Une Charge de cavalerie (Eugène LABICHE - Eugène MOREAU - Alfred DELACOUR)

Comédie-Vaudeville en un acte.

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 31 décembre 1852.

 

Personnages

 

BELROSE

JEAN-PIERRE

SIMONNE

LOUISETTE

 

Sous Louis XV.

 

Un intérieur rustique. Portes au fond, à droite et à gauche.

 

 

Scène première

 

JEAN-PIERRE, SIMONNE, LOUISETTE

 

JEAN-PIERRE, entrant par la gauche.

Adieu, ma femme...

SIMONNE, assise à droite.

Comme c’est agréable, un mari qui vous plante là, après huit jours de mariage !

LOUISETTE, rangeant.

Et pourquoi faire, je vous le demande ?

JEAN-PIERRE.

Mais quand je te dis qu’il y a une vise de cassée au pressoir du cousin Paturin...

Il met son pied sur une chaise et boutonne ses guêtres.

SIMONNE.

Mais, qu’est-ce que ça te fait ? tu n’es pas menuisier.

LOUISETTE.

Faut toujours qu’il s’occupe des affaires des autres.

JEAN-PIERRE.

Dam ! ce pauvre Paturin ! puisqu’il est à l’armée depuis quatre ans... en train de se faire tuer pour le service du roi !

SIMONNE.

Pourquoi qu’il n’en finit pas ?

JEAN-PIERRE.

De se faire tuer ?

SIMONNE.

Non, de revenir.

LOUISETTE.

T’es ben bon de te donner tant de peine pour un coureur, un vaurien.

JEAN-PIERRE, avec colère.

Louisette ! et la sœur ! je te détends de dire du mal de Paturin.

LOUISETTE.

C’est bon, on se tait.

SIMONNE.

Pas moins vrai que c’est un pas grand’chose... il a laissé un tas de dettes en partant, et, sans toi, on aurait tout vendu chez lui.

JEAN-PIERRE.

C’est possible ! mais je ne veux pas qu’on dise du mal de Paturin ! c’est un brave garçon.

SIMONNE.

Je ne connais pas... je ne l’ai jamais vu.

LOUISETTE.

Ni moi non plus.

JEAN-PIERRE.

Alors quand on ne connaît pas les gens on ne parle pas. Ous qu’est mon bâton ?...

Il le prend dans un coin.

SIMONNE.

Ainsi, c’est bien décidé, tu t’en vas ?

JEAN-PIERRE.

Oui, il y a une vise de cassée, mais je tâcherai de revenir ce soir.

SIMONNE.

Quand tu voudras, ça m’est bien égal.

JEAN-PIERRE.

Adieu Simonne !

SIMONNE, lui tournant le dos.

Adieu.

JEAN-PIERRE.

Tu ne m’embrasse pas ?

SIMONNE.

Non.

JEAN-PIERRE.

Je t’en prie.

SIMONNE.

Non.

JEAN-PIERRE, faisant mouliner sa canne avec colère.

Mille millions !...

À part, s’arrêtant.

Huit jours de mariage... on ne peut pas encore...

Haut, et brusquement.

Louisette !

LOUISETTE.

Quoi ?

JEAN-PIERRE.

Embrasse moi, toi.

LOUISETTE, boudant.

Non.

JEAN-PIERRE, levant son bâton.

Méfie-toi !

LOUISETTE, l’embrassant.

Voilà !

JEAN-PIERRE, à part.

Faut savoir maintenir les affections de famille...

Haut.

Quant à vous, Mme Simonne, bonjour !

SIMONNE.

Bonsoir !...

Jean-Pierre sort brusquement.

 

 

Scène II

 

SIMONNE, LOUISETTE

 

LOUISETTE.

Tu te feras des affaires avec ton mari.

SIMONNE.

Ah ! ouiche.

LOUISETTE.

Ouiche ! avec ça qu’il est patient, quand ça ne va pas comme y veut, Vas vu avant-hier, quelle scène ! et pourquoi ? parce que tu avais oublié de mettre de la viande dans le pot au feu.

SIMONNE.

Oui, y disait que c’était pas du bouillon gras.

LOUISETTE.

Dame !

SIMONNE.

Bêta ! puisqu’y avait des choux !

LOUISETTE.

J’ai cru qu’il allait te battre.

SIMONNE.

Me battre ! je voudrais bien voir ça, si jamais ça lui arrivait.

LOUISETTE.

Qu’est-ce que tu ferais ?

SIMONNE.

Je ne sais pas, mais y le porterait pas au paradis... et pour commencer, j’veux pas que Jean-Pierre s’habitue à passer la nuit dehors, et à me laisser seule.

LOUISETTE.

T’es pas seule, puisque je suis là.

SIMONNE.

Oh ! toi !

LOUISETTE.

Je compte donc pour rien ?

SIMONNE.

Mais toi et Jean-Pierre, c’est pas la même chose.

LOUISETTE.

Ah ! c’est donc bien amusant, un mari ?

SIMONNE.

Dam !

LOUISETTE.

Dis, hein ?

SIMONNE.

Qué que ça te fait ?

LOUISETTE.

Ça me fait, que je voudrais savoir.

SIMONNE.

Tu sauras, quand tu en auras un.

LOUISETTE.

Pardine ! faudra bien ! quand j’en aurai un... Mais, en attendant, je serais bien aise.

SIMONNE.

Va donc ! va donc ! tu ferais bien mieux d’aller au moulin voir si notre farine est faite.

LOUISETTE.

Eh bien ! oui, j’irai tout à l’heure et je causerai avec Jacqueline la meunière, qui ne sera pas aussi cachotière que toi.

SIMONNE.

Ah ! ça, qué que t’as besoin que je te dise ?

LOUISETTE.

Eh ben ! c’est parce que quand je sors, les garçons sont toujours après moi... a me dire un tas de choses.

SIMONNE.

On ne les écoute pas.

LOUISETTE.

Y me suivent.

SIMONNE.

On presse le pas.

LOUISETTE.

Y me poursuivent.

SIMONNE.

Alors on court.

LOUISETTE.

Tiens, ça m’essouffle !

SIMONNE.

Eh bien ! on leur z’y flanque des bourrades donc.

LOUISETTE.

