L’Orphelin de la Chine (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes, en vers.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 20 août 1755.

 

Personnages

 

GENGIS-KAN, empereur tartare

OCTAR, guerrier tartare

OSMAN, guerrier tartare

ZAMTI, mandarin lettré

IDAMÉ, femme de Zamti

ASSÉLI, attachée à Idamé

ÉTAN, attaché à Zamti

 

La scène est dans un palais des mandarins, qui tient au palais impérial, dans la ville de Cambalu, aujourd’hui Pékin.

 

 

À MONSEIGNEUR LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU

PAIR DE FRANCE, PREMIER GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DU ROI, COMMANDANT EN LANGUEDOC, L’UN DES 40 DE L’ACADÉMIE

 

Je voudrais, monseigneur, vous présenter de beau marbre comme les Génois[1], et je n’ai que des figures chinoises à vous offrir. Ce petit ouvrage ne paraît pas fait pour vous ; il n’y a aucun héros dans cette pièce qui ait réuni tous les suffrages par les agréments de son esprit, ni qui ait soutenu une république prête à succomber, ni qui ait imaginé de renverser une colonne anglaise avec quatre canons. Je sens mieux que personne le peu que je vous offre ; mais tout se pardonne à un attachement de quarante années. On dira peut-être qu’au pied des Alpes, et vis-à-vis des neiges éternelles, où je me suis retiré, et où je devais n’être que philosophe, j’ai succombé à la vanité d’imprimer que ce qu’il y a eu de plus brillant sur les bords de la Seine ne m’a jamais oublié. Cependant je n’ai consulté que mon cœur ; il me conduit seul ; il a toujours inspiré mes actions et mes paroles : il se trompe quelquefois, vous le savez ; mais ce n’est pas après des épreuves si longues. Permettez donc que, si cette faible tragédie peut durer quelque temps après moi, on sache que l’auteur ne vous a pas été indifférent ; permettez qu’on apprenne que, si votre oncle fonda les beaux-arts en France, vous les avez soutenus dans leur décadence.

L’idée de cette tragédie me vint, il y a quelque temps, à la lecture de l’Orphelin de Tchao, tragédie chinoise, traduite par le P. Prémare[2], qu’on trouve dans le recueil que le P. du Halde a donne au public. Cette pièce chinoise fut composée au quatorzième siècle, sous la dynastie même de Gengis-kan : c’est une nouvelle preuve que les vainqueurs tartares ne changèrent point les mœurs de la nation vaincue ; ils protégèrent tous les arts établis à la Chine : ils adoptèrent toutes ses lois.

Voilà un grand exemple de la supériorité naturelle que donnent la raison et le génie sur la force aveugle et barbare ; et les Tartares ont deux fois donné cet exemple ; car lorsqu’ils ont conquis encore ce grand empire, au commencement du siècle passé, ils se sont soumis une seconde fois à la sagesse des vaincus ; et les deux peuples n’ont formé qu’une nation, gouvernée par les plus anciennes lois du monde : événement frappant, qui a été le premier but de mon ouvrage.

La tragédie chinoise qui porte le nom de l’Orphelin est tirée d’un recueil immense des pièces de théâtre de cette nation : elle cultivait depuis plus de trois mille ans cet art, inventé un peu plus tard par les Grecs, de faire des portraits vivants des actions des hommes, et d’établir de ces écoles de morale où l’on enseigne la vertu en action et en dialogues. Le poème dramatique ne fut donc longtemps en honneur que dans ce vaste pays de la Chine, séparé et ignoré du reste du monde, et dans la seule ville d’Athènes. Rome ne le cultiva qu’au bout de quatre cents années. Si vous le cherchez chez les Perses, chez les Indiens[3] qui passent pour des peuples inventeurs, vous ne l’y trouvez pas ; il n’y est jamais parvenu. L’Asie se contentait des fables de Pilpay et de Lokman, qui renferment toute la morale, et qui instruisent en allégories toutes les nations et tous les siècles.

Il semble qu’après avoir fait parler les animaux, il n’y eût qu’un pas à faire pour faire parler les hommes, pour les introduire sur la scène, pour former l’art dramatique : cependant ces peuples ingénieux ne s’en avisèrent jamais. On doit inférer de là que les Chinois, les Grecs, et les Romains, sont les seuls peuples anciens qui aient connu le véritable esprit de la société. Rien, en effet, ne rend les hommes plus sociables, n’adoucit plus leurs mœurs, ne perfectionne plus leur raison, que de les rassembler pour leur faire goûter ensemble les plaisirs purs de l’esprit : aussi nous voyons qu’à peine Pierre-le-Grand eut policé la Russie et bâti Pétersbourg, que les théâtres s’y sont établis. Plus l’Allemagne s’est perfectionnée, et plus nous l’avons vue adopter nos spectacles : le peu de pays où ils n’étaient pas reçus dans le siècle passé n’étaient pas mis au rang des pays civilisés.

L’Orphelin de Tchao est un monument précieux qui sert plus à faire connaître l’esprit de la Chine que toutes les relations qu’on a faites et qu’on fera jamais de ce vaste empire. Il est vrai que cette pièce est toute barbare en comparaison des bons ouvrages de nos jours ; mais aussi c’est un chef-d’œuvre, si on le compare à nos pièces du quatorzième siècle. Certainement nos troubadours, notre basoche, la société des enfants sans souci, et de la mère-sotte, n’approchaient pas de l’auteur chinois. Il faut encore remarquer que cette pièce est écrite dans la langue des mandarins, qui n’a point changé, et qu’à peine entendons-nous la langue qu’on parlait du temps de Louis XII et de Charles VIII.

On ne peut comparer l’Orphelin de Tchao qu’aux tragédies anglaises et espagnoles du dix-septième siècle, qui ne laissent pas encore de plaire au-delà des Pyrénées et de la mer. L’action de la pièce chinoise dure vingt-cinq ans, comme dans les farces monstrueuses de Shakespeare et de Lope de Vega, qu’on a nominées tragédies ; c’est un entassement d’événements incroyables. L’ennemi de la maison de Tchao veut d’abord en faire périr le chef en lâchant sur lui un gros dogue, qu’il fait croire être doué de l’instinct de découvrir les criminels, comme Jacques Aymar, parmi nous, devinait les voleurs par sa baguette. Ensuite il suppose un ordre de l’empereur, et envoie à son ennemi Tchao une corde, du poison, et un poignard ; Tchao chante selon l’usage, et se coupe la gorge, en vertu de l’obéissance que tout homme sur la terre doit de droit divin à un empereur de la Chine. Le persécuteur fait mourir trois cents personnes de la maison de Tchao. La princesse, veuve, accouche de l’orphelin. On dérobe cet enfant à la fureur de celui qui a exterminé toute la maison, et qui veut encore faire périr au berceau le seul qui reste. Cet exterminateur ordonne qu’on égorge dans les villages d’alentour tous les enfants, afin que l’orphelin soit enveloppé dans la destruction générale.

On croit lire les Mille et une Nuits en action et en scènes ; mais, malgré l’incroyable, il y règne de l’intérêt ; et, malgré la foule des événements, tout est de la clarté la plus lumineuse : ce sont là deux grands mérites en tout temps et chez toutes nations ; et ce mérite manque à beaucoup de nos pièces modernes. Il est vrai que la pièce chinoise n’a pas d’autres beautés : unité de temps et d’action, développements de sentiments, peinture des mœurs, éloquence, raison, passion, tout lui manque ; et cependant, comme je l’ai déjà dit, l’ouvrage est supérieur à tout ce que nous faisions alors.

Comment les Chinois, qui, au quatorzième siècle, et si longtemps auparavant, savaient faire de meilleurs poèmes dramatiques que tous les Européans[4], sont-ils restés toujours dans l’enfance grossière de l’art, tandis qu’à force de soins et de temps notre nation est parvenue à produire environ une douzaine de pièces qui, si elles ne sont pas parfaites, sont pourtant fort au-dessus de tout ce que le reste de la terre a jamais produit en ce genre ? Les Chinois, comme les autres Asiatiques, sont demeurés aux premiers éléments de la poésie, de l’éloquence, de la physique, de l’astronomie, de la peinture, connus par eux si longtemps avant nous. Il leur a été donné de commencer en tout plus tôt que les autres peuples, pour ne faire ensuite aucun progrès. Ils ont ressemblé aux Égyptiens, qui, ayant d’abord enseigné les Grecs, finirent par n’être pas capables d’être leurs disciples.

Ces Chinois, chez qui nous avons voyagé à travers tant de périls, ces peuples de qui nous avons obtenu avec tant de peine la permission de leur apporter l’argent de l’Europe, et de venir les instruire, ne savent pas encore à quel point nous leur sommes supérieurs ; ils ne sont pas assez avancés pour oser seulement vouloir nous imiter. Nous avons puisé dans leur histoire des sujets de tragédie, et ils ignorent si nous avons une histoire.

Le célèbre abbé Metastasio a pris pour sujet d’un de ses poèmes dramatiques[5] le même sujet à-peu-près que moi, c’est-à-dire un orphelin échappé au carnage de sa maison ; et il a puisé cette aventure dans une dynastie qui régnait neuf cents ans avant notre ère.

La tragédie chinoise de l’Orphelin de Tchao est tout un autre sujet. J’en ai choisi un tout différent encore des deux autres, et qui ne leur ressemble que par le nom. Je me suis arrêté à la grande époque de Gengis-kan, et j’ai voulu peindre les mœurs des Tartares et des Chinois. Les aventures les plus intéressantes ne sont rien quand elles ne peignent pas les mœurs ; et cette peinture, qui est un des plus grands secrets de l’art, n’est encore qu’un amusement frivole quand elle n’inspire pas la vertu.

J’ose dire que depuis la Henriade jusqu’à Zaïre, et jusqu’à cette pièce chinoise, bonne ou mauvaise, tel a été toujours le principe qui m’a inspiré ; et que, dans l’histoire du siècle de Louis XIV, j’ai célébré mon roi et ma patrie, sans flatter ni l’un ni l’autre. C’est dans un tel travail que j’ai consumé plus de quarante années. Mais voici ce que dit un auteur chinois traduit en espagnol par le célèbre Navarette :

 

« Si tu composes quelque ouvrage, ne le montre qu’à tes amis : crains le public et tes confrères ; car on falsifiera, on empoisonnera ce que tu auras fait, et on t’imputera ce que tu n’auras pas fait. La calomnie, qui a cent trompettes, les fera sonner pour te perdre, tandis que la vérité, qui est muette, restera auprès de toi. Le célèbre Ming fut accusé d’avoir mal pensé du Tien et du Li, et de l’empereur Vang ; on trouva le vieillard moribond qui achevait le panégyrique de Vang, et un hymne au Tien et au Li, etc. »

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

IDAMÉ, ASSÉLI

 

IDAMÉ.

Se peut-il qu’en ce temps de désolation,

En ce jour de carnage et de destruction,

Quand ce palais sanglant, ouvert à des Tartares,

Tombe avec l’univers sous ces peuples barbares,

Dans cet amas affreux de publiques horreurs,

Il soit encor pour moi de nouvelles douleurs ?

ASSÉLI.

Eh ! qui n’éprouve, hélas ! dans la perte commune,

Les tristes sentiments de sa propre infortune ?

Qui de nous vers le ciel n’élève pas ses cris

Pour les jours d’un époux, ou d’un père, ou d’un fils ?

Dans cette vaste enceinte, au Tartare inconnue,

Où le roi dérobait à la publique vue

Ce peuple désarmé de paisibles mortels,

Interprètes des lois, ministres des autels.

Vieillards, femmes, enfants, troupeau faible et timide,

Dont n’a point approché cette guerre homicide,

Nous ignorons encore à quelle atrocité

Le vainqueur insolent porte sa cruauté.

Nous entendons gronder la foudre et les tempêtes.

Le dernier coup approche, et vient frapper nos têtes.

IDAMÉ.

Ô fortune ! ô pouvoir au-dessus de l’humain !

Chère et triste Asséli, sais-tu quelle est la main

Qui du Catai sanglant presse le vaste empire,

Et qui s’appesantit sur tout ce qui respire ?

ASSÉLI.

On nomme ce tyran du nom de roi des rois.

C’est ce fier Gengis-kan, dont les affreux exploits

Font un vaste tombeau de la superbe Asie.

Octar, son lieutenant, déjà, dans sa furie,

Porte au palais, dit-on, le fer et les flambeaux.

Le Catai passe enfin sous des maîtres nouveaux :

Cette ville, autrefois souveraine du monde,

Nage de tous cotés dans le sang qui l’inonde ;

Voilà ce que cent voix, en sanglots superflus,

Ont appris dans ces lieux à mes sens éperdus.

IDAMÉ.

Sais-tu que ce tyran de la terre interdite,

Sous qui de cet état la fin se précipite,

Ce destructeur des rois, de leur sang abreuvé,

Est un Scythe, un soldat dans la poudre élevé,

Un guerrier vagabond de ces déserts sauvages,

Climat qu’un ciel épais ne couvre que d’orages ?

C’est lui qui, sur les siens briguant l’autorité,

Tantôt fort et puissant, tantôt persécuté,

Vint jadis à tes yeux, dans cette auguste ville,

Aux portes du palais demander un asile.

Son nom est Témugin ; c’est t’en apprendre assez.

ASSÉLI.

Quoi ! c’est lui dont les vœux vous furent adressés !

Quoi ! c’est ce fugitif, dont l’amour et l’hommage

À vos parents surpris parurent un outrage !

Lui qui traîne après soi tant de rois ses suivants,

Dont le nom seul impose au reste des vivants !

IDAMÉ.

C’est lui-même, Asséli : son superbe courage,

Sa future grandeur, brillaient sur son visage ;

Tout semblait, je l’avoue, esclave auprès de lui ;

Et lorsque de la cour il mendiait l’appui,

Inconnu, fugitif, il ne parlait qu’en maître.

