Mérope (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes, en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 20 février 1743.

 

Personnages

 

MÉROPE, veuve de Cresphonte, roi de Messène

ÉGISTHE, fils de Mérope

POLYPHONTE, tyran de Messène

NARBAS, vieillard

EURYCLÈS, favori de Mérope

ÉROX, favori de Polyphonte

ISMÉNIE, confidente de Mérope

 

La scène est à Messène, dans le palais de Mérope.

 

 

LETTRE À M. LE MARQUIS SCIPION MAFFEI,

AUTEUR DE LA MÉROPE ITALIENNE, ET DE BEAUCOUP D’AUTRES OUVRAGES CÉLÈBRES

 

Monsieur,

 

Ceux dont les Italiens modernes et les autres peuples ont presque tout appris, les Grecs et les Romains, adressaient leurs ouvrages sans la vaine formule d’un compliment à leurs amis et aux maîtres de l’art. C’est à ces titres que je vous dois l’hommage de la Mérope française.

Les Italiens, qui ont été les restaurateurs de presque tous les beaux arts, et les inventeurs de quelques uns, furent les premiers qui, sous les yeux de Léon X, firent renaître la tragédie ; et vous êtes le premier, monsieur, qui dans ce siècle où l’art des Sophocle commençait à être amolli par des intrigues d’amour souvent étrangères au sujet, ou avili par d’indignes bouffonneries qui déshonoraient le goût de votre ingénieuse nation ; vous êtes le premier, dis-je, qui avez eu le courage et le talent de donner une tragédie sans galanterie, une tragédie digne des beaux jours d’Athènes, dans laquelle l’amour d’une mère fait toute l’intrigue, et où le plus tendre intérêt naît de la vertu la plus pure.

La France se glorifie d’Athalie : c’est le chef-d’œuvre de notre théâtre ; c’est celui de la poésie ; c’est de toutes les pièces qu’on joue la seule où l’amour ne soit pas introduit ; mais aussi elle est soutenue par la pompe de la religion, et par cette majesté de l’éloquence des prophètes. Vous n’avez point eu cette ressource, et cependant vous avez fourni cette longue carrière de cinq actes, qui est si prodigieusement difficile à remplir sans épisodes.

J’avoue que votre sujet me paraît beaucoup plus intéressant et plus tragique que celui d’Athalie ; et si notre admirable Racine a mis plus d’art, de poésie et de grandeur dans son chef-d’œuvre, je ne doute pas que le vôtre n’ait fait couler beaucoup plus de larmes.

Le précepteur d’Alexandre (et il faut de tels précepteurs aux rois), Aristote, cet esprit si étendu, si juste et si éclairé dans les choses qui étaient alors à la portée de l’esprit humain, Aristote, dans sa Poétique immortelle, ne balance pas à dire que la reconnaissance de Mérope et de son fils était le moment le plus intéressant de toute la scène grecque. Il donnait à ce coup de théâtre la préférence sur tous les autres. Plutarque dit que les Grecs, ce peuple si sensible, frémissaient de crainte que le vieillard qui devait arrêter le bras de Mérope, n’arrivât pas assez tôt. Cette pièce, qu’on jouait de son temps, et dont il nous reste très peu de fragments, lui paraissait la plus touchante de toutes les tragédies d’Euripide ; mais ce n’était pas seulement le choix du sujet qui fit le grand succès d’Euripide, quoiqu’en tout genre le choix soit beaucoup.

Il a été traité plusieurs fois en France, mais sans succès : peut-être les auteurs voulurent charger ce sujet si simple d’ornements étrangers. C’était la Vénus toute nue de Praxitèle qu’ils cherchaient à couvrir de clinquant. Il faut toujours beaucoup de temps aux hommes pour leur apprendre qu’en tout ce qui est grand on doit revenir au naturel et au simple.

En 1641, lorsque le théâtre commençait à fleurir en France, et à s’élever même fort au dessus de celui de la Grèce, par le génie de P. Corneille, le cardinal de Richelieu, qui recherchait toute sorte de gloire, et qui avait fait bâtir la salle des spectacles du Palais-Royal pour y représenter des pièces dont il avait fourni le dessein, y fit jouer une Mérope sous le nom de Téléphonte. Le plan est, à ce qu’on croit, entièrement de lui. Il y avait une centaine de vers de sa façon; le reste était de Colletet, de Bois-Robert, de Desmarêts et de Chapelain ; mais toute la puissance du cardinal de Richelieu ne pouvait donner à ces écrivains le génie qui leur manquait. Il n’avait peut-être pas lui-même celui du théâtre, quoiqu’il en eût le goût ; et tout ce qu’il pouvait et devait faire, c’était d’encourager le grand Corneille.

M. Gilbert, résident de la célèbre reine Christine, donna en 1643 sa Mérope, aujourd’hui non moins inconnue que l’autre, Jean de La Chapelle, de l’Académie française, auteur d’une Cléopâtre, jouée avec quelque succès, fit représenter sa Mérope en 1683. Il ne manqua pas de remplir sa pièce d’un épisode d’amour. Il se plaint d’ailleurs, dans sa préface, de ce qu’on lui reprochait trop de merveilleux. Il se trompait ; ce n’était pas ce merveilleux qui avait fait tomber son ouvrage, c’était en effet le défaut de génie et la froideur de la versification ; car voilà le grand point, voilà le vice capital qui fait périr tant de poèmes. L’art d’être éloquent en vers est de tous les arts le plus difficile et le plus rare. On trouvera mille génies qui sauront arranger un ouvrage et le versifier d’une manière commune ; mais le traiter en vrais poètes, c’est un talent qui est donné à trois ou quatre hommes sur la terre.

Au mois de décembre 1701, M. de La Grange fit jouer son Amasis, qui n’est autre chose que le sujet de Mérope sous d’autres noms la galanterie règne aussi dans cette pièce, et il y a beaucoup plus d’incidents merveilleux que dans celle de La Chapelle ; mais aussi elle est conduite avec plus d’art, plus de génie, plus d’intérêt ; elle est écrite avec plus de chaleur et de force : cependant elle n’eut pas d’abord un succès éclatant, et habent sua fata libelli. Mais depuis elle a été rejouée avec de très grands applaudissements, et c’est une des pièces dont la représentation a fait le plus de plaisir au public.

Avant et après Amasis, nous avons eu beaucoup de tragédies sur des sujets à peu près semblables, dans lesquelles une mère va venger la mort de son fils sur son fils même, et le reconnaît dans l’instant qu’elle va le tuer. Nous étions même accoutumés à voir sur notre théâtre cette situation frappante, mais rarement vraisemblable, dans laquelle un personnage vient un poignard à la main pour tuer son ennemi, tandis qu’un autre personnage arrive dans l’instant même et lui arrache le poignard. Ce coup de théâtre avait fait réussir, du moins pour un temps, le Camma de Thomas Corneille.

Mais de toutes les pièces dont je vous parle, il n’y en a aucune qui ne soit chargée d’un petit épisode d’amour, ou plutôt de galanterie ; car il faut que tout se plie au goût dominant. Et ne croyez pas, monsieur, que cette malheureuse coutume d’accabler nos tragédies d’un épisode inutile de galanterie soit due à Racine, comme on le lui reproche en Italie ; c’est lui, au contraire, qui a fait ce qu’il a pu pour réformer en cela le goût de la nation. Jamais chez lui la passion de l’amour n’est épisodique : elle est le fondement de tontes ses pièces ; elle en forme le principal intérêt. C’est la passion la plus théâtrale de toutes, la plus fertile en sentiments, la plus variée : elle doit être l’âme d’un ouvrage de théâtre, ou en être entièrement bannie. Si l’amour n’est pas tragique, il est insipide ; et, s’il est tragique, il doit régner seul : il n’est pas fait pour la seconde place. C’est Rotrou, c’est le grand Corneille même, il le faut avouer, qui, en créant notre théâtre, l’ont presque toujours défiguré par ces amours de commande, par ces intrigues galantes qui, n’étant point de vraies passions, ne sont point dignes du théâtre ; et si vous demandez pourquoi on joue si peu de pièces de Pierre Corneille, n’en cherchez point ailleurs la raison ; c’est que, dans la tragédie d’Othon,

 

Othon à la princesse a fait un compliment

Plus en homme de cour qu’en véritable amant...

Il suivait pas à pas un effort de mémoire,

Qu’il était plus aisé d’admirer que de croire.

Camille semblait même assez de son avis ;

Elle aurait mieux goûté des discours moins suivis...

Dis-moi donc, lorsque Othon s’est offert à Camille,

A-t-il paru contraint ? a-t-elle été facile ?

 

C’est que, dans Pompée, l’inutile Cléopâtre dit que César

 

Lui trace des soupirs, et, d’un style plaintif,

Dans son champ de victoire il se dit son captif.

 

C’est que César demande à Antoine

 

S’il a vu cette reine adorable ?

 

Et qu’Antoine répond :

 

Oui, seigneur, je l’ai vue ; elle est incomparable.

 

C’est que, dans Sertorius, le vieux Sertorius même est amoureux à la fois par politique et par goût, et dit :

 

J’aime ailleurs : à mon âge il sied si mal d’aimer,

Que je le cache même à qui m’a su charmer...

Et que d’un front ridé les replis jaunissants

Ne sont pas un grand charme à captiver les sens.

 

C’est que, dans Œdipe, Thésée débute par dire à Dircé :

 

Quelque ravage affreux qu’étale ici la peste,

L’absence aux vrais amants est encor plus funeste.

 

Enfin, c’est que jamais un tel amour ne fait verser de larmes ; et quand l’amour n’émeut pas, il refroidit.

Je ne vous dis ici, monsieur, que ce que tous les connaisseurs, les véritables gens de goût se disent tous les jours en conversation ; ce que vous avez entendu plusieurs fois chez moi ; enfin ce qu’on pense, et ce que personne n’ose encore imprimer. Car vous savez comment les hommes sont faits ; ils écrivent presque tous contre leur propre sentiment, de peur de choquer le préjugé reçu. Pour moi, qui n’ai jamais mis dans la littérature aucune politique, je vous dis hardiment la vérité, et j’ajoute que je respecte plus Corneille, et que je connais mieux le grand mérite de ce père du théâtre, que ceux qui le louent au hasard de ses défauts.

On a donné une Mérope sur le théâtre de Londres en 1731. Qui croirait qu’une intrigue d’amour y entrât encore ? Mais depuis le règne de Charles II, l’amour s’était emparé du théâtre d’Angleterre ; et il faut avouer qu’il n’y a point de nation au monde qui ait peint si mal celle passion. L’amour ridiculement amené, et traité de même, est encore le défaut le moins monstrueux de la Mérope anglaise. Le jeune Égisthe, lire de sa prison par une fille d’honneur, amoureuse de lui, est conduit devant la reine, qui lui présente une coupe de poison et un poignard, et qui lui dit : « Si tu n’avales le poison, ce poignard va servir à tuer ta maîtresse. » Le jeune homme boit, et on l’emporte mourant. Il revient, au cinquième acte, annoncer froidement à Mérope qu’il est son fils, et qu’il a tué le tyran. Mérope lui demande comment ce miracle s’est opéré : « Une amie de la fille d’honneur, répond-il, avait mis du jus de pavot, au lieu de poison, dans la coupe. Je n’étais qu’endormi quand on m’a cru mort ; j’ai appris, en m’éveillant, que j’étais votre fils, et sur-le-champ j’ai tué le tyran. » Ainsi finit la tragédie.

Elle fut sans doute mal reçue : mais n’est-il pas bien étrange qu’on l’ait représentée ? N’est-ce pas une preuve que le théâtre anglais n’est pas encore épuré ? Il semble que la même cause qui prive les Anglais du génie de la peinture et de la musique, leur ôte aussi celui de la tragédie. Cette île, qui a produit les plus grands philosophes de la terre, n’est pas aussi fertile pour les beaux-arts ; et si les Anglais ne s’appliquent sérieusement à suivre les préceptes de leurs excellents citoyens Addison et Pope, ils n’approcheront pas des autres peuples en fait de goût et de littérature.

Mais tandis que le sujet de Mérope était ainsi défiguré dans une partie de l’Europe, il y avait longtemps qu’il était traité en Italie selon le goût des anciens. Dans ce seizième siècle, qui sera fameux dans tous les siècles, le comte de Torelli avait donné sa Mérope avec des chœurs. Il paraît que si M. de La Chapelle a outré tous les défauts du théâtre français, qui sont l’air romanesque, l’amour inutile et les épisodes, et que si l’auteur anglais a poussé à l’excès la barbarie, l’indécence et l’absurdité, l’auteur italien avait outré les défauts des Grecs, qui sont le vide d’action, et la déclamation. Enfin, monsieur, vous avez évité tous ces écueils ; vous qui avez donné à vos compatriotes des modèles en plus d’un genre, vous leur avez donné dans votre Mérope l’exemple d’une tragédie simple et intéressante.

J’en fus saisi dès que je la lus : mon amour pour ma patrie ne m’a jamais fermé les yeux sur le mérite des étrangers ; au contraire, plus je suis bon citoyen, plus je cherche à enrichir mon pays des trésors qui ne sont point nés dans son sein. Mon envie de traduire votre Mérope redoubla lorsque j’eus l’honneur de vous connaître à Paris en 1783 ; je m’aperçus qu’en aimant l’auteur je me sentais encore plus d’inclination pour l’ouvrage : mais quand je voulus y travailler, je vis qu’il était absolument impossible de la faire passer sur notre théâtre français. Notre délicatesse est devenue excessive : nous sommes peut-être des Sybarites plongés dans le luxe, qui ne pouvons supporter cet air naïf et rustique, ces détails de la vie champêtre que vous avez imités du théâtre grec.

Je craindrais qu’on ne souffrît pas chez nous le jeune Égisthe faisant présent de son anneau à celui qui l’arrête, et qui s’empare de cette bague. Je n’oserais hasarder de faire prendre un héros pour un voleur, quoique la circonstance où il se trouve autorise cette méprise.

Nos usages, qui probablement permettent tant de choses que les vôtres n’admettent point, nous empêcheraient de représenter le tyran de Mérope, l’assassin de son époux et de ses fils, feignant d’avoir, après quinze ans, de l’amour pour cette reine ; même je n’oserais pas faire dire par Mérope au tyran : « Pourquoi donc ne m’avez-vous pas parlé d’amour auparavant, dans le ? » Ces entretiens sont naturels ; mais notre parterre, quelquefois si indulgent, et d’autres fois si délicat, pourrait les trouver trop familiers, et voir même de la coquetterie où il n’y a au fond que de la raison.

Notre théâtre français ne souffrirait pas non plus que Mérope fit lier son fils sur la scène à une colonne, ni qu’elle courût sur lui deux fois, le javelot et la hache à la main, ni que le jeune homme s’enfuît deux fois devant elle, en demandant la vie à son tyran.

Nos usages permettraient encore moins que la confidente de Mérope engageât le jeune Égisthe à dormir sur la scène, afin de donner le temps à la reine de venir l’y assassiner. Ce n’est pas, encore une fois, que tout cela ne soit dans la nature ; mais il faut que vous pardonniez à notre nation, qui exige que la nature soit toujours présentée avec certains traits de l’art, et ces traits sont bien différents à Paris et à Vérone.