J’ose pas... moi ; d’abord, dès qu’y m’parlent, la peur me prend.

SIMONNE.

La peur ! fais comme moi... v’lin ! v’lan ! maintenant, y m’disent pus rien, parce que je suis mariée... mais, avant mon mariage, fallait voir comme je leur en décochais.

LOUISETTE.

Pas à tous.

SIMONNE.

À tous.

LOUISETTE.

Pas à Jean-Pierre.

SIMONNE.

Si.

LOUISETTE.

Non, à preuve, l’soir où j’allai le retrouver au moulin, tu sais, dans le petit bois.

SIMONNE.

Ah ! c’est bien ! curieuse, d’ailleurs, c’était pour le bon motif qu’il m’embrassait.

LOUISETTE.

Ah ! quand c’est pour le bon motif, on peut, j’savais pas... alors, quand on voudra m’embrasser, j’dirai : c’est y pour le bon motif ? et si c’est oui... j’dirai : allez !

SIMONNE.

Oh ! qu’elle est ingénute, celle-là ! j’ai jamais été comme ça, moi...

 

 

Scène III


SIMONNE, LOUISETTE, BELROSE

 

BELROSE.

Pardon ! excuse !

LOUISETTE.

Un uniforme !

SIMONNE.

Que demandez-vous, M. le soldat !

BELROSE.

Je vas vous dire de quoi qu’il retourne... Belrose !

LOUISETTE.

Vous êtes ben honnête !... Elle salue, Simonne en fait autant, Belrose les examine avec étonnement.

BELROSE.

Ah ! j’y suis ce n’est pas un compliment que je vous fais, quoique très certainement...

À part.

Tiens ! elles sont gentilles...

Haut.

Belrose, c’est mon nom, dans les chevau-légers.

SIMONNE.

Ah ! vous êtes ?

BELROSE.

Chevau-léger, ma belle enfant ! quand je dis que c’est mon nom, je veux dire, mon nom de guerre, un nom qu’ils m’ont donné là-bas, en Flandres, d’où j’arrive, le front ceint de lauriers, ça ne se voit pas, mais ça se dit... de la gloire plein mes poches, et rentrant dans mes foyers ; l’histoire d’en laisser un peu pour les autres.

Air : d’Hervé.

Enfant chéri de la victoire,
Au premier rang,
Brave et galant,
Toujours pimpant
Et bon enfant.
L’chevau-léger, c’est de l’histoire,
Est tour à tour,
Fou de la gloire
Et de l’amour.

Aussi, vraiment.
Quand l’régiment
D’un pas fringuant,
Arriv’ quéqu’ part, musique en tête,
C’est une fête ;
On se dispute à qui l’aura,
Le logera,
Les nourrira
Et l’aimera.

Ce sont des cris,
Tous sont ravis,
Jusqu’aux maris,
De toutes parts, sur son passage,
C’est un tapage,
Amis
Lui, français,
N’abus’ jamais
De son succès.

Enfant chéri de la victoire, etc.

Mais le tambour
Bat à son tour ;
C’est le grand jour
Du combat et de mitraille...
À la bataille
Il court, il vole, il est vainqueur...
Jusqu’au roi, qui d’un mot flatteur,
Lui fait l’honneur.
Et puis, enfin,
Un beau matin,
De lauriers ceint,
Il prend la route du village :
Sur son passage,
Parents, amis,
Sont réunis,
Et je redis :

Enfant chéri de la victoire, etc.

Tout ceci, mes poulettes, c’est donc pour vous dire qu’ayant obtenu mon congé, et m’étant mis en route...

SIMONNE.

Ah ! je comprends... mais vous vous trompez.

BELROSE.

Comment ?

LOUISETTE.

C’est pas ici une auberge, M. le cheval...

SIMONNE, la reprenant.

Chevau...

LOUISETTE.

Puisqu’il est tout seul.

SIMONNE.

N’importe...

À Belrose.

C’est à côté... au Lion d’Or.

BELROSE.

Du tout.

Montrant un papier à Simonne.

Vingt-quatre heures à passer ici avant de me remettre en route.

LOUISETTE.

Ah ! mon Dieu !

BELROSE.

Service du roi, sa majesté Louis XV, après ça, voyez, on m’a dit que ce billet vous concernait... et je suis venu de confiance.

SIMONNE.

Eh bien ! M. le soldat... on vous logera jusqu’à demain, on vous nourrira.

BELROSE.

Oh ! je ne suis pas exigeant, et du moment où j’ai tout ce qu’il me faut...

LOUISETTE, bas à Simonne.

Mais où vas-tu le mettre ?

SIMONNE, à Louisette.

Je suis bien embarrassée, comme si la maison n’était pas assez grande...

À Belrose.

Dites-donc, ça vous est-il égal de coucher au rez-de-chaussée ?

BELROSE.

Le rez-de-chaussée m’est inférieur, pourvu que le lit soit bon.

SIMONNE.

Y sera excellent.

BELROSE.

Vous prendrez un matelas au bourgeois. À propos, l’bourgeois, je ne le vois pas.

SIMONNE.

Il n’est pas ici.

LOUISETTE, vivement.

Mais y va venir...

Bas à Simonne.

Ne lui dis donc pas...

SIMONNE, à Louisette.

Pourquoi ?

LOUISETTE, à Simonne.

Dame ! j’ai peur.

SIMONNE, à part.

Est-elle bête !...

Haut.

Mais ça ne fait rien, quoi que nous soyons seules, nous vous servirons bien tout de même. Avez-vous faim ?

BELROSE.

Je ne détesterais pas un lapin sauté, et une bouteille de petit blanc.

SIMONNE, à Louisette.

Tu vas aller en faire sauter un... pendant que moi je préparai sa chambre.

BELROSE.

C’est ça...

LOUISETTE.

C’est y un lapin blanc que vous aimez... ou un lapin gris ?

BELROSE.

Moitié de l’un... moitié de l’autre.

Elles sortent en riant par la gauche.

 

 

Scène IV

 

BELROSE, seul

 

Ah ! elles sont appétissantes... la blonde surtout et la brune principalement... mais motus, silence !... et taisons-nous ; ici, c’est la France, tandis que là-bas... Oh ! Dieu ! les femmes... en Flandres... et les maris... les ai-je ?... Mais eux c’était pain bénit... je vengeais ma patrie... Quant à ces petites femmes-là... c’est des compatriotes, presque des payses, car une étape de plus, et me voilà dans mon village, faut les respecter, les...

