Rome sauvée (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 24 février 1752.

 

Personnages

 

CICÉRON

CÉSAR

CATILINA

AURÉLIE

CATON

LUCULLUS

CRASSUS

CLODIUS

CÉTHÉGUS

LENTULUS-SURA

CONJURÉS

LICTEURS

 

Le théâtre représente, d’un côté, le palais d’Aurélie, de l’autre, le temple de Tellus, où s’assemble le sénat. On voit dans l’enfoncement une galerie qui communique à des souterrains qui conduisent du palais d’Aurélie au vestibule du temple.

 

 

PRÉFACE[1]

 

Deux motifs ont fait choisir ce sujet de tragédie, qui paraît impraticable, et peu fait pour les mœurs, pour les usages, la manière de penser, et le théâtre de Paris.

On a voulu essayer encore une fois, par une tragédie sans déclaration d’amour, de détruire les reproches que toute l’Europe savante fait à la France, de ne souffrir guère au théâtre que les intrigues galantes ; et on a eu surtout pour objet de faire connaître Cicéron aux jeunes personnes qui fréquentent les spectacles.

Les grandeurs passées des Romains tiennent encore toute la terre attentive, et l’Italie moderne met une partie de sa gloire à découvrir quelques ruines de l’ancienne. On montre avec respect la maison que Cicéron occupa. Son nom est dans toutes les bouches, ses écrits dans toutes les mains. Ceux qui ignorent dans leur patrie quel chef était à la tête de ses tribunaux, il y a cinquante ans, savent en quel temps Cicéron était à la tête de Rome. Plus le dernier siècle de la république romaine a été bien connu de nous, plus ce grand homme a été admiré. Nos nations modernes, trop tard civilisées, ont eu longtemps de lui des idées vagues ou fausses. Ses ouvrages servaient à notre éducation ; mais on ne savait pas jusqu’à quel point sa personne était respectable. L’auteur était superficiellement connu ; le consul était presque ignoré. Les lumières que nous avons acquises nous ont appris à ne lui comparer aucun des hommes qui se sont mêlés du gouvernement v et qui ont prétendu à l’éloquence.

Il semble que Cicéron aurait été tout ce qu’il aurait voulu être. Il gagna une bataille dans les gorges d’Issus, où Alexandre avait vaincu les Perses. Il est bien vraisemblable que s’il s’était donné tout entier à la guerre, à cette profession qui demande un sens droit et une extrême vigilance, il eût été au rang des plus illustres capitaines de son siècle ; mais, comme César n’eût été que le second des orateurs, Cicéron n’eût été que le second des généraux. Il préféra à toute autre gloire celle d’être le père de la maîtresse du monde : et quel prodigieux mérite ne fallait-il pas à un simple chevalier d’Arpinum pour percer la foule de tant de grands hommes, pour parvenir sans intrigue à la première place de l’univers, malgré l’envie de tant de patriciens qui régnaient à Rome !

Ce qui étonne surtout, c’est que, dans les tumultes et les orages de sa vie, cet homme, toujours chargé des affaires de l’état et de celles des particuliers, trouvât encore du temps pour être instruit à fond de toutes les sectes des Grecs, et qu’il fût le plus grand philosophe des Romains, aussi bien que le plus éloquent. Y a-t-il dans l’Europe beaucoup de ministres, de magistrats, d’avocats même un peu employés, qui puissent, je ne dis pas expliquer les admirables découvertes de Newton, et les idées de Leibnitz, comme Cicéron rendait compte des principes de Zénon, de Platon, et d’Épicure, mais qui puissent répondre à une question profonde de philosophie ?

Ce que peu de personnes savent, c’est que Cicéron était encore un des premiers poètes d’un siècle où la belle poésie commençait à naître. Il balançait la réputation de Lucrèce. Y a-t-il rien de plus beau que ces vers qui nous sont restés de son poème sur Marius, et qui font tant regretter la perte de cet ouvrage ?

 

« Sic[2] Jovis altisoni subito pinnata satelles,

« Arboris e trunco, serpentis saucia morsu,

« Ipsa feris subigit transfigens unguibus anguem

« Semianimum, et varia graviter cervice micantem

« Quem se intorquentem lanians rostroque cruentans,

« Jam satiata animum, jam duros ulta dolores

« Abjicit efflantem, et laceratum affligit in undas,

« Seque obitu a solis nitidos convertit ad ortus. »

 

Je suis de plus en plus persuadé que notre langue est impuissante à rendre l’harmonieuse énergie des vers latins comme des vers grecs ; mais j’oserai donner une légère esquisse de ce petit tableau, peint par le grand homme que j’ai osé faire parler dans Rome sauvée, et dont j’ai imité en quelques endroits les Catilinaires.

 

Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre,

Blessé par un serpent élancé de la terre ;

Il s’envole ; il entraîne au séjour azuré

L’ennemi tortueux dont il est entouré.

Le sang tombe des airs. Il déchire, il dévore

Le reptile acharné qui le combat encore ;

Il le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs ;

Par cent coups redoublés il venge ses douleurs.

Le monstre en expirant se débat, se replie ;

Il exhale en poisons les restes de sa vie ;

Et l’aigle tout sanglant, fier, et victorieux,

Le rejette en fureur, et plane au haut des cieux.

 

Pour peu qu’on ait la moindre étincelle de goût, on apercevra dans la faiblesse de cette copie la force du pinceau de l’original. Pourquoi donc Cicéron passe-t-il pour un mauvais poète ? parce qu’il a plu à Juvénal de le dire, parce qu’on lui a imputé un vers ridicule :

 

« O fortunatam natam, me consule, Romam ! »

 

C’est un vers si mauvais, que le traducteur, qui a voulu en exprimer les défauts en français, n’a pu même y réussir.

 

Ô Rome fortunée,

Sous mon consulat née !

 

ne rend pas à beaucoup près le ridicule du vers latin.

Je demande s’il est possible que l’auteur du beau morceau de poésie que je viens de citer ait fait un vers si impertinent ? Il y a des sottises qu’un homme de génie et de sens ne peut jamais dire. Je m’imagine que le préjugé, qui n’accorde presque jamais deux genres à un seul homme, fit croire Cicéron incapable de la poésie quand il y eut renoncé. Quelque mauvais plaisant, quelque ennemi de la gloire de ce grand homme, imagina ce vers ridicule, et l’attribua à l’orateur, au philosophe, au père de Rome. Juvénal, dans le siècle suivant, adopta ce bruit populaire, et le fit passer à la postérité dans ses déclamations satiriques ; et j’ose croire que beaucoup de réputations bonnes ou mauvaises se sont ainsi établies.

On impute, par exemple, au P. Malebranche ces deux vers :

 

Il fait en ce beau jour le plus beau temps du monde,

Pour aller à cheval sur la terre et sur l’onde.

 

On prétend qu’il les fit pour montrer qu’un philosophe peut, quand il veut, être poète. Quel homme de bon sens croira que le P. Malebranche ait fait quelque chose de si absurde ? Cependant qu’un écrivain d’anecdotes, un compilateur littéraire, transmette à la postérité cette sottise, elle s’accréditera avec le temps ; et si le P. Malebranche était un grand homme, on dirait un jour : Ce grand homme devenait un sot quand il était hors de sa sphère.

On a reproché à Cicéron trop de sensibilité, trop d’affliction dans ses malheurs. Il confie ses justes plaintes à sa femme et à son ami, et on impute à lâcheté sa franchise. Le blâme qui voudra d’avoir répandu dans le sein de l’amitié les douleurs qu’il cachait à ses persécuteurs ; je l’en aime davantage. Il n’y a guère que les âmes vertueuses de sensibles. Cicéron, qui aimait tant la gloire, n’a point ambitionné celle de vouloir paraître ce qu’il n’était pas. Nous avons vu des hommes mourir de douleur pour avoir perdu de très petites places, après avoir affecté de dire qu’ils ne les regrettaient pas : quel mal y a-t-il donc à avouer à sa femme et à son ami qu’on est fâché d’être loin de Rome qu’on a servie, et d’être persécuté par des ingrats et par des perfides ? Il faut fermer son cœur à ses tyrans, et l’ouvrir à ceux qu’on aime.

Cicéron était vrai dans toutes ses démarches ; il parlait de son affliction sans honte, et de son goût pour la vraie gloire sans détour. Ce caractère est à-la-fois naturel, haut, et humain. Préférerait-on la politique de César, qui, dans ses Commentaires, dit qu’il a offert la paix à Pompée, et qui, dans ses lettres, avoue qu’il ne veut pas la lui donner ? César était un grand homme ; mais Cicéron était un homme vertueux.

Que ce consul ait été un bon poète, un philosophe qui savait douter, un gouverneur de province parfait, un général habile ; que son âme ait été sensible et vraie, ce n’est pas là le mérite dont il s’agit ici. Il sauva Rome malgré le sénat, dont la moitié était animée contre lui par l’envie la plus violente. Il se fit des ennemis de ceux mêmes dont il fut l’oracle, le libérateur, et le vengeur. Il prépara sa ruine par le service le plus signalé que jamais homme ait rendu à sa patrie. Il vit cette ruine, et il n’en fut point effrayé. C’est ce qu’on a voulu représenter dans cette tragédie : c’est moins encore l’âme farouche de Catilina, que l’âme généreuse et noble de Cicéron, qu’on a voulu peindre.

Nous avons toujours cru, et on s’était confirmé plus que jamais dans l’idée que Cicéron est un des caractères qu’il ne faut jamais mettre sur le théâtre. Les Anglais, qui hasardent tout, sans même savoir qu’ils hasardent, ont fait une tragédie de la conspiration de Catilina. Ben-Jonson n’a pas manqué, dans cette tragédie historique, de traduire sept ou huit pages des Catilinaires, et même il les a traduites en prose, ne croyant pas que l’on pût faire parler Cicéron en vers. La prose du consul et les vers des autres personnages font, à la vérité, un contraste digne de la barbarie du siècle de Ben-Jonson ; mais pour traiter un sujet si sévère, dénué de ces passions qui ont tant d’empire sur le cœur, il faut avouer qu’il fallait avoir à faire à un peuple sérieux et instruit, digne en quelque sorte qu’on mit sous ses yeux l’ancienne Rome.

Je conviens que ce sujet n’est guère théâtral pour nous qui, ayant beaucoup plus de goût, de décence, de connaissance du théâtre que les Anglais, n’avons généralement pas des mœurs si fortes. On ne voit avec plaisir au théâtre que le combat des passions qu’on éprouve soi-même. Ceux qui sont remplis de l’étude de Cicéron et de la république romaine ne sont pas ceux qui fréquentent les spectacles. Ils n’imitent point Cicéron, qui y était assidu. Il est étrange qu’ils prétendent être plus graves que lui ; ils sont seulement moins sensibles aux beaux-arts, ou retenus par un préjugé ridicule. Quelques progrès que ces arts aient faits en France, les hommes choisis qui les ont cultivés n’ont point encore communiqué le vrai goût à toute la nation. C’est que nous sommes nés moins heureusement que les Grecs et les Romains. On va aux spectacles plus par oisiveté que par un véritable amour de la littérature.

Cette tragédie paraît plutôt faite pour être lue par les amateurs de l’antiquité, que pour être vue par le parterre. Elle y fut à la vérité applaudie, et beaucoup plus que Zaïre ; mais elle n’est pas d’un genre à se soutenir comme Zaïre sur le théâtre. Elle est beau coup plus fortement écrite, et une seule scène entre César et Catilina était plus difficile à faire que la plupart des pièces où l’amour domine. Mais le cœur ramène à ces pièces ; et l’admiration pour les anciens Romains s’épuise bientôt. Personne ne conspire aujourd’hui, et tout le monde aime.

D’ailleurs les représentations de Catilina exigent un trop grand nombre d’acteurs, un trop grand appareil.

Les savants ne trouveront pas ici une histoire fidèle de la conjuration de Catilina ; ils sont assez persuadés qu’une tragédie n’est pas une histoire ; mais ils y verront une peinture vraie des mœurs de ce temps-là. Tout ce que Cicéron, Catilina, Caton, César, ont fait dans cette pièce, n’est pas vrai ; mais leur génie et leur caractère y sont peints fidèlement.

Si on n’a pu y développer l’éloquence de Cicéron, on a du moins étalé toute sa vertu et tout le courage qu’il fit paraître dans le péril. On a montré dans Catilina ces contrastes de férocité et de séduction qui formaient son caractère ; on a fait voir César naissant, factieux et magnanime, César fait pour être à-la-fois la gloire et le fléau de Rome.

On n’a point fait paraître les députés des Allobroges, qui n’étaient point des ambassadeurs de nos Gaules, mais des agents d’une petite province d’Italie soumise aux Romains, qui ne firent que le personnage de délateurs, et qui par là sont indignes de figurer sur la scène avec Cicéron, César et Caton.

Si cet ouvrage parait au moins passablement écrit, et s’il fait connaître un peu l’ancienne Rome, c’est tout ce qu’on a prétendu, et tout le prix qu’on attend.

 

 

AVIS AU LECTEUR

 

Cette pièce est fort différente de celle qui parut il y a plus d’un an en 1752, à Paris, sous le même titre. Des copistes l’avaient transcrite aux représentations, et l’avaient toute défigurée. Leurs omissions étaient remplies par des mains étrangères ; il y avait une centaine de vers qui n’étaient pas de l’auteur. On fit de cette copie infidèle une édition furtive : cette édition était défectueuse d’un bout à l’autre ; et on ne manqua pas de l’imiter en Hollande avec beaucoup plus de fautes encore. L’auteur a soigneusement corrigé la présente édition, faite à Leipsik par son ordre et sous ses yeux ; il y a même changé des scènes entières. On ne cessera de répéter que c’est un grand abus que les auteurs soient imprimés malgré eux. Un libraire se hâte de faire une mauvaise édition d’un livre qui lui tombe entre les mains ; et ce libraire se plaint ensuite quand l’auteur auquel il a fait tort donne son véritable ouvrage. Voilà où la littérature en est réduite aujourd’hui.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

CATILINA

 

Soldats dans l’enfoncement.

Orateur insolent, qu’un vil peuple seconde,

Assis au premier rang des souverains du monde,[3]

Tu vas tomber du faîte où Rome t’a placé.

Inflexible Caton, vertueux insensé !

Ennemi de ton siècle, esprit dur et farouche,

Ton terme est arrivé, ton imprudence y touche.

Fier sénat de tyrans qui tiens le monde aux fers,

Tes fers sont préparés, tes tombeaux sont ouverts.

Que ne puis-je en ton sang, impérieux Pompée,

Éteindre de ton nom la splendeur usurpée !

Que ne puis-je opposer à ton pouvoir fatal[4]

Ce César si terrible, et déjà ton égal !

Quoi ! César, comme moi factieux dès l’enfance,

Avec Catilina n’est pas d’intelligence ?

Mais le piège est tendu ; je prétends qu’aujourd’hui

Le trône qui m’attend soit préparé par lui.

Il faut employer tout, jusqu’à Cicéron même,

Ce César que je crains, mon épouse que j’aime :[5]

Sa docile tendresse, en cet affreux moment,

De mes sanglants projets est l’aveugle instrument.

Tout ce qui m’appartient doit être mon complice.

Je veux que l’amour même à mon ordre obéisse.

Titres chers et sacrés, et de père, et d’époux,

Faiblesses des humains, évanouissez-vous.[6]

 

 

Scène II

 

CATILINA, CÉTHÉGUS, AFFRANCHIS et SOLDATS, dans le lointain

 

CATILINA.

Eh bien ! cher Céthégus, tandis que la nuit sombre

Cache encor nos desseins et Rome dans son ombre,

Avez-vous réuni les chefs des. Conjurés ?

CÉTHÉGUS.

Ils viendront dans ces lieux du consul ignorés,

Sous ce portique même, et près du temple impie

Où domine un sénat, tyran de l’Italie.

Ils ont renouvelé leurs serments et leur foi.

Mais tout est-il prévu ? César est-il à toi ?

Seconde-t-il enfin Catilina qu’il aime ?

CATILINA.

Cet esprit dangereux n’agit que pour lui-même.

CÉTHÉGUS.

Conspirer sans César !

CATILINA.

Ah ! je l’y veux forcer.

Dans ce piège sanglant je veux l’embarrasser.

Mes soldats, en son nom, vont surprendre Préneste ;

Je sais qu’on le soupçonne, et je réponds du reste.

Ce consul violent va bientôt l’accuser ;

Pour se venger de lui, César peut tout oser.

Rien n’est si dangereux que César qu’on irrite ;

C’est un lion qui dort, et que ma voix excite.

Je veux que Cicéron réveille son courroux,

Et force ce grand homme à combattre pour nous.[7]

CÉTHÉGUS.

Mais Nonnius enfin dans Préneste est le maître ;

Il aime la patrie, et tu dois le connaître :

Tes soins pour le tenter ont été superflus.

Que faut-il décider du sort de Nonnius ?

CATILINA.

Je t’entends ; tu sais trop que sa fille m’est chère.

Ami, j’aime Aurélie en détestant son père.

Quand il sut que sa fille avait conçu pour moi[8]

Ce tendre sentiment qui la tient sous ma loi ;

Quand sa haine impuissante, et sa colère vaine,

Eurent tenté sans fruit de briser notre chaîne ;

À cet hymen secret quand il a consenti,

Sa faiblesse a tremblé d’offenser son parti.

Il a craint Cicéron ; mais mon heureuse adresse

Avance mes desseins par sa propre faiblesse.

J’ai moi-même exigé, par un serment sacré,

Que ce nœud clandestin fût encore ignoré.

Céthégus et Sura sont seuls dépositaires

De ce secret utile à nos sanglants mystères.

Le palais d’Aurélie au temple nous conduit ;

C’est là qu’en sûreté j’ai moi-même introduit

Les armes, les flambeaux, l’appareil du carnage.

De nos vastes succès mon hymen est le gage.

Vous m’avez bien servi ; l’amour m’a servi mieux.

C’est chez Nonnius même, à l’aspect de ses dieux,

Sous les murs du sénat, sous sa voûte sacrée,

Que de tous nos tyrans la mort est préparée.

Aux conjurés qui sont dans le fond.

Vous, courez dans Préneste, où nos amis secrets

Ont du nom de César voilé nos intérêts ;

Que Nonnius surpris ne puisse se défendre.

Vous, près du Capitole, allez soudain vous rendre.

Songez qui vous servez, et gardez vos serments.

À Céthégus.

Toi, conduis d’un coup d’œil tous ces grands mouvements.

 

 

Scène III

 

AURÉLIE, CATILINA

 

AURÉLIE.

Ah ! calmez les horreurs dont je suis poursuivie,

Cher époux, essuyez les larmes d’Aurélie.

Quel trouble, quel spectacle, et quel réveil affreux !

Je vous suis en tremblant sous ces murs ténébreux.

Ces soldats que je vois redoublent mes alarmes.

On porte en mon palais des flambeaux et des armes !

Qui peut nous menacer ? Les jours de Marius,

De Carbon, de Sylla, sont-ils donc revenus ?

De ce front si terrible éclaircissez les ombres.

Vous détournez de moi des yeux tristes et sombres.

Au nom de tant d’amour, et par ces nœuds secrets

Qui joignent nos destins, nos cœurs, nos intérêts,

Au nom de notre fils, dont l’enfance est si chère,

(Je ne vous parle point des dangers de sa mère,

Et je ne vois, hélas ! que ceux que vous courez :)

Ayez pitié du trouble où mes sens sont livrés :

Expliquez-vous.

CATILINA.

Sachez que mon nom, ma fortune,

Ma sûreté, la vôtre, et la cause commune,[9]

Exigent ces apprêts qui causent votre effroi.

