Les Guèbres (VOLTAIRE)

Tragédie en cinq actes, en vers.

Non représentée, 1769.

 

Personnages

 

IRADAN, tribun militaire, commandant dans le château d’Apamée

CÉSÈNE, son frère et son lieutenant

ARZÉMON, Parsis ou Guèbre, agriculteur retiré près de la ville d’Apamée

ARZÉMON, son fils

ARZAME, sa fille

MÉGATISE, Guèbre, soldat de la garnison

PRÊTRES DE PLUTON

L’EMPEREUR et SES OFFICIERS

SOLDATS

 

La scène est dans le château d’Apamée, sur l’Oronte, en Syrie.

 

 

PRÉFACE DE L’ÉDITEUR[1]

 

Le poème dramatique intitulé les Guèbres était originairement une tragédie chrétienne ; mais après les tragédies de Saint-Genest, de Polyeucte, de Théodore, de Gabinie, et de tant d’autres, l’auteur de cet ouvrage craignit que le public ne fût enfin dégoûté, et que même ce ne fût en quelque façon manquer de respect pour la religion chrétienne de la mettre trop souvent sur un théâtre profane. Ce n’est que par le conseil de quelques magistrats éclairés qu’il substitua les Parsis ou Guèbres aux chrétiens. Pour peu qu’on y fasse attention, on verra qu’en effet les Guèbres n’adoraient qu’un seul Dieu, qu’ils furent persécutés comme les chrétiens depuis Dioclétien, et qu’ils ont dû dire à peu près pour leur défense tout ce que les chrétiens disaient alors.

L’empereur ne fait à la fin de la pièce que ce que fit Constantin à son avènement, lorsqu’il donna dans un édit pleine liberté aux chrétiens d’exercer leur culte, jusque-là presque toujours défendu ou à peine toléré.

M..., en composant cet ouvrage, n’eut d’autre vue que d’inspirer la charité universelle, le respect pour les lois, l’obéissance des sujets aux souverains, l’équité et l’indulgence des souverains pour leurs sujets.

Si les prêtres des faux dieux abusent cruellement de leur pouvoir dans cette pièce, l’empereur les réprime. Si l’abus du sacerdoce est condamné, la vertu de ceux qui sont dignes de leur ministère reçoit tous les éloges qu’elle mérite.

Si le tribun d’une légion, et son frère qui en est le lieutenant, s’emportent en murmures, la clémence et la justice de César en font des sujets fidèles et attachés pour jamais à sa personne.

Enfin la morale la plus pure et la félicité publique sont l’objet et le résultat de cette pièce. C’est ainsi qu’en jugèrent des hommes d’état élevés à des postes considérables, et c’est dans cette vue qu’elle fut approuvée à Paris.

Mais on conseilla à l’auteur de ne la point exposer au théâtre, et de la réserver seulement pour le petit nombre de gens de lettres qui lisent encore ces ouvrages. On attendait alors avec impatience plusieurs tragédies plus théâtrales et plus dignes des regards du public, soit de M. Du Belloy, soit de M. Le Mierre, ou de quelques autres auteurs célèbres. L’auteur de la Tolérance n’osa ni ne voulut entrer en concurrence avec des talents qu’il sentait supérieurs aux siens ; il aima mieux avoir droit à leur indulgence que de lutter vainement contre eux ; et il supprima même son ouvrage, que nous présentons aujourd’hui aux gens de lettres : car c’est leur suffrage qu’il faut principalement ambitionner dans tous les genres ; ce sont eux qui dirigent à la longue le jugement et le goût du public. Nous n’entendons pas seulement par gens de lettres les auteurs, mais les amateurs éclairés qui ont fait une étude approfondie de la littérature : Qui vitam excoluere per artes ; ce sont eux que le grand Virgile place dans les Champs-Élysées parmi les ombres heureuses, parce que la culture des arts rend toujours les âmes plus honnêtes et plus pures.

Enfin nous avons cru que le fond des choses qui sont traitées dans ce drame pourrait ranimer un peu le goût de la poésie, que l’esprit de dissertation et de paradoxe commence à éteindre en France, malgré les heureux efforts de plusieurs jeunes gens remplis de grands talents qu’on n’a peut-être pas assez encouragés.

 

 

DISCOURS[2] HISTORIQUE  ET CRITIQUE À L’OCCASION DE LA TRAGÉDIE DES GUÈBRES

 

On trouvera dans cette nouvelle édition de la tragédie des Guèbres, exactement corrigée, beaucoup de morceaux qui n’étaient point dans les premières. Cette pièce n’est pas une tragédie ordinaire dont le seul but soit d’occuper pendant une heure le loisir des spectateurs, et dont le seul mérite soit d’arracher, avec le secours d’une actrice, quelques larmes bientôt oubliées. L’auteur n’a point cherché de vains applaudissements, qu’on a si souvent prodigués sur les théâtres aux plus mauvais ouvrages encore plus qu’aux meilleurs.

Il a seulement voulu employer un faible talent à inspirer, autant qu’il est en lui, le respect pour les lois, la charité universelle, l’humanité, l’indulgence, la tolérance : c’est ce qu’on a déjà remarqué dans les préfaces qui ont paru à la tête de cet ouvrage dramatique.

Pour mieux parvenir à jeter dans les esprits les semences de ces vertus nécessaires à toute société, on a choisi des personnages dans l’ordre commun. On n’a pas craint de hasarder sur la scène un jardinier, une jeune fille qui a prêté la main aux travaux rustiques de son père, des officiers, dont l’un commande dans une petite place frontière, et dont l’autre est lieutenant dans la compagnie de son frère ; enfin un des acteurs est un simple soldat. De tels personnages, qui se rapprochent plus de la nature, et la simplicité du style qui leur convient ont paru devoir faire plus d’impression, et mieux concourir au but proposé que des princes amoureux et des princesses passionnées : les théâtres ont assez retenti de ces aventures tragiques qui ne se passent qu’entre des souverains, et qui sont de peu d’utilité pour le reste des hommes. On trouve à la vérité un empereur dans cette pièce, mais ce n’est ni pour frapper les veux parle faste de la grandeur, ni pour étaler son pouvoir en vers ampoulés : il ne vient qu’à la fin de la tragédie, et c’est pour prononcer une loi telle que les anciens les feignaient dictées par les dieux.

Cette heureuse catastrophe est fondée sur la plus exacte vérité. L’empereur Gallien, dont les prédécesseurs avaient longtemps persécuté une secte persane, et même notre religion chrétienne, accorda enfin aux chrétiens et aux sectaires de Perse la liberté de conscience par un édit solennel. C’est la seule action glorieuse de son règne. Le vaillant et sage Dioclétien se conforma depuis à cet édit pendant dix-huit années entières. La première chose que fit Constantin, après avoir vaincu Maxence, fut de renouveler le fameux édit de liberté de conscience, porté par l’empereur Gallien en faveur des chrétiens. Ainsi c’est proprement la liberté donnée au christianisme qui était le sujet de la tragédie. Le respect seul pour notre religion empêcha, comme on sait, l’auteur de la mettre sur le théâtre : il donna la pièce sous le nom des Guèbres. S’il l’avait présentée sous le titre des chrétiens, elle aurait été jouée sans difficulté, puisqu’on n’en fit aucune de représenter le Saint-Genest de Rotrou, le saint Polyeucte, et la sainte Théodore, vierge et martyre, de Pierre Corneille, le saint Alexis de Desfontaines, la sainte Gabinie de Brueys, et plusieurs autres.

Il est vrai qu’alors le goût était moins raffiné, les esprits étaient moins disposés à faire des applications malignes ; le public trouvait bon que chaque acteur parlât dans son caractère.

On applaudit sur le théâtre ces vers de Marcèle dans la tragédie de Saint-Genest, jouée en 1647, longtemps après Polyeucte :

 

Ô ridicule erreur de vanter la puissance

D’un dieu qui donne aux siens la mort pour récompense,

D’un imposteur, d’un fourbe, et d’un crucifié !

Qui l’a mis dans le ciel ? qui l’a déifié ?

Un ramas d’ignorants et d’hommes inutiles,

De malheureux, la lie et l’opprobre des villes ;

Des femmes, des enfants, dont la crédulité

S’est forgée à plaisir une divinité ;

Des gens qui, dépourvus des biens de la fortune,

Trouvant dans leur malheur la lumière importune,

Sous le nom de chrétiens font gloire du trépas,

Et du mépris des biens qu’ils ne possèdent pas.

 

Mais on applaudit encore davantage cette réponse de Saint-Genest :

 

Si mépriser leurs dieux c’est leur être rebelle,

Croyez qu’avec raison je leur suis infidèle,

Et que, loin d’excuser cette infidélité,

C’est un crime innocent dont je fais vanité.

Vous verrez si ces dieux de métal et de pierre

Seront puissants au ciel comme on les croit en terre,

Et s’ils vous sauveront de la juste fureur

D’un dieu dont la créance y passe pour erreur ;

Et lors ces malheureux, ces opprobres des villes,

Ces femmes, ces enfants, et ces gens inutiles,

Les sectateurs enfin de ce crucifié,

Vous diront si sans cause ils l’ont déifié.

 

On avait approuvé dix ans auparavant, dans la tragédie de saint Polyeucte, le zèle avec lequel il court renverser les vases sacrés et briser les statues des dieux dès qu’il est baptisé. Les esprits n’étaient pas alors aussi difficiles qu’ils le sont aujourd’hui ; on ne s’aperçut pas que l’action de Polyeucte est injuste et téméraire ; peu de gens même savaient qu’un tel emportement était condamné par les saints conciles. Quoi de plus condamnable, en effet, que d’aller exciter un tumulte horrible dans un temple, de mettre aux prises tout un peuple assemblé pour remercier le ciel d’une victoire de l’empereur, de fracasser des statues dont les débris peuvent fendre la tête des enfants et des femmes ! Ce n’est que depuis peu qu’on a vu combien la témérité de Polyeucte est insensée et coupable. La cession qu’il fait de sa femme à un païen a paru enfin à plusieurs personnes choquer la raison, les bienséances, la nature, et le christianisme même : les conversions subites de Pauline, et même du lâche Félix, ont trouvé des censeurs, qui, en admirant les belles scènes de cette pièce, se sont révoltés contre quelques défauts de ce genre.

Athalie est peut-être le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Trouver le secret de faire en France une tragédie intéressante sans amour, oser faire parler un enfant sur le théâtre, et lui prêter des réponses dont la candeur et la simplicité nous tirent des larmes, n’avoir presque pour acteurs principaux qu’une vieille femme et un prêtre, remuer le cœur pendant cinq actes avec ces faibles moyens, se soutenir surtout (et c’est là le grand art) par une diction toujours pure, toujours naturelle, et auguste, souvent sublime ; c’est là ce qui n’a été donné qu’à Racine, et qu’on ne reverra probablement jamais.

Cependant cet ouvrage n’eut longtemps que des censeurs. On connaît l’épigramme de Fontenelle, qui finit par ce mauvais vers :

 

Pour avoir fait pis qu’Esther,

Comment diable as-tu pu faire ?

 

Il y avait alors une cabale si acharnée contre le grand Racine, que, si l’on en croit l’historien du théâtre français, on donnait, dans des jeux de société, pour pénitence à ceux qui avaient fait quelque faute, délire un acte d’Athalie ; comme dans la société de Boileau, de Furetière, de Chapelle, on avait imposé la pénitence de lire une page de la Pucelle de Chapelain : c’est sur quoi l’écrivain du Siècle de Louis XIV dit, à l’article Racine : « L’or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les sépare. »

Enfin, ce qui montre encore plus à quel point nos premiers jugements sont souvent absurdes, combien il est rare de bien apprécier les ouvrages en tout genre, c’est que non seulement Athalie fut impitoyablement déchirée, mais elle fut oubliée. On représentait tous les jours Alcibiade, pour qui

 

...La fille d’un grand roi

Brûle d’un feu secret, sans honte et sans effroi.

 

Tous les nouveaux acteurs essayaient leur talent dans le Comte d’Essex, qui dit en rendant son épée :

 

Vous avez eu vos mains ce que toute la terre

A vu plus d’une fois utile à l’Angleterre.

 

On applaudissait à la reine Elisabeth, amoureuse comme une fille de quinze ans à l’âge de soixante et huit ; les loges s’extasiaient quand elle disait :

 

Il a trop de ma bouche, il a trop de mes yeux

Appris qu’il est, l’ingrat, ce que j’aime le mieux.

De cette passion que faut-il qu’il espère ?

Ce qu’il faut qu’il espère ! et qu’en puis-je espérer

Que la douceur de voir, d’aimer, et de pleurer ?

 

Ces énormes platitudes, qui suffiraient à déshonorer une nation, avaient la plus grande vogue ; mais pour Athalie, il n’en était pas question, elle était ignorée du public. Une cabale l’avait anéantie, une autre cabale enfin la ressuscita. Ce ne fut point parce que cet ouvrage est un chef-d’œuvre d’éloquence qu’on le fit représenter en 1717, ce fut uniquement parce que l’âge du petit Joas et celui du roi de France régnant étant pareils, on crut que cette conformité pourrait faire une grande impression sur les esprits. Alors le public passa de trente années d’indifférence au plus grand enthousiasme.

Malgré cet enthousiasme, il y eut des critiques : je ne parle pas de ces raisonneurs destitués de génie et de goût, qui, n’ayant pu faire deux bons vers en leur vie, s’avisent de peser dans leurs petites balances les beautés et les défauts des grands hommes, à peu près comme des bourgeois de la rue Saint-Denis jugent les campagnes des maréchaux de Turenne et de Saxe.

Je n’ai ici en vue que les réflexions sensées et patriotiques de plusieurs seigneurs considérables, soit français, soit étrangers : ils ont trouvé Joad beaucoup plus condamnable que ne l’était Grégoire VII quand il eut l’audace de déposer son empereur Henri IV, de le persécuter jusqu’à la mort, et de lui faire refuser la sépulture.

Je crois rendre service à la littérature, aux mœurs, aux lois, en rapportant ici la conversation que j’eus dans Paris avec milord Cornsbury, au sujet d’une représentation d’Athalie.

« Je ne puis aimer, disait ce digne pair d’Angleterre, le pontife Joad : comment ! conspirer contre sa reine à laquelle il a fait serment d’obéissance ! la trahir par le plus lâche des mensonges, en lui disant qu’il y a de l’or dans sa sacristie, et qu’il lui donnera cet or ! la faire ensuite égorger par des prêtres à la Porte-aux-Chevaux, sans forme de procès ! une reine ! une femme ! quelle horreur ! Encore si Joad avait quelque prétexte pour commettre cette action abominable ! mais il n’en a aucun. Athalie est une grand’mère de près de cent ans ; le jeune Joas est son petit-fils, son unique héritier ; elle n’a plus de parents ; son intérêt est de l’élever et de lui laisser la couronne ; elle déclare elle-même qu’elle n’a pas d’autre intention. C’est une absurdité insupportable de supposer qu’elle veuille élever Joas chez elle pour s’en défaire ; c’est pourtant sur cette absurdité que le fanatique Joad assassine sa reine.

« Je l’appelle hardiment fanatique, puisqu’il parle ainsi à sa femme (à cette femme assez inutile dans la pièce), lorsqu’il la trouve avec un prêtre qui n’est pas de sa communion :

 

Quoi ! fille de David, vous parlez à ce traître !

Vous souffrez qu’il vous parle, et vous ne craignez pas

Que du fond de l’abîme entr’ouvert sous ses pas,

Il ne sorte à l’instant des feux qui vous embrasent,

Ou qu’en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent !

 

« Je fus très content du parterre qui riait de ces vers, et non moins content de l’acteur qui les supprima dans la représentation suivante. Je me sentais une horreur inexprimable pour ce Joad ; je m’intéressais vivement à Athalie ; je disais d’après vous-même :

 

Je pleure, hélas ! de la pauvre Athalie,

Si méchamment mise à mort par Joad.

 

« Car pourquoi ce grand-prêtre conspire-t-il très imprudemment contre la reine ? pourquoi la trahit-il ? pourquoi l’égorge-t-il ? c’est apparemment pour régner lui-même sous le  nom du petit Joas ; car quel autre que lui pourrait avoir la régence sous un roi enfant dont il est le maître ?

« Ce n’est pas tout ; il veut qu’on extermine ses concitoyens ; qu’on se baigne dans leur sang sans horreur ; il dit à ses prêtres :

 

Frappez et Tyriens et même Israélites.

 

« Quel est le prétexte de cette boucherie ? c’est que les uns adorent Dieu sous le nom phénicien d’Adonaï ; les autres, sous le nom chaldéen de Baal ou Bel. En bonne foi, est-ce là une raison pour massacrer ses concitoyens, ses parents, comme il l’ordonne ? Quoi ! parce que Racine est janséniste, il veut qu’on fasse une Saint-Barthélemy des hérétiques !

« Il est d’autant plus permis d’avoir en exécration l’assassinat et les fureurs de Joad, que les livres juifs, que toute la terre sait être inspirés de Dieu, ne lui donnent aucun éloge. J’ai vu plusieurs de mes compatriotes qui regardent du même œil Joad et Cromwell : ils disent que l’un et l’autre se servent de la religion pour faire mourir leurs monarques. J’ai vu même des gens difficiles qui disaient que le prêtre Joad n’avait pas plus de droit d’assassiner Athalie que votre jacobin Clément n’en avait d’assassiner Henri III.

« On n’a jamais joué Athalie chez nous ; je m’imagine que c’est parce qu’on y déteste un prêtre qui assassine sa reine sans la sanction d’un acte passé en parlement.