Pour donner une idée sensible de ces différences que le génie des nations cultivées met entre les mêmes arts, permettez-moi, monsieur, de vous rappeler ici quelques traits de votre célèbre ouvrage qui me paraissent dictés par la pure nature. Celui qui arrête le jeune Cresphonte, et qui lui prend sa bague, lui dit :

 

...Or dunque in tuo paese i servi

Han di coteste gemme ? Un bel paese

Fia questo tuo ; nel nostro una tal gemma

Ad un dito régal non sconverrebbe.

 

Je vais prendre la liberté de traduire cet endroit en vers blancs, comme votre pièce est écrite, parce que le temps qui me presse ne me permet pas le long travail qu’exige la rime.

 

« Les esclaves, chez vous, portent de tels joyaux !

« Votre pays doit être un beau pays, sans doute ;

« Chez nous de tels anneaux ornent la main des rois. »

 

Le confident du tyran lui dit, en parlant de la reine, qui refuse d’épouser après vingt ans l’assassin reconnu de sa famille :

 

La donna, corne sai, ricusa e brama.

 

« La femme, comme on sait, nous refuse et désire.

 

La suivante de la reine répond au tyran, qui la presse de disposer sa maîtresse au mariage :

 

...Dissimulato in vano

Soffre di febre assalto : alquanti giorni

Donare è forza a rinfrancar suoi spirti.

 

« On ne peut vous cacher que la reine a la fièvre ;

« Accordez quelque temps pour lui rendre ses forces. »

 

Dans votre quatrième acte, le vieillard Polydore demande à un homme de la cour de Mérope qui il est. Je suis Eurisès, le fils de Nicandre, répond-il. Polydore alors, en parlant de Nicandre, s’exprime comme le Nestor d’Homère.

 

...Egli era umano

E libéral ; quando appariva, tutti

Faceangli onor. Io mi ricordo ancora

Di quando ei festeggiô con bella pompa

Le sue nozze con Silvia, ch’era figlia

D’Olimpia e di Glicon fratel d’Ipparco.

Tu dunque sei quel fanciullin che in corte

Silvia condur solea quasi per pompa ?

Parmi l’ altr’ jeri. Ô quanto siete presti,

Quanto mai v’ affrettate, o giovinetti,

A farvi adulti, ed a gridar tacendo,

Che noi diam loco !

 

« Oh, qu’il était humain ! qu’il était libéral !

« Que, dès qu’il paraissait, on lui faisait d’honneur !

« Je me souviens encor du festin qu’il donna,

« De tout cet appareil, alors qu’il épousa

« La fille de Glicon et de cette Olympie,

« La belle-sœur d’Hipparque. Eurisès, c’est donc vous ?

« Vous, cet aimable enfant que si souvent Silvie

« Se faisait un plaisir de conduire à la cour ?

« Je crois que c’est hier. Ô que vous êtes prompte !

« Que vous croissez, jeunesse ! et que, dans vos beaux jours,

« Vous nous avertissez de vous céder la place ! »

 

Et dans un autre endroit, le même vieillard, invité d’aller voir la cérémonie du mariage de la reine, répond :

 

...Oh ! curioso

Punto i’ non son : passò stagione : assai

Veduti ho sacrificj. Io mi ricordo

Di quello ancora quando il re Cresfonte

Incominciô a regnar. Quella fu pompa.

Ora più non si fanno a questi tempi

Di cotai sacrificj. Più di cento

Fur le bestie svenate : i sacerdoti

Risplendean tutti, ed ove ti volgessi

Altro non si vedea che argento ed oro.

 

« ...Je suis sans curiosité.

« Le temps en est passé ; mes yeux ont assez vu

« De ces apprêts d’hymen et de ces sacrifices.

« Je me souviens encor de cette pompe auguste,

« Qui jadis en ces lieux marqua les premiers jours

« Du règne de Cresphonte. Ah, le grand appareil !

« Il n’est plus aujourd’hui de semblables spectacles.

« Plus de cent animaux y furent immolés ;

« Tous les prêtres brillaient ; et les yeux éblouis

« Voyaient l’argent et l’or partout étinceler. »

 

Tous ces traits sont naïfs, tout y est convenable à ceux que vous introduisez sur la scène, et aux mœurs que vous leur donnez. Ces familiarités naturelles eussent été, à ce que je crois, bien reçues dans Athènes ; mais Paris et notre parterre veulent une autre espèce de simplicité. Notre ville pourrait même se vanter d’avoir un goût plus cultivé qu’on ne l’avait dans Athènes : car enfin il me semble qu’on ne représentait d’ordinaire des pièces de théâtre, dans cette première ville de la Grèce, que dans quatre fêtes solennelles, et Paris a plus d’un spectacle tous les jours de l’année. On ne comptait dans Athènes que dix mille citoyens, et notre ville est peuplée de près de huit cent mille habitants, parmi lesquels je crois qu’on peut compter trente mille juges des ouvrages dramatiques, et qui jugent presque tous les jours.

Vous avez pu, dans votre tragédie, traduire cette élégante et simple comparaison de Virgile :

 

Qualis Populea mœrens Philomela sub umbra

Amissos queritur fœtus.

 

Si je prenais une telle liberté, on me renverrait au poème épique : tant nous avons affaire à un maître dur, qui est le public !

 

Nescis, heu ! nescis dominæ fastidia Romæ...

Et pueri nasum rhinocerotis habent.

Martial, I. 4.

 

Les Anglais ont la coutume de finir presque tous leurs actes par une comparaison ; mais nous exigeons dans une tragédie que ce soient les héros qui parlent, et non le poète : et notre public pense que dans une grande crise d’affaires, dans un conseil, dans une passion violente, dans un danger pressant, les princes, les ministres ne font point de comparaisons poétiques.

Comment pourrais-je encore faire parler souvent ensemble des personnages subalternes ? Ils servent chez vous à préparer des scènes intéressantes entre les principaux acteurs ; ce sont les avenues d’un beau palais : mais notre public impatient veut entrer tout d’un coup dans le palais. Il faut donc se plier au goût d’une nation, d’autant plus difficile qu’elle est depuis longtemps rassasiée de chefs-d’œuvre.

Cependant, parmi tant de détails que notre extrême sévérité réprouve, combien de beautés je regrettais ! combien me plaisait la simple nature, quoique sous une forme étrangère pour nous ! Je vous rends compte, monsieur, d’une partie des raisons qui m’ont empêché de vous suivre[1], en vous admirant.

Je fus obligé à regret d’écrire une Mérope nouvelle ; je l’ai donc faite différemment, mais je suis bien loin de croire l’avoir mieux faite. Je me regarde avec vous comme un voyageur à qui un roi d’Orient aurait fait présent des plus riches étoffes : ce roi devrait permettre que le voyageur s’en fit habiller à la mode de son pays.

Ma Mérope fut achevée au commencement de 1736, à peu près telle qu’elle est aujourd’hui. D’autres études m’empêchèrent de la donner au théâtre ; mais la raison qui m’en éloignait le plus était la crainte de la faire paraître après d’autres pièces heureuses, dans lesquelles on avait vu depuis peu le même sujet sous des noms différents. Enfin j’ai hasardé ma tragédie, et notre nation a fait connaître qu’elle ne dédaignait pas de voir la même matière différemment traitée. Il est arrivé à notre théâtre ce qu’on voit tous les jours dans une galerie de peinture où plusieurs tableaux représentent le même sujet : les connaisseurs se plaisent à remarquer les diverses manières ; chacun saisit selon son goût le caractère de chaque peintre ; c’est une espèce de concours qui sert à la fois à perfectionner l’art et à augmenter les lumières du public.

Si la Mérope française a eu le même succès que la Mérope italienne, c’est à vous, monsieur, que je le dois ; c’est à cette simplicité dont j’ai toujours été idolâtre, qui dans votre ouvrage m’a servi de modèle. Si j’ai marché dans une route différente, vous m’y avez toujours servi de guide.

J’aurais souhaité pouvoir, à l’exemple des Italiens et des Anglais, employer l’heureuse facilité des vers blancs, et je me suis souvenu plus d’une fois de ce passage de Rucellai :

 

Tu sai pur che l’imagin’della voce

Che risponde daisassi, dov’ Eco alberga,

Sempre nemica fu del nostro regno,

Et fu inventrice delle prime rime.

 

Mais je me suis aperçu et j’ai dit, il y a longtemps, qu’une telle tentative n’aurait jamais de succès en France, et qu’il y aurait beaucoup plus de faiblesse que de force à éluder un joug qu’ont porté les auteurs de tant d’ouvrages qui dureront autant que la nation française. Notre poésie n’a aucune des libertés de la vôtre, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles les Italiens nous ont précédés de plus de trois siècles dans cet art si aimable et si difficile.

Je voudrais, monsieur, pouvoir vous suivre dans vos autres connaissances, comme j’ai eu le bonheur de vous imiter dans la tragédie. Que n’ai-je pu me former sur votre goût dans la science de l’histoire ! non pas dans cette science vague et stérile des faits et des dates, qui se borne à savoir en quel temps mourut un homme inutile ou funeste au monde, science uniquement de dictionnaire, qui chargerait la mémoire sans éclairer l’esprit : je veux parler de cette histoire de l’esprit humain, qui apprend à connaître les mœurs, qui nous trace de faute en faute et de préjugé en préjugé les effets des passions des hommes, qui nous fait voir ce que l’ignorance ou un savoir mal entendu ont causé de maux, et qui suit surtout le fil du progrès des arts à travers ce choc effroyable de tant de puissances, et ce bouleversement de tant d’empires. C’est par là que l’histoire m’est précieuse, et elle me le devient davantage par la place que vous tiendrez parmi ceux qui ont donné de nouveaux plaisirs et de nouvelles lumières aux hommes. La postérité apprendra avec émulation que votre patrie vous a rendu les honneurs les plus rares, et que Vérone vous a élevé une statue, avec cette inscription, AU MARQUIS SCIPION MAFFEI VIVANT : inscription aussi belle en son genre que celle qu’on lit à Montpellier, À LOUIS XIV APRÈS SA MORT.

Daignez ajouter, monsieur, aux hommages de vos concitoyens celui d’un étranger que sa respectueuse estime vous attache autant que s’il était né à Vérone.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

MÉROPE, ISMÉNIE

 

ISMÉNIE.

Grande reine, écartez ces horribles images ;

Goûtez des jours sereins, nés du sein des orages.[2]

Les dieux nous ont donné la victoire et la paix :

Ainsi que leur courroux ressentez leurs bienfaits.

Messène, après quinze ans de guerres intestines,

Lève un front moins timide et sort de ses ruines.

Vos yeux ne verront plus tous ces chefs ennemis

Divisés d’intérêts et pour le crime unis,

Par les saccagements, le sang et le ravage,

Du meilleur de nos rois disputer l’héritage.

Nos chefs, nos citoyens, rassemblés sous vos yeux,

Les organes des lois, les ministres des dieux,

Vont, libres dans leur choix, décerner la couronne.

Sans doute elle est à vous, si la vertu la donne.

Vous seule avez sur nous d’irrévocables droits ;

Vous, veuve de Cresphonte et fille de nos rois ;

Vous que tant de constance et quinze ans de misère

Font encor plus auguste et nous rendent plus chère ;

Vous pour qui tous les cœurs en secret réunis...

MÉROPE.

Quoi ! Narbas ne vient point ! Reverrai-je mon fils ?

ISMÉNIE.

Vous pouvez l’espérer : déjà d’un pas rapide

Vos esclaves en foule ont couru dans l’Élide ;

La paix a de l’Élide ouvert tous les chemins.

Vous avez mis sans doute en de fidèles mains

Ce dépôt si sacré, l’objet de tant d’alarmes.

MÉROPE.

Me rendrez vous mon fils, dieux témoins de mes larmes ?

Égisthe est-il vivant ? Avez-vous conservé

Cet enfant malheureux, le seul que j’ai sauvé ?

Écartez loin de lui la main de l’homicide.

C’est votre fils, hélas ! c’est le pur sang d’Alcide.

Abandonnerez-vous ce reste précieux

Du plus juste des rois et du plus grand des dieux,

L’image de l’époux dont j’adore la cendre ?

ISMÉNIE.

Mais quoi ! cet intérêt et si juste et si tendre

De tout autre intérêt peut-il vous détourner ?

MÉROPE.

Je suis mère, et tu peux encor t’en étonner ?

ISMÉNIE.

Du sang dont vous sortez l’auguste caractère

Sera-t-il effacé par cet amour de mère ?

Son enfance était chère à vos yeux éplorés ;

Mais vous avez peu vu ce fils que vous pleurez.

MÉROPE.

Mon cœur a vu toujours ce fils que je regrette ;

Ses périls nourrissaient ma tendresse inquiète ;

Un si juste intérêt s’accrut avec le temps.

Un mot seul de Narbas, depuis plus de quatre ans,

Vint dans la solitude où j’étais retenue

Porter un nouveau trouble à mon âme éperdue :

Égisthe, écrivait-il, mérite un meilleur sort ;

Il est digne de vous et des dieux dont il sort :

En butte à tous les maux, sa vertu les surmonte :

Espérez tout de lui, mais craignez Polyphonte.

ISMÉNIE.

De Polyphonte au moins prévenez les desseins ;

Laissez passer l’empire en vos augustes mains.

MÉROPE.

L’empire est à mon fils. Périsse la marâtre,

Périsse le cœur dur de soi-même idolâtre,

Qui peut goûter en paix dans le suprême rang

Le barbare plaisir d’hériter de son sang !

Si je n’ai plus de fils, que m’importe un empire ?

Que m’importe ce ciel, ce jour que je respire ?

Je dus y renoncer alors que dans ces lieux

Mon époux fut trahi des mortels et des dieux.

Ô perfidie ! ô crime ! ô jour fatal au monde !

Ô mort toujours présente à ma douleur profonde !

J’entends encor ces voix, ces lamentables cris,

Ces cris : « Sauvez le roi, son épouse et ses fils ! »

Je vois ces murs sanglants, ces portes embrasées,

Sous ces lambris fumants ces femmes écrasées,

Ces esclaves fuyants, le tumulte, l’effroi,

Les armes, les flambeaux, la mort autour de moi.

Là, nageant dans son sang et souillé de poussière,

Tournant encor vers moi sa mourante paupière,

Cresphonte en expirant me serra dans ses bras ;

Là, deux fils malheureux, condamnés au trépas,

Tendres et premiers fruits d’une union si chère,

Sanglants et renversés sur le sein de leur père,

À peine soulevaient leurs innocentes mains.

Hélas ! ils m’imploraient contre leurs assassins.

Égisthe échappa seul ; un dieu prit sa défense :

Veille sur lui, grand Dieu qui sauvas son enfance !

Qu’il vienne ; que Narbas le ramène à mes yeux

Du fond de ses déserts au rang de ses aïeux !

J’ai supporté quinze ans mes fers et son absence ;

Qu’il règne au lieu de moi : voilà ma récompense.

 

 

Scène II

 

MÉROPE, ISMÉNIE, EURYCLÈS

 

MÉROPE.

