, on vous sert... Veuillez attendre.

Pendant qu’il arrête un groupe d’officiers, un autre groupe descend à droite et entoure Valentine.

LE CAPITAINE.

Bien, bien, nous attendrons ici, nous sommes parfaitement... Nous aimons votre société, monsieur Ribalier, nous venons vous offrir un verre de champagne.

RIBALIER.

Merci, capitaine. Je ne bois pas de champagne.

LE CAPITAINE.

Vous refusez, vous si courtois ! Jamais Bourguignon, de la Cloche d’Or, ne nous a refusé un verre de Champagne.

RIBALIER, tâchant de repousser les officiers.

Eh bien ! oui, mais dans le café, messieurs. On vous sert.

JULES, bas.

Mon oncle, regardez donc !

Il lui montre le groupe qui entoure Valentine.

LE LIEUTENANT, à Valentine.

Charmante...

UN AUTRE.

Délicieuse...

UN AUTRE.

Adorable...

RIBALIER, se précipitant.

Messieurs, messieurs, dans le café ! Ce n’est point ici l’endroit...

Entraînant Valentine.

Je vous défends d’être aimable. Vous n’êtes pas honteuse ?

VALENTINE, ingénument.

Moi, monsieur Ribalier ? Pourquoi serais-je honteuse ? Il faut bien être aimable dans le commerce. Cela pousse à la consommation.

RIBALIER.

Ah ! vous appelez ça la consommation ! Elle est jolie, votre consommation !...

La menant à droite, derrière le bureau.

Je vous défends de bouger de là. Que ce meuble soit le rempart de votre vertu ! Et la parole que j’ai donnée, malheureuse ! Vous voulez donc me déshonorer ?

LE LIEUTENANT, qui s’est approché de nouveau.

Délicieuse, adorable...

Il lui sourit, la complimente.

RIBALIER, à part.

Encore ! Mais il est donc enragé celui-là !...

L’écartant.

Pardon, lieutenant...

À Valentine.

Je vais vous faire monter dans votre chambre.

LE CAPITAINE.

Oh ! monsieur Ribalier, vous n’auriez pas le cœur de priver notre fête de son plus bel ornement...

À Valentine.

Un verre de champagne, versé par votre main si blanche...

RIBALIER, à part.

L’autre, à présent ! Qu’ont-ils donc mangé ?...

Haut.

Capitaine, permettez…

LE CAPITAINE.

La belle madame Bourguignon, de la Cloche d’Or, daigne nous verser parfois le champagne.

VALENTINE, bas à Ribalier.

Laissez donc, vous compromettez le Grand-Cerf. Je dirai à monsieur Brochard que vous perdez le Grand-Cerf.

Elle remonte, des officiers l’entourent de nouveau.

RIBALIER, luttant.

Messieurs, messieurs, ce n’est pas ma femme, c’est la femme d’un ami... Si c’était ma femme...

Voyant ses efforts inutiles, cédant au nombre.

Je suis débordé, ils l’emportent... Jamais Brochard ne voudra me croire.

JULES.

Eh ! riez donc, mon oncle ! Elle est charmante.

RIBALIER, à voix basse.

Ravissante ! Elle a des yeux...

TOUS.

Du champagne ! du champagne !

PUTOIS, arrivant chargé de bouteilles.

Voilà ! messieurs, le champagne demandé !

Il verse le champagne, aidé de Françoise. Rires et rumeurs.

LE CAPITAINE, offrant, un verre de champagne à Ribalier.

Monsieur Ribalier, vous avez accepté. Nous nous fâcherions.

RIBALIER, prenant le verre.

Capitaine, c’est pour ne pas vous désobliger. Ça me fait du mal... Vous me permettez de le boire à petits coups ?

DES VOIX.

Une chanson ! une chanson !

D’AUTRES VOIX.

C’est cela ! bravo ! une chanson !

LE CAPITAINE.

Une ronde militaire... Le Petit Tonneau !

TOUS.

Oui, oui, le Petit Tonneau !

LE CAPITAINE.

Allons, lieutenant, le Petit Tonneau !

LE LIEUTENANT.

Ma foi ! capitaine, vous m’excuserez, je ne sais bien que le refrain.

LE CAPITAINE.

Puis, il faut une dame pour chanter ça. Si madame était assez bonne...

VALENTINE, se faisant prier.

Oh ! capitaine...

RIBALIER, à part.

Mais je ne veux pas, mais je vais l’empêcher !

LE CAPITAINE, à Ribalier.

Madame nous l’a chantée un soir, à Brétigny, chez sa tante, qui était si gaie... Tous les officiers de la pension la fredonnaient.

RIBALIER, à Valentine.

Est-ce convenable, au moins, ce Petit Tonneau ?

VALENTINE.

C’est très gentil. Vous allez voir.

RIBALIER, à part.

Elle sait des chansons bachiques !... Ah ! Brochard ! Brochard !

LES OFFICIERS.

Chut ! silence !

VALENTINE[9].

Messieurs, le verre en main !

Les officiers se rangent autour d’elle, tenant leur verre de champagne.

Son joli p’tit tonneau mignon
Était plein d’une liqueur fine.
Elle a grisé tout l’bataillon
Sur la grand’rout’ de Constantine.
Pichu, qu’était un homm’ subtil,
Aimant ça, mais n’ayant pas d’braise,
L’épousa pour trinquer à l’aise
Et pour s’en coller dans l’fusil.

Au refrain, messieurs !

LES OFFICIERS.

Y as-tu bu ?
Oui, j’y ai bu !
Au tonneau d’la cantinière
Y as-tu bu ?
Oui, j’y ai bu !
Au tonneau de la mèr’ Pichu !

RIBALIER, scandalisé.

Oh ! oh ! ce Petit Tonneau !

VALENTINE.

Hein ? c’est gentil ?

RIBALIER.

Trop gentil !... Vous allez remonter dans votre chambre.

LE CAPITAINE.

Par exemple ! Il y a encore deux couplets... Monsieur Ribalier, vous n’avez pas bu ?

RIBALIER.

À petits coups, capitaine...

Il vide son verre d’un trait, et ajoute à demi-voix.

Dites donc, capitaine, je croyais toutes les savoir, mais je ne la connaissais pas, celle-là. Elle est très drôle...

Putois lui a versé un autre verre de champagne.

LE CAPITAINE.

Monsieur Ribalier, vous n’avez pas bu ?

RIBALIER.

Je vous demande pardon...

Regardant son verre plein.

Tiens, c’est vrai. J’aurais juré...

JULES.

Videz donc votre verre, mon oncle.

RIBALIER, après avoir bu.

Messieurs, c’est pour vous faire plaisir... Excellent champagne. On le fabrique exprès pour notre maison. Je vous le recommande, messieurs. Il est gai ; oui, c’est un vin gai...

Il commence à se griser, Putois remplit son verre. Bas à Jules.

Très drôle, ce Petit Tonneau !

JULES.

Buvez donc !

Ribalier boit.

LES OFFICIERS.

Le second couplet ! le second couplet !

VALENTINE.

Voici, messieurs... Seulement il faut que les verres soient pleins.