« C’est peut-être, lui répondis-je, parce qu’on ne tue qu’une seule reine dans cette pièce ; il en faut des douzaines aux Anglais, avec autant de spectres.

« Non, croyez-moi, me répliqua-t-il, si on ne joue point Athalie à Londres, c’est qu’il n’y a point assez d’action pour nous ; c’est que tout s’y passe en longs discours ; c’est que les quatre premiers actes entiers sont des préparatifs ; c’est que Josabet et Mathan sont des personnages peu agissants ; c’est que le grand mérite de cet ouvrage consiste dans l’extrême simplicité et dans l’élégance noble du style. La simplicité n’est point du tout un mérite sur notre théâtre ; nous voulons bien plus de fracas, d’intrigue, d’action, et d’événements variés : les autres nations nous blâment ; mais sont-elles en droit de vouloir nous empêcher d’avoir du plaisir à notre manière ? En fait de goût, comme de gouvernement, chacun doit être le maître chez soi. Pour la beauté de la versification, elle ne se peut jamais traduire. Enfin le jeune Eliacin, en long habit de lin, et le petit Zacharie, tous deux présentant le sel au grand-prêtre, ne feraient aucun effet sur les têtes de mes compatriotes, qui veulent être profondément occupées et fortement remuées.

« Personne ne court véritablement le moindre danger dans cette pièce jusqu’au moment où la trahison du grand-prêtre éclate, car assurément on ne craint point qu’Athalie fasse tuer le petit Joas ; elle n’en a nulle envie, elle veut l’élever comme son propre fils. Il faut avouer que le grand-prêtre, par ses manœuvres et par sa férocité, fait tout ce qu’il peut pour perdre cet enfant qu’il veut conserver ; car en attirant la reine dans le temple sous prétexte de lui donner de l’argent en préparant cet assassinat, pouvait-il s’assurer que le petit Joas ne serait pas égorgé dans le tumulte ?

« En un mot, ce qui peut être bon pour une nation peut être fort insipide pour une autre. On a voulu en vain me faire admirer la réponse que Joas fait à la reine quand elle lui dit :

 

J’ai mon dieu que je sers ; vous servirez le vôtre :

Ce sont deux puissants dieux.

 

Le petit Juif lui répond :

 

Il faut craindre le mien ;

Lui seul est dieu, madame, et le vôtre n’est rien.

 

« Qui ne voit que l’enfant aurait répondu de même s’il avait été élevé dans le culte de Baal par Mathan ? cette réponse ne signifie autre chose sinon : J’ai raison, et vous avez tort, car ma nourrice me l’a dit.

« Enfin, monsieur, j’admire avec vous l’art et les vers de Racine dans Athalie, et je trouve avec vous que le fanatique Joad est d’un très dangereux exemple.

« Je ne veux point, lui répliquai-je, condamner le goût de vos Anglais ; chaque peuple a son caractère : ce n’est point pour le roi Guillaume que Racine fit son Athalie ; c’est pour madame de Maintenon et pour des Français. Peut-être vos Anglais n’auraient point été touchés du péril imaginaire du petit Joas : ils raisonnent, mais les Français sentent : il faut plaire à sa nation ; et quiconque n’a point avec le temps de réputation chez soi, n’en a jamais ailleurs. Racine prévit bien l’effet que sa pièce devait faire sur notre théâtre ; il conçut que les spectateurs croiraient en effet que la vie de l’enfant est menacée, quoiqu’elle ne le soit point du tout. Il sentit qu’il ferait illusion par le prestige de son art admirable ; que la présence de cet enfant et les discours touchants de Joad, qui lui sert de père, arracheraient des larmes.

« J’avoue qu’il n’est pas possible qu’une femme d’environ cent ans veuille égorger son petit-fils, son unique héritier ; je sais qu’elle a un intérêt pressant à l’élever auprès d’elle, qu’il doit lui servir de sauvegarde contre ses ennemis, que la vie de cet enfant doit être son plus cher objet après la sienne propre : mais l’auteur a l’adresse de ne pas présenter cette vérité aux yeux ; il la déguise ; il inspire de l’horreur pour Athalie, qu’il représente comme ayant égorgé tous ses petits-fils, quoique ce massacre ne soit nullement vraisemblable. Il suppose que Joas a échappé au carnage ; dès-lors le spectateur est alarmé et attendri. Un vrai poète, tel que Racine, est, si je l’ose dire, comme un dieu qui tient les cœurs des hommes dans sa main. Le potier qui donne à son gré des formes à l’argile n’est qu’une faible image du grand poète qui tourne comme il veut nos idées et nos passions. »

Tel fut à peu près l’entretien que j’eus autrefois avec milord Cornsbury, l’un des meilleurs esprits qu’ait produits la Grande Bretagne.

Je reviens à présent à la tragédie des Guèbres, que je suis bien loin de comparer à l’Athalie pour la beauté du style, pour la simplicité de la conduite, pour la majesté du sujet, pour les ressources de l’art.

Athalie a d’ailleurs un avantage que rien ne peut compenser, celui d’être fondée sur une religion qui était alors la seule véritable, et qui n’a été, comme on sait, remplacée que par la nôtre. Les noms seuls d’Israël, de David, de Salomon, de Juda, de Benjamin, impriment sur cette tragédie je ne sais quelle horreur religieuse qui saisit un grand nombre de spectateurs. On rappelle dans la pièce tous les prodiges sacrés dont Dieu honora son peuple juif sous les descendants de David ; Achab puni ; les chiens qui lèchent son sang, suivant la prédiction d’Élie, et suivant le psaume 67 : Les chiens lécheront leur sang...

Élie annonce qu’il ne pleuvra de trois ans ; il prouve à quatre cent cinquante prophètes du roi Achab qu’ils sont de faux prophètes, en faisant consommer son holocauste d’un bœuf par le feu du ciel ; et il fait égorger les quatre cent cinquante prophètes qui n’ont pu opérer un pareil miracle : tous ces grands signes de la puissance divine sont retracés pompeusement dans la tragédie d’Athalie dès la première scène. Le pontife Joad lui-même prophétise et déclare que l’or sera changé en plomb. Tout le sublime de l’histoire juive est répandu dans la pièce depuis le premier vers jusqu’au dernier.

La tragédie des Guèbres ne peut être appuyée par ces secours divins : il ne s’agit ici que d’humanité. Deux simples officiers, pleins d’honneur et de générosité, veulent arracher une fille innocente à la fureur de quelques prêtres païens. Point de prodiges, point d’oracle, point d’ordre des dieux ; la seule nature parle dans la pièce. Peut-être ne va-t-on pas loin quand on n’est pas soutenu par le merveilleux ; mais enfin la morale de cette tragédie est si pure et si touchante, qu’elle a trouvé grâce devant tous les esprits bien faits.

Si quelque ouvrage de théâtre pouvait contribuer à la félicite publique par des maximes sages et vertueuses, on convient que c’est celui-ci. Il n’y a point de souverain à qui la terre entière n’applaudît avec transport, si on lui entendait dire :

 

Je pense en citoyen ; j’agis en empereur ;

Je hais le fanatique et le persécuteur.

 

Tout l’esprit de la pièce est dans ces deux vers ; tout y conspire à rendre les mœurs plus douces, les peuples plus sages, les souverains plus compatissants, la religion plus conforme à la volonté divine.

On nous a mande que des hommes ennemis des arts, et plus encore de la saine morale, cabalaient en secret contre cet ouvrage utile ; ils ont prétendu, dit-on, qu’on pouvait appliquer à quelques pontifes, à quelques prêtres modernes, ce qu’on dit des anciens prêtres d’Apamée. Nous ne pouvons croire qu’on ose hasarder, dans un siècle tel que le nôtre, des allusions si fausses et si ridicules. S’il v a peu de génie dans ce siècle, il faut avouer du moins qu’il y règne une raison très cultivée. Les honnêtes gens ne souffrent plus ces allusions malignes, ces interprétations forcées, cette fureur de voir dans un ouvrage ce qui n’y est pas. On employa cet indigne artifice contre le Tartufe de Molière ; il ne prévalut pas : prévaudrait-il aujourd’hui ?

Quelques figuristes, dit-on, prétendent que les prêtres d’Apamée sont les jésuites Le Tellier et Doucin ; qu’Arzame est une religieuse de Port-Royal ; que les Guèbres sont les jansénistes. Cette idée est folle ; mais, quand même on pourrait la couvrir de quelque apparence de raison, qu’en résulterait-il ? que les jésuites ont été quelque temps des persécuteurs, des ennemis de la paix publique, qu’ils ont fait languir et mourir par lettres de cachet dans des prisons plus de cinq cents citoyens pour je ne sais quelle bulle qu’ils avaient fabriquée eux-mêmes, et qu’enfin on a très bien fait de les punir.

D’autres, qui veulent absolument trouver une clef pour l’intelligence des Guèbres, soupçonnent qu’on a voulu peindre l’inquisition, parce que, dans plusieurs pays, des magistrats ont siégé avec les moines inquisiteurs pour veiller aux intérêts de l’état ; cette idée n’est pas moins absurde que l’autre. Pourquoi vouloir expliquer ce qui ne demande aucune explication ? pourquoi s’obstiner à faire d’une tragédie une énigme dont on cherche le mot ? Il y eut un nomme Du Magnon qui imprima que Cinna était le portrait de la cour de Louis XIII.

Mais supposons encore qu’on pût imaginer quelque ressemblance entre les prêtres d’Apamée et les inquisiteurs, il n’y aurait dans cette ressemblance prétendue qu’une raison de plus d’élever des monuments à la gloire des ministres d’Espagne et de Portugal qui ont enfin réprimé les horribles abus de ce tribunal sanguinaire. Vous voulez à toute force que cette tragédie soit la satire de l’inquisition ; eh bien ! bénissez donc tous les parlements de France qui se sont constamment opposés à l’introduction de cette magistrature monstrueuse, étrangère, inique, dernier effort de la tyrannie, et opprobre du genre humain. Vous cherchez des allusions ; adoptez donc celle qui se présente si naturellement dans le clergé de France, composé en général d’hommes dont la vertu égale la naissance, et qui ne sont point persécuteurs :

 

Ces pontifes divins, justement respectés,

Ont condamné l’orgueil, et plus les cruautés.

 

Vous trouverez, si vous voulez, une ressemblance plus frappante entre l’empereur qui vient dire, à la fin de la tragédie, qu’il ne veut pour prêtres que des hommes de paix, et ce roi sage qui a su calmer des querelles ecclésiastiques qu’on croyait interminables.

Quelque allégorie que vous cherchiez dans cette pièce, vous n’y verrez que l’éloge du siècle.

Voilà ce qu’on répondrait avec raison à quiconque aurait la manie de vouloir envisager le tableau du temps présent dans une antiquité de quinze cents années.

Si la tolérance accordée par quelques empereurs romains paraissait d’une conséquence dangereuse à quelques habitants des Gaules du dix-huitième siècle de notre ère vulgaire ; s’ils oubliaient que les Provinces-Unies doivent leur opulence à cette tolérance humaine ; l’Angleterre, sa puissance ; l’Allemagne, sa paix intérieure ; la Russie, sa grandeur, sa nouvelle population, sa force ; si ces faux politiques s’effarouchent d’une vertu que la nature enseigne, s’ils osent s’élever contre cette vertu, qu’ils songent au moins qu’elle est recommandée par Sévère dans Polyeucte :

 

J’approuve cependant que chacun ait ses dieux.

 

Qu’ils avouent que, dans les Guèbres, ce droit naturel est bien plus restreint dans des limites raisonnables :

 

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ;

Mais la loi de l’état est toujours la première.

 

Aussi ces vers ont été toujours reçus avec une approbation universelle partout où la pièce a été représentée. Ce qui est approuvé par le suffrage de tous les hommes est sans doute le bien de tous les hommes.

L’empereur, dans la tragédie des Guèbres, n’entend point et ne peut entendre, par le mot de tolérance, la licence des opinions contraires aux mœurs, les assemblées de débauche, les confréries fanatiques ; il entend cette indulgence qu’on doit à tous les citoyens qui suivent en paix ce que leur conscience leur dicte, et qui adorent la divinité sans troubler la société. Il ne veut pas qu’en punisse ceux qui se trompent comme on punirait des parricides. Un code criminel fondé sur une loi si sage abolirait des horreurs qui font frémir la nature : on ne verrait plus des préjugés tenir lieu de lois divines ; les plus absurdes délations devenir des convictions ; une secte accuser continuellement une autre secte d’immoler ses enfants ; des actions indifférentes en elles-mêmes portées devant les tribunaux comme d’énormes attentats ; des opinions simplement philosophiques traitées de crimes de lèse-majesté divine et humaine ; un pauvre gentilhomme condamné à la mort pour avoir soulagé la faim dont il était pressé en mangeant de la chair de cheval en carême ; une étourderie de jeunesse punie par un supplice réservé aux parricides ; et enfin les mœurs les plus barbares étaler, à l’étonnement des nations indignées, toute leur atrocité dans le sein de la politesse et des plaisirs. C’était malheureusement le caractère de quelques peuples dans des temps d’ignorance. Plus on est absurde, plus on est intolérant et cruel : l’absurdité a élevé plus d’échafauds qu’il n’y a eu de criminels. C’est l’absurdité qui livra aux flammes la maréchale d’Ancre et le curé Urbain Grandier ; c’est l’absurdité, sans doute, qui fut l’origine de la Saint-Barthélemy. Quand la raison est pervertie, l’homme devient un animal féroce ; les bœufs et les singes se changent en tigres. Voulez-vous changer enfin ces bêtes en hommes ? commencez par souffrir qu’on leur prêche la raison.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

IRADAN, CÉSÈNE

 

CÉSÈNE.

Je suis las de servir. Souffrirons-nous, mon frère,

Cet avilissement du grade militaire ?

N’avez-vous avec moi, dans quinze ans de hasards,

Prodigué votre sang dans les camps des Césars

Que pour languir ici loin des regards du maître,

Commandant subalterne et lieutenant d’un prêtre ?

Apamée à mes yeux est un séjour d’horreur.

J’espérais près de vous montrer quelque valeur,

Combattre sous vos lois, suivre en tout votre exemple ;

Mais vous n’en recevez que des tyrans d’un temple ;

Ces mortels inhumains, à Pluton consacrés,

Dictent par votre voix leurs décrets abhorrés :

Ma raison s’en indigne, et mon honneur s’irrite

De vous voir en ces lieux leur premier satellite.

IRADAN.

Ah ! des mêmes chagrins mes sens sont pénétrés ;

Moins violent que vous, je les ai dévorés :

Mais que faire ? et qui suis-je ? un soldat de fortune ;

Né citoyen romain, mais de race commune,

Sans soutiens, sans patrons qui daignent m’appuyer,

Sous ce joug odieux il m’a fallu plier.

Des piètres de Pluton, dans les murs d’Apamée,

L’autorité fatale est trop bien confirmée :

Plus l’abus est antique, et plus il est sacré ;

Par nos derniers Césars on l’a vu révéré.

De l’empire persan l’Oronte nous sépare ;

Gallien veut punir la nation barbare

Chez qui Valérien, victime des revers,

Chargé d’ans et d’affronts, expira dans les fers.

Venger la mort d’un père est toujours légitime.

Le culte des Persans à ses yeux est un crime.

Il redoute, ou du moins il feint de redouter

Que ce peuple inconstant, prompt à se révolter,

N’embrasse aveuglément cette secte étrangère,

À nos lois, à nos dieux, à notre état, contraire ;

Il dit que la Syrie a porté dans son sein

De vingt cultes nouveaux le dangereux essaim,

Que la paix de l’empire en peut être troublée,

Et des Césars un jour la puissance ébranlée :

C’est ainsi qu’il excuse un excès de rigueur.

CÉSÈNE.

Il se trompe ; un sujet gouverné par l’honneur

Distingue, en tous les temps l’état et sa croyance.

Le trône avec l’autel n’est point dans la balance.

Mon cœur est à mes dieux, mon bras à l’empereur.

Eh quoi ! si des Persans vous embrassiez l’erreur,

Aux serments d’un tribun seriez-vous moins fidèle ?

Seriez-vous moins vaillant ? auriez-vous moins de zèle ?

Que César à son gré se venge des Persans ;

Mais pourquoi parmi nous punir des innocents ?

Et pourquoi vous charger de l’affreux ministère

Que partage avec vous un sénat sanguinaire ?

IRADAN.

On prétend qu’à ce peuple il faut un joug de fer,

Une loi de terreur, et des juges d’enfer.

Je sais qu’au Capitole on a plus d’indulgence ;

Mais le cœur en ces lieux se ferme à la clémence :

Dans ce sénat sanglant les tribuns ont leur voix ;

J’ai souvent amolli la dureté des lois ;

Mais ces juges altiers contestent à ma place

Le droit de pardonner, le droit de faire grâce.

CÉSÈNE.

Ah ! laissons cette place et ces hommes pervers.

Sachez que je vivrais dans le fond des déserts

Du travail de mes mains, chez un peuple sauvage,

Plutôt que de ramper dans ce dur esclavage.

IRADAN.

Cent fois, dans les chagrins dont je me sens presser,

À ces honneurs honteux j’ai voulu renoncer ;

Et, foulant à mes pieds la crainte et l’espérance,

Vivre dans la retraite et dans l’indépendance ;

Mais j’y craindrais encor les yeux des délateurs :

Rien n’échappe aux soupçons de nos accusateurs.