Il m’aimait ; et mon cœur s’en applaudit peut-être :[6]

Peut-être qu’en secret je tirais vanité

D’adoucir ce lion dans mes fers arrêté,

De plier à nos mœurs cette grandeur sauvage,

D’instruire à nos vertus son féroce courage,

Et de le rendre enfin, grâces à ces liens,

Digne un jour d’être admis parmi nos citoyens.

Il eût servi l’état, qu’il détruit par la guerre :

Un refus a produit les malheurs de la terre.

De nos peuples jaloux tu connais la fierté.

De nos arts, de nos lois l’auguste antiquité,

Une religion de tout temps épurée,

De cent siècles de gloire une suite avérée ;

Tout nous interdisait, dans nos préventions,

Une indigne alliance avec les nations.

Enfin un autre hymen, un plus saint nœud m’engage ;

Le vertueux Zamti mérita mon suffrage.

Qui l’eût cru, dans ces temps de paix et de bonheur,

Qu’un Scythe méprisé serait notre vainqueur ?

Voilà ce qui m’alarme, et qui me désespère.

J’ai refusé sa main ; je suis épouse et mère :

Il ne pardonne pas : il se vit outrager ;

Et l’univers sait trop s’il aime à se venger.

Étrange destinée, et revers incroyable !

Est-il possible, ô dieu ! que ce peuple innombrable

Sous le glaive du Scythe expire sans combats,

Comme de vils troupeaux que l’on mène au trépas ?

ASSÉLI.

Les Coréens, dit-on, rassemblaient une armée ;

Mais nous ne savons rien que par la renommée,

Et tout nous abandonne aux mains des destructeurs.

IDAMÉ.

Que cette incertitude augmente mes douleurs !

J’ignore à quel excès parviennent nos misères,

Si l’empereur encore au palais de ses pères

A trouvé quelque asile, ou quelque défenseur,

Si la reine est tombée aux mains de l’oppresseur,

Si l’un et l’autre touche à son heure fatale.

Hélas ! ce dernier fruit de leur foi conjugale,

Ce malheureux enfant, à nos soins confié,

Excite encor ma crainte, ainsi que ma pitié.

Mon époux au palais porte un pied téméraire ;

Une ombre de respect pour son saint ministère

Peut-être adoucira ces vainqueurs forcenés.

On dit que ces brigands aux meurtres acharnés,

Qui remplissent de sang la terre intimidée,

Ont d’un dieu cependant conservé quelque idée ;

Tant la nature même, en toute nation,

Grava l’Être suprême et la religion.

Mais je me flatte en vain qu’aucun respect les touche ;

La crainte est dans mon cœur, et l’espoir dans ma bouche.

Je me meurs...

 

 

Scène II

 

IDAMÉ, ZAMTI, ASSÉLI

 

IDAMÉ.

Est-ce vous, époux infortuné ?

Notre sort sans retour est-il déterminé ?

Hélas ! qu’avez-vous vu ?

ZAMTI.

Ce que je tremble à dire.

Le malheur est au comble ; il n’est plus, cet empire :[7]

Sous le glaive étranger j’ai vu tout abattu.

De quoi nous a servi d’adorer la vertu ?

Nous étions vainement, dans une paix profonde,

Et les législateurs et l’exemple du monde ;

Vainement par nos lois l’univers fut instruit :

La sagesse n’est rien ; la force a tout détruit.

J’ai vu de ces brigands la horde hyperborée,[8]

Par des fleuves de sang se frayant une entrée

Sur les corps entassés de nos frères mourants,

Portant partout le glaive et les feux dévorants.

Ils pénètrent en foule à la demeure auguste

Où de tous les humains le plus grand, le plus juste,

D’un front majestueux attendait le trépas.

La reine évanouie était entre ses bras.

De leurs nombreux enfants ceux en qui le courage

Commençait vainement à croître avec leur âge,

Et qui pouvaient mourir les armes à la main,

Étaient déjà tombés sous le fer inhumain.

Il restait près de lui ceux dont la tendre enfance

N’avait que la faiblesse et des pleurs pour défense ;

On les voyait encore autour de lui pressés,

Tremblants à ses genoux qu’ils tenaient embrassés.

J’entre par des détours inconnus au vulgaire ;

J’approche en frémissant de ce malheureux père ;

Je vois ces vils humains, ces monstres des déserts,

À notre auguste maître osant donner des fers,

Traîner dans son palais, d’une main sanguinaire,

Le père, les enfants, et leur mourante mère.[9]

IDAMÉ.

C’est donc là leur destin ! Quel changement, ô cieux !

ZAMTI.

Ce prince infortuné tourne vers moi les yeux ;

Il m’appelle, il me dit, dans la langue sacrée,

Du conquérant tartare et du peuple ignorée :

« Conserve au moins le jour au dernier de mes fils ! »

Jugez si mes serments et mon cœur l’ont promis ;

Jugez de mon devoir quelle est la voix pressante.

J’ai senti ranimer ma force languissante ;

J’ai revolé vers vous. Les ravisseurs sanglants

Ont laissé le passage à mes pas chancelants ;

Soit que dans les fureurs de leur horrible joie,

Au pillage acharnés, occupés de leur proie,

Leur superbe mépris ait détourné les yeux ;

Soit que cet ornement d’un ministre des cieux,

Ce symbole sacré du grand dieu que j’adore,

À la férocité puisse imposer encore ;

Soit qu’enfin ce grand dieu, dans ses profonds desseins,

Pour sauver cet enfant qu’il a mis dans mes mains,

Sur leurs yeux vigilants répandant un nuage,

Ait égaré leur vue ou suspendu leur rage.

IDAMÉ.

Seigneur, il serait temps encor de le sauver :

Qu’il parte avec mon fils ; je les puis enlever :

Ne désespérons point, et préparons leur fuite ;

De notre prompt départ qu’Étau ait la conduite.

Allons vers la Corée, au rivage des mers.

Aux lieux où l’océan ceint ce triste univers.

La terre a des déserts et des antres sauvages ;

Portons-y ces enfants, tandis que les ravages

N’inondent point encor ces asiles sacrés,

Éloignés du vainqueur, et peut-être ignorés.

Allons ; le temps est cher, et la plainte inutile.

ZAMTI.

Hélas ! le fils des rois n’a pas même un asile !

J’attends les Coréens ; ils viendront, mais trop tard :

Cependant la mort vole au pied de ce rempart.

Saisissons, s’il se peut, le moment favorable

De mettre en sûreté ce gage inviolable.

 

 

Scène III

 

ZAMTI, IDAMÉ, ASSÉLI, ÉTAN

 

ZAMTI.

Étan, où courez-vous, interdit, consterné ?

IDAMÉ.

Fuyons de ce séjour au Scythe abandonné.

ÉTAN.

Vous êtes observés ; la fuite est impossible ;

Autour de notre enceinte une garde terrible

Aux peuples consternés offre de toutes parts

Un rempart hérissé de piques et de dards.

Les vainqueurs ont parlé ; l’esclavage en silence

Obéit à leur voix dans cette ville immense ;

Chacun reste immobile et de crainte et d’horreur

Depuis que sous le glaive est tombé l’empereur.

ZAMTI.

Il n’est donc plus !

IDAMÉ.

Ô cieux !

ÉTAN.

De ce nouveau carnage

Qui pourra retracer l’épouvantable image ?

Son épouse, ses fils sanglants et déchirés...

Ô famille de dieux sur la terre adorés !

Que vous dirai-je ? hélas ! leurs têtes exposées

Du vainqueur insolent excitent les risées,

Tandis que leurs sujets, tremblant de murmurer,

Baissent des yeux mourants qui craignent de pleurer.

De nos honteux soldats les alfanges[10] errantes

À genoux ont jeté leurs armes impuissantes.

Les vainqueurs fatigués dans nos murs asservis,

Lassés de leur victoire et de sang assouvis,

Publiant à la fin le terme du carnage,

Ont, au lieu de la mort, annoncé l’esclavage.

Mais d’un plus grand désastre on nous menace encor ;

On prétend que ce roi des fiers enfants du Nord,

Gengis-kan, que le ciel envoya pour détruire,

Dont les seuls lieutenants oppriment cet empire,

Dans nos murs autrefois inconnu, dédaigné,

Vient, toujours implacable, et toujours indigné,

Consommer sa colère et venger son injure.

Sa nation farouche est d’une autre nature

Que les tristes humains qu’enferment nos remparts :

Ils habitent des champs, des tentes et des chars ;[11]

Ils se croiraient gênés dans cette ville immense ;

De nos arts, de nos lois la beauté les offense.

Ces brigands vont changer en d’éternels déserts

Les murs que si longtemps admira l’univers.

IDAMÉ.

Le vainqueur vient sans doute armé de la vengeance.

Dans mon obscurité j’avais quelque espérance ;

Je n’en ai plus. Les cieux, à nous nuire attachés,

Ont éclairé la nuit où nous étions cachés.

Trop heureux les mortels inconnus à leur maître !

ZAMTI.

Les nôtres sont tombés : le juste ciel peut-être

Voudra pour l’orphelin signaler son pouvoir :

Veillons sur lui ; voilà notre premier devoir.

Que nous veut ce Tartare ?

IDAMÉ.

Ô ciel, prends ma défense !

 

 

Scène IV

 

ZAMTI, IDAMÉ, ASSÉLI, OCTAR, GARDES

 

OCTAR.

Esclaves, écoutez ; que votre obéissance

Soit l’unique réponse aux ordres de ma voix.

Il reste encore un fils du dernier de vos rois ;

C’est vous qui l’élevez : votre soin téméraire

Nourrit un ennemi dont il faut se défaire.

Je vous ordonne, au nom du vainqueur des humains,

De remettre aujourd’hui cet enfant dans mes mains :

Je vais l’attendre : allez ; qu’on m’apporte ce gage.

Pour peu que vous tardiez, le sang et le carnage

Vont de mon maître encor signaler le courroux,[12]

Et la destruction commencera par vous.

La nuit vient, le jour fuit ; vous, avant qu’il finisse,

Si vous aimez la vie, allez, qu’on obéisse.

 

 

Scène V

 

ZAMTI, IDAMÉ

 

IDAMÉ.

Ou sommes-nous réduits ? ô monstres ! ô terreur !

Chaque instant fait éclore une nouvelle horreur,

Et produit des forfaits dont l’âme intimidée

Jusqu’à ce jour de sang n’avait point eu d’idée.

Vous ne répondez rien ; vos soupirs élancés

Au ciel qui nous accable en vain sont adressés.

Enfant de tant de rois, faut-il qu’on sacrifie

Aux ordres d’un soldat ton innocente vie ?

ZAMTI.

J’ai promis, j’ai juré de conserver ses jours.

IDAMÉ.

De quoi lui serviront vos malheureux secours ?

Qu’importent vos serments, vos stériles tendresses ?

Etes-vous en état de tenir vos promesses ?

N’espérons plus.

ZAMTI.

Ah ciel ! Eh quoi ! vous voudriez

Voir du fils de mes rois les jours sacrifiés ?

IDAMÉ.

Non, je n’y puis penser sans des torrents de larmes,

Et si je n’étais mère, et si, dans mes alarmes,

Le ciel me permettait d’abréger un destin

Nécessaire à mon fils élevé dans mon sein,

Je vous dirais : Mourons, et, lorsque tout succombe,

Sur les pas de nos rois descendons dans la tombe.

ZAMTI.

Après l’atrocité de leur indigne sort,

Qui pourrait redouter et refuser la mort ?

Le coupable la craint, le malheureux l’appelle,

Le brave la défie, et marche au-devant d’elle ;

Le sage, qui l’attend, la reçoit sans regrets.[13]

IDAMÉ.

Quels sont en me parlant vos sentiments secrets ?

Vous baissez vos regards, vos cheveux se hérissent

Vous pâlissez, vos yeux de larmes se remplissent :

Mon cœur répond au vôtre ; il sent tous vos tourments.

Mais que résolvez-vous ?

ZAMTI.

De garder mes serments.

Auprès de cet enfant, allez, daignez m’attendre.

IDAMÉ.

Mes prières, mes cris, pourront-ils le défendre ?

 

 

Scène VI

 

ZAMTI, ÉTAN

 

ÉTAN.

Seigneur, votre pitié ne peut le conserver.

Ne songez qu’à l’état, que sa mort peut sauver :

Pour le salut du peuple il faut bien qu’il périsse.[14]

ZAMTI.

Oui... je vois qu’il faut faire un triste sacrifice.

Écoute : cet empire est-il cher à tes yeux ?

Reconnais-tu ce dieu de la terre et des cieux,

Ce dieu que sans mélange annonçaient nos ancêtres,

Méconnu par le bonze, insulté par nos maîtres ?

ÉTAN.

Dans nos communs malheurs il est mon seul appui :

Je pleure la patrie, et n’espère qu’en lui.

ZAMTI.

Jure ici par son nom, par sa toute-puissance,

Que tu conserveras dans l’éternel silence

Le secret qu’en ton sein je dois ensevelir.

Jure-moi que tes mains oseront accomplir

Ce que les intérêts et les lois de l’empire,

Mon devoir, et mon dieu, vont par moi te prescrire.

ÉTAN.

Je le jure, et je veux, dans ces murs désolés,

Voir nos malheurs communs sur moi seul assemblés,

Si, trahissant vos vœux, et démentant mon zèle,

Ou ma bouche ou ma main vous était infidèle.

ZAMTI.

Allons, il ne m’est plus permis de reculer.

ÉTAN.

De vos yeux attendris je vois des pleurs couler.

Hélas ! de tant de maux les atteintes cruelles

Laissent donc place encore à des larmes nouvelles !

ZAMTI.

On a porté l’arrêt ! rien ne peut le changer !

ÉTAN.

On presse ; et cet enfant, qui vous est étranger...

ZAMTI.

Étranger ! lui ! mon roi !

ÉTAN.

Notre roi fut son père ;

Je le sais, j’en frémis : parlez, que dois-je faire ?

ZAMTI.

On compte ici mes pas ; j’ai peu de liberté.

Sers-toi de la faveur de ton obscurité.

De ce dépôt sacré tu sais quel est l’asile :

Tu n’es point observé ; l’accès t’en est facile.

