Sémiramis (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 29 août 1748.

 

Personnages[1]

 

SÉMIRAMIS, reine de Babylone

ARZACE, ou NINIAS, fils de Sémiramis

AZÉMA, princesse du sang de Bélus

ASSUR, prince du sang de Bélus

OROÈS, grand-prêtre

OTANE, ministre attaché à Sémiramis

MITRANE, ami d’Arzace

CÉDAR, attaché à Assur

GARDES

MAGES

ESCLAVES

SUITE

 

La scène est à Babylone.

 

 

DISSERTATION

SUR LA TRAGÉDIE ANCIENNE ET MODERNE, À S. É. MGR LE CARDINAL QUIRINI[2], NOBLE VÉNITIEN, ÉVÊQUE DE BRESCIA, BIBLIOTHÉCAIRE DU VATICAN

 

Monseigneur,

 

Il était digne d’un génie tel que le vôtre, et d’un homme qui est à la tête de la plus ancienne bibliothèque du monde, de vous donner tout entier aux lettres. On doit voir de tels princes de l’Église sous un pontife[3] qui a éclairé le monde chrétien avant de le gouverner. Mais si tous les lettrés vous doivent de la reconnaissance, je vous en dois plus que personne, après l’honneur que vous m’avez fait de traduire en si beaux vers la Henriade et le Poème de Fontenoy. Les deux héros vertueux que j’ai célébrés sont devenus les vôtres. Vous avez daigné m’embellir, pour rendre encore plus respectables aux nations les noms de Henri IV et de Louis XV, et pour étendre de plus en plus dans l’Europe le goût des arts.

Parmi les obligations que toutes les nations modernes ont aux Italiens, et surtout aux premiers pontifes et à leurs ministres, il faut compter la culture des belles-lettres, par qui furent adoucies peu-à-peu les mœurs féroces et grossières de nos peuples septentrionaux, et auxquelles nous devons aujourd’hui notre politesse, nos délices, et notre gloire.

C’est sous le grand Léon X que le théâtre grec renaquit, ainsi que l’éloquence. La Sophonisbe du célèbre prélat Trissino[4], nonce du pape, est la première tragédie régulière que l’Europe ait vue après tant de siècles de barbarie, comme la Calandra[5] du cardinal Bibiena avait été auparavant la première comédie dans l’Italie moderne.

Vous fûtes les premiers qui élevâtes de grands théâtres, et qui donnâtes au monde quelque idée de cette splendeur de l’ancienne Grèce, qui attirait les nations étrangères à ses solennités, et qui fut le modèle des peuples en tous les genres.

Si votre nation n’a pas toujours égalé les anciens dans le tragique, ce n’est pas que votre langue, harmonieuse, féconde, et flexible, ne soit propre à tous les sujets ; mais il y a grande apparence que les progrès que vous avez faits dans la musique ont nui enfin à ceux de la véritable tragédie. C’est un talent qui a fait tort à un autre.

Permettez que j’entre avec votre éminence dans une discussion littéraire. Quelques personnes, accoutumées au style des épîtres dédicatoires, s’étonneront que je me borne ici à comparer les modernes, au lieu de comparer les grands hommes de l’antiquité avec ceux de votre maison ; mais je parle à un savant, à un sage, à celui dont les lumières doivent m’éclairer, et dont j’ai l’honneur d’être le confrère dans la plus ancienne académie de l’Europe, dont les membres s’occupent souvent de semblables recherches ; je parle enfin à celui qui aime mieux me donner des instructions que de recevoir des éloges.

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Des tragédies grecques imitées par quelques opéra italiens et français

 

Un célèbre auteur de votre nation dit que, depuis les beaux jours d’Athènes, la tragédie, errante et abandonnée, cherche de contrée en contrée quelqu’un qui lui donne la main, et qui lui rende ses premiers honneurs, mais qu’elle n’a pu le trouver.

S’il entend qu’aucune nation n’a de théâtres où des chœurs occupent presque toujours la scène, et chantent des strophes, des épodes, et des antistrophes, accompagnées d’une danse grave ; qu’aucune nation ne fait paraître ses acteurs sur des espèces d’échasses, le visage couvert d’un masque qui exprime la douleur d’un côté et la joie de l’autre ; que la déclamation de nos tragédies n’est point notée et soutenue par des flûtes ; il a sans doute raison : je ne sais si c’est à notre désavantage. J’ignore si la forme de nos tragédies, plus rapprochée de la nature, ne vaut pas celle des Grecs, qui avait un appareil plus imposant.

Si cet auteur veut dire qu’en général ce grand art n’est pas aussi considéré depuis la renaissance des lettres qu’il l’était autrefois ; qu’il y a en Europe des nations qui ont quelquefois usé d’ingratitude envers les successeurs des Sophocle et des Euripide ; que nos théâtres ne sont point de ces édifices superbes dans lesquels les Athéniens mettaient leur gloire ; que nous ne prenons pas les mêmes soins qu’eux de ces spectacles devenus si nécessaires dans nos villes immenses ; on doit être entièrement de son opinion :

 

Et sapit, et mecum facit, et Jove judicat æquo.

Horace, II, ép. I, 68.

 

Où trouver un spectacle qui nous donne une image de la scène grecque ? c’est peut-être dans vos tragédies, nommées opéra, que cette image subsiste. Quoi ! me dira-t-on, un opéra italien aurait quelque ressemblance avec le théâtre d’Athènes ? Oui. Le récitatif italien est précisément la mélopée des anciens ; c’est cette déclamation notée et soutenue par des instruments de musique. Cette mélopée, qui n’est ennuyeuse que dans vos mauvaises tragédies-opéra, est admirable dans vos bonnes pièces. Les chœurs que vous y avez ajoutés depuis quelques années, et qui sont liés essentiellement au sujet, approchent d’autant plus des chœurs des anciens, qu’ils sont exprimés avec une musique différente du récitatif, comme la strophe, l’épode, et l’antistrophe, étaient chantées, chez les Grecs, tout autrement que la mélopée des scènes. Ajoutez à ces ressemblances, que dans plusieurs tragédies-opéra du célèbre abbé Metastasio, l’unité de lieu, d’action, et de temps, est observée ; ajoutez que ces pièces sont pleines de cette poésie d’expression et de cette élégance continue qui embellissent le naturel sans jamais le charger ; talent que, depuis les Grecs, le seul Racine a possédé parmi nous, et le seul Addison chez les Anglais.

Je sais que ces tragédies, si imposantes par les charmes de la musique et par la magnificence du spectacle, ont un défaut que les Grecs ont toujours évité ; je sais que ce défaut a fait des monstres des pièces les plus belles, et d’ailleurs les plus régulières : il consiste à mettre dans toutes les scènes, de ces petits airs coupés, de ces ariettes détachées, qui interrompent l’action, et qui font valoir les fredons d’une voix efféminée, mais brillante, aux dépens de l’intérêt et du bon sens. Le grand auteur que j’ai déjà cité, et qui a tiré beaucoup de ses pièces de notre théâtre tragique, a remédié, à force de génie, à ce défaut qui est devenu une nécessité. Les paroles de ses airs détachés sont souvent des embellissements du sujet même ; elles sont passionnées ; elles sont quelquefois comparables aux plus beaux morceaux des odes d’Horace : j’en apporterai pour preuve cette strophe touchante que chante Arbace accusé et innocent[6] :

 

« Vo solcando un mar crudele

« Senza vele

« E senza sarte.

« Freme l’onda, il ciel s’imbruna,

« Cresce il vento, e manca l’arte ;

« E il voler della fortana

« Son costretto a seguitar.

« Infelice ! in questo stato

« Son da tutti abbandonato ;

« Meco sola è l’innocenza

« Che mi porta a naufragar. »

 

J’y ajouterai encore cette autre ariette sublime que débite le roi des Parthes vaincu par Adrien[7], quand il veut faire servir sa défaite même à sa vengeance :

 

« Sprezza il furor del vento

« Robusta quercia, avvezza

« Di cento verni e cento

« L’ingiurie a tollerar.

« E se pur cade al suolo,

« Spiega per l’onde il volo ;

« E con quel vento istesso

« Va contrastando in mar. »

 

Il y en a beaucoup de cette espèce ; mais que sont des beautés hors de place ? et qu’aurait-on dit dans Athènes, si Œdipe et Oreste avaient, au moment de la reconnaissance, chanté des petits airs fredonnés, et débité des comparaisons à Jocaste et à Électre ? Il faut donc avouer que l’opéra, en séduisant les Italiens par les agréments de la musique, a détruit d’un côté la véritable tragédie grecque qu’il faisait renaître de l’autre.

Notre opéra français nous devait faire encore plus de tort ; notre mélopée rentre bien moins que la vôtre dans la déclamation naturelle ; elle est plus languissante ; elle ne permet jamais que les scènes aient leur juste étendue ; elle exige des dialogues courts en petites maximes coupées, dont chacune produit une espèce de chanson.

Que ceux qui sont au fait de la vraie littérature des autres nations, et qui ne bornent pas leur science aux airs de nos ballets, songent à cette admirable scène dans la Clemenza di Tito, entre Titus et son favori qui a conspiré contre lui ; je veux parler de cette scène où Titus dit à Sextus ces paroles[8] :

 

« Siam soli : il tuo sovrano

« Non è présente. Apri il tuo core a Tito.

 « Confidati all’ amico ; io ti prometto

« Che Augusto nol saprà. »

 

Qu’ils relisent le monologue suivant, où Titus dit ces autres paroles, qui doivent être l’éternelle leçon de tous les rois, et le charme de tous les hommes[9] :

 

« ...Il torre altrui la vita

« E facoltà comune

« Al più vil della terra ; il darla è solo

« De’ numi, e de’ regnanti. »

 

Ces deux scènes, comparables à tout ce que la Grèce a eu de plus beau, si elles ne sont pas supérieures ; ces deux scènes, dignes de Corneille quand d n’est pas déclamateur, et de Racine quand il n’est pas faible ; ces deux scènes, qui ne sont pas fondées sur un amour d’opéra, mais sur les nobles sentiments du cœur humain, ont une durée trois fois plus longue au moins que les scènes les plus étendues de nos tragédies en musique. De pareils morceaux ne seraient pas supportés sur notre théâtre lyrique, qui ne se soutient guère que par des maximes de galanterie, et par des passions manquées, à l’exception d’Armide, et des belles scènes d’Iphigénie, ouvrages plus admirables qu’imités.

Parmi nos défauts, nous avons, comme vous, dans nos opéra les plus tragiques, une infinité d’airs détachés, mais qui sont plus défectueux que les vôtres, parce qu’ils sont moins liés au sujet. Les paroles y sont presque toujours asservies aux musiciens, qui, ne pouvant exprimer dans leurs petites chansons les termes mâles et énergiques de notre langue, exigent des paroles efféminées, oisives, vagues, étrangères à l’action, et ajustées comme on peut à de petits airs mesurés, semblables à ceux qu’on appelle à Venise Barcarolle. Quel rapport, par exemple, entre Thésée, reconnu par son père sur le point d’être empoisonné par lui, et ces ridicules paroles :

 

Le plus sage

S’enflamme et s’engage

Sans savoir comment ?[10]

 

Malgré ces défauts, j’ose encore penser que nos bonnes tragédies-opéra, telles qu’Atis, Armide, Thésée, étaient ce qui pouvait donner parmi nous quelque idée du théâtre d’Athènes, parce que ces tragédies sont chantées comme celles des Grecs ; parce que le chœur, tout vicieux qu’on l’a rendu, tout fade panégyriste qu’on l’a fait de la morale amoureuse, ressemble pourtant à celui des Grecs, en ce qu’il occupe souvent la scène. Il ne dit pas ce qu’il doit dire, il n’enseigne pas la vertu,

 

« Et regat iratos ; et amet peccare timentes. »

Hor., de Art. poct., v. 197.

 

Mais enfin il faut avouer que la forme des tragédies-opéra nous retrace la forme de la tragédie grecque a quelques égards. Il m’a donc paru, en général, en consultant les gens de lettres qui connaissent l’antiquité, que ces tragédies-opéra sont la copie et la ruine de la tragédie d’Athènes : elles en sont la copie, en ce qu’elles admettent la mélopée, les chœurs, les machines, les divinités ; elles en sont la destruction, parce qu’elles ont accoutumé les jeunes gens à se connaître en sons plus qu’en esprit, à préférer leurs oreilles à leur âme, les roulades à des pensées sublimes, à faire valoir quelquefois les ouvrages les plus insipides et les plus mal écrits, quand ils sont soutenus par quelques airs qui nous plaisent. Mais, malgré tous ces défauts, l’enchantement qui résulte de ce mélange heureux de scènes, de chœurs, de danses, de symphonies, et de cette variété de décorations, subjugue jusqu’au critique même ; et la meilleure comédie, la meilleure tragédie, n’est jamais fréquentée par les mêmes personnes aussi assidûment qu’un opéra médiocre. Les beautés régulières, nobles, sévères, ne sont pas les plus recherchées par le vulgaire : si on représente une ou deux fois Cinna, on joue trois mois les Fêtes vénitiennes[11] : un poème épique est moins lu que des épigrammes licencieuses : un petit roman sera mieux débité que l’Histoire du président de Thou. Peu de particuliers font travailler de grands peintres ; mais on se dispute des figures estropiées qui viennent de la Chine, et des ornements fragiles. On dore, on vernit des cabinets ; on néglige la noble architecture ; enfin, dans tous les genres, les petits agréments l’emportent sur le vrai mérite.

 

SECONDE PARTIE

 

De la tragédie française comparée a la tragédie grecque

 

Heureusement la bonne et vraie tragédie parut en France avant que nous eussions ces opéra, qui auraient pu l’étouffer. Un auteur, nomme Mairet, fut le premier qui, en imitant la Sophonisbe du Trissino, introduisit la règle des trois unités que vous aviez prise des Grecs. Peu-à-peu notre scène s’épura, et se défit de l’indécence et de la barbarie qui déshonoraient alors tant de théâtres, et qui servaient d’excuse à ceux dont la sévérité peu éclairée condamnait tous les spectacles.

Les acteurs ne parurent pas élevés, comme dans Athènes, sur des cothurnes, qui étaient de véritables échasses; leur visage ne fut pas caché sous de grands masques, dans lesquels des tuyaux d’airain rendaient les sons de la voix plus frappants et plus terribles. Nous ne pûmes avoir la mélopée des Grecs. Nous nous réduisîmes à la simple déclamation harmonieuse, ainsi que vous en aviez d’abord usé. Enfin nos tragédies devinrent une imitation plus vraie de la nature. Nous substituâmes l’histoire à la fable grecque. La politique, l’ambition, la jalousie, les fureurs de l’amour, régnèrent sur nos théâtres. Auguste, Cinna, César, Cornélie, plus respectables que des héros fabuleux, parlèrent souvent sur notre scène comme ils auraient parlé dans l’ancienne Rome.

Je ne prétends pas que la scène française l’ait emporté en tout sur celle des Grecs, et doive la faire oublier. Les inventeurs ont toujours la première place dans la mémoire des hommes ; mais quelque respect qu’on ait pour ces premiers génies, cela n’empêche pas que ceux qui les ont suivis ne fassent souvent beaucoup plus de plaisir. On respecte Homère, mais on lit le Tasse ; on trouve dans lui beaucoup de beautés qu’Homère n’a point connues. On admire Sophocle ; mais combien de nos bons auteurs tragiques ont-ils de traits de maîtres que Sophocle eût fait gloire d’imiter, s’il fût venu après eux ! Les Grecs auraient appris de nos grands modernes à faire des expositions plus adroites, à lier les scènes les unes aux autres par cet art imperceptible qui ne laisse jamais le théâtre vide, et qui fait venir et sortir avec raison les personnages. C’est à quoi les anciens ont souvent manqué, et c’est en quoi le Trissino les a malheureusement imités. Je maintiens, par exemple, que Sophocle et Euripide eussent regardé la première scène de Bajazet comme une école où ils auraient profité, en voyant un vieux général d’armée annoncer, par les questions qu’il fait, qu’il médite une grande entreprise :

 

Que faisaient cependant nos braves janissaires ?

Rendent-ils au sultan des hommages sincères ?

Dans le secret des cœurs, Osmin, n’as-tu rien lu ?

 

Et le moment d’après :

 

Crois-tu qu’ils me suivraient encore avec plaisir,

Et qu’ils reconnaîtraient la voix de leur vizir ?

 

Ils auraient admiré comme ce conjuré développe ensuite ses desseins, et rend compte de ses actions. Ce grand mérite de l’art n’était point connu aux inventeurs de l’art. Le choc des passions, ces combats de sentiments opposés, ces discours animés de rivaux et de rivales, ces contestations intéressantes, où l’on dit ce que l’on doit dire, ces situations si bien ménagées, les auraient étonnés. Ils eussent trouvé mauvais peut-être qu’Hippolyte soit amoureux assez froidement d’Aricie, et que son gouverneur lui fasse des leçons de galanterie ; qu’il dise (I, 1) :

 

...Vous-même, où seriez-vous,

Si toujours votre mère, à l’amour opposée,

D’une pudique ardeur n’eût brûlé pour Thésée ?

 

paroles tirées du Pastor fido, et bien plus convenables à un berger qu’au gouverneur d’un prince ; mais ils eussent été ravis en admiration en entendant Phèdre s’écrier (IV, 6) :

 

Œnone, qui l’eût cru ? j’avais une rivale.

...Hippolyte aime, et je n’en puis douter.

Ce farouche ennemi qu’on ne pouvait dompter,

Qu’offensait le respect, qu’importunait la plainte,

Ce tigre que jamais je n’abordai sans crainte,

Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur.

 

Ce désespoir de Phèdre, en découvrant sa rivale, vaut certainement un peu mieux que la satire des femmes[12], que fait si longuement et si mal à propos l’Hippolyte d’Euripide, qui devient là un mauvais personnage de comédie. Les Grecs auraient surtout été surpris de cette foule de traits sublimes qui étincellent de toutes parts dans nos modernes. Quel effet ne ferait point sur eux ce vers (Hor., III, 6) :

 

Que vouliez-vous qu’il fit contre trois ? – Qu’il mourût.

 

Et cette réponse, peut-être encore plus belle et plus passionnée, que fait Hermione à Oreste lorsque, après avoir exigé de lui la mort de Pyrrhus qu’elle aime, elle apprend malheureusement qu’elle est obéie ; elle s’écrie alors (Andr., V, 3) :

 

Pourquoi l’assassiner ? qu’a-t-il fait ? À quel titre ?

Qui te l’a dit ?

ORESTE.

Ô dieux ! quoi ! ne m’avez-vous pas

Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?

HERMIONE.

Ah ! fallait-il en croire une amante insensée ?

 

Je citerai encore ici ce que dit César quand on lui présente l’urne qui renferme les cendres de Pompée (Pompée, V, 1) :

 

Restes d’un demi-dieu, dont à peine je puis

Égaler le grand nom, tout vainqueur que j’en suis.

