Mariamne (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes, en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 6 mars 1724 ; revue et corrigée par l’auteur en 1762.

 

Personnages


HÉRODE, roi de Palestine

MARIAMNE, femme d’Hérode

SALOME, sœur d’Hérode

SOHÊME, prince de la race des Asmonéens

MAZAËL, ministre d’Hérode
IDAMAS, ministre d’Hérode
NARBAS, ancien officier des rois Asmonéens

AMMON, confident de Sohême

ÉLISE, confidente de Mariamne

UN GARDE D’HÉRODE, parlant

SUITE D’HÉRODE 
SUITE DE SOHÊME 
UNE SUIVANTE DE MARIAMNE, personnage muet

 

La scène est à Jérusalem, dans le palais d’Hérode.

 

 

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

 

Je ne donne cette édition qu’en tremblant. Tant d’ouvrages que j’ai vus applaudis au théâtre, et méprisés à la lecture me font craindre pour le mien le même sort. Une ou deux situations, l’art des acteurs, la docilité que j’ai fait paraître, ont pu m’attirer des suffrages aux représentations ; mais il faut un autre mérite pour soutenir le grand jour de l’impression. C’est peu d’une conduite régulière, ce serait peu même d’intéresser. Tout ouvrage en vers, quelque beau qu’il soit d’ailleurs, sera nécessairement ennuyeux, si tous les vers ne sont pas pleins de force et d’harmonie, si l’on n’y trouve pas une élégance continue, si la pièce n’a point ce charme inexprimable de la poésie que le génie seul peut donner, où l’esprit ne saurait jamais atteindre, et sur lequel on raisonne si mal et si inutilement depuis la mort de M. Despréaux.

C’est une erreur bien grossière de s’imaginer que les vers soient la dernière partie d’une pièce de théâtre, et celle qui doit le moins coûter. M. Racine, c’est-à-dire l’homme de la terre qui, après Virgile, a le mieux connu l’art des vers, ne pensait pas ainsi. Deux années entières lui suffirent à peine pour écrire sa Phèdre. Pradon se vante d’avoir composé la sienne en moins de trois mois. Comme le succès passager des représentations d’une tragédie ne dépend point du style, mais des acteurs et des situations, il arriva que les deux Phèdres semblèrent d’abord avoir une égale destinée ; mais l’impression régla bientôt le rang de l’une et de l’autre. Pradon, selon la coutume des mauvais auteurs, eut beau faire une préface insolente, dans laquelle il traitait ses critiques de malhonnêtes gens ; sa pièce, tant vantée par sa cabale et par lui, tomba dans le mépris qu’elle mérite, et sans la Phèdre de M. Racine, on ignorerait aujourd’hui que Pradon en a composé une.

Mais d’où vient enfin cette distance si prodigieuse entre ces deux ouvrages ? La conduite en est à peu près la même : Phèdre est mourante dans l’une et dans l’autre. Thésée est absent dans les premiers actes : il passe pour avoir été aux enfers avec Pirithous. Hippolyte, son fils, veut quitter Trézène ; il veut fuir Aricie qu’il aime. Il déclare sa passion à Aricie, et reçoit avec horreur celle de Phèdre : il meurt du même genre de mort, et son gouverneur fait le récit de sa mort. Il y a plus : les personnages des deux pièces, se trouvant dans les mêmes situations, disent presque les mêmes choses ; mais c’est là qu’on distingue le grand homme et le mauvais poète. C’est lorsque Racine et Pradon pensent de même qu’ils sont le plus différents. En voici un exemple bien sensible. Dans la déclaration d’Hippolyte à Aricie, M. Racine fait ainsi parler Hippolite :

 

Moi qui, contre l’amour fièrement révolté,

Aux fers de ses captifs ai longtemps insulté ;

Qui, des faibles mortels déplorant les naufrages,

Pensais toujours du bord contempler les orages ;

Asservi maintenant sous la commune loi,

Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ?

Un moment a vaincu mon audace imprudente ;

Cette âme si superbe est enfin dépendante.

Depuis près de six mois, honteux, désespéré,

Portant partout le trait dont je suis déchiré,

Contre vous, contre moi, vainement je m’éprouve :

Présente, je vous fuis ; absente, je vous trouve ;

Dans le fond des forêts votre image me suit ;

La lumière du jour, les ombres de la nuit,

Tout retrace à mes yeux les charmes que j’évite ;

Tout vous livre à l’envi le rebelle Hippolyte.

Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus,

Maintenant je me cherche, et ne me trouve plus.

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune.

Je ne me souviens plus des leçons de Neptune ;

Mes seuls gémissements font retentir les bois,

Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

 

Voici comment Hippolyte s’exprime dans Pradon :

 

Assez et trop longtemps, d’une bouche profane,

Je méprisai l’amour et j’adorai Diane.

Solitaire, farouche, on me voyait toujours

Chasser dans nos forêts les lions et les ours.

Mais un soin plus pressant m’occupe et m’embarrasse ;

Depuis que je vous vois j’abandonne la chasse :

Elle fit autrefois mes plaisirs les plus doux,

Et quand j’y vais, ce n’est que pour penser à vous.

 

On ne saurait lire ces deux pièces de comparaison sans admirer l’une et sans rire de l’autre. C’est pourtant dans toutes les deux le même fonds de sentiment et de pensées ; car, quand il s’agit de faire parler les passions, tous les hommes ont presque les mêmes idées ; mais la façon de les exprimer distingue l’homme d’esprit d’avec celui qui n’en a point, l’homme de génie d’avec celui qui n’a que de l’esprit, et le poète d’avec celui qui veut l’être.

Pour parvenir à écrire comme M. Racine, il faudrait avoir son génie, et polir autant que lui ses ouvrages. Quelle défiance ne dois-je donc point avoir, moi qui, né avec des talents si faibles, et accablé par des maladies continuelles, n’ai ni le don de bien imaginer, ni la liberté de corriger, par un travail assidu, les défauts de mes ouvrages ! Je sens avec déplaisir toutes les fautes qui sont dans la contexture de cette pièce, aussi bien que dans la diction. J’en aurais corrigé quelques unes, si j’avais pu retarder cette édition ; mais j’en aurais encore laissé beaucoup. Dans tous les arts, il y a un terme par delà lequel on ne peut plus avancer. On est resserré dans les bornes de son talent ; on voit la perfection au delà de soi, et on fait des efforts impuissants pour y atteindre.

Je ne ferai point une critique détaillée de cette pièce : les lecteurs la feront assez sans moi. Mais je crois qu’il est nécessaire que je parle ici d’une critique générale qu’on a faite sur le choix du sujet de Mariamne. Comme le génie des Français est de saisir vivement le côté ridicule des choses les plus sérieuses, on disait que le sujet de Mariamne n’était autre chose qu’un vieux mari amoureux et brutal, à qui sa femme refuse avec aigreur le devoir conjugal ; et on ajoutait qu’une querelle de ménage ne pouvait jamais faire une tragédie. Je supplie qu’on fasse avec moi quelques réflexions sur ce préjugé.

Les pièces tragiques sont fondées, ou sur les intérêts de toute une nation, ou sur les intérêts particuliers de quelques princes. De ce premier genre sont l’Iphigénie en Aulide, où la Grèce assemblée demande le sang de la fille d’Agamemnon ; les Horaces, où trois combattants ont entre les mains le sort de Rome ; l’Œdipe, où le salut des Thébains dépend de la découverte du meurtrier de Laïus. Du second genre sont Britannicus, Phèdre, Mithridate, etc.

Dans ces trois dernières, tout l’intérêt est renfermé dans la famille du héros de la pièce ; tout roule sur des passions que des bourgeois ressentent comme les princes ; et l’intrigue de ces ouvrages est aussi propre à la comédie qu’à la tragédie. Ôtez. les noms, « Mithridate n’est qu’un vieillard amoureux d’une jeune fille : ses deux fils en sont amoureux aussi ; et il se sert d’une ruse assez basse pour découvrir celui des deux qui est aimé. Phèdre est une belle-mère qui, enhardie par une intrigante, fait des propositions à son beau-fils, lequel est occupé ailleurs. Néron est un jeune homme impétueux qui devient amoureux tout d’un coup, qui dans le moment veut se séparer d’avec sa femme, et qui se cache derrière une tapisserie pour écouter les discours de sa maîtresse. »Voilà des sujets que Molière a pu traiter comme Racine. Aussi l’intrigue de l’Avare est-elle précisément la même que celle de Mithridate. Harpagon et le roi de Pont sont deux vieillards amoureux : l’un et l’autre ont leur fils pour rival ; l’un et l’autre se servent du même artifice pour découvrir l’intelligence qui est entre leur fils et leur maîtresse ; et les deux pièces finissent par le mariage du jeune homme.

Molière et Racine ont également réussi en traitant ces deux intrigues : l’un a amusé, a réjoui, a fait rire les honnêtes gens ; l’autre a attendri, a effrayé, a fait verser des larmes. Molière a joué l’amour ridicule d’un vieil avare ; Racine a représenté les faiblesses d’un grand roi, et les a rendues respectables.

Que l’on donne une noce à peindre à Watteau et à Le Brun : l’un représentera, sous une treille, des paysans pleins d’une joie naïve, grossière et effrénée, autour d’une table rustique, où l’ivresse, l’emportement, la débauche, le rire immodéré, régneront ; l’autre peindra les noces de Thétis et de Pelée, les festins des dieux, leur joie majestueuse : et tous deux seront arrivés à la perfection de leur art par des chemins différents.

On peut appliquer tous ces exemples à Mariamne. La mauvaise humeur d’une femme, l’amour d’un vieux mari, les tracasseries d’une belle-sœur, sont de petits objets comiques par eux-mêmes ; mais un roi à qui la terre a donné le nom de grand, éperdument amoureux de la plus belle femme de l’univers ; la passion furieuse de ce roi si fameux par ses vertus et par ses crimes ; ses cruautés passées, ses remords présents ; ce passage si continuel et si rapide de l’amour à la haine et de la haine à l’amour ; l’ambition de sa sœur, les intrigues de ses ministres ; la situation cruelle d’une princesse dont la vertu et la beauté sont célèbres encore dans le monde, qui avait vu son père et son frère livrés à la mort par son mari, et qui, pour comble de douleur, se voyait aimée du meurtrier de sa famille : quel champ ! quelle carrière pour un autre génie que le mien ! Peut-on dire qu’un tel sujet soit indigne de la tragédie ? C’est là surtout que, selon ce qu’on peut être, les choses changent de nom.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première


SALOME, MAZAËL

 

MAZAËL.

Oui, cette autorité qu’Hérode vous confie,  

Jusques à son retour est du moins affermie.  

J’ai volé vers Azor, et repassé soudain  

Des champs de Samarie aux sources du Jourdain : 

Madame, il était temps que du moins ma présence  

Des Hébreux inquiets confondît l’espérance.  

Hérode votre frère, à Rome retenu,  

Déjà dans ses États n’était plus reconnu.  

Le peuple, pour ses rois toujours plein d’injustices,  

Hardi dans ses discours, aveugle en ses caprices,  

Publiait hautement qu’à Rome condamné  

Hérode à l’esclavage était abandonné ;  

Et que la reine, assise au rang de ses ancêtres,  

Ferait régner sur nous le sang de nos grands-prêtres.  

Je l’avoue à regret, j’ai vu dans tous les lieux  

Mariamne adorée, et son nom précieux ;  

La Judée aime encore avec idolâtrie  

Le sang de ces héros dont elle tient la vie ;  

Sa beauté, sa naissance, et surtout ses malheurs,  

D’un peuple qui nous hait ont séduit tous les cœurs ;  

Et leurs vœux indiscrets, la nommant souveraine,  

Semblaient vous annoncer une chute certaine.  

J’ai vu par ces faux bruits tout un peuple ébranlé ;

Mais j’ai parlé, madame, et ce peuple a tremblé :

Je leur ai peint Hérode avec plus de puissance,  

Rentrant dans ses États suivi de la vengeance ;  

Son nom seul a partout répandu la terreur,  

Et les Juifs en silence ont pleuré leur erreur. 

SALOME.

Mazaël, il est vrai qu’Hérode va paraître,  

Et ces peuples et moi nous aurons tous un maître.  

Ce pouvoir, dont à peine on me voyait jouir,  

N’est qu’une ombre qui passe et va s’évanouir.  

Mon frère m’était cher, et son bonheur m’opprime ;  

Mariamne triomphe, et je suis sa victime. 

MAZAËL.

Ne craignez point un frère. 

SALOME.

Eh ! que deviendrons-nous  

Quand la reine à ses pieds reverra son époux ?

De mon autorité cette fière rivale  

Auprès d’un roi séduit nous fut toujours fatale ;  

Son esprit orgueilleux, qui n’a jamais plié,  

Conserve encor pour nous la même inimitié.  

Elle nous outragea, je l’ai trop offensée ;  

À notre abaissement elle est intéressée.  

Eh ! ne craignez-vous plus ces charmes tout puissants, 

Du malheureux Hérode impérieux tyrans ?  

Depuis près de cinq ans qu’un fatal hyménée  

D’Hérode et de la reine unit la destinée,  

L’amour prodigieux dont ce prince est épris  

Se nourrit par la haine et croît par le mépris :  

Vous avez vu cent fois ce monarque inflexible  

Déposer à ses pieds sa majesté terrible,  

Et chercher dans ses yeux irrités ou distraits,  

Quelques regards plus doux qu’il ne trouvait jamais.  

Vous l’avez vu frémir, soupirer et se plaindre ;  

La flatter, l’irriter, la menacer, la craindre ;

Cruel dans son amour, soumis dans ses fureurs ; 

Esclave en son palais, héros partout ailleurs.  

Que dis-je ! en punissant une ingrate famille,  

Fumant du sang du père, il adorait la fille :  

Le fer encor sanglant, et que vous excitiez,  

Était levé sur elle, et tombait à ses pieds. 

MAZAËL.

Mais songez que dans Rome, éloigné de sa vue,  

Sa chaîne de si loin semble s’être rompue. 

SALOME.

Croyez-moi, son retour en resserre les nœuds ;  

Et ses trompeurs appas sont toujours dangereux. 

MAZAËL.

Oui ; mais cette âme altière, à soi-même inhumaine,  

Toujours de son époux a recherché la haine :  

Elle l’irritera par de nouveaux dédains,  

Et vous rendra les traits qui tombent de vos mains.  

La paix n’habite point entre deux caractères  

Que le ciel a formés l’un à l’autre contraires.  

Hérode, en tous les temps sombre, chagrin, jaloux,  

Contre son amour même aura besoin de vous. 

SALOME.

Mariamne l’emporte, et je suis confondue. 

MAZAËL.

Au trône d’Ascalon vous êtes attendue ;  

Une retraite illustre, une nouvelle cour,  

Un hymen préparé par les mains de l’amour,  

Vous mettront aisément à l’abri des tempêtes  

Qui pourraient dans Solime éclater sur nos têtes.  

Sohême est d’Ascalon paisible souverain,  

Reconnu, protégé par le peuple romain,  

Indépendant d’Hérode, et cher à sa province ; 

Il sait penser en sage et gouverner en prince :  

Je n’aperçois pour vous que des destins meilleurs ;  

Vous gouvernez Hérode, ou vous régnez ailleurs. 

SALOME.

Ah ! connais mon malheur et mon ignominie :  

Mariamne en tout temps empoisonne ma vie ;  

Elle m’enlève tout rang, dignités, crédit ; 

Et pour elle, en un mot, Sohême me trahit. 

MAZAËL.

Lui, qui pour cet hymen attendait votre frère !  

Lui, dont l’esprit rigide et la sagesse austère  

Parut tant mépriser ces folles passions

De nos vains courtisans vaines illusions !  

Au roi son allié ferait-il cette offense ? 

SALOME.

Croyez qu’avec la reine il est d’intelligence. 

MAZAËL.

Le sang et l’amitié les unissent tous deux ;  

Mais je n’ai jamais vu... 

SALOME.

Vous n’avez pas mes yeux !  

Sur mon malheur nouveau je suis trop éclairée :  

De ce trompeur hymen la pompe différée,  

Les froideurs de Sohême et ses discours glacés,  

M’ont expliqué ma honte et m’ont instruite assez. 

MAZAËL.

Vous pensez en effet qu’une femme sévère  

Qui pleure encore ici son aïeul et son frère,  

Et dont l’esprit hautain, qu’aigrissent ses malheurs,  

Se nourrit d’amertume et vit dans les douleurs,  

Recherche imprudemment le funeste avantage  

D’enlever un amant qui sous vos lois s’engage !  

L’amour est-il connu de son superbe cœur ? 

SALOME.

Elle l’inspire au moins, et c’est là mon malheur. 

MAZAËL.

Ne vous trompez-vous point ? cette âme impérieuse,  

Par excès de fierté semble être vertueuse :  

À vivre sans reproche elle a mis son orgueil. 

SALOME.

Cet orgueil si vanté trouve enfin son écueil.  

Que m’importe, après tout, que son âme hardie 

De mon parjure amant flatte la perfidie,  

Ou qu’exerçant sur lui son dédaigneux pouvoir

Elle ait fait mes tourments sans même le vouloir ?  

Qu’elle chérisse ou non le bien qu’elle m’enlève,  

Je le perds, il suffit ; sa fierté s’en élève ; 

Ma honte fait sa gloire ; elle a dans mes douleurs  

Le plaisir insultant de jouir de mes pleurs.

Enfin, c’est trop languir dans cette indigne gêne ;  

Je veux voir à quel point on mérite ma haine.  