Cachons pour quelque temps cet enfant précieux

Dans le sein des tombeaux bâtis par ses aïeux.

Nous remettrons bientôt au chef de la Corée

Ce tendre rejeton d’une tige adorée.

Il peut ravir du moins à nos cruels vainqueurs

Ce malheureux enfant, l’objet de leurs terreurs :

Il peut sauver mon roi. Je prends sur moi le reste.

ÉTAN.

Et que deviendrez-vous sans ce gage funeste ?

Que pourrez-vous répondre au vainqueur irrité ?

ZAMTI.

J’ai de quoi satisfaire à sa férocité.

ÉTAN.

Vous, seigneur ?

ZAMTI.

Ô nature ! ô devoir tyrannique !

ÉTAN.

Eh bien ?

ZAMTI.

Dans son berceau saisis mon fils unique.

ÉTAN.

Votre fils !

ZAMTI.

Songe au roi que tu dois conserver.

Prends mon fils... que son sang... je ne puis achever.

ÉTAN.

Ah ! que m’ordonnez-vous ?

ZAMTI.

Respecte ma tendresse ;

Respecte mon malheur, et surtout ma faiblesse ;

N’oppose aucun obstacle à cet ordre sacré,

Et remplis ton devoir après l’avoir juré.

ÉTAN.

Vous m’avez arraché ce serment téméraire.

À quel devoir affreux me faut-il satisfaire ?

J’admire avec horreur ce dessein généreux ;

Mais si mon amitié...

ZAMTI.

C’en est trop, je le veux.

Je suis père ; et ce cœur, qu’un tel arrêt déchire,

S’en est dit cent fois plus que tu ne peux m’en dire.

J’ai fait taire le sang, fais taire l’amitié.

Pars.

ÉTAN.

Il faut obéir.

ZAMTI.

Laisse-moi, par pitié.

 

 

Scène VII

 

ZAMTI

 

J’ai fait taire le sang ! Ah ! trop malheureux père !

J’entends trop cette voix si fatale et si chère.

Ciel ! impose silence aux cris de ma douleur :

Mon épouse, mon fils, me déchirent le cœur.

De ce cœur effrayé cache-moi la blessure.

L’homme est trop faible, hélas ! pour dompter la nature :

Que peut-il par lui-même ? achève, soutiens-moi ;

Affermis la vertu prête à tomber sans toi.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

ZAMTI

 

Étan auprès de moi tarde trop à se rendre :

Il faut que je lui parle ; et je crains de l’entendre.

Je tremble malgré moi de son fatal retour.

Ô mon fils ! mon cher fils ! as-tu perdu le jour ?

Aura-t-on consommé ce fatal sacrifice ?

Je n’ai pu de ma main te conduire au supplice ;

Je n’en eus pas la force ; en ai-je assez au moins

Pour apprendre l’effet de mes funestes soins ?

En ai-je encore assez pour cacher mes alarmes ?

 

 

Scène II

 

ZAMTI, ÉTAN

 

ZAMTI.

Viens, ami... je t’entends... je sais tout par tes larmes.

ÉTAN.

Votre malheureux fils...

ZAMTI.

Arrête, parle-moi

De l’espoir de l’empire, et du fils de mon roi ;

Est-il en sûreté ?

ÉTAN.

Les tombeaux de ses pères

Cachent à nos tyrans sa vie et ses misères.

Il vous devra des jours pour souffrir commencés ;

Présent fatal, peut-être !

ZAMTI.

Il vit : c’en est assez.

Ô vous, à qui je rends ces services fidèles !

Ô mes rois ! pardonnez mes larmes paternelles.

ÉTAN.

Osez-vous en ces lieux gémir en liberté ?

ZAMTI.

Où porter ma douleur et ma calamité ?

Et comment désormais soutenir les approches,

Le désespoir, les cris, les éternels reproches,

Les imprécations d’une mère en fureur ?

Encor, si nous pouvions prolonger son erreur !

ÉTAN.

On a ravi son fils dans sa fatale absence :

À nos cruels vainqueurs on conduit son enfance ;

Et soudain j’ai volé pour donner mes secours

Au royal orphelin dont on poursuit les jours.

ZAMTI.

Ah ! du moins, cher Étan, si tu pouvais lui dire

Que nous avons livré l’héritier de l’empire,

Que j’ai caché mon fils, qu’il est en sûreté !

Imposons quelque temps à sa crédulité.

Hélas ! la vérité si souvent est cruelle !

On l’aime ; et les humains sont malheureux par elle.[15]

Allons... ciel ! elle-même approche de ces lieux ;

La douleur et la mort sont peintes dans ses yeux.

 

 

Scène III

 

ZAMTI, IDAMÉ

 

IDAMÉ.

Qu’ai-je vu ? Qu’a-t-on fait ? barbare, est-il possible ?

L’avez-vous commandé ce sacrifice horrible ?

Non, je ne puis le croire ; et le ciel irrité

N’a pas dans votre sein mis tant de cruauté.

Non, vous ne serez point plus dur et plus barbare

Que la loi du vainqueur, et le fer du Tartare.

Vous pleurez, malheureux !

ZAMTI.

Ah ! pleurez avec moi ;

Mais avec moi songez à sauver votre roi.

IDAMÉ.

Que j’immole mon fils !

ZAMTI.

Telle est notre misère :

Vous êtes citoyenne avant que d’être mère.

IDAMÉ.

Quoi ! sur toi la nature a si peu de pouvoir !

ZAMTI.

Elle n’en a que trop, mais moins que mon devoir ;

Et je dois plus au sang de mon malheureux maître,

Qu’à cet enfant obscur à qui j’ai donné l’être.

IDAMÉ.

Non, je ne connais point cette horrible vertu.

J’ai vu nos murs en cendre, et ce trône abattu ;

J’ai pleuré de nos rois les disgrâces affreuses ;

Mais par quelles fureurs, encor plus douloureuses,

Veux-tu, de ton épouse avançant le trépas,

Livrer le sang d’un fils qu’on ne demande pas ?

Ces rois ensevelis, disparus dans la poudre,

Sont-ils pour toi des dieux dont tu craignes la foudre ?[16]

À ces dieux impuissants, dans la tombe endormis,

As-tu fait le serment d’assassiner ton fils ?

Hélas ! grands et petits, et sujets, et monarques,

Distingués un moment par de frivoles marques,[17]

Égaux par la nature, égaux par le malheur,

Tout mortel est chargé de sa propre douleur ;[18]

Sa peine lui suffit ; et, dans ce grand naufrage,

Rassembler nos débris, voilà notre partage.

Où serais-je, grand dieu, si ma crédulité

Eût tombé dans le piège à mes pas présenté ?

Auprès du fils des rois si j’étais demeurée,

La victime aux bourreaux allait être livrée,

Je cessais d’être mère, et le même couteau

Sur le corps de mon fils me plongeait au tombeau.

Grâces à mon amour, inquiète, troublée,

À ce fatal berceau l’instinct m’a rappelée.

J’ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;

Mes mains l’ont arraché des mains des ravisseurs.

Barbare, ils n’ont point eu ta fermeté cruelle ;

J’en ai chargé soudain cette esclave fidèle,

Qui soutient de son lait ses misérables jours,

Ces jours qui périssaient sans moi, sans mon secours ;

J’ai conservé le sang du fils et de la mère,

Et j’ose dire encor de son malheureux père.

ZAMTI.

Quoi ! mon fils est vivant !

IDAMÉ.

Oui, rends grâces au ciel,

Malgré toi favorable à ton cœur paternel.

Repens-toi.

ZAMTI.

Dieu des cieux, pardonnez cette joie,

Qui se mêle un moment aux pleurs où je me noie !

Ô ma chère Idamé ! ces moments seront courts :

Vainement de mon fils vous prolongiez les jours ;

Vainement vous cachiez cette fatale offrande :

Si nous ne donnons pas le sang qu’on nous demande,

Nos tyrans soupçonneux seront bientôt vengés ;

Nos citoyens tremblants, avec nous égorgés,

Vont payer de vos soins les efforts inutiles ;

De soldats entourés, nous n’avons plus d’asiles ;

Et mon fils, qu’au trépas vous croyez arracher,

À l’œil qui le poursuit ne peut plus se cacher.

Il faut subir son sort.[19]

IDAMÉ.

Ah ! cher époux, demeure ;

Écoute-moi du moins.

ZAMTI.

Hélas !... il faut qu’il meure.

IDAMÉ.

Qu’il meure ! arrête, tremble, et crains mon désespoir ;

Crains sa mère.

ZAMTI.

Je crains de trahir mon devoir.

Abandonnez le votre ; abandonnez ma vie

Aux détestables mains d’un conquérant impie.

C’est mon sang qu’à Gengis il vous faut demander.

Allez, il n’aura pas de peine à raccorder.

Dans le sang d’un époux trempez vos mains perfides ;

Allez : ce jour n’est fait que pour des parricides.

Rendez vains mes serments, sacrifiez nos lois,[20]

Immolez votre époux, et le sang de vos rois.

IDAMÉ.

De mes rois ! Va, te dis-je ; ils n’ont rien à prétendre ;

Je ne dois point mon sang en tribut à leur cendre :

Va, le nom de sujet n’est pas plus saint pour nous

Que ces noms si sacrés et de père et d’époux.

La nature et l’hymen, voilà les lois premières,

Les devoirs, les liens, des nations entières ;

Ces lois viennent des dieux ; le reste est des humains.[21]

Ne me fais point haïr le sang des souverains :

Oui, sauvons l’orphelin d’un vainqueur homicide ;

Mais ne le sauvons pas au prix d’un parricide ;

Que les jours de mon fils n’achètent point ses jours :

Loin de l’abandonner, je vole à son secours ;

Je prends pitié de lui ; prends pitié de toi-même,

De ton fils innocent, de sa mère qui t’aime.

Je ne menace plus, je tombe à tes genoux.

Ô père infortuné ! cher et cruel époux !

Pour qui j’ai méprisé, tu t’en souviens peut-être,

Ce mortel qu’aujourd’hui le sort a fait ton maître ;

Accorde-moi mon fils, accorde-moi ce sang

Que le plus pur amour a formé dans mon flanc,

Et ne résiste point au cri terrible et tendre

Qu’à tes sens désolés l’amour a fait entendre.[22]

ZAMTI.

Ah ! c’est trop abuser du charme et du pouvoir

Dont la nature et vous combattez mon devoir.

Trop faible épouse, hélas ! si vous pouviez connaître...

IDAMÉ.

Je suis faible, oui, pardonne; une mère doit l’être.

Je n’aurai point de toi ce reproche à souffrir,

Quand il faudra te suivre, et qu’il faudra mourir.

Cher époux, si tu peux au vainqueur sanguinaire,

À la place du fils, sacrifier la mère,

Je suis prête : Idamé ne se plaindra de rien ;

Et mon cœur est encore aussi grand que le tien.

ZAMTI.

Oui, j’en crois ta vertu.

 

 

Scène IV

 

ZAMTI, IDAMÉ, OCTAR, GARDES

 

OCTAR.

Quoi ! vous osez reprendre

Ce dépôt que ma voix vous ordonna de rendre ?

Soldats, suivez leurs pas, et me répondez d’eux :

Saisissez cet enfant qu’ils cachent à mes yeux ;

Allez : votre empereur en ces lieux va paraître ;

Apportez la victime aux pieds de votre maître.

Soldats, veillez sur eux.

ZAMTI.

Je suis prêt d’obéir :

Vous aurez cet enfant.

IDAMÉ.

Je ne le puis souffrir :

Non, vous ne l’obtiendrez, cruels, qu’avec ma vie.

OCTAR.

Qu’on fasse retirer cette femme hardie.

Voici votre empereur ; ayez soin d’empêcher

Que tous ces vils captifs osent en approcher.

 

 

Scène V

 

GENGIS, OCTAR, OSMAN, TROUPE DE GUERRIERS

 

GENGIS.

On a poussé trop loin le droit de ma conquête.

Que le glaive se cache, et que la mort s’arrête :

Je veux que les vaincus respirent désormais.

J’envoyai la terreur, et j’apporte la paix :

La mort du fils des rois suffit à ma vengeance.

Étouffons dans son sang la fatale semence

Des complots éternels et des rebellions,

Qu’un fantôme de prince inspire aux nations.

Sa famille est éteinte : il vit ; il doit la suivre.

Je n’en veux qu’à des rois; mes sujets doivent vivre.

Cessez de mutiler tous ces grands monuments,

Ces prodiges des arts consacrés par les temps ;[23]

Respectez-les, ils sont le prix de mon courage :

Qu’on cesse de livrer aux flammes, au pillage,

Ces archives de lois, ce vaste amas d’écrits,

Tous ces fruits du génie, objets de vos mépris :

Si l’erreur les dicta, cette erreur m’est utile ;

Elle occupe ce peuple, et le rend plus docile.[24]

Octar, je vous destine à porter mes drapeaux

Aux lieux ou le soleil renaît du sein des eaux.

À un de ses suivants.

Vous, dans l’Inde soumise, humble dans sa défaite,

Soyez de mes décrets le fidèle interprète,

Tandis qu’en Occident je fais voler mes fils

Des murs de Samarcande aux bords du Tanaïs.

Sortez : demeure, Octar.

 

 

Scène VI

 

GENGIS, OCTAR

 

GENGIS.

Eh bien ! pouvais-tu croire

Que le sort m’élevât à ce comble de gloire ?

Je foule aux pieds ce trône, et je règne en des lieux

Où mon front avili n’osa lever les yeux.

Voici donc ce palais, cette superbe ville

Où, caché dans la foule, et cherchant un asile,

J’essuyai les mépris qu’à l’abri du danger

L’orgueilleux citoyen prodigue à l’étranger :

On dédaignait un Scythe, et la honte et l’outrage

De mes vœux mal conçus devinrent le partage ;

Une femme ici même a refusé la main

Sous qui, depuis cinq ans, tremble le genre humain

OCTAR.