Hélas ! vous savez trop qu’en nos courses premières

On nous vit des Persans habiter les frontières ;

Dans les remparts d’Émesse un lien dangereux,

Un hymen clandestin nous enchaîna tous deux :

Ce nœud saint par lui-même est par nos lois impie,

C’est un crime d’état que la mort seule expie ;

Et contre les Persans César envenimé

Nous punirait tous deux d’avoir jadis aimé.

CÉSÈNE.

Nous le mériterions. Pourquoi, malgré nos chaînes,

Avons-nous combattu sous les aigles romaines ?

Triste sort d’un soldat ! docile meurtrier,

Il détruit sa patrie et son propre foyer

Sur un ordre émané d’un préfet du prétoire ;

Il vend le sang humain ! c’est donc là de la gloire !

Nos homicides bras, gagés par l’empereur,

Dans des lieux trop chéris ont porté leur fureur.

Qui sait si, dans Émesse abandonnée aux flammes,

Nous n’avons pas frappé nos enfants et nos femmes ?

Nous étions commandés pour la destruction ;

Le feu consuma tout ; je vis notre maison,

Nos foyers enterrés dans la perte commune.

Je ne regrette point une faible fortune ;

Mais nos femmes, hélas ! nos enfants au berceau !

Ma fille, votre fils, sans vie et sans tombeau !

César nous rendra-t-il ces biens inestimables ?

C’est de l’avoir servi que nous sommes coupables ;

C’est d’avoir obéi quand il fallut marcher,

Quand César alluma cet horrible bûcher ;

C’est d’avoir asservi sous des lois sanguinaires

Notre indigne valeur et nos mains mercenaires.

IRADAN.

Je pense comme vous, et vous me connaissez ;

Mes remords par le temps ne sont point effacés.

Mon métier de soldat pèse à mon cœur trop tendre ;

Je pleurerai toujours sur ma famille en cendre ;

J’abhorrerai ces mains qui n’ont pu les sauver ;

Je chérirai ces pleurs qui viennent m’abreuver :

Nous n’aurons, dans l’ennui qui tous deux nous consume,

Que des nuits de douleur et des jours d’amertume.

CÉSÈNE.

Pourquoi donc voulez-vous de nos malheureux jours,

Dans ce fatal service, empoisonner le cours ?

Rejetez un fardeau que ma gloire déteste ;

Demandez à César un emploi moins funeste :

On dit qu’en nos remparts il revient aujourd’hui.

IRADAN.

Il faut des protecteurs qui m’approchent de lui ;

Percerai-je jamais cette foule empressée,

D’un préfet du prétoire esclave intéressée,

Ces flots de courtisans, ce monde de flatteurs,

Que la fortune attache aux pas des empereurs,

Et qui laisse languir la valeur ignorée,

Loin des palais des grands, honteuse et retirée ?

CÉSÈNE.

N’importe, à ses genoux il faudra nous jeter ;

S’il est digne du trône, il doit nous écouter.

 

 

Scène II

 

IRADAN, CÉSÈNE, MÉGATISE

 

IRADAN.

Soldat, que me veux-tu ?

MÉGATISE.

Des prêtres d’Apamée

Une horde nombreuse, inquiète, alarmée,

Veut qu’on ouvre à l’instant, et prétend vous parler.

IRADAN.

Quelle victime encor leur faut-il immoler ?

MÉGATISE.

Ah ! tyrans !

CÉSÈNE.

C’en est trop, mon frère, je vous quitte ;

Je ne contiendrais pas le courroux qui m’irrite :

Je n’ai point de séance au tribunal de sang

Où montent les tribuns par les droits de leur rang ;

Si j’y dois assister, ce n’est qu’en votre absence.

De votre ministère exercez la puissance,

Tempérez de vos lois les décrets rigoureux,

Et, si vous le pouvez, sauvez les malheureux.

 

 

Scène III

 

IRADAN, MÉGATISE, LE GRAND-PRÊTRE DE PLUTON et SES SUIVANTES, SOLDATS

 

IRADAN.

Ministres de nos dieux, quel sujet vous attire ?

LE GRAND-PRÊTRE.

Leur service, leur loi, l’intérêt de l’empire,

Les ordres de César.

IRADAN.

Je les respecte tous,

Je leur dois obéir ; mais que m’annoncez-vous ?

LE GRAND-PRÊTRE.

Nous venons condamner une fille coupable,

Qui, des mages Persans disciple abominable,

Au pied du mont Liban, par un culte odieux,

Invoquait le soleil, et blasphémait nos dieux ;

Envers eux criminelle, envers César lui-même,

Elle ose mépriser notre juste anathème.

Vous devez avec nous prononcer son arrêt ;

Le crime est avéré, son supplice est tout prêt.

IRADAN.

Quoi ! la mort !

LE SECOND PRÊTRE.

Elle est juste, et notre loi l’exige.

IRADAN.

Mais ses sévérités...

LE GRAND-PRÊTRE.

Elle mourra, vous dis-je ;

On va dans ce moment la remettre en vos mains :

Remplissez de César les ordres souverains.

IRADAN.

Une fille ! un enfant !

LE SECOND PRÊTRE.

Ni le sexe, ni l’âge

Ne peut fléchir les dieux que l’infidèle outrage.

IRADAN.

Cette rigueur est grande ; il faut l’entendre au moins.

LE GRAND-PRÊTRE.

Nous sommes à-la-fois et juges et témoins.

Un profane guerrier ne devrait point paraître

Dans notre tribunal à côté du grand-prêtre,

L’honneur du sacerdoce en est trop irrité ;

Affecter avec nous l’ombre d’égalité,

C’est offenser des dieux la loi terrible et sainte ;

Elle exige de vous le respect et la crainte :

Nous seuls devons juger, pardonner, ou punir,

Et César vous dira comme il faut obéir.

IRADAN.

Nous sommes ses soldats, nous servons notre maître.[3]

Il peut tout.

LE GRAND-PRÊTRE.

Oui, sur vous.

IRADAN.

Sur vous aussi peut-être.

LE GRAND-PRÊTRE.

Nos maîtres sont les dieux.[4]

IRADAN.

Servez-les aux autels.

LE GRAND-PRÊTRE.

Nous les servons ici contre les criminels.

IRADAN.

Je sais quels sont vos droits ; mais vous pourriez apprendre

Qu’on les perd quelquefois en voulant les étendre.

Les pontifes divins, justement respectés,[5]

Ont condamné l’orgueil, et plus les cruautés ;

Jamais le sang humain ne coula dans leurs temples :

Ils font des vœux pour nous; imitez leurs exemples.

Tant qu’en ces lieux surtout je pourrai commander,

N’espérez pas me nuire, et me déposséder

Des droits que Rome accorde aux tribuns militaires.[6]

Rien ne se fait ici par des lois arbitraires ;

Montez au tribunal, et siégez avec moi.

Vous, soldats, conduisez, mais au nom de la loi,

La malheureuse enfant dont je plains la détresse ;

Ne l’intimidez point, respectez sa jeunesse,

Son sexe, sa disgrâce ; et, dans notre rigueur,

Gardons-nous bien surtout d’insulter au malheur.

Il monte au tribunal.

Puisque César le veut, pontifes, prenez place.

LE GRAND-PRÊTRE.

César viendra bientôt réprimer tant d’audace.

 

 

Scène IV

 

IRADAN, MÉGATISE, ARZAME, LE GRAND-PRÊTRE, SES SUIVANTES, SOLDATS

 

Iradan est placé entre le premier et le second pontife.

IRADAN.

Approchez-vous, ma fille, et reprenez vos sens.

LE GRAND-PRÊTRE.

Vous avez à nos yeux, par un impur encens,

Honorant un faux dieu qu’ont annoncé les mages,

Aux vrais dieux des Romains refusé vos hommages ;

À nos préceptes saints vous avez résisté ;

Rien ne vous lavera de tant d’impiété.

LE SECOND PRÊTRE.

Elle ne répond point ; son maintien, son silence,

Sont aux dieux comme à nous une nouvelle offense.

IRADAN.

Prêtres, votre langage a trop de dureté,

Et ce n’est pas ainsi que parle l’équité :

Si le juge est sévère, il n’est point tyrannique.

Tout soldat que je suis je sais comme on s’explique...

Ma fille, est-il bien vrai que vous ne suiviez pas

Le culte antique et saint qui règne en nos climats ?

ARZAME.

Oui, seigneur, il est vrai.

LE GRAND-PRÊTRE.

C’en est assez.

LE SECOND PRÊTRE.

Son crime

Est dans sa propre bouche; elle en sera victime.

IRADAN.

Non, ce n’est point assez ; et si la loi punit

Les sujets syriens qu’un mage pervertit,

On borne la rigueur à bannir des frontières

Les Persans ennemis du culte de nos pères.

Sans doute elle est Persane; on peut de ce séjour

L’envoyer aux climats dont elle tient le jour.

Osez, sans vous troubler, dire où vous êtes née,

Quelle est votre famille et votre destinée.

ARZAME.

Je rends grâce, seigneur, à tant d’humanité :

Mais je ne puis jamais trahir la vérité ;

Mon cœur, selon ma loi, la préfère à la vie :[7]

Je ne puis vous tromper, ces lieux sont ma patrie.

IRADAN.

Ô vertu trop sincère ! ô fatale candeur !

Eh bien ! prêtres des dieux, faut-il que votre cœur

Ne soit point amolli du malheur qui la presse ?

De sa simplicité, de sa tendre jeunesse ?

LE GRAND-PRÊTRE.

Notre loi nous défend une fausse pitié :

Au soleil à nos yeux elle a sacrifié ;

Il a vu son erreur, il verra son supplice.

ARZAME.

Avant de me juger connaissez la justice :

Votre esprit contre nous est en vain prévenu ;

Vous punissez mon culte, il vous est inconnu.

Sachez que ce soleil qui répand la lumière,[8]

Ni vos divinités de la nature entière,

Que vous imaginez résider dans les airs,

Dans les vents, dans les flots, sur la terre, aux enfers,

Ne sont point les objets que mon culte envisage ;

Ce n’est point au soleil à qui je rends hommage,

C’est au Dieu qui le fit, au Dieu son seul auteur,

Qui punit le méchant et le persécuteur,

Au Dieu dont la lumière est le premier ouvrage ;

Sur le front du soleil il traça son image,

Il daigna de lui-même imprimer quelques traits

Dans le plus éclatant de ses faibles portraits :

Nous adorons en eux sa splendeur éternelle.

Zoroastre, embrasé des flammes d’un saint zèle,

Nous enseigna ce Dieu que vous méconnaissez,

Que par des dieux sans nombre en vain vous remplacez,

Et dont je crains pour vous la justice immortelle.

Des grands devoirs de l’homme il donna le modèle ;

Il veut qu’on soit soumis aux lois de ses parents,

Fidèle envers ses rois, même envers ses tyrans,

Quand on leur a prêté serment d’obéissance ;

Que l’on tremble surtout d’opprimer l’innocence ;

Qu’on garde la justice, et qu’on soit indulgent ;

Que le cœur et la main s’ouvrent à l’indigent ;

De la haine à ce cœur il défendit l’entrée ;

Il veut que parmi nous l’amitié soit sacrée :

Ce sont là les devoirs qui nous sont imposés...

Prêtres, voilà mon Dieu : frappez, si vous l’osez.

IRADAN.

Vous ne l’oserez point ; sa candeur et son âge,

Sa naïve éloquence, et surtout son courage,

Adouciront en vous cette âpre austérité

Qu’un faux zèle honora du nom de piété.

Pour moi, je vous l’avoue, un pouvoir invincible

M’a parlé par sa bouche, et m’a trouvé sensible ;

Je cède à cet empire, et mon cœur combattu

En plaignant ses erreurs admire sa vertu :

À ses illusions si le ciel l’abandonne,

Le ciel peut se venger ; mais que l’homme pardonne.

Dût César me punir d’avoir trop émoussé

Le fer sacré des lois entre nos mains laissé,

J’absous cette coupable.

LE GRAND-PRÊTRE.

Et moi je la condamne.

Nous ne souffrirons pas qu’un soldat, un profane,

Corrompant de nos lois l’inflexible équité,

Protège ici l’erreur avec impunité.

LE SECOND PRÊTRE.

Il faut savoir surtout quel mortel l’a séduite,

Quel rebelle en secret la tient sous sa conduite,

De son sang réprouvé quels sont les vils auteurs.

ARZAME.

Qui ? moi ! j’exposerais mon père à vos fureurs ?

Moi, pour vous obéir, je serais parricide ?

Plus votre ordre est injuste, et moins il m’intimide.

Dites-moi quelles lois, quels édits, quels tyrans,

Ont jamais ordonné de trahir ses parents ?

J’ai parlé, j’ai tout dit, et j’ai pu vous confondre ;

Ne m’interrogez plus, je n’ai rien à répondre.

LE GRAND-PRÊTRE.

On vous y forcera... Garde de nos prisons,

Tribun, c’est en vos mains que nous la remettons ;

C’est au nom de César, et vous répondrez d’elle.

Je veux bien présumer que vous serez fidèle

Aux lois de l’empereur, à l’intérêt des cieux.

 

 

Scène V

 

IRADAN, ARZAME

 

IRADAN.

Tout au nom de César, et tout au nom des dieux !

C’est en ces noms sacrés qu’on fait des misérables :

Ô pouvoirs souverains, on vous en rend coupables !...

Vous, jeune malheureuse, ayez un peu d’espoir.

Vous me voyez chargé d’un funeste devoir ;

Ma place est rigoureuse, et mon âme indulgente.

Des prêtres de Pluton la troupe intolérante

Par un cruel arrêt vous condamne à périr ;

Un soldat vous absout, et veut vous secourir.

Mais que puis-je contre eux ? le peuple les révère,

L’empereur les soutient ; leur ordre sanguinaire

À mes yeux, malgré moi, peut être exécuté.

ARZAME.

Mon cœur est plus sensible à votre humanité

Qu’il n’est glacé de crainte à l’aspect du supplice.

IRADAN.

Vous pourriez désarmer leur barbare injustice,

Abjurer votre culte, implorer l’empereur ;

J’ose vous en prier.

ARZAME.

Je ne le puis, seigneur.

IRADAN.

Vous me faites frémir, et j’ai peine à comprendre

Tant d’obstination dans un âge si tendre ;

Pour des préjugés vains aux nôtres opposés

Vous prodiguez vos jours à peine commencés.

ARZAME.

Hélas ! pour adorer le Dieu de mes ancêtres

Il me faut donc mourir par la main de vos prêtres !

Il me faut expirer par un supplice affreux,

Pour n’avoir pas appris l’art de penser comme eux !

Pardonnez cette plainte, elle est trop excusable ;

Je n’en saurai pas moins d’un front inaltérable

Supporter les tourments qu’on va me préparer,

Et chérir votre main qui veut m’en délivrer.

IRADAN.

Ainsi vous surmontez vos mortelles alarmes,

Vous, si jeune et si faible ! et je verse des larmes !

Je pleure, et d’un œil sec vous voyez le trépas !

Non, malheureuse enfant, vous ne périrez pas :

Je veux, malgré vous-même, obtenir votre grâce ;

De vos persécuteurs je braverai l’audace.

Laissez-moi seulement parler à vos parents :

Qui sont-ils ?

ARZAME.

Des mortels inconnus aux tyrans,

Sans dignités, sans biens ; de leurs mains innocentes

Ils cultivaient en paix des campagnes riantes,

Fidèles à leur culte ainsi qu’à l’empereur.[9]

IRADAN.

Au bruit de vos dangers ils mourront de douleur ;

Apprenez-moi leur nom.

ARZAME.

J’ai gardé le silence

Quand de mes oppresseurs la barbare insolence

Voulait que mes parents leur fussent décelés ;

Mon cœur fermé pour eux s’ouvre quand vous parlez :

Mon père est Arzémon : ma mère infortunée

Quand j’étais au berceau finit sa destinée :

À peine je l’ai vue; et tout ce qu’on m’a dit,

C’est qu’un chagrin mortel accablait son esprit ;

Le ciel permet encor que le mien s’en souvienne :

Elle mouillait de pleurs et sa couche et la mienne.

Je naquis pour la peine et pour l’affliction.

Mon père m’éleva dans sa religion,

Je n’en connus point d’autre ; elle est simple, elle est pure ;

C’est un présent divin des mains de la nature.

Je meurs pour elle.

IRADAN.

Ô ciel ! ô dieux qui l’écoutez,

Sur cette âme si belle étendez vos bontés !

Mais parlez, votre père est-il dans Apamée ?

ARZAME.

Non, seigneur, de César il a suivi l’armée :

Il apporte en son camp les fruits de ses jardins,

Qu’avec lui quelquefois j’arrosai de mes mains :

Nos mœurs, vous le voyez, sont simples et rustiques.

IRADAN.

Reste de l’âge d’or et des vertus antiques,

Que n’ai-je ainsi vécu ! que tout ce que j’entends

Porte au fond de mon cœur des traits intéressants !

Vivez, ô noble objet ! ce cœur vous en conjure.

J’en atteste cet astre et sa lumière pure,

Lui par qui je vous vois et que vous révérez ;

S’il est sacré pour vous, vos jours sont plus sacrés

Et je perdrai ma place avant qu’en sa furie

La main du fanatisme attente à votre vie...

Vous la suivrez, soldats ; mais c’est pour observer

Si ces prêtres cruels oseraient l’enlever ;

Contre leurs attentats vous prendrez sa défense.

Il est beau de mourir pour sauver l’innocence.

Allez.

ARZAME.

Ah ! c’en est trop ; mes jours infortunés

Méritent-ils, seigneur, les soins que vous prenez ?