Sohême vient : allez, mon sort va s’éclaircir. 

 

 

Scène II

 

SALOME, SOHÊME, AMMON

 

SALOME.

Approchez ; votre cœur n’est point né pour trahir,  

Et le mien n’est pas fait pour souffrir qu’on l’abuse.  

Le roi revient enfin ; vous n’avez plus d’excuse :  

Ne consultez ici que vos seuls intérêts,  

Et ne me cachez plus vos sentiments secrets.  

Parlez ; je ne crains point l’aveu d’une inconstance  

Dont je mépriserais la vaine et faible offense ;  

Je ne sais point descendre à des transports jaloux,  

Ni rougir d’un affront dont la honte est pour vous. 

SOHÊME.

Il faut donc m’expliquer, il faut donc vous apprendre  

Ce que votre fierté ne craindra point d’entendre.  

J’ai beaucoup, je l’avoue, à me plaindre du roi ; 

Il a voulu, madame, étendre jusqu’à moi  

Le pouvoir que César lui laisse en Palestine ;

En m’accordant sa sœur, il cherchait ma ruine : 

Au rang de ses vassaux il osait me compter.  

J’ai soutenu mes droits, il n’a pu l’emporter ;  

J’ai trouvé, comme lui, des amis près d’Auguste ;  

Je ne crains point Hérode, et l’empereur est juste : 

Mais je ne puis souffrir (je le dis hautement)  

L’alliance d’un roi dont je suis mécontent.  

D’ailleurs vous connaissez cette cour orageuse ;  

Sa famille avec lui fut toujours malheureuse ;  

De tout ce qui l’approche il craint des trahisons : 

Son cœur de toutes parts est ouvert aux soupçons ;  

Au frère de la reine il en coûta la vie ; 

De plus d’un attentat cette mort fut suivie.  

Mariamne a vécu, dans ce triste séjour,  

Entre la barbarie et les transports d’amour,  

Tantôt sous le couteau, tantôt idolâtrée,  

Toujours baignant de pleurs une couche abhorrée ; 

Craignant et son époux et de vils délateurs,  

De leur malheureux roi lâches adulateurs. 

SALOME.

Vous parlez beaucoup d’elle ! 

SOHÊME.

Ignorez-vous, princesse,  

Que son sang est le mien, que son sort m’intéresse ? 

SALOME.

Je ne l’ignore pas. 

SOHÊME.

Apprenez encor plus :  

J’ai craint longtemps pour elle, et je ne tremble plus.  

Hérode chérira le sang qui la fit naître ;  

Il l’a promis du moins à l’empereur son maître :  

Pour moi, loin d’une cour objet de mon courroux, 

J’abandonne Solime, et votre frère, et vous ;  

Je pars. Ne pensez pas qu’une nouvelle chaîne 

Me dérobe à la vôtre et loin de vous m’entraîne.  

Je renonce à la fois à ce prince, à sa cour,  

À tout engagement, et surtout à l’amour.  

Épargnez le reproche à mon esprit sincère :  

Quand je ne m’en fais point, nul n’a droit de m’en faire. 

SALOME.

Non, n’attendez de moi ni courroux ni dépit ; 

J’en savais beaucoup plus que vous n’en avez dit.  

Cette cour, il est vrai, seigneur, a vu des crimes : 

Il en est quelquefois où des cœurs magnanimes  

Par le malheur des temps se laissent emporter,  

Que la vertu répare, et qu’il faut respecter ;  

Il en est de plus bas, et de qui la faiblesse  

Se pare arrogamment du nom de la sagesse.  

Vous m’entendez peut-être ? En vain vous déguisez  

Pour qui je suis trahie, et qui vous séduisez :  

Votre fausse vertu ne m’a jamais trompée ;  

De votre changement mon âme est peu frappée :  

Mais si de ce palais, qui vous semble odieux,  

Les orages passés ont indigné vos yeux,  

Craignez d’en exciter qui vous suivraient peut-être  

Jusqu’aux faibles États dont vous êtes le maître.  

Elle sort.

 

 

Scène III


SOHÊME, AMMON

 

SOHÊME.

Où tendait ce discours ? que veut-elle ? et pourquoi  

Pense-t-elle en mon cœur pénétrer mieux que moi ?  

Qui ? moi, que je soupire! et que pour Mariamne  

Mon austère amitié ne soit qu’un feu profane !  

Aux faiblesses d’amour, moi, j’irais me livrer, 

Lorsque de tant d’attraits je cours me séparer !

AMMON.

Salome est outragée ; il faut tout craindre d’elle.  

La jalousie éclaire, et l’amour se décèle. 

SOHÊME.

Non, d’un coupable amour je n’ai point les erreurs ;  

La secte dont je suis forme en nous d’autres mœurs ;  

Ces durs Esséniens, stoïques de Judée,  

Ont eu de la morale une plus noble idée.  

Nos maîtres, les Romains, vainqueurs des nations,  

Commandent à la terre, et nous aux passions.  

Je n’ai point, grâce au ciel, à rougir de moi-même.  

Le sang unit de près Mariamne et Sohême ;  

Je la voyais gémir sous un affreux pouvoir,  

J’ai voulu la servir ; j’ai rempli mon devoir. 

AMMON.

Je connais votre cœur et juste et magnanime ;  

Il se plaît à venger la vertu qu’on opprime  

Puissiez-vous écouter, dans cette affreuse cour,  

Votre noble pitié plutôt que votre amour ! 

SOHÊME.

Ah ! faut-il donc l’aimer pour prendre sa défense ?  

Qui n’aurait, comme moi, chéri son innocence ?  

Quel cœur indifférent n’irait à son secours ?  

Et qui, pour la sauver, n’eut prodigué ses jours ?  

Ami, mon cœur est pur, et tu connais mon zèle ;  

Je n’habitais ces lieux que pour veiller sur elle.  

Quand Hérode partit incertain de son sort,  

Quand il chercha dans Rome ou le sceptre ou la mort,  

Plein de sa passion forcenée et jalouse,  

Il tremblait qu’après lui sa malheureuse épouse,  

Du trône descendue, esclave des Romains,  

Ne fût abandonnée à de moins dignes mains.  

Il voulut qu’une tombe, à tous deux préparée,  

Enfermât avec lui cette épouse adorée.  

Phérore fut chargé du ministère affreux  

D’immoler cet objet de ses horribles feux.  

Phérore m’instruisit de ces ordres coupables : 

J’ai veillé sur des jours si chers, si déplorables ;  

Toujours armé, toujours prompt à la protéger,  

Et surtout à ses yeux dérobant son danger.  

J’ai voulu la servir sans lui causer d’alarmes ;  

Ses malheurs me touchaient encor plus que ses charmes.  

L’amour ne règne point sur mon cœur agité ;  

Il ne m’a point vaincu; c’est moi qui l’ai dompté ;  

Et, plein du noble feu que sa vertu m’inspire,  

J’ai voulu la venger, et non pas la séduire.  

Enfin l’heureux Hérode a fléchi les Romains ;  

Le sceptre de Judée est remis en ses mains ;  

Il revient triomphant sur ce sanglant théâtre ;  

Il revoie à l’objet dont il est idolâtre,  

Qu’il opprima souvent, qu’il adora toujours ;  

Leurs désastres communs ont terminé leur cours.  

Un nouveau jour va luire à cette cour affreuse : 

Je n’ai plus qu’à partir... Mariamne est heureuse.  

Je ne la verrai plus... mais à d’autres attraits  

Mon cœur, mon triste cœur, est fermé pour jamais ;  

Tout hymen à mes yeux est horrible et funeste :  

Qui connaît Mariamne abhorre tout le reste.  

La retraite a pour moi des charmes assez grands :  

J’y vivrai vertueux, loin des yeux des tyrans,  

Préférant mon partage au plus beau diadème,  

Maître de ma fortune, et maître de moi-même. 

 

 

Scène IV

 

SOHÊME, ÉLISE, AMMON

 

ÉLISE.

La mère de la reine, en proie à ses douleurs,  

Vous conjure, Sohême, au nom de tant de pleurs,  

De vous rendre près d’elle, et d’y calmer la crainte  

Dont pour sa fille encore elle a reçu l’atteinte. 

SOHÊME.

Quelle horreur jetez-vous dans mon cœur étonné !

ÉLISE.

Elle a su l’ordre affreux qu’Hérode avait donné ; 

Par les soins de Salome elle en est informée. 

SOHÊME.

Ainsi cette ennemie, au trouble accoutumée,  

Par ces troubles nouveaux pense encor maintenir  

Le pouvoir emprunté qu’elle veut retenir.  

Quelle odieuse cour, et combien d’artifices ! 

On ne marche en ces lieux que sur des précipices.  

Hélas ! Alexandra, par des coups inouïs,  

Vit périr autrefois son époux et son fils ;  

Mariamne lui reste, elle tremble pour elle :  

La crainte est bien permise à l’amour maternelle.  

Élise, je vous suis, je marche sur vos pas...  

Grand Dieu, qui prenez soin de ces tristes climats,  

De Mariamne encore écartez cet orage !  

Conservez, protégez votre plus digne ouvrage ! 

 

 

ACTE II

 

 

Scène première


SALOME, MAZAËL

 

MAZAËL.

Ce nouveau coup porté, ce terrible mystère  

Dont vous faites instruire et la fille et la mère,  

Ce secret révélé, cet ordre si cruel  

Est désormais le sceau d’un divorce éternel.  

Le roi ne croira point que, pour votre ennemie,  

Sa confiance en vous soit en effet trahie ;  

Il n’aura plus que vous dans ses perplexités  

Pour adoucir les traits par vous-même portés.  

Vous seule aurez fait naître et le calme et l’orage :  

Divisez pour régner, c’est là votre partage. 

SALOME.

Que sert la politique où manque le pouvoir ?  

Tous mes soins m’ont trahi ; tout fait mon désespoir.  

Le roi m’écrit : il veut, par sa lettre fatale,  

Que sa sœur se rabaisse aux pieds de sa rivale.

J’espérais de Sohême un noble et sûr appui :  

Hérode était le mien ; tout me manque aujourd’hui.  

Je vois crouler sur moi le fatal édifice  

Que mes mains élevaient avec tant d’artifice ;  

Je vois qu’il est des temps où tout l’effort humain  

Tombe sous la fortune et se débat en vain,  

Où la prudence échoue, où l’art nuit à soi-même ;  

Et je sens ce pouvoir invincible et suprême,  

Qui se joue à son gré, dans les climats voisins,  

De leurs sables mouvants comme de nos destins. 

MAZAËL.

Obéissez au roi, cédez à la tempête ;  

Sous ses coups passagers il faut courber la tête.  

Le temps peut tout changer.

SALOME.

Trop vains soulagements !  

Malheureux qui n’attend son bonheur que du temps !  

Sur l’avenir trompeur tu veux que je m’appuie,  

Et tu vois cependant les affronts que j’essuie !

MAZAËL.

Sohême part au moins ; votre juste courroux  

Ne craint plus Mariamne, et n’en est plus jaloux. 

SALOME.

Sa conduite, il est vrai, paraît inconcevable ;  

Mais m’en trahit-il moins ? en est-il moins coupable ?  

Suis-je moins outragée ! ai-je moins d’ennemis,  

Et d’envieux secrets, et de lâches amis ?  

Il faut que je combatte et ma chute prochaine,  

Et cet affront secret, et la publique haine.  

Déjà, de Mariamne adorant la faveur,  

Le peuple à ma disgrâce insulte avec fureur :

Je verrai tout plier sous sa grandeur nouvelle,  

Et mes faibles honneurs éclipsés devant elle.  

Mais c’est peu que sa gloire irrite mon dépit,  

Ma mort va signaler ma chute et son crédit.  

Je ne me flatte point ; je sais comme en sa place  

De tous mes ennemis je confondrais l’audace :  

Ce n’est qu’en me perdant qu’elle pourra régner,  

Et son juste courroux ne doit point m’épargner.  

Cependant, ô contrainte ! ô comble d’infamie !  

Il faut donc qu’à ses yeux ma fierté s’humilie !  

Je viens avec respect essuyer ses hauteurs,  

Et la féliciter sur mes propres malheurs. 

MAZAËL.

Elle vient en ces lieux. 

SALOME.

Faut-il que je la voie ? 

 

 

Scène II

 

MARIAMNE, ÉLISE, SALOME, MAZAËL, NARBAS

 

SALOME.

Je viens auprès de vous partager votre joie :  

Rome me rend un frère, et vous rend un époux  

Couronné, tout puissant, et digne enfin de vous,  

Ses triomphes passés, ceux qu’il prépare encore,  

Ce titre heureux de Grand dont l’univers l’honore,  

Les droits du sénat même à ses soins confiés,  

Sont autant de présents qu’il va mettre à vos pieds.  

Possédez désormais son âme et son empire,  

C’est ce qu’à vos vertus mon amitié désire ;  

Et je vais par mes soins serrer l’heureux lien  

Qui doit joindre à jamais votre cœur et le sien. 

MARIAMNE.

Je ne prétends de vous ni n’attends ce service :  

Je vous connais, madame, et je vous rends justice ;  

Je sais par quels complots, je sais par quels détours  

Votre haine impuissante a poursuivi mes jours.  

Jugeant de moi par vous, vous me craignez peut-être ;  

Mais vous deviez du moins apprendre à me connaître.  

Ne me redoutez point ; je sais également  

Dédaigner votre crime et votre châtiment ;  

J’ai vu tous vos desseins, et je vous les pardonne ;  

C’est à vos seuls remords que je vous abandonne,  

Si toutefois, après de si lâches efforts,  

Un cœur comme le vôtre écoute des remords.. 

SALOME.

C’est porter un peu loin votre injuste colère :  

Ma conduite, mes soins, et l’aveu de mon frère,  

Peut-être suffiront pour me justifier. 

MARIAMNE.

Je vous l’ai déjà dit, je veux tout oublier : 

Dans l’état où je suis, c’est assez pour ma gloire ;  

Je puis vous pardonner, mais je ne puis vous croire.

MAZAËL.

J’ose ici, grande reine, attester l’Éternel  

Que mes soins à regret... 

MARIAMNE.

Arrêtez, Mazaël ;  

Vos excuses pour moi sont un nouvel outrage : 

Obéissez au roi, voilà votre partage :  

À mes tyrans vendu, servez bien leur courroux ;  

Je ne m’abaisse pas à me plaindre de vous.  

À Salome. 

Je ne vous retiens point, et vous pouvez, madame,  

Aller apprendre au roi les secrets de mon âme ;  

Dans son cœur aisément vous pouvez ranimer  

Un courroux que mes yeux dédaignent de calmer.  

De tons vos délateurs armez la calomnie :  

J’ai laissé jusqu’ici leur audace impunie,  

Et je n’oppose encore à mes vils ennemis  

Qu’une vertu sans tache et qu’un juste mépris. 

SALOME.

Ah ! c’en est trop enfin ; vous auriez dû peut-être  

Ménager un peu plus la sœur de votre maître.  

L’orgueil de vos attraits pense tout asservir :  

Vous me voyez tout perdre, et croyez tout ravir ;  

Votre victoire un jour peut vous être fatale.  

Vous triomphez... Tremblez, imprudente rivale !

 

 

Scène III

 

MARIAMNE, ÉLISE, NARBAS

 

ÉLISE.

Ah, madame ! à ce point pouvez-vous irriter  

Des ennemis ardents à vous persécuter ?  

La vengeance d’Hérode, un moment suspendue,  

Sur votre tête encore est peut-être étendue ;  

Et, loin d’en détourner les redoutables coups,  

Vous appelez la mort qui s’éloignait de vous.  

Vous n’avez plus ici de bras qui vous appuie ;  

Ce défenseur heureux de votre illustre vie,  

Sohême, dont le nom si craint, si respecté,  

Longtemps de vos tyrans contint la cruauté,  

Sohême va partir ; nul espoir ne vous reste.  

Auguste à votre époux laisse un pouvoir funeste :  

Qui sait dans quels desseins il revient aujourd’hui ?  

Tout, jusqu’à son amour, est à craindre de lui :  

Vous le voyez trop bien ; sa sombre jalousie  

Au delà du tombeau portait sa frénésie ; 

Cet ordre qu’il donna me fait encor trembler.  

Avec vos ennemis daignez dissimuler : 

La vertu sans prudence, hélas est dangereuse. 

MARIAMNE.

Oui, mon âme, il est vrai, fut trop impérieuse ;  

Je n’ai point connu l’art, et j’en avais besoin.  

De mon sort à Sohême abandonnons le soin ;  

Qu’il vienne, je l’attends ; qu’il règle ma conduite.  

Mon projet est hardi ; je frémis de la suite.  

Faites venir Sohême.  

Élise sort.

 

 

Scène IV

 

MARIAMNE, NARBAS

 

MARIAMNE.

Et vous, mon cher Narbas,  

De mes vœux incertains apaisez les combats :  

Vos vertus, votre zèle, et votre expérience,  

Ont acquis dès longtemps toute ma confiance.  

Mon cœur vous est connu, vous savez mes desseins,  

Et les maux que j’éprouve, et les maux que je crains.  

Vous avez vu ma mère, au désespoir réduite,  

Me presser en pleurant d’accompagner sa fuite ;  

Son esprit, accablé d’une juste terreur,  

Croit à tous les moments voir Hérode en fureur,  

Encor tout dégouttant du sang de sa famille,  

Venir à ses yeux même assassiner sa fille.  

Elle veut à mes fils, menacés du tombeau,  

Donner César pour père, et Rome pour berceau.  