Putois et Françoise remplissent les verres, Ribalier tend le sien.

Attention :
Le régiment n’en souffrit pas.
N’y a qu’un’ femme’ pour êtr’ si chouette !
Matin et soir, tous les soldats
Sifflaient leur goutte à sa buvette.
Ell’tapait dans l’œil au plus chic,
Caporal, sergent, capitaine.
L’tonneau montait d’un grad’ par s’maine.
L’colonel raffola d’son cric !

LES OFFICIERS.

Y as-tu bu ?
Oui, j’y ai bu !
Au tonneau d’la cantinière !
Y as-tu bu ?
Oui, j’y ai bu !
Au tonneau de la mèr’ Pichu !

RIBALIER, lancé, répétant les trois derniers vers du refrain.

Y as-tu bu ?
Oui, j’y ai bu !
Au tonneau de la mèr’ Pichu !

Ah ! elle est bonne ! Je ne la connaissais pas du tout.

Il boit.

VALENTINE, qui a pris une bouteille de champagne.

Capitaine, voulez-vous me permettre, puisque je suis cantinière ?...

LE CAPITAINE.

Comment donc ! Enchanté !

Elle emplit son verre.

RIBALIER, se retournant.

Comment ! vous versez à ces soldats ?

VALENTINE, souriant.

Puisque je suis cantinière.

RIBALIER.

Mais je ne puis permettre...

Bas à Jules.

A-t-elle des yeux !non, on n’a pas des yeux comme ça !

VALENTINE.

Votre verre, monsieur Ribalier ?

RIBALIER.

Merci, j’en ai ma suffisance.

VALENTINE, souriant.

Allons, votre verre ?

RIBALIER.

Je vous assure...

À part.

Ah ! les polissons de grands yeux !

Il tend son verre comme fasciné.

VALENTINE.

Là, vous êtes obéissant...

Elle verse.

Buvez.

Il boit.

Donnez encore votre verre. Je le veux.

Elle verse.

Buvez.

Il boit et tend de lui-même son verre pour qu’elle le remplisse de nouveau.

DES VOIX D’OFFICIERS.

La cantinière ! Hé ! par ici !

D’AUTRES VOIX.

On meurt de soif... La cantinière ! La cantinière !

RIBALIER, qui se grise de plus en plus.

C’est une orgie, une vraie orgie... Tu sais, quand elle a chanté tout à l’heure :

N’y a qu’un’ femm’ pour êtr’ si chouette,

ça m’a pris là, dans le dos. Je connais ça. Je suis pincé... Écoute un peu, est-ce que tu sais le Petit Tonneau par cœur ?

JULES.

Oui, mon oncle.

RIBALIER.

C’est extraordinaire comme cette chanson m’intéresse... Jules, écoute un peu.

JULES.

Quoi ?

RIBALIER.

Tu me la copieras, je veux l’apprendre.

VALENTINE, redescendue à l’avant-scène.

Le dernier couplet.

RIBALIER, complètement gris.

Oui, c’est ça, le dernier couplet... Et en chœur, le refrain ! vous n’allez pas là-bas, dans ce coin. Enlevez ça, enlevez ça !

VALENTINE.

Si bien qu’un jour le général
Voulut goûter de ce liquide.
Il en but a se fair’ du mal.
Mais un général, c’est solide !
C’était un vieux très rigolo.
Écoutez, l’histoire est bien bonne,
Pichu mort, il la fit baronne,
Pour avoir son petit tonneau.

RIBALIER, violemment.

En chœur ! en chœur !

Lui-même chante, en battant la mesure et en tapant des pieds.

TOUS.

Y as-tu bu ?
Oui, j’y ai bu !
Au tonneau d’la cantinière !
Y as-tu bu ?
Oui, j’y ai bu !
Au tonneau de la mèr’ Pichu !

VOIX D’OFFICIERS.

Bravo ! bravo !

AUTRES VOIX.

À la reine du Grand-Cerf !

LE CAPITAINE.

Nous buvons à notre cantinière !

RIBALIER, s’oubliant.

Oui, à notre cantinière !

Il boit.

C’est un amour !... Elle est épatante ! Il faut que je lui dise qu’elle est épatante !

JULES, le retenant.

Mon oncle...

RIBALIER.

Je te dis qu’elle est complète.

PUTOIS, dans le fond.

Messieurs, le punch est servi.

LE CAPITAINE.

Et notre cantinière ne nous rerusera pas d’en boire un verre avec nous.

VALENTINE.

Non, certes !

Elle se dirige vers le fond avec les officiers. On voit le punch flamber dans le café.

RIBALIER.

C’est cela, du punch, à présent... Elle chante le Petit Tonneau, elle boit du punch. Je te dis qu’elle est complète !... Il ne lui manque plus que de danser...

VALENTINE.

Messieurs, au punch !

LES OFFICIERS.

Au punch !

L’orchestre reprend l’air du refrain, Valentine sort en dansant avec le capitaine.

RIBALIER.

Il ne lui manque plus rien... Et allez donc !

Lui-même dessine quelques pas sur place.

JULES.

Vous ne venez pas ?

RIBALIER.

Oh ! à présent, je n’ai plus besoin de la surveiller.

 

 

Scène XV

 

RIBALIER, puis VALENTINE

 

Pendant celle scène, le café se vide lentement. Putois éteint les becs de gaz.

RIBALIER.

Voyons, c’est trop drôle. Récapitulons... Le capitaine, le lieutenant, le sergent. Puis les autres. Tout le régiment... Mais moi aussi, alors ! Je veux en être... Tant pis pour Brochard !

VALENTINE, rentrant par le fond.

Je monte me coucher, monsieur Ribalier.

RIBALIER, la regardant, à part.

Elle est adorable, plus adorable encore...

Il l’amène par la main.

Venez un peu... Et votre menotte, montrez-la ?...

Il la couvre de baisers.

Elle est pleine de fossettes.

VALENTINE.

Tiens ! vous la baisez maintenant !... C’est permis ? Vous êtes sûr ?

RIBALIER.

Si c’est permis ! Non, ma parole ! on vous croquerait ! C’est que vous avez un petit air !... Hein ? vous avez dû joliment vous moquer de moi ?

VALENTINE.

Me moquer de vous ?... Pourquoi donc ? Vous m’avez donné les meilleurs conseils, et je les suivrai... Mon mari mérite toute mon affection. Je lui serai fidèle, car la fidélité est une parure...

RIBALIER, l’interrompant.

Non ! non ! c’est de la blague !... Je vous disais ça, parce que ça se dit d’habitude ; mais je me fiche de Brochard... Hein ? nous nous fichons de lui. Un joli magot !

VALENTINE.

Comment ! un homme si doux ! d’un caractère aimable et facile !

Jules paraît à la porte du fond.

RIBALIER.

Lui !... Le personnage le plus désagréable qu’on puisse rencontrer ! Je vous assure, ne nous gênons pas. Dites, vous avez peur quand il fait noir ?

VALENTINE.

Oui, je vois des ombres.

RIBALIER.

Elle voit des ombres ! Est-elle drôle !... Eh bien ! il faut laisser la porte de communication ouverte, cette nuit...