Modérez ces bontés d’un sauveur et d’un père.

 

 

Scène VI

 

IRADAN

 

Je m’emporte trop loin : ma pitié, ma colère,

Me rendront trop coupable aux yeux du souverain ;

Je crains mes soldats même, et ce terrible frein,

Ce frein que l’imposture a su mettre au courage ;

Cet antique respect, prodigué d’âge en âge

À nos persécuteurs, aux tyrans des esprits.

Je verrai ces guerriers d’épouvante surpris ;

Ils se croiront souillés du plus énorme crime,

S’ils osent refuser le sang de la victime.

Ô superstition, que tu me fais trembler !

Ministres de Pluton, qui voulez l’immoler !

Puissances des enfers, et comme eux inflexibles,

Non, ce n’est pas pour moi que vous serez terribles :

Un sentiment plus fort que votre affreux pouvoir

Entreprend sa défense, et m’en fait un devoir ;

Il étonne mon âme, il l’excite, il la presse :

Mon indignation redouble ma tendresse :

Vous adorez les dieux de l’inhumanité,

Et je sers contre vous le Dieu de la bonté.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

IRADAN, CÉSÈNE

 

CÉSÈNE.

Ce que vous m’apprenez de sa simple innocence,

De sa grandeur modeste, et de sa patience,

Me saisit de respect, et redouble l’horreur

Que sent un cœur bien né pour le persécuteur.

Quelle injustice, ô ciel ! et quelles lois sinistres !

Faut-il donc à nos dieux des bourreaux pour ministres ?

Numa, qui leur donna des préceptes si saints,

Les avait-il créés pour frapper les humains ?

Alors ils consolaient la nature affligée.

Que les temps sont divers ! que la terre est changée !...

Ah ! mon frère, achevez tout ce récit affreux,

Qui fait pâlir mon front, et dresser mes cheveux.

IRADAN.

Pour la seconde fois ils ont paru, mon frère,

Au nom de l’empereur et des dieux qu’on révère ;

Ils les ont fait parler avec tant de hauteur,

Ils ont tant déployé l’ordre exterminateur

Du prétoire, émané contre les réfractaires,

Tant attesté le ciel et leurs lois sanguinaires,

Que mes soldats, tremblants et vaincus par ces lois,

Ont baissé leurs regards au seul son de leur voix.

Je l’avais bien prévu : ces prêtres du Tartare

Avancent fièrement ; et, d’une main barbare,

Ils saisissent soudain la fille d’Arzémon,

Cette enfant si sublime, Arzame (c’est son nom) ;

Ils la traînaient déjà : quelques soldats en larmes

Les priaient à genoux ; nul ne prenait les armes.

Je m’élance sur eux, je l’arrache à leurs mains :

« Tremblez, hommes de sang ; arrêtez, inhumains ;

« Tremblez ! elle est Romaine ; en ces lieux elle est née,

« Je la prends pour épouse. Ô dieux de l’hyménée !

« Dieux de ces sacrés nœuds, dieux cléments, que je sers,

« Je triomphe avec vous des monstres des enfers !

« Armez et protégez la main que je lui donne ! »

Ma cohorte à ces mots se lève et m’environne ;

Leur courage renaît. Les tyrans confondus

Me remettent leur proie, et restent éperdus.

« Vous savez, ai-je dit, que nos lois souveraines

« Des saints nœuds de l’hymen ont consacré les chaînes ;

« Que nul n’ose porter sa téméraire main

« Sur l’auguste moitié d’un citoyen romain :

« Je le suis ; respectez ce nom cher à la terre. »[10]

Ma voix les a frappés comme un coup de tonnerre :

Mais, bientôt revenus de leur stupidité,

Reprenant leur audace et leur atrocité,

Leur bouche ose crier à la fraude, au parjure ;

Cet hymen, disent-ils, n’est qu’un jeu d’imposture,

Une offense à César, une insulte aux autels ;

Je n’en ai point tissu les liens solennels ;

Ce n’est qu’un artifice indigne et punissable...

Je vais donc le former cet hymen respectable :

Vous l’approuvez, mon frère, et je n’en doute pas ;

Il sauve l’innocence, il arrache au trépas

Un objet cher aux dieux aussi bien qu’à moi-même,

Qu’ils protègent par moi, qu’ils ordonnent que j’aime,

Et qui, par sa vertu, plus que par sa beauté,

Est l’image, à mes yeux, de la divinité.

CÉSÈNE.

Qui ? moi ! si je l’approuve ! ah, mon ami ! mon frère !

Je sens que cet hymen est juste et nécessaire :

Après l’avoir promis, si, rétractant vos vœux,

Vous n’accomplissiez pas vos destins généreux,

Je vous croirais parjure, et vous seriez complice

Des fureurs des tyrans armés pour son supplice.

Arzame, dites-vous, a dans le plus bas rang

Obscurément puisé la source de son sang ;

Avons-nous des aïeux dont les fronts en rougissent ?

Ses grâces, sa vertu, son péril, l’ennoblissent.[11]

Dégagez vos serments, pressez ce nœud sacré.

Le fils d’un Scipion s’en croirait honoré.

Ce n’est point là sans doute un hymen ordinaire,

Enfant de l’intérêt et d’un amour vulgaire ;[12]

La magnanimité forme ces sacrés nœuds,

Ils consolent la terre, ils sont bénis des cieux ;

Le fanatisme en tremble : arrachez à sa rage

L’objet, le digne objet de votre juste hommage.

IRADAN.

Eh bien ! préparez tout pour ce nœud solennel,

Les témoins, le festin, les présents, et l’autel ;

Je veux qu’il s’accomplisse aux yeux des tyrans même

Dont la voix infernale insulte à ce que j’aime.

À des suivants.

Qu’on la fasse venir... Mon frère, demeurez,

Digne et premier témoin de mes serments sacrés.

La voici.

CÉSÈNE.

Son aspect déjà vous justifie.

 

 

Scène II

 

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME

 

IRADAN.

Arzame, c’est à vous que mon cœur sacrifie ;

Ce cœur, qui ne s’ouvrait qu’à la compassion,

Repoussait loin de vous la persécution.

Contre vos ennemis l’équité se soulève :

Elle a tout commencé, l’amour parle et l’achève.

Je suis prêt de former, en présence des dieux,

En présence du votre, un nœud si précieux,

Un nœud qui fait ma gloire, et qui vous est utile,

Qui contre vos tyrans vous ouvre un prompt asile,

Qui vous peut en secret donner la liberté

D’exercer votre culte avec sécurité.

Il n’en faut point douter, l’éternelle puissance,

Qui voit tout, qui fait tout, a fait cette alliance ;

Elle vous a portée aux écueils de la mort,

Dans un orage affreux qui vous ramène au port ;

Sa main, qu’elle étendait pour sauver votre vie,

Tissut en même temps ce saint nœud qui nous lie.

Je vous présente un frère ; il va tout préparer

Pour cet heureux hymen dont je dois m’honorer.

ARZAME.

À votre frère, à vous, pour tant de bienfaisance,

Hélas ! j’offre mon trouble et ma reconnaissance ;

Puisse l’astre du jour épancher sur tous deux

Ses rayons les plus purs et les plus lumineux !

Goûtez, en vous aimant, un sort toujours prospère ;

Mais, ô mon bienfaiteur ! ô mon maître ! ô mon père !

Vous qui faites sur moi tomber ce noble choix,

Daignez prêter l’oreille en secret à ma voix.

CÉSÈNE.

Je me retire, Arzame, et mes mains empressées

Vont préparer pour vous les fêtes annoncées ;

Tendre ami de mon frère, heureux de son bonheur,

Je partage le vôtre, et vois en vous ma sœur.

ARZAME.

Que vais-je devenir ?

 

 

Scène III

 

IRADAN, ARZAME

 

IRADAN.

Belle et modeste Arzame,

Versez en liberté vos secrets dans mon âme ;

Ils sont à moi, parlez, tout est commun pour nous.

ARZAME.

Mon père ! en frémissant je tombe à vos genoux.

IRADAN.

Ne craignez rien, parlez à l’époux qui vous aime.

ARZAME.

J’atteste ce soleil, image de Dieu même,

Que je voudrais pour vous répandre tout le sang

Dont ces prêtres de mort vont épuiser mon flanc.

IRADAN.

Ah ! que me dites-vous ? et quelle défiance !

Tout le mien coulera plutôt qu’on vous offense ;

Ces tyrans confondus sauront nous respecter.

ARZAME.

Juste dieu ! que mon cœur ne peut-il mériter

Une bonté si noble, une ardeur si touchante !

IRADAN.

Je m’honore moi-même, et ma gloire est contente

Des honneurs qu’on doit rendre à ma digne moitié.

ARZAME.

C’en est trop... bornez-vous, seigneur, à la pitié ;

Mais daignez m’assurer qu’un secret qui vous touche

Ne sortira jamais de votre auguste bouche.

IRADAN.

Je vous le jure.

ARZAME.

Eh bien !...

IRADAN.

Vous semblez hésiter,

Et vos regards sur moi tremblent de s’arrêter ;

Vous pleurez, et j’entends votre cœur qui soupire.

ARZAME.

Écoutez, s’il se peut, ce que je dois vous dire :

Vous ne connaissez pas la loi que nous suivons ;

Elle peut être horrible aux autres nations ;

La créance, les mœurs, le devoir, tout diffère ;

Ce qu’ici l’on proscrit, ailleurs on le révère :

La nature a chez nous des droits purs et divins

Qui sont un sacrilège aux regards des Romains ;

Notre religion, à la vôtre contraire,

Ordonne que la sœur s’unisse avec le frère,

Et veut que ces liens, par un double retour,

Rejoignent parmi nous la nature à l’amour ;

La source de leur sang, pour eux toujours sacrée,

En se réunissant n’est jamais altérée.

Telle est ma loi.

IRADAN.

Barbare ! Ah ! que m’avez-vous dit ?

ARZAME.

Je l’avais bien prévu... votre cœur en frémit.

IRADAN.

Vous avez donc un frère ?

ARZAME.

Oui, seigneur, et je l’aime :

Mon père à son retour dut nous unir lui-même ;

Mais ma mort préviendra ces nœuds infortunés,

De nos Guèbres chéris, et chez vous condamnés.

Je ne suis plus pour vous qu’une vile étrangère,

Indigne des bienfaits jetés sur ma misère,

Et d’autant plus coupable à vos yeux alarmés,

Que je vous dois la vie, et qu’enfin vous m’aimez.

Seigneur, je vous l’ai dit, j’adore en vous mon père ;

Mais plus je vous chéris, et moins j’ai dû me taire.

Rendez ce triste cœur, qui n’a pu vous tromper,

Aux homicides bras levés pour le frapper.

IRADAN.

Je demeure immobile, et mon âme éperdue

Ne croit pas en effet vous avoir entendue.

De cet affreux secret je suis trop offensé ;

Mon cœur le gardera... mais ce cœur est percé.

Allez ; je cacherai mon outrage à mon frère.

Je dois me souvenir combien vous m’étiez chère :

Dans l’indignation dont je suis pénétré,

Malgré tout mon courroux, mon honneur vous sait gré

De m’avoir dévoilé cet effrayant mystère.

Votre esprit est trompé, mais votre âme est sincère.

Je suis épouvanté, confus, humilié ;

Mais je vous vois toujours d’un regard de pitié :

Je ne vous aime plus, mais je vous sers encore.

ARZAME.

Il faut bien, je le vois, que votre cœur m’abhorre.

Tout ce que je demande à ce juste courroux,

Puisque je dois mourir, c’est de mourir par vous,

Non des horribles mains des tyrans d’Apamée.

Le père, le héros, par qui je fus aimée,

En me privant du jour, de ce jour que je hais,

En déchirant ce cœur tout plein de ses bienfaits,

Rendra ma mort plus douce, et ma bouche expirante

Bénira jusqu’au bout cette main bienfaisante.

IRADAN.

Allez, n’espérez pas, dans votre aveuglement,

Arracher de mon âme un tel consentement.

Par le pouvoir secret d’un charme inconcevable,

Mon cœur s’attache à vous, tout ingrate et coupable :

Vos nœuds me font horreur ; et dans mon désespoir,

Je ne puis vous haïr, vous quitter, ni vous voir.

ARZAME.

Et moi, seigneur, et moi, plus que vous confondue,

Je ne puis m’arracher d’une si chère vue,

Et je crois voir en vous un père courroucé

Qui me console encor quand il est offensé.

 

 

Scène IV

 

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE

 

CÉSÈNE.

Mon frère, tout est prêt, les autels vous demandent ;

Les prêtresses d’hymen, les flambeaux vous attendent ;

Le peu de vos amis qui nous reste en ces murs

Doit vous accompagner à ces autels obscurs.

Grossièrement parés, et plus ornés par elle

Que ne l’est des Césars la pompe solennelle.

IRADAN.

Renvoyez nos amis, éteignez ces flambeaux.

CÉSÈNE.

Comment ! quel changement ! quels désastres nouveaux !

Sur votre front glacé l’horreur est répandue !

Ses yeux baignés de pleurs semblent craindre ma vue !

IRADAN.

Plus d’autels, plus d’hymen.

ARZAME.

J’en suis indigne.

CÉSÈNE.

Ô ciel !

Dans quel contentement je parais cet autel !

Combien je chérissais cet heureux ministère !

Quel plaisir j’éprouvais dans le doux nom de frère !

ARZAME.

Ah ! ne prononcez pas un nom trop odieux.

CÉSÈNE.

Que dites-vous ?

IRADAN.

Il faut m’arracher de ces lieux ;

Renonçons pour jamais à ce poste funeste,

À ce rang avili qu’avec vous je déteste,

À tous ces vains honneurs d’un soldat détrompé,

Trop basse ambition dont j’étais occupé.

Fuyons dans la retraite où vous vouliez vous rendre ;

De nos enfants, mon frère, allons pleurer la cendre :

Nos femmes, nos enfants, nous ont été ravis ;

Vous pleurez votre fille, et je pleure mon fils.

Tout est fini pour nous ; sans espoir sur la terre,

Que pouvons-nous prétendre à la cour, à la guerre ?

Quittons tout, et fuyons. Mon esprit aveuglé

Cherchait de nouveaux nœuds qui m’auraient consolé ;

Ils sont rompus, le ciel en a rompu la trame.

Fuyons, dis-je, à jamais et du monde et d’Arzame.

CÉSÈNE.

Vous me glacez d’effroi ; quel trouble et quels desseins !

Vous laisseriez Arzame à ses vils assassins,

À ses bourreaux ? qui ? vous !

IRADAN.

Arrêtez ; peut-on croire

D’un soldat, de son frère, une action si noire ?

Ce que j’ai commencé je le veux achever ;

Je ne la verrai plus, mais je dois la sauver :

Mes serments, ma pitié, mon honneur, tout m’engage ;

Et je n’ai point de vous mérité cet outrage :

Vous m’offensez.

ARZAME.

Ô ciel ! ô frères généreux !

Dans quel saisissement vous me jetez tous deux !

Hélas ! vous disputez pour une malheureuse ;

Laissez-moi terminer ma destinée affreuse :

Vous en voulez trop faire, et trop sacrifier ;

Vos bontés vont trop loin, mon sang doit les payer.

 

 

Scène V

 

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE, LES PRÊTRES DE PLUTON, SOLDATS

 

LE GRAND-PRÊTRE.

Est-ce ainsi qu’on insulte à nos lois vengeresses,

Qu’on trahit hautement la foi de ses promesses,

Qu’on ose se jouer avec impunité

Du pouvoir souverain par vous-même attesté ?

Voilà donc cet hymen et ce nœud si propice

Qui devait de César enchaîner la justice ;

Ce citoyen romain qui pensait nous tromper !

La victime à nos mains ne doit plus échapper.

Déjà César instruit connaît votre imposture ;

Nous venons en son nom réparer son injure.

Soldats qu’il a trompés, qu’on enlève soudain

Le criminel objet qu’il protégeait en vain ;

Saisissez-la.

ARZAME.

Mon père !

IRADAN, aux soldats.

Ingrats !

CÉSÈNE.

Troupe insolente !...

Arrêtez... devant moi qu’un de vous se présente,

Qu’il l’ose, au moment même il mourra de mes mains.

LE GRAND-PRÊTRE.

Ne le redoutez pas.

IRADAN.

Tremblez, vils assassins ;

Vous n’êtes plus soldats quand vous servez ces prêtres.

LE GRAND-PRÊTRE.

Les dieux, César, et nous, soldats, voilà vos maîtres.

CÉSÈNE.

Fuyez, vous dis-je.

IRADAN.

Et vous, objet infortuné,

Rentrez dans cet asile à vos malheurs donné.

CÉSÈNE.

Ne craignez rien.

ARZAME, en se retirant.

Je meurs.

LE GRAND-PRÊTRE.

Frémissez, infidèles,

César vient, il sait tout, il punit les rebelles :

D’une secte proscrite indignes partisans,

De complots ténébreux coupables artisans,

Qui deviez devant moi, le front dans la poussière,

Abaisser en tremblant votre insolence altière,

Qui parlez de pitié, de justice, et de lois,

Quand le courroux des dieux parle ici par ma voix,

Qui méprisez mon rang, qui bravez ma puissance ;

Vous appelez la foudre, et c’est moi qui la lance !

 

 

Scène VI

 

IRADAN, CÉSÈNE

 

CÉSÈNE.

Un tel excès d’audace annonce un grand pouvoir.[13]

IRADAN.

Ils nous perdront, sans doute ; ils n’ont qu’à le vouloir.