Changeant de ton.

Est-ce que je vas continuer longtemps avec moi-même cette conversation morale, et stupide ? eh ben ! ce serait gentil ! passer vingt-quatre heures dans un nid de tourterelles comme celui-ci, et me clore le bec, ne pas proférer le moindre roucoulement, allons donc ! mais faudrait donc pour ça que je me sois changé en passant à la frontière ! Je me rangerai, la semaine prochaine, au pays ! ah ! c’est que j’y ai laissé une réputation qu’il faudra faire oublier ! plus de vin blanc, plus de fillettes ! sans compter les dettes qu’il faudra payer, si depuis deux ans ces gredins de créanciers n’ont pas tout fait vendre déjà, oh ! les gueux !

 

 

Scène V

 

BELROSE, SIMONNE, LOUISETTE

 

SIMONNE.

Votre chambre est prête, M. le soldat.

BELROSE.

Très bien, ma petite mère... je vais m’astiquer un peu.

SIMONNE.

Pendant ce temps-là, nous mettrons votre couvert.

BELROSE.

Comment ! mon couvert... mais le vôtre aussi, j’espère... vous me tiendrez compagnie...

Il aide Simonne à descendre la table. Louisette entre.

SIMONNE.

Vous êtes trop bon, M. le soldat.

Elle salue.

LOUISETTE.

Pour lors, dépêchez-vous... le lapin saute.

BELROSE.

Ah ! le lapin saute !

Prenant le menton à Louisette.

Amour !

LOUISETTE, effrayée, appelant.

Simonne !

Au moment où Simonne se retourne, Belrose lâche le menton de Louisette et entre à droite.

 

 

Scène VI

 

LOUISETTE, SIMONNE

 

SIMONNE.

Quoi donc ?

LOUISETTE.

T’as pas va !

SIMONNE.

Non.

LOUISETTE.

Faut joliment nous défier.

SIMONNE.

De M. Belrose... il a l’air honnête comme tout.

LOUISETTE.

C’est égal... y m’fait déjà peur comme las autres... j’vas m’en aller au moulin... et je reviendrai que demain.

SIMONNE.

Ah ! ça serait gentil ! veux-tu bien rester la, est-ce que j’ai peur, moi ?

LOUISETTE.

Pardine, toi... d’abord, si y te prenait le menton... tu saurais ben l’y flanquer...

SIMONNE.

Oh ! pour ça...

LOUISETTE.

Moi pas... et puis, t’es ben sûre de ce qui va arriver.

SIMONNE.

Qu’est-ce qui va arriver ?

LOUISETTE.

Tiens, y va arriver que quand M. le soldat saura qu’t’es la femme à Jean-Pierre, y fera comme les autres... y t’laissera tranquille... et y s’rabattra sur moi... comme y font tous.

SIMONNE.

Bah ! tu crois ?

LOUISETTE.

Je le vois ben tous les jours... drès qu’une femme est mariée, les garçons l’y disent pus rien... y la respectent... j’sais pas pourquoi...

Air final d’Hervé.

Quand on est fill’, chaqu’ garçon,
Sans façon
Avec vous s’croit le droit de rire,
Ils sont toujours à r’garder,
À demander
D’calmer c’qu’ils appell’nt leur martyre !
Êtes-vous mariée ? oui-da,
C’n’est plus ça.
Aux champs, à l’église, à la danse,
Dès qu’on vous voit chacun se tait,
Et vous fait
Sa p’us charmante révérence.
De c’t’métamorphose
L’mariage est cause,
Mais comment un mari
Vous chang’-t-il ainsi ?

SIMONNE.

Eh bien ! écoute, puisque M. Belrose te fait peur...

LOUISETTE.

Oh ! oui, qu’il me fait peur.

SIMONNE.

Dis-lui que tu es mariée.

LOUISETTE.

Tiens, c’est vrai... que je suis la femme à Jean-Pierre.

SIMONNE.

Ah ! non... et moi ?

LOUISETTE.

Toi, tu prendras ma place... tu lui diras que tu es sa sœur... parce qu’au moins... si y t’prend le menton... ou la taille... tu le rembarreras.

SIMONNE.

Eh ben ! c’est convenu...

LOUISETTE.

C’est moi qu’est la femme à Jean-Pierre...

SIMONNE.

Et c’est moi qu’est sa sœur... Tiens... ça va être drôle, de r’devenir demoiselle...

LOUISETTE.

Oui... mais, dis donc alors... maintenant que me v’là mariée, faut au moins que je sache...

SIMONNE.

Encore !... t’as pas besoin de savoir... d’ailleurs, si M. Belrose s’adresse à quelqu’un, ça sera pas à toi... Le v’là... n’ayons pas l’air... et à notre affaire.

 

 

Scène VII

 

LOUISETTE, SIMONNE, BELROSE

 

SIMONNE.

Dis donc, Louisette, regarde si ton mari ne revient pas, hein ?

BELROSE.

Ah ! c’est vous, la petite mère, qu’êtes mame Jean-Pierre ?

LOUISETTE.

Oui, M. le soldat, depuis huit jours.

BELROSE.

C’est ça qu’ils m’avaient dit dans le village que le bourgeois ous que j’allais était marié à neuf.

LOUISETTE.

J’vas chercher le lapin.

Elle sort à gauche.

BELROSE, à Simonne.

Eh ben ! et vous, mamzelle ?

SIMONNE.

Simonne.

BELROSE.

Mamzelle Simonne... vous ne vous mariez point ?

SIMONNE.

J’ai bien le temps. Et quand je voudrai...

BELROSE.

Le fait est qu’avec un minois comme le vôtre...

Il lui prend la taille.

SIMONNE, se dégageant vivement.

Dites donc, vous !

LOUISETTE, entrant, bas à Simonne.

Là !... vois-tu... y commence.

SIMONNE, à Louisette.

Je le ferai bien finir.

LOUISETTE.

Allons, à table !

BELROSE et SIMONNE.

À table !

BELROSE.

À la jeune épouse, la place d’honneur... et à la jeune vierge celle du cœur !

LOUISETTE, à part.