Si vous daignez m’aimer, si vous êtes à moi,

Sur ce qu’ont vu vos yeux observez le silence.

Des meilleurs citoyens j’embrasse la défense.

Vous voyez le sénat, le peuple divisés,

Une foule de rois l’un à l’autre opposés :

On se menace, on s’arme ; et, dans ces conjonctures,

Je prends un parti sage, et de justes mesures.

AURÉLIE.

Je le souhaite au moins. Mais me tromperiez-vous ?

Peut-on cacher son cœur aux cœurs qui sont à nous ?

En vous justifiant, vous redoublez ma crainte.

Dans vos yeux égarés trop d’horreur est empreinte.

Ciel ! que fera mon père, alors que dans ces lieux

Ces funestes apprêts viendront frapper ses yeux ?

Souvent les noms de fille, et de père, et de gendre,

Lorsque Rome a parlé, n’ont pu se faire entendre.

Notre hymen lui déplut, vous le savez assez :

Mon bonheur est un crime à ses yeux offensés,

On dit que Nonnius est mandé de Préneste.

Quels effets il verra de cet hymen funeste !

Cher époux, quel usage affreux, infortuné,

Du pouvoir que sur moi l’amour vous a donné !

Vous avez un parti ; mais Cicéron, mon père,

Caton, Rome, les dieux, sont du parti contraire.

Peut-être Nonnius vient vous perdre aujourd’hui.

CATILINA.

Non, il ne viendra point ; ne craignez rien de lui.

AURÉLIE.

Comment ?

CATILINA.

Aux murs de Rome il ne pourra se rendre

Que pour y respecter et sa fille et son gendre.

Je ne puis m’expliquer, mais souvenez-vous bien

Qu’en tout son intérêt s’accorde avec le mien.

Croyez, quand il verra qu’avec lui je partage

De mes justes projets le premier avantage,

Qu’il sera trop heureux d’abjurer devant moi

Les superbes tyrans dont il reçut la loi.

Je vous ouvre à tous deux, et vous devez m’en croire,

Une source éternelle et d’honneur et de gloire.[10]

AURÉLIE.

La gloire est bien douteuse, et le péril certain.[11]

Que voulez-vous ? pourquoi forcer votre destin ?

Ne vous suffit-il pas, dans la paix, dans la guerre,

D’être un des souverains sous qui tremble la terre ?

Pour tomber de plus haut, où voulez-vous monter ?

Les noirs pressentiments viennent m’épouvanter.

J’ai trop chéri le joug où je me suis soumise.

Voilà donc cette paix que je m’étais promise,

Ce repos de l’amour que mon cœur a cherché !

Les dieux m’en ont punie, et me l’ont arraché.

Dès qu’un léger sommeil vient fermer mes paupières,

Je vois Rome embrasée, et des mains meurtrières,

Des supplices, des morts, des fleuves teints de sang ;

De mon père au sénat je vois percer le flanc ;

Vous-même, environné d’une troupe en furie,

Sur des monceaux de morts exhalant votre vie ;

Des torrents de mon sang répandus par vos coups,

Et votre épouse enfin mourante auprès de vous.

Je me lève, je fuis ces images funèbres ;

Je cours, je vous demande au milieu des ténèbres :

Je vous retrouve, hélas ! et vous me replongez

Dans l’abîme des maux qui me sont présagés.

CATILINA.

Allez, Catilina ne craint point les augures ;[12]

Et je veux du courage, et non pas des murmures,

Quand je sers et l’état, et vous, et mes amis.

AURÉLIE.

Ah ! cruel ! est-ce ainsi que l’on sert son pays ?

J’ignore à quels desseins ta fureur s’est portée ;[13]

S’ils étaient généreux, tu m’aurais consultée :

Nos communs intérêts semblaient te l’ordonner :

Si tu feins avec moi, je dois tout soupçonner.

Tu te perdras : déjà ta conduite est suspecte

À ce consul sévère, et que Rome respecte.[14]

CATILINA.

Cicéron respecté ! lui, mon lâche rival !

 

 

Scène IV

 

CATILINA, AURÉLIE, MARTIAN, l’un des conjurés

 

MARTIAN.

Seigneur, Cicéron vient près de ce lieu fatal.

Par son ordre bientôt le sénat se rassemble :

Il vous mande en secret.

AURÉLIE.

Catilina, je tremble

À cet ordre subit, à ce funeste nom.

CATILINA.

Mon épouse trembler au nom de Cicéron !

Que Nonnius séduit le craigne et le révère ;

Qu’il déshonore ainsi son rang, son caractère ;

Qu’il serve, il en est digne, et je plains son erreur :

Mais de vos sentiments j’attends plus de grandeur.

Allez, souvenez-vous que vos nobles ancêtres

Choisissaient autrement leurs consuls et leurs maîtres.

Quoi ! vous femme et Romaine, et du sang d’un Néron,

Vous seriez sans orgueil et sans ambition ?

Il en faut aux grands cœurs.

AURÉLIE.

Tu crois le mien timide ;

La seule cruauté te paraît intrépide.

Tu m’oses reprocher d’avoir tremblé pour toi.

Le consul va paraître; adieu, mais connais-moi :

Apprends que cette épouse a tes lois trop soumise,

Que tu devais aimer, que ta fierté méprise,

Qui ne peut te changer, qui ne peut t’attendrir,

Plus Romaine que toi, peut t’apprendre à mourir.

CATILINA.

Que de chagrins divers il faut que je dévore !

Cicéron que je vois est moins à craindre encore.

 

 

Scène V

 

CICÉRON, dans l’enfoncement, LE CHEF DES LICTEURS, CATILINA

 

CICÉRON, au chef des licteurs.

Suivez mon ordre, allez ; de ce perfide cœur

Je prétends, sans témoin, sonder la profondeur.

La crainte quelquefois peut ramener un traître.

CATILINA.

Quoi ! c’est ce plébéien dont Rome a fait son maître !

CICÉRON.

Avant que le sénat se rassemble à ma voix,

Je viens, Catilina, pour la dernière fois,

Apporter le flambeau sur le bord de l’abîme

Où votre aveuglement vous conduit par le crime.

CATILINA.

Qui ? vous ?

CICÉRON.

Moi.

CATILINA.

C’est ainsi que votre inimitié...

CICÉRON.

C’est ainsi que s’explique un reste de pitié.[15]

Vos cris audacieux, votre plainte frivole,

Ont assez fatigué les murs du Capitole.

Vous feignez de penser que Rome et le sénat

Ont avili dans moi l’honneur du consulat.

Concurrent malheureux à cette place insigne,

Votre orgueil l’attendait, mais en étiez-vous digne ?

La valeur d’un soldat, le nom de vos aïeux,

Ces prodigalités d’un jeune ambitieux,

Ces jeux et ces festins qu’un vain luxe prépare,

Étaient-ils un mérite assez grand, assez rare,

Pour vous faire espérer de dispenser des lois

Au peuple souverain qui règne sur les rois ?

À vos prétentions j’aurais cédé peut-être,

Si j’avais vu dans vous ce que vous deviez être.

Vous pouviez de l’état être un jour le soutien :

Mais pour être consul, devenez citoyen.

Pensez-vous affaiblir ma gloire et ma puissance,

En décriant mes soins, mon état, ma naissance ?

Dans ces temps malheureux, dans nos jours corrompus,

Faut-il des noms à Rome ? il lui faut des vertus.

Ma gloire (et je la dois à ces vertus sévères)

Est de ne rien tenir des grandeurs de mes pères.

Mon nom commence en moi : de votre honneur jaloux,

Tremblez que votre nom ne finisse dans vous.

CATILINA.

Vous abusez beaucoup, magistrat d’une année,

De votre autorité passagère et bornée.

CICÉRON.

Si j’en avais usé, vous seriez dans les fers,

Vous, l’éternel appui des citoyens pervers ;

Vous qui, de nos autels souillant les privilèges,

Portez jusqu’aux lieux saints vos fureurs sacrilèges ;

Qui comptez tous vos jours, et marquez tous vos pas

Par des plaisirs affreux ou des assassinats ;

Qui savez tout braver, tout oser, et tout feindre :

Vous enfin, qui sans moi seriez peut-être à craindre.

Vous avez corrompu tous les dons précieux[16]

Que, pour un autre usage, ont mis en vous les dieux ;

Courage, adresse, esprit, grâce, fierté sublime,

Tout, dans votre âme aveugle, est l’instrument du crime.

Je détournais de vous des regards paternels,

Qui veillaient au destin du reste des mortels.

Ma voix, que craint l’audace, et que le faible implore,

Dans le rang des Verrès ne vous mit point encore ;

Mais, devenu plus fier par tant d’impunité,

Jusqu’à trahir l’état vous avez attenté.

Le désordre est dans Rome, il est dans l’Étrurie ;

On parle de Préneste, on soulève l’Ombrie ;

Les soldats de Sylla, de carnage altérés,

Sortent de leur retraite aux meurtres préparés ;

Mallius en Toscane arme leurs mains féroces ;

Les coupables soutiens de ces complots atroces

Sont tous vos partisans déclarés ou secrets ;

Partout le nœud du crime unit vos intérêts.

Ah ! sans qu’un jour plus grand éclaire ma justice,

Sachez que je vous crois leur chef ou leur complice ;

Que j’ai partout des yeux, que j’ai partout des mains ;

Que malgré vous encore il est de vrais Romains ;

Que ce cortège affreux d’amis vendus au crime

Sentira comme vous l’équité qui m’anime.

Vous n’avez vu dans moi qu’un rival de grandeur,

Voyez-y votre juge, et votre accusateur,

Qui va dans un moment vous forcer de répondre[17]

Au tribunal des lois qui doivent vous confondre ;

Des lois qui se taisaient sur vos crimes passés,

De ces lois que je venge, et que vous renversez.

CATILINA.

Je vous ai déjà dit, seigneur, que votre place

Avec Catilina permet peu cette audace ;

Mais je veux pardonner des soupçons si honteux,

En faveur de l’état que nous servons tous deux :

Je fais plus, je respecte un zèle infatigable,

Aveugle, je l’avoue, et pourtant estimable.

Ne me reprochez plus tous mes égarements,

D’une ardente jeunesse impétueux enfants ;

Le sénat m’en donna l’exemple trop funeste.

Cet emportement passe, et le courage reste.

Ce luxe, ces excès, ces fruits de la grandeur,

Sont les vices du temps, et non ceux de mon cœur.

Songez que cette main servit la république ;

Que soldat en Asie, et juge dans l’Afrique,

J’ai, malgré nos excès et nos divisions,

Rendu Rome terrible aux yeux des nations.

Moi je la trahirais ! moi qui l’ai su défendre !

CICÉRON.

Marius et Sylla, qui la mirent en cendre,

Ont mieux servi l’état, et l’ont mieux défendu.

Les tyrans ont toujours quelque ombre de vertu ;

Ils soutiennent les lois avant de les abattre.

CATILINA.

Ah ! si vous soupçonnez ceux qui savent combattre,

Accusez donc César, et Pompée, et Crassus.

Pourquoi fixer sur moi vos yeux toujours déçus ?

Parmi tant de guerriers, dont on craint la puissance,

Pourquoi suis-je l’objet de votre défiance ?

Pourquoi me choisir, moi ? par quel zèle emporté ?...

CICÉRON.

Vous-même jugez-vous ; l’avez-vous mérité ?

CATILINA.

Non, mais j’ai trop daigné m’abaisser à l’excuse ;

Et plus je me défends, plus Cicéron m’accuse.

Si vous avez voulu me parler en ami,

Vous vous êtes trompé, je suis votre ennemi :

Si c’est en citoyen, comme vous je crois l’être,

Et si c’est en consul, ce consul n’est pas maître ;

Il préside au sénat, et je peux l’y braver.

CICÉRON.

J’y punis les forfaits ; tremble de m’y trouver.

Malgré toute ta haine, à mes yeux méprisable,

Je t’y protégerai, si tu n’es point coupable :

Fuis Rome, si tu l’es.

CATILINA.

C’en est trop ; arrêtez.

C’est trop souffrir le zèle où vous vous emportez.

De vos vagues soupçons j’ai dédaigné l’injure ;

Mais après tant d’affronts que mon orgueil endure,

Je veux que vous sachiez que le plus grand de tous

N’est pas d’être accusé, mais protégé par vous.

 

 

Scène VI

 

CICÉRON, seul

 

Le traître pense-t-il, à force d’insolence,

Par sa fausse grandeur prouver son innocence ?

Tu ne peux m’imposer, perfide ; ne crois pas

Éviter l’œil vengeur attaché sur tes pas.

 

 

Scène VII

 

CICÉRON, CATON

 

CICÉRON.

Eh bien ! ferme Caton[18], Rome est-elle en défense ?

CATON.

Vos ordres sont suivis. Ma prompte vigilance

A disposé déjà ces braves chevaliers

Qui sous vos étendards marcheront les premiers.

Mais je crains tout du peuple, et du sénat lui-même.

CICÉRON.

Du sénat ?

CATON.

Enivré de sa grandeur suprême,[19]

Dans ses divisions il se forge des fers.

CICÉRON.

Les vices des Romains ont vengé l’univers,[20]

La vertu disparaît, la liberté chancelle ;

Mais Rome a des Catons, j’espère encor pour elle.

CATON.

Ah ! qui sert son pays sert souvent un ingrat.

Votre mérite même irrite le sénat ;

Il voit d’un œil jaloux cet éclat qui l’offense.

CICÉRON.

Les regards de Caton seront ma récompense.

Au torrent de mon siècle, à son iniquité,

J’oppose ton suffrage et la postérité.

Faisons notre devoir : les dieux feront le reste.

CATON.

Eh ! comment résister à ce torrent funeste,

Quand je vois dans ce temple, aux vertus élevé,

L’infâme trahison marcher le front levé ?

Croit-on que Mallius, cet indigne rebelle,

Ce tribun des soldats, subalterne infidèle,

De la guerre civile arborât l’étendard ;

Qu’il osât s’avancer vers ce sacré rempart,

Qu’il eût pu fomenter ces ligues menaçantes,

S’il n’était soutenu par des mains plus puissantes,

Si quelque rejeton de nos derniers tyrans

N’allumait en secret des feux plus dévorants ?

Les premiers du sénat nous trahissent peut-être ;

Des cendres de Sylla les tyrans vont renaître.

César fut le premier que mon cœur soupçonna.

Oui, j’accuse César.

CICÉRON.

Et moi, Catilina.[21]

De brigues, de complots, de nouveautés avide,

Vaste dans ses projets, impétueux, perfide,

Plus que César encor je le crois dangereux,

Beaucoup plus téméraire, et bien moins généreux,

Je viens de lui parler ; j’ai vu sur son visage,

J’ai vu dans ses discours son audace et sa rage,

Et la sombre hauteur d’un esprit affermi,

Qui se lasse de feindre, et parle en ennemi.

De ses obscurs complots je cherche les complices.

Tous ses crimes passés sont mes premiers indices.

J’en préviendrai la suite.

CATON.

Il a beaucoup d’amis ;

Je crains pour les Romains des tyrans réunis.

L’armée est en Asie, et le crime est dans Rome ;

Mais pour sauver l’état il suffit d’un grand homme.

CICÉRON.

Si nous sommes unis, il suffit de nous deux.

La discorde est bientôt parmi les factieux.

César peut conjurer, mais je connais son âme ;

Je sais quel noble orgueil le domine et l’enflamme.

Son cœur ambitieux ne peut être abattu

Jusqu’à servir en lâche un tyran sans vertu.

Il aime Rome encore, il ne veut point de maître ;

Mais je prévois trop bien qu’un jour il voudra l’être.

Tous deux jaloux de plaire, et plus de commander,

Ils sont montés trop haut pour jamais s’accorder.

Par leur désunion Rome sera sauvée.

Allons, n’attendons pas que, de sang abreuvée,

Elle tende vers nous ses languissantes mains,

Et qu’on donne des fers aux maîtres des humains.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

CATILINA, GÉTHÉGUS

 

CÉTHÉGUS.1

Tandis que tout s’apprête, et que ta main hardie[22]

Va de Rome et du monde allumer l’incendie,

Tandis que ton armée approche de ces lieux,

Sais-tu ce qui se passe en ces murs odieux ?

CATILINA.

Je sais que d’un consul la sombre défiance

Se livre à des terreurs qu’il appelle prudence ;

Sur le vaisseau public ce pilote égaré

Présente à tous les vents un flanc mal assuré ;

Il s’agite au hasard, à l’orage il s’apprête,

Sans savoir seulement d’où viendra la tempête.

Ne crains rien du sénat : ce corps faible et jaloux

Avec joie en secret l’abandonne à nos coups.

Ce sénat divisé, ce monstre à tant de têtes,

Si fier de sa noblesse, et plus de ses conquêtes,

Voit avec les transports de l’indignation

Les souverains des rois respecter Cicéron.

César n’est point à lui, Crassus le sacrifie.

J’attends tout de ma main, j’attends tout de l’envie.

C’est un homme expirant qu’on voit d’un faible effort

Se débattre et tomber dans les bras de la mort.

CÉTHÉGUS.

Il a des envieux, mais il parle, il entraîne ;

Il réveille la gloire, il subjugue la haine ;

Il domine au sénat.

CATILINA.

Je le brave en tous lieux ;

J’entends avec mépris ses cris injurieux :

Qu’il déclame à son gré jusqu’à sa dernière heure ;

Qu’il triomphe en parlant, qu’on l’admire, et qu’il meure.

De plus cruels soucis, des chagrins plus pressants,

Occupent mon courage, et règnent sur mes sens.

CÉTHÉGUS.

Que dis-tu ? qui t’arrête en ta noble carrière ?

Quand l’adresse et la force ont ouvert la barrière,

Que crains-tu ?

CATILINA.

Ce n’est pas mes nombreux ennemis ;

Mon parti seul m’alarme, et je crains mes amis.

De Lentulus-Sura l’ambition jalouse,

Le grand cœur de César, et surtout mon épouse.

CÉTHÉGUS.

Ton épouse ? tu crains une femme et des pleurs ?

Laisse-lui ses remords, laisse-lui ses terreurs ;

Tu l’aimes, mais en maître, et son amour docile

Est de tes grands desseins un instrument utile.

CATILINA.

Je vois qu’il peut enfin devenir dangereux.

Rome, un époux, un fils, partagent trop ses vœux.

Ô Rome ! ô nom fatal ! ô liberté chérie !

Quoi ! dans ma maison même on parle de patrie !

Je veux qu’avant le temps fixé pour le combat,

Tandis que nous allons éblouir le sénat,

Ma femme, avec mon fils, de ces lieux enlevée,

Abandonne une ville aux flammes réservée,

Qu’elle parte, en un mot. Nos femmes, nos enfants,

Ne doivent point troubler ces terribles moments.

Mais César !

CÉTHÉGUS.

Que veux-tu ? Si par ton artifice

Tu ne peux réussir à t’en faire un complice,

Dans le rang des proscrits faut-il placer son nom ?

Faut-il confondre enfin César et Cicéron ?

CATILINA.

C’est là ce qui m’occupe, et s’il faut qu’il périsse,

Je me sens étonné de ce grand sacrifice.

Il semble qu’en secret, respectant son destin,

Je révère dans lui l’honneur du nom romain.

Mais Sura viendra-t-il ?

CÉTHÉGUS.

Compte sur son audace ;

Tu sais comme, ébloui des grandeurs de sa race,

À partager ton règne il se croit destiné.

CATILINA.

Qu’à cet espoir trompeur il reste abandonné.[23]

Tu vois avec quel art il faut que je ménage

L’orgueil présomptueux de cet esprit sauvage,

Ses chagrins inquiets, ses soupçons, son courroux.

Sais-tu que de César il ose être jaloux ?