Quoi ! dans ce haut degré de gloire et de puissance,

Quand le monde à vos pieds se prosterne en silence,

D’un tel ressouvenir vous seriez occupé !

GENGIS.

Mon esprit, je l’avoue, en fut toujours frappé.

Des affronts attachés à mon humble fortune

C’est le seul dont je garde une idée importune.

Je n’eus que ce moment de faiblesse et d’erreur :

Je crus trouver ici le repos de mon cœur ;

Il n’est point dans l’éclat dont le sort m’environne :

La gloire le promet ; l’amour, dit-on, le donne.

J’en conserve un dépit trop indigne de moi ;

Mais au moins je voudrais qu’elle connût son roi ;

Que son œil entrevît, du sein de la bassesse,

De qui son imprudence outragea la tendresse ;

Qu’à l’aspect des grandeurs, qu’elle eût pu partager,

Son désespoir secret servît à me venger.

OCTAR.

Mon oreille, seigneur, était accoutumée

Aux cris de la victoire et de la renommée,

Au bruit des murs fumants renversés sous vos pas,

Et non à ces discours, que je ne conçois pas.

GENGIS.

Non, depuis qu’en ces lieux mon âme fut vaincue,

Depuis que ma fierté fut ainsi confondue,

Mon cœur s’est désormais défendu sans retour

Tous ces vils sentiments qu’ici l’on nomme amour.

Idamé, je l’avoue, en cette âme égarée

Fit une impression que j’avais ignorée.

Dans nos antres du Nord, dans nos stériles champs,

Il n’est point de beauté qui subjugue nos sens ;

De nos travaux grossiers les compagnes sauvages

Partageaient l’âpreté de nos mâles courages :

Un poison tout nouveau me surprit en ces lieux ;

La tranquille Idamé le portait dans ses yeux :

Ses paroles, ses traits, respiraient l’art de plaire.

Je rends grâce au refus qui nourrit ma colère ;

Son mépris dissipa ce charme suborneur,

Ce charme inconcevable, et souverain du cœur.

Mon bonheur m’eût perdu; mon âme tout entière

Se doit aux grands objets de ma vaste carrière.

J’ai subjugué le monde, et j’aurais soupiré !

Ce trait injurieux, dont je fus déchiré,

Ne rentrera jamais dans mon âme offensée ;

Je bannis sans regret cette lâche pensée :

Une femme sur moi n’aura point ce pouvoir ;

Je la veux oublier, je ne veux point la voir :

Qu’elle pleure à loisir sa fierté trop rebelle ;

Octar, je vous défends que l’on s’informe d’elle.

OCTAR.

Vous avez en ces lieux des soins plus importants.

GENGIS.

Oui, je me souviens trop de tant d’égarements.

 

 

Scène VII

 

GENGIS, OCTAR, OSMAN

 

OSMAN.

La victime, seigneur, allait être égorgée ;

Une garde autour d’elle était déjà rangée ;

Mais un événement, que je n’attendais pas,

Demande un nouvel ordre, et suspend son trépas ;

Une femme éperdue, et de larmes baignée,

Arrive, tend les bras à la garde indignée,

Et nous surprenant tous par ses cris forcenés :

« Arrêtez, c’est mon fils que vous assassinez !

« C’est mon fils ! on vous trompe au choix de la victime. »

Le désespoir affreux qui parle et qui l’anime,

Ses yeux, son front, sa voix, ses sanglots, ses clameurs,

Sa fureur intrépide au milieu de ses pleurs,

Tout semblait annoncer, par ce grand caractère,

Le cri de la nature, et le cœur d’une mère.

Cependant son époux devant nous appelé,

Non moins éperdu qu’elle, et non moins accablé,

Mais sombre et recueilli dans sa douleur funeste :

« De nos rois, a-t-il dit, voilà ce qui nous reste ;

« Frappez : voilà le sang que vous me demandez. »

De larmes, en parlant, ses yeux sont inondés.

Cette femme à ces mots d’un froid mortel saisie,

Longtemps sans mouvement, sans couleur, et sans vie,

Ouvrant enfin les yeux, d’horreur appesantis,

Dès qu’elle a pu parler a réclamé son fils :

Le mensonge n’a point des douleurs si sincères ;

On ne versa jamais de larmes plus amères.

On doute, on examine, et je reviens confus

Demander à vos pieds vos ordres absolus.

GENGIS.

Je saurai démêler un pareil artifice ;

Et qui m’a pu tromper est sûr de son supplice.

Ce peuple de vaincus prétend-il m’aveugler ?

Et veut-on que le sang recommence à couler ?

OCTAR.

Cette femme ne peut tromper votre prudence :

Du fils de l’empereur elle a conduit l’enfance :

Aux enfants de son maître on s’attache aisément ;

Le danger, le malheur ajoute au sentiment ;

Le fanatisme alors égale la nature,

Et sa douleur si vraie ajoute à l’imposture.

Bientôt, de son secret perçant l’obscurité,

Vos yeux sur cette nuit répandront la clarté.

GENGIS.

Quelle est donc cette femme ?

OCTAR.

On dit qu’elle est unie

À l’un de ces lettrés que respectait l’Asie,

Qui, trop enorgueillis du faste de leurs lois,

Sur leur vain tribunal osaient braver cent rois.

Leur foule est innombrable : ils sont tous dans les chaînes ;

Ils connaîtront enfin des lois plus souveraines :

Zamti, c’est là le nom de cet esclave altier

Qui veillait sur l’enfant qu’on doit sacrifier.

GENGIS.

Allez interroger ce couple condamnable ;

Tirez la vérité de leur bouche coupable ;

Que nos guerriers surtout, à leurs postes fixés,

Veillent dans tous les lieux où je les ai placés ;

Qu’aucun d’eux ne s’écarte. On parle de surprise ;

Les Coréens, dit-on, tentent quelque entreprise ;

Vers les rives du fleuve on a vu des soldats.

Nous saurons quels mortels s’avancent au trépas,

Et si l’on veut forcer les enfants de la guerre

À porter le carnage aux bornes de la terre.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

GENGIS, OSMAN, TROUPE DE GUERRIERS

 

GENGIS.

A-t-on de ces captifs éclairci l’imposture ?

A-t-on connu leur crime et vengé mon injure ?

Ce rejeton des rois, à leur garde commis,

Entre les mains d’Octar est-il enfin remis ?

OSMAN.

Il cherche à pénétrer dans ce sombre mystère.

À l’aspect des tourments, ce mandarin sévère

Persiste en sa réponse avec tranquillité ;

Il semble sur son front porter la vérité :

Son épouse en tremblant nous répond par des larmes ;

Sa plainte, sa douleur, augmente encor ses charmes.

De pitié malgré nous nos cœurs étaient surpris,

Et nous nous étonnions de nous voir attendris :

Jamais rien de si beau ne frappa notre vue.

Seigneur, le croiriez-vous ? cette femme éperdue

À vos sacrés genoux demande à se jeter.

« Que le vainqueur des rois daigne enfin m’écouter :

« Il pourra d’un enfant protéger l’innocence ;

« Malgré ses cruautés j’espère en sa clémence :

« Puisqu’il est tout puissant, il sera généreux ;

« Pourrait-il rebuter les pleurs des malheureux ? »

C’est ainsi qu’elle parle ; et j’ai dû lui promettre

Qu’à vos pieds en ces lieux, vous daignerez l’admettre.

GENGIS.

De ce mystère enfin je dois être éclairci.

À sa suite.

Oui, qu’elle vienne : allez, et qu’on l’amène ici.

Qu’elle ne pense pas que, par de vaines plaintes,

Des soupirs affectés, et quelques larmes feintes,

Aux yeux d’un conquérant on puisse en imposer :

Les femmes de ces lieux ne peuvent m’abuser

Je n’ai que trop connu leurs larmes infidèles,

Et mon cœur dès longtemps s’est affermi contre elles.

Elle cherche un honneur dont dépendra son sort ;

Et vouloir me tromper, c’est demander la mort.

OSMAN.

Voilà cette captive à vos pieds amenée.

GENGIS.

Que vois-je ? est-il possible ? ô ciel ! ô destinée !

Ne me trompé-je point ? est-ce un songe ? une erreur ?

C’est Idamé ! c’est elle ! et mes sens...

 

 

Scène II

 

GENGIS, IDAMÉ, OCTAR, OSMAN, GARDES

 

IDAMÉ.

Ah ! seigneur,

Tranchez les tristes jours d’une femme éperdue.

Vous devez vous venger, je m’y suis attendue ;

Mais, seigneur, épargnez un enfant innocent.

GENGIS.

Rassurez-vous ; sortez de cet effroi pressant...

Ma surprise, madame, est égale à la vôtre...

Le destin qui fait tout nous trompa l’un et l’autre.

Les temps sont bien changés : mais si l’ordre des cieux

D’un habitant du Nord, méprisable à vos yeux,

A fait un conquérant sous qui tremble l’Asie,

Ne craignez rien pour vous, votre empereur oublie

Les affronts qu’en ces lieux essuya Témugin.

J’immole à ma victoire, à mon trône, au destin,

Le dernier rejeton d’une race ennemie :

Le repos de l’état me demande sa vie ;

Il faut qu’entre mes mains ce dépôt soit livré.

Votre cœur sur un fils doit être rassuré ;

Je le prends sous ma garde.

IDAMÉ.

À peine je respire.

GENGIS.

Mais de la vérité, madame, il faut m’instruire :

Quel indigne artifice ose-t-on m’opposer ?

De vous, de votre époux, qui prétend m’imposer ?

IDAMÉ.

Ah ! des infortunés épargnez la misère.

GENGIS.

Vous savez si je dois haïr ce téméraire.

IDAMÉ.

Vous, seigneur !

GENGIS.

J’en dis trop, et plus que je ne veux.

IDAMÉ.

Ah ! rendez-moi, seigneur, un enfant malheureux :

Vous me l’avez promis ; sa grâce est prononcée.

GENGIS.

Sa grâce est dans vos mains : ma gloire est offensée,

Mes ordres méprisés, mon pouvoir avili ;

En un mot, vous savez jusqu’où je suis trahi.

C’est peu de m’enlever le sang que je demande,

De me désobéir alors que je commande ;

Vous êtes dès longtemps instruite à m’outrager :

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je dois me venger.

Votre époux !... ce seul nom le rend assez coupable.

Quel est donc ce mortel, pour vous si respectable ?

Qui sous ses lois, madame, a pu vous captiver ?

Quel est cet insolent qui pense me braver ?

Qu’il vienne.

IDAMÉ.

Mon époux, vertueux et fidèle,

Objet infortuné de ma douleur mortelle,

Servit son dieu, son roi, rendit mes jours heureux.

GENGIS.

Qui !... lui ? Mais depuis quand formâtes-vous ces nœuds ?

IDAMÉ.

Depuis que loin de nous le sort, qui vous seconde ?

Eut entraîné vos pas pour le malheur du monde.

GENGIS.

J’entends ; depuis le jour que je fus outragé,

Depuis que de vous deux je dus être vengé,

Depuis que vos climats ont mérité ma haine.

 

 

Scène III

 

GENGIS, OCTAR, OSMAN, d’un côté, IDAMÉ, ZAMTI, de l’autre, GARDES

 

GENGIS.

Parle ; as-tu satisfait à ma loi souveraine ?

As-tu mis dans mes mains le fils de l’empereur ?

ZAMTI.

J’ai rempli mon devoir, c’en est fait ; oui, seigneur.

GENGIS.

Tu sais si je punis la fraude et l’insolence :

Tu sais que rien n’échappe aux coups de ma vengeance ;

Que si le fils des rois par toi m’est enlevé,

Malgré ton imposture, il sera retrouvé ;

Que son trépas certain va suivre ton supplice.

À ses gardes.

Mais je veux bien le croire. Allez, et qu’on saisisse

L’enfant que cet esclave a remis en vos mains.

Frappez.

ZAMTI.

Malheureux père !

IDAMÉ.

Arrêtez, inhumains !

Ah ! seigneur, est-ce ainsi que la pitié vous presse ?

Est-ce ainsi qu’un vainqueur sait tenir sa promesse ?

GENGIS.

Est-ce ainsi qu’on m’abuse, et qu’on croit me jouer ?

C’en est trop ; écoutez, il faut tout m’avouer.

Sur cet enfant, madame, expliquez-vous sur l’heure,

Instruisez-moi de tout ; répondez, ou qu’il meure.

IDAMÉ.

Eh bien ! mon fils l’emporte : et si, dans mon malheur,

L’aveu que la nature arrache à ma douleur

Est encore à vos yeux une offense nouvelle ;

S’il faut toujours du sang à votre âme cruelle,

Frappez ce triste cœur qui cède à son effroi,

Et sauvez un mortel plus généreux que moi.

Seigneur, il est trop vrai que notre auguste maître,

Qui, sans vos seuls exploits, n’eût point cessé de l’être,

A remis à mes mains, aux mains de mon époux,

Ce dépôt respectable à tout autre qu’à vous.

Seigneur, assez d’horreurs suivaient votre victoire,

Assez de cruautés ternissaient tant de gloire ;

Dans des fleuves de sang tant d’innocents plongés,

L’empereur et sa femme, et cinq fils égorgés,

Le fer de tous cotés dévastant cet empire,

Tous ces champs de carnage auraient dû vous suffire.

Un barbare en ces lieux est venu demander

Ce dépôt précieux que j’aurais dû garder,

Ce fils de tant de rois, notre unique espérance.

À cet ordre terrible, à cette violence,

Mon époux, inflexible en sa fidélité,

N’a vu que son devoir, et n’a point hésité :

Il a livré son fils. La nature outragée

Vainement déchirait son âme partagée ;

Il imposait silence à ses cris douloureux.

Vous deviez ignorer ce sacrifice affreux :

J’ai dû plus respecter sa fermeté sévère ;

Je devais l’imiter : mais enfin je suis mère ;

Mon âme est au-dessous d’un si cruel effort ;

Je n’ai pu de mon fils consentir à la mort.

Hélas ! au désespoir que j’ai trop fait paraître,

Une mère aisément pouvait se reconnaître.