La regarde-t-y, la regarde-t-y !

BELROSE, servant.

Mame Jean-Pierre... votre lapin a un fumet... y sent le chou... permettez que je vous en offre, mamzelle Simonne.

SIMONNE.

Volontiers.

Au moment où Simonne prend l’assiette, Belrose lui baise la main.

Ah ben ! revenez-y... je vous flanque le nez dans la sauce.

LOUISETTE, à part.

Quand je disais...

BELROSE.

Un vrai velours... vous avez une peau de satin, mamzelle Simonne.

Un temps de silence pendant lequel Belrose verse à boire.

SIMONNE, à Louisette.

Tu ne manges pas, toi ?

LOUISETTE, tenant son assiette.

Dame ! j’attends...

BELROSE.

Oh ! pardon, mame Jean-Pierre... j’avais oublié de vous servir... voilà une tête... c’est mamzelle Simonne qu’en est cause.

SIMONNE.

Moi ?

BELROSE.

Oui, vous... pourquoi que vous m’absorbez ?

SIMONNE.

Voulez-vous bien ne pas me prendre mon pain... encore...

Elle cherche à lui frapper sur les doigts avec son couteau.

LOUISETTE.

L’agace-t-y ! l’agace-t-y ! et n’me dit rien, à moi !

BELROSE, qui a reçu un coup sur les doigts.

Aïe ! cré mille noms d’une bombe : comme vous y allez.

À part.

Elle est méchante, pour une jeunesse !

Il lui prend la taille.

SIMONNE.

Tuez-vous en repos... ou je vous laisse...

Elle se lève.

BELROSE, la faisant asseoir.

Non... n’vous en allez pas... Mars va t’être immobile devant Vénus ! y s’contentera de boire à sa santé.

SIMONNE.

À la bonne heure !

BELROSE, qui leur a versé à boire.

Et à la vôtre aussi, mame Jean-Pierre.

LOUISETTE.

Merci, M. le soldat.

Ils boivent. À part.

C’est heureux qu’y n’m’oublie pas tout-à-fait !

BELROSE.

Maintenant, la chanson ! et attention au refrain ! le verre à quinze pouces au-dessus de la table.

Air : Turlulutu (Paris qui dort).

Pour moi la victoire a des charmes,
Mais parfait dans mon régiment
Avec plaisir on rend les armes
D’vant l’amour et le sentiment.
Tint, tin, tin, tin, (Bis)
Vive l’amour et le bon vin,
Tin, tin, tin, tin.

Reprise. Ensemble.

Tin, tin, tin, tin.

Ils frappent sur leurs verres.

SIMONNE.

La victoire souvent vous coûte
Un’ jambe, un œil, ou ben un bras ;
L’amour, dam ! ça vaut mieux sans doute,
S’l’amour du moins on n’en meurt pas.
Tin, tin, tin, tin, etc.

BELROSE, parlé.

Troisième et dernier couplet... a l’adresse de mam’zelle Simonne.

J’suis brave, non d’un tonnerre !
J’l’ai prouvé, je suis valeureux :
Je n’crains pas les feux de la guerre,

Galamment à Simonne.

Mais je crains les feux de vos yeux.

Reprise de l’air.

Tin, tin, tin, tin,
Vive l’amour et le bon vin.

Après le refrain, Belrose se penche vers Simonne pour l’embrasser, mais celle-ci se débat et lui applique un vigoureux coup de poing.

SIMONNE.

Finissez donc à la fin !

Se levant, Belrose la poursuit.

D’abord, M. Belrose, ces manières-là ne me conviennent pas du tout !

Elle le frappe et le fait reculer.

Vous feriez bien mieux d’enlever la table !

BELROSE, se frottant l’épaule.

Tudieu ! quelle gaillarde !

À part.

Décidément, j’aime pas ce caractère-là ! 

Il remonte la table.

LOUISETTE, bas à Simonne.

Hein ! tu vois... si nous n’avions pas changé.

SIMONNE, à Louisette.

Mais aussi comme je te le reçois !

LOUISETTE, à Simonne.

À moi, y n’me dit rien du tout...

À part.

Paraît que je n’en vaux pas la peine.

Simonne va à la table et enlève le couvert.

BELROSE.

Sans rancune, mamzelle Simonne.

Ensemble.

Air de la Polka militaire.

BELROSE.

Il faut de l’indulgence,
J’vais désormais à mon cœur,
Imposer silence.
Ainsi donc, n’ayez plus peur.

SIMONNE et LOUISETTE.

Il faut de l’indulgence,
Désormais à votre cœur,
Imposez silence,
Alors, nous n’aurons plus peur.

BELROSE.

Que voulez-vous ? on s’oublie,
Près d’aussi gentils appas ;
Si vous étiez moins jolie,
Ça ne m’arriverait pas.

ENSEMBLE.

Il faut de l’indulgence, etc.

Simonne entre à droite, tandis que Louisette achève de mettre les verres et les assiettes dans le buffet.

 

 

Scène VIII

 

BELROSE, LOUISETTE

 

BELROSE, bourrant sa pipe.

Elle est gentille, Simonne... mais elle a c’que j’appelle un fichu caractère... j’aimerais pas être le mari de cette femme-là... ça tient aussi à ce qu’elle est encore... très jeune... elle ne connaît pas les choses...

À Louisette qui va et vient.

La fumée du tabac vous contrarie pas, mame Jean-Pierre ?

LOUISETTE.

Du tout, M. Belrose... voulez-vous du feu ?

BELROSE.

Merci !

Battant le briquet.

J’vas en faire.

Il allume sa pipe.

Au moins, ces femmes mariées, ça sait vivre... elle est pas trop déchirée, la petite mère, et j’sais pas pourquoi je m’adresse à l’autre... ah ! c’est que Mlle Simonne... c’est plus agréable... eh bien ! oui... mais aussi... une demoiselle... c’est un siège à faire... et j’ai que vingt-quatre heures à passer ici... ah ! si j’avais quinze jours... je ne dis pas... tandis qu’une femme mariée... c’est plus apprivoisé... ça entend la plaisanterie.

Apercevant Louisette.

La voici ! en avant une charge de cavalerie, sonnons l’attaque... Qu’est-ce que vous faites là, mame Jean-Pierre ?