Eh bien ! Narbas ? mon fils ?

EURYCLÈS.

Vous me voyez confus ;

Tant de pas, tant de soins ont été superflus.

On a couru, madame, aux rives du Pénée,

Dans les champs d’Olympie, aux murs de Salmonée ;

Narbas est inconnu ; le sort dans ces climats

Dérobe à tous les yeux la trace de ses pas.

MÉROPE.

Hélas ! Narbas n’est plus ; j’ai tout perdu sans doute.

ISMÉNIE.

Vous croyez tous les maux que votre âme redoute ;

Peut-être, sur les bruits de cette heureuse paix,

Narbas ramène un fils si cher à nos souhaits.

EURYCLÈS.

Peut-être sa tendresse, éclairée et discrète,

A caché son voyage ainsi que sa retraite :

Il veille sur Égisthe ; il craint ces assassins,

Qui du roi votre époux ont tranché les destins.

De leurs affreux complots il faut tromper la rage.

Autant que je l’ai pu j’assure son passage,

Et j’ai sur ces chemins de carnage abreuvés

Des yeux toujours ouverts et des bras éprouvés.

MÉROPE.

Dans ta fidélité j’ai mis ma confiance.

EURYCLÈS.

Hélas ! que peut pour vous ma triste vigilance ?

On va donner son trône : en vain ma faible voix

Du sang qui le fit naître a fait parler les droits ;

L’injustice triomphe, et ce peuple, à sa honte,

Au mépris de nos lois, penche vers Polyphonte.

MÉROPE.

Et le sort jusque là pourrait nous avilir !

Mon fils dans ses états reviendrait pour servir !

Il verrait son sujet au rang de ses ancêtres !

Le sang de Jupiter aurait ici des maîtres !

Je n’ai donc plus d’amis ? Le nom de mon époux,

Insensibles sujets, a donc péri pour vous ?

Vous avez oublié ses bienfaits et sa gloire !

EURYCLÈS.

Le nom de votre époux est cher à leur mémoire :

On regrette Cresphonte, on le pleure, on vous plaint ;

Mais la force l’emporte, et Polyphonte est craint.

MÉROPE.

Ainsi donc par mon peuple en tout temps accablée,

Je verrai la justice à la brigue immolée ;

Et le vil intérêt, cet arbitre du sort,

Vend toujours le plus faible aux crimes du plus fort.

Allons, et rallumons dans ces âmes timides

Ces regrets mal éteints du sang des Héraclides :

Flattons leur espérance, excitons leur amour.

Parlez, et de leur maître annoncez le retour.

EURYCLÈS.

Je n’ai que trop parlé : Polyphonte en alarmes

Craint déjà votre fils et redoute vos larmes ;

La fière ambition dont il est dévoré

Est inquiète, ardente, et n’a rien de sacré.

S’il chassa les brigands de Pylos et d’Amphryse,

S’il a sauvé Messène, il croit l’avoir conquise.

Il agit pour lui seul, il veut tout asservir :

Il touche à la couronne ; et, pour mieux la ravir,

Il n’est point de rempart que sa main ne renverse,

De lois qu’il ne corrompe et de sang qu’il ne verse :

Ceux dont la main cruelle égorgea votre époux

Peut-être ne sont pas plus à craindre pour vous.

MÉROPE.

Quoi ! partout sous mes pas le sort creuse un abyme !

Je vois autour de moi le danger et le crime !

Polyphonte, un sujet de qui les attentats...

EURYCLÈS.

Dissimulez, madame, il porte ici ses pas.

 

 

Scène III

 

MÉROPE, POLYPHONTE, ÉROX

 

POLYPHONTE.

Madame, il faut enfin que mon cœur se déploie.

Ce bras qui vous servit m’ouvre au trône une voie ;

Et les chefs de l’état, tout prêts de prononcer,

Me font entre nous deux l’honneur de balancer.

Des partis opposés qui désolaient Messènes,

Qui versaient tant de sang, qui formaient tant de haines,

Il ne reste aujourd’hui que le vôtre et le mien.

Nous devons l’un à l’autre un mutuel soutien :

Nos ennemis communs, l’amour de la patrie,

Le devoir, l’intérêt, la raison, tout nous lie ;

Tout vous dit qu’un guerrier, vengeur de votre époux,

S’il aspire à régner, peut aspirer à vous.

Je me connais ; je sais que, blanchi sous les armes,

Ce front triste et sévère a pour vous peu de charmes ;

Je sais que vos appas, encor dans leur printemps,

Pourraient s’effaroucher de l’hiver de mes ans ;

Mais la raison d’état connaît peu ces caprices ;

Et de ce front guerrier les nobles cicatrices

Ne peuvent se couvrir que du bandeau des rois.

Je veux le sceptre et vous pour prix de mes exploits.

N’en croyez pas, madame, un orgueil téméraire :

Vous êtes de nos rois et la fille et la mère ;

Mais l’état veut un maître, et vous devez songer

Que pour garder vos droits il les faut partager.

MÉROPE.

Le ciel, qui m’accabla du poids de sa disgrâce,

Ne m’a point préparée à ce comble d’audace.

Sujet de mon époux, vous m’osez proposer

De trahir sa mémoire, et de vous épouser ?

Moi, j’irais de mon fils, du seul bien qui me reste,

Déchirer avec vous l’héritage funeste ?

Je mettrais en vos mains sa mère et son état,

Et le bandeau des rois sur le front d’un soldat ?

POLYPHONIE.

Un soldat tel que moi peut justement prétendre

À gouverner l’état quand il l’a su défendre.

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux ;

Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux.

Je n’ai plus rien du sang qui ma donné la vie :

Ce sang s’est épuisé, versé pour la patrie;

Ce sang coula pour vous ; et, malaxé vos refus.

Je crois valoir au moins les rois que j’ai vaincus :

Et je n’offre en un mot à votre âme rebelle

Que la moitié d’un trône où mon parti m’appelle.

MÉROPE.

Un parti ! vous, barbare, au mépris de nos lois !

Est-il d’autre parti que celui de vos rois ?

Est-ce là cette foi si pure et si sacrée

Qu’à mon époux, à moi, votre bouche a jurée ;

La foi que vous devez à ses mânes trahis,

À sa veuve éperdue, à son malheureux fils,

À ces dieux dont il sort et dont il tient l’empire ?

POLYPHONTE.

Il est encor douteux si votre fils respire.

Mais quand du sein des morts il viendrait en ces lieux

Redemander son trône à la face des dieux,

Ne vous y trompez pas, Messène veut un maître

Éprouvé par le temps, digne en effet de l’être ;

Un roi qui la défende ; et j’ose me flatter

Que le vengeur du trône a seul droit d’y monter.

Égisthe, jeune encore et sans expérience,

Étalerait en vain l’orgueil de sa naissance ;

N’ayant rien fait pour nous, il n’a rien mérité.

D’un prix bien différent ce trône est acheté.

Le droit de commander n’est plus un avantage

Transmis par la nature, ainsi qu’un héritage ;

C’est le fruit des travaux et du sang répandu ;

C’est le prix du courage, et je crois qu’il m’est dû.

Souvenez-vous du jour où vous fûtes surprise

Par ces lâches brigands de Pylos et d’Amphryse ;

Revoyez votre époux et vos fils malheureux,

Presque en votre présence assassinés par eux ;

Revoyez-moi, madame, arrêtant leur furie,

Chassant vos ennemis, défendant la patrie ;

Voyez ces murs enfin par mon bras délivrés ;

Songez que j’ai vengé l’époux que vous pleurez :

Voilà mes droits, madame, et mon rang, et mon titre :

La valeur fit ces droits ; le ciel en est l’arbitre.

Que votre fils revienne ; il apprendra sous moi

Les leçons de la gloire et l’art de vivre en roi :

Il verra si mon front soutiendra la couronne.

Le sang d’Alcide est beau, mais n’a rien qui m’étonne.

Je recherche un honneur et plus noble et plus grand :

Je songe à ressembler au dieu dont il descend :

En un mot, c’est à moi de défendre la mère,

Et de servir au fils et d’exemple et de père.

MÉROPE.

N’affectez point ici des soins si généreux,

Et cessez d’insulter à mon fils malheureux.

Si vous osez marcher sur les traces d’Alcide,

Rendez donc l’héritage au fils d’un Héraclide.

Ce dieu, dont vous seriez l’injuste successeur,

Vengeur de tant d’états, n’en fut point ravisseur.

Imitez sa justice ainsi que sa vaillance ;

Défendez votre roi ; secourez l’innocence ;

Découvrez, rendez-moi ce fils que j’ai perdu,

Et méritez sa mère à force de vertu ;

Dans nos murs relevés rappelez votre maître :

Alors jusques à vous je descendrais peut-être ;

Je pourrais m’abaisser ; mais je ne puis jamais

Devenir la complice et le prix des forfaits.

 

 

Scène IV

 

POLYPHONTE, ÉROX

 

ÉROX.

Seigneur, attendez-vous que son âme fléchisse ?

Ne pouvez-vous régner qu’au gré de son caprice ?

Vous avez su du trône aplanir le chemin,

Et pour vous y placer vous attendez sa main !

POLYPHONTE.

Entre ce trône et moi je vois un précipice ;

Il faut que ma fortune y tombe ou le franchisse.

Mérope attend Égisthe ; et le peuple aujourd’hui,

Si son fils reparaît, peut se tourner vers lui.

En vain, quand j’immolai son père et ses deux frères,

De ce trône sanglant je m’ouvris les barrières ;

En vain, dans ce palais, où la sédition

Remplissait tout d’horreur et de confusion,

Ma fortune a permis qu’un voile heureux et sombre

Couvrît mes attentats du secret de son ombre ;

En vain du sang des rois, dont je suis l’oppresseur,

Les peuples abusés m’ont cru le défenseur :

Nous touchons au moment où mon sort se décide.

S’il reste un rejeton de la race d’Alcide,

Si ce fils, tant pleuré, dans Messène est produit,

De quinze ans de travaux j’ai perdu tout le fruit.

Crois-moi, ces préjugés de sang et de naissance

Revivront dans les cœurs, y prendront sa défense.

Le souvenir du père, et cent rois pour aïeux,

Cet honneur prétendu d’être issu de nos dieux,

Les cris, le désespoir d’une mère éplorée,

Détruiront ma puissance encor mal assurée.

Égisthe est l’ennemi dont il faut triompher.

Jadis dans son berceau je voulus l’étouffer.

De Narbas à mes yeux l’adroite diligence

Aux mains qui me servaient arracha son enfance :

Narbas, depuis ce temps, errant loin de ces bords,

A bravé ma recherche, a trompé mes efforts.

J’arrêtai ses courriers ; ma juste prévoyance

De Mérope et de lui rompit l’intelligence.

Mais je connais le sort, il peut se démentir ;

De la nuit du silence un secret peut sortir ;

Et des dieux quelquefois la longue patience

Fait sur nous à pas lents descendre la vengeance.[3]

ÉROX.

Ah ! livrez-vous sans crainte à vos heureux destins.

La prudence est le dieu qui veille à vos desseins.

Vos ordres sont suivis : déjà vos satellites

D’Élide et de Messène occupent les limites.

Si Narbas reparaît, si jamais à leurs yeux

Narbas ramène Égisthe, ils périssent tous deux.

POLYPHONTE.

Mais me réponds-tu bien de leur aveugle zèle ?

ÉROX.

Vous les avez guidés par une main fidèle :

Aucun d’eux ne connaît ce sang qui doit couler,

Ni le nom de ce roi qu’ils doivent immoler.

Narbas leur est dépeint comme un traître, un transfuge,

Un criminel errant qui demande un refuge ;

L’autre comme un esclave et comme un meurtrier

Qu’à la rigueur des lois il faut sacrifier.

POLYPHONE.

Eh bien, encor ce crime ! il m’est trop nécessaire.

Mais en perdant le fils, j’ai besoin de la mère ;

J’ai besoin d’un hymen utile à ma grandeur,

Qui détourne de moi le nom d’usurpateur,

Qui fixe enfin les vœux de ce peuple infidèle,

Qui m’apporte pour dot l’amour qu’on a pour elle.

Je lis au fond des cœurs ; à peine ils sont à moi :

Échauffés par l’espoir, ou glacés par l’effroi,

L’intérêt me les donne ; il les ravit de même.

Toi, dont le sort dépend de ma grandeur suprême,

Appui de mes projets par tes soins dirigés,

Érox, va réunir les esprits partagés ;

Que l’avare en secret te vende son suffrage :

Assure au courtisan ma faveur en partage ;

Du lâche qui balance échauffe les esprits :

Promets, donne, conjure, intimide, éblouis.

Ce fer au pied du trône en vain m’a su conduire ;

C’est encor peu de vaincre, il faut savoir séduire,

Flatter l’hydre du peuple, au frein l’accoutumer,

Et pousser l’art enfin jusqu’à m’en faire aimer.[4]

 

 

ACTE II

 

 

Scène première1

 

MÉROPE, EURYCLÈS, ISMÉNIE

 

MÉROPE.

Quoi ! l’univers se tait sur le destin d’Égisthe ! [5]

Je n’entends que trop bien ce silence si triste.

Aux frontières d’Élide enfin n’a-t-on rien su ?

EURYCLÈS.

On n’a rien découvert ; et tout ce qu’on a vu,

C’est un jeune étranger, de qui la main sanglante

D’un meurtre encor récent paraissait dégoutante ;

Enchaîné par mon ordre, on l’amène au palais.

MÉROPE.

Un meurtre ! un inconnu ! Qu’a-t-il fait, Euryclès ?

Quel sang a-t-il versé ? Vous me glacez de crainte.

EURYCLÈS.

Triste effet de l’amour dont votre âme est atteinte !

Le moindre événement vous porte un coup mortel ;

Tout sert à déchirer ce cœur trop maternel ;

Tout fait parler en vous la voix de la nature.

Mais de ce meurtrier la commune aventure

N’a rien dont vos esprits doivent être agités.

De crimes, de brigands, ces bords sont infectés ;

C’est le fruit malheureux de nos guerres civiles.

La justice est sans force ; et nos champs et nos villes

Redemandent aux dieux, trop longtemps négligés,

Le sang des citoyens l’un par l’autre égorgés.

Écartez des terreurs dont le poids vous afflige.

MÉROPE.

Quel est cet inconnu ? Répondez-moi, vous dis-je.

EURYCLÈS.

C’est un de ces mortels du sort abandonnés,

Nourris dans la bassesse, aux travaux condamnés ;

Un malheureux sans nom, si l’on croit l’apparence.

MÉROPE.

N’importe, quel qu’il soit, qu’il vienne en ma présence ;

Le témoin le plus vil et les moindres clartés

Nous montrent quelquefois de grandes vérités.

Peut-être j’en crois trop le trouble qui me presse ;

Mais ayez-en pitié, respectez ma faiblesse :

Mon cœur a tout à craindre et rien à négliger.

Qu’il vienne, je le veux, je veux l’interroger.

EURYCLÈS, à Isménie.

Vous serez obéie. Allez, et qu’on l’amène ;

Qu’il paraisse à l’instant aux regards de la reine.