 

Les Grecs ont d’antres beautés; mais je m’en rapporte à vous, monseigneur, ils n’en ont aucune de ce caractère.

Je vais plus loin, et je dis que ces hommes, qui étaient si passionnés pour la liberté, et qui ont dit si souvent qu’on ne peut penser avec hauteur que dans les républiques, apprendraient à parler dignement de la liberté même dans quelques unes de nos pièces, tout écrites qu’elles sont dans le sein d’une monarchie.

Les modernes ont encore, plus fréquemment que les Grecs, imaginé des sujets de pure invention. Nous eûmes beaucoup de ces ouvrages du temps du cardinal de Richelieu ; c’était son goût, ainsi que celui des Espagnols ; il aimait qu’on cherchât d’abord à peindre des mœurs et à arranger une intrigue, et qu’ensuite on donnât des noms aux personnages, comme on en use dans la comédie : c’est ainsi qu’il travaillait lui-même, quand il voulait se délasser du poids du ministère. Le Venceslas de Rotrou est entièrement dans ce goût, et toute cette histoire est fabuleuse. Mais l’auteur voulut peindre un jeune homme fougueux dans ses passions, avec un mélange de bonnes et de mauvaises qualités ; un père tendre et faible, et il a réussi dans quelques parties de son ouvrage. Le Cid et Héraclius, tirés  des Espagnols, sont encore des sujets feints : il est bien vrai qu’il y a eu un empereur nommé Héraclius, un capitaine espagnol qui eut le nom de Cid ; mais presque aucune des aventures qu’on leur attribue n’est véritable. Dans Zaïre et dans Alzire, si j’ose en parler, et je n’en parle que pour donner des exemples connus, tout est feint, jusqu’aux noms. Je ne conçois pas, après cela, comment le P. Brumoy a pu dire, dans son Théâtre des Grecs, que la tragédie ne peut souffrir de sujets feints, et que jamais on ne prit cette liberté dans Athènes. Il s’épuise à chercher la raison d’une chose qui n’est pas. « Je crois en trouver une raison, dit-il, dans la nature de l’esprit humain : il n’y a que la vraisemblance dont il puisse être touché. Or il n’est pas vraisemblable que des faits aussi grands que ceux de la tragédie soient absolument inconnus : si donc le poète invente tout le sujet, jusques aux noms, le spectateur se révolte, tout lui parait incroyable ; et la pièce manque son effet, faute de vraisemblance. »

Premièrement, il est faux que les Grecs se soient interdit cette espèce de tragédie. Aristote dit expressément[13] qu’Agathon s’était rendu très célèbre dans ce genre. Secondement, il est faux que ces sujets ne réussissent point ; l’expérience du contraire dépose contre le P. Brumoy. En troisième lieu, la raison qu’il donne du peu d’effet que ce genre de tragédie peut faire est encore très fausse ; c’est assurément ne pas connaître le cœur humain, que de penser qu’on ne peut le remuer par des fictions. En quatrième lieu, un sujet de pure invention, et un sujet vrai, mais ignoré, sont absolument la même chose pour les spectateurs ; et comme notre scène embrasse des sujets de tous les temps et de tous les pays, il faudrait qu’un spectateur allât consulter tous les livres avant qu’il sût si ce qu’on lui représente est fabuleux ou historique. Il ne prend pas assurément cette peine ; il se laisse attendrir quand la pièce est touchante, et il ne s’avise pas de dire, en voyant Polyeucte : « Je n’ai jamais entendu parler de Sévère et de Pauline : ces gens-la se doivent pas me toucher. » Le P. Brumoy devait seulement remarquer que les pièces de ce genre sont beaucoup plus difficiles à faire que les autres. Tout le caractère de Phèdre était déjà dans Euripide ; sa déclaration d’amour, dans Sénèque le tragique ; toute la scène d’Auguste et de Cinna, dans Sénèque le philosophe ; mais il fallait tirer Sévère et Pauline de son propre fonds. Au reste, si le P. Brumoy s’est trompé dans cet endroit et dans quelques autres, son livre est d’ailleurs un des meilleurs et des plus utiles que nous ayons ; et je ne combats son erreur qu’en estimant son travail et son goût.

Je reviens, et je dis que ce serait manquer d’âme et de jugement que de ne pas avouer combien la scène française est au-dessus de la scène grecque, par l’art de la conduite, par l’invention, par les beautés de détail, qui sont sans nombre. Mais aussi on serait bien partial et bien injuste de ne pas tomber d’accord que la galanterie a presque partout affaibli ions les avantages que nous avons d’ailleurs. Il faut convenir que, d’environ quatre cents tragédies qu’on a données au théâtre, depuis qu’il est en possession de quelque gloire en France, il n’y en a pas dix ou douze qui ne soient fondées sur une intrigue d’amour, plus propre à la comédie qu’au genre tragique. C’est presque toujours la même pièce, le même nœud, formé par une jalousie et une rupture, et dénoué par un mariage : c’est une coquetterie continuelle, une simple comédie, où des princes sont acteurs, et dans laquelle il y a quelquefois du sang répandu pour la forme.

La plupart de ces pièces ressemblent si fort à des comédies, que les acteurs étaient parvenus, depuis quelque temps, à les réciter du ton dont ils jouent les pièces qu’on appelle du haut comique ; ils ont par là contribué à dégrader encore la tragédie : la pompe et la magnificence de la déclamation ont été mises en oubli. On s’est piqué de réciter des vers comme de la prose ; on n’a pas considéré qu’un langage au-dessus du langage ordinaire doit être débité d’un ton au-dessus du ton familier. Et si quelques acteurs ne s’étaient heureusement corrigés de ces défauts, la tragédie ne serait bientôt parmi nous qu’une suite de conversations galantes froidement récitées ; aussi n’y a-t-il pas encore longtemps que, parmi les acteurs de toutes les troupes, les principaux rôles dans la tragédie n’étaient connus que sous le nom de l’amoureux et de l’amoureuse. Si un étranger avait demandé dans Athènes : « Quel est votre meilleur acteur pour les amoureux dans Iphigénie, dans Hécube, dans les Héraclides, dans Œdipe, et dans Électre ? » on n’aurait pas même compris le sens d’une telle demande. La scène française s’est lavée de ce reproche par quelques tragédies où l’amour est une passion furieuse et terrible, et vraiment digne du théâtre ; et par d’autres, où le nom d’amour n’est pas même prononcé. Jamais l’amour n’a fait verser tant de larmes que la nature. Le cœur n’est qu’effleuré, pour l’ordinaire, des plaintes d’une amante ; mais il est profondément attendri de la douloureuse situation d’une mère prête de perdre son fils : c’est donc assurément par condescendance pour son ami que Despréaux disait (Art poét., III, 95) :

 

...De l’amour la sensible peinture

Est, pour aller au cœur, la route la plus sûre.

 

La route de la nature est cent fois plus sûre, comme plus noble : les morceaux les plus frappants d’Iphigénie sont ceux où Clytemnestre défend sa fille, et non pas ceux où Achille défend son amante.

On a voulu donner, dans Sémiramis, un spectacle encore plus pathétique que dans Mérope ; on y a déployé tout l’appareil de l’ancien théâtre grec. Il serait triste, après que nos grands maîtres ont surpassé les Grecs en tant de choses dans la tragédie, que notre nation ne pût les égaler dans la dignité de leurs représentations. Un des plus grands obstacles qui s’opposent, sur notre théâtre, à toute action grande et pathétique, est la foule des spectateurs confondue sur la scène avec les acteurs : cette indécence se fit sentir particulièrement à la première représentation de Sémiramis. La principale actrice de Londres, qui était présente à ce spectacle, ne revenait point de son étonnement ; elle ne pouvait concevoir comment il y avait des hommes assez ennemis de leurs plaisirs pour gâter ainsi le spectacle sans en jouir. Cet abus a été corrigé dans la suite aux représentations de Sémiramis, et il pourrait aisément être supprimé pour jamais. Il ne faut pas s’y méprendre : un inconvénient tel que celui-là seul a suffi pour priver la France de beaucoup de chefs-d’œuvre qu’on aurait sans doute hasardés, si on avait eu un théâtre libre, propre pour l’action, et tel qu’il est chez toutes les autres nations de l’Europe.

Mais ce grand défaut n’est pas assurément le seul qui doive être corrigé. Je ne puis assez m’étonner ni me plaindre du peu de soin qu’on a en France de rendre les théâtres dignes des excellents ouvrages qu’on y représente, et de la nation qui en fait ses délices. Cinna, Athalie, méritaient d’être représentés ailleurs que dans un jeu de paume, au bout duquel on a élevé quelques décorations du plus mauvais goût, et dans lequel les spectateurs sont placés, contre tout ordre et contre toute raison, les uns debout sur le théâtre même, les autres debout dans ce qu’on appelle parterre, où ils sont gênés et pressés indécemment, et où ils se précipitent quelquefois en tumulte les uns sur les autres, comme dans une sédition populaire. On représente au fond du Nord nos ouvrages dramatiques dans des salles mille fois plus magnifiques, mieux entendues, et avec beaucoup plus de décence.

Que nous sommes loin surtout de l’intelligence et du bon goût qui règnent en ce genre dans presque toutes vos villes d’Italie ! Il est honteux de laisser subsister encore ces restes de barbarie dans une ville si grande, si peuplée, si opulente, et si polie. La dixième partie de ce que nous dépensons tous les jours en bagatelles, aussi magnifiques qu’inutiles et peu durables, suffirait pour élever des monuments publics en tous les genres, pour rendre Paris aussi magnifique qu’il est riche et peuplé, et pour l’égaler un jour à Rome, qui est notre modèle en tant de choses. C’était un des projets de l’immortel Colbert. J’ose me flatter qu’on pardonnera cette petite digression à mon amour pour les arts et pour ma patrie, et que peut-être même un jour elle inspirera aux magistrats qui sont à la tête de cette ville la noble envie d’imiter les magistrats d’Athènes et de Rome, et ceux de l’Italie moderne.

Un théâtre construit selon les règles doit être très vaste ; il doit représenter une partie d’une place publique, le péristyle d’un palais, l’entrée d’un temple. Il doit être fait de sorte qu’un personnage, vu par les spectateurs, puisse ne l’être point par les autres personnages, selon le besoin. Il doit en imposer aux yeux, qu’il faut toujours séduire les premiers. Il doit être susceptible de la pompe la plus majestueuse. Tous les spectateurs doivent voir et entendre également, en quelque endroit qu’ils soient placés. Comment cela peut-il s’exécuter sur une scène étroite, au milieu d’une foule de jeunes gens qui laissent à peine dix pieds de place aux acteurs ? De là vient que la plupart des pièces ne sont que de longues conversations ; toute action théâtrale est souvent manquée et ridicule. Cet abus subsiste, comme tant d’autres, par la raison qu’il est établi, et parce qu’on jette rarement sa maison par terre, quoiqu’on sache qu’elle est mal tournée. Un abus public n’est jamais corrigé qu’à la dernière extrémité. Au reste, quand je parle d’une action théâtrale, je parle d’un appareil, d’une cérémonie, d’une assemblée, d’un événement nécessaire à la pièce, et non pas de ces vains spectacles plus puérils que pompeux, de ces ressources du décorateur qui suppléent à la stérilité du poète, et qui amusent les yeux, quand on ne sait pas parler à l’oreille et à l’aine. J’ai vu à Londres une pièce où l’on représentait le couronnement du roi d’Angleterre dans toute l’exactitude possible. Un chevalier armé de toutes pièces entrait à cheval sur le théâtre. J’ai quelquefois entendu dire à des étrangers : « Ah ! le bel opéra que nous avons eu ! on y voyait passer au galop plus de deux cents gardes. » Ces gens-là ne savaient pas que quatre beaux vers valent mieux dans une pièce qu’un régiment de cavalerie. Nous avons à Paris une troupe comique étrangère[14] qui, ayant rarement de bons ouvrages à représenter, donne sur le théâtre des feux d’artifice. Il y a longtemps qu’Horace, l’homme de l’antiquité qui avait le plus de goût, a condamné ces sottises qui leurrent le peuple :

 

« Essedu festinant, pilenta, petorrita, naves ;

« Captivum portatur ebur, captiva Corinthus.

« Si foret in terris, rideret Democritus...

« Spectaret populum ludis attentius ipsis. »

H., II, ep. I, V, 192 94, 197.

 

TROISIÈME PARTIE

 

De Sémiramis

 

Par tout ce que je viens d’avoir l’honneur de vous dire, monseigneur, vous voyez que c’était une entreprise assez hardie de représenter Sémiramis assemblant les ordres de l’état pour leur annoncer son mariage ; l’ombre de Ninus sortant de son tombeau, pour prévenir un inceste, et pour venger sa mort ; Sémiramis entrant dans ce mausolée, et en sortant expirante, et percée de la main de son fils. Il était à craindre que ce spectacle ne révoltât : et d’abord, en effet, la plupart de ceux qui fréquentent les spectacles, accoutumés à des élégies amoureuses, se liguèrent contre ce nouveau genre de tragédie. On dit qu’autrefois, dans une ville de la Grande-Grèce, on proposait des prix pour ceux qui inventeraient des plaisirs nouveaux. Ce fut ici tout le contraire. Mais quelques efforts qu’on ait faits pour faire tomber cette espèce de drame, vraiment terrible et tragique, on n’a pu y réussir : on disait et on écrivait de tous côtés que l’on ne croit plus aux revenants, et que les apparitions des morts ne peuvent être que puériles aux yeux d’une nation éclairée. Quoi ! toute l’antiquité aura cru ces prodiges, et il ne sera pas permis de se conformer à l’antiquité ! Quoi ! notre religion aura consacré ces coups extraordinaires de la Providence, et il serait ridicule de les renouveler !

Les Romains philosophes ne croyaient pas aux revenants du temps des empereurs, et cependant le jeune Pompée évoque une ombre dans la Pharsale. Les Anglais ne croient pas assurément plus que les Romains aux revenants ; cependant ils voient tous les jours avec plaisir, dans la tragédie d’Hamlet[15], l’ombre d’un roi qui parait sur le théâtre dans une occasion à peu près semblable à celle où l’on a vu à Paris le spectre de Ninus. Je suis bien loin assurément de justifier en tout la tragédie d’Hamlet : c’est une pièce grossière et barbare, qui ne serait pas supportée par la plus vile populace de la France et de l’Italie. Hamlet y devient fou au second acte, et sa maîtresse devient folle au troisième ; le prince tue le père de sa maîtresse, feignant de tuer un rat, et l’héroïne se jette dans la rivière. On fait sa fosse sur le théâtre ; des fossoyeurs disent des quolibets dignes d’eux, en tenant dans leurs mains des têtes de morts ; le prince Hamlet répond à leurs grossièretés abominables par des folies non moins dégoûtantes. Pendant ce temps-là, un des acteurs fait la conquête de la Pologne. Hamlet, sa mère, et son beau-père, boivent ensemble sur le théâtre : on chante à table, on s’y querelle, on se bat, on se tue. On croirait que cet ouvrage est le fruit de l’imagination d’un sauvage ivre. Mais parmi ces irrégularités grossières, qui rendent encore aujourd’hui le théâtre anglais si absurde et si barbare, on trouve dans Hamlet, par une bizarrerie encore plus grande, des traits sublimes, dignes des plus grands génies. Il semble que la nature se soit plue à rassembler dans la tête de Shakespeare ce qu’on peut imaginer de plus fort et de plus grand, avec ce que la grossièreté sans esprit peut avoir de plus bas et de plus détestable.

Il faut avouer que, parmi les beautés qui étincellent au milieu de ces terribles extravagances, l’ombre du père d’Hamlet est un des coups de théâtre les plus frappants. Il fait toujours un grand effet sur les Anglais, je dis sur ceux qui sont le plus instruits, et qui sentent le mieux toute l’irrégularité de leur ancien théâtre. Cette ombre inspire plus de terreur à la seule lecture que n’en fait naître l’apparition de Darius dans la tragédie d’Eschyle intitulée les Perses. Pourquoi ? parce que Darius, dans Eschyle, ne parait que pour annoncer les malheurs de sa famille, au lieu que, dans Shakespeare, l’ombre du père d’Hamlet vient demander vengeance, vient révéler des crimes secrets : elle n’est ni inutile, ni amenée par force ; elle sert à convaincre qu’il y a un pouvoir invisible qui est le maître de la nature. Les hommes, qui ont tous un fonds de justice dans le cœur, souhaitent naturellement que le ciel s’intéresse à venger l’innocence : on verra avec plaisir, en tout temps et en tout pays, qu’un Être suprême s’occupe à punir les crimes de ceux que les hommes ne peuvent appeler en jugement ; c’est une consolation pour le faible, c’est un frein pour le pervers qui est puissant :

 

Du ciel, quand il le faut, la justice suprême

Suspend l’ordre éternel établi par lui-même ;

Il permet à la mort d’interrompre ses lois,

Pour l’effroi de la terre, et l’exemple des rois.

 

Voilà ce que dit à Sémiramis le pontife de Babylone, et ce que le successeur de Samuel aurait pu dire à Saül quand l’ombre de Samuel vint lui annoncer sa condamnation.

Je vais plus avant, et j’ose affirmer que, lorsqu’un tel prodige est annoncé dans le commencement d’une tragédie, quand il est préparé, quand on est parvenu enfin jusqu’au point de le rendre nécessaire, de le faire désirer même par les spectateurs, il se place alors au rang des choses naturelles.

On sait bien que ces grands artifices ne doivent pas être prodigués :

 

« Nec deus intersit, nisi dignus vindice nodus... »

Hor., Art poét., 191.

 

Je ne voudrais pas assurément, à l’imitation d’Euripide, faire descendre Diane à la fin de la tragédie de Phèdre, ni Minerve dans l’Iphigénie en Tauride. Je ne voudrais pas, comme Shakespeare, faire apparaître à Brutus son mauvais génie. Je voudrais que de telles hardiesses ne fussent employées que quand elles servent à la fois à mettre dans la pièce de l’intrigue et de la terreur : et je voudrais surtout que l’intervention de ces êtres surnaturels ne parût pas absolument nécessaire. Je m’explique : si le nœud d’un poème tragique est tellement embrouillé qu’on ne puisse se tirer d’embarras que par le secours d’un prodige, le spectateur sent la gène où l’auteur s’est mis, et la faiblesse de la ressource ; il ne voit qu’un écrivain qui se tire maladroitement d’un mauvais pas. Plus d’illusion, plus d’intérêt :

 

« Quodeumque ostendis mihi sic, incredulus odi. »

Hor., 188.