Enfin j’ai des amis moins aisés à conduire

Que Rome et Cicéron ne coûtent à détruire.

Ô d’un chef de parti dur et pénible emploi !

CÉTHÉGUS.

Le soupçonneux Sura s’avance ici vers toi.

 

 

Scène II

 

CATILINA, CÉTHÉGUS, LENTULUS-SURA

 

SURA.

Ainsi, malgré mes soins et malgré ma prière,

Vous prenez dans César une assurance entière ;

Vous lui donnez Préneste ; il devient notre appui.

Pensez-vous me forcer à dépendre de lui ?

CATILINA.

Le sang des Scipions n’est point fait pour dépendre.

Ce n’est qu’au premier rang que vous devez prétendre.

Je traite avec César, mais sans m’y confier ;

Son crédit peut nous nuire, il peut nous appuyer :

Croyez qu’en mon parti, s’il faut que je l’engage,

Je me sers de son nom, mais pour votre avantage.

SURA.

Ce nom est-il plus grand que le votre et le mien ?

Pourquoi vous abaisser à briguer ce soutien ?

On le fait trop valoir, et Rome est trop frappée

D’un mérite naissant qu’on oppose à Pompée.

Pourquoi le rechercher alors que je vous sers ?

Ne peut-on sans César subjuguer l’univers ?

CATILINA.

Nous le pouvons, sans doute, et sur votre vaillance

J’ai fondé dès longtemps ma plus forte espérance ;

Mais César est aimé du peuple et du sénat ;

Politique, guerrier, pontife, magistrat,

Terrible dans la guerre, et grand dans la tribune,

Par cent chemins divers il court à la fortune.

Il nous est nécessaire.

SURA.

Il nous sera fatal :

Notre égal aujourd’hui, demain notre rival,

Bientôt notre tyran, tel est son caractère ;

Je le crois du parti le plus grand adversaire.

Peut-être qu’à vous seul il daignera céder,

Mais croyez qu’à tout autre il voudra commander.

Je ne souffrirai point, puisqu’il faut vous le dire,

De son fier ascendant le dangereux empire.

Je vous ai prodigué mon service et ma foi,

Et je renonce à vous, s’il l’emporte sur moi.

CATILINA.

J’y consens ; faites plus, arrachez-moi la vie,

Je m’en déclare indigne, et je la sacrifie,

Si je permets jamais, de nos grandeurs jaloux,

Qu’un autre ose penser à s’élever sur nous :

Mais souffrez qu’à César votre intérêt me lie ;

Je le flatte aujourd’hui, demain je l’humilie:

Je ferai plus, peut-être ; en un mot, vous pensez

Que sur nos intérêts mes yeux s’ouvrent assez.

À Céthégus.

Va, prépare en secret le départ d’Aurélie ;

Que des seuls conjurés sa maison soit remplie.

De ces lieux cependant qu’on écarte ses pas,

Craignons de son amour les funestes éclats.

Par un autre chemin tu reviendras m’attendre

Vers ces lieux retirés où César va m’entendre.

SURA.

Enfin donc sans César vous n’entreprenez rien ?

Nous attendrons le fruit de ce grand entretien.

CATILINA.

Allez, j’espère en vous plus que dans César même.

CÉTHÉGUS.

Je cours exécuter ta volonté suprême,

Et sous tes étendards à jamais réunir

Ceux qui mettent leur gloire à savoir t’obéir.

 

 

Scène III

 

CATILINA, CÉSAR

 

CATILINA.

Eh bien ! César, eh bien ! toi de qui la fortune

Dès le temps de Sylla me fut toujours commune,

Toi dont j’ai présagé les éclatants destins,

Toi né pour être un jour le premier des Romains,

N’es-tu donc aujourd’hui que le premier esclave

Du fameux plébéien qui t’irrite et te brave ?

Tu le hais, je le sais, et ton œil pénétrant

Voit pour s’en affranchir ce que Rome entreprend ;

Et tu balancerais, et ton ardent courage

Craindrait de nous aider à sortir d’esclavage !

Des destins de la terre il s’agit aujourd’hui,

Et César souffrirait qu’on les changeât sans lui !

Quoi ! n’es-tu plus jaloux du nom du grand Pompée ?

Ta haine pour Caton s’est-elle dissipée ?

N’es-tu pas indigné de servir les autels,

Quand Cicéron préside au destin des mortels,

Quand l’obscur habitant des rives du Fibrène

Siège au-dessus de toi sur la pourpre romaine ?

Souffriras-tu longtemps tous ces rois fastueux,

Cet heureux Lucullus, brigand voluptueux,

Fatigué de sa gloire, énervé de mollesse ;

Un Crassus étonné de sa propre richesse,[24]

Dont l’opulence avide, osant nous insulter,

Asservirait l’état, s’il daignait l’acheter ?

Ah ! de quelque coté que tu jettes la vue,

Vois Rome turbulente, ou Rome corrompue ;

Vois ces lâches vainqueurs en proie aux factions,

Disputer, dévorer le sang des nations.

Le monde entier t’appelle, et tu restes paisible !

Veux-tu laisser languir ce courage invincible ?

De Rome qui te parle as-tu quelque pitié ?

César est-il fidèle à ma tendre amitié ?

CÉSAR.

Oui, si dans le sénat on te fait injustice,

César te défendra, compte sur mon service.

Je ne peux te trahir ; n’exige rien de plus.

CATILINA.

Et tu bornerais là tes vœux irrésolus ?

C’est à parler pour moi que tu peux te réduire ?

CÉSAR.

J’ai pesé tes projets, je ne veux pas leur nuire ;

Je peux leur applaudir, je n’y veux point entrer.

CATILINA.

J’entends : pour les heureux tu veux te déclarer.

Des premiers mouvements spectateur immobile,

Tu veux ravir les fruits de la guerre civile,

Sur nos communs débris établir ta grandeur.

CÉSAR.

Non, je veux des dangers plus dignes de mon cœur.

Ma haine pour Caton, ma fière jalousie

Des lauriers dont Pompée est couvert en Asie,

Le crédit, les honneurs, l’éclat de Cicéron,

Ne m’ont déterminé qu’à surpasser leur nom.

Sur les rives du Rhin, de la Seine, et du Tage,

La victoire m’appelle ; et voilà mon partage.

CATILINA.

Commence donc par Rome, et songe que demain

J’y pourrais avec toi marcher en souverain.

CÉSAR.

Ton projet est bien grand, peut-être téméraire ;

Il est digne de toi ; mais, pour ne te rien taire,

Plus il doit t’agrandir, moins il est fait pour moi.

CATILINA.

Comment ?

CÉSAR.

Je ne veux pas servir ici sous toi.

CATILINA.

Ah ! crois qu’avec César on partage sans peine.

CÉSAR.

On ne partage point la grandeur souveraine.

Va, ne te flatte pas que jamais à son char

L’heureux Catilina puisse enchaîner César.

Tu m’as vu ton ami, je le suis, je veux l’être ;

Mais jamais mon ami ne deviendra mon maître.

Pompée en serait digne, et s’il l’ose tenter,

Ce bras levé sur lui l’attend pour l’arrêter.

Sylla, dont tu reçus la valeur en partage,

Dont j’estime l’audace, et dont je hais la rage.

Sylla nous a réduits à la captivité :

Mais, s’il ravit l’empire, il l’avait mérité ;

Il soumit l’Hellespont, il fît trembler l’Euphrate,

Il subjugua l’Asie, il vainquit Mithridate.

Qu’as-tu fait ? quels états, quels fleuves, quelles mers,

Quels rois par toi vaincus ont adoré nos fers ?[25]

Tu peux, avec le temps, être un jour un grand homme ;

Mais tu n’as pas acquis le droit d’asservir Rome :

Et mon nom, ma grandeur, et mon autorité,

N’ont point encor l’éclat et la maturité,

Le poids qu’exigerait une telle entreprise.

Je vois que tôt ou tard Rome sera soumise.

J’ignore mon destin ; mais si j’étais un jour

Forcé par les Romains de régner à mon tour,

Avant que d’obtenir une telle victoire,

J’étendrai, si je puis, leur empire et leur gloire ;

Je serai digne d’eux, et je veux que leurs fers,

D’eux-mêmes respectés, de lauriers soient couverts.

CATILINA.

Le moyen que je t’offre est plus aisé peut-être.

Qu’était donc ce Sylla qui s’est fait notre maître ?

Il avait une armée, et j’en forme aujourd’hui ;

Il m’a fallu créer ce qui s’offrait à lui ;

Il profita des temps, et moi je les fais naître.

Je ne dis plus qu’un mot : il fut roi ; veux-tu l’être ?

Veux-tu de Cicéron subir ici la loi,

Vivre son courtisan, ou régner avec moi ?

CÉSAR.

Je ne veux l’un ni l’autre : il n’est pas temps de feindre.

J’estime Cicéron, sans l’aimer ni le craindre.

Je t’aime, je l’avoue, et je ne te crains pas.

Divise le sénat, abaisse des ingrats,

Tu le peux, j’y consens ; mais si ton âme aspire

Jusqu’à m’oser soumettre à ton nouvel empire,

Ce cœur sera fidèle à tes secrets desseins,

Et ce bras combattra l’ennemi des Romains.

Il sort.

 

Scène IV

 

CATILINA

 

Ah ! qu’il serve, s’il l’ose, au dessein qui m’anime ;

Et s’il n’en est l’appui, qu’il en soit la victime.[26]

Sylla voulait le perdre, il le connaissait bien.

Son génie en secret est l’ennemi du mien.

Je ferai ce qu’enfin Sylla craignit de faire.

 

 

Scène V

 

CATILINA, CÉTHÉGUS, LENTULUS-SURA

 

SURA.

César s’est-il montré favorable ou contraire ?

CATILINA.

Sa stérile amitié nous offre un faible appui.

Il faut et nous servir, et nous venger de lui.

Nous avons des soutiens plus sûrs et plus fidèles.

Les voici ces héros vengeurs de nos querelles.

 

 

Scène VI

 

CATILINA, LES CONJURÉS

 

CATILINA.

Venez, noble Pison, vaillant Autronius,

Intrépide Vargonte, ardent Statilius ;

Vous tous, braves guerriers de tout rang, de tout âge,

Des plus grands des humains redoutable assemblage ;

Venez, vainqueurs des rois, vengeurs des citoyens,

Vous tous, mes vrais amis, mes égaux, mes soutiens.

Encor quelques moments, un dieu qui vous seconde

Va mettre entre vos mains la maîtresse du monde.

De trente nations malheureux conquérants,

La peine était pour vous, le fruit pour vos tyrans.

Vos mains n’ont subjugué Tigrane et Mithridate,

Votre sang n’a rougi les ondes de l’Euphrate,

Que pour enorgueillir d’indignes sénateurs,

De leurs propres appuis lâches persécuteurs,

Grands par vos travaux seuls, et qui, pour récompense,

Vous permettaient de loin d’adorer leur puissance.

Le jour de la vengeance est arrivé pour vous.

Je ne propose point à votre fier courroux

Des travaux sans périls et des meurtres sans gloire :

Vous pourriez dédaigner une telle victoire ;

À vos cœurs généreux je promets des combats :

Je vois vos ennemis expirants sous vos bras :

Entrez dans leurs palais ; frappez, mettez en cendre

Tout ce qui prétendra l’honneur de se défendre ;

Mais surtout qu’un concert unanime et parfait

De nos vastes desseins assure en tout l’effet.

À l’heure où je vous parle on doit saisir Préneste ;

Des soldats de Sylla le redoutable reste,

Par des chemins divers et des sentiers obscurs,

Du fond de la Toscane avance vers ces murs.

Ils arrivent ; je sors, et je marche à leur tête.

Au-dehors, au-dedans, Rome est votre conquête.

Je combats Pétréius, et je m’ouvre en ces lieux,

Au pied du Capitole, un chemin glorieux.

C’est là que, par les droits que vous donne la guerre,

Nous montons en triomphe au trône de la terre,

À ce trône souillé par d’indignes Romains,

Mais lavé dans leur sang, et vengé par vos mains.

Curius et les siens doivent m’ouvrir les portes.

Il s’arrête un moment, puis il s’adresse à un conjuré.

Vous, des gladiateurs aurons-nous les cohortes ?

Leur joignez-vous surtout ces braves vétérans,

Qu’un odieux repos fatigua trop longtemps ?

LENTULUS.

Je dois les amener, sitôt que la nuit sombre

Cachera sous son voile et leur marche et leur nombre ;

Je les armerai tous dans ce lieu retiré.

CATILINA.

Vous, du mont Célius êtes-vous assuré ?

STATILIUS.

Les gardes sont séduits ; on peut tout entreprendre.

CATILINA.

Vous, au mont Aventin que tout soit mis en cendre.

Dès que de Mallius vous verrez les drapeaux,

De ce signal terrible allumez les flambeaux.

Aux maisons des proscrits que la mort soit portée.

La première victime à mes yeux présentée,

Vous l’avez tous juré, doit être Cicéron :

Immolez César même, oui, César et Caton.

Eux morts, le sénat tombe, et nous sert en silence.

Déjà notre fortune aveugle sa prudence ;

Dans ces murs, sous son temple, à ses yeux, sous ses pas,

Nous disposons en paix l’appareil du trépas.

Surtout avant le temps ne prenez point les armes.

Que la mort des tyrans précède les alarmes ;

Que Rome et Cicéron tombent du même fer ;[27]

Que la foudre en grondant les frappe avec l’éclair.

Vous avez dans vos mains le destin de la terre ;

Ce n’est point conspirer, c’est déclarer la guerre,

C’est reprendre vos droits, et c’est vous ressaisir

De l’univers dompté qu’on osait vous ravir.

À Céthégus et à Lentulus-Sura.

Vous, de ces grands desseins les auteurs magnanimes,

Venez dans le sénat, venez voir vos victimes.

De ce consul encor nous entendrons la voix ;

Croyez qu’il va parler pour la dernière fois.

Et vous, dignes Romains, jurez par cette épée,

Qui du sang des tyrans[28] sera bientôt trempée,

Jurez tous de périr ou de vaincre avec moi.

MARTIAN.

Oui, nous le jurons tous par ce fer et par toi.

UN AUTRE CONJURÉ.

Périsse le sénat !

MARTIAN.

Périsse l’infidèle

Qui pourra différer de venger ta querelle !

Si quelqu’un se repent, qu’il tombe sous nos coups !

CATILINA.

Allez, et cette nuit Rome entière est à vous.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

CATILINA, CÉTHÉGUS, AFFRANCHIS, MARTIAN, SEPTIME

 

CATILINA.

Tout est-il prêt ? enfin l’armée avance-t-elle ?

MARTIAN.

Oui, seigneur ; Mallius, à ses serments fidèle,

Vient entourer ces murs aux flammes destinés.

Au-dehors, au-dedans les ordres sont donnés.

Les conjurés en fouie au carnage s’excitent,

Et des moindres délais leurs courages s’irritent.

Prescrivez le moment où Rome doit périr.

CATILINA.

Sitôt que du sénat vous me verrez sortir,

Commencez à l’instant nos sanglants sacrifices ;

Que du sang des proscrits les fatales prémices

Consacrent sous vos mains ce redoutable jour.

Observez, Martian, vers cet obscur détour,

Si d’un consul trompé les ardents émissaires

Oseraient épier nos terribles mystères.

CÉTHÉGUS.

Peut-être avant le temps faudrait-il l’attaquer

Au milieu du sénat qu’il vient de convoquer ;

Je vois qu’il prévient tout, et que Rome alarmée...

CATILINA.

Prévient-il Mallius ? prévient-il mon armée ?

Connaît-il mes projets ? sait-il, dans son effroi,

Que Mallius n’agit, n’est armé que pour moi ?

Suis-je fait pour fonder ma fortune et ma gloire

Sur un vain brigandage, et non sur la victoire ?

Va, mes desseins sont grands, autant que mesurés ;

Les soldats de Sylla sont mes vrais conjurés.

Quand des mortels obscurs, et de vils téméraires,

D’un complot mal tissu forment les nœuds vulgaires,

Un seul ressort qui manque à leurs pièges tendus

Détruit l’ouvrage entier, et l’on n’y revient plus.

Mais des mortels choisis, et tels que nous le sommes,

Ces desseins si profonds, ces crimes de grands hommes,[29]

Cette élite indomptable, et ce superbe choix

Des descendants de Mars et des vainqueurs des rois ;

Tous ces ressorts secrets, dont la force assurée[30]

Trompe de Cicéron la prudence égarée,

Un feu dont l’étendue embrase au même instant

Les Alpes, l’Apennin, l’aurore et le couchant,

Que Rome doit nourrir, que rien ne peut éteindre :

Voilà notre destin, dis-moi s’il est à craindre.

CÉTHÉGUS.

Sous le nom de César, Préneste est-elle à nous ?

CATILINA.

C’est là mon premier pas ; c’est un des plus grands coups

Qu’au sénat incertain je porte en assurance.

Tandis que Nonnius tombe sous ma puissance,

Tandis qu’il est perdu, je fais semer le bruit

Que tout ce grand complot par lui-même est conduit.

La moitié du sénat croit Nonnius complice.

Avant qu’on délibère, avant qu’on s’éclaircisse,

Avant que ce sénat, si lent dans ses débats,

Ait démêlé le piège où j’ai conduit ses pas,

Mon armée est dans Rome, et la terre asservie.[31]

Allez ; que de ces lieux on enlève Aurélie,

Et que rien ne partage un si grand intérêt.

 

 

Scène II

 

AURÉLIE, CATILINA, CÉTHÉGUS, AFFRANCHIS, MARTIAN, SEPTIME

 

AURÉLIE, une lettre à la main.

Lis ton sort et le mien, ton crime et ton arrêt ;

Voilà ce qu’on m’écrit.

CATILINA.

Quelle main téméraire ?...

Eh  bien ! je reconnais le seing de votre père.

AURÉLIE.

Lis...

CATILINA lit la lettre.

« La mort trop longtemps a respecté mes jours,[32]

« Une fille que j’aime en termine le cours.

« Je suis trop bien puni, dans ma triste vieillesse,

« De cet hymen affreux qu’a permis ma faiblesse.

« Je sais de votre époux les complots odieux.

« César qui nous trahit veut enlever Préneste.

« Vous avez partagé leur trahison funeste ;

« Repentez-vous, ingrate, ou périssez comme eux... »

Mais comment Nonnius aurait-il pu connaître

Des secrets qu’un consul ignore encor peut-être ?

CÉTHÉGUS.

Ce billet peut vous perdre.

CATILINA, à Céthégus.

Il pourra nous servir.

À Aurélie.

Il faut tout vous apprendre, il faut tout éclaircir.[33]

Je vais armer le monde, et c’est pour ma défense.

Vous, dans ce jour de sang marqué pour ma puissance,

Voulez-vous préférer un père à votre époux ?

Pour la dernière fois dois-je compter sur vous ?

AURÉLIE.

Tu m’avais ordonné le silence et la fuite ;

Tu voulais à mes pleurs dérober ta conduite ;

Eh bien ! que prétends-tu ?

CATILINA.

Partez au même instant ;

Envoyez au consul ce billet important.

J’ai mes raisons, je veux qu’il apprenne à connaître

Que César est à craindre, et plus que moi peut-être.

Je n’y suis point nommé ; César est accusé ;

C’est ce que j’attendais, tout le reste est aisé.

Que mon fils au berceau, mon fils né pour la guerre,

Soit porté dans vos bras aux vainqueurs de la terre.

Ne rentrez avec lui dans ces murs abhorrés

Que quand j’en serai maître, et quand vous régnerez.

Notre hymen est secret : je veux qu’on le publie[34]

Au milieu de l’armée, aux yeux de l’Italie ;

Je veux que votre père, humble dans son courroux,

Soit le premier sujet qui tombe à vos genoux.