On dit que l’infortune à Rome est protégée ;  

Rome est le tribunal où la terre est jugée.  

Je vais me présenter au roi des souverains.  

Je sais qu’il est permis de fuir ses assassins,  

Que c’est le seul parti que le destin me laisse :  

Toutefois en secret, soit vertu, soit faiblesse,  

Prête à fuir un époux, mon cœur frémit d’effroi,  

Et mes pas chancelants s’arrêtent malgré moi. 

NARBAS.

Cet effroi généreux n’a rien que je n’admire ;  

Tout injuste qu’il est, la vertu vous l’inspire.  

Ce cœur, indépendant des outrages du sort,  

Craint l’ombre d’une faute, et ne craint point la mort.  

Bannissez toutefois ces alarmes secrètes ;  

Ouvrez les yeux, madame, et voyez où vous êtes : 

C’est là que, répandu par les mains d’un époux,  

Le sang de votre père a rejailli sur vous :  

Votre frère en ces lieux a vu trancher sa vie ; 

En vain de son trépas le roi se justifie,  

En vain César trompé l’en absout aujourd’hui ;  

L’Orient révolté n’en accuse que lui.  

Regardez, consultez les pleurs de votre mère,  

L’affront fait à vos fils, le sang de votre père,  

La cruauté du roi, la haine de sa sœur,  

Et (ce que je ne puis prononcer sans horreur,  

Mais dont votre vertu n’est point épouvantée)  

La mort plus d’une fois à vos yeux présentée.  

Enfin, si tant de maux ne vous étonnent pas,  

Si d’un front assuré vous marchez au trépas,  

Du moins de vos enfants embrassez la défense.  

Le roi leur a du trône arraché l’espérance ;  

Et vous connaissez trop ces oracles affreux  

Qui depuis si longtemps vous font trembler pour eux.  

Le ciel vous a prédit qu’une main étrangère  

Devait un jour unir vos fils à votre père.  

Un Arabe implacable a déjà, sans pitié,  

De cet oracle obscur accompli la moitié :  

Madame, après l’horreur d’un essai si funeste,  

Sa cruauté, sans doute, accomplirait le reste ;  

Dans ses emportements rien n’est sacré pour lui.  

Eh ! qui vous répondra que lui-même aujourd’hui  

Ne vienne exécuter sa sanglante menace,  

Et des Asmonéens anéantir la race ?  

Il est temps désormais de prévenir ses coups ;  

Il est temps d’épargner un meurtre à votre époux,  

Et d’éloigner du moins de ces tendres victimes  

Le fer de vos tyrans, et l’exemple des crimes.  

Nourri dans ce palais, près des rois vos aïeux

Je suis prêt à vous suivre en tout temps, en tous lieux.  

Partez, rompez vos fers; allez, dans Rome même,  

Implorer du sénat la justice suprême,  

Remettez de vos fils la fortune en sa main,  

Et les faire adopter par le peuple romain ;  

Qu’une vertu si pure aille étonner Auguste.  

Si l’on vante à bon droit son règne heureux et juste,  

Si la terre avec joie embrasse ses genoux,  

S’il mérite sa gloire, il fera tout pour vous.

MARIAMNE.

Je vois qu’il n’est plus temps que mon cœur délibère,  

Je cède à vos conseils, aux larmes de ma mère,  

Au danger de mes fils, au sort, dont les rigueurs  

Vont m’entraîner peut-être en de plus grands malheurs.  

Retournez chez ma mère, allez ; quand la nuit sombre  

Dans ces lieux criminels aura porté son ombre,  

Qu’au fond de ce palais on me vienne avertir ;  

On le veut, il le faut, je suis prête à partir. 

 

 

Scène V


MARIAMNE, SOHÊME, ÉLISE

 

SOHÊME.

Je viens m’offrir, madame, à votre ordre suprême ;  

Vos volontés pour moi sont les lois du ciel même :  

Faut-il armer mon bras contre vos ennemis ?  

Commandez, j’entreprends ; parlez, et j’obéis. 

MARIAMNE.

Je vous dois tout, seigneur ; et, dans mon infortune,  

Ma douleur ne craint point de vous être importune,  

Ni de solliciter par d’inutiles vœux  

Les secours d’un héros, l’appui des malheureux.  

Lorsque Hérode attendait le trône ou l’esclavage,  

Moi-même des Romains j’ai brigué le suffrage ; 

Malgré ses cruautés, malgré mon désespoir,  

Malgré mes intérêts, j’ai suivi mon devoir.  

J’ai servi mon époux ; je le ferais encore.  

Il faut que pour moi-même enfin je vous implore ;  

Il faut que je dérobe à d’inhumaines lois  

Les restes malheureux du pur sang de nos rois.  

J’aurais dû dès longtemps, loin d’un lieu si coupable,  

Demander au sénat un asile honorable :  

Mais, seigneur, je n’ai pu, dans les troubles divers  

Dont la guerre civile a rempli l’univers,  

Chercher parmi l’effroi, la guerre et les ravages,  

Un port aux mêmes lieux d’où partaient les orages.  

Auguste au monde entier donne aujourd’hui la paix ; 

Sur toute la nature il répand ses bienfaits.  

Après les longs travaux d’une guerre odieuse,  

Ayant vaincu la terre, il veut la rendre heureuse.  

Du haut du Capitole il juge tous les rois,  

Et de ceux qu’on opprime il prend en main les droits.  

Qui peut à ses bontés plus justement prétendre  

Que mes faibles enfants, que rien ne peut défendre,  

Et qu’une mère en pleurs amène auprès de lui  

Du bout de l’univers implorer son appui ?  

Pour conserver les fils, pour consoler la mère,  

Pour finir tous mes maux, c’est en vous que j’espère :  

Je m’adresse à vous seul, à vous, à ce grand cœur,  

De la simple vertu généreux protecteur ;  

À vous à qui je dois ce jour que je respire :  

Seigneur, éloignez-moi de ce fatal empire.  

Ma mère, mes enfants, je mets tout en vos mains ;  

Enlevez l’innocence au fer des assassins.  

Vous ne répondez rien! Que faut-il que je pense  

De ces sombres regards et de ce long silence ?  

Je vois que mes malheurs excitent vos refus. 

SOHÊME.

Non... je respecte trop vos ordres absolus.  

Mes gardes vous suivront jusque dans l’Italie ;  

Disposez d’eux, de moi, de mon cœur, de ma vie :  

Fuyez le roi, rompez vos nœuds infortunés ;  

Il est assez puni si vous l’abandonnez.  

Il ne vous verra plus, grâce à son injustice ;  

Et je sens qu’il n’est point de si cruel supplice...  

Pardonnez-moi ce mot, il m’échappe à regret ;  

La douleur de vous perdre a trahi mon secret.  

J’ai parlé, c’en est fait ; mais malgré ma faiblesse,  

Songez que mon respect égale ma tendresse.  

Sohême en vous aimant ne veut que vous servir,  

Adorer vos vertus, vous venger, et mourir. 

MARIAMNE.

Je me flattais, seigneur, et j’avais lieu de croire  

Qu’avec mes intérêts vous chérissiez ma gloire.  

Quand Sohême en ces lieux a veillé sur mes jours,  

J’ai cru qu’à sa pitié je devais son secours.  

Je ne m’attendais pas qu’une flamme coupable  

Dût ajouter ce comble à l’horreur qui m’accable,  

Ni que dans mes périls il ne fallût jamais  

Rougir de vos bontés et craindre vos bienfaits.  

Ne pensez pas pourtant qu’un discours qui m’offense  

Vous ait rien dérobé de ma reconnaissance :  

Tout espoir m’est ravi, je ne vous verrai plus ;  

J’oublierai votre flamme et non pas vos vertus.  

Je ne veux voir en vous qu’un héros magnanime  

Qui jusqu’à ce moment mérita mon estime :  

Un plus long entretien pourrait vous en priver,  

Seigneur, et je vous fuis pour vous la conserver. 

SOHÊME.

Arrêtez, et sachez que je l’ai méritée.  

Quand votre gloire parle, elle est seule écoutée :  

À cette gloire, à vous, soigneux de m’immoler,  

Épris de vos vertus, je les sais égaler.  

Je ne fuyais que vous, je veux vous fuir encore.  

Je quittais pour jamais une cour que j’abhorre ;  

J’y reste, s’il le faut, pour vous désabuser,  

Pour vous respecter plus, pour ne plus m’exposer  

Au reproche accablant que m’a fait votre bouche.  

Votre intérêt, madame, est le seul qui me touche ;  

J’y sacrifierai tout. Mes amis, mes soldats,  

Vous conduiront aux bords où s’adressent vos pas.  

J’ai dans ces murs encore un reste de puissance :  

D’un tyran soupçonneux je crains peu la vengeance ;  

Et s’il me faut périr des mains de votre époux,  

Je périrai du moins en combattant pour vous.  

Dans mes derniers moments je vous aurai servie,  

Et j’aurai préféré votre honneur à ma vie. 

MARIAMNE.

Il suffit, je vous crois : d’indignes passions  

Ne doivent point souiller les nobles actions.  

Oui, je vous devrai tout ; mais moi, je vous expose ;  

Vous courez à la mort, et j’en serai la cause.  

Comment puis-je vous suivre, et comment demeurer ?  

Je n’ai de sentiment que pour vous admirer. 

SOHÊME.

Venez prendre conseil de votre mère en larmes,  

De votre fermeté plus que de ses alarmes, 

Du péril qui vous presse, et non de mon danger.  

Avec votre tyran rien n’est à ménager :  

Il est roi, je le sais; mais César est son juge.  

Tout vous menace ici, Rome est votre refuge ;  

Mais songez que Sohême, en vous offrant ses vœux, 

S’il ose être sensible, en est plus vertueux ;  

Que le sang de nos rois nous unit l’un et l’autre,  

Et que le ciel m’a fait un cœur digne du vôtre. 

MARIAMNE.

Je n’en veux point douter ; et, dans mon désespoir,  

Je vais consulter Dieu, l’honneur, et le devoir.

SOHÊME.

C’est eux que j’en atteste ; ils sont tous trois mes guides ;  

Ils vous arracheront aux mains des parricides. 

 

 

ACTE III

 

 

Scène première


SOHÊME, NARBAS, AMMON, SUITE

 

NARBAS.

Le temps est précieux, seigneur, Hérode arrive :[1]

Du fleuve de Judée il a revu la rive.  

Salome, qui ménage un reste de crédit,  

Déjà par ses conseils assiège son esprit.  

Ses courtisans en foule auprès de lui se rendent ;  

Les palmes dans les mains, nos pontifes l’attendent ;  

Idamas le devance, et vous le connaissez. 

SOHÊME.

Je sais qu’on paya mal ses services passés.  

C’est ce même Idamas, cet Hébreu plein de zèle,  

Qui toujours à la reine est demeuré fidèle,  

Qui, sage courtisan d’un roi plein de fureur,  

À quelquefois d’Hérode adouci la rigueur. 

NARBAS.

Bientôt vous l’entendrez. Cependant Mariamne  

Au moment de partir s’arrête, se condamne ;  

Ce grand projet l’étonne, et, prête à le tenter,  

Son austère vertu craint de l’exécuter.  

Sa mère est à ses pieds, et, le cœur plein d’alarmes,  

Lui présente ses fils, la baigne de ses larmes,  

La conjure en tremblant de presser son départ.  

La reine flotte, hésite, et partira trop tard.  

C’est vous dont la bonté peut hâter sa sortie ;  

Vous avez dans vos mains la fortune et la vie  

De l’objet le plus rare et le plus précieux  

Que jamais à la terre aient accordé les cieux.  

Protégez, conservez une auguste famille ;  

Sauvez de tant de rois la déplorable fille.  

Vos gardes sont-ils prêts ? puis-je enfin l’avertir ? 

SOHÊME.

Oui, j’ai tout ordonné ; la reine peut partir. 

NARBAS.

Souffrez donc qu’à l’instant un serviteur fidèle  

Se prépare, seigneur, à marcher après elle. 

SOHÊME.

Allez ; loin de ces lieux je conduirai vos pas :  

Ce séjour odieux ne la méritait pas.  

Qu’un dépôt si sacré soit respecté des ondes !  

Que le ciel, attendri par ses douleurs profondes,  

Fasse lever sur elle un soleil plus serein !  

Et vous, vieillard heureux, qui suivez son destin,  

Des serviteurs des rois sage et parfait modèle,  

Votre sort est trop beau, vous vivrez auprès d’elle. 

 

 

Scène II


SOHÊME, AMMON, SUITE DE SOHÊME

 

SOHÊME.

Mais déjà le roi vient ; déjà dans ce séjour  

Le son de la trompette annonce son retour.  

Quel retour, justes dieux ! que je crains sa présence !  

Le cruel peut d’un coup assurer sa vengeance.  

Plût au ciel que la reine eût déjà pour jamais  

Abandonné ces lieux consacrés aux forfaits !  

Oserai-je moi-même accompagner sa fuite ?  

Peut-être en la servant il faut que je l’évite...  

Est-ce un crime, après tout, de sauver tant d’appas ;  

De venger sa vertu... Mais je vois Idamas. 

 

 

Scène III1

 

SOHÊME, IDAMAS, AMMON, SUITE

 

SOHÊME.

Ami, j’épargne au roi de frivoles hommages, [2]  

De l’amitié des grands importuns témoignages,  

D’un peuple curieux trompeur amusement,  

Qu’on étale avec pompe, et que le cœur dément.  

Mais parlez ; Rome enfin vient de vous rendre un maître :  

Hérode est souverain ; est-il digne de l’être ?  

Vient-il dans un esprit de fureur ou de paix ?  

Craint-on des cruautés ? attend-on des bienfaits ? 

IDAMAS.

Veuille le juste ciel, formidable au parjure,  

Écarter loin de lui l’erreur et l’imposture ?  

Salome et Mazaël s’empressent d’écarter  

Quiconque a le cœur juste et ne sait point flatter.  

Ils révèlent, dit-on, des secrets redoutables :  

Hérode en a pâli ; des cris épouvantables  

Sont sortis de sa bouche, et ses yeux en fureur  

À tout ce qui l’entoure inspirent la terreur.  

Vous le savez assez, leur cabale attentive  

Tint toujours près de lui la vérité captive.  

Ainsi ce conquérant qui fit trembler les rois,  

Ce roi dont Rome même admira les exploits,  

De qui la renommée alarme encor l’Asie,  

Dans sa propre maison voit sa gloire avilie :  

Haï de son épouse, abusé par sa sœur,  

Déchiré de soupçons, accablé de douleur,  

J’ignore en ce moment le dessein qui l’entraîne.  

On le plaint, on murmure, on craint tout pour la reine ;  

On ne peut pénétrer ses secrets sentiments,  

Et de son cœur troublé les soudains mouvements ;  

Il observe avec nous un silence farouche ;  

Le nom de Mariamne échappe de sa bouche ;  

Il menace, il soupire, il donne en frémissant  

Quelques ordres secrets qu’il révoque à l’instant.  

D’un sang qu’il détestait Mariamne est formée ;  

Il voulut la punir de l’avoir trop aimée :  

Je tremble encor pour elle. 

SOHÊME.

Il suffit, Idamas.  

La reine est en danger : Ammon, suivez mes pas ;  

Venez, c’est à moi seul de sauver l’innocence. 

IDAMAS.

Seigneur, ainsi du roi vous fuirez la présence ?  

Vous de qui la vertu, le rang, l’autorité,  

Imposeraient silence à la perversité ? 

SOHÊME

Un intérêt plus grand, un autre soin m’anime ;  

Et mon premier devoir est d’empêcher le crime.  

Il sort.

IDAMAS.

Quels orages nouveaux ! quel trouble je prévoi !  

Puissant Dieu des Hébreux, changez le cœur du roi !

 

 

Scène IV

 

HÉRODE, MAZAËL, IDAMAS, SUITE D’HÉRODE

 

HÉRODE.

Eh quoi ! Sohême aussi semble éviter ma vue !  

Quelle horreur devant moi s’est partout répandue !  

Ciel ! ne puis-je inspirer que la haine ou l’effroi ?  

Tous les cœurs des humains sont-ils fermés pour moi ?  

En horreur à la reine, à mon peuple, à moi-même,  

À regret sur mon front je vois le diadème :  

Hérode en arrivant recueille avec terreur  

Les chagrins dévorants qu’a semés sa fureur.  

Ah, Dieu !

MAZAËL.

Daignez calmer ces injustes alarmes. 

HÉRODE.

Malheureux ! qu’ai-je fait ? 

MAZAËL.

Quoi ! vous versez des larmes !  

Vous, ce roi fortuné, si sage en ses desseins ! 

Vous, la terreur du Parthe et l’ami des Romains !  

Songez, seigneur, songez à ces noms pleins de gloire  

Que vous donnaient jadis Antoine et la victoire ;  

Songez que près d’Auguste, appelé par son choix,  

Vous marchiez distingué de la foule des rois ;  

Revoyez à vos lois Jérusalem rendue,  

Jadis par vous conquise et par vous défendue,  

Reprenant aujourd’hui sa première splendeur,  

En contemplant son prince au faîte du bonheur.  

Jamais roi plus heureux dans la paix, dans la guerre... 

HÉRODE.

Non, il n’est plus pour moi de bonheur sur la terre.  

Le destin m’a frappé de ses plus rudes coups,  

Et, pour comble d’horreur, je les mérite tous. 

IDAMAS.

Seigneur, m’est-il permis de parler sans contrainte ?  