 

Mais je suppose que l’auteur d’une tragédie se fût proposé pour but d’avertir les hommes que Dieu punit quelquefois de grands crimes par des voies extraordinaires ; je suppose que sa pièce fût conduite avec un tel art que le spectateur attendit à tout moment l’ombre d’un prince assassiné qui demande vengeance, sans que cette apparition fût une ressource absolument nécessaire à une intrigue embarrassée : je dis qu’alors ce prodige, bien ménagé, ferait un très grand effet en toute langue, en tout temps, et en tout pays.

Tel est à peu près l’artifice de la tragédie de Sémiramis (aux beautés près, dont je n’ai pu l’orner). On voit, dès la première scène, que tout doit se faire par le ministère céleste ; tout roule d’acte en acte sur cette idée. C’est un dieu vengeur qui inspire à Sémiramis des remords, quelle n’eût point eus dans ses prospérités, si les cris de Ninus même ne fussent venus l’épouvanter au milieu de sa gloire. C’est ce dieu qui se sert de ces remords mêmes qu’il lui donne pour préparer son châtiment ; et c’est de là même que résulte l’instruction qu’on peut tirer de la pièce. Les anciens avaient souvent, dans leurs ouvrages, le but d’établir quelque grande maxime ; ainsi Sophocle finit son Œdipe en disant qu’il ne faut jamais appeler un homme heureux avant sa mort : ici toute la morale de la pièce est renfermée dans ces vers :

 

...Il est donc des forfaits

Que le courroux des dieux ne pardonne jamais !

 

Maxime bien autrement importante que celle de Sophocle. Mais quelle instruction, dira-t-on, le commun des hommes peut-il tirer d’un crime si rare et d’une punition plus rare encore ? J’avoue que la catastrophe de Sémiramis n’arrivera pas souvent ; mais ce qui arrive tous les jours se trouve dans les derniers vers de la pièce :

 

...Apprenez tous du moins

Que les crimes secrets ont les dieux pour témoins.

 

Il y a peu de familles sur la terre où l’on ne puisse quelquefois s’appliquer ces vers ; c’est par là que les sujets tragiques les plus au-dessus des fortunes communes ont les rapports les plus vrais avec les mœurs de tous les hommes.

Je pourrais surtout appliquer à la tragédie de Sémiramis la morale par laquelle Euripide finit son Alceste, pièce dans laquelle le merveilleux règne bien davantage : « Que les dieux emploient des moyens étonnants pour exécuter leurs éternels décrets ! Que les grands événements qu’ils ménagent surpassent les idées des mortels ! »

Enfin, monseigneur, c’est uniquement parce que cet ouvrage respire la morale la plus pure, et même la plus sévère, que je le présente à votre éminence. La véritable tragédie est l’école de la vertu ; et la seule différence qui soit entre le théâtre épuré et les livres de morale, c’est que l’instruction se trouve dans la tragédie toute en action, c’est qu’elle y est intéressante, et qu’elle se montre relevée des charmes d’un art qui ne fut inventé autrefois que pour instruire la terre et pour bénir le ciel, et qui, par cette raison, fut appelé le langage des dieux. Vous qui joignez ce grand art à tant d’autres, vous me pardonnez, sans doute, le long détail où je suis entré sur des choses qui n’avaient pas peut-être été encore tout-à-fait éclaircies, et qui le seraient si votre éminence daignait me communiquer ses lumières sur l’antiquité, dont elle a une si profonde connaissance.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente un vaste péristyle au fond duquel est le palais de Sémiramis. Les jardins en terrasse sont élevés au-dessus du palais. Le temple des mages est à droite, et un mausolée à gauche, orné d’obélisques.

 

 

Scène première

 

ARZACE, MITRANE

 

Deux esclaves portent une cassette dans le lointain.

ARZACE.

Oui, Mitrane, en secret l’ordre émané du trône

Remet entre tes bras Arzace à Babylone.

Que la reine en ces lieux, brillants de sa splendeur.

De son puissant génie imprime la grandeur !

Quel art a pu former ces enceintes profondes

Où l’Euphrate égaré porte en tribut ses ondes ;

Ce temple, ces jardins dans les airs soutenus ;

Ce vaste mausolée où repose Ninus ?

Éternels monuments, moins admirables qu’elle !

C’est ici qu’à ses pieds Sémiramis m’appelle.

Les rois de l’Orient, loin d’elle prosternés,

N’ont point eu ces honneurs qui me sont destinés :

Je vais dans son éclat voir cette reine heureuse.

MITRANE.

La renommée, Arzace, est souvent bien trompeuse ;

Et peut-être avec moi bientôt vous gémirez

Quand vous venez de près ce que vous admirez.

ARZACE.

Comment ?

MITRANE.

Sémiramis, à ses douleurs livrée,

Sème ici les chagrins dont elle est dévorée :

L’horreur qui l’épouvante est dans tous les esprits.

Tantôt remplissant l’air de ses lugubres cris,

Tantôt morne, abattue, égarée, interdite,

De quelque dieu vengeur évitant la poursuite,

Elle tombe à genoux vers ces lieux, retirés,

À la nuit, au silence, à la mort consacrés ;

Séjour où nul mortel n’osa jamais descendre,

Où de Ninus, mon maître, ou conserve la cendre.

Elle approche à pas lents, l’air sombre, intimidé,

Et se frappant le sein de ses pleurs inondé.

À travers les horreurs d’un .silence farouche,

Les noms de fils, d’époux, échappent de sa bouche :

Elle invoque les dieux ; mais les dieux irrités

Ont corrompu le cours de ses prospérités.

ARZACE.

Quelle est d’un tel état l’origine imprévue ?

MITRANE.

L’effet en est affreux, la cause est inconnue.

ARZACE.

Et depuis quand les dieux l’accablent-ils ainsi ?

MITRANE.

Depuis qu’elle ordonna que vous vinssiez ici.

ARZACE.

Moi ?

MITRANE.

Vous : ce fut, seigneur, au milieu de ces fêtes,

Quand Babylone en feu célébrait vos conquêtes ;

Lorsqu’on vit déployer ces drapeaux suspendus.

Monuments des états à vos armes rendus ;

Lorsqu’avec tant d’éclat l’Euphrate vit paraître

Cette jeune Azéma, la nièce de mon maître,

Ce pur sang de Bélus et de nos souverains,

Qu’aux Scythes ravisseurs ont arraché vos mains :

Ce trône a vu flétrir sa majesté suprême,

Dans des jours de triomphe au sein du bonheur même.

ARZACE.

Azéma n’a point part à ce trouble odieux ;

Un seul de ses regards adoucirait les dieux ;

Azéma d’un malheur ne peut être la cause.

Mais de tout, cependant, Sémiramis dispose :

Son cœur en ces horreurs n’est pas toujours plonge ?

MITRANE.

De ces chagrins mortels son esprit dégagé

Souvent reprend sa force et sa splendeur première.

J’y revois tous les traits de cette aine si fière,

À qui les plus grands rois, sur la terre adorés,

Même par leurs flatteurs ne sont pas comparés.

Mais lorsque, succombant au mal qui la déchire,

Ses mains laissent flotter les rênes de l’empire,

Alors le fier Assur, ce satrape insolent,

Fait gémir le palais sous son joug accablant.

Ce secret de l’état, cette honte du trône,

N’ont point encor percé les murs de Babylone.

Ailleurs on nous envie, ici nous gémissons.

ARZACE.

Pour les faibles humains quelles hautes leçons !

Que partout le bonheur est mêlé d’amertume !

Qu’un trouble aussi cruel m’agite et me consume !

Privé de ce mortel, dont les yeux éclairés

Auraient conduit mes pas à la cour égarés,

Accusant le destin qui m’a ravi mon père,

En proie aux passions d’un âge téméraire,

À mes vœux orgueilleux sans guide abandonné,

De quels écueils nouveaux je marche environné !

MITRANE.

J’ai pleuré comme vous ce vieillard vénérable ;

Phradate m’était cher, et sa perte m’accable :

Hélas ! Ninus l’aimait ; il lui donna son fils ;

Ninias, notre espoir, à ses mains fut remis.

Un même jour ravit et le fils et le père ;

Il s’imposa dès-lors un exil volontaire ;

Mais enfin son exil a fait votre grandeur.

Élevé près de lui dans les champs de l’honneur,

Vous avez à l’empire ajouté des provinces ;

Et, placé par la gloire au rang des plus grands princes,

Vous êtes devenu l’ouvrage de vos mains.

ARZACE.

Je ne sais en ces lieux quels seront mes destins.

Aux plaines d’Arbazan quelques succès peut-être,

Quelques travaux heureux m’ont assez fait connaître ;

Et quand Sémiramis, aux rives de l’Oxus,

Vint imposer des lois à cent peuples vaincus,

Elle laissa tomber de son char de victoire

Sur mon front jeune encore un rayon de sa gloire ;

Mais souvent dans les camps un soldat honoré

Rampe à la cour des rois, et languit ignoré.

Mon père, en expirant, me dit que ma fortune

Dépendait en ces lieux de la cause commune.

Il remit dans mes mains ces gages précieux,

Qu’il conserva toujours loin des profanes yeux :

Je dois les déposer dans les mains du grand-prêtre ;

Lui seul doit en juger, lui seul doit les connaître ;

Sur mon sort, en secret, je dois le consulter ;

À Sémiramis même il peut me présenter.

MITRANE.

Rarement il l’approche ; obscur et solitaire,

Renfermé dans les soins de son saint ministère,

Sans vaine ambition, sans crainte, sans détour,

On le voit dans son temple, et jamais à la cour.

Il n’a point affecté l’orgueil du rang suprême,

Ni placé sa tiare auprès du diadème ;

Moins il veut être grand, plus il est révéré.

Quelque accès m’est ouvert en ce séjour sacré ;

Je puis même, en secret, lui parler à cette heure.

Vous le verrez ici, non loin de sa demeure,

Avant qu’un jour plus grand vienne éclairer nos yeux.

 

 

Scène II

 

ARZACE

 

Eh ! quelle est donc sur moi la volonté des dieux ?

Que me réservent-ils ? et d’où vient que mon père

M’envoie, en expirant, aux pieds du sanctuaire,

Moi soldat, moi nourri dans l’horreur des combats,

Moi qu’enfin l’amour seul entraîne sur ses pas ?

Aux dieux des Chaldéens quel service ai-je à rendre ?

Mais quelle voix plaintive ici se fait entendre ?

On entend des gémissements sortir du fond du tombeau, où l’on suppose qu’ils sont entendus.

Du fond de cette tombe un cri lugubre, affreux,

Sur mon front pâlissant fait dresser mes cheveux ;

De Ninus, m’a-t-on dit, l’ombre en ces lieux habite...

Les cris ont redoublé, mon aine est interdite.

Séjour sombre et sacré, mânes de ce grand roi,

Voix puissante des dieux, que voulez-vous de moi ?

 

 

Scène III

 

ARZACE, LE GRAND MAGE OROÈS, SUITE DE MAGES, MITRANE

 

MITRANE, au mage Oroès.

Oui, seigneur, en vos mains Arzace ici doit rendre

Ces monuments secrets que vous semblez attendre.

ARZACE.

Du dieu des Chaldéens pontife redouté,

Permettez qu’un guerrier, à vos yeux présenté,

Apporte à vos genoux la volonté dernière

D’un père à qui mes mains ont fermé la paupière.

Vous daignâtes l’aimer.

OROÈS.

Jeune et brave mortel,

D’un dieu qui conduit tout le décret éternel

Vous amène à mes yeux plus que l’ordre d’un père.

De Phradate à jamais la mémoire m’est chère ;

Son fils me l’est encor plus que vous ne croyez.

Ces gages précieux, par son ordre envoyés,

Où sont-ils ?

ARZACE.

Les voici.

Les esclaves donnent le coffre aux mages, qui le posent sur un autel.

OROÈS, ouvrant le coffre, et se penchant avec respect et avec douleur.

C’est donc vous que je touche,

Restes chers et sacrés ; je vous vois, et ma bouche

Presse, avec des sanglots, ces tristes monuments

Qui, m’arrachant des pleurs, attestent mes serments !

Que l’on nous laisse seuls ; allez, et vous, Mitrane,

De ce secret mystère écartez tout profane.

Les mages se retirent.

Voici ce même sceau dont Ninus autrefois

Transmit aux nations l’empreinte de ses lois :

Je la vois, cette lettre à jamais effrayante,

Que, prête à se glacer, traça sa main mourante.

Adorez ce bandeau dont il fut couronné :

À venger son trépas ce fer est destiné,

Ce fer qui subjugua la Perse et la Médie,

Inutile instrument contre la perfidie,

Contre un poison trop sûr, dont les mortels apprêts...

ARZACE.

Ciel ! que m’apprenez-vous ?

OROÈS.

Ces horribles secrets

Sont encor demeurés dans une nuit profonde.

Du sein de ce sépulcre, inaccessible au monde,

Les mânes de Ninus et les dieux outragés

Ont élevé leurs voix, et ne sont point vengés.

ARZACE.

Jugez de quelle horreur j’ai dû sentir l’atteinte !

Ici même, et du fond de cette auguste enceinte,

D’affreux gémissements sont vers moi parvenus.

OROÈS.

Ces accents de la mort sont la voix de Ninus.

ARZACE.

Deux fois à mon oreille ils se sont fait entendre.

OROÈS.

Ils demandent vengeance.

ARZACE.

Il a droit de l’attendre.

Mais de qui ?

OROÈS.

Les cruels dont les coupables mains

Du plus juste des rois ont privé les humains,

Ont de leur trahison caché la traîne impie ;

Dans la nuit de la tombe elle est ensevelie.

Aisément des mortels ils ont séduit les yeux :

Mais on ne peut tromper l’œil vigilant des dieux :

Des plus obscurs complots il perce les abîmes.

ARZACE.

Ah ! si ma faible main pouvait punir ces crimes !

Je ne sais ; mais l’aspect de ce fatal tombeau

Dans mes sens étonnés porte un trouble nouveau.

Ne puis-je y consulter ce roi qu’on y révère ?

OROÈS.

Non : le ciel le défend ; un oracle sévère

Nous interdit l’accès de ce séjour de pleurs

Habité par la mort et par des dieux vengeurs.

Attendez avec moi le jour de la justice :

Il est temps qu’il arrive, et que tout s’accomplisse.

Je n’en puis dire plus ; des pervers éloigné,

Je lève en paix mes mains vers le ciel indigné.

Sur ce grand intérêt, qui peut-être vous touche,

Ce ciel, quand il lui plaît, ouvre et ferme ma bouche.

J’ai dit ce que j’ai dû ; tremblez qu’en ces remparts

Une parole, un geste, un seul de vos regards,

Ne trahisse un secret que mon dieu vous confie.

Il y va de sa gloire, et du sort de l’Asie,

Il y va de vos jours. Vous, mages, approchez ;

Que ces chers monuments sous l’autel soient cachés.

La grande porte du palais s’ouvre et se remplit de gardes. Assur paraît avec sa suite d’un autre côté.

Déjà le palais s’ouvre ; on entre chez la reine ;

Vous voyez cet Assur, dont la grandeur hautaine

Traîne ici sur ses pas un peuple de flatteurs.

À qui, dieu tout puissant, donnez-vous les grandeurs ?

Ô monstre !

ARZACE.

Quoi, seigneur !...

OROÈS.

Adieu. Quand la nuit sombre

Sur ces coupables murs viendra jeter son ombre,

Je pourrai vous parler en présence des dieux.

Redoutez-les, Arzace, ils ont sur vous les yeux.

 

 

Scène IV

 

ARZACE, sur le devant du théâtre, avec MITRANE, qui reste auprès de lui, ASSUR, vers un des côtés, avec CÉDAR et sa suite

 

ARZACE.

De tout ce qu’il m’a dit que mon âme est émue !

Quels crimes ! quelle cour ! et quelle est peu connue !

Quoi ! Ninus, quoi ! mon maître est mort empoisonné !

Et je ne vois que trop qu’Assur est soupçonné.

MITRANE, approchant d’Arzace.

Des rois de Babylone Assur tient sa naissance ;

Sa fière autorité veut de la déférence :

La reine le ménage, on craint de l’offenser ;

Et l’on peut, sans rougir, devant lui s’abaisser.

ARZACE.

Devant lui ?

ASSUR, dans renfoncement, à Cédar.

Me trompé-je ? Arzace à Babylone !

Sans mon ordre ! Qui ? lui ! Tant d’audace m’étonne.

ARZACE.

Quel orgueil !

ASSUR.

Approchez : quels intérêts nouveaux

Vous font abandonner vos camps et vos drapeaux ?

Des rives de l’Oxus quel sujet vous amène ?

ARZACE.

Mes services, seigneur, et l’ordre de la reine.

ASSUR.

Quoi ! la reine vous mande ?

ARZACE.

Oui.

ASSUR.

Mais savez-vous bien

Que pour avoir son ordre on demande le mien ?

ARZACE.

Je l’ignorais, seigneur, et j’aurais pensé même

Blesser, en le croyant, l’honneur du diadème.

Pardonnez ; un soldat est mauvais courtisan.

Nourri dans la Scythie, aux plaines d’Arbazan,

J’ai pu servir la cour, et non pas la connaître.

ASSUR.

L’âge, les temps, les lieux, vous l’apprendront peut-être ;

Mais ici par moi seul aux pieds du trône admis,

Que venez-vous chercher près de Sémiramis ?

ARZACE.

J’ose lui demander le prix de mon courage,

L’honneur de la servir.

ASSUR.

Vous osez davantage.

Vous ne m’expliquez pas vos vœux présomptueux :

Je sais pour Azéma vos desseins et vos feux.

ARZACE.

Je l’adore, sans doute, et son cœur où j’aspire

Est d’un prix à mes yeux au-dessus de l’empire :

Et mes profonds respects, mon amour...

ASSUR.

Arrêtez.

Vous ne connaissez pas à qui vous insultez.

Qui ? vous ! associer la race d’un Sarmate

Au sang des demi-dieux du Tigre et de l’Euphrate ?

Je veux bien par pitié vous donner un avis :

Si vous osez porter jusqu’à Sémiramis

L’injurieux aveu que vous osez me faire,

Vous m’avez entendu, frémissez, téméraire :

Mes droits impunément ne sont pas offensés.

ARZACE.

J’y cours de ce pas même, et vous m’enhardissez :

C’est l’effet que sur moi fit toujours la menace.

Quels que soient en ces lieux les droits de votre place,

Vous n’avez pas celui d’outrager un soldat

Qui servit et la reine, et vous-même, et l’état.

Je vous parais hardi ; mon feu peut vous déplaire :

Mais vous me paraissez cent fois plus téméraire,

Vous qui, sous votre joug prétendant m’accabler,

Vous croyez assez grand pour me faire trembler.

ASSUR.

Pour vous punir peut-être ; et je vais vous apprendre

Quel prix de tant d’audace un sujet doit attendre.

ARZACE.

Tous deux nous l’apprendrons.

 

 

Scène V

 

SÉMIRAMIS paraît dans le fond, appuyée sur ses femmes, OTANE, son confident, va au-devant d’Assur, ASSUR, ARZACE, MITRANE

 

OTANE.