Il lui reprend la main si vivement, qu’elle recule, effrayée, en poussant un léger cri. Jules entre et emmène Ribalier à part. Valentine va allumer un bougeoir.


 

 

Scène XVI

 

VALENTINE, RIBALIER, JULES

 

JULES.

Quoi donc, mon oncle ? Vous lui dévorez la main.

RIBALIER.

Laisse-moi, mon garçon... Je suis ivre.

JULES.

Un dépôt sacré... C’est très mal.

RIBALIER.

Oui, c’est très mal, mais ça se fait tous les jours.

JULES.

Vous disiez vous-même qu’un gredin seul...

RIBALIER, l’interrompant.

Ah ! pardon ! la question n’est plus la même... Un de plus, un de moins, Brochard ne s’en plaindra pas davantage... Tu ne sais donc pas qu’elle connaît tout un régiment !... Je suis ivre, je suis ivre !

 

 

Scène XVII

 

VALENTINE, RIBALIER, JULES, CHAMORIN, HORTENSE

 

HORTENSE.

Allons, monsieur, passez devant moi !

CHAMORIN.

Oui, ma bonne.

HORTENSE.

Allumez mon bougeoir.

CHAMORIN.

Oui, ma bonne.

Il allume son bougeoir et celui d’Hortense.

JULES, bas, à Hortense.

Cette occasion dont je vous ai parlé, je suis prêt à vous la fournir.

HORTENSE.

Merci !... Venez me donner vos instructions.

Elle prend son bougeoir.

JULES, bas, à Chamorin.

Voulez-vous pincer votre femme ?

CHAMORIN.

Si je veux pincer ma femme ! Mais c’est mon rêve !

JULES.

Ne vous couchez pas. Attendez-moi.

À ce moment chaque personnage tient son bougeoir à la main.

RIBALIER, bas, à Valentine.

C’est entendu, nous n’aurons pas peur ?

HORTENSE.

Bonne nuit !

VALENTINE.

Bonne nuit !

TOUS.

Bonne nuit !

 


 

ACTE III

 

La chambre à coucher de Ribalier. Même décor qu’au 1er acte. Au lever du rideau, la chambre se trouve plongée dans l’obscurité. Ribalier est allongé sur le lit, tout habillé.


 

 

Scène première

 

PUTOIS, RIBALIER

 

PUTOIS, entrant par le cabinet de toilette.

Comment, monsieur, vous dormez encore !

RIBALIER.

Non, Putois, je réfléchis.

PUTOIS.

Mais il est dix heures ! Et un beau soleil ! Monsieur veut-il que j’ouvre ?

RIBALIER.

Ouvre, mon garçon, ouvre... J’ai besoin d’air.

PUTOIS, écartant les rideaux.

Monsieur a mal dormi ?

RIBALIER.

Je n’ai pas dormi du tout.

PUTOIS, passant, et allant se planter au pied du lit.

Bon Dieu ! que monsieur a mauvaise mine ce matin ! Encore quelque fredaine...

Sévèrement.

Ce n’est pas une conduite, ça !

RIBALIER[10].

Va, gronde-moi.

Il se lève, tous les deux descendent.

PUTOIS.

Bien sûr, je vous gronde ! Je vous sers depuis vingt ans, j’ai le droit de dire que vous menez une vie de polichinelle.

RIBALIER, à demi-voix.

Oh ! ces vieux serviteurs, francs comme l’or !... On n’en fait plus de pareils.

PUTOIS.

Avec ça, vous êtes fini.

RIBALIER.

Putois !

PUTOIS.

Je vous sers depuis vingt ans, j’ai le droit de dire que vous êtes fini.

RIBALIER.

C’est bien, assez. Je me corrigerai. Tu es un honnête homme, toi.

PUTOIS, pris d’un attendrissement subit.

Monsieur, monsieur...

RIBALIER.

Ah ! non, pas cette chanson-là, maintenant. Reste en colère mon garçon. J’aime autant ça... Et sers-moi à déjeuner ici.

PUTOIS.

Oui, monsieur.

Il prend la table et la met au milieu.

RIBALIER, hésitant, anxieux.

Tu n’as pas vu Brochard ?... Il est revenu cette nuit, n’est-ce pas ?

PUTOIS.

Je l’ignore... J’ai veillé une de mes tantes qui a la jaunisse.

RIBALIER.

C’est bon, sers-moi à déjeuner.

 

 

Scène II

 

RIBALIER, JULES, PUTOIS

 

JULES, sortant de sa chambre.

Bonjour, mon oncle. Il fait donc jour enfin, chez vous ?

RIBALIER.

Ah ! c’est toi ?... J’ai à te parler, à te consulter...

À Putois.

Mets deux couverts. Mon neveu déjeunera avec moi.

Putois sort.


      

Scène III

 

RIBALIER, JULES, puis FRANÇOISE

 

JULES.

Eh bien ? et cette nuit ?

RIBALIER.

Oh ! mon ami, mon ami, une histoire !

JULES.

Vraiment !

RIBALIER.

Tu ne t’imagines pas.

JULES.

Tiens ! tiens !

RIBALIER.

D’abord, une femme adorable... J’en ai connu, n’est-ce pas ? et des blondes, et des brunes, des petites, des grandes, enfin toutes les variétés de l’espèce... Mais jamais je n’en ai rencontré une aussi adorable...

JULES.

Jamais ?

RIBALIER.

Jamais, jamais !

JULES.

Madame Chamorin ?

RIBALIER.

Hortense !... Ah ! mon garçon, ne me parle pas d’elle ! La nuit et le jour avec l’autre.

JULES.

Voyez-vous ça !

RIBALIER.

J’arrive, la pauvre petite avait soufflé sa bougie. Je devine qu’elle est là toute tremblante. Je respecte son émoi... Et pas un mot, mon ami, pas un mot.

JULES.

Pas un mot ?

RIBALIER.

Non... Je hasarde quelques phrases tendres. Aucune réponse. De la timidité, tu comprends. J’adore la timidité. Alors, je ne cause pas davantage... Tout à coup, éclate un bruit affreux...

JULES.

Diable !

RIBALIER.

On piétine dans l’escalier, on ébranle la porte, on l’ouvre violemment... C’était le mari.

JULES.

Brochard ?

RIBALIER.

Brochard !

JULES.

Vous l’avez vu ?

RIBALIER.

Pas précisément. Je l’ai senti... Un mari seul peut faire une entrée aussi inconvenante.

JULES.

Et il vous a vu ?

RIBALIER.

Je le crois... J’ai filé par la porte de communication, et j’étais si troublé, que je me suis jeté sur mon lit, en ayant l’air de ronfler très fort, pour détourner les soupçons... La pauvre chérie a dû avoir une explication terrible. Peut-être a-t-elle réussi à le dépister... Je suis dans les transes.

JULES.

C’est grave.

RIBALIER.

Le pis est que j’ai dû laisser ma bague dans la chambre... Tu sais, la bague que je porte au petit doigt.

JULES.

Une preuve.

RIBALIER.