Partez, daignez me croire, et laissez-vous conduire ;

Laissez-moi mes dangers, ils doivent me suffire,

Et ce n’est pas à vous de partager mes soins :

Vainqueur et couronné, cette nuit je vous joins.

AURÉLIE.

Tu vas ce jour dans Rome ordonner le carnage ?

CATILINA.

Oui, de nos ennemis j’y vais punir la rage.

Tout est prêt : on m’attend.[35]

AURÉLIE.

Commence donc par moi,

Commence par ce meurtre, il est digne de toi :

Barbare, j’aime mieux, avant que tout périsse,

Expirer par tes mains, que vivre ta complice.

CATILINA.

Qu’au nom de nos liens votre esprit raffermi...

CÉTHÉGUS.

Ne désespérez point un époux, un ami.

Tout vous est confié ; la carrière est ouverte,

Et reculer d’un pas, c’est courir à sa perte.

AURÉLIE.

Ma perte fut certaine au moment où mon cœur

Reçut de vos conseils le poison séducteur ;

Quand j’acceptai sa main, quand je fus abusée,

Attachée à son sort, victime méprisée.

Vous pensez que mes yeux timides, consternés,

Respecteront toujours vos complots forcenés.

Malgré moi sur vos pas vous m’avez su conduire.

J’aimais ; il fut aisé, cruels, de me séduire !

Et c’est un crime affreux dont on doit vous punir,

Qu’à tant d’atrocité l’amour ait pu servir.

Dans mon aveuglement, que ma raison déplore,

Ce reste de raison m’éclaire au moins encore.

Il fait rougir mon front de l’abus détesté

Que vous avez tous fait de ma crédulité.

L’amour me fît coupable, et je ne veux plus l’être ;

Je ne veux point servir les attentats d’un maître ;

Je renonce à mes vœux, à ton crime, à ta foi ;

Mes mains, mes propres mains s’armeront contre toi.

Frappe, et traîne dans Rome embrasée et fumante,

Pour ton premier exploit, ton épouse expirante :

Fais périr avec moi l’enfant infortuné

Que les dieux en courroux à mes vœux ont donné ;

Et couvert de son sang, libre dans ta furie,[36]

Barbare, assouvis-toi du sang de ta patrie.

CATILINA.

C’est donc là ce grand cœur, et qui me fut soumis ?

Ainsi vous vous rangez parmi mes ennemis ?

Ainsi dans la plus juste et la plus noble guerre

Qui jamais décida du destin de la terre,

Quand je brave un consul, et Pompée, et Caton,

Mes plus grands ennemis seront dans ma maison ?

Les préjugés romains de votre faible père

Arment contre moi-même une épouse si chère ?

Et vous mêlez enfin la menace à l’effroi ?

AURÉLIE.

Je menace le crime... et je tremble pour toi.

Dans mes emportements vois encor ma tendresse,

Frémis d’en abuser, c’est ma seule faiblesse.

Crains...

CATILINA.

Cet indigne mot n’est pas fait pour mon cœur.

Ne me parlez jamais de paix ni de terreur :

C’est assez m’offenser. Écoutez : je vous aime ;

Mais ne présumez pas que, m’oubliant moi-même,

J’immole à mon amour ces amis généreux,

Mon parti, mes desseins, et l’empire avec eux.

Vous n’avez pas osé regarder la couronne ;

Jugez de mon amour, puisque je vous pardonne :

Mais sachez...

AURÉLIE.

La couronne où tendent tes desseins,

Cet objet du mépris du reste des Romains,

Va, je l’arracherais sur mon front affermie,

Comme un signe insultant d’horreur et d’infamie.

Quoi ! tu m’aimes assez pour ne te pas venger,

Pour ne me punir pas de t’oser outrager,

Pour ne pas ajouter ta femme à tes victimes ?

Et moi je t’aime assez pour arrêter tes crimes.[37]

Et je cours...

 

 

Scène III

 

CATILINA, CÉTHÉGUS, LENTULUS-SURA, AURÉLIE, AFFRANCHIS, MARTIAN, SEPTIME

 

SURA.

C’en est fait, et nous sommes perdus ;

Nos amis sont trahis, nos projets confondus.

Préneste entre nos mains n’a point été remise ;

Nonnius vient dans Rome ; il sait notre entreprise.

Un de nos confidents, dans Préneste arrêté,

A subi les tourments, et n’a point résisté.

Nous avons trop tardé ; rien ne peut nous défendre,

Nonnius au sénat vient accuser son gendre.

Il va chez Cicéron, qui n’est que trop instruit.

AURÉLIE.

Eh bien ! de tes forfaits tu vois quel est le fruit !

Voilà ces grands desseins où j’aurais dû souscrire,

Ces destins de Sylla, ce trône, cet empire !

Es-tu désabusé ? tes yeux sont-ils ouverts ?

CATILINA, après un moment de silence.

Je ne m’attendais pas à ce nouveau revers.

Mais... me trahiriez-vous ?

AURÉLIE.

Je le devrais peut-être.

Je devrais servir Rome, en la vengeant d’un traître :

Nos dieux m’en avoueraient. Je ferai plus; je veux

Te rendre à ton pays, et vous sauver tous deux.

Ce cœur n’a pas toujours la faiblesse en partage.

Je n’ai point tes fureurs, mais j’aurai ton courage ;

L’amour en donne au moins. J’ai prévu le danger ;

Ce danger est venu, je veux le partager.

Je vais trouver mon père; il faudra que j’obtienne

Qu’il m’arrache la vie, ou qu’il sauve la tienne.

Il m’aime, il est facile, il craindra devant moi

D’armer le désespoir d’un gendre tel que toi.

J’irai parler de paix à Cicéron lui-même.

Ce consul qui te craint, ce sénat où l’on t’aime,

Où César te soutient, où ton nom est puissant,

Se tiendront trop heureux de te croire innocent.

On pardonne aisément à ceux qui sont à craindre.

Repens-toi seulement, mais repens-toi sans feindre ;

Il n’est que ce parti quand on est découvert :

Il blesse ta fierté, mais tout autre te perd,

Et je te donne au moins, quoi qu’on puisse entreprendre,

Le temps de quitter Rome, ou d’oser t’y défendre.[38]

Plus de reproche ici sur tes complots pervers ;

Coupable, je t’aimais ; malheureux, je te sers :

Je mourrai pour sauver et tes jours et ta gloire.

Adieu : Catilina doit apprendre à me croire :

Je l’avais mérité.

CATILINA, l’arrêtant.

Que faire, et quel danger ?

Écoutez... le sort change, il me force à changer...

Je me rends... je vous cède... il faut vous satisfaire...

Mais... songez qu’un époux est pour vous plus qu’un père,

Et que, dans le péril dont nous sommes pressés,

Si je prends un parti, c’est vous qui m’y forcez.

AURÉLIE.

Je me charge de tout, fût-ce encor de ta haine.

Je te sers, c’est assez. Fille, épouse, et Romaine,

Voilà tous mes devoirs, je les suis ; et le tien

Est d’égaler un cœur aussi pur que le mien.

 

 

Scène IV

 

CATILINA, CÉTHÉGUS, AFFRANCHIS, LENTULUS-SURA

 

SURA.

Est-ce Catilina que nous venons d’entendre ?

N’es-tu de Nonnius que le timide gendre ?

Esclave d’une femme, et d’un seul mot troublé,

Ce grand cœur s’est rendu sitôt qu’elle a parlé.

CÉTHÉGUS.

Non, tu ne peux changer ; ton génie invincible,

Animé par l’obstacle, en sera plus terrible.

Sans ressource à Préneste, accusés au sénat,

Nous pourrions être encor les maîtres de l’état ;

Nous le ferions trembler, même dans les supplices.

Nous avons trop d’amis, trop d’illustres complices,

Un parti trop puissant, pour ne pas éclater.

SURA.

Mais avant le signal on peut nous arrêter.

C’est lorsque dans la nuit le sénat se sépare,

Que le parti s’assemble, et que tout se déclare.

Que faire ?

CÉTHÉGUS, à Catilina.

Tu te tais, et tu frémis d’effroi ?

CATILINA.

Oui, je frémis du coup que mon sort veut de moi.

SURA.

J’attends peu d’Aurélie ; et, dans ce jour funeste,

Vendre cher notre vie est tout ce qui nous reste.

CATILINA.

Je compte les moments, et j’observe les lieux.

Aurélie, en flattant ce vieillard odieux,

En le baignant de pleurs, en lui demandant grâce,

Suspendra pour un temps sa course et sa menace.

Cicéron, que j’alarme, est ailleurs arrêté ;

C’en est assez, amis, tout est en sûreté.

Qu’on transporte soudain les armes nécessaires ;

Armez tout, affranchis, esclaves, et sicaires ;

Débarrassez l’amas de ces lieux souterrains,

Et qu’il en reste encore assez pour mes desseins.

Vous, fidèle affranchi, brave et prudent Septime,

Et vous, cher Martian, qu’un même zèle anime,

Observez Aurélie, observez Nonnius :

Allez ; et dans l’instant qu’ils ne se verront plus,

Abordez-le en secret de la part de sa fille ;

Peignez-lui son danger, celui de sa famille ;

Attirez-le en parlant vers ce détour obscur

Qui conduit au chemin de Tibur et d’Anxur :

Là, saisissant tous deux le moment favorable,

Vous... Ciel ! que vois-je ?

 

 

Scène V

 

CICÉRON, CATILINA, CÉTHÉGUS, AFFRANCHIS,  LENTULUS-SURA

 

CICÉRON.

Arrête, audacieux coupable ;

Où portes-tu tes pas ? Vous, Céthégus, parlez...

Sénateurs, affranchis, qui vous a rassemblés ?

CATILINA.

Bientôt dans le sénat nous pourrons te l’apprendre.

CÉTHÉGUS.

De ta poursuite vaine on saura s’y défendre.

SURA.

Nous verrons si, toujours prompt à nous outrager,

Le fils de Tullius nous ose interroger.

CICÉRON.

J’ose au moins demander qui sont ces téméraires.

Sont-ils, ainsi que vous, des Romains consulaires,

Que la loi de l’état me force à respecter,

Et que le sénat seul ait le droit d’arrêter ?

Qu’on les charge de fers ; allez, qu’on les entraîne.

CATILINA.

C’est donc toi qui détruis la liberté romaine ?

Arrêter des Romains sur tes lâches soupçons !

CICÉRON.

Ils sont de ton conseil, et voilà mes raisons.

Vous-mêmes, frémissez. Licteurs, qu’on m’obéisse.

On emmène Septime et Martian.

CATILINA.

Implacable ennemi, poursuis ton injustice ;

Abuse de ta place, et profite du temps.

Il faudra rendre compte, et c’est où je t’attends.

CICÉRON.

Qu’on fasse à l’instant même interroger ces traîtres.

Va, je pourrai bientôt traiter ainsi leurs maîtres.

J’ai mandé Nonnius : il sait tous tes desseins.

J’ai mis Rome en défense, et Préneste en mes mains.

Nous verrons qui des deux emporte la balance,

Ou de ton artifice, ou de ma vigilance.

Je ne te parle plus ici de repentir ;

Je parle de supplice, et veux t’en avertir.

Avec les assassins sur qui tu te reposes,

Viens t’asseoir au sénat, et suis-moi, si tu l’oses.

 

 

Scène VI

 

CATILINA, CÉTHÉGUS, LENTULUS-SURA

 

CÉTHÉGUS.

Faut-il donc succomber sous les puissants efforts

D’un bras habile et prompt qui rompt tous nos ressorts ?

Faut-il qu’à Cicéron le sort nous sacrifie ?

CATILINA.

Jusqu’au dernier moment ma fureur le défie.

C’est un homme alarmé, que son trouble conduit,

Qui cherche à tout apprendre, et qui n’est pas instruit :

Nos amis arrêtés vont accroître ses peines :

Ils sauront l’éblouir de clartés incertaines.

Dans ce billet fatal César est accusé.

Le sénat en tumulte est déjà divisé.

Mallius et l’armée aux portes vont paraître.

Vous m’avez cru perdu ; marchez, et je suis maître.

SURA.

Nonnius du consul éclaircit les soupçons.

CATILINA.

Il ne le verra pas, c’est moi qui t’en réponds.

Marchez, dis-je ; au sénat parlez en assurance,

Et laissez-moi le soin de remplir ma vengeance.

Allons... Où vais-je ?

CÉTHÉGUS.

Eh bien ?

CATILINA.

Aurélie ! ah, grands dieux !

Qu’allez-vous ordonner de ce cœur furieux ?[39]

Écartez-la, surtout. Si je la vois paraître,

Tout prêt à vous servir, je tremblerai peut-être.

 

 

ACTE IV

 

Le théâtre doit représenter le lieu préparé pour le sénat. Cette salle laisse voir une partie de la galerie qui conduit du palais d’Aurélie au temple de Tellus. Un double rang de sièges forme un cercle dans cette salle ; le siège de Cicéron, plus élevé, est au milieu.

 

 

Scène première

 

GÉTHÉGUS, LENTULUS-SURA, retirés vers le devant

 

SURA.

Tous ces pères de Rome, au sénat appelés,

Incertains de leur sort, et de soupçons troublés,

Ces monarques tremblants tardent bien à paraître.

CÉTHÉGUS.

L’oracle des Romains, ou qui du moins croit l’être,

Dans d’impuissants travaux sans relâche occupé,

Interroge Septime ; et, par ses soins trompé,

Il a retardé tout par ses fausses alarmes.

SURA.

Plût au ciel que déjà nous eussions pris les armes !

Je crains, je l’avouerai, cet esprit du sénat,

Ces préjugés sacrés de l’amour de l’état,

Cet antique respect, et cette idolâtrie,

Que réveille en tout temps le nom de la patrie.

CÉTHÉGUS.

La patrie est un nom sans force et sans effet ;

On le prononce encor, mais il n’a plus d’objet.

Le fanatisme usé des siècles héroïques

Se conserve, il est vrai, dans des âmes stoïques ;

Le reste est sans vigueur, ou fait des vœux pour nous.

Cicéron, respecté, n’a fait que des jaloux ;

Caton est sans crédit ; César nous favorise :

Défendons-nous ici, Rome sera soumise.[40]

SURA.

Mais si Catilina, par sa femme séduit,

De tant de nobles soins nous ravissait le fruit !

Tout homme a sa faiblesse, et cette âme hardie

Reconnaît en secret l’ascendant d’Aurélie.

Il l’aime, il la respecte, il pourra lui céder.

CÉTHÉGUS.

Sois sûr qu’à son amour il saura commander.

SURA.

Mais tu l’as vu frémir ; tu sais ce qu’il en coûte,

Quand de tels intérêts...

CÉTHÉGUS, en le tirant à part.

Caton approche, écoute.

Lentulus et Céthégus s’asseyent à un bout de la salle.

 

 

Scène II

 

CATON entre au sénat avec LUCULLUS, CRASSUS, FAVONIUS, CLODIUS, MURÉNA, CÉSAR, CATULLUS, MARCELLUS, etc.

 

CATON, en regardant les deux conjurés.

Lucullus, je me trompe, ou ces deux confidents

S’occupent en secret de soins trop importants.

Le crime est sur leur front, qu’irrite ma présence.

Déjà la trahison marche avec arrogance.

Le sénat qui la voit cherche à dissimuler.

Le démon de Sylla semble nous aveugler.

L’aine de ce tyran dans le sénat respire.

CÉTHÉGUS.

Je vous entends assez, Caton ; qu’osez-vous dire ?

CATON, en s’asseyant, tandis que les autres prennent place.

Que les dieux du sénat, les dieux de Scipion,

Qui contre toi, peut-être, ont inspiré Caton,

Permettent quelquefois les attentats des traîtres ;

Qu’ils ont à des tyrans asservi nos ancêtres ;

Mais qu’ils ne mettront pas en de pareilles mains

La maîtresse du monde et le sort des humains.

J’ose encore ajouter que son puissant génie,

Qui n’a pu qu’une fois souffrir la tyrannie,

Pourra dans Céthégus et dans Catilina

Punir tous les forfaits qu’il permit à Sylla.

CÉSAR.

Caton, que faites-vous ? et quel affreux langage !

Toujours votre vertu s’explique avec outrage.

Vous révoltez les cœurs, au lieu de les gagner.

César s’assied.

CATON, à César.

Sur les cœurs corrompus vous cherchez à régner.

Pour les séditieux César toujours facile

Conserve en nos périls un courage tranquille.

CÉSAR.

Caton, il faut agir dans les jours des combats ;

Je suis tranquille ici, ne vous en plaignez pas.

CATON.

Je plains Rome, César, et je la vois trahie.

Ô ciel ! pourquoi faut-il qu’aux climats de l’Asie,

Pompée, en ces périls, soit encore arrêté ?

CÉSAR.

Quand César est pour vous, Pompée est regretté ?

CATON.

L’amour de la patrie anime ce grand homme.

CÉSAR.

Je lui dispute tout, jusqu’à l’amour de Rome.

 

 

Scène III

 

CATON, LUCULLUS, CICÉRON, CRASSUS, FAVONIUS, CLODIUS, MURÉNA, CÉSAR, CATULLUS, MARCELLUS, etc.

 

Cicéron, arrivant avec précipitation, tous les sénateurs se lèvent.

CICÉRON.

Ah ! dans quels vains débats perdez-vous ces instants ?

Quand Rome à son secours appelle ses enfants,

Qu’elle vous tend les bras, et que ses sept collines

Se couvrent à vos yeux de meurtres, de ruines,

Qu’on a déjà donné le signal des fureurs,

Qu’on a déjà versé le sang des sénateurs ?

LUCULLUS.

Ô ciel !

CATON.

Que dites-vous ?

CICÉRON, debout.

J’avais d’un pas rapide

Guidé des chevaliers la cohorte intrépide,

Assuré des secours aux postes menacés,

Armé les citoyens avec ordre placés.

J’interrogeais chez moi ceux qu’en ce trouble extrême,

Aux yeux de Céthégus j’avais surpris moi-même.

Nonnius, mon ami, ce vieillard généreux,

Cet homme incorruptible, en ces temps malheureux,

Pour sauver Rome et vous, arrive de Préneste.

Il venait m’éclairer dans ce trouble funeste,

M’apprendre jusqu’aux noms de tous les conjurés,

Lorsque de notre sang deux monstres altérés,

À coups précipités frappent ce cœur fidèle,

Et font périr en lui tout le fruit de mon zèle.

Il tombe mort ; on court, on vole, on les poursuit ;

Le tumulte, l’horreur, les ombres de la nuit,

Le peuple, qui se presse, et qui se précipite,

Leurs complices enfin favorisent leur fuite.

J’ai saisi l’un des deux qui, le fer à la main,

Égaré, furieux, se frayait un chemin :

Je l’ai mis dans les fers, et j’ai su que ce traître

Avait Catilina pour complice et pour maître.

Cicéron s’assied avec le sénat.

 

 

Scène IV

 

CATON, LUCULLUS, CICÉRON, CATILINA, CRASSUS, FAVONIUS, CLODIUS, MURÉNA, CÉSAR, CATULLUS, MARCELLUS, etc.

 

Catilina, debout entre Caton et César. Céthégus est auprès de César, le sénat assis.

CATILINA.

Oui, sénat, j’ai tout fait, et vous voyez la main

Qui de votre ennemi vient de percer le sein.

Oui, c’est Catilina qui venge la patrie,

C’est moi qui d’un perfide ai terminé la vie.

CICÉRON.

Toi, fourbe ? toi, barbare ?

CATON.

Oses-tu te vanter ?...

CÉSAR.

Nous pourrons le punir, mais il faut l’écouter.

CÉTHÉGUS.