Seigneur, quittez ces lieux.

La reine en ce moment se cache à tous les yeux ;

Respectez les douleurs de son âme éperdue.

Dieux, retirez la main sur sa tête étendue !

ARZACE, en se retirant.

Que je la plains !

ASSUR, à l’un des siens.

Sortons ; et, sans plus consulter.

De ce trouble inouï songeons à profiter.

Il sort avec sa suite. Sémiramis avance sur la scène.

OTANE, revenant à Sémiramis.

Ô reine ! rappelez votre force première ;

Que vos yeux, sans horreur, s’ouvrent à la lumière.

SÉMIRAMIS.

Ô voiles de la mort, quand viendrez-vous couvrir

Mes yeux remplis de pleurs, et lassés de s’ouvrir !

Elle marche éperdue sur la scène, croyant voir l’ombre de Ninus.

Abîmes, fermez-vous ; fantôme horrible, arrête :

Frappe, ou cesse à la fin de menacer ma tête.

Arzace est-il venu ?

OTANE.

Madame, en cette cour,

Arzace auprès du temple a devancé le jour.

SÉMIRAMIS.

Cette voix formidable, infernale ou céleste,

Qui dans l’ombre des nuits pousse un cri si funeste,

M’avertit que, le jour qu’Arzace doit venir,

Mes douloureux tourments seront prêts à finir.

OTANE.

Au sein de ces horreurs goûtez donc quelque joie :

Espérez dans ces dieux dont le bras se déploie.

SÉMIRAMIS.

Arzace est dans ma cour !... Ah ! je sens qu’à son nom

L’horreur de mon forfait trouble moins ma raison.

OTANE.

Perdez-en pour jamais l’importune mémoire ;

Que de Sémiramis les beaux jours pleins de gloire

Effacent ce moment heureux ou malheureux

Qui d’un fatal hymen brisa le joug affreux.

Ninus, en vous chassant de son lit et du troue,

En vous perdant, madame, eût perdu Babylone.

Pour le bien des mortels vous prévîntes ses coups ;

Babylone et la terre avaient besoin de vous :

Et quinze ans de vertus et de travaux utiles,

Les arides déserts par vous rendus fertiles,

Les sauvages humains soumis au frein des lois,

Les arts dans nos cités naissant à votre voix,

Ces hardis monuments que l’univers admire.

Les acclamations de ce puissant empire,

Sont autant de témoins dont le cri glorieux

A déposé pour vous au tribunal des dieux.

Enfin, si leur justice emportait la balance,

Si la mort de Ninus excitait leur vengeance,

D’où vient qu’Assur ici brave en paix leur courroux ?

Assur fut en effet plus coupable que vous ;

Sa main, qui prépara le breuvage homicide,

Ne tremble point pourtant, et rien ne l’intimide.

SÉMIRAMIS.

Nos destins, nos devoirs étaient trop différents :

Plus les nœuds sont sacrés, plus les crimes sont grands.

J’étais épouse, Otane, et je suis sans excuse ;

Devant les dieux vengeurs mon désespoir m’accuse.

J’avais cru que ces dieux, justement offensés,

En m’arrachant mon fils, m’avaient punie assez ;

Que tant d’heureux travaux rendaient mon diadème,

Ainsi qu’au monde entier, respectable au ciel même ;

Mais depuis quelques mois ce spectre furieux

Vient affliger mon cœur, mon oreille, mes yeux.

Je me traîne à la tombe, où je ne puis descendre ;

J’y révère de loin cette fatale cendre ;

Je l’invoque en tremblant : des sons, des cris affreux,

De longs gémissements répondent à mes vœux.

D’un grand événement je me vois avertie,

Et peut-être il est temps que le crime s’expie.

OTANE.

Mais est-il assuré que ce spectre fatal

Soit en effet sorti du séjour infernal ?

Souvent de ces erreurs notre aine est obsédée[16] ;

De son ouvrage même elle est intimidée ;

Croit voir ce qu’elle craint ; et, dans l’horreur des nuits,

Voit enfin les objets qu’elle-même a produits.

SÉMIRAMIS.

Je l’ai vu : ce n’est point une erreur passagère

Qu’enfante du sommeil la vapeur mensongère ;

Le sommeil, à mes yeux refusant ses douceurs,

N’a point sur mes esprits répandu ses erreurs.

Je veillais, je pensais au sort qui me menace,

Lorsqu’au bord de mon lit j’entends nommer Arzace.

Ce nom me rassurait : tu sais quel est mon cœur ;

Assur depuis un temps l’a pénétré d’horreur.

Je frémis quand il faut ménager mon complice :

Rougir devant ses yeux est mon premier supplice,

Et je déteste en lui cet avantage affreux,

Que lui donne un forfait qui nous unit tous deux.

Je voudrais... mais faut-il, dans l’état qui m’opprime,

Par un crime nouveau punir sur lui mon crime ?

Je demandais Arzace, afin de l’opposer

Au complice odieux qui pense m’imposer ;

Je m’occupais d’Arzace, et j’étais moins troublée.

Dans ces moments de paix, qui m’avaient consolée,

Ce ministre de mort a reparu soudain

Tout dégouttant de sang, et le glaive à la main :

Je crois le voir encor, je crois encor l’entendre.

Vient-il pour me punir ? vient-il pour me défendre ?

Arzace au moment même arrivait dans ma cour ;

Le ciel à mon repos a réservé ce jour :

Cependant toute en proie au trouble qui me tue,

La paix ne rentre point dans mon aine abattue.

Je passe à tout moment de l’espoir à l’effroi.

Le fardeau de la vie est trop pesant pour moi.

Mon trône m’importune, et ma gloire passée

N’est qu’un nouveau tourment de ma triste pensée.

J’ai nourri mes chagrins sans les manifester ;

Ma peur m’a fait rougir. J’ai craint de consulter

Ce mage révéré que chérit Babylone,

D’avilir devant lui la majesté du trône,

De montrer une fois, en présence du ciel,

Sémiramis tremblante aux regards d’un mortel.

Mais j’ai fait en secret, moins fière ou plus hardie,

Consulter Jupiter aux sables de Libye ;

Comme si, loin de nous, le dieu de l’univers[17]

N’eût mis la vérité qu’au fond de ces déserts ;

Le dieu qui s’est caché dans cette sombre enceinte

A reçu dès longtemps mon hommage et ma crainte ;

J’ai comblé ses autels et de dons et d’encens.

Répare-t-on le crime, hélas ! par des présents ?

De Memphis aujourd’hui j’attends une réponse.

 

 

Scène VI

 

SÉMIRAMIS, OTANE, MITRANE

 

MITRANE.

Aux portes du palais en secret on annonce

Un prêtre de l’Égypte arrivé de Memphis.

SÉMIRAMIS.

Je verrai donc mes maux, ou combles ou finis !

Allons ; cachons surtout au reste de l’empire

Le trouble humiliant dont l’horreur me déchire ;

Et qu’Arzace, à l’instant à mon ordre rendu,

Puisse apporter le calme à ce cœur éperdu !

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

ARZACE, AZÉMA

 

AZÉMA.

Arzace, écoutez-moi ; cet empire indompté

Vous doit son nouveau lustre, et moi, ma liberté.

Quand les Scythes vaincus, réparant leurs défaites,

S’élancèrent sur nous de leurs vastes retraites,

Quand mon père en tombant me laissa dans leurs fers,

Vous seul, portant la foudre au fond de leurs déserts,

Brisâtes mes liens, remplîtes ma vengeance.

Je vous dois tout ; mon cœur en est la récompense :

Je ne serai qu’à vous. Mais notre amour nous perd.

Votre cœur généreux, trop simple et trop ouvert,

A cru qu’en cette cour, ainsi qu’en votre armée,

Suivi de vos exploits et de la renommée,

Vous pouviez déployer, sincère impunément,

La fierté d’un héros, et le cœur d’un amant.

Vous outragez Assur, vous devez le connaître ;

Vous ne pouvez le perdre, il menace, il est maître ;

Il abuse en ces lieux de son pouvoir fatal ;

Il est inexorable... il est votre rival.

ARZACE.

Il vous aime ! qui ? lui !

AZÉMA.

Ce cœur sombre et farouche,

Qui hait toute vertu, qu’aucun charme ne touche,

Ambitieux, esclave, et tyran tour-à-tour,

S’est-il flatté de plaire, et connaît-il l’amour ?

Des rois assyriens comme lui descendue,

Et plus près de ce trône, où je suis attendue,

Il pense, en m’immolant à ses secrets desseins,

Appuyer de mes droits ses droits trop incertains.

Pour moi, si Ninias, à qui, dès sa naissance,

Ninus m’avait donnée aux jours de mon enfance ;

Si l’héritier du sceptre à moi seule promis

Voyait encor le jour près de Sémiramis ;

S’il me donnait son cœur avec le rang suprême,

J’en atteste l’amour, j’en jure par vous-même,

Ninias me verrait préférer aujourd’hui

Un exil avec vous, à ce trône avec lui.

Les campagnes du Scythe, et ses climats stériles,

Pleins de votre grand nom, sont d’assez doux asiles :

Le sein de ces déserts, où naquit notre amour,

Est pour moi Babylone, et deviendra ma cour.

Peut-être l’ennemi que cet amour outrage

À ce doux châtiment ne borne point sa rage.

J’ai démêlé son aine, et j’en vois la noirceur ;

Le crime, ou je me trompe, étonne peu son cœur.

Votre gloire déjà lui fait assez d’ombrage ;

Il vous craint, il vous hait.

ARZACE.

Je le hais davantage ;

Mais je ne le crains pas, étant aimé de vous.

Conservez vos bontés, je brave son courroux.

La reine entre nous deux tient au moins la balance.

Je me suis vu d’abord admis en sa présence ;

Elle m’a fait sentir, à ce premier accueil,

Autant d’humanité qu’Assur avait d’orgueil ;

Et relevant mon front, prosterné vers son trône,

M’a vingt fois appelé l’appui de Babylone.

Je m’entendais flatter de cette auguste voix

Dont tant de souverains ont adoré les lois ;

Je la voyais franchir cet immense intervalle

Qu’a mis entre elle et moi la majesté royale :

Que j’en étais touché ! qu’elle était à mes yeux

La mortelle, après vous, la plus semblable aux dieux !

AZÉMA.

Si la reine est pour nous, Assur en vain menace,

Je ne crains rien.

ARZACE.

J’allais, plein d’une noble audace,

Mettre à ses pieds mes vœux jusqu’à vous élevés,

Qui révoltent Assur, et que vous approuvez.

Un prêtre de l’Égypte approche au moment même,

Des oracles d’Ammon portant l’ordre suprême.

Elle ouvre le billet d’une tremblante main,

Fixe les yeux sur moi, les détourne soudain,

Laisse couler des pleurs, interdite, éperdue,

Me regarde, soupire, et s’échappe à ma vue.

On dit qu’au désespoir son grand cœur est réduit,

Que la terreur l’accable, et qu’un dieu la poursuit.

Je m’attendris sur elle ; et je ne puis comprendre

Qu’après plus de quinze ans, soigneux de la défendre,

Le ciel la persécute, et paraisse outragé.

Qu’a-t-elle fait aux dieux ? d’où vient qu’ils ont changé ?

AZÉMA.

On ne parle en effet que d’augures funestes,

De mânes en courroux, de vengeances célestes.

Sémiramis troublée a semblé quelques jours

Des soins de son empire abandonner le cours ;

Et j’ai tremblé qu’Assur, en ces jours de tristesse,

Du palais effrayé n’accablât la faiblesse.

Mais la reine a paru, tout s’est calmé soudain ;

Tout a senti le poids du pouvoir souverain.

Si déjà de la cour mes yeux ont quelque usage,

La reine hait Assur, l’observe, le ménage :

Ils se craignent l’un l’autre ; et, tout prêts d’éclater,

Quelque intérêt secret semble les arrêter.

J’ai vu Sémiramis à son nom courroucée ;

La rougeur de son front trahissait sa pensée ;

Son cœur paraissait plein d’un long ressentiment :

Mais souvent à la cour tout change en un moment.

Retournez, et parlez.

ARZACE.

J’obéis ; mais j’ignore

Si je puis à son trône être introduit encore.

AZÉMA.

Ma voix secondera mes vœux et votre espoir ;

Je fais de vous aimer ma gloire et mon devoir.

Que de Sémiramis on adore l’empire,

Que l’Orient vaincu la respecte et l’admire,

Dans mon triomphe heureux j’envierai peu les siens.

Le monde est à ses pieds, mais Arzace est aux miens.

Allez. Assur paraît.

ARZACE.

Qui ? ce traître ? À sa vue

D’une invincible horreur je sens mon âme émue.

 

 

Scène II

 

ASSUR, CÉDAR, ARZACE, AZÉMA

 

ASSUR, à Cédar.

Va, dis-je, et vois enfin si les temps sont venus[18]

De lui porter des coups trop longtemps retenus.

Cédar sort.

Quoi ! je le vois encore ! il brave encor ma haine !

ARZACE.

Vous voyez un sujet protégé par sa reine.

ASSUR.

Elle a daigné vous voir : mais vous a-t-elle appris

De l’orgueil d’un sujet quel est le digne prix ?

Savez-vous qu’Azéma, la fille de vos maîtres,

Ne doit unir son sang qu’au sang de ses ancêtres ?

Et que de Ninias épouse en son berceau...

ARZACE.

Je sais que Ninias, seigneur, est au tombeau ;

Que son père avec lui mourut d’un coup funeste ;

Il me suffit.

ASSUR.

Eh bien ! apprenez donc le reste.

Sachez que de Ninus le droit m’est assuré,

Qu’entre son trône et moi je ne vois qu’un degré ;

Que la reine m’écoute, et souvent sacrifie

À mes justes conseils un sujet qui s’oublie ;

Et que tous vos respects ne pourront effacer

Les téméraires vœux, qui m’osaient offenser.

ARZACE.

Instruit à respecter le sang qui vous fit naître,

Sans redouter en vous l’autorité d’un maître,

Je sais ce qu’on vous doit, surtout en ces climats,

Et je m’en souviendrais, si vous n’en parliez pas.

Vos aïeux, dont Bélus a fondé la noblesse,

Sont votre premier droit au cœur de la princesse ;

Vos intérêts présents, le soin de l’avenir,

Le besoin de l’état, tout semble vous unir.

Moi, contre tant de droits, qu’il me faut reconnaître,

J’ose en opposer un qui les vaut tous peut-être :

J’aime ; et j’ajouterais, seigneur, que mon secours

A vengé ses malheurs, a défendu ses jours,

A soutenu ce trône où son destin l’appelle,

Si j’osais, comme vous, me vanter devant elle.

Je vais remplir son ordre à mon zèle commis ;

Je n’en reçois que d’elle et de Sémiramis.

L’état peut quelque jour être en votre puissance ;

Le ciel donne souvent des rois dans sa vengeance :

Mais il vous trompe au moins dans l’un de vos projets,

Si vous comptez Arzace au rang de vos sujets.

ASSUR.

Tu combles la mesure, et tu cours à ta perte.

 

 

Scène III

 

ASSUR, AZÉMA

 

ASSUR.

Madame, son audace est trop longtemps soufferte.

Mais puis-je en liberté m’expliquer avec vous

Sur un sujet plus noble et plus digne de nous ?

AZÉMA.

En est-il ? mais parlez.

ASSUR.

Bientôt l’Asie entière

Sous vos pas et les miens ouvre une autre carrière :

Les faibles intérêts doivent peu nous frapper ;

L’univers nous appelle, et va nous occuper.

Sémiramis n’est plus que l’ombre d’elle-même ;

Le ciel semble abaisser cette grandeur suprême :

Cet astre si brillant, si longtemps respecté,

Penche vers son déclin, sans force et sans clarté.

On le voit, on murmure, et déjà Babylone

Demande à haute voix un héritier du trône.

Ce mot en dit assez ; vous connaissez mes droits :

Ce n’est point à l’amour à nous donner des rois.

Non qu’à tant de beautés mon âme inaccessible

Se fasse une vertu de paraître insensible ;

Mais pour vous et pour moi j’aurais trop à rougir

Si le sort de l’état dépendait d’un soupir ;

Un sentiment plus digne et de l’un et de l’autre

Doit gouverner mon sort, et commander au vôtre.

Vos aïeux sont les miens, et nous les trahissons,

Nous perdons l’univers, si nous nous divisons.

Je puis vous étonner ; cet austère langage

Effarouche aisément les grâces de votre âge ;

Mais je parle aux héros, aux rois, dont vous sortez,

À tous ces demi-dieux que vous représentez.

Longtemps, foulant aux pieds leur grandeur et leur cendre,

Usurpant un pouvoir où nous devons prétendre,

Donnant aux nations ou des lois, ou des fers,

Une femme imposa silence à l’univers.

De sa grandeur qui tombe affermissez l’ouvrage ;

Elle eut votre beauté, possédez son courage.

L’amour à vos genoux ne doit se présenter

Que pour vous rendre un sceptre, et non pour vous l’ôter

C’est ma main qui vous l’offre, et du moins je me flatte

Que vous n’immolez pas à l’amour d’un Sarmate

La majesté d’un nom qu’il vous faut respecter,

Et le trône du monde où vous devez monter.

AZÉMA.

Reposez-vous sur moi, sans insulter Arzace,

Du soin de maintenir la splendeur de ma race.

Je défendrai surtout, quand il en sera temps,

Les droits que m’ont transmis les rois dont je descends.

Je connais vos aïeux ; mais, après tout, j’ignore

Si parmi ces héros, que l’Assyrie adore,

Il en est un plus grand, plus chéri des humains,

Que ce même Sarmate, objet de vos dédains.

Aux vertus, croyez-moi, rendez plus de justice.

Pour moi, quand il faudra que l’hymen m’asservisse,

C’est à Sémiramis à faire mes destins,

Et j’attendrai, seigneur, un maître de ses mains.

J’écoute peu ces bruits que le peuple répète,

Échos tumultueux d’une voix plus secrète.

J’ignore si vos chefs, aux révoltes poussés,

De servir une femme en secret sont lassés ;

Je les vois à ses pieds baisser leur tête altière ;

Ils peuvent murmurer, mais c’est dans la poussière.

Les dieux, dit-on, sur elle ont étendu leur bras :

J’ignore son offense, et je ne pense pas,

Si le ciel a parlé, seigneur, qu’il vous choisisse

Pour annoncer son ordre, et servir sa justice.

Elle règne, en un mot. Et vous qui gouvernez,

Vous prenez à ses pieds les lois que vous donnez ;

Je ne connais ici que son pouvoir suprême :

Ma gloire est d’obéir ; obéissez de même.

 

 

Scène IV

 

ASSUR, CÉDAR

 

ASSUR.

Obéir ! ah ! ce mot fait trop rougir mon front ;

J’en ai trop dévoré l’insupportable affront.