Voyez de cet enfant le père confondu,

Qui ne vous a trahi qu’à force de vertu :

L’un n’attend son salut que de son innocence ;

Et l’autre est respectable alors qu’il vous offense.

Ne punissez que moi, qui trahis à-la-fois

Et l’époux que j’admire, et le sang de mes rois.

Digne époux ! digne objet de toute ma tendresse !

La pitié maternelle est ma seule faiblesse :

Mon sort suivra le tien ; je meurs si tu péris ;

Pardonne-moi du moins d’avoir sauvé ton fils.

ZAMTI.

Je t’ai tout pardonné, je n’ai plus à me plaindre.

Pour le sang de mon roi je n’ai plus rien à craindre ;

Ses jours sont assurés.

GENGIS.

Traître, ils ne le sont pas :

Va réparer ton crime, ou subir le trépas.

ZAMTI.

Le crime est d’obéir à des ordres injustes.

La souveraine voix de mes maîtres augustes,

Du sein de leurs tombeaux, parle plus haut que toi :

Tu fus notre vainqueur, et tu n’es pas mon roi ;

Si j’étais ton sujet, je te serais fidèle.

Arrache-moi la vie, et respecte mon zèle :

Je t’ai livré mon fils, j’ai pu te l’immoler ;

Penses-tu que pour moi je puisse encor trembler ?

GENGIS.

Qu’on l’ôte de mes yeux.

IDAMÉ.

Ah ! daignez...

GENGIS.

Qu’on l’entraîne.

IDAMÉ.

Non, n’accablez que moi des traits de votre haine.

Cruel ! qui m’aurait dit que j’aurais par vos coups

Perdu mon empereur, mon fils, et mon époux ?

Quoi ! votre aine jamais ne peut être amollie ?

GENGIS.

Allez, suivez l’époux à qui le sort vous lie.

Est-ce à vous de prétendre encore à me toucher ?

Et quel droit avez-vous de me rien reprocher ?

IDAMÉ.

Ah ! je l’avais prévu, je n’ai plus d’espérance.

GENGIS.

Allez, dis-je, Idamé : si jamais la clémence

Dans mon cœur malgré moi pouvait encore entrer,

Vous sentez quels affronts il faudrait réparer.

 

 

Scène IV

 

GENGIS, OCTAR

 

GENGIS.

D’où vient que je gémis ? d’où vient que je balance ?

Quel dieu parlait en elle, et prenait sa défense ?

Est-il dans les vertus, est-il dans la beauté

Un pouvoir au-dessus de mon autorité ?

Ah ! demeurez, Octar ; je me crains, je m’ignore ;

Il me faut un ami, je n’en eus point encore ;

Mon cœur en a besoin.

OCTAR.

Puisqu’il faut vous parler,

S’il est des ennemis qu’on vous doive immoler,

Si vous voulez couper d’une race odieuse,

Dans ses derniers rameaux, la tige dangereuse,

Précipitez sa perte ; il faut que la rigueur,

Trop nécessaire appui du trône d’un vainqueur,

Frappe sans intervalle un coup sûr et rapide :

C’est un torrent qui passe en son cours homicide ;

Le temps ramène l’ordre et la tranquillité ;

Le peuple se façonne à la docilité ;

De ses premiers malheurs l’image est affaiblie ;

Bientôt il les pardonne, et même il les oublie.

Mais lorsque goutte à goutte on fait couler le sang,

Qu’on ferme avec lenteur, et qu’on rouvre le flanc,

Que les jours renaissants ramènent le carnage,

Le désespoir tient lieu de force et de courage,

Et fait d’un peuple faible un peuple d’ennemis,

D’autant plus dangereux qu’ils étaient plus soumis.

GENGIS.

Quoi ! c’est cette Idamé ! quoi ! c’est là cette esclave !

Quoi ! l’hymen l’a soumise au mortel qui me brave !

OCTAR.

Je conçois que pour elle il n’est point de pitié ;

Vous ne lui devez plus que votre inimitié.

Cet amour, dites-vous, qui vous toucha pour elle,

Fut d’un feu passager la légère étincelle :

Ses imprudents refus, la colère, et le temps,

En ont éteint dans vous les restes languissants ;

Elle n’est à vos yeux qu’une femme coupable,

D’un criminel obscur épouse méprisable.

GENGIS.

Il en sera puni ; je le dois, je le veux :

Ce n’est pas avec lui que je suis généreux.

Moi, laisser respirer un vaincu que j’abhorre !

Un esclave ! un rival !

OCTAR.

Pourquoi vit-il encore ?

Vous êtes tout puissant, et n’êtes point vengé !

GENGIS.

Juste ciel ! à ce point mon cœur serait changé !

C’est ici que ce cœur connaîtrait les alarmes,

Vaincu par la beauté, désarmé par les larmes,

Dévorant mon dépit et mes soupirs honteux !

Moi, rival d’un esclave, et d’un esclave heureux !

Je souffre qu’il respire, et cependant on l’aime !

Je respecte Idamé jusqu’en son époux même ;

Je crains de la blesser en enfonçant mes coups

Dans le cœur détesté de cet indigne époux.

Est-il bien vrai que j’aime ? est-ce moi qui soupire ?

Qu’est-ce donc que l’amour ? a-t-il donc tant d’empire ?

OCTAR.

Je n’appris qu’à combattre, à marcher sous vos lois ;

Mes chars et mes coursiers, mes flèches, mon carquois,

Voilà mes passions et ma seule science :

Des caprices du cœur j’ai peu d’intelligence ;

Je connais seulement la victoire et nos mœurs :

Les captives toujours ont suivi leurs vainqueurs.

Cette délicatesse importune, étrangère,

Dément votre fortune et votre caractère.

Et qu’importe pour vous qu’une esclave de plus

Attende en gémissant vos ordres absolus ?

GENGIS.

Qui connaît mieux que moi jusqu’où va ma puissance ?

Je puis, je le sais trop, user de violence ;

Mais quel bonheur honteux, cruel, empoisonné,

D’assujettir un cœur qui ne s’est point donné,

De ne voir en des yeux, dont on sent les atteintes,

Qu’un nuage de pleurs et d’éternelles craintes,

Et de ne posséder, dans sa funeste ardeur,

Qu’une esclave tremblante à qui l’on fait horreur !

Les monstres des forêts qu’habitent nos Tartares

Ont des jours plus sereins, des amours moins barbares.

Enfin il faut tout dire ; Idamé prit sur moi

Un secret ascendant qui m’imposait la loi.

Je tremble que mon cœur aujourd’hui s’en souvienne :

J’en étais indigné ; son âme eut sur la mienne,

Et sur mon caractère, et sur ma volonté,

Un empire plus sûr et plus illimité,

Que je n’en ai reçu des mains de la victoire

Sur cent rois détrônés, accablés de ma gloire :

Voilà ce qui tantôt excitait mon dépit.

Je la veux pour jamais chasser de mon esprit.

Je me rends tout entier à ma grandeur suprême ;

Je l’oublie : elle arrive ; elle triomphe, et j’aime.

 

 

Scène V

 

GENGIS, OCTAR, OSMAN

 

GENGIS.

Eh bien ! que résout-elle, et que m’apprenez-vous ?

OSMAN.

Elle est prête à périr auprès de son époux,

Plutôt que découvrir l’asile impénétrable

Où leurs soins ont caché cet enfant misérable ;

Ils jurent d’affronter le plus cruel trépas.

Son époux la retient tremblante entre ses bras ;

Il soutient sa constance, il l’exhorte au supplice :

Ils demandent tous deux que la mort les unisse.

Tout un peuple autour d’eux pleure et frémit d’effroi.

GENGIS.

Idamé, dites-vous, attend la mort de moi ?

Ah ! rassurez son aine, et faites-lui connaître

Que ses jours sont sacrés, qu’ils sont chers à son maître.

C’en est assez ; volez.

 

 

Scène VI

 

GENGIS, OCTAR

 

OCTAR.

Quels ordres donnez-vous

Sur cet enfant des rois qu’on dérobe à nos coups ?

GENGIS.

Aucun.

OCTAR.

Vous commandiez que notre vigilance

Aux mains d’Idamé même enlevât son enfance.

GENGIS.

Qu’on attende.

OCTAR.

On pourrait...

GENGIS.

Il ne peut m’échapper.

OCTAR.

Peut-être elle vous trompe.

GENGIS.

Elle ne peut tromper.

OCTAR.

Voulez-vous de ces rois conserver ce qui reste ?

GENGIS.

Je veux qu’Idamé vive ; ordonne tout le reste.

Va la trouver. Mais non, cher Octar, hâte-toi

De forcer son époux à fléchir sous ma loi :

C’est peu de cet enfant ; c’est peu de son supplice ;

Il faut bien qu’il me fasse un plus grand sacrifice.

OCTAR.

Lui ?

GENGIS.

Sans doute : oui, lui-même.

OCTAR.

Et quel est votre espoir ?

GENGIS.

De dompter Idamé, de l’aimer, de la voir,

D’être aimé de l’ingrate, ou de me venger d’elle,

De la punir. Tu vois ma faiblesse nouvelle :

Emporté, malgré moi, par de contraires vœux,

Je frémis, et j’ignore encor ce que je veux.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

GENGIS, TROUPE DE GUERRIERS TARTARES

 

GENGIS.

Ainsi la liberté, le repos, et la paix,

Ce but de mes travaux me fuira pour jamais !

Je ne puis être à moi ! D’aujourd’hui je commence

À sentir tout le poids de ma triste puissance :

Je cherchais Idamé ; je ne vois près de moi

Que ces chefs importuns qui fatiguent leur roi.

À sa suite.

Allez, au pied des murs hâtez-vous de vous rendre ;

L’insolent Coréen ne pourra nous surprendre ;

Ils ont proclamé roi cet enfant malheureux,

Et, sa tête à la main, je marcherai contre eux.

Pour la dernière fois que Zamti m’obéisse :

J’ai trop de cet enfant différé le supplice.

Il reste seul.

Allez. Ces soins cruels, à mon sort attachés,

Gênent trop mes esprits d’un autre soin touchés :

Ce peuple à contenir, ces vainqueurs à conduire,

Des périls à prévoir, des complots à détruire ;

Que tout pèse à mon cœur en secret tourmenté !

Ah ! je fus plus heureux dans mon obscurité.

 

 

Scène II

 

GENGIS, OCTAR

 

GENGIS.

Eh bien ! vous avez vu ce mandarin farouche ?

OCTAR.

Nul péril ne l’émeut, nul respect ne le touche.

Seigneur, en votre nom j’ai rougi de parler

À ce vil ennemi qu’il fallait immoler ;

D’un œil d’indifférence il a vu le supplice ;

Il répète les noms de devoir, de justice ;

Il brave la victoire : on dirait que sa voix,

Du haut d’un tribunal, nous dicte ici des lois.

Confondez avec lui son épouse rebelle ;

Ne vous abaissez point à soupirer pour elle ;

Et détournez les yeux de ce couple proscrit,

Qui vous ose braver quand la terre obéit.

GENGIS.

Non, je ne reviens point encor de ma surprise :

Quels sont donc ces humains que mon bonheur maîtrise ?

Quels sont ces sentiments, qu’au fond de nos climats

Nous ignorions encore, et ne soupçonnions pas ?

À son roi, qui n’est plus, immolant la nature,

L’un voit périr son fils sans crainte et sans murmure ;

L’autre, pour son époux, est prête à s’immoler :

Rien ne peut les fléchir, rien ne les fait trembler.

Que dis-je ? si j’arrête une vue attentive

Sur cette nation désolée et captive,

Malgré moi je l’admire en lui donnant des fers :

Je vois que ses travaux, ont instruit l’univers ;

Je vois un peuple antique, industrieux, immense.

Ses rois sur la sagesse ont fondé leur puissance,

De leurs voisins soumis heureux législateurs,

Gouvernant sans conquête, et régnant par les mœurs.

Le ciel ne nous donna que la force en partage ;

Nos arts sont les combats, détruire est notre ouvrage.

Ah ! de quoi m’ont servi tant de succès divers ?

Quel fruit me revient-il des pleurs de l’univers ?

Nous rougissons de sang le char de la victoire.

Peut-être qu’en effet il est une autre gloire :

Mon cœur est en secret jaloux de leurs vertus ;

Et, vainqueur, je voudrais égaler les vaincus.

OCTAR.

Pouvez-vous de ce peuple admirer la faiblesse ?

Quel mérite ont des arts enfants de la mollesse,

Qui n’ont pu les sauver des fers et de la mort ?

Le faible est destiné pour servir le plus fort :

Tout cède sur la terre aux travaux, au courage ;

Mais c’est vous qui cédez, qui souffrez un outrage,

Vous qui tendez les mains, malgré votre courroux,

À je ne sais quels fers inconnus parmi nous ;

Vous qui vous exposez à la plainte importune

De ceux dont la valeur a fait votre fortune.

Ces braves compagnons de vos travaux passés

Verront-ils tant d’honneurs par l’amour effacés ?

Leur grand cœur s’en indigne, et leurs fronts en rougissent ;

Leurs clameurs jusqu’à vous par ma voix retentissent ;

Je vous parle en leur nom comme au nom de l’état.

Excusez un Tartare, excusez un soldat

Blanchi sous le harnais et dans votre service,

Qui ne peut supporter un amoureux, caprice,

Et qui montre la gloire à vos yeux éblouis.

GENGIS.

Que l’on cherche Idamé.

OCTAR.

Vous voulez...

GENGIS.

Obéis.

De ton zèle hardi réprime la rudesse ;

Je veux que mes sujets respectent ma faiblesse.

 

 

Scène III

 

GENGIS

 

À mon sort à la fin je ne puis résister ;

Le ciel me la destine, il n’en faut point douter.

Qu’ai-je fait, après tout, dans ma grandeur suprême ?

J’ai fait des malheureux, et je le suis moi-même ;

Et de tous ces mortels attachés à mon rang,

Avides de combats, prodigues de leur sang,

Un seul a-t-il jamais, arrêtant ma pensée,

Dissipé les chagrins de mon âme oppressée ?