Justement, une preuve... Si Brochard l’a trouvée, je suis perdu. Depuis ce matin, je l’attends. Il ne paraît pas. Il doit manigancer quelque chose... Que lui répondre, grand Dieu !

JULES.

C’est grave, très grave... Brochard est une des plus fines lames que je connaisse.

RIBALIER.

Ne dis pas cela !... Je suis un gredin. Abuser moi-même du dépôt qu’un vieil ami m’avait confié !

JULES.

Bah ! vous en serez quitte pour un coup d’épée.

RIBALIER.

Je t’en prie, ne dis pas cela !... Non, non, il faut réfléchir, trouver un moyen. Je vais d’abord m’habiller, pour avoir une tenue plus digne. Puis, nous chercherons en déjeunant.

FRANÇOISE, entrant avec du linge et une pile d’assiettes.

Monsieur, j’aide Putois à mettre la table, ça ira plus vite.

RIBALIER.

C’est bon. Dépêchez-vous...

À Jules.

Réfléchis, mon garçon, réfléchis.

Il entre dans le cabinet de toilette.


 

 

Scène IV

 

FRANÇOISE, JULES

 

FRANÇOISE, mettant la table au milieu.

Qu’a-t-il donc, ce matin ? Il a l’air tout retourné.

JULES, cherchant, à part.

Où est donc son chapeau ?

FRANÇOISE, étalant la nappe.

Voyez-vous, monsieur Jules, votre oncle a tort de ne pas se marier.

JULES, apercevant le chapeau sur une chaise.

Ah ! le voici.

Il prend le chapeau et passe au ruban le bouton de rose du 1er acte, qu’il a tiré de sa poche.

FRANÇOISE, continuant à mettre le couvert.

On a beau dire, une femme, ça occupe.

JULES, replaçant le chapeau de façon à ce que le bouton de rose soit caché.

C’est fait.

Il rentre doucement dans sa chambre, sans que Françoise s’en aperçoive.

FRANÇOISE, continuant.

Tenez ! mon mari, Putois, s’ennuyait beaucoup.

Chamorin ouvre la porte de droite, aperçoit Françoise qui lui tourne le dos et s’approche d’elle sur la pointe des pieds, en riant silencieusement.

Eh bien ! il ne s’ennuie plus du tout, depuis qu’il m’a épousée. Il rêvait d’une femme jeune, il a en une, et ça le distrait, ce cher homme... Oh ! il se fait joliment du mauvais sang ! Il rage ! il rage ! Imaginez-vous, monsieur Jules, que la nuit il veut que je lui donne la main pour dormir. Comme ça, il croit être sûr...

Chamorin, qui est derrière elle, lui met les doigts sur les yeux.

Ah ! vous m’avez fait peur !


 

 

Scène V

 

FRANÇOISE, CHAMORIN

 

CHAMORIN, changeant sa voix, les doigts toujours sur les yeux de Françoise.

Qui est-ce ?

FRANÇOISE, riant.

Pardi ! C’est vous, monsieur Jules.

CHAMORIN.

Qui est-ce ?

FRANÇOISE.

Ce n’est guère malin... C’est vous, bien sûr.

CHAMORIN, la baisant sur le cou.

Qui est-ce ?

FRANÇOISE, ravie.

Tiens ! vous m’embrassez...

Chamorin lui prend coup sur coup plusieurs baisers.

Ah ! je n’aurais pas cru cela de vous. Quand je passais, vous ne me pinciez seulement pas.

CHAMORIN, de sa voix naturelle.

Appelle-moi ton gros bébé ?

FRANÇOISE, se dégageant et se retournant.

Comment ! c’est encore vous ? Par où êtes-vous entré ? Qu’est-ce que vous fichez-là ?... Allez-vous-en bien vite !

CHAMORIN.

Écoute, un mot seulement.

FRANÇOISE.

Ah ! vous en faites de belles, monsieur ! Vouloir s’introduire, dans ma chambre, pendant que mon mari est en train de soigner sa tante qui a la jaunisse ! Et votre femme qui arrive, qui vous pince... Elle vous pince toujours, votre femme.

CHAMORIN.

Justement, je voulais te rassurer... J’ai arrangé l’affaire avec ma femme.

FRANÇOISE.

Vous ! Mon pauvre monsieur, vous me faites de la peine. Voulez-vous parier que votre femme va vous pincer encore ?

CHAMORIN, très inquiet.

Hein ? pas de plaisanterie !... Elle est là, tu crois ?

FRANÇOISE, riant.

Elle va vous pincer.

CHAMORIN, perdant la tête.

Mais je me sauve, mais je vais me fourrer quelque part !... Moi qui lui ai promis de ne plus te regarder en face ! Ah ! mon Dieu, la voilà !

Au moment où il va se cacher derrière le lit, Putois entre par la droite, portant un pain et des bouteilles.

 

 

Scène VI

 

CHAMORIN, PUTOIS, FRANÇOISE

 

PUTOIS, méfiant, allant regarder Chamorin derrière le lit.

Qu’est-ce que vous avez donc à jouer à cache-cache ?

CHAMORIN.

Je ne joue pas, je rattache les cordons de mes souliers.

PUTOIS.

C’est pour ça que vous êtes entré ici ?

Il se débarrasse de son pain et de ses bouteilles.

CHAMORIN.

Non, pas précisément.

FRANÇOISE.

Monsieur me demandait des nouvelles de ta tante.

CHAMORIN, amenant Putois à gauche, pendant que Françoise achève de mettre la table.

Écoutez, mon ami, voici dix francs. Ils sont à vous, si vous voulez bien faire de ma part une commission auprès de monsieur Ribalier... Vous direz à monsieur Ribalier...

PUTOIS, tenant la pièce de dix francs.

Je suis un vieux serviteur, ne cherchez pas à me corrompre.

CHAMORIN, voulant reprendre la pièce.

Pardonnez-moi, si je vous ai blessé.

PUTOIS.

Je suis franc comme l’or, et je ne connais que les intérêts de mon maître. Vous ne trouveriez pas mon pareil, l’espèce est perdue...

Il met la pièce dans sa poche.

Allons, contez votre petite affaire.

CHAMORIN.

Voici... Vous direz à monsieur Ribalier : « J’ai vu monsieur Chamorin qui m’a chargé de vous présenter ses remerciements. »

PUTOIS.

C’est tout... Pourquoi ne l’attendez-vous pas pour lui dire ça vous-même ?

CHAMORIN.

Lui dire ça moi-même !... Non, non, ce ne serait guère convenable.

PUTOIS.

Guère convenable ?...

CHAMORIN.

Il y a des services dont on ne remercie par les gens d’ordinaire... Des services délicats, vous comprenez, mon ami, des services qu’on doit paraître ignorer, pour continuer à échanger des poignées de main.

PUTOIS.

Ah !

CHAMORIN.

Tous les jours, des maris se trouvent dans ce cas-là.

FRANÇOISE.

Voilà monsieur Ribalier qui remue dans son cabinet.

CHAMORIN.

Je me sauve, je ne veux pas le rencontrer, ça nous gênerait...

Il se dirige vers la porte. À Putois.