Parle, as-tu réussi ? Ces semences de haine,

Que nos soins en secret cultivaient avec peine,

Pourront-elles porter, au gré de ma fureur,

Les fruits que j’en attends de discorde et d’horreur ?

CÉDAR.

J’ose espérer beaucoup. Le peuple enfin commence

À sortir du respect, et de ce long silence

Où le nom, les exploits, l’art de Sémiramis,

Ont enchaîné les cœurs étonnés et soumis.

On veut un successeur au trône d’Assyrie ;

Et quiconque, seigneur, aime encor la patrie,

Ou qui, gagné par moi, se vante de l’aimer,

Dit qu’il nous faut un maître, et qu’il faut vous nommer.

ASSUR.

Chagrins toujours cuisants ! honte toujours nouvelle !

Quoi ! ma gloire, mon rang, mon destin dépend d’elle !

Quoi ! j’aurais fait mourir et Ninus et son fils.

Pour ramper le premier devant Sémiramis !

Pour languir, dans l’éclat d’une illustre disgrâce,

Près du trône du monde, à la seconde place !

La reine se bornait à la mort d’un époux ;

Mais j’étendis plus loin ma fureur et mes coups :

Ninias, en secret privé de la lumière,

Du trône où j’aspirais m’entr’ouvrait la barrière,

Quand sa puissante main la ferma sous mes pas.

C’est en vain que, flattant l’orgueil de ses appas,

J’avais cru chaque jour prendre sur sa jeunesse

Cet heureux ascendant que les soins, la souplesse,

L’attention, le temps, savent si bien donner

Sur un cœur sans dessein, facile à gouverner.

Je connus mal cette âme inflexible et profonde ;

Rien ne la put toucher que l’empire du monde.

Elle en parut trop digne, il le faut avouer :

Je suis dans mes fureurs contraint à la louer.

Je la vis retenir dans ses mains assurées

De l’état chancelant les rênes égarées,

Apaiser le murmure, étouffer les complots,

Gouverner en monarque, et combattre en héros.

Je la vis captiver et le peuple et l’armée.

Ce grand art d’imposer, même à la renommée,

Fut l’art qui sous son joug enchaîna les esprits :

L’univers à ses pieds demeure encor surpris.

Que dis-je ? sa beauté, ce flatteur avantage,

Fit adorer les lois qu’imposa son courage ;

Et, quand dans mon dépit j’ai voulu conspirer,

Mes amis consternés n’ont su que l’admirer.[19]

CÉDAR.

Ce charme se dissipe, et ce pouvoir chancelle ;

Son génie égaré semble s’éloigner d’elle.

Un vain remords la trouble; et sa crédulité

A depuis quelque temps en secret consulté

Ces oracles menteurs d’un temple méprisable,

Que les fourbes d’Égypte ont rendu vénérable.

Son encens et ses vœux fatiguent les autels ;

Elle devient semblable au reste des mortels :[20]

Elle a connu la crainte.

ASSUR.

Accablons sa faiblesse.[21]

Je ne puis m’élever qu’autant qu’elle s’abaisse.

De Babylone au moins j’ai fait parler la voix :

Sémiramis enfin va céder une fois.

Ce premier coup porté, sa ruine est certaine.

Me donner Azéma, c’est cesser d’être reine ;

Oser me refuser, soulève ses états ;

Et de tous les côtés le piège est sous ses pas.

Mais peut-être, après tout, quand je crois la surprendre,

J’ai lassé ma fortune à force de l’attendre.

CÉDAR.

Si la reine vous cède, et nomme un héritier,

Assur de son destin peut-il se défier ?

De vous et d’Azéma l’union désirée

Rejoindra de nos rois la tige séparée.

Tout vous porte à l’empire, et tout parie pour vous.

ASSUR.

Pour Azéma sans doute il n’est point d’autre époux.

Mais pourquoi de si loin faire venir Arzace ?

Elle a favorisé son insolente audace.

Tout prêt à le punir, je me vois retenu

Par cette même main dont il est soutenu.

Prince, mais sans sujets, ministre, et sans puissance,

Environné d’honneurs, et dans la dépendance,

Tout m’afflige, une amante, un jeune audacieux,

Des prêtres consultés, qui font parler leurs dieux,

Sémiramis enfin toujours en défiance,

Qui me ménage à peine, et qui craint ma présence !

Nous verrons si l’ingrate avec impunité

Ose pousser à bout un complice irrité.

Il veut sortir.

 

 

Scène V

 

ASSUR, OTANE, CÉDAR

 

OTANE.

Seigneur, Sémiramis vous ordonne d’attendre ;

Elle veut en secret vous voir et vous entendre,

Et de cet entretien qu’aucun ne soit témoin.

ASSUR.

À ses ordres sacrés j’obéis avec soin,

Otane, et j’attendrai sa volonté suprême.

 

 

Scène VI

 

ASSUR, CÉDAR

 

ASSUR.

Eh ! d’où peut donc venir ce changement extrême ?

Depuis près de trois mois je lui semble odieux ;

Mon aspect importun lui fait baisser les yeux ;

Toujours quelque témoin nous voit et nous écoute ;

De nos froids entretiens, qui lui pèsent sans doute,

Ses soudaines frayeurs interrompent le cours ;

Son silence souvent répond à mes discours.

Que veut-elle me dire ? ou que veut-elle apprendre ?

Elle avance vers nous ; c’est elle. Va m’attendre.

 

 

Scène VII

 

SÉMIRAMIS, ASSUR

 

SÉMIRAMIS.

Seigneur, il faut enfin que je vous ouvre un cœur

Qui longtemps devant vous dévora sa douleur.

J’ai gouverné l’Asie, et peut-être avec gloire ;

Peut-être Babylone, honorant ma mémoire,

Mettra Sémiramis à coté des grands rois.

Vos mains de mon empire ont soutenu le poids.[22]

Partout victorieuse, absolue, adorée,

De l’encens des humains je vivais enivrée ;

Tranquille, j’oubliai, sans crainte et sans ennuis,

Quel degré m’éleva dans ce rang où je suis.

Des dieux, dans mon bonheur, j’oubliai la justice ;

Elle parle, je cède : et ce grand édifice,

Que je crus à l’abri des outrages du temps,

Veut être raffermi jusqu’en ses fondements.

ASSUR.

Madame, c’est à vous d’achever votre ouvrage,

De commander au temps, de prévoir son outrage.

Qui pourrait obscurcir des jours si glorieux ?

Quand la terre obéit, que craignez-vous des dieux ?

SÉMIRAMIS.

La cendre de Ninus repose en cette enceinte,

Et vous me demandez le sujet de ma crainte !

Vous !

ASSUR.

Je vous avouerai que je suis indigné

Qu’on se souvienne encor si Ninus a régné.

Craint-on après quinze ans ses mânes en colère ?

Ils se seraient vengés, s’ils avaient pu le faire.

D’un éternel oubli ne tirez point les morts.

Je suis épouvanté, mais c’est de vos remords.

Ah ! ne consultez point d’oracles inutiles :

C’est par la fermeté qu’on rend les dieux faciles.

Ce fantôme inouï qui paraît en ce jour,

Qui naquit de la crainte, et l’enfante à son tour,

Peut-il vous effrayer par tous ses vains prestiges ?

Pour qui ne les craint point il n’est point de prodiges ;

Ils sont l’appât grossier des peuples ignorants,

L’invention du fourbe, et le mépris des grands.

Mais si quelque intérêt plus noble et plus solide

Éclaire votre esprit qu’un vain trouble intimide,

S’il vous faut de Bélus éterniser le sang,

Si la jeune Azéma prétend à ce haut rang...

SÉMIRAMIS.

Je viens vous en parler. Ammon et Babylone

Demandent sans détour un héritier du trône.

Il faut que de mon sceptre on partage le faix ;

Et le peuple et les dieux vont être satisfaits.

Vous le savez assez, mon superbe courage

S’était fait une loi de régner sans partage :

Je tins sur mon hymen l’univers en suspens ;

Et quand la voix du peuple, à la fleur de mes ans,

Cette voix qu’aujourd’hui le ciel même seconde,

Me pressait de donner des souverains au monde ;

Si quelqu’un put prétendre au nom de mon époux,

Cet honneur, je le sais, n’appartenait qu’à vous ;

Vous deviez l’espérer, mais vous pûtes connaître

Combien Sémiramis craignait d’avoir un maître.

Je vous fis, sans former un lien si fatal,

Le second de la terre, et non pas mon égal.

C’était assez, seigneur ; et j’ai l’orgueil de croire

Que ce rang aurait pu suffire à votre gloire.

Le ciel me parle enfin ; j’obéis à sa voix :

Écoutez son oracle, et recevez mes lois.

« Babylone doit prendre une face nouvelle,

« Quand, d’un second hymen allumant le flambeau,

« Mère trop malheureuse, épouse trop cruelle,

« Tu calmeras Ninus au fond de son tombeau. »

C’est ainsi que des dieux l’ordre éternel s’explique.

Je connais vos desseins et votre politique ;

Vous voulez dans l’état vous former un parti :

Vous m’opposez le sang dont vous êtes sorti.

De vous et d’Azéma mon successeur peut naître ;

Vous briguez cet hymen, elle y prétend peut-être.

Mais moi, je ne veux pas que vos droits et les siens,

Ensemble confondus, s’arment contre les miens :

Telle est ma volonté, constante, irrévocable.

C’est à vous déjuger si le dieu qui m’accable

À laissé quelque force à mes sens interdits,

Si vous reconnaissez encor Sémiramis,

Si je puis soutenir la majesté du trône.

Je vais donner, seigneur, un maître à Babylone.

Mais soit qu’un si grand choix honore un autre ou vous,

Je serai souveraine en prenant un époux.

Assemblez seulement les princes et les mages ;

Qu’ils viennent à ma voix joindre ici leurs suffrages ;

Le don de mon empire et de ma liberté

Est l’acte le plus grand de mon autorité ;

Loin de le prévenir, qu’on l’attende en silence.

Le ciel à ce grand jour attache sa clémence ;

Tout m’annonce des dieux qui daignent se calmer ;

Mais c’est le repentir qui doit les désarmer.

Croyez-moi, les remords, à vos yeux méprisables,

Sont la seule vertu qui reste à des coupables.[23]

Je vous parais timide et faible ; désormais

Connaissez la faiblesse, elle est dans les forfaits.

Cette crainte n’est pas honteuse au diadème ;

Elle convient aux rois, et surtout à vous-même :

Et je vous apprendrai qu’on peut, sans s’avilir,

S’abaisser sous les dieux, les craindre, et les servir.

 

 

Scène VIII

 

ASSUR

 

Quels discours étonnants ! quels projets ! quel langage !

Est-ce crainte, artifice, ou faiblesse, ou courage ?

Prétend-elle, en cédant, raffermir ses destins ?

Et s’unit-elle à moi pour tromper mes desseins ?

À l’hymen d’Azéma je ne dois point prétendre !

C’est m’assurer du sien, que je dois seul attendre.

Ce que n’ont pu mes soins et nos communs forfaits,

L’hommage dont jadis je flattai ses attraits,

Mes brigues, mon dépit, la crainte de sa chute,

Un oracle d’Égypte, un songe l’exécute !

Quel pouvoir inconnu gouverne les humains !

Que de faibles ressorts font d’illustres destins !

Doutons encor de tout, voyons encor la reine.

Sa résolution nie paraît trop soudaine ;

Trop de soins à mes yeux paraissent l’occuper :

Et qui change aisément est faible, ou veut tromper.

 

 

ACTE III

 

Le théâtre représente un cabinet du palais.

 

 

Scène première

 

SÉMIRAMIS, OTANE

 

SÉMIRAMIS.

Otane, qui l’eût cru, que les dieux en colère

Me tendaient en effet une main salutaire,

Qu’ils ne m’épouvantaient que pour se désarmer ?

Ils ont ouvert l’abîme ; et l’ont daigné fermer :

C’est la foudre à la main qu’ils m’ont donné ma grâce ;

Ils ont changé mon sort, ils ont conduit Arzace,

Ils veulent mon hymen ; ils veulent expier,

Par ce lien nouveau, les crimes du premier.

Non, je ne doute plus que des cœurs ils disposent :

Le mien vole au-devant de la loi qu’ils m’imposent.

Arzace, c’en est fait, je me rends, et je voi

Que tu devais régner sur le monde et sur moi.

OTANE.

Arzace ! lui ?

SÉMIRAMIS.

Tu sais qu’aux plaines de Scythie,

Quand je vengeais la Perse et subjuguais l’Asie,

Ce héros (sous son père il combattait alors),

Ce héros, entouré de captifs et de morts,

M’offrit en rougissant, de ses mains triomphantes,

Des ennemis vaincus les dépouilles sanglantes.

À son premier aspect tout mon cœur étonné

Par un pouvoir secret se sentit entraîné ;

Je n’en pus affaiblir le charme inconcevable,

Le reste des mortels me sembla méprisable.

Assur, qui m’observait, ne fut que trop jaloux ;

Dès-lors le nom d’Arzace aigrissait son courroux :

Mais l’image d’Arzace occupa ma pensée,

Avant que de nos dieux la main me l’eût tracée,

Avant que cette voix qui commande à mon cœur

Me désignât Arzace, et nommât mon vainqueur.

OTANE.

C’est beaucoup abaisser ce superbe courage

Qui des maîtres du Gange a dédaigné l’hommage,

Qui, n’écoutant jamais de faibles sentiments,

Veut des rois pour sujets, et non pas pour amants.

Vous avez méprisé jusqu’à la beauté même,

Dont l’empire accroissait votre empire suprême ;

Et vos yeux sur la terre exerçaient leur pouvoir,

Sans que vous daignassiez vous en apercevoir.

Quoi ! de l’amour enfin connaissez-vous les charmes ?

Et pouvez-vous passer de ces sombres alarmes

Au tendre sentiment qui vous parle aujourd’hui ?

SÉMIRAMIS.

Non, ce n’est point l’amour qui m’entraîne vers lui :

Mon âme par les yeux ne peut être vaincue :

Ne crois pas qu’à ce point de mon rang descendue,

Écoutant dans mon trouble un charme suborneur,

Je donne à la beauté le prix de la valeur ;

Je crois sentir du moins de plus nobles tendresses.

Malheureuse ! est-ce à moi d’éprouver des faiblesses,

De connaître l’amour et ses fatales lois !

Otane, que veux-tu ? je fus mère autrefois ;

Mes malheureuses mains à peine cultivèrent

Ce fruit d’un triste hymen que les dieux m’enlevèrent.

Seule, en proie aux chagrins qui venaient m’alarmer,

N’ayant autour de moi rien que je pusse aimer,

Sentant ce vide affreux de ma grandeur suprême,

M’arrachant à ma cour et m’évitant moi-même,

J’ai cherché le repos dans ces grands monuments,

D’une âme qui se fuit trompeurs amusements.

Le repos m’échappait; je sens que je le trouve,

Je m’étonne en secret du charme que j’éprouve ;

Arzace me tient lieu d’un époux et d’un fils,

Et de tous mes travaux, et du monde soumis.

Que je vous dois d’encens, ô puissance céleste,

Qui, me forçant de prendre un joug jadis funeste,

Me préparez au nœud que j’avais abhorré,

En m’embrasant d’un feu par vous-même inspiré !

OTANE.

Mais vous avez prévu la douleur et la rage

Dont va frémir Assur à ce nouvel outrage ;

Car enfin il se flatte, et la commune voix

A fait tomber sur lui l’honneur de votre choix :

Il ne bornera pas son dépit à se plaindre.

SÉMIRAMIS.

Je ne l’ai point trompé, je ne veux pas le craindre.

J’ai su quinze ans entiers, quel que fût son projet,

Le tenir dans le rang de mon premier sujet :

À son ambition, pour moi toujours suspecte,

Je prescrivis quinze ans les bornes qu’il respecte.

Je régnais seule alors : et si ma faible main

Mit à ses vœux hardis ce redoutable frein,

Que pourront désormais sa brigue et son audace

Contre Sémiramis unie avec Arzace ?

Oui, je crois que Ninus, content de mes remords,

Pour presser cet hymen quitte le sein des morts.

Sa grande ombre en effet, déjà trop offensée,

Contre Sémiramis serait trop courroucée ;

Elle verrait donner, avec trop de douleur,

Sa couronne et son lit à son empoisonneur.

Du sein de son tombeau voilà ce qui l’appelle ;

Les oracles d’Ammon s’accordent avec elle ;

La vertu d’Oroès ne me fait plus trembler ;

Pour entendra mes lois je l’ai fait appeler ;

Je l’attends.

OTANE.

Son crédit, son sacré caractère,

Peut appuyer le choix que vous prétendez faire.

SÉMIRAMIS.

Sa voix achèvera de rassurer mon cœur.

OTANE.

Il vient.

 

 

Scène II

 

SÉMIRAMIS, OROÈS

 

SÉMIRAMIS.

De Zoroastre auguste successeur,

Je vais nommer un roi ; vous couronnez sa tête :

Tout est-il préparé pour cette auguste fête ?

OROÈS.

Les mages et les grands attendent votre choix ;

Je remplis mon devoir, et j’obéis aux rois :

Le soin de les juger n’est point notre partage ;

C’est celui des dieux seuls.

SÉMIRAMIS.

À ce sombre langage

On dirait qu’en secret vous condamnez mes vœux.

OROÈS.

Je ne les connais pas ; puissent-ils être heureux !

SÉMIRAMIS.

Mais vous interprétez les volontés célestes.

Ces signes que j’ai vus me seraient-ils funestes

Une ombre, un dieu, peut-être, à mes yeux s’est montré ;

Dans le sein de la terre il est soudain rentré.

Quel pouvoir a brisé l’éternelle barrière

Dont le ciel sépara l’enfer et la lumière ?

D’où vient que les humains, malgré l’arrêt du sort,

Reviennent à mes yeux du séjour de la mort ?

OROÈS.

Du ciel, quand il le faut, la justice suprême

Suspend l’ordre éternel établi par lui-même ;

Il permet à la mort d’interrompre ses lois,

Pour l’effroi de la terre et l’exemple des rois.

SÉMIRAMIS.

Les oracles d’Ammon veulent un sacrifice.

OROÈS.

Il se fera, madame.[24]

SÉMIRAMIS.

Éternelle justice,

Qui lisez dans mon âme avec des yeux vengeurs,

Ne la remplissez plus de nouvelles horreurs ;

De mon premier hymen oubliez l’infortune.

À Oroès qui s’éloignait.

Revenez.

OROÈS, revenant.

Je croyais ma présence importune.

SÉMIRAMIS.

Répondez : ce matin aux pieds de vos autels

Arzace a présenté des dons aux immortels ?

OROÈS.

Oui, ces dons leur sont chers, Arzace a su leur plaire.

SÉMIRAMIS.

Je le crois, et ce mot me rassure et m éclaire.

Puis-je d’un sort heureux me reposer sur lui ?