Tant d’états subjugués ont-ils rempli mon cœur ?

Ce cœur, lassé de tout, demandait une erreur

Qui pût de mes ennuis chasser la nuit profonde,

Et qui me consolât sur le trône du monde.[25]

Par ses tristes conseils Octar m’a révolté :

Je ne vois près de moi qu’un tas ensanglanté

De monstres affamés et d’assassins sauvages,

Disciplinés au meurtre, et formés aux ravages ;

Ils sont nés pour la guerre, et non pas pour ma cour ;

Je les prends en horreur, en connaissant l’amour :

Qu’ils combattent sous moi, qu’ils meurent à ma suite ;

Mais qu’ils n’osent jamais juger de ma conduite.

Idamé ne vient point... c’est elle, je la voi.

 

 

Scène IV

 

GENGIS, IDAMÉ

 

IDAMÉ.

Quoi ! vous voulez jouir encor de mon effroi ?

Ah ! seigneur, épargnez une femme, une mère :

Ne rougissez-vous pas d’accabler ma misère ?

GENGIS.

Cessez à vos frayeurs de vous abandonner :

Votre époux peut se rendre, on peut lui pardonner ;

J’ai déjà suspendu l’effet de ma vengeance,

Et mon cœur pour vous seule a connu la clémence.

Peut-être ce n’est pas sans un ordre des cieux

Que mes prospérités m’ont conduit à vos yeux :

Peut-être le destin voulut vous faire naître

Pour fléchir un vainqueur, pour captiver un maître,

Pour adoucir en moi cette âpre dureté

Des climats où mon sort en naissant m’a jeté.

Vous m’entendez, je règne, et vous pourriez reprendre

Un pouvoir que sur moi vous deviez peu prétendre.

Le divorce, en un mot, par mes lois est permis ;

Et le vainqueur du monde à vous seule est soumis.

S’il vous fut odieux, le trône a quelques charmes ;

Et le bandeau des rois peut essuyer des larmes.[26]

L’intérêt de l’état et de vos citoyens

Vous presse autant que moi de former ces liens.

Ce langage, sans doute, a de quoi vous surprendre :

Sur les débris fumants des trônes mis en cendre.

Le destructeur des rois dans la poudre oubliés

Semblait n’être plus fait pour se voir à vos pieds :

Mais sachez qu’en ces lieux votre foi fut trompée ;

Par un rival indigne elle fut usurpée :

Vous la devez, madame, au vainqueur des humains ;

Témugin vient à vous vingt sceptres dans les mains.

Vous baissez vos regards, et je ne puis comprendre

Dans vos veux interdits ce que je dois attendre :

Oubliez mon pouvoir, oubliez ma fierté.

Pesez vos intérêts, parlez en liberté.

IDAMÉ.

À tant de changements tour à tour condamnée.

Je ne le cèle point, vous m’avez étonnée :

Je vais, si je le puis, reprendre mes esprits ;

Et, quand je répondrai, vous serez plus surpris.

Il vous souvient du temps et de la vie obscure

Où le ciel enfermait votre grandeur future ;

L’effroi des nations n’était que Témugin ;

L’univers n’était pas, seigneur, en votre main :

Elle était pure alors, et me fut présentée :

Apprenez qu’en ce temps je L’aurais acceptée.

GENGIS.

Ciel ! que m’avez-vous dit ? ô ciel ! vous m’aimeriez !

Vous !

IDAMÉ.

J’ai dit que ces vœux, que vous me présentiez,

N’auraient point révolte mon âme assujettie.

Si les sages mortels a qui j’ai dû la vie

N’avaient fait à mon cœur un contraire devoir.

De nos parents sur nous vous savez le pouvoir :

Du dieu que nous servons ils sont la vive image ;

Nous leur obéissons en tout temps, en tout âge.

Cet empire détruit, qui dut être immortel,

Seigneur, était fondé sur le droit paternel,

Sur la foi de l’hymen, sur l’honneur, la justice,

Le respect des serments; et, s’il faut qu’il périsse,

Si le sort l’abandonne à vos heureux forfaits,

L’esprit qui l’anima ne périra jamais.

Vos destins sont changés ; mais le mien ne peut l’être.

GENGIS.

Quoi ! vous m’auriez aimé !

IDAMÉ.

C’est à vous de connaître

Que ce serait encore une raison de plus

Pour n’attendre de moi qu’un éternel refus.

Mon hymen est un nœud formé par le ciel même :

Mon époux m’est sacré : je dirai plus, je l’aime.

Je le préfère a vous, au trône, à vos grandeurs.

Pardonnez mon aveu ; mais respectez nos mœurs.

Ne pensez pas non plus que je mette ma gloire

À remporter sur vous cette illustre victoire,

À braver un vainqueur, à tirer vanité

De ces justes refus qui ne m’ont point coûté :

Je remplis mon devoir, et je me rends justice ;

Je ne fais point valoir un pareil sacrifice.

Portez ailleurs les dons que vous me proposez,

Détachez-vous d’un cœur qui les a méprisés ;

Et, puisqu’il faut toujours qu’Idamé vous implore,

Permettez qu’à jamais mon époux les ignore.

De ce faible triomphe il serait moins flatté

Qu’indigné de l’outrage à ma fidélité.

GENGIS.

Il sait mes sentiments, madame ; il faut les suivre :

Il s’y conformera, s’il aime encore à vivre.

IDAMÉ.

Il en est incapable ; et si dans les tourments

La douleur égarait ses nobles sentiments,

Si son âme vaincue avait quelque mollesse,

Mon devoir et ma foi soutiendraient sa faiblesse ;

De son cœur chancelant je deviendrais l’appui

Eu attestant des nœuds déshonorés par lui.

GENGIS.

Ce que je viens d’entendre, ô dieux ! est-il croyable ?

Quoi ! lorsque envers vous-même il s’est rendu coupable ;

Lorsque sa cruauté, par un barbare effort,

Vous arrachant un fils, l’a conduit à la mort !

IDAMÉ.

Il eut une vertu, seigneur, que je révère :

Il pensait en héros, je n’agissais qu’en mère ;

Et, si j’étais injuste assez pour le haïr,

Je me respecte assez pour ne le point trahir.

GENGIS.

Tout m’étonne dans vous, mais aussi tout m’outrage :

J’adore avec dépit cet excès de courage ;

Je vous aime encor plus quand vous me résistez :

Vous subjuguez mon cœur, et vous le révoltez.

Redoutez-moi ; sachez que, malgré ma faiblesse,

Ma fureur peut aller plus loin que ma tendresse.

IDAMÉ.

Je sais qu’ici tout tremble ou périt sous vos coups :

Les lois vivent encore, et l’emportent sur vous.[27]

GENGIS.

Les lois ! il n’en est plus : quelle erreur obstinée

Ose les alléguer contre ma destinée ?

Il n’est ici de lois que celles de mon cœur,

Celles d’un souverain, d’un Scythe, d’un vainqueur :

Les lois que vous suivez m’ont été trop fatales.

Oui, lorsque dans ces lieux nos fortunes égales,

Nos sentiments, nos cœurs l’un vers l’autre emportés,

(Car je le crois ainsi malgré vos cruautés)

Quand tout nous unissait, vos lois, que je déteste,

Ordonnèrent ma bonté et votre hymen funeste.

Je les anéantis, je parle, c’est assez :

Imitez l’univers, madame ; obéissez.

Vos mœurs, que vous vantez, vos usages austères,

Sont un crime à mes yeux, quand ils me sont contraires.

Mes ordres sont donnés, et votre indigne époux

Doit remettre en mes mains votre empereur et vous :

Leurs jours me répondront de votre obéissance.

Pensez-y ; vous savez jusqu’où va ma vengeance,

Et songez à quel prix vous pouvez désarmer

Un maître qui vous aime, et qui rougit d’aimer.

 

 

Scène V

 

IDAMÉ, ASSÉLI

 

IDAMÉ.

Il me faut donc choisir leur perte ou l’infamie !

Ô pur sang de mes rois ! ô moitié de ma vie !

Cher époux, dans mes mains quand je tiens votre sort,

Ma voix, sans balancer, vous condamne à la mort !

ASSÉLI.

Ah ! reprenez plutôt cet empire suprême

Qu’aux beautés, aux vertus, attacha le ciel même ;

Ce pouvoir, qui soumit ce Scythe furieux

Aux lois de la raison qu’il lisait dans vos yeux.

Longtemps accoutumée à dompter sa colère,

Que ne pouvez-vous point, puisque vous savez plaire !

IDAMÉ.

Dans l’état où je suis c’est un malheur de plus.

ASSÉLI.

Vous seule adouciriez le destin des vaincus :

Dans nos calamités, le ciel, qui vous seconde,

Veut vous opposer seule à ce tyran du monde :

Vous avez vu tantôt son courage irrité

Se dépouiller pour vous de sa férocité.

Il aurait dû cent fois, il devrait même encore,

Perdre dans votre époux un rival qu’il abhorre ;

Zamti pourtant respire après l’avoir bravé ;

À son épouse encore il n’est point enlevé.

On vous respecte en lui; ce vainqueur sanguinaire

Sur les débris du monde a craint de vous déplaire.

Enfin, souvenez-vous que, dans ces mêmes lieux,

Il sentit, le premier, le pouvoir de vos yeux :

Son amour autrefois fut pur et légitime.

IDAMÉ.

Arrête ; il ne l’est plus ; y penser est un crime.

 

 

Scène VI

 

ZAMTI, IDAMÉ, ASSÉLI

 

IDAMÉ.

Ah ! dans ton infortune, et dans mon désespoir,

Suis-je encor ton épouse, et peux-tu me revoir ?

ZAMTI.

On le veut : du tyran tel est l’ordre funeste ;

Je dois à ses fureurs ce moment qui me reste.

IDAMÉ.

On t’a dit à quel prix ce tyran daigne enfin

Sauver tes tristes jours, et ceux de l’orphelin ?

ZAMTI.

Ne parlons pas des miens, laissons notre infortune.

Un citoyen n’est rien dans la perte commune :

Il doit s’anéantir, Idamé, souviens-toi

Que mon devoir unique est de sauver mon roi :

Nous lui devions nos jours, nos services, notre être,

Tout, jusqu’au sang d’un fils qui naquit pour son maître ;

Mais l’honneur est un bien que nous ne devons pas.

Cependant l’orphelin n’attend que le trépas ;

Mes soins l’ont enfermé dans ces asiles sombres

Où des rois ses aïeux on révère les ombres ;

La mort, si nous tardons, l’y dévore avec eux.

En vain des Coréens le prince généreux

Attend ce cher dépôt que lui promit mon zèle.

Étan, de son salut ce ministre fidèle,

Étan, ainsi que moi, se voit chargé de fers.

Toi seule à l’orphelin restes dans l’univers ;

C’est à toi maintenant de conserver sa vie,

Et ton fils, et ta gloire à mon honneur unie.[28]

IDAMÉ.

Ordonne ; que veux-tu ? que faut-il ?

ZAMTI.

M’oublier,

Vivre pour ton pays, lui tout sacrifier.

Ma mort, en éteignant les flambeaux d’hyménée,

Est un arrêt des cieux qui fait ta destinée.

Il n’est plus d’autres soins ni d’autres lois pour nous :

L’honneur d’être fidèle aux cendres d’un époux

Ne saurait balancer une gloire plus belle.

C’est au prince, à l’état, qu’il faut être fidèle.

Remplissons de nos rois les ordres absolus ;

Je leur donnai mon fils, je leur donne encor plus.

Libre par mon trépas, enchaîne ce Tartare ;

Éteins sur mon tombeau les foudres du barbare :

Je commence à sentir la mort avec horreur

Quand ma mort t’abandonne à cet usurpateur :

Je fais en frémissant ce sacrifice impie ;

Mais mon devoir l’épure, et mon trépas l’expie :

Il était nécessaire autant qu’il est affreux.

Idamé, sers de mère à ton roi malheureux ;[29]

Règne, que ton roi vive, et que ton époux meure :

Règne, dis-je, à ce prix : oui, je le veux...

IDAMÉ.

Demeure.

Me connais-tu ? veux-tu que ce funeste rang

Soit le prix de ma honte, et le prix de ton sang ?

Penses-tu que je sois moins épouse que mère ?

Tu t’abuses, cruel, et ta vertu sévère

A commis contre toi deux crimes en un jour,

Qui font frémir tous deux la nature et l’amour.

Barbare envers ton fils, et plus envers moi-même,

Ne te souvient-il plus qui je suis, et qui t’aime ?

Crois-moi ; dans nos malheurs il est un sort plus beau,[30]

Un plus noble chemin pour descendre au tombeau.

Soit amour, soit mépris, le tyran qui m’offense,

Sur moi, sur mes desseins, n’est pas en défiance :

Dans ces remparts fumants, et de sang abreuvés,

Je suis libre, et mes pas ne sont point observés ;

Le chef des Coréens s’ouvre un secret passage,

Non loin de ces tombeaux, où ce précieux gage

À l’œil qui le poursuit fut caché par tes mains :

De ces tombeaux sacrés je sais tous les chemins ;

Je cours y ranimer sa languissante vie,

Le rendre aux défenseurs armés pour la patrie,

Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux,

Comme un présent d’un dieu qui combat avec eux.

Nous mourrons, je le sais, mais tout couverts de gloire ;

Nous laisserons de nous une illustre mémoire.

Mettons nos noms obscurs au rang des plus grands noms,

Et juge si mon cœur a suivi tes leçons.

ZAMTI.

Tu l’inspires, grand dieu ! que ton bras la soutienne !

Idamé, ta vertu l’emporte sur la mienne ;

Toi seule as mérité que les cieux attendris

Daignent sauver par toi ton prince et ton pays.[31]

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

IDAMÉ, ASSÉLI

 

ASSÉLI.

Quoi ! rien n’a résisté ! tout a fui sans retour !

Quoi ! je vous vois deux fois sa captive en un jour !

Fallait-il affronter ce conquérant sauvage ?