« J’ai vu monsieur Chamorin qui m’a chargé de vous présenter ses remerciements. » Et vous pouvez même ajouter « ses sincères remerciements. » Entendez-vous ? « sincères... sincères... »

Il sort par la droite.

 

 

Scène VII

 

FRANÇOISE, PUTOIS, puis BROCHARD

 

PUTOIS.

Il est toqué...

Regardant la table.

Hein ? tout y est...

À Françoise.

Eh bien ! qu’est-ce que tu fais là, le nez en l’air, avec tes yeux qui flambent ?... Ah ! les bourgeois te perdront, tu aimes trop les bourgeois.

FRANÇOISE.

Moi, par exemple ! je songeais que tu as oublié le sel.

PUTOIS, grognant.

Bon, bon, méfie-toi, je te surveille...

On entend du bruit à la porte de droite.

Est-ce que c’est encore ce vieux singe ?

Brochard entre en costume de voyage, un sac de nuit à la main.

FRANÇOISE, joyeusement.

Monsieur Brochard ! Ah ! que monsieur Ribalier va être content !

Se tournant vers le cabinet et appelant.

Monsieur Ribalier ! Monsieur Ribalier !

BROCHARD, furieux.

As-tu fini de brailler, grande cruche !... Allons, décampe, ne me casse pas les oreilles.

PUTOIS, à Françoise.

Il n’a pas l’air de bonne humeur. Filons.

FRANÇOISE.

N’importe. Monsieur Ribalier va être joliment content !

 

 

Scène VIII

 

RIBALIER, BROCHARD, puis FRANÇOISE

 

RIBALIER, sortant du cabinet de toilette.

Quoi donc ? Françoise, le feu est à la maison ? Tu me fais toujours des peurs, ma fille ! Je nouais ma cravate...

Il se tourne, aperçoit Brochard et reste saisi, la voix étranglée.

Ah ! c’est toi !

BROCHARD.

Oui, c’est moi... Ça t’étonne ?

RIBALIER, balbutiant de plus en plus.

Pas du tout... Je t’attendais.

BROCHARD.

Alors, pourquoi prends-tu ton air bête ?

RIBALIER.

Je ne prends pas mon air bête...

À part.

Mon Dieu ! et pas do plan arrêté !

Après un silence.

Tu arrives ?

BROCHARD.

Par le train de dix heures et demie.

RIBALIER.

Tu descends de wagon ?

BROCHARD.

Parbleu ! je ne descends pas de ballon...

Il s’arrête brusquement devant lui.

Ah ! ça, tu es stupide, qu’est-ce que tu as, ce matin ?

RIBALIER.

Je n’ai rien... J’ai que je suis bien content...

À part.

Il dissimule...

Après un silence.

Alors, tu as fait un bon voyage ? Pas d’accident ?

BROCHARD, se plantant devant lui.

Et ma femme ?

RIBALIER.

Ta femme... Mais elle va bien, elle a même beaucoup mangé, hier soir.

BROCHARD.

Intacte ?

RIBALIER.

À moins d’une indisposition, cette nuit... Elle est d’une forte constitution.

BROCHARD, haussant la voix.

Je te demande, Ribalier, si tu me la rends intacte, telle que je te l’ai confiée ?

RIBALIER.

Ah ! oui, fichtre ! Je le crois bien !

BROCHARD.

Tu en es sûr ?... Allons, tant mieux !

RIBALIER, à part.

Je m’enferre, je suis perdu... Il dissimule.

BROCHARD.

Tant mieux ! tant mieux ! parce que, vois-tu, Ribalier, je ne suis pas d’humeur à ce qu’on se moque de moi, aujourd’hui.

RIBALIER, timidement.

Ça n’a donc pas bien marché, au Mans ?

BROCHARD.

Non.

RIBALIER.

Alors, les chapons ?

BROCHARD.

Je n’ai pas les chapons...

Tapant du pied.

Tonnerre !

RIBALIER, sautant en arrière, à part.

Me voilà propre !

BROCHARD[11].

J’arrive à six heures. Péquignot m’attendait à la gare. Je lui dis : « Allons tout de suite voir ces volailles. » Il me dit : « Rien ne presse, viens prendre le vin blanc... »

À Ribalier.

Tu écoutes ?

RIBALIER.

Oui, oui, vous prenez le vin blanc.

BROCHARD.

À sept heures, je lui dis : « Il serait temps d’aller voir ces volailles. » Il me dit : « Tu dois avoir faim, mangeons quelque chose. » Nous mangeons une omelette, des rognons sautés, des côtelettes aux cornichons...

RIBALIER.

Vous mangez, c’est parfait.

BROCHARD.

À neuf heures, lorsque nous arrivons au marché, j’aperçois Bourguignon, de la Cloche d’Or, qui emballait les volailles dans un panier... Alors, je me tourne vers Péquignot, un ami de trente ans qui me joue un tour pareil, et je lui dis : « Si c’est pour me faire voir ça que tu m’as appelé au Mans, tu aurais mieux fait de rester couché. » Là-dessus, il me dit : « Je reste couché quand je veux, je n’ai d’ordre à recevoir de personne... » Nous étions un peu excités, tous les deux.

RIBALIER.

Le déjeuner.

BROCHARD.

Je m’avance, je le pousse...

À mesure qu’il parle, il reproduit la scène avec Ribalier.

RIBALIER.

Non, c’est inutile, je comprends très bien.

BROCHARD.

Je le colle contre un mur, je l’empoigne au collet.

RIBALIER.

Je comprends, lâche-moi donc !

BROCHARD.

Et je lui dis dans la figure : « Tu t’es entendu avec cette canaille de Bourguignon. Tu n’es qu’un pas grand’chose. Tu as trahi l’amitié. » Puis, v’li ! v’lan ! une paire de claques soignées.

Il pousse Ribalier et le fait tomber dans le fauteuil, à droite.

RIBALIER, assis, à part.

Ouf ! J’ai compris... Tout ceci s’adresse à moi.

BROCHARD.

Péquignot a servi dans le 212e... Il m’a envoyé ses témoins. Nous nous sommes battus.

RIBALIER, terrifié.

Et tu l’as tué ?

BROCHARD.

À peu près... La Cloche d’Or a les chapons, mais l’honneur du Grand-Cerf est sauf.

RIBALIER, à part, se levant.

C’est cela, il me propose un duel, il ne veut pas de scandale.

BROCHARD, recommençant à se promener d’un air furibond.

Tonnerre ! Tonnerre ! Si quelqu’un me marchait sur le pied !

À Françoise qui entre.

Qu’est-ce que tu veux encore toi ? Tu ne vas pas crier ?

FRANÇOISE.

J’apporte le sel, monsieur.

Elle pose une salière sur la table.

BROCHARD, apercevant la table.

Ah ! on déjeune ici. Ajoute deux couverts. Va chercher madame.

Françoise sort par la porte de gauche.

RIBALIER, à part.

Il déjeune, maintenant !... Quelle vengeance abominable machine-t-il ?

BROCHARD, se plantant encore devant Ribalier.

Et rien du tout, pas une risette, pas une œillade ?

RIBALIER.

Tu le sais bien.

BROCHARD.