OROÈS.

Arzace de l’empire est le plus digne appui ;

Les dieux l’ont amené; sa gloire est leur ouvrage.

SÉMIRAMIS.

J’accepte avec transport ce fortuné présage ;

L’espérance et la paix reviennent me calmer.

Allez ; qu’un pur encens recommence à fumer.

De vos mages, de vous, que la présence auguste

Sur l’hymen le plus grand, sur le choix le plus juste,

Attire de nos dieux les regards souverains.

Puissent de cet état les éternels destins

Reprendre avec les miens une splendeur nouvelle !

Hâtez de ce beau jour la pompe solennelle.

Allez.

 

 

Scène III

 

SÉMIRAMIS, OTANE

 

SÉMIRAMIS.

Ainsi le ciel est d’accord avec moi ;

Je suis son interprète en choisissant un roi.

Que je vais l’étonner par le don d’un empire !

Qu’il est loin d’espérer ce moment où j’aspire !

Qu’Assur et tous les siens vont être humiliés !

Quand j’aurai dit un mot, la terre est à ses pieds.

Combien à mes boutés il faudra qu’il réponde !

Je l’épouse, et pour dot je lui donne le monde.

Enfin ma gloire est pure, et je puis la goûter.

 

 

Scène IV

 

SÉMIRAMIS, OTANE, MITRANE, UN OFFICIER DU PALAIS

 

MITRANE.

Arzace à vos genoux demande à se jeter :

Daignez à ses douleurs accorder cette grâce.

SÉMIRAMIS.

Quel chagrin près de moi peut occuper Arzace !

De mes chagrins lui seul a dissipé l’horreur :

Qu’il vienne ; il ne sait pas ce qu’il peut sur mon cœur.

Vous, dont le sang s’apaise, et dont la voix m’inspire,

Ô mânes redoutés, et vous, dieux de l’empire,

Dieux des Assyriens, de Ninus, de mon fils,

Pour le favoriser soyez tous réunis !

Quel trouble en le voyant m’a soudain pénétrée !

 

 

Scène V

 

SÉMIRAMIS, ARZACE, AZÉMA

 

ARZACE.

Ô reine, à vous servir ma vie est consacrée :

Je vous devais mon sang ; et quand je l’ai versé,

Puisqu’il coula pour vous, je fus récompensé.

Mon père avait joui de quelque renommée ;

Mes yeux l’ont vu mourir commandant votre armée ;

Il a laissé, madame, à son malheureux fils

Des exemples frappants, peut-être mal suivis.

Je n’ose devant vous rappeler la mémoire

Des services d’un père et de sa faible gloire,

Qu’afin d’obtenir grâce à vos sacrés genoux

Pour un fils téméraire, et coupable envers vous,

Qui, de ses vœux hardis écoutant l’imprudence,

Craint, même en vous servant, de vous faire une offense.

SÉMIRAMIS.

Vous, m’offenser ? qui, vous ? ah ! ne le craignez pas.

ARZACE.

Vous donnez votre main, vous donnez vos états.

Sur ces grands intérêts, sur ce choix que vous faites,

Mon cœur doit renfermer ses plaintes indiscrètes :

Je dois dans le silence, et le front prosterné,

Attendre avec cent rois qu’un roi nous soit donné.

Mais d’Assur hautement le triomphe s’apprête ;

D’un pas audacieux il marche à sa conquête ;

Le peuple nomme Assur ; il est de votre sang ;

Puisse-t-il mériter et son nom et sou rang !

Mais enfin je me sens l’âme trop élevée

Pour adorer ici la main que j’ai bravée,

Pour me voir écrasé de son orgueil jaloux.

Souffrez que loin de lui, malgré moi loin de vous,

Je retourne aux climats où je vous ai servie.

J’y suis assez puissant contre sa tyrannie,

Si des bienfaits nouveaux dont j’ose me flatter...

SÉMIRAMIS.

Ah ! que m’avez-vous dit ? vous, fuir ! vous, me quitter !

Vous pourriez craindre Assur ?

ARZACE.

Non : ce cœur téméraire

Craint dans le inonde entier votre seule colère.

Peut-être avez-vous su mes désirs orgueilleux :

Votre indignation peut confondre mes vœux.

Je tremble.

SÉMIRAMIS.

Espérez tout ; je vous ferai connaître

Qu’Assur en aucun temps ne sera votre maître.

ARZACE.

Eh bien ! je l’avouerai, mes yeux avec horreur

De votre époux en lui verraient le successeur.

Mais s’il ne peut prétendre à ce grand hyménée,

Verra-t-on à ses lois Azéma destinée ?

Pardonnez à l’excès de ma présomption ;

Ne redoutez-vous point sa sourde ambition ?

Jadis à Ninias Azéma fut unie ;

C’est dans le même sang qu’Assur puisa la vie ;

Je ne suis qu’un sujet, mais j’ose contre lui...

SÉMIRAMIS.

Des sujets tels que vous sont mon plus noble appui.

Je sais vos sentiments ; votre aine peu commune

Chérit Sémiramis, et non pas ma fortune.

Sur mes vrais intérêts vos yeux sont éclairés ;

Je vous en fais l’arbitre ; et vous les soutiendrez.

D’Assur et d’Azéma je romps l’intelligence ;

J’ai prévu les dangers d’une telle alliance,

Je sais tous ses projets, ils seront confondus.

ARZACE.

Ah ! puisque ainsi mes vœux sont par vous entendus,

Puisque vous avez lu dans le fond de mon âme...

AZÉMA arrive avec précipitation.

Reine, j’ose à vos pieds...

SÉMIRAMIS, relevant Azéma.

Rassurez-vous, madame :

Quel que soit mon époux, je vous garde en ces lieux

Un sort et des honneurs dignes de vos aïeux.

Destinée à mon fils, vous m’êtes toujours chère ;

Et je vous vois encore avec des yeux de mère.

Placez-vous l’un et l’autre avec ceux que ma voix

A nommés pour témoins de mon auguste choix.

À Arzace.

Que l’appui de l’état se range auprès du trône.

 

 

Scène VI

 

Le cabinet où était Sémiramis fait place à un grand salon magnifiquement orné. Plusieurs officiers, avec les marques de leurs dignités, sont sur des gradins. Un trône est placé au milieu du salon. Les satrapes sont auprès du trône. Le grand-prêtre entre avec les mages. Il se place debout entre Assur et Arzace. La reine est au milieu avec Azéma et ses femmes. Des gardes occupent le fond du salon.

OROÈS.

Princes, mages, guerriers, soutiens de Babylone,

Par l’ordre de la reine en ces lieux rassemblés,

Les décrets de nos dieux vous seront révélés :

Ils veillent sur l’empire ; et voici la journée

Qu’à de grands changements ils avaient destinée.

Quel que soit le monarque et quel que soit l’époux

Que la reine ait choisi pour l’élever sur nous,

C’est à nous d’obéir... J’apporte au nom des mages

Ce que je dois aux rois, des vœux et des hommages,

Des souhaits pour leur gloire, et surtout pour l’état.

Puissent ces jours nouveaux de grandeur et d’éclat

N’être jamais changés en des jours de ténèbres,

Ni ces chants d’allégresse en des plaintes funèbres !

AZÉMA.

Pontife, et vous, seigneur, on va nommer un roi :

Ce grand choix, tel qu’il soit, peut n’offenser que moi.

Mais je naquis sujette, et je le suis encore ;

Je m’abandonne aux soins dont la reine m’honore ;

Et, sans oser prévoir un sinistre avenir,

Je donne à ses sujets l’exemple d’obéir.

ASSUR.

Quoi qu’il puisse arriver, quoi que le ciel décide,

Que le bien de l’état à ce grand jour préside.

Jurons tous par ce trône, et par Sémiramis,

D’être à ce choix auguste aveuglément soumis,

D’obéir sans murmure au gré de sa justice.

ARZACE.

Je le jure ; et ce bras armé pour son service,

Ce cœur à qui sa voix commande après les dieux,

Ce sang dans les combats répandu sous ses yeux,

Sont à mon nouveau maître avec le même zèle

Qui sans se démentir les anima pour elle.

OROÈS.

De la reine et des dieux j’attends les volontés.

SÉMIRAMIS.

Il suffit ; prenez place, et vous, peuple, écoutez.

Elle s’assied sur le trône ; Azéma, Assur, le grand-prêtre, Arzace, prennent leurs places ; elle continue.

Si la terre, quinze ans de ma gloire occupée,

Révéra dans ma main le sceptre avec l’épée,

Dans cette même main qu’un usage jaloux

Destinait au fuseau sous les lois d’un époux ;

Si j’ai, de mes sujets surpassant l’espérance,

De cet empire heureux porté le poids immense,

Je vais le partager pour le mieux maintenir,

Pour étendre sa gloire aux siècles à venir,

Pour obéir aux dieux dont l’ordre irrévocable

Fléchit ce cœur altier si longtemps indomptable.

Ils m’ont ôté mon fils ; puissent-ils m’en donner

Qui, dignes de me suivre et de vous gouverner,

Marchant dans les sentiers que fraya mon courage,

Des grandeurs de mon règne éternisent l’ouvrage !

J’ai pu choisir, sans doute, entre des souverains ;

Mais ceux dont les états entourent mes confins,

Ou sont mes ennemis, ou sont mes tributaires :

Mon sceptre n’est point fait pour leurs mains étrangères,

Et mes premiers sujets sont plus grands à mes yeux

Que tous ces rois vaincus par moi-même, ou par eux.

Bélus naquit sujet ; s’il eut le diadème,

Il le dut à ce peuple, il le dut à lui-même.

J’ai par les mêmes droits le sceptre que je tiens.

Maîtresse d’un état plus vaste que les siens,

J’ai rangé sous vos lois vingt peuples de l’aurore,

Qu’au siècle de Bélus on ignorait encore.

Tout ce qu’il entreprit, je le sus achever.

Ce qui fonde un état le peut seul conserver.

Il vous faut un héros digne d’un tel empire,

Digne de tels sujets, et, si j’ose le dire,

Digne de cette main qui va le couronner,

Et du cœur indompté que je vais lui donner.

J’ai consulté les lois, les maîtres du tonnerre,

L’intérêt de l’état, l’intérêt de la terre :

Je fais le bien du monde en nommant un époux.

Adorez le héros qui va régner sur vous ;

Voyez revivre en lui les princes de ma race.

Ce héros, cet époux, ce monarque est Arzace.

Elle descend du trône, et tout le monde se lève.

AZÉMA.

Arzace ! ô perfidie !

ASSUR.

Ô vengeance ! ô fureurs !

ARZACE, à Azéma.

Ah ! croyez...

OROÈS.

Juste ciel ! écartez ces horreurs !

SÉMIRAMIS, avançant sur la scène, et s’adressant aux mages.

Vous, qui sanctifiez de si pures tendresses,

Venez sur les autels garantir nos promesses ;

Ninus et Ninias vous sont rendus en lui.

Le tonnerre gronde, et le tombeau parait s’ébranler.

Ciel ! qu’est-ce que j’entends ?

OROÈS.

Dieu ! soyez notre appui.

SÉMIRAMIS.

Le ciel tonne sur nous : est-ce faveur ou haine ?

Grâce, dieux tout puissants ! qu’Arzace me l’obtienne.

Quels funèbres accents redoublent mes terreurs !

La tombe s’est ouverte : il paraît... Ciel ! je meurs...

L’ombre de Ninus sort de son tombeau.

ASSUR.

L’ombre de Ninus même ! ô dieux ! est-il possible ?

ARZACE.

Eh bien ! qu’ordonnes-tu ? parle-nous, dieu terrible !

ASSUR.

Parle.

SÉMIRAMIS.

Veux-tu me perdre ? ou veux-tu pardonner ?

C’est ton sceptre et ton lit que je viens de donner ;

Juge si ce héros est digne de ta place.

Prononce ; j’y consens.

L’OMBRE, à Arzace.

Tu régneras, Arzace ;

Mais il est des forfaits que tu dois expier.

Dans ma tombe, à ma cendre il faut sacrifier.

Sers et mon fils et moi ; souviens-toi de ton père :

Écoute le pontife.

ARZACE.

Ombre que je révère,

Demi-dieu dont l’esprit anime ces climats,

Ton aspect m’encourage et ne m’étonne pas.

Oui, j’irai dans ta tombe au péril de ma vie.

Achève ; que veux-tu que ma main sacrifie ?

L’ombre retourne de son estrade à la porte du tombeau.

Il s’éloigne, il nous fuit !

SÉMIRAMIS.

Ombre de mon époux,

Permets qu’en et tombeau j’embrasse tes genoux,

Que mes regrets...

L’OMBRE, à la porte du tombeau.

Arrête, et respecte ma cendre ;

Quand il en sera temps, je t’y ferai descendre.

Le spectre rentre, et le mausolée se referme.

ASSUR.

Quel horrible prodige !

SÉMIRAMIS.

Ô peuples, suivez-moi ;

Venez tous dans ce temple, et calmez votre effroi.

Les mânes de Ninus ne sont point implacables ;

S’ils protègent Arzace, ils me sont favorables :

C’est le ciel qui m’inspire et qui vous donne un roi ;

Venez tous l’implorer pour Arzace et pour moi.

 

 

ACTE IV

 

Le théâtre représente le vestibule du temple.

 

 

Scène première

 

ARZACE, AZÉMA

 

ARZACE.

N’irritez point mes maux, ils m’accablent assez.

Cet oracle est affreux plus que vous ne pensez.

Des prodiges sans nombre étonnent la nature.

Le ciel m’a tout ravi ; je vous perds.

AZÉMA.

Ah ! parjure !

Va, cesse d’ajouter aux horreurs de ce jour

L’indigne souvenir de ton perfide amour.

Je ne combattrai point la main qui te couronne,

Les morts qui t’ont parlé, ton cœur qui m’abandonne.

Des prodiges nouveaux qui me glacent d’effroi,

Ta barbare inconstance est le plus grand pour moi.

Achève ; rends Ninus à ton crime propice ;

Commence ici par moi ton affreux sacrifice :

Frappe, ingrat !

ARZACE.

C’en est trop : mon cœur désespéré

Contre ces derniers traits n’était point préparé.

Vous voyez trop, cruelle, à ma douleur profonde,

Si ce cœur vous préfère à l’empire du monde.

Ces victoires, ce nom, dont jetais si jaloux,

Vous en étiez l’objet ; j’avais tout fait pour vous ;

Et mon ambition, au comble parvenue,

Jusqu’à vous mériter avait porté sa vue.

Sémiramis m’est chère ; oui, je dois l’avouer ;

Votre bouche avec moi conspire à la louer.

Nos yeux la regardaient comme un dieu tutélaire

Qui de nos chastes feux protégeait le mystère.

C’est avec cette ardeur, et ces vœux épurés,

Que peut-être les dieux veulent être adorés.

Jugez de ma surprise au choix qu’a fait la reine ;

Jugez du précipice où ce choix nous entraîne ;

Apprenez tout mon sort.

AZÉMA.

Je le sais.

ARZACE.

Apprenez

Que l’empire ni vous ne me sont destinés.

Ce fils qu’il faut servir, ce fils de Ninus même,

Cet unique héritier de la grandeur suprême...

AZÉMA.

Eh bien ?

ARZACE.

Ce Ninias, qui, presque en son berceau,

De l’hymen avec vous alluma le flambeau,

Qui naquit à-la-fois mon rival et mon maître...

AZÉMA.

Ninias !

ARZACE.

Il respire, il vient, il va paraître.

AZÉMA.

Ninias, juste ciel ! Eh quoi ! Sémiramis...

ARZACE.

Jusqu’à ce jour trompée, elle a pleuré son fils.

AZÉMA.

Ninias est vivant !

ARZACE.

C’est un secret encore

Renfermé dans le temple, et que la reine ignore.

AZÉMA.

Mais Ninus te couronne, et sa veuve est à toi.

ARZACE.

Mais son fils est à vous ; mais son fils est mon roi ;

Mais je dois le servir. Quel oracle funeste !

AZÉMA.

L’amour parle, il suffit : que m’importe le reste ?

Ses ordres plus certains n’ont point d’obscurité ;

Voilà mon seul oracle, il doit être écouté.

Ninias est vivant ! Eh bien ! qu’il reparaisse ;

Que sa mère à mes yeux attestant sa promesse,

Que son père avec lui rappelé du tombeau,

Rejoignent ces liens formés dans mon berceau ;

Que Ninias, mon roi, ton rival, et ton maître,

Ait pour moi tout l’amour que tu me dois peut-être

Viens voir tout cet amour devant toi confondu ;

Vois fouler à mes pieds le sceptre qui m’est dû.

Où donc est Ninias ? quel secret ? quel mystère

Le dérobe à ma vue, et le cache à sa mère ?

Qu’il revienne en un mot; lui, ni Sémiramis,

Ni ces mânes sacrés que l’enfer a vomis,

Ni le renversement de toute la nature,

Ne pourront de mon âme arracher un parjure.

Arzace, c’est à toi de te bien consulter ;

Vois si ton cœur m’égale, et s’il m’ose imiter.

Quels sont donc ces forfaits que l’enfer en furie,

Que l’ombre de Ninus ordonne qu’on expie ?

Cruel, si tu trahis un si sacré lien,

Je ne connais ici de crime que le tien.

Je vois de tes destins le fatal interprète,

Pour te dicter leurs lois, sortir de sa retraite :

Le malheureux amour dont tu trahis la foi

N’est point fait pour paraître entre les dieux et toi.

Va recevoir l’arrêt dont Ninus nous menace ;

Ton sort dépend des dieux, le mien dépend d’Arzace.

Elle sort.

ARZACE.

Arzace est à vous seule. Ah, cruelle ! arrêtez.

Quel mélange d’horreurs et de félicités !

Quels étonnants destins l’un à l’autre contraires !...

 

 

Scène II

 

ARZACE, OROÈS, suivi des MAGES

 

OROÈS, à Arzace.

Venez, retirons-nous vers ces lieux solitaires ;

Je vois quel trouble affreux a dû vous pénétrer :

À de plus grands assauts il faut vous préparer.

Aux mages.

Apportez ce bandeau d’un roi que je révère ;

Prenez ce fer sacré, cette lettre.

Les mages vont chercher ce que le grand-prêtre demande.

ARZACE.

Ô mon père !

Tirez-moi de l’abîme où mes pas sont plongés,

Levez le voile affreux dont mes yeux sont chargés !

OROÈS.

Le voile va tomber, mon fils ; et voici l’heure

Où, dans sa redoutable et profonde demeure,

Ninus attend de vous, pour apaiser ses cris,

L’offrande réservée à ses mânes trahis.

ARZACE.

Quel ordre ? quelle offrande ? et qu’est-ce qu’il désire ?

Qui ? moi ! venger Ninus, et Ninias respire !

Qu’il vienne, il est mon roi, mon bras va le servir.

OROÈS.