CÉSÈNE.

Plus leur orgueil s’accroît, plus ma fureur augmente.

IRADAN.

Qu’elle est juste, mon frère, et qu’elle est impuissante !

Ils ont pour les défendre et pour nous accabler[14]

César, qu’ils ont séduit, les dieux, qu’ils font parler.

CÉSÈNE.

Oui ; mais sauvons Arzame.

IRADAN.

Écoutez : Apamée

Touche aux états persans ; la ville est désarmée ;

Les soldats de ce fort ne sont point contre moi,

Et déjà quelques uns m’ont engagé leur foi :

Courez à nos tyrans, flattez leur violence ;

Dites que votre frère, écoutant la prudence,

Mieux conseillé, plus juste, à son devoir rendu,

Abandonne un objet qu’il a trop défendu ;

Dites que par leurs mains je consens qu’elle meure,

Que je livre sa tête avant qu’il soit une heure :

Trompons la cruauté qu’on ne peut désarmer ;

Enfin, promettez tout, je vais tout confirmer.

Dès qu’elle aura passé ces fatales frontières,

Je mets entre elle et moi d’éternelles barrières ;

À vos conseils rendu, je brise tous mes fers ;

Loin d’un service ingrat, caché dans des déserts,

Des humains avec vous je fuirai l’injustice.

CÉSÈNE.

Allons, je promettrai ce cruel sacrifice ;

Je vais étendre un voile aux yeux de nos tyrans.

Que ne puis-je plutôt enfoncer dans leurs flancs

Ce glaive, cette main que l’empereur emploie

À servir ces bourreaux avides de leur proie !

Oui, je vais leur parler.

 

 

Scène VII

 

IRADAN, LE JEUNE ARZÉMON, parcourant le fond de la scène d’un air inquiet et égaré

 

LE JEUNE ARZÉMON.

Ô mort ! ô dieu vengeur !

Ils me l’ont enlevée ; ils m’arrachent le cœur...

Où la trouver ? où fuir ? quelles mains l’ont conduite ?

IRADAN.

Cet inconnu m’alarme : est-il un satellite

Que ces juges sanglants se pressent d’envoyer

Pour observer ces lieux, et pour nous épier ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Ah !... la connaissez-vous ?

IRADAN.

Ce malheureux s’égare.

Parle : que cherches-tu ?

LE JEUNE ARZÉMON.

La vertu la plus rare...

La vengeance, le sang, les ravisseurs cruels,

Les tyrans révérés des malheureux mortels...

Arzame ! chère Arzame !... Ah ! donnez-moi des armes,

Que je meure vengé !

IRADAN.

Son désespoir, ses larmes,

Ses regards attendris, tout furieux qu’ils sont,

Les traits que la nature imprima sur son front,

Tout me dit, c’est son frère.

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, je le suis.

IRADAN.

Arrête,

Garde un profond silence, il y va de ta tête.

LE JEUNE ARZÉMON.

Je te l’apporte, frappe.

IRADAN.

Enfants infortunés !

Dans quels lieux les destins les ont-ils amenés !

Toi, le frère d’Arzame !

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, ton regard sévère

Ne m’intimide pas.

IRADAN.

Ce jeune téméraire

Me remplit à-la-fois d’horreur et de pitié ;

Il peut avec sa sœur être sacrifié.[15]

LE JEUNE ARZÉMON.

Je viens ici pour l’être.

IRADAN.

Ô rigueurs tyranniques !

Ce sont vos cruautés qui font les fanatiques...

Écoute, malheureux, je commande ce fort ;

Mais ces lieux sont remplis de ministres de mort :

Je te protégerai ; résous-toi de me suivre.

LE JEUNE ARZÉMON.

Puis-je la voir enfin ?

IRADAN.

Tu peux la voir et vivre ;

Calme-toi.

LE JEUNE ARZÉMON.

Je ne puis... Ah ! seigneur, pardonnez

À mes sens éperdus, d’horreur aliénés.

Quoi ! ces lieux, dites-vous, sont en votre puissance,

Et l’on y traîne ainsi la timide innocence !

Vos esclaves romains de leurs bras criminels

Ont arraché ma sœur aux foyers paternels !

De la mort, dites-vous, ma sœur est menacée ;

Vous la persécutez !

IRADAN.

Va, ton âme est blessée

Par les illusions d’une fatale erreur.

Va, ne me prends jamais pour un persécuteur :

Et sur elle et sur toi ma pitié doit s’étendre.

LE JEUNE ARZÉMON.

Hélas ! dois-je y compter ?... daignez donc me la rendre ;

Daignez me rendre Arzame, ou me faire mourir.

IRADAN.

Il attendrit mon cœur, mais il me fait frémir.

Que mes bontés peut-être auront un sort funeste !

Viens, jeune infortuné, je t’apprendrai le reste.

Suis mes pas.

LE JEUNE ARZÉMON.

J’obéis à vos ordres pressants ;

Mais ne me trompez pas.

IRADAN.

Ô malheureux enfants !

Quel sort les entraîna dans ces lieux qu’on déteste !

De l’une j’admirais la fermeté modeste,

Sa résignation, sa grâce, sa candeur ;

L’autre accroît ma pitié même par sa fureur.

Un dieu veut les sauver, il les conduit sans doute ;

Ce dieu parle à mon cœur, il parle, et je l’écoute.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

LE JEUNE ARZÉMON, MÉGATISE

 

LE JEUNE ARZÉMON.

Je marche dans ces lieux de surprise en surprise :

Quoi ! c’est toi que j’embrasse, ô mon cher Mégatise !

Toi, né chez les Persans, dans notre loi nourri,

Et de mes premiers ans compagnon si chéri,

Toi, soldat des Romains ![16]

MÉGATISE.

Pardonne à ma faiblesse ;

L’ignorance et l’erreur d’une aveugle jeunesse,

Un esprit inquiet, trop de facilité,

L’occasion trompeuse, enfin la pauvreté,

Ce qui fait les soldats égara mon courage.

LE JEUNE ARZÉMON.

Métier cruel et vil ! méprisable esclavage !

Tu pourrais être libre en suivant tes amis.

MÉGATISE.

Le pauvre n’est point libre ; il sert en tout pays.

LE JEUNE ARZÉMON.

Ton sort près d’Iradan deviendra plus prospère.

MÉGATISE.

Va, des guerriers romains il n’est rien que j’espère.

LE JEUNE ARZÉMON.

Que dis-tu ? le tribun qui commande en ce fort

Ne t’a-t-il pas offert un généreux support ?

MÉGATISE.

Ah ! crois-moi, les Romains tiennent peu leur promesse :

Je connais Iradan ; je sais que dans Émesse

Amant d’une Persane, il en avait un fils ;

Mais apprends que bientôt, désolant son pays,

Sur un ordre du prince il détruisit la ville

Où l’amour autrefois lui fournit un asile.

Oui, les chefs, les soldats, à nuire condamnés,

Font toujours tous les maux qui leur sont ordonnés :

Nous en voyons ici la preuve trop sensible

Dans l’arrêt émané d’un tribunal horrible ;

De tous mes compagnons à peine une moitié

Pour l’innocente Arzame écoute la pitié,

Pitié trop faible encore, et toujours chancelante !

L’autre est prête à tremper sa main vile et sanglante

Dans ce cœur si chéri, dans ce généreux flanc,

À la voix d’un pontife altéré de son sang.

LE JEUNE ARZÉMON.

Cher ami, rendons grâce au sort qui nous protège ;

On ne commettra point ce meurtre sacrilège :

Iradan la soutient de son bras protecteur,

Il voit ce fier pontife avec des yeux d’horreur,

Il écarte de nous la main qui nous opprime.

Je n’ai plus de terreur, il n’est plus de victime ;

De la Perse à nos pas il ouvre les chemins.

MÉGATISE.

Tu penses que, pour toi, bravant ses souverains,

Il hasarde sa perte ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Il le dit, il le jure ;

Ma sœur ne le croit point capable d’imposture :

En un mot nous partons. Je ne suis affligé

Que de partir sans toi, sans m’être encor vengé,

Sans punir les tyrans.

MÉGATISE.

Tu m’arraches des larmes.

Quelle erreur t’a séduit ? de quels funestes charmes,

De quel prestige affreux tes yeux sont fascinés !

Tu crois qu’Arzame échappe à leurs bras forcenés ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Je le crois.

MÉGATISE.

Que du fort on doit ouvrir la porte ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Sans doute.

MÉGATISE.

On te trahit ; dans une heure elle est morte.

LE JEUNE ARZÉMON.

Non, il n’est pas possible ; on n’est pas si cruel.

MÉGATISE.

Ils ont fait devant moi le marché criminel ;

Le frère d’Iradan, ce Césène, ce traître,

Trafique de sa vie, et la vend au grand-prêtre :

J’ai vu, j’ai vu signer le barbare traité.

LE JEUNE ARZÉMON.

Je meurs !... Que m’as-tu dit ?

MÉGATISE.

L’horrible vérité.

Hélas ! elle est publique, et mon ami l’ignore !

LE JEUNE ARZÉMON.

Ô monstres ! ô forfaits !... Mais non, je doute encore...

Ah ! comment en douter ? mes yeux n’ont-ils pas vu

Ce perfide Iradan devant moi confondu ?

Des mots entrecoupés suivis d’un froid silence,

Des regards inquiets que troublait ma présence,

Un air sombre et jaloux, plein d’un secret dépit ;

Tout semblait en effet me dire : Il nous trahit.

MÉGATISE.

Je te dis que j’ai vu l’engagement du crime,

Que j’ai tout entendu, qu’Arzame est leur victime.

LE JEUNE ARZÉMON.

Détestables humains ! quoi ! ce même Iradan...

Si fier, si généreux !

MÉGATISE.

N’est-il pas courtisan ?

Peut-être il n’en est point qui, pour plaire à son maître.

Ne se chargeât des noms de barbare et de traître.

LE JEUNE ARZÉMON.

Puis-je sauver Arzame ?

MÉGATISE.

En ce séjour d’effroi

Je t’offre mon épée, et ma vie est à toi.

Mais ces lieux sont gardés, le fer est sur sa tête,

De l’horrible bûcher la flamme est toute prête ;

Chez ces piètres sanglants nul ne peut aborder...

L’arrêtant.

Où cours-tu, malheureux ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Peux-tu le demander.[17]

MÉGATISE.

Crains tes emportements ; j’en connais la furie.

LE JEUNE ARZÉMON.

Arzame va mourir, et tu crains pour ma vie !

MÉGATISE.

Arrête ; je la vois.

LE JEUNE ARZÉMON.

C’est elle-même.

MÉGATISE.

Hélas !

Elle est loin de penser qu’elle marche au trépas.

LE JEUNE ARZÉMON.

Écoute, garde-toi d’oser lui faire entendre

L’effroyable secret que tu viens de m’apprendre ;

Non, je ne saurais croire un tel excès d’horreur.

Iradan !

 

 

Scène II

 

LE JEUNE ARZÉMON, MÉGATISE, ARZAME

 

ARZAME.

Cher époux, cher espoir de mon cœur !

Le dieu de notre hymen, le dieu de la nature,

À la fin nous arrache à cette terre impure...

Quoi ! c’est là Mégatise !... en croirai-je mes yeux ?

Un ignicole, un Guèbre, est soldat en ces lieux !

LE JEUNE ARZÉMON.

Il est trop vrai, ma sœur.

MÉGATISE.

Oui, j’en rougis de honte.

ARZAME.

Servira-t-il du moins à cette fuite prompte ?

MÉGATISE.

Sans doute il le voudrait.

ARZAME.

Notre libérateur

Des prêtres acharnés va tromper la fureur.

LE JEUNE ARZÉMON.

Je vois... qu’il peut tromper.

ARZAME.

Tout est prêt pour la fuite.

De fidèles soldats marchent à notre suite.

Mégatise en est-il ?

MÉGATISE.

Je vous offre mon bras,

C’est tout ce que je puis... Je ne vous quitte pas.

ARZAME, au jeune Arzémon.

Iradan de mon sort dispose avec son frère.[18]

LE JEUNE ARZÉMON.

On le dit.

ARZAME.

Tu pâlis : quel trouble involontaire

Obscurcit tes regards de larmes inondés ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Quoi ! Césène, Iradan !... de grâce, répondez ;

Où sont-ils ? qu’ont-ils fait ?

ARZAME.

Ils sont près du grand-prêtre.

LE JEUNE ARZÉMON.

Près de ton meurtrier ![19]

ARZAME.

Ils vont bientôt paraître.

LE JEUNE ARZÉMON.

Ils tardent bien longtemps.

ARZAME.

Tu les verras ici.

LE JEUNE ARZÉMON, se jetant dans les bras de Mégatise.

Cher ami, c’en est fait, tout est donc éclairci !

ARZAME.

Eh quoi ! la crainte encor sur ton front se déploie,

Quand l’espoir le plus doux doit nous combler de joie,

Quand le noble Iradan va tout quitter pour nous,

Lorsque de l’empereur il brave le courroux,

Que pour sauver nos jours il hasarde sa vie,

Qu’il se trahit lui-même et qu’il se sacrifie ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Il en fait trop peut-être.

ARZAME.

Ah ! calme ta douleur ;

Mon frère, elle est injuste.

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, pardonne, ma sœur,

Pardonne ; écoute au moins : Mégatise est fidèle ;

Notre culte est le sien ; je réponds de son zèle ;

C’est un frère, à ses yeux nos cœurs peuvent s’ouvrir ;

Dans celui d’Iradan n’as-tu pu découvrir

Quels sentiments secrets ce Romain nous conserve ?

Il paraissait troublé, tu t’en souviens ; observe,

Rappelle en ton esprit jusqu’aux moindres discours

Qu’il t’aura pu tenir, du péril où tu cours,

Des piètres ennemis, de César, de toi-même,

Des lois que nous suivons, d’un malheureux qui t’aime.

ARZAME.

Cher frère, tendre amant, que peux-tu demander ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Ce qu’à notre amitié ton cœur doit accorder,

Ce qu’il ne peut cacher à ma fatale flamme

Sans verser des poisons dans le fond de mon âme.

ARZAME.

J’en verserai peut-être en osant t’obéir.

LE JEUNE ARZÉMON.

N’importe, il faut parler, te dis-je, ou me trahir ;

Et puisque je t’adore, il y va de ma vie.

ARZAME.

Je ne crains point de toi de vaine jalousie ;

Tu ne la connais point ; un sentiment si bas

Blesse le nœud d’hymen, et ne l’affermit pas.

LE JEUNE ARZÉMON.

Crois qu’un autre intérêt, un soin plus cher m’anime.

ARZAME.

Tu le veux, je ne puis désobéir sans crime...

J’avouerai qu’Iradan, trop prompt à s’abuser,

M’a présenté sa main que j’ai dû refuser.

LE JEUNE ARZÉMON.

Il t’aimait !

ARZAME.

Il l’a dit.

LE JEUNE ARZÉMON.

Il t’aimait !

ARZAME.

Sa poursuite

À lui tout confier malgré moi m’a réduite ;

Il a su le secret de ma religion,

Et de tous mes devoirs, et de ma passion.

Par de profonds respects, par un aveu sincère,

J’ai repoussé l’honneur qu’il prétendait me faire ;

À ses empressements j’ai mis ce frein sacré :

Ce secret à jamais devait être ignoré ;

Tu me l’as arraché ; mais crains d’en faire usage.

LE JEUNE ARZÉMON.

Achève ; il a donc su ce serment qui m’engage,

Qui rejoint par nos lois le frère avec la sœur ?

ARZAME.

Oui.

LE JEUNE ARZÉMON.

Qu’a produit en lui ce nœud si saint ?

ARZAME.

L’horreur.

LE JEUNE ARZÉMON, à Mégatise.

C’est assez, je vois tout ; le barbare ! il se venge.

ARZAME.

Malgré notre hyménée à ses yeux trop étrange,

Malgré cette horreur même, il ose protéger

Notre sainte union, bien loin de s’en venger.

Nous quittons pour jamais ces sanglantes demeures.

LE JEUNE ARZÉMON.

Ah, ma sœur !... c’en est fait.

ARZAME.

Tu frémis, et tu pleures !

LE JEUNE ARZÉMON.

Qui ? moi !... ciel !... Iradan...

ARZAME.

Pourrais-tu soupçonner

Que notre bienfaiteur pût nous abandonner ?

LE JEUNE ARZÉMON.

Pardonne... en ces moments... dans un lieu si barbare...

Parmi tant d’ennemis... aisément on s’égare...

Du parti que l’on prend le cœur est effrayé.

ARZAME.

Ah ! du mien qui t’adore il faut avoir pitié.

Tu sors !... demeure, attends, ma douleur t’en conjure.

LE JEUNE ARZÉMON.

Ami, veille sur elle... Ô tendresse ! ô nature !

Avec fureur.

Que vais-je faire ? ah dieu !...Vengeance, entends ma voix !

Il embrasse sa sœur en pleurant.

Je t’embrasse, ma sœur, pour la dernière fois.

Il sort.

 

 

Scène III

 

ARZAME, MÉGATISE

 

ARZAME.

Arrête !... Que veut-il ? qu’est-ce donc qu’il prépare ?

De sa tremblante sœur faut-il qu’il se sépare ?

Et dans quel temps, grand dieu ! Qu’en peux-tu soupçonner ?

MÉGATISE.

Des malheurs.

ARZAME.

Contre moi le sort veut s’obstiner,

Et depuis mon berceau les malheurs m’ont suivie.

MÉGATISE.