Parle, Catilina, parle, et force au silence

De tous tes ennemis l’audace et l’éloquence.

CICÉRON.

Romains, où sommes-nous ?

CATILINA.

Dans les temps du malheur,

Dans la guerre civile, au milieu de l’horreur,

Parmi l’embrasement qui menace le monde,

Parmi des ennemis qu’il faut que je confonde.

Les neveux de Sylla, séduits par ce grand nom,

Ont osé de Sylla montrer l’ambition.[41]

J’ai vu la liberté dans les cœurs expirante,

Le sénat divisé, Rome dans l’épouvante,

Le désordre en tous lieux, et surtout Cicéron

Semant ici la crainte, ainsi que le soupçon.

Peut-être il plaint les maux dont Rome est affligée :

Il vous parle pour elle ; et moi je l’ai vengée.

Par un coup effrayant je lui prouve aujourd’hui

Que Rome et le sénat me sont plus chers qu’à lui.

Sachez que Nonnius était l’âme invisible,

L’esprit qui gouvernait ce grand corps si terrible,

Ce corps de conjurés qui, des monts Apennins,

S’étend jusqu’où finit le pouvoir des Romains.

Les moments étaient chers, et les périls extrêmes.

Je l’ai su, j’ai sauvé l’état, Rome, et vous-mêmes.

Ainsi, par un soldat fut puni Spurius ;[42]

Ainsi les Scipions ont immolé Gracchus.

Qui m’osera punir d’un si juste homicide ?

Qui de vous peut encor m’accuser ?

CICÉRON.

Moi, perfide !

Moi, qu’un Catilina se vante de sauver ;

Moi, qui connais ton crime, et qui vais le prouver.

Que ces deux affranchis viennent se faire entendre.

Sénat, voici la main qui mettait Rome en cendre ;

Sur un père de Rome il a porté ses coups ;

Et vous souffrez qu’il parle, et qu’il s’en vante à vous ?

Vous souffrez qu’il vous trompe, alors qu’il vous opprime ?

Qu’il fasse insolemment des vertus de son crime ?

CATILINA.

Et vous souffrez, Romains, que mon accusateur

Des meilleurs citoyens soit le persécuteur ?

Apprenez des secrets que le consul ignore ;

Et profitez-en tous, s’il en est temps encore.

Sachez qu’en son palais, et presque sous ces lieux,

Nonnius enfermait l’amas prodigieux

De machines, de traits, de lances et d’épées,

Que dans des flots de sang Rome doit voir trempées.

Si Rome existe encore, amis, si vous vivez,

C’est moi, c’est mon audace à qui vous le devez.

Pour prix de mon service, approuvez mes alarmes ;

Sénateurs, ordonnez qu’on saisisse ces armes.

CICÉRON, aux licteurs.

Courez chez Nonnius, allez, et qu’à nos yeux

On amène sa fille en ces augustes lieux.

Tu trembles à ce nom !

CATILINA.

Moi, trembler ? je méprise

Cette ressource indigne où ta haine s’épuise.

Sénat, le péril croît, quand vous délibérez.

Eh bien ! sur ma conduite êtes-vous éclairés ?

CICÉRON.

Oui, je le suis, Romains, je le suis sur son crime.

Qui de vous peut penser qu’un vieillard magnanime

Ait formé de si loin ce redoutable amas,

Ce dépôt des forfaits et des assassinats ?

Dans ta propre maison ta rage industrieuse

Craignait de mes regards la lumière odieuse.

De Nonnius trompé tu choisis le palais,

Et ton noir artifice y cacha tes forfaits.

Peut-être as-tu séduit sa malheureuse fille.

Ah ! cruel, ce n’est pas la première famille

Où tu portas le trouble, et le crime, et la mort.

Tu traites Rome ainsi : c’est donc là notre sort !

Et tout couvert d’un sang qui demande vengeance,

Tu veux qu’on t’applaudisse et qu’on te récompense !

Artisan de la guerre, affreux conspirateur,

Meurtrier d’un vieillard, et calomniateur,

Voilà tout ton service, et tes droits, et tes titres.

Ô vous des nations jadis heureux arbitres,

Attendez-vous ici, sans force et sans secours,

Qu’un tyran forcené dispose de vos jours ?

Fermerez-vous les yeux au bord des précipices ?

Si vous ne vous vengez, vous êtes ses complices.

Rome ou Catilina doit périr aujourd’hui.

Vous n’avez qu’un moment : jugez entre elle et lui.

CÉSAR.

Un jugement trop prompt est souvent sans justice.

C’est la cause de Rome ; il faut qu’on l’éclaircisse.

Aux droits de nos égaux est-ce à nous d’attenter ?

Toujours dans ses pareils il faut se respecter.

Trop de sévérité tient de la tyrannie.

CATON.

Trop d’indulgence ici tient de la perfidie.

Quoi ! Rome est d’un coté, de l’autre un assassin,

C’est Cicéron qui parle, et l’on est incertain ?

CÉSAR.

Il nous faut une preuve ; on n’a que des alarmes.

Si l’on trouve en effet ces parricides armes,

Et si de Nonnius le crime est avéré,

Catilina nous sert, et doit être honoré.[43]

À Catilina.

Tu me connais : en tout je te tiendrai parole.

CICÉRON.

Ô Rome ! ô ma patrie ! ô dieux du Capitole !

Ainsi d’un scélérat un héros est l’appui !

Agissez-vous pour vous, en nous parlant pour lui ?

César, vous m’entendez ; et Rome trop à plaindre

N’aura donc désormais que ses enfants à craindre ?

CLODIUS.

Rome est en sûreté ; César est citoyen.

Qui peut avoir ici d’autre avis que le sien ?

CICÉRON.

Clodius, achevez : que votre main seconde

La main qui prépara la ruine du monde.

C’en est trop, je ne vois dans ces murs menacés

Que conjurés ardents et citoyens glacés.

Catilina l’emporte, et sa tranquille rage,

Sans crainte et sans danger, médite le carnage.

Au rang des sénateurs il est encore admis ;

Il proscrit le sénat, et s’y fait des amis ;

Il dévore des yeux le fruit de tous ses crimes :

Il vous voit y vous menace, et marque ses victimes :

Et lorsque je m’oppose à tant d’énormités,

César parle de droits et de formalités ;

Clodius à mes yeux de son parti se range ;

Aucun ne veut souffrir que Cicéron le venge.

Nonnius par ce traître est mort assassiné.

N’avons-nous pas sur lui le droit qu’il s’est donné ?

Le devoir le plus saint, la loi la plus chérie,

Est d’oublier la loi pour sauver la patrie.

Mais vous n’en avez plus.

 

 

Scène V

 

LE SÉNAT, AURÉLIE

 

AURÉLIE.

Ô vous ! sacrés vengeurs,

Demi-dieux sur la terre, et mes seuls protecteurs,

Consul, auguste appui qu’implore l’innocence,

Mon père par ma voix vous demande vengeance :[44]

J’ai retiré ce fer enfoncé dans son flanc.

En voulant se jeter aux pieds de Cicéron qui la relève.

Mes pleurs mouillent vos pieds arrosés de son sang.

Secourez-moi, vengez ce sang qui fume encore,

Sur l’infâme assassin que ma douleur ignore.

CICÉRON, en montrant Catilina.

Le voici.

AURÉLIE.

Dieux !

CICÉRON.

C’est lui, lui qui l’assassina,

Qui s’en ose vanter.

AURÉLIE.

Ô ciel ! Catilina !

L’ai-je bien entendu ? Quoi ! monstre sanguinaire !

Quoi ! c’est toi, c’est ta main qui massacra mon père ?

Des licteurs la soutiennent.

CATILINA, se tournant vers Céthégus, et se jetant éperdu entre ses bras.

Quel spectacle, grands dieux ! je suis trop bien puni.

CÉTHÉGUS.

À ce fatal objet quel trouble t’a saisi ?

Aurélie à nos pieds vient demander vengeance :

Mais si tu servis Rome, attends ta récompense.

CATILINA, se tournant, vers Aurélie.

Aurélie, il est vrai... qu’un horrible devoir...

M’a forcé... Respectez mon cœur, mon désespoir...

Songez qu’un nœud plus saint et plus inviolable...

 

 

Scène VI

 

LE SÉNAT, AURÉLIE, LE CHEF DES LICTEURS

 

LE CHEF DES LICTEURS.

Seigneur, on a saisi ce dépôt formidable.

CICÉRON.

Chez Nonnius ?

LE CHEF.

Chez lui. Ceux qui sont arrêtés

N’accusent que lui seul de tant d’iniquités.

AURÉLIE.

Ô comble de la rage et de la calomnie !

On lui donne la mort : on veut flétrir sa vie !

Le cruel dont la main porta sur lui les coups...

CICÉRON.

Achevez.

AURÉLIE.

Justes dieux ! où me réduisez-vous ?

CICÉRON.

Parlez ; la vérité dans son jour doit paraître.

Vous gardez le silence à l’aspect de ce traître !

Vous baissez devant lui vos yeux intimidés !

Il frémit devant vous! Achevez, répondez.

AURÉLIE.

Ah ! je vous ai trahis ; c’est moi qui suis coupable.

CATILINA.

Non, vous ne l’êtes point...

AURÉLIE.

Va, monstre impitoyable ;

Va, ta pitié m’outrage, elle me fait horreur.

Dieux ! j’ai trop tard connu ma détestable erreur.

Sénat, j’ai vu le crime, et j’ai tu les complices ;

Je demandais vengeance, il me faut des supplices.

Ce jour menace Rome, et vous, et l’univers.

Ma faiblesse a tout fait, et c’est moi qui vous perds.

Traître, qui m’as conduite à travers tant d’abîmes,[45]

Tu forças ma tendresse à servir tous tes crimes.

Périsse, ainsi que moi, le jour, l’horrible jour,

Où ta rage a trompé mon innocent amour !

Ce jour où, malgré moi, secondant ta furie,

Fidèle à mes serments, perfide à ma patrie,

Conduisant Nonnius à cet affreux trépas,

Et, pour mieux l’égorger, le pressant dans mes bras,[46]

J’ai présenté sa tête à ta main sanguinaire !

Tandis qu’Aurélie parle au bout du théâtre, Cicéron est assis, plongé dans la douleur.

Murs sacrés, dieux vengeurs, sénat, mânes d’un père,

Romains, voilà l’époux dont j’ai suivi la loi,

Voilà votre ennemi !... Perfide, imite-moi.

Elle se frappe.

CATILINA.

Où suis-je ? malheureux !

CATON.

Ô jour épouvantable !

CICÉRON, se levant.

Jour trop digne en effet d’un siècle si coupable !

AURÉLIE.

Je devais... un billet remis entre vos mains...

Consul... de tous cotés je vois vos assassins...

Je me meurs...

On emmène Aurélie.

CICÉRON.

S’il se peut, qu’on la secoure, Aufide ;

Qu’on cherche cet écrit. En est-ce assez, perfide ?

Sénateurs, vous tremblez, vous ne vous joignez pas

Pour venger tant de sang, et tant d’assassinats ?

Il vous impose encor ? Vous laissez impunie

La mort de Nonnius, et celle d’Aurélie ?

CATILINA.

Va, toi-même as tout fait ; c’est ton inimitié

Qui me rend dans ma rage un objet de pitié :

Toi, dont l’ambition, de la mienne rivale,

Dont la fortune heureuse, à mes destins fatale,

M’entraîna dans l’abîme où tu me vois plongé.

Tu causas mes fureurs, mes fureurs t’ont vengé.

J’ai haï ton génie, et Rome qui l’adore ;

J’ai voulu ta ruine, et je la veux encore.

Je vengerai sur toi tout ce que j’ai perdu :

Ton sang paiera ce sang à tes yeux répandu :

Meurs en craignant la mort, meurs de la mort d’un traître,

D’un esclave échappé que fait punir son maître.

Que tes membres sanglants, dans ta tribune épars,

Des inconstants Romains repaissent les regards.

Voilà ce qu’en partant ma douleur et ma rage

Dans ces lieux abhorrés te laissent pour présage :

C’est le sort qui t’attend, et qui va s’accomplir ;

C’est l’espoir qui me reste, et je cours le remplir.

CICÉRON.

Qu’on saisisse ce traître.

CÉTHÉGUS.

En as-tu la puissance ?

SURA.

Oses-tu prononcer quand le sénat balance ?

CATILINA.

La guerre est déclarée ; amis, suivez mes pas.

C’en est fait ; le signal vous appelle aux combats.

Vous, sénat incertain, qui venez de m’entendre,

Choisissez à loisir le parti qu’il faut prendre.

Il sort avec quelques sénateurs de son parti.

CICÉRON.

Eh bien ! choisissez donc, vainqueurs de l’univers,

De commander au monde, ou de porter des fers.

Ô grandeur des Romains ! ô majesté flétrie !

Sur le bord du tombeau, réveille-toi, patrie !

Lucullus, Muréna, César même, écoutez :

Rome demande un chef en ces calamités ;

Gardons l’égalité pour des temps plus tranquilles :

Les Gaulois sont dans Rome, il vous faut des Camilles !

Il faut un dictateur, un vengeur, un appui :

Qu’on nomme le plus digne, et je marche sous lui.[47]

 

 

Scène VII

 

LE SÉNAT, LE CHEF DES LICTEURS

 

LE CHEF DES LICTEURS.

Seigneur, en secourant la mourante Aurélie,

Que nos soins vainement rappelaient à la vie,

J’ai trouvé ce billet par son père adressé.

CICÉRON, en lisant.

Quoi ! d’un danger plus grand l’état est menacé !

« César qui nous trahit veut enlever Préneste. »

Vous, César, vous trempiez dans ce complot funeste

Lisez, mettez le comble à des malheurs si grands.

César, étiez-vous fait pour servir des tyrans ?

CÉSAR.

J’ai lu, je suis Romain, notre perte s’annonce.

Le danger croît, j’y vole, et voilà ma réponse.

Il sort.

CATON.

Sa réponse est douteuse, il est trop leur appui.

CICÉRON.

Marchons, servons l’état contre eux et contre lui.

À une partie des sénateurs.

Vous, si les derniers cris d’Aurélie expirante,

Ceux du monde ébranlé, ceux de Rome sanglante,

Ont réveillé dans vous l’esprit de vos aïeux,

Courez au Capitole, et défendez vos dieux :

Du fier Catilina soutenez les approches.

Je ne vous ferai point d’inutiles reproches,

D’avoir pu balancer entre ce monstre et moi.

À d’autres sénateurs.

Vous, sénateurs blanchis dans l’amour de la loi,

Nommez un chef enfin, pour n’avoir point de maîtres ;

Amis de la vertu, séparez-vous des traîtres.

Les sénateurs se séparent de Céthégus et de Lentulus-Sura.

Point d’esprit de parti, de sentiments jaloux :

C’est par là que jadis Sylla régna sur nous.

Je vole en tous les lieux où vos dangers m’appellent,

Où de l’embrasement les flammes étincellent.

Dieux ! animez ma voix, mon courage, et mon bras,

Et sauvez les Romains, dussent-ils être ingrats !

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

CATON, et une partie des SÉNATEURS, debout, en habit de guerre

 

CLODIUS, à Caton.

Quoi ! lorsque défendant cette enceinte sacrée,[48]

À peine aux factieux nous en fermons l’entrée,

Quand partout le sénat s’exposant au danger,

Aux ordres d’un Samnite a daigné se ranger ;

Cet altier plébéien nous outrage et nous brave !

Il sert un peuple libre, et le traite en esclave !

Un pouvoir passager est à peine en ses mains,

Il ose en abuser, et contre des Romains !

Contre ceux dont le sang a coulé dans la guerre !

Les cachots sont remplis des vainqueurs de la terre ;

Et cet homme inconnu, ce fils heureux du sort

Condamne insolemment ses maîtres à la mort ![49]

Catilina pour nous serait moins tyrannique ;

On ne le verrait point flétrir la république.

Je partage avec vous les malheurs de l’état ;

Mais je ne peux souffrir la honte du sénat.

CATON.

La honte, Clodius, n’est que dans vos murmures.

Allez de vos amis déplorer les injures ;

Mais sachez que le sang de nos patriciens,

Ce sang des Céthégus et des Cornéliens,

Ce sang si précieux, quand il devient coupable,

Devient le plus abject et le plus condamnable.

Regrettez, respectez ceux qui nous ont trahis ;

On les mène à la mort, et c’est par mon avis.

Celui qui vous sauva les condamne au supplice.

De quoi vous plaignez-vous ? est-ce de sa justice ?

Est-ce elle qui produit cet indigne courroux ?

En craignez-vous la suite, et la méritez-vous ?

Quand vous devez la vie aux soins de ce grand homme,

Vous osez l’accuser d’avoir trop fait pour Rome !

Murmurez, mais tremblez ; la mort est sur vos pas.

Il n’est pas encor temps de devenir ingrats.

On a dans les périls de la reconnaissance ;

Et c’est le temps du moins d’avoir de la prudence.

Catilina paraît jusqu’aux pieds du rempart ;

On ne sait point encor quel parti prend César,

S’il veut ou conserver, ou perdre la patrie.

Cicéron agit seul, et seul se sacrifie ;

Et vous considérez, entourés d’ennemis,

Si celui qui vous sert vous a trop bien servis !

CLODIUS.

Caton, plus implacable encor que magnanime,

Aime les châtiments plus qu’il ne hait le crime.

Respectez le sénat ; ne lui reprochez rien.

Vous parlez en censeur ; il nous faut un soutien.

Quand la guerre s’allume, et quand Rome est en cendre,

Les édits d’un consul pourront-ils nous défendre ?

N’a-t-il contre une armée, et des conspirateurs,

Que l’orgueil des faisceaux, et les mains des licteurs ?

Vous parlez de dangers ! Pensez-vous nous instruire

Que ce peuple insensé s’obstine à se détruire ?

Vous redoutez César ! Eh ! qui n’est informé

Combien Catilina de César fut aimé ?

Dans le péril pressant qui croît et nous obsède,

Vous montrez tous nos maux : montrez-vous le remède ?

CATON.

Oui, j’ose conseiller, esprit fier et jaloux,

Que l’on veille à-la-fois sur César et sur vous.

Je conseillerais plus ; mais voici votre père.

 

 

Scène II

 

CICÉRON, CATON, une partie des SÉNATEURS

 

CATON, à Cicéron.

Viens, tu vois des ingrats. Mais Rome te défère

Les noms, les sacrés noms de père et de vengeur ;

Et l’envie à tes pieds t’admire avec terreur.

CICÉRON.

Romains, j’aime la gloire, et ne veux point m’en taire ;

Des travaux des humains c’est le digne salaire.

Sénat, en vous servant il la faut acheter :

Qui n’ose la vouloir, n’ose la mériter.

Si j’applique à vos maux une main salutaire,

Ce que j’ai fait est peu, voyons ce qu’il faut faire.

Le sang coulait dans Rome : ennemis, citoyens,

Gladiateurs, soldats, chevaliers, plébéiens,

Étalaient à mes yeux la déplorable image,

Et d’une ville en cendre, et d’un champ de carnage :

La flamme en s’élançant de cent toits dévorés,

Dans l’horreur du combat guidait les conjurés :

Céthégus et Sura s’avançaient à leur tête,

Ma main les a saisis ; leur juste mort est prête.

Mais quand j’étouffe l’hydre, il renaît en cent lieux :

Il faut fendre partout les flots des factieux.

Tantôt Catilina, tantôt Rome l’emporte.

Il marche au Quirinal, il s’avance à la porte ;

Et là, sur des amas de mourants et de morts,

Ayant fait à mes yeux d’incroyables efforts,

Il se fraie un passage, il vole à son armée.

J’ai peine à rassurer Rome entière alarmée.