MÉROPE.

Je sens que je vais prendre un inutile soin.

Mon désespoir m’aveugle ; il m’emporte trop loin :

Vous savez s’il est juste. On comble ma misère,

On détrône le fils, on outrage la mère.

Polyphonte, abusant de mon triste destin,

Ose enfin s’oublier jusqu’à m’offrir sa main.

EURYCLÈS.

Vos malheurs sont plus grands que vous ne pouvez croire.

Je sais que cet hymen offense votre gloire ;

Mais je vois qu’on l’exige, et le sort irrité

Vous fait de cet opprobre une nécessité :

C’est un cruel parti ; mais c’est le seul peut-être

Qui pourrait conserver le trône à son vrai maître.

Tel est le sentiment des chefs et des soldats ;

Et l’on croit...

MÉROPE.

Non ; mon fils ne le souffrirait pas ;

L’exil, où son enfance a langui condamnée,

Lui serait moins affreux que ce lâche hyménée.

EURYCLÈS.

Il le condamnerait, si, paisible en son rang,

Il n’en croyait ici que les droits de son sang ;

Mais si par les malheurs son âme était instruite,

Sur ses vrais intérêts s’il réglait sa conduite,

De ses tristes amis s’il consultait la voix,

Et la nécessité, souveraine des lois,

Il verrait que jamais sa malheureuse mère

Ne lui donna d’amour une marque plus chère.

MÉROPE.

Ah ! que me dites-vous ?

EURYCLÈS.

De dures vérités,

Que m’arrachent mon zèle et vos calamités.

MÉROPE.

Quoi ! vous me demandez que l’intérêt surmonte

Cette invincible horreur que j’ai pour Polyphonte,

Vous qui me l’avez peint de si noires couleurs !

EURYCLÈS.

Je l’ai peint dangereux, je connais ses fureurs ;

Mais il est tout puissant ; mais rien ne lui résiste :

Il est sans héritier, et vous aimez Égisthe.

MÉROPE.

Ah ! c’est ce même amour, à mon cœur précieux,

Qui me rend Polyphonte encor plus odieux.

Que parlez-vous toujours et d’hymen et d’empire ?

Parlez-moi de mon fils, dites-moi s’il respire.

Cruel ! apprenez-moi...

EURYCLÈS.

Voici cet étranger

Que vos tristes soupçons brûlaient d’interroger.

 

 

Scène II

 

MÉROPE, EURYCLÈS, ÉGISTHE, enchaîné, ISMÉNIE, GARDES

 

ÉGISTHE, dans le fond du théâtre, à Isménie.

Est-ce là cette reine auguste et malheureuse,

Celle de qui la gloire et l’infortune affreuse

Retentit jusqu’à moi dans le fond des déserts ?

ISMÉNIE.

Rassurez-vous, c’est elle.

Elle sort.

ÉGISTHE.

Ô Dieu de l’univers !

Dieu, qui formas ses traits, veille sur ton image !

La vertu sur le trône est ton plus digne ouvrage.

MÉROPE.

C’est là ce meurtrier ? Se peut-il qu’un mortel

Sous des dehors si doux ait un cœur si cruel ?

Approche, malheureux, et dissipe tes craintes.

Réponds-moi : de quel sang tes mains sont-elles teintes ?

ÉGISTHE.

Ô reine, pardonnez : le trouble, le respect,

Glacent ma triste voix tremblante à votre aspect.

À Euryclès.

Mon âme, en sa présence, étonnée, attendrie...

MÉROPE.

Parle. De qui ton bras a-t-il tranché la vie ?

ÉGISTHE.

D’un jeune audacieux, que les arrêts du sort

Et ses propres fureurs ont conduit à la mort.

MÉROPE.

D’un jeune homme ! Mon sang s’est glacé dans mes veines.

Ah... ! T’était-il connu ?

ÉGISTHE.

Non : les champs de Messènes,

Ses murs, leurs citoyens, tout est nouveau pour moi.

MÉROPE.

Quoi ! ce jeune inconnu s’est armé contre toi ?

Tu n’aurais employé qu’une juste défense ?

ÉGISTHE.

J’en atteste le ciel ; il sait mon innocence.

Aux bords de la Pamise, en un temple sacré,

Où l’un de vos aïeux, Hercule, est adoré,

J’osais prier pour vous ce dieu vengeur des crimes :

Je ne pouvais offrir ni présents ni victimes ;

Né dans la pauvreté, j’offrais de simples vœux,

Un cœur pur et soumis, présent des malheureux.

Il semblait que le dieu, touché de mon hommage,

Au dessus de moi-même élevât mon courage.

Deux inconnus armés m’ont abordé soudain,

L’un dans la fleur des ans, l’autre vers son déclin.

« Quel est donc, m’ont-ils dit, le dessein qui te guide ?

« Et quels vœux formes-tu pour la race d’Alcide ? »

L’un et l’autre à ces mots ont levé le poignard.

Le ciel m’a secouru dans ce triste hasard :

Cette main du plus jeune a puni la furie ;

Percé de coups, madame, il est tombé sans vie :

L’autre a fui lâchement, tel qu’un vil assassin.

Et moi, je l’avouerai, de mon sort incertain,

Ignorant de quel sang j’avais rougi la terre,

Craignant d’être puni d’un meurtre involontaire,

J’ai traîné dans les flots ce corps ensanglanté.

Je fuyais ; vos soldats m’ont bientôt arrêté :

Ils ont nommé Mérope, et j’ai rendu les armes.

EURYCLÈS.

Eh, madame ! d’où vient que vous versez des larmes ?

MÉROPE.

Te le dirai-je ? hélas ! tandis qu’il m’a parlé,

Sa voix m’attendrissait ; tout mon cœur s’est troublé.

Cresphonte, ô ciel...j’ai cru... que j’en rougis de honte !

Oui, j’ai cru démêler quelques traits de Cresphonte.

Jeux cruels du hasard, en qui me montrez-vous

Une si fausse image et des rapports si doux ?

Affreux ressouvenir, quel vain songe m’abuse !

EURYCLÈS.

Rejetez donc, madame, un soupçon qui l’accuse ;

Il n’a rien d’un barbare et rien d’un imposteur.

MÉROPE.

Les dieux ont sur son front imprimé la candeur.

Demeurez ; en quel lieu le ciel vous fit-il naître ?

ÉGISTHE.

En Élide.

MÉROPE.

Qu’entends-je ! en Élide ! Ah! peut-être...

L’Élide... répondez... Narbas vous est connu ?

Le nom d’Égisthe au moins jusqu’à vous est venu ?

Quel était votre état, votre rang, votre père ?

ÉGISTHE.

Mon père est un vieillard accablé de misère ;

Polyclète est son nom ; mais Égisthe, Narbas,

Ceux dont vous me parlez, je ne les connais pas.

MÉROPE.

Ô dieux ! vous vous jouez d’une triste mortelle !

J’avais de quelque espoir une faible étincelle ;

J’entrevoyais le jour, et mes yeux affligés

Dans la profonde nuit sont déjà replongés.

Et quel rang vos parents tiennent-ils dans la Grèce ?

ÉGISTHE.

Si la vertu suffit pour faire la noblesse,

Ceux dont je tiens le jour, Polyclète, Sirris,

Ne sont point des mortels dignes de vos mépris :

Leur sort les avilit; mais leur sage constance

Fait respecter en eux l’honorable indigence.

Sous ses rustiques toits mon père vertueux

Fait le bien, suit les lois, et ne craint que les dieux.

MÉROPE.

Chaque mot qu’il me dit est plein de nouveaux charmes.

Pourquoi donc le quitter ? pourquoi causer ses larmes ?

Sans doute il est affreux d’être privé d’un fils.

ÉGISTHE.

Un vain désir de gloire a séduit mes esprits.

On me parlait souvent des troubles de Messène,

Des malheurs dont le ciel avait frappé la reine,

Surtout de ses vertus, dignes d’un autre prix :

Je me sentais ému par ces tristes récits.

De l’Élide en secret dédaignant la mollesse,

J’ai voulu dans la guerre exercer ma jeunesse,

Servir sous vos drapeaux et vous offrir mon bras ;

Voilà le seul dessein qui conduisit mes pas.

Ce faux instinct de gloire égara mon courage :

À mes parents, flétris sous les rides de l’âge,

J’ai de mes jeunes ans dérobé les secours ;

C’est ma première faute ; elle a troublé mes jours :

Le ciel m’en a puni, le ciel inexorable

M’a conduit dans le piège et m’a rendu coupable.

MÉROPE.

Il ne l’est point ; j’en crois son ingénuité :

Le mensonge n’a point cette simplicité.

Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante ;

C’est un infortuné que le ciel me présente :

Il suffit qu’il soit homme, et qu’il soit malheureux.

Mon fils peut éprouver un sort plus rigoureux.

Il me rappelle Égisthe ; Égisthe est de son âge :

Peut-être, comme lui, de rivage en rivage,

Inconnu, fugitif, et partout rebuté,

Il souffre le mépris qui suit la pauvreté.[6]

L’opprobre avilit l’âme et flétrit le courage.

Pour le sang de nos dieux quel horrible partage !

Si du moins...

 

 

Scène III

 

MÉROPE, ÉGISTHE, EURYCLÈS, ISMÉNIE

 

ISMÉNIE.

Ah, madame ! entendez-vous ces cris ?

Savez-vous bien...

MÉROPE.

Quel trouble alarme tes esprits ?

ISMÉNIE.

Polyphonte l’emporte, et nos peuples volages

À son ambition prodiguent leurs suffrages.

Il est roi, c’en est fait.

ÉGISTHE.

J’avais cru que les dieux

Auraient placé Mérope au rang de ses aïeux.

Dieux ! que plus on est grand, plus vos coups sont à craindre !

Errant, abandonné, je suis le moins à plaindre,

Tout homme a ses malheurs.

On emmène Égisthe.

EURYCLÈS, à Mérope.

Je vous l’avais prédit :

Vous avez trop bravé son offre et son crédit.

MÉROPE.

Je vois toute l’horreur de l’abyme où nous sommes.

J’ai mal connu les dieux, j’ai mal connu les hommes :

J’en attendais justice ; ils la refusent tous.

EURYCLÈS.

Permettez que du moins j’assemble autour de vous

Ce peu de nos amis qui, dans un tel orage,

Pourraient encor sauver les débris du naufrage,

Et vous mettre à l’abri des nouveaux attentats

D’un maître dangereux et d’un peuple d’ingrats.

 

 

Scène IV

 

MÉROPE, ISMÉNIE

 

ISMÉNIE.

L’état n’est point ingrat ; non, madame : on vous aime ;

On vous conserve encor l’honneur du diadème :

On veut que Polyphonte, en vous donnant la main,

Semble tenir de vous le pouvoir souverain.

MÉROPE.

On ose me donner au tyran qui me brave ;

On a trahi le fils, on fait la mère esclave !

ISMÉNIE.

Le peuple vous rappelle au rang de vos aïeux ;

Suivez sa voix, madame; elle est la voix des dieux.

MÉROPE.

Inhumaine, tu veux que Mérope avilie

Rachète un vain honneur à force d’infamie ?

 

 

Scène V

 

MÉROPE, EURYCLÈS, ISMÉNIE

 

EURYCLÈS.

Madame, je reviens en tremblant devant vous :

Préparez ce grand cœur aux plus terribles coups ;

Rappelez votre force à ce dernier outrage.

MÉROPE.

Je n’en ai plus ; les maux ont lassé mon courage :

Mais n’importe, parlez.

EURYCLÈS.

C’en est fait, et le sort...

Je ne puis achever.

MÉROPE.

Quoi ! mon fils...

EURYCLÈS.

Il est mort.

Il est trop vrai : déjà cette horrible nouvelle

Consterne vos amis, et glace tout leur zèle.

MÉROPE.

Mon fils est mort !

ISMÉNIE.

Ô dieux !

EURYCLÈS.

D’indignes assassins

Des pièges de la mort ont semé les chemins.

Le crime est consommé.

MÉROPE.

Quoi ! ce jour que j’abhorre,

Ce soleil luit pour moi ! Mérope vit encore !

Il n’est plus ! quelles mains ont déchiré son flanc ?

Quel monstre a répandu les restes de mon sang ?

EURYCLÈS.

Hélas ! cet étranger, ce séducteur impie,

Dont vous-même admiriez la vertu poursuivie,

Pour qui tant de pitié naissait dans votre sein,

Lui que vous protégiez...

MÉROPE.

Ce monstre est l’assassin ?

EURYCLÈS.

Oui, madame : on en a des preuves trop certaines ;

On vient de découvrir, de mettre dans les chaînes

Deux de ses compagnons, qui, cachés parmi nous,

Cherchaient encor Narbas échappé de leurs coups.

Celui qui sur Égisthe a mis ses mains hardies

A pris de votre fils les dépouilles chéries,

L’armure que Narbas emporta de ces lieux :

On apporte cette armure dans le fond du théâtre.

Le traître avait jeté ces gages précieux,

Pour n’être point connu par ces marques sanglantes.

MÉROPE.

Ah ! que me dites-vous ? Mes mains, ces mains tremblantes

En armèrent Cresphonte, alors que de mes bras

Pour la première fois il courut aux combats.

Ô dépouille trop chère, en quelles mains livrée !

Quoi ! ce monstre avait pris cette armure sacrée ?

EURYCLÈS.

Celle qu’Égisthe même apportait en ces lieux.

MÉROPE.

Et teinte de son sang on la montre à mes yeux !

Ce vieillard qu’on a vu dans le temple d’Alcide...

EURYCLÈS.

C’était Narbas ; c’était son déplorable guide ;

Polyphonte l’avoue.

MÉROPE.

Affreuse vérité !

Hélas ! de l’assassin le bras ensanglanté,

Pour dérober aux yeux son crime et son parjure,

Donne à mon fils sanglant les flots pour sépulture !

Je vois tout. Ô mon fils ! quel horrible destin !

EURYCLÈS.

Voulez-vous tout savoir de ce lâche assassin ?

 

 

Scène VI

 

MÉROPE, EURYCLÈS, ISMÉNIE, ÉROX, GARDES DE POLYPHONTE

 

ÉROX.

Madame, par ma voix, permettez que mon maître,

Trop dédaigné de vous, trop méconnu peut-être,

Dans ces cruels moments vous offre son secours.

Il a su que d’Égisthe on a tranché les jours ;

Et cette part qu’il prend aux malheurs de la reine...

MÉROPE.

Il y prend part, Érox, et je le crois sans peine ;

Il en jouit du moins, et les destins l’ont mis

Au trône de Cresphonte, au trône de mon fils.

ÉROX.

Il vous offre ce trône ; agréez qu’il partage

De ce fils, qui n’est plus, le sanglant héritage,

Et que, dans vos malheurs, il mette à vos genoux

Un front que la couronne a fait digne de vous.

Mais il faut dans mes mains remettre le coupable :

Le droit de le punir est un droit respectable ;

C’est le devoir des rois : le glaive de Thémis,

Ce grand soutien du trône, à lui seul est commis :

À vous, comme à son peuple, il veut rendre justice.