Puisse le juste ciel veiller sur votre vie !

ARZAME.

Je tremble ; je crains tout quand je suis loin de lui.

J’avais quelque courage, il s’épuise aujourd’hui.

N’aurais-tu rien appris de ces juges féroces,

Bien de leurs factions, de leurs complots atroces ?

Assez infortuné pour servir auprès d’eux,

Tu les vois, tu connais leurs mystères affreux.

MÉGATISE.

Hélas ! en tous les temps leurs complots sont à craindre :

César les favorise ; ils ont su le contraindre

À fléchir sous le joug qu’ils auraient dû porter.

Pensez-vous qu’Iradan puisse leur résister ?

Êtes-vous sûre enfin de sa persévérance ?

On se lasse souvent de servir l’innocence ;

Bientôt l’infortuné pèse à son protecteur ;

Je l’ai trop éprouvé.

ARZAME.

Si tel est mon malheur,

Si le noble Iradan cesse de me défendre,

Il faut mourir... Grand dieu, quel bruit se fait entendre !

Quels mouvements soudains ! et quels horribles cris !

 

 

Scène IV

 

ARZAME, MÉGATISE, CÉSÈNE, SOLDATS, LE JEUNE ARZÉMON, enchaîné

 

CÉSÈNE.

Qu’on le traîne à ma suite ; enchaînez, mes amis,

Ce fanatique affreux, cet ingrat, ce perfide ;

Préparez mille morts à ce lâche homicide ;

Vengez mon frère.

ARZAME.

Ô ciel !

MÉGATISE.

Malheureux !

ARZAME tombe sur une banquette.

Je me meurs.

CÉSÈNE.

Femme ingrate, est-ce toi qui guidais ses fureurs ?

ARZAME, se relevant.

Comment ! que dites-vous ? quel crime a-t-on pu faire ?

CÉSÈNE.

Le monstre ! quoi ! plonger une main sanguinaire

Dans le sein de son maître et de son bienfaiteur !

Frapper, assassiner votre libérateur !

À mes yeux ! dans mes bras ! un coup si détestable,

Un tel excès de rage est trop inconcevable.

ARZAME.

Ciel ! Iradan n’est plus !

CÉSÈNE.

Les dieux, les justes dieux

N’ont pas livré sa vie au bras du furieux :

Je l’ai vu qui tremblait ; j’ai vu sa main cruelle

S’affaiblir en portant l’atteinte criminelle.

ARZAME.

Je respire un moment.

CÉSÈNE, aux soldats.

Soldats qui me suivez,

Déployez les tourments qui lui sont réservés.

Parle ; avant d’expirer, nomme-moi ton complice.

Montrant Mégatise.

Est-ce ta sœur, ou lui ? parle avant ton supplice...

Tu ne me réponds rien... Quoi ! lorsqu’en ta faveur

Nous offensions, hélas ! nos dieux, notre empereur ;

Quand nos soins redoublés et l’art le plus pénible

Trompaient pour te sauver ce pontife inflexible ;

Quand tout prêts à partir de ce séjour d’effroi,

Nous exposions nos jours et pour elle et pour toi,

De nos bontés, grands dieux ! voilà donc le salaire !

ARZAME.

Malheureux ! qu’as-tu fait ? Non, tu n’es pas mon frère.

Quel crime épouvantable en ton cœur s’est formé ?

S’il en est un plus grand, c’est de t’a voir aimé.

LE JEUNE ARZÉMON, à Césène.

À la fin je retrouve un reste de lumière...

La nuit s’est dissipée... un jour affreux m’éclaire...

Avant de me punir, avant de te venger,

Daigne répondre un mot; j’ose t’interroger...

Ton frère envers nous deux n’était donc pas un traître ?

Il n’allait pas livrer ma sœur à ce grand-prêtre ?

CÉSÈNE.

La livrer, malheureux ! il aurait fait couler

Tout le sang des tyrans qui voulaient l’immoler.

LE JEUNE ARZÉMON.

Il suffit ; je me jette à tes pieds que j’embrasse :

À ton cher frère, à toi, je demande une grâce,

C’est d’épuiser sur moi les plus affreux tourments

Que la vengeance ajoute à la mort des méchants ;

Je les ai mérités : ton courroux légitime

Ne saurait égaler mes remords et mon crime.

CÉSÈNE.

Soldats qui l’entendez, je le laisse en vos mains :

Soyons justes, amis, et non pas inhumains ;

Sa mort doit me suffire.

ARZAME.

Eh bien ! il la mérite :

Mais joignez-y sa sœur, elle est déjà proscrite.

La vie en tous les temps ne me fut qu’un fardeau,

Qu’il me faut rejeter dans la nuit du tombeau ;

Je suis sa sœur, sa femme, et cette mort m’est due.

MÉGATISE.

Permettez qu’un moment ma voix soit entendue :

C’est moi qui dois mourir, c’est moi qui l’ai porté,

Par un avis trompeur, à tant de cruauté...

Seigneur, je vous ai vu, dans ce séjour du crime,

Aux tyrans assemblés promettre la victime ;

Je l’ai vu, je l’ai dit : aurais-je dû penser

Que vous la promettiez pour les mieux abuser ?

Je suis Guèbre et grossier, j’ai trop cru l’apparence,

Je l’ai trop bien instruit ; il en a pris vengeance.

La faute en est à vous, vous qui la protégez.

Votre frère est vivant ; pesez tout, et jugez.

CÉSÈNE.

Va, dans ce jour de sang, je juge que nous sommes

Les plus infortunés de la race des hommes...

Va, fille trop fatale à ma triste maison,

Objet de tant d’horreur, de tant de trahison,

Je ne me repens point de t’a voir protégée.

Le traître expirera ; mais mon âme affligée

N’en est pas moins sensible à ton cruel destin.

Mes pleurs coulent sur toi, mais ils coulent en vain.

Tu mourras ; aux tyrans rien ne peut te soustraire ;

Mais je te pleure encore en punissant ton frère.

Aux soldats.

Revolons près du mien, secondons les secours

Qui raniment encor ses déplorables jours.

 

 

Scène V

 

ARZAME

 

Dans sa juste colère il me plaint, il me pleure !

Tu vas mourir, mon frère, il est temps que je meure,

Ou par l’arrêt sanglant de mes persécuteurs,

Ou par mes propres mains, ou par tant de douleurs...

Ô mort ! ô destinée ! ô dieu de la lumière !

Créateur incréé de la nature entière,

Être immense et parfait, seul être de bonté,

As-tu fait les humains pour la calamité ?

Quel pouvoir exécrable infecta ton ouvrage !

La nature est ta fille, et l’homme est ton image.

Arimane a-t-il pu défigurer ses traits,

Et créer le malheur, ainsi que les forfaits ?

Est-il ton ennemi ? que sa puissance affreuse

Arrache donc la vie à cette malheureuse.

J’espère encore en toi, j’espère que la mort

Ne pourra, malgré lui, détruire tout mon sort.

Oui, je naquis pour toi, puisque tu m’as fait naître ;

Mon cœur me l’a trop dit ; je n’ai point d’autre maître.

Cet être malfaisant qui corrompit ta loi

Ne m’empêchera pas d’aspirer jusqu’à toi.

Par lui persécutée, avec toi réunie,

J’oublierai dans ton sein les horreurs de ma vie.

Il en est une heureuse, et je veux y courir :

C’est pour vivre avec toi que tu me fais mourir.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

LE VIEIL ARZÉMON, MÉGATISE

 

LE VIEIL ARZÉMON.

Tu gardes cette porte, et tu retiens mes pas !

Tu me fais cet affront, toi, Mégatise !

MÉGATISE.

Hélas !

Triste et cher Arzémon, vieillard que je révère,

Trop malheureux ami, trop déplorable père,

Qu’exiges-tu de moi ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Ce que doit l’amitié.

Pour servir les Romains, es-tu donc sans pitié ?

MÉGATISE.

Au nom de la pitié, fuis ce lieu d’injustices ;

Crains ce séjour de sang, de crimes, de supplices :

Retourne en tes foyers, loin des yeux des tyrans ;

La mort nous environne.

LE VIEIL ARZÉMON.

Où sont mes chers enfants ?

MÉGATISE.

Je te l’ai déjà dit, leur péril est extrême ;

Tu ne peux les servir, tu te perdrais toi-même.

LE VIEIL ARZÉMON.

N’importe, je prétends faire un dernier effort ;

Je veux, je dois parler au commandant du fort.

N’est-ce pas Iradan, que, pendant son voyage,

L’empereur a nommé pour garder ce passage ?

MÉGATISE.

C’est lui-même, il est vrai ; mais crains de t’arrêter :

Hélas ! il est bien loin de pouvoir t’écouter.

LE VIEIL ARZÉMON.

Il me refuserait une simple audience ?

MÉGATISE, en pleurant.

Oui.

LE VIEIL ARZÉMON.

Sais-tu que César m’admet en sa présence,

Qu’il daigne me parler ?

MÉGATISE.

À toi ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Les plus grands rois

Vers les derniers humains s’abaissent quelquefois.

Ils redoutent des grands le séduisant langage,

Leur bassesse orgueilleuse, et leur trompeur hommage ;

Mais, oubliant pour nous leur sombre majesté,

Ils aiment à sourire à la simplicité.

Il reçoit de ma main les fruits de ma culture,

Doux présents dont mon art embellit la nature.

Ce gouverneur superbe a-t-il la dureté

De rejeter l’hommage à ses mains présenté ?

MÉGATISE.

Quoi ! tu ne sais donc pas ce fatal homicide,

Ce meurtre affreux ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Je sais qu’ici tout m’intimide,

Que l’inhumanité, la persécution,

Menacent mes enfants et ma religion.

C’est ce que tu m’as dit, et c’est ce qui m’oblige

À voir cet Iradan... son intérêt l’exige.

MÉGATISE.

Va, fuis ; n’augmente point, par tes soins obstinés,

La foule des mourants et des infortunés.

LE VIEIL ARZÉMON.

Quel discours effroyable ! explique-toi.

MÉGATISE.

Mon maître,

Mon chef, mon protecteur, est expirant peut-être.

LE VIEIL ARZÉMON.

Lui !

MÉGATISE.

Tremble de le voir.

LE VIEIL ARZÉMON.

Pourquoi m’en détourner ?

MÉGATISE.

Ton fils, ton propre fils vient de l’assassiner.

LE VIEIL ARZÉMON.

Ô soleil, ô mon dieu ! soutenez ma vieillesse !

Qui ? lui ! ce malheureux, porter sa main traîtresse...

Sur qui ?... Pour un tel crime ai-je pu l’élever !

MÉGATISE.

Vois quel temps tu prenais, rien ne peut le sauver.

LE VIEIL ARZÉMON.

Ô comble de l’horreur ! hélas ! dans son enfance

J’avais cru de ses sens calmer la violence ;

Il était bon, sensible, ardent ; mais généreux :[20]

Quel démon l’a changé ? Quel crime !... ah ! malheureux !

MÉGATISE.

C’est moi qui l’ai perdu, j’en porterai la peine :

Mais que ta mort au moins ne suive point la mienne.

Écarte-toi, te dis-je.

LE VIEIL ARZÉMON.

Et qu’ai-je à perdre ? Hélas !

Quelques jours malheureux et voisins du trépas,

Ce soleil, dont mes yeux, appesantis par l’âge,

Aperçoivent à peine une infidèle image,

Ces vains restes d’un sang déjà froid et glacé ?

J’ai vécu, mon ami ; pour moi tout est passé :

Mais avant de mourir je dois parler.

MÉGATISE.

Demeure ;

Respecte d’Iradan la triste et dernière heure.

LE VIEIL ARZÉMON.

Infortunés enfants, et que j’ai trop aimés !

J’allais unir vos cœurs l’un pour l’autre formés.

Ne puis-je voir Arzame ?

MÉGATISE.

Hélas ! Arzame implore

La mort dont nos tyrans la menacent encore.

LE VIEIL ARZÉMON.

Que je voie Iradan.

MÉGATISE.

Que ton zèle empressé

Respecte plus le sang que ton fils a versé ;

Attends qu’on sache au moins si, malgré sa blessure,

Il reste assez de force encore à la nature

Pour qu’il lui soit permis d’entendre un étranger.

LE VIEIL ARZÉMON.

Dans quel gouffre de maux le ciel veut nous plonger !

MÉGATISE.

J’entends chez Iradan des clameurs qui m’alarment.

LE VIEIL ARZÉMON.

Tout doit nous alarmer.

MÉGATISE.

Que mes pleurs te désarment ;

Mon père, éloigne-toi : peut-être il est mourant,

Et son frère est témoin de son dernier moment.

Cache-toi ; je viendrai te parler et t’instruire.

LE VIEIL ARZÉMON.

Garde-toi d’y manquer... Dieu ! qui m’as su conduire,

Dieu, qui vois en pitié les erreurs des mortels,

Daigne abaisser sur nous tes regards paternels !

 

 

Scène II

 

IRADAN, le bras en écharpe, appuyé sur CÉSÈNE, MÉGATISE

 

CÉSÈNE.

Mégatise, aide-nous ; donne un siège à mon frère ;

À peine il se soutient, mais il vit ; et j’espère

Que, malgré sa blessure et son sang répandu,

Par les bontés du ciel il nous sera rendu.

IRADAN, à Mégatise.

Donne, ne pleure point.

CÉSÈNE, à Mégatise.

Veille sur cette porte,

Et prends garde surtout qu’aucun n’entre et ne sorte.

Mégatise sort. À Iradan.

Prends un peu de repos nécessaire à tes sens ;

Laisse-nous ranimer tes esprits languissants ;

Trop de soin te tourmente avec tant de faiblesse.

IRADAN.

Ah, Césène ! au prétoire on veut que je paraisse !

Ce coup que je reçois m’a bien plus offensé

Que le fer d’un ingrat dont tu me vois blessé.

Notre ennemi l’emporte, et déjà le prétoire,

Nous ôtant tous nos droits, lui donne la victoire.

Le puissant est toujours des grands favorisé ;

Ils se maintiennent tous ; le faible est écrasé :

Ils sont maîtres des lois dont ils sont interprètes ;

On n’écoute plus qu’eux ; nos bouches sont muettes :

On leur donne le droit de juges souverains,

L’autorité réside en leurs cruelles mains ;

Je perds le plus beau droit, celui de faire grâce.

CÉSÈNE.

Eh ! pourrais-tu la faire à la farouche audace

Du fanatique obscur qui t’ose assassiner ?

IRADAN.

Ah ! qu’il vive.

CÉSÈNE.

À l’ingrat je ne puis pardonner.

Tu vois de notre état la gêne et les entraves ;

Sous le nom de guerriers nous devenons esclaves.

Il n’est plus temps de fuir ce séjour malheureux,

Véritable prison qui nous retient tous deux.

César est arrivé ; la tête de l’armée

Garde de tous cotés les chemins d’Apamée.

Il ne m’est plus permis de déployer l’horreur

Que ces prêtres sanglants excitent dans mon cœur ;

Et, loin de te venger de leur troupe parjure,

De nager dans leur sang, d’y laver ta blessure,

Avec eux malgré moi je dois me réunir.

C’est ton lâche assassin que nous devons punir ;

Et, puisqu’il faut le dire, indigné de son crime,

Aux sacrificateurs j’ai promis la victime :

Ta sûreté le veut. Si l’ingrat ne mourait,

Il est Guèbre, il suffit, César te punirait.

IRADAN.

Je ne sais ; mais sa mort, en augmentant mes peines,

Semble glacer le sang qui reste dans mes veines.

 

 

Scène III

 

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME

 

ARZAME, se jetant aux genoux de Césène.

Dans ma honte, seigneur, et dans mon désespoir,

J’ai dû vous épargner la douleur de me voir.

Je le sens, ma présence, à vos yeux téméraire,

Ne rappelle que trop le forfait de mon frère ;

L’audace de sa sœur est un crime de plus.

CÉSÈNE, la relevant.

Ah ! que veux-tu de nous par tes pleurs superflus ?

ARZAME.

Seigneur, on va traîner mon cher frère au supplice ;

Vous l’avez ordonné, vous lui rendez justice ;

Et vous me demandez ce que je veux !... La mort,

La mort ; vous le savez.

CÉSÈNE.

Va, son funeste sort

Nous fait frémir assez dans ces moments terribles.

N’ulcère point nos cœurs, ils sont assez sensibles.

Eh bien ! je veillerai sur tes jours innocents,

C’est tout ce que je puis ; compte sur mes serments.

ARZAME.

Je vous les rends, seigneur, je ne veux point de grâce :

Il n’en veut point lui-même ; il faut qu’on satisfasse

Au sang qu’a répandu sa détestable erreur ;

Il faut que devant vous il meure avec sa sœur.

Vous me l’aviez promis ; votre pitié m’outrage.

Si vous en aviez l’ombre, et si votre courage,

Si votre bras vengeur, sur sa tête étendu,

Tremblait de me donner le trépas qui m’est dû,

Ma main sera plus prompte, et mon esprit plus ferme.

Pourquoi de tant de maux prolongez-vous le terme ?

Deux Guèbres, après tout, vil rebut des humains,

Sont-ils de quelque prix aux yeux de deux Romains ?

CÉSÈNE.

Oui, jeune infortunée, oui, je ne puis t’entendre

Sans qu’un dieu, dans mon cœur ardent à te défendre,

Ne soulève mes sens, et crie en ta faveur.

IRADAN.

Tous deux m’ont pénétré de tendresse et d’horreur.

 

 

Scène IV

 

IRADAN, ARZAME, CÉSÈNE, MÉGATISE

 

CÉSÈNE.