Pas un souffle... Parce qu’un souffle, entends-tu, ce serait déjà trop. Je ne souffrirais pas un souffle.

RIBALIER.

Non, personne, personne...

À part.

À la fin, sait-il, ne sait-il pas ?

 

 

Scène IX

 

VALENTINE, BROCHARD, RIBALIER, puis JULES

 

Pendant celte scène, Putois et Françoise entrent et sortent pour le service.

VALENTINE.

Ah ! vous voilà, mon ami ?

Elle lui tend son front.

BROCHARD, l’embrassant.

Oui, c’est moi, j’arrive... Ne nous attendrissons pas... Avez-vous été sage ?

VALENTINE.

Très sage, mon ami.

BROCHARD.

Tant mieux, madame ! Car je ne suis pas en train de rire... Nous déjeunons ici.

VALENTINE.

Bien, mon ami.

BROCHARD.

Ne nous attendrissons pas... Je vais ôter mes bottes...

Il sort par la gauche et laisse la porte ouverte.

RIBALIER, s’approchant de Valentine.

Eh bien ?

VALENTINE.

Il sait tout.

RIBALIER.

Ah !

BROCHARD, de la chambre voisine.

Sacrebleu ! où est le tire-bottes ? où a-t-on caché le tire-bottes ?... Je les massacrerai tous.

On entend le bruit d’un objet qu’il casse.

VALENTINE.

Mon Dieu ! que va-t-il faire de nous !

RIBALIER.

Êtes-vous sûre qu’il sache tout ?... Il vient d’arriver par le train de dix heures et demie.

VALENTINE.

Une comédie, un retour simulé... Ah ! que le ciel nous protège !

RIBALIER, très mal à, l’aise, entre ses dents.

Diable ! diable !

BROCHARD, de sa chambre.

Ribalier, mettez-vous à table, ne m’attendez pas... Je me fâche, si vous m’attendez !

RIBALIER, haussant la voix.

Nous n’attendons pas, nous sommes à table...

À Jules qui entre par la droite.

Mon ami, il sait tout, il ne faut pas le contrarier, assieds-toi vite...

Il fait placer vivement Valentine et Jules.

Placez-vous, placez-vous... Il est inutile de l’irriter davantage.

BROCHARD, de la chambre.

Mangez !

RIBALIER.

Nous mangeons, nous mangeons, ne te fais pas de mauvais sang...

Coupant de gros morceaux de pain et les donnant à Valentine et à Jules.

Mangez donc, vous allez l’exaspérer.

JULES.

J’attends les œufs.

RIBALIER.

Avale du pain en attendant, tu peux bien faire cela pour moi.

Il mange du pain.

C’est gentil, quand ça tourne bien ; mais quand ça tourne mal, dame ! ça manque d’agrément.

Putois entre avec les œufs.

Ah ! voici les œufs. Allons vite, vite !

Chacun se sert.

PUTOIS.

Comme vous les aimez un peu cuits, monsieur, on les a laissés trente secondes de plus.

RIBALIER.

Fichtre ! Et Brochard qui les aime mollets !

BROCHARD, entrant.

On ne trouve rien, il y a un désordre ici ! Je ne peux pas m’absenter...

Debout devant, la table, avec amertume.

Ah ! vous êtes à table, vous ne m’avez pas attendu... Vous bâfrez !

RIBALIER.

Mais, c’est toi, mon ami, qui as voulu...

BROCHARD.

Oui, oui, je sais, pas le moindre égard... Dès que j’ai le dos tourné, on se jette sur la nourriture.

VALENTINE.

Monsieur Ribalier avait très faim.

JULES.

Il nous a fait asseoir de force.

RIBALIER, se débattant.

Comment ! comment !

BROCHARD[12], violemment.

Silence ! Cela finira...

Il s’asseoit.

Encore des œufs ! On voit bien qu’il y a ici quelqu’un qui les adore. Voyons cet œuf...

Il casse la coquille.

Mais il est dur ! Je n’en veux pas, on se moque de moi !

PUTOIS.

C’est monsieur Ribalier qui les aime un peu cuits.

RIBALIER, vivement à Brochard.

Tiens, prends le mien, il est beaucoup mieux... Je vais te couper des mouillettes... Jules, verse donc à boire à Brochard.

JULES.

Et vous, mon oncle, vous nous regardez ?

RIBALIER.

Tout à l’heure, tout à l’heure.

Il fait signe que les morceaux ne peuvent pas passer.

BROCHARD, après un silence.

Qui est-ce qui remue sous la table ?

VALENTINE.

C’est monsieur Ribalier qui vient de marcher sur ma bottine.

RIBALIER.

Moi, par exemple !

JULES.

Oui, vous allongez les jambes.

RIBALIER.

Mais j’ai les pieds sous ma chaise !...

À part.

Ils vont me faire massacrer.

Il fait des signes à Valentine.

VALENTINE, ingénument.

Vous voulez quelque chose, monsieur Ribalier ?

RIBALIER.

Non, rien du tout.

VALENTINE.

Alors, pourquoi me faites-vous des signes ?

RIBALIER.

Je ne fais pas de signes... Vous voyez bien que je mange.

BROCHARD.

Tu as cligné l’œil, je t’ai vu !... N’est-ce pas, jeune homme ?

JULES.

Je crois qu’il a cligné l’œil.

RIBALIER.

C’est possible, ça doit être un mouvement nerveux...

À part.

Mais ils sont idiots de ne pas comprendre !

FRANÇOISE, entrant.

Voici les côtelettes.

Elle et Putois enlèvent les assiettes et versent les côtelettes.

BROCHARD.

Des œufs, des côtelettes, tout ce que je déteste... Et je parie qu’elles ne sont pas assez cuites !...

Il coupe sa côtelette.

Là, qu’est-ce que je disais ! ce n’est pas mangeable... Il n’y a que Ribalier pour aimer les œufs durs et les côtelettes crues.

RIBALIER.

Voyons, mon ami.

BROCHARD.

Des goûts de cannibale !

FRANÇOISE.

Si monsieur veut qu’on la remette deux minutes sur le gril ?

BROCHARD.

Tais-toi, grande serine ! Je veux qu’on me laisse tranquille...

Pris d’un brusque accès de fureur.

Et plus un mot, ou je jette la table par la fenêtre !...

Un silence. Il attaque sa côtelette avec rage.

Je la mangerai comme ça pour me faire du mal.

Un silence. Tous mangent avec embarras.

RIBALIER, à Putois, très bas.

Du pain.

PUTOIS, de même.

Voilà, monsieur.

Un silence.

JULES, à Françoise, très bas.

De l’eau.

FRANÇOISE, de même.

Voilà, monsieur.

Un silence.

BROCHARD, à Ribalier.

Mon Dieu ! que tu es agaçant avec ta fourchette !

RIBALIER.

Ma fourchette...

BROCHARD.

Tu es là, à la faire grincer.

JULES.

Ça, c’est vrai, mon oncle, vous faites un bruit !

VALENTINE.

Oh ! un bruit à ne pas s’entendre manger.

Un silence.

FRANÇOISE, à Brochard.

Voulez-vous un peu de fromage ?