Le sang des assassins est le vrai sacrifice

Qui doit de votre hymen ensanglanter l’autel.

MÉROPE.

Non ; je veux que ma main porte le coup mortel.

Si Polyphonte est roi, je veux que sa puissance

Laisse à mon désespoir le soin de ma vengeance.

Qu’il règne, qu’il possède et mes biens et mon rang ;

Tout l’honneur que je veux, c’est de venger mon sang.

Ma main est à ce prix ; allez, qu’il s’y prépare :

Je la retirerai du sein de ce barbare

Pour la porter fumante aux autels de nos dieux.

ÉROX.

Le roi, n’en doutez point, va remplir tous vos vœux.

Croyez qu’à vos regrets son cœur sera sensible.

 

 

Scène VII

 

MÉROPE, EURYCLÈS, ISMÉNIE

 

MÉROPE.

Non, ne m’en croyez point ; non, cet hymen horrible,

Cet hymen que je crains ne s’accomplira pas.

Au sein du meurtrier j’enfoncerai mon bras ;

Mais ce bras à l’instant m’arrachera la vie.

EURYCLÈS.

Madame, au nom des dieux...

MÉROPE.

Ils m’ont trop poursuivie.

Irai-je à leurs autels, objet de leur courroux,

Quand ils m’ôtent un fils, demander un époux,

Joindre un sceptre étranger au sceptre de mes pères,

Et les flambeaux d’hymen aux flambeaux funéraires ?

Moi, vivre ! moi, lever mes regards éperdus

Vers ce ciel outragé que mon fils ne voit plus !

Sous un maître odieux dévorant ma tristesse,

Attendre dans les pleurs une affreuse vieillesse !

Quand on a tout perdu, quand on n’a plus d’espoir,

La vie est un opprobre, et la mort un devoir.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

NARBAS

 

Ô douleur ! ô regrets ! ô vieillesse pesante !

Je n’ai pu retenir cette fougue imprudente,

Cette ardeur d’un héros, ce courage emporté,

S’indignant dans mes bras de son obscurité.

Je l’ai perdu ! la mort me l’a ravi peut-être.

De quel front aborder la mère de mon maître ?

Quels maux sont en ces lieux accumulés sur moi !

Je reviens sans Égisthe ; et Polyphonte est roi !

Cet heureux artisan de fraudes et de crimes,

Cet assassin farouche, entouré de victimes,

Qui, nous persécutant de climats en climats,

Sema partout la mort, attachée à nos pas :

Il règne ; il affermit le trône qu’il profane ;

Il y jouit en paix du ciel qui le condamne ![7]

Dieux ! cachez mon retour à ses yeux pénétrants ;

Dieux ! dérobez Égisthe au fer de ses tyrans :

Guidez-moi vers sa mère, et qu’à ses pieds je meure !

Je vois, je reconnais cette triste demeure

Où le meilleur des rois a reçu le trépas,

Où son fils tout sanglant fut sauvé dans mes bras.

Hélas ! après quinze ans d’exil et de misère,

Je viens coûter encor des larmes à sa mère.

À qui me déclarer ? Je cherche dans ces lieux

Quelque ami dont la main me conduise à ses yeux ;

Aucun ne se présente à ma débile vue.

Je vois près d’une tombe une foule éperdue :

J’entends des cris plaintifs. Hélas ! dans ce palais

Un dieu persécuteur habite pour jamais.

 

 

Scène II

 

NARBAS, ISMÉNIE, dans le fond du théâtre où l’on découvre le tombeau de Cresphonte

 

ISMÉNIE.

Quel est cet inconnu dont la vue indiscrète

Ose troubler la reine et percer sa retraite ?

Est-ce de nos tyrans quelque ministre affreux,

Dont l’œil vient épier les pleurs des malheureux ?

NARBAS.

Oh ! qui que vous soyez, excusez mon audace :

C’est un infortuné qui demande une grâce.

Il peut servir Mérope; il voudrait lui parler.

ISMÉNIE.

Ah ! quel temps prenez-vous pour oser la troubler !

Respectez la douleur d’une mère éperdue ;

Malheureux étranger, n’offensez point sa vue ;

Éloignez-vous.

NARBAS.

Hélas ! au nom des dieux vengeurs,

Accordez cette grâce à mon âge, à mes pleurs.

Je ne suis point, madame, étranger dans Messène.

Croyez, si vous servez, si vous aimez la reine,

Que mon cœur, à son sort attaché comme vous,

De sa longue infortune a senti tous les coups.

Quelle est donc cette tombe en ces lieux élevée

Que j’ai vu de vos pleurs en ce moment lavée ?

ISMÉNIE.

C’est la tombe d’un roi, des dieux abandonné,

D’un héros, d’un époux, d’un père infortuné,

De Cresphonte.

NARBAS, allant vers le tombeau.

Ô mon maître ! ô cendres que j’adore !

ISMÉNIE.

L’épouse de Cresphonte est plus à plaindre encore.

NARBAS.

Quels coups auraient comblé ses malheurs inouïs ?

ISMÉNIE.

Le coup le plus terrible ; on a tué son fils.

NARBAS.

Son fils Égisthe, ô dieux ! le malheureux Égisthe !

ISMÉNIE.

Nul mortel en ces lieux n’ignore un sort si triste.

NARBAS.

Son fils ne serait plus ?

ISMÉNIE.

Un barbare assassin

Aux portes de Messène a déchiré son sein.

NARBAS.

Ô désespoir ! ô mort que ma crainte a prédite !

IL est assassiné ? Mérope en est instruite ?

Ne vous trompez-vous pas ?

ISMÉNIE.

Des signes trop certains

Ont éclairé nos yeux sur ses affreux destins.

C’est vous en dire assez ; sa perte est assurée.

NARBAS.

Quel fruit de tant de soins !

ISMÉNIE.

Au désespoir livrée,

Mérope va mourir ; son courage est vaincu :

Pour son fils seulement Mérope avait vécu :

Des nœuds qui l’arrêtaient sa vie est dégagée ;

Mais avant de mourir elle sera vengée :

Le sang de l’assassin par sa main doit couler ;

Au tombeau de Cresphonte elle va l’immoler.

Le roi, qui l’a permis, cherche à flatter sa peine ;

Un des siens en ces lieux doit aux pieds de la reine

Amener à l’instant ce lâche meurtrier

Qu’au sang d’un fils si cher on va sacrifier.

Mérope cependant, dans sa douleur profonde,

Veut de ce lieu funeste écarter tout le monde.

NARBAS, s’en allant.

Hélas ! s’il est ainsi, pourquoi me découvrir ?

Au pied de ce tombeau je n’ai plus qu’à mourir.

 

 

Scène III

 

ISMÉNIE

 

Ce vieillard est sans doute un citoyen fidèle ;

Il pleure ; il ne craint point de marquer un vrai zèle :

Il pleure ; et tout le reste, esclave des tyrans,

Détourne loin de nous des yeux indifférents.

Quel si grand intérêt prend-il à nos alarmes ?

La tranquille pitié fait verser moins de larmes.

Il montrait pour Égisthe un cœur trop paternel !

Hélas ! courons à lui... Mais quel objet cruel !

 

 

Scène IV

 

MÉROPE, ISMÉNIE, EURYCLÈS, ÉGISTHE enchaîné, GARDES, SACRIFICATEURS

 

MÉROPE.

Qu’on amène à mes yeux cette horrible victime.

Inventons des tourments qui soient égaux au crime ;

Ils ne pourront jamais égaler ma douleur.

ÉGISTHE.

On m’a vendu bien cher un instant de faveur.

Secourez-moi, grands dieux, à l’innocent propices !

EURYCLÈS.

Avant que d’expirer qu’il nomme ses complices.

MÉROPE, avançant.

Oui, sans doute, il le faut. Monstre ! qui t’a porté

À ce comble du crime, à tant de cruauté ?

Que t’ai-je fait ?

ÉGISTHE.

Les dieux, qui vengent le parjure,

Sont témoins si ma bouche a connu l’imposture.

J’avais dit à vos pieds la simple vérité ;

J’avais déjà fléchi votre cœur irrité ;

Vous étendiez sur moi votre main protectrice :

Qui peut avoir sitôt lassé votre justice ?

Et quel est donc ce sang qu’a versé mon erreur ?

Quel nouvel intérêt vous parle en sa faveur ?

MÉROPE.

Quel intérêt ? barbare !

ÉGISTHE.

Hélas ! sur son visage

J’entrevois de la mort la douloureuse image :

Que j’en suis attendri ! j’aurais voulu cent fois

Racheter de mon sang l’état où je la vois.

MÉROPE.

Le cruel ! à quel point on l’instruisit à feindre !

Il m’arrache la vie, et semble encor me plaindre !

Elle se jette dans les bras d’Isménie.

EURYCLÈS.

Madame, vengez-vous, et vengez à la fois

Les lois, et la nature, et le sang de nos rois.

ÉGISTHE.

À la cour de ces rois telle est donc la justice !

On m’accueille, on me flatte, on résout mon supplice !

Quel destin m’arrachait à mes tristes forêts ?

Vieillard infortuné, quels seront vos regrets ?

Mère trop malheureuse, et dont la voix si chère

M’avait prédit...

MÉROPE.

Barbare ! il te reste une mère ![8]

Je serais mère encor sans toi, sans ta fureur.

Tu m’as ravi mon fils.

ÉGISTHE.

Si tel est mon malheur,

S’il était votre fils, je suis trop condamnable.

Mon cœur est innocent, mais ma main est coupable.

Que je suis malheureux ! Le ciel sait qu’aujourd’hui

J’aurais donné ma vie et pour vous et pour lui.

MÉROPE.

Quoi, traître ! quand ta main lui ravit cette armure...

ÉGISTHE.

Elle est à moi.

MÉROPE.

Comment ? que dis-tu ?

ÉGISTHE.

Je vous jure,

Par vous, par ce cher fils, par vos divins aïeux,

Que mon père en mes mains mit ce don précieux.

MÉROPE.

Qui, ton père ? En Élide ? En quel trouble il me jette !

Son nom ? parle, réponds.

ÉGISTHE.

Son nom est Polyclète :

Je vous l’ai déjà dit.

MÉROPE.

Tu m’arraches le cœur.

Quelle indigne pitié suspendait ma fureur !

C’est en trop ; secondez la rage qui me guide.

Qu’on traîne à ce tombeau ce monstre, ce perfide.

Levant le poignard.

Mânes de mon cher fils ! mes bras ensanglantés...

NARBAS, paraissant avec précipitation.

Qu’allez-vous faire, ô dieux !

MÉROPE.

Qui m’appelle ?

NARBAS.

Arrêtez !

Hélas ! il est perdu, si je nomme sa mère,

S’il est connu.

MÉROPE.

Meurs, traître !

NARBAS.

Arrêtez !

ÉGISTHE, tournant les jeux vers Narbas.

Ô mon père !

MÉROPE.

Son père !

ÉGISTHE, à Narbas.

Hélas ! que vois-je ? où portez-vous vos pas ?

Venez-vous être ici témoin de mon trépas ?

NARBAS.

Ah, madame ! empêchez qu’on achève le crime.

Euryclès, écoutez : écartez la victime :

Que je vous parle.

EURYCLÈS emmène Égisthe, et ferme le fond du théâtre.

Ô ciel !

MÉROPE, s’avançant.

Vous me faites trembler :

J’allais venger mon fils.

NARBAS, se jetant à genoux.

Vous alliez l’immoler.

Égisthe...

MÉROPE, laissant tomber le poignard.

Eh bien, Égisthe ?

NARBAS.

Ô reine infortunée !

Celui dont votre main tranchait la destinée,

C’est Égisthe...

MÉROPE.

Il vivrait !

NARBAS.

C’est lui, c’est votre fils.

MÉROPE, tombant dans les bras d’Isménie.

Je me meurs !

ISMÉNIE.

Dieux puissants !

NARBAS, à Isménie.

Rappelez ses esprits.

Hélas ! ce juste excès de joie et de tendresse,

Ce trouble si soudain, ce remords qui la presse,

Vont consumer ses jours usés par la douleur.

MÉROPE, revenant à elle.

Ah, Narbas ! est-ce vous ? est-ce un songe trompeur ?

Quoi ! c’est vous ! c’est mon fils ! qu’il vienne, qu’il paraisse.

NARBAS.

Redoutez, renfermez cette juste tendresse.

À Isménie.

Vous, cachez à jamais ce secret important ;

Le salut de la reine et d’Égisthe en dépend.

MÉROPE.

Ah ! quel nouveau danger empoisonne ma joie !

Cher Égisthe ! quel dieu défend que je te voie ?

Ne m’est-il donc rendu que pour mieux m’affliger ?

NARBAS.

Ne le connaissant pas, vous alliez l’égorger ;

Et, si son arrivée est ici découverte,

En le reconnaissant vous assurez sa perte.

Malgré la voix du sang, feignez, dissimulez :

Le crime est sur le trône ; on vous poursuit : tremblez.

 

 

Scène V

 

MÉROPE, EURYCLÈS, NARBAS, ISMÉNIE

 

EURYCLÈS.

Ah, madame ! le roi commande qu’on saisisse...

MÉROPE.

Qui ?

EURYCLÈS.

Ce jeune étranger qu’on destine au supplice.

MÉROPE, avec transport.

Eh bien ! cet étranger, c’est mon fils, c’est mon sang.

Narbas, on va plonger le couteau dans son flanc !

Courons tous.

NARBAS.

Demeurez.

MÉROPE.

C’est mon fils qu’on entraîner

Pourquoi ? quelle entreprise exécrable et soudaine !

Pourquoi m’ôter Égisthe ?

EURYCLÈS.

Avant de vous venger,

Polyphonte, dit-il, prétend l’interroger.

MÉROPE.

L’interroger ? qui ? lui ? sait-il quelle est sa mère ?

EURYCLÈS.

Nul ne soupçonne encor ce terrible mystère.

MÉROPE.

Courons à Polyphonte ; implorons son appui.

NARBAS.

N’implorez que les dieux, et ne craignez que lui.

EURYCLÈS.

Si les droits de ce fils font au roi quelque ombrage,

De son salut au moins votre hymen est le gage.

Prêt à s’unir à vous d’un éternel lien,

Votre fils aux autels va devenir le sien.

Et dût sa politique en être encor jalouse,

Il faut qu’il serve Égisthe, alors qu’il vous épouse.

NARBAS.

Il vous épouse ! lui ! quel coup de foudre ! ô ciel !

MÉROPE.

C’est mourir trop longtemps dans ce trouble cruel.

Je vais...

NARBAS.

Vous n’irez point, ô mère déplorable !

Vous n’accomplirez point cet hymen exécrable.

EURYCLÈS.

Narbas, elle est forcée à lui donner la main.

Il peut venger Cresphonte.

NARBAS.

Il en est l’assassin.

MÉROPE.

Lui ? ce traître ?

NARBAS.

Oui, lui-même ; oui, ses mains sanguinaires

Ont égorgé d’Égisthe et le père et les frères :

Je l’ai vu sur mon roi, j’ai vu porter les coups ;

Je l’ai vu tout couvert du sang de votre époux.

MÉROPE.

Ah, dieux !

NARBAS.