LOUISETTE, au fond.

Je tricotons donc !

BELROSE.

Ah ! vous tricotez donc ! est-ce que ça vous amuse de travailler comme ça ?

LOUISETTE.

Dame ! faut ben s’occuper.

BELROSE.

Si j’étais votre mari... je vous occuperais à autre chose... moi.

LOUISETTE, redescendant.

Ah ! et à quoi ?

BELROSE.

À quoi ?...

À lui-même.

C’est une agacerie, ça...

Haut.

Vous savez bien a quoi...

LOUISETTE, à part.

Y va me le dire.

Haut.

Dame ! moi, j’sais pas.

BELROSE, à part.

Elle fait l’ingénue... une femme mariée ! mais je ne déteste point ça.

Il met sa pipe dans sa poche. Haut.

Eh bien ! si j’étais votre mari, je m’approcherais de vous.

LOUISETTE.

Ah !

BELROSE.

Encore plus près... et au lieu de laisser travailler ces jolies petites menottes... je les prendrais...

Il lui prend les mains et veut les embrasser.

Je...

LOUISETTE.

Minute ! c’est-y pour le bon motif ?

BELROSE.

Parbleu ! un mari !

LOUISETTE, remettant son tricot dans sa poche.

Ah ! ben alors...

Elle lui présente sa main.

Allez.

À elle-même.

Tiens ! c’est amusant tout de même...

Haut.

Et après ?

BELROSE, à lui-même.

Après ?

Haut.

Après... je vous dirais, chère petite... comment vous appelle-t-on ?

LOUISETTE.

Louisette.

BELROSE.

Louisette... j’aime votre nom.

LOUISETTE.

Vous le trouvez joli ?

BELROSE.

Je le crois bien... mais pas encore aussi joli que vous... pour lors... je te dirais : Louisette...

LOUISETTE.

Comment vous me tutoyez ?

BELROSE.

Votre mari ne vous tutoye donc pas !... je suis censé lui...

LOUISETTE.

C’est vrai !

Air nouveau d’Hervé.

J’te dirais : que t’es donc gentille,
Quel nez !  Quel minois fripon !
Regard’-moi ! comm’ ton œil brille,
Je sens que j’en perds la raison.

LOUISETTE.

Mossieu l’soldat, finissez donc !
Éloignez-vous !

BELROSE.

Mais, en ménage,
On se rapproche, c’est l’usage,
J’suis ton mari.

LOUISETTE.

Je l’oubliais.
Monsieur mon mari je me tais.

ENSEMBLE.

Ah ! c’est charmant !
Quel doux moment !
Et comme à deux
On est heureux !

LOUISETTE.

Tiens ! c’est gentil ! Causez-moi encore !

BELROSE.

Je le veux bien !

C’n’est pas tout !

LOUISETTE.

Quoi donc encore ?

BELROSE.

Je te dirais : de cette fleur
Dont ton corsage se décore,
Fais hommage à ton vainqueur.

LOUISETTE.

M’sieu l’soldat voilà qu’j’ai peur !

BELROSE.

Et pourquoi donc ? mais en ménage
Semblable cadeau c’est l’usage.
J’suis ton mari.

LOUISETTE.

Je l’oubliais.
Monsieur mon mari, je me tais.

ENSEMBLE.

Ah ! c’est charmant, etc.

Sur la fin de l’ensemble, Belrose, tenant Louisette par la taille, s’empare de la fleur qu’elle avait à son corsage et l’embrasse.

LOUISETTE, vivement.

Ah !

BELROSE.

Qu’avez-vous donc ?

LOUISETTE, à elle-même.

C’est singulier !

SIMONNE, en dehors.

Louisette ! Louisette !

LOUISETTE.

La voix de Simonne ! je me sauve !

BELROSE.

Vous sortez !

SIMONNE, entrant.

Où vas-tu donc ?

LOUISETTE.

Je vais au moulin !

SIMONNE.

Au moulin !

BELROSE, prend vivement sa pipe par contenance.

Je dis tout de même que v’là une jeunesse crânement gentille.

 

 

Scène IX

 

BELROSE, SIMONNE

 

SIMONNE, toussant.

Hum ! hum ! oh ! vous avez fumé ; tiens, j’crois ben !... vous fumez encore ?

BELROSE, sa pipe à la main.

Est-ce que l’odeur du tabac vous incommode ?

SIMONNE.

C’est pas déjà si agréable...

Toussant.

Ça me fait tousser, si vous alliez fumer dehors.

BELROSE, fermant l’étui de sa pipe.

Calmez-vous, on n’fume plus.

SIMONNE.

Merci, M. Belrose.

BELROSE, à part.

Oh ! en v’là une qui m’va de moins en moins !

À califourchon sur une chaise et à Simonne.

Dites-donc, dites-donc, mamzelle Simonne, qu’est-ce que c’est donc que le mari de votre sœur, hein ?

SIMONNE.

Eh ben ! c’est son mari.

BELROSE.

Son mari... son mari.

SIMONNE.

Oui, son mari...

À part.

Est-ce qu’il soupçonnerait ?

BELROSE.

En voilà encore un...

SIMONNE.

Un quoi ?

BELROSE.

Rien ! mais sauf votre respect... je le trouve un peu cornichon !

SIMONNE.

Ah ! ça... qu’est-ce que vous lui voulez avec votre air de vous fiche de lui, dites-en donc du mal pour voir.

BELROSE.

Moi ?

SIMONNE.

Un homme estimé de tous.

BELROSE.

Je le veux bien.

SIMONNE.

S’il était là, il vous apprendrait...

BELROSE.

Il aurait bien mieux fait d’apprendre à sa femme.

SIMONNE.

Quoi ? Il n’a rien à lui apprendre à sa femme.

BELROSE, haut.

Au lieu de la laisser là...

SIMONNE.

Et qué que ça vous fait à vous ? de quoi vous mêlez-vous ?

BELROSE.

Au fait.

SIMONNE.

Si Jean-Pierre est absent... c’est par bon cœur, entendez-vous ? parce qu’il est allé à trois lieues d’ici pour s’occuper des affaires de son cousin Paturin...

BELROSE.

Hein ? Paturin !

SIMONNE.

À qui que sans lui on aurait mangé tout ce qui lui revenait de la succession de sa mère...