Vient-on nous demander le sang de ce coupable ?[21]

MÉGATISE.

Rien encor n’a paru.

CÉSÈNE.

Son supplice équitable

Pourrait de nos tyrans désarmer la fureur.

ARZAME.

Ils seraient plus tyrans s’ils épargnaient sa sœur.

MÉGATISE.

Cependant un vieillard, dans sa douleur profonde,

Malgré l’ordre donné d’écarter tout le monde.

Et malgré mes refus, veut embrasser vos pieds :

À ses cris, à ses yeux dans les larmes noyés,

Daignez-vous accorder la grâce qu’il demande ?

IRADAN.

Une grâce ! qui ? moi !

CÉSÈNE.

Que veut-il ? qu’il attende,

Qu’il respecte l’horreur de ces affreux moments :[22]

Il faut que je vous venge : allons, il en est temps.

ARZAME.

Ciel ! déjà !

CÉSÈNE.

Rejetez sa prière indiscrète.

IRADAN.

Mon frère, la faiblesse où mon état me jette

Me permettra peut-être encor de lui parler.

Le malheur dont le ciel a voulu m’accabler

Ne peut être, sans doute, ignoré de personne ;

Et puisque ce vieillard aux larmes s’abandonne,

Puisque mon sort le touche, il vient pour me servir.

MÉGATISE.

Il me l’a dit du moins.

IRADAN.

Qu’on le fasse venir.

 

 

Scène V

 

IRADAN, ARZAME, GÉSÈNE, MÉGATISE, s’avançant vers LE VIEIL ARZÉMON, qu’on voit à la porte

 

MÉGATISE, à Arzémon.

La bonté d’Iradan se rend à ta prière.

Avance... Le voici.

ARZAME.

Juste ciel !... Ah ! mon père !

À mes derniers moments quel dieu vient vous offrir ?

Voulez-vous qu’à vos yeux...[23]

LE VIEIL ARZÉMON.

Je veux vous secourir.

IRADAN.

Vieillard, que je te plains ! que ton fils est coupable !

Mais je ne le vois point d’un œil inexorable.

J’aimai tes deux enfants, et, dans ce jour d’horreurs,

Va, je n’impute rien qu’à nos persécuteurs.

LE VIEIL ARZÉMON.

Oui, tribun, je l’avoue, ils sont seuls condamnables ;

Ceux qui forcent au crime en sont les seuls coupables.

Mais faites approcher le malheureux enfant

Qui fut envers nous tous criminel un moment :

Devant lui, devant elle, il faut que je m’explique.

IRADAN.

Qu’on l’amène sur l’heure.

ARZAME.

Ô pouvoir tyrannique !

Pouvoir de la nature augmenté par l’amour !

Quels moments ! quels témoins ! et quel horrible jour !

 

 

Scène VI

 

IRADAN, ARZAME, GÉSÈNE, MÉGATISE, LE VIEIL ARZÉMON, LE JEUNE ARZÉMON, enchaîné

 

LE JEUNE ARZÉMON.

Hélas ! après mon crime, il me faut donc paraître

Aux yeux d’un homme juste à qui je dois mon être,

Dont j’ai déshonoré la vieillesse et le sang ;

Aux yeux d’un bienfaiteur dont j’ai percé le flanc ;

Aux regards indignés de son vertueux frère ;

Devant vous, ô ma sœur ! dont la juste colère,

Les charmes, la terreur, et les sens agités,

Commencent les tourments que j’ai tant mérités.

LE VIEIL ARZÉMON, les regardant tous.

J’apporte à ces douleurs, dont l’excès vous dévore,

Des consolations, s’il peut en être encore.

ARZAME.

Il n’en sera jamais après ce coup affreux.

CÉSÈNE.

Qui ?... toi, nous consoler ! toi, père malheureux !

LE VIEIL ARZÉMON.

Ce nom coûta souvent des larmes bien cruelles,

Et vous allez peut-être en verser de nouvelles ;

Mais vous les chérirez.

IRADAN.

Quels discours étonnants !

CÉSÈNE.

Adoucit-on les maux par de nouveaux tourments ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Que n’ai-je appris plus tôt, dans mes sombres retraites,

Le lieu, le nouveau poste, et le rang où vous êtes !

La guerre loin de moi porta toujours vos pas ;

Enfin je vous retrouve.

CÉSÈNE.

En quel état, hélas !

LE VIEIL ARZÉMON.

Vous allez donc livrer aux mains qui les attendent

Ces deux infortunés ?

ARZAME.

Ah ! les lois le commandent ;

Oui, nous devons mourir.

LE VIEIL ARZÉMON.

Seigneurs, écoutez-moi...

Il vous souvient des jours de carnage et d’effroi,

Où de votre empereur l’impitoyable armée

Fit périr les Persans dans Émesse enflammée.

IRADAN.

S’il m’en souvient, grands dieux !

CÉSÈNE.

Oui ; nos fatales mains

N’accomplirent que trop ces ordres inhumains.

IRADAN.

Émesse fut détruite, et j’en frémis encore.

Servais-tu parmi nous ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Non, seigneur, et j’abhorre

Ce mercenaire usage, et ces hommes cruels

Gagés pour se baigner dans le sang des mortels.

Dans d’utiles travaux coulant ma vie obscure,

Je n’ai point par le meurtre offensé la nature.

Je naquis vers Émesse, et, depuis soixante ans,

Mes innocentes mains ont cultivé mes champs.

Je sais qu’en cette ville un hymen bien funeste

Vous engagea tous deux.

CÉSÈNE.

Ô sort que je déteste !

De nos malheurs secrets qui t’a si bien instruit ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Je les sais mieux que vous; ils m’ont ici conduit.

Vous aviez deux enfants dans Émesse embrasée :

La mère de l’un d’eux y périt écrasée :

Et l’autre sut tromper, par un heureux effort,

Le glaive des Romains, et la flamme, et la mort.

CÉSÈNE.

Et qui des deux vivait ?

IRADAN.

Et qui des deux respire ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Hélas ! vous saurez tout : je dois d’abord vous dire

Qu’arrachant ces enfants au glaive meurtrier

Cette mère échappa par un obscur sentier ;

Qu’ayant des deux états parcouru la frontière,

Le sort la conduisit sous mon humble chaumière.

À ce tendre dépôt, du sort abandonné,

Je divisai le pain que le ciel m’a donné ;

Ma loi me le commande, et mon sensible zèle,

Seigneurs, pour être humain n’avait pas besoin d’elle.

CÉSÈNE.

Eh quoi ! privé de bien, tu nourris l’étranger !

Et César nous opprime, ou nous laisse égorger !

IRADAN, se soulevant un peu.

Que devint cette femme ?... ô dieu de la justice !

Ainsi que ce vieillard, lui devins-tu propice ?

LE VIEIL ARZÉMON.

Dans ma retraite obscure elle a langui deux ans ;

Le chagrin desséchait la fleur de son printemps.

IRADAN.

Hélas !

LE VIEIL ARZÉMON.

Elle mourut ; je fermai sa paupière :

Elle me fit jurer à son heure dernière

D’élever ses enfants dans sa religion :

J’obéis : mon devoir et ma compassion

Sous les yeux de Dieu seul ont conduit leur enfance.

Ces tendres orphelins, pleins de reconnaissance,

M’aimaient comme leur père, et je l’étais pour eux.

CÉSÈNE.

Ô destins !

IRADAN.

Ô moments trop chers, trop douloureux !

CÉSÈNE.

Une faible espérance est-elle encor permise ?

ARZAME.

Je crains d’écouter trop l’espoir qui m’a surprise.

LE JEUNE ARZÉMON.

Et moi, je crains, ma sœur, à ces récits confus,

D’être plus criminel encor que je ne fus.

IRADAN.

Que me préparez-vous, ô cieux ! que dois-je croire ?

CÉSÈNE.

Ah ! si la vérité t’a dicté cette histoire,

Pourrais-tu nous donner, après de tels récits,

Quelque éclaircissement sur ma fille et son fils ?

N’as-tu point conservé quelque heureux témoignage,

Quelque indice du moins ?

LE VIEIL ARZÉMON, à Iradan.

Reconnaissez ce gage

D’un malheur sans exemple, et de la vérité ;

C’est pour vous qu’en ces lieux je l’avais apporté.

Il lui donne une lettre.

Vous en croirez les traits qu’une mère expirante

A tracés devant moi d’une main défaillante.

IRADAN.

Du sang que j’ai perdu mes yeux, sont affaiblis,

Et ma main tremble trop : tiens, mon frère, prends, lis.

CÉSÈNE.

Oui, c’est ta tendre épouse ; ô sacré caractère !

Il montre la lettre à Iradan.

Embrasse ton cher fils, Arzame est à ton frère.

IRADAN prend la main d’Arzame, et regarde avec larmes le jeune Arzémon qui se couvre le visage.

Voilà mon fils, ta fille, et tout est découvert.

ARZAME, à Césène, qui l’embrasse.

Quoi ! je naquis de vous !

IRADAN.

Quoi ! le ciel qui me perd

Ne me rendrait mon sang à cette heure fatale

Que pour l’abandonner à la rage infernale

De mortels ennemis que rien ne peut calmer !

LE JEUNE ARZÉMON, se jetant aux genoux d’Iradan.

Du nom de père, hélas ! osé-je vous nommer ?

Puis-je toucher vos mains de cette main perfide ?

J’étais un meurtrier, je suis un parricide.

IRADAN, se relevant et l’embrassant.

Non, tu n’es que mon fils.

Il retombe.

CÉSÈNE.

Que j’étais aveuglé !

Sans ce vieillard, mon frère, il était immolé ;

Les bourreaux l’attendaient... Quel bruit se fait entendre ?

Nos tyrans à nos yeux oseraient-ils se rendre ?

MÉGATISE, rentrant.

Un ordre du prétoire au pontife est venu.

CÉSÈNE.

Est-ce un arrêt de mort ?

MÉGATISE.

Il ne m’est pas connu ;

Mais les prêtres voulaient de nouvelles victimes.

IRADAN.

Les cruels !

CÉSÈNE.

Nous tombons d’abîmes en abîmes.

MÉGATISE.

Je sais qu’ils ont proscrit ce généreux vieillard,

Et le frère et la sœur.

CÉSÈNE.

Ô justice ! ô César !

Vous pouvez le souffrir ! le trône s’humilie

Jusqu’à laisser régner ce ministère impie !

LE JEUNE ARZÉMON.

Les monstres ont conduit ce bras qui s’est trompé :

J’en étais incapable ; eux seuls vous ont frappé.

J’expierai dans leur sang mon crime involontaire...

Déchirons ces serpents dans leur sanglant repaire,

Et vengeons les humains trop longtemps abusés

Par ce pouvoir affreux dont ils sont écrasés.

Que l’empereur après ordonne mon supplice ;

Il n’en jouira pas, et j’aurai fait justice ;

Il me retrouvera, mais mort, enseveli

Sous leur temple fumant par mes mains démoli.

IRADAN.

Calme ton désespoir, contiens ta violence ;

Elle a coûté trop cher. Un reste d’espérance,

Mon frère, mes enfants, doit encor nous flatter.

Le destin paraît las de nous persécuter ;

Il m’a rendu mon fils, et tu revois ta fille ;

Il n’a pas réuni cette triste famille

Pour la frapper ensemble, et pour mieux l’immoler.

ARZAME.

Qui le sait !

IRADAN.

À César que ne puis-je parler !

Je ne puis rien, je sens que ma force s’affaisse ;

Tant de soins, tant de maux, de crainte, de tendresse,

Accablent à-la-fois mon corps et mes esprits !

À son fils.

Soutiens-moi.

LE JEUNE ARZÉMON.

L’oserai-je ?

IRADAN.

Oui, mon fils... mon cher fils !

ARZAME, à Césène.

Eh quoi ! de ces brigands l’exécrable cohorte

De ce château, mon père, assiège encor la porte !

CÉSÈNE.

Va, j’en jure les dieux ennemis des tyrans,

Ces meurtriers sacrés n’y seront pas longtemps.

S’il est des dieux cruels, il est des dieux propices

Qui pourront nous tirer du fond des précipices ;

Ces dieux sont la constance et l’intrépidité,

Le mépris des tyrans et de l’adversité.

Au jeune Arzémon.

Viens ; et pour expier le meurtre de ton père,

Venge-toi, venge-nous, ou meurs avec son frère.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

IRADAN, LE JEUNE ARZÉMON, ARZAME

 

IRADAN.

Non, ne m’en parlez plus ; je bénis ma blessure.

Trop de biens ont suivi cette affreuse aventure ;

Vos pères trop heureux retrouvent leurs enfants ;

Le ciel vous a rendus à nos embrassements.

Vos amours offensaient et Rome et la nature ;

Rome les justifie, et le ciel les épure.

Cet autel que mon frère avait dressé pour moi,

Sanctifié par vous, recevra votre foi ;

Ce vieillard généreux, qui nourrit votre enfance,

Y verra consacrer votre sainte alliance ;

Les prêtres des enfers et leur zèle inhumain

Respecteront le sang d’un citoyen romain.

ARZAME.

Hélas ! l’espérez-vous ?

IRADAN.

Quelles mains sacrilèges

Oseraient de ce nom braver les privilèges ?

Césène est au prétoire : il saura le fléchir.

Des formes de nos lois on peut vous affranchir.

Quels cœurs à la pitié seront inaccessibles ?

Les prêtres de ces lieux sont les seuls insensibles.

Le temps fera le reste ; et si vous persistez

Dans un culte ennemi de nos solennités,

En dérobant ce culte aux regards du vulgaire,

Vous forcerez du moins vos tyrans à se taire.

Dieu, qui me les rendez, favorisez leurs feux !

Dieu de tous les humains, daignez veiller sur eux !

ARZAME.

Ainsi ce jour horrible est un jour d’allégresse !

Je ne verse à vos pieds que des pleurs de tendresse.

LE JEUNE ARZÉMON, baisant la main d’Iradan.

Je ne puis vous parler, je demeure éperdu,

Mon père !

IRADAN, l’embrassant.

Mon cher fils !

LE JEUNE ARZÉMON.

Le trépas m’était dû,

Vous me donnez Arzame !

ARZAME.

Et pour comble de joie,

C’est Césène mon père... oui, le ciel nous l’envoie !

 

 

Scène II

 

IRADAN, LE JEUNE ARZÉMON, ARZAME, CÉSÈNE

 

IRADAN.

Quelle nouvelle heureuse apportez-vous enfin ?

CÉSÈNE.

J’apporte le malheur, et tel est mon destin.

Ma fille, on nous opprime ; une indigne cabale

Aux portes du palais frappe sans intervalle :

Le prétoire est séduit.

LE JEUNE ARZÉMON.

Que je suis alarmé !

IRADAN.

Quoi ! tout est contre nous !

CÉSÈNE.

On a déjà nommé

Un nouveau commandant pour remplir votre place.

IRADAN.

C’en est fait, je vois trop notre entière disgrâce.

CÉSÈNE.

Ah ! le malheur n’est pas de perdre son emploi,

De cesser de servir, de vivre enfin pour soi...

IRADAN.

Qu’on est faible, mon frère ! et que le cœur se trompe !

Je détestais ma place et son indigne pompe ;

Ses fonctions, ses droits, je voulais tout quitter :

On m’en prive, et l’affront ne se peut supporter.

CÉSÈNE.

Ce n’est point un affront; ces pertes sont communes.

Préparons-nous, mon frère, à d’autres infortunes :

Notre hymen malheureux, formé chez les Persans,

Est déclaré coupable : on ôte à nos enfants

Les droits de la nature, et ceux de la patrie.

LE JEUNE ARZÉMON.

Je les ai tous perdus quand cette main impie,

Par la rage égarée, et surtout par l’amour,

A déchiré les flancs à qui je dois le jour ;

Mais il me reste ; au moins le droit de la vengeance,

On ne peut me l’ôter.

ARZAME.

Celui de la naissance

Est plus sacré pour moi que les droits des Romains ;

Des parents généreux sont mes seuls souverains.

CÉSÈNE, l’embrassant.

Ah ! ma fille, mes pleurs arrosent ton visage ;

Fille digne de moi, conserve ton courage.

ARZAME.

Nous en avons besoin.

CÉSÈNE.

Nos lâches oppresseurs

Dédaignent ma colère, insultent à nos pleins,

Demandent notre sang.

ARZAME.

J’en suis la cause unique ;

J’étais le seul objet qu’un sacerdoce inique

Voulait sur leurs autels immoler aujourd’hui,

Pour n’avoir pu connaître un même dieu que lui.

L’empereur serait-il assez peu magnanime

Pour n’être pas content dune seule victime ?

Du sang de ses sujets veut-il donc s’abreuver ?

Le dieu qui sur ce trône a voulu l’élever

Ne l’a-t-il fait si grand que pour ne rien connaître,

Pour juger au hasard en despotique maître ;

Pour laisser opprimer ces généreux guerriers,

Nos meilleurs citoyens, ses meilleurs officiers ?

Sur quoi ? sur un arrêt des ministres d’un temple ;

Eux qui de la pitié devaient donner l’exemple,

Eux qui n’ont jamais dû pénétrer chez les rois

Que pour y tempérer la dureté des lois ;

Eux qui, loin de frapper l’innocent misérable,

Devaient intercéder, prier pour le coupable.

Que fait votre César, invisible aux humains ?

De quoi lui sert un sceptre oisif entre ses mains ?

Est-il, comme vos dieux, indifférent, tranquille,

Des maux du monde entier spectateur inutile ?