J’ai vu ce monstre entouré de victimes ;

Je l’ai vu contre vous accumuler les crimes :

Il déguisa sa rage à force de forfaits ;

Lui-même aux ennemis il ouvrit ce palais :

Il y porta la flamme ; et parmi le carnage,

Parmi les traits, les feux, le trouble, le pillage,

Teint du sang de vos fils, mais des brigands vainqueur,

Assassin de son prince, il parut son vengeur.

D’ennemis, de mourants, vous étiez entourée,

Et moi, perçant à peine une foule égarée,

J’emportai votre fils clans mes bras languissants.

Les dieux ont pris pitié de ses jours innocents :

Je l’ai conduit seize ans de retraite en retraite ;

J’ai pris pour me cacher le nom de Polyclète ;

Et lorsqu’en arrivant je l’arrache à vos coups,

Polyphonte est son maître, et devient votre époux ![9]

MÉROPE.

Ah ! tout mon sang se glace à ce récit horrible.

EURYCLÈS.

On vient : c’est Polyphonte.

MÉROPE.

Ô dieux ! est-il possible ?

À Narbas.

Va, dérobe surtout ta vue à sa fureur.

NARBAS.

Hélas ! si votre fils est cher à votre cœur,

Avec son assassin dissimulez, madame.

EURYCLÈS.

Renfermons ce secret dans le fond de notre âme.

Un seul mot peut le perdre.

MÉROPE, à Euryclès.

Ah ! cours ; et que tes yeux

Veillent sur ce dépôt si cher, si précieux.

EURYCLÈS.

N’en doutez point.

MÉROPE.

Hélas ! j’espère en ta prudence :

C’est mon fils, c’est ton roi. Dieux !ce monstre s’avance !

 

 

Scène VI

 

MÉROPE, POLYPHONTE, ÉROX, ISMÉNIÈ, SUITE

 

POLYPHONTE.

Le trône vous attend, et les autels sont prêts ;

L’hymen qui va nous joindre unit nos intérêts.

Comme roi, comme époux, le devoir me commande

Que je venge le meurtre, et que je vous défende.

Deux complices déjà, par mon ordre saisis,

Vont payer de leur sang le sang de votre fils.

Mais, malgré tous mes soins, votre lente vengeance

A bien mal secondé ma prompte vigilance.

J’avais à votre bras remis cet assassin ;

Vous-même, disiez-vous, deviez percer son sein.

MÉROPE.

Plût aux dieux que mon bras fût le vengeur du crime !

POLYPHONTE.

C’est le devoir des rois, c’est le soin qui m’anime.

MÉROPE.

Vous ?

POLYPHONTE.

Pourquoi donc, madame, avez-vous différé ?

Votre amour pour un fils serait-il altéré ?

MÉROPE.

Puissent ses ennemis périr dans les supplices !

Mais si ce meurtrier, seigneur, a des complices ;

Si je pouvais par lui reconnaître le bras,

Le bras dont mon époux a reçu le trépas...

Ceux dont la race impie a massacré le père

Poursuivront à jamais et le fils et la mère.

Si l’on pouvait...

POLYPHONTE.

C’est là ce que je veux savoir ;

Et déjà le coupable est mis en mon pouvoir.

MÉROPE.

Il est entre vos mains ?

POLYPHONTE.

Oui, madame, et j’espère

Percer en lui parlant ce ténébreux mystère.

MÉROPE.

Ah ! barbare !... À moi seule il faut qu’il soit remis.

Rendez-moi... Vous savez que vous l’avez promis.

À part.

Ô mon sang ! ô mon fils ! quel sort on vous prépare !

À Polyphonte.

Seigneur, ayez pitié...

POLYPHONTE.

Quel transport vous égare !

Il mourra.

MÉROPE.

Lui ?

POLYPHONTE.

Sa mort pourra vous consoler.

MÉROPE.

Ah ! je veux à l’instant le voir et lui parler.

POLYPHONTE.

Ce mélange inouï d’horreur et de tendresse,

Ces transports dont votre âme à peine est la maîtresse,

Ces discours commencés, ce visage interdit,

Pourraient de quelque ombrage alarmer mon esprit.

Mais puis-je m’expliquer avec moins de contrainte ?

D’un déplaisir nouveau votre âme semble atteinte.

Qu’a donc dit ce vieillard que l’on vient d’amener ?

Pourquoi fuit-il mes yeux ? que dois-je en soupçonner ?

Quel est-il ?

MÉROPE.

Eh, seigneur ! à peine sur le trône,

La crainte, le soupçon déjà vous environne !

POLYPHONTE.

Partagez donc ce trône ; et, sûr de mon bonheur,

Je verrai les soupçons exilés de mon cœur.

L’autel attend déjà Mérope et Polyphonte.

MÉROPE, en pleurant.

Les dieux vous ont donné le trône de Cresphonte ;

Il y manquait sa femme, et ce comble d’horreur,

Ce crime épouvantable...

ISMÉNIE.

Eh, madame !

MÉROPE.

Ah, seigneur !

Pardonnez...Vous voyez une mère éperdue.

Les dieux m’ont tout ravi ; les dieux m’ont confondue.

Pardonnez... De mon fils rendez-moi l’assassin.

POLYPHONTE.

Tout son sang, s’il le faut, va couler sous ma main.

Venez, madame.

MÉROPE.

Ô dieux ! dans l’horreur qui me presse,

Secourez une mère, et cachez sa faiblesse.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

POLYPHONTE, ÉROX

 

POLYPHONTE.

À ses emportements, je croirais qu’à la fin

Elle a de son époux reconnu l’assassin ;

Je croirais que ses yeux ont éclairé l’abyme

Où dans l’impunité s’était caché mon crime.

Son cœur avec effroi se refuse à mes vœux ;

Mais ce n’est pas son cœur, c’est sa main que je veux :

Telle est la loi du peuple ; il le faut satisfaire.

Cet hymen m’asservit et le fils et la mère ;

Et par ce nœud sacré, qui la met dans mes mains,

Je n’en fais qu’une esclave utile à mes desseins.

Qu’elle écoute à son gré son impuissante haine ;

Au char de ma fortune il est temps qu’on l’enchaîne.

Mais vous, au meurtrier vous venez de parler ;

Que pensez-vous de lui ?

ÉROX.

Rien ne peut le troubler ;

Simple dans ses discours, mais ferme, invariable,

La mort ne fléchit point cette âme impénétrable.

J’en suis frappé, seigneur, et je n’attendais pas

Un courage aussi grand dans un rang aussi bas.

J’avouerai qu’en secret moi-même je l’admire.

POLYPHONTE.

Quel est-il, en un mot ?

ÉROX.

Ce que j’ose vous dire,

C’est qu’il n’est point, sans doute, un de ces assassins

Disposés en secret pour servir vos desseins.

POLYPHONTE.

Pouvez-vous en parler avec tant d’assurance ?

Leur conducteur n’est plus. Ma juste défiance

A pris soin d’effacer dans son sang dangereux

De ce secret d’état les vestiges honteux :

Mais ce jeune inconnu me tourmente et m’attriste.

Me répondez-vous bien qu’il m’ait défait d’Égisthe ?

Croirai-je que, toujours soigneux de m’obéir,

Le sort jusqu’à ce point m’ait voulu prévenir ?

ÉROX.

Mérope, dans les pleurs mourant désespérée,

Est de votre bonheur une preuve assurée ;

Et tout ce que je vois le confirme en effet.

Plus fort que tous nos soins, le hasard a tout fait.

POLYPHONTE.

Le hasard va souvent plus loin que la prudence ;

Mais j’ai trop d’ennemis et trop d’expérience

Pour laisser le hasard arbitre de mon sort.

Quel que soit l’étranger, il faut hâter sa mort.

Sa mort sera le prix de cet hymen auguste ;

Elle affermit mon trône : il suffit, elle est juste.

Le peuple, sous mes lois pour jamais engagé,

Croira son prince mort, et le croira vengé.[10]

Mais répondez : quel est ce vieillard téméraire

Qu’on dérobe à ma vue avec tant de mystère ?

Mérope allait verser le sang de l’assassin :

Ce vieillard, dites-vous, a retenu sa main ;

Que voulait-il ?

ÉROX.

Seigneur, chargé de sa misère,

De ce jeune étranger ce vieillard est le père :

Il venait implorer la grâce de son fils.

POLYPHONTE.

Sa grâce ? Devant moi je veux qu’il soit admis.

Ce vieillard me trahit, crois-moi, puisqu’il se cache.

Ce secret m’importune il faut que je l’arrache.

Le meurtrier surtout excite mes soupçons.

Pourquoi, par quel caprice, et par quelles raisons,

La reine, qui tantôt pressait tant son supplice,

N’ose-t-elle achever ce juste sacrifice ?

La pitié paraissait adoucir ses fureurs ;

Sa joie éclatait même à travers ses douleurs.

ÉROX.

Qu’importent sa pitié, sa joie et sa vengeance ?

POLYPHONTE.

Tout m’importe, et de tout je suis en défiance.

Elle vient : qu’on m’amène ici cet étranger.

 

 

Scène II

 

POLYPHONTE, ÉROX, ÉGISTHE, EURYCLÈS, MÉROPE, ISMÉNIE, GARDES

 

MÉROPE.

Remplissez vos serments ; songez à me venger :

Qu’à mes mains, à moi seule, on laisse la victime.

POLYPHONTE.

La voici devant vous. Votre intérêt m’anime.

Vengez-vous ; baignez-vous au sang du criminel ;

Et sur son corps sanglant je vous mène à l’autel.

MÉROPE.

Ah, dieux !

ÉGISTHE, à Polyphonte.

Tu vends mon sang à l’hymen de la reine ;

Ma vie est peu de chose, et je mourrai sans peine :

Mais je suis malheureux, innocent, étranger ;

Si le ciel t’a fait roi, c’est pour me protéger.

J’ai tué justement un injuste adversaire.

Mérope veut ma mort ; je l’excuse, elle est mère ;

Je bénirai ses coups prêts à tomber sur moi :

Et je n’accuse ici qu’un tyran tel que toi.

POLYPHONTE.

Malheureux ! oses-tu, dans ta rage insolente...

MÉROPE.

Eh, seigneur ! excusez sa jeunesse imprudente :

Élevé loin des cours et nourri dans les bois,

Il ne sait pas encor ce qu’on doit à des rois.

POLYPHONTE.

Qu’entends-je ! quel discours ! quelle surprise extrême !

Vous, le justifier !

MÉROPE.

Qui ? moi, seigneur ?

POLYPHONTE.

Vous-même.

De cet égarement sortirez-vous enfin ?

De votre fils, madame, est-ce ici l’assassin ?

MÉROPE.

Mon fils, de tant de rois le déplorable reste,

Mon fils, enveloppé dans un piège funeste,

Sous les coups d’un barbare...

ISMÉNIE

Oh, ciel ! que faites-vous ?

POLYPHONTE.

Quoi ! vos regards sur lui se tournent sans courroux ?

Vous tremblez à sa vue, et vos yeux s’attendrissent ?

Vous voulez me cacher les pleurs qui les remplissent ?

MÉROPE.

Je ne les cache point, ils paraissent assez ;

La cause en est trop juste, et vous la connaissez.

POLYPHONTE.

Pour en tarir la source il est temps qu’il expire.

Qu’on l’immole, soldats.

MÉROPE, s’avançant.

Cruel ! qu’osez-vous dire ?

ÉGISTHE.

Quoi ! de pitié pour moi tous vos sens sont saisis !

POLYPHONTE.

Qu’il meure !

MÉROPE.

Il est...

POLYPHONTE.

Frappez.

MÉROPE, se jetant entre Égisthe et les soldats.

Barbare ! il est mon fils.

ÉGISTHE.

Moi ! votre fils ?

MÉROPE, en l’embrassant.

Tu l’es : et ce ciel que j’atteste,

Ce ciel qui t’a formé dans un sein si funeste,

Et qui trop tard, hélas ! a dessillé mes yeux,

Te remet dans mes bras pour nous perdre tous deux.

ÉGISTHE.

Quel miracle, grands dieux, que je ne puis comprendre !

POLYPHONTE.

Une telle imposture a de quoi me surprendre.

Vous, sa mère ? qui ? vous, qui demandiez sa mort ?

ÉGISTHE.

Ah ! si je meurs son fils, je rends grâce à mon sort.

MÉROPE.

Je suis sa mère. Hélas ! mon amour m’a trahie.

Oui, tu tiens dans tes mains le secret de ma vie ;

Tu tiens le fils des dieux enchaîné devant toi,

L’héritier de Cresphonte, et ton maître, et ton roi.

Tu peux, si tu le veux, m’accuser d’imposture.

Ce n’est pas aux tyrans à sentir la nature ;

Ton cœur nourri de sang n’en peut être frappé.

Oui, c’est mon fils, te dis-je, au carnage échappé.

POLYPHONTE.

Que prétendez-vous dire ? et sur quelles alarmes...

ÉGISTHE.

Va, je me crois son fils ; mes preuves sont ses larmes,

Mes sentiments, mon cœur par la gloire animé,

Mon bras, qui t’eût puni s’il n’était désarmé.

POLYPHONTE.

Ta rage auparavant sera seule punie.

C’est trop.

MÉROPE, se jetant à ses genoux.

Commencez donc par m’arracher la vie ;

Ayez pitié des pleurs dont mes yeux sont noyés.

Que vous faut-il de plus ? Mérope est à vos pieds ;

Mérope les embrasse, et craint votre colère.

À cet effort affreux jugez si je suis mère,

Jugez de mes tourments : ma détestable erreur,

Ce matin, de mon fils allait percer le cœur.

Je pleure à vos genoux mon crime involontaire.

Cruel ! vous qui vouliez lui tenir lieu de père,

Qui deviez protéger ses jours infortunés,

Le voilà devant vous, et vous l’assassinez !

Son père est mort, hélas ! par un crime funeste ;

Sauvez le fils : je puis oublier tout le reste ;

Sauvez le sang des dieux et de vos souverains ;

Il est seul, sans défense, il est entre vos mains.

Qu’il vive, et c’est assez. Heureuse en mes misères,

Lui seul il me rendra mon époux et ses frères.

Vous voyez avec moi ses aïeux à genoux,

Votre roi dans les fers.

ÉGISTHE.

Ô reine ! levez-vous,

Et daignez me prouver que Cresphonte est mon père

En cessant d’avilir et sa veuve et ma mère.

Je sais peu de mes droits quelle est la dignité ;

Mais le ciel m’a fait naître avec trop de fierté,

Avec un cœur trop haut pour qu’un tyran l’abaisse.

De mon premier état j’ai bravé la bassesse,

Et mes yeux du présent ne sont point éblouis.

Je me sens né des rois, je me sens votre fils.[11]

Hercule ainsi que moi commença sa carrière ;

Il sentit l’infortune en ouvrant la paupière ;

Et les dieux l’ont conduit à l’immortalité,

Pour avoir, comme moi, vaincu l’adversité.

S’il m’a transmis son sang, j’en aurai le courage.

Mourir digne de vous, voilà mon héritage.

Cessez de le prier ; cessez de démentir

Le sang des demi-dieux dont on me fait sortir.

