Thérèse (VOLTAIRE)

Comédie en prose.

1743.

 

Personnages

 

THÉRÈSE

M. GRIPAUD

GERMON

DORIMAN

MADAME AUBONNE

LUBIN

MATHURINE

 

 

AVERTISSEMENT

 

La comédie de Thérèse fut composée en 1743. On voit par la lettre de Voltaire à mademoiselle Dumesnil, du 4 juillet de cette année, que l’auteur désirait qu’on jouât sa pièce. Une répétition devait avoir lieu, lorsque le comte d’Argental, le premier des amis de Voltaire, lui fit des observations qui probablement firent renoncer au projet de représentations publiques[1]. Thérèse a été jouée sur des théâtres particuliers, et c’était madame du Châtelet qui était chargée du premier rôle.

On ne connaît aucun manuscrit de cette pièce inédite. Mais on a trouvé dans les papiers de Voltaire, écrit de sa main, à mi-marge, sur quatre feuillets cotés 3, 4, 5 et 6, le fragment que je publie sur la copie dont je suis aussi redevable à feu Decroix, l’un des éditeurs de Kehl.

 

 

ACTE I

 

 

Scène III

 

...

...

M. GRIPAUD.

Laisse là l’estime, je veux de la complaisance et de l’amitié, entends-tu ?

THÉRÈSE.

Je la joindrai au respect, et je n’abuserai jamais des distinctions dont vous m’honorez, comme vous ne prendrez point trop d’avantages sans doute ni de mon état ni de ma jeunesse.

M. GRIPAUD.

Je ne sais, mais elle me dit toujours des choses auxquelles je n’ai rien à dire. Comment fais-tu pour parler comme ça ?

THÉRÈSE.

Comment comme ça ? Est-ce, monsieur, que j’aurais dit quelque chose de mal à propos ?

M. GRIPAUD.

Non, au contraire. Mais tu ne sais rien, et tu parles mieux que mon bailli, mon bel-esprit, qui sait tout.

THÉRÈSE.

Vous me faites rougir. Je dis ce que m’inspire la simple nature ; je tâche d’observer ce milieu qui est, ce me semble, entre la mauvaise honte et l’assurance, et je voudrais ne point déplaire, sans chercher trop à plaire.

DORIMAN, à part.

L’adorable créature ! que je voudrais être à la place de son maître !

M. GRIPAUD.

Que dis-tu là ? eh !

DORIMAN.

Je dis qu’elle est bien heureuse, monsieur, d’appartenir à un tel maître.

M. GRIPAUD.

Oui, oui, elle sera heureuse. Mais dis, réponds donc, Thérèse ; parle-moi toujours, dis-moi comme tu fais pour avoir tant d’esprit. Est-ce parce que tu lis des romans et des comédies ? Parbleu ! je veux m’en faire lire. Que trouves-tu dans ces romans, dans ces farces ? Dis, dis, parle, jase, dis donc.

THÉRÈSE.

M. Germon m’en a prêté quelques uns dont les sentiments vertueux ont échauffé mon cœur, et dont les expressions me représentent toute la nature, plus belle cent fois que je ne l’avais vue auparavant. Il me prête aussi des comédies dans lesquelles je crois apprendre en une heure à connaître le monde plus que je n’aurais fait en quatre ans. Elles me font le même effet que ces petits instruments à plusieurs verres que j’ai vus chez monsieur le bailli, qui font distinguer dans les objets des choses et des nuances qu’on ne voyait pas avec ses simples yeux.

DORIMAN.

Oh oui. Tu veux dire des microscopes, mademoiselle.

THÉRÈSE.

Oui, des microscopes, M. Doriman. Ces comédies, je l’avoue, m’ont instruite, éclairée, attendrie,

Se tournant vers madame Aubonne.

et j’avoue, madame, que j’ai bien souhaité de vous suivre dans quelque voyage de Paris, pour y voir représenter ces pièces qui sont, je crois, l’école du monde et de la vertu.

MADAME AUBONNE.

Oui, ma chère Thérèse, je te mènerai à Paris, je te le promets.

M. GRIPAUD.

Ce sera moi qui l’y mènerai. J’irai voir ces farces-là avec elle ; mais je ne veux plus que M. Germon lui prête des livres. Je veux qu’on ne lui prête rien. Je lui donnerai tout.