BROCHARD.

Sans doute, ce n’est pas parce qu’il incommode Ribalier...

Il prend le fromage.

Enfin, je vais donc commencer à déjeuner...

Un silence.

Eh bien ! vous ne dites rien ? Causez donc !

RIBALIER.

C’est toi qui ne veux pas qu’on parle.

BROCHARD.

Moi !... Ah ! vous me faites un bel accueil ! Vous êtes là, le nez dans votre assiette, avec des figures retournées... Sacrebleu ! remuez-vous donc !... Qu’avez-vous fait pendant, mon absence, Valentine ? Vous vous êtes ennuyée ?

VALENTINE, modestement.

Oh ! mon ami, comme une croûte de pain derrière une malle.

BROCHARD, entre ses dents.

Une croûte de pain... Drôle de comparaison ! Le fait est qu’une croûte de pain ne doit pas s’amuser... Ma chère, je comprends que mon absence vous ait paru longue.

VALENTINE, même jeu.

Dame ! ça n’avait rien de rigolo, bien sûr... J’avais un piton !

BROCHARD, étonné, à part.

Piton... Rigolo... Où a-t-elle pris rigolo et piton ?

RIBALIER, très inquiet, à part.

La malheureuse ! Elle nous perd avec son langage de caserne...

Haut, vivement.

Jules, verse donc à boire à Brochard... Ah ! ce cher Brochard, que je suis content de son retour ! Nous allons trinquer.

BROCHARD.

Non, laisse-moi, je veux savoir...

RIBALIER, levant son verre.

À ton bonheur !

BROCHARD.

Non, plus tard... Continuez, Valentine. La journée, n’est-ce pas ? vous a paru interminable ?

VALENTINE, s’animant.

Oh ! je le crois, et sans messieurs les militaires auxquels j’ai tapé dans l’œil...

BROCHARD, stupéfait.

Tapé dans l’œil !

JULES, riant.

Ha ! ha ! c’est drôle !

RIBALIER, bas.

Ne ris donc pas ! Pourvu qu’elle ne chante pas le Petit Tonneau, mon Dieu !

Haut, d’un air dégagé.

Tiens ! tapé dans l’œil, ça me rappelle que j’ai rencontré, l’autre jour, monsieur le maire et sa dame. Ils m’ont parlé du lutteur qui a une baraque à la foire... Madame m’a dit : « Cet homme m’a tapé dans l’œil... »

BROCHARD.

La femme du maire t’a dit ça ?

RIBALIER.

Parfaitement... C’est nouveau, ça vient de Paris.

VALENTINE, à Brochard, très lancée.

Est-ce que vous êtes fâché ? Est-ce que vous doutez de mon chagrin?... Oh ! j’aurais été bien triste, sans un capitaine qui toute la journée, pour me voir, s’est collé des petits verres dans le fusil.

BROCHARD, hors de lui.

Dans le fusil !

RIBALIER, vivement, voulant trinquer.

À ta santé, Brochard ! à ton bonheur !

BROCHARD.

Dans le fusil ! dans le fusil !... Mais où avez-vous appris une telle langue, madame ?

VALENTINE.

Aimez-vous mieux dans le coco, mon ami ?

BROCHARD, furieux.

Dans le coco !... Tonnerre !... Ribalier, qu’est-ce que cela signifie ?

RIBALIER, perdant la tête.

Et zut ! après tout !...Madame parle très bien. Tout le monde parle comme ça, maintenant. C’est la mode... Tu n’es pas à la hauteur, mon fiston. N’est-ce pas ? Jules, il peut se fouiller.

JULES.

Mon Dieu ! quand madame se serait cocardée un peu avec les bons zigs du 207e, cela arrive dans les meilleures sociétés.

BROCHARD.

Tous à présent, ils parlent tous cette langue !...

À Ribalier.

Dans quels bas-fonds avez-vous donc traîné ma femme ?

RIBALIER, se levant.

C’est assez, monsieur ! Finissons cette comédie !

BROCHARD.

Quelle comédie ?

RIBALIER.

Je n’attendrai pas plus longtemps votre bon plaisir. J’aime mieux terminer tout de suite.

BROCHARD.

Ah ! ça, que dit-il ?

RIBALIER.

Je prends mon courage quand il vient, monsieur ! Je n’ai pas été sergent-major, moi... Allons, cessez de dissimuler.

BROCHARD.

Je dissimule !

RIBALIER.

Jouons cartes sur table... Seulement, monsieur, j’ai à vous dire qu’il est mal de mettre un ami dans l’embarras, comme vous l’avez fait... On ne lui donne pas à garder une chose qui n’existe point.

BROCHARD.

Qu’est-ce qui n’existe point ?

RIBALIER.

Je vous ai prévenu... Puisque les vingt francs n’y étaient pas, vous n’avez pas a me les réclamer.

Valentine et Jules quittent la table.

BROCHARD.

Les vingt francs...

Comprenant.

Ah ! sacrebleu, les vingt francs !...

À Valentine.

Venez ici, madame, tournez-vous... Eh bien, et votre gage, et le bouton de rose ? Qu’avez-vous fait du bouton de rose ?

VALENTINE[13].

Mon ami...

BROCHARD, furieux.

Vous l’avez perdu !

RIBALIER.

Je ne parle ni du capitaine, ni du lieutenant, ni du sergent...

BROCHARD.

Trois ! ils sont trois !

RIBALIER.

Quant à moi, je ne nie plus. Mais si j’ai abusé du dépôt...

BROCHARD, se jetant sur lui.

Toi, Ribalier ? Toi aussi ?

VALENTINE.

Monsieur Brochard ! monsieur Ribalier !

JULES, voulant les séparer.

Messieurs, je vous en prie !

RIBALIER.

Cessez de dissimuler... Vous savez tout, puisque vous m’avez surpris.

BROCHARD.

Moi, je t’ai surpris ?

RIBALIER.

Cette nuit, dans votre chambre.

BROCHARD.

Dans ma chambre !

RIBALIER.

Et vous avez sans doute trouvé ma bague... Rendez-la-moi.

BROCHARD.

Quelle bague ? Mais c’est à devenir fou !

RIBALIER.

Enfin, toutes ces explications sont inutiles, puisque j’étais avec madame.

BROCHARD, se jetant sur lui.

Ne dis pas ça, ou je t’étrangle.

VALENTINE.

Messieurs...

RIBALIER.

Et je suis à vos ordres. Marchons, je n’ai jamais touché une épée, mais un homme en vaut un autre...

Il met son chapeau, où le bouton de rose est planté en guise de pompon.

Allons, marchons !

VALENTINE, à Jules, bas.

Les choses vont trop loin.

JULES, bas.

Laissez, soyez sans crainte.

BROCHARD, apercevant le boulon de rose.

Le bouton de rose !... C’est là qu’il l’a mis ! c’est là qu’il le porte !... Ah ! tonnerre et sang ! je le tuerai...

Poussant Valentine vers la porte de gauche.

Rentrez chez vous, madame. Je réglerai votre compte ensuite...

Se retournant, vers Ribalier.

Attends-moi, gredin ! Je reviens avec des armes.