CÉSÈNE.

L’empereur jusqu’ici ne s’est point expliqué :

On dit qu’à d’autres soins en secret appliqué,

Il laisse agir la loi.

IRADAN.

Loi vaine et chimérique !

Loi favorable aux grands, et pour nous tyrannique !

CÉSÈNE.

Je n’ai qu’une ressource, et je vais la tenter :

À César, malgré lui, je cours me présenter ;

Je lui crierai justice ; et si les pleurs d’un père

Ne peuvent adoucir ce despote sévère,

S’il détourne de moi des yeux indifférents,

S’il garde un froid silence, ordinaire aux tyrans,

Je me perce à sa vue : il frémira peut-être ;

Il verra les effets du cœur d’un mauvais maître,

Et, par mes derniers mots qui pourront l’étonner,

Je lui dirai : Barbare, apprends à gouverner.

IRADAN.

Vous n’irez point sans moi.

CÉSÈNE.

Quelle erreur vous entraîne ?

Votre corps affaibli se soutient avec peine,

Votre sang coule encor... demeurez, et vivez,

Vivez, vengez ma mort un jour, si vous pouvez.

Viens, Arzémon.

LE JEUNE ARZÉMON.

J’y vole.

ARZAME.

Arrêtez !... ô mon père !...

Cher frère ! cher époux !... ô ciel ! que vont-ils faire ?

 

 

Scène III

 

IRADAN, ARZAME

 

ARZAME.

Peut-être que César se laissera toucher.

IRADAN.

Hélas ! souffrira-t-on qu’il ose l’approcher ?

Je respecte César ; mais souvent on l’abuse.

Je vois que de révolte un ennemi m’accuse.

J’ai pour moi la nature, ainsi que l’équité ;

Tant de droits ne sont rien contre l’autorité ;

Elle est sans yeux, sans cœur : le guerrier le plus brave,

Quand César a parlé, n’est plus qu’un vil esclave :

C’est le prix du service, et l’usage des cours.

ARZAME.

Bienfaiteur adoré, que je crains pour vos jours,

Pour mon fatal époux, pour mon malheureux père,

Pour ce vieillard chéri, si grand dans sa misère !

Il n’a fait que du bien, ses respectables mœurs

Passent pour des forfaits chez nos persécuteurs.

La vertu devient crime aux yeux qui nous haïssent :

C’est une impiété que dans nous ils punissent ;

On me l’a toujours dit. Le nouveau gouverneur

Sans doute est envoyé pour servir leur fureur :

On va vous arrêter.

IRADAN.

Oui, je m’y dois attendre.

Oui, mon meilleur ami, commandé pour nous prendre,

Nous chargerait de fers au nom de l’empereur,

Nous conduirait lui-même, et s’en ferait honneur ;

Telle est des courtisans la bassesse cruelle.

Notre indigne pontife, à sa haine fidèle,

N’attend que le moment de se rassasier

Du sang des malheureux qu’on va sacrifier.

Dans l’état où je suis, son triomphe est facile.

Nous voici tous les deux sans force et sans asile,

Nous débattant en vain, par un pénible effort,

Sous le fer des tyrans, dans les bras de la mort.

 

 

Scène IV

 

IRADAN, ARZAME, LE VIEIL ARZÉMON

 

IRADAN.

Vénérable vieillard, que viens-tu nous apprendre ?

LE VIEIL ARZÉMON.

C’est un événement qui pourra vous surprendre,

Et peut-être un moment soulager vos douleurs,

Pour nous replonger tous en de plus grands malheurs.

Votre fils, votre frère...

IRADAN.

Explique-toi.

ARZAME.

Je tremble.

LE VIEIL ARZÉMON.

De ce château fatal ils s’avançaient ensemble ;

Du quartier de César ils suivaient les chemins :

Du grand-prêtre accouru les suivants inhumains

Ordonnent qu’on s’arrête, et demandent leur proie ;

À mes yeux consternés le pontife déploie

Un arrêt que sa brigue au prétoire a surpris.

On l’a dû respecter ; mais, seigneur, votre fils,

Dans son emportement, pardonnable à son âge,

Contre eux, le fer en main, se présente et s’engage ;

Votre frère le suit d’un pas impétueux ;

Mégatise à grands cris s’élance au milieu d’eux :

Des soldats s’attroupaient à la voix du grand-prêtre :

« Frappez, s’écriait-il, secondez votre maître. »

De toutes parts on s’arme, et le fer brille aux yeux :

Je voyais deux partis ardents, audacieux,

Se mêler, se frapper, combattre avec furie.

Je ne sais quelle main (qu’on va nommer impie),

Au milieu du tumulte, au milieu des soldats,

Sur l’orgueilleux pontife a porté le trépas ;

Sous vingt coups redoublés j’ai vu tomber ce traître,

Indigne de sa place et du saint nom de prêtre ;

Je l’ai vu se rouler sur la terre étendu :

Il blasphémait ses dieux qui l’ont mal défendu,

Et sa mort effroyable est digne de sa vie.

IRADAN.

Il a reçu le prix de tant de barbarie.

ARZAME.

Ah ! son sang odieux répandu justement

Sera vengé bientôt, et payé chèrement.

LE VIEIL ARZÉMON.

Je le crois. On disait qu’en ce désordre extrême

César doit au château se transporter lui-même.

ARZAME.

Qu’est devenu mon père ?

IRADAN.

Ah ! je vois qu’aujourd’hui

Il n’est plus de pardon ni pour nous ni pour lui.

Le vieil Arzémon sort.

 

 

Scène V

 

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME, LE JEUNE ARZÉMON

 

CÉSÈNE.

Sans doute il n’en est point ; mais la terre est vengée.

Par votre digne fils ma gloire est partagée ;

C’est assez.

LE JEUNE ARZÉMON.

Oui, nos mains ont puni ses fureurs :

Puissent périr ainsi tous les persécuteurs !

Le ciel, nous disaient-ils, leur remit son tonnerre :

Que le ciel les en frappe, et délivre la terre ;

Que leur sang satisfasse au sang de l’innocent :

Mon père, entre vos bras je mourrai trop content.

IRADAN.

La mort est sur nous tous, mon fils ; à ses approches

Je ne te ferai point d’inutiles reproches.[24]

Ce nouveau coup nous perd ; et ce monstre expiré,

Tout barbare qu’il fut, était pour nous sacré.

César va nous punir. Un vieillard magnanime,

Un frère, deux enfants, tout est ici victime,

Tout attend son arrêt. Flétri, dépossédé,

Prisonnier dans ce fort où j’avais commandé,

Je finis dans l’opprobre une vie abhorrée,

Au devoir, à l’honneur, vainement consacrée.

CÉSÈNE.

Eh quoi ! je ne vois plus ce fidèle Arzémon ;

Serait-il renfermé dans une autre prison ?

A-t-on déjà puni son respectable zèle,

Et les bienfaits surtout de sa main paternelle ?

Au supplice, ma fille, il ne peut échapper.

César de toutes parts nous fait envelopper.

ARZAME.

J’entends déjà sonner les trompettes guerrières,

Et je vois avancer les troupes meurtrières.

Depuis qu’on m’a conduite en ce malheureux fort

Je n’ai vu que du sang, des bourreaux, et la mort.

CÉSÈNE.

Oui, c’en est fait, ma fille.

ARZAME.

Ah ! pourquoi suis-je née ?

CÉSÈNE, embrassant sa fille.

Pour mourir avec moi, mais plus infortunée...

Ô mon cher frère !... et toi, son déplorable fils,

Nos jours étaient affreux, ils sont du moins finis.

IRADAN.

La garde du prétoire, en ces murs avancée,

Déjà des deux côtés avec ordre est placée.

Je vois César lui-même... À genoux, mes enfants.

ARZAME.

Ainsi nous touchons tous à nos derniers moments !

 

 

Scène VI

 

IRADAN, CÉSÈNE, ARZAME, LE JEUNE ARZÉMON, L’EMPEREUR, GARDES, LE VIEIL ARZÉMON, et MÉGATISE, au fond

 

L’EMPEREUR.

Enfin de la justice à mes sujets rendue

Il est temps qu’en ces lieux la voix soit entendue ;

Le désordre est trop grand. De tout je suis instruit ;

L’intérêt de l’état m’éclaire et me conduit.

Levez-vous, écoutez mes arrêts équitables.

Pères, enfants, soldats, vous êtes tous coupables,

Dans ce jour d’attentats et de calamités,

D’avoir négligé tous d’implorer mes bontés.

CÉSÈNE.

On m’a fermé l’accès.

IRADAN.

Le respect et les craintes,

Seigneur, auprès de vous interdisent les plaintes.

L’EMPEREUR.

Vous vous trompiez ; c’est trop vous défier de moi :

Vous avez outragé l’empereur et la loi ;

Le meurtre d’un pontife est surtout punissable.

Je sais qu’il fut cruel, injuste, inexorable :

Sa soif du sang humain ne se put assouvir ;

On devait l’accuser, j’aurais su le punir.

Sachez qu’à la loi seule appartient la vengeance :

Je vous eusse écoutés ; la voix de l’innocence

Parle à mon tribunal avec sécurité,

Et l’appui de mon trône est la seule équité.

IRADAN.

Nous avons mérité, seigneur, votre colère ;

Épargnez les enfants, et punissez le père.

L’EMPEREUR.

Je sais tous vos malheurs. Un vieillard dont la voix

Jusqu’au pied de mon trône a passé quelquefois,

Dont la simplicité, la candeur, m’ont dû plaire,

M’a parlé, m’a touché par un récit sincère ;

Il se fie à César ; vous deviez l’imiter.

Au vieil Arzémon.

Approchez, Arzémon ; venez vous présenter :

Dans un culte interdit par une loi sévère

Vous avez élevé la sœur avec le frère ;

C’est la première source où de tant de fureurs

Ce jour a vu puiser ce vaste amas d’horreurs :

Des prêtres, emportés par un funeste zèle,

Sur une faible enfant ont mis leur main cruelle ;

Ils auraient dû l’instruire, et non la condamner ;

Trop jaloux de leurs droits qu’ils n’ont pas su borner,

Fiers de servir le ciel, ils servaient leur vengeance.

De ces affreux abus j’ai senti l’importance ;

Je les viens abolir.

IRADAN.

Rome, les nations,

Vont bénir vos bontés.

L’EMPEREUR.

Les persécutions

Ont mal servi ma gloire, et font trop de rebelles.

Quand le prince est clément, les sujets sont fidèles.

On m’a trompé longtemps ; je ne veux désormais

Dans les prêtres des dieux que des hommes de paix,

Des ministres chéris, de bonté, de clémence,

Jaloux de leurs devoirs, et non de leur puissance ;

Honorés et soumis, par les lois soutenus,

Et par ces mêmes lois sagement contenus ;

Loin des pompes du monde enfermés dans leur temple,

Donnant aux nations le précepte et l’exemple ;

D’autant plus révérés qu’ils voudront l’être moins ;

Dignes de vos respects, et dignes de mes soins :

C’est l’intérêt du peuple, et c’est celui du maître.

Je vous pardonne à tous. C’est à vous de connaître

Si de l’humanité je me fais un devoir,

Et si j’aime l’état plutôt que mon pouvoir...

Iradan, désormais, loin des murs d’Apamée,

Votre frère avec vous me suivra dans l’armée ;

Je vous verrai de près combattre sous mes yeux :

Vous m’avez offensé ; vous m’en servirez mieux.

De vos enfants chéris j’approuve l’hyménée.

À Arzame et au jeune Arzémon.

Méritez ma faveur, qui vous est destinée.

Au vieil Arzémon.

Et toi, qui fus leur père, et dont le noble cœur

Dans une humble fortune avait tant de grandeur,

J’ajoute à ta campagne un fertile héritage ;

Tu mérites des biens, tu sais en faire usage.

Les Guèbres désormais pourront en liberté

Suivre un culte secret longtemps persécuté :

Si ce culte est le tien, sans doute il ne peut nuire ;

Je dois le tolérer plutôt que le détruire.

Qu’ils jouissent en paix de leurs droits, de leurs biens ;

Qu’ils adorent leur dieu, mais sans blesser les miens :

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ;

Mais la loi de l’état est toujours la première.

Je pense en citoyen, j’agis en empereur :

Je hais le fanatique et le persécuteur.

IRADAN.

Je crois entendre un dieu, du haut d’un trône auguste,

Qui parle au genre humain pour le rendre plus juste.

ARZAME.

Nous tombons tous, seigneur, à vos sacrés genoux.

LE VIEIL ARZÉMON.

Notre religion est de mourir pour vous.

 

[1] L’éditeur est Voltaire lui-même. Cette Préface dont il parle dans sa lettre à d’Argental, du 3 mai 1769, parut dans les premières éditions, mais fut, dans la troisième, remplacée par un Discours historique et critique ; supprimée ainsi dans beaucoup d’éditions, elle n’est pas dans l’in-quarto, mais fut rétablie dans l’édition encadrée ou de 1775.

[2] Ce Discours est en tête d’une troisième édition, datée de 1769, et qui ne contient ni la Préface qui précède, ni l’Épître dédicatoire. Voltaire parle de ce Discours dans sa lettre à Schomberg, du 31 octobre 1769, et dans celle à Richelieu, du 8 novembre.

[3] Une version, qui probablement n’était pas la première, et qui se trouve dans la lettre à d’Argental du 21 décembre 1768, porte :

Nous sommes ses soldats, j’obéis à mon maître.

[4] Ce vers et les trois suivants furent ajoutés dans la troisième édition.

[5] Dans la lettre du 21 décembre 1768, on lit :

Les pontifes divins, des peuples respectés,

Condamnent tous l’orgueil, et plus les cruautés.

[6] Dans la lettre du 21 décembre 1768, il y a :

Des droits que Rome attache.

[7] Nec civis erat qui libéra posset

Verba animi proferre et vitam impendere vero.

Juvénal, sat. X, v. 90-91.

[8] Lucain (livre IX de la Pharsale, 578-79) met les vers suivants dans la bouche de Caton répondant à Labiénus :

Est-ne dei sedes, nisi terra, et pontus, et aer

Et cœlum, et virtus ? superos quid quærimus ultra ?

[9] Innocuis manibus tranquilli læta colebant

Arva, sinml solique suo regique fidèles.

[10] « Clamabat ille miser... Civis romanus sum... O jus eximium nostræ civitatis... » (Cic. in Verr. 5).

[11] Toutes les éditions antérieures aux éditions de Kehl portaient : anoblissent.

[12] Crede uon illam tibi de scelesta

Plèbe delectam ; neque sic fidelem,

Sic lucro aversam, potuisse nasei

Matre pudenda.

Hor., lib. II, od. 4.

[13] Toutes les éditions de 1769 portent ici :

CÉSÈNE.

Mon frère, je le vois, ce pas est dangereux.

IRADAN.

Ne nous flattons jamais de l’emporter sur eux.

CÉSÈNE.

Mais sauvons l’innocence.

IRADAN.

Écoutez : Apamée.

Le texte actuel est de 1771, tome XVIII de l’édition in-4°.

[14] Dans la lettre à d’Argental, du 11 septembre 1769, l’auteur proposait de mettre :

Ils ont pour se défendre et pour nous accabler,

César qu’ils ont séduit, et Dieu qu’ils font parler.

[15] Les cinq éditions de 1769 portent :

Être sacrifié.

Viens, je commande ici ; résous-toi de me suivie.

 

LE JEUNE ARZÉMON.

Puis-je la voir enfin ?

IRADAN.

Tu peux la voir et vivre ;

Calme-toi, malheureux.

LE JEUNE ARZÉMON.

Ah, seigneur, pardonnez, etc.

[16] Dans les éditions antérieures à 1771, on lit :

Toi soldat des Romains que l’infâme esclavage...

MÉGATISE.

Cher ami, que veux-tu ? les erreurs du jeune âge,

Un esprit inquiet, trop de facilité,

L’occasion trompeuse, enfin la pauvreté,

Ce qui fait les soldats m’a jeté dans l’armée.

LE JEUNE ARZÉMON.

Ton âme à ce service est-elle accoutumée ?

Tu pourrais être libre en suivant les amis.

[17] Dans les éditions antérieures à 1771, il y a :

Peux-tu le demander ?

Ah ! je la vois venir. Crains de lui faire entendre

L’effroyable secret que tu viens de m’apprendre...

Ciel ! ô ciel ! puis-je croire un tel excès d’horreur !

Iradan !

[18] Les éditions antérieures à 1771 portent :

ARZAME, au jeune Arzémon.

Pour sortir d’Apamée il n’attend que son frère...

D’où vient que tu pâlis ?... quel trouble involontaire

Éclate dans tes yeux de larmes inondés ?

[19] Dans les éditions de 1769, on lit :

Près de notre oppresseur !

[20] Dans les éditions antérieures à 1771, il y a :

Emporté, mais sensible ; ardent, mais généreux.

[21] Avant 1771, on lisait :

Eh bien ! faut-il livrer ce malheureux coupable ?

[22] Éditions de 1769 :

Pourquoi troubler l’horreur de nos affreux ennuis ?

Allons livrer le traître.

ARZAME.

Allez, et je vous suis.

CÉSÈNE, à Mégatise.

Qu’il suspende du moins sa prière indiscrète.

[23] Dans les éditions du vivant de l’auteur, on lit :

Et que venez-vous faire en ces lieux ?

CÉSÈNE.

M’attendrir.

[24] Voltaire a dit dans Rome sauvée, acte IV, scène 7 :

Je ne vous ferai point d’inutiles reproches.

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