MADAME AUBONNE.

Mon dieu, que mon neveu devient honnête homme ! Mon cher neveu, voilà le bon M. Germon qui vient dîner avec vous.

M. GRIPAUD.

Ah ! bonjour, M. Germon, bonjour. Qu’y a-t-il de nouveau ? venez-vous de la chasse ? avez-vous lu les gazettes ? quelle heure est-il ? comment vous va ?

GERMON, bas.

Monsieur, souffrez qu’en vous faisant ma cour, j’aie encore l’honneur de vous représenter l’état cruel où je suis, et le besoin que j’ai de votre secours.

M. GRIPAUD, assis.

Oui, oui, faites-moi votre cour, mais ne me représentez rien, je vous prie. Eh bien, Thérèse ?

MADAME AUBONNE, de l’autre côté.

Ah ! pouvez-vous bien traiter ainsi un pauvre gentilhomme d’importance, qui dîne tous les jours avec le secrétaire de monsieur l’intendant ?

GERMON.

Vous savez, monsieur, que, depuis la dernière guerre où les ennemis brûlèrent mes granges[2], je suis réduit à cultiver de mes mains une partie de l’héritage de mes ancêtres.

M. GRIPAUD.

Eh ! il n’y a qu’à le bien cultiver, il produira.

GERMON.

Je me suis flatté que si vous pouviez me prêter...

M. GRIPAUD.

Nous parlerons de ça, Mons Germon, nous verrons ça. Ça m’importune à présent. Que dis-tu de ça, Thérèse ?

THÉRÈSE.

J’ose dire, monsieur, si vous m’en donnez la permission, que la générosité me paraît la première des vertus ; que la naissance de M. Germon mérite bien des égards ; son état, de la compassion ; et sa personne, de l’estime.

M. GRIPAUD.

Ouais, je n’aime point qu’on estime tant M. Germon, tout vieux qu’il est.

 

 

Scène IV

 

THÉRÈSE, M. GRIPAUD, GERMON, DORIMAN, MADAME AUBONNE, LUBIN et MATHURINE, dans l’enfoncement

 

LUBIN.

M’est avis que c’est lui, Mathurine.

MATHURINE.

Oui, le v’là enharnaché comme on nous l’a dit.

LUBIN.

Oh ! la drôle de métamorphose ! eh bonjour donc, Matthieu.

MATHURINE.

Comme te v’là fait, mon cousin !

M. GRIPAUD.

Qu’est-ce que c’est que ça, qu’est-ce que c’est qui ça ? Quelle impudence est ça ? Mes gens, mon écuyer, qu’on me chasse ces ivrognes-là !

DORIMAN.

Allons, mes amis ; monsieur, pardonnez à ces pauvres gens ; leur simplicité fait leur excuse.

LUBIN.

Ivrognes !...

MATHURINE.

Jarnonce, comme on nous traite ! Je ne sommes point ivrognes, je sommes tes cousins, Matthieu. J’avons fait plus de douze lieues à pied pour te venir voir. J’avons tout perdu ce que j’avions, mais je disions. Ça ne fait rien ; qui a bon parent n’a rien perdu. Et nous v’là.

M. GRIPAUD.

Ma bonne femme, si tu ne le tais !... Ô ciel, devant M. Germon, devant mes gens, devant Thérèse !

LUBIN.

Eh pardi ! je t’avons vu que tu étais pas plus grand que ma jambe, quand ton père était à la cuisine de feu Monseigneur, et qui nous donnait des franches-lippées.

M. GRIPAUD.

Encore !... coquin !

MATHURINE.

Coquin toi-même. J’étais la nourrice du petit comte qui est mort. Est-ce que tu ne connais plus Mathurine ?

M. GRIPAUD.

Je crève ! Ces enragés-là ne finiront point. Écoutez...

À part.

Je chasserai mon suisse qui me laisse entrer ces gueux-là.

Haut.

Écoutez, mes amis, j’aurai soin de vous, si vous dites que vous vous êtes mépris, si vous me demandez pardon tout haut, et si vous m’appelez monseigneur.

LUBIN.

Toi, monseigneur ! Eh pardi, j’aimerais autant donner le nom de Paris à Vaugirard.

MATHURINE.