Il sort derrière Valentine.

 

 

Scène X

 

JULES, RIBALIER

 

RIBALIER, ôtant le bouton de rose de son chapeau et le jetant sur la table.

Quelle affaire !

JULES.

Est-ce que vraiment, mon oncle, vous n’avez jamais touché une épée ?

RIBALIER.

Jamais.

JULES.

Mais il va vous embrocher !

RIBALIER.

Eh bien ! il m’embrochera, que veux-tu que je fasse ?

JULES.

Aussi vous mettez les boutons de rose à un drôle d’endroit !

RIBALIER.

Ce satané bouton ! Je ne sais pas comment il était là.

JULES.

Soyez calme, je vais arranger les choses gentiment.

RIBALIER.

Oui, n’est-ce pas ? Tâche d’arranger ça. C’est trop bête !

JULES[14].

Je cours vous chercher un second témoin.

RIBALIER.

Hein ? un témoin...

JULES.

Sans doute, pour le duel.

RIBALIER.

Oui, j’entends, pour le duel.

JULES.

Oh ! un témoin solide, un vieux troupier qui ne badine pas... N’ayez pas peur. Morbleu ! si Brochard reculait, nous le forcerions bien à marcher.

 

 

Scène XI

 

RIBALIER, puis BROCHARD

 

RIBALIER.

Lui aussi ! Mais ils sont tous enragés ! J’ai envie de filer, ma parole d’honneur ! Allons, il n’est plus temps, voilà l’autre.

BROCHARD, entrant par la droite, avec deux épées sous le bras.

Monsieur, avant de nous battre, nous avons des affaires d’intérêt à régler. Il faut assurer la propriété du Grand-Cerf.

RIBALIER.

Je le veux bien, monsieur.

BROCHARD.

Dès maintenant, je me considère comme le seul propriétaire, attendu que je vais vous tuer.

RIBALIER, exaspéré.

Fichez-moi la paix.

BROCHARD.

Je vous propose donc de faire chacun une donation au dernier vivant.

RIBALIER.

Fichez-moi la paix, entendez-vous ! Si c’est une plaisanterie, je demande qu’elle finisse.

 

 

Scène XII

 

RIBALIER, BROCHARD, HORTENSE, CHAMORIN

 

HORTENSE, entrant la première.

Pardon, messieurs...

RIBALIER, bas, à Brochard.

Du monde, plus tard.

HORTENSE.

Nous venons vous faire nos adieux...

À Chamorin resté dans le corridor.

Entrez, monsieur, je vous le permets.

CHAMORIN, entrant.

Oui, nous partons. L’omnibus est en bas... Nous allons à Bourges.

Il va serrer la main de Brochard et cause bas avec lui.

HORTENSE, bas, à Ribalier[15].

Adieu, Camille...

Elle lui montre la bague qu’elle a à son doigt.

Je la porterai en souvenir de vous.

RIBALIER.

Comment ! vous avez ma bague ?... Qui vous l’a donnée ?

HORTENSE.

Vous, ingrat !

Elle remonte au fond. Ribalier l’accompagne.

BROCHARD, haut, continuant sa conversation avec Chamorin.

Alors, c’est madame votre épouse... ?

CHAMORIN.

Comme j’ai l’honneur de vous le dire.

RIBALIER, redescendant, à part.

Voyons, je n’ai pas rêvé !

CHAMORIN, à Brochard.

Hélas ! j’étais au comble de mes vœux, j’allais plaider, si je n’avais pas fourni une arme à ma femme.

HORTENSE.

Monsieur Chamorin !

CHAMORIN.

J’y vais...

À Brochard.

N’importe, les convenances ne me défendent pas de donner une poignée de main silencieuse à l’homme qui s’est dévoué.

Il s’approche et serre longuement la main à Ribalier stupéfait ; puis, il remonte près d’Hortense.

Voilà ! On ne dira pas que Chamorin est un ingrat.

RIBALIER.

Quelle est encore cette farce ?

BROCHARD, souriant.

Ah ! ça, on s’est donc moqué de moi ?

 

 

Scène XIII

 

RIBALIER, BROCHARD, HORTENSE, CHAMORIN, VALENTINE, JULES, puis PUTOIS et FRANÇOISE

 

VALENTINE, entrant gaiement.

Eh ! mon ami, on ne donne pas les femmes à garder. Les femmes se gardent toutes seules.

BROCHARD.

Ah ! j’aime mieux ça, j’aime mieux ça... Monsieur et madame Chamorin vont prendre le café avec nous, avant de monter en voiture.

HORTENSE.

Volontiers, monsieur.

CHAMORIN, bas, à Brochard.

J’ai mon plan, je la pincerai à Bourges.

Tout le monde s’empresse autour de la table, pendant que Putois et Françoise entrent pour servir le café.

RIBALIER, bas, à Jules.

En voilà une farce, et ce pauvre Brochard qui gobe ça !... On a donné la bague à Hortense... Merci de l’invention, mon petit !

JULES.

Mais pas du tout, mon oncle ! Je n’ai rien inventé.

RIBALIER.

Allons donc ! Tu ne diras pas qu’Hortense... Je la connais, parbleu !

JULES.

Dame ! si ça peut vous faire plaisir, croyez ce que vous voudrez.

RIBALIER, triomphant.

Eh ! je sais ce que je sais... Pauvre Brochard !

BROCHARD.

Valentine !

VALENTINE.

Mon ami ?...

BROCHARD, lui attachant au corsage le bouton de rose.

Je vous le rends.

Des voix, des rires éclatent au dehors. Françoise ouvre la fenêtre toute grande, et l’on aperçoit l’enseigne, la tête de cerf très cornue.

RIBALIER.

Quel est ce bruit ? Qu’y a-t-il ?

FRANÇOISE, à la fenêtre.

C’est monsieur Gaillardin qui a fait son envoi.

BROCHARD, avec éclat.

Les chapons !

PUTOIS, ouvrant la porte.

Les voilà !

Entrée comique de six marmitons chargés de mannes couvertes de chapons. Tous les personnages se groupent autour des mannes.

TOUS.

Les voilà ! les voilà !

RIBALIER, se jetant dans les bras de Brochard.

Ah ! mon ami, les chapons sont arrivés !

BROCHARD.

Oublions tout.

RIBALIER.

Honneur et prospérité au Grand-Cerf !


[1] Chamorin, Ribalier.

[2] Hortense, Ribalier.

[3] Ribalier, Chamorin, Brochard.

[4] Chamorin, Ribalier, Valentine.

[5] Jules, Ribalier, Valentine.

[6] Ribalier, Putois, Jules, Valentine.

[7] Valentine, Ribalier.

[8] Ribalier, le capitaine, Valentine.

[9] Jules, Ribalier, Valentine, le lieutenant, le capitaine, et, derrière les officiers, Putois et Françoise.

[10] Ribalier, Putois.

[11] Brochard, Ribalier.

[12] Brochard, Valentine, Jules, Ribalier.

[13] Valentine, Brochard, Jules, Ribalier.

[14] Ribalier, Jules.

[15] Brochard, Chamorin, madame Chamorin, Ribalier.

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