Ce trône auguste et saint, qu’environne la crainte,  

Serait mieux affermi s’il l’était par l’amour :  

En faisant des heureux, un roi l’est à son tour.  

À d’éternels chagrins votre âme abandonnée  

Pourrait tarir d’un mot leur source empoisonnée.  

Seigneur, ne souffrez plus que d’indignes discours  

Osent troubler la paix et l’honneur de vos jours,  

Ni que de vils flatteurs écartent de leur maître  

Des cœurs infortunés, qui vous cherchaient peut-être.  

Bientôt de vos vertus tout Israël charmé... 

HÉRODE.

Eh ! croyez-vous encor que je puisse être aimé ?  

Qu’Hérode est aujourd’hui différent de lui-même ! 

MAZAËL.

Tout adore à l’envi votre grandeur suprême. 

IDAMAS.

Un seul cœur vous résiste, et l’on peut le gagner. 

HÉRODE.

Non ; je suis un barbare, indigne de régner. 

IDAMAS.

Votre douleur est juste; et si pour Mariamne...

HÉRODE.

Et c’est ce nom fatal, hélas ! qui me condamne ;  

C’est ce nom qui reproche à mon cœur agité  

L’excès de ma faiblesse et de ma cruauté.

MAZAËL.

Elle sera toujours inflexible en sa haine :  

Elle fuit votre vue. 

HÉRODE.

Ah ! j’ai cherché la sienne. 

MAZAËL.

Qui ? vous, seigneur ? 

HÉRODE.

Eh quoi ! mes transports furieux,  

Ces pleurs que mes remords arrachent de mes yeux,  

Ce changement soudain, cette douleur mortelle,  

Tout ne te dit-il pas que je viens d’auprès d’elle ?  

Toujours troublé, toujours plein de haine et d’amour,  

J’ai trompé, pour la voir, une importune cour.  

Quelle entrevue, ô cieux ! quels combats ! quel supplice !  

Dans ses yeux indignés j’ai lu mon injustice ;  

Ses regards inquiets n’osaient tomber sur moi ;  

Et tout, jusqu’à mes pleurs, augmentait son effroi. 

MAZAËL.

Seigneur, vous le voyez, sa haine envenimée  

Jamais par vos bontés ne sera désarmée ;  

Vos respects dangereux nourrissent sa fierté. 

HÉRODE.

Elle me hait ! ah, Dieu ! je l’ai trop mérité !  

Je lui pardonne, hélas ! dans le sort qui l’accable,  

De haïr à ce point un époux si coupable. 

MAZAËL.

Vous coupable ? Eh ! seigneur, pouvez-vous oublier  

Ce que la reine a fait pour vous justifier ?  

Ses mépris outrageants, sa superbe colère,  

Ses desseins contre vous, les complots de son père ?  

Le sang qui la forma fut un sang ennemi ;  

Le dangereux Hircan vous eût toujours trahi :  

Et des Asmonéens la brigue était si forte,  

Que, sans un coup d’État, vous n’auriez pu... 

HÉRODE.

N’importe ;

Hircan était son père, il fallait l’épargner ;  

Mais je n’écoutai rien que la soif de régner ;  

Ma politique affreuse a perdu sa famille ;  

J’ai fait périr le père, et j’ai proscrit la fille ;  

J’ai voulu la haïr; j’ai trop su l’opprimer :  

Le ciel, pour m’en punir, me condamne à l’aimer. 

IDAMAS.

Seigneur, daignez m’en croire ; une juste tendresse  

Devient une vertu, loin d’être une faiblesse :  

Digne de tant de biens que le ciel vous a faits,  

Mettez votre amour même au rang de ses bienfaits. 

HÉRODE.

Hircan, mânes sacrés ! fureurs que je déteste ! 

IDAMAS.

Perdez-en pour jamais le souvenir funeste. 

MAZAËL.

Puisse la reine aussi l’oublier comme vous ! 

HÉRODE.

Ô père infortuné ! plus malheureux époux !  

Tant d’horreur, tant de sang, le meurtre de son père,  

Les maux que je lui fais, me la rendent plus chère.  

Si son cœur... Si sa foi... mais c’est trop différer.  

Idamas, en un mot, je veux tout réparer.  

Va la trouver ; dis-lui que mon âme asservie  

Met à ses pieds mon trône, et ma gloire, et ma vie.  

Je veux dans ses enfants choisir un successeur.  

Des maux qu’elle a soufferts elle accuse ma sœur :  

C’en est assez ; ma sœur, aujourd’hui renvoyée,  

À ce cher intérêt sera sacrifiée.  

Je laisse à Mariamne un pouvoir absolu. 

MAZAËL.

Quoi ! seigneur, vous voulez... 

HÉRODE.

Oui, je l’ai résolu ;  

Oui, mon cœur désormais la voit, la considère  

Comme un présent des cieux qu’il faut que je révère.  

Que ne peut point sur moi l’amour qui m’a vaincu !  

À Mariamne enfin je devrai ma vertu.  

Il le faut avouer, on m’a vu dans l’Asie  

Régner avec éclat, mais avec barbarie.  

Craint, respecté du peuple, admiré, mais haï,  

J’ai des adorateurs, et n’ai pas un ami.  

Ma sœur, que trop longtemps mon cœur a daigné croire,  

Ma sœur n’aima jamais ma véritable gloire ;  

Plus cruelle que moi dans ses sanglants projets,  

Sa main faisait couler le sang de mes sujets ;  

Les accablait du poids de mon sceptre terrible ; 

Tandis qu’à leurs douleurs Mariamne sensible,  

S’occupant de leur peine, et s’oubliant pour eux,  

Portait à son époux les pleurs des malheureux.  

C’en est fait je prétends, plus juste et moins sévère,  

Par le bonheur public essayer de lui plaire.  

L’État va respirer sous un règne plus doux ;  

Mariamne a changé le cœur de son époux.  

Mes mains, loin de mon trône écartant les alarmes,  

Des peuples opprimés vont essuyer les larmes.  

Je veux sur mes sujets régner en citoyen,  

Et gagner tous les cœurs, pour mériter le sien.  

Va la trouver, te dis-je, et surtout à sa vue  

Peins bien le repentir de mon âme éperdue :  

Dis-lui que mes remords égalent ma fureur.  

Va, cours, vole, et reviens. Que vois-je ! c’est ma sœur.  

À Mazaël.

Sortez... À quels chagrins ma vie est condamnée ! 

 

 

Scène V

 

HÉRODE, SALOME

 

SALOME.

Je les partage tous ; mais je suis étonnée  

Que la reine et Sohême, évitant votre aspect,  

Montrent si peu de zèle et si peu de respect. 

HÉRODE.

L’un m’offense, il est vrai... mais l’autre est excusable.  

N’en parlons plus. 

SALOME.

Sohême, à vos yeux condamnable,  

À toujours de la reine allumé le courroux. 

HÉRODE.

Ah ! trop d’horreurs enfin se répandent sur nous ;  

Je cherche à les finir. Ma rigueur implacable,  

En me rendant plus craint, m’a fait plus misérable.  

Assez et trop longtemps sur ma triste maison  

La vengeance et la haine ont versé leur poison ;  

De la reine et de vous les discordes cruelles  

Seraient de mes tourments les sources éternelles.  

Ma sœur, pour mon repos, pour vous, pour toutes deux,  

Séparons-nous, quittez ce palais malheureux ;  

Il le faut. 

SALOME.

Ciel ! qu’entends-je ? Ah, fatale ennemie ! 

HÉRODE.

Un roi vous le commande; un frère vous en prie.  

Que puisse désormais ce frère malheureux  

N’avoir point à donner d’ordre plus rigoureux,  

N’avoir plus sur les siens de vengeances à prendre,  

De soupçons à former, ni de sang à répandre !  

Ne persécutez plus mes jours trop agités.  

Murmurez, plaignez-vous, plaignez-moi ; mais partez. 

SALOME.

Moi, seigneur, je n’ai point de plaintes à vous faire.  

Vous croyez mon exil et juste et nécessaire ;  

À vos moindres désirs instruite à consentir,  

Lorsque vous commandez je ne sais qu’obéir.  

Vous ne me verrez point, sensible à mon injure,  

Attester devant vous le sang et la nature ;  

Sa voix trop rarement se fait entendre aux rois,  

Et, près des passions, le sang n’a point de droits.  

Je ne vous vante plus cette amitié sincère,  

Dont le zèle aujourd’hui commence à vous déplaire ;  

Je rappelle encor moins mes services passés ;  

Je vois trop qu’un regard les a tous effacés :  

Mais avez-vous pensé que Mariamne oublie  

Cet ordre d’un époux donné contre sa vie ?  

Vous, qu’elle craint toujours, ne la craignez-vous plus ? 

Ses vœux, ses sentiments, vous sont-ils inconnus ?  

Qui préviendra jamais, par des avis utiles,  

De son cœur outragé les vengeances faciles ?  

Quels yeux intéressés à veiller sur vos jours  

Pourront de ses complots démêler les détours ?  

Son courroux aura-t-il quelque frein qui l’arrête ?  

Et pensez-vous enfin que, lorsque votre tête  

Sera par vos soins même exposée à ses coups,  

L’amour qui vous séduit lui parlera pour vous ?  

Quoi donc ! tant de mépris, cette horreur inhumaine... 

HÉRODE.

Ah ! laissez-moi douter un moment de sa haine !  

Laissez-moi me flatter de regagner son cœur ;  

Ne me détrompez point, respectez mon erreur.  

Je veux croire et je crois que votre haine altière  

Entre la reine et moi mettait une barrière ;  

Que par vos cruautés son cœur s’est endurci ;  

Et que sans vous enfin j’eusse été moins haï. 

SALOME.

Si vous pouviez savoir, si vous pouviez comprendre  

À quel point... 

HÉRODE.

Non, ma sœur, je ne veux rien entendre.  

Mariamne à son gré peut menacer mes jours,  

Ils me sont odieux ; qu’elle en tranche le cours,  

Je périrai du moins d’une main qui m’est chère. 

SALOME.

Ah ! c’est trop l’épargner, vous tromper, et me taire.  

Je m’expose à me perdre et cherche à vous servir :  

Et je vais vous parler, dussiez-vous m’en punir.  

Époux infortuné qu’un vil amour surmonte !  

Connaissez Mariamne, et voyez votre honte :  

C’est peu des fiers dédains dont son cœur est armé,  

C’est peu de vous haïr ; un autre en est aimé. 

HÉRODE.

Un autre en est aimé ! Pouvez-vous bien, barbare,  

Soupçonner devant moi la vertu la plus rare ?  

Ma sœur, c’est donc ainsi que vous m’assassinez ?  

Laissez-vous pour adieux ces traits empoisonnés,  

Ces flambeaux de discorde, et la honte et la rage,  

Qui de mon cœur jaloux sont l’horrible partage ?  

Mariamne... Mais non, je ne veux rien savoir :  

Vos conseils sur mon âme ont eu trop de pouvoir.  

Je vous ai longtemps crue, et les cieux m’en punissent. 

Mon sort était d’aimer des cœurs qui me haïssent.  

Oui, c’est moi seul ici que vous persécutez. 

SALOME.

Eh bien donc ! loin de vous... 

HÉRODE.

Non, madame, arrêtez.  

Un autre en est aimé ! montrez-moi donc, cruelle,  

Le sang que doit verser ma vengeance nouvelle ;  

Poursuivez votre ouvrage, achevez mon malheur. 

SALOME.

Puisque vous le voulez... 

HÉRODE.

Frappe, voilà mon cœur.  

Dis-moi qui m’a trahi ; mais, quoi qu’il en puisse être,  

Songe que cette main t’en punira peut-être.  

Oui, je te punirai de m’ôter mon erreur.  

Parle à ce prix. 

SALOME.

N’importe. 

HÉRODE.

Eh bien ! 

SALOME.

C’est... 

 

 

Scène VI

 

HÉRODE, SALOME, MAZAËL

 

MAZAËL.

Ah, seigneur !  

Venez, ne souffrez pas que ce crime s’achève :  

Votre épouse vous fuit; Sohême vous l’enlève. 

HÉRODE.

Mariamne ! Sohême ! où suis-je ? justes cieux ! 

MAZAËL.

Sa mère, ses enfants, quittaient déjà ces lieux.  

Sohême a préparé cette indigne retraite ;  

Il a près de ces murs une escorte secrète :  

Mariamne l’attend pour sortir du palais ;  

Et vous allez, seigneur, la perdre pour jamais. 

HÉRODE.

Ah ! le charme est rompu ; le jour enfin m’éclaire.  

Venez ; à son courroux connaissez votre frère :  

Surprenons l’infidèle ; et vous allez juger  

S’il est encore Hérode, et s’il sait se venger.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première


SALOME, MAZAËL

 

MAZAËL.

Quoi ! lorsque sans retour Mariamne est perdue,  

Quand la faveur d’Hérode à vos vœux est rendue,  

Dans ces sombres chagrins qui peut donc vous plonger ?  

Madame, en se vengeant, le roi va vous venger :  

Sa fureur est au comble, et moi-même je n’ose  

Regarder sans effroi les malheurs que je cause.  

Vous avez vu tantôt ce spectacle inhumain ;  

Ces esclaves tremblants égorgés de sa main ;  

Près de leurs corps sanglants la reine évanouie ;  

Le roi, le bras levé, prêt à trancher sa vie ;  

Ses fils baignés de pleurs, embrassant ses genoux,  

Et présentant leur tête au-devant de ses coups.  

Que vouliez-vous de plus ? que craignez-vous encore ? 

SALOME.

Je crains le roi ; je crains ces charmes qu’il adore,  

Ce bras prompt à punir, prompt à se désarmer,  

Cette colère enfin facile à s’enflammer,  

Mais qui, toujours douteuse et toujours aveuglée,  

En ses transports soudains s’est peut-être exhalée.  

Quel fruit me revient-il de ses emportements ?  

Sohême a-t-il pour moi de plus doux sentiments ?  

Il me hait encor plus ; et mon malheureux frère,  

Forcé de se venger d’une épouse adultère,  

Semble me reprocher sa honte et son malheur.  

Il voudrait pardonner ; dans le fond de son cœur  

Il gémit en secret de perdre ce qu’il aime ;  

Il voudrait, s’il se peut, ne punir que moi-même :  

Mon funeste triomphe est encore incertain.  

J’ai deux fois en un jour vu changer mon destin ;  

Deux fois j’ai vu l’amour succéder à la haine ;  

Et nous sommes perdus s’il voit encor la reine. 

 

 

Scène II

 

HÉRODE, SALOME, MAZAËL, GARDES

 

MAZAËL.

Il vient : de quelle horreur il paraît agité ! 

SALOME.

Seigneur, votre vengeance est-elle en sûreté ? 

MAZAËL.

Me préserve le ciel que ma voix téméraire,  

D’un roi clément et sage irritant la colère,  

Ose se faire entendre entre la reine et lui !  

Mais, seigneur, contre vous Sohême est son appui.  

Non, ne vous vengez point, mais veillez sur vous-même ;  

Redoutez ses complots et la main de Sohême. 

HÉRODE.

Ah ! je ne le crains point. 

MAZAËL.

Seigneur, n’en doutez pas,  

De l’adultère au meurtre il n’est souvent qu’un pas. 

HÉRODE.

Que dites-vous ? 

MAZAËL.

Sohême, incapable de feindre,  

Fut de vos ennemis toujours le plus à craindre ;  

Ceux dont il s’assura le coupable secours  

Ont parlé hautement d’attenter à vos jours. 

HÉRODE.

Mariamne me hait, c’est là son plus grand crime.  

Ma sœur, vous approuvez la fureur qui m’anime ;  

Vous voyez mes chagrins, vous en avez pitié ;  

Mon cœur n’attend plus rien que de votre amitié.  

Hélas ! plein d’une erreur trop fatale et trop chère,  

Je vous sacrifiais au seul soin de lui plaire :  

Je vous comptais déjà parmi mes ennemis ;  

Je punissais sur vous sa haine et ses mépris.  

Ah ! j’atteste à vos yeux ma tendresse outragée  

Qu’avant la fin du jour vous en serez vengée ;  

Je veux surtout, je veux, dans ma juste fureur,  

La punir du pouvoir qu’elle avait sur mon cœur.  

Hélas ! jamais ce cœur ne brûla que pour elle ;  

J’aimai, je détestai, j’adorai l’infidèle.  

Et toi, Sohême, et toi, ne crois pas m’échapper !  

Avant le coup mortel dont je dois te frapper,  

Va, je te punirai dans un autre toi-même :  

Tu verras cet objet qui m’abhorre et qui t’aime,  

Cet objet à mon cœur jadis si précieux,  

Dans l’horreur des tourments expirant à tes yeux :  

Que sur toi, sous mes coups, tout son sang rejaillisse !  

Tu l’aimes, il suffit, sa mort est ton supplice. 

MAZAËL.

Ménagez, croyez-moi, des moments précieux ;  

Et, tandis que Sohême est absent de ces lieux,  

Que par lui, loin des murs, sa garde est dispersée,  

Saisissez, achevez une vengeance aisée. 

SALOME.

Mais au peuple surtout cachez votre douleur.  

D’un spectacle funeste épargnez-vous l’horreur ;  

Loin de ces tristes lieux, témoins de votre outrage,  

Fuyez de tant d’affronts la douloureuse image. 

HÉRODE.

Je vois quel est son crime et quel fut son projet.  

Je vois pour qui Sohême ainsi vous outrageait. 

SALOME.