Oh ! le plaisant cousin que Dieu nous a donné là ! Allons, allons, mène-nous dîner, fais-nous bonne chère, et ne fais point l’insolent.

MADAME AUBONNE.

Mon neveu.

THÉRÈSE.

Quelle aventure !

M. GRIPAUD, à Germon.

M. Germon, c’est une pièce qu’on me joue. Retirez-vous, fripons, ou je vous ferai mettre au cachot pour votre vie. Allons, madame ma tante, M. Germon, Thérèse, allons nous mettre à table ; et vous, mon écuyer, chassez-moi ces impudents par les épaules.

MATHURINE, à madame Aubonne.

Ma bonne parente, ayez pitié de nous, et ne soyez pas aussi méchante que lui.

MADAME AUBONNE.

Ne dites mot. Tenez, j’aurai soin de vous ; ayez bon courage.

 

 

Scène V

 

THÉRÈSE, DORTMAN, LUBIN, MATHURINE

 

THÉRÈSE.

Tenez, mes amis ; voilà tout ce que j’ai. Votre état et votre réception me font une égale peine.

DORIMAN.

Faites-moi l’amitié d’accepter aussi ce petit secours. Si nous étions plus riches, nous vous donnerions davantage. Allez, et gardez-nous le secret.

MATHURINE.

Ah ! les bonnes gens ! les bonnes gens ! Quoi, vous ne m’êtes rien, et vous me faites des libéralités, tandis que notre cousin Matthieu nous traite avec tant de dureté !

LUBIN.

Ma foi ! c’est vous qu’il faut appeler monseigneur. Vous êtes sans doute queuque gros monsieur du voisinage, queuque grande dame.

DORIMAN.

Non, nous ne sommes que des domestiques ; mais nous pensons comme notre maître doit penser.

MATHURINE.

Ah ! c’est le monde sens dessus dessous.

LUBIN.

Ah ! les braves enfants ! ah ! le vilain cousin !

MATHURINE.

Mes beaux enfants, le ciel vous donnera du bonheur, puisque vous êtes si généreux.

LUBIN.

Ah ! ce n’est pas une raison, Mathurine. Je sommes généreux aussi, et je sommes misérables ; et notre bon seigneur M. le comte de Sambourg était bien le plus digne homme de la terre, et cependant ça a perdu son fils, et ça mourut malheureusement.

MATHURINE.

Oui, hélas ! j’avais nourri mon pauvre nourrisson, et ça me perce l’âme. Mais comment est-ce que mon cousin Matthieu a fait une si grande fortune, qu’il la mérite si peu ! Ah, comme le monde va !

DORIMAN.

Comme il a toujours été. Mais nous n’avons pas le temps d’en dire davantage. Allez, mes chers amis...

LUBIN.

Mais, Mathurine, m’est avis que ce beau monsieur a bien l’air de ce pauvre petit enfant tout nu qui vint gueuser dans notre village à l’âge de sept à huit ans ?

DORIMAN.

Vous avez raison ; c’est moi-même, je n’en rougis point.

MATHURINE.

Trédame ! ça a fait sa fortune, et c’est pourtant honnête et bon.

DORIMAN.

C’est apparemment parce que ma fortune est bien médiocre. Je sens pourtant que si elle était meilleure, j’aimerais à secourir les malheureux.

MATHURINE.

Dieu vous comble de bénédictions, monsieur et mademoiselle !

LUBIN.

Si vous avez besoin des deux bras de Lubin et de sa vie, tout ça est à vous, mon bon monsieur...

...

 

[1] La lettre de d’Argental à Voltaire, imprimée d’abord dans le Publiciste du 19 nivôse an XIII, a été reproduite page 303 et suivantes du volume intitulé : Lettres inédites de Madame la marquise du Châtelet à M. le comte d’Argental, 1806, in-12 et in-8°.

[2] On trouve, en cet endroit du manuscrit autographe de Voltaire, ces mots rayés : et m’enlevèrent ma fille. On pourrait, ce semble, en inférer que, dans la suite de la pièce, Thérèse se trouve être cette fille de Germon, enlevée sans doute en bas âge ; et que l’auteur les a retranchés dans le commencement de la pièce, pour qu’on ne pressentit pas aussitôt le dénouement. (Note de feu Decroix.)

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