Sur les faibles mortels il a trop d’avantage.

Une femme, un enfant, des guerriers sans vertu !

Que pouviez-vous ? hélas !

IDAMÉ.

J’ai fait ce que j’ai dû.

Tremblante pour mon fils, sans force, inanimée,

J’ai porté dans mes bras l’empereur à l’armée.

Son aspect a d’abord animé les soldats :

Mais Gengis a marché ; la mort suivait ses pas ;

Et des enfants du Nord la horde ensanglantée

Aux fers dont je sortais m’a soudain rejetée.

C’en est fait.

ASSÉLI.

Ainsi donc ce malheureux enfant

Retombe entre ses mains, et meurt presque en naissant

Votre époux avec lui termine sa carrière.

IDAMÉ.

L’un et l’autre bientôt voit son heure dernière.

Si l’arrêt de la mort n’est point porté contre eux,

C’est pour leur préparer des tourments plus affreux.

Mon fils, ce fils si cher, va les suivre peut-être.

Devant ce fier vainqueur il m’a fallu paraître ;

Tout fumant de carnage, il m’a fait appeler,

Pour jouir de mon trouble, et pour mieux m’accabler.

Ses regards inspiraient l’horreur et l’épouvante.

Vingt fois il a levé sa main toute sanglante

Sur le fils de mes rois, sur mon fils malheureux.

Je me suis en tremblant jetée au-devant d’eux ;

Tout en pleurs, à ses pieds je me suis prosternée ;

Mais lui me repoussant d’une main forcenée,

La menace à la bouche, et détournant les yeux,

Il est sorti pensif, et rentré furieux ;

Et s’adressant aux siens d’une voix oppressée,

Il leur criait vengeance, et changeait de pensée ;

Tandis qu’autour de lui ses barbares soldats

Semblaient lui demander l’ordre de mon trépas.

ASSÉLI.

Pensez-vous qu’il donnât un ordre si funeste ?

Il laisse vivre encor votre époux qu’il déteste ;

L’orphelin aux bourreaux n’est point abandonné.

Daignez demander grâce, et tout est pardonné.

IDAMÉ.

Non, ce féroce amour est tourné tout en rage.

Ah ! si tu l’avais vu redoubler mon outrage,

M’assurer de sa haine, insulter à mes pleurs !

ASSÉLI.

Et vous doutez encor d’asservir ses fureurs ?

Ce lion subjugué, qui rugit dans sa chaîne,

S’il ne vous aimait pas, parlerait moins de haine.

IDAMÉ.

Qu’il m’aime ou me haïsse, il est temps d’achever

Des jours que, sans horreur, je ne puis conserver.

ASSÉLI.

Ah ! que résolvez-vous ?

IDAMÉ.

Quand le ciel en colère

De ceux qu’il persécute a comblé la misère,

Il les soutient souvent dans le sein des douleurs,

Et leur donne un courage égal à leurs malheurs.

J’ai pris, dans l’horreur même où je suis parvenue,

Une force nouvelle, à mon cœur inconnue.

Va, je ne craindrai plus ce vainqueur des humains ;

Je dépendrai de moi ; mon sort est dans mes mains.

ASSÉLI.

Mais ce fils, cet objet de crainte et de tendresse,

L’abandonnerez-vous ?

IDAMÉ.

Tu me rends ma faiblesse,

Tu me perces le cœur. Ah ! sacrifice affreux !

Que n’avais-je point fait pour ce fils malheureux !

Mais Gengis, après tout, dans sa grandeur altière,

Environné de rois couchés dans la poussière,

Ne recherchera point un enfant ignoré,

Parmi les malheureux dans la foule égaré ;

Ou peut-être il verra d’un regard moins sévère

Cet enfant innocent dont il aima la mère :

À cet espoir au moins mon triste cœur se rend ;

C’est une illusion que j’embrasse en mourant.

Haïra-t-il ma cendre, après m’avoir aimée ?

Dans la nuit de la tombe en serai-je opprimée ?

Poursuivra-t-il mon fils ?

 

 

Scène II

 

IDAMÉ, ASSÉLI, OCTAR

 

OCTAR.

Idamé, demeurez :

Attendez l’empereur en ces lieux retirés.

À sa suite.

Veillez sur ces enfants ; et vous à cette porte,

Tartares, empêchez qu’aucun n’entre et ne sorte.

À Asséli.

Éloignez-vous.

IDAMÉ.

Seigneur, il veut encor me voir !

J’obéis, il le faut, je cède à son pouvoir.

Si j’obtenais du moins, avant de voir un maître,

Qu’un moment à mes yeux mon époux pût paraître,

Peut-être du vainqueur les esprits ramenés

Rendraient enfin justice à deux infortunés.

Je sens que je hasarde une prière vaine :

La victoire est chez vous implacable, inhumaine ;

Mais enfin la pitié, seigneur, en vos climats,

Est-elle un sentiment qu’on ne connaisse pas ?

Et ne puis-je implorer votre voix favorable ?

OCTAR.

Quand l’arrêt est porté, qui conseille est coupable.

Vous n’êtes plus ici sous vos antiques rois,

Qui laissaient désarmer la rigueur de leurs lois.

D’autres temps, d’autres mœurs : ici règnent les armes ;

Nous ne connaissons point les prières, les larmes.

On commande, et la terre écoute avec terreur.

Demeurez, attendez l’ordre de l’empereur.

 

 

Scène III

 

IDAMÉ

 

Dieu des infortunés, qui voyez mon outrage,

Dans ces extrémités soutenez mon courage ;

Versez du haut des cieux, dans ce cœur consterné,

Les vertus de l’époux que vous m’avez donné.

 

 

Scène IV

 

GENGIS, IDAMÉ

 

GENGIS.

Non, je n’ai point assez déployé ma colère,

Assez humilié votre orgueil téméraire,

Assez fait de reproche aux infidélités

Dont votre ingratitude a payé mes bontés.

Vous n’avez pas conçu l’excès de votre crime,

Ni tout votre danger, ni l’horreur qui m’anime,

Vous, que j’avais aimée, et que je dus haïr ;

Vous, qui me trahissiez, et que je dois punir.

IDAMÉ.

Ne punissez que moi ; c’est la grâce dernière

Que j’ose demander à la main meurtrière

Dont j’espérais en vain fléchir la cruauté.

Éteignez dans mon sang votre inhumanité.

Vengez-vous d’une femme à son devoir fidèle ;

Finissez ses tourments.

GENGIS.

Je ne le puis, cruelle ;

Les miens sont plus affreux, je les veux terminer.

Je viens pour vous punir, je puis tout pardonner.

Moi, pardonner ! à vous ! non, craignez ma vengeance :

Je tiens le fils des rois, le vôtre, en ma puissance.

De votre indigne époux je ne vous parle pas ;

Depuis que vous l’aimez, je lui dois le trépas :

Il me trahit, me brave, il ose être rebelle.

Mille morts punissaient sa fraude criminelle :

Vous retenez mon bras, et j’en suis indigné ;

Oui, jusqu’à ce moment, le traître est épargné.

Mais je ne prétends plus supplier ma captive.

Il le faut oublier, si vous voulez qu’il vive.

Rien n’excuse à présent votre cœur obstiné :

Il n’est plus votre époux, puisqu’il est condamné ;

Il a péri pour vous : votre chaîne odieuse

Va se rompre à jamais par une mort honteuse.

C’est vous qui m’y forcez ; et je ne conçois pas

Le scrupule insensé qui le livre au trépas.

Tout couvert de son sang, je devais, sur sa cendre,

À mes vœux absolus vous forcer de vous rendre ;

Mais sachez qu’un barbare, un Scythe, un destructeur,

À quelques sentiments dignes de votre cœur.

Le destin, croyez-moi, nous devait l’un à l’autre ;

Et mon âme a l’orgueil de régner sur la votre.

Abjurez votre hymen, et, dans le même temps,

Je place votre fils au rang de mes enfants.

Vous tenez dans vos mains plus d’une destinée ;

Du rejeton des rois l’enfance condamnée,

Votre époux, qu’à la mort un mot peut arracher,

Les honneurs les plus hauts tout prêts à le chercher,

Le destin de son fils, le votre, le mien même,

Tout dépendra de vous, puisque enfin je vous aime.

Oui, je vous aime encor ; mais ne présumez pas

D’armer contre mes vœux l’orgueil de vos appas ;

Gardez-vous d’insulter à l’excès de faiblesse

Que déjà mon courroux reproche à ma tendresse.

C’est un danger pour vous que l’aveu que je fais :

Tremblez de mon amour, tremblez de mes bienfaits.

Mon aine à la vengeance est trop accoutumée ;

Et je vous punirais de vous avoir aimée.

Pardonnez : je menace encore en soupirant ;

Achevez d’adoucir ce courroux qui se rend :

Vous ferez d’un seul mot le sort de cet empire ;

Mais ce mot important, madame, il faut le dire :

Prononcez sans tarder, sans feinte, sans détour,

Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.

IDAMÉ.

L’une et l’autre aujourd’hui serait trop condamnable ;

Votre haine est injuste, et votre amour coupable ;

Cet amour est indigne et de vous et de moi :

Vous me devez justice; et si vous êtes roi,

Je la veux, je l’attends pour moi contre vous-même.

Je suis loin de braver votre grandeur suprême ;

Je la rappelle en vous, lorsque vous l’oubliez ;

Et vous-même en secret vous me justifiez.

GENGIS.

Eh bien ! vous le voulez ; vous choisissez ma haine,

Vous l’aurez ; et déjà je la retiens à peine :

Je ne vous connais plus ; et mon juste courroux

Me rend la cruauté que j’oubliais pour vous.

Votre époux, votre prince, et votre fils, cruelle,

Vont payer de leur sang votre fierté rebelle.

Ce mot que je voulais les a tous condamnés ;

C’en est fait, et c’est vous qui les assassinez.

IDAMÉ.

Barbare !

GENGIS.

Je le suis ; j’allais cesser de l’être :

Vous aviez un amant, vous n’avez plus qu’un maître,

Un ennemi sanglant, féroce, sans pitié,

Dont la haine est égale à votre inimitié.

IDAMÉ.

Eh bien ! je tombe aux pieds de ce maître sévère :

Le ciel l’a fait mon roi ; seigneur, je le révère :

Je demande à genoux une grâce de lui.

GENGIS.

Inhumaine, est-ce à vous d’en attendre aujourd’hui ?

Levez-vous : je suis prêt encore à vous entendre.

Pourrai-je me flatter d’un sentiment plus tendre ?

Que voulez-vous ? parlez.

IDAMÉ.

Seigneur, qu’il soit permis

Qu’en secret mon époux près de moi soit admis,

Que je lui parle.

GENGIS.

Vous !

IDAMÉ.

Écoutez ma prière.

Cet entretien sera ma ressource dernière :

Vous jugerez après si j’ai dû résister.

GENGIS.

Non, ce n’était pas lui qu’il fallait consulter :

Mais je veux bien encor souffrir cette entrevue.

Je crois qu’à la raison son âme enfin rendue

N’osera plus prétendre à cet honneur fatal

De me désobéir, et d’être mon rival.

Il m’enleva son prince, il vous a possédée.

Que de crimes ! Sa grâce est encore accordée :

Qu’il la tienne de vous, qu’il vous doive son sort ;

Présentez à ses yeux le divorce ou la mort :

Oui, j’y consens. Octar, veillez à cette porte.

Vous, suivez-moi. Quel soin m’abaisse et me transporte !

Faut-il encore aimer ? est-ce là mon destin ?

Il sort.

IDAMÉ.

Je renais, et je sens s’affermir dans mon sein

Cette intrépidité dont je doutais encore.

 

 

Scène V

 

ZAMTI, IDAMÉ

 

IDAMÉ.

Ô toi, qui me tiens lieu de ce ciel que j’implore,

Mortel plus respectable et plus grand à mes yeux

Que tous ces conquérants dont l’homme a fait des dieux !

L’horreur de nos destins ne t’est que trop connue ;

La mesure est comblée, et notre heure est venue.

ZAMTI.

Je le sais.

IDAMÉ.

C’est en vain que tu voulus deux fois

Sauver le rejeton de nos malheureux rois.

ZAMTI.

Il n’y faut plus penser, l’espérance est perdue ;

De tes devoirs sacrés tu remplis l’étendue :

Je mourrai consolé.

IDAMÉ.

Que deviendra mon fils ?

Pardonne encor ce mot à mes sens attendris,

Pardonne à ces soupirs ; ne vois que mon courage.

ZAMTI.

Nos rois sont au tombeau, tout est dans l’esclavage.

Va, crois-moi, ne plaignons que les infortunés

Qu’à respirer encor le ciel a condamnés.

IDAMÉ.

La mort la plus honteuse est ce qu’on te prépare.

ZAMTI.

Sans doute ; et j’attendais les ordres du barbare :

Ils ont tardé longtemps.

IDAMÉ.

Eh bien ! écoute-moi :

Ne saurons-nous mourir que par l’ordre d’un roi ?

Les taureaux aux autels tombent en sacrifice ;

Les criminels tremblants sont traînés au supplice ;

Les mortels généreux disposent de leur sort :

Pourquoi des mains d’un maître attendre ici la mort ?

L’homme était-il donc né pour tant de dépendance ?

De nos voisins altiers imitons la constance ;

De la nature humaine ils soutiennent les droits,

Vivent libres chez eux, et meurent à leur choix ;

Un affront leur suffit pour sortir de la vie,

Et plus que le néant ils craignent l’infamie.

Le hardi Japonais n’attend pas qu’au cercueil

Un despote insolent le plonge d’un coup d’œil.

Nous avons enseigné ces braves insulaires ;

Apprenons d’eux enfin des vertus nécessaires ;

Sachons mourir comme eux.

ZAMTI.

Je t’approuve, et je crois

Que le malheur extrême est au-dessus des lois.

J’avais déjà conçu tes desseins magnanimes ;

Mais seuls et désarmés, esclaves et victimes.

Courbés sous nos tyrans, nous attendons leurs coups.