Laissez mes intérêts ; songez à votre offense. 

HÉRODE.

Elle avait jusqu’ici vécu dans l’innocence ;  

Je ne lui reprochais que ses emportements,  

Cette audace opposée à tous mes sentiments,  

Ses mépris pour ma race, et ses altiers murmures.  

Du sang asmonéen j’essuyai trop d’injures.  

Mais a-t-elle en effet voulu mon déshonneur ?

SALOME.

Écartez cette idée ; oubliez-la, seigneur ;  

Calmez-vous.

HÉRODE.

Non ; je veux la voir et la confondre :  

Je veux l’entendre ici, la forcer à répondre :  

Qu’elle tremble en voyant l’appareil du trépas ;  

Qu’elle demande grâce, et ne l’obtienne pas. 

SALOME.

Quoi ! seigneur, vous voulez vous montrer à sa vue ?  

Ah ! ne redoutez rien, sa perte est résolue :  

Vainement l’infidèle espère en mon amour,  

Mon cœur à la clémence est fermé sans retour ;  

Loin de craindre ces yeux qui m’avaient trop su plaire,  

Je sens que sa présence aigrira ma colère.  

Gardes, que dans ces lieux on la fasse venir ;  

Je ne veux que la voir, l’entendre, et la punir.  

Ma sœur, pour un moment souffrez que je respire.  

Qu’on appelle la reine ; et vous, qu’on se retire. 

 

 

Scène III

 

HÉRODE

 

Tu veux la voir, Hérode ; à quoi te résous-tu ?  

Conçois-tu les desseins de ton cœur éperdu ?  

Quoi ! son crime à tes yeux n’est-il pas manifeste ?  

N’es-tu pas outragé ? que t’importe le reste ?  

Quel fruit espères-tu de ce triste entretien ?  

Ton cœur peut-il douter des sentiments du sien ?  

Hélas ! tu sais assez combien elle t’abhorre.  

Tu prétends te venger ! pourquoi vit-elle encore ?  

Tu veux la voir ! ah ! lâche, indigne de régner,  

Va soupirer près d’elle, et cours lui pardonner.  

Va voir cette beauté si longtemps adorée.  

Non, elle périra ; non, sa mort est jurée.  

Vous serez répandu, sang de mes ennemis,  

Sang des Asmonéens dans ses veines transmis,  

Sang qui me haïssez, et que mon cœur déteste.  

Mais la voici : grand Dieu ! quel spectacle funeste !

 

 

Scène IV

 

MARIAMNE, HÉRODE, ÉLISE, GARDES

 

ÉLISE.

Reprenez vos esprits, madame, c’est le roi. 

MARIAMNE.

Où suis-je ? où vais-je ? ô Dieu ! je me meurs ! je le voi. 

HÉRODE.

D’où vient qu’à son aspect mes entrailles frémissent ?

MARIAMNE.

Élise, soutiens-moi, mes forces s’affaiblissent. 

ÉLISE.

Avançons. 

MARIAMNE.

Quel tourment ! 

HÉRODE.

Que lui dirai-je, ô cieux. 

MARIAMNE.

Pourquoi m’ordonnez-vous de paraître à vos yeux ?  

Voulez-vous de vos mains m’ôter ce faible reste  

D’une vie à tous deux également funeste ?  

Vous le pouvez : frappez, le coup m’en sera doux ;  

Et c’est l’unique bien que je tiendrai de vous. 

HÉRODE.

Oui, je me vengerai, vous serez satisfaite : 

Mais parlez, défendez votre indigne retraite.  

Pourquoi, lorsque mon cœur si longtemps offensé,  

Indulgent pour vous seule, oubliait le passé,  

Lorsque vous partagiez mon empire et ma gloire  

Pourquoi prépariez-vous cette fuite si noire ?  

Quel dessein, quelle haine a pu vous posséder ? 

MARIAMNE.

Ah, seigneur ! est-ce vous à me le demander ?  

Je ne veux point vous faire un reproche inutile :  

Mais si, loin de ces lieux, j’ai cherché quelque asile,  

Si Mariamne enfin, pour la première fois,  

Du pouvoir d’un époux méconnaissant les droits,  

A voulu se soustraire à son obéissance,  

Songez à tous ces rois dont je tiens la naissance,  

À mes périls présents, à mes malheurs passés,  

Et condamnez ma fuite après, si vous l’osez. 

HÉRODE.

Quoi ! lorsqu’avec un traître un fol amour vous lie !  

Quand Sohême... 

MARIAMNE.

Arrêtez ; il suffit de ma vie.  

D’un si cruel affront cessez de me couvrir ;  

Laissez-moi chez les morts descendre sans rougir.  

N’oubliez pas du moins qu’attachés l’un à l’autre,  

L’hymen qui nous unit joint mon honneur au vôtre.  

Voilà mon cœur, frappez : mais en portant vos coups,  

Respectez Mariamne, et même son époux. 

HÉRODE.

Perfide ! il vous sied bien de prononcer encore  

Ce nom qui vous condamne et qui me déshonore !  

Vos coupables dédains vous accusent assez,  

Et je crois tout de vous, si vous me haïssez. 

MARIAMNE.

Quand vous me condamnez, quand ma mort est certaine,  

Que vous importe, hélas ! ma tendresse ou ma haine ?  

Et quel droit désormais avez-vous sur mon cœur,  

Vous qui l’avez rempli d’amertume et d’horreur ;  

Vous qui, depuis cinq ans, insultez à mes larmes ;  

Qui marquez sans pitié mes jours par mes alarmes ;  

Vous, de tous mes parents destructeur odieux ;  

Vous, teint du sang d’un père expirant à mes yeux ?  

Cruel ! ah ! si du moins votre fureur jalouse  

N’eût jamais attenté qu’aux jours de votre épouse,  

Les cieux me sont témoins que mon cœur tout à vous,  

Vous chérirait encore en mourant par vos coups.  

Mais qu’au moins mon trépas calme votre furie ;  

N’étendez point mes maux au delà de ma vie :  

Prenez soin de mes fils, respectez votre sang ;  

Ne les punissez pas d’être nés dans mon flanc ; 

Hérode, ayez pour eux des entrailles de père :  

Peut-être un jour, hélas ! vous connaîtrez leur mère ;  

Vous plaindrez, mais trop tard, ce cœur infortuné  

Que seul dans l’univers vous avez soupçonné ;  

Ce cœur qui n’a point su, trop superbe peut-être,  

Déguiser ses douleurs et ménager un maître,  

Mais qui jusqu’au tombeau conserva sa vertu,  

Et qui vous eût aimé si vous l’aviez voulu. 

HÉRODE.

Qu’ai-je entendu ? quel charme et quel pouvoir suprême  

Commande à ma colère et m’arrache à moi-même ?  

Mariamne... 

MARIAMNE.

Cruel... 

HÉRODE.

Ô faiblesse ! ô fureur !

MARIAMNE.

De l’état où je suis voyez du moins l’horreur.  

Ôtez-moi par pitié cette odieuse vie. 

HÉRODE.

Ah ! la mienne à la vôtre est pour jamais unie.  

C’en est fait, je me rends : bannissez votre effroi ;  

Puisque vous m’avez vu, vous triomphez de moi.  

Vous n’avez plus besoin d’excuse et de défense ;  

Ma tendresse pour vous vous tient lieu d’innocence.  

En est-ce assez, ô ciel ! en est-ce assez, amour ?  

C’est moi qui vous implore et qui tremble à mon tour.  

Serez-vous aujourd’hui la seule inexorable ?  

Quand j’ai tout pardonné, serai-je encor coupable ?  

Mariamne, cessons de nous persécuter :  

Nos cœurs ne sont-ils faits que pour se détester ?  

Nous faudra-t-il toujours redouter l’un et l’autre ?  

Finissons à la fois ma douleur et la vôtre.  

Commençons sur nous-mêmes à régner en ce jour ;  

Rendez-moi votre main, rendez-moi votre amour. 

MARIAMNE.

Vous demandez ma main ! Juste ciel que j’implore,  

Vous savez de quel sang la sienne fume encore ! 

HÉRODE.

Eh bien ! j’ai fait périr et ton père et mon roi ;  

J’ai répandu son sang pour régner avec toi ;  

Ta haine en est le prix, ta haine est légitime :  

Je n’en murmure point, je connais tout mon crime.  

Que dis-je ! son trépas, l’affront fait à tes fils,  

Sont les moindres forfaits que mon cœur ait commis.  

Hérode a jusqu’à toi porté sa barbarie ;  

Durant quelques moments je t’ai même haïe :  

J’ai fait plus, ma fureur a pu te soupçonner ;  

Et l’effort des vertus est de me pardonner.  

D’un trait si généreux ton cœur seul est capable ;  

Plus Hérode à tes yeux doit paraître coupable,  

Plus ta grandeur éclate à respecter en moi  

Ces nœuds infortunés qui m’unissent à toi.  

Tu vois où je m’emporte, et quelle est ma faiblesse ;  

Garde-toi d’abuser du trouble qui me presse.  

Cher et cruel objet d’amour et de fureur,  

Si du moins la pitié peut entrer dans ton cœur,  

Calme l’affreux désordre où mon âme s’égare.  

Tu détournes les yeux... Mariamne... 

MARIAMNE.

Ah, barbare !  

Un juste repentir produit-il vos transports,  

Et pourrai-je, en effet, compter sur vos remords ? 

HÉRODE.

Oui, tu peux tout sur moi, si j’amollis ta haine.  

Hélas ! ma cruauté, ma fureur inhumaine,  

C’est toi qui dans mon cœur as su la rallumer ;  

Tu m’as rendu barbare en cessant de m’aimer ;  

Que ton crime et le mien soient noyés dans mes larmes.  

Je te jure... 

 

 

Scène V

 

HÉRODE, MARIAMNE, ÉLISE, UN GARDE

 

LE GARDE.

Seigneur, tout le peuple est en armes ;  

Dans le sang des bourreaux il vient de renverser  

L’échafaud que Salome a déjà fait dresser.  

Au peuple, à vos soldats, Sohême parle en maître :  

Il marche vers ces lieux, n vient, il va paraître. 

HÉRODE.

Quoi ! dans le moment même où je suis à vos pieds,  

Vous auriez pu, perfide... 

MARIAMNE.

Ah, seigneur ! vous croiriez... 

HÉRODE.

Tu veux ma mort ! eh bien, je vais remplir ta haine :  

Mais au moins dans ma tombe il faut que je t’entraîne,  

Et qu’unis malgré toi... Qu’on la garde, soldats. 

 

 

Scène VI

 

HÉRODE, MARIAMNE, SALOME, MAZAËL, ÉLISE, GARDES

 

SALOME.

Ah, mon frère ! aux Hébreux ne vous présentez pas.  

Le peuple soulevé demande votre vie ;  

Le nom de Mariamne excite leur furie ;  

De vos mains, de ces lieux, ils viennent l’arracher. 

HÉRODE.

Allons ; ils me verront, et je cours les chercher.  

De l’horreur où je suis tu répondras, cruelle !  

Ne l’abandonnez pas, ma sœur ; veillez sur elle. 

MARIAMNE.

Je ne crains point la mort ; mais j’atteste les cieux... 

MAZAËL.

Seigneur, vos ennemis sont déjà sous vos yeux. 

HÉRODE.

Courons... Mais quoi ! laisser la coupable impunie !  

Ah ! je veux dans son sang laver sa perfidie ;  

Je veux, j’ordonne... Hélas, dans mon funeste sort,  

Je ne puis rien résoudre, et vais chercher la mort. 

 

 

ACTE V

 

 

Scène première


MARIAMNE, ÉLISE, GARDES

 

MARIAMNE.

Éloignez-vous, soldats ; daignez laisser du moins  

Votre reine un moment respirer sans témoins.  

Les gardes se retirent au coin du théâtre.

Voilà donc, juste Dieu, quelle est ma destinée !  

La splendeur de mon sang, la pourpre où je suis née,  

Enfin ce qui semblait promettre à mes beaux jours  

D’un bonheur assuré l’inaltérable cours ;  

Tout cela n’a donc fait que verser sur ma vie  

Le funeste poison dont elle fut remplie !  

Ô naissance ! ô jeunesse ! et toi, triste beauté,[3]  

Dont l’éclat dangereux enfla ma vanité,  

Flatteuse illusion dont je fus occupée,  

Vaine ombre de bonheur, que vous m’avez trompée !  

Sur ce trône coupable un éternel ennui  

M’a creusé le tombeau que l’on m’ouvre aujourd’hui.  

Dans les eaux du Jourdain j’ai vu périr mon frère ;  

Mon époux à mes yeux a massacré mon père ;  

Par ce cruel époux condamnée à périr,  

Ma vertu me restait, on ose la flétrir.  

Grand Dieu ! dont les rigueurs éprouvent l’innocence,  

Je ne demande point ton aide ou ta vengeance ;  

J’appris de mes aïeux, que je sais imiter,  

À voir la mort sans crainte et sans la mériter ;  

Je t’offre tout mon sang : défends au moins ma gloire ;  

Commande à mes tyrans d’épargner ma mémoire ;  

Que le mensonge impur n’ose plus m’outrager.  

Honorer la vertu, c’est assez la venger.  

Mais quel tumulte affreux ! quels cris ! quelles alarmes !  

Ce palais retentit du bruit confus des armes.  

Hélas ! j’en suis la cause, et l’on périt pour moi.  

On enfonce la porte. Ah ! qu’est-ce que je voi ?

 

 

Scène II

 

MARIAMNE, SOHÊME, ÉLISE, AMMON,  SOLDATS D’HÉRODE, SOLDATS DE SOHÊME

 

SOHÊME.

Fuyez, vils ennemis qui gardez votre reine !  

Lâches, disparaissez ! Soldats, qu’on les enchaîne.  

Les gardes et les soldats d’Hérode s’en vont.

Venez, reine, venez, secondez nos efforts ;  

Suivez mes pas, marchons dans la foule des morts.  

À vos persécuteurs vous n’êtes plus livrée :  

Ils n’ont pu de ces lieux me défendre l’entrée.  

Dans son perfide sang Mazaël est plongé,  

Et du moins à demi mon bras vous a vengé.  

D’un instant précieux saisissez l’avantage ;  

Mettez ce front auguste à l’abri de l’orage :  

Avançons. 

MARIAMNE.

Non, Sohême, il ne m’est plus permis  

D’accepter vos bontés contre mes ennemis,  

Après l’affront cruel et la tache trop noire  

Dont les soupçons d’Hérode ont offensé ma gloire :  

Je les mériterais, si je pouvais souffrir  

Cet appui dangereux que vous venez m’offrir.  

Je crains votre secours, et non sa barbarie.  

Il est honteux pour moi de vous devoir la vie :  

L’honneur m’en fait un crime, il le faut expier.  

Et j’attends le trépas pour me justifier. 

SOHÊME.

Que faites-vous, hélas ! malheureuse princesse ?  

Un moment peut vous perdre. On combat ; le temps presse :  

Craignez encore Hérode armé du désespoir. 

MARIAMNE.

Je ne crains que la honte, et je sais mon devoir. 

SOHÊME.

Faut-il qu’en vous servant toujours je vous offense ?  

Je vais donc, malgré vous, servir votre vengeance :  

Je cours à ce tyran qu’en vain vous respectez ;  

Je revole au combat ; et mon bras... 

MARIAMNE.

Arrêtez :  

Je déteste un triomphe à mes yeux si coupable :  

Seigneur, le sang d’Hérode est pour moi respectable :  

C’est lui de qui les droits... 

SOHÊME.

L’ingrat les a perdus. 

MARIAMNE.

Par les nœuds les plus saints... 

SOHÊME.

Tous vos nœuds sont rompus. 

MARIAMNE.

Le devoir nous unit. 

SOHÊME.

Le crime vous sépare.  

N’arrêtez plus mes pas ; vengez-vous d’un barbare :  

Sauvez tant de vertus... 

MARIAMNE.

Vous les déshonorez. 

SOHÊME.

Il va trancher vos jours. 

MARIAMNE.

Les siens me sont sacrés. 

SOHÊME.

Il a souillé sa main du sang de votre père. 

MARIAMNE.

Je sais ce qu’il a fait, et ce que je dois faire ;  

De sa fureur ici j’attends les derniers traits,  

Et ne prends point de lui l’exemple des forfaits. 

SOHÊME.

Ô courage ! ô constance ! ô cœur inébranlable !  

Dieux ! que tant de vertu rend Hérode coupable !  

Plus vous me commandez de ne point vous servir,  

Et plus je vous promets de vous désobéir.  

Votre honneur s’en offense, et le mien me l’ordonne ;  

Il n’est rien qui m’arrête, il n’est rien qui m’étonne ;  

Et je cours réparer, en cherchant votre époux,  

Ce temps que j’ai perdu sans combattre pour vous. 

MARIAMNE.

Seigneur... 

 

 

Scène III


MARIAMNE, ÉLISE, GARDES

 

 

MARIAMNE.

Mais il m’échappe, il ne veut point m’entendre.  

Ciel ! ô ciel ! épargnez le sang qu’on va répandre !  

Épargnez mes sujets ; épuisez tout sur moi !  

Sauvez le roi lui-même !

 

 

Scène IV


MARIAMNE, ÉLISE, NARBAS, GARDES

 

MARIAMNE.

Ah, Narbas ! est-ce toi ?  

Qu’as-tu fait de mes fils, et que devient ma mère ? 

NARBAS.