Antoine, qui s’oppose au fier Catilina,

À tous ces vétérans aguerris sous Sylla,

Antoine, que poursuit notre mauvais génie,

Par un coup imprévu voit sa force affaiblie ;

Et son corps accablé, désormais sans vigueur,

Sert mal en ces moments les soins de son grand cœur ;

Pétréius étonné vainement le seconde.

Ainsi de tous cotés la maîtresse du monde,

Assiégée au-dehors, embrasée au-dedans,

Est cent fois en un jour à ses derniers moments.

CRASSUS.

Que fait César ?

CICÉRON.

Il a, dans ce jour mémorable,

Déployé, je l’avoue, un courage indomptable ;

Mais Rome exigeait plus d’un cœur tel que le sien.

Il n’est pas criminel, il n’est pas citoyen.

Je l’ai vu dissiper les plus hardis rebelles ;

Mais bientôt, ménageant des Romains infidèles,

Il s’efforçait de plaire aux esprits égarés,

Aux peuples, aux soldats, et même aux conjurés ;

Dans le péril horrible où Rome était en proie,

Son front laissait briller une secrète joie :

Sa voix, d’un peuple entier sollicitant l’amour,

Semblait inviter Rome à le servir un jour.

D’un trop coupable sang sa main était avare.

CATON.

Je vois avec horreur tout ce qu’il nous prépare.

Je le redis encore, et veux le publier,

De César en tout temps il faut se défier.

 

 

Scène III

 

LE SÉNAT, CÉSAR

 

CÉSAR.

Eh bien ! dans ce sénat, trop prêt à se détruire,

La vertu de Caton cherche encore à me nuire ?

De quoi m’accuse-t-il ?

CATON.

D’aimer Catilina,

De l’avoir protégé lorsqu’on le soupçonna,

De ménager encor ceux qu’on pouvait abattre,

De leur avoir parlé quand il fallait combattre.

CÉSAR.

Un tel sang n’est pas fait pour teindre mes lauriers.

Je parle aux citoyens, je combats les guerriers.

CATON.

Mais tous ces conjurés, ce peuple de coupables,

Que sont-ils à vos yeux ?

CÉSAR.

Des mortels méprisables.

À ma voix, à mes coups ils n’ont pu résister.

Qui se soumet à moi n’a rien à redouter.

C’est maintenant qu’on donne un combat véritable.

Des soldats de Sylla l’élite redoutable

Est sous un chef habile, et qui sait se venger.

Voici le vrai moment où Rome est en danger.

Pétréius est blessé, Catilina s’avance.

Le soldat sous les murs est à peine en défense.

Les guerriers de Sylla font trembler les Romains.

Qu’ordonnez-vous, consul, et quels sont vos desseins ?

CICÉRON.

Les voici : que le ciel m’entende et les couronne.

Vous avez mérité que Rome vous soupçonne.

Je veux laver l’affront dont vous êtes chargé,

Je veux qu’avec l’état votre honneur soit vengé.

Au salut des Romains je vous crois nécessaire ;

Je vous connais : je sais ce que vous pouvez faire,

Je sais quels intérêts vous peuvent éblouir :

César veut commander, mais il ne peut trahir.

Vous êtes dangereux, vous êtes magnanime.

En me plaignant de vous, je vous dois mon estime.

Partez ; justifiez l’honneur que je vous fais.

Le monde entier sur vous a les yeux désormais.

Secondez Pétréius, et délivrez l’empire.

Méritez que Caton vous aime et vous admire.

Dans l’art des Scipions vous n’avez qu’un rival.

Nous avons des guerriers, il faut un général :

Vous l’êtes, c’est sur vous que mon espoir se fonde :

César, entre vos mains je mets le sort du monde.

CÉSAR, en l’embrassant.

Cicéron à César a dû se confier ;

Je vais mourir, seigneur, ou vous justifier.

Il sort.

CATON.

De son ambition vous allumez les flammes.

CICÉRON.

Va, c’est ainsi qu’on traite avec les grandes âmes.

Je l’enchaîne à l’état en me fiant à lui ;

Ma générosité le rendra notre appui.

Apprends à distinguer l’ambitieux du traître.

S’il n’est pas vertueux, ma voix le force à l’être.

Un courage indompté, dans le cœur des mortels,

Fait ou les grands héros ou les grands criminels.

Qui du crime à la terre a donné les exemples,

S’il eût aimé la gloire, eût mérité des temples.

Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit,

Eût été Scipion, si je l’avais conduit.

Je réponds de César, il est l’appui de Rome.

J’y vois plus d’un Sylla, mais j’y vois un grand homme.

Se tournant vers le chef des licteurs, qui entre en armes.

Eh bien ! les conjurés ?

LE CHEF DES LICTEURS.

Seigneur, ils sont punis ;

Mais leur sang a produit de nouveaux ennemis.

C’est le feu de l’Etna qui couvait sous la cendre ;

Un tremblement de plus va partout le répandre ;

Et si de Pétréius le succès est douteux,

Ces murs sont embrasés, vous tombez avec eux.

Un nouvel Annibal nous assiège et nous presse ;

D’autant plus redoutable en sa cruelle adresse,

Que, jusqu’au sein de Rome, et parmi ses enfants,

En creusant vos tombeaux, il a des partisans.

On parle en sa faveur dans Rome qu’il ruine ;

Il l’attaque au-dehors, au-dedans il domine ;

Tout son génie y règne, et cent coupables voix

S’élèvent contre vous, et condamnent vos lois.

Les plaintes des ingrats et les clameurs des traîtres

Réclament contre vous les droits de nos ancêtres,

Redemandent le sang répandu par vos mains :

On parle de punir le vengeur des Romains.

CLODIUS.

Vos égaux après tout, que vous deviez entendre,

Par vous seul condamnés, n’ayant pu se défendre,

Semblent autoriser...

CICÉRON.

Clodius, arrêtez ;

Renfermez votre envie et vos témérités ;

Ma puissance absolue est de peu de durée ;

Mais tant qu’elle subsiste, elle sera sacrée.

Vous aurez tout le temps de me persécuter ;

Mais quand le péril dure il faut me respecter.

Je connais l’inconstance aux humains ordinaire ;

J’attends sans m’ébranler les retours du vulgaire.

Scipion accusé sur des prétextes vains,

Remercia les dieux, et quitta les Romains.

Je puis en quelque chose imiter ce grand homme :

Je rendrai grâce au ciel, et resterai dans Rome.

À l’état malgré vous j’ai consacré mes jours ;

Et, toujours envié, je servirai toujours.

CATON.

Permettez que dans Rome encor je me présente,

Que j’aille intimider une foule insolente,

Que je vole au rempart, que du moins mon aspect

Contienne encor César, qui m’est toujours suspect.

Et si dans ce grand jour la fortune contraire...

CICÉRON.

Caton, votre présence est ici nécessaire.

Mes ordres sont donnés, César est au combat ;

Caton de la vertu doit l’exemple au sénat.

Il en doit soutenir la grandeur expirante.

Restez... Je vois César, et Rome est triomphante.

Il court au-devant de César.

Ah ! c’est donc par vos mains que l’état soutenu...

CÉSAR.

Je l’ai servi peut-être, et vous m’aviez connu.

Pétréius est couvert d’une immortelle gloire ;

Le courage et l’adresse ont fixé la victoire.

Nous n’avons combattu sous ce sacré rempart

Que pour ne rien laisser au pouvoir du hasard,

Que pour mieux enflammer des aines héroïques,

À l’aspect imposant de leurs dieux domestiques.

Métellus, Muréna, les braves Scipions,

Ont soutenu le poids de leurs augustes noms.

Ils ont aux yeux de Rome étalé le courage

Qui subjugua l’Asie, et détruisit Carthage.

Tous sont de la patrie et l’honneur et l’appui.

Permettez que César ne parle point de lui.[50]

Les soldats de Sylla, renversés sur la terre,

Semblent braver la mort, et défier la guerre.

De tant de nations ces tristes conquérants

Menacent Rome encor de leurs yeux expirants.

Si de pareils guerriers la valeur nous seconde,

Nous mettrons sous nos lois ce qui reste du monde.

Mais il est, grâce au ciel, encor de plus grands cœurs,

Des héros plus choisis, et ce sont leurs vainqueurs.

Catilina, terrible au milieu du carnage,

Entouré d’ennemis immolés à sa rage,

Sanglant, couvert de traits, et combattant toujours,

Dans nos rangs éclaircis a terminé ses jours.

Sur des morts entassés l’effroi de Rome expire.

Romain je le condamne, et soldat je l’admire.

J’aimai Catilina ; mais vous voyez mon cœur ;

Jugez si l’amitié l’emporte sur l’honneur.

CICÉRON.

Tu n’as point démenti mes vœux et mon estime.

Va, conserve à jamais cet esprit magnanime.

Que Rome admire en toi son éternel soutien.

Grands dieux ! que ce héros soit toujours citoyen.

Dieux ! ne corrompez pas cette âme généreuse ;

Et que tant de vertu ne soit pas dangereuse.

 

[1] Cette préface, qui est de Voltaire, fut imprimée en 1753, en tête de l’édition de Rome sauvée, ou Catilina, qui fut donnée à la suite du Supplément au Siècle de Louis XIV.

[2] Dans les Consolations de ma captivité, par Roucher, tome Ier, page 211, on trouve une autre traduction des vers de Cicéron. Le nouveau traducteur, comme Voltaire, suppose que le texte latin porte sic ; mais Cicéron a écrit hic. L’orateur romain, ainsi que le remarque M. A.-A. Renouard, n’a pas fait une comparaison, mais une description, un récit.

[3] Var. Plébéien qui régis les souverains du monde.

[4] Var. Mais surtout que ne puis-je à mes vastes desseins

Du courageux César associer les mains !

...

[5] Var. Ce César que je crains, mon épouse que j’aime.

Il faut que l’artifice aiguise dans mes mains

Ce fer qui va nager dans le sang des Romains.

Aurélie à mon cœur en est encor plus chère ;

Sa tendresse docile, empressée à me plaire,

Est l’aveugle instrument d’un ouvrage d’horreurs.

Tout ce qui m’appartient doit servir mes fureurs.

[6] Var. L’ambition l’emporte, évanouissez-vous.

Corneille a dit dans Rodogune, acte II, scène1 :

Vains fantômes d’état, évanouissez-vous.

[7] Var. Crois-moi, quand il verra qu’avec lui je partage

De ces grands changements le premier avantage,

La fière ambition qu’il couve dans son cœur

Lui parlera sans doute avec plus de hauteur.

[8] Var. Ne me reproche rien : l’amour m’a bien servi.

C’est chez ce Nonnius, c’est chez mon ennemi,

Près des murs du sénat, sous la voûte sacrée,

Que de tous nos tyrans la perte est préparée.

Ce souterrain secret au sénat nous conduit :

C’est là qu’en sûreté j’ai moi-même introduit

Les armes, les flambeaux, l’appareil du carnage.

Du succès que j’attends mon hymen est le gage.

L’ami de Cicéron, l’austère Nonnius,

M’outragea trop longtemps par ses tristes vertus.

Contre lui-même enfin j’arme ici sa famille ;

Je séduis tous les siens, je lui ravis sa fille ;

Et sa propre maison, par un heureux effort,

Est un rempart secret d’où va partir la mort.

Préneste en ce jour même à mon ordre est remise.

Nonnius arrêté dans Préneste soumise,

Saura, quand il verra l’univers embrasé,

Quel gendre et quel ami le lâche a refusé.

[9] Var.

CATILINA.

Ma sûreté, la vôtre, et la cause commune,

Exigent ces apprêts qui vous glacent d’effroi ;

Mais vous, si vous songez que vous êtes à moi,

Tremblez que d’un coup d’œil l’indiscrète imprudence

Ose de votre époux trahir la confiance.

[10] Var.

AURÉLIE.

Vous nous perdez tous deux ; tout sera reconnu.

CATILINA.

Croyez-moi, dans Préneste il sera retenu.

AURÉLIE.

Qui ? mon père ! osez-vous... que votre âme amollie...

 

CATILINA.

Vous l’affaiblissez trop : je vous aime, Aurélie ;

Mais que votre intérêt s’accorde avec le mien ;

Lorsque j’agis pour vous ne me reprochez rien :

Ce qui fait aujourd’hui votre crainte mortelle,

Sera pour vous de gloire une source éternelle.

Il y avait une autre version de ce passage ; on lisait :

Vous nous perdez tous trois, je vous en averti.

Ce vers, qui rimait a démenti, a été conservé par la lettre à d’Argental, de septembre 1751. Dans la même lettre, Voltaire dit qu’il aimerait infiniment mieux les vers suivants :

Ne vous aveuglez point, vous nous perdez tous trois.

Je sais qu’en vos conseils on compte peu ma voix,

Qu’on y ménage à peine une épouse timide ;

Je sais, Catilina, que ton âme intrépide

Sacrifiera sans trouble et la femme et ton fils

À l’espoir incertain d’accabler ton pays,

Etc.

...

Tu n’es plus qu’un tyran, tu ne vois plus en moi

Qu’une épouse tremblante, indigne de ta foi.

Mais ces premières versions ne se rattachent pas parfaitement au texte actuel.

[11] ... La gloire est douteuse, et le péril certain.

Vers de Cinna, acte I, scène 1.

[12] Var. Allez ; Catilina ne craint point les augures.

Étouffez le reproche, et cessez vos murmures ;

Ils me percent le cœur, mais ils sont superflus.

Il prend sur la table le papier qu’il écrivait, et le donne à un soldat qu’il fait approcher.

Vous, portez cet écrit au camp de Mallius.

À un autre.

Vous, courez vers Lecca, dans les murs de Préneste ;

Des vétérans, dans Rome, observez ce qui reste.

Allez : je vous joindrai quand il en sera temps ;

Songez qui vous servez, et gardez vos serments.

Les soldats sortent.

AURÉLIE.

Vous me faites frémir ; chaque mot est un crime.

CATILINA.

Croyez qu’un prompt succès rendra tout légitime :

Que je sers et l’état, et vous, et mes amis.

AURÉLIE.

...

[13] Au lieu de ce vers et du suivant, il paraît, d’après la lettre déjà citée, qu’il y avait d’abord :

Ne suis-je qu’une esclave au silence réduite,

Par un maître absolu dans le piège conduite ?

Ces deux vers eux-mêmes en remplaçaient d’autres, dont un seul est conservé dans la lettre :

Une esclave trop tendre, encor trop peu soumise.

[14] Var. À ce consul sévère, et que Rome respecte ;

Je le crains ; son génie est au tien trop fatal.

CATILINA.

Ne vous abaissez pas à craindre mon rival ;

Allez ; souvenez-vous que vos nobles ancêtres...

[15] Var. C’est ainsi que s’explique un reste de pitié.

À l’aspect des faisceaux dont le peuple m’honore,

Je sais quel vain dépit vous presse et vous dévore ;

Je sais dans quel excès, dans quels égarements,

Vous ont précipité vos fiers ressentiments.

Concurrent malheureux à cette place insigne,

Pour me la disputer il en faut être digne.

La valeur d’un soldat, le rang de vos aïeux...

[16] Crébillon a dit, dans son Catilina, acte II, scène 3 :

Encor, si quelquefois vous daigniez vous contraindre ;

Que mettant à profit tant de dons précieux,

Vous affectassiez moins un orgueil odieux.

[17] Var. Les soupçons du sénat sont assez légitimes.

Je ne veux point vous perdre, et, malgré tous vos crimes,

Je vous protégerai si vous vous repentez ;

Mais vous êtes perdu si vous me résistez.

À qui parlé-je enfin ? faut-il que je vous nomme

Un des pères du monde, ou l’opprobre de Rome ?

Profitez des moments qui vous sont accordés :

Tout est entre vos mains ; choisissez, répondez.

Comme la scène entre Caton et Cicéron précédait la scène entre Catilina et Cicéron, celle-ci était suivie de ce monologue, et d’une scène entre Céthégus et Catilina, alors la troisième du second acte, et qui en est actuellement la première avec des changements.

CATILINA, seul.

Ne crois pas m’échapper, consul que je dédaigne :

Tyran par la parole, il faut finir ton règne.

Ton sénat factieux voit d’un œil courroucé

Un citoyen samnite à sa tête placé ;

Ce sénat, qui lui-même à mes traits est en butte,

Me prêtera les mains pour avancer ta chute.

Va, de tous mes desseins tu n’es pas éclairci,

Et ce n’est pas Verrès que tu combats ici.

 

CATILINA, CÉTHÉGUS.

 

CATILINA.

Céthégus, l’heure approche où cette main hardie

Doit de Rome et du monde allumer l’incendie ;

Tout presse.

CÉTHÉGUS.

Tout m’alarme, il faudrait commencer.

J’écoutais Cicéron, et j’allais le percer

Si j’avais remarqué qu’il eût eu des indices

Des dangers qu’il soupçonne, et du nom des complices.

Il sera dans une heure instruit de ton dessein.

CATILINA.

En recevant le coup il connaîtra la main.

Une heure me suffit pour mettre Rome en cendre.

Que fera Cicéron ? Que peut-il entreprendre ?

Que crains-tu du sénat ? Ce corps faible et jaloux,

Avec joie, en secret, s’abandonne à nos coups.

Ce sénat divisé, ce monstre à tant de têtes,

Si fier de sa noblesse, et plus de ses conquêtes,

Voit avec les transports de l’indignation

Les souverains des rois respecter Cicéron.

Lucullus, Clodius, les Nérons, César même,

Frémissent comme nous de sa grandeur suprême.

Il a dans le sénat plus d’ennemis que moi.

Clodius, en secret, m’engage enfin sa foi :

Et nous avons pour nous l’absence de Pompée.

J’attends tout de l’envie, et tout de mon épée.

C’est un homme expirant qu’on voit d’un faible effort

Se débattre et tomber dans les bras de la mort.

Je ne crains que César, et peut-être Aurélie.

...

CÉTHÉGUS.

Aurélie, en effet, a trop ouvert les yeux.

Ses cris et ses remords importunent les dieux.

Pour ce mystère affreux son âme est trop peu faite ;

Mais tu sais gouverner sa tendresse inquiète.

Ne pensons qu’à César : nos femmes, nos enfants

Ne doivent point troubler ces terribles moments.

César trahirait-il Catilina qu’il aime ?

CATILINA.

Je ne sais : mais César n’agit que pour lui-même.

CÉTHÉGUS.

Dans le rang des proscrits faut-il placer son nom ?

Faut-il confondre enfin César et Cicéron ?

CATILINA.

Sans doute il le faudra, si par un artifice

Je ne peux réussir à m’en faire un complice,

Si des soupçons secrets, avec soin répandus,

Ne produisent bientôt les effets attendus ;

Si d’un consul trompé la prudence ombrageuse

N’irrite de César la fierté courageuse ;

En un mot si mes soins ne peuvent le fléchir,

Si César est à craindre, il faut s’en affranchir.

Enfin je vais m’ouvrir à cette âme profonde,

Voir s’il faut qu’il périsse ou bien qu’il me seconde.

CÉTHÉGUS.

Et moi je vais presser ceux dont le sûr appui

Nous servira peut-être à nous venger de lui.

Cette longue variante, qui ne se rattache pas bien clairement au texte, a été donnée par les éditeurs de Kehl, sans doute d’après un manuscrit ; je n’ai encore vu aucune édition qui la contienne.

[18] Dans une édition de Berlin, chez Étienne de Bourdeaux, 1752, on lit :

Eh bien ! sage Caton.

[19] Var.

CICÉRON.

Il est trop vrai, Caton, nous méritons des maîtres ;

Nous dégénérons trop des mœurs de nos ancêtres ;

Le luxe et l’avarice ont préparé nos fers.

Les vices des Romains ont vengé l’univers.