POLYPHONTE, à Mérope.

Eh bien, il faut ici nous expliquer sans feinte.

Je prends part aux douleurs dont vous êtes atteinte ;

Son courage me plaît ; je l’estime, et je crois

Qu’il mérite en effet d’être du sang des rois.

Mais une vérité d’une telle importance

N’est pas de ces secrets qu’on croit sans évidence.

Je le prends sous ma garde, il m’est déjà remis ;

Et, s’il est né de vous, je l’adopte pour fils.

ÉGISTHE.

Vous, m’adopter ?

MÉROPE.

Hélas !

POLYPHONTE.

Réglez sa destinée.

Vous achetiez sa mort avec mon hyménée.

La vengeance à ce point a pu vous captiver ;

L’amour fera-t-il moins quand il faut le sauver ?

MÉROPE.

Quoi, barbare !

POLYPHONTE.

Madame, il y va de sa vie.

Votre âme en sa faveur paraît trop attendrie

Pour vouloir exposer à mes justes rigueurs,

Par d’imprudents refus, l’objet de tant de pleurs.

MÉROPE.

Seigneur, que de son sort il soit du moins le maître.

Daignez...

POLYPHONTE.

C’est votre fils, madame, ou c’est un traître.

Je dois m’unir à vous pour lui servir d’appui ;

Ou je dois me venger et de vous et de lui.

C’est à vous d’ordonner sa grâce ou son supplice.

Vous êtes, en un mot, sa mère ou sa complice.

Choisissez ; mais sachez qu’au sortir de ces lieux

Je ne vous en croirai qu’en présence des dieux.

Vous, soldats, qu’on le garde ; et vous, que l’on me suive.

À Mérope.

Je vous attends ; voyez si vous voulez qu’il vive ;

Déterminez d’un mot mon esprit incertain ;

Confirmez sa naissance en me donnant la main.

Votre seule réponse ou le sauve ou l’opprime.

Voilà mon fils, madame, ou voilà ma victime.

Adieu.

MÉROPE.

Ne m’ôtez pas la douceur de le voir ;

Rendez-le à mon amour, à mon vain désespoir.

POLYPHONTE.

Vous le verrez au temple.

ÉGISTHE, que les soldats emmènent.

Ô reine auguste et chère !

Ô vous que j’ose à peine encor nommer ma mère !

Ne faites rien d’indigne et de vous et de moi :

Si je suis votre fils, je sais mourir en roi.

 

 

Scène III

 

MÉROPE

 

Cruels, vous l’enlevez ; en vain je vous implore :

Je ne l’ai donc revu que pour le perdre encore ?

Pourquoi m’exauciez-vous, ô Dieu trop imploré ?

Pourquoi rendre à mes vœux ce fils tant désiré ?

Vous l’avez arraché d’une terre étrangère,

Victime réservée au bourreau de son père ;

Ah ! privez-moi de lui ; cachez ses pas errants

Dans le fond des déserts, à l’abri des tyrans.

 

 

Scène IV

 

MÉROPE, NARBAS, EURYCLÈS

 

MÉROPE.

Sais-tu l’excès d’horreur où je me vois livrée ?

NARBAS.

Je sais que de mon roi la perte est assurée,

Que déjà dans les fers Égisthe est retenu,

Qu’on observe mes pas.

MÉROPE.

C’est moi qui l’ai perdu.

NARBAS.

Vous !

MÉROPE.

J’ai tout révélé. Mais, Narbas, quelle mère

Prête à perdre son fils, peut le voir et se taire ?

J’ai parlé, c’en est fait ; et je dois désormais

Réparer ma faiblesse à force de forfaits.

NARBAS.

Quels forfaits dites-vous ?

 

 

Scène V

 

MÉROPE, NARBAS, EURYCLÈS, ISMÉNIE

 

ISMÉNIE.

Voici l’heure, madame,

Qu’il vous faut rassembler les forces de votre âme.

Un vain peuple, qui vole après la nouveauté,

Attend votre hyménée avec avidité.

Le tyran règle tout ; il semble qu’il apprête

L’appareil du carnage, et non pas d’une fête.

Par l’or de ce tyran le grand-prêtre inspiré,

A fait parler le dieu dans son temple adoré.

Au nom de vos aïeux et du dieu qu’il atteste,

Il vient de déclarer cette union funeste.

Polyphonte, dit-il, a reçu vos serments ;

Messène en est témoin, les dieux en sont garants.

Le peuple a répondu par des cris d’allégresse ;

Et ne soupçonnant pas le chagrin qui vous presse,

Il célèbre à genoux cet hymen plein d’horreur :

Il bénit le tyran qui vous perce le cœur.

MÉROPE.

Et mes malheurs encor font la publique joie !

NARBAS.

Pour sauver votre fils quelle funeste voie !

MÉROPE.

C’est un crime effroyable, et déjà tu frémis.

NARBAS.

Mais c’en est un plus grand de perdre votre fils.

MÉROPE.

Eh bien ! le désespoir m’a rendu mon courage.

Courons tous vers le temple où m’attend mon outrage.

Montrons mon fils au peuple, et plaçons-le à leurs yeux,

Entre l’autel et moi, sous la garde des dieux.

Il est né de leur sang, ils prendront sa défense ;

Ils ont assez longtemps trahi son innocence.

De son lâche assassin je peindrai les fureurs :

L’horreur et la vengeance empliront tous les cœurs.

Tyrans, craignez les cris et les pleurs d’une mère.

On vient. Ah ! je frissonne. Ah ! tout me désespère.

On m’appelle, et mon fils est au bord du cercueil ;

Le tyran peut encor l’y plonger d’un coup d’œil.

Aux sacrificateurs.

Ministres rigoureux du monstre qui m’opprime,

Vous venez à l’autel entraîner la victime.

Ô vengeance ! ô tendresse ! ô nature ! ô devoir !

Qu’allez-vous ordonner d’un cœur au désespoir ?

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

ÉGISTHE, NARBAS, EURYCLÈS

 

NARBAS.

Le tyran nous retient au palais de la reine,

Et notre destinée est encore incertaine.

Je tremble pour vous seul. Ah, mon prince ! ah, mon fils !

Souffrez qu’un nom si doux me soit encor permis.

Ah ! vivez. D’un tyran désarmez la colère,

Conservez une tête, hélas ! si nécessaire,

Si longtemps menacée, et qui m’a tant coûté.

EURYCLÈS.

Songez que, pour vous seul abaissant sa fierté,

Mérope de ses pleurs daigne arroser encore

Les parricides mains d’un tyran qu’elle abhorre.

ÉGISTHE.

D’un long étonnement à peine revenu,

Je crois renaître ici dans un monde inconnu.

Un nouveau sang m’anime, un nouveau jour m’éclaire.

Qui ? moi, né de Mérope ! et Cresphonte est mon père !

Son assassin triomphe ; il commande, et je sers !

Je suis le sang d’Hercule, et je suis dans les fers !

Plût aux dieux qu’avec moi le petit-fils d’Alcide

Fût encore inconnu dans les champs de l’Élide !

ÉGISTHE.

Eh quoi ! tous les malheurs aux humains réservés,

Faut-il, si jeune encor, les avoir éprouvés ?

Les ravages, l’exil, la mort, l’ignominie,

Dès ma première aurore ont assiégé ma vie.

De déserts en déserts errant, persécuté,

J’ai langui dans l’opprobre et dans l’obscurité.

Le ciel sait cependant si, parmi tant d’injures,

J’ai permis à ma voix d’éclater en murmures.

Malgré l’ambition qui dévorait mon cœur,

J’embrassai les vertus qu’exigeait mon malheur ;

Je respectai, j’aimai jusqu’à votre misère ;

Je n’aurais point aux dieux demandé d’autre père :

Ils m’en donnent un autre, et c’est pour m’outrager.

Je suis fils de Cresphonte, et ne puis le venger.

Je retrouve une mère, un tyran me l’arrache :

Un détestable hymen à ce monstre l’attache.

Je maudis clans vos bras le jour où je suis né ;

Je maudis le secours que vous m’avez donné.

Ah, mon père ! ah ! pourquoi d’une mère égarée

Reteniez-vous tantôt la main désespérée ?

Mes malheurs finissaient ; mon sort était rempli.

NARBAS.

Ah ! vous êtes perdu : le tyran vient ici.

 

 

Scène II

 

POLYPHONTE, ÉGISTHE, NARBAS, EURYCLÈS, GARDES

 

Narbas et Euryclès s’éloignent un peu.

POLYPHONTE.

Retirez-vous ; et toi, dont l’aveugle jeunesse

Inspire une pitié qu’on doit à la faiblesse,

Ton roi veut bien encor, pour la dernière fois,

Permettre à tes destins de changer à ton choix.

Le présent, l’avenir, et jusqu’à ta naissance,

Tout ton être, en un mot, est dans ma dépendance.

Je puis au plus haut rang d’un seul mot t’élever,

Te laisser dans les fers, te perdre ou te sauver.

Élevé loin des cours et sans expérience,

Laisse-moi gouverner ta farouche imprudence.

Crois-moi, n’affecte point, dans ton sort abattu,

Cet orgueil dangereux que tu prends pour vertu.

Si dans un rang obscur le destin t’a fait naître,

Conforme à ton état, sois humble avec ton maître.

Si le hasard heureux t’a fait naître d’un roi,

Rends-toi digne de l’être en servant près de moi.

Une reine en ces lieux te donne un grand exemple ;

Elle a suivi mes lois, et marche vers le temple.

Suis ses pas et les miens, viens au pied de l’autel

Me jurer à genoux un hommage éternel.

Puisque tu crains les dieux, atteste leur puissance,

Prends-les tous à témoin de ton obéissance.

La porte des grandeurs est ouverte pour toi.

Un refus te perdra ; choisis, et réponds-moi.

ÉGISTHE.

Tu me vois désarmé, comment puis-je répondre ?

Tes discours, je l’avoue, ont de quoi me confondre ;

Mais rends-moi seulement ce glaive que tu crains,

Ce fer que ta prudence écarte de mes mains :

Je répondrai pour lors, et tu pourras connaître

Qui de nous deux, perfide, est l’esclave ou le maître ;

Si c’est à Polyphonte à régler mes destins,

Et si le fils des rois punit les assassins.

POLYPHONTE.

Faible et fier ennemi, ma bonté t’encourage :

Tu me crois assez grand pour oublier l’outrage,

Pour ne m’avilir pas jusqu’à punir en toi

Un esclave inconnu qui s’attaque à son roi.

Eh bien ! cette bonté, qui s’indigne et se lasse,

Te donne un seul moment pour obtenir ta grâce.

Je t’attends aux autels, et tu peux y venir :

Viens recevoir la mort, ou jurer d’obéir.

Gardes, auprès de moi vous pourrez l’introduire ;

Qu’aucun autre ne sorte, et n’ose le conduire.

Vous, Narbas, Euryclès, je le laisse en vos mains.

Tremblez, vous répondrez de ses caprices vains.

Je connais votre haine, et j’en sais l’impuissance ;

Mais je me fie au moins à votre expérience.

Qu’il soit né de Mérope, ou qu’il soit votre fils,

D’un conseil imprudent sa mort sera le prix.

 

 

Scène III

 

ÉGISTHE, NARBAS, EURYCLÈS

 

ÉGISTHE.

Ah ! je n’en recevrai que du sang qui m’anime.

Hercule ! instruis mon bras à me venger du crime ;

Éclaire mon esprit, du sein des immortels !

Polyphonie m’appelle au pied de tes autels,

Et j’y cours.

NARBAS.

Ah, mon prince ! êtes-vous las de vivre ?

EURYCLÈS.

Dans ce péril du moins si nous pouvions vous suivre !

Mais laissez-nous le temps d’éveiller un parti,

Qui, tout faible qu’il est, n’est point anéanti.

Souffrez...

ÉGISTHE.

En d’autres temps mon courage tranquille

Au frein de vos leçons serait souple et docile ;

Je vous croirais tous deux : mais dans un tel malheur

Il ne faut consulter que le ciel et son cœur.

Qui ne peut se résoudre, aux conseils s’abandonne ;

Mais le sang des héros ne croit ici personne.

Le sort en est jeté... Ciel ! qu’est-ce que je voi !

Mérope !

 

 

Scène IV

 

MÉROPE, ÉGISTHE, NARBAS, EURYCLÈS, SUITE

 

MÉROPE.

Le tyran m’ose envoyer vers toi :

Ne crois pas que je vive après cet hyménée ;

Mais cette honte horrible où je suis entraînée,

Je la subis pour toi, je me fais cet effort :

Fais-toi celui de vivre, et commande à ton sort.

Cher objet des terreurs dont mon âme est atteinte,

Toi pour qui je connais et la honte et la crainte,

Fils des rois et des dieux, mon fils, il faut servir.

Pour savoir se venger, il faut savoir souffrir.

Je sens que ma faiblesse et t’indigne et t’outrage ;

Je t’en aime encor plus, et je crains davantage.

Mon fils...

ÉGISTHE.

Osez me suivre.

MÉROPE.

Arrête. Que fais-tu ?

Dieux ! je me plains à vous de son trop de vertu.

ÉGISTHE.

Voyez-vous en ces lieux le tombeau de mon père ?

Entendez-vous sa voix ? Êtes-vous reine et mère ?

Si vous l’êtes, venez.

MÉROPE.

Il semble que le ciel

T’élève en ce moment au dessus d’un mortel.

Je respecte mon sang ; je vois le sang d’Alcide ;

Ah ! parle : remplis-moi de ce dieu qui te guide.

Il te presse, il t’inspire. Ô mon fils ! mon cher fils !

Achève, et rends la force à mes faibles esprits.

ÉGISTHE.

Auriez-vous des amis dans ce temple funeste ?

MÉROPE.

J’en eus quand j’étais reine, et le peu qui m’en reste

Sous un joug étranger baisse un front abattu ;

Le poids de mes malheurs accable leur vertu :

Polyphonte est haï ; mais c’est lui qu’on couronne ;

On m’aime et l’on me fuit.

ÉGISTHE.

Quoi ! tout vous abandonne !

Ce monstre est à l’autel ?

MÉROPE.

Il m’attend.

ÉGISTHE.

Ses soldats

À cet autel horrible accompagnent ses pas ?

MÉROPE.

Non : la porte est livrée à leur troupe cruelle ;

Il est environné de la foule infidèle

Des mêmes courtisans que j’ai vus autrefois

S’empresser à ma suite, et ramper sous mes lois.

Et moi, de tous les siens à l’autel entourée,

De ces lieux à toi seul je puis ouvrir l’entrée.

ÉGISTHE.

Seul je vous y suivrai ; j’y trouverai des dieux

Qui punissent le meurtre, et qui sont mes aïeux.

MÉROPE.

Ils t’ont trahi quinze ans.

ÉGISTHE.

Ils m’éprouvaient sans doute.

MÉROPE.

Et quel est ton dessein ?

ÉGISTHE.

Marchons, quoiqu’il en coûte.

Adieu, tristes amis ; vous connaîtrez du moins

Que le fils de Mérope a mérité vos soins.

À Narbas, en l’embrassant.