Le roi n’a point sur eux étendu sa colère ;  

Unique et triste objet de ses transports jaloux,  

Dans ces extrémités ne craignez que pour vous.  

Le seul nom de Sohême augmente sa furie ;  

Si Sohême est vaincu, c’est fait de votre vie :  

Déjà même, déjà le barbare Zarès  

A marché vers ces lieux, chargé d’ordres secrets.  

Osez paraître, osez vous secourir vous-même ;  

Jetez-vous dans les bras d’un peuple qui vous aime ;  

Faites voir Mariamne à ce peuple abattu ;  

Vos regards lui rendront son antique vertu.  

Appelons à grands cris nos Hébreux et nos prêtres,  

Tout Juda défendra le pur sang de ses maîtres ;  

Madame, avec courage il faut vaincre ou périr.  

Daignez... 

MARIAMNE.

Le vrai courage est de savoir souffrir,  

Non d’aller exciter une foule rebelle  

À lever sur son prince une main criminelle.  

Je rougirais de moi si, craignant mon malheur,  

Quelques vœux pour sa mort avaient surpris mon cœur ;  

Si j’avais un moment souhaité ma vengeance,  

Et fondé sur sa perte un reste d’espérance.  

Narbas, en ce moment le ciel met dans mon sein  

Un désespoir plus noble, un plus digne dessein. 

Le roi, qui me soupçonne, enfin va me connaître.  

Au milieu du combat on me verra paraître :  

De Sohême et du roi j’arrêterai les coups ;  

Je remettrai ma tête aux mains de mon époux.  

Je fuyais ce matin sa vengeance cruelle ;  

Ses crimes m’exilaient, son danger me rappelle.  

Ma gloire me l’ordonne, et, prompte à l’écouter,  

Je vais sauver au roi le jour qu’il veut m’ôter. 

NARBAS.

Hélas ! où courez-vous ? dans quel désordre extrême... 

MARIAMNE.

Je suis perdue, hélas ! c’est Hérode lui-même. 

 

 

Scène V


HÉRODE, MARIAMNE, ÉLISE, NARBAS, IDAMAS, GARDES

 

HÉRODE.

Ils se sont vus ! ah Dieu... Perfide, tu mourras. 

MARIAMNE.

Pour la dernière fois, seigneur, ne souffrez pas... 

HÉRODE.

Sortez... Vous, qu’on la suive. 

NARBAS.

 

 

Scène VI

 

HÉRODE, IDAMAS, GARDES

 

HÉRODE.

Que je n’entende plus le nom de l’infidèle.  

Eh bien, braves soldats, n’ai-je plus d’ennemis ? 

IDAMAS.

Seigneur, ils sont défaits ; les Hébreux sont soumis ;  

Sohême tout sanglant vous laisse la victoire :  

Ce jour vous a comblé d’une nouvelle gloire. 

HÉRODE.

Quelle gloire !

IDAMAS.

Elle est triste ; et tant de sang versé,  

Seigneur, doit satisfaire à votre honneur blessé.  

Sohême a de la reine attesté l’innocence. 

HÉRODE.

De la coupable enfin je vais prendre vengeance.  

Je perds l’indigne objet que je n’ai pu gagner,  

Et de ce seul moment je commence à régner.  

J’étais trop aveuglé ; ma fatale tendresse  

Était ma seule tache et ma seule faiblesse.  

Laissons mourir l’ingrate ; oublions ses attraits ;  

Que son nom dans ces lieux s’efface pour jamais :  

Que dans mon cœur surtout sa mémoire périsse.  

Enfin tout est-il prêt pour ce juste supplice ? 

IDAMAS.

Oui, seigneur. 

HÉRODE.

Quoi ! sitôt on a pu m’obéir ?  

Infortuné monarque ! elle va donc périr !  

Tout est prêt, Idamas ? 

IDAMAS.

Vos gardes l’ont saisie ;  

Votre vengeance, hélas ! sera trop bien servie. 

HÉRODE.

Elle a voulu sa perte ; elle a su m’y forcer.  

Que l’on me venge. Allons, il n’y faut plus penser.  

Hélas ! j’aurais voulu vivre et mourir pour elle.  

À quoi m’as-tu réduit, épouse criminelle ?

 

 

Scène VII

 

HÉRODE, IDAMAS, NARBAS

 

HÉRODE.

Narbas, où courez-vous ? juste ciel ! vous pleurez !  

De crainte, en le voyant, mes sens sont pénétrés. 

NARBAS.

Seigneur... 

HÉRODE.

Ah, malheureux ! que venez-vous me dire ? 

NARBAS.

Ma voix en vous parlant sur mes lèvres expire. 

HÉRODE.

Mariamne... 

NARBAS.

Ô douleur ! ô regrets superflus ! 

HÉRODE.

Quoi ! c’en est fait ?

NARBAS.

Seigneur, Mariamne n’est plus. 

HÉRODE.

Elle n’est plus, grand Dieu ! 

NARBAS.

Je dois à sa mémoire,  

À sa vertu trahie, à vous, à votre gloire,  

De vous montrer le bien que vous avez perdu,  

Et le prix de ce sang par vos mains répandu.  

Non, seigneur, non, son cœur n’était point infidèle.  

Hélas ! lorsque Sohême a combattu pour elle,  

Votre épouse, à mes yeux détestant son secours,  

Volait pour vous défendre au péril de ses jours. 

HÉRODE.

Qu’entends-je ? ah, malheureux ! ah, désespoir extrême !  

Narbas, que m’as-tu dit ? 

NARBAS.

C’est dans ce moment même  

Où son cœur se faisait ce généreux effort,  

Que vos ordres cruels l’ont conduite à la mort.  

Salome avait pressé l’instant de son supplice. 

HÉRODE.

Ô monstre, qu’à regret épargna ma justice !  

Monstre, quels châtiments sont pour toi réservés !  

Que ton sang, que le mien... Ah ! Narbas, achevez,  

Achevez mon trépas par ce récit funeste. 

NARBAS.

Comment pourrai-je, hélas ! vous apprendre le reste ?  

Vos gardes de ces lieux ont osé l’arracher.  

Elle a suivi leurs pas sans vous rien reprocher,  

Sans affecter d’orgueil, et sans montrer de crainte ;  

La douce majesté sur son front était peinte ;  

La modeste innocence et l’aimable pudeur  

Régnaient dans ses beaux yeux ainsi que dans son cœur ;  

Son malheur ajoutait à l’éclat de ses charmes.  

Nos prêtres, nos Hébreux, dans les cris, dans les larmes,  

Conjuraient vos soldats, levaient les mains vers eux,  

Et demandaient la mort avec des cris affreux.  

Hélas ! de tous côtés, dans ce désordre extrême,  

En pleurant Mariamne, on vous plaignait vous-même :  

On disait hautement qu’un arrêt si cruel  

Accablerait vos jours d’un remords éternel. 

HÉRODE.

Grand Dieu ! que chaque mot me porte un coup terrible ! 

NARBAS.

Aux larmes des Hébreux, Mariamne sensible,  

Consolait tout ce peuple en marchant au trépas :  

Enfin vers l’échafaud on a conduit ses pas ;  

C’est là qu’en soulevant ses mains appesanties,  

Du poids affreux des fers indignement flétries,  

« Cruel, a-t-elle dit, et malheureux époux !  

« Mariamne en mourant ne pleure que sur vous ;  

« Puissiez-vous par ma mort finir vos injustices !  

« Vivez, régnez heureux sous de meilleurs auspices ;  

« Voyez d’un œil plus doux mes peuples et mes fils ;  

« Aimez-les : je mourrai trop contente à ce prix. »  

En achevant ces mots, votre épouse innocente  

Tend au fer des bourreaux cette tête charmante  

Dont la terre admirait les modestes appas.  

Seigneur, j’ai vu lever le parricide bras ;  

J’ai vu tomber... 

HÉRODE.

Tu meurs, et je respire encore !  

Mânes sacrés, chère ombre, épouse que j’adore,  

Reste pâle et sanglant de l’objet le plus beau,  

Je te suivrai du moins dans la nuit du tombeau.  

Quoi ! vous me retenez ? quoi ! citoyens perfides,  

Vous arrachez ce fer à mes mains parricides ?  

Ma chère Mariamne, arme-toi, punis-moi ;  

Viens déchirer ce cœur qui brûle encor pour toi.  

Je me meurs.  

Il tombe dans un fauteuil.

NARBAS.

De ses sens il a perdu l’usage ;  

Il succombe à ses maux. 

HÉRODE.

Quel funeste nuage  

S’est répandu soudain sur mes esprits troublés !  

D’un sombre et noir chagrin mes sens sont accablés.  

D’où vient qu’on m’abandonne au trouble qui me gêne ?  

Je ne vois point ma sœur, je ne vois point la reine  

Vous pleurez ! vous n’osez vous approcher de moi !  

Triste Jérusalem, tu fuis devant ton roi !  

Qu’ai-je donc fait ? pourquoi suis-je en horreur au monde ?  

Qui me délivrera de ma douleur profonde ?  

Par qui ce long tourment sera-t-il adouci ?  

Qu’on cherche Mariamne, et qu’on l’amène ici. 

NARBAS.

Mariamne, seigneur ? 

HÉRODE.

Oui, je sens que sa vue  

Va rendre un calme heureux à mon âme éperdue :  

Toujours devant ses yeux, que j’aime et que je crains,  

Mon cœur est moins troublé, mes jours sont plus sereins :  

Déjà même à son nom mes douleurs s’affaiblissent ;  

Déjà de mon chagrin les ombres s’éclaircissent ; 

Qu’elle vienne. 

NARBAS.

Seigneur... 

HÉRODE.

Je veux la voir. 

NARBAS.

Hélas !  
Avez-vous pu, seigneur, oublier son trépas ?

HÉRODE.

Cruel ! que dites-vous ? 

NARBAS.

La douleur le transporte ;  

Il ne se connaît plus. 

HÉRODE.

Quoi ! Mariamne est morte ?[4]

Ah ! funeste raison, pourquoi m’éclaires-tu ?  

Jour triste, jour affreux, pourquoi m’es-tu rendu ?  

Lieux teints de ce beau sang que l’on vient de répandre,  

Murs que j’ai relevés, palais, tombez en cendre ;  

Cachez sous les débris de vos superbes tours  

La place où Mariamne a vu trancher ses jours.  

Quoi ! Mariamne est morte, et j’en suis l’homicide !  

Punissez, déchirez un monstre parricide,  

Armez-vous contre moi, sujets qui la perdez ;  

Tonnez, écrasez-moi, cieux qui la possédez !

 

 

VARIANTES

 

CONTENANT LES CHANGEMENTS OCCASIONNÉS PAR LA SUBTITUTION DU RÔLE DE SOHÊME À CELUI DE VARUS

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

SALOME, MAZAËL.

 

...

...

SALOME.

Vous ne vous trompez point ; Hérode va paraître :

L’indocile Sion va trembler sous son maître.

Il enchaîne à jamais la fortune à son char ;

Le favori d’Antoine est l’ami de César.

Sa politique habile, égale à son courage,

De sa chute imprévue a réparé l’outrage.

Le sénat le couronne.

MAZAËL.

...

...

Mais c’en est fait, madame, il rentre en ses états.

Il l’aimait, il verra ses dangereux appas.

Ces yeux toujours puissants, toujours sûrs de lui plaire,

Reprendront malgré vous leur empire ordinaire ;

Et tous ses ennemis, bientôt humiliés,

À ses moindres regards seront sacrifiés.

Ôtons-lui, croyez-moi, l’intérêt de nous nuire ;

Songeons à la gagner, n’ayant pu la détruire ;

Et par de vains respects, par des soins assidus...

SALOME.

Il est d’amies moyens de ne la craindre plus.

MAZAËL.

Quel est donc ce dessein ? Que prétendez-vous dire ?

SALOME.

Peut-être en ce moment notre ennemie expire.

MAZAËL.

D’un coup si dangereux osez-vous vous charger,

Sans que le roi...

SALOME.

Le roi consent à me venger.

Zares est arrivé, Zarès est dans Solime ;

Ministre de ma haine, il attend sa victime ;

Le lieu, le temps, le bras, tout est choisi par lui :

Il vint hier de Rome, et nous venge aujourd’hui.

MAZAËL.

Quoi ! vous avez enfin gagné cette victoire ?

Quoi ! malgré son amour, Hérode a pu vous croire ?

Il vous la sacrifie ! Il prend de vous des lois !

SALOME.

Je puis encor sur lui bien moins que tu ne crois.

Pour arracher de lui cette lente vengeance,

Il m’a fallu choisir le temps de son absence.

Tant qu’Hérode en ces lieux demeurait exposé

Aux charmes dangereux qui l’ont tyrannisé,

Mazaël, tu m’as vue, avec inquiétude,

Traîner de mon destin la triste incertitude.

Quand par mille détours assurant mes succès,

De son cœur soupçonneux j’avais trouvé l’accès ;

Quand je croyais son âme à moi seule rendue,

Il voyait Mariamne, et j’étais confondue :

Un coup d’œil renversait ma brigue et mes desseins.

La reine a vu cent fois mon sort entre ses mains ;

Et si sa politique avait avec adresse

D’un époux amoureux ménagé la tendresse,

Cet ordre, cet arrêt prononcé par son roi,

Ce coup que je lui porte aurait tombé sur moi.

Mais son farouche orgueil a servi ma vengeance :

J’ai su mettre à profit sa fatale imprudence :

Elle a voulu se perdre, et je n’ai fait enfin

Que lui lancer les traits qu’a préparés sa main.

Tu te souviens assez de ce temps plein d’alarmes,

Lorsqu’un bruit si funeste à l’espoir de nos armes,

Apprit à l’Orient étonné de son sort,

Qu’Auguste était vainqueur, et qu’Antoine était mort.

Tu sais comme à ce bruit nos peuples se troublèrent ;

De l’Orient vaincu les monarques tremblèrent.

Mon frère, enveloppé dans ce commun malheur,

Crut perdre sa couronne avec son protecteur.

Il fallut, sans s’armer d’une inutile audace,

Au vainqueur de la terre aller demander grâce.

Rappelle en ton esprit ce jour infortuné ;

Songe à quel désespoir Hérode abandonné,

Vit son épouse altière, abhorrant ses approches,

Détestant ses adieux, l’accablant de reproches,

Redemander encore, en ce moment cruel,

Et le sang de son frère, et le sang paternel.

Hérode auprès de moi vint déplorer sa peine ;

Je saisis cet instant précieux à ma haine ;

Dans son cœur déchiré je repris mon pouvoir ;

J’enflammai son courroux, j’aigris son désespoir ;

J’empoisonnai le trait dont il sentait l’atteinte.

Tu le vis plein de trouble, et d’horreur et de crainte,

Jurer d’exterminer les restes dangereux

D’un sang toujours trop cher aux perfides Hébreux :

Et, dès ce même instant, sa facile colère

Déshérita les fils et condamna la mère.

Mais sa fureur encor flattait peu mes souhaits ;

L’amour qui la causait en repoussait les traits :

De ce fatal objet telle était la puissance,

Un regard de l’ingrate arrêtait sa vengeance.

Je pressai son départ ; il partit, et depuis,

Mes lettres chaque jour ont nourri ses ennuis.

Ne voyant plus la reine, il vit mieux son outrage !

Il eut honte en secret de son peu de courage :

De moment en moment ses yeux se sont ouverts,

J’ai levé le bandeau qui les avait couverts.

Zarès, étudiant le moment favorable,

A peint à son esprit cette reine implacable,

Son crédit, ses amis, ces Juifs séditieux,

Du sang asmonéen partisans factieux.

J’ai fait plus ; j’ai moi-même armé sa jalousie ;

Il a craint pour sa gloire, il a craint pour sa vie.

Tu sais que dès longtemps, en butte aux trahisons,

Son cœur de toutes parts est ouvert aux soupçons :

Il croit ce qu’il redoute ; et, dans sa défiance,

Il confond quelquefois le crime et l’innocence.

Enfin j’ai su fixer son courroux incertain :

Il a signé l’arrêt, et j’ai conduit sa main.

MAZAËL.

Il n’en faut point douter, ce coup est nécessaire :

Mais avez-vous prévu si ce préteur austère

Qui sous les lois d’Auguste a remis cet état,

Verrait d’un œil tranquille un pareil attentat ?

Varus, vous le savez, est ici votre maître.

En vain le peuple hébreu, prompt à vous reconnaître,

Tremble encor sous le poids de ce trône ébranlé :

Votre pouvoir n’est rien, si Rome n’a parlé.

Avant qu’en ce palais, des mains de Varus même,

Votre frère ait repris l’autorité suprême,

Il ne peut, sans blesser l’orgueil du nom romain,

Dans ses états encore agir en souverain.

Varus souffrira-t-il que l’on ose à sa vue

Immoler une reine en sa garde reçue ?

Je connais les Romains : leur esprit irrité

Vengera le mépris de leur autorité.

Vous allez sur Hérode attirer la tempête :

Dans leurs superbes mains la foudre est toujours prête ;

Ces vainqueurs soupçonneux sont jaloux de leurs droits,

Et surtout leur orgueil aime à punir les rois.

SALOME.

Non, non, l’heureux Hérode à César a su plaire ;

Varus en est instruit, Varus le considère.

Croyez-moi, ce Romain voudra le ménager ;

Mais, quoi qu’il fasse enfin, songeons à nous venger.

Je touche à ma grandeur, et je crains ma disgrâce ;

Demain, dès aujourd’hui, tout peut changer de face.

Qui sait même, qui sait, si, passé ce moment,

Je pourrai satisfaire à mon ressentiment ?