BELROSE, se levant.

Comment, Jean-Pierre d’ici serait le Jean-Pierre qui demeurait à Montcaillou ?

SIMONNE.

Y a cinq ans, Jean-Pierre Dubernat, vous le connaissez ?

BELROSE.

Si je le... non ! Et vous dites que c’est pour son cousin Paturin...

SIMONNE.

Parbleu ! il est toujours en route pour lui, il paie ses dettes, il cultive son champ, il raccommode son pressoir... et tout ça gratis.

BELROSE, à part.

Pauvre ami !

SIMONNE.

V’là ce que c’est que Jean-Pierre, entendez-vous ? et si vous en trouvez beaucoup qui le vaillent, vous me le direz, méchant soldat.

Elle sort à gauche, troisième plan.

 

 

Scène X

 

BELROSE, seul, avec désespoir

 

Ah ! gredin ! es-tu content ? as-tu mis le comble ? réponds : l’as-tu mis ? coquin ! gueusard ! pas grand’chose ! rien du tout ! enflammer le femme de ton ami... de ton bienfaiteur ! un bijou de femme ! Et ça, pendant qu’il s’occupe de toi ! pendant qu’il te raccommode ton pressoir ! Veux-tu que je te dise ? tu n’est qu’un mauvais gueux ! mais, qu’est-ce que je vais faire à présent ? car il n’y a pas à dire... la petite brûle... j’ai allumé un incendie, va falloir l’éteindre à c’tte heure ! Fichu métier ! Éteignons !

 

 

Scène XI

 

BELROSE, LOUISETTE

 

BELROSE, voyant entrer Louisette par le fond.

La voici !

LOUISETTE, à elle-même.

La meunière m’a dit : toutes les fois qu’un garçon vous a embrassée, y doit vous épouser... C’est un joli homme tout de même que M. Belrose ! 

BELROSE, à part.

Tachons de nous rendre disgracieux, si c’est possible...

Il s’assied à droite, avale coup sur coup trois verres d’eau-de-vie.

LOUISETTE, l’apercevant.

Tiens ! vous voilà !

BELROSE, brusquement.

Non !

LOUISETTE, riant.

Comment, non... qu’est-ce que vous faites donc là ?

BELROSE.

Je rince des petits verres.

LOUISETTE.

Ah ! mon Dieu ! est-ce que vous avez l’habitude de boire ?

BELROSE.

Peut-être...

À part.

Ça paraît lui déplaire... continuons à me rendre disgracieux.

LOUISETTE.

Fi ! que c’est laid ! un homme qui boit.

BELROSE, à part.

Pristi ! quel œil !...

Il boit.

Hum ! diable d’eau-de-vie ! d’un autre côté, ça m’excite !

LOUISETTE, câlinant.

Moi, d’abord, je ne pourrais jamais me décider à aimer un homme qui aurait ce défaut-là !

BELROSE.

Ah ! vous ne pourriez jamais !...

Il jette l’eau-de-vie qui restait dans son verre, à part.

Pristi ! quel œil ! je ne peux pourtant pas me faire passer pour un ivrogne !...

Haut.

Voyez-vous, je bois de loin z’en loin, comme ça un coup en passant... mais c’est pas une habitude.

LOUISETTE.

À la bonne heure !

BELROSE, à part.

Qu’est-ce que je dis donc là ?...

Haut.

Excepté, quand ça ne va pas à mon idée.

LOUISETTE.

Est-ce que vous êtes colère ?

BELROSE.

Moi, non... c'est-à-dire... si ! comme trois dindes, je casse, tout, je brise tout, v’lan !...

À part.

Continuons à me rendre disgracieux.

LOUISETTE.

Ah ! quel dommage !

BELROSE.

Pourquoi ?

LOUISETTE, câlinant.

Parce que je ne pourrais jamais me décider à aimer un homme colère.

BELROSE, à part.

Pristi ! quel œil !

LOUISETTE.

Jamais !

BELROSE, à part.

Je ne peux pourtant pas me faire passer non plus pour un brutal...

Haut.

Colère... je le suis de loin z’en loin, il faut qu’on m’asticote, longtemps, bien longtemps, et encore !

LOUISETTE.

Je disais aussi, vous n’avez pas l’air méchant.

BELROSE.

Ah ! vous trouvez ?

LOUISETTE.

Parbleu ! ça se voit tout de suite.

BELROSE.

C’est comme vous dès que je vous ai aperçue je me suis dit : nom d’un nom !

LOUISETTE

Qu’est-ce que ça veut dire ?

BELROSE.

Nom d’un nom ? ça veut dire : mâtin ! v’là une petite qui n’est pas déchirée...

S’approchant.

Et je me suis senti pincé... là... au cœur...

Il veut lui prendre la taille.

LOUISETTE.

M. le soldat !

BELROSE, à part.

C’est juste ! diable d’eau-de-vie, ça m’excite...

Haut.

Je vous en prie, flanquez-moi des renfoncements, ça me fera plaisir.

LOUISETTE.

Par exemple !

BELROSE.

De votre petite main...

Lui prenant la main et l’embrassant.

Car elles sont gentilles vos petites mains.

LOUISETTE, tendrement.

Vous trouvez ?

BELROSE.

Et vos petites joues donc ! c’est du satin, c’est velouté...

Il l’embrasse.

 

 

Scène XII

 

BELROSE, LOUISETTE, JEAN-PIERRE

 

JEAN-PIERRE, au fond.

Eh bien !ne vous gênez pas...

Louisette et Belrose s’éloignent vivement.

BELROSE, à part.

Pristi ! le mari ! diable d’eau-de-vie !

JEAN-PIERRE.

Eh mais ! c’est le cousin, le cousin Paturin !

LOUISETTE, à part.

Comment ! lui ?

BELROSE, embarrassé.

Oui... comme tu vois... et je souhaitais le bonjour à la cousine.

JEAN-PIERRE.

Eh bien, et moi, tu ne m’embrasses donc pas !

BELROSE.

Avec plaisir !...

À part.

Il me fait de la peine.

JEAN-PIERRE, à Louisette.

Mais regarde-le donc ! est-y bel homme ! est-y bel homme !

LOUISETTE.

Oh ! oui, qu’il l’est.

BELROSE, à part.