Tu ne rougiras point, crois-moi, de ton ouvrage ;

Au sang qui m’a formé tu rendras témoignage.

 

 

Scène V

 

NARBAS, EURYCLÈS

 

NARBAS.

Que va-t-il faire ? Hélas ! tous mes soins sont trahis ;

Les habiles tyrans ne sont jamais punis.

J’espérais que du Temps la main tardive et sûre

Justifierait les dieux en vengeant leur injure ;

Qu’Égisthe reprendrait son empire usurpé ;

Mais le crime l’emporte, et je meurs détrompe.

Égisthe va se perdre à force de courage :

Il désobéira ; la mort est son partage.[12]

EURYCLÈS.

Entendez-vous ces cris dans les airs élancés ?

NARBAS.

C’est le signal du crime.

EURYCLÈS.

Écoutons.

NARBAS.

Frémissez.

EURYCLÈS.

Sans doute qu’au moment d’épouser Polyphonte

La reine en expirant a prévenu sa honte ;

Tel était son dessein dans son mortel ennui.

NARBAS.

Ah ! son fils n’est donc plus ! Elle eût vécu pour lui.

EURYCLÈS.

Le bruit croît, il redouble, il vient comme un tonnerre

Qui s’approche en grondant, et qui fond sur la terre.

NARBAS.

J’entends de tous côtés les cris des combattants,

Les sons de la trompette, et les voix des mourants ;

Du palais de Mérope on enfonce la porte.

EURYCLÈS.

Ah ! ne voyez-vous pas celte cruelle escorte,

Qui court, qui se dissipe, et qui va loin de nous ?

NARBAS.

Va-t-elle du tyran servir l’affreux courroux ?

EURYCLÈS.

Autant que mes regards au loin peuvent s’étendre,

On se mêle, on combat.

NARBAS.

Quel sang va-t-on répandre ?

De Mérope et du roi le nom remplit les airs.

EURYCLÈS.

Grâces aux immortels ! les chemins sont ouverts.

Allons voir à l’instant s’il faut mourir ou vivre.

Il sort.

NARBAS.

Allons. D’un pas égal que ne puis-je vous suivre !

Ô dieux ! rendez la force à ces bras énervés,

Pour le sang de mes rois autrefois éprouvés ;

Que je donne du moins les restes de ma vie.

Hâtons-nous.

 

 

Scène VI

 

NARBAS, ISMÉNIE, PEUPLE

 

NARBAS.

Quel spectacle ! est-ce vous, Isménie ?

Sanglante, inanimée, est-ce vous que je vois ?

ISMÉNIE.

Ah ! laissez-moi reprendre et la vie et la voix.

NARBAS.

Mon fils est-il vivant ? Que devient notre reine ?

ISMÉNIE.

De mon saisissement je reviens avec peine ;

Par les flots de ce peuple entraînée en ces lieux...

NARBAS.

Que fait Égisthe ?

ISMÉNIE.

Il est... le digne fils des dieux ;

Égisthe ! il a frappé le coup le plus terrible.

Non, d’Alcide jamais la valeur invincible

N’a d’un exploit si rare étonné les humains.

NARBAS.

Ô mon fils ! ô mon roi, qu’ont élevé mes mains !

ISMÉNIE.

La victime était prête, et de fleurs couronnée ;[13]

L’autel étincelait des flambeaux d’hyménée ;

Polyphonte, l’œil fixe, et d’un front inhumain,

Présentait à Mérope une odieuse main ;

Le prêtre prononçait les paroles sacrées ;

Et la reine, au milieu des femmes éplorées,

S’avançant tristement, tremblante entre mes bras,

Au lieu de l’hyménée invoquait le trépas ;

Le peuple observait tout dans un profond silence.

Dans l’enceinte sacrée en ce moment s’avance

Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels :

Il court ; c’était Égisthe : il s’élance aux autels ;

Il monte, il y saisit d’une main assurée

Pour les fêtes des dieux la hache préparée.

Les éclairs sont moins prompts ; je l’ai vu de mes yeux,

Je l’ai vu qui frappait ce monstre audacieux.

« Meurs, tyran, disait-il ; dieux, prenez vos victimes. »

Érox, qui de son maître a servi tous les crimes,

Erox, qui dans son sang voit ce monstre nager,

Lève une main hardie, et pense le venger.

Égisthe se retourne, enflammé de furie ;

À côté de son maître il le jette sans vie.

Le tyran se relève : il blesse le héros ;

De leur sang confondu j’ai vu couler les flots.

Déjà la garde accourt avec des cris de rage.

Sa mère... Ah ! que l’amour inspire de courage !

Quel transport animait ses efforts et ses pas !

Sa mère... Elle s’élance au milieu des soldats,

« C’est mon fils ! arrêtez, cessez, troupe inhumaine !

« C’est mon fils ! déchirez sa mère et votre reine,

« Ce sein qui l’a nourri, ces flancs qui l’ont porté ! »

À ces cris douloureux le peuple est agité ;

Une foule d’amis, que son danger excite,

Entre elle et ces soldats vole et se précipite.

Vous eussiez vu soudain les autels renversés,

Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ;

Les enfants écrasés dans les bras de leurs mères ;

Les frères méconnus immolés par leurs frères ;

Soldats, prêtres, amis, l’un sur l’autre expirants :

On marche, on est porté sur les corps des mourants,

On veut fuir, on revient ; et la foule pressée

D’un bout du temple à l’autre est vingt fois repoussée.

De ces flots confondus le flux impétueux

Roule, et dérobe Égisthe et la reine à mes yeux.

Parmi les combattants je vole ensanglantée :

J’interroge à grands cris la foule épouvantée.

Tout ce qu’on me répond redouble mon horreur.

On s’écrie : « Il est mort, il tombe, il est vainqueur. »

Je cours, je me consume, et le peuple m’entraîne,

Me jette en ce palais, éplorée, incertaine,

Au milieu des mourants, des morts et des débris.

Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris :

Venez. J’ignore encor si la reine est sauvée,

Si de son digne fils la vie est conservée,

Si le tyran n’est plus. Le trouble, la terreur,

Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur.[14]

NARBAS.

Arbitre des humains, divine Providence,

Achève ton ouvrage, et soutiens l’innocence :

À nos malheurs passés mesure tes bienfaits ;

Ô ciel ! conserve Égisthe, et que je meure en paix

Ah ! parmi ces soldats ne vois-je point la reine ?

 

 

Scène VII

 

MÉROPE, ISMÉNIE, NARBAS, PEUPLE, SOLDATS

 

On voit dans le fond du théâtre le corps de Polyphonte couvert d’une robe sanglante.

MÉROPE.

Guerriers, prêtres, amis, citoyens de Messène,

Au nom des dieux vengeurs, peuples, écoutez-moi.

Je vous le jure encore, Égisthe est votre roi.

Il a puni le crime, il a vengé son père.

Celui que vous voyez traîné sur la poussière,

C’est un monstre ennemi des dieux et des humains :

Dans le sein de Cresphonte il enfonça ses mains,

Cresphonte mon époux, mon appui, votre maître ;

Mes deux fils sont tombés sous les coups de ce traître.

Il opprimait Messène, il usurpait mon rang ;

Il m’offrait une main fumante de mon sang.

En courant vers Égisthe, qui arrive la hache à la main.

Celui que vous voyez, vainqueur de Polyphonte,

C’est le fils de vos rois, c’est le sang de Cresphonte ;

C’est le mien, c’est le seul qui reste à ma douleur.

Quels témoins voulez-vous plus certains que mon cœur :

Regardez ce vieillard ; c’est lui dont la prudence

Aux mains de Polyphonte arracha son enfance.

Les dieux ont fait le reste.

NARBAS.

Oui, j’atteste ces dieux

Que c’est là votre roi qui combattait pour eux.

ÉGISTHE.

Amis, pouvez-vous bien méconnaître une mère,

Un fils qu’elle défend, un fils qui venge un père,

Un roi vengeur du crime ?

MÉROPE.

Et si vous en doutez,

Reconnaissez mon fils aux coups qu’il a portés,

À votre délivrance, à son âme intrépide.

Eh ! quel autre jamais qu’un descendant d’Alcide,

Nourri dans la misère, à peine en son printemps,

Eût pu venger Messène et punir les tyrans ?

Il soutiendra son peuple, il vengera la terre.

Écoutez : le ciel parle ; entendez son tonnerre.

Sa voix qui se déclare et se joint à mes cris,

Sa voix rend témoignage, et dit qu’il est mon fils.

 

 

Scène VIII

 

MÉROPE, ÉGISTHE, ISMÉNIE, NARBAS, EURICLÈS, PEUPLE

 

EURYCLÈS.

Ah ! montrez-vous, madame, à la ville calmée :

Du retour de son roi la nouvelle semée,

Volant de bouche en bouche, a changé les esprits.

Nos amis ont parlé ; les cœurs sont attendris :

Le peuple impatient verse des pleurs de joie ;

Il adore le roi que le ciel lui renvoie ;

Il bénit votre fils, il bénit votre amour ;

Il consacre à jamais ce redoutable jour.

Chacun veut contempler son auguste visage ;

On veut revoir Narbas : on veut vous rendre hommage.

Le nom de Polyphonte est partout abhorré ;

Celui de votre fils, le vôtre est adoré ;

Ô roi ! venez jouir du prix de la victoire ;

Ce prix est notre amour ; il vaut mieux que la gloire.

ÉGISTHE.

Elle n’est point à moi ; cette gloire est aux dieux :

Ainsi que le bonheur, la vertu nous vient d’eux.

Allons monter au trône, en y plaçant ma mère ;

Et vous, mon cher Narbas, soyez toujours mon père.

 

[1] M. de Voltaire ne s’était d’abord proposé que de traduire la Mérope italienne ; il avait même commencé cette traduction, dont voici les premiers vers :

Sortez, il en est temps, du sein de ces ténèbres :

Montrez-vous ; dépouillez ces vêtements funèbres,

Ces tristes monuments, l’appareil des douleurs :

Que le bandeau des rois puisse essuyer vos pleurs ;

Que dans ce jour heureux les peuples de Messène

Reconnaissent dans vous mon épouse et leur reine.

Oubliez tout le reste, et daignez accepter

Et le sceptre et la main qu’on vient vous présenter.

[2] Édition de 1744 :

Grande reine, écartez ces images funèbres :

Goûtez des jours sereins, nés du sein des ténèbres.

[3] Imitation ennoblie de cette pensée d’Horace :

Raro antecedentem scelestum

Deseruit pede pœna claudo.

On en trouve une autre dans Oreste, acte I, scène II.

La peine suit le crime, elle arrive à pas lents.

[4] Voyez la Mort de César, acte I, où l’on retrouve le même fonds d’idées, mais avec les nuances qui conviennent à la différence des caractères. L’un parle en tyran ambitieux, l’autre en scélérat.

[5] La scène suivante, la première de l’acte second, et qui manque à l’édition de Kehl, fut supprimée le jour de la première représentation par l’auteur lui-même, qui s’était obstiné à la conserver à toutes les répétitions, malgré les représentations de mademoiselle Dumesnil qui la trouvait inutile. C’est sur une copie qu’en avait conservée cette actrice que Palissot l’a publiée en 1802.

 

ISMÉNIE, EURYCLÈS

 

ISMÉNIE.

Oui, toujours de son fils sa douleur occupée,

D’aucun autre intérêt ne peut être frappée.

Cet hymen nécessaire irrite ses esprits ;

Elle craint d’offenser le nom seul de son fils.

Elle a devant les yeux cette éternelle image,

De ses illusions tendre et funeste ouvrage :

Elle embrasse cette ombre, et ses humides yeux

Relisent ce billet, ce gage précieux,

Ce billet de Narbas, unique témoignage

Qui jusqu’en sa prison put trouver un passage.

Le nom de ce cher fils, effacé par ses pleurs,

Flatte son espérance, irrite ses douleurs,

La soutient et l’abat, la console et la tue :

Vous ne guérirez point cette âme prévenue.

EURYCLÈS.

Je saurai l’admirer ; une autre en cet état

De la grandeur suprême aurait mieux vu l’éclat

Eût pleuré sur le trône, et, bientôt consolée,

Oublierait la nature aux grandeurs immolée.

Je vois avec respect ce courage obstiné,

Dans ses nobles douleurs ferme et déterminé,

Vainqueur de l’intérêt et vainqueur du temps même.

Mérope se perdra, je le vois ; mais elle aime.

Que n’ai-je pu savoir ce vertueux amour !

Que n’ai-je pu d’Égisthe annoncer le retour !

J’ai des temples voisins parcouru les asiles ;

De moi, de mes amis les pas sont inutiles ;

Ils n’ont rien aperçu sur ces bords odieux

Que le vil assassin que j’amène en ces lieux.

[6] Imitation de Maffei.

[7] Imitation de Juvénal :

...Et fruitur diis

Iratis...

Sat I.

[8] Ce beau mouvement est imité de Maffei.

[9] Var.

NARBAS.

J’ai vu ce monstre, entouré de victimes,

Massacrer nos amis, les témoins de ses crimes.

...

...

Assassin de son prince, il parut son vengeur.

Blessé, demeuré seul en ce péril funeste,

Je tenais de vos fils le déplorable reste.

Vous parûtes alors, vos yeux furent témoins

Des marques du carnage et de mes tristes soins.

...

...

J’ai pris pour me cacher le nom de Polyclète :

Il vit, je le retrouve, il était sous vos yeux.

J’ai revu votre fils, mais dans quel temps, ô dieux !

Mérope abandonnée à son erreur cruelle

Allait verser son  sang de sa main maternelle !

Polyphonte est son maître et devient votre époux.

[10] Var. Mérope ainsi l’ordonne...

Et c’est un vil mortel

Que j’écrase en passant quand je cours à l’autel.

[11] Dans les premières éditions :

Et sans être ébloui du rang où je me voi,

Devenu votre fils, j’ose penser en roi.

[12] Var.

NARBAS.

Qu’ira-t-il faire, hélas ! tous mes soins sont trahis.

Les habiles tyrans ne sont jamais punis.

J’espérais que du Temps la main tardive et sûre

De la race des rois viendrait venger l’injure ;

Qu’Égisthe reprendrait son empire usurpé.

Mais le crime l’emporte, et je meurs détrompé.

Ciel ! ainsi des médians protégez-vous la rage ?

Gardez un avenir, ce monde est leur partage.

[13] Ce récit et le discours de Mérope sont une imitation très embellie de Maffei.

[14] Var. De ces flots confondus le flux impétueux

Roule, et dérobe Égisthe et la reine à mes yeux.

On fuit, et cependant le reste de Messène

Accourait, se pressait dans la place prochaine ;

Le nombre qui redouble augmente encor l’horreur.

L’un croit Égisthe mort, l’autre le croit vainqueur.

On dit que l’ennemi vient surprendre la porte ;

On court à ce palais, la foule m’y transporte ;

J’y suis, vous m’y voyez semblable aux malheureux

Rejetés par les flots dans un orage affreux.

Je me meurs, je ne sais si la reine est sauvée,

Si de son digne fils la vie est conservée.

Je ne sais où je vais : le trouble et la terreur,

Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur.

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