Qui nous a répondu qu’Hérode en sa colère

D’un esprit si constant jusqu’au bout persévère ?

Je connais sa tendresse, il la faut prévenir,

Et ne lui point laisser le temps du repentir.

Qu’après, Rome menace et que Varus foudroie ;

Leur courroux passager troublera peu ma joie :

Mes plus grands ennemis ne sont pas les Romains :

Mariamne en ces lieux est tout ce que je crains.

Il faut que je périsse, ou que je la prévienne ;

Et si je n’ai sa fête, elle obtiendra la mienne.

Mais Varus vient à nous : il le faut éviter.

Zarès à mes regards devait se présenter ;

Je vais l’attendre : allez, et qu’aux moindres alarmes

Mes soldats en secret puissent prendre les armes.

 

 

Scène II

 

VARUS, ALBIN, MAZAËL, SUITE DE VARUS

 

VARUS.

Salome et Mazaël semblent fuir devant moi ;

Dans leurs yeux étonnés je lis leur juste effroi :

Le crime à mes regards doit craindre de paraître.

Mazaël, demeurez. Mandez à votre maître

Que ses cruels desseins sont déjà découverts ;

Que son ministre infâme est ici dans les fers ;

Et que Varus, peut-être, au milieu des supplices,

Eût dû faire expirer ce monstre... et ses complices.

Mais je respecte Hérode assez pour me flatter

Qu’il connaîtra le piège où l’on veut l’arrêter ;

Qu’un jour il punira les traîtres qui l’abusent,

Et vengera sur eux la vertu qu’ils accusent.

Vous, si vous m’en croyez, pour lui, pour son honneur,

Calmez de ses chagrins la honteuse fureur :

Ne l’empoisonnez plus de vos lâches maximes.

Songez que les Romains sont les vengeurs des crimes ;

Que Varus vous connaît ; qu’il commande en ces lieux,

Et que sur vos complots il ouvrira les yeux.

Allez : que Mariamne en reine soit servie,

Et respectez ses lois si vous aimez la vie.

MAZAËL.

Seigneur...

VARUS.

Vous entendez mes ordres absolus ;

Obéissez, vous dis-je, et ne répliquez plus.

 

 

Scène III

 

VARUS, ALBIN

 

VARUS.

Ainsi donc, sans tes soins, sans ton avis fidèle,

Mariamne expirait sous cette main cruelle ?

ALBIN.

Le retour de Zarès n’était que trop suspect :

Le soin mystérieux d’éviter votre aspect,

Son trouble, son effroi fut mon premier indice.

VARUS.

Que ne te dois-je point pour un si grand service !

C’est par toi qu’elle vit : c’est par toi que mon cœur

A goûté, cher Albin, ce solide bonheur,

Ce bien si précieux pour un cœur magnanime,

D’avoir pu secourir la vertu qu’on opprime.

ALBIN.

Je reconnais Varus à ces soins généreux :

Votre bras fut toujours l’appui des malheureux.

Quand de Rome en vos mains vous portiez le tonnerre,

Vous étiez occupé du bonheur de la terre.

Puissiez-vous seulement écouter en ce jour,

Etc.

...

...

ALBIN.

Ainsi l’amour trompeur dont vous sentez la flamme,

Se déguise en vertu pour mieux vaincre votre âme ;

Et ce feu malheureux...

VARUS.

Je ne m’en défends pas :

L’infortuné Varus adore ses appas :

Je l’aime, il est trop vrai ; mon âme toute nue

Ne craint point, cher Albin, de paraître à ta vue :

Juge si son péril a dû troubler mon cœur ;

Moi, qui borne à jamais mes vœux à son bonheur ;

Moi, qui rechercherais la mort la plus affreuse,

Si ma mort un moment pouvait la rendre heureuse !

ALBIN.

Seigneur, que dans ces lieux ce grand cœur est changé !

Qu’il venge bien l’amour qu’il avait outragé !

Je ne reconnais plus ce Romain si sévère,

Qui, parmi tant d’objets empressés à lui plaire,

N’a jamais abaissé ses superbes regards

Sur ces beautés que Rome enferme en ses remparts.

VARUS.

Ne t’en étonne point ; tu sais que mon courage

À la seule vertu réserva son hommage.

Dans nos murs corrompus, ces coupables beautés

Offraient de vains attraits à mes yeux révoltés ;

Je fuyais leurs complots, leurs brigues éternelles,

Leurs amours passagers, leurs vengeances cruelles.

Je voyais leur orgueil, accru du déshonneur,

Se montrer triomphant sur leur front sans pudeur ;

L’altière ambition, l’intérêt, l’artifice,

La folle vanité, le frivole caprice,

Chez les Romains séduits prenant le nom d’amour,

Gouverner Rome entière, et régner tour à tour.

J’abhorrais, il est vrai, leur indigne conquête ;

À leur joug odieux je dérobais ma tête :

L’amour dans l’Orient fut enfin mon vainqueur.

De la triste Syrie établi gouverneur,

J’arrivai dans ces lieux, quand le droit de la guerre

Eut au pouvoir d’Auguste abandonné la terre,

Et qu’Hérode à ses pieds, au milieu de cent rois,

De son sort incertain vint attendre des lois.

Lieu funeste à mon cœur ! malheureuse contrée !

C’est là que Mariamne à mes yeux s’est montrée.

L’univers était plein du bruit de ses malheurs ;

Son parricide époux faisait couler ses pleurs.

Ce roi si redoutable au reste de l’Asie,

Fameux par ses exploits et par sa jalousie ?

Prudent, mais soupçonneux, vaillant, mais inhumain,

Au sang de son beau-père avait trempé sa main.

Sur ce trône sanglant, il laissait en partage

À ta fille des rois la honte et l’esclavage.

Du sort qui la poursuit tu connais la rigueur ;

Sa vertu, cher Albin, surpasse son malheur.

Loin de la cour des rois, la vérité proscrite,

L’aimable vérité sur ses lèvres habite ;

Son unique artifice est le soin généreux

D’assurer des secours aux jours des malheureux ;

Son devoir est sa loi ; sa tranquille innocence

Pardonne à son tyran, méprise sa vengeance,

Et près d’Auguste encore implore mon appui

Pour ce barbare époux qui l’immole aujourd’hui.

Tant de vertus enfin, de malheurs et de charmes,

Contre ma liberté sont de trop fortes armes.

Je l’aime, cher Albin, mais non d’un fol amour

Que le caprice enfante et détruise en un jour ;

Non d’une passion que mon âme troublée

Reçoive avidement, par les sens aveuglée.

Ce cœur qu’elle a vaincu, sans l’avoir amolli,

Par un amour honteux ne s’est point avili ;

Et, plein du noble feu que sa vertu m’inspire,

Je prétends la venger, et non pas la séduire.

ALBIN.

Mais si le roi, seigneur, a fléchi les Romains,

S’il rentre en ses états...

VARUS.

Et c’est ce que je crains.

Hélas ! près du sénat je l’ai servi moi-même !

Sans doute il a déjà reçu son diadème ;

Et cet indigne arrêt que sa bouche a dicté

Est le premier essai de son autorité.

Ah ! son retour ici lui peut être funeste :

Mon pouvoir va finir, mais mon amour me reste.

Reine, pour vous défendre on me verra périr.

L’univers doit vous plaindre, et je dois vous servir.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

SALOME, MAZAËL

 

SALOME.

Enfin vous le voyez, ma haine est confondue ;

Mariamne triomphe, et Salome est perdue.

Zarès fut sur les eaux trop longtemps arrêté ;

La mer alors tranquille à regret l’a porté.

Mais Hérode, en partant pour son nouvel empire,

Revole avec les vents vers l’objet qui l’attire ;

Et les mers, et l’amour, et Varus, et le roi,

Le ciel, les éléments sont armés contre moi.

Fatale ambition, que j’ai trop écoutée,

Dans quel abîme affreux m’as-tu précipitée !

Je vous l’avais bien dit, que dans le fond du cœur

Le roi se repentait de ça juste rigueur.

De son fatal penchant l’ascendant ordinaire

A révoqué l’arrêt dicté dans sa colère.

J’en ai déjà reçu les funestes avis ;

Et Zarès à son roi, renvoyé par mépris,

Ne me laisse en ces lieux qu’une douleur stérile,

Et le danger qui suit un éclat inutile.

...

MAZAËL.

Contre elle encor, madame, il vous reste des armes.

J’ai toujours redouté le pouvoir de ses charmes,

J’ai toujours craint du roi les sentiments secrets ;

Mais, si je m’en rapporte aux avis de Zarès,

La colère d’Hérode, autrefois peu durable,

Est enfin devenue une haine implacable :

Il déteste la reine, il a juré sa mort ;

Et s’il suspend le coup qui terminait son sort,

C’est, qu’il veut ménager sa nouvelle puissance,

Et lui-même en ces lieux assurer sa vengeance.

Mais soit qu’enfin son cœur, en ce funeste jour,

Soit aigri par la haine ou fléchi par l’amour,

C’est assez qu’une fois il ait proscrit sa tête :

Mariamne aisément grossira la tempête ;

La foudre gronde encore : un arrêt si cruel

Va mettre entre eux, madame, un divorce éternel.

Vous verrez Mariamne, à soi-même inhumaine,

Forcer le cœur d’Hérode à ranimer sa haine ;

Irriter son époux par de nouveaux dédains,

Et vous rendre les traits qui tombent de vos mains.

De sa perte, en un mot, reposez-vous sur elle.

SALOME.

Non, cette incertitude est pour moi trop cruelle ;

Non, c’est par d’autres coups que je veux la frapper ;

Dans un piège plus sûr il faut l’envelopper.

Contre mes ennemis mon intérêt m’éclaire.

Si j’ai bien de Varus observé la colère,

Ce transport violent de son cœur agité

N’est point un simple effet de générosité :

La tranquille pitié n’a point ce caractère.

La reine a des appas ; Varus a su lui plaire.

Ce n’est pas que mon cœur, injuste en son dépit,

Dispute à sa beauté cet éclat qui la suit ;

Que j’envie à ses yeux le pouvoir de leurs armes,

Ni ce flatteur encens qu’on prodigue à ses charmes ;

Elle peut payer cher ce bonheur dangereux :

Et soit que de Varus elle écoute les vœux,

Soit que sa vanité de ce pompeux hommage

Tire indiscrètement un frivole avantage,

Il suffit ; c’est par là que je peux maintenir

Ce pouvoir qui m’échappe, et qu’il faut retenir.

Faites veiller surtout les regards mercenaires

De tous ces délateurs aujourd’hui nécessaires,

Qui vendent les secrets de leurs concitoyens,

Et dont cent fois les yeux ont éclairé les miens.

Mais la voici. Pourquoi faut-il que je la voie ?

 

 

Scène II

 

MARIAMNE, ÉLISE, SALOME, MAZAËL, NABAL

 

SALOME.

...

Son amour méprisé, son trop de défiance,

Avait contre vos jours allumé sa vengeance ;

Mais ce feu violent s’est bientôt consumé :

L’amour arma son bras, l’amour l’a désarmé.

...

...

MAZAËL.

Quel orgueil !

SALOME.

Il aura sa juste récompense :

Viens, c’est à l’artifice à punir l’imprudence.

 

 

Scène III

 

MARIAMNE, ÉLISE, NABAL

 

ÉLISE.

Ah, madame ! à ce point pouvez-vous irriter

Des ennemis ardents à vous persécuter ?

La vengeance d’Hérode, un moment suspendue,

Sur votre tête encore est peut-être étendue :

...

Varus, aux nations qui bornent cet état,

Ira porter bientôt les ordres du sénat.

Hélas ! grâce à ses soins, grâce à vos bontés même,

Rome à votre tyran donne un pouvoir suprême ;

Il revient plus terrible et plus fier que jamais.

Vous le verrez armé de vos propres bienfaits ;

Vous dépendrez ici de ce superbe maître,

D’autant plus dangereux qu’il vous aime peut-être,

Et que cet amour même, aigri par vos refus...

MARIAMNE.

Chère Élise, en ces lieux faites venir Varus ;

Je conçois vos raisons, j’en demeure frappée ;

Mais d’un autre intérêt mon âme est occupée ;

Par de plus grands objets mes vœux sont attirés :

Que Varus vienne ici. Vous, Nabal, demeurez.

 

 

Scène IV

 

MARIAMNE, NABAL

 

MARIAMNE.

...

Elle veut que mes fils, portés entre nos bras,

S’éloignent avec nous de ces affreux climats.

Les vaisseaux des Romains, des bords de la Syrie,

Nous ouvrent sur les eaux les chemins d’Italie.

J’attends tout de Varus, d’Auguste et des Romains.

...

 

 

Scène V

 

MARIAMNE, VARUS, ÉLISE

 

MARIAMNE.

...

Loin de ces lieux sanglants que le crime environne,

Je mettrai leur enfance à l’ombre de son trône ;

Ses généreuses mains pourront sécher nos pleurs.

Je ne demande point qu’il venge mes malheurs,

Que sur mes ennemis son bras s’appesantisse ;

C’est assez que mes fils, témoins de sa justice,

Formés par son exemple, et devenus Romains,

Apprennent à régner des maîtres des humains.

...

...

Donnez-moi dans la nuit des guides assures,

Jusque sur vos vaisseaux dans Sidon préparés.

...

...

Je ne m’attendais pas que vous dussiez vous-même

Mettre aujourd’hui le comble à ma douleur extrême.

...

Ma constante amitié respecte encor Varus.

...

 

 

Scène VI

 

VARUS, ALBIN

 

ALBIN.

Vous vous troublez, seigneur, et changez de visage.

VARUS.

J’ai senti, je l’avoue, ébranler mon courage.

Ami, pardonne au feu dont je suis consumé

Ces faiblesses d’un cœur qui n’avait point aimé.

Je ne connaissais pas tout le poids de ma chaîne,

Je le sens a regret, je la romps avec peine.

Avec quelle douceur, avec quelle bonté,

Elle imposait silence à ma témérité !

Sans trouble et sans courroux, sa tranquille sagesse

M’apprenait mon devoir, et plaignait ma faiblesse ;

J’adorais, cher Albin, jusques à ses refus :

J’ai perdu l’espérance, et je l’aime encor plus.

À quelle épreuve, ô dieux : ma constance est réduite !

ALBIN.

Êtes-vous résolu de préparer sa fuite ?

VARUS.

Quel emploi !

ALBIN.

Pourrez-vous respecter ses rigueurs,

Jusques à vous charger du soin de vos malheurs ?

Quel est votre dessein ?

VARUS.

Moi ! que je l’abandonne !

Que je désobéisse aux lois qu’elle me donne !

Non, non ; mon cœur encore est trop digne du sien ;

Mariamne a parlé, je n’examine rien.

Que loin de ses tyrans elle aille Sa auprès d’Auguste ;

Sa fuite est raisonnable, et ma douleur injuste ;

L’amour me parle en vain, je vole à mon devoir :

Je servirai la reine, et même sans la voir.

Elle me laisse, au moins, la douceur éternelle

D’avoir tout entrepris, d’avoir tout fait pour elle.

Je brise ses liens, je lui sauve le jour ;

Je fais plus, je lui veux immoler mon amour :

Et fuyant sa beauté, qui me séduit encore,

Égaler, s’il se peut, sa vertu que j’adore.

 

 

ACTE III

 

 

Scène III

 

VARUS, IDAMAS, ALBIN, SUITE DE VARUS

 

 

IDAMAS.

Avant que dans ces lieux mon roi vienne lui-même

Recevoir de vos mains le sacré diadème,

Et vous soumettre un rang qu’il doit à vos bontés,

Seigneur, souffrirez-vous...

VARUS.

Idamas, arrêtez.

Le roi peut s’épargner ces frivoles hommages.

...

La reine en ce moment est-elle en sûreté ?

Et le sang innocent sera-t-il respecté ?

IDAMAS.

...

Le perfide Zarès par votre ordre arrêté,

Et par votre ordre enfin remis en liberté,

Artisan de la fraude et de la calomnie,

De Salome avec soin servira la furie.

Mazaël en secret leur prête son secours ;

Le soupçonneux Hérode écoute leurs discours ;

...

VARUS.

Je sais qu’en ce palais je dois le recevoir ;

Le sénat me l’ordonne, et tel est mon devoir.

 

 

Scène IV

 

HÉRODE, MAZAËL, IDAMAS, SUITE D’HÉRODE

 

...

...

MAZAËL.

Seigneur, à vos desseins Zarès toujours fidèle,

Renvoyé près de vous, et plein d’un même zèle,

De la part de Salome attend pour vous parler.

HÉRODE.

Quoi ! tous deux sans relâche ils veulent m’accabler !

Que jamais devant moi ce monstre ne paraisse.

Je l’ai trop écouté. Sortez tous, qu’on me laisse.

Ciel ! qui pourra calmer un trouble si cruel...

Demeurez, Idamas; demeurez, Mazaël.

 

 

Scène V

 

HÉRODE, MAZAËL, IDAMAS

 

HÉRODE.

Hé bien, voilà ce roi si fier et si terrible !

Ce roi dont on craignait le courage inflexible,

Qui sut vaincre et régner, qui sut briser ses fers,

Et dont la politique étonna l’univers !

...

...

À Mazaël.

Sortez. Termine, ô ciel ! les chagrins de ma vie.

 

 

Scène VI

 

HÉRODE, SALOME

 

SALOME.

Hé bien, vous avez vu votre chère ennemie !