La vertu disparaît, la liberté chancelle ;

Mais Rome a des Catons, j’espère encor pour elle.

CATON.

Que me sert la justice ? elle a trop d’ennemis ;

Et je vois trop d’ingrats que vous avez servis.

Il en est au sénat.

CICÉRON.

Qu’importe ce qu’il pense ?

Les regards de Caton seront ma récompense.

[20] ...Sœvior armis

Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.

Juvénal. VI.

[21] Var.

Et moi, Catilina,

De brigues, de complots, de nouveautés avide,

Vaste dans ses projets, dans le crime intrépide,

Plus que César encor je le crois dangereux,

Beaucoup plus téméraire, et bien moins généreux.

Avec art quelquefois, souvent à force ouverte,

Vain rival de ma gloire, il conspira ma perte.

Aujourd’hui qu’il médite un plus grand attentat,

Je ne crains rien pour moi, je crains tout pour l’état.

Je vois sa trahison, j’en cherche les complices ;

Tous ses crimes passés sont mes premiers indices.

Il faut tout prévenir. Des chevaliers romains

Déjà du Champ de Mars occupent les chemins.

J’ai placé Pétréius à la porte Colline ;

Je mets en sûreté Préneste et Terracine.

J’observe le perfide en tous temps, en tous lieux.

Je sais que ce matin ses amis odieux

L’accompagnaient en foule au lieu même où nous sommes...

Martian l’affranchi, ministre des forfaits,

S’est échappé soudain, chargé d’ordres secrets.

Ai-je enfin sur ce monstre un soupçon légitime ?

CATON.

Votre œil inévitable a démêlé le crime ;

Mais surtout redoutez César et Clodius...

Clodius, implacable en sa sombre furie,

Jaloux de vos honneurs, hait en vous la patrie.

Du fier Catilina tous deux sont les amis.

Je crains pour les Romains trois tyrans réunis.

L’armée est en Asie, et le crime est dans Rome ;

Mais pour sauver l’état il suffit d’un grand homme.

CICÉRON.

Sylla poursuit encor cet état déchiré ;

Je le vois tout sanglant, mais non désespéré.

J’attends Catilina ; son âme inquiétée

Semble, depuis deux jours, incertaine, agitée ;

Peut-être qu’en secret il redoute aujourd’hui

La grandeur d’un dessein trop au-dessus de lui.

Reconnu, découvert, il tremblera peut-être.

La crainte quelquefois peut ramener un traître.

Toi, ferme et noble appui de notre liberté,

Va de nos vrais Romains ranimer la fierté :

Rallume leur courage au feu de ton génie,

Et fais, en paraissant, trembler la tyrannie.

Cette scène entre Caton et Cicéron précédait, dans les premières éditions, la scène entre Cicéron et Catilina, et commençait le second acte.

[22] Dans l’édition de Berlin déjà citée, le second acte commençait ainsi :

Scène I

 

CATILINA, CÉTHÉGUS

 

CATILINA.

Céthégus, l’heure approche, où cette main hardie

Doit de Rome et du monde allumer l’incendie.

CÉTHÉGUS.

Hâtons l’instant fatal, il peut nous échapper ;

J’écoutais Cicéron, et j’allais le frapper,

Si j’avais remarqué qu’il eût eu des indices

Du danger qu’il soupçonne et du nom des complices.

CATILINA.

Non, Céthégus, crois-moi, ce coup prématuré

Soulèverait un peuple inconstant, égaré,

Armerait le sénat, qui flotte et qui s’arrête ;

La tempête à-la-fois doit fondre sur leur tête ;

Que Rome et Cicéron tombent du même fer,

Que la foudre en grondant les frappe avec l’éclair.

Lentulus viendra-t-il ?

CÉTHÉGUS.

Compte sur son audace :

Tu sais comme ébloui des grandeurs de sa race

À partager ton règne il se croit destiné.

CATILINA.

Qu’à cet espoir frivole il reste abandonné ;

Conjuré sans génie, et soldat intrépide,

Il peut servir beaucoup, mais il faut qu’on le guide.

Et le fier Clodius ?

CÉTHÉGUS.

Il voudrait de ses mains

Écraser s’il pouvait l’idole des Romains ;

Mais il balance encor.

CATILINA.

Je pense le connaître,

Il se déclarera dès qu’il me verra maître ;

Mais César, Amélie, occupent mon esprit,

L’une d’un trouble affreux, et l’autre de dépit.

CÉTHÉGUS.

Je conçois que César t’inquiète et te gène ;

Je n’ai jamais compté sur cette âme hautaine :

Mais peux-tu redouter une femme et des pleurs ?

Laisse-lui les remords, laisse-lui les terreurs ;

Tu l’aimes, mais en maître, et ton amour docile

Est de tes grands desseins un instrument utile.

CATILINA.

Ce n’est pas le remords qui s’empare de moi,

La pitié pour l’état, bien moins encor l’effroi ;

Mais ces liens secrets, une épouse adorée,

La naissance d’un fils, une mère éplorée,

Un cœur qui m’idolâtre, et qui dans ce grand jour

Peut payer de son sang ce malheureux amour,

Te dirai-je encor plus, l’involontaire hommage

Que sa vertu trompée arrache à mon courage,

Et ce respect secret qu’il me faut déguiser

Jusqu’à forcer mon âme à la tyranniser :

Voilà ce qui me trouble, et ce cruel orage

Ne pourra s’apaiser qu’au milieu du carnage.

CÉTHÉGUS.

Peut-elle nous trahir ?

CATILINA.

Non, je connais son cœur.

Mais de tous nos desseins perçant la profondeur,

Son œil s’en effarouche, et son âme effrayée

Gémit dans les horreurs dont elle est dévorée.

Ciel ! se peut-il qu’un cœur que mes mains ont formé,

Des préjugés romains soit encor animé ?

Ô Rome ! ô nom puissant ! liberté trop chérie !

Quoi ! dans ma maison même on parle de patrie ?

CÉTHÉGUS.

Ne songeons qu’à César ; nos femmes, nos enfants,

N’ont pas droit d’occuper ces précieux instants.

À ta longue amitié, si César infidèle

Refuse la grandeur qui par ta voix l’appelle,

Dans le rang des proscrits faut-il placer son nom ?

Faut-il confondre enfin César et Cicéron ?

CATILINA.

Sans doute, il le faudra, si par mon artifice

Je ne puis réussir à m’en faire un complice ;

En un mot, si mes soins ne peuvent le fléchir.

Si César est à craindre, il faut s’en affranchir.

Mais déjà Lentulus vers nous se précipite,

Et je lis dans ses yeux la fureur qui l’agite.

 

 

Scène II

 

CATILINA, LENTULUS, CÉTHÉGUS

 

LENTULUS.

Tandis que ton armée approche de ces lieux,

Sais-tu ce qui se passe en ces murs odieux ?

CATILINA.

Je sais que d’un consul la sombre défiance

Se livre à des terreurs qu’il appelle prudence.

Sur le vaisseau public, ce pilote égaré

Présente à tous les vents un flanc mal assuré :

Il s’agite au hasard, à l’orage il s’apprête,

Sans savoir seulement d’où viendra la tempête.

LENTULUS.

Il la prévoit du moins : des chevaliers romains

Déjà du Champ de Mars occupent les chemins ;

Pétréius est mandé vers la porte Colline,

Il envoie à Préneste, on marche à Terracine ;

Il sera dans une heure instruit de ton dessein.

CATILINA.

En recevant le coup il connaîtra la main ;

Une heure me suffit pour mettre Rome en cendre ;

Cicéron contre moi ne peut rien entreprendre.

Ne crains rien du sénat, ce corps faible et jaloux

Avec joie en secret l’abandonne à nos coups.

Ce sénat divisé, ce monstre à tant de têtes,

Si fier de sa noblesse, et plus de ses conquêtes,

Voit avec les transports de l’indignation

Les souverains des rois respecter Cicéron :

Lucullus, Clodius, les Nérons, César même,

Frémissent comme nous de sa grandeur suprême.

Ce Samnite arrogant croit leur donner la loi.

Il a dans le sénat plus d’ennemis que moi.

César n’est point à lui, Crassus le sacrifie.

J’attends tout de ma main, j’attends tout de l’envie ;

C’est un homme expirant qu’on voit d’un faible effort

Se débattre et tomber dans les bras de la mort.

LENTULUS.

Oui, nous le haïssons; mais il parle, il entraîne,

Il fuit pâlir l’envie, il subjugue la haine ;

Je le crains au sénat.

CATILINA.

Je le brave en tous lieux,

J’entends avec mépris ses cris injurieux.

Qu’il déclame à sou gré jusqu’à sa dernière heure,

Qu’il triomphe au sénat, qu’on l’admire, et qu’il meure.

Vers ces lieux souterrains nous allons rassembler

Ces vengeurs, ces héros, prêts à se signaler.

Rassurez cependant mon épouse éperdue,

À nos grands intérêts accoutumez sa vue ;

Que de ces lieux surtout on écarte ses pas :

Je crains de son amour les funestes éclats ;

Ce terrible moment n’est point fait pour les larmes,

Et surtout sa vertu fait naître mes alarmes.

Allez, je vous attends ; César vient, laissez-moi

De ce génie altier tenter encor la foi.

C’est pour le vers 7 et suivants de la scène première que sont les variantes conservées dans la lettre à d’Argental, du 8 janvier 1752.

Ce coup prématuré

Armerait le sénat qui flotte et qui s’arrête :

L’orage au même instant doit fondre sur leur tête.

[23] Var. Qu’à cet espoir frivole il reste abandonné.

Conjuré sans génie, et soldat intrépide,

Il est fait pour servir sous la main qui le guide.

[24] Crébillon, acte premier, scène 2 de son Catilina, avait dit :

Crassus, plein de désirs indignes d’un grand cœur,

Borne à de vils trésors les soins de sa grandeur.

[25] Var. Quels triomphes encore ont signalé ta vie ?

Pour oser dompter Rome, il faut l’avoir servie.

Marius a régné : peut-être quelque jour

Je pourrai des Romains triompher à mon tour.

Mais avant d’obtenir une telle victoire...

...

[26] Var. Et s’il en est l’appui, qu’il en soit la victime.

Plus César devient grand, moins je dois l’épargner ;

Et je n’ai point d’amis alors qu’il faut régner.

Sylla, dont il me parle, et qu’il prend pour modèle,

Qu’était-il, après tout, qu’un général rebelle ?

Il avait une armée, et j’en forme aujourd’hui ;

Il m’a fallu créer ce qui s’offrait à lui :

Il profila des temps, et moi je les fais naître ;

Il subjugua vingt rois, je vais dompter leur maître.

C’est là mou premier pas: le sénat va périr,

Et César n’aura point le temps de le servir.

[27] Au lieu de ce vers et du suivant, on lit dans l’édition de Berlin :

Que dans le même temps attaqués et vaincus,

Ils tombent sous les coups qu’ils n’auront pas prévus.

[28] Tous les tyrans qui ont voulu détruire un gouvernement républicain ont toujours pris pour prétexte la nécessité de délivrer le peuple du joug des grands, comme toutes les fois qu’une aristocratie a succédé au gouvernement d’un seul elle a pris pour prétexte les abus de l’autorité arbitraire ; et le peuple a toujours été la victime et la dupe de toutes les révolutions. Catilina ne dit nulle part qu’il est un scélérat; il veut venger le peuple et les vétérans de l’ingratitude du sénat ; il veut venger ses propres injures. Il ne commet un crime que parce que ce crime est nécessaire à son salut et à celui de ses amis. M. de Voltaire est le premier poète tragique qui ait fait parler les scélérats avec vraisemblance, sans déclamation et sans bassesse. C’est un pas que l’art n’avait point fait encore du temps de Racine.

[29] C’est le texte de l’édition de Dresde, 1753, que, dans une de ses lettres, Voltaire dit être très bonne. Les autres éditions portent :

Ces crimes des grands hommes.

[30] Dans un manuscrit, au lieu de ce vers et du suivant, on lit :

Tous ces divers moyens qui, loin de se détruire,

Peuvent tous s’entr’aider sans pouvoir s’entre-nuire,

Un feu dont l’artifice,

Etc.

[31] Dans l’édition de Berlin, au lieu des trois derniers vers de cette scène, on lisait :

Mon armée est dans Home, et la terre est soumise ;

J’ai droit de l’espérer, mais dans cette entreprise

S’il est quelques périls que je dois dédaigner,

À la tendre Aurélie il les faut épargner.

Ne souffrons en ces lieux rien qui touche notre âme :

Je fais partir de Rome et mon fils et ma femme,

Et, dégagé des soins d’un trop tendre intérêt...

[32] Var. ...« La mort trop longtemps épargna mes vieux jours :

« Vous seule, fille ingrate, en terminez le cours.

« De nos cruels tyrans vous servez la furie :

« Catilina, César, ont trahi la patrie.

« Pour comble de malheur un traître vous séduit.

« Le fléau de l’état l’est donc de ma famille ?

« Frémissez, malheureuse ; un père trop instruit

« Vient sauver, s’il le peut, sa patrie et sa fille. »

[33] Var. Il n’est plus temps de feindre, il faut tout éclaircir ;

Je vais armer le monde, et c’est pour ma défense.

On poursuit mon trépas ; je poursuis ma vengeance.

J’ai lieu de me flatter que tous mes ennemis

Vont périr à mes pieds, ou vont ramper soumis ;

Et mon seul déplaisir est de voir votre père

Jeté par son destin dans le parti contraire.

Mais un père à vos yeux est-il plus qu’un époux ?

Osez-vous me chérir ? puis-je compter sur vous ?

AURÉLIE.

Eh bien ! qu’exiges-tu ?

CATILINA.

Qu’à mon sort engagée,

Votre âme soit plus ferme, et soit moins partagée.

Souvenez-vous surtout que vous m’avez promis

De ne trahir jamais ni moi ni mes amis.

AURÉLIE.

Je te le jure encor : va, crois-en ma tendresse ;

Elle n’a pas besoin de nouvelle promesse.

Quand tu reçus ma foi, tu sais qu’en ces moments,

Le serment que je fis valut tous les serments.

Ah ! quelques attentats que ta fureur prépare,

Je ne puis te trahir... ni l’approuver, barbare.

CATILINA.

Vous approuverez tout, lorsque nos ennemis

Viendront à vos genoux, désarmés et soumis,

Implorer en tremblant la clémence d’un homme

Dont dépendra leur vie et le destin de Rome.

Laissez-moi préparer ma gloire et vos grandeurs ;

Espérez tout ; allez.

AURÉLIE.

Laisse-moi mes terreurs.

Tu n’es qu’ambitieux, je ne suis que sensible,

Et je vois mieux que toi dans quel état horrible

Tu vas plonger des jours que j’avais crus heureux.

Poursuis, trame sans moi tes complots ténébreux,

Méprise mes conseils, accable un cœur trop tendre,

Creuse à ton gré l’abîme où tu nous fais descendre.

J’en vois toute l’horreur, et j’en pâlis d’effroi ;

Mais en te condamnant, je m’y jette après toi.

CATILINA.

Faites plus, Aurélie, écartez vos alarmes,

Jouissez avec nous du succès de nos armes,

Prenez des sentiments tels qu’en avaient conçus

L’épouse de Sylla, celle de Marins ;

Tels que mon nom, ma gloire et mon cœur le demandent.

Regardez d’un œil sec les périls qui m’attendent :

Soyez digne de moi. Le sceptre des humains

N’est point fait pour passer en de tremblantes mains.

Apprenez que mon camp, qui s’approche en silence,

Dans une heure, au plus tard, attend votre présence.

Que l’auguste moitié du premier des humains

S’accoutume à jouir des honneurs souverains ;

Que mon fils au berceau, mon fils né pour la guerre,

Soit porté dans vos bras aux vainqueurs de la terre ;

Que votre père enfin reconnaisse aujourd’hui

Les intérêts sacrés qui m’unissent à lui ;

Qu’il respecte son gendre, et qu’il n’ose me nuire.

Mais avant qu’en mon camp je vous fasse conduire,

Je veux qu’à ce consul, à mon lâche rival,

Vous fassiez parvenir ce billet si fatal.

J’ai mes raisons, je veux qu’il apprenne à connaître

Et tout ce qu’est César, et tout ce qu’il peut être.

Laissez, sans vous troubler, tout le reste à mes soins :

Vainqueur et couronné, cette nuit je vous joins.

[34] Ce vers et les sept qui le suivent sont pris dans l’édition de Berlin, 1752, et dans celle de Dresde, 1753.

[35] Var.

AURÉLIE.

Commence donc par moi, qu’il faudra désarmer ;

Malheureux, punis-moi du crime de t’aimer.

Tu m’oses reprocher d’être faible et timide !

Eh bien ! cruel époux, dans le crime intrépide,

Frappe ce lâche cœur qui t’a gardé sa foi,

Qui déteste ta rage, et qui meurt tout à toi !

Frappe, ingrat ; j’aime mieux, avant que tout périsse,

Voir en toi mon bourreau que d’être ta complice.

CATILINA.

Aurélie ! à ce point pouvez-vous m’outrager ?

AURÉLIE.

Je t’outrage et te sers, et tu peux t’en venger.

Oui, je vais arrêter ta fureur meurtrière ;

Et c’est moi que tes mains combattront la première.

Es-tu désabusé ? tu nous as perdus tous.

CATILINA.

Dans ces affreux moments puis-je compter sur vous ?

Vous serai-je encor cher ?

AURÉLIE.

Oui, mais il faut me croire.

Je défendrai tes jours, je défendrai ta gloire.

J’ai haï tes complots, j’en ai craint le danger ;

Ce danger est venu, je vais le partager.

Je n’ai point tes fureurs, mais j’aurai ton courage ;

L’amour en donne au moins ; et malgré ton outrage,

Malgré tes cruautés, constant dans ses bienfaits,

Cet amour est encor plus grand que tes forfaits.

CATILINA.

Eh bien ! que voulez-vous ? que prétendez-vous faire ?

AURÉLIE.

Mourir, ou te sauver. Tu sais quel est mon père :

En moi de ses vieux ans il voit l’unique appui.

Il est sensible, il m’aime, et le sang parle en lui.

Je vais lui déclarer le saint nœud qui nous lie,

Il saura que mes jours dépendent de ta vie.

Je peindrai tes remords : il craindra devant moi

D’armer le désespoir d’un gendre tel que toi ;

Et je te donne au moins, quoi qu’il puisse entreprendre,

Le temps de quitter Rome, ou d’oser t’y défendre.

J’arrêterai mon père au péril de mes jours.

CATILINA, après un moment de recueillement.

Je reçois vos conseils ainsi que vos secours,

Je me rends... le sort change... il faut vous satisfaire.

[36] Édition de Berlin :

Que l’horrible destin du nœud qui nous rassemble

Ne laisse point à Rome un fils qui te ressemble.

CATILINA.

Et c’est donc là ce cœur qui me fut si soumis.

[37] Édition de Berlin :

Et moi je t’aime assez pour arrêter tes crimes,

Et je cours de ce pas.

 

Scène III

 

CATTLINA, AURÉLIE, LENTULUS, CÉTHÉGUS

 

LENTULUS.

Tout est désespéré !

CATILINA.

Que nous dis-tu ?

LENTULUS.

Son père en nos murs est entré.

AURÉLIE.

Lui ?

CATILINA.

Préneste en mes mains ne serait pas remise !

Préneste est en défense ; il sait notre entreprise ;

Un de nos confidents dans Préneste arrêté

A subi les tourments, et n’a pas résisté.

Nonnius a tout su : rien ne peut nous défendre.

[38] Une première version, conservée dans la lettre à d’Argental, du mois de septembre 1751, était ainsi :

Et je te donne au moins, quoi qu’on puisse entreprendre,

Le temps de quitter Rome et d’oser t’y défendre ;

Je vole, et je reviens.