Son père a commandé ; ne sachez qu’obéir.

Dans une heure à sa tombe, Arzace, il faut vous rendre,

Il donne le diadème et l’épée à Ninias.

Armé du fer sacré que vos mains doivent prendre,

Ceint du même bandeau que son front a porté,

Et que vous-même ici vous m’avez présenté.

ARZACE.

Du bandeau de Ninus !

OROÈS.

Ses mânes le commandent :

C’est dans cet appareil, c’est ainsi qu’ils attendent

Ce sang qui devant eux doit être offert par vous.

Ne songez qu’à frapper, qu’à servir leur courroux :

La victime y sera ; c’est assez vous instruire.

Reposez-vous sur eux du soin de la conduire.

ARZACE.

S’il demande mon sang, disposez de ce bras.

Mais vous ne parlez point, seigneur, de Ninias ;

Vous ne me dites point comment son père même

Me donnerait sa femme avec son diadème ?

OROÈS.

Sa femme ! vous ! la reine ! ô ciel ! Sémiramis !

Eh bien ! voici l’instant que je vous ai promis.

Connaissez vos destins, et cette femme impie.

ARZACE.

Grands dieux !

OROÈS.

De son époux elle a tranché la vie.

ARZACE.

Elle ! la reine !

OROÈS.

Assur, l’opprobre de son nom,

Le détestable Assur a donné le poison.

ARZACE, après un peu de silence.

Ce crime dans Assur n’a rien qui me surprenne ;

Mais croirai-je en effet qu’une épouse, une reine,

L’amour des nations, l’honneur des souverains,

D’un attentat si noir ait pu souiller ses mains ?

A-t-on tant de vertus après un si grand crime ?

OROÈS.

Ce doute, cher Arzace, est d’un cœur magnanime ;

Mais ce n’est plus le temps de rien dissimuler :

Chaque instant de ce jour est fait pour révéler

Les effrayants secrets dont frémit la nature :

Elle vous parle ici ; vous sentez son murmure ;

Votre cœur, malgré vous, gémit épouvanté.

Ne soyez plus surpris si Ninus irrité

Est monté de !a terre à ces voûtes impies :

Il vient briser des nœuds tissus par les furies ;

Il vient montrer au jour des crimes impunis ;

Des horreurs de l’inceste il vient sauver son fils :

Il parle, il vous attend ; Ninus est votre père ;

Vous êtes Ninias ; la reine est votre mère.

ARZACE.

De tous ces coups mortels en un moment frappé,

Dans la nuit du trépas je reste enveloppé.

Moi, son fils ? moi ?

OROÈS.

Vous-même : en doutez-vous encore ?

Apprenez que Ninus, à sa dernière aurore,

Sûr qu’un poison mortel en terminait le cours,

Et que le même crime attentait sur vos jours,

Qu’il attaquait en vous les sources de la vie,

Vous arracha mourant à cette cour impie.

Assur, comblant sur vous ses crimes inouïs,

Pour épouser la mère, empoisonna le fils.

Il crut que, de ses rois exterminant la race,

Le trône était ouvert à sa perfide audace ;

Et lorsque le palais déplorait votre mort,

Le fidèle Phradate eut soin de votre sort.

Ces végétaux puissants qu’en Perse on voit éclore,

Bienfaits nés dans ses champs de l’astre qu’elle adore,

Par les soins de Phradate avec art préparés,

Firent sortir la mort de vos flancs déchirés ;

De son fils qu’il perdit il vous donna la place ;

Vous ne fûtes connu que sous le nom d’Arzace :

Il attendait le jour d’un heureux changement.

Dieu, qui juge les rois, en ordonne autrement.

La vérité terrible est du ciel descendue,

Et du sein des tombeaux la vengeance est venue.

ARZACE.

Dieu ! maître des destins, suis-je assez éprouve ?

Vous me rendez la mort dont vous m’avez sauvé.

Eh bien ! Sémiramis !... oui, je reçus la vie

Dans le sein des grandeurs et de l’ignominie.

Ma mère... ô ciel ! Ninus ! ah ! quel aveu cruel !

Mais si le traître Assur était seul criminel,

S’il se pouvait...

OROÈS, prenant la lettre et la lui donnant.

Voici ces sacrés caractères,

Ces garants trop certains de ces cruels mystères ;

Le monument du crime est ici sous vos yeux :

Douterez-vous encor ?

ARZACE.

Que ne le puis-je, ô dieux !

Donnez, je n’aurai plus de doute qui me flatte ;

Donnez.

Il lit.

« Ninus mourant, au fidèle Phradate.

« Je meurs empoisonné ; prenez soin de mon fils ;

« Arrachez Ninias à des bras ennemis :

« Ma criminelle épouse... »

OROÈS.

En faut-il davantage ?

C’est de vous que je tiens cet affreux témoignage.

Ninus n’acheva point; l’approche de la mort

Glaça sa faible main qui traçait votre sort.

Phradate en cet écrit vous apprend tout le reste ;

Lisez : il vous confirme un secret si funeste.

Il suffit, Ninus parle, il arme votre bras,

De sa tombe à son trône il va guider vos pas,

Il veut du sang.

ARZACE, après avoir lu.

Ô jour trop fécond en miracles !

Enfer, qui m’as parlé, tes funestes oracles

Sont plus obscurs encore à mon esprit trouble

Que le sein de la tombe où je suis appelé.

Au sacrificateur on cache la victime ;

Je tremble sur le choix.

OROÈS.

Tremblez, mais sur le crime.

Allez ; dans les horreurs dont vous êtes troublé,

Le ciel vous conduira comme il vous a parlé.

Ne vous regardez plus comme un homme ordinaire ;

Des éternels décrets sacré dépositaire,

Marqué du sceau des dieux, séparé des humains,

Avancez dans la nuit qui couvre vos destins.

Mortel, faible instrument des dieux de vos ancêtres,

Vous n’avez pas le droit d’interroger vos maîtres.

À la mort échappé, malheureux Ninias,

Adorez, rendez grâce, et ne murmurez pas.

 

 

Scène III

 

ARZACE, MITRANE

 

ARZACE.

Non, je ne reviens point de cet état horrible

Sémiramis ma mère ! ô ciel ! est-il possible ?

MITRANE, arrivant.

Babylone, seigneur, en ce commun effroi,

Ne peut se rassurer qu’en revoyant son roi.

Souffrez que le premier je vienne reconnaître

Et l’époux de la reine, et mon auguste maître.

Sémiramis vous cherche, elle vient sur mes pas ;

Je bénis ce moment qui la met dans vos bras.

Vous ne répondez point : un désespoir farouche

Fixe vos yeux troublés, et vous ferme la bouche ;

Vous pâlissez d’effroi, tout votre corps frémit.

Qu’est-ce qui s’est passé ? qu’est-ce qu’on vous a dit ?

ARZACE.

Fuyons vers Azéma.

MITRANE.

Quel étonnant langage !

Seigneur, est-ce bien vous ? faites-vous cet outrage

Aux bontés de la reine, à, ses feux, à son choix,

À ce cœur qui pour vous dédaigna tant de rois ?

Son espérance en vous est-elle confondue ?

ARZACE.

Dieux ! c’est Sémiramis qui se montre à ma vue !

Ô tombe de Ninus ! ô séjour des enfers !

Cachez son crime et moi dans vos gouffres ouverts.

 

 

Scène IV

 

SÉMIRAMIS, ARZACE, OTANE

 

SÉMIRAMIS.

Ou n’attend plus que vous ; venez, maître du monde :

Son sort, comme le mien, sur mon hymen se fonde.

Je vois avec transport ce signe révéré,

Qu’a mis sur votre front un pontife inspiré ;

Ce sacré diadème, assuré témoignage

Que l’enfer et le ciel confirment mon suffrage.

Tout le parti d’Assur, frappé d’un saint respect,

Tombe à la voix des dieux, et tremble à mon aspect :

Ninus veut une offrande, il en est plus propice ;

Pour hâter mon bonheur, hâtez ce sacrifice.

Tous les cœurs sont à nous ; tout le peuple applaudit :

Vous régnez, je vous aime ; Assur en vain frémit.

ARZACE, hors de lui.

Assur ! allons... il faut dans le sang du perfide...

Dans cet infâme sang lavons son parricide ;

Allons venger Ninus...

SÉMIRAMIS.

Qu’entends-je ? juste ciel !

Ninus !

ARZACE, d’un air égaré.

Vous m’avez dit que son bras criminel

Revenant à lui.

Avait... que l’insolent s’arme contre sa reine ;

Eh ! n’est-ce pas assez pour mériter ma haine ?

SÉMIRAMIS.

Commencez la vengeance en recevant ma foi.

ARZACE.

Mon père !

SÉMIRAMIS.

Ah ! quels regards vos yeux lancent sur moi !

Arzace, est-ce donc là ce cœur soumis et tendre

Qu’en vous donnant ma main j’ai cru devoir attendre ?

Je ne m’étonne point que ce prodige affreux,

Que les morts, déchaînés du séjour ténébreux,

De la terreur en vous laissent encor la trace ;

Mais j’en suis moins troublée en revoyant Arzace

Ah ! ne répandez pas cette funeste nuit

Sur ces premiers moments du beau jour qui me luit.

Soyez tel qu’à mes pieds je vous ai vu paraître,

Lorsque vous redoutiez d’avoir Assur pour maître.

Ne craignez point Ninus, et son ombre en courroux.

Arzace, mon appui, mon secours, mon époux ;

Cher prince...

ARZACE, se détournant.

C’en est trop : le crime m’environne...

Arrêtez.

SÉMIRAMIS.

À quel trouble, hélas ! il s’abandonne,

Quand lui seul à la paix a pu me rappeler !

ARZACE.

Sémiramis...

SÉMIRAMIS.

Eh bien ?

ARZACE.

Je ne puis lui parler.

Fuyez-moi pour jamais, ou m’arrachez la vie.

SÉMIRAMIS.

Quels transports ! quels discours ! qui ? moi ! que je vous fuie?

Éclaircissez ce trouble insupportable, affreux,

Qui passe dans mon âme, et fait deux malheureux.

Les traits du désespoir sont sur votre visage ;

De moment en moment vous glacez mon courage ;

Et vos yeux alarmés me causent plus d’effroi

Que le ciel et les morts soulevés contre moi.

Je tremble en vous offrant ce sacré diadème ;

Ma bouche en frémissant prononce, « Je vous aime ; »

D’un pouvoir inconnu l’invincible ascendant

M’entraîne ici vers vous, m’en repousse à l’instant,

Et, par un sentiment que je ne puis comprendre,

Mêle une horreur affreuse à l’amour le plus tendre.

ARZACE.

Haïssez-moi.

SÉMIRAMIS.

Cruel ! non, tu ne le veux pas.

Mon cœur suivra ton cœur, mes pas suivront tes pas.

Quel est donc ce billet que tes yeux pleins d’alarmes

Lisent avec horreur, et trempent de leurs larmes ?

Contient-il les raisons de tes refus affreux ?

ARZACE.

Oui.

SÉMIRAMIS.

Donne.

ARZACE.

Ah ! je ne puis... osez-vous ?...

SÉMIRAMIS.

Je le veux.

ARZACE.

Laissez-moi cet écrit horrible et nécessaire...

SÉMIRAMIS.

D’où le tiens-tu ?

ARZACE.

Des dieux.

SÉMIRAMIS.

Qui l’écrivit ?

ARZACE.

Mon père.

SÉMIRAMIS.

Que me dis-tu ?

ARZACE.

Tremblez !

SÉMIRAMIS.

Donne : apprends-moi mon sort.

ARZACE.

Cessez... à chaque mot vous trouveriez la mort.

SÉMIRAMIS.

N’importe ; éclaircissez ce doute qui m’accable ;

Ne me résistez plus, ou je vous crois coupable.

ARZACE.

Dieux, qui conduisez tout, c’est vous qui m’y forcez !

SÉMIRAMIS, prenant le billet.

Pour la dernière fois, Arzace, obéissez.

ARZACE.

Eh bien ! que ce billet soit donc le seul supplice

Qu’à son crime, grand dieu, réserve ta justice !

Sémiramis lit.

Vous allez trop savoir, c’en est fait.

SÉMIRAMIS, à Otane.

Qu’ai-je lu ?

Soutiens-moi, je me meurs.

ARZACE.

Hélas ! tout est connu.

SÉMIRAMIS, revenant à elle, après un long silence.

Eh bien ! ne tarde plus, remplis ta destinée ;

Punis cette coupable et cette infortunée ;

Étouffe dans mon sang mes détestables feux.

La nature trompée est horrible à tous deux.

Venge tous mes forfaits ; venge la mort d’un père ;

Reconnais-moi, mon fils ; frappe, et punis ta mère.

ARZACE.

Que ce glaive plutôt épuise ici mon flanc

De ce sang malheureux formé de votre sang !

Qu’il perce de vos mains ce cœur qui vous révéra,

Et qui porte d’un fils le sacré caractère !

SÉMIRAMIS, se jetant à genoux.

Ah ! je fus sans pitié ; sois barbare à ton tour ;

Sois le fils de Ninus en m’arrachant le jour :

Frappe. Mais quoi ! tes pleurs se mêlent à mes larmes !

Ô Ninias ! ô jour plein d’horreur et de charmes !...

Avant de me donner la mort que tu me dois,

De la nature encor laisse parler la voix :

Souffre au moins que les pleurs de ta coupable mère

Arrosent une main si fatale et si chère.

ARZACE.

Ah ! je suis votre fils ; et ce n’est pas à vous,

Quoi que vous ayez fait, d’embrasser mes genoux.

Ninias vous implore, il vous aime, il vous jure

Les plus profonds respects, et l’amour la plus pure.

C’est un nouveau sujet, plus cher et plus soumis ;

Le ciel est apaisé, puisqu’il vous rend un fils :

Livrez l’infâme Assur au dieu qui vous pardonne.

SÉMIRAMIS.

Reçois, pour te venger, mon sceptre et ma couronne ;

Je les ai trop souillés.

ARZACE.

Je veux tout ignorer ;

Je veux avec l’Asie encor vous admirer.

SÉMIRAMIS.

Non ; mon crime est trop grand.

ARZACE.

Le repentir l’efface.

SÉMIRAMIS.

Ninus t’a commandé de régner en ma place ;

Crains ses mânes vengeurs.

ARZACE.

Ils seront attendris

Des remords d’une mère et des larmes d’un fils.

Otane, au nom des dieux, ayez soin de ma mère,

Et cachez, comme moi, cet horrible mystère.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

SÉMIRAMIS, OTANE

 

OTANE.

Songez qu’un dieu propice a voulu prévenir

Cet effroyable hymen, dont je vous vois frémir.

La nature étonnée à ce danger funeste,

En vous rendant un fils, vous arrache à l’inceste.

Des oracles d’Ammon les ordres absolus,

Les infernales voix, les mânes de Ninus,

Vous disaient que le jour d’un nouvel hyménée

Finirait les horreurs de votre destinée ;

Mais ils ne disaient pas qu’il dût être accompli.

L’hymen s’est préparé, votre sort est rempli ;

Ninias vous révère. Un secret sacrifice

Va contenter des dieux la facile justice :

Ce jour si redouté fera votre bonheur.

SÉMIRAMIS.

Ah ! le bonheur, Otane, est-il fait pour mon cœur ?

Mon fils s’est attendri ; je me flatte, j’espère

Qu’en ces premiers moments la douleur d’une mère

Parle plus hautement à ses sens oppressés

Que le sang de Ninus, et mes crimes passés.

Mais peut-être bientôt, moins tendre et plus sévère,

Il ne se souviendra que du meurtre d’un père.

OTANE.

Que craignez-vous d’un fils ? quel noir pressentiment !

SÉMIRAMIS.

La crainte suit le crime, et c’est son châtiment.

Le détestable Assur sait-il ce qui se passe ?

N’a-t-on rien attenté ? sait-on quel est Arzace ?

OTANE.

Non ; ce secret terrible est de tous ignoré :

De l’ombre de Ninus l’oracle est adoré ;

Les esprits consternés ne peuvent le comprendre.

Comment servir son fils ? pourquoi venger sa cendre ?

On l’ignore, on se tait. On attend ces moments

Où, fermé sans réserve au reste des vivants,

Ce lieu saint doit s’ouvrir pour finir tant d’alarmes.

Le peuple est aux autels ; vos soldats sont en armes.

Azéma, pâle, errante, et la mort dans les yeux,

Veille autour du tombeau, lève les mains aux cieux.

Ninias est au temple, et d’une âme éperdue

Se prépare à frapper sa victime inconnue.

Dans ses sombres fureurs Assur enveloppé,

Rassemble les débris d’un parti dissipé :

Je ne sais quels projets il peut former encore.

SÉMIRAMIS.

Ah ! c’est trop ménager un traître que j’abhorre ;

Qu’Assur chargé de fers en vos mains soit remis :

Otane, allez livrer le coupable à mon fils.

Mon fils apaisera l’éternelle justice,

En répandant du moins le sang de mon complice :

Qu’il meure ; qu’Azéma, rendue à Ninias,

Du crime de mon règne épure ces climats.

Tu vois ce cœur. Ninus, il doit te satisfaire ;

Tu vois du moins en moi des entrailles de mère.

Ah ! qui vient dans ces lieux à pas précipités ?

Que tout rend la terreur à mes sens agités !

 

 

Scène II

 

SÉMIRAMIS, AZÉMA

 

AZÉMA.

Madame, pardonnez si, sans être appelée,

De mortelles frayeurs trop justement troublée,

Je viens avec transport embrasser vos genoux.

SÉMIRAMIS.

Ah, princesse ! parlez, que me demandez-vous ?

AZÉMA.

D’arracher un héros au coup qui le menace,

De prévenir le crime, et de sauver Arzace.

SÉMIRAMIS.

Arzace ? lui ! quel crime ?

AZÉMA.

Il devient votre époux ;

Il me trahit, n’importe, il doit vivre pour vous.

SÉMIRAMIS.

Lui, mon époux ? grands dieux !

AZÉMA.

Quoi ! l’hymen qui vous lie...

SÉMIRAMIS.

Cet hymen est affreux, abominable, impie.

Arzace ? il est... Parlez ; je frissonne ; achevez :[25]

Quels dangers ?... hâtez-vous...

AZÉMA.

Madame, vous savez

Que peut-être au moment que ma voix vous implore...

SÉMIRAMIS.

Eh bien ?

AZÉMA.

Ce demi-dieu, que je redoute encore,

D’un secret sacrifice en doit être honoré

Au fond du labyrinthe à Ninus consacré.

J’ignore quels forfaits il faut qu’Arzace expie.

SÉMIRAMIS.

Quels forfaits, justes dieux !

AZÉMA.

Cet Assur, cet impie,

Va violer la tombe où nul n’est introduit.

SÉMIRAMIS.

Qui ? lui !

AZÉMA.