IDAMÉ, en tirant un poignard.

Tiens, sois libre avec moi ; frappe, et délivre-nous.

ZAMTI.

Ciel !

IDAMÉ.

Déchire ce sein, ce cœur qu’on déshonore.

J’ai tremblé que ma main, mal affermie encore,

Ne portât sur moi-même un coup mal assuré.

Enfonce dans ce cœur un bras moins égaré ;

Immole avec courage une épouse fidèle ;

Tout couvert de mon sang, tombe et meurs auprès d’elle ;

Qu’à mes derniers moments j’embrasse mon époux ;

Que le tyran le voie, et qu’il en soit jaloux.

ZAMTI.

Grâce au ciel, jusqu’au bout ta vertu persévère ;

Voilà de ton amour la marque la plus chère.

Digne épouse, reçois mes éternels adieux ;

Donne ce glaive, donne, et détourne les yeux.

IDAMÉ, en lui donnant le poignard.

Tiens, commence par moi ; tu le dois : tu balances !

ZAMTI.

Je ne puis.

IDAMÉ.

Je le veux.

ZAMTI.

Je frémis.

IDAMÉ.

Tu m’offenses.

Frappe, et tourne sur toi tes bras ensanglantés.

ZAMTI.

Eh bien ! imite-moi.

IDAMÉ, lui saisissant le bras.

Frappe, dis-je...

 

 

Scène VI

 

GENGIS, OCTAR, IDAMÉ, ZAMTI, GARDES

 

GENGIS, accompagné de ses gardes, et désarmant Zamti.

Arrêtez,

Arrêtez, malheureux ! Ô ciel ! qu’alliez-vous faire ?

IDAMÉ.

Nous délivrer de toi, finir notre misère,

À tant d’atrocités dérober notre sort.

ZAMTI.

Veux-tu nous envier jusques à notre mort ?

GENGIS.

Oui... Dieu, maître des rois, à qui mon cœur s’adresse,

Témoin de mes affronts, témoin de ma faiblesse,

Toi qui mis à mes pieds tant d’états, tant de rois,

Deviendrai-je à la fin digne de mes exploits ?

Tu m’outrages, Zamti ; tu l’emportes encore

Dans un cœur né pour moi, dans un cœur que j’adore.

Ton épouse à mes yeux, victime de sa foi,

Veut mourir de ta main, plutôt que d’être à moi.

Vous apprendrez tous deux à souffrir mon empire,

Peut-être à faire plus.

IDAMÉ.

Que prétends-tu nous dire ?

ZAMTI.

Quel est ce nouveau trait de l’inhumanité ?

IDAMÉ.

D’où vient que notre arrêt n’est pas encor porté ?

GENGIS.

Il va l’être, madame, et vous allez l’apprendre.

Vous me rendiez justice, et je vais vous la rendre.

À peine dans ces lieux je crois ce que j’ai vu :

Tous deux je vous admire, et vous m’avez vaincu.

Je rougis, sur le trône où m’a mis la victoire,

D’être au-dessous de vous au milieu de ma gloire.

En vain par mes exploits j’ai su me signaler ;

Vous m’avez avili : je veux vous égaler.

J’ignorais qu’un mortel pût se dompter lui-même ;

Je l’apprends ; je vous dois cette gloire suprême :[32]

Jouissez de l’honneur d’avoir pu me changer.

Je viens vous réunir ; je viens vous protéger.

Veillez, heureux époux, sur l’innocente vie

De l’enfant de vos rois, que ma main vous confie ;

Par le droit des combats j’en pouvais disposer ;

Je vous remets ce droit, dont j’allais abuser.

Croyez qu’à cet enfant, heureux dans sa misère,

Ainsi qu’à votre fils, je tiendrai lieu de père :

Vous verrez si l’on peut se fier à ma foi.

Je fus un conquérant, vous m’avez fait un roi.

À Zamti.

Soyez ici des lois l’interprète suprême ;

Rendez leur ministère aussi saint que vous-même ;

Enseignez la raison, la justice, et les mœurs.

Que les peuples vaincus gouvernent les vainqueurs,

Que la sagesse règne, et préside au courage ;

Triomphez de la force, elle vous doit hommage :

J’en donnerai l’exemple, et votre souverain

Se soumet à vos lois les armes à la main.

IDAMÉ.

Ciel ! que viens-je d’entendre ? Hélas ! puis-je vous croire ?

ZAMTI.

Êtes-vous digne enfin, seigneur, de votre gloire ?

Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.

IDAMÉ.

Qui peut vous inspirer ce dessein ?

GENGIS.

Vos vertus.

 

[1] Les Génois avaient érigé une statue à Richelieu pour sa défense de leur ville en 1747.

[2] L’édition originale porte Brémare. C’est une faute qui, depuis 1755, s’est répétée d’édition en éditions jusques en 1825. Elle avait cependant été signalée dans le Mercure de 1755, décembre, tome I, page 218 : la traduction du P. Prémare, imprimée d’abord dans la Description de la Chine, a été réimprimée, en 1755.

[3] L’art dramatique n’était point inconnu des Indiens. Nous avons les Chefs-d’œuvre du théâtre indien, traduit de l’original sanscrit en anglais, par M. H.-H. Wilson, et de l’anglais en français par M. A. Langlois, 1828, deux volumes in-8°. M. Chezy  a imprimé en sanscrit, avec une traduction française, la Reconnaissance de Sacountala, 1830, in-4°. Une traduction de Sacontala, ou l’Anneau, faite par Bruguières de Sorsum, d’après la traduction de W. Jones, avait paru en 1803, in-8°.

[4] Le P. du Halde, tous les auteurs des Lettres édifiantes, tous les voyageurs, ont toujours écrit Européans ; et ce n’est que depuis quelques années qu’on s’est avisé d’imprimer Européens.

[5] Les Héros chinois.

[6] On peut comparer ces vers à ceux que dit Aricie dans la Phèdre de Racine :

Phèdre en vain s’honorait des soupirs de Thésée :

Pour moi je suis plus fière, et fuis la gloire aisée

D’arracher un hommage à mille autres offert,

Et d’entrer dans un cœur de toutes parts ouvert ;

Mais de faire fléchir un courage inflexible,

De porter la douleur dans une âme insensible,

D’enchaîner un captif de ses fers étonné,

Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné ;

C’est là ce que je veux, c’est là ce qui m’irrite.

Hercule à désarmer coûtait moins qu’Hippolyte ;

Et vaincu plus souvent, et plus tôt surmonté,

Préparait moins de gloire aux yeux qui l’ont dompté.

Quelle différence entre la coquetterie bourgeoise d’Aricie, qui se plaît à porter la douleur dans une âme insensible, et le noble orgueil d’Idamé, qui tire une vanité secrète d’adoucir ce lion dans ses fers arrêté, et d’instruire aux vertus son féroce courage !

Comment l’habitude avait-elle pu familiariser Racine avec le goût d’une galanterie ridicule, au point d’introduire dans une tragédie une princesse qui préfère un jeune héros à Hercule, parce que Hercule préparait moins de gloire aux jeux qui l’avaient dompté ? Idamé ne parle point de la gloire de ses yeux. Un refus a causé les malheurs de la terre.

[7] « ...Fuimus Troes, fuit Ilium et ingens

« Gloria Teucrorum...

« ...Incensa Danai dominantur in urbe. »

Virg. Æn. lib. II, v. 325.

Tout ce récit est imité du passage indiqué dans Virgile.

[8] Voltaire avait employé ce mot dans son Épître à Uranie, où il dit :

Amérique, vastes contrées,

Peuples que Dieu fit naître aux portes du soleil,

Vous, nations hyperborées.

[9] Dans les éditions de 1755, Zamti continue ainsi son récit :

Le pillage et le meurtre environnaient ces lieux.

Ce prince infortuné, etc.

[10] Toutes les éditions données du vivant de l’auteur portent, alfanges. Les éditeurs de Kehl ont mis, peut-être sans autorité, comme cela leur est arrivé quelquefois, phalanges. Les mots alfanges et phalanges ne sont pas synonymes. Alfange est un mot espagnol qui signifie sabre, coutelas, poignard ; il a été employé par Corneille (Cid, acte IV, scène 3), dans le sens d’épée.

[11] « Campestres melius Scythæ

« Quorum plaustra vagas rite trahunt domos

« Vivunt, et rigidi Getæ,

« Immetata quibus jugera liberas

« Fruges et Cererem ferunt. »

Hor. lib. III, ode 24.

[12] Éditions de 1755 :

Vont encore en ces lieux signaler son courroux.

[13] Catilina, dans la pièce de Crébillon, dit :

...La mort n’est qu’un instant

Que le grand cœur défie, et que le lâche attend.

C’est un soldat romain qui se donne la mort pour se dérober au supplice : Zamti est un philosophe chinois résigné à la mort.

[14] « Expedit unum hominem mori pro populo. »

Joan. ... 18, 14.

[15] L’abbé Mongault était très vaporeux. Employé dans l’éducation du duc d’Orléans, fils du régent, comme l’abbé Dubois l’avait été dans celle du régent, il n’avait eu qu’une abbaye ; et Dubois était devenu cardinal, premier ministre, quoique l’abbé Mongault lui fût supérieur en naissance, en esprit, en lumière, et en probité. Il eut la faiblesse d’être malheureux de la destinée du cardinal, et il n’aurait pas voulu, sans doute, l’acheter au même prix. Un jour, on lui demandait ce que c’était que les vapeurs dont il se plaignait : « C’est une terrible maladie, répondit-il ; elle fait voir les choses telles qu’elles sont. » C’est dans ce même sens que ces vers de Zamti sont vrais.

[16] « Id cinerem aut manes credis curare scpultos.”

Virg. Æn. IV, 34.

[17] Voltaire, dans son Commentaire sur Corneille, dit que les marques, pour rimer à monarques, ne doivent jamais paraître dans la poésie.

[18] « Quisque suos patimur menes. »

Virg. Æn. VI, 743.

[19] « Nec nos obniti contra, neque tendere tantum

« Sufficimus : superat quoniam fortuna, sequamur. »

Virg. Æn. V, 21.

[20] Éditions de 1755 :

Comblez-en les horreurs, trahissez à-la-fois

Et le ciel et l’empire et le sang de vos rois.

[21] On était accoutumé sur notre théâtre à voir des sujets immoler leurs enfants pour sauver ceux de leurs rois ; et l’on fut étonné d’entendre dans l’Orphelin le cri de la nature. Zamti ne devait pas sacrifier son fils pour le fds de l’empereur. Un particulier, une nation même n’a pas le droit de livrer un innocent à la mort pour des vues d’utilité politique. Mais Zamti, en immolant son fils unique, faisait, à ce qu’il regardait comme son devoir, le sacrifice le plus grand qu’un homme puisse faire. En sacrifiant un étranger, il n’eût été qu’odieux ; en sacrifiant son fils, il est intéressant, quoique injuste.

[22] On peut comparer cette situation à celle de Clytemnestre. Observons que, dans Iphigénie, un père égorge sa fille pour faire changer le vent ; qu’aucun personnage dans la pièce ne s’élève contre cet absurde fanatisme ; que Clytemnestre trouve qu’il serait plus naturel d’immoler la fille d’Hélène, puisque enfin c’est Hélène qui est coupable : tant les idées superstitieuses qu’on a reçues dans l’enfance familiarisent les hommes avec les principes les plus absurdes non seulement des superstitions régnantes, mais même des superstitions qui n’existent plus.

[23] On lit dans des éditions de Duchesne :

Ces prodiges des arts, consacrés par les temps,

Échappés aux fureurs des flammes, du pillage.

Voltaire lui-même a signalé cette version comme défectueuse.

[24] On a pendant quelque temps retranché ces huit vers. La police de Paris ne voulait pas que Gengis apprît aux Parisiens qu’il lui était utile de laisser aux Chinois certaines erreurs qui entraînaient leur docilité.

[25] On peut comparer cette situation de Gengis à celle d’Auguste, et ces vers de l’Orphelin à ceux-ci de Cinna :

Et comme notre esprit jusqu’au dernier soupir

Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,

Il se ramène en soi n’ayant plus où se prendre ;

Et, monté sur le faite, il aspire à descendre.

Rien ne forme plus le goût, comme le remarque M. de Voltaire, que ces comparaisons, lorsque surtout deux hommes d’un génie égal, mais très différent, ont à exprimer un même fond d’idées, dans des circonstances et avec des accessoires qui ne sont pas les mêmes. Ici l’un peint un tyran, et la satiété d’une âme épuisée par des passions violentes ; et l’autre peint un conquérant, et le vide d’un cœur qui a conservé sa sensibilité et son énergie.

[26] Égée dit à Églé, dans l’opéra de Thésée (I,8):

C’est peut-être un peu tard m’offrir à vos beaux yeux :

Je ne suis plus au temps de l’aimable jeunesse ;

Mais je suis roi, belle princesse,

Et roi victorieux.

[27] À ce vers les comédiens avaient substitué :

Mon devoir et ma loi sont au-dessus de vous.

Voltaire désapprouve ce changement dans sa lettre à mademoiselle Clairon, du 8 octobre 1755.

[28] Dans les premières éditions, immédiatement après ce vers, on lisait :

Remplissons de nos rois les ordres absolus :

Je leur donnai mon fils ; je leur donne encor plus.

Libre par mon trépas, va fléchir un Tartare ;

Passe sur mon tombeau dans les bras d’un barbare.

À quelques mots près, ces vers se retrouvent plus bas.

[29] Les premières éditions :

Tu serviras de mère à ton roi malheureux.

[30] Éditions de 1755 :

et qui t’aime ?

Crois-moi, le juste ciel daigne mieux m’inspirer ;

Je puis sauver mon roi sans nous déshonorer.

Soit amour,

Etc.

[31] Dans sa lettre à mademoiselle Clairon, du 25 octobre 1755, Voltaire rapporte quatre vers que cette actrice récitait à la fin du quatrième acte, et qu’il la prie de supprimer.

[32] Éditions de 1755 :

Je l’apprends ; je vous dois cette grandeur suprême.

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