CATILINA.

Ciel ! quel nouveau danger !

Écoutez... le sort change.

[39] Var. Remords, approchez-vous de ce cœur furieux...

Éloignez-la surtout : si je la vois paraître,

Prêt à vous venger tous, je tremblerai peut-être.

CÉTHÉGUS.

Voilà votre chemin.

CATILINA.

Je m’égarais, je sors :

C’est le chemin du crime, et j’y cours sans remords.

[40] Édition de Berlin :

Défendons-nous ici, Rome sera soumise.

LENTULUS.

Que fait Catilina ? peut-être qu’il se perd.

CÉTHÉGUS.

Tu le verras bientôt ; il nous venge, il nous sert.

LENTULUS.

Cependant Nonnius que lui-même il redoute.

CÉTHÉGUS.

Ami, ne poursuis pas, Caton approche : écoute.

[41] Var. Ont osé de Sylla montrer l’ambition.

Mallius, un soldat qui n’a que du courage,

Un aveugle instrument de leur secrète rage,

Descend comme un torrent du haut des Apennins ;

Jusqu’aux remparts de Rome il s’ouvre les chemins.

Le péril est partout ; l’erreur, la défiance,

M’accusaient avec eux de trop d’intelligence.

Je voyais à regret vos injustes soupçons,

Dans vos cœurs prévenus tenir lieu de raisons.

Mais si vous m’avez fait cette injure cruelle,

Le danger vous excuse, et surtout votre zèle.

Vous le savez, César ; vous le savez, sénat,

Plus on est soupçonné, plus on doit à l’état.

Cicéron plaint les maux dont Rome est affligée :

Il vous parlait pour elle, et moi je l’ai vengée.

Par un coup effrayant je lui prouve aujourd’hui

Que Rome et le sénat me sont plus chers qu’à lui.

Sachez que Nonnius était l’âme invisible,

L’esprit qui gouvernait ce grand corps si terrible,

Ce corps de conjurés, qui des monts Apennins

S’étend jusqu’où finit le pouvoir des Romains.

Il venait consommer ce qu’on ose entreprendre,

Allumer les flambeaux qui mettaient Rome en cendre,

Égorger les consuls à vos yeux éperdus :

Caton était proscrit, et Rome n’était plus.

Les moments étaient chers, et les périls extrêmes.

Je l’ai su, j’ai sauvé l’état, Rome, et vous-mêmes.

Ainsi par Scipion fut immolé Gracehus ;

Ainsi par un soldat fut puni Spurius ;

Ainsi ce fier Caton qui m’écoute et me brave,

Caton, né sous Sylla, Caton, né son esclave,

Demandait une épée, et de ses faibles mains

Voulait sur un tyran venger tous les Romains.

[42] Spurius Mélius était un chevalier romain qui, dans un temps de disette, forma des magasins de grains, et les distribua aux citoyens. Il devint leur idole. Le sénat l’accusa d’aspirer à la tyrannie ; et pour opposer à la faveur populaire une autorité redoutable au peuple, on nomma dictateur le célèbre Cincinnatus. Il cita Spurius à son tribunal, et envoya Servilius Ahala, qu’il avait choisi pour général de la cavalerie, sommer l’accusé d’y comparaître. Mélius refusa d’obéir, Servilius le tua ; et le dictateur approuva sa conduite. On sait quel fut le sort des Gracques. Catilina s’excuse devant le sénat par des exemples de violence approuvés par le sénat même, et commis pour ses intérêts.

[43] César avait eu, dans sa jeunesse, des liaisons avec Catilina ; et ceux qui découvrirent la conspiration à Cicéron nommèrent César parmi les complices, soit que réellement il y eût trempé, soit qu’ils eussent voulu augmenter l’importance de leur service, en mêlant un grand nom aux noms obscurs ou méprisés des autres complices. Mais la conduite de César, pendant la conjuration, fit soupçonner qu’il regrettait qu’elle n’eût pas eu des suites qui auraient pu le rendre nécessaire, et lui ouvrir le chemin à la souveraine puissance.

[44] Var. Mon père par ma voix vous demande vengeance :

Son sang est répandu, j’ignore par quels coups ;

Il est mort, il expire, et peut-être pour vous.

C’est dans votre palais, c’est dans ce sanctuaire,

Sous votre tribunal, et sous votre œil sévère,

Que cent coups de poignard ont épuisé son flanc.

En voulant se jeter aux pieds de Cicéron qui la relève.

Mes pleurs mouillent vos pieds arrosés de son sang.

Secourez-moi, vengez ce sang qui fume encore

Sur l’infâme assassin que ma douleur ignore.

CICÉRON, en montrant Catilina.

Le voici...

AURÉLIE.

Dieux !...

 

CICÉRON.

C’est lui, lui qui l’assassina...

Qui s’en ose vanter !

AURÉLIE.

Ô ciel ! Catilina !

L’ai-je bien entendu ? quoi ! monstre sanguinaire !

Quoi ! c’est toi... mon époux a massacré mon père !

CICÉRON.

Lui ? votre époux ?

AURÉLIE.

Je meurs.

CATILINA.

Oui, les plus sacrés nœuds,

De son père ignorés, nous unissent tous deux.

Oui, plus ces nœuds sont saints, plus grand est le service.

J’ai fait en frémissant cet affreux sacrifice ;

Et si des dictateurs ont immolé leurs fils,

Je crois faire autant qu’eux pour sauver mon pays,

Quand, malgré mon hymen et l’amour qui me lie,

J’immole à nos dangers le père d’Aurélie.

AURÉLIE, revenant à elle.

Oses-tu...

CICÉRON, au sénat.

Sans horreur avez-vous pu l’ouïr ?

Sénateurs, à ce point il peut vous éblouir ?

 

LE SÉNAT, AURÉLIE, LE CHEF DES LICTEURS

 

LE CHEF DES LICTEURS.

Seigneur, on a saisi ce dépôt formidable...

CICÉRON.

Chez Nonnius, ô ciel !

CRASSUS.

Qui des deux est coupable ?

 

CICÉRON.

En pouvez-vous douter ? Ah ! madame, au sénat

Nommez, nommez l’auteur de ce noir attentat.

J’ai toute la pitié que votre état demande ;

Mais éclaircissez tout, Rome vous le commande.

AURÉLIE.

Ah ! laissez-moi mourir ! Que me demandez-vous ?

Ce cruel !... je ne puis accuser mon époux...

CICÉRON.

C’est l’accuser assez.

LENTULUS.

C’est assez le défendre.

CICÉRON.

Poursuivez donc, cruels, et mettez Rome en cendre.

Achevez : il vous reste à le déclarer roi.

AURÉLIE.

Sauvez Rome, consul, et ne perdez que moi.

Si vous ne m’arrachez cette odieuse vie,

De mes sanglantes mains vous me verrez punie.

Sauvez Rome, vous dis-je, et ne m’épargnez point.

CICÉRON.

Quoi ! ce fier ennemi vous impose à ce point !

Vous gardez devant lui ce silence timide !

Vous ménagez encore un époux parricide !

CATILINA.

Consul, elle est d’un sang que l’on doit détester ;

Mais elle est mon épouse, il la faut respecter.

CICÉRON.

Crois-moi, je ferai plus, je la vengerai, traître !

À Aurélie.

Eh bien ! si devant lui vous craignez de paraître,

Daignez de votre père attendre le vengeur,

Et renfermez chez vous votre juste douleur.

Là je vous parlerai.

 

AURÉLIE.

Que pourrai-je vous dire ?

Le sang d’un père parle, et devrait vous suffire.

Sénateurs, tremblez tous... le jour est arrivé...

Je ne le verrai pas... mon sort est achevé,

Je succombe.

CATILINA.

Ayez soin de cette infortunée.

CICÉRON.

Allez, qu’en son palais elle soit ramenée.

On l’emmène.

CATILINA.

Qu’ai-je vu, malheureux ! je suis trop bien puni.

CÉTHÉGUS.

À ce fatal objet, quel trouble t’a saisi ?

Aurélie à nos pieds a demandé vengeance ;

Mais si tu servis Rome, attends ta récompense.

CICÉRON.

Qu’entends-je ? Ah ! sénateurs, en proie à votre sort

Ouvrez enfui les yeux que va fermer la mort.

Sur les bords du tombeau, réveille-toi, patrie !

En montrant Catilina.

Vous avez déjà vu l’essai de sa furie,

Ce n’est qu’un des ressorts par ce traître employés ;

Tous les autres en foule ici sont déployés.

On lève des soldats jusqu’au milieu de Rome ;

On les engage à lui, c’est lui seul que l’on nomme.

Que font ces vétérans dans la campagne épars ?

Qui va les rassembler aux pieds de nos remparts ?

Que demande Lecca dans les murs de Préneste ?

Traître, je sais trop bien tout l’appui qui te reste.

Mais je t’ai confondu dans l’un de tes desseins ;

J’ai mis Rome en défense, et Préneste en mes mains.

Je te suis en tous lieux, à Rome, en Étrurie ;

Tu me trouves partout épiant ta furie,

Combattant tes projets que tu crois nous cacher ;

Chez tous tes confidents ma main va te chercher.

Du sénat et de Rome il est temps que tu sortes.

Ce n’est pas tout, Romains, une armée est aux portes,

Une armée est dans Rome, et le fer et les feux

Vont renverser sur vous vos temples et vos dieux.

C’est du mont Aventin que partiront les flammes

Qui doivent embraser vos enfants et vos femmes ;

Et sans les fruits heureux d’un travail assidu,

Ce terrible moment serait déjà venu.

Sans mon soin redoublé, que l’on nommait frivole,

Déjà les conjurés marchaient au Capitole.

Ce temple où nous voyons les rois à nos genoux,

Détruit et consumé, périssait avec vous.

Cependant à vos yeux Catilina paisible

Se prépare avec joie à ce carnage horrible :

Au rang des sénateurs il est encore assis ;

Il proscrit le sénat, et s’y fait des amis ;

Il dévore des yeux le fruit de tous ses crimes,

Il vous voit, vous menace, et marque ses victimes.

Et quand ma voix s’oppose à tant d’énormités,

Vous me parlez de droits et de formalités !

Vous respectez en lui le rang qu’il déshonore !

Vos bras intimidés sont enchaînés encore !

Ah ! si vous hésitez, si, méprisant mes soins,

Vous n’osez le punir, défendez-vous du moins.

CATON.

Va, les dieux immortels ont parlé par ta bouche.

Consul, délivre-nous de ce monstre farouche !

Tout dégouttant du sang dont il souilla ses mains,

Il atteste les droits des citoyens romains ;

Use des mêmes droits : pour venger la patrie

Nous n’avons pas besoin des aveux d’Aurélie.

Tu l’as trop convaincu, lui-même est interdit ;

Et sur Catilina le seul soupçon suffit.

Céthégus nous disait, et bien mieux qu’il ne pense,

Qu’on doit immoler tout à Rome, à sa défense :

Immole ce perfide, abandonne aux bourreaux

L’artisan des forfaits et l’auteur de nos maux :

Frappe malgré César, et sacrifie à Rome

Cet homme détesté, si ce monstre est un homme.

Je suis trop indigné qu’aux yeux de Cicéron

Il ait osé s’asseoir à côté de Caton.

Caton se lève, et passe du côté de Cicéron. Tous les sénateurs le suivent, hors Céthégus, Lentulus, Crassus, Clodius, qui restent avec Catilina.

CICÉRON, au sénat.

Courage, sénateurs, du monde augustes maîtres,

Amis de la vertu, séparez-vous des traîtres.

Le démon de Sylla semblait vous aveugler :

Allez au Capitole, allez vous rassembler ;

C’est là qu’on doit porter les premières alarmes.

Mêlez l’appui des lois à la force des armes ;

D’une escorte nombreuse entourez le sénat ;

Et que tout citoyen soit aujourd’hui soldat.

Créez un dictateur en ces temps difficiles.

Les Gaulois sont dans Rome, il vous faut des Camilles.

On attaque sans peine un corps trop divisé :

Lui-même il se détruit; le vaincre est trop aisé.

Réuni sous un chef, il devient indomptable.

Je suis loin d’aspirer à ce faix honorable :

Qu’on le donne au plus digne, et je révère en lui

Un pouvoir dangereux, nécessaire aujourd’hui.

Que Rome seule parle, et soit seule servie ;

Point d’esprit de parti, de cabales, d’envie,

De faibles intérêts, de sentiments jaloux :

C’est par là que jadis Sylla régna sur vous ;

Par là, sous Marius, j’ai vu tomber vos pères.

Des tyrans moins fameux, cent fois plus sanguinaires,

Tiennent le bras levé, les fers, et le trépas ;

Je les montre à vos yeux : ne les voyez-vous pas ?

Écoutez-vous sur moi l’envie et les caprices ?

Oubliez qui je suis, songez à mes services ;

Songez à Rome, à vous qui vous sacrifiez,

Non à de vains honneurs qu’on m’a trop enviés.

Allez, ferme Caton, présidez à ma place.

César, soyez fidèle ; et que l’antique audace

Du brave Lucullus, de Crassus, de Céson,

S’allume au feu divin de l’âme de Caton.

Je cours eu tous les lieux où mou devoir m’oblige,

Où mon pays m’appelle, où le danger m’exige.

Je vais combler l’abîme entr’ouvert sous vos pas,

Et malgré vous, enfin, vous sauver du trépas.

Il sort avec le sénat.

CATILINA, à Cicéron.

J’atteste encor les lois que vous osez enfreindre :

Vous allumez un feu qu’il vous fallait éteindre,

Un feu par qui bientôt Rome s’embrasera ;

Mais c’est dans votre sang que ma main l’éteindra.

CÉTHÉGUS.

Viens, le sénat encor hésite et se partage :

Tandis qu’il délibère, achevons notre ouvrage.

[45] C’est probablement à ce vers et au suivant que devaient être substitués ceux que Voltaire rapporte dans sa lettre à d’Argental, du 6 février 1752 :

J’ai vécu pour vous seul, et ne suis point entrée

Dans ces divisions dont Rome est déchirée.

[46] Dans sa lettre à d’Argental, de septembre 1751, ce vers est ainsi cité :

Et pour mieux l’égorger le prenant dans mes bras.

[47] C’était au consul de jour à nommer le dictateur. Cicéron ne pouvait se nommer lui-même. Antoine, son collègue, était un homme estimé comme général, mais obéré et débauché ; ses goûts et l’état de sa fortune l’avaient lié avec tout ce que Rome renfermait alors de factieux.

Cicéron n’osait se fier à lui, et s’assurer qu’Antoine le nommerait. Crassus, César, Lucullus, étaient plus ou moins suspects. On prit donc le parti de ne point nommer de dictateur, et le sénat porta le décret : Videant consules ne quid detrimenti respublica capiat. Ce décret donnait aux consuls une autorité absolue, semblable à celle du dictateur, mais non pour un temps fixé, et seulement tant que le sénat voulait la continuer. L’exercice des autres magistratures n’était pas suspendu. Enfin on pouvait demander compte aux consuls de la conduite qu’ils avaient tenue pendant le temps qu’ils avaient joui de cette autorité.

[48] Édition de Berlin :

Scène première

 

CIGÉRON, LICTEURS, LENTULUS et CÉTHÉGUS enchaînés

 

CICÉRON, aux soldats.

Allez de tous côtés, poursuivez ces pervers,

Et qu’en ce moment même on les charge de fers !

Sénat, tu m’as remis les rênes de l’empire,

Je les tiens pour un jour, ce jour peut me suffire ;

Je vengerai l’état, je vengerai la loi ;

Sénat, tu seras libre, et même malgré toi.

Rome, reçois ici tes premiers sacrifices.

Vous, de Catilina détestables complices,

Dont la rage en mon sein brûlait de s’assouvir,

D’autant plus criminels que vous vouliez servir,

Qu’étant nés dans le rang des maîtres de la terre ;

Vos odieuses mains, dans cette infâme guerre,

Ne versaient notre sang que pour mieux cimenter

Le trône où votre égal était prêt de monter ;

Traîtres, il n’est plus temps de tromper ma justice ;

Licteurs, vengez les lois, qu’on les traîne au supplice.

LENTULUS.

Va, le trépas n’est rien ; le recevoir de toi,

Voilà le seul affront qui rejaillit sur moi ;

Mais tremble en le donnant, tremble de rendre compte

Du sang patricien que tu couvres de honte :

Tu pourras payer cher l’orgueil de le verser,

Et c’est ton propre arrêt que j’entends prononcer.

CÉTHÉGUS.

Tu crois notre entreprise à tes yeux découverte,

Tu ne la connais pas : elle assure ta perte.

Tant de braves Romains ouvertement armés

Pour deux hommes de moins ne sont point alarmés.

Crois-moi, de tels desseins, des coups si redoutables

Dont le moindre eût suffi pour perdre tes semblables,

Conservent quelque force et peuvent l’arrêter.

Souverain d’un moment, tu peux en profiter.

Hâte-toi, Cicéron, Catilina nous venge ;

Notre sort va finir, mais déjà le tien change.

CICÉRON.

Oui, traîtres, le destin peut être encor douteux ;

Mais sans en être instruits, vous périrez tous deux !

On les emmène.

 

Scène II

 

CICÉRON, CATON, une partie des sénateurs

 

CATON, aux sénateurs.

Cessez de murmurer, remerciez un père.

À Cicéron.

Triomphe des ingrats, Rome ici te défère

Les noms, les noms sacrés de père et de vengeur.

La lettre à d’Argental, du 8 janvier 1752, contient une autre version de quelques-uns des premiers vers de cette variante.

[49] À cette époque, aucun citoyen romain ne pouvait être condamné à mort qu’en violant les lois. Cicéron, avant de faire de l’autorité illimitée qu’il avait reçue un usage contraire à une loi respectée dans Rome et chère au peuple, consulta le sénat. Ce fut dans cette occasion que César et Caton prononcèrent deux discours : Caton, pour prouver la nécessité de faire mourir les Conjurés ; César, pour proposer de les renfermer seulement dans quelques villes d’Italie. Ces discours nous ont été transmis par Salluste. On ignore, à la vérité, si ce sont réellement ceux que César et Caton ont prononcés dans le sénat, ou des discours de l’invention de Salluste, suivant l’usage des anciens historiens.

Il est à remarquer que César, souverain pontife, dit en plein sénat, dans ce discours, « Qu’il ne faut pas punir de mort les conjurés, parce que la mort leur ôtera le sentiment de toutes les peines, et celui de leur opprobre ; qu’elle serait une grâce plutôt qu’un supplice ; » il nie hautement les peines après la mort. Soit que César ait fait ce discours, soit que Salluste, auteur contemporain, l’ait attribué au souverain pontife, il en résulte également que les idées religieuses des anciens Romains étaient bien différentes des nôtres. Un auteur qui ne serait pas absolument fou (ce qu’on ne peut supposer de Salluste) n’introduirait pas dans un livre sérieux un roi d’Angleterre avançant en plein parlement qu’il n’y a rien après la mort, comme une opinion toute simple, et qui ne doit scandaliser personne.

Le sénat suivit l’avis de Caton ; mais le suffrage de ce corps si puissant n’empêcha point que Cicéron ne fût recherché dans la suite, comme ayant abusé de son pouvoir, et qu’il ne subît la peine de l’exil. Clodius fut son accusateur.

[50] En sortant de la première représentation de Rome sauvée, M. d’Alembert dit à M. de Voltaire : « Il y a dans votre pièce un vers que j’eusse voulu retrancher :

Permettez que César ne parle point de lui.

Si je n’avais eu, répondit l’auteur de la tragédie, que des hommes tels que vous pour spectateurs, je ne l’aurais pas écrit. »

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