Dans les horreurs de la profonde nuit,

Des souterrains secrets, où sa fureur habile

À tout événement se creusait un asile,

Ont servi les desseins de ce monstre odieux ;

Il vient braver les morts, il vient braver les dieux :

D’une main sacrilège, aux forfaits enhardie,

Du généreux Arzace il va trancher la vie.

SÉMIRAMIS.

Ô ciel ! qui vous l’a dit ? comment ? par quel détour ?

AZÉMA.

Fiez-vous à mon cœur éclairé par l’amour ;

J’ai vu du traître Assur la haine envenimée,

Sa faction tremblante, et par lui ranimée,

Ses amis rassemblés, qu’a séduits sa fureur

De ses desseins secrets j’ai démêlé l’horreur ;

J’ai feint de réunir nos causes mutuelles ;

Je l’ai fait épier par des regards fidèles :

Il ne commet qu’à lui ce meurtre détesté ;

Il marche au sacrilège avec impunité.

Sûr que dans ce lieu saint nul n’osera paraître,

Que l’accès en est même interdit au grand-prêtre,

Il y vole : et le bruit par ses soins se répand,

Qu’Arzace est la victime, et que la mort l’attend ;

Que Ninus dans son sang doit laver son injure.

On parle au peuple, aux grands, on s’assemble, on murmure.

Je crains Ninus, Assur, et le ciel en courroux.

SÉMIRAMIS.

Eh bien ! chère Azéma, ce ciel parle par vous :

Il me suffit. Je vois ce qui me reste à faire.

On peut s’en reposer sur le cœur d’une mère.

Ma fille, nos destins à-la-fois sont remplis ;

Défendez votre époux, je vais sauver mon fils.

AZÉMA.

Ciel !

SÉMIRAMIS.

Prête à l’épouser, les dieux m’ont éclairée ;

Ils inspirent encore une mère épi orée :

Mais les moments sont chers. Laissez-moi dans ces lieux ;

Ordonnez en mon nom que les prêtres des dieux,

Que les chefs de l’état viennent ici se rendre.

Azéma passe dans le vestibule du temple ; Sémiramis, de l’autre côté, s’avance vers le mausolée.

Ombre de mon époux ! je vais venger ta cendre.

Voici l’instant fatal où ta voix m’a promis

Que l’accès de ta tombe allait m’être permis :

J’obéirai ; mes mains qui guidaient des armées,

Pour secourir mon fils, à ta voix sont armées.

Venez, gardes du trône, accourez à ma voix ;

D’Arzace désormais reconnaissez les lois :

Arzace est votre roi ; vous n’avez plus de reine ;

Je dépose en ses mains la grandeur souveraine.

Soyez ses défenseurs, ainsi que ses sujets.

Allez.

Les gardes se rangent an fond de la scène.

Dieux tout puissants, secondez mes projets.

Elle entre dans le tombeau.

 

 

Scène III

 

AZÉMA, revenant de la porte du temple sur le devant de la scène

 

Que méditait la reine ? et quel dessein l’anime ?

A-t-elle encor le temps de prévenir le crime ?

Ô prodige, ô destin, que je ne conçois pas !

Moment cher et terrible ! Arzace, Ninias !

Arbitres des humains, puissances que j’adore,

Me l’avez-vous rendu pour le ravir encore ?

 

 

Scène IV

 

AZÉMA, ARZACE ou NINIAS

 

AZÉMA.

Ah ! cher prince, arrêtez. Ninias, est-ce vous ?

Vous, le fils de Ninus, mon maître et mon époux ?

NINIAS.

Ah ! vous me revoyez confus de me connaître.

Je suis du sang des dieux, et je frémis d’en être.

Écartez ces horreurs qui mont environné,

Fortifiez ce cœur au trouble abandonné,

Encouragez ce bras prêt à venger un père.

AZÉMA.

Gardez-vous de remplir cet affreux ministère.

NINIAS.

Je dois un sacrifice, il le faut, j’obéis.

AZÉMA.

Non, Ninus ne veut pas qu’on immole son fils.

NINIAS.

Comment ?

AZÉMA.

Vous n’irez point dans ce lieu redoutable ;

Un traître y tend pour vous un piège inévitable.

NINIAS.

Qui peut me retenir ? et qui peut m’effrayer ?

AZÉMA.

C’est vous que dans la tombe on va sacrifier ;

Assur, l’indigne Assur a d’un pas sacrilège

Violé du tombeau le divin privilège :

Il vous attend.

NINIAS.

Grands dieux ! tout est donc éclairci !

Mon cœur est rassuré, la victime est ici.

Mon père, empoisonné par ce monstre perfide,

Demande à haute voix le sang du parricide.

Instruit par le grand-prêtre, et conduit par le ciel,

Par Ninus même armé contre le criminel,

Je n’aurai qu’à frapper la victime funeste

Qu’amène à mon courroux la justice céleste.

Je vois trop que ma main, dans ce fatal moment,

D’un pouvoir invincible est l’aveugle instrument

Les dieux seuls ont tout fait, et mon âme étonnée

S’abandonne à la voix qui fait ma destinée.

Je vois que, malgré nous, tous nos pas sont marqués ;

Je vois que des enfers ces mânes évoqués

Sur le chemin du trône ont semé les miracles :

J’obéis sans rien craindre, et j’en crois les oracles.

AZÉMA.

Tout ce qu’ont fait les dieux ne m’apprend qu’à frémir ;

Ils ont aimé Ninus, ils l’ont laissé périr.

NINIAS.

Ils le vengent enfin : étouffez ce murmure.

AZÉMA.

Ils choisissent souvent une victime pure ;

Le sang de l’innocence a coulé sous leurs coups.

NINIAS.

Puisqu’ils nous ont unis, ils combattent pour nous.

Ce sont eux qui parlaient par la voix de mon père.

Ils me rendent un trône, une épouse, une mère ;

Et, couvert à vos yeux du sang du criminel,

Ils vont de ce tombeau me conduire à l’autel.

J’obéis, c’est assez, le ciel fera le reste.

 

 

Scène V

 

AZÉMA

 

Dieux ! veillez sur ses pas dans ce tombeau funeste.

Que voulez-vous ? quel sang doit aujourd’hui couler ?

Impénétrables dieux, vous me faites trembler.

Je crains Assur, je crains cette main sanguinaire ;

Il peut percer le fils sur la cendre du père.

Abîmes redoutes, dont Ninus est sorti.

Dans vos antres profonds que ce monstre englouti

Porte au sein des enfers la fureur qui le presse !

Cieux, tonnez ! cieux, lancez la foudre vengeresse !

Ô son père ! ô Ninus ! quoi ! tu n’as pas permis

Qu’une épouse éplorée accompagnât ton fils !

Ninus, combats pour lui dans ce lieu de ténèbres !

N’entends-je pas sa voix parmi des cris funèbres ?

Dût ce sacré tombeau, profané par mes pas,

Ouvrir pour me punir les gouffres du trépas,

J’y descendrai, j’y vole... Ah ! quels coups de tonnerre

Ont enflammé le ciel et font trembler la terre !

Je crains, j’espère... Il vient.

 

 

Scène VI

 

NINIAS, une épée sanglante à la main, AZÉMA

 

NINIAS.

Ciel ! où suis-je ?

AZÉMA.

Ah ! seigneur

Vous êtes teint de sang, pâle, glacé d’horreur.

NINIAS, d’un air égaré.

Vous me voyez couvert du sang du parricide.

Au fond de ce tombeau mon père était mon guide :

J’errais dans les détours de ce grand monument,

Plein de respect, d’horreur, et de saisissement ;

Il marchait devant moi : j’ai reconnu la place

Que son ombre en courroux marquait à mon audace.

Auprès d’une colonne, et loin de la clarté

Qui suffisait à peine à ce lieu redouté,

J’ai vu briller le fer dans la main du perfide ;

J’ai cru le voir trembler : tout coupable est timide.

J’ai deux fois dans son flanc plongé ce fer vengeur ;

Et d’un bras tout sanglant, qu’animait ma fureur,

Déjà je le traînais, roulant sur la poussière,

Vers les lieux d’où partait cette faible lumière :

Mais, je vous l’avouerai, ses sanglots redoublés,

Ses cris plaintifs et sourds, et mal articulés,

Les dieux qu’il invoquait, et le repentir même

Qui semblait le saisir à son heure suprême ;

La sainteté du lieu, la pitié dont la voix,

Alors qu’on est vengé, fait entendre ses lois ;

Un sentiment confus, qui même m’épouvante,

M’ont fait abandonner la victime sanglante.

Azéma, quel est donc ce trouble, cet effroi,

Cette invincible horreur qui s’empare de moi ?

Mon cœur est pur, ô dieux ! mes mains sont innocentes :

D’un sang proscrit par vous vous les voyez fumantes ;

Quoi ! j’ai servi le ciel, et je sens des remords !

AZÉMA.

Vous avez satisfait la nature et les morts.

Quittons ce lieu terrible, allons vers votre mère ;

Calmez à ses genoux ce trouble involontaire :

Et puisque Assur n’est plus...

 

 

Scène VII

 

NINIAS, AZÉMA, ASSUR

 

Assur paraît dans l’enfoncement avec Otane et les gardes de la reine.

AZÉMA.

Ciel ! Assur à mes yeux !

NINIAS.

Assur ?

AZÉMA.

Accourez tous, ministres de nos dieux,

Ministres de nos rois, défendez votre maître.

 

 

Scène VIII

 

LE GRAND-PRÊTRE OROÈS, LES MAGES et LE PEUPLE, NINIAS, AZÉMA, ASSUR, désarmé, MITRANE, OTANE

 

OTANE.

Il n’en est pas besoin ; j’ai fait saisir le traître

Lorsque dans ce lieu saint il allait pénétrer :

La reine l’ordonna, je viens vous le livrer.

NINIAS.

Qu’ai-je fait ? et quelle est la victime immolée ?

OROÈS.

Le ciel est satisfait ; la vengeance est comblée.

En montrant Assur.

Peuples, de votre roi voilà l’empoisonneur.

En montrant Ninias.

Peuples, de votre roi voilà le successeur.

Je viens vous l’annoncer, je viens le reconnaître ;

Revoyez Ninias, et servez votre maître.

ASSUR.

Toi, Ninias ?

OROÈS.

Lui-même : un dieu qui l’a conduit

Le sauva de ta rage, et ce dieu te poursuit.

ASSUR.

Toi, de Sémiramis tu reçus la naissance ?

NINIAS.

Oui ; mais pour te punir j’ai reçu sa puissance.

Allez, délivrez-moi de ce monstre inhumain :

Il ne méritait pas de tomber sous ma main.

Qu’il meure dans l’opprobre, et non de mon épée ;

Et qu’on rende au trépas ma victime échappée.

Sémiramis paraît au pied du tombeau, mourante ; un mage qui est à cette porte la relève.

ASSUR.

Va : mon plus grand supplice est de te voir mon roi ;

Apercevant Sémiramis.

Mais je te laisse encor plus malheureux que moi :

Regarde ce tombeau ; contemple ton ouvrage.

NINIAS.

Quelle victime, ô ciel ! a donc frappé ma rage ?

AZÉMA.

Ah ! fuyez, cher époux !

MITRANE.

Qu’avez-vous fait ?

OROÈS, se mettant entre le tombeau et Ninias.

Sortez ;

Venez purifier vos bras ensanglantés ;

Remettez dans mes mains ce glaive trop funeste,

Cet aveugle instrument de la fureur céleste.

NINIAS, courant vers Sémiramis.

Ah ! cruels ! laissez-moi le plonger dans mon cœur.

OROÈS, tandis qu’on désarme Ninias.

Gardez de le laisser à sa propre fureur.

SÉMIRAMIS, qu’on fait avancer, et qu’on place sur un fauteuil.

Viens me venger, mon fils : un monstre sanguinaire,

Un traître, un sacrilège, assassine ta mère.

NINIAS.

Ô jour de la terreur ! ô crimes inouïs !

Ce sacrilège affreux, ce monstre, est votre fils.

Au sein qui m’a nourri cette main s’est plongée ;

Je vous suis dans la tombe, et vous serez vengée.

SÉMIRAMIS.

Hélas ! j’y descendis pour défendre tes jours.

Ta malheureuse mère allait à ton secours...

J’ai reçu de tes mains la mort qui m’était due.

NINIAS.

Ah ! c’est le dernier trait à mon aine éperdue.

J’atteste ici les dieux qui conduisaient mon bras,

Ces dieux qui m’égaraient...

SÉMIRAMIS.

Mon fils, n’achève pas :

Je te pardonne tout, si, pour grâce dernière.

Une si chère main ferme au moins ma paupière.

Il se jette à genoux.

Viens, je te le demande, au nom du même sang

Qui t’a donné la vie, et qui sort de mon flanc.

Ton cœur n’a pas sur moi conduit ta main cruelle.

Quand Ninus expira, j’étais plus criminelle :

J’en suis assez punie. Il est donc des forfaits

Que le courroux des dieux ne pardonne jamais !

Ninias, Azéma, que votre hymen efface

L’opprobre dont mon crime a souillé votre race ;

D’une mère expirante approchez-vous tous deux ;

Donnez-moi votre main ; vivez, régnez heureux :

Cet espoir me console, il mêle quelque joie

Aux horreurs de la mort où mon âme est en proie.

Je la sens... elle vient... Songe à Sémiramis,

Ne hais point sa mémoire : ô mon fils ! mon cher fils...

C’en est fait.

OROÈS.

La lumière à ses yeux est ravie.

Secourez Ninias, prenez soin de sa vie.

Par ce terrible exemple apprenez tous du moins

Que les crimes secrets ont les dieux pour témoins.

Plus le coupable est grand, plus grand est le supplice.

Rois, tremblez sur le trône, et craignez leur justice.[26]

 

 

[1] Aucune édition ne met au nombre des personnages l’OMBRE DE NINUS, qui parait dans la scène VI de l’acte III.

[2] Ange-Marie Quirini, ou plutôt Querini, né à Venise le 30 mars 1680, mort à Brescia le 6 janvier 1 759, avait traduit en vers latins des passages du poème de Voltaire sur la bataille de Fontenoy.

[3] Benoît XIV, à qui Voltaire avait dédie son Mahomet.

[4] Trissino, que Voltaire appelle prélat dans plusieurs de ses ouvrages, qu’il intitule archevêque, et qu’il nomme même archevêque de Bénévent, ne fut ni prélat, ni archevêque, comme le dit Voltaire, dont Chamfort et Chénier ont répété la faute. Voltaire, dans la dédicace de sa Sophonisbe, dit que le prélat Trissino composa sa tragédie par le conseil de l’archevêque de Bénévent. Ginguené remarque encore que l’on ne sait quel est l’archevêque de Bénévent qui donna ce conseil.

[5] Ou plutôt la Calandria.

[6] Dans Artaserse, acte I, scène 15.

[7] Dans Adriano, acte I, acène 3.

[8] Clémence de Titus, acte III, scène 6.

[9] Clémence de Titus, acte III, scène 7.

[10] Quinault, Thésée, V, 9.

[11] Opéra de Danchet, joué en 1710. souvent repris.

[12] L’édition de Sémiramis, de 1749, porte ici : des femmes savantes. L’épithète de savantes a été retranchée par les éditeurs, ou du moins dans les éditions de Kehl, sans doute par suite de la Lettre aux auteurs des Mémoires de Trévoux, imprimée dans ce journal en mars 1750.

[13] Poétique, chap. IV.

[14] La troupe des comédiens italiens. On y jouait aussi en français.

[15] L’auteur de la Lettre déjà citée, et imprimée dans les Mémoires de Trévoux, observe que Voltaire borne trop les motifs et les effets de l’apparition de l’ombre de Darius, et que cette ombre y fait beaucoup plus de chose que n’en a reconnu Voltaire.

[16] Polyeucte dit à Néarque :

Je sais ce qu’est un songe, et le peu de croyance

Qu’un homme peut donner à son extravagance,

Qui, d’un amas confus des vapeurs de la nuit

Forme de vains objets que le réveil détruit.

[17] Dans Lucain, Caton répond à ceux qui le pressent d’aller consulter l’oracle d’Ammon :

Sterilesne elegit arenas,

Ut caneret paucis ; mersitque hoc pulvere verum ?

C’est-à-dire, suivant la traduction de Brébeuf :

Croyons-nous qu’à ce temple un dieu soit limité ?

Qu’il ait dans ces sablons plongé la vérité ?

Dans le poème sur la Loi naturelle (1ère partie), M. de Voltaire dit, en parlant de Dieu :

Sans doute, il a parlé, mais c’est à l’univers.

Il n’a point de l’Égypte habité les déserts ;

Delphes, Délos, Ammon, ne sont point ses asiles ;

Il ne se cacha point aux antres des Sibylles.

[18] Dans les premières éditions :

ASSUR, à Arzace.

Un accueil que des rois ont vainement brigué,

Quand vous avez paru, vous est donc prodigué ?

Vous avez en secret entretenu la reine ;

Mais vous a-t-elle dit que votre audace vaine

Est un outrage au trône, à mon honneur, au sien ;

Que le sort d’Azéma ne peut s’unir qu’au mien ;

Qu’à Ninias, jadis, Azéma fut donnée ;

Qu’aux seuls enfants des rois sa main est destinée ;

Que du fils de Ninus le droit m’est assuré ;

Qu’entre le trône et moi je ne vois qu’un degré ?

La reine a-t-elle enfin du moins daigné vous dire

Dans quel piège en ces lieux votre orgueil vous attire ?

Et que tous vos respects ne pourront effacer

Les téméraires vœux qui m’osaient offenser ?

ARZACE.

Instruit à respecter, etc.

[19] Dans les premières éditions Assur continue, et dit :

Mais le charme est rompu, ce grand pouvoir chancelle.

[20] Mathan dit, en parlant d’Athalie :

La peur d’un vain remords trouble cette grande âme ;

Elle flotte, elle hésite, en un mot elle est femme.

[21] Dans les premières éditions, ainsi que je l’ai remarqué, c’est Assur qui débite le couplet précédent ; il continue :

Et j’ai vu sa faiblesse,

Je ne puis m’élever, etc.

[22] Feu Decroix proposait de lire :

Mes mains de cet empire ont soutenu le poids.

[23] M. Ducis a imité ces vers dans Hamlet :

Seul bien des criminels, le repentir nous reste.

[24] Agamemnon (Iphigénie, III, 2) dit à sa fille, qui lui parle des préparatifs du sacrifice :

Vous y serez, ma fille.

[25] Feu Décroix propose de lire :

SÉMIRAMIS.

Arzace ? il est... parlez.

AZÉMA.

Je frissonne.

SÉMIRAMIS.

Achevez.

[26] Le grand-prêtre, dans Athalie, finit la pièce par ces vers :

Apprenez, roi des Juifs, et n’oubliez jamais

Que les rois dans le ciel ont un juge sévère,

L’innocence un vengeur, et l’orphelin un père.

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