Allons bon ! v’là qu’il l’enflamme, a présent ! je voudrais t’être laid comme un prussien !

LOUISETTE, à Jean-Pierre.

Mais qu’est-ce que tu as donc au front ?

JEAN-PIERRE.

C’est un coup de poing !...

À Belrose.

Je viens de le recevoir pour toi.

BELROSE.

Comment ?

JEAN-PIERRE.

Des mauvaises langues qui se permettaient des propos sur ton compte. Je ne veux pas qu’on dise du mal de Paturin, moi ; alors j’ai tapé dessus.

BELROSE, lui prenant la main.

Pauvre brave homme ! il a tapé dessus !...

À part.

Et moi pendant ce temps-là... canaille !

LOUISETTE.

Ça ne sera rien... c’est une bosse... tu en auras bien d’autres...

À Belrose, sans intention.

N’est-ce pas, cousin ?

BELROSE.

Hein ? est-ce que je sais ?

Bas.

Taisez-vous donc ! 

LOUISETTE, sans intention.

Allons, arrive... nous allons t’accommoder la tête avec le cousin...

Elle remonte.

BELROSE.

Non ! pas moi ! je ne veux pas !...

À part.

Elle sait des mots sur sa tête...

LOUISETTE, bas à Belrose.

Attendez-moi, je vais revenir...

BELROSE, à part.

Un rendez-vous ! elle est atroce cette femme-là !

LOUISETTE, sortant.

Eh bien ! est-ce pour aujourd’hui !

BELROSE, bas à Jean-Pierre.

Reste, j’ai quelque chose à te dire.

JEAN-PIERRE.

À moi ?

BELROSE.

Oui, quelque chose de très désagréable...

 

 

Scène XIII

 

JEAN-PIERRE-PIERRE, BELROSE, puis SIMONNE

 

BELROSE, prenant les mains de Jean-Pierre.

Pauvre Jean-Pierre, va !

JEAN-PIERRE.

Ce bon Paturin !

BELROSE.

Pauvre Jean-Pierre, va !...

À part.

Allons, du courage !...

Haut.

Jean-Pierre... si le feu était dans ta grange... faudrait-y te le dire ?

JEAN-PIERRE.

Comment ?

BELROSE.

Réponds... si le feu était dans la grange, faudrait-y te le dire ?

JEAN-PIERRE.

Parbleu ! c’te question !

BELROSE.

Très bien ! vois-tu, ça nous a pris comme qui dirait : à l’arrivée du lapin.

JEAN-PIERRE.

Quel lapin ?

BELROSE.

Le lapin sauté... Moi, d’abord, je n’y pensais pas...

JEAN-PIERRE.

Au lapin ?

BELROSE.

Non, à ta femme !

JEAN-PIERRE.

Ah ! il s’agit de ma femme... bon !

BELROSE.

Parce que certainement, si j’avais su que c’était ton épouse, je ne l’aurais pas enflammée.

JEAN-PIERRE.

Hein ? t’as enflammé ma femme ?

BELROSE.

En plein !

JEAN-PIERRE, avec colère.

Paturin !

BELROSE.

Qu’est-ce que tu veux ? J’pouvais pas deviner que t’avais épousé un morceau d’amadou !

JEAN-PIERRE.

Je ne m’en suis jamais aperçu...

BELROSE.

Parbleu !... toi... tu es le mari, toi !

JEAN-PIERRE.

Eh bien ?

BELROSE.

Maintenant te v’là prévenu... mets-toi en travers... ça ne me regarde plus.

JEAN-PIERRE.

Cependant...

BELROSE.

Surveille-la... terme ! et moi aussi !

JEAN-PIERRE.

Comment, toi ?

BELROSE.

Dame ! écoute donc... j’suis pas construit en pain d’épices !... je te préviens, c’est déjà ben gentil !... elle va venir... elle m’a donné rendez-vous ici.

Il remonte.

JEAN-PIERRE, à part.

Comment ? un rendez-vous ? ousqu’est mon fouet ?

Il décroche son fouet au mur.

BELROBE.

Moi, je m’en vais, parce que je l’embrasserais encore.

JEAN-PIERRE.

Tu l’as embrassée ?

BELROSE.

Cinque fois ! c’est du velours !

JEAN-PIERRE, tourmentant son front.

Cré nom !

 

 

Scène XIV

 

JEAN-PIERRE, puis SIMONNE

 

JEAN-PIERRE.

Eh bien ! c’est gentil !

Appelant.

Mame Jean-Pierre ! mame Jean-Pierre ! après huit jours de mariage ! oh ! j’ai besoin de remettre une mèche à mon fouet !

SIMONNE, entrant par la gauche, elle tient un panier à la main.

Tiens ! te voilà revenu ?

JEAN-PIERRE, en faisant des nœuds à son fouet.

Oui, me voilà revenu.

SIMONNE.

C’est bien aimable à toi. T’as pris la patache ?

JEAN-PIERRE, même jeu.

Oui, j’ai pris la patache.

SIMONNE.

Qu’est-ce que tu fais donc là avec ton fouet ?

JEAN-PIERRE.

Avance... je vas te le dire. Simonne, pourquoi que t’as fait la coquette avec le militaire ?

Il avance sur elle en arrondissant la scène.

SIMONNE, reculant.

Moi ?

JEAN-PIERRE.

Pourquoi que tu t’es laissée embrasser cinque fois ; par le militaire ?

SIMONNE.

Ce n’est pas vrai !

JEAN-PIERRE, se montant.

Pourquoi que tu lui as donné un rendez-vous ?

SIMONNE.

Par exemple ! Ce n’est pas possible, Jean-Pierre, on t’a fait boire en route.

JEAN-PIERRE, menaçant.

Simonne !

SIMONNE.

Tu m’ennuies !

JEAN-PIERRE.

Prends garde ! ou je te...

Il lève son fouet.

SIMONNE.

Ne touche pas...

Elle lui jette son panier à la figure.

Tiens !

Elle sort à droite.

 

 

Scène XV

 

JEAN-PIERRE, BELROSE

 

BELROSE, entrant vivement et comme poursuivi.

Sapristi ! Jean-Pierre ! fais-la finir ! fais-la finir !

JEAN-PIERRE.

Quoi qu’y a ?

BELROSE.