Avez-vous essuyé des outrages nouveaux ?

HÉRODE.

Madame, il n’est plus temps d’appesantir mes maux.

...

...

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

SALOME, MAZAËL

 

MAZAËL.

Jamais, je l’avouerai, plus heureuse apparence

N’a d’un mensonge adroit soutenu la prudence.

Ma bouche, auprès d’Hérode, avec dextérité,

Confondait l’artifice avec la vérité.

...

...

 

 

Scène II

 

HÉRODE, SALOME, MAZAËL, GARDES

 

MAZAËL.

Non, ne vous vengez point ; mais sauvez votre vie,

Prévenez de Varus l’indiscrète furie :

Ce superbe préteur, ardent à tout tenter,

Se fait une vertu de vous persécuter.

HÉRODE.

Ah, ma sœur ! à quel point ma flamme était trahie !

Venez contre une ingrate animer ma furie.

...

Et toi, Varus, et toi, faudra-t-il que ma main

Respecte ici ton crime, et le sang d’un Romain ?

...

Mais... Croyez-vous qu’Auguste approuve ma rigueur ?

SALOME.

Il la conseillerait ; n’en doutez point, seigneur.

Auguste a des autels où le Romain l’adore,

Mais de ses ennemis le sang y fume encore.

Auguste à tous les rois a pris soin d’enseigner

Comme il faut qu’on les craigne, et comme il faut régner :

Imitez son exemple, assurez votre vie.

Tout condamne la reine, et tout vous justifie.

...

Ne montrez qu’à des yeux éclairés et discrets

Un cœur encor percé de ces indignes traits.

 

 

ACTE V

 

 

Scène VI

 

HÉRODE, IDAMAS, GARDES

 

...

...

IDAMAS.

Mais le sang de Varus, répandu par vos mains,

Peut attirer sur vous le courroux des Romains.

Songez y bien, seigneur, et qu’une telle offense...

 

[1] Var. Oui, seigneur, en ces lieux l’heureux Hérode arrive ;  

Les Hébreux pour le voir ont volé sur la rive.  

Salome, qui craignait de perdre son crédit,  

Par ses conseils flatteurs assiège son esprit. (1725-1757.)

[2] Var. Scène III et IV jouées à la première représentation (1724) :

Scène III


VARUS, HÉRODE, MAZAËL, SUITE

 

 

 

HÉRODE.

Avant que sur mon front je mette la couronne,  

Que m’ôta la fortune et que César me donne,  

Je viens en rendre hommage au héros dont la voix  

De Rome en ma faveur a fait pencher le choix.  

De vos lettres, seigneur, les heureux témoignages  

D’Auguste et du sénat m’ont gagné les suffrages ;  

Et pour premier tribut, j’apporte à vos genoux  

Un sceptre que ma main n’eût point porté sans vous.  

Je vous dois encor plus : vos soins, votre présence,  

De mon peuple indocile ont dompté l’insolence ; 

Vos succès m’ont appris l’art de le gouverner ;  

Et m’instruire était plus que de me couronner.  

Sur vos derniers bienfaits excusez mon silence ;  

Je sais ce qu’en ces lieux a fait votre prudence ;  

Et, trop plein de mon trouble et de mon repentir,  

Je ne puis à vos yeux que me taire et souffrir. 

VARUS.

Puisqu’aux yeux du sénat vous avez trouvé grâce,  

Sur le trône aujourd’hui reprenez votre place.  

Régnez : César le veut. Je remets en vos mains  

L’autorité qu’aux rois permettent les Romains.  

J’ose espérer de vous qu’un règne heureux et juste  

Justifiera mes soins et les bontés d’Auguste ;  

Je ne me flatte pas de savoir enseigner  

À des rois tels que vous le grand art de régner.  

On vous a vu longtemps, dans la paix, dans la guerre,  

En donner des leçons au reste de la terre :  

Votre gloire en un mot ne peut aller plus loin ;  

Mais il est des vertus dont vous avez besoin.  

Voici le temps surtout que sur ce qui vous touche  

L’austère vérité doit passer par ma bouche ;  

D’autant plus qu’entouré de flatteurs assidus,  

Puisque vous êtes roi, vous ne l’entendrez plus.  

On vous a vu longtemps, respecté dans l’Asie,  

Régner avec éclat, mais avec barbarie :  

Craint de tous vos sujets ; admiré, mais haï ;  

Et par vos flatteurs même à regret obéi.  

Jaloux d’une grandeur avec peine achetée,  

Du sang de vos parents vous l’avez cimentée.  

Je ne dis rien de plus : mais vous devez songer  

Qu’il est des attentats que César peut venger ;  

Qu’il n’a point en vos mains mis son pouvoir suprême  

Pour régner en tyran sur un peuple qu’il aime ; 

Et que, du haut du trône, un prince en ses États  

Est comptable aux Romains du moindre de ses pas.  

Croyez-moi : la Judée est lasse de supplices ;  

Vous en fûtes l’effroi ; soyez-en les délices.  

Vous connaissez le peuple : on le change en un jour ;  

Il prodigue aisément sa haine et son amour  

Si la rigueur l’aigrit, la clémence l’attire.  

Enfin souvenez-vous, en reprenant l’empire,  

Que Rome à l’esclavage a pu vous destiner,  

Et du moins apprenez de Rome à pardonner. 

HÉRODE.

Oui, seigneur, il est vrai que les destins sévères  

M’ont souvent arraché des rigueurs nécessaires.  

Souvent, vous le savez, l’intérêt des États  

Dédaigne la justice et veut des attentats.  

Rome, que l’univers avec frayeur contemple,  

Rome, dont vous voulez que je suive l’exemple,  

Aux rois qu’elle gouverne a pris soin d’enseigner  

Comme il faut qu’on la craigne, et comme il faut régner.  

De ses proscriptions nous gardons la mémoire :  

César même, César au comble de la gloire,  

N’eût point vu l’univers à ses pieds prosterné,  

Si sa bonté facile eût toujours pardonné.  

Ce peuple de rivaux, d’ennemis, et de traîtres,  

Ne pouvait... 

VARUS.

Arrêtez, et respectez vos maîtres :  

Ne leur reprochez point ce qu’ils ont réparé :  

Et, du sceptre aujourd’hui par leurs mains honoré,  

Sans rechercher en eux cet exemple funeste,  

Imitez leurs vertus, oubliez tout le reste.  

Sur votre trône assis, ne vous souvenez plus  

Que des biens que sur vous leurs mains ont répandus.  

Gouvernez en bon roi, si vous voulez leur plaire.  

Commencez par chasser ce flatteur mercenaire  

Qui, du masque imposant d’une feinte bonté,  

Cache un cœur ténébreux par le crime infecté.  

C’est lui qui, le premier, écarta de son maître  

Des cœurs infortunés, qui vous cherchaient peut-être.  

Le pouvoir odieux dont il est revêtu  

A fait fuir devant vous la timide vertu.  

Il marche, accompagné de délateurs perfides,  

Qui, des tristes Hébreux inquisiteurs avides,  

Par cent rapports honteux, par cent détours abjects,  

Trafiquent avec lui du sang de vos sujets.  

Cessez ; n’honorez plus leurs bouches criminelles  

D’un prix que vous devez à des sujets fidèles.  

De tous ces délateurs le secours tant vanté 

Fait la honte du trône, et non la sûreté.  

Pour Salome, seigneur, vous devez la connaître :  

Et si vous aimez tant à gouverner en maître,  

Confiez à des cœurs plus fidèles pour vous  

Ce pouvoir souverain dont vous êtes jaloux.  

Après cela, seigneur, je n’ai rien à vous dire ;  

Reprenez désormais les rênes de l’empire ;  

De Tyr à Samarie allez donner la loi :  

Je vous parle en Romain, songez à vivre en roi. 

 

Scène IV


HÉRODE, MAZAËL

 

 

 

MAZAËL.

Vous avez entendu ce superbe langage,  

Seigneur ; souffrirez-vous qu’un préteur vous outrage,  

Et que dans votre cour il ose impunément... 

HÉRODE, à sa suite.

Sortez, et qu’en ces lieux on nous laisse un moment.  

À Mazaël.

Tu vois ce qu’il m’en coûte, et sans doute on peut croire  

Que le joug des Romains offense assez ma gloire ;  

Mais je règne à ce prix. Leur orgueil fastueux  

Se plaît à voir les rois s’abaisser devant eux.  

Leurs dédaigneuses mains jamais ne nous couronnent  

Que pour mieux avilir les sceptres qu’ils nous donnent,  

Pour avoir des sujets qu’ils nomment souverains,  

Et sur des fronts sacrés signaler leurs dédains.  

Il m’a fallu dans Rome, avec ignominie,  

Oublier cet éclat tant vanté dans l’Asie :  

Tel qu’un vil courtisan, dans la foule jeté,  

J’allais des affranchis caresser la fierté ;  

J’attendais leurs moments, je briguais leurs suffrages ;  

Tandis qu’accoutumés à de pareils hommages,  

Au milieu de vingt rois à leur cour assidus,  

À peine ils remarquaient un monarque de plus.  

Je vis César enfin : je sus que son courage  

Méprisait tous ces rois qui briguaient l’esclavage.  

Je changeai ma conduite: une noble fierté  

De mon rang avec lui soutint la dignité.  

Je fus grand sans audace, et soumis sans bassesse ;  

César m’en estima ; j’en acquis sa tendresse ;  

Et bientôt, dans sa cour appelé par son choix,  

Je marchai distingué dans la foule des rois.  

Ainsi, selon les temps, il faut qu’avec souplesse  

Mon courage docile ou s’élève ou s’abaisse.  

Je sais dissimuler, me venger et souffrir ;  

Tantôt parler en maître, et tantôt obéir. 

Ainsi j’ai subjugué Solime et l’Idumée,  

Ainsi j’ai fléchi Rome à ma perte animée ;  

Et toujours enchaînant la fortune à mon char,  

J’étais ami d’Antoine, et le suis de César.  

Heureux, après avoir avec tant d’artifice  

Des destins ennemis corrigé l’injustice,  

Quand je reviens en maître à l’Hébreu consterné  

Montrer encor le front que Rome a couronné !  

Heureux, si de mon cœur la faiblesse immortelle  

Ne mêlait à ma gloire une honte éternelle !  

Si mon fatal penchant n’aveuglait pas mes yeux ! 

Si Mariamne enfin n’était point en ces lieux ! 

MAZAËL.

Quoi ! seigneur, se peut-il que votre âme abusée  

De ce feu malheureux soit encore embrasée ? 

HÉRODE.

Que me demandes-tu ? ma main, ma faible main  

A signé son arrêt, et l’a changé soudain.  

Je cherche à la punir; je m’empresse à l’absoudre ;  

Je lance en même temps et je retiens la foudre ;  

Je mêle malgré moi son nom dans mes discours.  

Et tu peux demander si je l’aime toujours ! 

MAZAËL.

Seigneur, a-t-elle au moins cherché votre présence ? 

HÉRODE.

Non... j’ai cherché la sienne... 

MAZAËL.

Eh quoi ! son arrogance !...  

A-t-elle en son palais dédaigné de vous voir ? 

HÉRODE.

Mazaël, je l’ai vue ; et c’est mon désespoir,  

Honteux, plein de regret de ma rigueur cruelle,  

Interdit et tremblant, j’ai paru devant elle.  

Ses regards, il est vrai, n’étaient point enflammés  

Du courroux dont souvent je les ai vus armés.  

...  
... 
Ces cris désespérés, ces mouvements d’horreur  

Dont il fallut longtemps essuyer la fureur,  

Quand par un coup d’État peut-être trop sévère,  

J’eus fait assassiner et son père et son frère.  

De ses propres périls son cœur moins agité  

M’a surpris aujourd’hui par sa tranquillité.  

Ses beaux yeux, dont l’éclat n’eut jamais tant de charmes,  

S’efforçaient devant moi de me cacher leurs larmes.  

J’admirais en secret sa modeste douleur :  

Qu’en cet état, ô ciel ! elle a touché mon cœur !  

Combien je détestais ma fureur homicide ! 

Je ne le cèle point: plein d’un zèle timide,  

Sans rougir, à ses pieds je me suis prosterné :  

J’adorais cet objet que j’avais condamné.  

Hélas ! mon désespoir la fatiguait encore ;  

Elle se détournait d’un époux qu’elle abhorre ;  

Ses regards inquiets n’osaient tomber sur moi ;  

Et tout, jusqu’à mes pleurs, augmentait son effroi. 

MAZAËL.

Sans doute elle vous hait ; sa haine envenimée 

Jamais par vos bontés ne sera désarmée :  

Vos respects dangereux nourrissent sa fierté. 

HÉRODE.

Elle me hait ! Ah dieux ! je l’ai trop mérité ;  

Je n’en murmure point : ma jalouse furie  

À de malheurs sans nombre empoisonné sa vie.  

J’ai dans le sein d’un père enfoncé le couteau,  

Je suis son ennemi, son tyran, son bourreau.  

Je lui pardonne, hélas ! dans le sort qui l’accable,  

De haïr à ce point un époux si coupable. 

 

MAZAËL.

Étouffez les remords dont vous êtes pressé ;  

Le sang de ses parents fut justement versé.  

Les rois sont affranchis de ces règles austères  

Que le devoir inspire aux âmes ordinaires. 

HÉRODE.

Mariamne me hait ! Cependant autrefois,  

Quand ce fatal hymen te rangea sous mes lois,  

Ô reine ! s’il se peut, que ton cœur s’en souvienne,  

Ta tendresse en ce temps fut égale à la mienne.  

Au milieu des périls, son généreux amour  

Aux murs de Massada me conserva le jour  

Mazaël, se peut-il que d’une ardeur si sainte  

La flamme sans retour soit pour jamais éteinte ?  

Le cœur de Mariamne est-il fermé pour moi ? 

MAZAËL.

Seigneur, m’est-il permis de parler à mon roi ? 

HÉRODE.

Ne me déguise rien, parle ; que faut-il faire ?  

Comment puis-je adoucir sa trop juste colère ?  

Par quel charme, à quel prix puis-je enfin l’apaiser ? 

MAZAËL.

Pour la fléchir, seigneur, il la faut mépriser  

Des superbes beautés tel est le caractère.  

Sa rigueur se nourrit de l’orgueil de vous plaire ;  

Sa main, qui vous enchaîne, et que vous caressez,  

Appesantit le joug sous qui vous gémissez.  

Osez humilier son imprudente audace,  

Forcez cette âme altière à vous demander grâce ;  

Par un juste dédain songez à l’accabler,  

Et que devant son maître elle apprenne à trembler.  

Quoi donc ! ignorez-vous tout ce que l’on publie ?  

Cet Hérode, dit-on, si vanté dans l’Asie,  

Si grand dans ses exploits, si grand dans ses desseins,  

Qui sut dompter l’Arabe et fléchir les Romains,  

Aux pieds de son épouse, esclave sur son trône,  

Reçoit d’elle en tremblant les ordres qu’il nous donne !

HÉRODE.

Malheureux, à mon cœur cesse de retracer  

Ce que de tout mon sang je voudrais effacer  

Ne me parle jamais de ces temps déplorables.  

Mes rigueurs n’ont été que trop impitoyables,  

Je n’ai que trop bien mis mes soins à l’opprimer ; 

Le ciel, pour m’en punir, me condamne à l’aimer.  

Ses chagrins, sa prison, la perte de son père,  

Les maux que je lui fais, me la rendent plus chère.  

Enfin, c’est trop vous craindre et trop vous déchirer,  

Mariamne, en un mot, je veux tout réparer.  

Va la trouver : dis-lui que mon âme asservie  

Met à ses pieds mon sceptre, et ma gloire, et ma vie.  

Des maux qu’elle a soufferts elle accuse ma sœur ;  

Je sais qu’elle a pour elle une invincible horreur ;  

C’en est assez : ma sœur, aujourd’hui renvoyée,  

À ses chers intérêts sera sacrifiée.  

Je laisse à Mariamne un pouvoir absolu... 

MAZAËL.

Quoi ! seigneur, vous voulez... 

HÉRODE.

Oui, je l’ai résolu.  

Va la trouver, te dis-je ; et surtout à sa vue  

Peins bien le repentir de mon âme éperdue ;  

Dis-lui que mes remords égalent ma fureur  

Va, cours, vole, et reviens.... Juste ciel ! c’est ma sœur.

[3] Var. Mes yeux n’ont jamais vu le jour qu’avec douleur  

L’instant où je naquis commença mon malheur  

Mon berceau fut couvert du sang de ma patrie  

J’ai vu du peuple saint la gloire anéantie.  

Sur ce trône coupable... (1725-1736.)

[4] Var.

HÉRODE.

...Quoi ! Mariamne est morte ?  

Infidèles Hébreux vous ne la vengez pas !  

Cieux qui la possédez, tonnez sur ces ingrats !  

Lieux teints de ce beau sang que l’on vient de répandre,  

Murs que j’ai relevés, palais, tombez en cendre !  

Cachez sous les débris de vos superbes tours  

La place où Mariamne a vu trancher ses jours !  

Temple, que pour jamais tes voûtes se renversent ;  

Que d’Israël détruit les enfants se dispersent ; 

Que sans temples, sans rois, errants, persécutés,  

Fugitifs en tous lieux, et partout détestés,  

Sur leurs fronts égarés portant, dans leur misère,  

Des vengeances de Dieu l’effrayant caractère,  

Ce peuple aux nations transmette avec terreur,  

Et l’horreur de mon nom, et la honte du leur ! (1725-1736.)

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