C’est ta femme ! elle me poursuit ! elle m’asticote ! elle m’emboîte le pas ! c’est une calamité !

JEAN-PIERRE.

Ma femme !

Montrant la porte à gauche.

Elle vient de s’enfermer.

BELROSE.

Cornichon ! mais quand une femme s’enferme, c’est pour sortir.

JEAN-PIERRE, rageant.

Pas possible !

BELROSE.

Alors, moi, j’étais bien tranquille devant la mare aux oies... je pêchais à la ligne... pour m’éteindre... tous à coup v’là qu’elle m’arrive dans le dos et qu’elle me dit : Eh bien ! M. le soldat, ça mord-il ? Alors, tu comprends... une femme qui vous demande si ça mord ! je l’ai encore embrassée cinque fois !

JEAN-PIERRE.

Mais, encore un coup, qu’est-ce que tu me chanter ? puisque je te dis...

BELROSE, qui a regardé en dehors.

Tiens ! la voilà ! méfie-toi... ça va recommencer ! cinque fois !

 

 

Scène XVI

 

BELROSE, JEAN-PIERRE, LOUISETTE

 

LOUISETTE, à Belrose, sans voir Jean-Pierre.

Ah ! ben ! vous courrez vite, M. le soldat.

JEAN-PIERRE.

Eh ! mais, c’est Louisette ! c’est ma sœur !

BELROSE, stupéfait et joyeux.

Comment ! ça ! c’est... ce n’est pas ta femme ! alors on peut...

À Louisette.

Permettez !

Il l’embrasse plusieurs fois.

JEAN-PIERRE.

Qu’est-ce que tu fais ?

BELROSE.

Cinque fois ! je la demande en mariage.

JEAN-PIERRE.

En mariage ! un instant, je n’y comprends rien !

BELROSE.

Ni moi non plus !

JEAN-PIERRE.

Mais l’autre ? celle qui t’a donné rendez-vous ?

LOUISETTE.

C’est moi ! j’avais changé de rôle avec Simonne pour me préserver.

BELROSE, à part.

Ça lui a joliment réussi !

JEAN-PIERRE.

Ah ! comme ça, Simonne... ma femme...

BELROSE.

Elle ne m’a campé que des gifles... c’est une femme froide !

JEAN-PIERRE, montrant son fouet.

Et moi qui l’ai... sermonnée.

La porte de gauche s’ouvre, Simonne paraît.

 

 

Scène XVII

 

BELROSE, LOUISETTE, JEAN-PIERRE, SIMONNE

 

JEAN-PIERRE.

Ah ! la voici ! Simonne !

Il laisse tomber son fouet, s’agenouille et le lui présente.

J’ai été induit. Flanque-moi-z-en ?

SIMONNE.

Non ! t’as été brutal ! tant pis pour toi !

BELROSE, suppliant.

Oh ! mam Simonne... flanquez-lui-z-en !

LOUISETTE.

Flanquez-lui-z-en !

SIMONNE.

Non ! je ne lui suis plus rien !

JEAN-PIERRE.

Simonne... je t’en prie... je t’en supplie !

SIMONNE.

Tu m’ennuies !

JEAN-PIERRE, levant son fouet.

Mille millions !

Simonne pousse un cri et tombe évanouie dans les bras de Belrose.

BELROSE.

Ah ! mon Dieu ! elle se trouve mal !

LOUISETTE, remontant.

Vite ! de l’eau !

JEAN-PIERRE, idem.

Du vin !

BELROSE.

De l’huile ! du vinaigre !

Lui faisant respirer sa pipe.

Ah ! j’ai son affaire !

SIMONNE, langoureusement.

Ah ! M. le soldat, c’est pas vous qui frapperiez une femme !

BELROSE, à part.

Cristi ! quel œil !

À Jean-Pierre.

Dépêche-toi !

LOUISETTE.

Voilà ! voilà !

BELROSE, à part.

Non ! un ami qui m’a fait raccommoder mon pressoir... ça ne se peut pas !

LOUISETTE, après lui avoir fait respirer un mouchoir.

Ah ! ça va mieux !

Elle soutient Simonne, et l’entraîne à droite.

JEAN-PIERRE, à Belrose.

Parle-lui, hein ?

BELROSE.

Oui. Donne-moi ton fouet.

JEAN-PIERRE.

Le voici.

LOUISETTE et SIMONNE, effrayées.

Ah ! mon Dieu !

BELROSE.

Français et militaire ! la beauté n’a rien à craindre.

À Jean-Pierre.

Y a-t-il un puits dans ton établissement ?

JEAN-PIERRE.

Je crois bien ! 82 pieds de profondeur !

BELROSE.

Ça suffira !

Il casse le fouet.

TOUS.

Hein ?

BELROSE, remettant les morceaux à Jean-Pierre.

Fais-moi le plaisir d’y cacher ça, tout au fond ! avec une grosse pierre dessus !

JEAN-PIERRE.

Ah ! que c’est bête ! comme ça, je ne vas plus pouvoir être le maître chez moi ?

BELROSE.

Pour être le maître, Jean-Pierre, il y a un autre moyen... bien meilleur.

JEAN-PIERRE.

Lequel ?

BELROSE.

Lequel ? je vas te le dire.

Il passe auprès de Louisette.

Fais comme moi.

Air nouveau d’Hervé.

On prend ainsi sa ménagère...

Il prend Louisette par la taille.

On l’embrasse comme cela...

Il veut l’embrasser.

LOUISETTE, le repoussant.

Mossieu l’soldat !

Même jeu de Simonne.

BELROSE.

Laissez-moi faire,
C’est un’ leçon que j’l’y donn’-là.

LOUISETTE, à Simonne.

Fais comme moi.

JEAN-PIERRE.

Bien ! m’y voilà !

BELROSE.

Au fond du cœur comme elle est bonne !

LOUISETTE.

Elle s’attendrit !

SIMONNE.

Elle pardonne !

LOUISETTE, tendant la joue à Belrose.

On recommenc’ !

JEAN-PIERRE.

J’y suis, je crois.

BELROSE.

On recommence encor. Cinq fois !

Ils embrassent tous deux.

ENSEMBLE.

Ah ! c’est charmant !
Quel doux moment !
Et comme à deux
On est heureux !

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